La Comtesse De Charny. Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME II TABLE DES MATIERES XLVIII La Monarchie Est Sauvée. XLIX Retour A La Ferme. L Pitou Garde-Malade. LI Pitou Confident. LII Pitou Géographe. LIII Pitou Capitaine D'Habillement. LIV Où L'Abbé Fortier Donne Une Nouvelle preuve De Son Esprit Contre-Révolutionnaire. LV La Déclaration Des Droits De L'Homme. LVI Sous La Fenêtre. LVII Le Père Clouïs Reparaît Sur La Scène. LVIII Le Jeu De Barres. LIX L'Affût Au Loup. LX Où L'Orage A Passé. LXI La Grande Trahison De M De Mirabeau. LXII L'Elixir De Vie. LXIII Au-Dessous De Quatre Degrés Il N'Y A Plus De Parents. LXIV Une Femme Qui Ressemble A La Reine. LXV Où L'Influence De La Dame Inconnue Commence A Se Faire Sentir. LXVI Le Champ-De-Mars. LXVII Où L'On Voit Ce Qu'Etait Devenue Catherine, Mais Où L'On Ignore Ce Qu'Elle Deviendra. LXVIII Le 14 Juillet 1790. LXIX Ici L'On Danse. LXX Le Rendez-Vous. LXXI La Loge De La Rue Plâtrière. LXXII Compte Rendu. LXXIII Liberté! Égalité! Fraternité! LXXIV Les Femmes Et Les Fleurs. LXXV Ce Que Le Roi Avait Dit; Ce Qu'Avait Dit La Reine. LXXVI Vive Mirabeau!. LXXVII Fuir! Fuir! Fuir!. LXXVIII Les Funérailles. LXXIX Le Messager. LXXX La Promesse. LXXXI Double Vue. LXXXII La Soirée Du 20 Juin. LXXXIII Le Départ. LXXXIV Une Question D'Etiquette. LXXXV La Route. LXXXVI Fatalité. LXXXVII Fatalité (Suite). LXXXVIII Fatalité (Suite). LXXXIX Jean-Baptiste Drouet. XC La Tour De Péage Du Pont De Varennes. XCI La Maison De M Sausse. XCII Le Conseil Du Désespoir. XCIII Pauvre Catherine! XCIV Charny. XCV Un Ennemi De Plus. XLVIII La Monarchie Est Sauvée. Quelques jours après l'exécution que nous venons de raconter, et dans tous les détails de laquelle nous sommes entré pour édifier nos lecteurs sur la reconnaissance que doivent attendre, des rois et des princes, ceux-là qui se sacrifient pour eux, un homme monté sur un cheval gris pommelé gravissait lentement l'avenue de Saint-Cloud. Cette lenteur, il ne fallait l'attribuer ni à la lassitude du cavalier, ni à la fatigue du cheval: l'un et l'autre avaient fait une faible course; c'était chose facile à voir, car l'écume qui s'échappait de la bouche de l'animal venait de ce qu'il avait été, non poussé outre mesure, mais retenu avec obstination. Quant au cavalier qui était -cela se voyait au premier coup d'oeil -un gentilhomme, tout son costume, exempt de souillures, attestait la précaution prise par lui pour sauvegarder ses vêtements de la boue qui couvrait le chemin. Ce qui retardait le cavalier, c'était la pensée profonde dans laquelle il était visiblement absorbé, puis encore peut-être le besoin de n'arriver qu'à une certaine heure, laquelle n'était pas encore sonnée. C'était un homme de quarante ans à peu près, dont la puissante laideur ne manquait pas d'un grand caractère: une tête trop grosse, des joues bouffies, un visage labouré de petite vérole, un teint facile à l'animation, des yeux prompts à lancer l'éclair, une bouche habituée à mâcher et à cracher le sarcasme; tel était l'aspect de cet homme, que l'on sentait au premier abord, destiné à occuper une grande place et à faire un grand bruit. Seulement, toute cette physionomie semblait couverte d'un voile jeté sur elle par une de ces maladies organiques contre lesquelles se débattent en vain les plus vigoureux tempéraments: un teint obscur et gris, des yeux fatigués, rouges, des joues affaissées, un commencement de pesanteur et d'obésité malsaine; ainsi apparaissait l'homme que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur. Arrivé au haut de l'avenue, il franchit sans hésitation la porte donnant dans la cour du palais, sondant des yeux les profondeurs de cette cour. À droite, entre deux bâtiments formant une espèce d'impasse, un autre homme attendait. Il fit signe au cavalier de venir. Une porte était ouverte; l'homme qui attendait s'engagea sous cette porte; le cavalier le suivit, et, toujours le suivant, se trouva dans une seconde cour. Là, l'homme s'arrêta -il était vêtu d'un habit, d'une culotte et d'un gilet noirs -puis, regardant autour de lui, et voyant que cette cour était bien déserte, il s'approcha du cavalier le chapeau à la main. Le cavalier vint en quelque sorte au-devant de lui, car, s'inclinant sur le cou de son cheval: -M. Weber? dit-il à demi-voix. -M. le comte de Mirabeau? répondit celui-ci. -Lui-même, fit le cavalier. Et, plus légèrement qu'on n'eût pu le supposer, il mit pied à terre. -Entrez, dit vivement Weber, et veuillez bien attendre un instant que j'aie mis moi-même le cheval à l'écurie. En même temps, il ouvrit la porte d'un salon dont les fenêtres et une seconde porte donnaient sur le parc. Mirabeau entra dans le salon et employa les quelques minutes pendant lesquelles Weber le laissa seul à déboucler des espèces de bottes de cuir qui mirent à jour des bas de soie intacts et des souliers d'un vernis irréprochable. Weber, comme il l'avait promis, rentra au bout de cinq minutes. -Venez, monsieur le comte, dit-il; la reine vous attend. -La reine m'attend! répondit Mirabeau; aurais-je eu le malheur de me faire attendre? Je croyais, cependant, avoir été exact. -Je veux dire que la reine est impatiente de vous voir... Venez, monsieur le comte. Weber ouvrit la porte donnant sur le jardin, et s'engagea dans le labyrinthe d'allées qui conduit à l'endroit le plus solitaire et le plus élevé du parc. Là, au milieu des arbres étendant leurs branches désolées et sans feuillage, apparaissait, dans une atmosphère grisâtre et triste, une espèce de pavillon connu sous le nom du kiosque. Les persiennes de ce pavillon étaient hermétiquement fermées, à l'exception de deux qui, poussées seulement l'une contre l'autre, laissaient entrer, comme à travers les meurtrières d'une tour, deux rayons de lumière suffisant à peine à éclairer l'intérieur. Un grand feu était allumé dans l'âtre, et deux candélabres brûlaient sur la cheminée. Weber fit entrer celui à qui il servait de guide dans une espèce d'antichambre. Puis, ouvrant la porte du kiosque après y avoir gratté doucement: -M. le comte Riqueti de Mirabeau, annonça-t- il. Et il s'effaça pour laisser passer le comte devant lui. S'il eût écouté au moment où le comte passait, il eût bien certainement entendu battre le coeur dans cette large poitrine. À l'annonce de la présence du comte, une femme se leva de l'angle le plus éloigné du kiosque, et, avec une sorte d'hésitation, de terreur même, elle fit quelques pas au-devant de lui. Cette femme, c'était la reine. Elle aussi, son coeur battait violemment: elle avait sous les yeux cet homme haï, décrié, fatal; cet homme qu'on accusait d'avoir fait les 5 et 6 octobre; cet homme vers lequel on s'était tourné un instant, mais qui avait été repoussé par les gens mêmes de la Cour, et qui, depuis, avait fait sentir la nécessité de traiter de nouveau avec lui, par deux coups de foudre, par deux magnifiques colères qui avaient monté jusqu'au sublime. La première était son apostrophe au clergé. La seconde, le discours où il avait expliqué comment les représentants du peuple, de députés du bailliage, s'étaient faits Assemblée nationale. Mirabeau s'approcha avec une grâce et une courtoisie que la reine fut étonnée de reconnaître en lui du premier coup d'oeil, et que cette énergique organisation semblait exclure. Ces quelques pas faits, il salua respectueusement, et attendit. La reine rompit la première le silence, et, d'une voix dont elle ne pouvait tempérer l'émotion: -Monsieur de Mirabeau, dit-elle, M. Gilbert nous a assurés autrefois de votre disposition à vous rallier à nous? Mirabeau s'inclina en signe d'assentiment. La reine continua: -Alors, une première ouverture vous fut faite à laquelle vous répondîtes par un projet de ministère? Mirabeau s'inclina une seconde fois. -Ce n'est pas notre faute, monsieur le comte, si ce premier projet ne put réussir. -Je le crois, madame, répondit Mirabeau, et de la part de Votre Majesté surtout; mais c'est la faute de gens qui se disent dévoués aux intérêts de la monarchie! -Que voulez-vous, monsieur le comte! c'est un des malheurs de notre position. Les rois ne peuvent pas plus choisir leurs amis que leurs ennemis; ils sont quelquefois forcés d'accepter des dévouements funestes. Nous sommes entourés d'hommes qui veulent nous sauver et qui nous perdent, leur motion qui écarte de la prochaine législature les membres de l'Assemblée actuelle en est un exemple contre vous. Voulez-vous que je vous en cite un contre moi? Croiriez-vous qu'un de mes plus fidèles, un homme qui, j'en suis sûre, se ferait tuer pour nous, sans nous rien dire à l'avance de ce projet, a conduit à notre dîner public la veuve et les enfants de M. de Favras, vêtus de deuil tous trois? Mon premier mouvement, en les apercevant, était de me lever, d'aller à eux, de faire placer les enfants de cet homme mort si courageusement pour nous -car, moi, monsieur le comte, je ne suis pas de ceux qui renient leurs amis -de faire placer les enfants de cet homme entre le roi et moi!... Tous les yeux étaient fixés sur nous. On attendait ce que nous allions faire. Je me retourne... savez-vous qui j'avais derrière moi, à quatre pas de mon fauteuil? Santerre! l'homme des faubourgs!... Je suis retombée sur mon fauteuil, pleurant de rage, et n'osant même jeter les yeux sur cette veuve et ces orphelins. Les royalistes me blâmeront de n'avoir pas tout bravé pour donner une marque d'intérêt à cette malheureuse famille; les révolutionnaires seront furieux en songeant qu'ils m'étaient présentés avec ma permission. Oh! monsieur, monsieur, continua la reine en secouant la tête, il faut bien périr, quand on est attaqué par des hommes de génie, et défendu par des gens fort estimables sans doute, mais qui n'ont aucune idée de notre position. Et la reine porta avec un soupir son mouchoir à ses yeux. -Madame, dit Mirabeau, touché de cette grande infortune qui ne se cachait pas de lui, et qui, soit par le calcul habile de la reine, soit par la faiblesse de la femme, lui montrait ses angoisses et lui laissait voir ses larmes, quand vous parlez des hommes qui vous attaquent, vous ne voulez point parler de moi, je l'espère? J'ai professé les principes monarchiques lorsque je ne voyais dans la Cour que sa faiblesse, et que je ne connaissais ni l'âme ni la pensée de l'auguste fille de Marie- Thérèse. J'ai combattu pour les droits du trône, lorsque je n'inspirais que de la méfiance et que toutes mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges. J'ai servi le roi, lorsque je savais bien que je ne devais attendre de ce roi juste, mais trompé, ni bienfait ni récompense. Que ferai-je donc, maintenant, madame, lorsque la confiance relève mon courage, et que la reconnaissance que m'inspire l'accueil de Votre Majesté fait de mes principes un devoir? Il est tard, je le sais, madame, bien tard, continua Mirabeau en secouant la tête à son tour; peut-être la monarchie, en venant me proposer de la sauver, ne me propose-t-elle en réalité que de me perdre avec elle! Si j'eusse réfléchi, peut-être eussé-je choisi, pour accepter la faveur de cette audience, un autre moment que celui où Sa Majesté vient de livrer à la Chambre le fameux livre rouge, c'est-à-dire l'honneur de ses amis. -Oh! monsieur, s'écria la reine, croyez-vous donc le roi complice de cette trahison, et en êtes- vous à ignorer comment les choses se sont passées? Le livre rouge, exigé du roi, n'avait été livré par lui qu'à la condition que le comité le garderait secret; le comité l'a fait imprimer, c'est un manque du comité envers le roi, et non une trahison du roi envers ses amis. -Hélas! madame, vous savez quelle cause a déterminé le comité à cette publication, que je désapprouve comme homme d'honneur, que je renie comme député. Au moment où le roi jurait amour à la Constitution, il avait un agent en permanence à Turin, au milieu des ennemis mortels de cette Constitution. À l'heure où il parlait de réformes pécuniaires et paraissait accepter celles que l'Assemblée lui proposait, à Trèves existait, soldée par lui, habillée par lui, sa grande et sa petite écurie, sous les ordres du prince de Lambesc, l'ennemi mortel des Parisiens, dont le peuple demande tous les jours la pendaison en effigie. On paie au comte d'Artois, au prince de Condé, à tous les émigrés, des pensions énormes, et, cela, sans égard à un décret rendu il y a deux mois, et qui supprime ces pensions. Il est vrai que le roi a oublié de sanctionner ce décret. Que voulez-vous, madame! on a cherché pendant ces deux mois l'emploi de soixante millions, et on ne l'a pas trouvé; le roi, prié, supplié de dire où avait passé cet argent, a refusé de répondre; le comité s'est cru dégagé de sa promesse et a fait imprimer le livre rouge. Pourquoi le roi livre-t-il des armes que l'on peut si cruellement tourner contre lui? -Ainsi, monsieur, s'écria la reine, si vous étiez admis à l'honneur de conseiller le roi, vous ne lui conseilleriez donc pas les faiblesses avec lesquelles on le perd, avec lesquelles... oh! oui, disons le mot... avec lesquelles on le déshonore? -Si j'étais appelé à l'honneur de conseiller le roi, madame, reprit Mirabeau, je serais près de lui le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Cette liberté, madame, elle a trois ennemis: le clergé, la noblesse et les Parlements; le clergé n'est plus de ce siècle et il a été tué par la motion de M. de Talleyrand; la noblesse est de tous les siècles; je crois donc qu'il faut compter avec elle, car, sans noblesse, pas de monarchie, mais il faut la contenir, et cela n'est possible qu'en coalisant le peuple avec l'autorité royale. Or, l'autorité royale ne se coalisera jamais de bonne foi avec le peuple, tant que les Parlements subsisteront, car ils conservent au roi ainsi qu'à la noblesse la fatale espérance de leur rendre l'ancien ordre de choses. Donc, après l'annihilation du clergé, la destruction des Parlements, raviver le pouvoir exécutif, régénérer l'autorité royale et la concilier avec la liberté, voilà toute ma politique, madame; si c'est celle du roi, qu'il l'adopte; si ce n'est pas la sienne, qu'il la repousse. -Monsieur, monsieur, dit la reine, frappée des clartés que répandait à la fois sur le passé, le présent et l'avenir le rayonnement de cette vaste intelligence; j'ignore si cette politique serait celle du roi, mais ce que je sais, c'est que, si j'avais quelque puissance, ce serait la mienne. Ainsi donc vos moyens pour arriver à ce but, monsieur le comte, faites-les moi connaître; je vous écoute, je ne dirai pas avec attention, avec intérêt; je dirai avec reconnaissance. Mirabeau jeta un regard rapide sur la reine, regard d'aigle qui sondait l'abîme de son coeur, et il vit que, si elle n'était pas convaincue, elle était au moins entraînée. Ce triomphe sur une femme aussi supérieure que Marie-Antoinette caressait de la façon la plus douce la vanité de Mirabeau. -Madame, dit-il, nous avons perdu Paris, ou à peu près; mais il nous reste encore en province de grandes foules dispersées dont nous pouvons faire des faisceaux. Voilà pourquoi mon avis, madame, est que le roi quitte Paris, non pas la France; qu'il se retire à Rouen au milieu de l'armée; que, de là, il publie des ordonnances plus populaires que les décrets de l'Assemblée; dès lors, point de guerre civile, puisque le roi se fait plus révolutionnaire que la Révolution. -Mais cette révolution, qu'elle nous précède ou qu'elle nous suive, ne vous épouvante-t-elle pas? demanda la reine. -Hélas! madame, je crois savoir mieux que personne qu'il y a une part à lui faire, un gâteau à lui jeter; je l'ai déjà dit à la reine; c'est une entreprise au-dessus des forces humaines, que de vouloir rétablir la monarchie sur les antiques bases que cette révolution a détruites. À cette révolution, tout le monde en France a concouru, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets, soit par intention, action ou omission. Ce n'est donc point l'antique monarchie que j'ai la prétention de défendre, madame; mais je songe à la modifier, à la régénérer, à établir, enfin, une forme de gouvernement plus ou moins semblable à celle qui a conduit l'Angleterre à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Après avoir entrevu, à ce que m'a dit M. Gilbert du moins, la prison et l'échafaud de Charles Ier, le roi ne se contenterait- il donc plus du trône de Guillaume III ou de ? George Ier -Oh! monsieur le comte, s'écria la reine, à qui un mot de Mirabeau venait de rappeler par un frissonnement mortel la vision du château de Taverney et le dessin de l'instrument de mort inventé par M. Guillotin, oh! monsieur le comte, rendez-nous cette monarchie-là, et vous verrez si nous sommes des ingrats, comme on nous en accuse. -Eh bien! s'écria à son tour Mirabeau, c'est ce que je ferai, madame. Que le roi me soutienne, que la reine m'encourage, et je dépose ici, à vos pieds, mon serment de gentilhomme que je tiendrai la promesse que je fais à Votre Majesté, ou que je mourrai à la peine! -Comte, comte! dit Marie-Antoinette, n'oubliez pas que c'est plus qu'une femme qui vient d'entendre votre serment: c'est une dynastie de cinq siècles!... c'est soixante et dix rois de France qui, de Pharamond à Louis XV, dorment dans leur tombeau, et qui seront détrônés avec nous, si notre trône tombe! -Je connais l'engagement que je prends, madame; il est immense, je le sais, mais il n'est pas plus grand que ma volonté, plus fort que mon dévouement. Que je sois sûr de la sympathie de ma reine et de la confiance de mon roi, et j'entreprendrai l'oeuvre. -S'il ne vous faut que cela, monsieur de Mirabeau, je vous engage l'une et l'autre. Et elle salua Mirabeau avec ce sourire de sirène qui lui gagnait tous les coeurs. Mirabeau comprit que l'audience était finie. L'orgueil de l'homme politique était satisfait, mais il manquait quelque chose à la vanité du gentilhomme. -Madame, dit-il avec une courtoisie respectueuse et hardie, lorsque votre auguste mère, l'impératrice Marie-Thérèse, admettait un de ses sujets à l'honneur de sa présence, jamais elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser. Et il demeura debout et attendant. La reine regarda ce lion enchaîné, qui ne demandait pas mieux que de se coucher à ses pieds. Puis, avec le sourire du triomphe sur les lèvres, elle étendit lentement sa belle main, froide comme l'albâtre, presque transparente comme lui. Mirabeau s'inclina, posa ses lèvres sur cette main, et, relevant la tête avec fierté: -Madame, dit-il, par ce baiser, la monarchie est sauvée! Et il sortit tout ému, tout joyeux, croyant lui- même, pauvre homme de génie, à l'accomplissement de la prophétie qu'il venait de faire. XLIX Retour A La Ferme. Tandis que Marie-Antoinette rouvre à l'espérance son coeur tout endolori, et oublie un instant les souffrances de la femme en s'occupant du salut de la reine; tandis que Mirabeau, comme l'athlète Alcidamas, rêve de soutenir à lui seul la voûte de la monarchie près de s'écrouler, et qui menace de l'écraser en s'écroulant, ramenons le lecteur, fatigué de tant de politique, vers des personnages plus humbles et des horizons plus frais. Nous avons vu quelles craintes soufflées par Pitou au coeur de Billot, pendant le second voyage de La Fayette d'Haramont dans la capitale, rappelaient le fermier à la ferme, ou plutôt le père près de sa fille. Ces inquiétudes n'étaient point exagérées. Le retour avait lieu le surlendemain de la fameuse nuit où s'était passé le triple événement de la fuite de Sébastien Gilbert, du départ du vicomte Isidore de Charny, et de l'évanouissement de Catherine sur le chemin de Villers-Cotterêts à Pisseleu. Dans un autre chapitre de ce livre, nous avons raconté comment Pitou, après avoir rapporté Catherine à la ferme, après avoir appris d'elle, au milieu des larmes et des sanglots, que l'accident qui venait de la frapper avait été causé par le départ d'Isidore, était revenu à Haramont écrasé sous le poids de cet aveu, et, en rentrant chez lui, avait trouvé la lettre de Sébastien, et était immédiatement parti pour Paris. À Paris, nous l'avons vu attendant le docteur Gilbert et Sébastien avec une telle inquiétude, qu'il n'avait pas même songé à parler à Billot de l'événement de la ferme. Ce n'est que lorsqu'il avait été rassuré sur le sort de Sébastien en voyant revenir celui-ci rue Saint-Honoré avec son père, ce n'est que lorsqu'il avait appris de la bouche même de l'enfant les détails de son voyage, et comme quoi, ayant rencontré le vicomte Isidore, il avait été amené en croupe à Paris, qu'il s'était souvenu de Catherine, de la ferme et de la mère Billot, et qu'il avait parlé de la mauvaise récolte, des pluies continuelles, et de l'évanouissement de Catherine. Nous avons dit que c'était cet évanouissement qui avait tout particulièrement frappé Billot et l'avait déterminé à demander à Gilbert un congé que celui-ci lui avait accordé. Tout le long du chemin, Billot avait interrogé Pitou sur cet évanouissement, car il aimait bien sa ferme, le digne fermier, il aimait bien sa femme, le bon mari, mais ce qu'il aimait par-dessus toutes choses, c'était sa fille Catherine. Et, cependant, grâce à ses invariables idées d'honneur, à ses invincibles principes de probité, cet amour, dans l'occasion, l'eût rendu juge aussi inflexible qu'il était tendre père. Interrogé par lui, Pitou répondait. Il avait trouvé Catherine en travers du chemin, muette, immobile, inanimée; il l'avait crue morte; il l'avait, désespéré, soulevée dans ses bras, posée sur ses genoux; puis bientôt il s'était aperçu qu'elle respirait encore, et l'avait emportée tout courant à la ferme, où il l'avait, avec l'aide de la mère Billot, couchée sur son lit. Là, tandis que la mère Billot se lamentait, il lui avait brutalement jeté de l'eau au visage. Cette fraîcheur avait fait rouvrir les yeux à Catherine; ce que voyant, ajoutait Pitou, il avait jugé que sa présence n'était plus nécessaire à la ferme, et s'était retiré chez lui. Le reste, c'est-à-dire tout ce qui avait rapport à Sébastien, le père Billot en avait entendu le récit une fois, et ce récit lui avait suffi. Il en résultait que, revenant sans cesse à Catherine, Billot s'épuisait en conjectures sur l'accident qui lui était arrivé, et sur les causes probables de cet accident. Ces conjectures se traduisaient en questions adressées à Pitou, questions auxquelles Pitou répondait diplomatiquement: « Je ne sais pas. » Et il y avait du mérite à Pitou à répondre: « Je ne sais pas », car Catherine, on se le rappelle, avait eu la cruelle franchise de lui tout avouer, et par conséquent, Pitou savait. Il savait que, le coeur brisé par l'adieu d'Isidore, Catherine s'était évanouie à la place où il l'avait trouvée. Mais voilà ce que, pour tout l'or du monde, il n'eût jamais dit au fermier. C'est que, par comparaison, il s'était laissé prendre d'une grande pitié pour Catherine. Pitou aimait Catherine, il l'admirait surtout; nous avons vu, en temps et lieu, combien cette admiration et cet amour mal appréciés, et surtout mal récompensés, avaient amené de souffrances dans le coeur, et de transports dans l'esprit de Pitou. Mais ces transports, si exaltés qu'ils fussent, ces douleurs, si aiguës qu'il les eût ressenties, tout en causant à Pitou des serrements d'estomac qui avaient été parfois jusqu'à reculer d'une heure, et même de deux heures, son déjeuner et son dîner, ces transports et ces douleurs, disons- nous, n'avaient jamais été jusqu'à la défaillance et l'évanouissement. Donc, Pitou se posait ce dilemme plein de raison, qu'avec son habitude de logique, il divisait en trois parties: « Si Mlle Catherine aime M. Isidore à s'évanouir quand il la quitte, elle aime donc M. Isidore plus que je ne l'aime, elle, mademoiselle Catherine, puisque je ne me suis jamais évanoui en la quittant. » Puis, de cette première partie, il passait à la seconde, et se disait: « Si elle l'aime plus que je ne l'aime, elle doit donc plus souffrir encore que je n'ai souffert; en ce cas, elle souffre beaucoup. » D'où il passait à la troisième partie de son dilemme, c'est-à-dire à la conclusion, conclusion d'autant plus logique que, comme toute bonne conclusion, elle se rattachait à l'exorde: « Et, en effet, elle souffre plus que je ne souffre, puisqu'elle s'évanouit, et que je ne m'évanouis pas. » De là, cette grande pitié qui rendait Pitou muet, vis-à-vis de Billot, à l'endroit de Catherine, mutisme qui augmentait les inquiétudes de Billot, lesquelles, au fur et à mesure qu'elles augmentaient, se traduisaient plus clairement par les coups de fouet que le digne fermier appliquait sans relâche et à tour de bras sur les reins du cheval qu'il avait pris en location à Dammartin; si bien qu'à quatre heures de l'après-midi, le cheval, la carriole et les deux voyageurs qu'elle contenait s'arrêtèrent devant la porte de la ferme, où les aboiements des chiens signalèrent bientôt leur présence. À peine la voiture fut-elle arrêtée, que Billot sauta à terre et entra rapidement dans la ferme. Mais un obstacle auquel il ne s'attendait pas se dressa sur le seuil de la chambre à coucher de sa fille. C'était le docteur Raynal, dont nous avons déjà eu, ce nous semble, l'occasion de prononcer le nom dans le cours de cette histoire, lequel déclara que, dans l'état où se trouvait Catherine, toute émotion, non seulement était dangereuse, mais encore pouvait être mortelle. C'était un nouveau coup qui frappait Billot. Il savait le fait de l'évanouissement; mais, du moment que Pitou avait vu Catherine rouvrir les yeux et revenir à elle, il n'avait plus été préoccupé, si l'on peut s'exprimer ainsi, que des causes et des suites morales de l'événement. Et voilà que le malheur voulait que, outre les causes et les suites morales, il y eût encore un résultat physique. Ce résultat physique était une fièvre cérébrale qui s'était déclarée la veille au matin, et qui menaçait de s'élever au plus haut degré d'intensité. Le docteur Raynal était occupé à combattre cette fièvre cérébrale par tous les moyens qu'employaient, en pareil cas, les adeptes de l'ancienne médecine, c'est-à-dire par les saignées et les sinapismes. Mais ce traitement, si actif qu'il fût, n'avait fait jusque-là que côtoyer pour ainsi dire la maladie; la lutte venait de s'engager à peine entre le mal et le remède; depuis le matin, Catherine était en proie à un violent délire. Et, sans doute, dans ce délire, la jeune fille disait d'étranges choses; car, sous prétexte de lui épargner des émotions, le docteur Raynal avait déjà éloigné d'elle sa mère, comme il tentait en ce moment d'éloigner son père. La mère Billot était assise sur un escabeau, dans les profondeurs de l'immense cheminée; elle avait la tête enfoncée entre ses mains, et semblait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant, insensible au bruit de la voiture, aux aboiements des chiens, à l'entrée de Billot dans la cuisine, elle se réveilla quand la voix de celui-ci, discutant avec le docteur, alla chercher sa raison noyée au fond de sa sombre rêverie. Elle leva la tête, ouvrit les yeux, fixa son regard hébété sur Billot, et s'écria: -Eh! c'est notre homme! Et, se levant, elle alla, toute trébuchante et les bras étendus, se jeter contre la poitrine de Billot. Celui-ci la regarda d'un air effaré, comme s'il la reconnaissait à peine. -Eh! demanda-t-il, la sueur de l'angoisse au front, que se passe-t-il donc ici? -Il se passe, dit le docteur Raynal, que votre fille a ce que nous appelons une méningite aiguë, et que, lorsqu'on a cela, de même qu'il ne faut prendre que certaines choses, il ne faut voir que certaines personnes. -Mais, demanda le père Billot, est-ce que c'est dangereux, cette maladie-là, monsieur Raynal? Est-ce que l'on en meurt? -On meurt de toutes les maladies, quand on est mal soigné, mon cher monsieur Billot; mais laissez-moi soigner votre fille à ma façon, et elle n'en mourra pas. -Bien vrai, docteur? -Je réponds d'elle; mais il faut que, d'ici à deux ou trois jours, il n'y ait que moi et les personnes que j'indiquerai qui puissent entrer dans sa chambre. Billot poussa un soupir; on le crut vaincu; mais, tentant un dernier effort: -Ne puis-je du moins la voir? demanda-t-il du ton dont un enfant eût demandé une dernière grâce. -Et, si vous la voyez, si vous l'embrassez, me laisserez-vous trois jours tranquille et sans rien demander de plus? -Je vous le jure, docteur. -Eh bien! venez. Il ouvrit la porte de la chambre de Catherine, et le père Billot put voir la jeune fille, le front ceint d'un bandeau trempé dans de l'eau glacée, l'oeil égaré, le visage ardent de fièvre. Elle prononçait des paroles entrecoupées, et, quand Billot posa ses lèvres pâles et tremblantes sur son front humide, il lui sembla, au milieu de ces paroles incohérentes, saisir le nom d'Isidore. Sur le seuil de la porte de la cuisine se groupaient la mère Billot les mains jointes, Pitou se soulevant sur la pointe de ses longs pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la fermière, et deux ou trois journaliers qui, se trouvant là, étaient curieux de voir par eux-mêmes comment allait leur jeune maîtresse. Fidèle à sa promesse, le père Billot se retira lorsqu'il eut embrassé son enfant; seulement, il se retira le sourcil froncé, le regard sombre, et en murmurant: -Allons, allons, je vois bien qu'en effet il était temps que je revinsse. Et il rentra dans la cuisine, où sa femme le suivit machinalement, et où Pitou allait les suivre, quand le docteur le tira par le bas de sa veste, et lui dit: -Ne quitte pas la ferme, j'ai à te parler. Pitou se retourna tout étonné, et il allait s'enquérir auprès du docteur à quelle chose il lui pouvait être bon; mais celui-ci posa mystérieusement, et en signe de silence, le doigt sur sa bouche. Pitou demeura donc debout dans la cuisine, à l'endroit même où il était, simulant d'une façon plus grotesque que poétique ces dieux antiques qui, les pieds pris dans la pierre, marquaient aux particuliers la limite de leurs champs. Au bout de cinq minutes, la porte de la chambre de Catherine se rouvrit, et l'on entendit la voix du docteur appelant Pitou. -Hein? fit celui-ci, tiré du plus profond du rêve où il paraissait plongé; que me voulez-vous, monsieur Raynal? -Viens aider Mme Clément à tenir Catherine, pendant que je vais la saigner une troisième fois. -Une troisième fois! murmura la mère Billot, il va saigner mon enfant pour la troisième fois! Oh! mon Dieu! mon Dieu! -Femme, femme, murmura Billot d'une voix sévère, tout cela ne serait point arrivé si vous aviez mieux veillé sur votre enfant! Et il rentra dans sa chambre, d'où il était absent depuis trois mois, tandis que Pitou, élevé au rang d'élève en chirurgie par le docteur Raynal, entrait dans celle de Catherine. L Pitou garde-malade Pitou était fort étonné d'être bon à quelque chose au docteur Raynal; mais il eût été bien plus étonné encore; si celui-ci lui eût dit que c'était plutôt un secours moral qu'un secours physique qu'il attendait de lui auprès de la malade. En effet, le docteur avait remarqué que, dans son délire, Catherine accolait presque toujours le nom de Pitou à celui d'Isidore. C'étaient, on s'en souviendra, les deux dernières figures qui avaient dû rester dans l'esprit de la jeune fille, Isidore quand elle avait fermé les yeux, Pitou quand elle les avait rouverts. Cependant, comme la malade ne prononçait pas ces deux noms avec le même accent, et que le docteur Raynal -non moins observateur que son illustre homonyme l'auteur de l'Histoire philosophique des deux Indes -s'était promptement dit à lui-même qu'entre ces deux noms, Isidore de Charny et Ange Pitou, prononcés avec un accent différent, mais cependant expressif, par une jeune fille, le nom d'Ange Pitou devait être celui de l'ami et le nom d'Isidore de Charny celui de l'amant, non seulement il n'avait vu aucun inconvénient, mais encore il avait vu un avantage à introduire près de la malade un ami avec qui elle pût parler de son amant. Car, pour le docteur Raynal -et quoique nous ne voulions rien lui ôter de sa perspicacité, nous nous hâterons de dire que c'était chose facile - car, pour le docteur Raynal, tout était clair comme le jour, et il n'avait eu, comme dans ces causes où les médecins font de la médecine légale, qu'à grouper les faits pour que la vérité tout entière apparût à ses yeux. Tout le monde savait, à Villers-Cotterêts, que, dans la nuit du 5 au 6 octobre, Georges de Charny avait été tué à Versailles; et que, dans la soirée du lendemain, son frère Isidore, mandé par le comte de Charny, était parti pour Paris. Or, Pitou avait trouvé Catherine évanouie sur le chemin de Boursonne à Paris. Il l'avait rapportée sans connaissance à la ferme; à la suite de cet événement, la jeune fille avait été prise de la fièvre cérébrale. Cette fièvre cérébrale avait amené le délire; dans ce délire, elle s'efforçait de retenir un fugitif, et, ce fugitif, elle l'appelait Isidore. On voit donc que c'était chose facile au docteur de deviner le secret de la maladie de Catherine, qui n'était autre que le secret de son coeur. Dans cette conjoncture, le docteur s'était fait ce raisonnement: « Le premier besoin d'un malade pris par le cerveau est le calme. » Qui peut amener le calme dans le coeur de Catherine? C'est d'apprendre ce qu'est devenu son amant. » À qui peut-elle demander des nouvelles de son amant? À celui qui peut en savoir. » Et quel est celui qui peut en savoir? Pitou, qui arrive de Paris. » Le raisonnement était à la fois simple et logique: aussi le docteur l'avait-il fait sans effort. Cependant, ce fut bien à l'office d'aide- chirurgien qu'il occupa d'abord Pitou; seulement, pour cet office, il eût parfaitement pu se passer de lui, attendu que c'était, non pas une saignée à faire, mais simplement l'ancienne à rouvrir. Le docteur tira doucement le bras de Catherine hors du lit, enleva le tampon qui comprimait la cicatrice, écarta avec les deux pouces les chairs mal jointes, et le sang jaillit. En voyant ce sang pour lequel il eût avec joie donné le sien, Pitou sentit les forces lui manquer. Il alla s'asseoir dans le fauteuil de Mme Clément, les mains sur ses yeux, sanglotant et, à chaque sanglot, tirant du fond de son coeur ces mots: -Oh! mademoiselle Catherine! pauvre mademoiselle Catherine! Et, à chacun de ces mots, il se disait mentalement à lui-même, par ce double travail de l'esprit qui opère à la fois sur le présent et sur le passé: « Oh! bien certainement qu'elle aime M. Isidore plus que je ne l'aime elle-même! bien certainement qu'elle souffre plus que je n'ai jamais souffert, puisqu'on est obligé de la saigner parce qu'elle a la fièvre cérébrale et le délire, deux choses fort désagréables à avoir, et que je n'ai jamais eues! » Et, tout en tirant deux nouvelles palettes de sang à Catherine, le docteur Raynal, qui ne perdait pas de vue Pitou, se félicitait d'avoir si bien deviné que la malade avait en lui un ami dévoué. Comme l'avait pensé le docteur, cette petite émission de sang calma la fièvre: les artères des tempes battirent plus doucement; la poitrine se dégagea; la respiration, qui était sifflante, redevint douce et égale; le pouls tomba de cent dix pulsations à quatre-vingt-cinq, et tout indiqua pour Catherine une nuit assez tranquille. Le docteur Raynal respira donc à son tour; il fit à Mme Clément les recommandations nécessaires, et, entre autres, cette recommandation étrange de dormir deux ou trois heures, tandis que Pitou veillerait à sa place, et, faisant signe à Pitou de le suivre, il rentra dans la cuisine: Pitou suivit le docteur, qui trouva la mère Billot ensevelie dans l'ombre du manteau de la cheminée. La pauvre femme était tellement abasourdie, qu'à peine put-elle comprendre ce que lui disait le docteur. C'étaient, cependant, de bonnes paroles pour le coeur d'une mère. -Allons! allons! du courage, mère Billot, dit le docteur, cela va aussi bien que cela peut aller. La bonne femme sembla revenir de l'autre monde. -Oh! cher monsieur Raynal, est-ce bien vrai, ce que vous dites là? -Oui, la nuit ne sera pas mauvaise. Ne vous inquiétez pas, pourtant, si vous entendiez encore quelques cris dans la chambre de votre fille, et surtout n'y entrez pas. -Mon Dieu! mon Dieu! dit la mère Billot avec un accent de profonde douleur, c'est bien triste, qu'une mère ne puisse pas entrer dans la chambre de sa fille. -Que voulez-vous! dit le docteur, c'est ma prescription absolue; ni vous, ni M. Billot. -Mais qui donc va avoir soin de ma pauvre enfant? -Soyez tranquille. Vous avez, pour cela, Mme Clément et Pitou. -Comment! Pitou? -Oui, Pitou; j'ai reconnu en lui, tout à l'heure, d'admirables dispositions à la médecine. Je l'emmène à Villers-Cotterêts, où je vais faire préparer une potion par le pharmacien. Pitou rapportera la potion; Mme Clément la fera prendre à la malade cuillerée par cuillerée, et, s'il survenait quelque accident, Pitou, qui veillera Catherine avec Mme Clément, prendrait ses longues jambes à son cou et serait chez moi en dix minutes; n'est-ce pas, Pitou? -En cinq, monsieur Raynal, dit Pitou avec une confiance en lui-même qui ne devait laisser aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs. -Vous voyez, madame Billot! dit le docteur Raynal. -Eh bien! soit, dit la mère Billot, cela ira ainsi; seulement, dites un mot de votre espoir au pauvre père. -Où est-il? demanda le docteur. -Ici, dans la chambre à côté. -Inutile, dit une voix du seuil de la porte, j'ai tout entendu. Et, en effet, les trois interlocuteurs, qui se retournèrent en tressaillant à cette réponse inattendue, virent le fermier pâle et debout dans l'encadrement sombre. Puis, comme si c'eût été tout ce qu'il avait à écouter et à dire, Billot rentra chez lui, ne faisant aucune observation sur les arrangements pris pour la nuit par le docteur Raynal. Pitou tint parole: au bout d'un quart d'heure, il était de retour avec la potion calmante ornée de son étiquette, et assurée par le cachet de maître Pacquenaud, docteur pharmacien de père en fils, à Villers-Cotterêts. Le messager traversa la cuisine et entra dans la chambre de Catherine, non seulement sans empêchement aucun, mais encore sans autre allocution faite de la part de personne que ces mots qui lui furent adressés par Mme Billot: -Ah! c'est toi, Pitou? Et sans autre réponse de lui que celle-ci: -Oui, mam' Billot. Catherine dormait, comme l'avait prévu le docteur Raynal, d'un sommeil assez calme; auprès d'elle, étendue dans un grand fauteuil et les pieds sur les chenets, se tenait la garde- malade, en proie à cet état de somnolence particulier à cette honorable classe de la société, qui, n'ayant pas le droit de dormir tout à fait, ni la force de rester bien éveillée, semble comme ces âmes à qui il est défendu de descendre jusqu'aux Champs-Élysées, et qui, ne pouvant remonter jusqu'au jour, errent éternellement sur les limites de la veille et du sommeil. Elle reçut, dans cet état de somnambulisme qui lui était habituel, le flacon des mains de Pitou, le déboucha, le posa sur la table de nuit, et plaça tout auprès la cuiller d'argent, afin que la malade attendît le moins longtemps possible à l'heure du besoin. Puis elle alla s'étendre sur son fauteuil. Quant à Pitou, il s'assit sur le rebord de la fenêtre pour voir Catherine tout à son aise. Ce sentiment de miséricorde qui l'avait pris en songeant à Catherine n'avait pas, comme on le comprend bien, diminué en la voyant. Maintenant qu'il lui était permis, pour ainsi dire, de toucher le mal du doigt, et de juger quel terrible ravage pouvait faire cette chose abstraite qu'on appelle l'amour, il était plus que jamais disposé à sacrifier son amour, à lui, qui lui paraissait de si facile composition, auprès de cet amour exigeant, fiévreux, terrible, dont lui semblait atteinte la jeune fille. Ces pensées le mettaient insensiblement dans la disposition d'esprit où il avait besoin d'être pour favoriser le plan du docteur Raynal. En effet, le brave homme avait pensé que le remède dont avait surtout besoin Catherine était ce tonique qu'on appelle un confident. Ce n'était peut-être pas un grand médecin, mais c'était, à coup sûr, comme nous l'avons dit, un grand observateur que le docteur Raynal. Une heure environ après la rentrée de Pitou, Catherine s'agita, poussa un soupir, et ouvrit les yeux. Il faut rendre cette justice à Mme Clément, qu'au premier mouvement qu'avait fait la malade, elle était debout près d'elle, balbutiant: -Me voilà, mademoiselle Catherine, que désirez-vous? -J'ai soif, murmura la malade revenant à la vie par une douleur physique, et au sentiment par un besoin matériel. Mme Clément versa dans la cuiller quelques gouttes du calmant apporté par Pitou, introduisit la cuiller entre les lèvres sèches et les dents serrées de Catherine, qui machinalement avala la liqueur adoucissante. Puis Catherine retomba la tête sur son oreiller, et Mme Clément, satisfaite de la conviction d'un devoir rempli, alla s'étendre de nouveau sur son fauteuil. Pitou poussa un soupir; il croyait que Catherine ne l'avait pas même vu. Pitou se trompait, quand il avait aidé Mme Clément à la soulever, en buvant les quelques gouttes de breuvage, en se laissant retomber sur son oreiller, Catherine avait entrouvert les yeux, et, de ce regard morbide qui avait glissé entre ses paupières, elle avait cru apercevoir Pitou. Mais, dans le délire de la fièvre qui la tenait depuis trois jours, elle avait vu tant de fantômes qui n'avaient fait qu'apparaître et s'évanouir, qu'elle traita le Pitou réel comme un Pitou fantastique. Le soupir que venait de pousser Pitou n'était donc pas tout à fait exagéré. Cependant l'apparition de cet ancien ami, pour lequel Catherine avait été parfois si injuste, avait fait sur la malade une impression plus profonde que les précédentes, et, quoiqu'elle restât les yeux fermés, il lui semblait, avec un esprit, du reste, plus calme et moins fiévreux, voir devant elle le brave voyageur que le fil si souvent brisé de ses idées lui représentait comme étant près de son père à Paris. Il en résulta que, tourmentée de l'idée que, cette fois, Pitou était une réalité et non une évocation de sa fièvre, elle rouvrit timidement les yeux, et chercha si celui qu'elle avait vu était toujours à la même place. Il va sans dire qu'il n'avait pas bougé. En voyant les yeux de Catherine se rouvrir et s'arrêter sur lui, le visage de Pitou s'était illuminé; en voyant ses yeux se reprendre à la vie et à l'intelligence, Pitou étendit les bras. -Pitou! murmura la malade. -Mademoiselle Catherine! s'écria Pitou. -Hein? fit Mme Clément en se retournant. Catherine jeta un regard inquiet sur la garde- malade, et laissa retomber, avec un soupir, sa tête sur l'oreiller. Pitou devina que la présence de Mme Clément gênait Catherine. Il alla à elle. -Madame Clément, lui dit-il tout bas, ne vous privez pas de dormir; vous savez bien que M. Raynal m'a fait rester pour veiller Mlle Catherine, et afin que vous puissiez prendre un instant de repos pendant ce temps-là? -Ah! oui, c'est vrai, dit Mme Clément. Et, en effet, comme si elle n'eût attendu que cette permission, la brave femme s'affaissa dans son fauteuil, poussa un soupir à son tour, et après un instant de silence, indiqua par un ronflement timide d'abord, mais qui, s'enhardissant de plus en plus, finit, au bout de quelques minutes, par dominer entièrement la situation, qu'elle entrait à pleines voiles dans le pays enchanté du sommeil, qu'elle ne parcourait ordinairement qu'en rêve. Catherine avait suivi le mouvement de Pitou avec un certain étonnement, et, avec l'acuité particulière aux malades, elle n'avait pas perdu un mot de ce que Pitou avait dit à Mme Clément. Pitou demeura un instant près de la garde- malade, comme pour s'assurer que son sommeil était bien réel; puis, lorsqu'il n'eut plus de doute à cet égard, il s'approcha de Catherine, en secouant la tête et laissant tomber ses bras. -Ah! mademoiselle Catherine, dit-il, je savais bien que vous l'aimiez, mais je ne savais pas que vous l'aimiez tant que cela! LI Pitou Confident. Pitou prononça ces paroles de telle façon, que Catherine y put voir tout à la fois l'expression d'une grande douleur et la preuve d'une grande bonté. Ces deux sentiments émanés en même temps du coeur du brave garçon, qui la regardait d'un oeil si triste, touchèrent la malade à un degré égal. Tant qu'Isidore avait habité Boursonne, tant qu'elle avait senti son amant à trois quarts de lieue d'elle, tant qu'elle avait été heureuse enfin, Catherine, sauf quelques petites contrariétés soulevées par la persistance de Pitou à l'accompagner dans ses courses, sauf quelques légères inquiétudes causées par certains paragraphes des lettres de son père, Catherine, disons-nous, avait enfoui son amour en elle- même comme un trésor dont elle se serait bien gardée de laisser tomber la moindre obole dans un autre coeur que le sien. Mais Isidore parti, mais Catherine esseulée, mais le malheur se substituant à la félicité, la pauvre enfant cherchait en vain un courage égal à son égoïsme, et elle comprenait qu'il y aurait pour elle un grand soulagement à rencontrer quelqu'un avec qui elle pût parler du beau gentilhomme qui venait de la quitter, sans avoir rien pu lui dire de positif sur l'époque de son retour. Or, elle ne pouvait parler d'Isidore ni à madame Clément, ni au docteur Raynal, ni à sa mère, et elle souffrait vivement d'être condamnée à ce silence, quand tout à coup, au moment où elle s'en doutait le moins, la Providence mettait devant ses yeux, qu'elle venait de rouvrir à la vie et à la raison, un ami dont elle avait pu douter un instant lorsqu'il s'était tu, mais dont elle ne pouvait plus douter aux premières paroles qu'il prononçait. Aussi, à ces mots de compassion si péniblement échappés au coeur du pauvre neveu de la tante Angélique, Catherine répondit-elle sans chercher le moins du monde à cacher ses sentiments: -Ah! monsieur Pitou, je suis bien malheureuse, allez! Dès lors, la digue était rompue d'un côté, et le courant établi de l'autre. -En tout cas, mademoiselle Catherine, continua Pitou, quoique ça ne me fasse pas grand plaisir de parler de M. Isidore, si ça doit vous être agréable, je puis vous donner de ses nouvelles. -Toi? demanda Catherine. -Oui, moi, dit Pitou. -Tu l'as donc vu? -Non, mademoiselle Catherine, mais je sais qu'il est arrivé en bonne santé à Paris. -Et comment sais-tu cela? demanda-t-elle le regard tout brillant d'amour. Ce regard fit pousser un gros soupir à Pitou; mais il n'en répondit pas moins avec sa conscience ordinaire: -Je sais cela, mademoiselle, par mon jeune ami Sébastien Gilbert, que M. Isidore a rencontré de nuit un peu au-dessus de la Fontaine-Eau- Claire, et qu'il a amené en croupe à Paris. Catherine fit un effort, se souleva sur son coude, et, regardant Pitou: -Ainsi, demanda vivement Catherine, il est à Paris? -C'est-à-dire, objecta Pitou, il ne doit plus y être à présent. -Et où doit-il être? fit languissamment la jeune fille. -Je ne sais pas. Ce que je sais seulement, c'est qu'il devait partir en mission pour l'Espagne ou pour l'Italie. Catherine, à ce mot partir, laissa retomber sa tête sur son oreiller avec un soupir qui fut bientôt suivi d'abondantes larmes. -Mademoiselle, dit Pitou, à qui cette douleur de Catherine brisait le coeur, si vous tenez absolument à savoir où il est, je puis m'en informer. -À qui? demanda Catherine. -À M. le docteur Gilbert, qui l'avait quitté aux Tuileries... ou bien encore, si vous aimez mieux, ajouta Pitou en voyant que Catherine secouait la tête en signe de remerciement négatif, je puis retourner à Paris, et prendre des renseignements... Oh! mon Dieu, ce sera bien vite fait; c'est l'affaire de vingt-quatre heures. Catherine étendit sa main fiévreuse et la présenta à Pitou, qui, ne devinant pas la faveur qui lui était accordée, ne se permit pas de la toucher. -Eh bien! monsieur Pitou, lui demanda Catherine en souriant, est-ce que vous avez peur d'attraper ma fièvre? -Oh! excusez, mademoiselle Catherine, dit Pitou pressant la main moite et humide de la jeune fille entre ses deux grosses mains, c'est que je ne comprenais pas, voyez-vous! Ainsi vous acceptez? -Non, au contraire, Pitou, je te remercie. C'est inutile; il est impossible que je ne reçoive pas une lettre de lui demain matin. -Une lettre de lui! dit vivement Pitou. Puis il s'arrêta comme regardant avec inquiétude autour de lui. -Eh bien! oui, une lettre de lui, dit Catherine cherchant elle-même du regard la cause qui pouvait troubler ainsi l'âme placide de son interlocuteur. -Une lettre de lui! ah! diable! répéta Pitou en se mordant les ongles comme fait un homme embarrassé. -Mais, sans doute, une lettre de lui. Que trouvez-vous d'étonnant à ce qu'il m'écrive, reprit Catherine, vous qui savez tout, ou, ajouta-t- elle à voix basse, à peu près tout?... -Je ne trouve pas étonnant qu'il vous écrive... S'il m'était permis de vous écrire, Dieu sait que je vous écrirais bien aussi moi, et de longues lettres même; mais j'ai peur... -Peur de quoi, mon ami? -Que la lettre de M. Isidore ne tombe entre les mains de votre père. -De mon père? Pitou fit de la tête un triple signe qui voulait dire trois fois oui. -Comment! de mon père? demanda Catherine de plus en plus étonnée. Mon père n'est-il pas à Paris? -Votre père est à Pisseleu, mademoiselle Catherine, à la ferme, ici, dans la chambre à côté. Seulement, M. Raynal lui a défendu d'entrer dans votre chambre, à cause du délire, a-t-il dit, et je crois qu'il a bien fait. -Et pourquoi a-t-il bien fait? -Mais parce que M. Billot ne me paraît pas tendre à l'endroit de M. Isidore, et que, pour une fois que vous avez prononcé son nom et qu'il l'a entendu, il a fait une rude grimace, je vous en réponds. -Ah! mon Dieu, mon Dieu! murmura Catherine toute frissonnante, que me dites-vous là, monsieur Pitou? -La vérité... Je l'ai même entendu grommeler entre ses dents: « C'est bien, c'est bien, on ne dira rien tant qu'elle sera malade; mais après, on verra! » -Monsieur Pitou! dit Catherine en saisissant, cette fois, la main de Pitou avec un geste si véhément, que ce fut au brave garçon de tressaillir à son tour. -Mademoiselle Catherine! répondit-il. -Vous avez raison, il ne faut pas que ses lettres tombent entre les mains de mon père... Mon père me tuerait! -Vous voyez bien, vous voyez bien, dit Pitou. C'est qu'il n'entend pas raison sur la bagatelle, le père Billot. -Mais comment faire? -Dame! indiquez-moi cela, mademoiselle. -Il y a bien un moyen. -Alors, dit Pitou, s'il y a un moyen, il faut l'employer. -Mais je n'ose, dit Catherine. -Comment! vous n'osez? -Je n'ose vous dire ce qu'il faudrait faire. -Quoi! le moyen dépend de moi, et vous n'osez pas me le dire? -Dame! monsieur Pitou... -Ah! fit Pitou, ce n'est pas bien, mademoiselle Catherine, et je n'aurais pas cru que vous eussiez manqué de confiance en moi. -Je ne manque pas de confiance en toi, mon cher Pitou, dit Catherine. -Ah! à la bonne heure! répondit Pitou, doucement caressé par la familiarité croissante de Catherine. -Mais ce sera bien de la peine pour toi, mon ami. -Oh! si ce n'est que de la peine pour moi, dit Pitou, il ne faut pas vous embarrasser de cela, mademoiselle Catherine. -Tu consens donc d'avance à faire ce que je te demanderai? -Bien certainement. Dame! cependant, à moins que ce ne soit impossible. -C'est très facile, au contraire. -Eh bien! si c'est très facile, dites. -Il faudrait aller chez la mère Colombe. -La marchande du sucre d'orge? -Oui, qui est en même temps factrice de la poste aux lettres. -Ah! je comprends... et je lui dirai de ne remettre les lettres qu'à vous? -Tu lui diras de ne remettre mes lettres qu'à toi, Pitou. -À moi? dit Pitou. Ah! oui, je n'avais pas compris d'abord. Et il poussa un troisième ou quatrième soupir. -C'est ce qu'il y a de plus sûr, tu conçois bien, Pitou?... À moins que tu ne veuilles pas me rendre ce service. -Moi vous refuser, mademoiselle Catherine? Ah! par exemple! -Merci, alors, merci! -J'irai... j'irai bien certainement, à partir de demain. -C'est trop tard, demain, mon cher Pitou; il faudrait y aller à partir d'aujourd'hui. -Eh bien! mademoiselle, soit; à partir d'aujourd'hui, à partir de ce matin, à partir de tout de suite! -Que tu es un brave garçon, Pitou! dit Catherine, et que je t'aime! -Oh! mademoiselle Catherine, dit Pitou, ne me dites pas des choses pareilles, vous me feriez passer dans le feu. -Regarde l'heure qu'il est, Pitou, dit Catherine. Pitou s'approcha de la montre de la jeune fille, qui était pendue à la cheminée. -Cinq heures et demie du matin, mademoiselle, dit-il. -Eh bien! fit Catherine, mon bon ami Pitou... -Eh bien! mademoiselle? -Il serait peut-être temps... -D'aller chez la mère Colombe?... À vos ordres, mademoiselle. Mais il faudrait prendre un peu de la potion: le docteur avait recommandé une cuillerée toutes les demi-heures. -Ah! mon cher Pitou, dit Catherine se versant une cuillerée du breuvage pharmaceutique, et regardant Pitou avec des yeux qui lui firent fondre le coeur, ce que tu fais pour moi vaut mieux que tous les breuvages du monde! -C'est donc cela que le docteur Raynal disait que j'avais de si grandes dispositions à être élève en médecine! -Mais où diras-tu que tu vas, Pitou, pour qu'on ne se doute de rien à la ferme? -Oh! quant à cela, soyez tranquille. Et Pitou prit son chapeau. -Faut-il que je réveille Mme Clément? demanda-t-il. -Oh! c'est inutile, laisse-la dormir, la pauvre femme... Je n'ai, maintenant, besoin de rien... que... -Que... de quoi? demanda Pitou. Catherine sourit. -Ah! oui, j'y suis, murmura le messager d'amour... que de la lettre de M. Isidore. Puis, après un instant de silence: -Eh bien! soyez tranquille, si elle y est, vous l'aurez: si elle n'y est pas... -Si elle n'y est pas? demanda anxieusement Catherine. -Si elle n'y est pas... pour que vous me regardiez encore comme vous me regardiez tout à l'heure, pour que vous me souriiez encore comme vous venez de me sourire, pour que vous m'appeliez encore votre cher Pitou et votre bon ami... si elle n'y est pas, eh bien! j'irai la chercher à Paris. -Bon et excellent coeur! murmura Catherine en suivant des yeux Pitou, qui sortait. Puis, épuisée de cette longue conversation, elle retomba la tête sur son oreiller. Au bout de dix minutes, il eût été impossible à la jeune fille de se dire à elle-même si ce qui venait de se passer était une réalité amenée par le retour de sa raison, ou un rêve enfanté par son délire; mais ce dont elle était sûre, c'est qu'une fraîcheur vivifiante et douce se répandait de son coeur aux extrémités les plus éloignées de ses membres fiévreux et endoloris. Au moment où Pitou traversa la cuisine, la mère Billot leva la tête. La mère Billot ne s'était pas couchée et n'avait pas dormi depuis trois jours. Depuis trois jours, elle n'avait pas quitté cet escabeau enterré sous le manteau de la cheminée, d'où ses yeux pouvaient, à défaut de sa fille, près de laquelle il lui était défendu de pénétrer, voir au moins la porte de la chambre de sa fille. -Eh bien? demanda-t-elle. -Eh bien! mère Billot, cela va mieux, dit Pitou. -Où vas-tu alors? -Je vais à Villers-Cotterêts. -Et qu'y vas-tu faire? Pitou hésita un instant: Pitou n'était pas l'homme de l'à-propos. -Ce que je vais y faire?... répéta-t-il pour gagner du temps. -Oui, dit la voix du père Billot, ma femme te demande ce que tu vas y faire? -Je vais prévenir le docteur Raynal. -Le docteur Raynal t'avait dit de ne le prévenir que s'il y avait du nouveau. -Eh bien! dit Pitou, puisque Mlle Catherine va mieux, il me semble que c'est du nouveau. Soit que le père Billot trouvât la réponse de Pitou péremptoire, soit qu'il ne voulût pas se montrer trop difficile pour un homme qui, au bout du compte, lui apportait une bonne nouvelle, il ne fit pas d'autre objection au départ de Pitou. Pitou passa donc, tandis que le père Billot rentrait dans sa chambre, et que la mère Billot laissait retomber sa tête sur sa poitrine. Pitou arriva à Villers-Cotterêts à six heures moins un quart du matin. Il réveilla scrupuleusement le docteur Raynal pour lui dire que Catherine allait mieux, et lui demander ce qu'il y avait de nouveau à faire. Le docteur l'interrogea sur sa nuit de garde, et, au grand étonnement de Pitou, qui, cependant, mit dans ses réponses toute la circonspection possible, le brave garçon s'aperçut bientôt que le docteur savait ce qui s'était passé entre lui et Catherine aussi couramment à peu près que s'il eût, dans quelque coin de la chambre, derrière les rideaux de la fenêtre ou du lit, assisté à sa conversation avec la jeune fille. Le docteur Raynal promit de passer dans la journée à la ferme, recommanda pour toute ordonnance que l'on servît à Catherine toujours du même tonneau, et congédia Pitou, lequel réfléchit fort longtemps à ces paroles énigmatiques, et finit par comprendre que le docteur lui recommandait de continuer à parler à la jeune fille du vicomte Isidore de Charny. Puis, de chez le docteur, il alla chez la mère Colombe. La factrice demeurait au bout de la rue de Lormet, c'est-à-dire à l'autre extrémité de la ville. Il arriva comme elle ouvrait sa porte. La mère Colombe était une grande amie de la tante Angélique; mais cette amitié pour la tante ne l'empêchait point d'apprécier le neveu. En entrant dans la boutique de la mère Colombe, pleine de pain d'épice et de sucre d'orge, Pitou comprit, pour la première fois, que, s'il voulait réussir dans sa négociation et se faire livrer par la factrice les lettres de Mlle Catherine, il fallait employer, sinon la corruption, du moins la séduction. Il acheta deux bouts de sucre d'orge et un pavé de pain d'épice. Puis, cette acquisition faite et payée, il hasarda sa demande. Il y avait des difficultés graves. Les lettres ne devaient être remises qu'aux personnes à qui elles étaient adressées, ou tout au moins à des fondés de pouvoir et porteurs de procurations écrites. La mère Colombe ne doutait pas de la parole de Pitou, mais elle exigeait une procuration écrite. Pitou vit qu'il fallait faire un sacrifice. Il promit d'apporter le lendemain le reçu de la lettre, s'il y avait une lettre, plus une autorisation de recevoir pour Catherine les autres lettres à venir. Promesse qu'il accompagna d'un second achat de sucre d'orge et de pain d'épice. Le moyen de rien refuser à la main qui étrenne, et surtout qui étrenne d'une façon si libérale! La mère Colombe ne fit que de faibles objections, et finit par autoriser Pitou à la suivre à la poste où elle lui remettrait la lettre de Catherine, si une lettre était arrivée pour elle. Pitou la suivit en mangeant ses deux pavés de pain d'épice, et en suçant ses quatre bâtons de sucre d'orge. Jamais, au grand jamais, il ne s'était permis une pareille débauche; mais, on le sait, grâce aux libéralités du docteur Gilbert, Pitou était riche. En traversant la grande place, il monta sur les barreaux de la fontaine, appliqua sa bouche à l'un des quatre jets qui s'en échappaient à cette époque, et, pendant cinq minutes, absorba le cours d'eau tout entier sans en laisser tomber une goutte. En descendant de la fontaine, il jeta les yeux autour de lui, et aperçut une espèce de théâtre dressé au milieu de la place. Alors, il se rappela qu'au moment de son départ, il était fort question de se réunir à Villers- Cotterêts, afin d'y poser les bases d'une fédération entre le chef-lieu de canton et les villages environnants. Les divers événements privés qui s'étaient succédé autour de lui avaient fait oublier cet événement politique, qui n'était point, cependant, sans une certaine importance. Il pensa alors, aux vingt-cinq louis que lui avait donnés, au moment du départ, le docteur Gilbert pour l'aider à mettre sur le meilleur pied possible la garde nationale d'Haramont. Et il redressa la tête avec orgueil en songeant à la splendide figure que feraient, grâce à ces vingt- cinq louis, les trente-trois hommes qu'il avait sous ses ordres. Cela l'aida à digérer les deux pavés de pain d'épice et les quatre morceaux de sucre d'orge, qui, joints à la pinte d'eau qu'il avait avalée, eussent bien pu, malgré la chaleur des sucs gastriques dont la nature l'avait pourvu, lui peser sur l'estomac, s'il eût été privé de cet excellent digestif qu'on appelle l'amour-propre satisfait. LII Pitou Géographe. Pendant que Pitou buvait, pendant que Pitou digérait, pendant que Pitou réfléchissait, la mère Colombe avait gagné du chemin sur lui, et était entrée à la poste. Mais Pitou ne s'était point inquiété de cela. La poste était située en face de ce que l'on appelle la rue Neuve, espèce de ruelle qui donne sur cette portion du Parc où est située l'allée des Soupirs, de langoureuse mémoire: en quinze enjambées, il aurait rejoint la mère Colombe. Il exécuta ses quinze enjambées et arriva sur le seuil de la poste juste comme la mère Colombe sortait, son paquet de lettres à la main. Au milieu de toutes ces lettres, il y en avait une pliée, enfermée dans une élégante enveloppe, et coquettement cachetée d'un sceau de cire. Cette lettre était à l'adresse de Catherine Billot. Il était évident que c'était la lettre que Catherine attendait. Selon les conventions arrêtées, cette lettre fut remise par la factrice à l'acheteur de sucre d'orge, lequel partit à l'instant même pour Pisseleu, joyeux et triste à la fois: joyeux du bonheur qu'il allait reporter à Catherine, triste de ce que ce bonheur venait à la jeune fille d'une source dont il trouvait l'eau si amère à ses lèvres. Mais, malgré cette amertume, le messager était d'une si excellente nature, que, pour porter plus vite cette lettre maudite, il passa insensiblement du pas au trot, et du trot au galop. À cinquante pas de la ferme, il s'arrêta tout à coup, songeant avec raison que, s'il arrivait ainsi tout haletant et tout couvert de sueur, il pourrait bien inspirer de la défiance au père Billot, lequel paraissait engagé dans la voie étroite et épineuse du soupçon. Il résolut donc, au risque d'être en retard d'une minute ou deux, d'accomplir d'un pas plus posé le bout de chemin qui lui restait à faire; et, dans ce but, il marchait avec la gravité d'un de ces confidents de tragédie auquel la confiance de Catherine venait de l'assimiler, lorsque, en passant devant la chambre de la jeune malade, il s'aperçut que la garde, sans doute pour donner un peu d'air frais à cette chambre, avait entrouvert la fenêtre. Pitou introduisit son nez d'abord et son oeil ensuite dans l'entrebâillement, il ne pouvait pas davantage à cause de l'espagnolette. Mais cela lui suffit, à lui, pour voir Catherine éveillée, et l'attendant, et cela suffit à Catherine pour voir Pitou mystérieux et faisant des signes. -Une lettre!... balbutia la jeune fille, une lettre! -Chut!... dit Pitou. Et, regardant autour de lui avec l'oeil d'un braconnier qui veut dépister tous les gardes d'une capitainerie, il lança, se voyant parfaitement isolé, sa lettre par l'entrebâillement, et, cela, avec tant d'adresse, qu'elle tomba juste dans l'espèce de récipient que celle qui l'attendait lui avait ménagé sous son oreiller. Puis, sans attendre un remerciement qui ne pouvait pas lui manquer, il se rejeta en arrière et poursuivait son chemin vers la porte de la ferme, sur le seuil de laquelle il trouva Billot. Sans l'espèce de courbe que faisait le mur, le fermier eût vu ce qui venait de se passer, et Dieu sait, avec la disposition d'esprit dans laquelle il paraissait être, ce qui serait arrivé de cette certitude substituée au simple soupçon. L'honnête Pitou ne s'attendait pas à se trouver face à face avec le fermier, et il sentit que, malgré lui, il rougissait jusqu'aux oreilles. -Oh! monsieur Billot, dit-il, vrai, vous m'avez fait peur!... -Peur, à toi, Pitou!... à un capitaine de la garde nationale!... à un vainqueur de la Bastille! peur!... -Que voulez-vous! dit Pitou, il y a des moments comme cela. Dame! quand on n'est pas prévenu... -Oui... dit Billot, et quand on s'attend à rencontrer la fille et qu'on rencontre le père, n'est-ce pas?... -Oh! monsieur Billot, pour ça, non! dit Pitou; je ne m'attendais pas à rencontrer Mlle Catherine; oh! non quoiqu'elle aille toujours de mieux en mieux, à ce que j'espère, elle est encore trop malade pour se lever. -N'as-tu donc rien à lui dire? demanda Billot. -À qui? -À Catherine... -Si fait. J'ai à lui rapporter que M. Raynal a dit que c'était bien, et qu'il viendrait dans la journée; mais un autre peut lui conter cela aussi bien que moi. -D'ailleurs, toi, tu dois avoir faim, n'est-ce pas? -Faim?... dit Pitou. Peuh! -Comment! tu n'as pas faim?... s'écria le fermier. Pitou vit qu'il avait lâché une bêtise. Pitou n'ayant pas faim à huit heures du matin, c'était un dérangement dans l'équilibre de la nature. -Certainement que j'ai faim! dit-il. -Eh bien! entre et mange; les journaliers sont en train de déjeuner, et ils ont dû te garder une place. Pitou entra, Billot le suivit des yeux, quoique sa bonhomie eût presque détourné ses soupçons; il le vit s'asseoir au haut bout de la table et attaquer sa miche et son assiette de lard, comme s'il n'avait pas eu deux pavés de pain d'épice, quatre bâtons de sucre d'orge et une pinte d'eau sur l'estomac. Il est vrai que, selon toute probabilité, l'estomac de Pitou était déjà redevenu libre. Pitou ne savait pas faire beaucoup de choses à la fois, mais il faisait bien ce qu'il faisait. Chargé par Catherine d'une commission, il l'avait bien faite; invité par Billot à déjeuner, il déjeunait bien. Billot continuait à l'observer; mais, voyant qu'il ne détournait pas les yeux de son assiette, voyant que sa préoccupation s'arrêtait à la bouteille de cidre qu'il avait devant lui, remarquant que pas une seule fois son regard n'avait cherché la porte de Catherine, il finit par croire que le petit voyage de Pitou à Villers- Cotterêts n'avait pas d'autre but que celui qu'il avait accusé. Vers la fin du déjeuner de Pitou, la porte de Catherine s'ouvrit, et Mme Clément sortit et s'avança dans la cuisine avec l'humble sourire de la garde malade sur les lèvres: elle venait à son tour chercher sa tasse de café. Il va sans dire qu'à six heures du matin, c'est- à-dire un quart d'heure après le départ de Pitou, elle avait fait sa première apparition, pour réclamer son petit verre d'eau-de-vie, la seule chose qui la soutînt, disait-elle, quand elle avait veillé toute une nuit. À sa vue, Mme Billot alla à elle, et M. Billot rentra. Tous deux s'informèrent de la santé de Catherine. -Cela va toujours bien, répondit Mme Clément; cependant, je crois que, dans ce moment-ci, Mlle Catherine a un peu de délire. -Comment cela, du délire?... répondit le père Billot; ça lui a donc repris? -Oh! mon Dieu! ma pauvre enfant! murmura la fermière. Pitou leva la tête et écouta. -Oui, reprit Mme Clément, elle parle d'une ville nommée Turin, d'un pays nommé la Sardaigne, et elle appelle M. Pitou, pour qu'il lui dise ce que c'est que ce pays et cette ville. -Me voilà! dit Pitou en avalant le reste de sa canette de cidre, et en s'essuyant la bouche avec sa manche. Le regard du père Billot l'arrêta. -Toutefois, dit-il, si M. Billot juge à propos que je donne à Mlle Catherine les explications qu'elle désire... -Pourquoi pas? dit la mère Billot. Puisqu'elle te demande, la pauvre enfant, vas-y, mon garçon; d'autant plus que M. Raynal a dit que tu étais un bon élève en médecine. -Dame! fit naïvement Pitou, demandez à Mme Clément comme nous avons soigné Mlle Catherine cette nuit... Mme Clément n'a pas dormi un instant, la digne femme, ni moi non plus. C'était une grande adresse de la part de Pitou d'attaquer ce point délicat à l'endroit de la garde- malade. Comme elle avait fait un excellent somme de minuit à six heures du matin, déclarer qu'elle n'avait pas dormi un seul instant, c'était s'en faire une amie, plus qu'une amie: une complice. -C'est bien! dit le père Billot; puisque Catherine te demande, va auprès d'elle. Peut-être un moment viendra-t-il où elle nous demandera aussi, sa mère et moi. Pitou sentait instinctivement qu'il y avait un orage dans l'air, et, comme le berger dans les champs, quoique prêt à affronter cet orage s'il le fallait, il n'en cherchait pas moins d'avance un abri pour cacher sa tête. Cet abri était Haramont. À Haramont, il était roi. Que dis-je, roi? il était plus que roi: il était commandant de la garde nationale! il était La Fayette! D'ailleurs, il avait des devoirs qui l'appelaient à Haramont. Aussi se promettait-il bien, ses mesures prises avec Catherine, de retourner promptement à Haramont. Ce fut en arrêtant ce projet dans son esprit, qu'avec la permission verbale de M. Billot, et la permission mentale de Mme Billot, il entra dans la chambre de la malade. Catherine l'attendait impatiemment; à l'ardeur de ses yeux, au coloris de ses joues, on pouvait croire, comme l'avait dit Mme Clément, qu'elle était sous l'empire de la fièvre. À peine Pitou eut-il refermé la porte de la chambre de Catherine, que celle-ci, le reconnaissant à son pas, et l'attendant, d'ailleurs, depuis une heure et demie à peu près, se retourna vivement de son côté, et lui tendit les deux mains. -Ah! c'est toi, Pitou! dit la jeune fille; comme tu as tardé! -Ce n'est pas ma faute, mademoiselle, dit Pitou; c'est votre père qui m'a retenu. -Mon père? -Lui-même... Oh! il faut qu'il se doute de quelque chose. Et puis, moi, d'ailleurs, ajouta Pitou avec un soupir, je ne me suis pas pressé: je savais que vous aviez ce que vous désiriez avoir. -Oui, Pitou... oui, dit la jeune fille en baissant les yeux, oui... et je te remercie. Puis elle ajouta à voix basse: -Tu es bien bon, Pitou, et je t'aime bien! -Vous êtes bien bonne vous-même, mademoiselle Catherine, répondit Pitou près de pleurer; car il sentait que toute cette amitié pour lui n'était qu'un reflet de son amour pour un autre, et, au fond du coeur, si modeste que fût le brave garçon, il était humilié de n'être que la lune de Charny. Aussi ajouta-t-il vivement: -Je suis venu vous déranger, mademoiselle Catherine, parce qu'on m'a dit que vous désiriez savoir quelque chose... Catherine porta la main à son coeur: elle y cherchait la lettre d'Isidore pour y puiser sans doute le courage de questionner Pitou. Enfin, faisant un effort: -Pitou, demanda-t-elle, toi qui es si savant, peux-tu me dire ce que c'est que la Sardaigne? Pitou évoqua tous ses souvenirs en géographie. -Attendez donc... attendez donc, mademoiselle, dit-il, je dois savoir cela. Au nombre des choses que M. l'abbé Fortier avait la prétention de nous enseigner était la géographie. Attendez donc... la Sardaigne... je vais y être... Ah! si je retrouvais le premier mot, je vous dirais tout! -Oh! cherche, Pitou... cherche, dit Catherine en joignant les mains. -Parbleu! dit Pitou, c'est bien ce que je fais aussi. La Sardaigne... la Sardaigne... Ah! m'y voilà! Catherine respira. -La Sardaigne, reprit Pitou, la Sardinia des Romains, l'une des trois grandes îles de la Méditerranée, au sud de la Corse, dont la sépare le détroit de Bonifacio, fait partie des États sardes, qui en tirent leur nom, et qu'on appelle royaume de Sardaigne; elle a soixante lieues du nord au sud, seize de l'est à l'ouest; elle est peuplée de 54 000 habitants; capitale Cagliari... Voilà ce que c'est que la Sardaigne, mademoiselle Catherine. -Oh! mon Dieu! dit la jeune fille, que vous êtes heureux de savoir tant de choses, monsieur Pitou! -Le fait est, dit Pitou, assez satisfait dans son amour-propre s'il était blessé dans son amour, le fait est que j'ai une bonne mémoire. -Et, maintenant, hasarda Catherine, mais avec moins de timidité, maintenant que vous m'avez dit ce que c'était que la Sardaigne, voulez-vous me dire ce que c'est que Turin?... -Turin?... répéta Pitou, certainement, mademoiselle Catherine, que je ne demande pas mieux que de vous le dire... si je me le rappelle toutefois. -Oh! tâchez de vous le rappeler; c'est le plus important, monsieur Pitou. -Dame! si c'est le plus important, dit Pitou, il faudra bien... D'ailleurs, si je ne me le rappelle pas, je ferai des recherches... -C'est... c'est... insista Catherine, c'est que j'aimerais mieux le savoir tout de suite... Cherchez, mon cher Pitou... cherchez. Et Catherine prononça ces paroles d'une voix si caressante, qu'elles firent courir un frisson par tout le corps de Pitou. -Ah! je cherche... mademoiselle, dit-il, je cherche... Catherine le couvait des yeux. Pitou renversa sa tête en arrière, comme pour interroger le plafond. -Turin... dit-il, Turin... Dame! mademoiselle, c'est plus difficile que la Sardaigne... La Sardaigne est une grande île de la Méditerranée, et il n'y a que trois grandes îles dans la Méditerranée: la Sardaigne, qui appartient au roi de Piémont; la Corse, qui appartient au roi de France; et la Sicile, qui appartient au roi de Naples; tandis que Turin, c'est une simple capitale... -Comment avez-vous dit pour la Sardaigne, mon cher Pitou?... -J'ai dit la Sardaigne, qui appartient au roi de Piémont, et je ne crois pas me tromper, mademoiselle. -C'est cela... justement, mon cher Pitou. Isidore dit, dans sa lettre, qu'il va à Turin, en Piémont... -Ah! fit Pitou, je comprends maintenant... Bon! bon! bon!... C'est à Turin que M. Isidore a été envoyé par le roi, et c'est pour savoir où va M. Isidore que vous m'interrogez... -Pourquoi serait-ce donc, répondit la jeune fille, si ce n'était pour lui? Que m'importent, à moi, la Sardaigne, le Piémont, Turin?... Tant qu'il n'y a pas été, j'ai ignoré ce que c'était que cette île et cette capitale, et je m'en inquiétais peu. Mais il est parti pour Turin... comprends-tu, mon cher Pitou? et je veux savoir ce que c'est que Turin... Pitou poussa un gros soupir, secoua la tête, mais il n'en fit pas moins tous ses efforts pour satisfaire Catherine. -Turin... dit-il, attendez... capitale du Piémont... Turin... Turin... J'y suis! -Turin, Bodincemagus, Taurasia, Colonia Julia, Augusta Taurinorum chez les Anciens; aujourd'hui capitale du Piémont et des États sardes; située sur le Pô et la Doire; une des plus belles villes de l'Europe. Population, 125 000 habitants; roi régnant, Charles-Emmanuel... Voilà ce que c'est que Turin, mademoiselle Catherine. -Et à quelle distance Turin est-il de Pisseleu, monsieur Pitou? Vous qui savez tout, vous devez encore savoir cela... -Ah! dame! fit Pitou, je vous dirai bien à quelle distance Turin est de Paris; mais de Pisseleu, c'est plus difficile. -Eh bien! dites d'abord de Paris, Pitou... et nous ajouterons les dix-huit lieues qu'il y a de Pisseleu à Paris. -Tiens! c'est, ma foi! vrai, dit Pitou. Et, continuant sa nomenclature: -Distance de Paris, dit-il, deux cent six lieues; de Rome, cent quarante; de Constantinople... -Je n'ai besoin que de Paris, mon cher Pitou. Deux cent six lieues... et dix-huit... deux cent vingt-quatre. Ainsi, il est à deux cent vingt-quatre lieues de moi... Il y a trois jours, il était là... à trois quarts de lieue... à mes côtés... et aujourd'hui... aujourd'hui... ajouta Catherine en fondant en larmes et en se tordant les bras, aujourd'hui, il est à deux cent vingt-quatre lieues de moi!... -Oh! pas encore, hasarda timidement Pitou: il n'est parti que d'avant hier... il n'est encore qu'à moitié chemin... et à peine... -Où est-il, alors? -Ah! quant à cela, je n'en sais rien, répondit Pitou. L'abbé Fortier nous apprenait ce que c'étaient que les royaumes et les capitales, mais il ne nous disait rien des chemins qui y conduisent. -Ainsi voilà tout ce que tu sais, mon cher Pitou? -Oh! mon Dieu, oui! dit le géographe, humilié de toucher si vite aux limites de sa science; si ce n'est que Turin est un repaire d'aristocrates! -Que veut dire cela? -Cela veut dire, mademoiselle, que c'est à Turin que sont réunis tous les princes, toutes les princesses, tous les émigrés: M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé, Mme de Polignac, un tas de brigands, enfin, qui conspirent contre la nation, et à qui on coupera la tête un jour, il faut l'espérer, avec une machine très ingénieuse qu'est en train d'inventer M. Guillotin. -Oh! monsieur Pitou!... -Quoi donc, mademoiselle?... -Voilà que vous redevenez féroce, comme à votre premier retour de Paris. -Féroce!... moi? dit Pitou. Ah! c'est vrai... Oui, oui, oui!... M. Isidore est un de ces aristocrates-là! et vous avez peur pour lui... Puis, avec un de ces gros soupirs que nous avons déjà signalés plus d'une fois: -N'en parlons plus... ajouta Pitou. Parlons de vous, mademoiselle Catherine, et de la façon dont je puis vous être agréable. -Mon cher Pitou, dit Catherine, la lettre que j'ai reçue ce matin n'est probablement pas la seule que je recevrai... -Et vous désirez que j'aille chercher les autres comme celle-ci?... -Pitou... puisque tu as commencé d'être si bon... -Autant vaut que je continue, n'est-ce pas? -Oui... -Je ne demande pas mieux, moi. -Tu comprends bien que, surveillée par mon père comme je le serai, je ne pourrai aller à la ville... -Ah! mais c'est qu'il faut vous dire qu'il me surveille un peu aussi, moi, le père Billot; j'ai vu cela à son oeil. -Oui; mais vous, Pitou, il ne peut pas vous suivre à Haramont, et nous pouvons convenir d'un endroit où vous déposerez les lettres. -Oh! très bien! répondit Pitou, comme, par exemple, le gros saule creux qui est près de l'endroit où je vous ai trouvée évanouie? -Justement, dit Catherine; c'est à portée de la ferme, et en même temps hors de vue des fenêtres. C'est donc convenu qu'on les mettra là?... -Oui, mademoiselle Catherine. -Seulement, vous aurez soin qu'on ne vous voie pas! -Demandez aux gardes de la galerie de Longpré, de Taille-Fontaine et de Montaigu s'ils m'ont vu, et, cependant, je leur en ai soufflé des douzaines de lapins!... Mais, vous, mademoiselle Catherine, comment ferez-vous pour les aller chercher, ces fameuses lettres? -Moi?... oh! moi, dit Catherine avec un sourire plein d'espérance et de volonté, moi, je vais tâcher de guérir bien vite! Pitou poussa le plus gros des soupirs qu'il eût encore poussés. En ce moment, la porte s'ouvrit, et le docteur Raynal parut. LIII Pitou Capitaine D'Habillement. Cette visite de M. Raynal venait à propos pour faciliter la sortie de Pitou. Le docteur s'approcha de la malade, non sans s'apercevoir du notable changement qui s'était opéré en elle depuis la veille. Catherine sourit au docteur, et lui tendit le bras. -Oh! dit le docteur, si ce n'était pour le plaisir de toucher votre jolie main, ma chère Catherine, je ne consulterais même pas votre pouls. Je parie que nous ne dépassons pas soixante et quinze battements à la minute. -C'est vrai que je vais beaucoup mieux, docteur, et que vos ordonnances ont fait merveille. -Mes ordonnances... Hum! hum! fit le docteur; je ne demande pas mieux, vous comprenez, mon enfant, que d'avoir tous les honneurs de la convalescence; mais il faut bien, si vaniteux que je sois, que je laisse une part de cet honneur à mon élève Pitou. Puis, levant les yeux au ciel: -Ô nature, nature! dit-il, puissante Cérès, mystérieuse Isis, que de secrets tu gardes encore à ceux qui sauront t'interroger! Et, se tournant vers la porte: -Allons, allons, dit-il, entrez, père au visage sombre, mère à l'oeil inquiet, et venez voir la chère malade; elle n'a, pour guérir tout à fait, plus besoin que de votre amour et de vos caresses. À la voix du docteur, le père et la mère Billot accoururent; le père Billot avec un reste de soupçon dans la physionomie; la mère Billot avec une figure radieuse. Pendant qu'ils faisaient leur entrée, Pitou - après avoir répondu au dernier coup d'oeil que lui lançait Catherine -Pitou faisait sa sortie. Laissons Catherine -que la lettre d'Isidore, appuyée sur son coeur, dispense désormais d'applications de glace sur la tête et de moutarde aux pieds -laissons Catherine, disons-nous, revenir, sous les caresses de ses dignes parents, à l'espérance et à la vie, et suivons Pitou, qui venait simplement et naïvement d'accomplir une des actions les plus difficiles imposées par le christianisme aux âmes chrétiennes - l'abnégation de soi-même et le dévouement à son prochain. Dire que le brave garçon quittait Catherine avec un coeur joyeux, ce serait trop dire; nous nous contenterons donc d'affirmer qu'il la quittait avec un coeur satisfait. Quoiqu'il ne se fût pas rendu compte à lui-même de la grandeur de l'action qu'il venait d'accomplir, il sentait bien, aux félicitations de cette voix intérieure que chacun porte en soi, qu'il avait fait une bonne et sainte chose, non pas peut-être au point de vue de la morale, qui bien certainement réprouvait cette liaison de Catherine avec le vicomte de Charny, c'est-à-dire d'une paysanne avec un grand seigneur, mais au point de vue de l'humanité. Or, à l'époque dont nous parlons, l'humanité était un des mots à la mode, et Pitou -qui, plus d'une fois, avait prononcé le mot sans savoir ce qu'il voulait dire -Pitou venait de le mettre en pratique sans trop savoir ce qu'il avait fait. Ce qu'il avait fait, c'était une chose qu'il eût dû faire par habileté, s'il ne l'eût pas faite par bonté d'âme. De rival de M. de Charny -situation impossible à maintenir pour lui, Pitou -de rival de M. de Charny, il était devenu le confident de Catherine. Aussi, Catherine, au lieu de le rudoyer, au lieu de le brutaliser, au lieu de le mettre à la porte, comme elle avait fait au retour de son premier voyage de Paris, Catherine l'avait-elle choyé, tutoyé, caressé. Confident, il avait obtenu ce que, rival, il n'avait jamais rêvé. Sans compter ce qu'il obtiendrait encore, au fur et à mesure que les événements rendraient sa participation de plus en plus nécessaire à la vie intime et aux sentiments secrets de la belle paysanne. Afin de se ménager cet avenir d'amicales tendresses, Pitou commença par porter à Mme Colombe une autorisation presque illisible donnée à lui, Pitou, par Catherine, de recevoir, pour elle et en son nom, toutes les lettres qui arriveraient pour elle et à son nom. À cette autorisation écrite, Pitou joignait une promesse verbale de Catherine, qui s'engageait, à la Saint-Martin prochaine, de donner aux journaliers de Pisseleu une collation toute en pain d'épice et en sucre d'orge. Moyennant cette autorisation et cette promesse, qui mettaient à la fois à couvert la conscience et les intérêts de la mère Colombe, celle-ci s'engagea à prendre tous les matins à la poste et à tenir à la disposition de Pitou les lettres qui pourraient arriver pour Catherine. Ce point réglé, Pitou -n'ayant plus rien à faire à la ville, comme on appelait pompeusement Villers-Cotterêts -Pitou s'achemina vers le village. La rentrée de Pitou à Haramont fut un événement. Son départ précipité pour la capitale n'avait point été sans soulever un grand nombre de commentaires, et, après ce qui était arrivé à propos de l'ordre envoyé de Paris par un aide de camp de La Fayette de s'emparer des fusils en dépôt chez l'abbé Fortier, les Haramontois n'avaient plus fait de doute sur l'importance politique de Pitou. Les uns disaient qu'il avait été appelé à Paris par le docteur Gilbert; les autres, par le général de La Fayette; les autres, enfin -il est vrai de dire que c'était le plus petit nombre - les autres, enfin, par le roi! Quoique Pitou ignorât les bruits qui s'étaient répandus en son absence, bruits tout en faveur de son importance personnelle, il n'en rentrait pas moins dans son pays natal avec un air si digne que chacun fut émerveillé de cette dignité. C'est que, pour être vus à leur véritable distance, les hommes doivent être vus sur le terrain qui leur est propre. Écolier dans la cour de l'abbé Fortier, journalier à la ferme de M. Billot, Pitou était homme, citoyen, capitaine à Haramont. Sans compter qu'en cette qualité de capitaine, outre cinq ou six louis lui appartenant en propre, il rapportait, on se le rappelle, vingt-cinq louis offerts généreusement par le docteur Gilbert, en vue de l'équipement et de l'habillement de la garde nationale d'Haramont. Aussi, à peine rentré chez lui, et comme le tambour venait lui faire sa visite, Pitou ordonna-t- il à celui-ci d'annoncer pour le lendemain dimanche, à midi, une revue officielle, avec armes et bagages, sur la grande place d'Haramont. Dès lors, on ne douta plus que Pitou n'eût une communication à faire à la garde nationale d'Haramont de la part du gouvernement. Beaucoup vinrent causer avec Pitou pour tâcher d'apprendre, avant les autres, quelque chose de ce grand secret; mais Pitou garda, à l'endroit des affaires publiques, un majestueux silence. Le soir -Pitou, que les affaires publiques ne distrayaient pas plus de ses affaires privées que les affaires privées ne le distrayaient des affaires publiques -le soir, Pitou alla tendre ses collets et présenter ses compliments au père Clouïs, ce qui ne l'empêcha point d'être à sept heures du matin chez maître Dulauroy, tailleur, après avoir déposé dans son domicile d'Haramont trois lapins et un lièvre, et s'être informé à la mère Colombe s'il y avait des lettres pour Catherine. Il n'y en avait pas, et Pitou en fut presque affligé en songeant au chagrin que ressentirait la pauvre convalescente. La visite de Pitou à M. Dulauroy avait pour but de savoir si celui-ci consentirait l'habillement à forfait de la garde nationale d'Haramont, et quel prix il demanderait pour cela. Maître Dulauroy fit sur la taille des individus les questions usitées en pareille occurrence, questions auxquelles Pitou répondit en lui mettant sous les yeux l'état nominatif des trente-trois hommes, officiers, sous-officiers et soldats, composant l'effectif de la garde civique haramontoise. Comme tous les hommes étaient connus de maître Dulauroy, on supputa grosseur et taille, et, plume et crayon à la main, le tailleur déclara qu'il ne pouvait pas fournir trente-trois habits et trente- trois culottes convenablement conditionnés à moins de trente-trois louis. Et encore Pitou ne devait-il pas exiger pour ce prix du drap entièrement neuf. Pitou se récria, et prétendit qu'il tenait de la bouche même de M. de La Fayette qu'il avait fait habiller les trois millions d'hommes qui composaient la garde civique de France, à raison de vingt-cinq livres l'homme, ce qui faisait soixante et quinze millions pour le tout. Maître Dulauroy répondit que, sur un chiffre pareil, perdît-on dans le détail, il y avait moyen de se retirer pour le tout; mais que, lui, ce qu'il pouvait faire -et son dernier mot était dit - c'était d'habiller la garde civique d'Haramont à vingt-deux francs l'homme, et encore, vu les avances nécessaires, ne pouvait-il entreprendre l'affaire qu'au comptant. Pitou tira une poignée d'or de sa poche et déclara que là ne serait point l'empêchement, mais qu'il était limité dans son prix, et que, si maître Dulauroy refusait de confectionner les trente-trois habits et les trente-trois culottes pour vingt-cinq louis, il allait en faire l'offre à maître Bligny, confrère et rival de maître Dulauroy, auquel il avait donné la préférence en sa qualité d'ami de la tante Angélique. Pitou, en effet, n'était point fâché que la tante Angélique apprît par voie détournée que lui, Pitou, remuait l'or à la pelle, et il ne doutait pas que, le même soir, le tailleur ne lui rapportât ce qu'il avait vu, c'est-à-dire que Pitou était riche comme feu Crésus. La menace de porter ailleurs une commande de cette importance fit son effet, et maître Dulauroy en passa par où voulut Pitou, lequel exigea, en outre, que son costume, en drap neuf - peu lui importait que ce fût en drap fin: il l'aimait même mieux gros que fin -lui fût fourni, épaulettes comprises, par-dessus le marché. Ce fut l'objet d'un nouveau débat non moins long et non moins ardent que le premier, mais sur lequel Pitou triompha encore grâce à cette terrible menace d'obtenir de maître Bligny ce qu'il ne pouvait obtenir de maître Dulauroy. Le résultat de toute la discussion fut l'engagement pris par maître Dulauroy de fournir, pour le samedi suivant, trente et un habits et trente et une culottes de soldats, deux habits et deux culottes de sergent et de lieutenant, et un habit et une culotte de capitaine, l'habit orné de ses épaulettes. Faute d'exactitude dans la livraison, la commande restait pour le compte du tailleur retardataire, la cérémonie de la fédération de Villers-Cotterêts et des villages qui relevaient de ce chef-lieu de canton devant avoir lieu le dimanche lendemain de ce samedi. Cette condition fut acceptée comme les autres. À neuf heures du matin, cette grande affaire était terminée. À neuf heures et demie, Pitou était rentré à Haramont, tout orgueilleux d'avance de la surprise qu'il ménageait à ses concitoyens. À onze heures, le tambour battait le rappel. À midi, la garde nationale sous les armes manoeuvrait avec sa précision ordinaire, sur la place publique du village. Après une heure de manoeuvres qui valurent à cette brave garde nationale les éloges de son chef, et les bravos des femmes, des enfants et des vieillards qui regardaient ce touchant spectacle avec le plus grand intérêt, Pitou appela près de lui le sergent Claude Tellier et le lieutenant Désiré Maniquet, et leur ordonna de réunir leurs hommes et de les inviter, de sa part, à lui, Pitou, de la part du docteur Gilbert, de la part du général La Fayette, et, enfin, de la part du roi, à passer chez maître Dulauroy, tailleur à Villers-Cotterêts, qui avait une communication importante à leur faire. Le tambour battit à l'ordre; le sergent et le lieutenant, aussi ignorants que ceux auxquels ils s'adressaient, transmirent à leurs hommes les paroles textuelles de leur capitaine; puis, le cri « Rompez les rangs! » se fit entendre, prononcé par la voix sonore de Pitou. Cinq minutes après, les trente et un soldats de la garde civique d'Haramont, plus le sergent Claude Tellier et le lieutenant Désiré Maniquet, couraient comme des dératés sur la route de Villers-Cotterêts. Le soir, les deux ménétriers d'Haramont donnaient une sérénade au capitaine, l'air était sillonné de pétards, de fusées et de chandelles romaines, et quelques voix légèrement avinées, il est vrai, criaient par intervalle: -Vive Ange Pitou! le père du peuple! LIV Où L'Abbé Fortier Donne Une Nouvelle Preuve De Son Esprit Contre-Révolutionnaire. Le dimanche suivant, les habitants de Villers- Cotterêts furent réveillés par le tambour, battant avec acharnement le rappel dès cinq heures du matin. Rien n'est plus impertinent, à mon avis, que cette façon de réveiller une population dont la majorité, presque toujours, il faut le dire, préférerait achever tranquillement sa nuit, et compléter les sept heures de sommeil dont, suivant l'hygiène populaire, tout homme a besoin pour se conserver dispos et bien portant. Mais, à toutes les époques de révolution, il en est ainsi, et, quand on entre dans une de ces périodes d'agitation et de progrès, il faut mettre philosophiquement le sommeil au nombre des sacrifices à faire à la patrie. Satisfaits ou non satisfaits, patriotes ou aristocrates, les habitants de Villers-Cotterêts furent donc réveillés, le dimanche 18 octobre 1789, à cinq heures du matin. La cérémonie ne commençait, cependant, qu'à dix heures; mais ce n'était pas trop de cinq heures pour achever tout ce qui restait à faire. Un grand théâtre dressé depuis plus de dix jours s'élevait sur le milieu de la place; mais ce théâtre, dont la construction rapide attestait le zèle des ouvriers menuisiers, n'était, pour ainsi dire, que le squelette du monument. Le monument était un autel à la patrie sur lequel l'abbé Fortier avait été invité, depuis plus de quinze jours, à venir dire la messe, le dimanche 18 octobre, au lieu de la dire dans son église. Or, pour rendre le monument digne de sa double destination religieuse et sociale, il fallait mettre à contribution toutes les richesses de la commune. Et, nous devons le dire, chacun avait généreusement offert ses richesses pour cette grande solennité: celui-ci un tapis, celui-là une nappe d'autel; l'un des rideaux de soie; l'autre un tableau de sainteté. Mais, comme la stabilité n'est point, au mois d'octobre, une des qualités du temps, et que le baromètre marquant le beau fixe est un cas rare sous le signe du Scorpion, personne ne s'était exposé à faire son offrande d'avance, et chacun avait attendu le jour de la fête pour y apporter son tribut. Le soleil se leva à six heures et demie, selon son habitude à cette époque de l'année, annonçant, par la limpidité et la chaleur de ses rayons, une de ces belles journées d'automne qui peuvent entrer en comparaison avec les plus belles journées du printemps. Aussi, dès neuf heures du matin, l'autel de la patrie fut-il revêtu d'un magnifique tapis d'Aubusson, couvert d'une nappe toute garnie de dentelles, surmonté d'un tableau représentant le prêche de saint Jean dans le désert, et abrité par un dais de velours à crépines d'or d'où pendaient de magnifiques rideaux de brocart. Les objets nécessaires à la célébration de la messe devaient naturellement être fournis par l'église; on ne s'en inquiéta donc point. En outre, chaque citoyen, comme au jour de la Fête-Dieu, avait tendu le devant de sa porte ou la façade de sa maison avec des draps ornés de rameaux de lierre, ou des tapisseries représentant, soit des fleurs, soit des personnages. Toutes les jeunes filles de Villers-Cotterêts et des environs, vêtues de blanc, la taille serrée par une ceinture tricolore, et tenant à la main une branche de feuillage, devaient entourer l'autel de la patrie. Enfin, la messe dite, les hommes devaient faire serment à la Constitution. La garde nationale de Villers-Cotterêts, sous les armes à partir de huit heures du matin, attendant les gardes civiques des différents villages, fraternisait avec elles au fur et à mesure de leur arrivée. Il va sans dire que, parmi toutes ces milices patriotiques, celle qui était attendue avec le plus d'impatience était la garde civique d'Haramont. Le bruit s'était répandu que, grâce à l'influence de Pitou, et par une largesse toute royale, les trente-trois hommes qui la composaient, plus leur capitaine Ange Pitou, seraient revêtus d'habits d'uniforme. Les magasins de maître Dulauroy n'avaient pas désempli de la semaine. Il y avait eu affluence de curieux dedans et dehors, pour voir les dix ouvriers travaillant à cette gigantesque commande, qui, de mémoire d'homme, n'avait pas eu sa pareille à Villers-Cotterêts. Le dernier uniforme, celui du capitaine -car Pitou avait exigé qu'on ne songeât à lui qu'après avoir servi les autres -le dernier uniforme avait été, selon les conventions, livrés le samedi soir à onze heures cinquante-neuf minutes. Selon les conventions aussi, Pitou avait, alors, compté rubis sur l'ongle les vingt-cinq louis à M. Dulauroy. Tout cela avait donc fait grand bruit au chef- lieu du canton, et il n'était pas étonnant qu'au jour dit la garde nationale d'Haramont fût impatiemment attendue. À neuf heures précises, le bruit d'un tambour et d'un fifre retentit à l'extrémité de la rue de Largny. On entendit de grands cris de joie et d'admiration, et l'on aperçut de loin Pitou, monté sur son cheval blanc, ou plutôt sur le cheval blanc de son lieutenant Désiré Maniquet. La garde nationale d'Haramont -ce qui n'arrive pas d'ordinaire pour les choses dont on s'est longtemps entretenu -la garde nationale d'Haramont ne parut pas au-dessous de sa réputation. On se rappelle le triomphe qu'avaient obtenu les Haramontois, lorsqu'ils n'avaient, pour tout uniforme, que trente-trois chapeaux pareils, et Pitou, lorsqu'il n'avait pour marque distinctive de son grade qu'un casque et un sabre de simple dragon. Que l'on s'imagine donc quelle tournure martiale devaient avoir les trente-trois hommes de Pitou, revêtus d'habits et de culottes d'uniforme, et quel air coquet devait affecter leur chef, avec son petit chapeau sur l'oreille, son hausse-col sur la poitrine, ses pattes de chat sur les épaules, et son épée à la main. Il n'y eut qu'un cri d'admiration de l'extrémité de la rue de Largny à la place de la Fontaine. La tante Angélique ne voulait pas à toute force reconnaître son neveu. Elle faillit se faire écraser par le cheval blanc de Maniquet, en allant regarder Pitou sous le nez. Pitou fit avec son épée un majestueux salut, et, de manière à être entendu à vingt pas à la ronde, il prononça pour toute vengeance ces paroles: -Bonjour, madame Angélique! La vieille fille, écrasée sous cette respectueuse appellation, fit trois pas en arrière en levant les bras au ciel, et en disant: -Oh! le malheureux! les honneurs lui ont tourné la tête: il ne reconnaît plus sa tante! Pitou passa majestueusement sans répondre à l'apostrophe, et alla prendre, au pied de l'autel de la patrie, la place d'honneur qui avait été assignée à la garde nationale d'Haramont, comme à la seule troupe qui eût un uniforme complet. Arrivé là, Pitou mit pied à terre et donna son cheval à garder à un gamin, qui reçut pour cette tâche six blancs du magnifique capitaine. Le fait fut rapporté cinq minutes après à la tante Angélique, qui s'écria: -Mais, le malheureux! il est donc millionnaire? Puis elle ajouta tout bas: -J'ai été bien mal inspirée de me brouiller avec lui: les tantes héritent des neveux... Pitou n'entendit ni l'exclamation ni la réflexion, Pitou était tout simplement en extase. Au milieu des jeunes filles ceintes d'un ruban tricolore, et tenant à la main un rameau de verdure, il avait reconnu Catherine; Catherine, pâle encore de la maladie à peine vaincue, mais plus belle de sa pâleur qu'une autre ne l'eût été du plus frais coloris de la santé; Catherine, pâle mais heureuse -le matin même, grâce aux soins de Pitou, elle avait trouvé une lettre dans le saule creux! Nous l'avons dit, pauvre Pitou, il trouvait du temps pour tout faire. Le matin, à sept heures, il avait trouvé le temps d'être chez la mère Colombe; à sept heures un quart, il avait trouvé celui de déposer la lettre dans le saule creux, et à huit heures, celui de se trouver revêtu de son uniforme à la tête de ses trente-trois hommes. Il n'avait pas revu Catherine depuis le jour où il l'avait quittée sur son lit à la ferme, et, nous le répétons, il la voyait si belle et si heureuse, qu'il était en extase devant elle. Elle lui fit signe de venir à elle. Pitou regarda autour de lui pour voir si c'était bien à lui que le signe s'adressait. Catherine sourit et renouvela son invitation. Il n'y avait pas à s'y tromper. Pitou mit son épée au fourreau, prit galamment son chapeau par la corne, et s'avança la tête découverte vers la jeune fille. Pour M. de La Fayette, Pitou eût simplement porté la main à son chapeau. -Ah! monsieur Pitou, lui dit Catherine, je ne vous reconnaissais pas... Mon Dieu! comme vous avez bonne mine sous votre uniforme! Puis, tout bas: -Merci, merci, mon cher Pitou, ajouta-t-elle; oh! que vous êtes donc bon, et que je vous aime! Et elle prit la main du capitaine de la garde nationale, qu'elle serra entre les siennes. Un éblouissement passa sur les yeux de Pitou; son chapeau s'échappa de la main qui était restée libre et tomba à terre, et peut-être le pauvre amoureux allait-il tomber lui-même près de son chapeau, quand un grand bruit accompagné de rumeurs menaçantes retentit du côté de la rue de Soissons. Quelle que fût la cause de ce bruit, Pitou profita de l'incident pour sortir d'embarras. Il dégagea sa main des mains de Catherine, ramassa son chapeau, et courut se mettre en criant: « Aux armes! » à la tête de ses trente- trois hommes. Disons ce qui causait ce grand bruit et ces rumeurs menaçantes. On sait que l'abbé Fortier avait été désigné pour célébrer la messe de la fédération sur l'autel de la patrie, et que les vases sacrés et les autres ornements du culte, comme croix, bannières, chandeliers, devaient être transportés de l'église sur le nouvel autel dressé au milieu de la place. C'était le maire, M. de Longpré, qui avait donné les ordres relatifs à cette partie de la cérémonie. M. de Longpré, on se le rappelle, avait déjà eu affaire à l'abbé Fortier, lorsque Pitou, l'arrêté de M. de La Fayette à la main, avait requis la force armée pour s'emparer des armes détenues par l'abbé Fortier. Or, M. de Longpré connaissait, comme tout le monde, le caractère de l'abbé Fortier; il le savait volontaire jusqu'à l'entêtement, irritable jusqu'à la violence. Il se doutait bien que l'abbé Fortier n'avait pas gardé un souvenir bien tendre de son intervention dans toute l'affaire des fusils. Aussi s'était-il contenté, au lieu de faire une visite à l'abbé Fortier, et de traiter la chose d'autorité civile à autorité religieuse; aussi s'était-il contenté, disons-nous, d'envoyer au digne serviteur de Dieu le programme de la fête, dans lequel il était dit: « Article 4. -La messe sera dite sur l'autel de la patrie par M. l'abbé Fortier; elle commencera à dix heures du matin. « Article 5. -Les vases sacrés et autres ornements du culte seront, par les soins de M. l'abbé Fortier, transportés de l'église de Villers- Cotterêts sur l'autel de la patrie. » Le secrétaire de la mairie en personne avait remis le programme chez l'abbé Fortier, lequel l'avait parcouru d'un air goguenard, et, d'un ton en tout point pareil à son air, avait répondu: -C'est bien. À neuf heures, nous l'avons dit, l'autel de la patrie était entièrement paré de son tapis, de ses rideaux, de sa nappe et de son tableau représentant saint Jean prêchant dans le désert. Il ne manquait plus que les chandeliers, le tabernacle, la croix et les autres objets nécessaires au service divin. À neuf heures et demie, ces différents objets n'étaient point encore apportés. Le maire s'inquiéta. Il envoya son secrétaire à l'église, afin de s'enquérir si l'on s'occupait du transport des vases sacrés. Le secrétaire revint en disant qu'il avait trouvé l'église fermée à double tour. Alors, il reçut l'ordre de courir jusque chez le bedeau; le bedeau devait naturellement être l'homme chargé de ce transport. Il trouva le bedeau la jambe étendue sur un tabouret, et faisant des grimaces de possédé. Le malheureux porte-baleine s'était donné une entorse. Le secrétaire reçut, alors, l'ordre de courir chez les chantres. Tous deux avaient le corps dérangé. Pour se remettre, l'un avait pris un vomitif; l'autre, un purgatif. Les deux médicaments opéraient de façon miraculeuse, et les deux malades espéraient être parfaitement remis le lendemain. Le maire commença à soupçonner une conspiration. Il envoya son secrétaire chez l'abbé Fortier. L'abbé Fortier avait été pris le matin même d'une attaque de goutte, et sa soeur tremblait que la goutte ne lui remontât dans l'estomac. Dès lors, pour M. de Longpré, il n'y eut plus de doute. Non seulement l'abbé Fortier ne voulait pas dire la messe sur l'autel de la patrie, mais, en mettant hors de service le bedeau et les chantres, mais, en fermant toutes les portes de l'église, il empêchait qu'un autre prêtre, s'il s'en trouvait un là, par hasard, ne dît la messe à sa place. La situation était grave. À cette époque, on ne croyait pas encore que l'autorité civile, dans de grandes circonstances, pût se séparer de l'autorité religieuse, et qu'une fête quelconque pût aller sans messe. Quelques années plus tard, on tomba dans l'excès contraire. D'ailleurs, tous ces voyages du secrétaire ne s'étaient pas exécutés, allée et retour, sans que celui-ci commît quelques indiscrétions à l'endroit de l'entorse du bedeau, du vomitif du premier chantre, du purgatif du second, et de la goutte de l'abbé. Une sourde rumeur commençait à courir dans la population. On ne parlait pas moins que d'enfoncer les portes de l'église, pour y prendre les vases sacrés et les ornements du culte, et de traîner de force l'abbé Fortier à l'autel de la patrie. M. de Longpré, homme essentiellement conciliateur, calma ces premiers mouvements d'effervescence, et offrit d'aller en ambassadeur trouver l'abbé Fortier. En conséquence, il s'achemina vers la rue de Soissons, et frappa à la porte du digne abbé, aussi soigneusement verrouillée que celle de l'église. Mais il eut beau frapper, la porte resta close. M. de Longpré crut, alors, qu'il était nécessaire de requérir l'intervention de la force armée. Il donna l'ordre de prévenir le maréchal des logis et le brigadier de la gendarmerie. Tous deux étaient sur la grande place. Il accoururent à l'appel du maire. Un immense concours de population les suivait. Comme on n'avait ni baliste ni catapulte pour enfoncer la porte, on envoya tout simplement chercher un serrurier. Mais, au moment où le serrurier mettait le crochet dans la serrure, la porte s'ouvrit, et l'abbé Fortier parut sur le seuil. Non point tel que Coligny, demandant à ses assassins: « Mes frères, que me voulez-vous? » Mais tel que Calchas, l'oeil en feu et le poil hérissé, ainsi que le dit Racine dans Iphigénie. -Arrière! cria-t-il en levant la main avec un geste menaçant; arrière, hérétiques, impies, huguenots, relaps! arrière, Amalécites, Sodomites, Gomorrhéens! Débarrassez le seuil de l'homme du Seigneur! Il y eut un grand murmure dans la foule, murmure qui n'était pas, il faut le dire, en faveur de l'abbé Fortier. -Pardon, dit M. de Longpré avec sa voix douce à laquelle il avait donné l'accent le plus persuasif possible, pardon, monsieur l'abbé, nous désirons savoir seulement si vous voulez ou si vous ne voulez pas dire la messe sur l'autel de la patrie? -Si je veux dire la messe sur l'autel de la patrie? s'écria l'abbé entrant dans une de ces saintes colères auxquelles il était si enclin; si je veux sanctionner la révolte, la rébellion, l'ingratitude? si je veux demander à Dieu de maudire la vertu et de bénir le péché? Vous ne l'avez pas espéré, monsieur le maire! Vous voulez savoir, oui ou non, si je dirai votre messe sacrilège; eh bien! non! non! non! je ne la dirai pas! -C'est bien, monsieur l'abbé, répondit le maire; vous êtes libre, et l'on ne peut par vous forcer. -Ah! c'est bien heureux, que je sois libre, dit l'abbé; c'est bien heureux qu'on ne puisse pas me forcer... En vérité, vous êtes trop bon, monsieur le maire. Et, avec un ricanement des plus insolents, il commença à repousser la porte au nez des autorités. La porte allait présenter, comme on dit en langage vulgaire, son visage de bois à l'assemblée tout abasourdie, quand un homme s'élança hors de la foule, et, d'un puissant effort, rouvrit le battant, aux trois quarts fermé, et manqua de jeter l'abbé à la renverse, si vigoureux qu'il fût. Cet homme, c'était Billot -Billot, pâle de colère, le front plissé, les dents grinçantes. Billot, on se le rappelle, était philosophe; en cette qualité, il détestait les prêtres, qu'il appelait des calotins et des fainéants. Il se fit un silence profond. On comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible entre ces deux hommes. Et, cependant, Billot, qui venait, pour repousser la porte, de déployer une si grande violence, Billot débuta d'une voix calme, presque douce: -Pardon, monsieur le maire, demanda-t-il, comment avez-vous dit cela? Vous avez dit... répétez donc, je vous prie... vous avez dit que, si M. l'abbé ne voulait pas célébrer l'office, on ne pouvait pas le forcer à le faire? -Oui, en effet, balbutia le pauvre M. de Longpré; oui, je crois bien lui avoir dit cela. -Ah! c'est qu'alors vous avez avancé une grande erreur, monsieur le maire; et, dans le temps où nous sommes, il est important que les erreurs ne se propagent pas. -Arrière, sacrilège! arrière, impie! arrière, relaps! arrière, hérétique! cria l'abbé s'adressant à Billot. -Oh! dit Billot, monsieur l'abbé, taisons- nous, ou cela finira mal; c'est moi qui vous en avertis. Je ne vous insulte pas, je discute. M. le maire croit qu'on ne peut pas vous forcer à dire la messe; moi, je prétends qu'on peut vous y forcer. -Ah! manichéen! s'écria l'abbé, ah! parpaillot!... -Silence! dit Billot. Je le dis et je le prouve. -Silence! cria tout le monde, silence! -Vous entendez, monsieur l'abbé, dit Billot avec le même calme, tout le monde est de mon avis. Je ne prêche pas aussi bien que vous; mais il paraît que je dis des choses plus intéressantes, puisqu'on m'écoute. L'abbé avait bien envie de répliquer par quelque nouvel anathème, mais cette voix puissante de la multitude lui imposait malgré lui. -Parle! parle! fit-il d'un air railleur, nous allons voir ce que tu vas dire. -Vous allez voir, en effet, monsieur l'abbé, dit Billot. -Va donc, je t'écoute. -Et vous faites bien. Puis, jetant un regard de côté sur l'abbé, comme pour s'assurer que celui-ci allait se taire tandis qu'il parlerait: -Je dis donc, continua Billot, une chose bien simple, c'est que quiconque reçoit un salaire est obligé, en échange de ce salaire, de faire le métier pour lequel il est payé. -Ah! dit l'abbé, je te vois venir. -Mes amis, dit Billot avec la même douceur de voix, et en s'adressant aux deux ou trois cents spectateurs de cette scène, que préférez-vous, entendre les injures de M. l'abbé, ou écouter mes raisonnements? -Parlez! monsieur Billot, parlez! nous écoutons. Silence! l'abbé, silence! Billot, cette fois, se contenta de regarder l'abbé, et continua. -Je disais donc que quiconque touche un salaire est obligé de faire le métier pour lequel il est payé. Par exemple, voici M. le secrétaire de la mairie, il est payé pour faire les écritures de M. le maire, pour porter ses messages, pour rendre les réponses de ceux auxquels ces messages sont adressés. M. le maire l'a envoyé chez vous, monsieur l'abbé, pour vous porter le programme de la fête; eh bien! il ne lui serait pas venu dans l'idée de dire: « Monsieur le maire, je ne veux pas porter le programme de la fête à M. Fortier. » N'est-ce pas, monsieur le secrétaire, que cela ne vous serait pas venu dans l'idée? -Non, monsieur Billot, répondit naïvement le secrétaire, ma foi, non! -Vous entendez, monsieur l'abbé? dit Billot. -Blasphémateur! s'écria l'abbé. -Silence! dirent les assistants. Billot poursuivit. -Voici M. le maréchal des logis de la gendarmerie, qui est payé pour mettre le bon ordre là où le bon ordre est ou peut être troublé. Quand M. le maire a pensé tout à l'heure que le bon ordre pouvait être troublé par vous, monsieur l'abbé, et qu'il lui a fait dire de venir à son aide, M. le maréchal des logis n'a pas eu l'idée de lui répondre: « Monsieur le maire, rétablissez l'ordre comme vous l'entendrez, mais rétablissez- le sans moi. » Vous n'avez pas eu l'idée de lui répondre cela, n'est-ce pas, monsieur le maréchal des logis? -Ma foi, non! c'était mon devoir de venir, dit simplement le maréchal des logis, et je suis venu. -Vous entendez, monsieur l'abbé? dit Billot. L'abbé grinça des dents. -Attendez, fit Billot. Voici un brave homme de serrurier. Son état, comme l'indique son nom, est de fabriquer et d'ouvrir ou de fermer les serrures. Tout à l'heure, M. le maire l'a envoyé chercher pour qu'il vint ouvrir votre porte. Il ne lui a pas pris un instant l'idée de répondre à M. le maire: « Je ne veux pas ouvrir la porte de M. Fortier. » N'est-ce pas, Picard que cette idée ne t'est pas venue? -Ma foi, non! dit le serrurier; j'ai pris mes crochets et je suis venu. Que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées. -Vous entendez, monsieur l'abbé? dit Billot. L'abbé voulut l'interrompre, mais Billot l'arrêta d'un geste. -Eh bien donc, continua-t-il, d'où vient, dites- moi cela, que vous qui êtes élu pour donner l'exemple, quand tout le monde fait son devoir ici, vous seul, entendez-vous bien, vous seul ne le faites pas? -Bravo, Billot! bravo! crièrent d'une seule voix les assistants. -Non seulement vous seul ne le faites pas, répéta Billot, mais encore vous seul donnez l'exemple du désordre et du mal. -Oh! dit l'abbé Fortier comprenant qu'il fallait se défendre, l'Église est indépendante, l'Église n'obéit à personne, l'Église ne relève que d'elle-même! -Eh! voilà justement le mal, dit Billot, c'est que vous faites un pouvoir dans le pays, un corps dans l'État. Vous êtes français ou étranger, vous êtes citoyen ou vous ne l'êtes pas; si vous n'êtes pas citoyen, si vous n'êtes pas français, si vous êtes prussien, anglais ou autrichien, si c'est M. Pitt, M. Cobourg ou M. de Kaunitz qui vous paie, obéissez à M. Pitt, à M. Cobourg ou à M. de Kaunitz; mais, si vous êtes français, si vous êtes citoyen, si c'est la nation qui vous paie, obéissez à la nation. -Oui! oui! crièrent trois cents voix. -Et, alors, dit Billot le sourcil froncé, l'oeil plein d'éclairs, et allongeant sa main puissante jusque sur l'épaule de l'abbé, et, alors, au nom de la nation, prêtre, je te somme de remplir ta mission de paix, et d'appeler les faveurs du Ciel, les largesses de la Providence, la miséricorde du Seigneur sur tes concitoyens et sur ta patrie. Viens! viens! -Bravo! Billot, vive Billot! crièrent toutes les voix. À l'autel! à l'autel, le prêtre! Et, encouragé par ces acclamations, de son bras vigoureux, le fermier tira hors de la voûte protectrice de sa grande porte le premier prêtre peut-être qui, en France, eût donné aussi ouvertement le signal de la contre-révolution. L'abbé Fortier comprit qu'il n'y avait pas de résistance possible. -Eh bien! oui, dit-il, le martyre... j'appelle le martyre, j'invoque le martyre, je demande le martyre! Et il entonna à pleine voix le Libera nos, Domine! C'était ce cortège étrange qui s'avançait vers la grande place à travers les cris et les clameurs, dont le bruit était venu frapper Pitou au moment où celui-ci était tout près de s'évanouir sous les remerciements, les tendres paroles et la pression de main de Catherine. LV La Déclaration Des Droits De L'Homme. Pitou, à qui ce bruit avait rappelé celui des émeutes parisiennes, qu'il avait entendu plus d'une fois, croyant voir s'approcher quelque bande d'assassins, croyant qu'il allait avoir à défendre quelque nouveau Flesselles, quelque nouveau Foulon, quelque nouveau Berthier, Pitou avait crié: « Aux armes! » et avait été se mettre à la tête de ses trente-trois hommes. Alors, la foule s'était ouverte, et il avait vu s'avancer l'abbé Fortier, traîné par Billot, et auquel il ne manquait qu'une palme pour ressembler aux anciens chrétiens que l'on menait au cirque. Un mouvement naturel le poussa à la défense de son ancien professeur, dont il ignorait encore le crime. -Oh! monsieur Billot, s'écria-t-il en s'élançant au-devant du fermier. -Oh! mon père, s'écria Catherine avec un mouvement si identiquement pareil, qu'on l'eût cru réglé par un habile metteur en scène. Mais il ne fallut qu'un regard à Billot pour arrêter Pitou d'un côté, et Catherine de l'autre. Il y avait de l'aigle et du lion à la fois dans cet homme qui représentait l'incarnation du peuple. Arrivé au pied de l'estrade, il lâcha de lui- même l'abbé Fortier, et, la lui montrant du doigt: -Tiens, dit-il, le voilà, cet autel de la patrie sur lequel tu dédaignes d'officier, et dont, à mon tour, moi, Billot, je te déclare indigne d'être le desservant. Pour gravir ces marches sacrées, il faut se sentir le coeur plein de trois sentiments: le désir de la liberté, le dévouement à la patrie, l'amour de l'humanité! Prêtre, désires-tu l'affranchissement du monde? Prêtre, es-tu dévoué à ton pays? Prêtre, aimes-tu ton prochain plus que toi-même? Alors, monte hardiment à cet autel, et invoque Dieu; mais, si tu ne te sens pas le premier entre nous tous, comme citoyen, cède la place au plus digne, et retire-toi... disparais... va-t'en!... -Oh! malheureux! dit l'abbé en se retirant et en menaçant Billot du doigt; tu ne sais pas à qui tu déclares la guerre! -Si fait, je le sais, dit Billot; je déclare la guerre aux loups, aux renards et aux serpents; à tout ce qui pique, à tout ce qui mord, à tout ce qui déchire dans les ténèbres. Eh bien! soit, ajouta-t- il en frappant avec un geste plein de puissance sa large poitrine de ses deux mains, déchirez... mordez... piquez... il y a de quoi! Il se fit un moment de silence pendant lequel toute cette foule s'ouvrit pour laisser s'échapper le prêtre, et, s'étant refermée, demeura immobile et en admiration devant cette vigoureuse nature qui s'offrait comme une cible aux coups du pouvoir terrible, dont, à cette époque, la moitié du monde était encore l'esclave, et que l'on appelait le clergé. Il n'y avait plus de maire, plus d'adjoint, plus de conseil municipal; il n'y avait plus que Billot. M. de Longpré s'approcha de lui. -Mais, avec tout cela, monsieur Billot, lui dit- il, nous n'avons plus de prêtre! -Eh bien! après? demanda Billot. -N'ayant plus de curé, nous n'avons plus de messe! -Le grand malheur! dit Billot, qui, depuis sa première communion, n'avait mis que deux fois le pied à l'église, le jour de son mariage, et le jour du baptême de sa fille. -Je ne dis pas que ce soit un grand malheur, reprit le maire, qui tenait et pour cause, à ne pas contrarier Billot, mais qu'allons-nous mettre à la place de la messe? -À la place de la messe, s'écria Billot sous l'élan d'une véritable inspiration; je vais vous le dire: montez avec moi à l'autel de la patrie, monsieur le maire; monte avec moi, Pitou; vous à ma droite, toi à ma gauche... c'est cela. Ce que nous allons mettre à la place de la messe, écoutez bien tous, dit Billot; c'est la Déclaration des droits de l'homme, c'est le Credo de la liberté, c'est l'Évangile de l'avenir. Toutes les mains battirent simultanément: tous ces hommes libres de la veille, ou plutôt déchaînés à peine, tous ces hommes étaient avides de connaître les droits qui venaient de leur être reconquis, et dont ils n'avaient pas joui encore. Ils avaient bien autrement soif de cette parole- là que de celle que l'abbé Fortier appelait la parole céleste. Placé entre le maire, qui représentait la force légale, et Pitou, qui représentait la force armée, Billot étendit la main, et, par coeur, de mémoire, de souvenir -l'honnête fermier ne savait pas lire, on se le rappelle -il prononça d'une voix sonore les paroles suivantes, que toute la population écouta debout, silencieuse et la tête découverte: -Déclaration des droits de l'homme » Article premier. -Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. » » Art. 2. -Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont: la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Ces mots et la résistance à l'oppression furent prononcés par Billot en homme qui a vu tomber devant lui les murailles de la Bastille, et qui sait que rien ne résiste au bras du peuple, quand le peuple étend le bras. Aussi soulevèrent-ils une de ces clameurs qui, poussées par les foules, ressemblent à des rugissements. Il continua: -Art. 3. -Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane essentiellement... Cette dernière phrase rappelait trop vivement à ceux qui l'écoutaient la discussion qui venait d'avoir lieu entre Billot et l'abbé Fortier, et dans laquelle Billot avait invoqué ce principe, pour passer inaperçue, et elle fut couverte de bravos et d'applaudissements. Billot laissa s'éteindre bravos et applaudissements, et poursuivit: -Art. 4. -La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi... » Cet article avait quelque chose d'un peu abstrait pour les esprits simples qui l'écoutaient; aussi passa-t-il plus froidement que les autres, tout article fondamental qu'il était. -Art. 5. -La loi, continua Billot, n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas... -C'est-à-dire, demanda une voix dans la foule, que, comme la loi n'ordonne plus la corvée, et a aboli la dîme, les prêtres ne pourront plus jamais venir prendre la dîme sur mon champ, ni le roi me forcer à la corvée? -Justement, dit Billot, répondant au questionneur, et nous sommes, dès à présent, et à l'avenir, exempts à tout jamais de ces honteuses vexations. -En ce cas, vive la loi! dit le questionneur. Et tous les assistants répétèrent en choeur: -Vive la loi! Billot reprit: -Art. 6. -La loi est l'expression de la volonté générale. Puis, s'arrêtant et levant solennellement le doigt: -Écoutez bien ceci, dit-il; amis, frères, citoyens, hommes!... » Tous les Français ont le droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à la formation de la loi... Et, haussant la voix, pour que pas une syllabe de ce qu'il disait ne fût perdue: -Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse... Puis, plus haut encore: -Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents... L'article 6 souleva d'unanimes applaudissements. Billot passa à l'article 7. -Nul homme, dit-il, ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis, mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l'instant: il se rend coupable par la résistance. » Art. 8. -La loi ne doit établir que des peines strictement nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée. » Art. 9. -Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas jugée nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. » Art. 10. -Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre établi par la loi. » Art. 11. -La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement; sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Art. 12. -La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique; cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » Art. 13. -Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable: elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. » Art. 14. -Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. » Art. 15. -La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. » Art. 16. -Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a pas de Constitution. » Art. 17. -La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. » Et, maintenant, continua Billot, voici l'application de ces principes; écoutez, frères! écoutez, citoyens! hommes que cette déclaration de vos droits vient de faire libres, écoutez! -Chut! silence! écoutons, dirent ensemble vingt voix dans la foule. Billot reprit: -L'Assemblée nationale, voulant établir la Constitution française sur les principes qu'elle vient de reconnaître et de déclarer, abolit irrévocablement les institutions qui blessaient la liberté et l'égalité des droits... La voix de Billot prit pour continuer un accent de haine et de menace. » Il n'y a plus, poursuivit-il, ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou décorations pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre supériorité que celle des fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions. » Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office public. Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception au droit commun de tous les Français. » Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et métiers. » Enfin, la loi ne reconnaît plus ni voeux religieux, ni aucun autre engagement qui serait contraire aux droits naturels ou à la Constitution... Billot se tut. On avait écouté dans un religieux silence. Pour la première fois, le peuple entendait avec étonnement la reconnaissance de ses droits, proclamée au grand jour, à la lumière du soleil, à la face du Seigneur, auquel, depuis si longtemps, il demandait dans ses prières cette charte naturelle, qu'il n'obtenait qu'après des siècles d'esclavage, de misère et de souffrances!... Pour la première fois, l'homme, l'homme réel, celui sur lequel l'édifice de la monarchie, avec sa noblesse à droite et son clergé à gauche, pesait depuis six cents ans; pour la première fois, l'ouvrier, l'artisan, le laboureur, venait de reconnaître sa force, d'apprécier sa valeur, de calculer la place qu'il tenait sur la terre, de mesurer l'ombre qu'il faisait au soleil, et tout cela, non point en vertu du bon plaisir d'un maître, mais à la voix d'un de ses égaux! Aussi, quand, après ces dernières paroles: « La loi ne reconnaît plus ni voeux religieux, ni aucun autre engagement qui serait contraire aux droits naturels et à la Constitution »; quand, après ces mots, disons-nous, Billot poussa le cri encore si nouveau, qu'il semblait criminel, de « Vive la nation! » quand, étendant les deux bras, il réunit sur sa poitrine, dans un embrassement fraternel, l'écharpe du maire et les épaules du capitaine; quoique ce maire fût celui d'une petite ville; quoique ce capitaine fût le chef d'une poignée de paysans, comme, malgré l'infimité de ceux qui le représentaient, le principe n'en était pas moins grand, toutes les bouches répétèrent le cri de « Vive la nation! » et tous les bras, s'ouvrant, se refermèrent pour une étreinte générale, dans la sublime fusion de tous les coeurs en un seul coeur, dans la gravitation de tous les intérêts particuliers vers le dévouement commun. C'était une de ces scènes dont Gilbert avait parlé à la reine, et que la reine n'avait pas comprises. Billot descendit de l'autel de la patrie au milieu des cris de joie et des acclamations de la population tout entière. La musique de Villers-Cotterêts, réunie aux musiques des villages voisins, commença aussitôt l'air des réunions fraternelles, l'air des noces et des baptêmes: Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Et, en effet, à partir de cette heure, la France devenait une grande famille; à partir de cette heure, les haines de religion étaient éteintes, les préjugés de province anéantis; à partir de cette heure, ce qui se fera un jour pour le monde se faisait pour la France: la géographie était tuée; plus de montagnes, plus de fleuves, plus d'obstacles entre les hommes; une langue, une patrie, un coeur! Et, sur cet air naïf avec lequel la famille avait autrefois accueilli Henri IV, et avec lequel aujourd'hui un peuple saluait la liberté, une immense farandole commença qui, se déployant à l'instant même comme une chaîne sans fin, roula ses anneaux vivants du centre de la place jusqu'à l'extrémité des rues qui y aboutissaient. Puis on dressa des tables devant les portes. Pauvre ou riche, chacun apporta son plat, son pot de cidre, sa chope de bière, sa bouteille de vin ou sa cruche d'eau, et toute une population prit sa part de cette grande agape en bénissant Dieu; six mille citoyens communièrent à la même table, sainte table de la fraternité! Billot fut le héros de la journée. Il en partagea généreusement les honneurs avec le maire et Pitou. Inutile de dire que, dans la farandole, Pitou trouva le moyen de donner la main à Catherine. Inutile de dire qu'à table Pitou trouva le moyen d'être placé près de Catherine. Mais elle était triste, la pauvre enfant; sa joie du matin avait disparu comme disparaît un frais et riant rayon de l'aurore, sous les vapeurs orageuses du midi. Dans sa lutte avec l'abbé Fortier, dans sa déclaration des droits de l'homme, son père avait jeté le défi au clergé et à la noblesse; défi d'autant plus terrible qu'il venait de plus bas. Elle avait pensé à Isidore, qui n'était plus rien... rien que ce qu'était tout autre homme. Ce n'était pas le titre, ce n'était pas le rang, ce n'était pas la richesse qu'elle regrettait en lui: elle eût aimé Isidore simple paysan; mais il lui semblait qu'on était violent, injuste, brutal envers ce jeune homme; il lui semblait enfin que son père, en lui arrachant ses titres et ses privilèges, au lieu de le rapprocher d'elle un jour, devait l'en éloigner à tout jamais. Quant à la messe, personne n'en parla plus; on pardonna presque à l'abbé Fortier sa sortie contre-révolutionnaire; seulement, il s'aperçut le lendemain, à sa classe presque vide, du coup que le refus d'officier sur l'autel de la liberté avait porté à sa popularité près des parents patriotes de Villers-Cotterêts. LVI Sous La Fenêtre. La cérémonie que nous venons de raconter, et qui, par ces fédérations partielles, avait pour but de relier entre elles toutes les communes de France, n'était que le prélude de la grande fédération qui devait avoir lieu à Paris le 14 juillet 1790. Dans ces fédérations partielles, les communes jetaient d'avance les yeux sur les députés qu'elles enverraient à la fédération générale. Le rôle qu'avaient joué, dans cette journée du dimanche 18 octobre, Billot et Pitou, les désignait naturellement aux suffrages de leurs concitoyens, quand le grand jour de la fédération générale serait arrivé. Mais, en attendant ce grand jour, tout était rentré dans les conditions de la vie ordinaire, dont chacun venait de sortir momentanément par la secousse qu'avait donnée aux calmes habitudes provinciales ce mémorable événement. Quand nous parlons des calmes habitudes provinciales, nous ne voulons pas dire qu'en province, moins qu'ailleurs, la vie ait son cours égayé par les joies ou assombri par les douleurs. Il n'y a pas de ruisseau, si petit qu'il soit, depuis celui qui murmure sur l'herbe du verger d'un pauvre paysan, jusqu'au fleuve majestueux qui descend des Alpes comme d'un trône pour aller se jeter dans la mer comme un conquérant, qui n'ait sur sa rive humble ou orgueilleuse, semée de pâquerettes ou brodée de villes, ses intervalles d'ombre et de soleil. Et, si nous en doutions, après le palais des Tuileries où nous avons introduit nos lecteurs, la ferme du père Billot, où nous venons de les ramener, pourrait nous en donner un exemple. Non point qu'à la surface tout ne parût calme et presque souriant. En effet, le matin vers cinq heures, la grande porte donnant du côté de la plaine où s'étend la forêt, l'été comme un vert rideau, l'hiver comme un crêpe sombre, la grande porte s'ouvrait; le semeur en sortait à pied, son sac de froment mêlé de cendres sur le dos; le laboureur à cheval, allant chercher dans les champs la charrue dételée au bout du sillon de la veille; la vachère, conduisant son troupeau mugissant, guidé par le taureau, majestueux dominateur, suivi de ses vaches et de ses génisses parmi lesquelles marche la vache favorite, que l'on reconnaît à sa clochette sonore; enfin, derrière eux tous, monté sur son vigoureux hongre normand, trottant l'amble, venait Billot, le maître, l'âme, la vie de tout ce monde en miniature, de tout ce peuple en abrégé. Un observateur désintéressé n'eût point remarqué sa sortie, et, dans cet oeil recouvert d'un sourcil sombre et interrogeant les environs, dans cette oreille attentive à tous les bruits, dans ce cercle décrit autour de la ferme et pendant la durée duquel son regard, comme celui d'un chasseur qui relève une piste et qui trace une enceinte, ne quittait pas un instant la terre, un spectateur indifférent n'eût vu que l'acte d'un propriétaire s'assurant que la journée sera belle, et que, pendant la nuit, loups pour ses bergeries, sangliers pour ses pommes de terre, lapins pour ses trèfles, ne sont point sortis de la forêt, asile dans lequel peut seul les atteindre encore le plomb princier du duc d'Orléans et de ses gardes. Mais, pour quelqu'un qui eût su ce qui se passait au fond de l'âme du brave fermier, chacun de ses gestes ou de ses pas eût pris un caractère plus grave. Ce qu'il regardait à travers l'obscurité, c'est si quelque rôdeur ne se rapprochait pas ou ne s'éloignait pas furtivement de la ferme. Ce qu'il écoutait dans le silence, c'est si quelque appel mystérieux ne correspondait point de la chambre de Catherine aux bouquets de saules bordant la route, ou aux fossés séparant la forêt de la plaine. Ce qu'il demandait à la terre, interrogée si vivement par son regard, c'est si elle n'avait point gardé l'empreinte d'un pas dont la légèreté ou la petitesse eût dénoncé l'aristocratie. Quant à Catherine, nous l'avons dit, quoique le visage de Billot se fût un peu adouci pour elle, elle ne continuait pas moins à sentir, comme une gardienne effarée, passer autour d'elle à chaque instant la défiance paternelle. Il en résultait que, pendant ses longues nuits d'hiver solitaires et anxieuses, elle en était à se demander si elle préférait qu'Isidore revînt à Boursonnes ou demeurât éloigné d'elle. Pour la mère Billot, elle avait repris sa vie végétative: son mari était de retour, sa fille avait recouvré la santé; elle ne regardait point au-delà de cet horizon borné, et il eût fallu un oeil autrement exercé que le sien pour aller chercher, au fond de l'esprit de son mari, le soupçon; au fond du coeur de sa fille, l'angoisse. Pitou, après avoir savouré avec un orgueil mélangé de tristesse son triomphe de capitaine, était retombé dans son état habituel, c'est-à-dire dans une douce et bienveillante mélancolie. Suivant sa régularité ordinaire, il faisait le matin sa visite à la mère Colombe. S'il n'y avait point de lettres pour Catherine, il revenait tristement à Haramont; car il songeait que de la journée Catherine, ne recevant point de lettres d'Isidore, n'aurait pas occasion de penser à celui qui les apportait. S'il y avait une lettre, au contraire, il la déposait religieusement dans le creux du saule, et revenait souvent plus triste encore que les jours où il n'y en avait pas, en songeant, cette fois, que Catherine ne pensait à lui que par ricochet, et parce que le beau gentilhomme que la Déclaration des droits de l'homme avait bien su priver de son titre, mais n'avait pu priver de sa grâce et de son élégance, était le fil conducteur par lequel il percevait la sensation presque douloureuse du souvenir. Cependant, comme il est facile de le comprendre, Pitou n'était point un messager purement passif, et, s'il était muet, il n'était pas aveugle. À la suite de son interrogatoire sur Turin et sur la Sardaigne, qui lui avait révélé le but du voyage d'Isidore, il avait reconnu, au timbre des lettres, que le jeune gentilhomme était dans la capitale du Piémont. Puis, enfin, un beau jour, le timbre avait porté le mot Lyon au lieu du mot Turin, et, deux jours après, c'est-à-dire le 25 décembre, une lettre était arrivée, portant le mot Paris au lieu du mot Lyon. Alors, sans avoir besoin d'un grand effort de perspicacité, Pitou avait compris que le vicomte Isidore de Charny avait quitté l'Italie, et était rentré en France. Maintenant, une fois à Paris, il était évident qu'il ne tarderait pas à quitter Paris pour Boursonnes. Le coeur de Pitou se serra; sa résolution de dévouement était prise, mais son coeur n'était point pour cela insensible aux différentes émotions qui venaient l'assaillir. Ainsi, le jour où arriva cette lettre datée de Paris, Pitou, pour se faire un prétexte, résolut-il d'aller placer ses collets sur la garderie de la Bruyère-aux-Loups, où nous l'avons vu fructueusement opérer au commencement de cet ouvrage. Or, la ferme de Pisseleu était juste située sur la route d'Haramont à cette partie de la forêt qu'on appelait la Bruyère-aux-Loups. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Pitou s'y arrêtât en passant. Il choisit pour s'y arrêter l'heure où Billot faisait aux champs sa course de l'après-midi. Selon son habitude, Pitou, coupant à travers plaine, allait d'Haramont à la grande route de Paris à Villers-Cotterêts, de la grande route à la ferme de Noue, et de la ferme de Noue par les ravins à celle de Pisseleu. Puis il contournait les murs de la ferme, longeait les bergeries et les étables, et finissait par se trouver en face de la grande porte d'entrée, de l'autre côté de laquelle s'élevaient les bâtiments d'habitation. Cette fois encore, il suivit sa route accoutumée. Arrivé à la porte de la ferme, il regarda autour de lui comme eût pu faire Billot, et il aperçut Catherine à sa fenêtre. Catherine semblait attendre. Son oeil vague, sans se fixer sur aucun point précis, parcourait toute l'étendue de forêt comprise entre le chemin de Villers-Cotterêts à La Ferté-Milon et celui de Villers-Cotterêts à Boursonnes. Pitou ne cherchait point à surprendre Catherine: il s'arrangea de manière à se trouver dans le rayon parcouru par son oeil, et, en le rencontrant, l'oeil de la jeune fille s'arrêta sur lui. Elle lui sourit. Pitou, pour Catherine, n'était plus qu'un ami, ou plutôt Pitou était pour elle devenu plus qu'un ami. Pitou était son confident. -C'est vous, mon cher Pitou, dit la jeune fille; quel bon vent vous amène de notre côté? Pitou montra ses collets roulés autour de son poing. -J'ai eu l'idée de vous faire manger une couple de lapins bien tendres et bien parfumés, mademoiselle Catherine, et, comme les meilleurs sont ceux de la Bruyère-aux-Loups, à cause du serpolet qui y pousse à foison, je suis parti longtemps à l'avance, afin de vous voir en passant, et de vous demander en même temps des nouvelles de votre santé. Catherine commença par sourire à cette attention de Pitou. Puis, après avoir répondu à la première partie de son discours par un sourire, répondant à la seconde par la parole: -Des nouvelles de ma santé? Vous êtes bien bon, cher monsieur Pitou. Grâce aux soins que vous avez eus de moi quand j'étais malade, et que vous avez continué de me rendre depuis ma convalescence, je suis à peu près guérie. -À peu près guérie! reprit Pitou avec un soupir. Je voudrais bien que vous le fussiez tout à fait. Catherine rougit, poussa un soupir à son tour, prit la main de Pitou comme si elle allait lui dire quelque chose d'important; mais, se ravisant sans doute, elle lâcha la main qu'elle tenait, fit quelques pas à travers sa chambre comme si elle cherchait son mouchoir, et, l'ayant trouvé, elle le passa sur son front couvert de sueur, quoiqu'on fût aux jours les plus froids de l'année. Aucun de ces mouvements n'échappa au regard investigateur de Pitou. -Vous avez quelque chose à me dire, mademoiselle Catherine? demanda-t-il. -Moi?... Non... rien... vous vous trompez, mon cher Pitou, répondit la jeune fille d'une voix altérée. Pitou fit un effort. -C'est que, voyez-vous, dit-il, mademoiselle Catherine, si vous aviez besoin de moi, il ne faudrait pas vous gêner. Catherine réfléchit ou plutôt hésita un instant. -Mon cher Pitou, dit-elle, vous m'avez prouvé que dans l'occasion je pouvais compter sur vous, et je vous en suis bien reconnaissante; mais, une seconde fois, je vous remercie. Puis elle ajouta à voix basse: -Il est même inutile que vous passiez cette semaine à la poste; de quelques jours, je ne recevrai pas de lettres. Pitou fut près de répondre qu'il s'en doutait; mais il voulut voir jusqu'où irait la confiance de la jeune fille envers lui. Elle se borna à la recommandation que nous venons de dire, et qui avait tout simplement pour but de ne point faire faire tous les matins à Pitou une course inutile. Cependant, aux yeux de Pitou, la recommandation avait une plus haute portée. Ce n'était pas une raison pour Isidore de ne pas écrire, que d'être revenu à Paris. Si Isidore n'écrivait plus à Catherine, c'est qu'il comptait la voir. Qui disait à Pitou que cette lettre datée de Paris, et qu'il avait déposée le matin même dans le saule creux, n'annonçait pas à Catherine l'arrivée prochaine de son amant? Qui lui disait que ce regard perdu dans l'espace lorsqu'il était apparu, et que sa présence avait ramené sur lui- même, ne cherchait pas, à la lisière de la forêt, quelque signe qui indiquât à la jeune fille que son amant était arrivé? Pitou attendit, afin de donner tout le temps à Catherine de débattre avec elle-même si elle avait quelque confidence à lui faire. Puis, voyant qu'elle gardait obstinément le silence: -Mademoiselle Catherine, dit-il, avez-vous remarqué le changement qui se fait chez M. Billot? La jeune fille tressaillit. -Ah! dit-elle répondant à une interrogation par une autre interrogation, avez-vous donc remarqué quelque chose, vous? -Mademoiselle Catherine, dit Pitou en branlant la tête, il y aura, bien sûr, un moment - quand cela? je n'en sais rien -où celui qui est cause de ce changement passera un mauvais quart d'heure; c'est moi qui vous dis cela, entendez- vous? Catherine pâlit. Mais, n'en regardant pas moins fixement Pitou: -Pourquoi dites-vous celui, et non pas celle? demanda la jeune fille. C'est peut-être une femme, et non un homme, qui aura à souffrir de cette colère cachée... -Ah! mademoiselle Catherine, dit Pitou, vous m'effrayez. Avez-vous donc quelque chose à craindre? -Mon ami, dit tristement Catherine, j'ai à craindre ce qu'une pauvre fille qui a oublié sa condition, et qui aime au-dessus d'elle, peut craindre d'un père irrité. -Mademoiselle, dit Pitou hasardant un conseil, il me semble qu'à votre place... Il s'arrêta. -Il vous semble qu'à ma place?... répéta Catherine. -Eh bien! il me semble qu'à votre place... Ah! mais, non, dit-il, vous avez failli mourir pour une simple absence qu'il a faite. S'il vous fallait renoncer à lui, ce serait pour en mourir tout à fait, et je ne veux pas que vous mouriez; dussé- je vous voir malade et triste, j'aime encore mieux vous voir ainsi que là-bas, au bout du Pleux... Ah! mademoiselle Catherine, c'est bien malheureux, tout cela! -Chut! dit Catherine, parlons d'autre chose, ou ne parlons pas du tout, voici mon père. Pitou se retourna dans la direction du regard lancé par Catherine, et vit, en effet, le fermier qui s'avançait au grand trot de son cheval. En apercevant un homme près de la fenêtre de Catherine, Billot s'arrêta; puis, sans doute reconnaissant celui à qui il avait affaire, il continua son chemin. Pitou fit quelques pas au-devant de lui, souriant à sa venue, et tenant son chapeau à la main. -Ah! ah! c'est ici, Pitou, dit Billot; viens-tu nous demander à dîner, mon garçon? -Non, monsieur Billot, dit Pitou, je ne me permettrais pas cela; mais... En ce moment, il lui sembla qu'un regard de Catherine l'encourageait. -Mais quoi? reprit Billot. -Mais... si vous m'invitiez, j'accepterais. -Eh bien! dit le fermier, je t'invite. -Alors, répondit Pitou, j'accepte. Le fermier donna un coup d'éperon à son cheval, et rentra sous la voûte de la porte cochère. Pitou se retourna vers Catherine. -Était-ce là ce que vous vouliez me dire? demanda-t-il. -Oui... Il est plus sombre encore aujourd'hui que les autres jours... Puis elle ajouta tout bas: -Oh! mon Dieu! est-ce qu'il saurait... -Quoi, mademoiselle? demanda Pitou qui, si bas qu'eût parlé Catherine, avait entendu. -Rien, dit Catherine en se retirant dans sa chambre et en fermant sa fenêtre. LVII Le Père Clouïs Reparaît Sur La Scène. Catherine ne s'était pas trompée. Malgré l'accueil affable qu'il avait fait à Pitou, son père paraissait plus sombre que jamais. Il donna une poignée de main à Pitou, et Pitou sentit cette main froide et humide. Sa fille, comme d'habitude, lui présenta ses joues pâlies et frissonnantes, mais il se contenta d'effleurer son front avec ses lèvres; quant à la mère Billot, elle se leva, par un mouvement qui lui était naturel lorsqu'elle voyait entrer son mari, et qui tenait, à la fois, au sentiment de son infériorité et au respect qu'elle lui portait; mais le fermier ne fit pas même attention à elle. -Le dîner est-il prêt? demanda-t-il. -Oui, notre homme, répondit la mère Billot. -Alors, à table, dit-il; j'ai encore beaucoup de choses à faire avant ce soir. On passa dans la petite salle à manger de la famille. Cette salle à manger donnait sur la cour, et personne ne pouvait, venant du dehors, entrer dans la cuisine, sans passer devant la fenêtre par laquelle cette petite pièce recevait le jour. Un couvert fut ajouté pour Pitou, que l'on plaça entre les deux femmes, le dos tourné à la fenêtre. Si préoccupé que fût Pitou, il y avait chez lui un organe sur lequel la préoccupation n'influait jamais, c'était l'estomac; il en résulta donc que Billot, malgré toute la perspicacité de son regard, au premier service ne put voir autre chose, dans son convive, que la satisfaction qu'il éprouvait à l'aspect d'une excellente soupe aux choux, et du plat de boeuf et de lard qui la suivit. Il était évident, néanmoins, que Billot désirait savoir si c'était le hasard ou un dessein prémédité qui avait amené Pitou à la ferme. Aussi, au moment où l'on enlevait le boeuf et le lard, pour apporter un quartier d'agneau rôti, plat auquel Pitou regardait faire son entrée avec une joie visible, le fermier démasqua-t-il tout à coup ses batteries, et, s'adressant directement à Pitou: -Maintenant, mon cher Pitou, lui demanda-t- il, maintenant que tu vois que tu es toujours le bienvenu à la ferme, peut-on savoir ce qui t'attire aujourd'hui dans nos parages? Pitou sourit, jeta un coup d'oeil autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait là ni regards indiscrets, ni oreilles dangereuses, et, relevant de la main gauche la manche droite de sa veste: -Voilà, père Billot, lui dit-il en montrant une vingtaine de collets en fil d'archal roulés comme un bracelet autour de son poignet. -Ah! ah! dit le père Billot, tu as donc dépeuplé les garderies de Longpré et de Taille- Fontaine, que tu te rabats par ici? -Ce n'est pas cela, monsieur Billot, dit naïvement Pitou; mais, depuis le temps que j'ai affaire à ces gueux de lapins-là, je crois qu'ils reconnaissent mes collets, et qu'ils se détournent. J'ai donc décidé que je viendrais dire deux mots, cette nuit, à ceux du père Lajeunesse, qui sont moins malins et plus délicats, mangeant de la bruyère et du serpolet. -Peste! dit le fermier, je ne te savais pas si friand, maître Pitou. -Oh! ce n'est pas pour moi que je suis friand, dit Pitou, c'est pour Mlle Catherine; comme elle vient d'être malade, elle a besoin de viande fine... -Oui, reprit Billot interrompant Pitou, tu as raison, car tu vois qu'elle n'a pas encore d'appétit. Et il montra du doigt l'assiette blanche de Catherine, qui, après avoir mangé quelques cuillerées de soupe, n'avait touché ni au boeuf ni au lard. -Je n'ai pas d'appétit, mon père, dit Catherine rougissant d'être interpellée ainsi, parce que j'ai mangé une grande tasse de lait avec du pain un instant avant que M. Pitou passât près de ma fenêtre, et que je l'appelasse. -Je ne cherche point la cause pour laquelle tu as ou n'as pas d'appétit, dit Billot; je constate un fait, voilà tout. Puis, à travers la fenêtre, jetant les yeux sur la cour: -Ah! dit-il en se levant, voilà quelqu'un pour moi. Pitou sentit le pied de Catherine s'appuyer vivement sur le sien; il se retourna de son côté, la vit pâle comme la mort, et lui indiquant des yeux la fenêtre donnant sur la cour. Son regard suivit la direction du regard de Catherine, et il reconnut son vieil ami le père Clouïs, lequel passait devant la fenêtre le fusil à deux coups de Billot sur l'épaule. Le fusil du fermier se distinguait des autres en ce que sa sous-garde et ses capucines étaient d'argent. -Ah! dit Pitou, qui ne voyait dans tout cela rien de bien effrayant, tiens, c'est le père Clouïs. Il rapporte votre fusil, monsieur Billot. -Oui, dit Billot en se rasseyant, et il dînera avec nous, s'il n'a pas dîné. Femme, ajouta-t-il, ouvre la porte au père Clouïs. La mère Billot se leva et alla ouvrir la porte; tandis que Pitou, les yeux fixés sur Catherine, se demandait quoi de terrible, dans ce qui se passait, pouvait occasionner sa pâleur. Le père Clouïs entra: il tenait de la même main, sur son épaule, le fusil du fermier et un lièvre qu'il avait évidemment tué avec ce fusil. On se rappelle que le père Clouïs avait reçu, de M. le duc d'Orléans, la permission de tuer un jour un lapin et un autre jour un lièvre. C'était, à ce qu'il paraissait, le jour au lièvre. Il porta la seconde main, celle qui n'était pas occupée, à une espèce de bonnet de fourrure qu'il portait habituellement, et auquel il ne restait plus guère que la peau, tout éraflé qu'il était journellement par les fourrés dans lesquels passait le père Clouïs, à peu près aussi insensible aux épines qu'un sanglier l'est à son tiéran. -Monsieur Billot et la compagnie, dit-il, j'ai bien l'honneur de vous saluer. -Bonjour, papa Clouïs, répondit Billot. Allons, vous êtes homme de parole, merci. -Oh! ce qui est convenu est convenu, monsieur Billot; vous m'avez rencontré ce matin, et vous m'avez dit comme cela: « Père Clouïs, vous qui êtes un fin tireur, assortissez- moi donc une douzaine de balles au calibre de mon fusil, vous me rendrez service. » Ce à quoi je vous ai répondu: « Pour quand vous faut-il ça, monsieur Billot? » Vous m'avez dit: « Pour ce soir, sans faute. » Alors, j'ai dit: « C'est bon, vous l'aurez », et le voilà! -Merci, père Clouïs, dit Billot. Vous allez dîner avec nous, n'est-ce pas? -Oh! vous êtes bien honnête, monsieur Billot, je n'ai besoin de rien. Le père Clouïs croyait que la civilité exigeait, quand on lui offrait un siège, qu'il dit qu'il n'était pas fatigué, et, quand on l'invitait à dîner, qu'il répondît qu'il n'avait pas faim. Billot connaissait cela. -N'importe, dit-il, mettez-vous toujours à table; il y a à boire et à manger, et, si vous ne mangez pas, vous boirez. Pendant ce temps, la mère Billot, avec la régularité et presque le silence d'un automate, avait posé sur la table une assiette, un couvert et une serviette. Puis elle approcha une chaise. -Dame! puisque vous le voulez absolument, dit le père Clouïs. Et il alla porter le fusil dans un coin, posa son lièvre sur le rebord du buffet, et vint s'asseoir à table. Il se trouvait placé juste en face de Catherine, qui le regardait avec terreur. Le visage doux et placide du vieux garde semblait si peu fait pour inspirer ce sentiment, que Pitou ne pouvait se rendre compte des émotions que trahissait, non seulement le visage de Catherine, mais encore le tremblement nerveux qui agitait tout son corps. Cependant Billot avait rempli le verre et l'assiette de son convive, lequel, quoiqu'il eût déclaré n'avoir besoin de rien, attaqua bravement l'un et l'autre. -Ah! voilà un joli vin, monsieur Billot, fit-il comme pour rendre hommage à la vérité, et un aimable agneau! Il paraît que vous êtes de l'avis du proverbe qui dit: « Il faut manger les agneaux trop jeunes, et boire le vin trop vieux. » Personne ne répondit à la plaisanterie du père Clouïs, lequel, voyant que la conversation tombait, et se croyant, en sa qualité de convive, obligé de la soutenir, continua: -Je me suis donc dit comme cela: « Ma foi, c'est aujourd'hui le tour des lièvres; autant que je tue mon lièvre d'un côté de la forêt que de l'autre. Je vais donc aller tuer mon lièvre sur la garderie du père Lajeunesse. Je verrai, en même temps, comment un fusil monté en argent porte la balle. » J'ai donc fondu treize balles au lieu de douze. Ma foi! il la porte bien la balle, votre fusil. -Oui, je sais cela, répondit Billot, c'est une bonne arme. -Tiens! douze balles, observa Pitou, il y a donc un prix au fusil quelque part, monsieur Billot? -Non, répondit Billot. -Ah! c'est que je le connais, le monté en argent, comme on l'appelle dans les environs, continua Pitou; je lui en ai vu faire, des siennes, à la fête de Boursonnes, il y a deux ans. Tenez! c'est là qu'il a gagné le couvert d'argent avec lequel vous mangez, madame Billot, et la timbale dans laquelle vous buvez, mademoiselle Catherine... Oh! mais, s'écria Pitou effrayé, qu'avez-vous donc, mademoiselle? -Moi?... Rien, dit Catherine en rouvrant ses yeux à moitié fermés, et en se redressant sur sa chaise, contre le dos de laquelle elle s'était laissée aller à moitié évanouie. -Catherine! qu'est-ce que tu veux qu'elle ait? dit Billot en haussant les épaules. -Justement, continua le père Clouïs, il faut vous dire que, dans la vieille ferraille, chez Montagnon l'armurier, j'ai retrouvé un moule... ah! c'est que c'est rare, un moule comme il vous en faut un. Ces diables de petits canons de Leclerc, ils sont presque tous du calibre vingt- quatre, ce qui ne les empêche pas de porter Dieu sait où. J'ai donc retrouvé un moule juste du calibre de votre fusil, un peu plus petit même; mais cela ne fait rien, au contraire, vous enveloppez la balle dans une peau graissée... Est- ce pour tirer à la course ou à coup posé? -Je n'en sais rien encore, répondit Billot; tout ce que je puis dire, c'est que c'est pour aller à l'affût. -Ah! oui, je comprends, dit le père Clouïs, les sangliers de M. le duc d'Orléans, ils sont friands de vos parmentières, et vous vous êtes dit: « Autant dans le saloir, autant qui n'en mangent plus. » Il se fit un silence qui n'était troublé que par la respiration haletante de Catherine. Les yeux de Pitou allaient du garde à Billot, et de Billot à sa fille. Il cherchait à comprendre, et n'y arrivait pas. Quant à la mère Billot, il était inutile de demander aucun éclaircissement à son visage; elle ne comprenait rien de ce qu'on disait, à bien plus forte raison de ce qu'on voulait dire. -Ah c'est que, continua le père Clouïs poursuivant sa pensée, c'est que, si les balles sont pour les sangliers, elles sont, peut-être, un peu bien petites, voyez-vous; ça a la peau dure, ces messieurs-là, sans compter que ça revient sur le chasseur. J'en ai vu, des sangliers, qui avaient cinq, six, huit balles entre cuir et chair, et des balles de munition encore, de seize à la livre, et qui ne s'en portaient que mieux. -Ce n'est pas pour les sangliers, dit Billot. Pitou ne put résister à sa curiosité. -Pardon, monsieur Billot, dit-il, mais, si ce n'est pas pour tirer au prix, si ce n'est pas pour tirer sur les sangliers, pour tirer sur quoi est-ce donc, alors? -Pour tirer sur un loup, dit Billot. -Eh bien! si c'est pour tirer sur un loup, voilà votre affaire, dit le père Clouïs prenant les douze balles dans sa poche, et les transvasant dans une assiette où elles tombèrent en cliquetant. Quant à la treizième, elle est dans le ventre du lièvre... Ah! je ne sais pas comment il porte le plomb, mais il porte joliment la balle, votre fusil. Si Pitou eût regardé Catherine, il eût vu qu'elle était près de s'évanouir. Mais, tout à ce que disait le père Clouïs, il ne regardait pas la jeune fille. Aussi, lorsqu'il entendit le vieux garde dire que la treizième balle était dans le ventre du lièvre, il ne put pas y résister, et se leva pour aller vérifier le fait. -C'est, ma foi, vrai! dit-il en fourrant son petit doigt dans le trou de la balle; c'est affaire à vous, père Clouïs. Monsieur Billot, vous tirez bien, vous, mais vous ne tuez pas encore les lièvres comme cela, à balle franche. -Ah! dit Billot, peu importe, du moment où l'animal sur lequel je tirerai est vingt fois gros comme un lièvre, j'espère que je ne le manquerai pas. -Le fait est, dit Pitou, qu'un loup... Mais vous parlez de loups, il y en a donc dans le canton? C'est étonnant avant la neige... -Oui, c'est étonnant; mais c'est comme cela, cependant. -Vous êtes sûr, monsieur Billot? -Très sûr, répondit le fermier en regardant à la fois Pitou et Catherine, ce qui était facile puisqu'ils étaient placés l'un près de l'autre; le berger en a vu un ce matin. -Où cela? demanda naïvement Pitou. -Sur la route de Paris à Boursonnes, près du taillis d'Ivors. -Ah! fit Pitou regardant à son tour Billot et Catherine. -Oui, continua Billot avec la même tranquillité, on l'avait déjà remarqué l'année dernière, et l'on m'avait prévenu; quelque temps, on l'a cru parti pour ne plus revenir; mais... -Mais?... demanda Pitou. -Mais il paraît qu'il est revenu, dit Billot, et qu'il s'apprête à tourner encore autour de la ferme. Voilà pourquoi j'ai dit au père Clouïs de me nettoyer mon fusil, et de me couler des balles. C'était tout ce que pouvait supporter Catherine; elle poussa une espèce de cri étouffé, se leva, et, toute trébuchante, se dirigea vers la porte. Pitou, moitié naïf, moitié inquiet, se leva aussi, et, voyant Catherine chanceler, s'élança pour la soutenir. Billot jeta un regard terrible du côté de la porte; mais l'honnête visage de Pitou manifestait une trop grande expression d'étonnement pour qu'il pût soupçonner son propriétaire de complicité avec Catherine. Sans s'inquiéter davantage ni de Pitou ni de sa fille, il poursuivit donc. -Ainsi, vous dites, père Clouïs, que, pour assurer le coup, il sera bon d'envelopper les balles dans un morceau de peau graissée? Pitou entendit encore cette question, mais il n'entendit pas la réponse; car, arrivé en ce moment dans la cuisine où il venait de rejoindre Catherine, il sentit la jeune fille s'affaisser entre ses bras. -Mais qu'avez-vous donc? mon Dieu! qu'avez-vous donc? demanda Pitou effrayé. -Oh! dit Catherine, vous ne comprenez donc pas? Il sait qu'Isidore est arrivé ce matin à Boursonnes, et il veut l'assassiner s'il approche de la ferme. En ce moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et Billot parut sur le seuil. -Mon cher Pitou, dit-il d'une voix si dure, qu'elle n'admettait pas de réplique, si tu es venu en réalité pour les lapins du père Lajeunesse, je crois qu'il est temps que tu ailles tendre tes collets; tu comprends, plus tard tu n'y verrais plus. -Oui, monsieur Billot, dit humblement Pitou en jetant un double regard sur Catherine et sur Billot, j'étais venu pour cela, pas pour autre chose, je vous le jure. -Eh bien! alors? -Eh bien! alors, j'y vais, monsieur Billot. Et il sortit par la porte de la cour, tandis que Catherine, éplorée, rentrait dans sa chambre, dont elle poussait le verrou derrière elle. -Oui, murmura Billot, oui, enferme-toi, malheureuse! Peu m'importe, car ce n'est pas de ce côté-ci que je me mettrai à l'affût. LVIII Le Jeu De Barres. Pitou sortit de la ferme tout abasourdi; seulement, aux paroles de Catherine, il avait vu jour dans tout ce qui avait été obscurité pour lui jusque-là, et ce jour l'avait aveuglé. Pitou savait ce qu'il avait voulu savoir, et même davantage. Il savait que le vicomte Isidore de Charny était arrivé le matin à Boursonnes, et que, s'il se hasardait à venir voir Catherine à la ferme, il courait risque de recevoir un coup de fusil. Car il n'y avait plus de doute à garder: les paroles de Billot, paraboliques d'abord, s'étaient éclaircies aux seuls mots prononcés par Catherine; le loup qu'on avait vu, l'année dernière, rôder autour de la bergerie, que l'on croyait parti pour toujours, et que l'on avait revu le matin même, près du taillis d'Ivors, sur la route de Paris à Boursonnes, c'était le vicomte Isidore de Charny. C'était à son intention que le fusil avait été nettoyé; c'était pour lui que les balles avaient été fondues. Comme on le voit, cela devenait grave. Pitou, qui avait quelquefois, lorsque l'occasion l'exigeait, la force du lion, avait presque toujours la prudence du serpent. En contravention depuis le jour où il avait atteint l'âge de raison, à l'endroit des gardes champêtres, sous le nez desquels il allait dévaster les vergers fermés de haies, ou les arbres fruitiers en plein champ; en contravention à l'endroit des gardes forestiers, sur les talons desquels il allait tendre ses gluaux et ses collets, il avait pris une habitude de réflexion profonde et de décision rapide, qui, dans tous les cas dangereux où il s'était trouvé, lui avait permis de se tirer d'affaire aux meilleures conditions possibles. Cette fois donc, comme les autres, appelant à son secours d'abord la décision rapide, il se décida immédiatement à gagner le bois situé à quatre- vingts pas de la ferme environ. Le bois est couvert, et, sous ce couvert où il est facile de demeurer inaperçu, l'on peut réfléchir à son aise. Dans cette occasion, Pitou, comme on le voit, avait interverti l'ordre ordinaire des choses en mettant la décision rapide avant la réflexion profonde. Mais Pitou, avec son intelligence instinctive, avait été au plus pressé; et le plus pressé pour lui, c'était d'avoir un couvert. Il s'avança donc vers la forêt d'un air aussi dégagé que si sa tête n'eût point porté un monde de pensées, et il atteignit le bois ayant eu la force de ne pas jeter un regard derrière lui. Il est vrai que, dès qu'il eut calculé qu'il était hors de vue de la ferme, il se baissa comme pour boucler le sous-pied de sa guêtre, et, la tête entre les deux jambes, il interrogea l'horizon. L'horizon était libre, et ne paraissait pour le moment offrir aucun danger. Ce que voyant Pitou, il reprit la ligne verticale, et, d'un bond, se trouva dans la forêt. La forêt, c'était le domaine de Pitou. Là, il était chez lui; là, il était libre; là, il était roi. Roi comme l'écureuil, dont il avait l'agilité; comme le renard, dont il avait les ruses; comme le loup, dont il avait les yeux qui voient pendant la nuit. Mais, à cette heure, il n'avait besoin ni de l'agilité de l'écureuil, ni des ruses du renard, ni des yeux nyctalopes du loup. Il s'agissait tout simplement, pour Pitou, de couper en diagonale la portion de bois dans laquelle il s'était enfoncé, et de revenir à cet endroit de la lisière de la forêt qui s'étendait dans toute la longueur de la ferme. À soixante ou soixante et dix pas de distance, Pitou verrait tout ce qui se passerait; avec soixante ou soixante et dix pas de distance, Pitou défiait tout être, quel qu'il fût, obligé de se servir, pour se mouvoir et attaquer, de ses pieds et de ses mains. Il va sans dire qu'il défiait bien autrement un cavalier; car il n'en est pas un seul qui eût pu faire cent pas dans la forêt par les chemins où l'eût conduit Pitou. Aussi, en forêt, Pitou n'avait pas de comparaison assez dédaigneuse pour dire combien il méprisait un cavalier. Pitou se coucha tout de son long dans une cépée, appuya son cou sur deux arbres jumeaux se séparant à leur tige, et réfléchit profondément. Il réfléchit qu'il était de son devoir d'empêcher, autant qu'il serait en lui, le père Billot de mettre à exécution la terrible vengeance qu'il méditait. Le premier moyen qui se présenta à l'esprit de Pitou fut de courir à Boursonnes et de prévenir M. Isidore du danger qui l'attendait, s'il se hasardait du côté de la ferme. Mais presque aussitôt il réfléchit à deux choses. La première, c'est qu'il n'avait pas reçu de Catherine mission de faire cela. La seconde, c'est que le danger pourrait bien ne pas arrêter M. Isidore. Puis quelle certitude avait Pitou que le vicomte, dont l'intention était sans doute de se cacher, viendrait par la route frayée aux voitures, et non par quelques-uns de ces petits sentiers qui suivent, pour raccourcir leur chemin, les bûcherons et les ouvriers de bois? D'ailleurs, en allant à la recherche d'Isidore, Pitou abandonnait Catherine et Pitou, qui, à tout prendre, eût été fâché qu'il arrivât malheur au vicomte, eût été désespéré qu'il arrivât malheur à Catherine. Ce qui lui parut le plus sage, ce fut donc d'attendre où il était, et de prendre, selon ce qui surviendrait, conseil des circonstances. En attendant, ses yeux se braquèrent sur la ferme, fixes et brillants, comme ceux d'un chat- tigre qui guette sa proie. Le premier mouvement qui s'y opéra fut la sortie du père Clouïs. Pitou le vit prendre congé de Billot sous la porte cochère, puis longer le mur en clopinant, et disparaître dans la direction de Villers-Cotterêts, qu'il devait traverser ou contourner pour se rendre à sa hutte, distante d'une lieue et demie à peu près de Pisseleu. Au moment où il sortit, le crépuscule commençait à tomber. Comme le père Clouïs n'était qu'un personnage fort secondaire, une espèce de comparse dans le drame qui se jouait, Pitou n'attacha à lui qu'une attention médiocre, et l'ayant, pour l'acquit de sa conscience, suivi du regard jusqu'au moment où il disparut à l'angle du mur, il ramena ses yeux sur le centre du bâtiment, c'est-à-dire là où s'ouvraient la porte cochère et les fenêtres. Au bout d'un instant, une des fenêtres s'éclaira: c'était celle de la chambre de Billot. De l'endroit où était Pitou, le regard plongeait parfaitement dans la chambre; Pitou put donc voir Billot, rentré chez lui, charger son fusil avec toutes les précautions recommandées par le père Clouïs. Pendant ce temps, la nuit achevait de tomber. Billot, son fusil une fois chargé, éteignit sa lumière, et tira les deux volets de sa fenêtre, mais de façon à les garder entrebâillés, pour que, sans doute, son regard pût observer les alentours par cet entrebâillement. De la fenêtre de Billot, située au premier, nous croyons l'avoir déjà dit, on ne voyait pas, à cause d'un coude formé par les murs de la ferme, la fenêtre de la chambre de Catherine, située au rez- de-chaussée; mais on découvrait entièrement le chemin de Boursonnes, et tout le cercle de la forêt qui s'arrondit de la montagne de La Ferté- Milon à ce que l'on appelle le taillis d'Ivors. Tout en ne voyant pas la fenêtre de Catherine, en supposant que Catherine sortît par cette fenêtre, et essayât de gagner le bois, Billot pouvait donc l'apercevoir du moment où elle entrerait dans le rayon embrassé par son regard; seulement, comme la nuit allait de plus en plus s'épaississant, Billot verrait une femme, pourrait se douter que cette femme est Catherine, mais ne pourrait pas la reconnaître d'une manière certaine pour être Catherine. Nous faisons d'avance toutes ces remarques, parce que c'étaient celles que se faisait Pitou. Pitou ne doutait point que, la nuit tout à fait venue, Catherine ne tentât une sortie afin de prévenir Isidore. Sans perdre entièrement de vue la fenêtre de Billot, ce fut donc sur celle de Catherine que ses yeux se fixèrent plus particulièrement. Pitou ne se trompait pas. Lorsque la nuit eut atteint un degré d'obscurité qui parut suffisant à la jeune fille, Pitou, pour lequel, nous l'avons dit, il n'y avait pas d'obscurité, vit s'ouvrir lentement le volet de Catherine; puis celle-ci enjamber l'appui de la fenêtre, repousser le volet, et se glisser tout le long de la muraille. Il n'y avait pas de danger pour la jeune fille d'être vue tant qu'elle suivrait cette ligne, et, en supposant qu'elle eût eu affaire à Villers- Cotterêts, elle eût pu y arriver inaperçue, mais si, au contraire, elle avait affaire du côté de Boursonnes, il lui fallait absolument entrer dans le rayon que le regard embrassait de la fenêtre de son père. Arrivée au bout du mur, elle hésita pendant quelques secondes, de sorte que Pitou eut un instant l'espérance que c'était à Villers-Cotterêts, et non à Boursonnes, qu'elle allait; mais, tout à coup, cette hésitation cessa, et, se courbant pour se dérober autant qu'elle pouvait aux yeux, elle traversa le chemin, et se jeta dans une petite sente, rejoignant la forêt par une courbe qui se continuait sous bois, et allait tomber, à un quart de lieue à peu près, dans le chemin de Boursonnes. Cette sente aboutissait à un petit carrefour appelé le carrefour de Bourg-Fontaine. Une fois Catherine dans la sente, le chemin qu'elle allait suivre et l'intention qui la conduisait étaient si clairs pour Pitou, qu'il ne s'occupa plus d'elle, mais seulement de ces volets entrouverts par lesquels, comme à travers la meurtrière d'une citadelle, le regard plongeait d'une extrémité à l'autre du bois. Tout ce rayon embrassé par le regard de Billot était, à part un berger dressant son parc, parfaitement solitaire. Il en résulta que, dès que Catherine entra dans ce rayon, quoique son mantelet noir la rendît à peu près invisible, elle ne put, cependant, échapper au regard perçant du fermier. Pitou vit les volets s'entrebâiller, la tête de Billot passer par l'entrebâillement, et demeurer un instant fixe et immobile, comme s'il eût douté dans ces ténèbres du témoignage de ses yeux, mais les chiens du berger ayant couru dans la direction de cette ombre, et, après avoir donné quelques coups de gueule, étant revenus vers leur maître, Billot ne douta plus que cette ombre ne fût Catherine. Les chiens, en s'approchant d'elle, l'avaient reconnue et avaient cessé d'aboyer en la reconnaissant. Il va sans dire que tout cela se traduisait pour Pitou aussi clairement que s'il eût été d'avance au courant des divers incidents de ce drame. Il s'attendait donc à voir refermer les volets de la chambre de Billot, et à voir s'ouvrir la porte cochère. En effet, au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit, et, comme Catherine, atteignait la lisière du bois, Billot, son fusil sur l'épaule, franchissait le seuil de la porte, et s'avançait à grands pas vers la forêt, suivant ce chemin de Boursonnes où devait aboutir, après un demi- quart de lieue, la sente suivie par Catherine. Il n'y avait pas un instant à perdre pour que, dans dix minutes, la jeune fille ne se trouvât point en face de son père! Ce fut ce que comprit Pitou. Il se releva, bondit à travers les taillis comme un chevreuil effarouché, et, coupant diagonalement la forêt dans le sens inverse de sa première course, il se trouva au bord du sentier au moment où l'on entendait déjà les pas pressés et la respiration haletante de la jeune fille. Pitou s'arrêta, caché derrière le tronc d'un chêne. Au bout de dix secondes, Catherine passait à deux pas de ce chêne. Pitou se démasqua, barra le chemin à la jeune fille, et se nomma du même coup. Il avait jugé nécessaire cette unité d'une triple action pour ne pas trop épouvanter Catherine. En effet, elle ne jeta qu'un faible cri, et, s'arrêtant toute tremblante, moins de l'émotion présente que de l'émotion passée: -Vous, monsieur Pitou, ici!... Que me voulez-vous? dit-elle. -Pas un pas de plus, au nom du Ciel, mademoiselle! dit Pitou en joignant les mains. -Et pourquoi cela? -Parce que votre père sait que vous êtes sortie; parce qu'il suit la route de Boursonnes avec son fusil; parce qu'il vous attend au carrefour de Bourg-Fontaine! -Mais lui, lui!... dit Catherine presque égarée; il ne sera donc pas prévenu?... Et elle fit un mouvement pour continuer en chemin. -Le sera-t-il davantage, dit Pitou, lorsque votre père vous aura barré la route? -Que faire? -Revenez, mademoiselle Catherine, rentrez dans votre chambre; je me mettrai en embuscade aux environs de votre fenêtre, et, lorsque je verrai M. Isidore, je le préviendrai. -Vous ferez cela, cher monsieur Pitou? -Pour vous, je ferai tout, mademoiselle Catherine! Ah! c'est que je vous aime bien, moi, allez! Catherine lui serra les mains. Puis, au bout d'une seconde de réflexion: -Oui, vous avez raison, dit-elle, ramenez-moi. Et, comme les jambes commençaient à lui manquer, elle passa son bras sous celui de Pitou, qui lui fit reprendre -lui marchant, elle courant - le chemin de la ferme. Dix minutes après, Catherine rentrait chez elle sans avoir été vue, et refermait sa fenêtre derrière elle, tandis que Pitou lui montrait le groupe de saules dans lequel il allait veiller et attendre. LIX L'Affût Au Loup. Le groupe de saules, placé sur une petite hauteur, à vingt ou vingt-cinq pas de la fenêtre de Catherine, dominait une espèce de fossé où passait, encaissé à la profondeur de sept ou huit pieds, un filet d'eau courante. Ce ruisseau, qui tournait comme le chemin, était ombragé de place en place de saules pareils à ceux qui formaient le groupe dont nous avons parlé, c'est-à-dire d'arbres semblables, la nuit surtout, à ces nains qui portent sur un petit corps une grosse tête ébouriffée. C'était dans le dernier de ces arbres creusés par le temps que Pitou apportait, tous les matins, les lettres de Catherine, et que Catherine allait les prendre, quand elle avait vu son père s'éloigner et disparaître dans une direction opposée. Au reste, Pitou de son côté, et Catherine du sien, avaient toujours usé de tant de précaution, que ce n'était point par là que la mèche avait été éventrée; c'était par un pur hasard qui avait le matin même placé le berger de la ferme sur le chemin d'Isidore; le berger avait annoncé comme une nouvelle sans importance le retour du vicomte; ce retour caché, qui avait eu lieu à cinq heures du matin, avait paru plus que suspect à Billot. Depuis son retour de Paris, depuis la maladie de Catherine, depuis la recommandation que lui avait faite le docteur Raynal de ne pas entrer dans la chambre de la malade, tant qu'elle aurait le délire, il avait été convaincu que le vicomte de Charny était l'amant de sa fille, et, comme il ne voyait au bout de cette liaison que le déshonneur, puisque M. le vicomte de Charny n'épouserait point Catherine, il avait résolu d'ôter à ce déshonneur ce qu'il avait de honteux en le faisant sanglant. De là tous ces détails que nous avons racontés, et qui, insignifiants aux regards non prévenus, avaient pris une si terrible importance aux yeux de Catherine, et, après l'explication donnée par Catherine, aux yeux de Pitou. On a vu que Catherine, tout en devinant le projet de son père, n'avait tenté de s'y opposer qu'en prévenant Isidore, démarche dans laquelle heureusement Pitou l'avait arrêtée, puisque, au lieu d'Isidore, c'eût été son père qu'elle eût rencontré sur le chemin. Elle connaissait trop le caractère terrible du fermier, pour rien essayer à l'aide de prières et de supplications; c'eût été hâter l'orage, voilà tout; provoquer la foudre au lieu de la détourner. Empêcher un choc entre son amant et son père, c'était tout ce qu'elle ambitionnait. Oh! comme elle eut ardemment désiré en ce moment que cette absence dont elle avait cru mourir se fût prolongée! Comme elle eût béni la voix qui fût venue lui dire: « Il est parti! » cette voix eût-elle ajouté: « Pour jamais! » Pitou avait compris tout cela aussi bien que Catherine, voilà pourquoi il s'était offert à la jeune fille comme intermédiaire; soit que le vicomte vint à pied, soit qu'il vînt à cheval, il espérait l'entendre ou le voir à temps, s'élancer au-devant de lui, en deux mots le mettre au courant de la situation, et le déterminer à fuir en lui promettant des nouvelles de Catherine pour le lendemain. Pitou se tenait donc collé à son saule comme s'il eût fait partie de la famille végétale au milieu de laquelle il se trouvait, appliquant tout ce que ses sens avaient d'habitude de la nuit, des plaines et des bois, pour distinguer une ombre ou percevoir un son. Tout à coup, il lui sembla entendre derrière lui, venant de la forêt, le bruit du pas heurté d'un homme qui marche dans les sillons; comme ce pas lui parut trop lourd pour être celui du jeune et élégant vicomte, il tourna lentement et d'une façon presque insensible autour de son saule, et, à trente pas de lui, il aperçut le fermier, son fusil sur l'épaule. Il avait attendu, comme le prévoyait Pitou, au carrefour de Bourg-Fontaine; mais, ne voyant déboucher personne par la sente, il avait cru s'être trompé, et il revenait se mettre à l'affût, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, en face de la fenêtre de Catherine, convaincu que c'était par cette fenêtre que le vicomte de Charny tenterait de s'introduire chez elle. Malheureusement, le hasard voulait qu'il eût choisi pour son embuscade le même groupe de saules où venait de se blottir Pitou. Pitou devina l'intention du fermier; il n'y avait pas à lui disputer la place; il se laissa couler le long du talus, et disparut dans le fossé, la tête cachée sous les racines saillantes du saule contre lequel Billot vint s'appuyer. Par bonheur, le vent soufflait avec une certaine violence; sans quoi, Billot eut certainement pu entendre les battements du coeur de Pitou. Mais, il faut le dire à l'honneur de l'admirable nature de notre héros, c'était moins son danger personnel qui le préoccupait que le désespoir de manquer malgré lui de parole à Catherine. Si M. de Charny venait, et qu'il arrivât malheur à M. de Charny, que penserait-elle de Pitou? Qu'il l'avait trahie, peut-être. Pitou eut préféré la mort à cette idée que Catherine pouvait penser qu'il l'avait trahie. Mais il n'y avait rien à faire qu'à rester où il était, et surtout à y rester immobile: le moindre mouvement l'eût dénoncé. Un quart d'heure s'écoula, sans que rien vînt troubler le silence de la nuit; Pitou conservait un dernier espoir: c'est que si, par bonheur, le vicomte venait tard, Billot s'impatienterait d'attendre, douterait de sa venue, et rentrerait chez lui. Mais, tout à coup, Pitou, qui par sa position avait l'oreille appuyée contre la terre, crut entendre le galop d'un cheval; ce cheval, si c'en était un, devait venir par la petite sente qui aboutissait au bois. Bientôt il n'y eut plus de doute que ce ne fût un cheval; il traversa le chemin à soixante pas à peu près du groupe de saules; on entendit les pieds de l'animal retentir sur le cailloutis, et l'un de ses fers, ayant heurté un pavé, en tira quelques étincelles. Pitou vit le fermier s'incliner au-dessus de sa tête, pour tâcher de distinguer dans l'obscurité. Mais la nuit était si noire, que l'oeil de Pitou lui-même, tout habile qu'il était à percer les ténèbres, ne vit qu'une espèce d'ombre bondissant par-dessus le chemin, et disparaissant à l'angle de la muraille de la ferme. Pitou ne douta pas un instant que ce ne fût Isidore, mais il espéra que le vicomte avait, pour pénétrer dans la ferme, une autre entrée que celle de la fenêtre. Billot le craignit, car il murmura quelque chose comme un blasphème. Puis il se fit dix minutes d'un silence effrayant. Au bout de ces dix minutes, Pitou, grâce à l'acuité de sa vue, distingua une forme humaine à l'extrémité de la muraille. Le cavalier avait attaché son cheval à quelque arbre, et revenait à pied. La nuit était si obscure, que Pitou espéra que Billot ne verrait pas cette espèce d'ombre, ou la verrait trop tard. Il se trompait, Billot la vit, car Pitou entendit par deux fois, au-dessus de sa tête, le bruit sec que fait en s'armant le chien d'un fusil. L'homme qui se glissait contre la muraille entendit sans doute de son côté ce bruit auquel ne se trompe pas l'oreille d'un chasseur: car il s'arrêta, essayant de percer l'obscurité du regard; mais c'était chose impossible. Pendant cette halte d'une seconde, Pitou vit au-dessus du fossé se lever le canon du fusil; mais, sans doute, à cette distance le fermier n'était-il pas sûr de son coup, ou peut-être craignit-il de commettre quelque erreur, car le canon qui s'était levé avec rapidité s'abaissa lentement. L'ombre reprit son mouvement, et continua de se glisser contre la muraille. Elle s'approchait visiblement de la fenêtre de Catherine. Cette fois, c'était Pitou qui entendait battre le coeur de Billot. Pitou se demandait ce qu'il pouvait faire, par quel cri il pouvait avertir le malheureux jeune homme, par quel moyen il pouvait le sauver. Mais rien ne se présentait à son esprit, et de désespoir il s'enfonçait les mains dans les cheveux! Il vit se lever le canon du fusil une seconde fois; mais, une seconde fois, le canon s'abaissa. La victime était encore trop éloignée. Il s'écoula une demi-minute, à peu près, pendant laquelle le jeune homme fit les vingt pas qui le séparaient encore de la fenêtre. Arrivé à la fenêtre, il frappa doucement trois coups à intervalles égaux. Cette fois il n'y avait plus de doute, c'était bien un amant, et cet amant venait pour Catherine. Aussi, une troisième fois, le canon du fusil se leva, tandis que, de son côté, Catherine, reconnaissant le signal habituel, entrouvrait sa fenêtre. Pitou, haletant, sentit en quelque sorte se détendre le ressort du fusil; le bruit de la pierre contre la batterie se fit entendre, une lueur pareille à celle d'un éclair illumina le chemin, mais aucune explosion ne suivit cette lueur. L'amorce seule avait brûlé. Le jeune gentilhomme vit le danger qu'il venait de courir; il fit un mouvement pour marcher droit sur le feu; mais Catherine étendit le bras, et, l'attirant à elle: -Malheureux! dit-elle à voix basse, c'est mon père!... Il sait tout!... Viens!... Et, avec une force surhumaine, elle l'aida à franchir la fenêtre, dont elle tira le volet derrière lui. Il restait au fermier un second coup à tirer; mais les deux jeunes gens étaient tellement enlacés l'un à l'autre, que sans doute, en tirant sur Isidore, il craignit de tuer sa fille. -Oh! murmura-t-il, il faudra bien qu'il sorte, et, en sortant, je ne le manquerai pas. En même temps, avec l'épinglette de sa poudrière, il débouchait la lumière du fusil, et amorçait de nouveau, pour que ne se renouvelât point l'espèce de miracle auquel Isidore devait la vie. Pendant cinq minutes, tout bruit resta suspendu, même celui de la respiration de Pitou et du fermier, même celui du battement de leurs coeurs. Tout à coup, au milieu du silence, les aboiements des chiens à l'attache retentirent dans la cour de la ferme. Billot frappa du pied, écouta un instant encore, et, frappant du pied de nouveau: -Ah! dit-il, elle le fait fuir par le verger, c'est contre lui que les chiens aboient. Et, bondissant par-dessus la tête de Pitou, il retomba de l'autre côté du fossé, et, malgré la nuit, grâce à la connaissance qu'il avait des localités, il disparut avec la rapidité de l'éclair à l'angle de la muraille. Il espérait arriver de l'autre côté de la ferme en même temps qu'Isidore. Pitou comprit la manoeuvre; avec l'intelligence de l'homme de la nature, il s'élança à son tour hors du fossé, traversa le chemin en ligne directe, alla droit à la fenêtre de Catherine, tira à lui le contrevent qui s'ouvrit, entra dans la chambre vide, gagna la cuisine éclairée par une lampe, se jeta dans la cour, s'engagea dans le passage qui conduisait au verger, et, arrivé là, grâce à cette faculté qu'il avait de distinguer dans les ténèbres, il vit deux ombres, l'une qui enjambait la muraille, et l'autre qui, au pied de cette muraille, se tenait debout et les bras tendus. Mais, avant de s'élancer de l'autre côté du mur, le jeune homme se retourna une dernière fois. -Au revoir, Catherine, dit-il; n'oublie pas que tu es à moi. -Oh! oui, oui, répondit la jeune fille; mais pars, pars! -Oui, partez, partez, monsieur Isidore! cria Pitou, partez! On entendit le bruit que fit le jeune homme en tombant à terre, puis le hennissement de son cheval, qui le reconnut; puis les élans rapides de l'animal, poussé sans doute par l'éperon; puis un premier coup de feu, puis un second. Au premier, Catherine jeta un cri, et fit un mouvement comme pour s'élancer au secours d'Isidore; au second, elle poussa un soupir, et, la force lui manquant, elle tomba dans les bras de Pitou. Celui-ci, le cou tendu, prêta l'oreille pour savoir si le cheval continuait sa course avec la même rapidité qu'avant les coups de feu, et, ayant entendu le galop de l'animal qui s'éloignait sans se ralentir: -Bon! dit-il sentencieusement, il y a de l'espoir; on ne vise pas aussi bien la nuit que le jour, et la main n'est pas aussi sûre quand on tire sur un homme que quand on tire sur un loup ou sur un sanglier. Et, soulevant Catherine, il voulut l'emporter dans ses bras. Mais celle-ci, par un puissant effort de volonté, rappelant toutes ses forces, se laissa glisser à terre, et, arrêtant Pitou par le bras: -Où me mènes-tu? demanda-t-elle. -Mais, mademoiselle, dit Pitou tout étonné, je vous reconduis à votre chambre. -Pitou, fit Catherine, as-tu un endroit où me cacher? -Oh! quant à cela, oui, mademoiselle, dit Pitou, et, si je n'en ai pas, j'en trouverai. -Alors, dit Catherine, emmène-moi. -Mais la ferme?... -Dans cinq minutes, je l'espère, j'en serai sortie pour n'y plus rentrer. -Mais votre père?... -Tout est rompu entre moi et l'homme qui a voulu tuer mon amant. -Mais, cependant, mademoiselle, hasarda Pitou. -Ah! tu refuses de m'accompagner, Pitou? demanda Catherine en abandonnant le bras du jeune homme. -Non, mademoiselle Catherine. Dieu m'en garde. -Eh bien! alors, suis-moi. Et Catherine, marchant la première, passa du verger dans le potager. À l'extrémité du potager était une petite porte donnant sur la plaine de Noue. Catherine l'ouvrit sans hésitation, prit la clé, referma la porte à double tour derrière elle et Pitou, et jeta la clé dans un puits adossé à la muraille. Puis, d'un pas ferme, à travers terres, elle s'éloigna appuyée au bras de Pitou, et tous deux disparurent bientôt dans la vallée qui s'étend du village de Pisseleu à la ferme de Noue. Nul ne les vit partir, et Dieu seul sut où Catherine trouva le refuge que lui avait promis Pitou. LX Où L'Orage A Passé. Il en est des orages humains comme des ouragans célestes; le ciel se couvre, l'éclair luit, le tonnerre gronde, la terre semble vacillante sur son axe; il y a un moment de paroxysme terrible où l'on croit à l'anéantissement des hommes et des choses, où chacun tremble, frémit, lève les mains au Seigneur comme vers la seule bonté, comme vers l'unique miséricorde. Puis, peu à peu le calme se fait, la nuit se dissipe, le jour revient, le soleil renaît, les fleurs se rouvrent, les arbres se redressent, les hommes vont à leurs affaires, à leurs plaisirs, à leurs amours; la vie rit et chante sur le bord des chemins et au seuil des portes, et on ne s'inquiète pas du désert partiel qui s'est fait là ou le tonnerre est tombé. Il en fut de même pour la ferme: toute la nuit, il y eut sans doute un orage terrible dans le coeur de cet homme qui avait résolu et mis à exécution son projet de vengeance. Quand il s'aperçut de la fuite de sa fille, quand il chercha en vain dans l'ombre la trace de ses pas, lorsqu'il l'appela d'abord avec la voix de la colère, puis avec celle de la supplication, puis avec celle du désespoir, et qu'à aucune de ces voix elle ne répondit, il se brisa certainement quelque chose de vital dans cette puissante organisation; mais, enfin, quand à cet orage de cris et de menaces, qui avait eu son éclair et sa foudre comme un orage céleste, eut succédé le silence de l'épuisement; quand les chiens, n'ayant plus de cause de trouble, eurent cessé de hurler; quand une pluie mêlée de grêle eut effacé une trace de sang qui, pareille à une ceinture à moitié dénouée, entourait tout un côté de la ferme; quand le temps, cet insensible et muet témoin de tout ce qui s'accomplit ici-bas, eut secoué dans l'air sur les ailes frissonnantes du bronze les dernières heures de la nuit, les choses reprirent leur cours habituel: la porte cochère cria sur ses gonds rouillés, les journaliers en sortirent, les uns pour aller à la semence, les autres pour aller à la herse, les autres pour aller à la charrue; puis Billot parut à son tour, croisant la plaine dans tous les sens; puis, enfin, le jour vint, le reste du village s'éveilla, et quelques-uns qui avaient moins bien dormi que les autres dirent d'un air moitié curieux et moitié insouciant: -Les chiens du père Billot ont rudement hurlé cette nuit, et l'on a entendu deux coups de fusil derrière la ferme... Ce fut tout. Ah! si, nous nous trompons. Lorsque le père Billot rentra, comme d'habitude, à neuf heures pour déjeuner, sa femme lui demanda: -Dis donc, notre homme, où est Catherine? Sais-tu?... -Catherine?... répondit le fermier avec un effort. L'air de la ferme lui était mauvais, et elle est partie pour aller en Sologne chez sa tante... -Ah!... fit la mère Billot. Et y restera-t-elle longtemps, chez sa tante? -Tant qu'elle n'ira pas mieux, répondit le fermier. La mère Billot poussa un soupir, et éloigna d'elle sa tasse de café au lait. Le fermier, de son côté, voulut faire un effort pour manger; mais, à la troisième bouchée, comme si la nourriture l'étouffait, il prit la bouteille de bourgogne par le goulot, la vida d'un trait; puis, d'une voix rauque: -On n'a pas dessellé mon cheval, j'espère?... demanda-t-il. -Non, monsieur Billot, répondit la voix timide d'un enfant qui venait, la main tendue, chercher son déjeuner tous les matins à la ferme. -Bien! Et le fermier, écartant brusquement le pauvre petit, monta sur son cheval et le poussa dans les champs, tandis que sa femme, en essuyant deux larmes, allait sous le manteau de la cheminée reprendre sa place habituelle. Et, moins cet oiseau chanteur, moins cette fleur riante qui, sous les traits d'une jeune fille, égaie et embaume les vieilles murailles, la ferme se retrouva aller dès le lendemain comme elle avait été la veille. De son côté, Pitou vit se lever le jour dans sa maison d'Haramont; et ceux qui entrèrent chez lui à six heures du matin le trouvèrent éclairé par une chandelle qui paraissait brûler depuis longtemps, si l'on devait en croire sa mèche élancée, et mettant au net, pour l'envoyer à Gilbert, avec toutes les pièces à l'appui, un compte de l'emploi qui avait été fait des vingt- cinq louis que le docteur avait donnés pour l'habillement et l'équipement de la garde nationale d'Haramont. Il est vrai qu'un bûcheron dit l'avoir vu, vers minuit, portant entre ses bras quelque chose de lourd et qui avait l'air d'une femme, et descendant les rampes qui conduisaient à l'ermitage du père Clouïs. Mais ce n'était guère probable, attendu que le père Lajeunesse prétendit l'avoir vu courant à toutes jambes, vers une heure du matin, sur la route de Boursonnes tandis que Maniquet, qui demeurait tout au bout du village du côté de Longpré, prétendit qu'à deux heures ou deux heures et demie, il l'avait vu passer devant sa porte et lui avait crié: « Bonsoir, Pitou! » politesse à laquelle Pitou aurait répondu en criant de son côté: « Bonsoir, Maniquet! » Il n'y avait donc point à douter que Maniquet n'eût vu Pitou à deux heures ou deux heures et demie. Mais, pour que le bûcheron eût vu Pitou aux environs de la pierre Clouïse, portant entre ses bras, et à minuit, quelque chose de lourd et ressemblant à une femme; pour que le père Lajeunesse eût vu Pitou courant à toutes jambes, vers une heure du matin, sur la route de Boursonnes; pour que Maniquet eût dit bonsoir à Pitou, passant devant sa porte à deux heures ou deux heures et demie du matin, il eût fallu que Pitou, que nous avons perdu de vue avec Catherine, vers dix heures et demie ou onze heures du soir, dans les ravins qui séparent le village de Pisseleu de la ferme de Noue, eût été de là à la pierre Clouïse, c'est-à-dire eût fait une lieue et demie à peu près; puis fût revenu de la pierre Clouïse à Boursonnes, c'est-à-dire eût fait deux autres lieues; puis fut revenu de Boursonnes à la pierre Clouïse, puis, enfin, fut allé de la pierre Clouïse chez lui, ce qui supposerait que, pour mettre Catherine en sûreté d'abord, pour aller prendre des nouvelles du vicomte ensuite, et, après, donner des nouvelles du vicomte à Catherine, il aurait fait, entre onze heures du soir et deux heures et demie du matin, quelque chose comme huit ou neuf lieues. Or, la supposition ne serait pas admissible même pour un de ces coureurs princiers auxquels les gens du peuple prétendaient autrefois qu'on avait enlevé la rate; mais ce tour de force n'eût, à tout prendre, que médiocrement étonné ceux qui avaient été une fois à même d'apprécier les facultés locomotives de Pitou. Néanmoins, comme Pitou ne dit à personne les secrets de cette nuit où il avait paru doué du don d'ubiquité, il en résulta qu'à part Désiré Maniquet, au bonsoir duquel il avait répondu, ni le bûcheron ni le père Lajeunesse n'eussent osé affirmer sous la foi du serment que c'était bien Pitou en personne, et non une ombre, un spectre, un fantôme ayant pris la ressemblance de Pitou, qu'ils avaient vu dans les fonds de la pierre Clouïse et sur la route de Boursonnes. Tant il y a qu'à six heures du matin, le lendemain, comme Billot montait à cheval pour visiter ses champs, Pitou était vu relevant, sans apparence de fatigue ni d'inquiétude, les comptes du tailleur Dulauroy, auxquels il adjoignait, comme pièces probantes, les reçus de ses trente- trois hommes. Il y avait encore une autre personne de notre connaissance qui avait assez mal dormi cette nuit-là. C'était le docteur Raynal. À une heure du matin, il avait été réveillé par le laquais du vicomte de Charny, qui tirait sa sonnette à toute volée. Il avait été ouvrir lui-même, comme c'était l'habitude quand retentissait la sonnette de nuit. Le laquais du vicomte le venait chercher pour un accident grave arrivé à son maître. Il tenait en main un second cheval tout sellé, afin que le docteur Raynal ne fût point retardé un seul instant. Le docteur s'habilla en un tour de main, enfourcha le cheval et partit au galop, précédé du laquais marchant devant lui comme un courrier. Quel était l'accident? Il le saurait en arrivant au château. Seulement il était invité à prendre ses instruments de chirurgie. L'accident était une blessure au flanc gauche et une égratignure à l'épaule droite, faites par deux balles qui paraissaient du même calibre, c'est-à-dire du calibre vingt-quatre. Mais de détails sur l'événement, le vicomte n'en voulut donner aucun. L'une des deux blessures, celle du flanc, était sérieuse, mais cependant ne présentait nul danger; la balle avait traversé les chairs sans attaquer d'organe important. Quant à l'autre blessure, ce n'était point la peine de s'en occuper. Le pansement fait, le jeune homme donna vingt-cinq louis au docteur pour qu'il gardât le silence. -Si vous voulez que je garde le silence, il faut me payer ma visite au prix ordinaire, répondit le brave docteur, c'est-à-dire une pistole. Et, prenant un louis, il rendit sur ce louis quatorze livres au vicomte, lequel insista inutilement pour lui faire accepter davantage. Il n'y eut pas moyen. Seulement, le docteur Raynal annonça qu'il croyait trois visites nécessaires, et qu'en conséquence il reviendrait le surlendemain et le surlendemain de ce surlendemain. À sa seconde visite, le docteur trouva son malade debout: à l'aide d'une ceinture qui maintenait l'appareil contre la blessure, il avait pu, dès le lendemain, monter à cheval, comme si rien ne lui fût arrivé; de sorte que tout le monde, excepté son laquais de confiance, ignorait l'accident. À la troisième visite, le docteur Raynal trouva son malade parti. Ce qui fait que, pour cette visite sans résultat, il ne voulut accepter qu'une demi- pistole. Le docteur Raynal était un de ces rares médecins qui sont dignes d'avoir dans leur salon la fameuse gravure représentant Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès. LXI La Grande Trahison De M. De Mirabeau. On se rappelle les dernières paroles de Mirabeau à la reine, au moment où, le quittant à Saint-Cloud, elle lui donna sa main à baiser: -Par ce baiser, madame, la monarchie est sauvée! Cette promesse, faite par Prométhée à Junon près d'être détrônée, il s'agissait de la réaliser. Mirabeau avait commencé la lutte, confiant dans sa force, ne songeant pas qu'après tant d'imprudences et trois complots avortés, on le conviait à une lutte impossible. Peut-être Mirabeau -et c'eût été plus prudent -eût-il combattu pendant quelque temps encore sous l'abri du masque; mais, le surlendemain du jour où il avait été reçu par la reine, en se rendant à l'Assemblée, il vit des groupes et entendit des cris. Il s'approcha de ces groupes, et s'informa de la cause de ces cris. On se passait de petites brochures. Puis, de temps en temps, une voix criait: -La Grande Trahison de M. de Mirabeau! la Grande Trahison de M. de Mirabeau! -Ah! ah! dit-il en tirant de sa poche une pièce de monnaie, il me semble que cela me regarde!... Mon ami, continua-t-il en s'adressant au colporteur qui distribuait la brochure, et qui en avait plusieurs milliers dans des paniers qu'un âne portait tranquillement là où il lui plaisait de transporter sa boutique, combien la Grande Trahison de M. de Mirabeau? Le colporteur regarda Mirabeau en face. -Monsieur le comte, dit-il, je la donne pour rien. Puis, plus bas, il ajouta: -Et la brochure est tirée à cent mille! Mirabeau s'éloigna pensif. Cette brochure qu'on donnait pour rien! Ce colporteur qui le connaissait... Mais sans doute la brochure était-elle une de ces publications stupides ou haineuses comme il en paraissait par milliers à cette époque. L'excès de la haine ou l'excès de l'ineptie lui ôtait tout son danger, lui enlevait toute sa valeur. Mirabeau jeta les yeux sur la première page, et pâlit. La première page contenait la nomenclature des dettes de Mirabeau, et, chose étrange! cette nomenclature était exacte. Deux cent huit mille francs! Au-dessous de cette nomenclature était la date du jour où cette somme avait été payée aux différents créanciers de Mirabeau par l'aumônier de la reine, M. de Fontanges. Puis venait le chiffre de la somme que la Cour lui payait par mois: -Six mille francs. Puis, enfin, le récit de son entrevue avec la reine. C'était à n'y rien comprendre; le pamphlétaire anonyme ne s'était pas trompé d'un chiffre, on pouvait presque dire qu'il ne s'était pas trompé d'un mot. Quel ennemi terrible, mystérieux, plein de secrets inouïs, le poursuivait ainsi, ou plutôt poursuivait en lui la monarchie? Ce colporteur qui lui avait parlé, qui l'avait reconnu, qui l'avait appelé monsieur le comte, il semblait à Mirabeau que sa figure ne lui était pas étrangère. Il revint sur ses pas. L'âne était toujours là avec ses paniers aux trois quarts vides; mais le premier colporteur avait disparu, un autre avait pris sa place. Celui-là était tout à fait inconnu à Mirabeau. Il n'en poursuivait pas sa distribution avec moins d'acharnement. Le hasard fit qu'au moment de cette distribution, le docteur Gilbert, qui assistait presque tous les jours aux débats de l'Assemblée, surtout lorsque ces débats avaient quelque importance, passa sur la place où stationnait le colporteur. Peut-être n'allait-il point, préoccupé et rêveur, s'arrêter à ce bruit et à ces groupes; mais, avec son audace habituelle, Mirabeau alla droit à lui, le prit par le bras, et le conduisit en face du distributeur de brochures. Celui-ci fit pour Gilbert ce qu'il faisait pour les autres, c'est-à-dire qu'il étendit le bras vers lui en disant: -Citoyen, la Grande Trahison de M. de Mirabeau! Mais, à la vue de Gilbert, sa langue et son bras s'arrêtèrent comme paralysés. Gilbert le regarda à son tour, laissa tomber avec dégoût la brochure, et s'éloigna en disant: -Vilain métier que celui que vous faites là, monsieur Beausire! Et, prenant le bras de Mirabeau, il continua sa route vers l'Assemblée, qui avait quitté l'archevêché pour le Manège. -Connaissez-vous donc cet homme? demanda Mirabeau à Gilbert. -Je le connais comme on connaît ces gens-là, dit Gilbert; c'est un ancien exempt, un joueur, un escroc; il s'est fait calomniateur, ne sachant plus que faire. -Ah! murmura Mirabeau en mettant la main sur la place où avait été son coeur, et où il n'y avait plus qu'un portefeuille contenant l'argent du château, s'il calomniait... Et, sombre, le grand orateur continua son chemin. -Comment, dit Gilbert, seriez-vous si peu philosophe que de vous laisser abattre pour une pareille attaque? -Moi? s'écria Mirabeau. Ah! docteur, vous ne me connaissez pas... Ah! ils disent que je suis vendu, quand ils devraient simplement dire que je suis payé! Eh bien! demain, j'achète un hôtel; demain, je prends voiture, chevaux, domestiques; demain, j'ai un cuisinier, et je tiens table ouverte. Abattu, moi? Et que m'importent la popularité d'hier et l'impopularité d'aujourd'hui? Est-ce que je n'ai pas l'avenir?... Non, docteur, ce qui m'abat, c'est une promesse donnée que je ne pourrai probablement pas tenir; ce sont les fautes, je dirai mieux, les trahisons de la Cour à mon égard. J'ai vu la reine, n'est-ce pas? Elle paraissait pleine de confiance en moi; un instant j'ai rêvé -rêve insensé avec une pareille femme -un instant j'ai rêvé, non pas d'être le ministre d'un roi, comme Richelieu, mais le ministre, disons mieux -et la politique du monde ne s'en fût pas plus mal trouvée -l'amant d'une reine, comme Mazarin. Eh bien! que faisait-elle? Le même jour, en me quittant, j'en ai la preuve, elle écrivait à son agent en Allemagne, à M. Flachslauden: « Dites à mon frère Léopold que je suis son conseil; que je me sers de M. de Mirabeau, mais qu'il n'y a rien de sérieux dans mes rapports avec lui. » -Vous êtes sûr? dit Gilbert. -Sûr, matériellement sûr... Ce n'est pas le tout: aujourd'hui, vous savez de quoi il va être question à l'Assemblée? -Je sais qu'il va être question de guerre, mais je suis mal renseigné sur la cause de cette guerre. -Oh! mon Dieu! dit Mirabeau, c'est bien simple: l'Europe entière scindée en deux parties, Autriche et Russie d'un côté, Angleterre et Prusse de l'autre, gravite vers une même haine, la haine de la Révolution. Pour la Russie et pour l'Autriche, la manifestation n'est pas difficile, c'est celle de leur opinion propre; mais, à la libérale Angleterre, à la philosophique Prusse, il faut du temps pour se décider, pour passer d'un pôle à l'autre, s'abjurer, se renier, avouer qu'elles sont -ce qu'elles sont en réalité -des ennemies de la liberté. L'Angleterre, pour sa part, a vu le Brabant tendre la main à la France; cela a hâté sa décision. Notre révolution, mon cher docteur, est vivace, contagieuse; c'est plus qu'une révolution nationale, c'est une révolution humaine. L'Irlandais Burke, un élève des jésuites de Saint- Omer, ennemi acharné de M. Pitt, vient de lancer contre la France un manifeste qui lui a été payé en bel et bon or, par M. Pitt. L'Angleterre ne fait pas la guerre à la France... non, elle n'ose pas encore; mais elle abandonne la Belgique à l'empereur Léopold, et elle va au bout du monde chercher querelle à notre alliée l'Espagne. Or, Louis XVI a fait savoir hier, à l'Assemblée qu'il armait quatorze vaisseaux. Là-dessus, grande discussion aujourd'hui à l'Assemblée. À qui appartient l'initiative de la guerre? voilà la question. Le roi a déjà perdu l'intérieur, le roi a déjà perdu la justice; s'il perd encore la guerre, que lui restera-t-il? D'un autre côté -abordons franchement ici, de vous à moi, mon cher docteur, le point qu'on n'ose pas aborder à la Chambre -d'un autre côté, le roi est suspect; la révolution ne s'est faite jusqu'à présent, et j'y ai plus contribué que personne, je m'en vante! la révolution ne s'est faite qu'en brisant l'épée dans la main du roi. De tous les pouvoirs, le plus dangereux à lui laisser entre les mains, c'est assurément la guerre. Eh bien! moi, fidèle à la promesse faite, je vais demander qu'on lui laisse ce pouvoir, je vais risquer ma popularité, ma vie peut-être, en soutenant cette demande; je vais faire adopter un décret qui rendra le roi victorieux, triomphant. Or, que fait le roi, à cette heure? Il fait chercher par le garde des Sceaux aux archives du Parlement ses vieilles formules de protestation contre les états généraux sans doute pour rédiger une protestation secrète contre l'Assemblée. Ah! voilà le malheur, mon cher Gilbert, on fait trop de choses secrètes, et pas assez de choses franches, publiques, à visage découvert, et voilà pourquoi je veux, moi, Mirabeau, entendez-vous? voilà pourquoi je veux qu'on sache que je suis au roi et à la reine, puisque j'y suis. Vous me disiez que cette infamie dirigée contre moi me troublait; non pas, docteur, elle me sert; il me faut, à moi, ce qu'il faut aux orages pour éclater: des nuages sombres et des vents contraires. Venez, venez, docteur, et vous allez voir une belle séance, je vous en réponds! Mirabeau ne mentait pas, et, dès son entrée au Manège, il eut à faire preuve de courage. Chacun lui criait au nez: « Trahison! » et l'un lui montrait une corde, l'autre un pistolet. Mirabeau haussa les épaules, et passa, comme Jean Bart, en écartant avec les coudes ceux qui se trouvaient sur son chemin. Les vociférations le suivirent jusque dans la salle, et semblèrent y éveiller des vociférations nouvelles. À peine parut-il, que cent voix s'écrièrent: -Ah! le voilà, le traître! l'orateur renégat! l'homme vendu! Barnave était à la tribune; il parlait contre Mirabeau. Mirabeau le regarda fixement. -Eh bien! oui, dit Barnave, c'est toi qu'on appelle traître, et c'est contre toi que je parle. -Alors, répondit Mirabeau, si c'est contre moi que tu parles, je puis aller faire un tour aux Tuileries; j'aurai le temps de revenir avant que tu aies fini. Et, effectivement, la tête haute, l'oeil menaçant, il sortit au milieu des huées, des imprécations, des menaces, gagna la terrasse des Feuillants, et descendit dans les Tuileries. Au tiers à peu près de la grande allée, une jeune femme tenant à la main une branche de verveine dont elle respirait le parfum réunissait un cercle autour d'elle. Une place était libre à sa gauche, Mirabeau prit une chaise, et vint s'asseoir à côté d'elle. La moitié de ceux qui l'entouraient se levèrent et partirent. Mirabeau les regarda s'éloigner en souriant. La jeune femme lui tendit la main. -Ah! baronne, dit-il, vous n'avez donc pas peur de gagner la peste? -Mon cher comte, répondit la jeune femme, on assure que vous penchez de notre côté, je vous tire à nous. Mirabeau sourit, et causa trois quarts d'heure avec la jeune femme, qui n'était autre qu'Anne- Louise-Germaine Necker, baronne de Staël. Puis au bout de trois quarts d'heure, tirant sa montre: -Ah! dit-il, baronne, je vous demande pardon! Barnave parlait contre moi; il y avait une heure qu'il parlait quand je suis sorti de l'Assemblée, il y a près de trois quarts d'heure que j'ai le bonheur de causer avec vous: il y a donc tantôt deux heures que mon accusateur parle; son discours doit tirer à sa fin, il faut que je lui réponde. -Allez, dit la baronne, répondez, et bon courage! -Donnez-moi cette branche de verveine, baronne, dit Mirabeau, elle me servira de talisman. -La verveine, prenez-y garde, mon cher comte, est l'arbre des libations funèbres! -Donnez toujours, il est bon d'être couronné comme un martyr quand on descend dans le cirque. -Le fait est, dit Mme de Staël, qu'il est difficile d'être plus bête que l'Assemblée nationale d'hier. -Ah! baronne, répondit Mirabeau, pourquoi dater? Et, prenant de ses mains la branche de verveine, qu'elle lui offrait sans doute en récompense de ce mot, Mirabeau salua galamment, monta les escaliers qui conduisaient à la terrasse des Feuillants, et regagna l'Assemblée. Barnave descendait de la tribune au milieu des acclamations de toute la salle, il venait de prononcer un de ces discours filandreux qui vont bien à tous les partis. À peine vit-on Mirabeau à la tribune, qu'un tonnerre de cris et d'imprécations éclata contre lui. Mais lui, levant sa main puissante, attendit, et, profitant d'un de ces intervalles de silence comme il y en a dans les orages et dans les émeutes: -Je savais bien, cria-t-il, qu'il n'y avait pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne! Telle est la majesté du génie, que ce mot imposa silence aux plus acharnés. Du moment que Mirabeau avait conquis le silence, c'était victoire à demi gagnée. Il demanda que l'initiative de la guerre fût donnée au roi; c'était demander trop, on refusa. Alors, la lutte s'établit sur les amendements; la charge principale avait été repoussée, il fallait reconquérir le terrain par des charges partielles: il remonta cinq fois à la tribune. Barnave avait parlé deux heures; pendant trois heures, à plusieurs reprises, Mirabeau parla; enfin, il obtint ceci: Que le roi avait le droit de faire les préparatifs, de diriger les forces comme il voulait, qu'il proposait la guerre à l'Assemblée, laquelle ne décidait rien qui ne fût sanctionné par le roi. Que n'eût-il pas obtenu, sans cette petite brochure distribuée gratis par ce colporteur inconnu d'abord, et ensuite par M. de Beausire, et qui, ainsi que nous l'avons dit, était intitulée: Grande Trahison de M. de Mirabeau? Au sortir de la séance, Mirabeau faillit être mis en pièces. En échange, Barnave fut porté en triomphe par le peuple. Pauvre Barnave, le jour n'est pas loin où tu entendras crier à ton tour: « Grande trahison de M. Barnave! » LXII L'Elixir De Vie. Mirabeau sortit de l'Assemblée, l'oeil fier et la tête haute. Tant qu'il se trouvait en face du danger, le rude athlète ne pensait qu'au danger et non à ses forces. Il en était de lui comme du maréchal de Saxe, à la bataille de Fontenoy; exténué, malade, toute la journée il resta à cheval plus ferme que le plus vaillant gendarme de son armée; mais, quand l'armée anglaise fut rompue, quand la dernière fumée du dernier coup de canon salua la fuite des Anglais, il se laissa glisser mourant sur ce champ de bataille qu'il venait de conquérir. Il en fut de même de Mirabeau. En rentrant chez lui, il se coucha à terre sur des coussins, au milieu des fleurs. Mirabeau avait deux passions, les femmes et les fleurs. Depuis le commencement de la session, d'ailleurs, sa santé s'altérait visiblement; quoique avec un tempérament vigoureux, il avait tant souffert, au physique et au moral, de ses persécutions et de ses emprisonnements, qu'il n'était jamais dans un état de santé parfaite. Tant que l'homme est jeune, tous les organes soumis à sa volonté, prêts à obéir au premier commandement que leur communique le cerveau, agissent en quelque sorte simultanément et sans opposition aucune au désir qui les meut. Mais, au fur et à mesure que l'homme avance en âge, chaque organe, comme un domestique qui obéit encore, mais qu'un long service a gâté, chaque organe fait, si l'on peut dire, ses observations, et ce n'est plus sans fatigue et sans lutte qu'on parvient à en avoir raison. Mirabeau en était à cet âge de la vie; pour que ses organes continuassent de le servir avec la promptitude à laquelle il était accoutumé, il lui fallait se fâcher, et la colère seule avait raison de ces serviteurs lassés et endoloris. Cette fois, il sentait en lui quelque chose de plus grave que d'habitude, et il ne résistait que faiblement à son laquais, qui parlait d'aller chercher un médecin, lorsque le docteur Gilbert sonna et fut introduit près de lui. Mirabeau tendit la main au docteur, et l'attira sur les coussins où il était couché, au milieu des feuilles et des fleurs. -Eh bien! mon cher comte, lui dit Gilbert, je n'ai pas voulu rentrer chez moi sans vous féliciter. Vous m'aviez promis une victoire, vous avez remporté mieux que cela, vous avez remporté un triomphe. -Oui, mais vous le voyez, c'est un triomphe, c'est une victoire dans le genre de celle de Pyrrhus; encore une victoire comme celle-là, docteur, et je suis perdu! Gilbert regarda Mirabeau. -En effet, dit-il, vous êtes malade. Mirabeau haussa les épaules. -C'est-à-dire qu'au métier que je fais, un autre que moi serait déjà mort cent fois, dit-il; j'ai deux secrétaires, ils sont tous les deux sur les dents. Pellinc surtout, qui est chargé de recopier les brouillons de mon infâme écriture, et duquel je ne puis me passer parce que lui seul peut me lire et me comprendre, Pellinc est au lit depuis trois jours. Docteur, indiquez-moi donc, je ne dirai pas quelque chose qui me fasse vivre, mais quelque chose qui me donne de la force tant que je vivrai. -Que voulez-vous! dit Gilbert, après avoir tâté le pouls du malade, il n'y a pas de conseils à donner à une organisation comme la vôtre. Conseillez donc le repos à un homme qui puise sa force surtout dans le mouvement, la tempérance à un génie qui grandit au milieu des excès! Que je vous dise d'enlever de votre chambre ces fleurs et ces plantes qui dégagent de l'oxygène le jour et du carbone la nuit: vous vous êtes fait une nécessité des fleurs, et vous souffrirez plus de leur absence que vous ne souffrez de leur présence. Que je vous dise de traiter les femmes comme les fleurs, et de les éloigner, la nuit surtout: vous me répondrez que vous aimez mieux mourir... Vivez donc, mon cher comte, avec les conditions de votre vie; seulement, ayez autour de vous des fleurs sans parfum, et, s'il est possible, des amours sans passion. -Oh! sous ce dernier rapport, mon cher docteur, dit Mirabeau, vous êtes admirablement servi. Les amours à passion m'ont trop mal réussi pour que je recommence; trois ans de prison, une condamnation à mort, et le suicide de la femme que j'aimais se tuant pour un autre que moi, m'ont guéri de ces sortes d'amours. Un instant, je vous l'ai dit, j'avais rêvé quelque chose de grand; j'avais rêvé l'alliance d'Élisabeth et de d'Essex, d'Anne d'Autriche et de Mazarin, de Catherine II et de Potemkine; mais c'était un rêve. Que voulez-vous! je ne l'ai pas revue, cette femme pour laquelle je lutte, et je ne la reverrai probablement jamais... Tenez, Gilbert, il n'y a pas de plus grand supplice que de sentir que l'on porte en soi des projets immenses, la prospérité d'un royaume, le triomphe de ses amis, l'anéantissement de ses ennemis, et que, par un mauvais vouloir du hasard, par un caprice de la fatalité, tout cela vous échappe. Oh! les folies de ma jeunesse, comme ils me les font expier, comme ils les expieront eux-mêmes! Mais, enfin, pourquoi se défient-ils de moi? À part deux ou trois occasions dans lesquelles ils m'ont poussé à bout, et où il a fallu que je frappasse, pour leur donner la mesure de mes coups, n'ai-je pas été complètement à eux, à eux depuis le commencement jusqu'à la fin? N'ai-je pas été pour le veto absolu quand M. Necker se contentait, lui, du veto suspensif? N'ai-je pas été contre cette nuit du 4 août, à laquelle je n'ai point pris part, et qui a dépouillé la noblesse de ses privilèges? N'ai-je pas protesté contre la Déclaration des droits de l'homme, non point que je pensasse à en rien retrancher, mais parce que je croyais que le jour de leur proclamation n'était pas encore venu? Aujourd'hui, aujourd'hui enfin, ne les ai-je pas servis au-delà de ce qu'ils pouvaient espérer? N'ai-je pas obtenu, aux dépens de mon honneur, de ma popularité, de ma vie, plus qu'un homme, fût-il ministre, fût-il prince, ne pouvait obtenir pour eux? Et quand je pense -réfléchissez bien à ce que je vais vous dire, grand philosophe, car la chute de la monarchie est peut-être dans ce fait -et quand je pense que, moi qui dois regarder comme une grande faveur, si grande qu'elle ne m'a été accordée qu'une seule fois, de voir la reine; quand je pense que, si mon père n'était pas mort la veille de la prise de la Bastille; que, si la décence ne m'eût point empêché de me montrer le surlendemain de cette mort, le jour où La Fayette a été nommé général de la garde nationale, et Bailly maire de Paris, c'était moi qui étais nommé maire à la place de Bailly! oh! alors les choses changeaient, le roi se trouvait immédiatement dans la nécessité d'entrer en rapport avec moi; je lui inspirais d'autres idées que celles qu'il a sur la direction à donner à une ville qui renferme la Révolution dans son sein; je conquérais sa confiance; je l'amenais, avant que le mal fût aussi profondément invétéré, à des mesures décisives de conservation; au lieu que, simple député, homme suspect, jalousé, craint, haï, on m'a écarté du roi, calomnié près de la reine! Croyez-vous une chose, docteur? en m'apercevant à Saint-Cloud, elle a pâli. Eh! c'est tout simple, ne lui a-t-on pas fait accroire que c'est moi qui ai fait les 5 et 6 octobre? Eh bien! pendant cette année, j'aurais fait tout ce que l'on m'a empêché de faire, tandis qu'aujourd'hui, ah! aujourd'hui, pour la santé de la monarchie comme pour la mienne, j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard. Et Mirabeau, avec une profonde impression de douleur répandue sur toute la physionomie, saisit à pleine main la chair de sa poitrine au-dessus de son estomac. -Vous souffrez, comte? demanda Gilbert. -Comme un damné! Il y a des jours où, ma parole d'honneur, ce qu'on fait pour mon moral avec la calomnie, je crois qu'on le fait au physique avec l'arsenic... Croyez-vous au poison des Borgia, à l'aqua tofana de Pérouse, et à la poudre de succession de la Voisin, docteur? demanda en souriant Mirabeau. -Non; mais je crois à cette lame ardente qui brûle le fourreau, à cette lampe dont la flamme dilatée fait éclater le verre. Gilbert tira de sa poche un petit flacon de cristal, contenant deux fois plein un dé à coudre d'une liqueur verdâtre. -Tenez, comte, lui dit-il, nous allons faire un essai. -Lequel? dit Mirabeau regardant le flacon avec curiosité. -Un de mes amis que je voudrais voir le vôtre et qui est fort instruit dans toutes les sciences naturelles et même, à ce qu'il prétend, dans les sciences occultes, m'a donné la recette de ce breuvage comme un antidote souverain, comme une panacée universelle, presque comme un élixir de vie. Souvent, quand j'ai été pris de ces sombres pensées qui conduisent nos voisins d'Angleterre à la mélancolie, au spleen, et même à la mort, j'ai bu quelques gouttes de cette liqueur, et, je dois le dire, toujours l'effet en a été salutaire et prompt. Voulez-vous y goûter à votre tour? -De votre main, cher docteur, je recevrais tout, même la ciguë, à plus forte raison l'élixir de vie. Y a-t-il une préparation, ou cela doit-il se boire pur? -Non, car cette liqueur possède en réalité une grande puissance. Dites à votre laquais de vous apporter quelques gouttes d'eau-de-vie ou d'esprit-de-vin dans une cuiller. -Diable! de l'esprit-de-vin ou de l'eau-de-vie pour adoucir votre boisson! Mais c'est donc du feu liquide. Je ne savais pas qu'un homme en eût bu depuis que Prométhée en avait versé à l'aïeul du genre humain; seulement, je vous préviens que je doute que mon domestique trouve dans toute la maison six gouttes d'eau-de-vie; je ne suis pas comme Pitt, et ce n'est point là que je vais chercher mon éloquence. Le laquais revint, cependant, quelques secondes après, avec une cuiller contenant les cinq ou six gouttes d'eau-de-vie demandées. Gilbert ajouta à cette eau-de-vie une quantité égale de la liqueur que renfermait le flacon; à l'instant même les deux liqueurs combinées prirent la couleur de l'absinthe, et Mirabeau, saisissant la cuiller, avala ce qu'elle contenait. -Morbleu! docteur, dit-il à Gilbert, vous avez bien fait de me prévenir que votre drogue était vigoureuse; il me semble littéralement avoir avalé un éclair. Gilbert sourit et parut attendre avec confiance. Mirabeau demeura un instant comme consumé par ces quelques gouttes de flamme, la tête abaissée sur sa poitrine, la main appuyée sur son estomac: mais, tout à coup, relevant la tête: -Ah! docteur, dit-il, c'est vraiment l'élixir de vie que vous m'avez fait boire là. Puis, se levant, la respiration bruyante, le front haut, et les bras étendus: -Croule maintenant la monarchie, dit-il, je me sens de force à la soutenir. Gilbert sourit. -Vous vous sentez donc mieux? demanda-t- il. -Docteur, dit Mirabeau, enseignez-moi ou se vend ce breuvage, et, dussé-je payer chaque goutte d'un diamant égal en grosseur, dussé-je renoncer à tout autre luxe pour ce luxe de force et de vie, je vous réponds que, moi aussi, j'aurai cette flamme liquide, et qu'alors, je me regarderai comme invincible. -Comte, dit Gilbert, faites-moi la promesse de ne prendre de ce breuvage que deux fois la semaine, de ne vous adresser qu'à moi pour renouveler votre provision, et ce flacon est à vous. -Donnez, dit Mirabeau, et je vous promets tout ce que vous voudrez. -Voilà, dit Gilbert, mais, maintenant, ce n'est pas le tout; vous allez avoir chevaux et voiture, m'avez-vous dit? -Oui. -Eh bien! vivez à la campagne; ces fleurs, qui vicient l'air de votre chambre, épurent l'air d'un jardin; la course que vous ferez tous les jours pour venir à Paris et pour retourner à la campagne vous sera une course salutaire; choisissez, s'il est possible, une résidence située sur une hauteur, dans un bois ou près d'une rivière, Bellevue, Saint-Germain ou Argenteuil. -Argenteuil! reprit Mirabeau; justement, j'ai envoyé mon domestique y chercher une maison de campagne. Teisch, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez trouvé là-bas quelque chose qui me convenait? -Oui, monsieur le comte, répondit le domestique, qui avait assisté à la cure que venait d'opérer Gilbert; oui, une maison charmante dont m'avait parlé un nommé Fritz, mon compatriote; il l'avait habitée, à ce qu'il paraît, avec son maître, qui est un banquier étranger. Elle est vacante, et M. le comte peut la prendre quand il voudra. -Où est située cette maison? -Hors d'Argenteuil; on l'appelle le château du Marais. -Oh! je connais cela, dit Mirabeau; très bien, Teisch. Quand mon père me chassait de chez lui, avec sa malédiction et quelques coups de canne... Vous savez, docteur, que mon père habitait Argenteuil? -Oui. -Eh bien! dis-je, quand il me chassait de chez lui, il m'est arrivé souvent d'aller me promener à l'extérieur des murs de cette belle habitation, et de me dire, comme Horace, je crois, pardon si la citation est fausse: O rus, quando te aspiciam? -Alors, mon cher comte, le moment est venu de réaliser votre rêve. Partez, visitez le château du Marais, transportez-y votre domicile... le plus tôt sera le mieux. Mirabeau réfléchit un instant, et, se tournant vers Gilbert: -Voyons, dit-il, cher docteur, il est de votre devoir de veiller sur le malade que vous venez de ressusciter; il n'est que cinq heures du soir; nous sommes dans les longs jours de l'année; il fait beau; montons en voiture, et allons à Argenteuil. -Soit, dit Gilbert, allons à Argenteuil. Quand on a entrepris la cure d'une santé aussi précieuse que la votre, mon cher comte, il faut tout étudier... Allons étudier votre future maison de campagne! LXIII Au-Dessous De Quatre Degrés Il N'Y A Plus De Parents. Mirabeau n'avait point encore de maison montée, et, par conséquent, point de voiture à lui. Le domestique alla chercher une voiture de place. À cette époque, c'était presque un voyage que d'aller à Argenteuil, où l'on va aujourd'hui en onze minutes, et où, dans dix ans peut-être, on ira en onze secondes. Pourquoi Mirabeau avait-il choisi Argenteuil? C'est que les souvenirs de sa vie, comme il venait de le dire au docteur, se rattachaient à cette petite ville, et que l'homme éprouve un si grand besoin de doubler cette courte période d'existence qui lui a été donnée, qu'il s'accroche tant qu'il peut au passé pour être moins rapidement entraîné vers l'avenir. C'était à Argenteuil que son père, le marquis de Mirabeau, était mort, le 11 juillet 1789, comme devait mourir un vrai gentilhomme qui ne voulait pas assister à la prise de la Bastille. Aussi, au bout du pont d'Argenteuil, Mirabeau fit-il arrêter la voiture. -Sommes-nous arrivés? demanda le docteur. -Oui et non. Nous ne sommes point encore arrivés au château du Marais, qui est situé à un quart de lieue au-delà d'Argenteuil. Mais ce que nous faisons aujourd'hui, cher docteur, j'ai oublié de vous le dire, ce n'est point une simple visite; c'est un pèlerinage, et un pèlerinage en trois stations. -Un pèlerinage! dit Gilbert en souriant, et à quel saint? -À saint Riqueti, mon cher docteur; c'est un saint que vous ne connaissez pas; un saint que les hommes ont canonisé. À la vérité, je doute fort que le bon Dieu, en supposant qu'il s'occupe de toutes les niaiseries de ce pauvre monde, ait ratifié la canonisation; mais il n'en est pas moins certain que c'est ici qu'est trépassé Riqueti, marquis de Mirabeau, Ami des hommes, mis à mort comme un martyr par les débordements et les débauches de son indigne fils Honoré- Gabriel-Victor Riqueti, comte de Mirabeau. -Ah! c'est vrai, fit le docteur, c'est à Argenteuil qu'est mort votre père. Pardonnez-moi d'avoir oublié cela, mon cher comte. Mon excuse est dans ceci: j'arrivais d'Amérique, quand j'ai été arrêté sur la route du Havre à Paris dans les premiers jours de juillet, et je me trouvais à la Bastille lors de cette mort. J'en suis sorti le 14 juillet avec les sept autres prisonniers qu'elle renfermait, et, si grand que fût cet événement privé, il s'est, sinon de fait, du moins de détail, perdu dans les immenses événements qu'a vus éclore le même mois... Et où demeurait votre père? Au moment même où Gilbert faisait cette question, Mirabeau s'arrêtait devant la grille d'une maison située sur le quai, en face de la rivière, dont elle était séparée par une pelouse de trois cents pas environ et par un rideau d'arbres. En voyant s'arrêter un homme devant cette grille, un énorme chien de la race des Pyrénées s'élança en grondant, passa sa tête à travers les barreaux de la grille et essaya d'attraper quelque lopin de la chair de Mirabeau ou quelque lambeau de ses habits. -Pardieu! docteur, dit-il en reculant pour échapper aux dents blanches et menaçantes du molosse, rien n'est changé, et l'on me reçoit ici comme du vivant de mon père. Cependant, un jeune homme parut sur le perron, fit taire le chien, le rappela à lui et s'avança vers les deux étrangers. -Pardon, messieurs, dit-il, les maîtres ne sont pour rien dans la réception que vous fait le chien; beaucoup de promeneurs s'arrêtent devant cette maison, qui a été habitée par M. le marquis de Mirabeau, et, comme le pauvre Cartouche ne peut comprendre l'intérêt historique qui s'attache à la demeure de ses humbles maîtres, il gronde éternellement. » À ta niche, Cartouche! Le jeune homme fit un geste de menace, et le chien alla, tout grondant encore, se cacher dans sa niche, par l'ouverture de laquelle passèrent ses deux pattes de devant, sur lesquelles il allongea son museau aux dents aiguës, à la langue sanglante, aux yeux de feu. Pendant ce temps, Mirabeau et Gilbert échangeaient un regard. -Messieurs, continua le jeune homme, il n'y a plus, maintenant, derrière cette grille qu'un hôte prêt à l'ouvrir et à vous recevoir, si la curiosité ne se bornait pas chez vous à regarder l'extérieur. Gilbert poussa Mirabeau du coude en signe qu'il visiterait volontiers l'intérieur de la maison. Mirabeau le comprit; d'ailleurs, son désir s'accordait avec celui de Gilbert. -Monsieur, dit-il, vous avez lu au fond de notre pensée. Nous savions que cette maison avait été habitée par l'Ami des hommes, et nous étions curieux de la visiter. -Et votre curiosité redoublera, messieurs, dit le jeune homme, quand vous saurez que deux ou trois fois, pendant le séjour qu'y fit le père, elle fut honorée de la visite de son illustre fils, qui, s'il faut en croire la tradition, ne fut pas toujours reçu comme il méritait de l'être, et comme nous l'y recevrions, s'il lui prenait l'envie qui vous prend, messieurs, et à laquelle je m'empresse de souscrire. Et, en s'inclinant, le jeune homme ouvrit la porte aux deux visiteurs, repoussa la grille et marcha devant eux. Mais Cartouche ne parut pas disposé à les laisser jouir ainsi de l'hospitalité qui leur était offerte; il s'élança de nouveau hors de sa niche avec d'horribles aboiements. Le jeune homme se jeta entre le chien et celui de ses hôtes contre lequel l'animal paraissait plus particulièrement acharné. Mais Mirabeau écarta le jeune homme de la main. -Monsieur, dit-il, les chiens et les hommes ont fort aboyé contre moi: les hommes m'ont mordu quelquefois, les chiens jamais. D'ailleurs, on prétend que le regard humain est tout-puissant sur les animaux; laissez-m'en, je vous prie, faire l'expérience. -Monsieur, dit vivement le jeune homme, Cartouche est méchant, je vous en préviens. -Laissez, laissez, monsieur, répondit Mirabeau, j'ai affaire tous les jours à de plus méchantes bêtes que lui, et, aujourd'hui encore, j'ai eu raison de toute une meute. -Oui, mais à cette meute-là, dit Gilbert, vous pouvez parler, et personne ne nie la puissance de votre parole. -Docteur, je croyais que vous étiez un adepte du magnétisme? -Sans doute. Eh bien? -Eh bien! vous devez, en ce cas, reconnaître la puissance du regard. Laissez-moi magnétiser Cartouche. Mirabeau parlait là cette langue hasardeuse et bien comprise des organisations supérieures. -Faites, dit Gilbert. -Oh! monsieur, répéta le jeune homme, ne vous exposez point. -Par grâce! dit Mirabeau. Le jeune homme s'inclina en signe de consentement, et s'écarta à gauche tandis que Gilbert s'écartait à droite, comme font les témoins d'un duel, quand l'adversaire va tirer sur leur filleul. D'ailleurs, le jeune homme, monté sur les deux ou trois marches du perron, s'apprêtait à arrêter Cartouche, si la parole ou le regard de l'inconnu étaient insuffisants. Le chien tourna la tête à droite et à gauche, comme pour examiner si celui à qui il paraissait avoir voué une haine implacable était bien isolé de tout secours. Puis, le voyant seul et sans armes, il rampa lentement hors de sa niche, plus serpent que quadrupède, et tout à coup il s'élança, et, du premier bond, franchit le tiers de la distance qui le séparait de son antagoniste. Alors Mirabeau croisa les bras, et, avec cette puissance de regard qui faisait de lui le Jupiter tonnant de la tribune, il fixa ses yeux sur l'animal. En même temps, tout ce que ce corps si vigoureux pouvait contenir d'électricité sembla remonter à son front. Ses cheveux se hérissèrent comme fait la crinière d'un lion, et si, au lieu d'être à cette heure de la journée où le soleil décline déjà, mais éclaire encore, on eût été aux premières heures de la nuit, sans doute de chacun de ses cheveux on eût vu jaillir une étincelle. Le chien s'arrêta court et le regarda. Mirabeau se baissa, prit une poignée de sable, et la lui jeta à la face. Le chien rugit et fit un autre bond qui le rapprocha de trois ou quatre pas de son adversaire; mais, alors, ce fut celui-ci qui marcha sur le chien. L'animal resta un instant immobile, comme le chien de granit du chasseur Céphale; puis, inquiété par la marche progressive de Mirabeau, il parut hésiter entre la colère et la crainte, menaça des dents et des yeux, mais en pliant sur ses pattes de derrière. Enfin, Mirabeau leva le bras avec ce geste dominateur qui lui avait si souvent réussi à la tribune, quand il jetait à ses ennemis le sarcasme, l'injure ou l'ironie, et le chien, vaincu, tremblant de tous ses membres, recula, regardant derrière lui si la retraite lui était ouverte, et, tournant sur lui-même, il rentra précipitamment dans sa niche. Mirabeau redressa la tête, fier et joyeux comme un vainqueur des Jeux isthmiques. -Ah! docteur, dit-il, M. Mirabeau le père avait bien raison de dire que les chiens étaient des candidats à l'humanité. Vous voyez celui-ci insolent, lâche, et vous l'allez voir servile comme un homme. Et, en même temps, il laissa pendre sa main le long de sa cuisse, et, avec le ton du commandement: -Ici, Cartouche, dit-il, ici! Le chien hésita; mais, sur un geste d'impatience, il sortit pour la seconde fois la tête de sa niche, rampa de nouveau les yeux fixés sur les yeux de Mirabeau, franchit ainsi tout l'intervalle qui le séparait de son vainqueur, et, arrivé à ses pieds, leva lentement et timidement la tête, et, du bout de sa langue haletante, toucha le bout de ses doigts. -C'est bien, dit Mirabeau, à ta niche! Il fit un geste, et le chien alla se coucher. Puis, se retournant vers Gilbert tandis que le jeune homme était resté sur le perron, frissonnant de crainte et muet d'étonnement: -Savez-vous, mon cher docteur, dit-il, à quoi je pensais en faisant la folie dont vous venez d'être témoin? -Non, mais dites, car vous ne l'avez pas faite par simple bravade, n'est-ce pas? -Je pensais à la fameuse nuit du 5 au 6 octobre. Docteur, docteur, je donnerais la moitié des jours qui me restent à vivre pour que le roi Louis XVI eût vu ce chien s'élancer sur moi, rentrer dans sa niche et venir me lécher la main. Puis, au jeune homme: -Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monsieur, d'avoir humilié Cartouche? Allons voir la maison de l'Ami des hommes, puisque vous voulez bien nous la montrer. Le jeune homme s'effaça pour laisser passer Mirabeau, qui, au reste, semblait n'avoir pas besoin de guide et connaître la maison aussi bien que qui que ce fût. Sans s'arrêter au rez-de-chaussée, il monta vivement l'escalier, garni d'une rampe de fer assez artistement travaillé, en disant: -Par ici, docteur, par ici. En effet, avec cet entraînement qui lui était ordinaire, avec cette habitude de domination qui était dans son tempérament, de spectateur Mirabeau venait de se faire acteur; de simple visiteur, maître de la maison. Gilbert le suivit. Pendant ce temps, le jeune homme appelait son père, homme de cinquante à cinquante-cinq ans, et ses deux soeurs, jeunes filles de quinze à dix-huit, pour leur dire quel hôte étrange il venait de recevoir. Tandis qu'il leur racontait l'histoire de la soumission de Cartouche, Mirabeau montrait à Gilbert le cabinet de travail, la chambre à coucher et le salon du marquis de Mirabeau, et, comme chaque pièce visitée éveillait en lui un souvenir, Mirabeau racontait anecdote sur anecdote avec ce charme et cet entrain qui lui étaient particuliers. Le propriétaire et sa famille écoutaient ce cicérone qui leur faisait l'histoire de leur propre maison, ouvrant, pour voir et pour entendre, de grands yeux et de grandes oreilles. L'appartement du haut visité, et comme sept heures sonnaient à l'église d'Argenteuil, Mirabeau craignit sans doute de manquer de temps pour ce qui lui restait à faire, et pressa Gilbert de descendre, lui donnant l'exemple en enjambant rapidement les quatre premières marches. -Monsieur, dit alors le propriétaire de la maison, vous qui savez tant d'histoires sur le marquis de Mirabeau et son illustre fils, il me semble que vous auriez, si vous le vouliez bien, à raconter, sur ces quatre premières marches, une histoire qui ne serait pas la moins curieuse de vos histoires. Mirabeau s'arrêta et sourit. -En effet, dit-il; mais, celle-là, je comptais la passer sous silence. -Et pourquoi cela, comte? demanda le docteur. -Ma foi, vous allez en juger. En sortant du donjon de Vincennes, où il était resté dix-huit mois, Mirabeau, qui avait le double de l'âge de l'enfant prodigue, et qui ne s'apercevait pas le moins du monde que l'on s'apprêtât à tuer le veau gras en réjouissance de son retour, eut l'idée de venir réclamer sa légitime. Il y avait deux motifs pour que Mirabeau fût mal reçu dans la maison paternelle: d'abord, il sortait de Vincennes malgré le marquis; ensuite, il entrait dans la maison pour demander de l'argent. Il en résulta que le marquis, occupé à mettre la dernière main à une oeuvre philanthropique, se leva en apercevant son fils, saisit sa canne aux premières paroles qu'il prononça, et s'élança sur lui dès qu'il eut entendu le mot argent. Le comte connaissait son père, et, cependant, il espérait que ses trente-sept ans le sauveraient de la correction dont il était menacé. Le comte reconnut son erreur en sentant les coups de canne pleuvoir sur ses épaules. -Comment! les coups de canne? dit Gilbert. -Oui, de vrais, de bons coups de canne, non pas comme ceux qu'on donne et qu'on reçoit à la Comédie-Française dans les pièces de Molière, mais des coups de canne réels, à fendre la tête et à casser les bras. -Et que fit le comte de Mirabeau? demanda Gilbert. -Parbleu! il fit ce que fit Horace à son premier combat, il prit la fuite. Malheureusement, il n'avait point, comme Horace, un bouclier; car, au lieu de le jeter, ainsi que fit le chantre de Lydie, il s'en fût servi pour parer les coups; mais, n'en ayant pas, il dégringola les quatre premières marches de cet escalier à peu près comme je viens de le faire, plus vite encore peut- être. Arrivé là, il se retourna et, levant la canne à son tour: « Halte-là, monsieur, dit-il à son père, au-dessous de quatre degrés, il n'y a plus de parents! » C'était un calembour assez mauvais, mais qui, cependant, arrêta le bonhomme mieux que n'eût fait la meilleure raison. « Ah! dit-il, quel malheur que le bailli soit mort, je lui aurais écrit celle-là. » Mirabeau, continua le narrateur, était trop bon stratégiste pour ne pas profiter de l'occasion qui lui était offerte de faire retraite. Il descendit le reste des degrés presque aussi rapidement qu'il avait descendu les premières marches, et, à sa grande douleur, il n'est jamais rentré dans la maison. C'est un grand coquin, n'est-ce pas docteur, que ce comte de Mirabeau? -Oh! monsieur, dit le jeune homme s'approchant de Mirabeau les mains jointes, et comme s'il demandait pardon à son hôte d'être d'un avis si opposé au sien, dites un bien grand homme! Mirabeau regarda le jeune homme en face. -Ah! ah! fit-il, il y a donc des gens qui pensent cela du comte de Mirabeau? -Oui, monsieur, dit le jeune homme, et, au risque de vous déplaire, moi tout le premier. -Oh! reprit Mirabeau en riant, il ne faut pas dire cela tout haut dans cette maison, jeune homme, ou les murs s'écrouleront sur votre tête. Puis, saluant respectueusement le vieillard et courtoisement les deux jeunes filles, il traversa le jardin en envoyant de la main un signe d'amitié à Cartouche, qui le lui rendit par une espèce de grognement où un reste de révolte se mêlait à la soumission. Gilbert suivit Mirabeau, qui ordonna au cocher d'entrer dans la ville, et de s'arrêter devant l'église. Seulement, à l'angle de la première rue, il fit faire halte à la voiture, et, tirant une carte de sa poche: -Teisch, dit-il à son domestique, remettez de ma part cette carte au jeune homme qui n'est pas de mon avis sur M. de Mirabeau. Puis, avec un soupir: -Ah! docteur, dit-il, en voilà un qui n'a pas encore lu La Grande Trahison de M. de Mirabeau! Teisch revint. Il était suivi du jeune homme. -Oh! monsieur le comte, dit celui-ci avec un accent d'admiration auquel il n'y avait pas à se tromper, accordez-moi ce que vous avez accordé à Cartouche, l'honneur de baiser votre main. Mirabeau ouvrit ses deux bras et serra le jeune homme sur sa poitrine. -Monsieur le comte, dit celui-ci, je me nomme Mornais; si jamais vous avez besoin de quelqu'un qui meure pour vous, souvenez-vous de moi. Les larmes vinrent aux yeux de Mirabeau. -Docteur! dit-il, voilà les hommes qui nous succéderont. Je crois qu'ils valent mieux que nous, parole d'honneur! LXIV Une Femme Qui Ressemble A La Reine. La voiture s'arrêta à la porte de l'église d'Argenteuil. -Je vous ai dit que je n'étais jamais revenu à Argenteuil depuis le jour où mon père m'avait chassé de chez lui à coups de canne; je me trompais: j'y suis revenu le jour où j'ai conduit son corps dans cette église. Et Mirabeau descendit de voiture, prit son chapeau à la main, et, la tête nue, d'un pas lent et solennel, entra dans l'église. Il y avait chez cet homme étrange tant de sentiments opposés, qu'il avait parfois des velléités de religion à l'époque où tous étaient philosophes, et où quelques-uns poussaient la philosophie jusqu'à l'athéisme. Gilbert le suivit à quelques pas. Il vit Mirabeau traverser toute l'église, et, tout près de l'autel de la Vierge, alla s'adosser à une colonne massive dont le chapiteau roman semblait porter écrite la date du XIIe siècle. Sa tête s'inclina, ses yeux se fixèrent sur une dalle noire formant le centre de la chapelle. Le docteur chercha à se rendre compte de ce qui absorbait ainsi la pensée de Mirabeau: ses yeux suivirent la direction des siens, et s'arrêtèrent sur l'inscription que voici: Ici repose Françoise de Castellane, marquise de Mirabeau, Modèle de piété et de vertus; heureuse épouse, mère heureuse. Née en Dauphiné en 1685; morte à Paris en 1769. Déposée à Saint-Sulpice, puis transportée ici pour être réunie sous la même tombe avec son digne fils, Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau, surnommé l'Ami des hommes; Né à Pertuis, en Provence, le 4 octobre 1715; mort à Argenteuil, le 11 juillet 1789. Priez Dieu pour leurs âmes. La religion de la mort est si puissante, que le docteur Gilbert plia un instant la tête et chercha dans sa mémoire s'il ne lui restait pas une prière quelconque pour obéir à l'invitation qu'adressait à tout chrétien la pierre sépulcrale qu'il avait devant les yeux. Mais, si jamais Gilbert avait, dans son enfance, ce qui est chose douteuse, su parler la langue de l'humilité et de la foi, le doute, cette gangrène du dernier siècle, était venu effacer jusqu'à la dernière ligne de ce livre vivant, et la philosophie avait inscrit à leur place ses sophismes et ses paradoxes. Se trouvant le coeur sec et la bouche muette, il releva les yeux et vit deux larmes rouler sur cette face puissante de Mirabeau, labourée par les passions comme l'est le sol d'un volcan par la lave. Ces deux larmes de Mirabeau émurent étrangement Gilbert, il alla à lui et lui serra la main. Mirabeau comprit. Des larmes versées en souvenir de ce père qui avait emprisonné, torturé, martyrisé Mirabeau, eussent été des larmes incompréhensibles ou banales. Il s'empressa donc d'exposer à Gilbert la véritable cause de cette sensibilité. -C'était une digne femme, dit-il, que cette Françoise de Castellane, mère de mon père. Quand tout le monde me trouvait hideux, elle seule se contentait de me trouver laid; quand tout le monde me haïssait, elle m'aimait presque! Mais, ce qu'elle aimait par-dessus toute chose, c'était son fils. Aussi vous le voyez, mon cher Gilbert, je les ai réunis. Moi, à qui me réunira-t- on? quels os dormiront près des miens?... Je n'ai pas même un chien qui m'aime! Et il rit douloureusement. -Monsieur, dit une voix empreinte de cet accent rêche et plein de reproche qui n'appartient qu'aux dévots, on ne rit pas dans une église! Mirabeau tourna son visage ruisselant de larmes du côté d'où venait la voix et aperçut un prêtre. -Monsieur, répondit-il avec douceur, êtes- vous le prêtre desservant cette chapelle? -Oui... Que lui voulez-vous? -Avez-vous beaucoup de pauvres dans votre paroisse? -Plus que de gens disposés à leur faire l'aumône... -Vous connaissez quelques coeurs charitables, cependant, quelques esprits philanthropiques?... Le prêtre se mit à rire. -Monsieur, observa Mirabeau, je croyais que vous m'aviez fait l'honneur de me dire qu'on ne riait point dans les églises. -Monsieur! dit le prêtre blessé, auriez-vous la prétention de me donner une leçon?... -Non, monsieur, mais celle de vous prouver que les gens qui croient qu'il est de leur devoir de venir au secours de leurs frères ne sont point aussi rares que vous le pensez. Ainsi, monsieur, je vais, selon toute probabilité, habiter le château du Marais. Eh bien! tout ouvrier manquant d'ouvrage y trouvera du travail et un bon salaire; tout vieillard ayant faim y trouvera du pain; tout homme malade, quels que soient son opinion politique et ses principes religieux, y trouvera du secours; et, à partir d'aujourd'hui, monsieur le curé, je vous offre, dans ce but, un crédit de mille francs par mois. Et, déchirant une feuille de ses tablettes, il écrivit sur cette feuille au crayon: Bon pour la somme de douze mille francs, dont M. le curé d'Argenteuil pourra disposer sur moi, à raison de mille francs par mois, qui seront employés par lui en bonnes oeuvres, à partir du jour de mon installation au château du Marais. Fait en l'église d'Argenteuil, et signé sur l'autel de la Vierge. Mirabeau aîné. En effet, Mirabeau avait écrit cette lettre de change et l'avait signée sur l'autel de la Vierge. La lettre de change écrite et signée, il la remit au curé, stupéfait avant d'avoir lu la signature, plus stupéfait encore après l'avoir lue. Puis il sortit de l'église en faisant au docteur Gilbert signe de le suivre. On remonta en voiture. Si peu que Mirabeau fût resté à Argenteuil, il y laissait derrière lui, sur son passage, deux souvenirs qui devaient aller grandissant dans la postérité. Le propre de certaines organisations, c'est de faire jaillir un événement de tout endroit où elles posent le pied. C'est Cadmus semant des soldats sur le sol de Thèbes. C'est Hercule éparpillant ses douze travaux sur la face du monde. Aujourd'hui encore -et, cependant, Mirabeau est mort depuis soixante ans -aujourd'hui encore, faites à Argenteuil, au même lieu où les fit Mirabeau, les deux stations que nous avons indiquées, et, à moins que la maison ne soit inhabitée ou l'église déserte, vous trouverez quelqu'un qui vous racontera dans tous ses détails, et comme si l'événement était d'hier, ce que nous venons de vous raconter. La voiture suivit la grande rue jusqu'à son extrémité; puis elle quitta Argenteuil et roula sur la route de Besons. Elle n'eut pas fait cent pas sur cette route, que Mirabeau aperçut à sa droite les arbres touffus d'un parc séparés par les toits ardoisés du château et de ses dépendances. C'était le Marais. À droite de la route que suivait la voiture, avant d'arriver au chemin qui aboutit de cette route à la grille du château, s'élevait une pauvre chaumière. Devant le seuil de cette chaumière, une femme était assise sur un escabeau de bois, tenant dans ses bras un enfant maigre, hâve, dévoré par la fièvre. La mère, tout en berçant ce demi-cadavre, levait les yeux au ciel, et pleurait. Elle s'adressait à celui auquel on s'adresse quand on n'attend plus rien des hommes. Mirabeau fixait de loin les yeux sur ce triste spectacle. -Docteur, dit-il à Gilbert, je suis superstitieux comme un Ancien: si cet enfant meurt, je ne prends pas le château du Marais. Voyez, cela vous regarde. Et il arrêta sa voiture en face de la chaumière. -Docteur, reprit-il, comme je n'ai plus que vingt minutes de jour pour visiter le château, je vous laisse ici; vous viendrez me rejoindre, et vous me direz si vous espérez sauver l'enfant. Puis, à la mère: -Bonne femme, ajouta-t-il, voici Monsieur, qui est un grand médecin; remerciez la Providence qui vous l'envoie: il va essayer de guérir votre enfant. La femme ne savait si c'était un rêve. Elle se leva, portant son enfant entre ses bras et balbutiant des remerciements. Gilbert descendit. La voiture continua sa route. Cinq minutes après, Teisch sonnait à la grille du château. On fut quelque temps sans voir paraître personne. Enfin, un homme, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour le jardinier, vint ouvrir. Mirabeau s'informa d'abord de l'état dans lequel était le château. Le château était fort habitable, à ce que disait le jardinier, du moins, et à ce qui même, il faut l'avouer, apparaissait à la première vue. Il faisait partie du domaine de l'abbaye de Saint-Denis, comme chef-lieu du prieuré d'Argenteuil, et il était en vente par suite des décrets rendus sur les biens du clergé. Mirabeau, nous l'avons dit, le connaissait déjà; mais il n'avait jamais eu l'occasion de l'examiner aussi attentivement qu'il lui était donné de le faire en cette circonstance. La grille ouverte, il se trouvait dans une première cour à peu près carrée. À droite était un pavillon habité par le jardinier; à gauche, un second pavillon, qu'à la coquetterie avec laquelle il était décoré, même extérieurement, on pouvait douter un instant être le frère du premier. C'était son frère, cependant; mais, du pavillon roturier, la parure avait fait une demeure presque aristocratique: de gigantesques rosiers couverts de fleurs le vêtaient d'une robe diaprée, tandis qu'une ceinture de vignes lui ceignait toute la taille d'un cordon vert. Chacune des fenêtres était fermée par un rideau d'oeillets, d'héliotropes, de fuchsias, dont les branches épaisses, dont les fleurs écloses empêchaient à la fois le soleil et le regard de pénétrer dans l'appartement; un petit jardin tout de lis, tout de cactus, tout de narcisses, un véritable tapis qu'on eût dit de loin brodé par la main de Pénélope, attenait à la maison, et s'étendait dans toute la longueur de cette première cour, faisant pendant à un gigantesque saule pleureur et à de magnifiques ormes plantés du côté opposé. Nous avons déjà dit la passion de Mirabeau pour les fleurs. En voyant ce pavillon perdu dans les roses, ce charmant jardin qui semblait faire partie de la petite maison de Flore, il jeta un cri de joie. -Oh! dit-il au jardinier, ce pavillon est-il à louer ou à vendre, mon ami? -Sans doute, monsieur, répondit celui-ci, puisqu'il appartient au château, et que le château est à vendre ou à louer. Seulement, il est habité en ce moment-ci; mais, comme il n'y a pas de bail, si Monsieur s'arrangeait du château, on pourrait renvoyer la personne qui habite là. -Ah! dit Mirabeau. Et quelle est cette personne? -Une dame. -Jeune?... -De trente à trente-cinq ans. -Belle?... -Très belle. -Bien, dit Mirabeau, nous verrons; une belle voisine ne gâte rien... Faites-moi voir le château, mon ami. Le jardinier marcha devant Mirabeau, traversa un pont qui séparait la première cour de la seconde, et sous lequel passait une espèce de petite rivière. Là, le jardinier s'arrêta. -Si Monsieur, dit-il, ne voulait pas déranger la dame du pavillon, ce serait d'autant plus facile que cette petite rivière isole complètement la portion du parc attenante au pavillon du reste du jardin: elle serait chez elle, et Monsieur serait chez lui... -Bon, bon, dit Mirabeau. Voyons le château. Et il monta lestement les cinq marches du perron. Le jardinier ouvrit la porte principale. Cette porte donnait sur un vestibule en stuc, avec niches partant statues, et colonnes portant vases, selon la mode du temps. Une porte placée au fond de ce vestibule, en face de la porte d'entrée, faisait une sortie sur le jardin. À droite du vestibule étaient la salle de billard et la salle à manger. À gauche, deux salons, un grand et un petit. Cette première disposition plaisait assez à Mirabeau, qui d'ailleurs paraissait distrait et impatient. On monta au premier. Le premier se composait d'un grand salon merveilleusement disposé pour faire un cabinet de travail, et de trois ou quatre chambres à coucher de maître. Fenêtres de salon et de chambres à coucher étaient fermées. Mirabeau alla de lui-même à une des fenêtres, et l'ouvrit. Le jardinier voulait ouvrir les autres. Mais Mirabeau lui fit un signe de la main. Le jardinier s'arrêta. Juste au-dessous de la fenêtre que venait d'ouvrir Mirabeau, au pied d'un immense saule pleureur, une femme lisait, à demi couchée, tandis qu'un enfant de cinq à six ans jouait, à quelques pas d'elle, sur les pelouses et dans les massifs de fleurs. Mirabeau comprit que c'était la dame du pavillon. Il était impossible d'être plus gracieusement et plus élégamment mise que cette femme ne l'était, avec son petit peignoir de mousseline garni de dentelles couvrant une veste de taffetas blanc ruchée de rubans roses et blancs; avec sa jupe de mousseline blanche à volants ruchés, roses et blancs comme la veste; avec son corsage de taffetas rose à noeuds de la même couleur, et son coqueluchon tout garni de dentelles retombant comme un voile, et à travers lesquelles, comme à travers une vapeur, on pouvait distinguer son visage. Des mains fines, longues, aux ongles aristocratiques; des pieds d'enfant, jouant dans deux petites pantoufles de taffetas blanc à noeuds roses, complétaient cet harmonieux et séduisant ensemble. L'enfant, tout vêtu de satin blanc, portait - singulier mélange, assez commun, du reste, à cette époque -un petit chapeau à la Henri IV, avec une de ces ceintures tricolores qu'on appelait une ceinture à la Nation. Tel était, au surplus, le costume que portait le jeune dauphin, la dernière fois qu'il avait paru avec sa mère sur le balcon des Tuileries. Le signe fait par Mirabeau avait pour but de ne pas déranger la belle liseuse. C'était bien la femme du pavillon aux fleurs; c'était bien la reine du jardin des lis, des cactus et des narcisses; c'était bien, enfin, cette voisine que Mirabeau, l'homme aux sens toujours aspirant vers les voluptés, eût choisie, si le hasard ne la lui avait pas amenée. Pendant quelque temps, il dévora des yeux la charmante créature, immobile comme une statue, ignorante qu'elle était du regard ardent dont elle était enveloppée. Mais, soit hasard, soit courant magnétique, ses yeux se détachèrent du livre et se tournèrent du côté de la fenêtre. Elle aperçut Mirabeau, jeta un petit cri de surprise, se leva, appela son fils, s'éloigna le tenant par la main, non sans retourner la tête deux ou trois fois, et disparut avec l'enfant entre les arbres, dans les intervalles desquels Mirabeau suivit les différentes réapparitions de son éclatant costume, dont la blancheur luttait contre les premières ombres de la nuit. Au cri de surprise jeté par l'inconnue, Mirabeau répondit par un cri d'étonnement. Cette femme avait, non seulement la démarche royale, mais encore, autant que le voile de dentelle dont son visage était à demi couvert permettait d'en juger, les traits de Marie- Antoinette. L'enfant ajoutait à la ressemblance: il était juste de l'âge du second fils de la reine; de la reine, dont la démarche, dont le visage, dont les moindres mouvements étaient restés si présents, non seulement au souvenir, mais, nous dirons plus, au coeur de Mirabeau, depuis l'entrevue de Saint-Cloud, qu'il eût reconnu la reine partout où il l'eût rencontrée, fût-elle entourée de ce nuage divin dont Virgile enveloppe Vénus lorsqu'elle apparaît à son fils sur le rivage de Carthage. Quelle étrange merveille amenait donc, dans le parc de la maison qu'allait louer Mirabeau, une femme mystérieuse qui, si elle n'était pas la reine, était au moins son vivant portrait? En ce moment, Mirabeau sentit qu'une main s'appuyait sur son épaule. LXV Où L'Influence De La Dame Inconnue Commence A Se Faire Sentir. Mirabeau se retourna en tressaillant. Celui qui lui posait la main sur l'épaule, c'était le docteur Gilbert. -Ah! dit Mirabeau, c'est vous, cher docteur. Eh bien? -Eh bien! dit Gilbert, j'ai vu l'enfant. -Et vous espérez le sauver? -Jamais un médecin ne doit perdre l'espoir, fût-il en face de la mort même. -Diable, fit Mirabeau, cela veut dire que la maladie est grave. -Plus que grave, mon cher comte, elle est mortelle. -Quelle est donc cette maladie? -Je ne demande pas mieux que d'entrer dans quelques détails à ce sujet, attendu que ces détails ne seront pas sans intérêt pour un homme qui aurait pris, sans savoir à quoi il s'expose, la résolution d'habiter ce château. -Hein! fit Mirabeau, allez-vous me dire que l'on y risque la peste? -Non, mais je vais vous dire comment le pauvre enfant a attrapé la fièvre dont, selon toute probabilité, il sera mort dans huit jours. Sa mère coupait le foin du château avec le jardinier, et, pour être plus libre, elle avait posé l'enfant à quelques pas de ces fossés d'eau dormante qui ceignent le parc; la bonne femme, qui n'a aucune idée du double mouvement de la terre, avait couché la petite créature à l'ombre, sans se douter qu'au bout d'une heure l'ombre aurait fait place au soleil. Quand elle est venue chercher son enfant, attirée qu'elle était par ses cris, elle l'a trouvé doublement atteint: atteint par l'insolation trop continue qui avait frappé sur son jeune cerveau, atteint par l'absorption des effluves marécageux qui avait déterminé ce genre d'empoisonnement nommé l'empoisonnement paludéen. -Excusez-moi, docteur, dit Mirabeau, mais je ne vous comprends pas bien. -Voyons, n'avez-vous pas entendu parler des fièvres des marais Pontins? Ne connaissez-vous pas, de réputation du moins, les miasmes délétères qui s'exhalent des maremmes toscanes? N'avez-vous pas lu, dans le poète florentin, la mort de Pia dei Tolomei? -Si fait, docteur, je sais tout cela, mais en homme du monde et en poète, non en chimiste et en médecin. Cabanis m'a dit quelque chose de pareil, la dernière fois que je l'ai vu, à propos de la salle du Manège, où nous sommes fort mal; il prétendait même que, si je ne sortais pas trois fois par séance pour respirer l'air des Tuileries, je mourrais empoisonné. -Et Cabanis avait raison. -Voulez-vous m'expliquer cela, docteur? Vous me ferez plaisir. -Sérieusement? -Oui, je sais assez bien mon grec et mon latin, j'ai, pendant les quatre ou cinq ans de prison que j'ai faits à différentes époques, grâce aux susceptibilités sociales de mon père, assez bien étudié l'Antiquité. J'ai même fait, dans mes moments perdus, sur les moeurs de la susdite Antiquité un livre obscène qui ne manque pas d'une certaine science. Mais j'ignore complètement comment on peut être empoisonné dans la salle de l'Assemblée nationale, à moins qu'on n'y soit mordu par l'abbé Maury, ou qu'on n'y lise la feuille de M. Marat. -Alors, je vais vous le dire; peut-être l'explication sera-t-elle assez obscure pour un homme qui a la modestie de s'avouer peu fort en physique et ignorant en chimie. Cependant, je vais tâcher d'être le plus clair possible. -Parlez, docteur; jamais vous n'aurez trouvé auditeur plus curieux d'apprendre. -L'architecte qui a construit la salle du Manège -et, par malheur, mon cher comte, les architectes sont, comme vous, d'assez mauvais chimistes -l'architecte qui a construit la salle du Manège n'a pas eu l'idée de faire des cheminées pour l'évacuation de l'air corrompu, ni des tuyaux inférieurs pour la rénovation. Il en résulte que les onze cents bouches qui, enfermées dans cette salle, aspirent de l'oxygène rendent en place des vapeurs carboniques; ce qui fait qu'au bout d'une heure de séance, surtout l'hiver, quand les fenêtres sont fermées et les poêles chauffés, l'air n'est plus respirable. -Voilà justement le travail dont je voudrais me rendre compte, ne fût-ce que pour en faire part à Bailly. -Rien de plus simple que cette explication: l'air pur, l'air tel qu'il est destiné à être absorbé par nos poumons, l'air tel qu'on le respire dans une habitation à mi-côte tournée vers le levant, avec un cours d'eau à sa proximité, c'est-à-dire dans les meilleures conditions où l'air puisse être respiré, se compose de 77 parties d'oxygène, de 21 parties d'azote et de 2 parties de ce qu'on appelle vapeur d'eau. -Très bien! je comprends jusque-là, et je note vos chiffres. -Eh bien! écoutez ceci: le sang veineux est apporté noir et chargé de carbone dans les poumons, où il doit être revivifié par le contact de l'air extérieur, c'est-à-dire de l'oxygène, que l'action inspiratoire va emprunter à l'air libre. Ici se produit un double phénomène que nous désignons sous le nom d'hématose. L'oxygène, mis en contact avec le sang, se combine avec lui, de noir qu'il était le fait rouge, et lui donne ainsi l'élément de vie qui doit être dans toute l'économie; en même temps, le carbone qui se combinait avec une partie de l'oxygène passe à l'état d'acide carbonique, ou d'oxyde de carbone, et est exhalé au-dehors, mêlé à une certaine quantité de vapeur d'eau, dans l'acte de l'expiration. Eh bien! cet air pur absorbé par l'inspiration, cet air vicié rendu par l'expiration, forment, dans une salle fermée, une atmosphère qui, non seulement cesse d'être dans des conditions respirables, mais qui encore peut arriver à produire un véritable empoisonnement. -De sorte qu'à votre avis, docteur, je suis déjà à moitié empoisonné? -Parfaitement. Vos douleurs d'entrailles ne viennent pas d'une autre cause que celle-là; bien entendu que je joins aux empoisonnements de la salle du Manège ceux de la salle de l'Archevêché, ceux du donjon de Vincennes, ceux du fort de Joux et ceux du Château d'If. Ne vous rappelez-vous pas que Mme de Bellegarde disait qu'il y avait au château de Vincennes une chambre qui valait son pesant d'arsenic. -De sorte, mon cher docteur, que le pauvre enfant est tout à fait ce que je ne suis qu'à moitié, c'est-à-dire empoisonné? -Oui, cher comte; et l'empoisonnement a amené chez lui une fièvre pernicieuse dont le siège est dans le cerveau et dans les méninges. Cette fièvre a produit une maladie que l'on appelle simplement fièvre cérébrale, et que je baptiserai, moi, d'un nom nouveau: que j'appellerai, si vous le voulez bien, une hydrocéphalie aiguë. De là des convulsions; de là la face tuméfiée; de là les lèvres violettes; de là le trismus prononcé de la mâchoire; de là le renversement du globe oculaire; de là la respiration haletante, le frémissement du pouls substitué aux battements; de là, enfin, la sueur visqueuse qui couvre tout son corps. -Peste! mon cher docteur, savez-vous que c'est à donner le frisson, cette énumération que vous me faites là? En vérité, quand j'entends parler un médecin en mots techniques, c'est comme lorsque je lis un papier timbré en termes de chicane: il me semble toujours que ce qui m'attend de plus doux, c'est la mort. Et qu'avez- vous ordonné au pauvre petit? -Le traitement le plus énergique; et je me hâte de vous dire qu'un ou deux louis enveloppés dans l'ordonnance ont mis la mère à même de le suivre. Ainsi les réfrigérants sur la tête, les excitants aux extrémités, l'émétique en vomitif, le quinquina en décoction. -En vérité! Et tout cela n'y fera rien?... -Tout cela, sans l'aide de la nature, n'y fera pas grand-chose. Pour l'acquit de ma conscience, j'ai ordonné ce traitement1. Son bon ange, si le pauvre enfant en a un, fera le reste. -Hum! fit Mirabeau. -Vous comprenez, n'est-ce pas? dit Gilbert. -Votre théorie de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone? À peu près. -Non, ce n'est pas cela: je veux dire que vous comprenez que l'air du château du Marais ne vous convient pas. -Vous croyez, docteur? -J'en suis sûr. -Ce serait bien fâcheux, car le château me convient fort, à moi. -Je vous reconnais bien là, éternel ennemi de vous-même! Je vous conseille une hauteur, vous prenez un terrain plat; je vous recommande un 1 En 1790, on ne connaissait pas encore le sulfate de quinine, et l'on n'appliquait pas encore les sangsues derrière l'oreille. L'ordonnance du docteur Gilbert était donc aussi complète que le permettait l'état de la science à la fin du XVIIIe siècle. cours d'eau, vous choisissez une eau stagnante. -Mais quel parc! mais regardez donc ces arbres-là, docteur! -Dormez une seule nuit la fenêtre ouverte, ou promenez-vous passé onze heures du soir à l'ombre de ces beaux arbres, et vous m'en direz des nouvelles le lendemain. -C'est-à-dire qu'au lieu d'être empoisonné à moitié comme je le suis, le lendemain je serai empoisonné tout à fait?... -M'avez-vous demandé la vérité? -Oui; et vous me la dites, n'est-ce pas? -Oh! dans toute sa crudité. Je vous connais, mon cher comte. Vous venez ici pour fuir le monde, le monde viendra vous y chercher: chacun traîne sa chaîne après soi, ou de fer, ou d'or, ou de fleurs. Votre chaîne à vous, c'est le plaisir la nuit, et, le jour, l'étude. Tant que vous avez été jeune, la volupté vous a reposé du travail; mais le travail a usé vos jours, la volupté a fatigué vos nuits. Vous me le dites vous-même avec votre langage toujours si expressif et si coloré: vous vous sentez passer de l'été à l'automne. Eh bien! mon cher comte, qu'à la suite d'un excès de plaisir la nuit, qu'à la suite d'un excès de travail le jour, je sois obligé de vous saigner, eh bien! dans ce moment de déperdition de forces, songez-y, vous serez plus apte que jamais à absorber cet air vicié la nuit par les grands arbres du parc, cet air vicié le jour par les miasmes paludéens de cette eau dormante. Alors, que voulez-vous! vous serez deux contre moi, tous deux plus forts que moi: vous et la nature. Il faudra bien que je succombe. -Ainsi vous croyez, mon cher docteur, que c'est par les entrailles que je périrai?... Diable! vous me faites de la peine en me disant cela. C'est long et douloureux, les maladies d'entrailles! J'aimerais mieux quelque bonne apoplexie foudroyante ou quelque anévrisme. Vous ne pourriez pas m'arranger cela? -Oh! mon cher comte, dit Gilbert, ne me demandez rien sous ce rapport: ce que vous désirez est fait ou se fera. À mon avis, vos entrailles ne sont que secondaires, et, chez vous, c'est le coeur qui joue et qui jouera le premier rôle. Malheureusement, les maladies du coeur chez les hommes de votre âge sont nombreuses et variées, et n'entraînent pas toutes la mort instantanée. Règle générale, mon cher comte, écoutez bien ceci, ce n'est écrit nulle part, mais je vous le dis, moi, observateur philosophe bien plus que médecin: les maladies aiguës de l'homme suivent un ordre presque absolu; chez les enfants, c'est le cerveau qui se prend; chez l'adolescent, c'est la poitrine; chez l'adulte, c'est le cerveau ou le coeur, c'est-à-dire ce qui a beaucoup pensé et beaucoup souffert. Ainsi, quand la science aura dit son dernier mot, quand la création tout entière interrogée par l'homme aura livré son dernier secret, quand toute maladie aura trouvé son remède, quand l'homme, à part quelques exceptions, comme les animaux qui l'entourent, ne mourra plus que de vieillesse, les deux seuls organes attaquables chez lui seront le cerveau et le coeur, et encore la mort par le cerveau aura-t-elle pour principe la maladie du coeur. -Mordieu! mon cher docteur, dit Mirabeau, vous n'avez pas idée comme vous m'intéressez; tenez, on dirait que mon coeur sait que vous parlez de lui, voyez comme il bat. Mirabeau prit la main de Gilbert et la posa sur son coeur. -Eh bien! dit le docteur, voilà qui vient à l'appui de ce que je vous expliquais. Comment voulez-vous qu'un organe qui participe à toutes vos émotions, qui précipite ses battements ou qui les arrête pour suivre une simple conversation pathologique, comment voulez-vous que, chez vous surtout, cet organe ne soit pas affecté? Vous avez vécu par le coeur, vous mourrez par le coeur; comprenez donc ceci: il n'y a pas une affection morale vive, il n'y a pas une affection physique aiguë qui ne donne à l'homme une sorte de fièvre; il n'y a pas de fièvre qui ne produise une accélération plus ou moins grande des battements du coeur. Eh bien! dans ce travail qui est une peine et une fatigue, puisqu'il s'accomplit en dehors de l'ordre normal, le coeur s'use, le coeur s'altère; de là, chez les vieillards, l'hypertrophie du coeur, c'est-à-dire son trop grand développement; de là l'anévrisme, c'est-à- dire son amincissement; l'anévrisme conduit aux déchirements du coeur, la seule mort qui soit instantanée; l'hypertrophie aux apoplexies cérébrales, mort plus lente parfois, mais où l'intelligence est tuée, et où, par conséquent, la véritable douleur n'existe plus, puisqu'il n'y a pas de douleur sans le sentiment qui juge et qui mesure cette douleur. Eh bien! vous, vous figurez-vous que vous aurez aimé, que vous aurez été heureux, que vous aurez souffert, que vous aurez eu des moments de joie et des heures de désespoir, comme nul autre n'en aura eu avant vous; que vous aurez atteint à des triomphes inconnus, que vous serez descendu à des déceptions inouïes, que votre coeur vous aura renvoyé quarante ans le sang en cataractes brûlantes ou précipitées du centre aux extrémités; que vous aurez pensé, travaillé, parlé des journées entières; que vous aurez bu, ri, aimé des nuits complètes, et que votre coeur, dont vous avez usé, abusé, ne vous manquera pas tout à coup? Allons donc, mon cher ami; le coeur est comme une bourse: si bien garnie qu'elle soit, à force de lui emprunter on la met à sec. Mais, en vous montrant le mauvais côté de la position, laissez-moi vous développer le bon. Il faut du temps au coeur pour s'user; n'agissez plus sur le vôtre comme vous le faites, ne lui demandez pas plus de travail qu'il n'en peut produire, ne lui donnez pas plus d'émotions qu'il n'en peut supporter, mettez-vous dans des conditions qui n'amènent point de désordres graves dans les trois fonctions principales de la vie: la respiration, qui a son siège dans les poumons; la circulation, qui a son siège dans le coeur; la digestion, qui a son siège dans les intestins, et vous pouvez vivre vingt ans, trente ans encore, et vous pouvez ne mourir que de vieillesse; tandis que, si, au contraire, vous voulez marcher au suicide, oh! mon Dieu, rien de plus facile pour vous, vous retarderez ou hâterez votre mort à volonté. Figurez-vous que vous conduisez deux chevaux fougueux qui vous entraînent, vous, leur guide; contraignez-les de marcher au pas, et ils accompliront, en un long temps, un long voyage; laissez-leur prendre le galop, et, comme ceux du soleil, ils parcourront en un jour et une nuit tout l'orbe du ciel. -Oui, dit Mirabeau; mais, pendant ce jour, ils échauffent et ils éclairent, ce qui est bien quelque chose. Venez, docteur, il se fait tard, je réfléchirai à tout cela. -Réfléchissez à tout, dit le docteur en suivant Mirabeau; mais, pour commencement d'obéissance aux ordres de la Faculté, promettez- moi d'abord de ne pas louer ce château; vous en trouverez autour de Paris dix, vingt, cinquante qui vous offriront les mêmes avantages que celui- ci. Peut-être Mirabeau, cédant à cette voix de la raison, allait-il promettre; mais tout à coup, au milieu des premières ombres du soir, il lui sembla voir apparaître, derrière un rideau de fleurs, la tête d'une femme à la jupe de taffetas blanc et aux volants roses; cette femme, Mirabeau le crut du moins, lui souriait; mais il n'eut pas le temps de s'en assurer, car, au moment où Gilbert, devinant qu'il se passait quelque chose de nouveau chez son malade, cherchait des yeux pour se rendre compte à lui-même du tressaillement nerveux de ce bras sur lequel il était appuyé, la tête se retira précipitamment, et l'on ne vit plus à la fenêtre du pavillon que les branches légèrement agitées des rosiers, des héliotropes et des oeillets. -Eh bien! fit Gilbert, vous ne répondez pas. -Mon cher docteur, dit Mirabeau, vous vous rappelez ce que j'ai dit à la reine, lorsque, en me quittant, elle me donna sa main à baiser: « Madame, par ce baiser, la monarchie est sauvée! » -Oui. -Eh bien! j'ai pris là un lourd engagement, docteur, surtout si l'on m'abandonne comme on le fait. Cependant, cet engagement, je n'y veux pas manquer. Ne méprisons pas le suicide dont vous parliez, docteur; ce suicide sera peut-être le seul moyen de me tirer honorablement d'affaire. Le surlendemain, Mirabeau avait, par bail emphytéotique, acheté le château du Marais. LXVI Le Champ-De-Mars. Nous avons déjà essayé de faire comprendre à nos lecteurs par quel noeud indissoluble de fédération la France tout entière venait de se lier, et quel effet cette fédération individuelle, précédant la fédération générale, avait produit sur l'Europe. C'est que l'Europe comprenait qu'un jour - quand cela? l'époque était cachée dans les nuages de l'immense avenir -c'est que l'Europe, disons-nous, comprenait qu'un jour elle ne formerait, elle aussi, qu'une immense fédération de citoyens, qu'une colossale société de frères. Mirabeau avait poussé à cette grande fédération. Aux craintes que lui avait fait exprimer le roi, il avait répondu que, s'il y avait quelque salut pour la royauté en France, c'était, non point à Paris, mais dans la province qu'il le fallait chercher. D'ailleurs, il ressortirait de cette réunion d'hommes venus de tous les coins de la France un grand avantage; c'est que le roi verrait son peuple et que le peuple verrait son roi. Quand la population tout entière de la France, représentée par trois cent mille fédérés, bourgeois, magistrats, militaires, viendrait crier: « Vive la nation! » au Champ-de-Mars, et unir ses mains sur les ruines de la Bastille, quelques courtisans aveugles ou intéressés à aveugler le roi ne lui diraient plus que Paris, mené par une poignée de factieux, demandait une liberté qu'était loin de réclamer le reste de la France. Non, Mirabeau comptait sur l'esprit judicieux du roi; non, Mirabeau comptait sur l'esprit de royauté encore si vivant, à cette époque, au fond du coeur des Français, et il augurait que, de ce contact inusité, inconnu, inouï d'un monarque avec son peuple, résulterait une alliance sacrée qu'aucune intrigue ne saurait plus rompre. Les hommes de génie sont parfois atteints de ces niaiseries sublimes qui font que les derniers goujats politiques de l'avenir ont le droit de rire au nez de leur mémoire. Déjà une fédération préparatoire avait eu lieu d'elle-même, pour ainsi dire, dans les plaines de Lyon. La France, qui marchait instinctivement à l'unité, avait cru trouver le mot définitif de cette unité dans les campagnes du Rhône; mais, là, elle s'était aperçue que Lyon pouvait bien fiancer la France au génie de la liberté, mais qu'il fallait Paris pour la marier. Quand cette proposition d'une fédération générale fut apportée à l'Assemblée par le maire et par la Commune de Paris, qui ne pouvaient plus résister aux demandes des autres villes, il se fit un grand mouvement parmi les auditeurs. Cette réunion innombrable d'hommes conduite à Paris, ce centre éternel d'agitation, était désapprouvée à la fois par les deux partis qui séparaient la Chambre, par les royalistes et les jacobins. C'était, disaient les royalistes, risquer un gigantesque 14 juillet, non plus contre la Bastille, mais contre la royauté. Que deviendrait le roi au milieu de cette effroyable mêlée de passions diverses, de cet épouvantable conflit d'opinions différentes? D'un autre côté, les jacobins, qui n'ignoraient pas quelle influence Louis XVI conservait sur les masses, ne redoutaient pas moins cette réunion que leurs ennemis. Aux yeux des jacobins, une telle réunion allait amortir l'esprit public, endormir les défiances, réveiller les vieilles idolâtries, enfin, royaliser la France. Mais il n'y avait pas moyen de s'opposer à ce mouvement, qui n'avait pas eu son pareil depuis que l'Europe tout entière s'était soulevée, au XIe siècle, pour délivrer le tombeau du Christ. Et qu'on ne s'étonne pas; ces deux mouvements ne sont pas aussi étrangers l'un à l'autre qu'on le pourrait croire: le premier arbre de la liberté avait été planté sur le Calvaire. Seulement, l'Assemblée fit ce qu'elle put pour rendre la réunion moins considérable qu'on ne la sentait venir. On traîna la discussion en longueur, de sorte qu'il devait se passer, pour ceux qui viendraient de l'extrémité du royaume, ce qui, à la fédération de Lyon, s'était passé pour les députés de la Corse: ils avaient eu beau se presser, ils n'étaient arrivés que le lendemain. En outre, les dépenses furent mises à la charge des localités. Or, il y avait des provinces si pauvres, et l'on savait cela, qu'on ne supposait point qu'en faisant les plus grands efforts, elles pussent subvenir aux frais de la moitié du chemin de leurs députés, ou plutôt du quart de la route qu'ils avaient à faire, puisqu'il leur fallait, non seulement aller à Paris, mais encore en revenir. Mais on avait compté sans l'enthousiasme public. On avait compté sans la cotisation dans laquelle les riches donnèrent deux fois, une fois pour eux, une fois pour les pauvres. On avait compté sans l'hospitalité, criant le long des chemins: « Français, ouvrez vos portes, voilà des frères qui vous arrivent du bout de la France! » Et ce dernier cri surtout n'avait pas trouvé une oreille sourde, pas une porte rebelle. Plus d'étrangers, plus d'inconnus; partout des Français, des parents, des frères. À nous les pèlerins de la grande fête! Venez, gardes nationaux! venez, soldats! venez, marins! entrez chez nous; vous trouverez des pères et des mères, des épouses dont les fils et les époux trouvent ailleurs l'hospitalité que nous vous offrons! Pour celui qui eût pu, comme le Christ, être transporté, non pas sur la plus haute montagne de la terre, mais seulement sur la plus haute montagne de la France, c'eût été un splendide spectacle que de voir ces trois cent mille citoyens marchant vers Paris, tous ces rayons de l'étoile refluant vers le centre. Et par qui étaient guidés tous ces pèlerins de la liberté? Par des vieillards, par de pauvres soldats de la guerre de Sept Ans, par des sous-officiers de Fontenoy, par des officiers de fortune à qui il avait fallu toute une vie de labeur, de courage et de dévouement pour arriver à l'épaulette de lieutenant ou aux deux épaulettes de capitaine; pauvres mineurs qui avaient été obligés d'user avec leur front la voûte de granit de l'ancien régime militaire; par des mariniers, qui avaient conquis l'Inde avec Bussy et Dupleix, et qui l'avaient perdue avec Lally-Tolendal; ruines vivantes, brisées par les canons des champs de bataille, usées au flux et au reflux de la mer. Pendant les derniers jours, des hommes de quatre-vingts ans firent des étapes de dix et douze lieues pour arriver à temps, et ils arrivèrent. Au moment de se coucher pour toujours et de s'endormir du sommeil de l'éternité, ils avaient retrouvé les forces de la jeunesse. C'est que la patrie leur avait fait signe; les appelant à elle d'une main, et, de l'autre, leur montrant l'avenir de leurs enfants. L'Espérance marchait devant eux. Puis ils chantaient un seul et unique chant, que les pèlerins vinssent du nord ou du midi, de l'orient ou de l'occident, de l'Alsace ou de la Bretagne, de la Provence ou de la Normandie. Qui leur avait appris ce chant, rimé lourdement, pesamment, comme ces anciens cantiques qui guidaient les croisés à travers les mers de l'Archipel et les plaines de l'Asie Mineure? Nul ne le sait: l'ange de la rénovation, qui secouait en passant ses ailes au-dessus de la France. Ce chant, c'était le fameux Ça ira, non pas celui de 93 -93 a tout interverti, tout changé: le rire en larmes, la sueur en sang. Non, cette France tout entière, s'arrachant à elle-même pour venir apporter à Paris le serment universel, elle ne chantait point des paroles de menaces, elle ne disait point: Ah! ça ira, ça ira, ça ira, Les aristocrat's à la lanterne; Ah! ça ira, ça ira, ça ira, Les aristocrat's, on les pendra! Non, son chant, à elle, ce n'était point un chant de mort, c'était un chant de vie; ce n'était point l'hymne du désespoir, c'était le cantique de l'espérance. Elle chantait sur un autre air les paroles suivantes: Le peuple en ce jour sans cesse répète: Ah! ça ira! ça ira! ça ira, Suivant les maximes de l'Évangile. Ah! ça ira! ça ira! ça ira, Du législateur tout s'accomplira; Celui qui s'élève, on l'abaissera; Celui qui s'abaisse, on l'élèvera! Il fallait un cirque gigantesque pour recevoir, province et Paris, cinq cent mille âmes; il fallait un amphithéâtre colossal pour étager un million de spectateurs. Pour le premier, on choisit le Champ-de-Mars. Pour le second, les hauteurs de Passy et de Chaillot. Seulement, le Champ-de-Mars présentait une surface plane. Il fallait en faire un vaste bassin; il fallait le creuser et en amonceler les terres tout autour pour former des élévations. Quinze mille ouvriers -de ces hommes qui se plaignent éternellement tout haut de chercher en vain de l'ouvrage, et qui, tout bas, prient Dieu de n'en point trouver -quinze mille ouvriers furent lancés, avec bêches, pioches et hoyaux, par la ville de Paris pour transformer cette plaine en un vallon bordé d'un large amphithéâtre. Mais, à ces quinze mille ouvriers, trois semaines seulement restaient pour accomplir cette oeuvre de Titans; et, au bout de deux jours de travail, on s'aperçut qu'il leur faudrait trois mois. Peut-être, d'ailleurs, étaient-ils plus chèrement payés pour ne rien faire qu'ils ne l'étaient pour travailler. Alors se produisit une espèce de miracle auquel on put juger de l'enthousiasme parisien. Le labeur immense que ne pouvaient pas ou ne voulaient pas exécuter quelques milliers d'ouvriers fainéants, la population tout entière l'entreprit. Le jour même où le bruit se répandit que le Champ-de-Mars ne serait pas prêt pour le 14 juillet, cent mille hommes se levèrent et dirent, avec cette certitude qui accompagne la volonté d'un peuple ou la volonté d'un Dieu: « Il le sera » Des députés allèrent trouver le maire de Paris au nom de ces cent mille travailleurs, et il fut convenu avec eux que, pour ne pas nuire aux travaux de la journée, on leur donnerait la nuit. Le même soir, à sept heures, un coup de canon fut tiré, qui annonçait que, la besogne du jour étant finie, l'oeuvre nocturne allait commencer. Et, au coup de canon, par ses quatre faces, du côté de Grenelle, du côté de la rivière, du côté du Gros-Caillou et du côté de Paris, le Champ-de- Mars fut envahi. Chacun portait son instrument: hoyau, bêche, pelle ou brouette. D'autres roulaient des tonneaux pleins de vin, accompagnés de violons, de guitares, de tambours et de fifres. Tous les âges, tous les sexes, tous les états étaient confondus; citoyens, soldats, abbés, moines, belles dames, dames de la Halle, soeurs de charité, actrices, tout cela maniait la pioche, roulait la brouette ou menait le tombereau; les enfants marchaient devant portant des torches; les orchestres suivaient jouant de toutes sortes d'instruments, et, planant sur tout ce bruit, sur tout ce vacarme, sur tous ces instruments, s'élevait le Ça ira, choeur immense chanté par cent mille bouches, et auquel répondaient trois cent mille voix venant de tous les points de la France. Au nombre des travailleurs les plus acharnés, on en remarquait deux arrivés des premiers et en uniforme; l'un était un homme de quarante ans, aux membres robustes et trapus, mais à la figure sombre. Lui ne chantait pas et parlait à peine. L'autre était un jeune homme de vingt ans, à la figure ouverte et souriante, aux grands yeux bleus, aux dents blanches, aux cheveux blonds, d'aplomb sur ses grands pieds et sur ses gros genoux; il soulevait de ses larges mains des fardeaux énormes; roulait charrette et tombereau sans jamais s'arrêter, sans jamais se reposer, chantant toujours, veillant du coin de l'oeil sur son compagnon, lui disant une bonne parole à laquelle celui-ci ne répondait pas, lui portant un verre de vin qu'il repoussait, revenant à sa place en levant tristement les épaules, et se remettant à travailler comme dix, et à chanter comme vingt. Ces deux hommes, c'étaient deux des députés du nouveau département de l'Aisne qui, éloignés de dix lieues seulement de Paris, et ayant entendu dire que l'on manquait de bras, étaient accourus en toute hâte pour offrir, l'un son silencieux travail, l'autre sa bruyante et joyeuse coopération. Ces deux hommes, c'étaient Billot et Pitou. Disons ce qui se passait à Villers-Cotterêts pendant la troisième nuit de leur arrivée à Paris, c'est-à-dire pendant la nuit du 5 au 6 juillet, au moment juste où nous venons de les reconnaître, s'escrimant de leur mieux au milieu des travailleurs. LXVII Où L'On Voit Ce Qu'Etait Devenue Catherine, Mais Où L'On Ignore Ce Qu'Elle Deviendra. Pendant cette nuit du 5 au 6 juillet, vers onze heures du soir, le docteur Raynal, qui venait de se coucher dans l'espérance -si souvent déçue chez les chirurgiens et les médecins -de dormir sa grasse nuit, le docteur Raynal, disons-nous, fut réveillé par trois coups vigoureusement frappés à sa porte. C'était, on le sait, l'habitude du bon docteur, quand on frappait ou quand on sonnait la nuit, d'aller ouvrir lui-même, afin d'être plus vite en contact avec les gens qui pouvaient avoir besoin de lui. Cette fois comme les autres, il sauta à bas de son lit, passa sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles, et descendit aussi rapidement que possible son étroit escalier. Quelque diligence qu'il eut faite, sans doute, il paraissait trop lent encore au visiteur nocturne, car celui-ci s'était remis à frapper, mais, cette fois, sans nombre et sans mesure, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit. Le docteur Raynal reconnut ce même laquais qui l'était venu chercher une certaine nuit pour le conduire près du vicomte Isidore de Charny. -Oh! oh dit le docteur à cette vue, encore vous, mon ami? Ce n'est point un mot de reproche, entendez-vous bien? mais, si votre maître était encore blessé de nouveau, il faudrait qu'il y prît garde: il ne fait pas bon aller ainsi aux endroits où il pleut des balles. -Non, monsieur, répondit le laquais, ce n'est pas pour mon maître, ce n'est pas pour une blessure, c'est pour quelque chose qui n'est pas moins pressé. Achevez votre toilette; voici un cheval, et l'on vous attend. Le docteur ne demandait jamais plus de cinq minutes pour sa toilette. Cette fois-ci, jugeant, au son de la voix du laquais, et surtout à la façon dont il avait frappé, que sa présence était urgente, il n'en mit que quatre. -Me voilà, dit-il reparaissant presque aussitôt qu'il avait disparu. Le laquais, sans mettre pied à terre, tint la bride du cheval au docteur Raynal, qui se trouva immédiatement en selle, et qui, au lieu de tourner à gauche en sortant de chez lui, comme il avait fait la première fois, tourna à droite, suivant le laquais, qui lui indiquait le chemin. C'était donc du côté opposé à Boursonnes qu'on le conduisait, cette fois. Il traversa le parc, s'enfonça dans la forêt, laissant Haramont à sa gauche, et se trouva bientôt dans une partie du bois si accidentée, qu'il était difficile d'aller plus loin à cheval. Tout à coup, un homme caché derrière un arbre se démasqua en faisant un mouvement. -Est-ce vous, docteur? demanda-t-il. Le docteur, qui avait arrêté son cheval, ignorant les intentions du nouveau venu, reconnut à ces mots le vicomte Isidore de Charny. -Oui, dit-il, c'est moi. Où diable me faites- vous donc mener monsieur le vicomte? -Vous allez voir, dit Isidore. Mais descendez de cheval, je vous prie, et suivez-moi. Le docteur descendit: il commençait à tout comprendre. -Ah! ah! dit-il, il s'agit d'un accouchement, je parie? Isidore lui saisit la main. -Oui, docteur, et, par conséquent, vous me promettez de garder le silence, n'est-ce pas? Le docteur haussa les épaules en homme qui voulait dire: « Eh! mon Dieu, soyez donc tranquille, j'en ai vu bien d'autres! » -Alors, venez par ici, dit Isidore, répondant à sa pensée. Et, au milieu des houx, sur les feuilles sèches et criantes, perdus sous l'obscurité des hêtres gigantesques, à travers le feuillage frémissant desquels on apercevait de temps en temps le scintillement d'une étoile, tous deux descendirent dans les profondeurs où nous avons dit que le pas des chevaux ne pouvait pénétrer. Au bout de quelques instants, le docteur aperçut le haut de la pierre Clouïse. -Oh! oh! dit-il, serait-ce dans la hutte du bonhomme Clouïs que nous allons? -Pas tout à fait, dit Isidore, mais bien près. Et, faisant le tour de l'immense rocher, il conduisit le docteur devant la porte de l'immense bâtisse en briques adossée à la hutte du vieux garde, si bien qu'on aurait pu croire, et que l'on croyait effectivement dans les environs, que le bonhomme, pour plus grande commodité, avait ajouté cette annexe à son logement. Il est vrai que, à part même Catherine gisante sur un lit, on eût été détrompé par le premier coup d'oeil jeté dans l'intérieur de cette petite chambre. Un joli papier tendu sur la muraille, des rideaux d'étoffe pareille à ce papier pendant aux deux fenêtres; entre ces deux fenêtres, une glace élégante; au-dessous de cette glace, une toilette garnie de tous ses ustensiles en porcelaine; deux chaises, deux fauteuils, un petit canapé et une petite bibliothèque: tel était l'intérieur presque confortable, comme on dirait aujourd'hui, qui s'offrait à la vue en entrant dans cette petite chambre. Mais le regard du bon docteur ne s'arrêta sur rien de tout cela. Il avait vu la femme étendue sur le lit; il allait droit à la souffrance. En apercevant le docteur, Catherine avait caché son visage entre ses deux mains, qui ne pouvaient contenir ses sanglots, ni cacher ses larmes. Isidore s'approcha d'elle et prononça son nom; elle se jeta dans ses bras. -Docteur, dit le jeune homme, je vous confie la vie et l'honneur de celle qui n'est aujourd'hui que ma maîtresse, mais qui, je l'espère, sera un jour ma femme. -Oh! que tu es bon, mon cher Isidore, de me dire de pareilles choses! car tu sais bien qu'il est impossible qu'une pauvre fille comme moi soit jamais vicomtesse de Charny. Mais je ne t'en remercie pas moins; tu sais que je vais avoir besoin de force, et tu veux m'en donner; sois tranquille, j'aurai du courage, et le premier, le plus grand que je puisse avoir, c'est de me montrer à vous, à visage découvert, cher docteur, et de vous offrir la main. Et elle tendit la main au docteur Raynal. Une douleur plus violente qu'aucune de celles qu'avait encore éprouvées Catherine crispa sa main au moment même où celle du docteur Raynal la toucha. Celui-ci fit du regard un signe à Isidore, qui comprit que le moment était venu. Le jeune homme s'agenouilla devant le lit de la patiente. -Catherine, mon cher enfant, lui dit-il, sans doute je devrais rester là près de toi, à te soutenir et à t'encourager; mais, j'en ai peur, la force me manquerait; si, cependant, tu le désires... Catherine passa son bras autour du cou d'Isidore. -Va, dit-elle, va; je te remercie de tant m'aimer, que tu ne puisses pas me voir souffrir. Isidore appuya ses lèvres contre celles de la pauvre enfant, serra encore une fois la main du docteur Raynal, et s'élança hors de la chambre. Pendant deux heures, il erra comme ces ombres dont parle Dante, qui ne peuvent s'arrêter pour prendre un instant de repos, et qui, si elles s'arrêtent, sont relancées par un démon qui les pique de son trident de fer. À chaque instant, après un cercle plus ou moins grand, il revenait à cette porte derrière laquelle s'accomplissait le douloureux mystère de l'enfantement. Mais presque aussitôt un cri poussé par Catherine, en pénétrant jusqu'à lui, le frappait comme le trident de fer du damné, et le forçait de reprendre sa course errante, s'éloignant sans cesse du but où elle revenait sans cesse. Enfin, il s'entendit appeler au milieu de la nuit par la voix du docteur et par une voix plus douce et plus faible. En deux bonds, il fut à la porte, ouverte cette fois, et sur le seuil de laquelle le docteur l'attendait, élevant un enfant dans ses bras. -Hélas! hélas! Isidore, dit Catherine, maintenant, je suis doublement à toi... à toi comme maîtresse, à toi comme mère! Huit jours après, à la même heure, dans la nuit du 13 au 14 juillet, la porte se rouvrait; deux hommes portaient dans une litière une femme et un enfant qu'un jeune homme escortait à cheval en recommandant aux porteurs les plus grandes précautions. Arrivé à la grande route d'Haramont à Villers-Cotterêts, le cortège trouva une bonne berline attelée de trois chevaux, dans laquelle montèrent la mère et l'enfant. Le jeune homme donna alors quelques ordres à son domestique, mit pied à terre, lui jeta aux mains la bride de son cheval, et monta à son tour dans la voiture, qui, sans s'arrêter à Villers- Cotterêts et sans le traverser, longea seulement le parc depuis la Faisanderie jusqu'au bout de la rue de Largny, et, arrivée là, prit au grand trot la route de Paris. Avant de partir, le jeune homme avait laissé une bourse d'or à l'intention du père Clouïs, et la jeune femme une lettre à l'adresse de Pitou. Le docteur Raynal avait répondu que, vu la prompte convalescence de la malade et la bonne constitution de l'enfant, qui était un garçon, le voyage de Villers-Cotterêts à Paris pouvait, dans une bonne voiture, se faire sans aucun accident. C'était en vertu de cette assurance qu'Isidore s'était décidé à ce voyage, rendu nécessaire, d'ailleurs, par le prochain retour de Billot et de Pitou. Dieu, qui, jusqu'à un certain moment, veille parfois sur ceux que plus tard il semble abandonner, avait permis que l'accouchement eût lieu en l'absence de Billot, qui, d'ailleurs, ignorait la retraite de sa fille, et de Pitou, qui, dans son innocence, n'avait pas même soupçonné la grossesse de Catherine. Vers cinq heures du matin, la voiture arrivait à la porte Saint-Denis; mais elle ne pouvait traverser les boulevards à cause de l'encombrement occasionné par la fête du jour. Catherine hasarda sa tête hors de la portière, mais elle la rentra à l'instant même en poussant un cri, et en se cachant dans la poitrine d'Isidore. Les deux premières personnes qu'elle venait de reconnaître parmi les fédérés étaient Billot et Pitou. LXVIII Le 14 Juillet 1790. Ce travail qui, d'une plaine immense, devait faire une immense vallée entre deux collines avait, en effet, grâce à la coopération de Paris tout entier, été achevé dans la soirée du 13 juillet. Beaucoup de travailleurs, afin d'être sûrs d'y avoir leur place le lendemain, y avaient couché, comme des vainqueurs couchent sur le champ de bataille. Billot et Pitou étaient allés rejoindre les fédérés, et avaient pris place au milieu d'eux sur le boulevard. Le hasard fit comme nous l'avons vu, que la place assignée aux députés du département de l'Aisne était justement celle où alla se heurter la voiture qui amenait à Paris Catherine et son enfant. Et, en effet, cette ligne, composée de fédérés seulement, s'étendait de la Bastille au boulevard Bonne-Nouvelle. Chacun avait fait de son mieux pour recevoir ces hôtes bien-aimés. Quand on sut que les Bretons, ces aînés de la liberté, arrivaient, les vainqueurs de la Bastille allèrent au-devant d'eux jusqu'à Saint-Cyr, et les gardèrent comme leurs hôtes. Il y eut, alors, des élans étranges de désintéressement et de patriotisme. Les aubergistes se réunirent, et, d'un commun accord, au lieu d'augmenter leurs prix, les abaissèrent. Voilà pour le désintéressement. Les journalistes, ces âpres jouteurs de tous les jours, qui se font une guerre incessante avec ces passions qui aigrissent en général les haines au lieu de les rapprocher, les journalistes -deux du moins, Loustalot et Camille Desmoulins - proposèrent un pacte fédératif entre les écrivains. Ils renonceraient à toute concurrence, à toute jalousie; ils promettraient de ne ressentir désormais d'autre émulation que celle du bien public. Voilà pour le patriotisme. Malheureusement, la proposition de ce pacte n'eut pas d'écho dans la presse, et y resta pour le présent, comme pour l'avenir, à titre de sublime utopie. L'Assemblée avait reçu, de son côté, une portion de la secousse électrique qui remuait la France comme un tremblement de terre. Quelques jours auparavant, elle avait, sur la proposition de MM. de Montmorency et de La Fayette, aboli la noblesse héréditaire, défendue par l'abbé Maury, fils d'un savetier de village. Dès le mois de février, l'Assemblée avait commencé par abolir l'hérédité du mal. Elle avait décidé, à propos de la pendaison des frères Agasse, condamnés pour faux billets de commerce, que l'échafaud ne flétrirait plus ni les enfants ni les parents du coupable. En outre, le jour même où l'Assemblée abolissait la transmission du privilège, comme elle avait aboli la transmission du mal, un Allemand, un homme des bords du Rhin qui avait échangé ses prénoms de Jean-Baptiste contre celui d'Anacharsis -Anacharsis Clootz -baron prussien, né à Clèves, s'était présenté à la barre comme député du genre humain. Il conduisait derrière lui une vingtaine d'hommes de toutes les nations dans leurs costumes nationaux, tous proscrits, et venant demander, au nom des peuples, les seuls souverains légitimes, leur place à la fédération. Une place avait été assignée à l'Orateur du genre humain. D'un autre côté, l'influence de Mirabeau se faisait sentir tous les jours: grâce à ce puissant champion, la Cour conquérait des partisans, non pas seulement dans les rangs de la droite, mais encore dans ceux de la gauche. L'Assemblée avait voté, nous dirons presque d'enthousiasme, vingt-quatre millions de liste civile pour le roi, et un douaire de quatre millions pour la reine. C'était largement rendre à tous deux les deux cent huit mille francs de dettes qu'ils avaient payés pour l'éloquent tribun, et les six mille livres de rente qu'ils lui faisaient par mois. Du reste, Mirabeau ne paraissait pas s'être trompé non plus sur l'esprit des provinces; ceux des fédérés qui furent reçus par Louis XVI apportaient à Paris l'enthousiasme pour l'Assemblée nationale, mais, en même temps, la religion pour la royauté. Ils levaient leur chapeau devant M. Bailly en criant: « Vive la nation! » mais ils s'agenouillaient devant Louis XVI, et déposaient leurs épées à ses pieds en criant: « Vive le roi! » Malheureusement, le roi, peu poétique, peu chevaleresque, répondait mal à tous ces élans du coeur. Malheureusement, la reine, trop fière, trop lorraine, si l'on peut dire, n'estimait point comme ils le méritaient ces témoignages venant du coeur. Puis, la pauvre femme! elle avait quelque chose de sombre au fond de la pensée; quelque chose de pareil à un de ces points obscurs qui tachent la face du soleil. Ce quelque chose de sombre, cette tache qui rongeait son coeur, c'était l'absence de Charny. De Charny, qui, certes, eût pu revenir, et qui restait près de M. de Bouillé. Un instant, quand elle avait vu Mirabeau, elle avait eu l'idée, à titre de distraction, de faire de la coquetterie avec cet homme. Le puissant génie avait flatté son amour-propre royal et féminin en se courbant à ses pieds; mais, au bout du compte, qu'est-ce pour le coeur que le génie? qu'importent aux passions ces triomphes de l'amour-propre, ces victoires de l'orgueil? Avant tout, dans Mirabeau, la reine, de ses yeux de femme, avait vu l'homme matériel, l'homme avec son obésité maladive, ses joues sillonnées, creuses, déchirées, bouleversées par la petite vérole, son oeil rouge, son cou engorgé; elle lui avait immédiatement comparé Charny; Charny, l'élégant gentilhomme à la fleur de l'âge, dans la maturité de la beauté; Charny, sous son brillant uniforme, qui lui donnait l'air d'un prince des batailles, tandis que Mirabeau, sous son costume, ressemblait, quand le génie n'animait pas sa puissante figure, à un chanoine déguisé. Elle avait haussé les épaules; elle avait poussé un profond soupir avec des yeux rougis par les veilles et par les larmes; elle avait essayé de percer la distance, et d'une voix douloureuse et pleine de sanglots, elle avait murmuré: -Charny! ô Charny! Qu'importaient à cette femme en de pareils moments les populations accumulées à ses pieds? que lui importaient ces flots d'hommes poussés comme une marée par les quatre vents du ciel, et venant battre les degrés du trône en criant: « Vive le roi! vive la reine! » Une voix connue qui eût murmuré à son oreille: « Marie, rien n'est changé en moi! Antoinette, je vous aime! » cette voix lui eût fait croire que rien non plus n'était changé autour d'elle, et eût plus fait, pour la satisfaction de ce coeur, pour la sérénité de ce front, que tous ces cris, que toutes ces promesses, que tous ces serments. Enfin, le 14 juillet était venu impassiblement et à son heure, amenant avec lui ces grands et ces petits événements qui font à la fois l'histoire des humbles et des puissants, du peuple et de la royauté. Comme si ce dédaigneux 14 juillet n'eût pas su qu'il venait pour éclairer un spectacle inouï, inconnu, splendide, il vint le front voilé de nuages, soufflant le vent et la pluie. Mais une des qualités du peuple français est de rire de tout, même de la pluie les jours de fêtes. Les gardes nationaux parisiens et les fédérés provinciaux, entassés sur les boulevards depuis cinq heures du matin, trempés de pluie, mourants de faim, riaient et chantaient. Il est vrai que la population parisienne, qui ne pouvait pas les garantir de la pluie, eut au moins l'idée de les guérir de la faim. De toutes les fenêtres, on commença à leur descendre avec des cordes, des pains, des jambons et des bouteilles de vin. Il en fut de même dans toutes les rues par où ils passèrent. Pendant leur marche, cent cinquante mille personnes prenaient place sur les terres du Champ-de-Mars, et cent cinquante mille autres se tenaient debout derrière elles. Quant aux amphithéâtres de Chaillot et de Passy, ils étaient chargés de spectateurs dont il était impossible de savoir le nombre. Magnifique cirque, gigantesque amphithéâtre, splendide arène, où eut lieu la fédération de la France, et où aura lieu un jour la fédération du monde! Que nous voyions cette fête ou que nous ne la voyions pas, qu'importe? nos fils la verront, le monde la verra! Une des grandes erreurs de l'homme est de croire que le monde tout entier est fait pour sa courte vie, tandis que ce sont ces enchaînements d'existences infiniment courtes, éphémères, presque invisibles, excepté à l'oeil de Dieu, qui font le temps, c'est-à-dire la période plus ou moins longue pendant laquelle la Providence, cette Isis aux quadruples mamelles qui veille sur les nations, travaille à son oeuvre mystérieuse, et poursuit son incessante genèse. Eh! certes, tous ceux qui étaient là croyaient bien la tenir de près, par ses deux ailes, la fugitive déesse qu'on appelle la Liberté, qui n'échappe et ne disparaît que pour reparaître, à chaque fois, plus fière et plus brillante. Ils se trompaient, comme se trompèrent leurs fils, lorsqu'ils crurent l'avoir perdue. Aussi, quelle joie, quelle confiance dans cette foule, dans celle qui attendait assise ou debout comme dans celle qui, passant la rivière sur le pont de bois bâti devant Chaillot, envahissait le Champ-de-Mars par l'arc de triomphe. À mesure qu'entraient les bataillons de fédérés, de grands cris d'enthousiasme -et peut- être un peu d'étonnement au tableau qui frappait leurs yeux -de grands cris poussés par le coeur s'échappaient de toutes les bouches. Et, en effet, jamais pareil spectacle n'avait frappé l'oeil de l'homme. Le Champ-de-Mars, transformé comme par enchantement! une plaine changée, en moins d'un mois, en une vallée d'une lieue de tour! Sur les talus quadrangulaires de cette vallée, trois cent mille personnes assises ou debout! Au milieu, l'autel de la Patrie, auquel on monte par quatre escaliers correspondant aux quatre faces de l'obélisque qui le surmonte! À chaque angle du monument, d'immenses cassolettes brûlant cet encens que l'Assemblée nationale a décidé qu'on ne brûlerait plus que pour Dieu! Sur chacune de ses quatre faces, des inscriptions annonçant au monde que le peuple français est libre, et conviant les autres nations à la liberté! Ô grande joie de nos pères! à cette vue, tu fus si vive, si profonde, si réelle, que les tressaillements en sont venus jusqu'à nous! Et, cependant, le ciel était parlant comme un augure antique! À chaque instant, de lourdes averses, des rafales de vent, des nuages sombres: 1793, 1814, 1815! Puis, de temps en temps, au milieu de tout cela, un soleil brillant: 1830, 1848! Ô prophète qui fusses venu dire l'avenir à ce million d'hommes, comment eusses-tu été reçu? Comme les Grecs recevaient Calchas, comme les Troyens recevaient Cassandre! Mais, ce jour-là, on n'entendit que deux voix: la voix de la foi, à laquelle répondait celle de l'espérance. Devant les bâtiments de l'École militaire, des galeries étaient dressées. Ces galeries, couvertes de draperies et surmontées de drapeaux aux trois couleurs, étaient réservées pour la reine, pour la Cour et pour l'Assemblée nationale. Deux trônes pareils, et s'élevant à trois pieds de distance l'un de l'autre, étaient destinés au roi et au président de l'Assemblée. Le roi nommé, pour ce jour seulement, chef suprême et absolu des gardes nationales de France, avait transmis son commandement à M. de La Fayette! La Fayette était donc, ce jour-là, généralissime-connétable de six millions d'hommes armés! Sa fortune était pressée d'arriver au faîte! plus grande que lui, elle ne pouvait tarder à décliner et à s'éteindre. Ce jour, elle fut à son apogée; mais, comme ces apparitions nocturnes et fantastiques qui dépassent peu à peu toutes les proportions humaines, elle n'avait grandi démesurément que pour se dissoudre en vapeur, s'évanouir, et disparaître. Mais, pendant la fédération, tout était réel, et tout avait la puissance de la réalité. Peuple qui devait donner sa démission; roi dont la tête devait tomber; généralissime que les quatre pieds de son cheval blanc devaient mener à l'exil. Et, cependant, sous cette pluie hivernale, sous ces rafales tempétueuses, à la lueur de ces rares rayons, non pas même de soleil, mais de jour, filtrant à travers la voûte sombre des nuages, les fédérés entraient dans l'immense cirque par les trois ouvertures de l'arc de triomphe; puis, derrière leur avant-garde, pour ainsi dire, vingt- cinq mille hommes environ, se développant sur deux lignes circulaires pour embrasser les contours du cirque, venaient les électeurs de Paris, ensuite les représentants de la commune, enfin l'Assemblée nationale. Tout ces corps, qui avaient leurs places retenues dans les galeries adossées à l'École militaire, suivaient une ligne droite, s'ouvrant seulement comme le flot devant un rocher pour côtoyer l'autel de la Patrie, se réunissant au-delà comme ils avaient été réunis en deçà, et touchant déjà de la tête les galeries tandis que la queue, immense serpent, étendait son dernier repli jusqu'à l'arc de triomphe. Derrière les électeurs, les représentants de la commune et l'Assemblée nationale, venait le reste du cortège: fédérés, députations militaires, gardes nationaux. Chaque département portant sa bannière distinctive, mais reliée, enveloppée, nationalisée, par cette grande ceinture de bannières tricolores qui disait aux yeux et aux coeurs ces deux mots, les seuls avec lesquels les peuples, ces ouvriers de Dieu, font les grandes choses: Patrie, unité. En même temps que le président de l'Assemblée nationale montait à son fauteuil, le roi montait au sien, et la reine prenait place dans sa tribune. Hélas! pauvre reine! sa cour était mesquine. Ses meilleures amies avaient eu peur et l'avaient quittée; peut-être, si l'on eût su que, grâce à Mirabeau, le roi avait obtenu vingt-cinq millions de douaire, peut-être quelques-unes seraient-elles revenues; mais on l'ignorait. Quant à celui qu'elle cherchait inutilement des yeux, Marie-Antoinette savait que, celui-là, ce n'était ni l'or ni la puissance qui l'attiraient près d'elle. À son défaut, ses yeux au moins voulurent s'arrêter sur un visage ami et dévoué. Elle demanda où était M. Isidore de Charny, et pourquoi, la royauté, ayant si peu de partisans au milieu d'une si grande foule, ses défenseurs n'étaient pas à leur poste autour du roi ou aux pieds de la reine. Nul ne savait où était Isidore de Charny, et celui qui lui eût répondu qu'à cette heure il conduisait une petite paysanne, sa maîtresse, dans une modeste maison bâtie sur le versant de la montagne de Bellevue, lui eût fait, certainement, hausser les épaules de pitié, s'il ne lui eût pas serré le coeur de jalousie. Qui sait, en effet, si l'héritière des Césars n'eût pas donné trône et couronne, n'eût pas consenti à être une paysanne obscure, fille d'un obscur fermier, pour être aimée encore d'Olivier, comme Catherine était aimée d'Isidore? Sans doute, c'étaient toutes ces pensées qu'elle roulait dans son esprit, lorsque Mirabeau, saisissant un de ses regards douteux, moitié rayon du ciel, moitié éclair d'orage, ne put s'empêcher de dire tout haut: -Mais à quoi pense-t-elle donc, la magicienne? Si Cagliostro eût été à portée d'entendre ces paroles, peut-être eût-il pu lui répondre: « Elle pense à la fatale machine que je lui ai fait voir au château de Taverney dans une carafe, et qu'elle a reconnue un soir aux Tuileries sous la plume du docteur Gilbert. » Et il se serait trompé, le grand prophète qui se trompait si rarement. Elle pensait à Charny absent et à l'amour éteint. Et cela, au bruit de cinq cents tambours et de deux mille instruments de musique que l'on entendait à peine parmi les cris de « Vive le roi! Vive la loi! Vive la nation! » Tout à coup, un grand silence se fit. Le roi était assis comme le président de l'Assemblée nationale. Deux cents prêtres vêtus d'aubes blanches s'avançaient vers l'autel, précédés de l'évêque d'Autun, M. de Talleyrand, le patron de tous les prêteurs de serments, passés, présents et futurs. Il monta les marches de l'autel de son pied boiteux, le Méphistophélès attendant le Faust qui devait apparaître au 13 vendémiaire. Une messe dite par l'évêque d'Autun! Nous avions oublié cela au nombre des mauvais présages. Ce fut à ce moment que l'orage redoubla; on eût dit que le ciel protestait contre ce faux prêtre qui allait profaner le saint sacrifice de la messe, donner pour tabernacle au Seigneur une poitrine que devaient souiller tant de parjures à venir. Les bannières des départements et les drapeaux tricolores, rapprochés de l'autel, lui faisaient une ceinture flottante dont le vent du sud-ouest déroulait et agitait violemment les mille couleurs. La messe achevée, M. de Talleyrand descendit quelques marches, et bénit le drapeau national et les bannières des quatre-vingt-trois départements. Puis commença la cérémonie sainte du serment. La Fayette jurait le premier au nom des gardes nationales du royaume. Le président de l'Assemblée nationale jurait le second au nom de la France. Le roi jurait le troisième en son propre nom. La Fayette descendit de cheval, traversa l'espace qui le séparait de l'autel, en monta les degrés, tira son épée, en appuya la pointe sur le livre des Évangiles, et, d'une voix ferme et assurée: -Nous jurons, dit-il d'être à jamais fidèles à la nation, à la loi, au roi; de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi; de protéger, conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et subsistances dans l'intérieur du royaume, la perception des contributions publiques sous quelque forme qu'elles existent; de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. Il s'était fait un grand silence pendant ce serment. À peine fut-il achevé, que cent pièces de canon s'enflamment à la fois et donnent le signal aux départements voisins. Alors, de toute ville fortifiée partit un immense éclair suivi de ce tonnerre menaçant inventé par les hommes, et qui, si la supériorité se mesure aux désastres, a depuis longtemps vaincu celui de Dieu. Comme les cercles produits par une pierre jetée au milieu d'un lac, et qui vont s'élargissant jusqu'à ce qu'ils atteignent le bord, chaque cercle de flamme, chaque grondement de tonnerre s'élargit ainsi, marchant du centre à la circonférence, de Paris à la frontière, du coeur de la France à l'étranger. Puis le président de l'Assemblée nationale se leva à son tour, et, tous les députés debout autour de lui, il dit: -Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de maintenir, de tout mon pouvoir, la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. Et à peine avait-il achevé, que la même flamme brilla, que la même foudre retentit, et roula d'échos en échos vers toutes les extrémités de la France. C'était le tour du roi. Il se leva. Silence! Écoutez tous de quelle voix il va faire le serment national, celui qu'il trahissait au fond du coeur en le faisant. Prenez garde, sire! le nuage se déchire, le ciel s'ouvre, le soleil paraît. Le soleil, c'est l'oeil de Dieu! Dieu vous regarde. -Moi, roi des Français, dit Louis XVI, je jure d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi, et à faire exécuter les lois. Oh! sire, sire, pourquoi, cette fois encore, n'avez-vous pas voulu jurer à l'autel? Le 21 juin répondra au 14 juillet, Varennes dira le mot de l'énigme du Champ-de-Mars. Mais, faux ou réel, le serment n'en fit pas moins sa flamme et son bruit. Les cent pièces de canon éclatèrent comme elles avaient fait pour La Fayette et pour le président de l'Assemblée; et l'artifice des départements alla porter une troisième fois ce menaçant avis aux rois de l'Europe: « Prenez garde, la France est debout! prenez garde, la France veut être libre, et, comme cet ambassadeur romain qui portait dans un pli de son manteau la paix et la guerre, elle est prête à secouer son manteau sur le monde! » LXIX Ici L'On Danse. Il y eut une heure d'immense joie dans cette multitude. Mirabeau en oublia un instant la reine, Billot en oublia un instant Catherine. Le roi se retira au milieu des acclamations universelles. L'Assemblée regagna la salle de ses séances, accompagnée du même cortège qu'elle avait en arrivant. Quant au drapeau donné par la ville de Paris aux vétérans de l'armée, il fut -dit l'Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté -il fut décrété qu'il resterait suspendu aux voûtes de l'Assemblée, comme un monument pour les législatures à venir de l'heureuse époque que l'on venait de célébrer, et comme un emblème propre à rappeler aux troupes qu'elles sont soumises aux deux pouvoirs, et qu'elles ne peuvent le déployer sans leur intervention mutuelle. Chapelier, sur la proposition duquel fut rendu ce décret, prévoyait-il donc le 27 juillet, le 24 février et le 2 décembre? La nuit vint. La fête du matin avait été au Champ-de-Mars; la fête du soir fut à la Bastille. Quatre-vingt-trois arbres, autant qu'il y avait de départements, représentèrent, couverts de leurs feuilles, les huit tours de la forteresse sur les fondements desquelles ils étaient plantés. Des cordons de lumières couraient d'arbre en arbre; au milieu s'élevait un mât gigantesque portant un drapeau sur lequel on lisait le mot Liberté. Près des fossés, dans une tombe laissée ouverte à dessein, étaient enterrés les fers, les chaînes, les grilles de la Bastille, et ce fameux bas-relief de l'horloge représentant des esclaves enchaînés. En outre, on avait laissé béants, en les éclairant d'une façon lugubre, ces cachots qui avaient absorbé tant de larmes et étouffé tant de gémissements; enfin, lorsque, attiré par la musique qui retentissaient au milieu du feuillage, on pénétrait jusqu'à l'endroit où était autrefois la cour intérieure, on y trouvait une salle de bal ardemment éclairée, au-dessus de l'entrée de laquelle on lisait ces mots, qui n'étaient que la réalisation de la prédiction de Cagliostro: ICI L'ON DANSE À l'une des mille tables dressées autour de la Bastille, et sous cet ombrage improvisé qui représentait la vieille forteresse presque aussi exactement que les petites pierres taillées de M. l'architecte Palloy, deux hommes réparaient leurs forces épuisées par toute une journée de marches, de contremarches et de manoeuvres. Ils avaient devant eux un énorme saucisson, un pain de quatre livres, et deux bouteilles de vin. -Ah! par ma foi! dit, en vidant son verre d'un seul trait, le plus jeune des deux hommes, qui portait le costume de capitaine de la garde nationale, tandis que l'autre, plus âgé du double au moins, portait celui de fédéré, par ma foi! c'est une bonne chose de manger quand on a faim et de boire quand on a soif. Puis après une pause: -Mais vous n'avez donc ni soif ni faim, vous, père Billot? demanda-t-il. -J'ai mangé et j'ai bu, répondit celui-ci, et je n'ai plus ni soif ni faim que d'une chose... -De laquelle? -Je te dirai cela, ami Pitou, quand l'heure de me mettre à table sera venue. Pitou ne vit point malice dans la réponse de Billot. Billot avait peu bu et peu mangé, malgré la fatigue de la journée et la faim qu'il faisait comme disait Pitou; mais, depuis son départ de Villers-Cotterêts pour Paris, et pendant les cinq jours ou plutôt les cinq nuits de travail au Champ-de-Mars, Billot avait également très peu bu et très peu mangé. Pitou savait que certaines indispositions, sans être autrement dangereuse, enlèvent momentanément l'appétit aux organisations les plus robustes, et, à chaque fois qu'il avait remarqué combien peu mangeait billot, il lui avait demandé, comme il venait de le faire, pourquoi il ne mangeait pas; demande à laquelle Billot avait répondu qu'il n'avait pas faim; réponse qui avait suffi à Pitou. Seulement, il y avait une chose qui contrariait Pitou: ce n'était pas la sobriété d'estomac de Billot; chacun est libre de manger peu ou point. D'ailleurs, moins Billot mangeait, plus il en restait à Pitou. C'était la sobriété de paroles du fermier. Quand Pitou mangeait en compagnie, Pitou aimait à parler; il avait remarqué que, sans que la parole nuisît à la déglutition, elle aidait à la digestion, et cette remarque avait jeté de si profondes racines dans son esprit, que, quand Pitou mangeait seul, il chantait. À moins que Pitou ne fût triste. Mais Pitou n'avait aucun motif pour être triste, au contraire. Sa vie d'Haramont, depuis un certain temps, était redevenue fort agréable. Pitou, on l'a vu, aimait ou plutôt adorait Catherine; et j'invite le lecteur à prendre le mot à la lettre; or, que faut-il à l'Italien ou à l'Espagnol qui adore la Madone? Voir la Madone, s'agenouiller devant la Madone, prier la Madone... Que faisait Pitou? Dès que la nuit était venue, il partait pour la pierre Clouïse; il voyait Catherine; il s'agenouillait devant Catherine; il priait Catherine. Et la jeune fille, reconnaissante de l'immense service que lui avait rendu Pitou, le laissait faire. Elle avait les yeux ailleurs, plus loin, plus haut!... Seulement, de temps en temps, il y avait un petit sentiment de jalousie chez le brave garçon, quand il apportait de la poste une lettre d'Isidore pour Catherine, ou quand il portait à la poste une lettre de Catherine pour Isidore. Mais, à tout prendre, cette situation était incomparablement meilleure que celle qui lui avait été faite à la ferme à son retour de Paris, lorsque Catherine, reconnaissant dans Pitou un démagogue, un ennemi des nobles et des aristocrates, l'avait mis à la porte en lui disant qu'il n'y avait pas d'ouvrage à la ferme pour lui. Pitou, qui ignorait la grossesse de Catherine, ne faisait donc aucun doute que cette situation ne dût durer éternellement. Aussi avait-il quitté Haramont avec grand regret, mais forcé par son grade supérieur de donner l'exemple du zèle, et avait-il pris congé de Catherine en la recommandant au père Clouïs, et en promettant de revenir le plus tôt possible. Pitou n'avait donc rien laissé derrière lui qui pût le rendre triste. À Paris, Pitou n'avait été se heurter contre aucun événement qui pût faire naître ce sentiment dans son coeur. Il avait trouvé le docteur Gilbert, auquel il avait rendu compte de l'emploi de ses vingt-cinq louis, et rapporté les remerciements et les voeux des trente-trois gardes nationaux qu'à l'aide de ces vingt-cinq louis il avait vêtus, et le docteur Gilbert lui en avait donné vingt-cinq autres, pour être appliqués, non plus, cette fois, aux besoins exclusifs de la garde nationale, mais, en même temps, aux siens propres. Pitou avait accepté simplement et naïvement les vingt-cinq louis. Puisque M. Gilbert, qui était un dieu pour lui, donnait, il n'y avait pas de mal à recevoir. Quand Dieu donnait la pluie ou le soleil, il n'était jamais venu à Pitou cette idée de prendre un parapluie ou un parasol pour repousser les dons de Dieu. Non, il avait accepté l'un et l'autre, et, comme les fleurs, comme les plantes, comme les arbres, il s'en était toujours bien trouvé. En outre, après avoir réfléchi un instant, Gilbert avait relevé sa belle tête pensive, et lui avait dit: -Je crois, mon cher Pitou, que Billot a beaucoup de choses à me raconter; ne voudrais- tu pas, pendant que je causerai avec Billot, faire une visite à Sébastien? -Oh! si fait, monsieur Gilbert, s'écria Pitou en frappant ses deux mains l'une contre l'autre comme un enfant: j'en avais grande envie, à part moi, mais je n'osais pas vous en demander la permission. Gilbert réfléchit encore un instant. Puis, prenant une plume, il écrivit quelques mots qu'il plia en lettre, et qu'il adressa à son fils. -Tiens, dit-il, prends une voiture et va trouver Sébastien; probablement, d'après ce que je lui écris, aura-t-il une visite à faire; tu le conduiras où il doit aller, n'est-ce pas, mon cher Pitou? et tu l'attendras à la porte. Peut-être te fera-t-il attendre une heure, peut-être davantage; mais je connais ta complaisance, tu te diras que tu me rends un service, et tu ne t'ennuieras pas. -Oh! non, soyez tranquille, dit Pitou, je ne m'ennuie jamais, monsieur Gilbert; d'ailleurs, je prendrai, en passant devant un boulanger, un bon morceau de pain, et, si je m'ennuie dans la voiture, je mangerai. -Bon moyen! avait répondu Gilbert; seulement, Pitou, ceci soit dit comme hygiène, avait-il ajouté en souriant, il ne faut pas manger de pain sec, et il est bon de boire en mangeant. -Alors, avait repris Pitou, j'achèterai, en outre du morceau de pain, un morceau de fromage de cochon et une bouteille de vin. -Bravo! s'était écrié Gilbert. Et, sur cet encouragement, Pitou était descendu, avait pris un fiacre, s'était fait conduire au Collège Saint-Louis, avait demandé Sébastien, qui se promenait dans le jardin réservé, l'avait enlevé dans ses bras comme Hercule fait de Télèphe, l'avait embrassé tout à son aise, puis, en le reposant à terre, lui avait remis la lettre de son père. Sébastien avait d'abord baisé la lettre avec ce doux respect et ce tendre amour qu'il avait pour son père; puis, après un instant de réflexion: -Pitou, demanda-t-il, mon père ne t'a-t-il pas dit que tu devais me conduire quelque part? -Si cela te convenait d'y aller? -Oui, oui, dit vivement l'enfant, oui, cela me convient, et tu diras à mon père que j'ai accepté avec empressement. -Bon, dit Pitou, il paraît que c'est un endroit où tu t'amuses. -C'est un endroit où je n'ai été qu'une fois, mais où je suis heureux de retourner. -En ce cas, dit Pitou, il n'y a qu'à prévenir l'abbé Bérardier que tu sors; nous avons un fiacre à la porte. et je t'emmène. -Eh bien! pour ne pas perdre de temps, mon cher Pitou, dit le jeune homme, porte toi-même à l'abbé ce petit mot de mon père, je fais un peu de toilette, et je te rejoins dans la cour. Pitou porta son petit mot au directeur des études, prit un exeat, et descendit dans la cour. L'entrevue avec l'abbé Bérardier avait amené une certaine satisfaction d'amour-propre chez Pitou; il s'était fait reconnaître pour ce pauvre paysan coiffé d'un casque, armé d'un sabre, et légèrement privé de culotte, qui, le jour même de la prise de la Bastille, il y avait un an, avait fait émeute dans le collège, à la fois par les armes qu'il avait et par le vêtement qui lui manquait. Aujourd'hui, il s'y présentait avec le chapeau à trois cornes, l'habit bleu, le revers blanc, la culotte courte, les épaulettes de capitaine sur l'épaule; aujourd'hui, il s'y présentait avec cette confiance en soi-même que donne la considération dont vous entourent vos concitoyens; aujourd'hui, il s'y présentait comme député à la fédération; il avait donc droit à toutes sortes d'égards. Aussi l'abbé Bérardier eut-il pour Pitou toutes sortes d'égards. Presque en même temps que Pitou descendait l'escalier du directeur des études, Sébastien, qui avait chambre à part, descendait l'escalier de sa chambre. Ce n'était plus un enfant que Sébastien; c'était un charmant jeune homme de seize à dix- sept ans, dont les beaux cheveux châtains encadraient le visage, et dont les yeux bleus lançaient ces premières flammes juvéniles, dorées comme les rayons du jour naissant. -Me voilà, dit-il tout joyeux à Pitou, partons. Pitou le regarda avec une si grande joie mêlée à un si grand étonnement, que Sébastien fut obligé de répéter une seconde fois son invitation. À cette seconde fois, Pitou suivit le jeune homme. Arrivé à la grille: -Ah çà! dit Pitou à Sébastien, tu sais que j'ignore où nous allons; c'est donc à toi de donner l'adresse. -Sois tranquille, dit Sébastien. Et, s'adressant au cocher: -Rue Coq-Héron, N° 9, à la première porte cochère en entrant par la rue Coquillière. Cette adresse ne disait absolument rien à Pitou. Aussi Pitou monta-t-il dans la voiture derrière Sébastien sans faire aucune observation. -Mais, mon cher Pitou, dit Sébastien, si la personne chez qui je vais est chez elle, probablement y resterai-je une heure, et peut-être davantage. -Ne t'inquiète pas de cela, Sébastien, dit Pitou en ouvrant sa grande bouche pour rire joyeusement, le cas est prévu. Hé! cocher! arrêtez. En effet, on passait devant un boulanger; le cocher s'arrêta, Pitou descendit, acheta un pain de deux livres, et remonta dans le fiacre. Un peu plus loin, Pitou arrêta le cocher une seconde fois. C'était devant un cabaret. Pitou descendit, acheta une bouteille de vin, et reprit sa place près de Sébastien. Enfin, Pitou arrêta le cocher une troisième fois; c'était devant un charcutier. Pitou descendit et acheta un quart de fromage de cochon. -Là, maintenant, dit-il, allez sans vous arrêter rue Coq-Héron, j'ai tout ce qu'il me faut. -Bon! dit Sébastien, je comprends ton affaire à présent, et je suis tout à fait tranquille. La voiture roula jusqu'à la rue Coq-Héron, et ne s'arrêta qu'au Nº 9. À mesure qu'il approchait de cette maison, Sébastien paraissait pris d'une agitation fébrile qui allait croissant. Il se tenait debout dans le fiacre, passait la tête par la portière, et criait au cocher sans que cette invitation -il faut le dire en l'honneur du cocher et de ses deux rosses -fît faire un pas plus vite au fiacre: « Allez donc, cocher, mais allez donc! » Cependant, comme il faut que chaque chose atteigne son but, le ruisseau la rivière, la rivière le fleuve, le fleuve l'océan, le fiacre atteignit la rue Coq-Héron, et s'arrêta, comme nous avons dit, au Nº 9. Aussitôt, sans attendre l'aide du cocher, Sébastien ouvrit la portière, embrassa une dernière fois Pitou, sauta à terre, sonna vivement à la porte, qui s'ouvrit, demanda au concierge Mme la comtesse de Charny et, avant qu'il lui eût répondu, s'élança vers le pavillon. Le concierge, qui vit un charmant enfant beau et bien mis, n'essaya pas même de l'arrêter, et, comme la comtesse était chez elle, il se contenta de refermer la porte après s'être assuré que personne ne suivait l'enfant, et ne désirait entrer avec lui. Au bout de cinq minutes, pendant que Pitou entamait de son couteau le quart de fromage de cochon, tenait entre ses genoux sa bouteille débouchée, et mordait à belles dents dans le pain tendre à la croûte croquante, la portière du fiacre s'ouvrit, et le concierge, son bonnet à la main, adressa à Pitou ces paroles, qu'il lui fit répéter deux fois: -Mme la comtesse de Charny prie M. le capitaine Pitou de lui faire l'honneur d'entrer chez elle, au lieu d'attendre M. Sébastien dans le fiacre. Pitou, nous l'avons dit, se fit répéter ces paroles deux fois mais, comme, à la seconde, il n'y avait pas moyen de s'y méprendre, force lui fut, avec un soupir, d'avaler sa bouchée, de restituer au panier qui l'enveloppait la partie du fromage de cochon qu'il avait déjà séparée du tout, et d'accoter proprement sa bouteille dans l'angle du fiacre, afin que le vin ne s'en échappât point. Puis, tout étourdi de l'aventure, il suivit le concierge. Mais son étourdissement redoubla quand il se vit attendu dans l'antichambre par une belle dame qui, serrant Sébastien sur sa poitrine, et tendant la main, lui dit, à lui Pitou: -Monsieur Pitou, vous venez de me faire une joie si grande et si inespérée en m'amenant Sébastien, que j'ai voulu vous remercier moi- même. Pitou regardait, Pitou balbutiait, mais Pitou laissait la main de la belle dame étendue vers lui. -Prends cette main et baise-la, Pitou, dit Sébastien; ma mère le permet. -Ta mère? dit Pitou. Sébastien fit de la tête un signe d'affirmation. -Oui, sa mère, dit Andrée, le regard rayonnant de joie; sa mère, à laquelle vous l'avez ramené, après neuf mois d'absence; sa mère, qui ne l'avait vu qu'une fois, et qui, dans l'espérance que vous le lui ramènerez encore, ne veut pas avoir de secret pour vous, quoique ce secret dût être sa perte s'il était connu. Chaque fois qu'on s'adressait au coeur ou à la loyauté de Pitou, on était sûr que le brave garçon perdait à l'instant même tout trouble et toute hésitation. -Oh! madame! s'écria-t-il en saisissant la main que la comtesse de Charny lui tendait, et en la baisant, soyez tranquille, votre secret est là. Et, se relevant, il posa avec une certaine dignité sa main sur son coeur. -Maintenant, monsieur Pitou, poursuivit la comtesse, mon fils m'a dit que vous n'aviez pas déjeuné; entrez dans la salle à manger, et, pendant que je causerai avec Sébastien -vous voudrez bien accorder ce bonheur à une mère, n'est-ce pas? -on vous servira et vous réparerez le temps perdu. Et, saluant Pitou d'un de ces regards qu'elle n'avait jamais eus pour les plus riches seigneurs de la Cour de Louis XV ou de la Cour de Louis XVI, elle entraîna Sébastien à travers le salon jusque dans sa chambre à coucher, laissant Pitou, assez étourdi encore, attendre dans la salle à manger l'effet de la promesse qui venait de lui être faite. Au bout de quelques instants, cette promesse était remplie. Deux côtelettes, un poulet froid, et un pot de confitures étaient dressés sur la table, près d'une bouteille de vin de Bordeaux, d'un verre à pied de cristal de Venise fin comme de la mousseline, et d'une pile d'assiettes de porcelaine de Chine. Malgré l'élégance du service, nous n'oserions dire que Pitou ne regretta point son pain de deux livres, son fromage de cochon, et sa bouteille de vin au cachet vert. Comme il entamait son poulet après avoir absorbé ses deux côtelettes, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et un jeune gentilhomme parut, s'apprêtant à traverser cette salle pour gagner le salon. Pitou leva la tête, le jeune gentilhomme baissa les yeux, tous deux se reconnurent en même temps, et en même temps poussèrent ce double cri de reconnaissance: -M. le vicomte de Charny! -Ange Pitou! Pitou se leva, son coeur battait violemment; la vue du jeune homme lui rappelait les émotions les plus douloureuses qu'il eût jamais éprouvées. Quant à Isidore, la vue de Pitou ne lui rappelait absolument rien, que les obligations que Catherine lui avait dit avoir au brave garçon. Il ignorait, et n'avait pas même l'idée de supposer cet amour profond de Pitou pour Catherine; amour dans lequel Pitou avait eu la force de puiser son dévouement. En conséquence, il vint droit à Pitou, dans lequel, malgré son uniforme et sa double épaulette, l'habitude lui faisait voir le paysan d'Haramont, le collecteur de la Bruyère-aux-Loups, le garçon de ferme de Billot. -Ah! c'est vous, monsieur Pitou, dit-il; enchanté de vous rencontrer pour vous faire tous mes remerciements sur les services que vous nous avez rendus. -Monsieur le vicomte, dit Pitou d'une voix assez ferme, quoiqu'il sentît tout son corps frissonner, ces services, je les ai rendus en vue de Mlle Catherine, et à elle seule. -Oui, jusqu'au moment où vous avez su que je l'aimais; depuis ce moment, je dois donc prendre ma part de ces services, et, comme, tant pour recevoir mes lettres que pour faire bâtir cette petite maison de la pierre Clouïse, vous avez dû dépenser quelque chose... Et Isidore porta la main à sa poche, comme pour interroger par une démonstration la conscience de Pitou. Mais celui-ci l'arrêta: -Monsieur, dit-il avec une dignité qu'on était parfois étonné de trouver en lui, je rends des services quand je puis, mais je ne les fais pas payer; d'ailleurs, je vous le répète, ces services, je les ai rendus à Mlle Catherine. Mlle Catherine est mon amie; si elle croit me devoir quelque chose, elle réglera cette dette envers moi; mais, vous, monsieur, vous ne me devez rien, car j'ai tout fait pour Mlle Catherine, et rien pour vous; vous n'avez donc rien à m'offrir. Ces paroles, et surtout le ton dont elles étaient dites frappèrent Isidore; peut-être fut-ce alors seulement qu'il s'aperçut que celui qui les prononçait était vêtu d'un habit d'uniforme et portait des épaulettes de capitaine. -Si fait, monsieur Pitou, insista Isidore en inclinant légèrement la tête, je vous dois quelque chose, et j'ai quelque chose à vous offrir. Je vous dois mes remerciements, et j'ai à vous offrir ma main; j'espère que vous me ferez le plaisir d'accepter les uns et l'honneur de toucher l'autre. Il y avait une telle grandeur de façons dans la réponse d'Isidore et dans le geste qui l'accompagnait, que Pitou, vaincu, étendit la main, et du bout des doigts toucha les doigts d'Isidore. En ce moment, la comtesse de Charny parut sur le seuil de la porte du salon. -Monsieur le vicomte, dit-elle, vous m'avez fait demander, me voici. Isidore salua Pitou et se rendit à l'invitation de la comtesse en passant au salon. Seulement, comme il allait repousser la porte du salon, sans doute pour se trouver seul avec la comtesse, Andrée retint cette porte, qui demeura entrebâillée. L'intention de la comtesse était visiblement que cela fût ainsi. Pitou put donc entendre ce qui se disait dans le salon. Il remarqua que la porte du salon parallèle à la sienne, et qui était celle de la chambre à coucher, était ouverte aussi; de sorte que, bien qu'il fût invisible, Sébastien pourrait entendre ce qui allait se dire entre la comtesse et le vicomte, comme il pourrait l'entendre lui-même. -Vous m'avez fait demander, monsieur? dit la comtesse à son beau-frère. Puis-je savoir ce qui me vaut la bonne fortune de votre visite? -Madame, dit Isidore, j'ai reçu hier des nouvelles d'Olivier; comme il l'avait fait dans les autres lettres que j'ai reçues de lui, il me charge de mettre ses souvenirs à vos pieds; il ne sait encore l'époque de son retour, et sera heureux, me dit-il, d'avoir de vos nouvelles, soit que vous vouliez bien me remettre une lettre pour lui, soit que simplement vous me chargiez de vos compliments. -Monsieur, dit la comtesse, je n'ai pas pu répondre jusqu'aujourd'hui à la lettre que M. de Charny m'a écrite en partant, puisque j'ignore où il est; mais je profiterai volontiers de votre entremise, pour lui présenter les devoirs d'une femme soumise et respectueuse. Demain donc, si vous voulez faire prendre une lettre pour M. de Charny, je tiendrai cette lettre prête et à son intention. -Écrivez toujours la lettre, madame, dit Isidore; seulement, au lieu de venir la prendre demain, je la viendrai prendre dans cinq ou six jours; j'ai à faire un voyage d'absolue nécessité; le temps qu'il durera, je l'ignore; mais, à peine de retour, je viendrai vous présenter mes hommages, et prendre vos commissions. Et Isidore salua la comtesse, qui lui rendit son salut, et sans doute lui indiqua une autre sortie; car, pour se retirer, il ne traversa point la salle à manger, où Pitou, après avoir eu raison du poulet comme il avait eu raison des deux côtelettes, commençait à attaquer le pot de confitures. Le pot de confitures était achevé depuis longtemps, et net comme le verre dans lequel Pitou venait de boire les dernières gouttes de sa bouteille de vin de Bordeaux, lorsque la comtesse reparut ramenant Sébastien. Il eût été difficile de reconnaître la sévère Mlle de Taverney ou la grave comtesse de Charny dans la jeune mère aux yeux resplendissants de joie, à la bouche éclairée d'un ineffable sourire, qui reparaissait appuyée sur son enfant; ses joues pâles avaient pris, sous des larmes d'une douceur inconnue et versées pour la première fois, une teinte rosée qui étonnait Andrée elle-même, que l'amour maternel, c'est-à-dire la moitié de l'existence de la femme, venait de faire rentrer en elle pendant ces deux heures passées avec son enfant. Elle couvrit encore une fois de baisers le visage de Sébastien; puis elle le remit à Pitou en serrant la rude main du brave garçon entre ses mains blanches, qui semblaient du marbre réchauffé et amolli. Sébastien, de son côté, embrassait Andrée avec cette ardeur qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, et qu'avait pu seule, à l'endroit de sa mère, refroidir pour un instant cette imprudente exclamation qu'Andrée n'avait pu retenir, lorsqu'il lui avait parlé de Gilbert. Mais, pendant sa solitude au Collège Saint- Louis, pendant ses promenades dans le jardin réservé, le doux fantôme maternel avait reparu; et l'amour était rentré peu à peu au coeur de l'enfant, de sorte que, lorsque était arrivée à Sébastien cette lettre de Gilbert qui lui permettait d'aller, sous la conduite de Pitou, passer une heure ou deux avec sa mère, cette lettre avait comblé les plus secrets et les plus tendres désirs de l'enfant. C'était une délicatesse de Gilbert qui avait tant retardé cette entrevue; il comprenait que, conduisant lui-même Sébastien chez Andrée, il lui enlevait par sa présence la moitié du bonheur qu'elle avait à voir son fils, et, en l'y faisant conduire par un autre que Pitou, ce bon coeur et cette âme naïve, il compromettait un secret qui n'était pas le sien. Pitou prit congé de la comtesse de Charny sans faire une question, sans jeter un regard de curiosité sur ce qui l'entourait, et, traînant Sébastien, qui, à moitié tourné en arrière, échangeait des baisers avec sa mère, il regagna le fiacre, où il retrouva son pain, son fromage de cochon enveloppé de papier, et sa bouteille de vin accotée dans son coin. Pas plus en cela que dans son voyage de Villers-Cotterêts, il n'y avait rien encore qui pût attrister Pitou. Dès le soir, Pitou avait été travailler au Champ-de-Mars; il y était retourné le lendemain et les jours suivants; il y avait reçu force compliments de M. Maillard, qui l'avait reconnu, et de M. Bailly, à qui il s'était fait connaître; il avait retrouvé là MM. Élie et Hullin, vainqueurs de la Bastille comme lui, et il avait vu sans envie la médaille qu'ils portaient à leur boutonnière, et à laquelle lui et Billot avaient autant de droits que qui que ce fût au monde. Enfin, le fameux jour venu, il avait été dès le matin prendre son rang avec Billot à la porte Saint-Denis. Il avait, au bout de trois cordes différentes, décroché un jambon, un pain et une bouteille de vin. Il était arrivé à la hauteur de l'autel de la Patrie, où il avait dansé une farandole, tenant d'une main une actrice de l'Opéra et de l'autre une religieuse bernardine. À l'entrée du roi, il était allé reprendre son rang, et il avait eu la satisfaction de se voir représenté par La Fayette, ce qui était un grand honneur pour lui, Pitou; puis, les serments prêtés, les coups de canon tirés, les fanfares jetées dans les airs, quand La Fayette avait passé avec son cheval blanc entre les rangs de ses chers camarades, il avait eu la joie d'être reconnu par lui, et d'avoir part à une des trente ou quarante mille poignées de main que le général avait distribuées dans la journée; après quoi, il avait quitté le Champ-de-Mars avec Billot; s'était arrêté à regarder les jeux, les illuminations et les feux d'artifice des Champs-Élysées. Puis, il avait suivi les boulevards; puis, pour ne rien perdre des divertissements de ce grand jour, au lieu d'aller se coucher comme tel autre à qui les jambes eussent rentré dans le ventre après une pareille fatigue, lui, qui ne savait pas ce que c'était que d'être fatigué, il était venu à la Bastille, où il avait trouvé, dans la tour du coin, une table inoccupée sur laquelle il avait fait apporter, comme nous l'avons dit, deux livres de pain, deux bouteilles de vin et un saucisson. Pour un homme qui ignorait qu'en annonçant à Mme de Charny une absence de sept ou huit jours, c'était à Villers-Cotterêts qu'Isidore allait passer ces sept ou huit jours; pour un homme qui ignorait que, six jours auparavant, Catherine était accouchée d'un garçon, qu'elle avait quitté la petite maison de la pierre Clouïse dans la nuit, qu'elle était arrivée le matin à Paris avec Isidore, et qu'elle avait poussé un cri et s'était rejetée dans la voiture en l'apercevant, lui et Billot, à la porte Saint-Denis, il n'y avait rien de bien triste, au contraire, dans ce travail au Champ-de-Mars, dans cette rencontre de M. Maillard, de M. Bailly, de M. Élie, et de M. Hullin; dans cette farandole dansée entre une actrice de l'Opéra et une religieuse bernardine; dans cette reconnaissance de La Fayette; dans cette poignée de main qu'il avait eu l'honneur de recevoir de lui; enfin, dans ces illuminations, ces feux d'artifice, cette Bastille factice et cette table chargée d'un pain, d'un saucisson et de deux bouteilles de vin. La seule chose qui eût pu attrister Pitou dans tout cela, c'était la tristesse de Billot. LXX Le Rendez-Vous. Aussi, comme on l'a vu au commencement du chapitre précédent, Pitou résolut-il, autant pour se tenir en gaieté lui-même que pour dissiper la tristesse de Billot, aussi, disons-nous, Pitou résolut-il de lui adresser la parole. -Dites donc, père Billot, entama Pitou après un moment de silence pendant lequel il paraissait avoir fait provision de paroles, comme un tirailleur, avant de commencer le feu, fait provision de cartouches, qui diable aurait pu deviner, il y a juste un an et deux jours, quand Mlle Catherine me donnait un louis, et coupait les cordes qui me liaient les mains, avec ce couteau... tenez, là... qui est-ce qui se serait douté qu'en un an et deux jours, il arriverait tant d'événements? -Personne, répondit Billot, sans que Pitou eût remarqué quel regard terrible avait lancé l'oeil du fermier quand lui, Pitou, avait prononcé le nom de Catherine. Pitou attendit pour savoir si Billot n'ajouterait pas quelques mots au mot unique qu'il venait de répondre en échange d'une phrase assez longue et qui lui paraissait passablement bien tournée. Mais, voyant que Billot gardait le silence, Pitou, comme ce tirailleur dont nous parlions à l'instant même, rechargea son arme, et, tirant une seconde fois: -Dites donc, père Billot, continua-t-il, qui est- ce qui nous aurait dit, quand vous couriez après moi dans la plaine d'Ermenonville; quand vous avez manqué crever Cadet, et me faire crever, moi; quand vous m'avez rejoint; quand vous vous êtes nommé; quand vous m'avez fait monter en croupe; quand vous avez changé de cheval à Dammartin pour être plus vite à Paris; quand nous sommes arrivés à Paris, pour voir brûler les barrières; quand nous avons été bousculés dans le faubourg de la Villette par les kaiserlicks; quand nous avons rencontré une procession qui criait: « Vive M. Necker! » et « Vive le duc d'Orléans! »; quand vous avez eu l'honneur de porter un des bâtons de la civière sur laquelle étaient les bustes de ces deux grands hommes, tandis que j'essayais de sauver la vie à Margot; quand Royal-Allemand a tiré sur nous place Vendôme, et que le buste de M. Necker vous est tombé sur la tête; quand nous nous sommes sauvés par la rue Saint-Honoré en criant: « Aux armes! on assassine nos frères! » qui est-ce qui nous aurait dit que nous prendrions la Bastille? -Personne, répondit le fermier aussi laconiquement que la première fois. « Diable! fit Pitou à part lui, après avoir attendu un instant, il paraît que c'est un parti pris!... Voyons! faisons feu une troisième fois. » Alors tout haut: -Dites donc, père Billot, reprit-il, qui donc aurait cru, quand nous eûmes pris la Bastille, qu'un an jour pour jour après cette prise, je serais capitaine, que vous seriez fédéré, et que nous souperions tous les deux, moi surtout, dans une bastille de feuillage qui serait plantée juste à l'endroit où l'autre était bâtie? Hein! qui donc aurait cru cela? -Personne, répéta Billot d'un air plus sombre encore que les deux premières fois. Pitou reconnut qu'il n'y avait pas moyen de faire parler le fermier, mais il s'en consola en pensant qu'il n'avait aucunement aliéné le droit de parler tout seul. Il continua donc, laissant à Billot le droit de répondre, si cela lui faisait plaisir. -Quand je pense qu'il y a juste un an que nous sommes entrés à l'Hôtel de Ville; que vous avez pris M. de Flesselles -pauvre M. de Flesselles, où est-il? où est la Bastille! -que vous avez pris M. de Flesselles au collet; que vous lui avez fait donner la poudre, pendant que je montais la garde à la porte, et, en outre de la poudre, un billet pour M. de Launay; qu'après la poudre distribuée, nous avons quitté M. Marat, qui allait aux Invalides, pour venir, nous, à la Bastille; qu'à la Bastille, nous avons trouvé M. Gonchon, le Mirabeau du peuple, comme ils l'appelaient... -Savez-vous ce qu'il est devenu, M. Gonchon, père Billot? Hein! savez-vous ce qu'il est devenu? Billot se contenta cette fois de secouer négativement la tête. -Vous ne savez pas? continua Pitou. Ni moi non plus. Peut-être aussi ce qu'est devenue la Bastille, ce qu'est devenu M. de Flesselles, ce que nous deviendrons tous, ajouta philosophiquement Pitou; pulvis es et in pulverem reverteris. Quand je pense que c'est par la porte qui était là, et qui n'y est plus, que vous êtes entré après avoir fait écrire, par M. Maillard, la fameuse note sur la cassette que je devais lire au peuple si vous ne reparaissiez pas; quand je pense que c'est là où sont ces fers et ces chaînes, dans ce grand trou qui ressemble à une fosse, que vous avez rencontré M. de Launay! -Pauvre homme! je le vois encore, avec son habit gris de lin, son chapeau à trois cornes, son ruban rouge et sa canne à épée; encore un qui est allé rejoindre M. de Flesselles! -Quand je pense que ce M. de Launay vous a fait voir la Bastille de fond en comble, vous l'a fait étudier, vous l'a fait mesurer... des murs de trente pieds d'épaisseur à la base, et de quinze pieds au sommet! que vous êtes monté avec lui sur les tours, et que même vous l'avez menacé, s'il n'était pas sage, de vous jeter du haut en bas des tours avec lui; quand je pense qu'en descendant, il vous a fait voir cette pièce de canon qui, dix minutes plus tard, m'aurait envoyé où est ce pauvre M. de Flesselles, et où est ce pauvre M. de Launay lui- même, si je n'avais pas trouvé un angle où me ranger; et quand je pense, enfin, qu'en venant de voir tout cela, vous avez dit, comme s'il s'agissait d'escalader un grenier à foin, un pigeonnier ou un moulin à vent: « Amis, prenons la Bastille! » et que nous l'avons prise, cette fameuse Bastille, si bien prise, qu'aujourd'hui nous voilà assis à l'endroit où elle était, mangeant du saucisson et buvant du vin de Bourgogne à la place même de la tour qu'on appelait troisième Berthaudière, et où était M. le docteur Gilbert! Quelle singulière chose! Et quand je pense à tout ce tapage, à tous ces cris, à toutes ces rumeurs, à tout ce bruit... Tiens! fit Pitou, à propos de bruit, qu'est-ce que celui-là? Dites donc, père Billot, il se passe quelque chose, ou il passe quelqu'un; tout le monde court, tout le monde se lève; venez donc voir comme tout le monde, venez donc, père Billot, venez donc! Pitou souleva Billot en lui passant sa main sous le bras, et tous deux, Pitou avec curiosité, Billot avec insouciance, se portèrent du côté d'où venait ce bruit. Ce bruit était causé par un homme qui avait le privilège rare de faire partout du bruit sur son passage. Au milieu des rumeurs, on entendait les cris de « Vive Mirabeau! » poussés par ces poitrines vigoureuses qui sont les dernières à changer d'opinion sur les hommes qu'elles ont une fois adoptés. C'était, en effet, Mirabeau qui, une femme au bras, était venu visiter la nouvelle Bastille, et qui, ayant été reconnu, occasionnait toute cette rumeur. La femme était voilée. Un autre que Mirabeau eût été effrayé de tout ce tumulte qu'il traînait après lui, et surtout d'entendre, sous cette grande voix qui le glorifiait, quelques cris de sourde menace; de ces cris, enfin, qui suivaient le char du triomphateur romain, en lui disant: « César, n'oublie pas que tu es mortel! » Mais lui, l'homme des orages, qui, pareil à l'oiseau des tempêtes, semblait n'être bien qu'au milieu du tonnerre et des éclairs, lui traversait tout ce tumulte, le visage souriant, l'oeil calme et le geste dominateur, tenant à son bras cette femme inconnue qui frissonnait au souffle de sa terrible popularité. Sans doute, comme Sémélé, l'imprudente avait voulu voir Jupiter, et voilà que la foudre était tout près de la consumer. -Ah! M. de Mirabeau! dit Pitou; tiens, c'est là M. de Mirabeau, le Mirabeau des nobles? Vous rappelez-vous, père Billot, que c'est ici à peu près que nous avons vu M. Gonchon, le Mirabeau du peuple, et que je vous ai dit: « Je ne sais pas comment est le Mirabeau des nobles, mais je trouve celui du peuple assez laid. » Eh bien! savez-vous, aujourd'hui que je les ai vus tous les deux, je les trouve aussi laids l'un que l'autre; mais ça n'empêche pas, n'en rendons pas moins hommage au grand homme. Et Pitou monta sur une chaise, et de la chaise sur une table, mettant son tricorne au bout de son épée en criant: -Vive M. de Mirabeau! Billot ne laissa échapper aucun signe de sympathie ou d'antipathie; il croisa simplement ses deux bras sur sa robuste poitrine, et murmura d'une voix sombre: -On dit qu'il trahit le peuple. -Bah! dit Pitou, on a dit cela de tous les grands hommes de l'Antiquité, depuis Aristide jusqu'à Cicéron. Et, d'une voix plus pleine et plus sonore que la première fois: -Vive Mirabeau! cria-t-il, tandis que l'illustre orateur disparaissait, entraînant avec lui ce tourbillon d'hommes, de rumeurs et de cris. » C'est égal, dit Pitou en sautant à bas de sa table, je suis bien aise d'avoir vu M. de Mirabeau... Allons finir notre seconde bouteille et achever notre saucisson, père Billot. Et il entraînait le fermier vers la table où, en effet, les attendaient les restes du repas absorbé à peu près par Pitou seul lorsqu'ils s'aperçurent qu'une troisième chaise avait été approchée de leur table, et qu'un homme qui semblait les attendre était assis sur cette chaise. Pitou regarda Billot, qui regardait l'inconnu. Il est vrai que le jour était un jour de fraternité, et permettait, par conséquent, une certaine familiarité entre concitoyens; mais, aux yeux de Pitou, qui n'avait pas bu sa seconde bouteille, et n'avait pas achevé son saucisson, c'était une familiarité presque aussi grande que celle du joueur inconnu près du chevalier de Grammont. Et encore, celui qu'Hamilton appelle la petite citrouille demandait-il pardon au chevalier de Grammont de « la familiarité grande », tandis que l'inconnu ne demandait pardon de rien, ni à Billot, ni à Pitou, et les regardait, au contraire, avec un certain air railleur qui semblait lui être naturel. Sans doute, Billot n'était pas d'humeur à supporter ce regard sans explication, car il s'avança rapidement vers l'inconnu; mais, avant que le fermier eût ouvert la bouche ou risqué un geste, l'inconnu avait fait un signe maçonnique auquel Billot avait répondu. Ces deux hommes ne se connaissaient pas, c'est vrai, mais ils étaient frères. Au reste, l'inconnu était vêtu, comme Billot, d'un costume de fédéré; seulement, à certain changement dans le costume, le fermier reconnut que celui qui le portait avait dû, dans la journée même, faire partie de ce petit groupe d'étrangers qui suivait Anacharsis Clootz, et qui avait représenté, à la fête, la députation du genre humain. Ce signe fait par l'inconnu, et rendu par Billot, Billot et Pitou reprirent leur place. Billot inclina même la tête en manière de salut, tandis que Pitou souriait gracieusement. Cependant, comme tous deux semblaient interroger l'inconnu du regard, ce fut lui qui prit le premier la parole. -Vous ne me connaissez pas, frères, dit-il, et, pourtant, moi, je vous connais tous deux. Billot regarda fixement l'étranger, et Pitou, plus expansif, s'écria: -Bah! vraiment, vous nous connaissez? -Je te connais, capitaine Pitou, dit l'étranger; je te connais, fermier Billot. -Ça y est, dit Pitou. -Pourquoi cet air sombre, Billot? demanda l'étranger. Est-ce parce que, vainqueur de la Bastille, où tu es entré le premier, on a oublié de te rendre aujourd'hui les honneurs que l'on a rendus à MM. Maillard, Élie et Hullin? Billot sourit d'un air de mépris. -Si tu me connais, frère, dit-il, tu dois savoir qu'une pareille misère ne saurait attrister un coeur comme le mien. -Alors, serait-ce parce que, dans la générosité de ton âme, tu as tenté vainement de t'opposer aux meurtres de Delaunay, de Foullon et de Berthier? -J'ai fait ce que j'ai pu, et dans la mesure de mes forces, pour que ces crimes ne fussent point commis, dit Billot. J'ai revu plus d'une fois dans mes rêves ceux qui ont été victimes de ces crimes, et pas un d'eux n'a eu l'idée de m'accuser. -Est-ce parce qu'après les 5 et 6 octobre, en revenant à ta ferme, tu as trouvé tes granges vides et tes terres en friche? -Je suis riche, dit Billot; peu m'importe une récolte perdue! -Alors, dit l'inconnu en regardant Billot en face, c'est donc parce que ta fille Catherine... -Silence! dit le fermier en saisissant le bras de l'inconnu, ne parlons pas de cela. -Pourquoi pas, dit l'inconnu, si je t'en parle pour t'aider dans ta vengeance? -Alors, dit Billot, pâlissant et souriant à la fois, alors, c'est autre chose, parlons-en. Pitou ne pensait plus ni à boire ni à manger; il regardait l'inconnu comme il eût regardé un magicien. -Et, dit l'étranger avec un sourire, ta vengeance, comment entend-elle se venger? Dis. Est-ce mesquinement, en essayant de tuer un individu, comme tu as voulu le faire? Billot pâlit à devenir livide; Pitou sentit un frisson lui courir par tout le corps. -Est-ce en poursuivant toute une caste? -C'est en poursuivant toute une caste, dit Billot, car le crime de l'un est le crime de tous; et M. Gilbert, à qui je me suis plaint, m'a dit: « Pauvre Billot, ce qui t'arrive, à toi, est déjà arrivé à cent mille pères! Que feraient donc les jeunes nobles s'ils n'enlevaient pas les filles du peuple, et, les vieux, s'ils ne mangeaient pas l'argent du roi? » -Ah! il t'a dit cela, Gilbert? -Vous le connaissez? L'inconnu sourit. -Je connais tous les hommes, dit-il, comme je te connais, toi, Billot, le fermier de Pisseleu; comme je connais Pitou, le capitaine de la garde nationale d'Haramont; comme je connais le vicomte Isidore de Charny, seigneur de Boursonnes; comme je connais Catherine. -Je t'ai déjà dit de ne pas prononcer ce nom- là, frère. -Et pourquoi cela? -Parce qu'il n'y a plus de Catherine. -Qu'est-elle donc devenue? -Elle est morte! -Mais non, elle n'est pas morte, père Billot, s'écria Pitou, puisque... Et, sans doute il allait ajouter: « Puisque je sais où elle est, moi, et que je la vois tous les jours », quand Billot répéta, d'une voix qui n'admettait pas de réplique: -Elle est morte! Pitou s'inclina; il avait compris. Catherine, vivante pour les autres peut-être, était morte pour son père. -Ah! ah! fit l'inconnu, si j'étais Diogène, j'éteindrais ma lanterne: je crois que j'ai rencontré un homme. Puis, se levant et offrant le bras à Billot: -Frère, dit-il, viens faire un tour avec moi, tandis que ce brave garçon achèvera sa bouteille de vin et son saucisson. -Volontiers, dit Billot, car je commence à comprendre ce que tu viens m'offrir. Et, prenant le bras de l'inconnu: -Attends-moi ici, dit-il à Pitou, je reviens. -Dites donc, père Billot, fit Pitou, si vous êtes longtemps je vais m'ennuyer, moi! Il ne me reste plus qu'un demi-verre de vin, une bribe de saucisson et une lèche de pain. -C'est bien, mon brave Pitou, dit l'inconnu; on connaît la mesure de ton appétit, et l'on va t'envoyer de quoi te faire prendre patience en nous attendant. En effet, à peine l'inconnu et Billot avaient-ils disparu à l'angle d'une des murailles de verdure, qu'un nouveau saucisson, un second pain et une troisième bouteille de vin ornaient la table de Pitou. Pitou ne comprenait rien à ce qui venait de se passer; il était à la fois fort étonné et fort inquiet. Mais l'étonnement et l'inquiétude, comme toutes les émotions en général, creusaient l'estomac de Pitou. Pitou éprouva donc, tant il était étonné et surtout inquiet, un irrésistible besoin de faire honneur aux provisions qu'on venait de lui apporter, et il s'abandonnait à ce besoin avec l'ardeur que nous lui connaissons, quand Billot reparut seul et revint silencieusement, quoique le front éclairé d'une lueur qui ressemblait à celle de la joie, reprendre sa place à table en face de Pitou. -Eh bien! demanda celui-ci au fermier, qu'y a-t-il de nouveau, père Billot? -Il y a de nouveau que tu repartiras seul demain, Pitou. -Et vous, donc? demanda le capitaine de la garde nationale. -Moi? dit Billot. Moi, je reste. LXXI La Loge De La Rue Plâtrière. Si nos lecteurs veulent -huit jours étant écoulés depuis les événements que nous venons de leur raconter -si nos lecteurs veulent, disons- nous, retrouver quelques-uns des principaux personnages de notre histoire, personnages qui non seulement ont joué un rôle dans le passé, mais qui encore sont destinés à jouer un rôle dans l'avenir, il faut qu'ils se placent avec nous près de cette fontaine de la rue Plâtrière où nous avons vu Gilbert, enfant et hôte de Rousseau, venir tremper son pain dur. Une fois là, nous surveillerons et nous suivrons un homme qui ne peut point tarder à passer, et que nous reconnaîtrons, non plus à son costume de fédéré - costume qui, après le départ des cent mille députés envoyés par la France, ne saurait être porté sans attirer sur celui qui le porte une plus grande somme d'attention que ne le désire notre personnage -mais au costume simple, quoique connu, d'un riche fermier des environs de Paris. Je n'ai pas besoin de dire, maintenant, au lecteur que ce personnage n'est autre que Billot, lequel suit la rue Saint-Honoré, longe les grilles du Palais-Royal -auquel le retour du duc d'Orléans, exilé pendant plus de huit mois à Londres, vient de rendre toute sa splendeur nocturne -prend à sa gauche la rue de Grenelle, et s'engage sans hésitation dans la rue Plâtrière. Cependant, arrivé juste en face de la fontaine où nous l'attendons, il s'arrête, il hésite, non pas que le coeur lui fasse défaut -ceux qui le connaissent savent parfaitement que, si le brave fermier avait décidé d'aller en enfer, il irait sans pâlir -mais, sans doute, parce que les renseignements lui manquent. Et, en effet, il n'est pas difficile de voir, pour nous surtout qui avons intérêt à épier ses démarches, il n'est pas difficile de voir qu'il examine et étudie chaque porte en homme qui ne veut pas commettre d'erreur. Toutefois, malgré cet examen, il est arrivé aux deux tiers de la rue à peu près sans avoir trouvé ce qu'il cherche: mais, là, le passage est encombré par les citoyens qui s'arrêtent autour d'un groupe de musiciens du milieu duquel s'élève une voix d'homme chantant des chansons de circonstance sur les événements; ce qui probablement ne suffirait pas à exciter une aussi grande curiosité, si un ou deux couplets de chaque chanson n'étaient pas destinés à relever les autres par des épigrammes sur les individus. Il y en a une, entre autres, intitulée Le Manège, qui fait pousser des cris de joie à la foule. Comme l'Assemblée nationale siège sur l'ancien emplacement du Manège, non seulement les différentes couleurs de l'Assemblée ont pris les nuances de la race chevaline -les noirs et les blancs, les alezans et les bais -mais encore les individus ont pris les noms des chevaux: Mirabeau s'appelle Le Pétulant; le comte de Clermont-Tonnerre, L'Ombrageux; l'abbé Maury, La Cabreuse; Thouret, Le Foudroyant; Bailly, L'Heureux. Billot s'arrête un instant à écouter ces attaques plus vertes que spirituelles; puis il se glisse à droite contre la muraille, et disparaît dans les groupes. Sans doute, au milieu de cette foule, il a trouvé ce qu'il cherchait, car, après avoir disparu d'un côté du groupe, il ne reparaît point de l'autre. Voyons donc, en pénétrant à la suite de Billot, ce que cache ce groupe. Une porte basse surmontée de trois lettres, de trois initiales tracées à la craie rouge, et qui, sans doute, symboles de réunion pour cette nuit, seront effacées le lendemain matin. Ces trois lettres sont un L, un D et un P. Cette porte basse semble une allée de cave; on descend quelques marches, puis on suit un couloir sombre. Sans doute, ce second renseignement confirmait le premier; car, après avoir regardé avec attention les trois lettres, signe de reconnaissance insuffisant pour Billot, qui, on se le rappelle, ne savait pas lire, le fermier avait descendu les marches en les comptant au fur et à mesure qu'il les descendait, et, arrivé à la huitième, il s'était hardiment engagé dans l'allée. Au bout de cette allée tremblait une pâle lumière; devant cette lueur, un homme assis lisait ou faisait semblant de lire une gazette. Au bruit des pas de Billot, cet homme se leva, et, un doigt appuyé sur sa poitrine, il attendit. Billot présenta le même doigt replié, et l'appuya comme un cadenas sur sa bouche. C'était probablement le signe de passe attendu par le mystérieux concierge, car celui-ci poussa à sa droite une porte parfaitement invisible quand elle était fermée, et fit voir à Billot un escalier à marches raides et étroites qui plongeait sous la terre. Billot entra; la porte se referma derrière lui, rapide mais silencieuse. Le fermier, cette fois, compta dix-sept marches, et, arrivé à la dix-septième, malgré le mutisme auquel il semblait s'être condamné, il se dit à lui-même et à demi-voix: -Bon! j'y suis. Une tapisserie flottait à quelques pas de là devant une porte, Billot alla droit à cette tapisserie, la souleva et se trouva dans une grande salle circulaire et souterraine où étaient déjà réunis une cinquantaine de personnes. Cette salle, nos lecteurs y sont déjà descendus, il y a quinze ou seize ans, sur les pas de Rousseau. Comme au temps de Rousseau, les murailles en étaient tapissées de toiles rouges et blanches sur lesquelles s'entrelaçaient le compas, l'équerre et le niveau. Une seule lampe, pendue à la voûte, jetait une lueur blafarde qui portait vers le milieu du cercle, et y répandait une certaine lumière, mais qui était insuffisante à éclairer ceux qui, désirant n'être pas reconnus, se tenaient à la circonférence. Une estrade à laquelle on montait par quatre degrés attendait les orateurs ou les récipiendaires, et, sur cette estrade, dans sa partie la plus rapprochée du mur, un bureau solitaire et un fauteuil vide attendaient le président. En quelques minutes, la salle se remplit à n'y pouvoir plus circuler. C'étaient des hommes de tous les états et de toutes les conditions, depuis le paysan jusqu'au prince, qui arrivaient un à un, ainsi qu'était arrivé Billot, et qui, sans se connaître ou se connaissant, prenaient leurs places au hasard ou selon leurs sympathies. Chacun de ces hommes portait sous son habit ou sa houppelande, soit le tablier maçonnique, s'il était simplement maçon, soit l'écharpe des illuminés, s'il était à la fois maçon et illuminé, c'est-à-dire affilié au grand mystère. Trois hommes seulement ne portaient pas ce dernier signe, et n'avaient que le tablier maçonnique. L'un était Billot; l'autre, un jeune homme de vingt ans à peine; le troisième, enfin, un homme de quarante-deux ans à peu près, qui, par ses manières, paraissait appartenir aux plus hautes classes de la société. Quelques secondes après que ce dernier fut entré à son tour, sans qu'il eût été fait pour son arrivée plus de bruit que pour l'arrivée du plus simple des membres de l'association, une porte masquée s'ouvrit, et le président parut, portant à la fois les insignes de Grand-Orient et ceux de Grand-Cophte. Billot poussa un faible cri d'étonnement: ce président, devant lequel s'inclinaient toutes les têtes, n'était autre que son fédéré de la Bastille. Il monta lentement l'estrade, et, se tournant vers l'assemblée: -Frères, dit-il, nous avons deux choses à faire aujourd'hui; moi, j'ai à recevoir trois nouveaux adeptes; j'ai à vous rendre compte de mon oeuvre, depuis le jour où je l'ai entreprise jusqu'aujourd'hui; car, l'oeuvre devenant d'heure en heure plus difficile, il faut que vous sachiez, vous, si je suis toujours digne de votre confiance, et que je sache, moi, si je continue de la mériter. C'est en recevant de vous la lumière et en vous la renvoyant que je puis marcher dans la voie sombre et terrible où je suis engagé. Donc, que les chefs de l'ordre restent seuls dans cette salle, pour que nous procédions à la réception ou au rejet des trois nouveaux membres qui se présentent devant nous. Puis, ces trois membres admis ou rejetés, tout le monde rentrera en séance, depuis le premier jusqu'au dernier; car c'est en présence de tous, et non pas seulement en face du cercle suprême, que je veux exposer ma conduite, et recevoir le blâme ou demander le remerciement. À ces mots, une porte opposée à celle qui s'était déjà démasquée s'ouvrit. On aperçut de vastes profondeurs voûtées pareilles aux cryptes d'une ancienne basilique, et la foule s'écoula silencieuse et telle qu'une procession de spectres sous les arcades, à peine éclairées de place en place par des lampes de cuivre dont la lumière était tout juste suffisante pour rendre, comme l'a dit le poète, les ténèbres visibles. Trois hommes seulement restèrent. C'étaient les trois récipiendaires. Le hasard faisait qu'ils étaient appuyés à la muraille à des distances à peu près égales les uns des autres. Ils se regardèrent tous trois avec étonnement, car, seulement alors, ils apprenaient qu'ils étaient les trois héros de la séance. En ce moment, la porte par laquelle était entré le président se rouvrit. Six hommes masqués entrèrent à leur tour, et vinrent se placer debout, trois à la droite, trois à la gauche du fauteuil. -Que les numéros 2 et 3 disparaissent un instant, dit le président. Nuls que les chefs suprêmes ne doivent connaître les secrets de la réception ou du refus d'un frère maçon dans l'ordre des illuminés. Le jeune homme et l'homme à la mine aristocratique se retirèrent, regagnant le corridor par lequel ils étaient entrés. Billot resta seul. -Approche, lui dit le président après un instant de silence qui avait pour but de donner aux deux autres candidats le temps de s'éloigner. Billot s'approcha. -Quel est ton nom parmi les profanes? lui demanda le président. -François Billot. -Quel est ton nom parmi les élus? -Force. -Où as-tu vu la lumière? -Dans la loge des Amis de la vérité de Soissons. -Quel âge as-tu? -Sept ans. Et Billot fit un signe indiquant qu'il occupait le grade de maître dans l'ordre maçonnique. -Pourquoi désires-tu monter un degré, et être reçu parmi nous? -Parce qu'on m'a dit que ce degré était un pas de plus vers la lumière universelle. -As-tu des parrains? -Je n'ai personne que celui qui est venu au- devant de moi, de lui-même et le premier, pour m'offrir de me faire recevoir. Et Billot regarda fixement le président. -Avec quel sentiment marcheras-tu dans la voie que tu veux te faire ouvrir? -Avec la haine des puissants, avec l'amour de l'égalité. -Qui nous répondra de cet amour pour l'égalité et de cette haine des puissants? -La parole d'un homme qui n'a jamais manqué à sa parole. -Qui t'a inspiré cet amour de l'égalité? -La condition inférieure dans laquelle je suis né. -Qui t'a inspiré cette haine des puissants? -C'est mon secret; ce secret, tu le sais. Pourquoi veux-tu me faire répéter tout haut ce que j'hésite à me dire à moi-même tout bas? -Marcheras-tu, et t'engageras-tu, dans la mesure de ta force et de ton pouvoir, à faire marcher tout ce qui t'entoure dans cette voie d'égalité? -Oui. -Dans la mesure de ta force et de ton pouvoir, renverseras-tu tout obstacle qui s'opposerait à la liberté de la France et à l'émancipation du monde? -Oui. -Es-tu libre de tout engagement antérieur, ou, cet engagement pris, s'il était contraire aux promesses que tu viens de faire, es-tu prêt à le rompre? -Oui. Le président se retourna vers les six chefs masqués. -Frères, reprit-il, cet homme dit vrai. C'est moi qui l'ai invité à être des nôtres. Une grande douleur le lie à notre cause par la fraternité de la haine. Il a déjà beaucoup fait pour la Révolution, et peut beaucoup faire encore. Je me déclare son parrain, et je réponds de lui dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. -Qu'il soit reçu, dirent unanimement les six voix. -Tu entends? dit le président. Es-tu prêt à faire le serment? -Dictez-le, dit Billot, et je le répéterai. Le président leva la main, et, d'une voix lente et solennelle: -Au nom du Fils crucifié, dit-il, jure de briser les liens charnels qui t'attachent encore à père, mère, frères, soeurs, femme, parents, amis, maîtresse, rois, bienfaiteurs, et à tout être quelconque auquel tu aurais promis foi, obéissance, gratitude ou service. Billot répéta, d'une voix plus ferme peut-être que ne l'était la voix du président, les mêmes paroles que celui-ci avait dites. -Bien, reprit le président. À partir de cette heure, tu es affranchi du prétendu serment fait à la patrie et aux lois. Jure donc de révéler au nouveau chef que tu reconnais ce que tu auras vu ou fait, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher et d'épier ce qui ne s'offrirait pas à tes yeux. -Je le jure! répéta Billot. -Jure, continua le président, d'honorer et respecter le poison, le fer et le feu, comme des moyens prompts, sûrs et nécessaires pour purger le globe par la mort de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à l'arracher de nos mains. -Je le jure! répéta Billot. -Jure de fuir Naples, de fuir Rome, de fuir l'Espagne, de fuir toute terre maudite. Jure de fuir la tentation de rien révéler de ce que tu pourras voir et entendre dans nos assemblées, car le tonnerre n'est pas plus prompt à frapper que ne le serait à t'atteindre, en quelque lieu que tu fusses caché, le couteau invisible et inévitable. -Je le jure! répéta Billot. -Et, maintenant, dit le président, vis au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit! Un frère caché dans l'ombre ouvrit la porte de la crypte où se promenaient, en attendant que la triple réception fût finie, les frères inférieurs de l'ordre. Le président fit un signe à Billot, qui s'inclina et alla rejoindre les hommes auxquels le serment terrible prononcé par lui venait de l'associer. -Le numéro 2! dit le président à haute voix, lorsque la porte se fut refermée derrière le nouvel adepte. La tapisserie masquant la porte du corridor se souleva lentement, et le jeune homme vêtu de noir entra. Il laissa retomber la tapisserie derrière lui, et s'arrêta sur le seuil, attendant que la parole lui fût adressée. -Approche, dit le président. Le jeune homme s'approcha. Nous l'avons déjà dit, c'était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans à peine, qui, grâce à sa peau blanche et fine, eût pu passer pour une femme. L'énorme cravate serrée qu'il portait seul à cette époque pouvait faire croire que l'éclat et la transparence de cette peau n'avait pas pour cause principale la pureté du sang, mais, tout au contraire, quelque maladie secrète et cachée; malgré sa grande taille et cette haute cravate, le cou relativement paraissait court; le front était bas, et la partie supérieure de la tête semblait déprimée. Il en résultait que les cheveux, sans être plus longs qu'on ne les portait d'habitude sur le front, touchaient presque aux yeux, et, derrière la tête, descendaient jusqu'aux épaules. Il y avait, en outre, dans toute sa personne une raideur automatique qui semblait faire de ce jeune homme, à peine au seuil de la vie, un envoyé d'un autre monde, un député du tombeau. Le président le regarda un instant avec une certaine attention avant de commencer l'interrogatoire. Mais ce regard, mêlé d'étonnement et de curiosité, ne put faire baisser l'oeil fixe du jeune homme. Il attendit. -Quel est ton nom parmi les profanes? -Antoine Saint-Just. -Quel est ton nom parmi les élus? -Humilité. -Où as-tu vu la lumière? -Dans la loge des Humanitaires de Laon. -Quel âge as-tu? -Cinq ans. Et le récipiendaire fit un signe indiquant qu'il était compagnon dans la franc-maçonnerie. -Pourquoi désires-tu monter un degré et être reçu parmi nous? -Parce qu'il est de l'essence de l'homme d'aspirer aux hauteurs, et que, sur les hauteurs, l'air est plus pur et la lumière plus brillante. -As-tu un modèle? -Le philosophe de Genève, l'homme de la nature, l'immortel Rousseau. -As-tu des parrains? -Oui. -Combien? -Deux. -Quels sont-ils? -Robespierre aîné et Robespierre jeune. -Avec quel sentiment marches-tu dans la voie que tu veux te faire ouvrir? -Avec la foi. -Où cette voie doit-elle mener la France et le monde? -La France à la liberté, le monde à l'affranchissement. -Que donnerais-tu pour que la France et le monde arrivassent à ce but? -Ma vie; c'est la seule chose que je possède, ayant déjà donné mon bien. -Ainsi tu marcheras, et tu t'engageras, dans la mesure de ta force et de ton pouvoir, à faire marcher tout ce qui t'entoure dans cette voie de liberté et d'affranchissement? -Je marcherai et ferai marcher tout ce qui m'entoure dans cette voie. -Ainsi, dans la mesure de ta force et de ton pouvoir, tu renverseras tout obstacle que tu rencontreras sur ton chemin? -Je le renverserai. -Es-tu libre de tout engagement, ou, si quelque engagement était pris par toi qui fût contraire aux promesses que tu viens de faire, le romprais-tu? -Je suis libre. Le président se retourna vers les six hommes masqués. -Frères, dit-il, vous avez entendu? -Oui, répondirent à la fois les six membres du cercle suprême. -A-t-il dit la vérité? -Oui, répondirent-ils encore. -Êtes-vous d'avis qu'il soit reçu? -Oui, dirent-ils une dernière fois. -Es-tu prêt à faire le serment? demanda le président au récipiendaire. -Je suis prêt, répondit Saint-Just. Alors, mot pour mot, le président répéta, dans sa triple période, le même serment qui avait déjà été dicté à Billot, et, à chaque pause du président, Saint-Just, de sa voix ferme et stridente, répondit: -Je le jure! Le serment prêt, la même porte s'ouvrit sous la main du frère invisible, et, du même pas roide et automatique qu'il était entré, Saint-Just se retira, ne laissant évidemment en arrière ni un doute, ni un regret. Le président attendit que la porte de la crypte eût eu le temps de se refermer, et, d'une voix haute: -Le numéro 3, dit-il. La tapisserie se souleva une seconde fois, et le troisième adepte parut. Celui-là, nous l'avons dit, était un homme de quarante à quarante-deux ans, haut en couleur, presque bourgeonné, respirant par toute sa personne, malgré ces signes de vulgarité, un air aristocratique auquel se mêlait je ne sais quel parfum d'anglomanie visible au premier coup d'oeil. Son costume, quoique élégant, avait un peu de cette sévérité que l'on commençait à adopter en France, et dont la véritable source était dans les relations que nous venions d'avoir avec l'Amérique. Son pas, sans être chancelant, n'était ni ferme comme celui de Billot, ni roide comme celui de Saint-Just. Seulement, dans son pas, ainsi que dans toutes ses allures, on reconnaissait une certaine hésitation qui paraissait lui être naturelle. -Approche, dit le président. Le candidat obéit. -Quel était ton nom parmi les profanes? -Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans. -Quel est ton nom parmi les élus? -Égalité. -Où as-tu vu la lumière? -Dans la loge des Hommes libres de Paris. -Quel âge as-tu? -Je n'ai plus d'âge. Et le duc fit un signe maçonnique indiquant qu'il était revêtu de la dignité de rose-croix. -Pourquoi désires-tu être reçu parmi nous? -Parce que, ayant toujours vécu parmi les grands, je désire enfin vivre parmi les hommes; parce que, ayant toujours vécu parmi des ennemis, je désire enfin vivre parmi des frères. -As-tu des parrains? -J'en ai deux. -Comment les nommes-tu? -L'un le dégoût, l'autre la haine. -Avec quel désir marcheras-tu dans la voie que tu veux te faire ouvrir? -Avec le désir de me venger. -De qui? -De celui qui m'a méconnu, de celle qui m'a humilié. -Pour arriver à ce but, que donnerais-tu? -Ma fortune; plus que ma fortune, ma vie; plus que ma vie, mon honneur! -Es-tu libre de tout engagement, ou, si quelque engagement était pris par toi qui fût contraire aux promesses que tu viens de faire, le romprais-tu? -Depuis hier, tous mes engagements sont brisés. -Frères, vous avez entendu? dit le président en se retournant vers les hommes masqués. -Oui. -Vous connaissez celui qui se présente pour accomplir l'oeuvre avec nous? -Oui. -Et, le connaissant, vous êtes d'avis de le recevoir dans nos rangs? -Oui, mais qu'il jure. -Connais-tu le serment qu'il te reste à prononcer? dit le président au prince. -Non; mais dites-le-moi, et, quel qu'il soit, je le répéterai. -Il est terrible, pour toi surtout. -Pas plus terrible que les outrages que j'ai reçus. -Si terrible, qu'après l'avoir entendu, nous te déclarons libre de te retirer, si tu doutes, au moment venu, de le tenir dans toute sa rigidité. -Dites-le. Le président fixa sur le récipiendaire son regard perçant; puis, comme s'il eût voulu le préparer peu à peu à la sanglante promesse, il intervertit l'ordre des paragraphes, et, commençant par le second, au lieu de commencer par le premier: -Jure, dit-il, d'honorer le fer, le poison et le feu, comme des moyens sûrs, prompts et nécessaires pour purger le globe par la mort de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à l'arracher de nos mains. -Je le jure! dit le prince d'une voix ferme. -Jure, continua le président, de briser les liens charnels qui t'attachent encore à père, mère, frères, soeurs, femme, parents, amis, maîtresse, rois, bienfaiteurs, et à tout être quelconque à qui tu aurais promis foi, obéissance, gratitude ou service. Le duc demeura un instant muet, et l'on put voir une sueur glacée perler sur son front. -Je te l'avais bien dit, fit le président. Mais, au lieu de répondre simplement: « Je le jure », ainsi qu'il l'avait fait à l'autre paragraphe, le duc, comme s'il eût voulu s'interdire tout moyen de revenir sur ses pas, répéta d'une voix sombre: -Je jure de briser les liens charnels qui m'attachent encore à père, mère, frères, femme, parents, amis, maîtresse, rois, bienfaiteurs, et à tout être quelconque à qui j'aurais promis foi, obéissance, gratitude ou service. Le président se retourna du côté des hommes masqués, qui se regardèrent entre eux, et l'on vit briller comme des éclairs leurs regards à travers les ouvertures de leurs masques. Puis, s'adressant au prince: -Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, dit-il, à partir de ce moment, tu es affranchi du serment fait à la patrie et aux lois; seulement, n'oublie pas une chose, c'est que, si tu nous trahissais, le tonnerre n'est pas plus prompt à frapper que ne le serait à t'atteindre, en quelque lieu que tu fusses caché, le couteau invisible et inévitable. Maintenant, vis au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Et, de la main, le président montra au prince la porte de la crypte, qui s'ouvrait devant lui. Celui-ci, comme un homme qui vient de soulever un fardeau excédant la mesure de ses forces, passa sa main sur son front, respira bruyamment en faisant un effort pour arracher ses pieds de la terre. -Ah! s'écria-t-il en s'élançant dans la crypte, je me vengerai donc!... LXXII Compte Rendu. Restés seuls, les six hommes masqués et le président échangèrent quelques paroles à voix basse. Puis, tout haut: -Que tout le monde soit introduit, dit Cagliostro; je suis prêt à rendre les comptes que j'ai promis. Aussitôt la porte s'ouvrit; les membres de l'association qui se promenaient deux à deux ou causaient par groupes dans la crypte furent introduits, et encombrèrent de nouveau la salle habituelle des séances. À peine la porte fut-elle refermée derrière le dernier affilié, que Cagliostro, étendant la main comme un homme qui sait la valeur du temps, et qui ne veut pas en perdre une seconde, dit à voix haute: -Frères, quelques-uns de vous assistaient peut-être à une réunion qui avait lieu, il y a juste vingt ans, à cinq milles des bords du Rhin, à deux milles du village de Danenfels, dans une des grottes du mont Tonnerre; si quelques-uns de vous y assistaient, que ces vénérables soutiens de la grande cause que nous avons embrassées lèvent la main, et disent: « J'y étais. » Cinq ou six mains s'élevèrent dans la foule et s'agitèrent au-dessus des têtes. En même temps, cinq ou six voix répétèrent comme l'avait demandé le président: -J'y étais! -Bien, c'est tout ce qu'il faut, dit l'orateur; les autres sont morts, ou, dispersés sur la surface du globe, travaillent à l'oeuvre commune, oeuvre sainte puisqu'elle est l'oeuvre de l'humanité tout entière. Il y a vingt ans, cette oeuvre que nous allons suivre dans ses diverses périodes était à peine commencée; alors, le jour qui nous éclaire était à peine à son orient, et les plus fermes regards ne voyaient l'avenir qu'à travers le nuage que l'oeil des élus seul peut percer. À cette réunion, j'expliquai par quel miracle la mort, qui n'est autre chose pour l'homme que l'oubli des temps révolus et des événements passés, n'existait pas pour moi, ou plutôt m'avait, depuis vingt siècles, couché trente-deux fois dans la tombe sans que les différents corps héritiers éphémères de mon âme immortelle eussent subi cet oubli qui, comme je vous l'ai dit, est la seule véritable mort. J'ai donc pu suivre, à travers les siècles, le développement de la parole du Christ, et voir les peuples passer lentement mais sûrement de l'esclavage au servage, et du servage à cet état d'aspiration qui précède la liberté. Comme des étoiles de la nuit qui se hâtent et qui, avant que le soleil soit couché, brillent déjà au ciel, nous avons vu successivement différents petits peuples de notre Europe essayer de la liberté: Rome, Venise, Florence, la Suisse, Gênes, Pise, Lucques, Arezzo, ces villes du Midi, où les fleurs s'ouvrent plus vite, où les fruits mûrissent plus tôt, firent, les unes après les autres, des essais de républiques dont deux ou trois ont survécu au temps et bravent encore aujourd'hui la ligue des rois; mais toutes ces républiques étaient et sont entachées du péché originel: les unes sont aristocratiques; les autres, oligarchiques; les autres despotiques; Gênes, par exemple, une de celles qui survivent, est marquise; les habitants, simples citoyens chez elle, sont tous nobles au-delà de ses murailles. Seule, la Suisse a quelques institutions démocratiques; mais ses imperceptibles cantons, perdus au milieu de leurs montagnes, ne sont d'aucun exemple ni d'aucun secours au genre humain. Ce n'était donc pas cela qu'il nous fallait: il nous fallait un grand pays qui ne reçût pas l'impulsion, mais qui la donnât; un rouage immense auquel s'engrenât l'Europe; une planète qui, en s'enflammant, pût éclairer le monde!... Un murmure approbateur parcourut l'assemblée. Cagliostro reprit d'un air inspiré: -J'interrogeai Dieu, le créateur de toute chose, le moteur de tout mouvement, la source de siècle, nationale depuis le XItout progrès, et je vis que, du doigt, il me montrait la France. En effet, la France, catholique depuis le IIee, unitaire depuis le XVIe; la France, que le Seigneur lui-même a appelée sa fille aînée -sans doute pour avoir le droit, aux grandes heures des dévouements, de la mettre sur la croix de l'humanité comme il a fait du Christ -en effet, la France, après avoir usé toutes les formes du gouvernement monarchique, féodalité, seigneurie et aristocratie; la France nous parut la plus apte à subir et à rendre notre influence, et nous décidâmes, guidés par le rayon céleste, comme l'étaient les Israélites par la colonne de feu, nous décidâmes que la France serait la première libre. Jetez les yeux sur la France d'il y a vingt ans, et vous verrez qu'il y avait une grande audace, ou plutôt une foi sublime à entreprendre une pareille oeuvre. La France d'il y a vingt ans était encore, entre les mains débiles de Louis XV, la France de Louis XIV, c'est-à-dire un grand royaume aristocratique où tous les droits étaient aux nobles, tous les privilèges aux riches. À la tête de cet État était un homme qui représentait à la fois ce qu'il y a de plus élevé et de plus bas, de plus grand et de plus petit, Dieu et le peuple. Cet homme pouvait d'un mot vous faire riche ou pauvre, heureux ou malheureux, libre ou captif, vivant ou mort. Cet homme avait trois petits-fils, trois jeunes princes appelés à lui succéder. Le hasard faisait que celui qui avait été désigné par la nature pour son successeur l'eût aussi été par la voix publique, s'il y avait eu une voix publique à cette heure-là. On le disait bon, juste, intègre, désintéressé, instruit, presque philosophe. Afin d'anéantir à tout jamais ces guerres désastreuses qu'avait allumées en Europe la fatale succession de Charles IV, on venait de lui choisir pour femme la fille de Marie-Thérèse; les deux grandes nations qui sont le véritable contrepoids de l'Europe, la France au bord de l'océan Atlantique, l'Autriche au bord de la mer Noire, allaient être indissolublement unies; cela avait été calculé ainsi par Marie-Thérèse, la première tête politique de l'Europe. C'est donc en ce moment que la France, appuyée sur l'Autriche, sur l'Italie et sur l'Espagne, allait entrer dans un règne nouveau et désiré, que nous choisîmes, non pas la France pour en faire le premier des royaumes, mais les Français pour en faire le premier des peuples. Seulement, on se demanda qui entrerait dans cet antre du lion, quel Thésée chrétien, guidé par la lumière de la foi, parcourrait les détours de l'immense labyrinthe, et affronterait le minotaure royal. Je répondis: « Moi! » Puis, comme quelques esprits ardents, quelques organisations inquiètes s'informaient combien il me faudrait de temps pour accomplir la première période de mon oeuvre, que je venais de diviser en trois périodes, je demandai vingt ans. On se récria. Comprenez-vous bien? les hommes étaient esclaves ou serfs depuis vingt siècles, et l'on se récria quand je demandai vingt ans pour faire les hommes libres! Cagliostro promena un instant son regard sur l'assemblée, où ses dernières paroles venaient de provoquer des sourires ironiques. Puis il continua: -Enfin, j'obtins ces vingt années; je donnai à nos frères la fameuse devise: Lilia pedibus destrue, et je me mis à l'oeuvre en invitant chacun » Les Parlements cassés; » La reine, sept ans stérile, mettant au jour, au bout de sept ans, des enfants contestés, attaquée comme mère à la naissance du dauphin, déshonorée comme femme à l'affaire du collier; à en faire autant. J'entrai dans la France à l'ombre des arcs de triomphe; les lauriers et les roses faisaient une route de fleurs et de feuillages depuis Strasbourg jusqu'à Paris. Chacun criait: « Vive la dauphine! vive la future reine! » L'espérance tout entière du royaume était suspendue à la fécondité de l'hymen sauveur. Maintenant, je ne veux pas me donner la gloire des initiatives ni le mérite des événements. Dieu était avec moi, il a permis que je visse la main divine qui tenait les rênes de son char de feu. Dieu soit loué! J'ai écarté les pierres du chemin, j'ai jeté un pont sur les fleuves, j'ai comblé les précipices, et le char a roulé, voilà tout. Or, frères, voyez ce qui s'est accompli depuis vingt ans: » Le roi, sacré sous le titre de Louis le Désiré, mis à l'oeuvre de la royauté, impuissant en politique comme en amour, poussé d'utopies en utopies jusqu'à la banqueroute, de ministre en ministre jusqu'à M. de Calonne; » L'Assemblée des notables réunie, et décrétant les états généraux; » Les états généraux, nommés par le suffrage universel, se déclarant Assemblée nationale; » La noblesse et le clergé vaincus par le tiers; » La Bastille prise; » Les troupes étrangères chassées de Paris et de Versailles; » La nuit du 4 août montrant à l'aristocratie le néant de la noblesse; » Les 5 et 6 octobre montrant au roi et à la reine le néant de la royauté; » Le 14 juillet 1790 montrant au monde l'unité de la France; » Les princes dépopularisés par l'émigration; » Monsieur dépopularisé par le procès de Favras; » Enfin, la Constitution jurée sur l'autel de la Patrie; le président de l'Assemblée nationale assis sur un trône pareil à celui du roi; la loi et la nation assises au-dessus d'eux; l'Europe attentive, qui se penche sur nous, qui se tait et qui attend; tout ce qui n'applaudit pas qui tremble! » Frères, la France est-elle bien ce que j'avais dit qu'elle serait, c'est-à-dire la roue à laquelle va s'engrener l'Europe, le soleil auquel va s'éclairer le monde? -Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix. -Maintenant, frères, continua Cagliostro, croyez-vous l'oeuvre assez avancée pour qu'on puisse l'abandonner à elle-même? Croyez-vous que, la Constitution jurée, on puisse se fier au serment royal? -Non! non! non! crièrent toutes les voix. -Alors, dit Cagliostro, c'est la seconde période révolutionnaire de la grande oeuvre démocratique qu'il faut entreprendre. À vos yeux comme aux miens, je m'en aperçois avec joie, la fédération de 1790 n'est pas un but, ce n'est qu'une halte; soit, la halte est faite, le repos est pris, la cour s'est remise à son oeuvre de contre- révolution; ceignons nos reins à notre tour, remettons-nous en chemin. Sans doute, pour les coeurs timides, il y aura bien des heures d'inquiétude, bien des moments de défaillance; souvent le rayon qui nous éclaire paraîtra s'éteindre; la main qui nous guide semblera nous abandonner. Plus d'une fois, pendant cette longue période qu'il nous reste à accomplir, la partie semblera compromise, perdue même, par quelque accident imprévu, par quelque événement fortuit; tout semblera nous donner tort: les circonstances défavorables, le triomphe de nos ennemis, l'ingratitude de nos concitoyens; beaucoup, et des plus consciencieux peut-être, arriveront à se demander à eux-mêmes, après tant de fatigues réelles et tant d'impuissance apparente, s'ils n'ont pas fait fausse route, et s'ils ne sont point engagés dans la mauvaise voie. Non, frères, non! je vous le dis à cette heure, et que mes paroles sonnent éternellement à votre oreille, dans la victoire comme une fanfare de triomphe, dans la défaite comme un tocsin d'alarme; non, les peuples conducteurs ont leur mission sainte qu'ils doivent providentiellement, fatalement accomplir; le Seigneur, qui les guide, a ses voies mystérieuses, ne se révélant à nos yeux que dans la splendeur de leur accomplissement; souvent une nuée le dérobe à nos regards, et on le croit absent; souvent une idée recule et semble battre en retraite quand, au contraire, comme ces anciens chevaliers des tournois du Moyen Âge, elle prend du champ pour remettre sa lance en arrêt, et s'élancer de nouveau vers son adversaire, rafraîchie et plus ardente. Frères! frères! le but où nous tendons, c'est le phare allumé sur la haute montagne; vingt fois, pendant la route, les accidents du terrain nous le font perdre de vue, et on le croit éteint; alors, les faibles murmurent, se plaignent, s'arrêtent, disant: « Nous n'avons plus rien qui nous guide, nous marchons dans la nuit; restons où nous sommes; à quoi bon nous égarer? » Les forts continuent, souriants et confiants, et bientôt le phare reparaît pour s'évanouir et reparaître encore, et, à chaque fois, plus visible et plus brillant, car il est plus rapproché! Et c'est ainsi qu'en luttant, en persévérant, en croyant surtout, arriveront les élus du monde au pied du phare sauveur dont la lumière doit un jour éclairer, non seulement la France, mais encore tous les peuples. Jurons donc, frères, jurons, pour nous et pour nos descendants, car parfois l'idée ou le principe éternel usent à leur service plusieurs générations; jurons donc, pour nous et pour nos descendants, ne nous arrêter que lorsque nous aurons établi sur toute la terre cette sainte devise du Christ dont nous avons déjà, ou à peu près, conquis la première partie: liberté, égalité, fraternité! Ces paroles de Cagliostro furent suivies d'une éclatante approbation; mais, au milieu des cris et des bravos, tombant sur l'enthousiasme général, comme ces gouttes d'eau glacées qui, de la voûte d'un rocher humide, tombent sur un front en sueur, se firent entendre ces paroles, prononcées d'une voix aigre et tranchante: -Oui, jurons; mais, auparavant, explique- nous; comment tu comprends ces trois mots, afin que, nous, tes simples apôtres, nous puissions les expliquer après toi. Un regard perçant de Cagliostro sillonna la foule, et alla, comme le rayon d'un miroir, éclairer le pâle visage du député d'Arras. -Soit! dit-il; écoute donc, Maximilien. Puis, haussant à la fois la main et la voix pour s'adresser à la foule: -Écoutez, vous tous! LXXIII Liberté! Égalité! Fraternité! Il se fit dans l'assemblée un de ces silences solennels qui donnent la mesure de l'importance qu'on accorde à ce qu'on va entendre. -Oui, l'on a eu raison de me demander ce que c'est que la liberté, ce que c'est que l'égalité, ce que c'est que la fraternité; je vais vous le dire. Commençons par la liberté. Et, avant tout, frères, ne confondez pas la liberté avec l'indépendance; ce ne sont point deux soeurs qui se ressemblent, ce sont deux ennemies qui se haïssent. Presque tous les peuples qui habitent un pays de montagnes sont indépendants; je ne sais si l'on peut dire qu'un seul, la Suisse exceptée, soit véritablement libre. Personne ne niera que le Calabrais, le Corse et l'Écossais ne soient indépendants. Nul n'osera dire qu'ils sont libres. Que le Calabrais se trouve blessé dans sa fantaisie, le Corse dans son honneur, l'Écossais dans ses intérêts, le Calabrais, qui ne peut recourir à la justice, attendu qu'il n'y a pas de justice chez un peuple opprimé, le Calabrais en appelle à son poignard, le Corse à son stylet, l'Écossais à son dirk; il frappe, son ennemi tombe, il est vengé; la montagne est là qui lui offre un asile, et, à défaut de la liberté, invoquée vainement par l'homme des villes, il trouve l'indépendance des cavernes profondes, des grands bois, des hautes cimes, c'est-à-dire l'indépendance du renard, du chamois et de l'aigle. Mais, aigle, chamois et renard, impassibles, invariables, indifférents spectateurs du grand drame humain qui se déroule sous leurs yeux, sont des animaux réduits à l'instinct et voués à la solitude; les civilisations primitives, antiques, maternelles, pourrait-on dire, les civilisations de l'Inde, de l'Égypte, de l'Étrurie, de l'Asie Mineure, de la Grèce et du Latium, en réunissant leurs sciences, leurs religions, leurs arts, leurs poésies, comme un faisceau de lumières qu'elles ont secoué sur le monde pour éclairer à son berceau et dans ses développements la civilisation moderne, ont laissé les renards dans leurs terriers, les chamois sur leurs cimes, les aigles au milieu de leurs nuages; pour eux, en effet, le temps passe, mais il n'y a pas de mesure; pour eux, les sciences fleurissent, mais il n'y a pas de progrès; pour eux, les nations naissent, grandissent et tombent, mais il n'y a pas d'enseignement. C'est que la Providence a borné le cercle de leurs facultés à l'instinct de la conservation individuelle, tandis que Dieu a donné à l'homme l'intelligence du bien et du mal, le sentiment du juste et de l'injuste, l'horreur de l'isolement, l'amour de la société. Voilà pourquoi l'homme, né solitaire comme le renard, sauvage comme le chamois, isolé comme l'aigle, s'est réuni en familles, aggloméré en tribus, constitué en peuples. C'est que, comme je vous le disais, frères, l'individu qui s'isole n'a droit qu'à l'indépendance, et qu'au contraire, les hommes qui se réunissent ont droit à la liberté. » La Liberté! » Ce n'est point une substance primitive et unique comme l'or; c'est une fleur, c'est un fruit, c'est un art, c'est un produit, enfin; il faut la cultiver pour qu'elle éclose et mûrisse. La liberté, c'est le droit pour chacun de faire, au bénéfice de son intérêt, de sa satisfaction, de son bien-être, de son amusement, de sa gloire, tout ce qui ne blesse pas l'intérêt des autres; c'est l'abandon d'une partie de l'indépendance individuelle pour en faire un fonds de liberté générale où chacun puise à son tour et en égale mesure; la liberté, enfin, c'est plus que tout cela, c'est l'obligation prise à la face du monde de ne pas resserrer la somme de lumière, de progrès, de privilèges que l'on a conquise, dans le cercle égoïste d'un peuple, d'une nation, d'une race; mais, au contraire, de les répandre à pleines mains, soit comme individu, soit comme société, chaque fois qu'un individu pauvre ou qu'une société indigente vous demandera de partager votre trésor avec elle. Et ne craignez pas de l'épuiser, ce trésor, car la liberté a ce privilège divin de se multiplier par la prodigalité même, pareille à cette urne des grands fleuves qui arrosent la terre, et qui est d'autant plus pleine à sa source qu'ils sont plus abondants à leur embouchure. Voilà ce que c'est que la liberté, une manne céleste à laquelle chacun a droit, et que le peuple élu pour qui elle tombe doit partager avec tout peuple qui en réclame sa part, telle est la liberté comme je l'entends, continua Cagliostro sans même daigner répondre directement à celui qui l'avait interpellé. Passons à l'égalité. Un immense murmure d'approbation s'éleva jusqu'aux voûtes, embrassant l'orateur de cette caresse, la plus douce de toutes, sinon au coeur, du moins à l'orgueil de l'homme -la popularité. Mais lui, comme habitué à ces ovations humaines, étendit la main pour réclamer le silence. -Frères, dit-il, l'heure passe, le temps est précieux, chaque minute de ce temps, mise à profit par les ennemis de notre sainte cause, creuse un abîme sous nos pas ou dresse un obstacle sur notre chemin. Laissez-moi donc vous dire ce que c'est que l'égalité, comme je vous ai dit ce que c'est que la liberté. Il se fit, à la suite de ces paroles, des chut multipliés, puis un grand silence, au milieu duquel la voix de Cagliostro monta claire, sonore, accentuée. -Frères, dit-il, je ne vous fais pas l'injure de croire qu'un seul de vous, par ce mot séduisant d'égalité, ait compris un instant l'égalité de la matière et de l'intelligence; non, vous savez très bien que l'une et l'autre égalité répugnent à la véritable philosophie, et que la nature elle-même a tranché cette grande question en plaçant l'hysope près du chêne, la colline près de la montagne, le ruisseau près du fleuve, le lac près de l'océan, la stupidité près du génie. Tous les décrets du monde n'abaisseront pas d'une coudée de Chimborazo, l'Himalaya ou le mont Blanc; tous les arrêtés d'une assemblée d'hommes n'éteindront pas la flamme qui brûle au front d'Homère, de Dante et de Shakespeare. Nul n'a pu avoir cette idée que l'égalité sanctionnée par la loi serait l'égalité matérielle et physique; que, du jour où cette loi serait inscrite sur les tables de la Constitution, les générations auraient la taille de Goliath, la valeur du Cid, ou le génie de Voltaire; non, individus et masse, nous avons parfaitement compris et devons parfaitement comprendre qu'il s'agit purement et simplement de l'égalité sociale. Or, frères, qu'est-ce que l'égalité sociale? » L'Égalité! » C'est l'abolition de tous les privilèges transmissibles; le libre accès à tous les emplois, à tous les grades, à tous les rangs; enfin, la récompense accordée au mérite, au génie, à la vertu, et non plus l'apanage d'une caste, d'une famille ou d'une race; ainsi, le trône, en supposant qu'il reste un trône, n'est ou plutôt ne sera qu'un poste plus élevé où pourra parvenir le plus digne, tandis qu'à des degrés inférieurs, et selon leurs mérites, s'arrêteront ceux-là qui seront dignes des postes secondaires, sans que, pour rois, ministres, conseillers, généraux, juges, on s'inquiète un instant, les voyant arrivés, de quel point ils sont partis. Ainsi, royauté ou magistrature, trône de monarque ou fauteuil de président, ne seront plus l'apanage de l'hérédité dans la race: Élection. Ainsi, pour le conseil, pour la guerre, pour la justice, plus de privilège dans une race: Aptitude. Ainsi pour les arts, les sciences, les lettres, plus de faveurs: Concours. Voilà l'égalité sociale! Puis, au fur et à mesure qu'avec l'éducation, non seulement gratuite et mise à la portée de tous, mais encore forcée pour tous, les idées grandiront, il faut que l'égalité monte avec elles; l'égalité, au lieu de demeurer les pieds dans la fange, doit siéger aux plus hauts sommets; une grande nation comme la France ne doit reconnaître que l'égalité qui élève, et non l'égalité qui abaisse; l'égalité qui abaisse n'est plus celle du Titan, c'est celle du bandit; ce n'est plus la couche caucasienne de Prométhée, c'est le lit de Procuste. -Voilà l'égalité! Il est impossible qu'une pareille définition ne réunît pas tous les suffrages dans une société d'hommes à l'esprit élevé, au coeur ambitieux, où chacun, à part quelques rares exceptions de modestie, devait voir naturellement dans son voisin un des degrés de son élévation future. Aussi, les hourras, les bravos et les trépignements éclatèrent, attestant que ceux-là mêmes, et il y en avait quelques-uns dans l'assemblée, qui devaient, au moment de la pratique, faire de l'égalité d'une autre façon que ne l'entendait Cagliostro, acceptaient cependant, à cette heure de théorie, l'égalité telle que la comprenait le puissant génie du chef étrange qu'ils s'étaient choisi. Mais Cagliostro, plus ardent, plus illuminé, plus resplendissant, à mesure que la question grandissait, Cagliostro réclama le silence comme il avait déjà fait, et, continuant d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre fatigue ou de surprendre la plus légère hésitation: -Frères, dit-il, nous voici arrivés au troisième mot de la devise, à celui que les hommes seront le plus longtemps à comprendre, et que, sans doute, pour cette raison, le grand civilisateur a placé le dernier. Frères, nous voici arrivés à la fraternité. » La Fraternité! » Oh! grand mot, s'il est bien compris! sublime parole, si elle est bien expliquée! Dieu me garde de dire que celui qui, ayant mal mesuré la hauteur de ce mot, le prendra dans son acception étroite pour l'appliquer aux habitants d'un village, aux citoyens d'une ville, aux hommes d'un royaume, soit un mauvais coeur... Non, frères, non, ce ne sera qu'un pauvre esprit. Plaignons les pauvres esprits, tâchons de secouer les sandales de plomb de la médiocrité, déployons nos ailes, et planons au-dessus des idées vulgaires. Lorsque Satan voulut tenter Jésus, il le transporta sur la plus haute montagne du monde, du sommet de laquelle il pouvait lui montrer tous les royaumes de la terre, et non sur la tour de Nazareth, d'où il ne pouvait lui faire voir que quelques pauvres villages de la Judée. Frères, ce n'est point à une ville, ce n'est point à un royaume même qu'il faut appliquer la fraternité; c'est au monde qu'il faut l'étendre. Frères, un jour viendra où ce mot qui nous paraît sacré, la patrie, où cette parole qui nous paraît sainte, la nationalité, disparaîtront comme ces toiles de théâtre qui ne s'abaissent provisoirement que pour donner aux peintres et aux machinistes le temps de préparer des lointains infinis, des horizons incommensurables. Frères, un jour viendra où les hommes, qui ont déjà conquis la terre et l'eau, conquerront le feu et l'air; où ils attelleront des coursiers de flamme, non seulement à la pensée, mais encore à la matière; où les vents, qui ne sont aujourd'hui que les courriers indisciplinés de la tempête, deviendront les messagers intelligents et dociles de la civilisation. Frères, un jour viendra, enfin, où les peuples, grâce à ces communications terrestres et aériennes contre lesquelles les rois seront impuissants, comprendront qu'ils sont liés les uns aux autres par la solidarité des douleurs passées; que ces rois qui leur ont mis les armes à la main pour s'entre-détruire les ont poussés, non point à la gloire, comme ils le leur disaient, mais au fratricide, et qu'ils auront désormais compte à rendre à la postérité de toute goutte de sang tirée du corps du membre le plus infime de la grande famille humaine. Alors, frères, vous verrez un magnifique spectacle se dérouler à la face du Seigneur; toute frontière idéale disparaîtra, toute limite factice sera effacée; les fleuves ne seront plus un obstacle, les montagnes ne seront plus un empêchement; d'un côté à l'autre des fleuves, les peuples se donneront la main, et sur tout haut sommet s'élèvera un autel, l'autel de la fraternité. Frères! frères! frères! je vous le dis, voilà la vraie fraternité de l'apôtre. Le Christ n'est pas mort pour racheter les Nazaréens seulement, le Christ est mort pour racheter tous les peuples de la terre. Ne faites donc pas seulement de ces trois mots, liberté, égalité, fraternité, la devise de la France; inscrivez-les sur le labarum de l'humanité, comme la devise du monde... Et, maintenant, allez, frères, votre tâche est grande; si grande, que, par quelque vallée de larmes ou de sang que vous passiez, vos descendants vous envieront la mission sainte que vous aurez accomplie, et, comme ces croisés qui se succédaient toujours plus nombreux et plus pressés par les chemins qui conduisaient aux saints lieux, ils ne s'arrêteront pas, quoique bien souvent ils ne reconnaîtront leur route qu'aux ossements blanchis de leurs pères... Courage donc, apôtres! courage donc, pèlerins! courage donc, soldats!... Apôtres, convertissez! pèlerins, marchez! soldats, combattez! Cagliostro s'arrêta, mais il ne se fût point arrêté que les applaudissement, les bravos, les cris d'enthousiasme l'eussent interrompu. Trois fois ils s'éteignirent, et trois fois se relevèrent, grondant sous les voûtes de la crypte comme un orage souterrain. Alors, les six hommes masqués, s'inclinant l'un après l'autre devant lui, lui baisèrent la main, et se retirèrent. Puis, chacun des frères, s'inclinant à son tour devant cette estrade où, comme un autre Pierre l'Ermite, le nouvel apôtre venait de prêcher la croisade de liberté, passa, répétant la devise fatale: Lilia pedibus destrue. Avec le dernier la lampe s'éteignit. Et Cagliostro resta seul, enseveli dans les entrailles de la terre, perdu dans le silence et dans l'obscurité, pareil à ces dieux de l'Inde, aux mystères desquels il prétendait avoir été initié deux mille ans auparavant. LXXIV Les Femmes Et Les Fleurs. Quelques mois après les événements que nous venons de raconter, vers la fin de mars 1791, une voiture suivant rapidement le chemin d'Argenteuil à Besons faisait un détour à un demi-quart de lieue de la ville, s'avançait vers le château du Marais, dont la grille s'ouvrait devant elle, et s'arrêtait au fond de la seconde cour, près de la première marche du perron. L'horloge placée au fronton du bâtiment marquait huit heures du matin. Un vieux domestique qui semblait attendre impatiemment l'arrivée de la voiture se précipita vers la portière, qu'il ouvrit, et un homme entièrement vêtu de noir s'élança sur les degrés. -Ah! monsieur Gilbert, dit le valet de chambre, vous voici enfin! -Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Teisch? demanda le docteur. -Hélas! monsieur, vous allez voir, dit le domestique. Et, marchant devant le docteur, il lui fit traverser la salle de billard, dont les lampes, allumées sans doute à une heure avancée de la nuit, brûlaient encore; puis la salle à manger, dont la table, couverte de fleurs, de bouteilles débouchées, de fruits et de pâtisseries, attestait un souper qui s'était prolongé au-delà des heures habituelles. Gilbert jeta sur cette scène de désordre, qui lui prouvait combien peu ses prescriptions avaient été suivies, un regard douloureux; puis, haussant les épaules avec un soupir, il s'engagea dans l'escalier qui conduisait à la chambre de Mirabeau, située au premier étage. -Monsieur le comte, dit le domestique en pénétrant le premier dans cette chambre, voici M. le docteur Gilbert. -Comment, le docteur? dit Mirabeau; on a été le chercher pour une pareille niaiserie? -Niaiserie! murmura le pauvre Teisch; jugez-en par vous-même, monsieur. -Oh! docteur, dit Mirabeau en se soulevant sur son lit, croyez que je suis aux regrets que, sans me consulter, on vous ait dérangé ainsi. -D'abord, mon cher comte, ce n'est jamais me déranger que de me susciter une occasion de vous voir; vous savez que je n'exerce que pour quelques amis, et, ceux-là, je leur appartiens tout entier. Voyons, qu'est-il arrivé? Et surtout pas de secret pour la Faculté! Teisch, tirez les rideaux, et ouvrez les fenêtres. Cet ordre exécuté, le jour envahit la chambre de Mirabeau jusque dans la pénombre, et le docteur put voir le changement qui s'était fait dans toute la personne du célèbre orateur, depuis un mois à peu près qu'il ne l'avait rencontré. -Ah! ah! fit-il malgré lui. -Oui, dit Mirabeau, je suis changé, n'est-ce pas? Je vais vous dire d'où cela vient. Gilbert sourit tristement; mais, comme un médecin intelligent tire toujours parti de ce que lui dit son malade, dût celui-ci dire un mensonge, il le laissa faire. -Vous savez, continua Mirabeau, quelle question on débattait hier? -Oui, celle des mines. -C'est une question encore mal connue, peu ou point approfondie; les intérêts des propriétaires et du gouvernement ne sont pas assez distincts. D'ailleurs, le comte de La Marck, mon ami intime, était très intéressé dans la question: la moitié de sa fortune en dépendait; sa bourse, cher docteur, a toujours été la mienne; il faut être reconnaissant. J'ai parlé ou plutôt j'ai chargé cinq fois; à la dernière charge, j'ai mis les ennemis en déroute, mais je suis resté, ou à peu près, sur le carreau. Cependant, en rentrant, j'ai voulu célébrer la victoire. J'avais quelques amis à souper; on a ri, bavardé jusqu'à trois heures du matin; à trois heures du matin, on s'est couché; à cinq, j'ai été pris par des douleurs d'entrailles; j'ai crié comme un imbécile, Teisch a eu peur comme un poltron, et il vous a envoyé chercher. Maintenant, vous êtes aussi savant que moi. Voilà le pouls, voilà la langue; je souffre comme un damné! Tirez-moi de là si vous pouvez; quant à moi, je vous déclare que je ne m'en mêle plus. Gilbert était un trop habile médecin pour ne pas voir, sans le secours de la langue ou du pouls, la gravité de la situation de Mirabeau. Le malade était près de suffoquer, respirait avec peine, avait le visage gonflé par l'arrêt du sang dans les poumons; il se plaignait de froid aux extrémités et, de temps en temps, la violence de la douleur lui arrachait soit un soupir, soit un cri. Le docteur voulut, cependant, confirmer son opinion, déjà presque arrêtée, par l'examen du pouls. Le pouls était convulsif et intermittent. -Allons, dit Gilbert, ce ne sera rien pour cette fois-ci, mon cher comte; mais il était temps. Et il tira sa trousse de sa poche avec cette rapidité et ce calme qui sont les signes distinctifs du véritable génie. -Ah! ah! dit Mirabeau, vous allez me saigner? -À l'instant même. -Au bras droit ou au bras gauche? -Ni à l'un ni à l'autre, vous n'avez déjà les poumons que trop engorgés. Je vais vous saigner au pied, tandis que Teisch va aller chercher à Argenteuil de la moutarde et des cantharides, pour que nous vous appliquions des sinapismes. - Prenez ma voiture, Teisch. -Diable! fit Mirabeau, il paraît que, comme vous le disiez, docteur, il était temps. Gilbert, sans lui répondre, procéda immédiatement à l'opération, et bientôt un sang noir et épais, après avoir hésité un instant, jaillit du pied du malade. Le soulagement fut instantané. -Ah! morbleu! dit Mirabeau respirant plus à l'aise, décidément vous êtes un grand homme, docteur. -Et vous un grand fou, comte, de risquer ainsi une vie si précieuse à vos amis et à la France, pour quelques heures de faux plaisir. Mirabeau sourit avec mélancolie, presque ironiquement. -Bah! mon cher docteur, dit-il, vous vous exagérez le cas que mes amis et la France font de moi. -D'honneur, dit en riant Gilbert, les grands hommes se plaignent toujours de l'ingratitude des autres hommes; et ce sont eux, en réalité, qui sont ingrats. Soyez malade sérieusement, et, demain, vous aurez tout Paris sous vos fenêtres; mourez après-demain, et vous aurez toute la France à votre convoi. -Savez-vous que c'est très consolant, ce que vous me dites là? répondit en riant Mirabeau. -C'est justement parce que vous pouvez voir l'un sans risquer l'autre que je vous dis cela, et, en vérité, vous avez besoin d'une grande démonstration qui vous remonte le moral. Laissez-moi vous ramener à Paris, dans deux heures, comte; laissez-moi dire au commissionnaire du premier coin de rue que vous êtes malade, et vous verrez. -Vous croyez que je puis être transporté à Paris? -Aujourd'hui même, oui... Qu'éprouvez- vous? -Je respire plus librement, ma tête se dégage, le brouillard que j'avais devant les yeux disparaît... Je souffre toujours des entrailles. -Oh! cela regarde les sinapismes, mon cher comte; la saignée a fait son oeuvre, c'est au tour des sinapismes à faire la leur. Eh! tenez, justement, voici Teisch. En effet, Teisch entra au moment même avec les ingrédients demandés. Un quart d'heure après, le mieux prédit par le docteur était arrivé. -Maintenant, dit Gilbert, je vous laisse une heure de repos, et je vous emmène. -Docteur, dit Mirabeau en riant, voulez-vous me permettre de ne partir que ce soir, et de vous donner rendez-vous dans mon hôtel de la Chaussée-d'Antin à onze heures? Gilbert regarda Mirabeau. Le malade comprit que son médecin avait deviné la cause de ce retard. -Que voulez-vous! dit Mirabeau, j'ai une visite à recevoir. -Mon cher comte, répondit Gilbert, j'ai vu bien des fleurs sur la table de la salle à manger. Ce n'était pas seulement un souper d'amis que vous avez donné hier? -Vous savez que je ne saurais me passer de fleurs; c'est ma folie. -Oui, mais les fleurs ne sont pas seules, comte! -Dame! si les fleurs me sont nécessaires, il faut bien que je subisse les conséquences de cette nécessité. -Comte, comte, vous vous tuerez! dit Gilbert. -Avouez, docteur, que ce sera du moins un charmant suicide. -Comte, je ne vous quitte pas de la journée. -Docteur, j'ai donné ma parole, Vous ne voudriez pas m'y faire manquer. -Vous serez ce soir à Paris? -Je vous ai dit que je vous attendrais à onze heures, dans mon petit hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin... L'avez-vous vu déjà? -Pas encore. -C'est une acquisition que j'ai faite de Julie, la femme de Talma... En vérité, je me sens tout à fait bien, docteur. -C'est-à-dire que vous me chassez. -Oh! par exemple... -Au reste, vous faites bien. Je suis de quartier aux Tuileries. -Ah! ah! vous verrez la reine, dit Mirabeau en s'assombrissant. -Probablement. Avez-vous quelque message pour elle? Mirabeau sourit amèrement. -Je ne prendrais point pareille liberté, docteur; ne lui dites pas même que vous m'avez vu. -Pourquoi cela? -Parce qu'elle vous demanderait si j'ai sauvé la monarchie, comme je lui ai promis de le faire, et vous seriez obligé de lui répondre que non; du reste, ajouta Mirabeau avec un rire nerveux, il y a bien autant de sa faute que de la mienne. -Vous ne voulez pas que je lui dise que votre excès de travail, que votre lutte à la tribune vous tuent. Mirabeau réfléchit un instant. -Oui, répondit-il, dites-lui cela; faites-moi même, si vous voulez, plus malade que je ne suis. -Pourquoi? -Pour rien... par curiosité... pour me rendre compte de quelque chose... -Soit. -Vous me promettez cela, docteur? -Je vous le promets. -Et vous me répéterez ce qu'elle aura dit? -Ses propres paroles. -Bien... Adieu, docteur; mille fois merci. Et il tendit la main à Gilbert. Gilbert regarda fixement Mirabeau, que ce regard parut embarrasser. -À propos, dit le malade, avant de vous en aller, que prescrivez-vous? -Oh! dit Gilbert, des boissons chaudes et purement délayantes, chicorée ou bourrache, diète absolue, et surtout... -Surtout? -Pas de garde-malade qui ait moins de cinquante ans... Vous entendez, comte? -Docteur, dit Mirabeau en riant, plutôt que de manquer à votre ordonnance, j'en prendrais deux de vingt-cinq! À la porte, Gilbert rencontra Teisch. Le pauvre garçon avait les larmes aux yeux. -Oh! monsieur, dit-il, pourquoi vous en allez-vous? -Je m'en vais parce qu'on me chasse, mon cher Teisch, dit Gilbert en riant. -Et tout cela pour cette femme! murmura le vieillard; et tout cela parce que cette femme ressemble à la reine! Un homme qui a tant de génie, à ce que l'on dit. Mon Dieu! faut-il être bête! Et, sur cette conclusion, il ouvrit la portière à Gilbert, qui remonta en voiture tout préoccupé, et se demandant tout bas: -Que veut-il dire avec cette femme qui ressemble à la reine? Un instant il arrêta le bras de Teisch comme pour l'interroger; mais, tout bas encore: -Eh bien! qu'allais-je faire? dit-il. C'est le secret de M. de Mirabeau, et non le mien. - Cocher, à Paris! LXXV Ce Que Le Roi Avait Dit; Ce Qu'Avait Dit La Reine Gilbert S'Acquitta Scrupuleusement De La Double Promesse Faite A Mirabeau. En rentrant dans Paris, il rencontra Camille Desmoulins, la gazette vivante, le journal incarné du temps. Il lui annonça la maladie de Mirabeau, qu'il fit, avec intention, plus grave, non pas qu'elle ne pouvait devenir si Mirabeau faisait quelque nouvelle imprudence, mais qu'elle n'était en ce moment. Puis il alla aux Tuileries, et annonça cette même maladie au roi. Le roi se contenta de dire: -Ah! ah! pauvre comte! et a-t-il perdu l'appétit? -Oui, sire, répondit Gilbert. -Alors, c'est grave, dit le roi. Et il parla d'autre chose. Gilbert, en sortant de chez le roi, entra chez la reine, et lui répéta la même chose qu'il avait dite au roi. Le front hautain de la fille de Marie-Thérèse se plissa. -Pourquoi, dit-elle, cette maladie ne l'a-t-elle point pris le matin du jour où il a fait son beau discours sur le drapeau tricolore? Puis, comme si elle se repentait d'avoir laissé échapper devant Gilbert l'expression de sa haine pour ce signe de la nationalité française: -N'importe, dit-elle, ce serait bien malheureux pour la France et pour nous si cette indisposition faisait des progrès. -Je croyais avoir eu l'honneur de dire à la reine, répéta Gilbert, que c'était plus qu'une indisposition, que c'était une maladie. -Dont vous vous rendrez maître, docteur, dit la reine. -J'y ferai mon possible, madame, mais je n'en réponds pas. -Docteur, dit la reine, je compte sur vous, vous entendez bien? pour me donner des nouvelles de M. de Mirabeau. Et elle parla d'autre chose. Le soir, à l'heure dite, Gilbert montait l'escalier du petit hôtel de Mirabeau. Mirabeau l'attendait couché sur une chaise longue; mais, comme on l'avait fait demeurer quelques instants au salon sous prétexte de prévenir le comte de sa présence, Gilbert jeta en entrant un regard autour de lui, et ses yeux s'arrêtèrent sur une écharpe de cachemire oubliée sur un fauteuil. Mais, soit pour détourner l'attention de Gilbert, soit qu'il attachât une grande importance à la question qui devait suivre les premières paroles échangées entre lui et le docteur. -Ah! dit Mirabeau, c'est vous! J'ai appris que vous aviez déjà tenu une partie de votre promesse. Paris sait que je suis malade, et le pauvre Teisch n'a pas, depuis deux heures, été dix minutes sans donner de mes nouvelles à mes amis, qui viennent voir si je vais mieux, et peut- être à mes ennemis, qui viennent voir si je vais plus mal. Voilà pour la première partie. Maintenant, avez-vous été aussi fidèle à la seconde? -Que voulez-vous dire? demanda Gilbert en souriant. -Vous le savez bien. Gilbert haussa les épaules en signe de négation. -Avez-vous été aux Tuileries? -Oui. -Avez-vous vu le roi? -Oui. -Avez-vous vu la reine? -Oui. -Et vous leur avez annoncé qu'ils seraient bientôt débarrassés de moi? -Je leur ai annoncé que vous étiez malade du moins. -Et qu'ont-ils dit? -Le roi a demandé si vous aviez perdu l'appétit. -Et sur votre réponse affirmative? -Il vous a plaint très sincèrement. -Bon roi! le jour de sa mort, il dira à ses amis comme Léonidas: « Je soupe ce soir chez Pluton. » Mais la reine? -La reine vous a plaint et s'est informée de vous avec intérêt. -En quels termes, docteur? dit Mirabeau, qui attachait évidemment une grande valeur à la réponse qu'allait lui faire Gilbert. -Mais en très bons termes, dit le docteur. -Vous m'avez donné votre parole de me répéter textuellement ce qu'elle vous aurait dit. -Oh! je ne saurais me rappeler mot pour mot. -Docteur, vous n'en avez pas oublié une syllabe. -Je vous jure... -Docteur, j'ai votre parole; voulez-vous que je vous traite d'homme sans foi? -Vous êtes exigeant, comte. -Voilà comme je suis. -Vous voulez absolument que je vous répète les paroles de la reine? -Mot pour mot. -Eh bien! elle a dit que cette maladie aurait dû vous prendre le matin du jour où vous avez défendu à la tribune le drapeau tricolore. Gilbert voulait juger de l'influence que la reine avait sur Mirabeau. Celui-ci bondit sur sa chaise longue comme s'il eût été mis en contact avec une pile de Volta. -Ingratitude des rois! murmura-t-il. Ce discours a suffi pour lui faire oublier la liste civile de vingt-quatre millions du roi, et son douaire de quatre millions, à elle! Mais elle ne sait donc pas, cette femme, elle ignore donc, cette reine, qu'il s'agissait de reconquérir d'un seul coup ma popularité perdue pour elle! mais elle ne se souvient donc plus que j'ai proposé l'ajournement de la réunion d'Avignon à la France pour soutenir les scrupules religieux du roi! -faute! Elle ne se souvient donc plus que, pendant ma présidence aux Jacobins, présidence de trois mois qui m'a pris dix ans de ma vie, j'ai défendu la loi de la garde nationale restreinte aux citoyens actifs! -faute! Elle ne se souvient donc plus que, dans la discussion à l'Assemblée du projet de loi sur le serment des prêtres, j'ai demandé qu'on restreignît le serment aux prêtres confesseurs! -faute! Oh! ces fautes! ces fautes! je les ai bien payées! continua Mirabeau, et, cependant, ce ne sont point ces fautes qui m'ont fait tomber; car il y a des époques étranges, singulières, anormales, où l'on ne tombe point par les fautes que l'on commet. Un jour, pour eux encore, j'ai défendu une question de justice, d'humanité: on attaquait la fuite des tantes du roi; on proposait une loi contre l'émigration: « Si vous faites une loi contre les émigrants, me suis-je écrié, je jure de n'y obéir jamais! » Et le projet de loi a été rejeté à l'unanimité. Eh bien! ce que n'avaient pu faire mes échecs, mon triomphe l'a fait. On m'a appelé dictateur, on m'a lancé à la tribune par la voie de la colère, la pire des routes que puisse prendre un orateur! Je triomphai une seconde fois, mais en attaquant les jacobins. Alors, les jacobins jurèrent ma mort, les niais! Duport, Lameth, Barnave, ils ne voient pas qu'en me tuant ils donnent la dictature de leur tripot à Robespierre. Moi qu'ils eussent dû garder comme la prunelle de leurs yeux, ils m'ont écrasé sous leur stupide majorité; ils ont fait couler sur mon front la sueur de sang; ils m'ont fait boire le calice d'amertume jusqu'à la lie; ils m'ont couronné d'épines, mis le roseau entre les mains, crucifié enfin! Heureux d'avoir subi cette passion, comme le Christ, pour une question d'humanité... Le drapeau tricolore! ils ne voient donc pas que c'est le seul refuge; que, s'ils voulaient venir légalement, publiquement s'asseoir à son ombre, cette ombre les sauverait encore peut-être? Mais, la reine, elle ne veut pas être sauvée, elle veut être vengée; elle ne goûte aucune idée raisonnable. Le moyen que je propose comme étant le seul efficace est celui qu'elle repousse le plus: être modéré, être juste, et, autant que possible, avoir toujours raison. J'ai voulu sauver deux choses à la fois, la royauté et la liberté: lutte ingrate, dans laquelle je combats seul, abandonné, contre quoi? si c'était contre des hommes, ce ne serait rien; contre des tigres, ce ne serait rien; contre des lions, ce ne serait rien, mais c'est contre un élément, contre la mer, contre le flot qui monte, contre la marée qui grandit! Hier, j'en avais jusqu'à la cheville; aujourd'hui, j'en ai jusqu'au genou; demain, j'en aurai jusqu'à la ceinture; après-demain, par- dessus la tête... Aussi, tenez, docteur, il faut que je sois franc avec vous. Le chagrin m'a pris d'abord, puis le dégoût. J'avais rêvé le rôle d'arbitre entre la Révolution et le Monarchie. Je croyais prendre ascendant sur la reine comme homme, et, comme homme, un beau jour qu'elle se serait aventurée imprudemment dans le fleuve et aurait perdu pied, me jeter à l'eau et la sauver. Mais non; on a voulu me compromettre, me dépopulariser, me perdre, m'annihiler, me rendre impuissant au mal comme au bien. Aussi, maintenant, ce que j'ai de mieux à faire, docteur, je vais vous le dire: c'est de mourir à temps; c'est surtout de me coucher artistement comme l'athlète antique, c'est de tendre la gorge avec grâce; c'est de rendre le dernier soupir convenablement. Et Mirabeau se laissa retomber sur sa chaise longue, dont il mordit l'oreiller à pleines dents. Gilbert savait ce qu'il voulait savoir, c'est-à- dire où étaient la vie et la mort de Mirabeau. -Comte, demanda-t-il, que diriez-vous si demain le roi envoyait prendre de vos nouvelles? Le malade fit un mouvement des épaules qui voulait dire: « Cela me serait bien égal! » -Le roi... ou la reine, ajouta Gilbert. -Hein? fit Mirabeau en se redressant. -Je dis le roi ou la reine, répéta Gilbert. Mirabeau se souleva sur ses deux poings comme un lion accroupi, et essaya de lire jusqu'au fond du coeur de Gilbert. -Elle ne le fera pas, dit-il. -Mais, enfin, si elle le faisait? -Vous croyez, dit Mirabeau, qu'elle descendrait jusque-là? -Je ne crois rien; je suppose, je présume. -Soit, dit Mirabeau, j'attendrai jusqu'à demain au soir. -Que voulez-vous dire? -Prenez les mots dans le sens qu'ils ont, docteur, et ne voyez pas en eux autre chose que ce qu'ils veulent dire. J'attendrai jusqu'à demain au soir. -Et demain au soir? -Eh bien! demain au soir, si elle a envoyé, docteur; si par exemple, M. Weber est venu, vous avez raison, et c'est moi qui ai tort. Mais si, au contraire, il n'est pas venu, oh! alors, c'est vous qui avez tort, docteur, et c'est moi qui ai raison. -Soit, à demain au soir. Jusque-là, mon cher Démosthène, du calme, du repos, de la tranquillité. -Je ne quitterai pas ma chaise longue. -Et cette écharpe? Gilbert montra du doigt l'objet qui le premier avait frappé ses yeux en entrant dans la chambre. Mirabeau sourit. -Parole d'honneur! dit-il. -Bon! dit Gilbert, tâchez de passer une nuit paisible, et je réponds de vous. Et il sortit. À la porte, Teisch l'attendait. -Eh bien! mon brave Teisch, ton maître va mieux, dit le docteur. Le vieux serviteur secoua tristement la tête. -Comment, reprit Gilbert, tu doutes de ma parole? -Je doute de tout, monsieur le docteur, tant que son mauvais génie sera près de lui. Et il poussa un soupir en laissant Gilbert dans l'étroit escalier. À l'angle d'un des paliers, Gilbert vit comme une ombre voilée qui l'attendait. Cette ombre, en l'apercevant, jeta un léger cri, et disparut derrière une porte entrouverte pour lui faciliter cette retraite qui ressemblait à une fuite. -Quelle est cette femme? demanda Gilbert. -C'est elle, répondit Teisch. -Qui, elle? -La femme qui ressemble à la reine. Gilbert, pour la seconde fois, parut frappé de la même idée en entendant la même phrase; il fit deux pas en avant comme s'il eût voulu poursuivre le fantôme; mais il s'arrêta en murmurant: -Impossible! Et il continua son chemin, laissant le vieux domestique désespéré qu'un homme aussi savant que l'était le docteur n'entreprit point d'adjurer le démon qu'il tenait, dans sa conviction la plus profonde, pour un envoyé de l'enfer. Mirabeau passa une assez bonne nuit. Le lendemain de bonne heure, il appela Teisch, et il fit ouvrir ses fenêtres pour respirer l'air du matin. La seule chose qui inquiétât le vieux serviteur, c'était l'impatience fébrile à laquelle le malade paraissait en proie. Quand, interrogé par son maître, il avait répondu qu'il était huit heures à peine, Mirabeau n'avait pas voulu le croire, et s'était fait apporter sa montre pour s'en assurer. Cette montre, il l'avait posée sur la table à côté de son lit. -Teisch, dit-il au vieux domestique, vous prendrez en bas la place de Jean, qui fera aujourd'hui le service près de moi. -Oh! mon Dieu, dit Teisch, aurais-je eu le malheur de mécontenter Monsieur le comte? -Au contraire, mon bon Teisch, dit Mirabeau attendri, c'est parce que je ne me fie qu'à toi que je te place aujourd'hui à la porte. À chaque personne qui viendra demander de mes nouvelles, tu diras que je vais mieux, mais que je ne reçois pas encore; seulement, si l'on vient de la part de la... (Mirabeau s'arrêta et se reprit.) Seulement, si l'on vient du château, si l'on envoie des Tuileries, tu feras monter le messager, tu entends bien? sous quelque prétexte que ce soit, tu ne le laisseras en aller sans que je lui parle. Tu vois, mon bon Teisch, qu'en t'éloignant de moi je t'élève à l'emploi de confident. Teisch prit la main de Mirabeau et la baisa. -Oh! monsieur le comte, dit-il, si seulement vous vouliez vivre! Et il sortit. -Parbleu! dit Mirabeau en le regardant s'éloigner, voilà justement le difficile. À dix heures, Mirabeau se leva et s'habilla avec une sorte de coquetterie. Jean le coiffa et le rasa, puis il lui approcha un fauteuil de la fenêtre. De cette fenêtre, il pouvait voir dans la rue. À chaque coup de marteau, à chaque vibration de la sonnette, on eût pu voir de la maison d'en face son visage anxieux apparaître derrière le rideau soulevé, son regard perçant plonger jusque dans la rue, puis le rideau retomber pour se relever de nouveau à la prochaine vibration de la sonnette, au prochain coup de marteau. À deux heures, Teisch monta suivi d'un laquais. Le coeur de Mirabeau battit violemment; le laquais était sans livrée. La première idée qui lui passa par l'esprit, c'est que cette espèce de grison venait de la part de la reine, et ainsi vêtu pour ne point compromettre celle qui l'envoyait. Mirabeau se trompait. -De la part de M. le docteur Gilbert, dit Teisch. -Ah! fit Mirabeau en pâlissant comme s'il eût eu vingt-cinq ans, et que, attendant un messager de Mme Monnier, il eût vu arriver un coureur de son oncle le bailli. -Monsieur, dit Teisch, comme ce garçon vient de la part de M. le docteur Gilbert, et qu'il est porteur d'une lettre pour vous, j'ai cru pouvoir faire en sa faveur une exception à la consigne. -Et tu as bien fait, dit le comte. Puis, au laquais: -La lettre? demanda-t-il. Celui-ci la tenait à la main et la présenta au comte. Mirabeau l'ouvrit; elle ne contenait que ces quelques mots: Donnez-moi de vos nouvelles. Je serai chez vous à onze heures du soir. J'espère que le premier mot que vous me direz, c'est que j'avais raison, et que vous aviez tort. -Tu diras à ton maître que tu m'as trouvé debout, et que je l'attends ce soir, dit Mirabeau au laquais. Puis, à Teisch: -Que ce garçon s'en aille content, dit-il. Teisch fit signe qu'il comprenait et emmena le grison. Les heures se succédèrent. La sonnette ne cessait de vibrer, le marteau de retentir. Paris tout entier s'inscrivait chez Mirabeau. Il y avait dans la rue des groupes d'hommes du peuple qui, ayant appris la nouvelle, non pas telle que les journaux l'avaient dite, ne voulaient pas croire aux bulletins rassurants de Teisch, et forçaient les voitures de prendre à droite et à gauche de la rue pour que le bruit des roues ne fatiguât point l'illustre malade. Vers les cinq heures, Teisch jugea à propos de faire une seconde apparition dans la chambre de Mirabeau afin de lui annoncer cette nouvelle. -Ah! dit Mirabeau, en te voyant, mon pauvre Teisch, j'avais cru que tu avais quelque chose de mieux à m'apprendre. -Quelque chose de mieux! dit Teisch étonné. Je ne croyais pas que je pusse annoncer à Monsieur le comte quelque chose de mieux qu'une pareille preuve d'amour. -Tu as raison, Teisch, dit Mirabeau, et je suis un ingrat. Aussi, quand Teisch eut refermé la porte, Mirabeau ouvrit-il la fenêtre. Il s'avança sur le balcon, et fit de la main un signe de remerciement aux braves gens qui s'étaient établis les gardiens de son repos. Ceux-ci le reconnurent, et les cris de « Vive Mirabeau! » retentirent d'un bout à l'autre de la rue de la Chaussée-d'Antin. À quoi pensait Mirabeau pendant qu'on lui rendait cet hommage inattendu, qui en toute autre circonstance eût fait bondir son coeur de joie? Il pensait à cette femme hautaine qui ne s'inquiétait point de lui, et son oeil allait chercher au-delà des groupes pressés aux alentours de sa maison, s'il n'apercevait pas quelque laquais en livrée bleue venant du côté des boulevards. Il rentra dans sa chambre le coeur serré. L'ombre commençait à venir: il n'avait rien vu. La soirée s'écoula comme la journée. L'impatience de Mirabeau s'était changée en une sombre amertume. Son coeur sans espérance n'allait plus au-devant de la sonnette ou du marteau. Non; il attendait, le visage empreint d'une sombre amertume, cette preuve d'intérêt qui lui était presque promise, et qui n'arrivait pas. À onze heures, la porte s'ouvrit, et Teisch annonça le docteur Gilbert. Celui-ci entrait en souriant; il fut effrayé de l'expression du visage de Mirabeau. Ce visage était le miroir fidèle des bouleversements de son coeur. Gilbert se douta de tout. -N'est-on pas venu? demanda-t-il. -D'où cela? dit Mirabeau. -Vous savez bien ce que je veux dire. -Moi? Non, sur mon honneur! -Du château... de sa part... au nom de la reine? -Pas le moins du monde, mon cher docteur; il n'est venu personne. -Impossible! fit Gilbert. Mirabeau haussa les épaules. -Naïf homme de bien! dit-il. Puis, saisissant la main de Gilbert avec un mouvement convulsif: -Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait aujourd'hui, docteur? demanda-t-il. -Moi? dit le docteur. J'ai fait à peu près ce que je fais tous les jours. -Non, car tous les jours vous n'allez pas au château, et, aujourd'hui, vous y avez été; non, car tous les jours vous ne voyez pas la reine, et, aujourd'hui, vous l'avez vue; non, car tous les jours vous ne vous permettez pas de lui donner de conseils, et, aujourd'hui, vous lui en avez donné un. -Allons donc! dit Gilbert. -Tenez, cher docteur, je vois ce qui s'est passé, et j'entends ce qui s'est dit comme si j'avais été là. -Eh bien! voyons, monsieur l'homme à double vue, que s'est-il passé? que s'est-il dit? -Vous vous êtes présenté aux Tuileries aujourd'hui à une heure: vous avez demandé à parler à la reine; vous lui avez parlé; vous lui avez dit que mon état empirait, qu'il serait bon à elle comme reine, bien à elle comme femme d'envoyer demander des nouvelles de ma santé, sinon par sollicitude, du moins par calcul. Elle a discuté avec vous; elle a paru convaincue que vous aviez raison; elle vous a congédié en disant qu'elle allait envoyer chez moi; vous vous en êtes allé heureux et satisfait, comptant sur la parole royale, et, elle, elle est restée hautaine et amère, riant de votre crédulité, qui ignore qu'une parole royale n'engage à rien... Voyons, foi d'honnête homme, dit Mirabeau en regardant Gilbert en face, est-cela, docteur? -En vérité, dit Gilbert, vous eussiez été là, mon cher comte, que vous n'eussiez pas mieux vu ni mieux entendu. -Les maladroits! dit Mirabeau avec amertume. Quand je vous disais qu'ils ne savaient rien faire à propos... La livrée du roi entrant chez moi aujourd'hui, au milieu de cette foule qui criait: « Vive Mirabeau! » devant ma porte et sous mes fenêtres, leur redonnait pour un an de popularité. Et Mirabeau, secouant la tête, porta vivement la main à ses yeux. Gilbert étonné le vit essuyer une larme. -Qu'avez-vous donc, comte? lui demanda-t- il. -Moi? rien! dit Mirabeau. Avez-vous des nouvelles de l'Assemblée nationale, des Cordeliers ou des Jacobins? Robespierre a-t-il distillé quelque nouveau discours, ou Marat vomi quelque nouveau pamphlet? -Y a-t-il longtemps que vous n'avez mangé? demanda Gilbert. -Pas depuis deux heures de l'après-midi. -En ce cas, vous allez vous mettre au bain, mon cher comte. -Tiens, en effet, c'est une excellente idée que vous avez là, docteur. -Jean, un bain. -Ici, monsieur le comte? -Non, non, à côté, dans le cabinet de toilette. Dix minutes après, Mirabeau était au bain, et, comme d'habitude, Teisch reconduisait Gilbert. Mirabeau se souleva de sa baignoire pour suivre des yeux le docteur; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il tendit l'oreille pour écouter le bruit de ses pas; puis il resta immobile ainsi jusqu'à ce qu'il eût entendu s'ouvrir et se refermer la porte de l'hôtel. Alors, sonnant violemment: -Jean, dit-il, faites dresser une table dans ma chambre et allez demander de ma part à Oliva si elle veut me faire la grâce de souper avec moi. Puis, comme le laquais sortait pour obéir: -Des fleurs, surtout des fleurs! cria Mirabeau, j'adore les fleurs. À quatre heures du matin, le docteur Gilbert fut réveillé par un violent coup de sonnette. -Ah! dit-il, en sautant à bas de son lit, je suis sûr que M. de Mirabeau est plus mal! Le docteur ne se trompait pas. Mirabeau, après s'être fait servir à souper, après avoir fait couvrir la table de fleurs, avait renvoyé Jean et ordonné à Teisch d'aller se coucher. Puis il avait fermé toutes les portes, excepté celle qui donnait chez la femme inconnue que le vieux domestique appelait son mauvais génie. Mais les deux serviteurs ne s'étaient point couchés; Jean seulement, quoique le plus jeune, s'était endormi sur un fauteuil dans l'antichambre. Teisch avait veillé. À quatre heures moins un quart, un violent coup de sonnette avait retenti. Tous deux s'étaient précipités vers la chambre à coucher de Mirabeau. Les portes étaient fermées. Alors, ils eurent l'idée de faire le tour par l'appartement de la femme inconnue, et purent pénétrer ainsi jusqu'à la chambre à coucher. Mirabeau, renversé, à demi évanoui, retenait cette femme entre ses bras, sans doute pour qu'elle ne pût pas appeler du secours, et elle, épouvantée, sonnait avec la sonnette de la table, n'ayant pu aller jusqu'au cordon de sonnette de la cheminée. En apercevant les deux domestiques, elle avait appelé autant à son secours qu'au secours de Mirabeau; dans ses convulsions, Mirabeau l'étouffait. On eût dit la Mort déguisée et essayant de l'entraîner dans le tombeau. Grâce aux efforts réunis des deux domestiques, les bras du moribond s'étaient écartés; Mirabeau était retombé sur son siège, et elle, tout éplorée, était rentrée dans son appartement. Jean avait, alors, couru chercher le docteur Gilbert, tandis que Teisch essayait de donner les premiers soins à son maître. Gilbert ne prit ni le temps de faire atteler, ni celui de faire approcher une voiture. De la rue Saint-Honoré à la Chaussée-d'Antin, la course n'était pas longue; il suivit Jean, et, dix minutes après, il était arrivé à l'hôtel de Mirabeau. Teisch attendait dans le vestibule du bas. -Eh bien! mon ami, qu'y a-t-il encore? demanda Gilbert. -Ah! monsieur, dit le vieux serviteur, cette femme, toujours cette femme, et puis ces maudites fleurs; vous allez voir, vous allez voir! En ce moment, on entendit quelque chose comme un sanglot. Gilbert monta précipitamment; comme il arrivait aux dernières marches de l'escalier, une porte voisine de la porte de Mirabeau s'ouvrit et une femme enveloppée d'un peignoir blanc apparut tout à coup, et vint tomber aux pieds du docteur. -Oh! Gilbert, Gilbert! dit-elle en lui jetant ses deux mains sur la poitrine, au nom du Ciel, sauvez-le! -Nicole! s'écria Gilbert, Nicole! Oh! malheureuse, c'était donc vous! -Sauvez-le! sauvez-le! dit Nicole. Gilbert resta un instant comme abîmé dans une idée terrible. -Oh! murmura-t-il, Beausire vendant des pamphlets contre lui, Nicole sa maîtresse! Il est bien véritablement perdu, car il y a du Cagliostro là-dessous. Et il s'élança dans l'appartement de Mirabeau, comprenant bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre. LXXVI Vive Mirabeau! Mirabeau était sur son lit: il avait repris connaissance. Les débris du souper, les plats, les fleurs étaient là, témoins aussi accusateurs que le sont au fond d'un vase les restes du poison près du lit d'un suicidé. Gilbert s'avança vivement vers lui et respira en le voyant. -Ah! dit-il, il n'est pas encore aussi mal que je le craignais. Mirabeau sourit. -Vous croyez, docteur? dit-il. Et il secoua la tête en homme qui pense connaître son état au moins aussi bien que le docteur, qui parfois veut se tromper lui-même afin de mieux tromper les autres. Cette fois, Gilbert ne s'arrêta point aux diagnostics extérieurs. Il tâta le pouls: le pouls était vite et élevé; il regarda la langue: la langue était pâteuse et amère; il s'enquit de l'état de la tête: la tête était lourde et douloureuse. Un commencement de froid se faisait sentir aux extrémités inférieures. Tout à coup, les spasmes que le malade avait éprouvés deux jours auparavant reparurent, se jetant tour à tout sur l'omoplate, sur les clavicules et sur le diaphragme. Le pouls, qui, ainsi que nous l'avons dit, était vite et élevé, devint intermittent et convulsif. Gilbert ordonna les mêmes révulsifs qui avaient amené une première amélioration. Par malheur, soit que le malade n'eût point la force de supporter le douloureux remède, soit qu'il ne voulût point être guéri, au bout d'un quart d'heure, il se plaignit de souffrances si vives sur toutes les régions sinapisées, qu'il fallut lui enlever les sinapismes. Dès lors, le mieux qui s'était manifesté pendant cette application disparut. Notre intention n'est point de suivre dans toutes leurs variations les phases de la terrible maladie; seulement, dès le matin de ce jour, le bruit s'en répandit dans la ville, et, cette fois, plus sérieusement que la veille. Il y avait eu rechute, disait-on, et cette rechute menaçait de mort. C'est alors qu'il fut réellement permis de juger de la place gigantesque que peut occuper un homme au milieu d'une nation. Paris tout entier fut ému, comme aux jours où une calamité générale menace à la fois les individus et la population. Toute la journée, comme cela avait déjà eu lieu la veille, la rue fut barrée et gardée par des hommes du peuple, afin que le bruit des voitures ne parvînt pas jusqu'au malade. D'heure en heure, les groupes rassemblés sous les fenêtres demandaient des nouvelles; des bulletins étaient remis, qui à l'instant même circulaient de la rue de la Chaussée-d'Antin aux extrémités de Paris. La porte était assiégée par une foule de citoyens de tous les états, de toutes les opinions, comme si chaque parti, si opposé qu'il fût aux autres, eût eu quelque chose à perdre en perdant Mirabeau. Pendant ce temps, les amis, les parents et les connaissances particulières du grand orateur remplissaient les cours, les vestibules et l'appartement d'en bas, sans que lui-même eût l'idée de cet encombrement. Au reste, peu de paroles avaient été échangées entre Mirabeau et le docteur Gilbert. -Décidément, vous voulez donc mourir? avait dit le docteur. -À quoi bon vivre?... avait répondu Mirabeau. Et Gilbert s'étant rappelé les engagements pris par Mirabeau envers la reine, et les ingratitudes de celle-ci, Gilbert n'avait pas insisté autrement se promettant à lui-même de faire jusqu'au bout son devoir de médecin, mais sachant d'avance qu'il n'était pas un dieu pour lutter contre l'impossible. Le soir de ce premier jour de la rechute, la société des Jacobins envoya, pour s'informer de la santé de son ex-président, une députation à la tête de laquelle était Barnave. On avait voulu adjoindre à Barnave les deux Lameth; mais ceux-ci avaient refusé. Lorsque Mirabeau fut instruit de cette circonstance: -Ah! dit-il, je savais bien que c'étaient des lâches, mais je ne savais pas que ce fussent des imbéciles! Pendant vingt-quatre heures, le docteur Gilbert ne quitta pas un instant Mirabeau. Le mercredi soir, vers onze heures, il était assez bien pour que Gilbert consentît à passer dans une chambre voisine afin d'y prendre quelques heures de repos. Avant de se coucher, le docteur ordonna qu'à la moindre réapparition des accidents, on vînt l'avertir à l'instant même. Au point du jour, il se réveilla. Personne n'avait troublé son sommeil, et, cependant, il se leva inquiet: il lui semblait impossible qu'un mieux se fût soutenu ainsi sans un accident quelconque. En effet, en descendant, Teisch annonça au docteur, avec des larmes plein les yeux et plein la voix, que Mirabeau était au plus mal, mais qu'il avait défendu, quelques souffrances qu'il eût éprouvées, que l'on réveillât le docteur Gilbert. Et pourtant, le malade avait dû cruellement souffrir: le pouls avait repris le caractère le plus effrayant; les douleurs s'étaient développées avec férocité; enfin, les étouffements et les spasmes étaient revenus. Plusieurs fois -et Teisch avait attribué cela à un commencement de délire -le malade avait prononcé le nom de la reine. -Les ingrats! avait-il dit, ils n'ont pas même fait demander de mes nouvelles! Puis, comme se parlant à lui-même: -Je m'étonne bien, avait-il ajouté, ce qu'elle dira quand elle apprendra, demain ou après- demain, que je suis mort... Gilbert pensa que tout allait dépendre de la crise qui se préparait; aussi, se disposant à lutter vigoureusement contre la maladie, il ordonna une application de sangsues à la poitrine; mais, comme si elles eussent été complices du moribond, les sangsues mordirent mal; on les remplaça par une seconde saignée au pied et par des pilules de musc. L'accès dura huit heures. Pendant huit heures, comme un habile duelliste, Gilbert fit, pour ainsi dire, assaut avec la mort, parant chaque coup qu'elle portait, allant au-devant de quelques-uns, mais touché quelquefois aussi par elle. Enfin, au bout de huit heures, la fièvre tomba, la mort battit en retraite; mais, comme un tigre qui fuit pour revenir, elle imprima sa griffe terrible sur le visage du malade. Gilbert demeura debout et les bras croisés devant ce lit où venait de s'accomplir la terrible lutte. Il était trop avant dans les secrets de l'art, non seulement pour conserver quelque espoir, mais même pour douter encore. Mirabeau était perdu; et, dans le cadavre étendu devant ses yeux, malgré un reste d'existence, il lui était impossible de voir Mirabeau vivant. À partir de ce moment, chose étrange! le malade et Gilbert, d'un commun accord, et comme frappés d'une même idée, parlèrent de Mirabeau ainsi que d'un homme qui avait été, mais qui avait cessé d'être. À partir de ce moment aussi, la physionomie de Mirabeau prit ce caractère de solennité qui appartient essentiellement à l'agonie des grands hommes: sa voix devint lente, grave, presque prophétique; il y eut dès lors dans sa parole quelque chose de plus sévère, de plus profond, de plus vaste; dans ses sentiments quelque chose de plus affectueux, de plus abandonné, de plus sublime. On lui annonça qu'un jeune homme qui ne l'avait vu qu'une fois, et qui ne voulait pas dire qui il était, insistait pour entrer. Il se retourna du côté de Gilbert, comme pour lui demander la permission de recevoir ce jeune homme. Gilbert le comprit. -Faites entrer, dit-il à Teisch. Teisch ouvrit la porte. Un jeune homme de dix-neuf à vingt ans parut sur le seuil, s'avança lentement, s'agenouilla devant le lit de Mirabeau, prit sa main, et la baisa en éclatant en sanglots. Mirabeau semblait chercher dans sa mémoire un vague souvenir. -Ah! dit-il tout à coup, je vous reconnais; vous êtes le jeune homme d'Argenteuil. -Mon Dieu, soyez béni! dit le jeune homme; voilà tout ce que je vous demandais. Et, se levant en appuyant ses deux mains sur ses yeux, il sortit. Quelques secondes après, Teisch entra tenant à la main un billet que le jeune homme avait écrit dans l'antichambre. Il contenait ces simples paroles: En baisant la main de M. de Mirabeau à Argenteuil, je lui ai dit que j'étais prêt à mourir pour lui. Je viens acquitter ma parole. J'ai lu hier dans un journal anglais que la transfusion du sang avait, dans un cas pareil à celui où se trouve l'illustre malade, été exécutée avec succès à Londres. Si, pour sauver M. de Mirabeau, la transfusion du sang était jugée utile, j'offre le mien, il est jeune et pur. Marnais. En lisant ces quelques lignes, Mirabeau ne put retenir ses larmes. Il ordonna qu'on fît rentrer le jeune homme; mais, voulant sans doute échapper à cette reconnaissance si bien méritée, celui-ci était parti en laissant sa double adresse à Paris et à Argenteuil. Quelques instants après, Mirabeau consentit à recevoir tout le monde: MM. de La Marck et Frochot, ses amis; Mme du Saillant, sa soeur; Mme d'Aragon, sa nièce. Seulement, il refusa de voir un autre médecin que Gilbert; et, comme celui-ci insistait: -Non, docteur, dit-il; vous avez eu tous les inconvénients de ma maladie; si vous me guérissez, il faut que vous ayez tout le mérite de la guérison. De temps en temps, il voulait savoir qui avait pris de ses nouvelles, et, quoiqu'il ne demandât point: « La reine a-t-elle envoyé du château? » Gilbert devinait, au soupir que poussait le moribond quand il arrivait à la fin de la liste, que le seul nom qu'il eût désiré y trouver était justement celui qui ne s'y trouvait pas. Alors, sans parler du roi ni de la reine - Mirabeau n'était pas encore assez mourant pour en arriver là -il se lançait avec une éloquence admirable dans la politique générale, et particulièrement dans celle qu'il eût suivie vis à- vis de l'Angleterre s'il eût été ministre. C'était avec Pitt surtout qu'il se fût trouvé heureux de lutter corps à corps. -Oh! ce Pitt, s'écria-t-il une fois, c'est le ministre des préparatifs: il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait; si j'eusse vécu, je lui eusse donné du chagrin! De temps en temps, une clameur montait jusqu'aux fenêtres: c'était un triste cri de « Vive Mirabeau! » poussé par le peuple, cri qui semblait une prière, et plutôt une plainte qu'une espérance. Alors, Mirabeau écoutait et faisait ouvrir la fenêtre, pour que ce bruit rémunérateur de tant de souffrances endurées arrivât jusqu'à lui. Pendant quelques secondes, il demeurait les mains et les oreilles tendues, aspirant à lui et comme absorbant en lui toute cette rumeur. Puis il murmurait: -Oh! bon peuple! peuple calomnié, injurié, méprisé comme moi, il est juste que ce soit eux qui m'oublient et toi qui me récompenses! La nuit arriva. Gilbert ne voulut point quitter le malade; il fit approcher du lit la chaise longue et se coucha dessus. Mirabeau se laissa faire; depuis qu'il était sûr de mourir, il semblait ne plus craindre son médecin. Dès que le jour parut, il fit ouvrir les fenêtres. -Mon cher docteur, dit-il à Gilbert, c'est aujourd'hui que je mourrai. Quand on en est où je suis, on n'a plus qu'à se parfumer et à se couronner de fleurs, afin d'entrer le plus agréablement possible dans le sommeil dont on ne se réveille plus. Ai-je la permission de faire ce que je voudrai? Gilbert lui fit signe qu'il était parfaitement le maître. Alors, il appela les deux domestiques. -Jean, dit-il, ayez-moi les plus belles fleurs que vous pourrez trouver; tandis que Teisch va se charger, lui, de me faire le plus beau possible. Jean sembla demander des yeux permission à Gilbert, qui de la tête lui fit signe que oui. Il sortit. Quant à Teisch, qui avait été fort malade la veille, il commença à raser et à friser son maître. -À propos, lui dit Mirabeau, tu étais malade hier, mon pauvre Teisch; comment vas-tu aujourd'hui? -Oh! très bien, mon cher maître, répondit l'honnête serviteur; et je vous souhaite d'être à ma place. -Eh bien! moi, répondit Mirabeau en riant, pour peu que tu tiennes à la vie, je ne te souhaite pas d'être à la mienne. En ce moment, un coup de canon retentit. D'où venait-il? On n'en sut jamais rien. Mirabeau tressaillit. -Oh! dit-il en se redressant, sont-ce déjà les funérailles d'Achille? À peine Jean, vers lequel tout le monde s'était précipité à sa sortie de l'hôtel, afin d'avoir des nouvelles de l'illustre malade, eut-il dit qu'il allait chercher des fleurs, que des hommes coururent par les rues en criant: « Des fleurs pour M. de Mirabeau! » et que toutes les portes s'ouvrirent, chacun offrant ce qu'il en avait, soit dans ses appartements, soit dans ses serres, de sorte qu'en moins d'un quart d'heure l'hôtel fut encombré des fleurs les plus rares. À neuf heures du matin, la chambre de Mirabeau était transformée en un véritable parterre. En ce moment, Teisch venait de lui achever sa toilette. -Mon cher docteur, dit Mirabeau, je vous demanderai un quart d'heure pour faire mes adieux à quelqu'un qui doit quitter l'hôtel avant moi. Si on voulait insulter cette personne, je vous la recommande. Gilbert comprit. -Bien, dit-il, je vais vous laisser. -Oui; mais vous attendrez dans la chambre à côté. Cette personne une fois sortie, vous ne me quitterez plus jusqu'à ma mort? Gilbert fit un signe affirmatif. -Donnez-moi votre parole, dit Mirabeau. Gilbert la donna en balbutiant. Cet homme stoïque était tout étonné de se trouver des larmes, lui qui croyait, à force de philosophie, être arrivé à l'insensibilité. Puis il s'avança vers la porte. Mirabeau l'arrêta. -Avant de sortir, dit-il, ouvrez mon secrétaire, et donnez-moi une petite cassette qui s'y trouve. Gilbert fit ce que désirait Mirabeau. Cette cassette était lourde. Gilbert jugea qu'elle devait être pleine d'or. Mirabeau lui fit signe de la poser sur la table de nuit; puis il lui tendit la main. -Vous aurez la bonté de m'envoyer Jean, dit- il; Jean, vous entendez bien? pas Teisch; il me fatigue d'appeler ou de sonner. Gilbert sortit. Jean attendait dans la chambre voisine, et, par la même ouverture qui donnait sortie à Gilbert, il entra. Derrière Jean, Gilbert entendit la porte se refermer au verrou. La demi-heure qui suivit fut employée par Gilbert à donner des nouvelles du malade à tous ceux qui encombraient la maison. Les nouvelles étaient désespérées, il ne cacha point à toute cette foule que Mirabeau ne passerait sans doute point la journée. Une voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Un instant il eut l'idée que c'était une voiture de la Cour qu'on avait, par considération, laissé approcher malgré la défense générale. Il courut à la fenêtre. C'eût été une si douce consolation pour le mourant de savoir que la reine s'occupait de lui! C'était une simple voiture de place que Jean venait d'aller chercher. Le docteur devina pour qui. En effet, quelques minutes après, Jean sortit conduisant une femme voilée par une grande mante. Cette femme monta dans la voiture. Devant cette voiture, sans s'inquiéter quelle était cette femme, la foule s'écarta respectueusement. Jean rentra. Un instant après, la porte de la chambre de Mirabeau se rouvrit et l'on entendit la voix affaiblie du malade qui demandait le docteur. Gilbert courut à lui. -Tenez, dit Mirabeau, remettez cette cassette à sa place, mon cher docteur. Puis, comme celui-ci semblait étonné de la trouver aussi lourde qu'auparavant: -Oui, n'est-ce pas, dit Mirabeau, c'est curieux? Où diable le désintéressement va-t-il se nicher! En revenant près du lit, Gilbert trouva à terre un mouchoir brodé et tout garni de dentelles. Il était trempé de larmes. -Ah! dit-il à Mirabeau, elle n'a rien emporté, mais elle a laissé quelque chose. Mirabeau prit le mouchoir, et, le sentant tout humide, il l'appliqua sur son front. -Oh! murmura-t-il, il n'y a donc qu'elle qui n'a pas de coeur!... Et il retomba sur son lit, les yeux fermés; de sorte qu'on eut pu le croire évanoui ou mort, sans le râle de sa poitrine qui indiquait qu'il était seulement en train de mourir. LXXVII Fuir! Fuir! Fuir! En effet, à partir de ce moment, les quelques heures que vécut encore Mirabeau ne furent plus qu'une agonie. Gilbert n'en tint pas moins la promesse donnée, et resta attaché à son lit jusqu'à la dernière minute. D'ailleurs, si douloureux qu'il soit, c'est toujours un grand enseignement pour le médecin et le philosophe que le spectacle de cette dernière lutte entre la matière et l'âme. Plus le génie a été grand, plus il est curieux d'étudier comment ce génie soutient le combat contre la mort, qui doit finir par le dompter. Puis l'âme du docteur trouvait encore, à la vue de ce grand homme expirant, une autre source de réflexions sombres. Pourquoi Mirabeau mourait-il, lui, l'homme au tempérament athlétique, à la constitution herculéenne? N'était-ce point parce qu'il avait étendu la main pour soutenir cette monarchie qui allait croulant? N'était-ce point parce que s'était appuyée un instant à son bras cette femme de malheur qu'on appelait Marie-Antoinette? Cagliostro ne lui avait-il pas prédit quelque chose de pareil à cette mort à l'endroit de Mirabeau; et ces deux êtres étranges qu'il avait rencontrés, l'un tuant la réputation, l'autre tuant la santé du grand orateur de la France devenu le soutien de la Monarchie, n'étaient-ils pas pour lui, Gilbert, une preuve que toute chose faisant obstacle devait, comme la Bastille, s'écrouler devant cet homme ou plutôt devant l'idée qu'il représentait? Pendant que Gilbert était plongé au plus profond de ses pensées, Mirabeau fit un mouvement, et ouvrit les yeux. Il rentrait dans la vie par la porte de la douleur. Il essaya de parler: ce fut inutilement. Mais, loin de paraître affecté de ce nouvel accident, dès qu'il se fut bien assuré que sa langue était muette, il sourit et essaya de faire passer dans ses yeux le sentiment de reconnaissance qu'il éprouvait pour Gilbert et pour ceux dont les soins l'accompagnaient dans cette suprême et dernière étape dont le but était la mort. Cependant, une idée unique semblait le préoccuper; Gilbert pouvait seul la deviner et la devina. Le malade ne pouvait apprécier la durée de l'évanouissement dont il venait de sortir. Avait-il duré une heure? avait-il duré un jour? pendant cette heure ou pendant ce jour, la reine avait-elle envoyé demander de ses nouvelles? On fit monter le registre qui se trouvait en bas, et où chacun, soit qu'il vînt comme messager, soit qu'il vînt pour son propre compte, écrivait son nom. Aucun nom connu pour être de l'intimité royale ne dénonça de ce côté même une sollicitude déguisée. On fit venir Teisch et Jean, et on les interrogea; personne, ni valet de chambre ni huissier, n'était venu. On vit alors Mirabeau tenter un effort suprême pour prononcer encore quelques paroles, un de ces efforts comme dut en faire le fils de Crésus, lorsque, voyant son père menacé de mort, il parvint à briser les liens qui enchaînaient sa langue, et à crier: « Soldat, ne tue pas Crésus! » Il réussit. -Oh! s'écria-t-il, ils ne savent donc pas que, moi mort, ils sont perdus? J'emporte avec moi le deuil de la Monarchie, et, sur ma tombe, les factieux s'en partageront les lambeaux... Gilbert se précipita vers le malade. Pour un habile médecin, il y a espoir tant qu'il y a vie. D'ailleurs, ne fût-ce que pour permettre à cette bouche éloquente de prononcer encore quelques mots, ne devait-il pas employer toutes les ressources de l'art? Il prit une cuiller, y versa quelques gouttes de cette liqueur verdâtre dont une fois déjà il avait donné un flacon à Mirabeau, et, sans la mélanger, cette fois, avec de l'eau-de-vie, il l'approcha des lèvres du malade. -Oh! cher docteur, dit celui-ci en souriant, si vous voulez que la liqueur de vie agisse sur moi, donnez-moi la cuiller pleine ou le flacon entier. -Comment cela? demanda Gilbert en regardant fixement Mirabeau. -Croyez-vous, répondit celui-ci, que, moi, l'abuseur de tout par excellence, j'aie eu ce trésor de vie entre les mains sans en abuser? Non pas. J'ai fait décomposer votre liqueur, mon cher esculape; j'ai appris qu'elle se tirait de la racine du chanvre indien, et, alors, j'en ai bu, non seulement par gouttes, mais encore par cuillerées, non seulement pour vivre, mais encore pour rêver. -Malheureux! malheureux! murmura Gilbert, je m'étais bien douté que je vous versais du poison. -Doux poison, docteur, grâce auquel j'ai doublé, quadruplé, centuplé les dernières heures de mon existence; grâce auquel, en mourant à quarante-deux ans, j'aurai vécu la vie d'un centenaire; grâce auquel, enfin, j'ai possédé en rêve tout ce qui m'échappait en réalité, force, richesse, amour... Oh! docteur, docteur, ne vous repentez pas, mais, au contraire, félicitez-vous. Dieu ne m'avait donné que la vie réelle, vie triste, pauvre, décolorée, malheureuse, peu regrettable, et que l'homme devrait toujours être disposé à lui rendre comme un prêt usuraire; docteur, je ne sais si je dois dire à Dieu merci de la vie, mais je sais que je dois vous dire à vous merci de votre poison. Emplissez donc la cuiller, docteur, et donnez-la-moi! Le docteur fit ce que demandait Mirabeau, et lui présenta la liqueur, qu'il savoura avec délices. Alors, après quelques secondes de silence: -Ah! docteur, dit-il, comme si, à l'approche de l'éternité, la mort permettait que se soulevât pour lui le voile de l'avenir, bienheureux ceux qui mourront dans cette année 1791! ils n'auront vu de la Révolution que sa face resplendissante et sereine. Jusqu'aujourd'hui, jamais révolution plus grande n'a coûté moins de sang; c'est que, jusqu'aujourd'hui, elle se fait dans les esprits seulement, et que le moment va venir où elle se fera dans les faits et dans les choses. Peut-être croyez-vous qu'ils vont me regretter là-bas, aux Tuileries; point. Ma mort les débarrasse d'un engagement pris. Avec moi, il leur fallait gouverner d'une certaine façon; je ne leur étais plus un soutien, je leur étais un obstacle; elle s'excusait de moi à son frère. « Mirabeau croit qu'il me conseille, lui écrivait-elle, et il ne s'aperçoit pas que je l'amuse. » Oh! voilà pourquoi j'aurais voulu que cette femme fût ma maîtresse, et non ma reine. Quel beau rôle à jouer dans l'histoire, docteur, que celui d'un homme qui soutient d'une main la jeune liberté et de l'autre la vieille monarchie, qui les force à marcher du même pas et vers un seul but, le bonheur du peuple et le respect de la royauté! Peut-être était-ce possible, peut-être était-ce un rêve; mais ce rêve, j'en ai la conviction, moi seul pouvais le réaliser. Ce qui me peine, docteur, ce n'est pas de mourir, c'est de mourir incomplet, c'est d'avoir entrepris une oeuvre, et de comprendre que je ne puis mener cette oeuvre à bout. Qui glorifiera mon idée, si mon idée est avortée, tronquée, décapitée? Ce que l'on saura de moi, docteur, c'est justement ce qu'il ne faudrait pas qu'on en sût. C'est ma vie déréglée, folle, vagabonde; ce qu'on lira de moi, ce sont mes Lettres à Sophie, l'Erotika Biblion, La Monarchie prussienne, des pamphlets et des livres obscènes; ce qu'on me reprochera, c'est d'avoir pactisé avec la Cour, et l'on me reprochera cela parce que, de ce pacte, il ne sera rien sorti de ce qui devait en sortir; mon oeuvre ne sera qu'un foetus informe, qu'un monstre auquel manquera la tête; et, cependant, on me jugera, moi, mort à quarante-deux ans, comme si j'avais vécu une vie d'homme; moi, disparu au milieu d'une tempête, comme si, au lieu d'être obligé de marcher sans cesse sur les flots, c'est-à- dire sur un abîme, j'avais marché sur une grande route solidement pavée de lois, d'ordonnances et de règlements. Docteur, à qui léguerai-je, non pas ma fortune dilapidée -peu importe cela, je n'ai pas d'enfants -mais à qui léguerai-je ma mémoire calomniée, ma mémoire qui pouvait être un jour un héritage à faire honneur à la France, à l'Europe, au monde?... -Pourquoi aussi vous être tant hâté de mourir? répondit tristement Gilbert. -Oui, dit Mirabeau, il y a, en effet, des moments où je me demande cela à moi-même comme vous me le demandez. Mais écoutez bien ceci; je ne pouvais rien sans elle, et elle n'a pas voulu. Je m'étais engagé comme un sot; j'avais juré comme un imbécile, toujours soumis à ces ailes invisibles de mon cerveau qui emportent le coeur, tandis qu'elle, elle n'avait rien juré, elle n'était engagée à rien... Ainsi donc, tout est pour le mieux, docteur, et, si vous voulez me promettre une chose, aucun regret ne troublera plus les quelques heures que j'ai encore à vivre. -Et que puis-je vous promettre, mon Dieu? -Eh bien! promettez-moi que, si mon passage de cette vie à l'autre était trop difficile, trop douloureux, promettez-moi, docteur -et c'est non seulement d'un médecin, mais encore d'un homme, mais encore d'un philosophe - promettez-moi que vous y aideriez? -Pourquoi me faites-vous une pareille demande? -Ah! je vais vous le dire; c'est que, quoique je sente que la mort est là, je sens aussi qu'il reste bien de la vie en moi. Je ne meurs pas mort, cher docteur, je meurs vivant, et le dernier pas sera dur à franchir! Le docteur inclina son visage sur celui de Mirabeau. -Je vous ai promis de ne pas vous quitter, mon ami, dit-il, si Dieu -et j'espère encore que cela n'est point -si Dieu a condamné votre vie, eh bien! au moment suprême, laissez à ma profonde tendresse pour vous le soin d'accomplir ce que j'aurai à faire! Si la mort est là, j'y serai aussi. On eût dit que le malade n'attendait que cette promesse. -Merci, murmura-t-il. Et il retomba la tête sur son oreiller. Cette fois, malgré cette espérance qu'il est du devoir d'un médecin d'infiltrer jusqu'à la dernière goutte dans l'esprit du malade, Gilbert ne douta plus. La dose abondante de hachisch que venait de prendre Mirabeau avait pour un instant, comme les secousses de la pile voltaïque, rendu au malade, avec la parole, le jeu des muscles - cette vie de la pensée, si on peut dire cela -qui l'accompagne. Mais, lorsqu'il cessa de parler, les muscles s'affaissèrent; cette vie de la pensée s'évanouit, et la mort, déjà empreinte sur son visage depuis la dernière crise y reparut plus profondément gravée que jamais. Pendant trois heures, sa main glacée resta entre les mains du docteur Gilbert; pendant ces trois heures, c'est-à-dire de quatre à sept heures, l'agonie fut calme; si calme, que l'on put faire entrer tout le monde. On eût cru qu'il dormait. Mais, vers huit heures, Gilbert sentit tressaillir dans les siennes sa main glacée; le tressaillement était si violent, qu'il ne s'y trompa point. -Allons, dit-il, voici l'heure de la lutte, voici la vraie agonie qui commence. Et, en effet, le front du moribond venait de se couvrir de sueur; son oeil venait de se rouvrir et avait lancé un éclair. Il fit un mouvement qui indiquait qu'il voulait boire. On s'empressa aussitôt de lui offrir de l'eau, du vin, de l'orangeade, mais il secouait la tête. Ce n'était point là ce qu'il voulait. Il fit signe qu'on lui apportât une plume, de l'encre et du papier. On obéit, autant pour lui obéir qu'afin que pas une pensée de ce grand génie, même celles du délire, ne fût perdue. Il prit la plume, et, d'une main ferme, traça ces deux mots: Dormir, mourir. C'étaient les deux mots d'Hamlet. Gilbert fit semblant de ne pas comprendre. Mirabeau lâcha la plume, prit sa poitrine à pleines mains comme pour la briser, jeta quelques cris inarticulés, reprit la plume, et, faisant un effort surhumain pour commander à la douleur de s'abstenir un instant, il écrivit: Les douleurs sont devenues poignantes, insupportables. Doit-on laisser un ami sur la roue pendant des heures, pendant des jours peut- être, quand on peut lui épargner la torture avec quelques gouttes d'opium? Mais le docteur hésitait. Oui, comme il l'avait dit à Mirabeau, au moment suprême, il serait là en face de la mort, mais pour combattre la mort, et non pour la seconder. Les douleurs devenaient de plus en plus violentes; le moribond se raidissait, se tordait les mains, mordait son oreiller. Enfin, elles rompirent les liens de la paralysie. -Oh! les médecins, les médecins! s'écria-t-il tout à coup. N'êtes-vous pas mon médecin et mon ami, Gilbert? ne m'avez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort? Voulez-vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma confiance? Gilbert, j'en appelle à votre amitié! j'en appelle à votre honneur! Et, avec un soupir, un gémissement, un cri de douleur, il retomba sur son oreiller. Gilbert, à son tour, poussa un soupir, et, tendant la main à Mirabeau: -C'est bien, dit-il, mon ami, on va vous donner ce que vous demandez. Et il prit la plume pour écrire une ordonnance qui n'était autre qu'une forte dose de sirop diacode dans de l'eau distillée. Mais à peine avait-il écrit le dernier mot, que Mirabeau se dressa sur son lit, tendant la main, et demandant la plume. Gilbert se hâta de la lui donner. Alors, la main de l'agonisant, crispée par la mort, se cramponna au papier, et, d'une écriture à peine lisible, il écrivit: Fuir! fuir! fuir! Il voulut signer; mais il put tracer tout au plus les quatre premières lettres de son nom, et, étendant son bras convulsif vers Gilbert: -Pour elle, murmura-t-il. Et il retomba sur son oreiller sans mouvement, sans regard, sans souffle. Il était mort. Gilbert s'approcha du lit, le regarda, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le coeur; puis, se retournant vers les spectateurs de cette scène suprême: -Messieurs, dit-il, Mirabeau ne souffre plus. Et, posant une dernière fois ses lèvres sur le front du mort, il prit le papier dont lui seul connaissait la destination, le plia religieusement, le mit sur sa poitrine, ne pensant pas qu'il eût le droit de garder un instant de plus que le temps nécessaire pour aller de la Chaussée-d'Antin aux Tuileries la recommandation de l'illustre trépassé. Quelques secondes après la sortie du docteur de la chambre mortuaire, une grande clameur s'éleva dans la rue. C'était le bruit de la mort de Mirabeau qui commençait à se répandre. Bientôt un sculpteur entra: il était envoyé par Gilbert pour conserver à la postérité l'image du grand orateur au moment même où, dans sa lutte contre la mort, il venait de succomber. Quelques minutes d'éternité avaient déjà rendu à ce masque la sérénité qu'une âme puissante reflète en quittant le corps sur la physionomie qu'elle a animée. Mirabeau n'est pas mort, Mirabeau semble dormir d'un sommeil plein de vie et de songes riants. LXXVIII Les Funérailles. La douleur fut immense, universelle; en un instant elle se répandit du centre à la circonférence, de la rue de la Chaussée-d'Antin aux barrières de Paris. Il était huit heures et demie du matin. Le peuple jeta une clameur terrible; puis il se chargea de décréter le deuil. Il courut aux théâtres, dont il déchira les affiches, et dont il ferma les portes. Un bal avait lieu le soir même dans un hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin; il envahit l'hôtel, dispersa les danseurs, et brisa les instruments des musiciens. La perte qu'elle venait de faire fut annoncée à l'Assemblée nationale par son président. Aussitôt Barrère monta à la tribune et demanda que l'Assemblée nationale déposât dans le procès-verbal de ce jour funèbre le témoignage des regrets qu'elle donnait à la perte de ce grand homme et insista pour qu'il fût fait, au nom de la patrie, une invitation à tous les membres de l'Assemblée d'assister à ses funérailles. Le lendemain, 3 avril, le département de Paris se présenta à l'Assemblée nationale, demanda et obtint que l'église Sainte-Geneviève fût érigée en panthéon, consacrée à la sépulture des grands hommes, et que, le premier, Mirabeau y fût inhumé. Consignons ici ce magnifique décret de l'Assemblée. Il est bon qu'on retrouve dans ces livres que les hommes politiques tiennent pour frivoles, parce qu'ils ont le tort d'apprendre l'histoire sous une forme un peu moins lourde que celle qu'emploient les historiens, il est bon, disons-nous, qu'on rencontre, le plus souvent possible, et n'importe où, pourvu que ce soit à la portée des yeux, ces décrets d'autant plus grands, qu'ils sont spontanément arrachés à l'admiration ou à la reconnaissance d'un peuple. Voici ce décret dans toute sa pureté: L'Assemblée nationale décrète: Article premier. Le nouvel édifice de Sainte- Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de la liberté française. Article II. Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décernée. Article III. Honoré Riqueti Mirabeau est jugé digne de cet honneur. Article IV. La législature ne pourra pas à l'avenir décerner cet honneur à l'un de ses membres venant à décéder; il ne pourra être déféré que par la législature suivante. Article V. Les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la Révolution ne pourront être faites que par le corps législatif. Article VI. Le directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l'édifice Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination, et fera graver au-dessus du fronton ces mots: Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Article VII. En attendant que la nouvelle église Sainte-Geneviève soit achevée, le corps de Riqueti Mirabeau sera déposé à côté des cendres de Descartes dans le caveau de l'église Sainte- Geneviève1. 1 Le Panthéon fut, depuis, l'objet de différents décrets: nous les citons sans commentaires les uns à côté des autres, ou plutôt les uns après les autres. Décret du 20 février 1806: (Le titre Ier de ce décret consacre l'église de Saint-Denis à la sépulture des empereurs.) TITRE II Art. 7. -L'église Sainte-Geneviève sera terminée et rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris. Art. 8. -Elle conservera la destination qui lui avait été donnée par l'Assemblée constituante, et sera consacrée à la sépulture des grands dignitaires, des grands officiers de l'Empire et de la couronne, des sénateurs, des grands officiers de la Légion d'honneur, et, en vertu de nos décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou de l'administration et des lettres auront rendu d'éminents services à la patrie; leurs corps, embaumés, seront inhumés dans l'église. Art. 9. -Les tombeaux déposés au Musée des monuments français seront transportés dans cette église, pour y être rangés par ordre de siècles. Art. 10. -Le chapitre métropolitain de Notre-Dame, augmenté de six membres, sera chargé de desservir l'église de Sainte-Geneviève. La garde de cette église sera spécialement confiée à un archiprêtre choisi parmi les chanoines. Art. 11. -Il y sera officié solennellement le 3 janvier, fête de sainte Geneviève; le 15 août, fête de saint Napoléon et anniversaire de la conclusion du concordat; le jour des Morts, et le premier dimanche de décembre, anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz, et toutes les fois qu'il y aura lieu à des inhumations en exécution du présent décret. Aucune autre fonction religieuse ne pourra être exercée dans ladite église qu'en vertu de notre approbation. Signé: Napoléon. Contresigné: Champagny. Ordonnance du 12 décembre 1821: Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, À tous ceux qui ces présentes verront, salut. L'église que notre aïeul Louis XV avait commencé de faire élever, sous l'invocation de sainte Geneviève, est heureusement terminée; si elle n'a pas encore reçu tous les ornements qui doivent couronner sa magnificence, elle est dans un état qui permet d'y célébrer le service divin. C'est pourquoi, afin de ne pas retarder davantage l'accomplissement des intentions de son fondateur, et de rétablir, conformément à ses vues et aux nôtres, le culte de la patronne dont notre bonne ville de Paris avait coutume d'implorer l'assistance dans tous ses besoins; Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur, et notre Conseil entendu, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: Article premier. -La nouvelle église fondée par le roi Louis XV en l'honneur de sainte Geneviève, patronne de Paris, sera incessamment consacrée à l'exercice du culte divin sous l'invocation de cette sainte. À cet effet, elle sera mise à la disposition de l'archevêque de Paris, qui la fera provisoirement desservir par des ecclésiastiques qu'il désignera. Art. 2. -Il sera ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui devra y être fait et sur la nature du service. Signé: Louis. Contresigné: Siméon. Ordonnance du 26 août 1830: Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie en contribuant à son honneur et à sa gloire reçoivent, après leur mort, un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques. Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur; Nous avons ordonné ce qui suit: Article premier. -Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale. L'inscription Aux grands hommes la patrie reconnaissante sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui auront bien mérité de la patrie y seront déposés. Art. 2. -Il sera pris des mesures pour déterminer à quelles conditions et dans quelle forme ce témoignage de la reconnaissance nationale sera décerné au nom de la patrie. Une commission sera immédiatement chargée de préparer un projet de loi à cet effet. Art. 3. -Le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821 sont rapportés. Signé: Louis-Philippe. Contresigné: Guizot. Décret du 6 décembre 1851: Le président de la République, Vu la loi du 4-10 avril 1791; Vu le décret du 20 février 1806; Vu l'ordonnance du 12 décembre 1821; Vu l'ordonnance du 26 août 1830; Décrète: Article premier. -L'ancienne église de Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris. Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler l'exercice permanent du culte catholique dans cette église. Art. 2. -L'ordonnance du 26 août 1830 est rapportée. Art. 3. -Le ministre de l'instruction publique et des Cultes et le ministre des Travaux publics sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des Lois. Signé: Louis-Napoléon. Contresigné: Fortoul. Le lendemain, à quatre heures de l'après-midi, l'Assemblée nationale tout entière quitta la salle du Manège pour se rendre à l'hôtel de Mirabeau; elle y était attendue par le directeur du département, par tous les ministres, et par plus de cent mille personnes. Mais de ces cent mille personnes pas une n'était spécialement venue de la part de la reine. Le cortège se mit en marche. La Fayette marchait en tête, comme commandant général des gardes nationales du royaume. Puis le président de l'Assemblée nationale Tronchet, entouré royalement des douze huissiers de la chaîne. Puis les ministres. Puis l'Assemblée, sans distinction de partis, Sieyès donnant le bras à Charles de Lameth. Puis, après l'Assemblée, le club des Jacobins, comme une seconde Assemblée nationale; lui s'était signalé par sa douleur, probablement plus fastueuse que vraie: il avait décrété huit jours de deuil, et Robespierre, trop pauvre pour faire la dépense d'un habit, en avait loué un, comme il avait déjà fait pour le deuil de Franklin. Puis la population de Paris tout entière, renfermée dans deux lignes de gardes nationales montant à plus de trente mille hommes. Une musique funèbre, dans laquelle on entendait, pour la première fois, deux instruments inconnus jusqu'alors, le trombone et le tam-tam, marquait le pas à cette foule immense. Ce fut à huit heures seulement que l'on arriva à Saint-Eustache. L'éloge funèbre fut prononcé par Cerutti; au dernier mot, dix mille gardes nationaux qui étaient dans l'église déchargèrent leurs fusils d'un seul coup. L'assemblée, qui ne s'attendait pas à cette décharge, jeta un grand cri. La commotion avait été si violente, que pas un carreau n'était resté intact. On put croire un instant que la voûte du temple allait s'écrouler, et que l'église servirait de tombe au cercueil. On se remit en marche aux flambeaux; l'ombre était descendue, et non seulement avait envahi les rues par lesquelles on devait passer, mais encore la plupart des coeurs de ceux qui passaient. La mort de Mirabeau, c'était, en effet, une obscurité politique. Mirabeau mort, savait-on dans quelle voie on allait entrer? L'habile dompteur n'était plus là pour diriger ces fougueux coursiers qu'on appelle l'ambition et la haine. On sentait qu'il emportait avec lui quelque chose qui désormais manquerait à l'Assemblée: l'esprit de paix veillant même au milieu de la guerre, la bonté du coeur cachée sous la violence de l'esprit. Tout le monde avait perdu à cette mort; les royalistes n'avaient plus d'aiguillon, les révolutionnaires plus de frein. Désormais le char allait rouler plus rapide, et la descente était encore longue. Qui pouvait dire vers quoi on roulait, et si c'était vers le triomphe ou vers l'abîme? On n'atteignit le Panthéon qu'au milieu de la nuit. Un seul homme avait manqué au cortège, Pétion. Pourquoi Pétion s'était-il abstenu? Il le dit lui-même, le lendemain, à ceux de ses amis qui lui faisaient un reproche de son absence. Il avait lu, disait-il, un plan de conspiration contre-révolutionnaire écrit de la main de Mirabeau. Trois ans après, dans une sombre journée d'automne, non plus dans la salle du Manège, mais dans la salle des Tuileries, quand la Convention, après avoir tué le roi, après avoir tué la reine, après avoir tué les Girondins, après avoir tué les Cordeliers, après avoir tué les Jacobins, après avoir tué les Montagnards, après s'être tuée elle-même, n'eut plus rien de vivant à tuer, elle se mit à tuer les morts. Ce fut alors qu'avec une joie sauvage elle déclara qu'elle s'était trompée dans le jugement qu'elle avait rendu sur Mirabeau, et qu'à ses yeux, le génie ne pouvait faire pardonner à la corruption. Un nouveau décret fut rendu qui excluait Mirabeau du Panthéon. Un huissier vint, et, sur le seuil du temple, il fit lecture du décret qui déclarait Mirabeau indigne de partager la sépulture de Voltaire, de Rousseau et de Descartes, et qui sommait le gardien de l'église de lui remettre le cadavre. Ainsi, une voix plus terrible que celle qui doit être entendue dans la vallée de Josaphat, criait avant l'heure: -Panthéon, rends tes morts! Le Panthéon obéit; le cadavre de Mirabeau fut remis à l'huissier, qui fit, il le dit lui-même, conduire et déposer ledit cercueil dans le lieu ordinaire des sépultures. Or, le lieu ordinaire des sépultures, c'était Clamart, le cimetière des suppliciés. Et, sans doute pour rendre encore plus terrible la punition qui l'allait chercher jusque dans la mort, ce fut nuitamment et sans cortège aucun que le cercueil fut inhumé, sans nul indice du lieu de l'inhumation, sans croix, sans pierre, sans inscription. Seulement, plus tard, un vieux fossoyeur, interrogé par un de ces esprits curieux de savoir ce que les autres ignorent, conduisit, un soir, un homme à travers le cimetière désolé, et, s'arrêtant au milieu de l'enceinte, et frappant du pied, lui dit: -C'est ici. Puis, comme le curieux insistait pour avoir une certitude: -C'est ici, répéta-t-il, j'en réponds; car j'ai aidé à le descendre dans sa fosse, et même j'ai manqué d'y rouler, tant était lourd son maudit cercueil de plomb. Cet homme, c'était Nodier. Un jour, il me conduisit aussi à Clamart, frappa du pied au même endroit, et me dit à son tour: -C'est ici. Or, voilà plus de cinquante ans que les générations qui se sont succédé passent sur cette tombe inconnue de Mirabeau. N'est-ce pas une assez longue expiation pour un crime contestable, qui fut bien plus celui des ennemis de Mirabeau que celui de Mirabeau lui-même, et ne sera-t-il pas temps, à la première occasion, de fouiller cette terre impure dans laquelle il repose, jusqu'à ce qu'on trouve ce cercueil de plomb qui pesait si fort aux bras du pauvre fossoyeur, et auquel on reconnaîtra le proscrit du Panthéon? Peut-être Mirabeau ne mérite-t-il pas le Panthéon; mais, à coup sûr, beaucoup reposent et reposeront en terre chrétienne qui plus que lui méritent les gémonies. France! entre les gémonies et le Panthéon, une tombe à Mirabeau! avec son nom pour toute épitaphe, avec son buste pour tout ornement, avec l'avenir pour tout juge! LXXIX Le Messager. Le matin même du 2 avril, une heure peut-être avant que Mirabeau rendît le dernier soupir, un officier supérieur de la marine, revêtu de son grand uniforme de capitaine de vaisseau, et venant de la rue Saint-Honoré, s'acheminait vers les Tuileries par la rue Saint-Louis et la rue de l'Échelle. À la hauteur de la rue des Écuries, il laissa cette cour à droite, enjamba les chaînes qui le séparaient de la cour intérieure, rendit son salut au factionnaire qui lui portait les armes, et se trouva dans la cour des Suisses. Arrivé là, il prit, comme un homme à qui le chemin est familier, un petit escalier de service qui, par un long corridor tournant, communiquait au cabinet du roi. En l'apercevant, le valet de chambre jeta un cri de surprise, presque de joie; mais lui, mettant un doigt sur sa bouche: -Monsieur Hue, dit-il, le roi peut-il me recevoir en ce moment? -Le roi est avec M. le général La Fayette, auquel il donne ses ordres pour la journée, répondit le valet de chambre; mais, dès que le général sera sorti... -Vous m'annoncerez? dit l'officier. -Oh! c'est inutile sans doute; Sa Majesté vous attend, car, dès hier au soir, elle a donné l'ordre que vous fussiez introduit aussitôt votre arrivée. En ce moment, on entendit retentir la sonnette dans le cabinet du roi. -Et, tenez, dit le valet de chambre, voilà le roi qui sonne probablement pour s'informer de vous. -Alors, entrez, monsieur Hue, et ne perdons pas de temps, si, en effet, le roi est libre de me recevoir. Le valet de chambre ouvrit la porte, et presque aussitôt -preuve que le roi était seul -il annonça: -M. le comte de Charny. -Oh! qu'il entre! qu'il entre! dit le roi; depuis hier, je l'attends. Charny s'avança vivement, et, avec un respectueux empressement, s'approchant du roi: -Sire, dit-il, je suis en retard de quelques heures, à ce qu'il paraît; mais j'espère que, quand j'aurai dit à Sa Majesté les causes de ce retard, elle me le pardonnera. -Venez, venez, monsieur de Charny. Je vous attendais avec impatience, c'est vrai; mais, d'avance, je suis de votre avis, une cause importante a pu seule faire votre voyage moins rapide qu'il n'aurait dû être. Vous voici, soyez le bienvenu. Et il tendit au comte une main que celui-ci baisa avec respect. -Sire, continua Charny, qui voyait l'impatience du roi, j'ai reçu votre ordre avant- hier dans la nuit, et je suis parti hier matin à trois heures de Montmédy. -Comment êtes-vous venu? -En voiture de poste. -Cela m'explique ces quelques heures de retard, dit le roi en souriant. -Sire, dit Charny, j'eusse pu venir à franc étrier, c'est vrai, et, de cette façon, j'eusse été ici de dix à onze heures du soir, et même plus tôt, en prenant la route directe; mais j'ai voulu me rendre compte des chances bonnes ou mauvaises de la route que Votre Majesté a choisie; j'ai voulu connaître les postes bien montées et les postes mal servies; j'ai voulu surtout savoir précisément combien de temps, à la minute, à la seconde, on mettait pour aller de Montmédy à Paris, et, par conséquent, de Paris à Montmédy. J'ai tout noté, et suis en mesure, maintenant, de répondre sur tout. -Bravo! monsieur de Charny, dit le roi, vous êtes un admirable serviteur; seulement, laissez- moi commencer par vous dire où nous en sommes ici; vous me direz ensuite où vous en êtes là-bas. -Oh! sire, dit Charny, si j'en juge par ce qui m'en est revenu, les choses vont fort mal. -À tel point que je suis prisonnier aux Tuileries, mon cher comte! Je le disais tout à l'heure à ce cher M. de La Fayette, mon geôlier, j'aimerais mieux être roi de Metz que roi de France; mais, heureusement, vous voici! -Sa Majesté me faisait l'honneur de me dire qu'elle allait me mettre au courant de la situation. -Oui, c'est vrai, en deux mots... Vous avez appris la fuite de mes tantes? -Comme tout le monde, sire, mais sans aucun détail. -Ah! mon Dieu, c'est bien simple. Vous savez que l'Assemblée ne nous permet plus que des prêtres assermentés. Eh bien! les pauvres femmes se sont effrayées à l'approche de Pâques; elles ont cru qu'il y avait risque de leur âme à se confesser à un prêtre constitutionnel, et, sur mon avis, je dois le dire, elles sont parties pour Rome. Nulle loi ne mettait obstacle à ce voyage, et l'on ne devait pas craindre que deux pauvres vieilles femmes fortifiassent beaucoup le parti des émigrés. C'est Narbonne qu'elles avaient chargé de ce départ; mais je ne sais comment il s'y est pris: toute la mèche a été éventée, et une visite, dans le genre de celle qui nous est arrivée à Versailles les 5 et 6 octobre, leur est arrivée, à elles, à Bellevue, le soir même de leur départ. Heureusement, elles sortaient par une porte, tandis que toute cette canaille leur arrivait par l'autre. Comprenez-vous? pas une voiture prête! trois devaient attendre tout attelées sous les remises. Il leur a fallu aller jusqu'à Meudon à pied. Là, enfin, on a trouvé les voitures, et l'on est parti. Trois heures après, rumeur immense dans tout Paris; ceux qui étaient venus pour empêcher cette fuite avaient trouvé le nid tout chaud, mais vide. Le lendemain, hurlement de toute la presse. Marat crie qu'elles emportent des millions; Desmoulins, qu'elles enlèvent le dauphin. Rien de tout cela n'était vrai; les pauvres femmes avaient trois ou quatre cent mille francs dans leur bourse, et étaient bien assez embarrassées d'elles-mêmes, sans se charger d'un enfant qui ne pouvait que les faire reconnaître; et la preuve, c'est qu'elles furent reconnues sans lui, d'abord à Moret, qui les laissa passer, puis à Arnay-le-Duc, qui les arrêta. Il m'a fallu écrire à l'Assemblée pour qu'elles continuassent leur chemin, et, malgré ma lettre, l'Assemblée a discuté toute la journée. Enfin, elles ont été autorisées à poursuivre leur voyage, mais à la condition que le comité présenterait une loi sur l'émigration. -Oui, dit Charny; mais il me semblait que, sur un magnifique discours de M. de Mirabeau, l'Assemblée avait rejeté le projet de loi du comité. -Sans doute elle l'a rejeté. Mais à côté de ce petit triomphe m'attendait une grande humiliation. Quand on a vu le tapage que faisait le départ des pauvres filles, quelques amis dévoués -il m'en restait encore plus que je ne croyais, mon cher comte -quelques amis dévoués, une centaine de gentilshommes, s'étaient précipités vers les Tuileries, et étaient venus m'offrir leur vie. Aussitôt le bruit se répand qu'une conspiration se dénoue et qu'on veut m'enlever. La Fayette, qu'on avait fait courir au faubourg Saint-Antoine, sous le prétexte qu'on relevait la Bastille, furieux d'avoir été pris pour dupe, revient vers les Tuileries, y entre l'épée au poing, la baïonnette en avant, arrête nos pauvres amis, les désarme. On trouve sur les uns des pistolets, sur les autres des couteaux. Chacun avait pris ce qu'il avait trouvé à la portée de sa main. Bon! la journée sera inscrite dans l'histoire sous un nouveau nom; elle s'appellera la journée des Chevaliers du poignard. -Oh! sire, sire! quels temps terribles que ceux où nous vivons! dit Charny en secouant la tête. -Attendez donc. Tous les ans, nous allons à Saint-Cloud; c'est chose convenue, arrêtée. Avant-hier, nous commandons les voitures; nous descendons; nous trouvons quinze cents personnes autour de ces voitures. Nous montons; impossible d'avancer; le peuple saute à la bride des chevaux, déclare que je veux fuir, mais que je ne fuirai pas. Après une heure de tentatives inutiles, il fallut rentrer: la reine pleurait de colère. -Mais le général La Fayette n'était-il donc pas là pour faire respecter Votre Majesté? -La Fayette! savez-vous ce qu'il faisait? Il faisait sonner le tocsin à Saint-Roch; il courait à l'Hôtel de Ville demander le drapeau rouge pour déclarer la patrie en danger. La patrie en danger, parce que le roi et la reine vont à Saint-Cloud! Savez-vous qui lui a refusé le drapeau rouge, qui le lui a arraché des mains? -car il le tenait déjà - Danton; aussi prétend-il que Danton m'est vendu, que Danton a reçu cent mille francs de moi. Voilà où nous en sommes, mon cher comte, sans compter Mirabeau qui se meurt, qui est peut- être mort même, à cette heure. -Eh bien! alors, raison de plus pour se hâter, sire. -C'est ce que nous allons faire. Voyons, qu'avez-vous décidé là-bas avec Bouillé? Le voilà fort, j'espère. L'affaire de Nancy a été une occasion pour moi d'augmenter son commandement, de mettre de nouvelles troupes sous ses ordres. -Oui, sire; mais, par malheur, les arrangements du ministre de la Guerre contrecarrent les nôtres. Il vient de lui retirer le régiment de Saxe hussards, et il lui refuse les régiments suisses. C'est à grand-peine qu'il a conservé dans la forteresse de Montmédy le régiment de Bouillon infanterie. -Alors, il doute donc maintenant? -Non, sire, ce sont quelques chances de moins; mais qu'importe! dans de pareilles entreprises, il faut bien faire la part du feu ou du hasard, et nous avons toujours, si l'entreprise est bien conduite, quatre-vingt-dix chances sur cent. -Eh bien! puisqu'il en est ainsi, revenons à nous. -Sire, Votre Majesté est toujours bien décidée à suivre la route de Châlons, de Sainte- Menehould, de Clermont et de Stenay, quoique cette route ait vingt lieues au moins de plus que les autres, et qu'il n'y ait pas de poste à Varennes? -J'ai déjà dit à M. de Bouillé les motifs qui me faisaient préférer ce chemin. -Oui, sire, et il nous a transmis, à ce sujet, ordres de Votre Majesté. C'est même d'après ces ordres que toute la route a été relevée par moi, buisson à buisson, pierre à pierre; le travail doit être entre les mains de Votre Majesté. -Et c'est un modèle de clarté, mon cher comte. Je connais maintenant la route comme si je l'avais faite moi-même. -Eh bien! sire, voici les renseignements que mon dernier voyage a ajoutés aux autres. -Parlez, monsieur de Charny, je vous écoute, et, pour plus de clarté, voici la carte dressée par vous-même. Et, en disant ces mots, le roi tira d'un carton une carte qu'il déploya sur la table. Cette carte était, non tracée, mais dessinée à la main, et, comme l'avait dit Charny, pas un arbre, pas une pierre n'y manquait; c'était l'oeuvre de plus de huit mois de travail. Charny et le roi se penchèrent sur cette carte. -Sire, dit Charny, le véritable danger commencera pour Votre Majesté à Sainte- Menehould, et cessera à Stenay. C'est sur ces dix-huit lieues qu'il faut répartir nos détachements. -Ne pourrait-on les rapprocher davantage de Paris, monsieur de Charny? les faire venir jusqu'à Châlons, par exemple? -Sire, dit Charny, c'est difficile. Châlons est une ville trop forte pour que quarante, cinquante, cent hommes même apportent quelque chose d'efficace au salut de Votre Majesté, si ce salut était menacé. M. de Bouillé, d'ailleurs, ne répond de rien qu'à partir de Sainte-Menehould. Tout ce qu'il peut faire -et, cela, m'a-t-il dit encore de le discuter avec Votre Majesté -c'est de placer son premier détachement à Pont-de-Sommevelle. Vous voyez, sire, ici, c'est-à-dire à la première poste après Châlons. Et Charny montrait du doigt sur la carte l'endroit dont il était question. -Soit, dit le roi, en dix ou douze heures, on peut être à Châlons. En combien d'heures avez- vous fait vos quatre-vingt-dix lieues, vous? -Sire, en trente-six heures. -Mais avec une voiture légère, où vous étiez seul avec un domestique. -Sire, j'ai perdu trois heures en route à examiner à quel endroit de Varennes on devait placer le relais, et si c'était en deçà de la ville, du côté de Sainte-Menehould, ou au-delà, du côté de Dun. Cela revient donc à peu près au même. Ces trois heures perdues compenseront le poids de la voiture. Mon avis est donc que le roi peut aller de Paris à Montmédy en trente-cinq ou trente-six heures. -Et qu'avez-vous décidé pour le relais de Varennes? C'est le point important; il faut que nous soyons certains de n'y pas manquer de chevaux. -Oui, sire, et mon avis est que le relais doit être placé au-delà de la ville, du côté de Dun. -Sur quoi appuyez-vous cet avis? -Sur la situation même de la ville, sire. -Expliquez-moi cette situation, comte. -Sire, la chose est facile. Je suis passé cinq ou six fois à Varennes, depuis mon départ de Paris, et, hier, j'y suis resté de midi à trois heures. Varennes est une petite ville de seize cents habitants, à peu près, formée de deux quartiers bien distincts qu'on appelle la ville haute et la ville basse, séparés par la rivière d'Aire, et communiquant par un pont jeté sur cette rivière. Si Sa Majesté veut bien me suivre sur la carte... là, sire, près de la forêt d'Argonne, sur la lisière, elle verra... -Oh! j'y suis, dit le roi; la route fait un coude énorme dans la forêt pour aller à Clermont. -C'est cela, sire. -Mais tout cela ne me dit point pourquoi vous placez le relais au-delà de la ville, au lieu de le placer en deçà. -Attendez, sire. Le pont qui conduit d'un quartier à l'autre est dominé par une haute tour. Cette tour, ancienne tour de péage, pose sur une voûte sombre, obscure, étroite. Là, le moindre obstacle peut empêcher le passage; mieux vaut donc, puisqu'il y a là un risque à courir, le courir avec des chevaux et des postillons lancés à fond de train, et venant de Clermont, que de relayer à cinq cents pas en deçà du pont, qui, si le roi était par hasard reconnu au relais, pourrait être gardé et défendu sur un simple signal, et par trois ou quatre hommes. -C'est juste, dit le roi; d'ailleurs, en cas d'hésitation, vous serez là, comte. -Ce sera à la fois un devoir et un honneur pour moi, si toutefois le roi m'en juge digne. Le roi tendit de nouveau la main à Charny. -Ainsi, dit le roi, M. de Bouillé a déjà marqué les étapes et choisi les hommes qu'il échelonnera sur ma route? -Sauf l'approbation de Votre Majesté, oui, sire. -Vous a-t-il remis quelque note à ce sujet? Charny prit dans sa poche un papier plié et le présenta au roi en s'inclinant. Le roi le déplia et lut: L'avis du marquis de Bouillé est que les détachements ne doivent pas aller au-delà de Sainte-Menehould. Si, cependant, le roi exigeait qu'ils vinssent jusqu'à Pont-de-Sommevelle, voici comment je propose à Sa Majesté de répartir les forces destinées à lui servir d'escorte: 1° À Pont-de-Sommevelle, quarante hussards du régiment de Lauzun, commandés par M. de Choiseul, ayant sous ses ordres le sous-lieutenant Boudet; 2° À Sainte-Menehould, trente dragons du régiment Royal, commandés par M. Dandoins, capitaine; 3° À Clermont, cent dragons du régiment de Monsieur, et quarante du régiment Royal, commandés par le comte Charles de Damas; 4° À Varennes, soixante hussards du régiment de Lauzun commandés par MM. de Rohrig, de Bouillé fils et de Raigecourt; 5° À Dun, cent hussards du régiment de Lauzun, commandés par M. Deslon, capitaine; 6° À Mouzay, cinquante cavaliers de Royal- allemand, commandés par M. Guntzer, capitaine; 7° Enfin, à Stenay, le régiment de Royal- allemand, commandé par son lieutenant-colonel, M. le baron de Mandell. -Cela me paraît bien ainsi, dit le roi après avoir lu; mais si ces détachements sont obligés de stationner un, deux ou trois jours dans ces villes ou dans ces villages, quel prétexte donnera- t-on? -Sire, le prétexte est tout trouvé; ils seront censés attendre un convoi d'argent envoyé par le ministère à l'armée du Nord. -Allons, dit le roi avec une satisfaction visible, tout est prévu. Charny s'inclina. -Et, à propos de convoi d'argent, dit le roi, savez-vous si M. de Bouillé a reçu le million que je lui ai envoyé? -Oui, sire; seulement, Votre Majesté sait que ce million était en assignats qui perdent vingt pour cent? -A-t-il pu les escompter à ce taux du moins? -Sire, d'abord, un fidèle sujet de Votre Majesté a été assez heureux de pouvoir, à lui seul, en prendre pour cent mille écus, sans escompte, bien entendu. Le roi regarda Charny. -Et le reste, comte? demanda-t-il. -Le reste, répondit le comte de Charny, a été escompté par M. de Bouillé fils chez le banquier de son père, M. Perregaux, qui lui en a payé le montant en lettres de change sur MM. Bethmann, de Francfort, lesquels ont accepté les lettres de change. Au moment venu, l'argent ne manquera donc pas. -Merci, monsieur le comte, dit Louis XVI. Maintenant, vous avez à me faire connaître le nom de ce fidèle serviteur qui a compromis sa fortune peut-être pour donner ces cent mille écus à M. de Bouillé. -Sire, ce fidèle serviteur de Votre Majesté est fort riche, et, par conséquent, n'a eu aucun mérite à faire ce qu'il a fait. -N'importe, monsieur, le roi désire savoir son nom. -Sire, répondit Charny en s'inclinant, la seule condition qu'il ait mise au prétendu service qu'il rendait à Votre Majesté, ç'a été de garder l'anonymat. -Cependant, dit le roi, vous le connaissez, vous? -Je le connais, sire. -Monsieur de Charny, dit alors le roi avec cette dignité pleine d'âme qu'il avait dans certains moments, voici une bague qui m'est bien précieuse... (Et il tira un simple anneau d'or de son doigt.) Je l'ai prise à la main de mon père expiré en baisant cette main glacée par la mort. Sa valeur est donc celle que j'y attache; elle n'en a pas d'autre; mais, pour un coeur qui saura me comprendre, cette bague deviendra plus précieuse que le plus précieux diamant. Redites à ce fidèle serviteur ce que je viens de vous dire, monsieur de Charny, et donnez-lui cette bague de ma part. Deux larmes s'échappèrent des yeux de Charny, sa poitrine se gonfla, et, haletant, il mit un genou en terre pour recevoir la bague des mains du roi. En ce moment, la porte s'ouvrit. Le roi se retourna vivement, car cette porte s'ouvrant ainsi était une telle infraction aux règles de l'étiquette, qu'elle constituait une grande insulte, si elle n'était excusée par une grande nécessité. C'était la reine; la reine, pâle et tenant un papier à la main. Mais, à la vue du comte à genoux baisant la bague du roi, et la passant à son doigt, elle laissa échapper le papier en poussant un cri d'étonnement. Charny se releva et salua respectueusement la reine, qui balbutiait entre ses dents: -M. de Charny!... M. de Charny!... ici... chez le roi... aux Tuileries?... Et qui, tout bas, ajoutait: -Et je ne le savais pas! Il y avait une telle douleur dans les yeux de la pauvre femme, que Charny, qui n'avait point entendu la fin de la phrase, mais qui l'avait devinée, fit deux pas vers elle. -J'arrive à l'instant même, dit-il, et j'allais demander au roi la permission de vous présenter mes hommages. Le sang reparut sur les joues de la reine. Il y avait longtemps qu'elle n'avait entendu la voix de Charny, et, dans cette voix, la douce intonation qu'il venait de donner à ses paroles. Elle tendit, alors, les deux mains comme pour aller à lui; mais presque aussitôt elle en ramena une sur son coeur, qui sans doute battait trop violemment. Charny vit tout, devina tout, quoique ces sensations, qu'il nous faut dix lignes pour transcrire et pour expliquer, se fussent produites pendant le temps qu'avait mis le roi à aller ramasser le papier qui était échappé des mains de la reine, et que le courant d'air causé par l'ouverture simultanée des fenêtres et de la porte avait fait voler jusqu'au fond du cabinet. Le roi lut ce qui était écrit sur le papier, mais sans y rien comprendre. -Que veulent dirent ces trois mots: « Fuir!... fuir!... fuir!... » et cette moitié de signature? demanda le roi. -Sire, répondit la reine, ils veulent dire que M. de Mirabeau est mort il y a dix minutes, et que voilà le conseil qu'il nous donne en mourant. -Madame, reprit le roi, le conseil sera suivi, car il est bon, et le moment est venu, cette fois, de le mettre à exécution. Puis, se tournant vers Charny: -Comte, poursuivit-il, vous pouvez suivre la reine chez elle, et lui tout dire. La reine se leva, regarda tour à tour le roi et Charny; puis, s'adressant à ce dernier: -Venez, monsieur le comte, dit-elle. Et elle sortit précipitamment, car il lui eût été impossible, si elle fût restée une minute de plus, de contenir tous les sentiments opposés que renfermait son coeur. Charny s'inclina une dernière fois devant le roi, et suivit Marie-Antoinette. LXXX La Promesse. La reine rentra chez elle et se laissa tomber sur un canapé, en faisant signe à Charny de pousser la porte derrière lui. Par bonheur, le boudoir dans lequel elle entrait était solitaire, Gilbert ayant demandé à parler sans témoins à la reine, afin de lui dire ce qui venait de se passer, et de lui remettre la dernière recommandation de Mirabeau. À peine assise, son coeur trop plein déborda, et elle éclat en sanglots. Ces sanglots étaient si énergiques et si vrais, qu'ils allèrent chercher jusqu'au fond du coeur de Charny les restes de son amour. Nous disons les restes de son amour, car, lorsqu'une passion semblable à celle que nous avons vue naître et grandir a brûlé dans le coeur d'un homme, à moins d'un de ces chocs terribles qui font succéder la haine à l'amour, elle ne s'y éteint jamais complètement. Charny était dans cette position que ceux-là qui se sont trouvés en position pareille peuvent seuls apprécier: il avait à la fois en lui un ancien et un nouvel amour. Il aimait déjà Andrée de toute la flamme de son coeur. Il aimait encore la reine de toute la pitié de son âme. À chaque déchirement de ce pauvre amour, déchirement causé par l'égoïsme, c'est-à-dire par l'excès de cet amour, il l'avait, pour ainsi dire, senti saigner dans le coeur de la femme, et, à chaque fois, tout en comprenant cet égoïsme, comme tous ceux pour lesquels un amour passé devient un fardeau, il n'avait pas eu la force de l'excuser. Et, cependant, toutes les fois que cette douleur si vraie éclatait devant lui sans récriminations et sans reproches, il mesurait la profondeur de cet amour; il se rappelait combien de préjugés humains, combien de devoirs sociaux cette femme avait méprisés pour lui, et, penché sur cet abîme, il ne pouvait s'empêcher d'y laisser tomber à son tour une larme de regret et une parole de consolation. Mais, à travers les sanglots, le reproche perçait-il; mais, à travers les pleurs, les récriminations se faisaient-elles jour, à l'instant même il se rappelait les exigences de cet amour, cette volonté absolue, ce despotisme royal qui était sans cesse mêlé aux expressions de la tendresse, aux preuves de la passion; il se raidissait contre les exigences, s'armait contre le despotisme, entrait en lutte contre cette volonté, leur comparait cette douce et inaltérable figure d'Andrée, et se prenait à préférer cette statue, toute de glace qu'il la croyait, à cette image de la passion, toujours prête à lancer par les yeux les éclairs de son amour, de sa jalousie ou de son orgueil. Cette fois, la reine pleurait sans rien dire. Il y avait plus de huit mois qu'elle n'avait vu Charny. Fidèle à la promesse qu'il avait faite au roi, le comte, pendant ce temps, ne s'était révélé à personne. La reine était donc restée ignorante de cette existence si intimement liée à la sienne, que, pendant deux ou trois ans, elle avait cru qu'on ne pourrait séparer l'une de l'autre qu'en les brisant toutes deux. Et, cependant, on l'a vu, Charny s'était séparé d'elle sans lui dire où il allait. Seulement, et c'était sa seule consolation, elle le savait employé au service du roi; de sorte qu'elle se disait: « En travaillant pour le roi, il travaille pour moi aussi; donc, il est forcé de penser à moi, voulut-il m'oublier. » Mais c'était une faible consolation que cette pensée qui revenait ainsi à elle par contrecoup, quand cette pensée lui avait si longtemps appartenu, à elle seule. Aussi, en revoyant tout à coup Charny au moment où elle s'attendait le moins à le revoir; en le retrouvant là, chez le roi, à son retour, à peu près au même endroit où elle l'avait rencontré le jour de son départ, toutes les douleurs qui avaient bourrelé son âme, toutes les pensées qui avaient tourmenté son coeur, toutes les larmes qui avaient brûlé ses yeux pendant la longue absence du comte, venaient à la fois, ensemble, tumultueusement, inonder ses joues et emplir sa poitrine de toutes ces angoisses qu'elle croyait évanouies, de toutes ces douleurs qu'elle croyait passées. Elle pleurait pour pleurer: ses larmes l'eussent étouffée, si elles n'eussent pas jailli au-dehors. Elle pleurait sans prononcer une parole. Était- ce de joie? était-ce de douleur?... De l'une et de l'autre peut-être: toute puissante émotion se résume par des larmes. Aussi, sans rien dire, mais, cependant, avec plus d'amour que de respect, Charny s'approcha de la reine, détacha une des mains dont elle se couvrait le visage, et, appuyant ses lèvres sur cette main: -Madame, dit-il, je suis heureux et fier de vous affirmer que, depuis le jour où j'ai pris congé de vous, je n'ai pas été une heure sans m'occuper de vous. -Ô Charny, Charny! répondit la reine, il y eut un temps où vous vous fussiez peut-être moins occupé de moi, mais où vous y eussiez pensé davantage. -Madame, dit Charny, j'étais chargé par le roi d'une grave responsabilité; cette responsabilité m'imposait le silence le plus absolu jusqu'au jour où ma mission serait remplie. Elle l'est aujourd'hui seulement. Aujourd'hui, je puis vous revoir, je puis vous parler; tandis que, jusqu'aujourd'hui, je ne pouvais pas même vous écrire. -C'est un bel exemple de loyauté que vous avez donné là, Olivier, dit mélancoliquement la reine; et je ne regrette qu'une chose, c'est que vous n'ayez pu le donner qu'aux dépens d'un autre sentiment. -Madame, dit Charny, permettez, puisque j'en ai reçu la permission du roi, que je vous instruise de ce que j'ai fait pour votre salut. -Oh! Charny! Charny! reprit la reine, n'avez-vous donc rien de plus pressé à me dire? Et elle serra tendrement la main du comte, en le regardant de ce regard pour lequel autrefois il eût offert sa vie, qu'il était toujours prêt, sinon à offrir, du moins à sacrifier. Et, tout en le regardant ainsi, elle le vit, non point en voyageur poudreux qui descend d'une chaise de poste, mais en courtisan plein d'élégance qui a soumis son dévouement à toutes les règles de l'étiquette. Cette toilette si complète, dont la reine la plus exigeante aurait pu se contenter, inquiéta visiblement la femme. -Quand donc êtes-vous arrivé? demanda-t- elle. -J'arrive, madame, répondit Charny. -Et vous venez?... -De Montmédy. -Ainsi, vous avez traversé la moitié de la France? -J'ai fait quatre-vingt-dix lieues depuis hier matin. -À cheval? en voiture?... -En chaise de poste. -Comment, après ce long et fatigant voyage - excusez mes questions, Charny -êtes-vous aussi bien brossé, verni, peigné qu'un aide de camp du général La Fayette qui sortirait de l'état-major? Les nouvelles que vous apportez étaient donc peu importantes? -Très importantes, au contraire, madame; mais j'ai pensé que, si je débarquais dans la cour des Tuileries avec une chaise de poste couverte de boue ou de poussière, j'éveillerais la curiosité. Le roi tout à l'heure encore me disait combien vous êtes étroitement gardés, et, en l'écoutant, je me félicitais de cette précaution que j'avais prise de venir à pied et avec mon uniforme, comme un simple officier qui revient faire sa cour, après une semaine ou deux d'absence. La reine serra convulsivement la main de Charny; on voyait qu'une dernière question lui restait à faire, et qu'elle avait d'autant plus de difficulté à la formuler que cette question lui paraissait plus importante. Aussi prit-elle une autre forme d'interrogation. -Ah! oui, dit-elle d'une voix étouffée, j'oubliais que vous avez un pied-à terre à Paris. Charny tressaillit: seulement alors, il voyait le but de toutes ses questions. -Moi, un pied-à-terre à Paris? dit-il. Et où donc cela, madame? La reine fit un effort. -Mais rue Coq-Héron, dit-elle. N'est-ce point là que demeure la comtesse? Charny fut près de s'emporter comme un cheval qu'on presse de l'éperon dans une plaie encore vive; mais il y avait dans la voix de la reine une telle hésitation, une telle expression de douleur, qu'il eut pitié de ce qu'elle devait souffrir, elle si hautaine, elle si puissante sur elle- même, pour laisser voir son émotion à ce point. -Madame, dit-il avec un accent de profonde tristesse qui peut-être n'était pas causée tout entière par la souffrance de la reine, je croyais avoir eu l'honneur de vous dire, avant mon départ, que la maison de Mme de Charny n'était pas la mienne. Je suis descendu chez mon frère, le vicomte Isidore de Charny, et c'est chez lui que j'ai changé de costume. La reine jeta un cri de joie, et se laissa glisser sur ses genoux, en portant à ses lèvres la main de Charny. Mais, aussi rapide qu'elle, il la prit sous les deux bras, et, la relevant: -Oh! madame! s'écria-t-il, que faites-vous? -Je vous remercie, Olivier, dit la reine avec une voix si douce, que Charny sentit les larmes lui venir aux yeux. -Vous me remerciez!... dit-il. Mon Dieu! et de quoi? -De quoi?... vous me demandez de quoi? s'écria la reine. Mais de m'avoir donné le seul instant de joie complète que j'aie eu depuis votre départ. Mon Dieu! je le sais, c'est une chose folle et insensée, mais bien digne de pitié, que la jalousie. Vous aussi, à une époque, vous avez été jaloux, Charny; aujourd'hui, vous l'oubliez. Oh! les hommes! quand ils sont jaloux, ils sont bien heureux: ils peuvent se battre avec leurs rivaux, tuer ou être tués; mais les femmes, elles, ne peuvent que pleurer, quoiqu'elles s'aperçoivent que leurs larmes sont inutiles, dangereuses; car nous le savons bien, que nos larmes, au lieu de rapprocher de nous celui pour lequel nous les versons, l'en écartent souvent davantage; mais c'est le vertige de l'amour: on voit l'abîme, et, au lieu de s'en éloigner, on s'y jette. Merci encore une fois, Olivier; vous le voyez, me voilà joyeuse, et je ne pleure plus. Et, en effet, la reine essaya de rire; mais, comme si, à force de douleurs, elle eût désappris la joie, son rire eut un accent si triste et si douloureux, que le comte en tressaillit. -Oh! mon Dieu! murmura-t-il, se peut-il donc que vous ayez tant souffert? Marie-Antoinette joignit les mains. -Soyez béni, Seigneur! dit-elle, car, le jour où il comprendra ma douleur, il n'aura pas la force de ne plus m'aimer! Charny se sentait entraîner sur une pente ou, à un moment donné, il lui serait impossible de se retenir. Il fit un effort comme ces patineurs, qui, pour s'arrêter, se cambrent en arrière, au risque de briser la glace sur laquelle ils glissent. -Madame, dit-il, ne me permettez-vous donc pas de recueillir le fruit de cette longue absence, en vous expliquant ce que j'ai été assez heureux de faire pour vous? -Ah! Charny, répondit la reine, j'aimais bien mieux ce que je vous disais tout à l'heure; mais vous avez raison: il ne faut pas laisser trop longtemps oublier à la femme qu'elle est reine. Parler, monsieur l'ambassadeur: la femme a obtenu tout ce qu'elle avait droit d'attendre, la reine vous écoute. Alors, Charny lui raconta tout: comment il avait été envoyé à M. de Bouillé; comment le comte Louis était venu à Paris; comment lui, Charny, avait, buisson à buisson, relevé la route par laquelle la reine devait fuir; comment, enfin, il était venu annoncer au roi qu'il n'y avait plus en quelque sorte que la partie matérielle du projet à mettre à exécution. La reine écouta Charny avec une grande attention, et, en même temps, avec une profonde reconnaissance. Il lui semblait impossible que le simple dévouement allât jusque-là. L'amour, et un amour ardent et inquiet, pouvait seul prévoir ces obstacles, et inventer les moyens qui devaient les combattre et les surmonter. Elle le laissa donc dire d'un bout à l'autre. Puis quand il eut fini, le regardant avec une suprême expression de tendresse: -Vous serez donc bien heureux de m'avoir sauvée, Charny? demanda-t-elle. -Oh! s'écria le comte, vous me demandez cela, madame? Mais c'est le rêve de mon ambition, et, si j'y parviens, ce sera la gloire de ma vie! -J'aimerais mieux que ce fût tout simplement la récompense de votre amour, dit la reine avec mélancolie. Mais n'importe... Vous désirez ardemment, n'est-ce pas, que cette grande oeuvre du salut du roi, de la reine et du dauphin de France s'accomplisse par vous? -Je n'attends que votre sentiment pour y dévouer mon existence. -Oui, et je le comprends, mon ami, dit la reine: ce dévouement doit être pur de tout sentiment étranger, de toute affection matérielle. C'est impossible que mon mari, mes enfants soient sauvés par une main qui n'oserait s'étendre vers eux pour les soutenir, s'ils glissaient dans cette route que nous allons parcourir ensemble. Je vous remets leur vie et la mienne, mon frère; mais, à votre tour, vous aurez pitié de moi, n'est- ce pas? -Pitié de vous, madame?... dit Charny. -Oui. Vous ne voudrez pas qu'en ces moments où j'aurai besoin de toute ma force, de tout mon courage, de toute ma présence d'esprit, une idée folle peut-être -mais, que voulez-vous! il y a des gens qui n'osent se hasarder dans la nuit de peur des spectres que, le jour venu, ils reconnaissent ne pas exister -vous ne voudrez pas que tout soit perdu peut-être, faute d'une promesse, faute d'une parole donnée? vous ne le voudrez pas?... Charny interrompit la reine. -Madame, dit-il, je veux le salut de Votre Majesté; je veux le bonheur de la France; je veux la gloire d'achever l'oeuvre que j'ai commencée, et, je vous l'avoue, je suis désespéré de n'avoir qu'un si faible sacrifice à vous faire: je vous jure de ne voir Mme de Charny qu'avec la permission de Votre Majesté. Et, saluant respectueusement et froidement la reine, il se retira, sans que celle-ci, glacée par l'accent avec lequel il avait prononcé ces paroles, essayât de le retenir. Mais à peine Charny eut-il refermé la porte derrière lui, que, se tordant les bras, elle s'écria douloureusement: -Oh! que j'aimerais mieux que ce fût moi qu'il eût fait le serment de ne pas voir, et qu'il m'aimât comme il l'aime!... LXXXI Double Vue. Le 19 juin suivant, vers huit heures du matin, Gilbert se promenait à grands pas dans son logement de la rue Saint-Honoré, allant de temps en temps à la fenêtre, et se penchant en dehors comme un homme qui attend avec impatience quelqu'un qu'il ne voit point arriver. Il tenait à la main un papier plié en quatre, avec des lettres et des cachets transparaissant de l'autre côté de la page où ils étaient imprimés. C'était, sans doute, un papier de grande importance, car deux ou trois fois, pendant ces anxieuses minutes de l'attente, Gilbert le déplia, le lut, le déplia de nouveau, le relut et le replia, pour le rouvrir et le replier encore. Enfin, le bruit d'une voiture s'arrêtant à la porte le fit courir de plus belle à la fenêtre; mais il était trop tard: celui qu'avait amené la voiture était déjà dans l'allée. Cependant, Gilbert ne doutait apparemment pas de l'identité du personnage, car, poussant la porte de l'antichambre: -Bastien! dit-il, ouvrez à M. le comte de Charny, que j'attends. Et, une dernière fois, il déplia le papier, qu'il était en train de lire, lorsque Bastien, au lieu d'annoncer le comte de Charny, annonça: -M. le comte de Cagliostro. Ce nom était, à cette heure, si loin de la pensée de Gilbert qu'il tressaillit, comme si un éclair, lui annonçant la foudre, venait de passer devant ses yeux. Il replia vivement le papier, qu'il cacha dans la poche de son habit. -M. le comte de Cagliostro? répéta-t-il encore tout étonné de l'annonce. -Eh! mon Dieu, oui, moi-même, mon cher Gilbert, dit le comte: ce n'était pas moi que vous attendiez, je le sais bien; c'était M. de Charny; mais M. de Charny est occupé -je vous dirai à quoi tout à l'heure -de sorte qu'il ne pourra guère être ici que dans une demi-heure; ce que voyant, ma foi, je me suis dit: « Puisque je me trouve dans le quartier, je vais monter un instant chez le docteur Gilbert. » J'espère que, pour n'être pas attendu de vous, je n'en serai pas moins bien reçu. -Cher maître, dit Gilbert, vous savez qu'à toute heure du jour et de la nuit, deux portes vous sont ouvertes ici: la porte de la maison, la porte du coeur. -Merci, Gilbert. Un jour, il me sera donné, à moi aussi, peut-être, de vous prouver à quel point je vous aime; ce jour venu, la preuve ne se fera pas attendre. Maintenant, causons. -Et de quoi? demanda Gilbert en souriant, car la présence de Cagliostro lui annonçait toujours quelque nouvel étonnement. -De quoi? répéta Cagliostro. Eh bien! mais de la conversation à la mode, du prochain départ du roi. Gilbert se sentit frissonner de la tête aux pieds, mais le sourire ne disparut pas un instant de ses lèvres; et, grâce à la force de sa volonté, s'il ne put empêcher la sueur de perler à la racine de ses cheveux, il empêcha du moins la pâleur d'apparaître sur ses joues. -Et, comme nous en aurons pour quelque temps, attendu que la matière prête, continua Cagliostro, je m'assieds. Et Cagliostro s'assit en effet. Au reste, le premier mouvement de terreur passé, Gilbert réfléchit que, si c'était un hasard qui avait amené Cagliostro chez lui, c'était du moins un hasard providentiel. Cagliostro, n'ayant pas l'habitude d'avoir de secrets pour lui, allait, sans doute, lui raconter tout ce qu'il savait de ce départ du roi et de la reine dont il venait de lui dire un mot. -Eh bien! ajouta Cagliostro voyant que Gilbert attendait, c'est donc décidé pour demain? -Très cher maître, dit Gilbert, vous savez que j'ai l'habitude de vous laisser dire jusqu'au bout; même lorsque vous errez, il y a toujours pour moi quelque chose à apprendre, non seulement dans un discours, mais encore dans une parole de vous. -Et où me suis-je trompé jusqu'à présent, Gilbert? dit Cagliostro. Est-ce quand je vous ai prédit la mort de Favras, que j'ai, cependant, au moment décisif, fait, moi, tout ce que j'ai pu pour empêcher? Est-ce quand je vous ai prévenu que le roi lui-même intriguait contre Mirabeau, et que Mirabeau ne serait pas nommé ministre? Est-ce quand je vous ai dit que Robespierre relèverait l'échafaud de Charles Ier, et Bonaparte le trône de Charlemagne? Quant à cela, vous ne pouvez m'accuser d'erreur, car les temps ne sont point encore révolus, et, de ces choses, les unes appartiennent à la fin de ce siècle-ci, et les autres au commencement du siècle prochain. Or, aujourd'hui, mon cher Gilbert vous savez mieux que personne que je dis la vérité en vous disant que le roi doit fuir pendant la nuit de demain, puisque vous êtes un des agents de cette fuite. -S'il en est ainsi, dit Gilbert, vous n'attendez pas de moi que je vous l'avoue, n'est-ce pas? -Et qu'ai-je besoin de votre aveu? Vous savez bien, non seulement que je suis celui qui est, mais encore que je suis celui qui sait. -Mais, si vous êtes celui qui sait, dit Gilbert, vous savez que la reine a dit hier à M. de Montmorin, à propos du refus que Madame Élisabeth a fait d'assister dimanche à la Fête- Dieu: « Elle ne veut pas venir avec nous à Saint- Germain-l'Auxerrois, elle m'afflige; elle pourrait bien, cependant, faire au roi le sacrifice de ses opinions. » Or, si la reine va dimanche avec le roi à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, ils ne partent pas cette nuit; ou ne partent pas pour un long voyage. -Oui; mais je sais aussi, répondit Cagliostro, qu'un grand philosophe a dit: « La parole a été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée. » Or, Dieu n'est pas assez exclusif pour avoir fait à l'homme seul un don si précieux. -Mon cher maître, dit Gilbert, essayant toujours de demeurer sur le terrain de la plaisanterie, vous connaissez l'histoire de l'incrédule apôtre? -Qui commença de croire lorsque le Christ lui eut montré ses pieds, ses mains et son côté. Eh bien! mon cher Gilbert, la reine, qui est habituée à toutes ses aises, et qui ne veut pas être privée de ses habitudes pendant son voyage, quoiqu'il ne doive durer, si le calcul de M. de Charny est juste, que trente-cinq ou trente-six heures, la reine a commandé chez Desbrosses, rue Notre- Dame-des-Victoires, un charmant nécessaire tout en vermeil qui est censé destiné à sa soeur l'archiduchesse Christine, gouvernante des Pays- Bas. Le nécessaire, achevé hier au matin seulement, a été porté hier au soir aux Tuileries - voilà pour les mains. On part dans une grande berline de voyage, spacieuse, commode, où l'on tient facilement six personnes. Elle a été commandée à Louis, le premier carrossier des Champs-Élysées, par M. de Charny, qui est chez lui dans ce moment-ci, et qui lui compte cent vingt-cinq louis, c'est-à-dire la moitié de la somme convenue; on l'a essayée hier, en lui faisant courir la poste à quatre chevaux, et elle a parfaitement résisté; aussi le rapport qu'en a fait M. Isidore de Charny a-t-il été excellent -voilà pour les pieds. Enfin, M. de Montmorin, sans savoir ce qu'il signait, a signé ce matin un passeport pour Mme la baronne de Korff, ses deux enfants, ses deux femmes de chambre, son intendant et ses trois domestiques. Mme de Korff, c'est Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France; ses deux enfants, c'est Madame Royale et Mgr le dauphin; ses deux femmes de chambre, c'est la reine et Madame Élisabeth; son intendant, c'est le roi; enfin ses trois domestiques, qui doivent, habillés en courriers, précéder et accompagner la voiture, c'est M. Isidore de Charny, M. de Malden et M. de Valory; ce passeport, c'est le papier que vous teniez quand je suis arrivé, que vous avez plié et caché dans votre poche en m'apercevant, et qui est conçu en ces termes: De par le roi. Mandons de laisser passer Mme la baronne de Korff avec ses deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques. Le ministre des Affaires étrangères Montmorin. » Voilà pour le côté. Suis-je bien informé, mon cher Gilbert? -À part une petite contradiction entre vos paroles et la rédaction dudit passeport. -Laquelle? -Vous dites que la reine et Madame Élisabeth représentent les deux femmes de chambre de Mme de Tourzel, et je vois sur le passeport une seule femme de chambre. -Ah! voici. C'est qu'arrivée à Bondy, Mme de Tourzel, qui croit faire le voyage jusqu'à Montmédy, sera priée de descendre. M. de Charny, qui est un homme dévoué et sur lequel on peut compter, montera à sa place pour mettre le nez à la portière, en cas de besoin, et tirer deux pistolets de sa poche s'il le faut. La reine, alors, deviendra Mme de Korff, et comme -à part Madame Royale, qui, d'ailleurs, fait partie des enfants -il n'y aura qu'une femme dans la voiture, Madame Élisabeth, il était inutile de mettre sur le passeport deux femmes de chambre. Maintenant, voulez-vous d'autres détails? Soit; les détails ne manquent pas, et je vous en donnerai. Le départ devait avoir lieu le 1er juin; M. de Bouillé y tenait beaucoup; il a même, à ce sujet, écrit au roi une curieuse lettre dans laquelle il l'invite à se presser, attendu, dit-il, que les troupes se corrompent de jour en jour, et qu'il ne répond plus de rien, si on laisse prêter le serment aux soldats. Or, ajouta Cagliostro avec son air goguenard, par ces mots se corrompent, il est bien entendu qu'il faut comprendre que l'armée commence à reconnaître qu'ayant à choisir entre une monarchie qui, pendant trois siècles, a sacrifié le peuple à la noblesse, le soldat à l'officier, et une constitution qui proclame l'égalité devant la loi, qui fait des grades la récompense du mérite et du courage, cette ingrate armée penche pour la Constitution. Mais la berline ni le nécessaire n'étaient achevés, et il a été impossible de partir le 1er, ce qui est un grand malheur, vu que, depuis le 1er, l'armée a pu se corrompre de plus en plus, et que les soldats ont prêté serment à la Constitution; sur quoi, le départ a été fixé au 8. Mais M. de Bouillé a reçu trop tard la signification de cette date, et à son tour il a été obligé de répondre qu'il ne serait pas prêt, alors, la chose, d'un commun accord, a été remise au 12; on eût préféré le 11, mais une femme très démocrate, de plus, maîtresse de M. de Gouvion, aide de camp de M. de La Fayette - Mme de Rochereul, si vous voulez savoir son nom -était de service près du dauphin, et l'on craignait qu'elle ne s'aperçût de quelque chose, et qu'elle ne dénonçât, comme disait ce pauvre M. de Mirabeau, ce pot-au-feu caché que les rois font toujours bouillir dans quelque coin de leur palais. Le 12, le roi s'est aperçu qu'il n'avait plus que six jours à attendre pour toucher un quartier de la liste civile, six millions. Peste! cela, vous en conviendrez, mon cher Gilbert, valait bien la peine d'attendre six jours! En outre, Léopold, le grand temporiseur, le Fabius des rois, venait enfin de promettre que quinze mille Autrichiens occuperaient, le 15, les débouchés d'Arlon. Dame! vous comprenez, ces bons rois, ce n'est pas la volonté qui leur manque, mais, de leur côté, ils ont leurs petites affaires à terminer. L'Autriche venait de dévorer Liège et le Brabant, et était en train de digérer ville et province; or l'Autriche est comme les boas: quand elle digère, elle dort. Catherine était en train de battre ce petit roitelet de Gustave III, à qui elle a, enfin, accordé une trêve, pour qu'il eût le temps d'aller recevoir à Aix, en Savoie, la reine de France à la descente de sa voiture; pendant ce temps-là, elle rongera ce qu'elle pourra de la Turquie, et sucera les os de la Pologne: elle aime la moelle de lion, cette digne impératrice. La Prusse philosophe, et l'Angleterre philanthrope, sont en train de changer de peau, afin que l'une puisse raisonnablement s'allonger sur les bords du Rhin, et l'autre dans la mer du Nord. Mais, soyez tranquille, comme les chevaux de Diomède, les rois ont goûté de la chair humaine, et ils ne voudront plus manger autre chose, si toutefois nous ne les troublons pas dans ce délicieux festin. Bref, le départ avait été remis au dimanche 19, à minuit, puis, le 18, au matin, une nouvelle dépêche a été expédiée, remettant ce départ au lundi 20, à la même heure, c'est-à-dire à demain au soir; ce qui pourra bien avoir ses inconvénients, attendu que M. de Bouillé avait déjà envoyé ses ordres à tous ses détachements, et qu'il a fallu envoyer des contrordres. » Prenez garde, mon cher Gilbert, prenez garde, tout cela fatigue les soldats, et donne à penser aux populations. -Comte, dit Gilbert, je ne ruserai pas avec vous; tout ce que vous venez de dire est vrai, et je ruserai d'autant moins que mon avis, à moi, n'était pas que le roi partît ou plutôt que le roi quittât la France. Maintenant, avouez-le franchement, au point de vue du danger personnel au point de vue du danger de la reine et de ses enfants, si le roi doit rester comme roi, l'homme, l'époux, le père, n'est-il pas autorisé à fuir? -Eh bien! voulez-vous que je vous dise une chose, mon cher Gilbert? C'est que ce n'est pas comme père, c'est que ce n'est pas comme époux, c'est que ce n'est pas comme homme que Louis XVI fuit; c'est que ce n'est pas à cause des 5 et 6 octobre qu'il quitte la France; non, par son père, à tout prendre il est Bourbon, et les Bourbons savent ce que c'est que de regarder le danger en face; non, il quitte la France à cause de cette Constitution que vient de lui fabriquer, à l'instar des États-Unis, l'Assemblée nationale, sans réfléchir que le modèle qu'elle a suivi est taillé pour une république, et, appliqué à une monarchie, ne laisse pas au roi une suffisante quantité d'air respirable; non, il quitte la France à cause de cette fameuse affaire des Chevaliers du poignard, dans laquelle votre ami La Fayette a agi irrévérencieusement avec la royauté et ses fidèles; non, il quitte la France à cause de cette fameuse affaire de Saint-Cloud, dans laquelle il a voulu constater sa liberté, et dans laquelle le peuple lui a prouvé qu'il était prisonnier; non, voyez-vous, mon cher Gilbert, vous qui êtes honnêtement, franchement, loyalement royaliste constitutionnel, vous qui croyez à cette douce et consolante utopie d'une monarchie tempérée par la liberté, il faut que vous sachiez une chose: c'est que les rois, à l'imitation de Dieu, dont ils se prétendent les représentants sur la terre, ont une religion, la religion de la royauté; non seulement leur personne frottée d'huile à Reims est sacro-sainte, mais encore leur palais est saint, leurs serviteurs sont sacrés; leur palais est un temple où il ne faut entrer qu'en priant; leurs serviteurs sont des prêtres auxquels on ne doit parler qu'à genoux; il ne faut pas toucher aux rois sous peine de mort! Il ne faut pas toucher à leurs serviteurs sous peine d'excommunication! Or, le jour où l'on a empêché le roi de faire son voyage à Saint-Cloud, on a touché au roi; le jour où l'on a expulsé des Tuileries les Chevaliers du poignard, on a touché à ses serviteurs; c'est là ce que le roi n'a pu supporter: voilà la véritable abomination de la désolation; voilà pourquoi on a fait revenir M. de Charny de Montmédy; voilà pourquoi le roi, qui avait refusé de se laisser enlever par M. de Favras et de se sauver avec ses tantes, consent à fuir demain avec un passeport de M. de Montmorin -qui ne sait pas pour qui il a signé le passeport -sous le nom de Durand, et sous l'habit d'un domestique, tout en recommandant pourtant -les rois sont toujours rois par un bout -tout en recommandant de ne pas oublier de mettre dans les malles l'habit rouge brodé d'or qu'il portait à Cherbourg. Pendant que Cagliostro parlait, Gilbert l'avait regardé fixement, en ayant l'air de deviner ce qu'il y avait au fond de la pensée de cet homme. Mais c'était chose inutile: aucun regard humain n'avait la puissance de voir au-delà de ce masque railleur dont le disciple d'Althotas avait coutume de couvrir son visage. Gilbert prit donc le parti d'aborder franchement la question. -Comte, observa-t-il, tout ce que vous venez de dire est vrai, je le répète. Maintenant, dans quel but venez-vous me le dire? Sous quel titre vous présentez-vous à moi? Venez-vous comme un ennemi loyal qui prévient qu'il va combattre? Venez-vous comme un ami qui s'offre à aider? -Je viens d'abord, mon cher Gilbert, répondit affectueusement Cagliostro, comme vient le maître à l'élève pour lui dire: « Ami, tu fais fausse route en t'attachant à cette ruine qui tombe, à cet édifice qui s'écroule, à ce principe qui meurt et qu'on appelle la monarchie. Les hommes comme toi ne sont pas les hommes du passé, ne sont pas même les hommes du présent, ce sont les hommes de l'avenir. Abandonne la chose à laquelle tu ne crois pas pour la chose à laquelle nous croyons; ne t'éloigne pas de la réalité pour suivre l'ombre, et, si tu ne te fais pas soldat actif de la Révolution, regarde-la passer, et ne tente pas de l'arrêter dans sa route; Mirabeau était un géant, et Mirabeau vient de succomber à l'oeuvre. » -Comte, dit Gilbert, je répondrai à cela le jour où le roi, qui s'est fié à moi, sera en sûreté. Louis XVI m'a pris pour confident, pour auxiliaire, pour complice, si vous voulez, dans l'oeuvre qu'il entreprend. J'ai accepté cette mission, je l'accomplirai jusqu'au bout, le coeur ouvert, les yeux fermés. Je suis médecin, mon cher comte, le salut matériel de mon malade avant tout! Maintenant, vous, répondez-moi à votre tour. Dans vos mystérieux projets, dans vos sombres combinaisons, avez-vous besoin que cette fuite réussisse ou avorte? Si vous voulez qu'elle avorte, il est inutile de lutter, dites: « Ne partez pas! » et nous resterons et nous courberons la tête, et nous attendrons le coup. -Frère! dit Cagliostro, si, poussé par le Dieu qui m'a tracé ma route, il me fallait frapper ou ceux que ton coeur aime, ou ceux que ton génie protège, je resterais dans l'ombre, et je ne demanderai qu'une chose à cette puissance surhumaine à laquelle j'obéis, c'est qu'elle te laissât ignorer de quelle main est parti le coup. Non, si je ne viens pas en ami -je ne puis être l'ami des rois, moi qui ai été leur victime -je ne viens pas non plus en ennemi; je viens, une balance à la main, te disant: « J'ai pesé les destins de ce dernier Bourbon, et je ne crois pas que sa mort importe au salut de la cause. Or, Dieu me garde, moi qui, comme Pythagore, me reconnais à peine le droit de disposer de la vie du dernier insecte créé, de toucher imprudemment à celle de l'homme, ce roi de la création! » Il y a plus, non seulement je viens te dire: « Je resterai neutre », mais encore j'ajoute: « As-tu besoin de mon aide? Je te l'offre. » Gilbert essaya, une seconde fois, de lire jusqu'au fond du coeur de Cagliostro. -Bon! dit celui-ci en reprenant son ton railleur, voilà que tu doutes. Voyons, homme lettré, ne connais-tu pas cette histoire de la lance d'Achille, qui blessait et qui guérissait? Cette lance, je la possède. La femme qui a passé pour la reine, dans les bosquets de Versailles, ne peut- elle pas aussi passer pour la reine dans les appartements des Tuileries, ou sur quelque route opposée à celle que suivra la vraie fugitive? Voyons, ce n'est point à mépriser ce que je vous offre là, mon cher Gilbert. -Soyez franc, alors, jusqu'au bout, comte, et dites-moi dans quel but vous me faites cette offre. -Mais, mon cher docteur, c'est bien simple; dans le but que le roi s'en aille, dans le but que le roi quitte la France, dans le but qu'il nous laisse proclamer la République. -La République! dit Gilbert étonné. -Pourquoi pas? dit Cagliostro. -Mais, mon cher comte, je regarde en France autour de moi, du Midi au nord, de l'orient à l'occident, et je ne vois pas un seul républicain. -D'abord, vous vous trompez, j'en vois trois: Pétion, Camille Desmoulins et votre serviteur; ceux-là, vous les pouvez voir comme moi; puis je vois encore ceux que vous ne voyez pas, et que vous verrez quand il sera temps qu'ils paraissent. Alors, rapportez-vous-en à moi de faire un coup de théâtre qui vous étonnera; seulement, vous comprenez, je désire que, dans le changement à vue, il n'arrive pas d'accidents trop graves. Les accidents retombent toujours sur le machiniste. Gilbert réfléchit un instant. Puis, tendant la main à Cagliostro: -Comte, dit-il, s'il ne s'agissait que de moi, s'il ne s'agissait que de ma vie, s'il ne s'agissait que de mon honneur, de ma réputation, de ma mémoire, j'accepterais à l'instant même; mais il s'agit d'un royaume, d'un roi, d'une reine, d'une race, d'une monarchie, et je ne puis prendre sur moi de traiter pour eux. Restez neutre, mon cher comte, voilà tout ce que je vous demande. Cagliostro sourit. -Oui, je comprends, dit-il, l'homme du collier!... Eh bien! mon cher Gilbert, l'homme du collier va vous donner un conseil. -Silence! dit Gilbert, on sonne. -Qu'importe! vous savez bien que celui qui sonne, c'est M. le comte de Charny. Or, le conseil que j'ai à vous donner, lui aussi peut l'entendre et le mettre à profit. Entrez, monsieur le comte, entrez. Charny, en effet, venait de paraître sur la porte. Voyant un étranger où il comptait ne rencontrer que Gilbert, il s'était arrêté inquiet et hésitant. -Ce conseil, continua Cagliostro, le voici: défiez-vous des nécessaires trop riches, des voitures trop lourdes, et des portraits trop ressemblants. Adieu, Gilbert! adieu, monsieur le comte! et pour employer la formule de ceux à qui, comme à vous, je souhaite un bon voyage, Dieu vous ait en sa sainte et digne garde! Et le prophète, saluant amicalement Gilbert et courtoisement Charny, se retira suivi par le regard inquiet de l'un et l'oeil interrogateur de l'autre. -Qu'est-ce que cet homme, docteur? demanda Charny lorsque le bruit des pas se fut éteint dans l'escalier. -Un de mes amis, dit Gilbert, un homme qui sait tout, mais qui vient de me donner sa parole de ne pas nous trahir. -Et vous le nommez? Gilbert hésita un instant: -Le baron Zannone, dit-il. -C'est simple, reprit Charny, je ne connais pas ce nom, et, cependant, il me semble que je connais ce visage. Avez-vous le passeport, docteur? -Le voici, comte. Charny prit le passeport, le déplia vivement, et, complètement absorbé par l'attention qu'il donnait à cette pièce importante, il parut avoir oublié, momentanément du moins, jusqu'au baron Zannone. LXXXII La Soirée Du 20 Juin. Maintenant, nous allons voir ce qui se passait le 20 juin au soir, de neuf heures à minuit, sur divers points de la capitale. Ce n'était pas sans raison que l'on s'était défié de Mme de Rochereul; bien que son service eût cessé le 11, elle avait trouvé, ayant conçu quelque doute, moyen de revenir au château, et elle s'était aperçue que, quoique les écrins de la reine fussent toujours à leur place, les diamants n'y étaient plus; en effet, ils avaient été confiés par Marie-Antoinette à son coiffeur Léonard, lequel devait partir dans la soirée du 20, quelques heures avant son auguste maîtresse, avec M. de Choiseul, commandant les soldats du premier détachement postés à Pont-de-Sommevelle, chargé, en outre, du relais de Varennes, qu'il devait composer de six bons chevaux, et qui attendait chez lui, rue d'Artois, les derniers ordres du roi et de la reine. C'était peut-être un peu indiscret d'embarrasser M. de Choiseul de maître Léonard, et un peu imprudent d'emmener avec soi un coiffeur; mais quel artiste eût entrepris de faire à l'étranger ces admirables coiffures qu'exécutait en se jouant Léonard? Que voulez-vous! quand on a un coiffeur homme de génie, on n'y renonce pas volontiers! Il en résulta que la femme de chambre de M. le dauphin se doutant que le départ était fixé au lundi 20, à onze heures du soir, en avait donné avis, non seulement à son amant M. de Gouvion, mais encore à M. Bailly. M. La Fayette avait été trouver le roi pour s'expliquer franchement avec lui de cette dénonciation, et avait haussé les épaules. M. Bailly avait mieux fait: pendant que La Fayette était devenu aveugle comme un astronome, lui, Bailly, était devenu courtois comme un chevalier: il avait envoyé à la reine la lettre même de Mme de Rochereul. M. de Gouvion, influencé directement, avait seul conservé de plus intenses soupçons; prévenu par sa maîtresse, il avait, sous prétexte d'une petite réunion militaire, attiré chez lui une douzaine d'officiers de la garde nationale; il en avait placé cinq ou six en vedette à différentes portes, et, lui-même avec cinq chefs de bataillon, il s'était chargé de surveiller les portes de l'appartement de M. de Villequier, plus spécialement désignées à son attention. Vers la même heure, rue Coq-Héron, N° 9, dans un salon que nous connaissons, assise sur une causeuse où elle nous est déjà apparue, une jeune femme, belle, calme en apparence, mais profondément émue au fond du coeur, causait avec un jeune homme de vingt-trois à vingt- quatre ans, debout devant elle, vêtu d'une veste de courrier de couleur chamois, d'un pantalon de peau collant, chaussé d'une paire de bottes à retroussis, et armé d'un couteau de chasse. Il tenait à la main un chapeau rond galonné. La jeune femme paraissait insister, le jeune homme paraissait se défendre. -Mais encore une fois, vicomte, disait-elle, pourquoi, depuis deux mois et demi qu'il est de retour à Paris, pourquoi ne pas être venu lui- même? -Mon frère, madame, depuis son retour, m'a chargé plusieurs fois d'avoir l'honneur de vous donner de ses nouvelles. -Je le sais, et je lui en suis bien reconnaissante, ainsi qu'à vous, vicomte; mais il me semble qu'au moment de partir, il eût pu lui- même me venir dire adieu. -Sans doute, madame, la chose lui aura été impossible, car c'est moi qu'il a chargé de ce soin. -Et le voyage que vous entreprenez sera-t-il long? -Je l'ignore, madame. -Je dis vous, vicomte, parce qu'à votre costume, je dois penser que, vous aussi, vous êtes sur votre départ. -Selon toute probabilité, madame, j'aurai quitté Paris ce soir à minuit. -Accompagnez-vous votre frère, ou suivez- vous une direction opposée à la sienne? -Je crois, madame, que nous suivons le même chemin. -Lui direz-vous que vous m'avez vue? -Oui, madame; car, à la sollicitude qu'il a mise à m'envoyer près de vous, aux recommandations réitérées qu'il m'a faites de ne pas le rejoindre sans vous avoir vue, il ne me pardonnerait pas d'avoir oublié une pareille mission. La jeune femme passa la main sur ses yeux, poussa un soupir, et, après avoir réfléchi un instant: -Vicomte, dit-elle, vous êtes gentilhomme, vous allez comprendre toute la portée de la demande que je vous fais; répondez-moi comme vous me répondriez si j'étais véritablement votre soeur, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu. Dans ce voyage qu'il entreprend, M. de Charny court-il quelque danger sérieux? -Qui peut dire, madame, répliqua Isidore essayant d'éluder la question, où est et où n'est pas le danger dans l'époque où nous vivons?... Le 5 octobre, au matin, notre pauvre frère Georges, interrogé s'il croyait courir quelque danger, eût bien certainement répondu que non; le lendemain, il était couché pâle, inanimé, en travers de la porte de la reine. Le danger, madame, à l'époque où nous sommes, sort de terre, et l'on se trouve parfois face à face avec la mort sans savoir d'où elle vient ni qui l'a appelée. Andrée pâlit. -Ainsi, dit-elle, il y a danger de mort, n'est-ce pas, vicomte? -Je n'ai pas dit cela, madame. -Non; mais vous le pensez. -Je pense, madame, que, si vous avez quelque chose d'important à faire dire à mon frère, l'entreprise dans laquelle il se hasarde, ainsi que moi, est assez grave pour que, de vive voix ou par écrit, vous me chargiez de lui transmettre votre pensée, votre désir ou votre recommandation. -C'est bien, vicomte, dit Andrée en se levant, je vous demande cinq minutes. Et, de ce pas lent et froid qui lui était habituel, la comtesse entra dans sa chambre, dont elle referma la porte derrière elle. La comtesse sortie, le jeune homme regarda sa montre avec une certaine inquiétude. -Neuf heures un quart, murmura-t-il; le roi nous attend à neuf heures et demie... Heureusement qu'il n'y a qu'un pas d'ici aux Tuileries. Mais la comtesse n'usa pas même de la somme de temps qu'elle avait demandée. Au bout de quelques secondes, elle rentra tenant à la main une lettre cachetée. -Vicomte, dit-elle avec solennité, à votre honneur je confie ceci. Isidore allongea la main pour prendre la lettre. -Attendez, dit Andrée, et comprenez bien ce que je vais vous dire: si votre frère, si M. le comte de Charny, accomplit sans accident l'entreprise qu'il poursuit, il n'y a rien à lui dire autre chose que ce que je vous ai dit, sympathie pour sa loyauté, respect pour son dévouement, admiration pour son caractère... S'il est blessé (la voix d'Andrée s'altéra légèrement), s'il est blessé grièvement, vous lui demanderez de m'accorder la grâce de le rejoindre, et, s'il m'accorde cette grâce, vous m'enverrez un messager qui me dise sûrement où le trouver, car je partirai à l'instant même; s'il est blessé à mort... (l'émotion fut près de couper la voix d'Andrée) vous lui remettrez cette lettre; s'il ne peut plus la lire lui-même, vous la lui lirez, car, avant qu'il meure, je veux qu'il sache ce que contient cette lettre. Votre foi de gentilhomme que vous ferez comme je le désire, vicomte? Isidore, aussi ému que la comtesse, tendit la main. -Sur l'honneur, madame! dit-il. -Alors, prenez cette lettre, et allez, vicomte. Isidore prit la lettre, baisa la main de la comtesse, et sortit. -Oh! s'écria Andrée en retombant sur son canapé, s'il meurt, je veux au moins qu'en mourant, il sache que je l'aime! Juste au même moment où Isidore quittait la comtesse, et plaçait la lettre sur sa poitrine, à côté d'une autre lettre dont, à la lueur du réverbère allumé au coin de la rue Coquillière, il venait de lire l'adresse, deux hommes vêtus absolument du même costume que lui s'avançaient vers un lieu de réunion commun, c'est-à-dire vers ce boudoir de la reine où nous avons déjà introduit nos lecteurs par deux passages différents; l'un suivait la galerie du Louvre qui longe le quai, cette galerie où est aujourd'hui le musée de peinture, et à l'extrémité de laquelle Weber l'attendait; l'autre montait par le petit escalier que l'on a vu prendre à Charny à son arrivée de Montmédy. Au haut de cet escalier, de même que son compagnon était attendu au bout de la galerie du Louvre par Weber, le valet de chambre de la reine, celui-ci était attendu par François Hue, le valet de chambre du roi. On les introduisit tous les deux, et presque en même temps, par deux portes différentes; le premier introduit était M. de Valory. Quelques secondes après, comme nous l'avons dit, une seconde porte s'ouvrit, et, avec un certain étonnement, M. de Valory vit entrer un autre lui- même. Les deux officiers ne se connaissaient pas; cependant, présumant qu'ils étaient appelés tous deux pour une même cause, ils allèrent l'un à l'autre, et se saluèrent. En ce moment, une troisième porte s'ouvrit, et le vicomte de Charny parut. C'était le troisième courrier, aussi inconnu aux deux autres que les deux autres lui étaient inconnus à lui-même. Isidore seul savait dans quel but ils étaient rassemblés, et quelle oeuvre commune ils allaient accomplir. Sans doute, il se disposait à répondre aux questions qui lui étaient adressées par ses deux futurs compagnons, quand la porte s'ouvrit de nouveau, et quand le roi parut. -Messieurs, dit Louis XVI s'adressant à MM. de Malden et de Valory, excusez-moi d'avoir disposé de vous sans votre permission, mais je vous tenais pour de fidèles serviteurs de la royauté: vous sortiez de mes gardes. Je vous ai invités à passer chez un tailleur dont je vous ai fait donner l'adresse, à vous y faire faire à chacun un costume de courrier, et à vous trouver ce soir aux Tuileries, à neuf heures et demie; votre présence me prouve que, quelle qu'elle soit, vous voulez bien accepter la mission dont j'ai à vous charger. Les deux anciens gardes du corps s'inclinèrent. -Sire, dit M. de Valory, Votre Majesté sait qu'elle n'a pas besoin de consulter ses gentilshommes pour disposer de leur dévouement, de leur courage et de leur vie. -Sire, dit à son tour M. de Malden, mon collègue, en répondant pour lui, a répondu pour moi, et, je le présume, pour notre troisième compagnon. -Votre troisième compagnon, messieurs, avec lequel je vous invite à faire connaissance, la connaissance étant bonne à faire, est M. le vicomte de Charny, dont le frère a été tué en défendant, à Versailles, la porte de la reine; nous sommes habitué aux dévouements des gens de sa famille, et ces dévouements nous sont, maintenant, chose si familière, que nous ne les en remercions même plus. -D'après ce que dit le roi, reprit M. de Valory, le vicomte de Charny sait, sans doute, le motif qui nous rassemble, tandis que nous l'ignorons, sire, et avons hâte de l'apprendre. -Messieurs, reprit le roi, vous n'ignorez pas que je suis prisonnier, prisonnier du commandant de la garde nationale, prisonnier du président de l'Assemblée, prisonnier du maire de Paris, prisonnier du peuple, prisonnier de tout le monde enfin. Eh bien! messieurs, j'ai compté sur vous pour m'aider à secouer cette humiliation, et à reprendre ma liberté. Mon sort, celui de la reine, celui de mes enfants, est entre vos mains; tout est prêt pour que nous puissions fuir ce soir; chargez-vous seulement, vous, de nous sortir d'ici. -Sire, dirent les trois jeunes gens, ordonnez. -Nous ne pouvons sortir ensemble, comme vous comprenez bien, messieurs. Notre rendez- vous commun est au coin de la rue Saint-Nicaise, où M. le comte de Charny nous attendra avec un remise; vous, vicomte, vous vous chargerez de la reine, et vous répondrez au nom de Melchior; vous, monsieur de Malden, vous vous chargerez de Madame Élisabeth et de Madame Royale, et vous vous appellerez Jean; vous, monsieur de Valory, vous vous chargerez de Mme de Tourzel et du dauphin, et vous vous appellerez François. N'oubliez pas vos nouveaux noms, messieurs, et attendez ici d'autres instructions. Le roi présenta tour à tour sa main aux trois jeunes gens, et sortit, laissant dans cette pièce trois hommes disposés à mourir pour lui. Cependant, M. de Choiseul, qui avait déclaré au roi la veille, de la part de M. de Bouillé, qu'il était impossible d'attendre plus tard que le 20, à minuit, et qui avait annoncé que, le 21, à quatre heures du matin, il partirait s'il n'avait pas de nouvelles, et ramènerait avec lui tous les détachements à Dun, à Stenay et à Montmédy, M. de Choiseul, ainsi que nous l'avons dit, était chez lui, rue d'Artois, où devaient venir le chercher les derniers ordres de la Cour, et, comme il était neuf heures du soir, il commençait à désespérer, lorsque le seul de ses gens qu'il eût gardé, et qui le croyait sur le point de partir pour Metz, vint le prévenir qu'un homme demandait à lui parler, de la part de la reine. Il ordonna de faire monter. Un homme entra avec un chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et enveloppé dans une énorme houppelande. -C'est vous, Léonard, dit-il, je vous attendais avec impatience. -Si je vous ai fait attendre, monsieur le duc, ce n'est point ma faute, c'est celle de la reine, qui m'a prévenu, il y a dix minutes seulement, que j'eusse à venir chez vous. -Elle ne vous a rien dit autre chose? -Si fait, monsieur le duc; elle m'a chargé de prendre tous ses diamants, et de vous apporter cette lettre. -Donnez donc! fit le duc avec une légère impatience que ne put lui faire entièrement contenir l'immense crédit dont jouissait l'important personnage qui lui remettait la dépêche royale. La lettre était longue, pleine de recommandations; elle annonçait que l'on partait à minuit; elle invitait le duc de Choiseul à partir à l'instant même, et elle lui faisait de nouveau la prière d'emmener Léonard, lequel, ajoutait la reine, avait reçu l'ordre de lui obéir comme à elle-même. Et elle soulignait les sept mots suivants: Je lui renouvelle encore ici cet ordre. Le duc leva les yeux sur Léonard, qui attendait avec une inquiétude visible; le coiffeur était grotesque sous son énorme chapeau et dans son immense houppelande. -Voyons, dit le duc, rappelez bien tous vos souvenirs: que vous a dit la reine? -Je vais répéter mot pour mot ses paroles à monsieur le duc. -Allez, je vous écoute. -Elle m'a donc fait appeler, il y a trois quarts d'heure à peu près, monsieur le duc. -Bon. -Elle m'a dit à voix basse... -Sa Majesté n'était donc pas seule? -Non, monsieur le duc; le roi était en train de causer dans l'embrasure d'une fenêtre avec Madame Élisabeth; M. le dauphin et Madame Royale jouaient ensemble; quant à la reine, elle était appuyée contre la cheminée. -Continuez, Léonard, continuez. -La reine m'a donc dit à voix basse: « Léonard, je puis compter sur vous? -Ah! madame, ai-je répondu, disposez de moi; Votre Majesté sait que je lui suis dévoué corps et âme. -Prenez ces diamants et fourrez-les dans vos poches; prenez cette lettre, et portez-la rue d'Artois, au duc de Choiseul, surtout ne la remettez qu'à lui; s'il n'est pas rentré, vous le trouverez chez la duchesse de Grammont. » Puis, comme je m'éloignais déjà pour obéir aux ordres de la reine, Sa Majesté me rappela: « Mettez un chapeau à grands bords et une large redingote, afin de ne pas être reconnu, mon cher Léonard, a- t-elle ajouté, et surtout obéissez à M. de Choiseul comme à moi-même. » Alors, je suis monté chez moi, j'ai pris le chapeau et la redingote de mon frère, et me voilà. -Ainsi, dit M. de Choiseul, la reine vous a bien recommandé de m'obéir comme à elle- même? -Ce sont les augustes paroles de Sa Majesté, monsieur le duc. -Je suis fort aise que vous vous rappeliez aussi bien cette recommandation verbale; en tout cas, voici la même recommandation écrite, et, comme il faut que je brûle cette lettre, lisez-la. Et M. de Choiseul présenta le bas de la lettre qu'il venait de recevoir à Léonard, lequel lut à haute voix: J'ai donné à mon coiffeur Léonard l'ordre de vous obéir comme à moi même. Je lui renouvelle encore ici cet ordre. -Vous comprenez, n'est-ce pas? fit M. de Choiseul. -Oh! monsieur, dit Léonard, croyez bien qu'il suffisait de l'ordre verbal de Sa Majesté. -N'importe, dit M. de Choiseul. Et il brûla la lettre. En ce moment, le domestique rentra et annonça que la voiture était prête. -Venez, mon cher Léonard, dit le duc. -Comment, que je vienne? et les diamants? -Vous les emportez avec vous. -Et où cela? -Où je vous mène. -Mais où me menez-vous? -À quelques lieues d'ici, où vous avez à remplir une mission toute particulière. -Monsieur le duc, impossible. -Comment, impossible! la reine ne vous a-t- elle pas dit de m'obéir comme à elle-même? -C'est vrai; mais comment faire? J'ai laissé la clé à la porte de notre appartement; quand mon frère va rentrer, il ne trouvera plus ni sa redingote ni son chapeau; ne me voyant pas revenir, il ne saura pas où je suis. Et puis il y a Mme de l'Aage, à qui j'ai promis de la coiffer, et qui m'attend; à preuve, monsieur le duc, que mon cabriolet et mon domestique sont dans la cour des Tuileries. -Eh bien! mon cher Léonard, dit M. de Choiseul en riant, que voulez-vous! votre frère achètera un autre chapeau et une autre redingote; vous coifferez Mme de l'Aage un autre jour, et votre domestique, ne vous voyant pas revenir, détellera votre cheval et le rentrera à l'écurie; mais le nôtre est attelé, partons. Et, sans faire davantage attention aux plaintes et aux lamentations de Léonard, M. le duc de Choiseul fit monter dans son cabriolet le coiffeur désespéré, et lança son cheval au grand trot vers la barrière de la Petite-Villette. Le duc de Choiseul n'avait pas encore dépassé les dernières maisons de la Petite-Villette, qu'un groupe de cinq personnes qui revenaient du club des Jacobins déboucha dans la rue Saint-Honoré, paraissant se diriger vers le Palais-Royal, et remarquant la profonde tranquillité de cette soirée. Ces cinq personnes étaient: Camille Desmoulins, qui raconte lui-même le fait, Danton, Fréron, Chénier et Legendre. Arrivé à la hauteur de la rue de l'Échelle, et jetant un coup d'oeil sur les Tuileries: -Ma foi, dit Camille Desmoulins, ne vous semble-t-il pas que Paris est plus tranquille ce soir, que Paris est comme abandonné? Pendant tout le chemin que nous venons de faire, nous n'avons rencontré qu'une seule patrouille. -C'est, répondit Fréron, que les mesures sont prises pour laisser le chemin libre au roi. -Comment, le chemin libre au roi? demanda Danton. -Sans doute, dit Fréron, c'est cette nuit qu'il part. -Allons donc, dit Legendre, quelle plaisanterie! -C'est peut-être une plaisanterie, reprit Fréron, mais on m'en prévient dans une lettre. -Tu as reçu une lettre qui te prévient de la fuite du roi? dit Camille Desmoulins, une lettre signée? -Non, une lettre anonyme; au reste, je l'ai sur moi... La voici, lisez. Les cinq patriotes s'approchèrent d'un remise qui stationnait à la hauteur de la rue Saint- Nicaise, et, à la lueur de la lanterne, ils lurent les lignes suivantes: Le citoyen Fréron est prévenu que c'est ce soir que M. Capet, l'Autrichienne et ses deux louveteaux quittent Paris, et vont rejoindre M. de Bouillé, le massacreur de Nancy, qui les attend à la frontière. -Tiens, M. Capet, dit Camille Desmoulins, le nom est bon; j'appellerai désormais Louis XVI M. Capet. -Et l'on n'aura qu'une chose à te reprocher, dit Chénier, c'est que Louis XVI est, non pas Capet, mais Bourbon. -Bah! qui sait cela? dit Camille Desmoulins. Deux ou trois pédants comme toi. N'est-ce pas, Legendre, que Capet est un bon nom? -En attendant, observa Danton, si la lettre disait la vérité, et si c'était vraiment cette nuit que toute la séquelle royale dût décamper! -Puisque nous sommes aux Tuileries, dit Camille, voyons-y. Et les cinq patriotes s'amusèrent à faire le tour des Tuileries; en revenant vers la rue Saint- Nicaise, ils aperçurent La Fayette et tout son état- major qui entraient aux Tuileries. -Ma foi, dit Danton, voici Blondinet qui vient assister au coucher de la famille royale; notre service est fini, le sien commence. Bonsoir, messieurs! qui vient avec moi du côté de la rue du Paon? -Moi, dit Legendre. Et le groupe se sépara en deux parties. Danton et Legendre traversèrent le Carrousel, tandis que Chénier, Fréron et Camille Desmoulins disparaissaient à l'angle de la rue de Rohan et de la rue Saint-Honoré. LXXXIII Le Départ. À onze heures du soir, en effet, au moment où Mmes de Tourzel et Brennier, après avoir déshabillé et couché Madame Royale et le dauphin, les réveillaient et les habillaient de leurs costumes de voyage, à la grande honte du dauphin, qui voulait mettre ses habits de garçon et refusait obstinément des vêtements de fille, le roi, la reine et Madame Élisabeth recevaient M. de La Fayette et MM. de Gouvion et Romeuf, ses aides de camp. Cette visite était des plus inquiétantes, surtout après les soupçons qu'on avait sur Mme de Rochereul. La reine et Madame Élisabeth étaient allées dans la soirée faire une promenade au bois de Boulogne, et étaient rentrées à huit heures. M. de La Fayette demanda à la reine si la promenade avait été bonne; seulement, il ajouta qu'elle avait tort de rentrer si tard, et qu'il était à craindre que les brouillards du soir ne lui fissent mal. -Les brouillards du soir au mois de juin! dit la reine en riant, mais, en vérité, à moins que je n'en fasse faire exprès pour cacher notre fuite, je ne sais pas où j'en trouverais... Je dis pour cacher notre fuite, car je présume que le bruit court toujours que nous partons. -Le fait est, madame, dit La Fayette, qu'on parle plus que jamais de ce départ, et que j'ai même reçu avis qu'il avait lieu ce soir. -Ah! dit la reine, je parie que c'est de M. de Gouvion que vous tenez cette belle nouvelle? -Et pourquoi de moi, madame? demanda le jeune officier en rougissant. -Mais parce que je crois que vous avez des intelligences au château. Tenez, voici M. Romeuf qui n'en a point; eh bien! je suis sûre qu'il répondrait de nous. -Et je n'aurais pas grand mérite, madame, répondit le jeune aide de camp, puisque le roi a donné sa parole à l'Assemblée de ne pas quitter Paris. Ce fut la reine qui rougit à son tour. On parla d'autre chose. À onze heures et demie, M. de La Fayette et ses deux aides de camp prirent congé du roi et de la reine. Cependant, M. de Gouvion, mal rassuré, regagna sa chambre du château; il y trouva ses amis en sentinelle, et, au lieu de les relever de faction, il leur recommanda de redoubler de surveillance. Quant à M. de La Fayette, il allait à l'Hôtel de Ville tranquilliser Bailly sur les intentions du roi, si toutefois Bailly pouvait avoir quelque crainte. M. de La Fayette parti, le roi, la reine et Madame Élisabeth appelèrent leur domesticité, et se firent rendre les services de toilette qu'ils étaient accoutumés d'en recevoir; après quoi, à l'heure habituelle, ils congédièrent tout le monde. La reine et Madame Élisabeth s'habillèrent mutuellement; leurs robes étaient d'une extrême simplicité; leurs chapeaux étaient à grands bords, et dérobaient entièrement leurs visages. Quand elles furent habillées, le roi entra. Il était vêtu d'un habit gris, et portait une de ces petites perruques à boudins qu'on appelait perruques à la Rousseau; il portait, en outre, une culotte courte, des bas gris et des souliers à boucles. Depuis huit jours, le valet de chambre Hue, revêtu d'un costume absolument pareil, sortait par la porte de M. de Villequier, qui était émigré depuis six mois, et gagnait la place du Carrousel et la rue Saint-Nicaise: cette précaution avait été prise pour que l'on s'habituât à voir un homme vêtu de cette façon passer tous les soirs, et que l'on ne fit pas attention au roi quand il passerait à son tour. On alla tirer les trois courriers du boudoir de la reine, où ils avaient attendu que l'heure fût arrivée, et on les fit passer par le salon dans l'appartement de Madame Royale, où celle-ci se trouvait avec le dauphin. Cette chambre, dans la prévision de la fuite, avait été prise, le 11 juin, sur l'appartement de M. de Villequier. Le roi s'était fait remettre les clés de cet appartement le 13. Une fois chez M. de Villequier, il n'y avait plus grande difficulté à sortir du château. On savait l'appartement désert; on ignorait que le roi s'en fût fait remettre les clés, et, dans les circonstances ordinaires, on ne le gardait pas. En outre, les sentinelles des cours, dès que onze heures étaient sonnées, avaient l'habitude de voir sortir beaucoup de monde à la fois. C'étaient les personnes de service qui ne couchaient point au château, et qui rentraient chez elles. Là, on arrêta toutes les dispositions du voyage. M. Isidore de Charny, qui avait relevé le chemin avec son frère, et qui connaissait tous les endroits difficiles ou dangereux, courrait devant; il préviendrait les postillons, afin que les relais ne subissent jamais de retard. M. de Malden et M. de Valory, placés sur le siège, paieraient les postillons à trente sous de guides; ordinairement, on en donnait vingt-cinq: on augmenterait de cinq sous, vu la lourdeur de la voiture. Quand les postillons auraient très bien marché, ils recevraient des pourboires plus considérables. Cependant, les guides ne devaient jamais être payés plus de quarante sous; le roi seul payait un écu. M. le comte de Charny se tiendrait dans la voiture prêt à parer à tous les accidents. Il serait très bien armé, ainsi que les trois courriers. Chacun d'eux devait trouver une paire de pistolets dans la voiture. En payant trente sous de guides, et en allant très médiocrement, on avait calculé qu'on serait en treize heures à Châlons. Toutes ces instructions avaient été arrêtées entre M. le comte de Charny et M. le duc de Choiseul. Elles furent répétées plusieurs fois aux trois jeunes gens, afin que chacun se pénétrât bien de ses fonctions. Le vicomte de Charny courait devant et commandait les chevaux. MM. de Malden et de Valory, assis sur le siège de la voiture, les payaient. Le comte de Charny, placé dans l'intérieur, passait sa tête par la portière, et, s'il y avait à parler, parlait. Chacun promit de s'en tenir au programme. On souffla les bougies, et l'on s'avança à tâtons dans l'appartement de M. de Villequier. Minuit sonnait comme on passait de la chambre de Madame Royale dans cet appartement. Le comte de Charny devait être à son poste depuis plus d'une heure. À tâtons le roi trouva la porte. Il allait mettre la clé dans la serrure, lorsque la reine l'arrêta. -Chut! fit-elle. On écouta. On entendait des pas et des chuchotements dans le corridor. Il se passait là quelque chose d'extraordinaire. Mme de Tourzel, qui habitait le château, et dont la présence, à quelque heure que ce fût, dans le corridor, ne pouvait causer aucun étonnement, se chargea de tourner l'appartement, et de voir d'où venaient ces bruits de pas et ces chuchotements. On attendit sans faire un mouvement, chacun retenant sa respiration. Plus le silence était grand, plus il était facile de reconnaître que le corridor était occupé par plusieurs personnes. Mme de Tourzel revint; elle avait reconnu M. de Gouvion et vu plusieurs uniformes. Il était impossible de sortir par l'appartement de M. de Villequier, à moins que cet appartement n'eût une autre issue que celle qu'on avait choisie d'abord. Seulement, on était sans lumière. Une veilleuse brûlait dans la chambre de Madame Royale; Madame Élisabeth alla y allumer la bougie qu'on venait de souffler. Puis, éclairée par cette bougie, la petite troupe des fugitifs se mit à chercher une issue. Longtemps on crut la recherche inutile, et, dans cette recherche, on perdit plus d'un quart d'heure. Enfin, on trouva un petit escalier qui conduisait à une chambre isolée à l'entresol. Cette chambre était celle du laquais de M. de Villequier, et donnait pour sa sortie sur un corridor et un escalier de service. La porte en était fermée à la clé. Le roi essaya à la serrure toutes les clés du trousseau, aucun n'y allait. Le vicomte de Charny tenta de repousser le pêne avec la pointe de son couteau de chasse; mais le pêne résista. On avait une issue, et, cependant, on était tout aussi enfermé qu'auparavant. Le roi prit la bougie des mains de Madame Élisabeth, et, laissant tout le monde dans l'obscurité, regagna sa chambre à coucher, et, par l'escalier secret, monta jusqu'à la forge. Là, il prit un trousseau de crochets de formes différentes, quelquefois bizarres, et descendit. Avant d'avoir rejoint le groupe qui l'attendait plein d'anxiété, il avait déjà fait son choix. Le crochet choisi par le roi entra dans le trou de la serrure, grinça en tournant, mordit le pêne, le laissa échapper deux fois, mais, à la troisième, s'y accrocha si bien, qu'au bout de deux ou trois secondes, ce fut au pêne de céder. Le pêne recula, la porte s'ouvrit; la respiration suspendue revint à tout le monde. Louis XVI se retourna vers la reine d'un air triomphant. -Hein! madame? dit-il. -Oui, monsieur, fit la reine en riant, c'est vrai, et je ne dis pas qu'il soit mauvais d'être serrurier; je dis seulement qu'il est bon aussi parfois d'être roi. Maintenant, il s'agissait de régler l'ordre de la sortie. Madame Élisabeth sortit la première, conduisant Madame Royale. À vingt pas, elle devait être suivie de Mme de Tourzel conduisant le dauphin. Entre elles deux marchait M. de Malden, prêt à porter secours à l'un ou à l'autre groupe. Ces premiers grains détachés du chapelet royal, ces pauvres enfants dont l'amour regardait en arrière, cherchant cet autre amour qui les suivait des yeux, descendirent tremblants et sur la plante des pieds, entrèrent dans le cercle de lumière formé par le réverbère qui éclairait la porte du palais donnant sur la tour, et passèrent devant la sentinelle, sans que la sentinelle parût s'occuper d'eux. -Bon! dit Madame Élisabeth, voici déjà un mauvais pas franchi. En arrivant au guichet qui donnait sur le Carrousel, on trouva la sentinelle croisant dans sa marche la marche des fugitifs. En les voyant venir, elle s'arrêta. -Ma tante, dit Madame Royale en serrant la main de Madame Élisabeth, nous sommes perdues, cet homme nous reconnaît. -N'importe, mon enfant, dit Madame Élisabeth, nous sommes bien autrement perdues encore si nous reculons. Et elles continuèrent leur chemin. Quand elles ne furent plus qu'à quatre pas de la sentinelle, la sentinelle tourna le dos, et elles purent passer. Cet homme les avait-il reconnues en effet? savait-il quelles illustres fugitives il laissait passer? Les princesses en demeurèrent convaincues, et envoyèrent, en fuyant, mille bénédictions à ce sauveur inconnu. De l'autre côté du guichet, elles aperçurent le visage inquiet de Charny. Le comte était enveloppé dans un grand carrick bleu, et avait la tête couverte d'un chapeau rond en toile cirée. -Ah! mon Dieu, murmura-t-il, vous voici donc enfin! Et le roi? et la reine? -Ils nous suivent, répondit Madame Élisabeth. -Venez, dit Charny. Et il conduisit rapidement les fugitives au remise qui stationnait rue Saint Nicaise. Un fiacre était venu se ranger côte à côte du remise comme pour l'espionner. -Eh bien! camarade, dit le cocher du fiacre en voyant la recrue faite par le comte de Charny, il paraît que tu es chargé? -Comme tu vois, camarade, répondit Charny. Puis, tout bas au garde du corps: -Monsieur, dit-il, prenez ce fiacre, et allez droit à la porte Saint-Martin; vous n'aurez pas de peine à reconnaître la voiture qui nous attend. M. de Malden comprit, sauta dans le fiacre. -Et toi aussi, tu es chargé. À l'Opéra, vite! L'Opéra était, alors, à la porte Saint-Martin. Le cocher crut avoir affaire à un coureur allant rejoindre son maître au spectacle, et partit sans autre observation que ces mots qui indiquaient sur le prix de la course une réserve pécuniaire: -Vous savez qu'il est minuit, notre maître? -Oui, va bien, et sois tranquille. Comme, à cette époque, les laquais étaient parfois plus généreux que leurs maîtres, le cocher partit au grand trot et sans observation aucune. À peine avait-il tourné le coin de la rue de Rohan, que, par le même guichet qui avait donné passage à Madame Royale, à Madame Élisabeth, à Madame de Tourzel et au dauphin, on vit venir, d'un pas ordinaire, et comme un expéditionnaire qui sort de son bureau après une longue et laborieuse journée, un bonhomme en habit gris, la corne de son chapeau sur le nez, et les mains dans ses poches. C'était le roi. Il était suivi par M. de Valory. Pendant le trajet, une des boucles de ses souliers s'était détachée; il avait continué son chemin sans vouloir y faire attention; M. de Valory l'avait ramassée. Charny fit quelques pas au-devant de lui; il avait reconnu le roi, non pas à lui-même, mais à M. de Valory qui le suivait. Il était de ceux qui veulent toujours voir un roi dans le roi. Il poussa un soupir de douleur, presque de honte. -Venez, sire, venez, murmura-t-il. Puis, tout bas à M. de Valory: -Et la reine? -La reine nous suit avec M. votre frère. -Bien; prenez le chemin le plus court, et allez nous attendre à la porte Saint-Martin; moi, je prendrai le plus long; le rendez-vous est autour de la voiture. M. de Valory s'élança dans la rue Saint- Nicaise, gagna la rue Saint-Honoré, puis la rue de Richelieu, puis la place des Victoires, puis la rue Bourbon-Villeneuve. On attendit la reine. Une demi-heure se passa. Nous n'essayerons pas de peindre l'anxiété des fugitifs. Charny, sur qui pesait toute la responsabilité, était comme un fou. Il voulait rentrer au château, s'enquérir, s'informer; le roi le retint. Le petit dauphin pleurait en appelant: « Maman, maman! » Madame Royale, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel n'arrivaient pas à le consoler. La terreur redoubla lorsqu'on vit revenir, accompagnée de flambeaux, la voiture du général La Fayette. Elle rentrait au Carrousel. Voici ce qui était arrivé. À la porte de la cour, le vicomte de Charny, qui donnait le bras à la reine, voulu tourner à gauche. Mais la reine l'arrêta. -Où donc allez-vous? dit-elle. -Au coin de la rue Saint-Nicaise, où nous attend mon frère, répondit Isidore. -La rue Saint-Nicaise est-elle au bord de l'eau? demanda la reine. -Non, madame. -Eh bien! c'est au guichet du bord de l'eau que votre frère nous attend. Isidore voulut insister; la reine paraissait si sûre de ce qu'elle disait, que le doute entra dans son esprit. -Mon Dieu! madame, dit-il, prenons bien garde, toute erreur nous serait mortelle. -Au bord de l'eau, répéta la reine, j'ai bien entendu au bord de l'eau. -Allons donc au bord de l'eau, madame; mais, si nous n'y trouvons pas la voiture, nous reviendrons à l'instant même rue Saint-Nicaise, n'est-ce pas? -Oui, mais allons. Et la reine entraîna son cavalier à travers les trois cours, séparées, à cette époque, par une épaisse muraille, et qui ne communiquaient l'une avec l'autre qu'au moyen d'une étroite ouverture attenante au palais, ouverture barrée par une chaîne, gardée par une sentinelle. La reine et Isidore franchirent l'une après l'autre ces trois ouvertures, et enjambèrent ces trois chaînes. Pas une sentinelle n'eut l'idée de les arrêter. Le moyen de croire, en effet, que cette jeune femme en habit de suivante de bonne maison, donnant le bras à un beau garçon à la livrée du prince de Condé, ou à peu près, enjambant si légèrement les lourdes chaînes, fût la reine de France? On arriva au bord de l'eau. Le quai était désert. -Alors, c'est de l'autre côté, dit la reine. Isidore voulait revenir. Mais, elle, comme prise d'un vertige: -Non, non, dit-elle, c'est par ici. Et elle entraîna Isidore vers le pont Royal. Le pont traversé, on trouva le quai de la rive gauche tout aussi désert que celui de la rive droite. -Voyons dans cette rue, dit la reine. Et elle força Isidore à faire une pointe dans la rue du Bac. Au bout de cent pas, cependant, elle reconnut qu'elle devait se tromper, et s'arrêta haletante. Les forces étaient près de lui manquer. -Eh bien! madame, dit Isidore, insistez-vous encore? -Non, dit la reine; maintenant, cela vous regarde, conduisez-moi où vous voudrez. -Madame, au nom du Ciel, du courage! dit Isidore. -Oh! dit la reine, ce n'est point le courage, c'est la force qui me manque. Puis, se renversant en arrière: -Il me semble que je ne pourrai jamais retrouver mon haleine, dit-elle. Mon Dieu, mon Dieu! Isidore savait que cette haleine qui manquait à la reine lui était aussi nécessaire à cette heure qu'elle l'est à la biche poursuivie par les chiens. Il s'arrêta. -Respirez, madame, dit-il; nous avons le temps. Je vous réponds de mon frère; il attendra, s'il le faut, jusqu'au jour. -Vous croyez donc qu'il m'aime? s'écria aussi imprudemment que vivement Marie- Antoinette en serrant le bras du jeune homme contre sa poitrine. -Je crois que sa vie comme la mienne est à vous, madame, et que le sentiment qui est chez nous de l'amour et du respect est chez lui de l'adoration. -Merci, dit la reine, vous me faites du bien, je respire! Allons... Et, avec cette même fébrilité, elle reprit sa marche, repassant par le chemin qu'elle avait déjà pris, refaisant la route qu'elle avait déjà faite. Seulement, au lieu de rentrer dans les Tuileries, Isidore lui fit prendre le guichet du Carrousel. On traversa l'immense place, jusqu'à minuit couverte, d'habitude, de petites boutiques ambulantes et de fiacres en station. Elle était à peu près déserte, presque sombre. Cependant, on entendait comme un grand bruit de roues de voitures et de pas de chevaux. On était arrivé au guichet de la rue de l'Échelle. Il était évident que ces chevaux dont on entendait le pas, que cette voiture dont on entendait le bruit, allaient passer par ce guichet. On apercevait déjà une lueur; sans doute celle des torches qui accompagnaient cette voiture. Isidore voulut se rejeter en arrière; la reine l'entraîna en avant. Isidore se précipita sous le guichet pour la protéger, au moment juste où la tête des chevaux des porteurs de torches apparaissait à l'entrée opposée. Il la poussa dans l'enfoncement le plus sombre, et se plaça devant elle. Mais l'enfoncement le plus sombre fut à l'instant même inondé par la lumière des porteurs de torches. Au milieu d'eux, à demi couché dans sa voiture, revêtu de son élégant uniforme de général de la garde nationale, on apercevait le général La Fayette. Au moment où cette voiture passait, Isidore sentit qu'un bras fort de volonté, sinon de puissance réelle, l'écartait vivement. Ce bras, c'était le bras gauche de la reine. De la main droite, elle tenait une petite baguette de bambou à pomme d'or, comme en portaient les femmes à cette époque-là. Elle en frappa les roues de la voiture en disant: -Va, geôlier, je suis hors de ta prison! -Que faites-vous, madame, dit Isidore, et à quoi vous exposez-vous? -Je me venge, répondit la reine; on peut bien risquer quelque chose pour cela. Et, derrière le dernier porte-torche, elle s'élança radieuse comme une déesse, joyeuse comme un enfant. LXXXIV Une Question D'Etiquette. La reine n'avait pas fait dix pas hors du guichet, qu'un homme enveloppé d'un carrick bleu, et le visage caché sous un chapeau de toile cirée, lui saisissait convulsivement le bras, et l'entraînait vers un remise stationnant au coin de la rue Saint-Nicaise. Cet homme, c'était le comte de Charny. Ce remise, c'était celui où, depuis plus d'une demi-heure, attendait toute la famille royale. On croyait voir arriver la reine consternée, abattue, mourante, elle arrivait riante et joyeuse; les dangers courus, la fatigue essuyée, l'erreur commise, le temps perdu, la conséquence que ce retard pouvait avoir -le coup de badine qu'elle venait de donner à la voiture de La Fayette, et qu'elle semblait avoir donné à lui-même, lui avait fait oublier tout cela. À dix pas du remise, un domestique tenait un cheval en main. Charny ne fit qu'indiquer du doigt le cheval à Isidore, Isidore se lança dessus et partit au galop. Il allait d'avance à Bondy, afin d'y commander les chevaux. La reine, le voyant partir, lui jeta quelques paroles de remerciement qu'il n'entendit pas. -Allons, madame, allons, dit Charny avec cette volonté mêlée de respect que les hommes véritablement forts savent si bien prendre dans les grandes occasions, il n'y a pas une seconde à perdre. La reine entra dans le remise, où étaient déjà le roi, Madame Élisabeth, Madame Royale, le dauphin et Mme de Tourzel, c'est-à-dire cinq personnes; elle s'assit au fond, prit le dauphin sur ses genoux; le roi s'assit près d'elle; Madame Élisabeth, Madame Royale et Mme de Tourzel s'assirent sur le devant. Charny referma la portière, monta sur le siège, et, pour dérouter les espions, s'il en existait, il fit tourner les chevaux, remonta la rue Saint-honoré, prit les boulevards à la Madeleine, et les suivit jusqu'à la porte Saint-Martin. La voiture était là, attendant sur un chemin extérieur conduisant à ce que l'on appelait la voirie. Ce chemin était désert. Le comte de Charny sauta à bas de son siège, et ouvrit la portière du remise. Celle de la grande voiture qui devait servir au voyage était déjà ouverte. M. de Malden et M. de Valory se tenaient aux deux côtés du marchepied. En un instant, les six personnes qui occupaient le carrosse de remise furent sur le chemin. Alors, le comte de Charny conduisit ce carrosse sur le bas-côté de la route, et le versa dans un fossé. Puis il revint à la grande voiture. Le roi monta le premier, puis la reine, puis Madame Élisabeth; après Madame Élisabeth, les deux enfants; après les deux enfants, Mme de Tourzel. M. de Malden monta derrière la voiture, M. de Valory s'établit près de Charny, sur le siège. La voiture était attelée de quatre chevaux; un clappement de langue les fit partir au trot; le conducteur les menait à grandes guides. Le quart après une heure sonnait à l'église Saint-Laurent. On mit une heure pour aller à Bondy. Les chevaux, tout harnachés et prêts à être mis à la voiture, attendaient hors de l'écurie. Isidore attendait près des chevaux. De l'autre côté de la route, stationnait aussi un cabriolet de louage tout attelé de chevaux de poste. Dans ce cabriolet étaient deux femmes de chambre appartenant au service du dauphin et de Madame Royale. Elles avaient cru trouver une voiture à louer à Bondy, et, n'en ayant pas trouvé, elles s'étaient arrangées avec le maître du cabriolet, lequel leur avait vendu sa voiture mille francs. Celui-ci, content du marché, et voulant voir sans doute ce que devenaient les personnes qui avaient eu la bêtise de lui donner mille francs d'un pareil bahut, attendait en buvant à l'hôtel même de la poste. Il vit arriver la voiture du roi conduite par Charny; Charny descendit du siège, et s'approcha de la portière. Sous son manteau de cocher, il avait son habit d'uniforme; dans le coffre du siège, était son chapeau. Il était convenu entre le roi, la reine et Charny, qu'à Bondy, Charny prendrait dans l'intérieur la place de Mme de Tourzel, qui, alors, reviendrait seule à Paris. Mais on avait, pour ce changement, oublié de consulter Mme de Tourzel. Le roi lui soumit la question. Mme de Tourzel, outre son profond dévouement pour la famille royale, était, sur la question d'étiquette, le pendant de la vieille Mme de Noailles. -Sire, répondit-elle, ma charge est de veiller sur les enfants de France, et de ne pas les quitter d'un instant; à moins d'un ordre exprès de Votre Majesté, ordre qui n'aurait point de précédent, je ne les quitterai donc pas. La reine frémit d'impatience. Une double raison lui faisait désirer d'avoir Charny dans la voiture; reine, elle y voyait sa sûreté; femme, elle y trouvait sa joie. -Chère madame de Tourzel, dit la reine, nous vous sommes aussi reconnaissants que possible; mais vous êtes souffrante, vous veniez par une exagération de dévouement; restez à Bondy, et, partout où nous serons, venez nous rejoindre. -Madame, répondit Mme de Tourzel, que le roi ordonne, je suis prête à descendre et à demeurer, s'il le faut, sur la grande route; mais un ordre du roi seul peut me faire, non seulement manquer à mon devoir, mais encore renoncer à mon droit. -Sire, dit la reine, sire! Mais Louis XVI n'osait se prononcer dans cette grave question; il cherchait un biais, une porte de sortie, une échappatoire. -Monsieur de Charny, dit-il, ne pouvez-vous donc rester sur le siège? -Je puis tout ce que voudra le roi, dit M. de Charny; seulement, j'y dois rester ou avec mon uniforme d'officier -et, avec cet uniforme d'officier, on me voit depuis quatre mois sur la route, et chacun me reconnaîtra -ou avec mon carrick et mon chapeau de cocher de remise -et le costume est un peu modeste pour une voiture si élégante. -Entrez dans la voiture, monsieur de Charny, entrez, dit la reine; je prendrai le dauphin sur mes genoux, Madame Élisabeth prendra Marie- Thérèse sur les siens, et cela ira à merveille... Nous serons un peu serrés, voilà tout. Charny attendit la décision du roi. -Impossible, ma chère, dit le roi; songez que nous avons quatre-vingt-dix lieues à faire. Mme de Tourzel se tenait debout, prête à obéir à l'ordre du roi, si le roi lui ordonnait de descendre; mais le roi n'osait le faire, tant sont grands, chez les gens de cour, même les plus petits préjugés. -Monsieur de Charny, dit le roi au comte, ne pouvez-vous prendre la place de monsieur votre frère, et courir devant nous pour commander les chevaux? -J'ai déjà dit au roi que j'étais prêt à tout; seulement, je ferai observer au roi que, d'habitude, les chevaux sont commandés par un courrier, et non par un capitaine de vaisseau, ce changement, qui étonnera les maîtres de poste, pourrait amener de graves inconvénients. -C'est juste, dit le roi. -Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura la reine au comble de l'impatience. Puis, se tournant vers Charny: -Arrangez-vous comme vous voudrez, monsieur le comte, dit la reine; mais je ne veux pas que vous nous quittiez. -C'est aussi mon désir, madame, dit Charny, et je ne vois qu'un moyen pour cela. -Lequel? Dites vite, fit la reine. -C'est qu'au lieu d'entrer dans la voiture, au lieu de monter sur le siège, au lieu de courir devant, je la suive en simple costume d'homme qui court la poste; partez, madame, et, avant que vous ayez fait dix lieues, je serai à cinq cents pas de votre voiture. -Alors, vous retournez à Paris? -Sans doute, madame; mais, jusqu'à Châlons, Votre Majesté n'a rien à craindre, et, avant Châlons, je l'aurai rejointe. -Mais comment allez-vous retourner à Paris? -Sur le cheval avec lequel est venu mon frère, madame, c'est un excellent coureur, il a eu le temps de souffler, et, en moins d'une demi-heure, je serai à Paris. -Alors? -Alors, madame, je mettrai un costume convenable, je prendrai un cheval à la poste, et je courrai à franc étrier jusqu'à ce que je vous aie rejointe. -N'y a-t-il point d'autre moyen? dit Marie- Antoinette au désespoir. -Dame! fit le roi, je n'en vois point. -Alors, dit Charny, ne perdons pas de temps. Allons, Jean et François, à votre poste! En avant, Melchior! Postillons, à vos chevaux! Mme de Tourzel triomphante se rassit, et la voiture partit au galop, suivie par le cabriolet. L'importance de la discussion avait fait oublier de distribuer au vicomte de Charny, à M. de Valory et à M. de Malden, les pistolets tout chargés qui étaient dans la caisse de la voiture. Que se passait-il à Paris, vers lequel le comte de Charny revenait à franc étrier? Un perruquier, nommé Buseby, demeurant rue de Bourbon, avait, dans la soirée, été visiter aux Tuileries un de ses amis qui y montait la garde: cet ami avait fort entendu parler par ses officiers de la fuite qui devait avoir lieu la nuit même, à ce que ceux-ci assuraient; il en parla donc au perruquier, qui ne sut plus chasser de sa pensée cette idée que ce projet était réel, et que cette fuite royale, dont on parlait depuis si longtemps, s'exécuterait pendant la nuit. Rentré chez lui, il avait raconté à sa femme ce qu'il venait d'apprendre aux Tuileries, mais celle-ci avait traité la chose de rêve; ce doute de la perruquière avait influé sur le mari, lequel avait fini par se déshabiller et se coucher sans donner une autre suite à ses soupçons. Mais, une fois couché, il avait été repris par sa première préoccupation; et, dès lors, elle était devenue si forte, qu'il n'avait pas eu le courage d'y résister: il s'était jeté à bas de son lit, s'était rhabillé, et avait couru chez un de ses amis nommé Hucher, lequel était à la fois boulanger et sapeur du bataillon des Théatins. Là, il avait rapporté tout ce qu'on lui avait dit aux Tuileries, et avait d'une façon si vive communiqué ses craintes au boulanger à l'endroit de la fuite de la famille royale, que celui-ci, non seulement les avait partagées, mais encore, plus ardent que celui-là de qui il les tenait, avait sauté à bas de son lit, et, sans prendre le temps de passer d'autre vêtement qu'un caleçon, était sorti dans la rue, et, frappant aux portes, avait réveillé une trentaine de ses voisins. Il était, alors, environ minuit un quart, et c'était quelques minutes après que la reine avait rencontré M. de La Fayette sous le guichet des Tuileries. Les citoyens réveillés par le perruquier Buseby et le boulanger Hucher décidèrent que l'on se rendrait en uniforme de la garde nationale chez M. le général La Fayette, et qu'on le préviendrait de ce qui se passait. Aussitôt prise, la résolution fut exécutée. M. de La Fayette demeurait rue Saint-Honoré, hôtel de Noailles, près des Feuillants. Les patriotes se mirent en route, et arrivèrent chez lui vers minuit et demi. Le général, après avoir assisté au coucher du roi, après avoir été prévenir son ami Bailly que le roi était couché, après avoir fait une visite à M. Emmery, membre de l'Assemblée nationale, le général venait de rentrer chez lui, et s'apprêtait à se déshabiller. En ce moment, on frappa à l'hôtel de Noailles. M. de La Fayette envoya son valet de chambre aux informations. Celui-ci rentra bientôt, disant que c'étaient vingt-cinq ou trente citoyens, qui voulaient parler à l'instant même au général, pour affaire de la plus haute importance. Dès cette époque, le général La Fayette avait l'habitude des réceptions à quelque heure que ce fût. D'ailleurs, comme, au bout du compte, une affaire pour laquelle se dérangeaient vingt-cinq ou trente citoyens pouvait et même devait être une affaire importante, il ordonna que ceux qui désiraient lui parler fussent introduits. Le général n'eut qu'à repasser son habit, qu'il venait d'ôter, et il se trouva en costume de réception. Alors, les sieurs Buseby et Hucher, en leur nom et au nom de leurs compagnons, lui exposèrent leurs craintes: le sieur Buseby les appuyant sur ce qu'il avait entendu dire aux Tuileries; les autres, sur ce qu'ils entendaient dire journellement de tous côtés. Mais de toutes ces craintes le général ne fit que rire, et, comme il était bon prince et fort causeur, il leur raconta d'où venaient tous ces bruits, comment ils avaient été répandus par Mme de Rochereul et M. de Gouvion; comment lui, pour s'assurer de leur fausseté, avait vu se coucher le roi comme eux pourraient le voir se coucher, lui, La Fayette, s'ils restaient quelques minutes encore; enfin, toute cette causerie ne paraissant point suffisante à les rassurer, M. de La Fayette leur dit qu'il répondait du roi et de la famille royale sur sa tête. Il était impossible, après cela, de manifester un doute; ils se contentèrent donc de demander à M. de La Fayette le mot d'ordre, afin qu'on n'inquiétât point leur retour. M. de La Fayette ne fit pas de difficulté à leur faire ce plaisir, et leur donna le mot d'ordre. Cependant, munis du mot d'ordre, ils résolurent de visiter la salle du Manège, pour savoir s'il n'y avait rien de nouveau de ce côté-là, et les cours du château, pour voir s'il ne s'y passait rien d'extraordinaire. Ils revenaient le long de la rue Saint-Honoré, et allaient s'engager dans la rue de l'Échelle, lorsqu'un cavalier lancé au galop vint donner au milieu d'eux. Comme en une pareille nuit tout était événement, ils croisèrent leurs fusils, criant au cavalier d'arrêter. Le cavalier s'arrêta. -Que voulez-vous? demanda-t-il. -Nous voulons savoir où vous allez, dirent les gardes nationaux. -Je vais aux Tuileries. -Qu'allez-vous faire aux Tuileries? -Rendre compte au roi d'une mission dont il m'a chargé. -À cette heure-ci? -Sans doute, à cette heure-ci. Un des plus malins fit signe aux autres de le laisser faire. -Mais, à cette heure-ci, répéta-t-il, le roi est couché. -Oui, répondit le cavalier, mais on le réveillera. -Si vous avez affaire au roi, reprit le même homme, vous devez avoir le mot d'ordre. -Ce ne serait pas une raison, observa le cavalier, attendu que je pourrais arriver de la frontière, au lieu d'arriver tout simplement de trois lieues d'ici, et être parti il y a un mois, au lieu d'être parti il y a deux heures. -C'est juste, dirent les gardes nationaux. -Alors, vous avez vu le roi, il y a deux heures? continua l'interrogateur. -Oui. -Vous lui avez parlé? -Oui. -Qu'allait-il faire, il y a deux heures? -Il n'attendait que la sortie du général La Fayette pour se coucher. -De sorte que vous avez le mot d'ordre? -Sans doute; le général, sachant que je devais rentrer aux Tuileries, vers une heure ou deux heures du matin, me l'avait donné, afin que je n'éprouvasse point de retard. -Et ce mot d'ordre? -Paris et Poitiers. -Allons, dirent les gardes nationaux, c'est bien cela. Bon retour, camarade, et dites au roi que vous nous avez trouvés veillant à la porte du château, de peur qu'il ne se sauve. Et ils s'écartèrent devant le cavalier. -Je n'y manquerai pas, répondit celui-ci. Et, piquant son cheval des deux, il s'élança sous le guichet des Tuileries, où il disparut. -Si nous attendions qu'il sortît des Tuileries pour savoir s'il a vu le roi? dit un des gardes nationaux. -Mais, s'il loge aux Tuileries, dit un autre, nous attendrons donc jusqu'à demain? -C'est juste, dit le premier, et, ma foi, puisque le roi est couché, puisque M. La Fayette se couche, allons nous coucher à notre tour, et vive la nation! Les vingt-cinq ou trente patriotes répétèrent en choeur le cri de « Vive la nation! » et allèrent se coucher, heureux et fiers d'avoir appris de la bouche même de La Fayette qu'il n'y avait point à craindre que le roi quittât Paris. LXXXV La Route. Nous avons vu partir, au grand trot de quatre vigoureux chevaux de poste, la voiture qui emmenait le roi et sa famille; suivons-les sur la route dans tous les détails du voyage, comme nous les avons suivis dans tous les détails de leur fuite. L'événement est si grand et a exercé une influence si fatale sur leur destinée, que le moindre accident de cette route nous semble digne de curiosité ou d'intérêt. Le jour vint vers trois heures du matin; la voiture relayait à Meaux. Le roi eut faim, et l'on commença d'entamer les provisions. Ces provisions étaient un morceau de veau froid qu'avait fait placer, avec du pain et quatre bouteilles de vin de Champagne non mousseux, le comte de Charny dans la cantine de la voiture. Comme on n'avait ni couteaux ni fourchettes, le roi appela Jean. Jean, on se le rappelle, était le nom de voyage de M. de Malden. M. de Malden s'approcha. -Jean, dit le roi, prêtez-moi votre couteau de chasse, que je puisse découper ce veau. Jean tira son couteau de chasse du fourreau et le présenta au roi. Pendant ce temps, la reine se penchait hors de la voiture, et regardait en arrière, sans doute pour voir si Charny ne venait pas. -Voulez-vous prendre quelque chose, monsieur de Malden? dit à demi voix le roi. -Non, sire, répondit M. de Malden aussi à voix basse; je n'ai encore besoin de rien. -Que ni vous ni vos compagnons ne se gênent, dit le roi. Puis, se tournant vers la reine, qui regardait toujours par la portière: -À quoi pensez-vous donc, madame? dit-il. -Moi? répondit la reine en essayant de sourire. Je pense à M. de La Fayette; probablement qu'à cette heure-ci, il n'est pas à son aise. Puis, à M. de Valory, qui à son tour s'approchait de la portière: -François, dit-elle, il me semble que tout va bien, et que nous serions déjà arrêtés, si nous eussions dû l'être. On ne se sera point aperçu de notre départ. -C'est plus que probable, madame, répondit M. de Valory; car je ne remarque nulle part ni mouvement ni suspicions. Allons, allons, courage, madame, tout va bien. -En route! cria le postillon. MM. de Malden et de Valory remontèrent sur leur siège, et la voiture continua son chemin. Vers huit heures du matin, on arriva au bas d'une longue montée. Il y avait à droite et à gauche de cette montée un joli bois où les oiseaux chantaient, et que les premiers rayons du soleil d'un des plus beaux jours de juin perçaient comme des flèches d'or. Le postillon mit ses chevaux au pas. Les deux gardes sautèrent à bas du siège. -Jean, dit le roi, faites arrêter la voiture, et ouvrez-nous la portière: je voudrais marcher et je crois que les enfants et la reine ne seront pas fâchés non plus de cette petite traite à pied. M. de Malden fit un signe: le postillon arrêta; la portière s'ouvrit: le roi, la reine, Madame Élisabeth et les deux enfants descendirent; Mme de Tourzel seule resta, étant trop souffrante pour descendre. À l'instant même, toute la petite colonie royale se répandit par le chemin; le dauphin se mit à courir après des papillons et Madame Royale à cueillir des fleurs. Madame Élisabeth prit le bras du roi; la reine marcha seule. À voir cette famille éparpillée ainsi sur le chemin; ces beaux enfants jouant et courant; cette soeur appuyée au bras de son frère, et lui souriant; cette belle femme pensive et regardant en arrière; tout cela éclairé par un beau et matinal soleil de juin, projetant l'ombre transparente de la forêt jusqu'au milieu de la route, on eût dit une joyeuse famille regagnant son château pour y reprendre le cours de sa vie paisible et régulière, et non une reine et un roi de France fuyant un trône vers lequel on ne devait les ramener que pour les conduire jusqu'à l'échafaud! Il est vrai qu'un accident devait bientôt apporter dans ce calme et serein tableau le trouble des différentes passions dormant au fond des coeurs des divers personnages de cette histoire. Tout à coup, la reine s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la terre. Un cavalier apparaissait à un quart de lieue à peu près, enveloppé dans le nuage de poussière que soulevait le galop de son cheval. Marie-Antoinette n'osa pas dire: « C'est le comte de Charny. » Mais un cri s'échappa de sa poitrine. -Ah! des nouvelles de Paris, dit-elle. Tout le monde se retourna, excepté le dauphin: l'insoucieux enfant venait d'attraper le papillon après lequel il courait, peu lui importaient les nouvelles de Paris. Le roi, un peu myope, tira une petite lorgnette de sa poche. -Eh! dit-il, c'est, je crois, M. de Charny. -Oui, sire, dit la reine, c'est lui. -Continuons, continuons de monter, dit le roi; il nous rejoindra toujours, et nous n'avons pas de temps à perdre. La reine n'osa point dire que, sans doute, les nouvelles qu'apportait M. de Charny valaient la peine d'être attendues. Au reste, c'était un retard de quelques secondes seulement: le cavalier arrivait de toute la vitesse de son cheval. Lui-même, de son côté, et à mesure qu'il approchait, regardait avec une grande attention, et paraissait ne pas comprendre pourquoi la gigantesque voiture avait répandu ses voyageurs sur le grand chemin. Enfin, il les rejoignit au moment où la voiture atteignait le sommet de la montée, et faisait halte à ce sommet. C'était bien M. de Charny, comme l'avaient deviné le coeur de la reine et les yeux du roi. Il était vêtu d'une petite redingote verte à collet flottant, d'un chapeau à large ganse et à boucle d'acier, d'un gilet blanc, d'une culotte de peau collante et de grandes bottes militaires montant jusqu'au-dessus du genou. Son teint, ordinairement d'un blanc mat, était animé par la course, et les étincelles de la flamme qui rougissait son visage jaillissaient de ses prunelles. Il y avait quelque chose d'un vainqueur dans son souffle puissant et dans sa narine dilatée. Jamais la reine ne l'avait vu si beau. Elle poussa un profond soupir. Lui, sauta à bas de son cheval, et s'inclina devant le roi. Puis, se retournant, il salua la reine. Tout le monde se groupa autour de lui, excepté les deux gardes, qui demeurèrent éloignés par discrétion. -Approchez, messieurs, approchez, dit le roi: les nouvelles que nous apporte M. de Charny regardent tout le monde. -D'abord, sire, tout va bien, dit Charny, et, à deux heures du matin encore, nul ne soupçonnait votre fuite. Chacun respira. Puis les questions se multiplièrent. Charny raconta comment il était rentré à Paris; comment il avait rencontré, rue de l'Échelle, la patrouille des patriotes; comment il avait été interrogé par elle, et comment il l'avait laissée convaincue que le roi était couché et dormait. Puis il dit comment, une fois dans l'intérieur des Tuileries, calmes comme aux jours ordinaires, il était monté à sa chambre, avait changé de costume, était redescendu par les corridors du roi, et s'était ainsi assuré que nul ne se doutait de la fuite de la famille royale, pas même M. de Gouvion, qui, voyant que cette ligne de sentinelles qu'il avait établie autour de l'appartement du roi ne servait à rien, l'avait brisée, et avait renvoyé chez eux officiers et chefs de bataillon. Alors, M. de Charny avait repris son cheval, qu'il avait fait tenir dans la cour par un des domestiques de veille, et, pensant qu'il aurait grand-peine à se faire donner, à pareille heure, un bidet à la poste de Paris, il était reparti pour Bondy sur le même cheval. Ce malheureux cheval était arrivé à peu près fourbu; mais il était arrivé, c'était tout ce qu'il fallait. Là, le comte avait pris un cheval frais, et avait continué son chemin. Du reste, rien d'inquiétant sur la route parcourue. La reine trouva moyen de tendre la main à Charny: de si bonnes nouvelles apportées valaient bien une pareille faveur. Charny baisa respectueusement la main de la reine. Pourquoi la reine pâlit-elle? Était-ce de joie, si Charny lui avait serré la main? Était-ce de douleur, s'il ne la lui avait pas serrée? On remonta en voiture. La voiture partit. Charny galopa à la portière. À la prochaine poste, on trouva les chevaux préparés, moins le cheval de selle de Charny. Isidore n'avait pu commander ce cheval de selle, ne sachant pas que son frère en eût besoin. Il y eut donc un retard pour ce cheval: la voiture repartit. Cinq minutes après, Charny était en selle. D'ailleurs, il était convenu qu'il suivrait la voiture, et non qu'il l'escorterait. Seulement, il la suivait d'assez près, pour que la reine, en passant la tête par la portière, l'aperçût, et pour qu'à chaque relais il arrivât de manière à avoir le temps d'échanger quelques paroles avec les illustres voyageurs. Charny venait de relayer à Montmirail; il croyait que la voiture avait un quart d'heure d'avance sur lui, quand tout à coup, au détour d'une rue, son cheval donne du nez contre la voiture arrêtée et contre les deux gardes, qui essaient de raccommoder un trait. Le comte saute à bas de son cheval, passe la tête par la portière pour recommander au roi de se cacher et à la reine de ne pas être inquiète; puis il ouvre une espèce de coffre où sont placés d'avance tous les outils ou tous les objets qu'un accident quelconque rend nécessaires: on y trouve une paire de traits; on en prend un par lequel on remplace le trait cassé. Les deux gardes profitent de ce temps d'arrêt pour demander leurs armes; mais le roi s'oppose formellement à ce qu'on les leur remette. On lui objecte le cas où la voiture serait arrêtée; mais il répond que, dans aucun cas, il ne veut que le sang coule pour lui. Enfin, le trait est raccommodé, le coffre refermé; les deux gardes remontent sur leur siège; Charny se remet en selle, et la voiture part. Seulement, on a perdu plus d'une demi-heure, et, cela, quand chaque minute perdue est une perte irréparable. À deux heures, on arriva à Châlons. -Si nous arrivons à Châlons sans être arrêtés, avait dit le roi, tout ira bien! On était arrivé à Châlons sans être arrêté et l'on relayait. Le roi s'était montré un instant. Au milieu des groupes formés autour de la voiture, deux hommes l'avaient regardé avec une attention soutenue. Tout à coup, un de ces deux hommes s'éloigne et disparaît. L'autre s'approche. -Sire, dit-il à demi-voix, ne vous montrez pas ainsi, ou vous vous perdez. Alors, s'adressant aux postillons: -Allons donc, paresseux! dit-il; est-ce que c'est comme cela qu'on sert de braves voyageurs qui paient trente sous de guides?... Et il se mit lui-même à l'ouvrage, aidant les postillons. C'était le maître de poste. Enfin, les chevaux sont attelés, les postillons en selle. Le premier postillon veut enlever ses chevaux. Tous les deux s'abattent. Les chevaux se relèvent sous les coups de fouet, on veut lancer la voiture: les deux chevaux du second postillon s'abattent à leur tour. Le postillon est pris sous son cheval. Charny, qui attend en silence, tire le postillon à lui, et le dégage de dessous son cheval, où il laisse ses bottes fortes. -Oh! monsieur, s'écrie Charny s'adressant au maître de poste, dont il ignore le dévouement, quels chevaux nous avez-vous donnés là? -Les meilleurs de l'écurie! répond celui-ci. Seulement, les chevaux sont tellement embarrassés dans les traits, que plus ils essaient de se relever, plus ils s'engagent. Charny se jette sur les traits. -Allons! dit-il, dételons et râtelons: nous aurons plus tôt fait. Le maître de poste se remet à la besogne en pleurant de désespoir. Pendant ce temps, l'homme qui s'est éloigné et qui a disparu court chez le maire: il lui annonce qu'en ce moment le roi et toute la famille royale relaient à la poste, et il lui demande un ordre pour les arrêter. Par bonheur, le maire est peu républicain, ou ne se soucie pas de prendre sur lui une pareille responsabilité. Au lieu de s'assurer du fait, il demande à son tour toutes sortes d'explications, nie que la chose puisse être vraie, et, enfin, poussé à tout, arrive à l'hôtel de la poste au moment où la voiture disparaît au tournant de la rue. On a perdu plus de vingt minutes. L'alarme est dans la voiture royale. Ces chevaux s'abattant les uns après les autres, sans aucune raison de s'abattre, rappellent à la reine ces bougies s'éteignant toutes seules. Cependant, en sortant des portes de la ville, le roi, la reine et Madame Élisabeth disent ensemble: -Nous sommes sauvés! Mais, cent pas plus loin, un homme s'élance, passe sa tête par la portière, et crie aux illustres voyageurs: -Vos mesures sont mal prises: vous serez arrêtés! La reine pousse un cri; l'homme se jette de côté, et disparaît dans un petit bois. Heureusement, on n'est plus qu'à quatre lieues de Pont-de-Sommevelle, où l'on trouvera M. de Choiseul et ses quarante hussards. Seulement, il est trois heures de l'après-midi, et l'on est en retard de près de quatre heures!... LXXXVI Fatalité. On se rappelle M. le duc de Choiseul courant la poste avec Léonard, qui se désespère d'avoir laissé ouverte la porte de sa chambre, d'emporter le chapeau et la redingote de son frère, et de manquer à la promesse qu'il avait faite à Mme de l'Aage de la coiffer. Ce qui consolait le pauvre Léonard, c'est que M. de Choiseul lui avait positivement dit qu'il l'emmenait à deux ou trois lieues seulement pour lui donner une commission particulière de la part de la reine, et qu'après il serait libre. Aussi, en arrivant à Bondy, en sentant s'arrêter la voiture, il respira et fit ses dispositions pour descendre. Mais M. de Choiseul l'arrêta en lui disant: -Ce n'est point encore ici. Les chevaux étaient commandés d'avance; en quelques secondes ils furent attelés, et la voiture repartit comme un trait. -Mais, monsieur, dit le pauvre Léonard, où allons-nous donc? -Pourvu que vous soyez de retour demain matin, répondit M. de Choiseul, que vous importe le reste? -Le fait est, dit Léonard, que, pourvu que je sois aux Tuileries à dix heures pour coiffer la reine... -C'est tout ce qu'il vous faut, n'est-ce pas? -Sans doute... Seulement, j'y serais plus tôt qu'il n'y aurait pas de mal, attendu que je pourrais tranquilliser mon frère, et expliquer à Mme de l'Aage que ce n'est pas ma faute si je lui ai manqué de parole. -Si ce n'est que cela, tranquillisez-vous, mon cher Léonard: tout ira pour le mieux, répondit M. de Choiseul. Léonard n'avait aucune raison de croire que M. de Choiseul l'enlevât; aussi se tranquillisa-t- il, momentanément du moins. Mais, à Claye, voyant qu'on mettait de nouveaux chevaux à la voiture, et qu'il n'était aucunement question de s'arrêter: -Ah çà! monsieur le duc, s'écria le malheureux, nous allons donc au bout du monde? -Écoutez, Léonard, lui dit alors M. de Choiseul d'un air sérieux, ce n'est pas dans une maison voisine de Paris que je vous mène, c'est à la frontière. Léonard poussa un cri, appuya ses deux mains sur ses genoux, et regarda le duc d'un air terrifié. -À la... à la... frontière?... balbutia-t-il. -Oui, mon cher Léonard. Je dois trouver là, à mon régiment, une lettre de la plus haute importance pour la reine. Ne pouvant la lui remettre moi-même, il me fallait quelqu'un de sûr pour la lui envoyer. Je l'ai priée de m'indiquer ce quelqu'un: elle vous a choisi, comme étant, par votre dévouement, le plus digne de sa confiance. -Oh! monsieur, s'écria Léonard, sûrement que j'en suis digne, de la confiance de la reine! Mais comment reviendrai-je? Je suis en escarpins, en bas de soie blancs, en culotte de soie. Je n'ai ni linge ni argent. Le brave garçon oubliait qu'il avait pour deux millions de diamants à la reine dans ses poches. -Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, lui dit M. de Choiseul; j'ai dans ma voiture bottes, habits, linge, argent, tout ce qui vous sera nécessaire enfin, et rien ne vous manquera. -Sans doute, monsieur le duc, avec vous, j'en suis bien sûr, rien ne me manquera; mais mon pauvre frère, dont j'ai pris le chapeau et la redingote; mais cette pauvre Mme de l'Aage, qui n'est bien coiffée que par moi... Mon Dieu! mon Dieu! comment tout cela finira-t-il? -Au mieux, mon cher Léonard; je l'espère, du moins, dit M. de Choiseul. On allait comme le vent; M. de Choiseul avait dit à son courrier de faire préparer deux lits et un souper à Montmirail, où il passerait le reste de la nuit. En arrivant à Montmirail, les voyageurs trouvèrent les deux lits prêts et le souper servi. À part la redingote et le chapeau de son frère, à part la douleur d'avoir été forcé de manquer de parole à Mme de l'Aage, Léonard était à peu près consolé. De temps en temps, il laissait même échapper quelque expression de contentement par laquelle il était facile de voir que son orgueil était flatté que la reine l'eût choisi pour une mission aussi importante que celle dont il paraissait être chargé. Après le souper, les deux voyageurs se couchèrent, M. de Choiseul ayant recommandé que sa voiture l'attendît tout attelée à quatre heures. À quatre heures moins un quart, on devait venir frapper à sa porte pour le réveiller, au cas où il dormirait. À trois heures, M. de Choiseul n'avait pas encore fermé l'oeil, quand de sa chambre, placée au-dessus de la porte d'entrée de la poste, il entend le roulement d'une voiture accompagné de ces coups de fouet par lesquels les voyageurs ou les postillons annoncent leur arrivée. Sauter à bas du lit et courir à la fenêtre fut pour M. de Choiseul l'affaire d'un instant. Un cabriolet était arrêté à la porte. Deux hommes en descendaient, vêtus d'habits de gardes nationaux, et demandaient des chevaux avec instance. Qu'étaient-ce que ces gardes nationaux? que voulaient-ils à trois heures du matin? et pourquoi cette instance à demander des chevaux? M. de Choiseul appela son domestique, et lui ordonna de faire atteler. Puis il éveilla Léonard. Les deux voyageurs s'étaient jetés sur leur lit tout habillés. Ils furent donc prêts en un instant. Lorsqu'ils descendirent, les deux voitures étaient tout attelées. M. de Choiseul recommanda au postillon de laisser passer la voiture des deux gardes nationaux la première; seulement, il devait la suivre, de manière à ne pas la perdre de vue une minute. Puis il examina les pistolets qu'il avait dans les poches de sa voiture, et en renouvela les amorces, ce qui donna quelques inquiétudes à Léonard. On marcha ainsi pendant une lieue ou une lieue et demie; mais, entre Étoges et Chaintry, le cabriolet coupa par un chemin de traverse, allant du côté de Jalons et d'Épernay. Les deux gardes nationaux, auxquels M. de Choiseul croyait de mauvaises intentions, étaient deux braves citoyens qui revenaient de La Ferté, et qui rentraient chez eux. Tranquille sur ce point, M. de Choiseul continua sa route. À dix heures, il traverse Châlons; à onze, il arrive à Pont-de-Sommevelle. Il s'informe: les hussards ne sont pas encore arrivés. Il s'arrête à la maison de poste, descend, demande une chambre, et revêt son uniforme. Léonard regardait tous ces apprêts avec une vive inquiétude, et il les accompagnait de soupirs qui touchèrent M. de Choiseul. -Léonard, lui dit-il, il est temps de vous faire connaître la vérité. -Comment, la vérité! s'écria Léonard marchant de surprise en surprise; mais je ne la sais donc pas, la vérité? -Vous en savez une partie, et je vais vous apprendre le reste. Léonard joignit les mains. -Vous êtes dévoué à vos maîtres, n'est-ce pas, mon cher Léonard? -À la vie et à la mort, monsieur le duc! -Eh bien! dans deux heures ils seront ici. -Oh! mon Dieu, est-ce possible? s'écria le pauvre garçon. -Oui, continua M. de Choiseul, ici, avec les enfants, avec Madame Élisabeth... Vous savez quels dangers ils ont courus? (Léonard fit de la tête un signe affirmatif.) Quels dangers ils courent encore? (Léonard leva les yeux au ciel.) Eh bien! dans deux heures ils seront sauvés!... Léonard ne pouvait répondre; il pleurait à chaudes larmes. Cependant, il parvint à balbutier: -Dans deux heures, ici? êtes-vous bien sûr? -Oui, dans deux heures. Ils ont dû partir des Tuileries à onze heures ou onze heures et demie du soir; ils ont du être à midi à Châlons. Mettons une heure et demie pour faire les quatre lieues que nous venons de faire; ils seront ici à deux heures au plus tard. Nous allons demander à dîner. J'attends un détachement de hussards que doit m'amener M. de Goguelat. Nous ferons durer le dîner le plus longtemps possible. -Oh! monsieur, interrompit Léonard, je n'ai aucune faim. -N'importe, vous ferez un effort et vous mangerez. -Oui, monsieur le duc. -Nous ferons donc durer le dîner le plus longtemps possible, afin d'avoir un prétexte de rester... Eh! tenez, voici les hussards qui arrivent! En effet, on entendait en même temps et la trompette et le pas des chevaux. En ce moment, M. de Goguelat entra dans la chambre et remit à M. de Choiseul un paquet de la part de M. de Bouillé. Ce paquet contenait six blancs-seings et un double de l'ordre formel donné par le roi à tous les officiers de l'armée, quels que fussent leur grade et leur ancienneté, d'obéir à M. de Choiseul. M. de Choiseul fit mettre les chevaux au piquet, distribua du pain et du vin aux hussards, et se mit à table de son côté. Les nouvelles qu'apportait M. de Goguelat n'étaient pas bonnes; partout sur son chemin il avait trouvé une grande effervescence. Il y avait plus d'un an que ces bruits du départ du roi circulaient, non seulement à Paris, mais encore en province, et les détachements de corps de différentes armes stationnant à Sainte-Menehould et à Varennes avaient fait naître des soupçons. Il avait même entendu sonner le tocsin dans une commune voisine de la route. Tout cela était bien fait pour couper l'appétit même à M. de Choiseul. Aussi, après une heure passée à table, comme l'horloge venait de sonner midi et demi, se leva-t-il, et, laissant la garde du détachement à M. Boudet, gagna-t-il la route qui, placée à l'entrée de Pont-de-Sommevelle, sur une hauteur, permet d'embrasser plus d'une demi- lieue de chemin. On ne voyait ni courrier ni voiture; mais il n'y avait encore là rien d'étonnant. On n'attendait pas, comme nous l'avons dit -car M. de Choiseul faisait la part des petits accidents -le courrier avant une heure ou une heure et demie, le roi avant une heure et demie ou deux heures. Cependant, le temps s'écoulait, et rien ne paraissait sur la route, du moins rien qui ressemblât à ce qu'on attendait. De cinq minutes en cinq minutes, M. de Choiseul tirait sa montre, et, chaque fois qu'il tirait sa montre, Léonard disait: -Oh! ils ne viendront pas... Mes pauvres maîtres! mes pauvres maîtres! il leur sera arrivé malheur! Et le pauvre garçon, par son désespoir, ajoutait encore aux inquiétudes de M. de Choiseul. À deux heures et demie, à trois heures, à trois heures et demie, pas de courrier, pas de voiture! On se rappelle qu'à trois heures seulement le roi quittait Châlons. Mais, pendant que M. de Choiseul attendait ainsi sur la route, la fatalité préparait à Pont-de- Sommevelle un événement qui devait avoir la plus grande influence sur tout le drame que nous racontons. La fatalité, répétons le mot, avait fait que, juste quelques jours auparavant, les paysans d'une terre appartenant à Mme d'Elboeuf, terre située près de Pont-de-Sommevelle, avaient refusé le paiement des droits non rachetables. Alors, on les avait menacés d'exécution militaire; mais la Fédération avait porté ses fruits, et les paysans des villages environnants avaient promis main-forte aux paysans de la terre de Mme d'Elboeuf, si ces menaces se réalisaient. En voyant arriver et stationner les hussards, les paysans crurent que ceux-ci venaient dans un but hostile. Des courriers furent donc expédiés de Pont- de-Sommevelle aux villages voisins, et, vers trois heures, le tocsin commença de sonner dans toute la contrée. En entendant ce bruit, M. de Choiseul rentra à Pont-de-Sommevelle; il trouva son sous- lieutenant, M. Boudet, fort inquiet. Des menaces sourdes étaient faites aux hussards, qui étaient justement, à cette époque, un des corps les plus détestés de l'armée. Les paysans les narguaient et venaient chanter jusque sous leur nez cette chanson improvisée: Les hussards sont des gueux; Mais nous nous moquons d'eux! En outre, d'autres personnes, mieux informées ou plus perspicaces, commençaient à dire tout bas que les hussards étaient là, non pour exécuter les paysans de Mme d'Elboeuf, mais pour attendre le roi et la reine. Sur ces entrefaites, quatre heures sonnent sans amener ni courrier ni nouvelles. Cependant, M. de Choiseul se décide à rester encore. Seulement, il fait remettre les chevaux de poste à sa voiture, se charge des diamants de Léonard, et expédie celui-ci à Varennes en lui recommandant de dire, en passant -à Sainte- Menehould, à M. Dandoins -à Clermont, à M. de Damas -et à Varennes, à M. de Bouillé fils -la situation où il se trouve. Puis, pour calmer l'exaltation qui se manifeste autour de lui, il déclare que lui et les hussards ne sont point là, comme on le croit, pour procéder contre les paysans de Mme d'Elboeuf, mais qu'ils y sont pour attendre et escorter un trésor que le ministre de la Guerre envoie à l'armée. Mais ce mot trésor, qui présente un double sens, en calmant l'irritabilité sur un point, confirme les soupçons sur l'autre. Le roi et la reine aussi sont un trésor, et voilà bien certainement le trésor qu'attend M. de Choiseul. Au bout d'un quart d'heure, M. de Choiseul et ses hussards sont tellement pressés et entourés, qu'il comprend ne pouvoir tenir plus longtemps, et que, si, par malheur, le roi et la reine arrivent en ce moment, il sera impuissant à les protéger, lui et ses quarante hussards. Son ordre est de faire en sorte que la voiture du roi continue sa marche sans obstacle. Au lieu d'être une protection, sa présence est devenue un obstacle. Ce qu'il a de mieux à faire, même dans le cas où le roi arriverait, c'est donc de partir. En effet, son départ rendra la liberté à la route. Seulement, il faut un prétexte pour partir. Le maître de poste est là au milieu de cinq ou six cents curieux dont il ne faut qu'un mot pour faire des ennemis. Il regarde comme les autres, les bras croisés; il est sous le nez de M. de Choiseul lui-même. -Monsieur, lui dit le duc, avez-vous connaissance de quelque envoi d'argent expédié ces jours-ci à Metz? -Ce matin même, répond le maître de poste, la diligence y a porté cent mille écus; elle était escortée de deux gendarmes. -En vérité? dit M. de Choiseul tout étourdi de la partialité avec laquelle le hasard le sert. -Parbleu! dit un gendarme, c'est si vrai, que c'est moi et Robin qui étions d'escorte. -Alors, dit M. de Choiseul se tournant tranquillement vers M. de Goguelat, le ministre aura préféré ce mode d'envoi, et, comme notre présence ici n'a plus de motif, je crois que nous pouvons nous retirer. Allons, hussards, bridez les chevaux. Les hussards, assez inquiets, ne demandaient pas mieux que d'obéir à cet ordre. En un instant les chevaux furent bridés, et les hussards à cheval. Ils se rangèrent sur une ligne. M. de Choiseul passa sur le front de la ligne, jeta un regard du côté de Châlons, et, avec un soupir: -Allons, hussards, dit-il, rompez par quatre, et au pas! Et il sortit de Pont-de-Sommevelle, trompettes en tête, comme l'horloge sonnait cinq heures et demie. À deux cents pas du village, M. de Choiseul prit la traverse, afin d'éviter Sainte-Menehould, où l'on disait que régnait une grande agitation. Juste en ce moment-là, Isidore de Charny, poussant des éperons et du fouet un cheval avec lequel il avait mis deux heures à faire quatre lieues, arrivait à la poste, relayait; s'informait en relayant, si l'on n'avait pas vu un détachement de hussards; apprenait que ce détachement venait de partir au pas, il y avait un quart d'heure, par la route de Sainte-Menehould; commandait les chevaux, et, espérant rejoindre M. de Choiseul et l'arrêter dans sa retraite, partait au grand galop d'un cheval frais. M. de Choiseul, on vient de le voir, avait quitté la route de Sainte-Menehould, et pris la traverse, précisément à l'instant où le vicomte de Charny arrivait à la poste, de sorte que le vicomte de Charny ne le rejoignit pas. LXXXVII Fatalité (Suite). Dix minutes après le départ d'Isidore de Charny arriva la voiture du roi. Comme l'avait prévu M. de Choiseul, le rassemblement était tout à fait dissipé. Le comte de Charny, sachant qu'il devait y avoir un premier détachement de troupes à Pont- de-Sommevelle, n'avait point pensé qu'il fût urgent pour lui de rester en arrière; il galopait à la portière de la voiture, pressant les postillons, qui semblaient avoir reçu un mot d'ordre, et faire exprès de marcher au petit trot. En arrivant à Pont-de-Sommevelle, et en ne voyant ni les hussards ni M. de Choiseul, le roi sortit avec inquiétude sa tête de la voiture. -Par grâce, sire, dit Charny, ne vous montrez pas, je vais m'informer. Et il entra dans la maison de poste. Cinq minutes après, il reparut; il venait de tout apprendre et répéta tout au roi. Le roi comprit que c'était pour lui laisser le passage libre que M. de Choiseul s'était retiré. L'important était de gagner du chemin et d'arriver à Sainte-Menehould; sans doute, M. de Choiseul s'était replié sur Sainte-Menehould, et l'on trouverait réunis dans cette ville hussards et dragons. Au moment du départ, Charny s'approcha de la portière: -Qu'ordonne la reine? demanda-t-il, dois-je aller en avant? suivre par derrière? -Ne me quittez pas, dit la reine. Charny s'inclina sur son cheval, et galopa près de la portière. Cependant, Isidore courait devant, ne comprenant rien à cette solitude de la route, tracée dans une ligne si droite, que, sur certains points, on peut voir à la distance d'une lieue ou d'une lieue et demie devant soi. Inquiet, il pressait son cheval, gagnant sur la voiture plus qu'il n'avait fait encore, et craignant que les habitants de Sainte-Menehould n'eussent pris ombrage des dragons de M. Dandoins comme ceux de Pont-de-Sommevelle avaient pris ombrage des hussards de M. de Choiseul. Il ne se trompait pas. La première chose qu'il aperçut à Sainte-Menehould, ce fut un grand nombre de gardes nationaux répandus dans les rues; c'étaient les premiers que l'on eût rencontrés depuis Paris. La ville tout entière paraissait être en mouvement, et, dans le quartier opposé à celui par lequel entrait Isidore, le tambour battait. Le vicomte se lança par les rues, sans paraître s'inquiéter le moins du monde de tout ce mouvement; il traversa la grande place, et s'arrêta à la poste. En traversant la grande place, il remarqua une douzaine de dragons en bonnet de police, assis sur un banc. À quelques pas d'eux, à une fenêtre du rez-de- chaussée, était le marquis Dandoins, en bonnet de police aussi, et tenant une cravache à la main. Isidore passa sans s'arrêter, et n'eut l'air de rien voir; il présumait que M. Dandoins, sachant quel devait être le costume des courriers du roi, le reconnaîtrait, et, par conséquent, n'aurait pas besoin d'autre indice. Un jeune homme de vingt-huit ans, aux cheveux coupés à la Titus, comme les patriotes les portaient à cette époque, aux favoris passant sous le cou et faisant le tour du visage, était sur la porte de la poste, vêtu d'une robe de chambre. Isidore cherchait à qui s'adresser. -Que désirez-vous, monsieur? dit le jeune homme aux favoris noirs. -Parler au maître de poste, dit Isidore. -Le maître de poste est absent pour le moment, monsieur; mais je suis son fils, Jean- Baptiste Drouet... Si je puis le remplacer, parlez. Le jeune homme avait appuyé sur ces mots: Jean-Baptiste Drouet, comme s'il eût deviné que ces mots, ou plutôt ces noms, obtiendraient dans l'histoire une fatale célébrité. -Je désire six chevaux de poste pour deux voitures qui me suivent. Drouet fit un signe de tête qui voulait dire que le courrier allait obtenir ce qu'il désirait, et, passant de la maison dans la cour: -Hé! postillons! cria-t-il, six chevaux pour deux voitures, et un bidet pour le courrier. En ce moment, le marquis Dandouins entra vivement. -Monsieur, dit-il en s'adressant à Isidore, vous précédez la voiture du roi, n'est-ce pas? -Oui, monsieur, et je suis tout étonné de vous voir, vous et vos hommes, en bonnet de police. -Nous n'avons pas été prévenus, monsieur; d'ailleurs, des démonstrations très menaçantes se font tout autour de nous, on essaie de débaucher mes hommes. Que faut-il faire? -Mais, comme le roi va passer, surveiller la voiture, prendre conseil des circonstances, et partir une demi-heure après la famille royale pour servir d'arrière-garde. Puis, s'interrompant tout à coup: -Silence! fit Isidore, on nous épie; peut-être nous a-t-on entendus. Allez à votre escadron, et faites votre possible pour maintenir vos hommes dans le devoir. En effet, Drouet est sur la porte de la cuisine dans laquelle a lieu cette conversation. M. Dandoins s'éloigne. Au même moment, les coups de fouet retentissent, la voiture du roi arrive, traverse la place, s'arrête devant la poste. Au bruit qu'elle fait, la population se groupe avec curiosité à l'entour. M. Dandoins, qui a à coeur d'expliquer au roi comment il le trouve, lui et ses hommes, au repos, au lieu de les trouver sous les armes, s'élance à la portière, son bonnet de police à la main, et, avec toutes sortes de marques de respect, fait ses excuses au roi et à la famille royale. Le roi, en lui répondant, montre à plusieurs reprises sa tête par la portière. Isidore, le pied à l'étrier, est placé près de Drouet, qui regarde dans la voiture avec une attention profonde; il a été, l'année d'auparavant, à la Fédération: il a vu le roi, et croit le reconnaître. Le matin, il a reçu une somme considérable en assignats; il a examiné les uns après les autres ces assignats, timbrés du portrait du roi, pour voir s'ils n'étaient pas faux, et ces timbres du roi, restés dans sa mémoire, semblent lui crier: « Cet homme qui est devant toi, c'est le roi! » Il tire un assignat de sa poche, compare à l'original le portrait gravé sur l'assignat, et murmure: -Décidément, c'est lui! Isidore passe de l'autre côté de la voiture; son frère couvre de son corps la portière à laquelle s'accoude la reine. -Le roi est reconnu! lui dit-il; presse le départ de la voiture, et regarde bien ce grand garçon brun... C'est le fils du maître de poste, c'est lui qui a reconnu le roi. Il se nomme Jean- Baptiste Drouet. -Bien! dit Olivier, je veillerai; pars! Isidore s'élance au galop pour aller commander les chevaux à Clermont. À peine est-il au bout de la ville, que, stimulés par les instances de MM. de Malden et de Valory, et la promesse d'un écu de guides, les postillons enlèvent la voiture, qui part au grand trot. Le comte n'a pas perdu de vue Drouet. Drouet n'a pas bougé; seulement, il a parlé tout bas à un valet d'écurie. Charny s'approche de lui. -Monsieur, lui dit-il, n'avait-on pas commandé un cheval pour moi? -Si fait, monsieur, répond Drouet; mais il n'y a plus de chevaux. -Comment! il n'y a plus de chevaux! dit le comte; mais qu'est-ce donc que ce cheval qu'on est en train de seller dans la cour, monsieur? -C'est le mien. -Ne pouvez-vous pas me le céder, monsieur? Je paierai ce qu'il faudra. -Impossible, monsieur! il se fait tard, et j'ai une course que je ne puis remettre. Insister, c'est donner des soupçons; essayer de prendre le cheval de force, c'est tout compromettre. Charny, d'ailleurs a trouvé un moyen qui concilie tout. Il va à M. Dandoins, qui a suivi des yeux la voiture royale jusqu'au tournant de la rue. M. Dandoins sent une main se poser sur son épaule. Il se retourne. -Chut! dit Olivier, c'est moi, le comte de Charny... Il n'y a plus de cheval pour moi à la poste: démontez un de vos dragons, et donnez- moi son cheval; il faut que je suive le roi et la reine! Seul, je sais où est le relais de M. de Choiseul, et, si je ne suis pas là, le roi reste à Varennes. -Comte, répond M. Dandoins, ce n'est pas le cheval d'un de mes hommes que je vous donnerai, c'est un des miens. -J'accepte. Le salut du roi et de la famille royale dépend du moindre accident. Meilleur sera le cheval, meilleure sera la chance! Et tous deux s'éloignent à travers les rues, se dirigeant vers le logement du marquis Dandoins. Avant de s'éloigner, Charny a chargé un maréchal des logis d'observer tous les mouvements de Drouet. Par malheur, la maison du marquis est à cinq cents pas de la place. Lorsque les chevaux seront sellés, on aura perdu au moins un quart d'heure; nous disons les chevaux, car, de son côté, M. Dandoins va monter à cheval, et, selon l'ordre que lui a donné le roi, se replier derrière la voiture et former arrière-garde. Tout à coup, il semble à Charny qu'on entend de grands cris se mêler à ces cris, ces mots: « Le roi! la reine! » Il s'élance hors de la maison en recommandant à M. Dandoins de lui faire conduire son cheval sur la place. En effet, toute la ville est en tumulte. À peine M. Dandoins et Charny ont-ils quitté la place, que, comme si Drouet n'eût attendu que ce moment pour éclater: -Cette voiture qui vient de passer, dit-il, c'est la voiture du roi! et le roi, la reine et les enfants de France sont dans cette voiture! Et il s'est élancé à cheval. Plusieurs de ses amis essayent de le retenir. -Où va-t-il? que veut-il faire? quel est son projet? Il leur répond tout bas: -Le colonel et le détachement de dragons étaient là... Pas moyen d'arrêter le roi sans une collision qui pouvait mal tourner pour nous. Ce que je n'ai point fait ici, je le ferai à Clermont... Retenez les dragons, voilà tout ce que je vous demande. Et il part au galop sur les traces du roi. C'est alors que le bruit se répand que le roi et la reine étaient dans la voiture qui vient de passer, et que les cris qui parviennent jusqu'à Charny se font entendre. À ces cris, le maire et la municipalité sont accourus; et le maire somme les dragons de rentrer à la caserne, attendu que huit heures viennent de sonner. Charny a tout entendu: le roi est reconnu, Drouet est parti, il trépigne d'impatience. En ce moment, M. Dandoins le rejoint. -Les chevaux! les chevaux! lui demande Charny du plus loin qu'il l'aperçoit. -On les amène à l'instant, répond M. Dandoins. -Avez-vous fait mettre des pistolets dans les fontes du mien? -Oui. -Sont-ils en état? -Je les ai chargés moi-même. -Bon! Maintenant, tout dépend de la vitesse de votre cheval. Il faut que je rejoigne un homme qui a déjà près d'un quart d'heure d'avance sur moi, et que je le tue. -Comment! que vous le tuiez? -Oui! si je ne le tue pas, tout est perdu! -Mordieu! allons au-devant des chevaux, alors! -Ne vous occupez pas de moi; occupez-vous de vos dragons, que l'on embauche pour la révolte... Tenez, voyez-vous le maire qui les harangue? Vous non plus, vous n'avez pas de temps à perdre; allez, allez! En ce moment, le domestique arrive avec les deux chevaux. Charny saute au hasard sur celui qui se trouve le plus près de lui, arrache la bride des mains du domestique, rassemble les rênes, pique des deux, et part ventre à terre sur les traces de Drouet, sans trop comprendre les dernières paroles que lui jette le marquis Dandoins. Ces dernières paroles, que le vent vient d'emporter, ont, cependant, bien leur importance. -Vous avez pris mon cheval à la place du vôtre! a crié M. Dandoins, de sorte que les pistolets ne sont pas chargés! LXXXVIII Fatalité (Suite). Cependant, la voiture du roi, précédée par Isidore, volait sur la route de Sainte-Menehould à Clermont. Le jour baissait, comme nous l'avons dit; huit heures venaient de sonner, et la voiture entrait dans la forêt d'Argonne, posée à cheval sur la grande route. Charny n'avait pu prévenir la reine du contretemps qui le retenait en arrière, puisque la voiture royale était partie avant que Drouet lui eût répondu qu'il n'y avait plus de chevaux. En sortant de la ville, la reine s'aperçut que son cavalier avait quitté la portière de la voiture; mais il n'y avait moyen ni de ralentir la course, ni de questionner les postillons. Dix fois, peut-être, elle se pencha hors de la voiture pour regarder en arrière; mais elle ne découvrit rien. Une fois, elle crut distinguer un cavalier galopant à grande distance; mais ce cavalier commençait déjà à se perdre dans les ombres naissantes de la nuit. Pendant ce temps -car, pour l'intelligence des événements, et afin d'éclairer chaque point de ce terrible voyage, nous devons aller, tour à tour, d'un acteur à un autre -pendant ce temps, c'est- à-dire tandis qu'Isidore précède en courrier la voiture d'un quart de lieue, tandis que la voiture suit la route de Sainte-Menehould à Clermont, et vient de s'engager dans la forêt d'Argonne, tandis que Drouet court après la voiture, et que Charny court après Drouet, le marquis Dandoins rejoint sa troupe, et fait sonner le boute-selle. Mais, quand les soldats essaient de se mettre en marche, les rues sont tellement encombrées de monde, que les chevaux ne peuvent faire un pas en avant. Au milieu de cette foule, il y a trois cents gardes nationaux en uniforme et le fusil à la main. Risquer le combat -et tout annonce qu'il sera rude -c'est perdre le roi. Mieux vaut rester, et, en restant, retenir tout ce peuple. M. Dandoins parlemente avec lui, il demande aux meneurs ce qu'ils veulent, ce qu'ils désirent, et pourquoi ces menaces et ces démonstrations hostiles. Durant ce temps, le roi gagnera Clermont, et y trouvera M. de Damas et ses cent quarante dragons. S'il avait cent quarante dragons comme M. de Damas, le marquis Dandoins tenterait quelque chose; mais il n'en a que trente. Que faire avec trente dragons contre trois ou quatre mille hommes? Parlementer -et, nous l'avons dit, c'est ce qu'il fait. À neuf heures et demie, la voiture du roi, qu'Isidore précède de quelques centaines de pas seulement, tant les postillons ont marché vite, arrive à Clermont; elle n'a mis qu'une heure et un quart pour faire les quatre lieues qui séparent une ville de l'autre. Cela explique jusqu'à un certain point à la reine l'absence de Charny. Il rejoindra au relais. En avant de la ville, M. de Damas attend la voiture du roi. Il a été prévenu par Léonard; il reconnaît la livrée du courrier et arrête Isidore. -Pardon, monsieur, dit-il, c'est bien le roi que vous précédez? -Et vous, monsieur, demande Isidore, vous êtes bien le comte Charles de Damas? -Oui. -Eh bien! monsieur, je précède, en effet, le roi. Rassemblez vos dragons, et escortez la voiture de Sa Majesté. -Monsieur, répond le comte, il souffle par les airs un vent d'insurrection qui m'effraie, et je suis obligé de vous avouer que je ne réponds pas de mes dragons, s'ils reconnaissent le roi. Tout ce que je puis vous promettre, c'est, quand la voiture sera passée, de me replier derrière elle et de fermer la route. -Faites de votre mieux, monsieur, dit Isidore. Voici le roi. Et il montre au milieu de l'obscurité la voiture qui arrive, et dont on peut suivre la course aux étincelles qui jaillissent sous les pieds des chevaux. Quant à lui, son devoir est de s'élancer en avant, et de commander les relais. Cinq minutes après, il s'arrête devant l'hôtel de la poste. Presque en même temps que lui arrivent M. de Damas et cinq ou six dragons. Puis la voiture du roi. La voiture suit Isidore de si près, qu'il n'a pas eu le temps de remonter à cheval. Cette voiture, sans être magnifique, est tellement remarquable, qu'un grand nombre de personnes commencent à s'attrouper devant la maison du maître de poste. M. de Damas se tenait en face de la portière sans faire connaître aucunement qu'il connût les illustres voyageurs. Mais ni le roi ni la reine ne purent résister au désir de prendre des renseignements. D'un côté, le roi fit signe à M. de Damas. De l'autre, la reine fit signe à Isidore. -C'est vous, monsieur de Damas? demanda le roi. -Oui, sire. -Pourquoi donc vos dragons ne sont-ils pas sous les armes? -Sire, Votre Majesté est en retard de cinq heures. Mon escadron était à cheval depuis quatre heures de l'après-midi. J'ai traîné le plus longtemps possible; mais la ville commençait à s'émouvoir; mes dragons eux-mêmes faisaient des conjectures inquiétantes. Si la fermentation éclatait avant le passage de Votre Majesté, le tocsin sonnait, et la route était barrée. Je n'ai donc gardé qu'une douzaine d'hommes à cheval, et j'ai fait rentrer les autres dans leurs logements; seulement, j'ai enfermé les trompettes chez moi afin de leur faire sonner à cheval au premier besoin. Du reste, Votre Majesté voit que tout est pour le mieux, puisque la route est libre. -Très bien, monsieur, dit le roi, vous avez agi en homme prudent. Moi parti, vous ferez sonner le boute-selle, et vous suivrez la voiture à un quart de lieue à peu près. -Sire, dit la reine, voulez-vous écouter ce que dit M. Isidore de Charny? -Et que dit-il? demanda le roi avec une certaine impatience. -Il dit, sire, que vous avez été reconnu par le fils du maître de poste de Sainte-Menehould; qu'il en est sûr; qu'il a vu ce jeune homme, un assignat à la main, s'assurer de la ressemblance de votre portrait en le comparant à vous-même; que son frère, prévenu par lui, est resté en arrière, et que, sans doute, il se passe quelque chose de grave en ce moment, puisque nous ne voyons pas revenir M. le comte de Charny. -Alors, si nous avons été reconnus, raison de plus de nous hâter, madame. -Monsieur Isidore, pressez les postillons, et courez devant. Le cheval d'Isidore était prêt. Le jeune homme s'élança en selle en criant aux postillons: -Route de Varennes! Les deux gardes du corps, assis sur le siège, répétèrent: « Route de Varennes! » M. de Damas se recula en saluant respectueusement le roi, et les postillons lancèrent leurs chevaux. La voiture avait été relayée en un clin d'oeil, et s'éloignait avec la rapidité de l'éclair. En sortant de la ville, elle croisa un maréchal des logis de hussards qui y entrait. M. de Damas avait eu un instant l'idée de suivre la voiture du roi avec les quelques hommes qu'il avait disponibles; mais le roi venait de lui donner des ordres tout à fait contraires, il crut devoir se conformer à ces ordres, d'autant plus qu'une certaine émotion commençait à se répandre dans la ville. Les bourgeois couraient de maisons en maisons; les fenêtres s'ouvraient, on y voyait apparaître et des têtes et des lumières. M. de Damas se préoccupa d'une seule chose, du tocsin qui pouvait être sonné, et il courut à l'église, dont il garda la porte. D'ailleurs, M. Dandoins allait arriver, d'un moment à l'autre, avec ses trente hommes, et le renforcerait d'autant. Cependant, tout paraissait se calmer. Au bout d'un quart d'heure, M. de Damas revint sur la place; il y trouva son chef d'escadron, M. de Noirville; il lui donna ses instructions pour la route et lui commanda de faire mettre les hommes sous les armes. En ce moment, on vint prévenir M. de Damas qu'un sous-officier de dragons, expédié par M. Dandoins, l'attendait à son logement. Ce sous-officier venait lui annoncer qu'il ne devait attendre ni M. Dandoins, ni ses dragons, M. Dandoins étant retenu à la municipalité par les habitants de Sainte-Menehould; qu'en outre -ce que M. de Damas savait déjà -Drouet était parti, à franc étrier, pour suivre les voitures, qu'il n'avait probablement pas pu joindre, puisqu'on ne l'avait point vu à Clermont. M. de Damas en était là des renseignements donnés par le sous-officier du régiment Royal, quand on lui annonça une ordonnance des hussards de Lauzun. Cette ordonnance était expédiée par M. de Rohrig, commandant, avec MM. de Bouillé fils et de Raigecourt, le poste de Varennes. Inquiets de voir s'écouler les heures sans que personne arrivât, ces braves gentilshommes envoyaient auprès de M. de Damas pour savoir s'il avait quelques nouvelles du roi. -Dans quel état avez-vous laissé le poste de Varennes? demanda d'abord M. de Damas. -Parfaitement tranquille, répondit l'ordonnance. -Où sont les hussards? -À la caserne avec les chevaux tout sellés. -N'avez-vous donc rencontré aucune voiture sur la route? -Si fait, une voiture à quatre chevaux et une autre à deux. -Ce sont les voitures dont vous veniez chercher des nouvelles. Tout va bien, dit M. de Damas. Sur quoi, il rentra chez lui, et donna l'ordre aux trompettes de sonner le boute-selle. Il se préparait à suivre le roi, et à lui prêter main-forte à Varennes, s'il en était besoin. Cinq minutes après, les trompettes sonnaient. Tout allait donc pour le mieux, à part l'incident qui retenait à Sainte-Menehould les trente hommes de M. Dandoins. Mais, avec ses cent quarante dragons, M. de Damas se passerait de ce surcroît de forces. Revenons à la voiture du roi, qui, au lieu de suivre, en partant de Clermont, la ligne droite qui conduit à Verdun, a tourné à gauche, et roule sur la route de Varennes. Nous avons dit la situation topographique de la ville de Varennes, divisée en ville haute et en ville basse; nous avons dit comment il avait été décidé qu'on relaierait à l'extrémité de la ville du côté de Dun, et comment, pour arriver là, il fallait quitter la route qui conduisait au pont, traverser ce pont en passant sous la voûte de la tour, et atteindre le relais de M. de Choiseul, autour duquel devaient veiller MM. de Bouillé et de Raigecourt. Quant à M. de Rohrig, jeune officier de vingt ans, on ne l'avait pas mis dans la confidence, et il croyait être venu là pour escorter le trésor de l'armée. D'ailleurs, arrivé à ce point difficile, on se le rappelle, c'est Charny qui doit guider la voiture royale dans le dédale des rues. Charny est resté quinze jours à Varennes, il a tout étudié, tout relevé; pas une borne qui ne lui soit connue, pas une ruelle qui ne lui soit familière. Par malheur, Charny n'est point là! Aussi, chez la reine, l'inquiétude est-elle double. Pour que Charny, dans une pareille circonstance, ne rejoigne pas la voiture, il faut qu'il lui soit arrivé quelque grave accident. En approchant de Varennes, le roi lui-même s'inquiète; comptant sur Charny, il n'a pas même emporté le plan de la ville. Puis la nuit est absolument sombre, éclairée par les seules étoiles; c'est une de ces nuits où il est facile de s'égarer même dans des localités connues, à plus forte raison dans les détours d'une ville étrangère. La consigne d'Isidore, consigne donnée par Charny lui-même, était de s'arrêter en avant de la ville. Là, son frère le relaierait, et, comme nous l'avons dit, reprendrait la conduite de la caravane. Mais, comme la reine, et autant que la reine peut-être, Isidore était inquiet de l'absence de son frère. La seule espérance qui lui restât, c'est que M. de Bouillé ou M. de Raigecourt, dans leur impatience, fussent venus au-devant du roi, et attendissent en deçà de Varennes. Depuis deux ou trois jours qu'ils étaient dans la ville, ils la connaîtraient, et serviraient alors facilement de guides. Aussi, en arrivant au bas de la colline, en voyant deux ou trois rares lumières qui brillaient par la ville, Isidore s'arrêta irrésolu, jeta les yeux autour de lui, cherchant à percer l'obscurité de son regard. Il ne vit rien. Alors, il appela à voix basse, puis à voix plus haute, puis enfin à pleine voix, MM. de Bouillé et de Raigecourt. Personne ne répondit. On entendait le roulement de la voiture, qui arrivait à un quart de lieue comme un tonnerre lointain se rapprochant peu à peu. Une idée vint à Isidore. Peut-être ces messieurs étaient-ils cachés dans la lisière de la forêt qui longeait la gauche du chemin. Il entra dans la forêt, explora toute cette lisière. Personne. Il n'y avait pas d'autre parti à prendre que d'attendre, et il attendit. Au bout de cinq minutes, la voiture du roi l'avait rejoint. Les deux têtes du roi et de la reine passaient aux deux côtés de la voiture. Leurs deux voix demandèrent en même temps: -Vous n'avez pas vu le comte de Charny? -Sire, répondit Isidore, je ne l'ai pas vu; et, puisqu'il n'est point ici, il faut que, dans la poursuite de ce malheureux Drouet, il lui soit arrivé quelque accident grave. La reine poussa un gémissement. -Que faire? dit le roi. Puis, s'adressant aux deux gardes du corps, qui avaient mis pied à terre: -Connaissez-vous la ville, messieurs? demanda-t-il. Personne ne la connaissait, et la réponse fut négative. -Sire, dit Isidore, tout est silencieux et, par conséquent, tout paraît tranquille: qu'il plaise à Votre Majesté d'attendre ici dix minutes. Je vais entrer dans la ville, et tâcher d'avoir des nouvelles de MM. de Bouillé et de Raigecourt, ou tout au moins du relais de M. de Choiseul. Votre Majesté ne se rappelle pas le nom de l'auberge où les chevaux doivent attendre? -Hélas! non, dit le roi; je l'ai su, mais je l'ai oublié. N'importe, allez toujours; nous allons, pendant ce temps, tâcher de prendre quelques renseignements. Isidore s'élança dans la direction de la ville basse, et disparut bientôt derrière les premières maisons. LXXXIX Jean-Baptiste Drouet. Ce mot du roi: Nous allons prendre ici quelques renseignements, était expliqué par la présence de deux ou trois maisons, sentinelles avancées de la ville haute, et qui s'étendaient sur la droite de la route. L'une de ces maisons, la plus proche, s'était même ouverte au bruit des deux voitures, et l'on avait aperçu de la lumière à travers l'entrebâillement de la porte. La reine descendit, prit le bras de M. de Malden, et se dirigea vers la maison. Mais, à leur approche, la porte se referma. Cependant, cette porte n'avait point été repoussée si vite, que M. de Malden, qui s'était aperçu des intentions peu hospitalières du maître du logis, n'eût eu le temps de s'élancer, et n'eût arrêté la porte avant que la pêne fût entré dans la gâche. Sous la secousse de M. de Malden, et quoiqu'on tentât de la repousser, la porte s'ouvrit. Derrière la porte, et faisant effort pour la fermer, était un homme d'une cinquantaine d'années, jambes nues, vêtu d'une robe de chambre, et les pieds dans des pantoufles. Ce ne fut pas sans un certain étonnement, on le comprend bien, que l'homme à la robe de chambre se sentit repoussé dans sa maison, et vit sa porte s'ouvrir sous la pression d'un inconnu derrière lequel se tenait une femme. L'homme à la robe de chambre jeta un regard rapide sur la reine, dont le visage était éclairé par la lumière qu'il tenait à la main, et il tressaillit. -Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il à M. de Malden. -Monsieur, répondit le garde du corps, nous ne connaissons pas Varennes, et nous vous prions d'être assez bon pour nous indiquer le chemin de Stenay. -Et si je le fais, dit l'inconnu, et si l'on sait que je vous ai donné ce renseignement, et si, pour vous l'avoir donné, je suis perdu? -Ah! monsieur, dit le garde du corps, dussiez-vous courir quelque risque à nous rendre ce service, vous êtes trop courtois pour ne pas obliger une femme qui se trouve dans une dangereuse position. -Monsieur, répondit l'homme à la robe de chambre, la personne qui est derrière vous n'est pas une femme... Il s'approcha de l'oreille de M. de Malden, et lui dit tout bas: -C'est la reine! -Monsieur! -Je l'ai reconnue. La reine, qui avait entendu ou qui avait deviné ce que l'on venait de dire, tira M. de Malden en arrière. -Avant d'aller plus loin, dit-elle, prévenez le roi que je suis reconnue. M. de Malden en une seconde eut accompli cette commission. -Eh bien! dit le roi, priez cet homme de venir me parler. M. de Malden revint; puis, pensant qu'il était inutile de dissimuler: -Le roi désire vous parler, monsieur, dit-il. L'homme poussa un soupir, quitta ses pantoufles, et, pieds nus, pour faire moins de bruit, s'avança vers la portière. -Votre nom, monsieur? lui demanda le roi tout d'abord. -M. de Préfontaine, sire, répondit-il en hésitant. -Qu'êtes-vous? -Major de cavalerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis. -En votre double qualité de major et de chevalier de Saint-Louis, monsieur, vous m'avez fait deux fois serment de fidélité; il est donc de votre devoir de m'aider dans l'embarras où je me trouve. -Certainement, répondit le major en balbutiant; mais je supplie Votre Majesté de se hâter, on pourrait me voir. -Eh! monsieur, dit M. de Malden, quand on vous verrait, tant mieux! vous n'aurez jamais plus belle occasion de faire votre devoir! Le major, dont cela ne paraissait point être l'avis, poussa une espèce de gémissement. La reine haussait les épaules de pitié et frappait du pied avec impatience. Le roi lui fit un signe; puis, s'adressant au major: -Monsieur, reprit-il, auriez-vous entendu dire, par hasard, que des chevaux attendissent une voiture qui doit passer, et avez-vous vu des hussards qui stationnent dans la ville depuis hier? -Oui, sire, chevaux et hussards sont de l'autre côté de la ville: les chevaux, à l'Hôtel du Grand- Monarque; les hussards, probablement dans la caserne. -Merci, monsieur... Maintenant, rentrez chez vous; personne ne vous a vu, il ne vous arrivera donc rien. -Sire! Le roi, sans en écouter davantage, tendit la main à la reine, pour qu'elle remontât en voiture, et, s'adressant aux gardes du corps qui attendaient ses ordres: -Messieurs, dit-il, sur votre siège, et au Grand-Monarque! Les deux officiers reprirent leur place et crièrent aux postillons. -Au Grand-Monarque! Mais, au même instant, une espèce d'ombre à cheval, un cavalier fantastique, s'élança du bois, et, coupant la route en diagonale: -Postillons, cria-t-il, pas un pas de plus! -Pourquoi cela? demandèrent les postillons étonnés. -Parce que vous conduisez le roi, qui s'enfuit. Mais, au nom de la nation, je vous ordonne de ne pas bouger! Les postillons, qui avaient déjà fait un mouvement pour enlever la voiture, s'arrêtèrent en murmurant: -Le roi! Louis XVI vit que l'instant était suprême. -Qui donc êtes-vous, monsieur, s'écria-t-il, pour donner des ordres ici? -Un simple citoyen... seulement, je représente la loi, et je parle au nom de la nation. Postillons, ne bougez pas, je vous l'ordonne une seconde fois! Vous me connaissez bien: je suis Jean- Baptiste Drouet, fils du maître de poste de Sainte- Menehould. -Oh! le malheureux! crièrent les deux gardes en se précipitant de leur siège, et en mettant le couteau de chasse à la main, c'est lui! Mais, avant qu'ils eussent mis pied à terre, Drouet s'était élancé dans les rues de la ville basse. -Ah! Charny! Charny! murmura la reine, qu'est-il devenu?... Et elle se laissa aller au fond de la voiture, presque indifférente à ce qui allait se passer. Qu'était-il arrivé de Charny, et comment avait-il laissé passer Drouet? La fatalité, toujours! Le cheval de M. Dandoins était bon coureur, mais Drouet avait près de vingt minutes sur le comte. Il fallait regagner ces vingt minutes. Charny enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, le cheval bondit, souffla la fumée par ses naseaux, et partit à fond de train. Drouet, de son côté, sans savoir même s'il était ou non poursuivi, allait ventre à terre. Seulement, Drouet avait un bidet de poste, et Charny avait un cheval de sang. Il en résulta qu'au bout d'une lieue, Charny avait gagné le tiers du chemin sur Drouet. Alors, Drouet s'aperçut qu'il était poursuivi, et redoubla d'efforts pour échapper à celui qui menaçait de l'atteindre. À la fin de la seconde lieue, Charny avait continué de gagner dans la même proportion, et Drouet se retournait plus souvent et avec une inquiétude croissante. Drouet était parti si rapidement, qu'il était parti sans armes. Or, le jeune patriote ne craignait pas la mort - il l'a bien prouvé depuis -mais il craignait d'être arrêté dans sa course, il craignait de laisser fuir le roi, il craignait que cette fatale occasion qui lui était offerte, d'illustrer à tout jamais son nom, ne lui échappât. Il avait encore deux lieues à faire avant d'arriver à Clermont; mais il était évident qu'il serait rejoint à la fin de la première lieue, ou plutôt de la troisième depuis son départ de Sainte- Menehould. Et cependant, pour stimuler son ardeur, il sentait devant lui la voiture du roi. Nous disons il sentait, car il était, on le sait, quelque chose comme neuf heures et demie du soir, et, quoiqu'on fût dans les plus longs jours de l'année, la nuit commençait à tomber. Drouet redoubla ses coups d'éperon et ses coups de fouet. Il n'était plus qu'à trois quarts de lieu de Clerrnont, mais Charny n'était plus qu'à deux cents pas de lui. Sans aucun doute -Drouet savait qu'il n'y avait pas de poste à Varennes -sans aucun doute, le roi allait continuer sa route par Verdun. Drouet commençait à désespérer: avant de rejoindre le roi, il serait rejoint lui-même. À une demi-lieue de Clermont, il entendait le galop du cheval de Charny pressant le sien, et les hennissements du cheval de Charny répondant aux hennissements de son cheval. Il fallait renoncer à la poursuite, ou se décider à faire face à son adversaire; et, pour faire face à son adversaire, nous l'avons dit, Drouet n'avait point d'armes. Tout à coup, comme Charny n'est plus qu'à cinquante pas de lui, des postillons revenant sur des chevaux dételés croisent Drouet. Drouet les reconnaît pour ceux qui conduisaient les voitures du roi. -Ah! dit-il, c'est vous... Route de Verdun, n'est-ce pas? -Quoi! route de Verdun? demandent les postillons. -Je dis, répète Drouet, que les voitures que vous avez conduites ont pris la route de Verdun. Et il les dépasse, pressant son cheval par un dernier effort. -Non, lui crient les postillons, la route de Varennes. Drouet pousse un rugissement de joie. Il est sauvé, et le roi est perdu! Si le roi eût suivi la route de Verdun, il était obligé, lui, le chemin tirant une ligne droite de Sainte-Menehould à Verdun, il était obligé, disons-nous, de suivre la route droite. Mais le roi a pris la route de Varennes à Clermont; la route de Varennes se jette à gauche à angle presque aigu. Drouet s'élance dans la forêt d'Argonne, dont il connaît tous les détours; en coupant à travers le bois, il gagnera un quart d'heure sur le roi; en outre, l'obscurité de la forêt le protégera. Charny qui connaît la topographie générale du pays presque aussi bien que Drouet, comprend que Drouet lui échappe, et jette à son tour un cri de colère. Presque en même temps que Drouet, il pousse son cheval dans l'étroite plaine qui sépare la route de la forêt, en criant: -Arrête! arrête! Mais Drouet se garde bien de répondre; il se penche sur le cou de son cheval, l'excitant des éperons, de la cravache, de la voix. Qu'il atteigne le bois, c'est tout ce qu'il lui faut: il est sauvé! Il atteindra le bois; seulement, pour l'atteindre, il passera à dix pas de Charny. Charny prend un de ses pistolets, vise Drouet. -Arrête! lui dit-il, ou tu es mort! Drouet se penche plus bas sur le cou de son cheval, et le presse plus fort. Charny lâche la détente, mais les étincelles de la pierre, s'abattant sur la batterie, brillent seules dans l'obscurité. Charny, furieux, lance son pistolet sur Drouet, prend le second, se jette dans le bois à la suite du fugitif, l'entrevoit à travers les arbres, fait feu de nouveau; mais, comme la première fois, son pistolet rate! C'est alors qu'il se souvient que, lorsqu'il s'éloignait au galop, M. Dandoins lui a crié quelque chose qu'il n'a pas compris. -Ah! dit-il, je me suis trompé de cheval, et, sans doute, il m'a crié que les pistolets du cheval que je prenais n'étaient pas chargés. N'importe, je rejoindrai ce misérable, et, s'il le faut, je l'étoufferai de mes mains! Et il se remet à la poursuite de l'ombre qu'il entrevoit encore au milieu de l'obscurité. Mais à peine a-t-il fait cent pas dans cette forêt qu'il ne connaît pas, que son cheval s'abat dans un fossé; Charny roule par-dessus sa tête, se relève, saute de nouveau en selle, mais Drouet a disparu! Voilà comment Drouet a échappé à Charny; voilà comment il vient de passer sur la grande route pareil à un fantôme menaçant, et commandant aux postillons qui conduisent le roi de ne pas faire un pas de plus. Les postillons se sont arrêtés, car Drouet les a adjurés au nom de la nation, qui commence à être plus puissant que le nom du roi. À peine Drouet s'est-il enfoncé dans la ville basse, qu'en échange du galop de son cheval qui s'éloigne, on entend le galop d'un cheval qui se rapproche. Par la même rue que Drouet a prise, Isidore reparaît. Ses renseignements sont les mêmes que ceux qui ont été donnés par M. de Préfontaine: Les chevaux de M. de Choiseul et MM. de Bouillé et de Raigecourt sont à l'autre extrémité de la ville, à l'Hôtel du Grand-Monarque. Le troisième officier, M. de Rohrig, est à la caserne avec les hussards. Un garçon de café qui fermait son établissement lui a donné ces détails comme précis. Mais, au lieu de la joie qu'il croit apporter aux illustres voyageurs, il les trouve plongés dans la stupeur la plus profonde. M. de Préfontaine se lamente; les deux gardes du corps menacent quelque chose d'invisible et d'inconnu. Isidore s'arrête au milieu de son récit. -Qu'est-il donc arrivé, messieurs? demande- t-il. -N'avez-vous pas vu, dans cette rue, un homme qui passait au galop? -Oui, sire, dit Isidore. -Eh bien! cet homme, c'est Drouet, dit le roi. -Drouet! s'écrie Isidore avec un profond déchirement de coeur. Alors, mon frère est mort! La reine jette un cri et cache sa tête entre ses mains. XC La Tour De Péage Du Pont De Varennes. Il y eut un instant d'inexprimable accablement parmi tous ces malheureux menacés d'un danger inconnu, mais terrible et arrêtés sur la grande route. Isidore en sortit le premier. -Sire! dit-il, mort ou vivant, ne pensons plus à mon frère, pensons à Votre Majesté. Il n'y a pas un instant à perdre; les postillons connaissent l'Hôtel du Grand-Monarque. Au galop, à l'Hôtel du Grand-Monarque! Mais les postillons ne bougent pas. -N'avez-vous pas entendu? leur demanda Isidore. -Si fait. -Eh bien! pourquoi ne partons-nous pas? -Parce que M. Drouet l'a défendu. -Comment! M. Drouet l'a défendu? Et, quand le roi commande, et que M. Drouet défend, vous obéissez à M. Drouet? -Nous obéissons à la nation. -Allons, messieurs, dit Isidore à ses deux compagnons, il y a des moments où la vie d'un homme ne compte pour rien; chargez-vous chacun d'un de ces hommes; je me charge, moi, de celui-ci: nous conduirons nous-mêmes. Et il prend au collet le postillon le plus proche de lui, et lui appuie sur la poitrine la pointe de son couteau de chasse. La reine voit briller les trois lames et jette un cri. -Messieurs, dit-elle, messieurs, par grâce! Puis, aux postillons: -Mes amis, dit-elle, cinquante louis à partager tout de suite entre vous trois, et une pension de cinq cents francs chacun, si vous sauvez le roi. Soit qu'ils eussent été effrayés par la démonstration des trois jeunes gens, soit qu'ils fussent séduits par l'offre, les postillons enlèvent leurs chevaux et reprennent leur chemin. M. de Préfontaine rentre chez lui tremblant, et se barricade. Isidore galope devant la voiture. Il s'agit de traverser la ville et de passer le pont; la ville traversée et le pont passé, en cinq minutes on sera à l'Hôtel du Grand-Monarque. La voiture descend à fond de train la côte qui conduit à la ville basse. Mais, en arrivant à la voûte qui donne sur le pont, et qui passe sous la tour, on aperçoit qu'un des battants de la porte est fermé. On ouvre ce battant; deux ou trois charrettes barrent le pont. -À moi! messieurs, dit Isidore en sautant à bas de son cheval, et en rangeant les charrettes. En ce moment, on entend les premiers battements du tambour et les premières volées du tocsin. Drouet fait son oeuvre. -Ah! misérable! s'écrie Isidore en grinçant des dents, si je te retrouve... Et, par un effort inouï, il pousse de côté une des deux charrettes, tandis que M. de Malden et M. de Valory poussent l'autre. Une troisième reste en travers. -À nous la dernière! dit Isidore. Et, en même temps, la voiture s'engage sous la voûte. Tout à coup, entre les ridelles de la troisième charrette, on voit passer les canons de quatre ou cinq fusils. -Pas un pas, ou vous êtes morts, messieurs! dit une voix. -Messieurs, messieurs, dit le roi en mettant la tête à la portière, n'essayez point de forcer le passage, je vous l'ordonne. Les deux officiers et Isidore font un pas en arrière. -Que nous veut-on? demande le roi. En même temps, on entend un cri d'effroi poussé dans la voiture. Outre les hommes qui interceptent le passage du pont, deux ou trois autres se sont glissés derrière la voiture, et les canons de plusieurs fusils se montrent aux portières. Un d'eux est dirigé sur la poitrine de la reine. Isidore a tout vu; il s'élance, saisit le canon du fusil et l'écarte. -Feu! feu! crient plusieurs voix. Un des hommes obéit; heureusement, son fusil rate. Isidore lève le bras, et va poignarder cet homme avec son couteau de chasse; la reine lui arrête le bras. -Ah! madame, s'écrie Isidore furieux, au nom du Ciel, laissez-moi donc charger cette canaille! -Non, monsieur, dit la reine; le sabre au fourreau! entendez-vous? Isidore obéit à moitié: il laisse retomber son couteau de chasse, mais ne le remet pas au fourreau. -Ah! si je rencontre Drouet!... murmura-t-il. -Quant à celui-là, dit la reine à demi-voix, et lui serrant le bras avec une force étrange, quant à celui-là, je vous le livre. -Mais, enfin, messieurs, répéta le roi, que voulez-vous? -Nous voulons voir les passeports, répondirent deux ou trois voix. -Les passeports? Soit! dit le roi. Allez chercher les autorités de la ville, et nous les leur montrerons. -Ah! par ma foi, voilà bien des façons! s'écria, en mettant en joue le roi, l'homme dont le fusil avait déjà raté. Mais les deux gardes du corps se jetèrent sur lui, et le terrassèrent. Dans la lutte, le fusil partit, mais la balle n'atteignit personne. -Holà! cria une voix, qui a tiré? L'homme foulé aux pieds par les gardes du corps poussa un rugissement en criant: -À moi! Les cinq ou six autres hommes armés accoururent à son secours. Les gardes du corps dégainèrent leurs couteaux de chasse, et s'apprêtèrent à combattre. Le roi et la reine faisaient d'inutiles efforts pour arrêter les uns et les autres; la lutte allait commencer, terrible, acharnée, mortelle. En ce moment, deux hommes se précipitèrent au milieu de la mêlée: l'un, ceint d'une écharpe tricolore; l'autre, vêtu d'un uniforme. L'homme à l'écharpe tricolore, c'était le procureur de la commune Sausse. L'homme vêtu de l'uniforme, c'était le commandant de la garde nationale Hannonet. Derrière eux, on voyait briller, à la lueur de deux ou trois torches, une vingtaine de fusils. Le roi comprit que, dans ces deux hommes, était, sinon un secours, du moins une garantie. -Messieurs, dit-il, je suis prêt à me confier à vous ainsi que les personnes qui m'accompagnent; mais défendez-nous des brutalités de ces gens. Et il montrait les hommes armés de fusils. -Bas les armes, messieurs! s'écria Hannonet. Les hommes obéirent en grondant. -Vous nous excuserez, monsieur, dit le procureur de la commune s'adressant au roi; mais le bruit s'est répandu que Sa Majesté Louis XVI était en fuite, et il est de notre devoir de nous assurer si c'est vrai. -Vous assurer si c'est vrai? s'écria Isidore. Si c'est vrai que cette voiture renferme le roi, vous devez être aux pieds du roi; si, au contraire, elle ne renferme qu'un simple particulier, de quel droit l'arrêtez-vous? -Monsieur, dit Sausse continuant de s'adresser au roi, c'est à vous que je parle; voulez-vous me faire l'honneur de me répondre? -Sire, dit tout bas Isidore, gagnez du temps; M. de Damas et ses dragons nous suivent sans doute, et ne tarderont pas à arriver. -Vous avez raison, dit le roi. Puis, répondant à M. Sausse: -Et, si nos passeports sont en règle, monsieur, dit-il, nous laisserez-vous poursuivre notre route? -Sans doute, dit Sausse. -Eh bien! alors, madame la baronne, dit le roi s'adressant à Mme de Tourzel, ayez la bonté de chercher votre passeport, et de le donner à ces messieurs. Mme de Tourzel comprit ce que le roi voulait dire par les mots: « Ayez la bonté de chercher votre passeport. » Elle se mit, en effet, à le chercher, mais dans les poches où il n'était pas. -Eh! dit une voix impatiente et pleine de menaces, vous voyez bien qu'ils n'en ont point, de passeport! -Si fait, messieurs, dit la reine, nous en avons un; mais ignorant qu'on allait nous le demander, Mme la baronne de Korff ne sait plus ce qu'elle en a fait. Une espèce de huée s'éleva dans la foule, indiquant qu'elle n'était pas dupe du subterfuge. -Il y a quelque chose de plus simple que tout cela, dit Sausse. Postillons, conduisez la voiture devant mon magasin. Ces messieurs et ces dames entreront chez moi, et, là, tout s'éclaircira. Postillons, en avant! Messieurs les gardes nationaux, escortez la voiture. Cette invitation ressemblait trop à un ordre pour qu'on essayât de s'y soustraire. D'ailleurs, l'eût-on tenté, on n'eût probablement pas réussi. Le tocsin continuait de sonner, le tambour continuait de battre, et la foule qui entourait la voiture augmentait à chaque instant. La voiture se mit en marche. -Oh! M. de Damas! M. de Damas! murmura le roi, pourvu qu'il arrive avant que nous soyons à cette maison maudite. La reine ne disait rien; elle pensait à Charny, étouffait ses soupirs, et retenait ses larmes. On arriva à la porte du magasin de Sausse sans avoir entendu parler de M. de Damas. Qu'était-il encore advenu de ce côté-là, et qui empêchait ce gentilhomme, sur le dévouement duquel on savait pouvoir compter, d'accomplir les ordres qu'il avait reçus, et la promesse qu'il avait faite? Nous allons le dire en deux mots, pour que sorte à tout jamais de l'obscurité chaque point de cette lugubre histoire1. Nous avons laissé M. de Damas faisant sonner le boute-selle par les trompettes que, pour plus grande sûreté, il avait retenus chez lui. Au moment où le premier son de la trompette éclata, il prenait son argent dans le tiroir de son secrétaire; et, en y prenant son argent, il en tirait quelques papiers qu'il ne voulait ni laisser derrière lui, ni emporter avec lui. 1 « L'histoire de ce moment tragique où le roi fût arrêté est et sera toujours imparfaitement connue: les principaux historiens du voyage de Varennes n'ont rien su que par ouï-dire. MM. de Bouillé père et fils n'étaient point là. MM. de Choiseul et de Goguelat n'arrivèrent qu'une heure après le moment fatal. M. Deslon plus tard encore. » (Michelet.) Il s'occupait de ce soin, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, et que plusieurs membres de la municipalité parurent sur le seuil. L'un d'eux s'approcha du comte. -Que me voulez-vous? demanda celui-ci tout étonné de cette visite inattendue, et se redressant pour cacher une paire de pistolets déposée sur la cheminée. -Monsieur le comte, répondit un des visiteurs avec politesse, mais avec fermeté, nous désirons savoir pourquoi vous partez à cette heure. M. de Damas regarda avec surprise celui qui se permettait de faire une pareille question à un officier supérieur de l'armée du roi. -Mais, répondit-il, c'est bien simple, monsieur: je pars à une pareille heure parce que j'en ai reçu l'ordre. -Dans quel but partez-vous, monsieur le colonel? insista le questionneur. M. de Damas fixa sur lui un regard de plus en plus étonné. -Dans quel but je pars? D'abord, je l'ignore moi-même; puis, ensuite, je le saurais, que je ne vous le dirais pas. Les députés de la municipalité se regardèrent entre eux en s'encourageant les uns les autres du geste; de sorte que celui qui avait commencé d'adresser la parole à M. de Damas continua. -Monsieur, dit-il, le désir de la municipalité de Clermont est que vous partiez, non pas ce soir, mais seulement demain matin. M. de Damas sourit de ce mauvais sourire du soldat à qui l'on demande, soit par ignorance, soit dans l'espoir de l'intimider, une chose incompatible avec les lois de la discipline. -Ah! dit-il, c'est le désir de la municipalité de Clermont que je reste jusqu'à demain matin? -Oui. -Eh bien! monsieur, dites à la municipalité de Clermont que j'ai le suprême regret de me refuser à son désir, attendu qu'aucune loi -que je connaisse du moins -n'autorise la municipalité de Clermont à entraver la marche des troupes. Quant à moi, je n'ai d'ordres à recevoir que de mon chef militaire, et voici mon ordre de départ. Et, ce disant, M. de Damas étendit son ordre vers les députés municipaux. Celui qui était le plus proche du comte le reçut de ses mains, et le communiqua à ses compagnons, tandis que M. de Damas prenait, derrière lui, les pistolets déposés d'avance sur la cheminée, et cachés par son corps. Après avoir examiné, avec ses collègues, le papier qui venait de lui être communiqué: -Monsieur, dit le membre de la municipalité qui avait déjà adressé la parole à M. de Damas, plus cet ordre est précis, plus nous devons nous y opposer; car, sans doute, il vous commande une chose qui, dans l'intérêt de la France, ne doit pas s'accomplir. Je vous annonce donc, au nom de la nation, que je vous arrête. -Et moi, messieurs, dit le comte en démasquant ses deux pistolets, et en les dirigeant sur les deux officiers municipaux les plus rapprochés de lui, je vous annonce que je pars. Les officiers municipaux ne s'attendaient pas à cette menace armée; un premier sentiment de crainte ou peut-être d'étonnement les fit s'écarter de devant M. de Damas; celui-ci franchit le seuil du salon, s'élança dans l'antichambre, dont il ferma la porte à double tour, se précipita par les escaliers, trouva son cheval à la porte, sauta dessus, se rendit ventre à terre sur la place où se rassemblait le régiment, et, s'adressant à M. de Floirac, un de ses officiers qu'il trouva à cheval: -Il faut nous tirer d'ici comme nous pouvons, dit-il; mais l'important est que le roi soit sauvé. Pour M. de Damas, qui ignorait le départ de Drouet de Sainte-Menehould, qui ne connaissait que l'insurrection de Clermont, le roi était sauvé, puisqu'il avait dépassé Clermont, et qu'il allait atteindre Varennes, où stationnaient les relais de M. de Choiseul et les hussards de Lauzun commandés par MM. Jules de Bouillé et de Raigecourt. N'importe, pour plus grande précaution, s'adressant au quartier-maître du régiment, qui s'était rendu sur la place un des premiers avec les fourriers et les dragons de logement: -Monsieur Rémy, lui dit-il tout bas, partez; prenez la route de Varennes, allez ventre à terre, rejoignez les voitures qui viennent de passer: vous m'en répondez sur votre tête! Le quartier-maître piqua des deux, et partit avec les fourriers et quatre dragons; mais, en sortant de Clermont, arrivé à un endroit où la route se bifurquait, il prit le mauvais chemin, et s'égara. Tout tourna fatalement dans cette fatale nuit! Sur la place, la troupe se formait lentement. Les municipaux enfermés chez M. de Damas étaient facilement sortis de leur prison en forçant la porte; ils excitaient le peuple et la garde nationale, qui se rassemblait avec une bien autre ardeur et dans une bien autre attitude que les dragons. Quelque mouvement que fît M. de Damas, il s'apercevait qu'il était couché en joue par trois ou quatre fusils dont le point de mire ne le quittait pas, ce qui ne laissait pas que d'être inquiétant. Il voyait ses soldats soucieux, il passait dans leurs rangs pour essayer de raviver leur dévouement au roi, mais les soldats secouaient la tête. Quoiqu'ils ne fussent pas encore tous rassemblés, il jugea qu'il était grandement temps de partir; il donna l'ordre de se mettre en marche, mais personne ne bougea. Pendant ce temps, les officiers municipaux criaient: -Dragons! vos officiers sont des traîtres; ils vous mènent à la boucherie. Les dragons sont patriotes... Vivent les dragons! Quant aux gardes nationaux et au peuple, ils criaient: -Vive la nation! D'abord, M. de Damas, qui avait donné à demi-voix l'ordre de partir, crut que cet ordre n'avait pas été entendu; il se retourna, et vit les dragons du second rang qui mettaient pied à terre, et qui fraternisaient avec le peuple. Dès lors, il comprit qu'il n'y avait plus rien à attendre de ses hommes. Il réunit autour de lui les officiers par un coup d'oeil. -Messieurs, dit-il, les soldats trahissent le roi... J'en appelle des soldats aux gentilshommes: qui m'aime, me suive! À Varennes! Et, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il s'élança le premier à travers la foule, suivi de M. de Floirac et de trois officiers. Ces trois officiers, ou plutôt sous-officiers, étaient l'adjudant Foucq et les deux maréchaux des logis, Saint-Charles et La Potterie. Cinq ou six dragons fidèles se détachèrent des rangs, et suivirent aussi M. de Damas. Quelques balles, que l'on envoya à ces héroïques fugitifs, furent des balles perdues. Voilà comment M. de Damas et ses dragons ne s'étaient point trouvés là pour défendre le roi, quand le roi avait été arrêté sous la voûte de la tour du péage à Varennes, forcé de descendre de sa voiture, et conduit chez le procureur de la commune M. Sausse. XCI La Maison De M. Sausse. La maison de M. Sausse, du moins ce qu'en virent les illustres prisonniers et leurs compagnons d'infortune, se composait d'un magasin d'épicerie au fond duquel, et à travers un vitrage, apparaissait une salle à manger d'où l'on pouvait, étant assis à table, distinguer les chalands qui entraient dans la boutique, entrée, d'ailleurs, dont avertissait une sonnette mise en branle par l'ouverture d'une petite porte basse et à claire-voie comme celles qui ferment, pendant le jour, les magasins de province, que leurs propriétaires, soit par calcul, soit par humilité, semblent n'avoir pas le droit de soustraire aux regards des passants. Dans un coin de la boutique, un escalier de bois à angles grossiers conduisait au premier étage. Ce premier étage se composait de deux chambres; la première, succursale du magasin, était pleine de ballots entassés à terre, de chandelles pendues au plafond, de pains de sucre rangés sur la cheminée dans leurs grossiers papiers bleus, et coiffés de leurs bonnets gris, qu'on enlevait pour voir la finesse et la blancheur de leur grain; la seconde était la chambre à coucher du propriétaire de l'établissement, réveillé par Drouet, laquelle chambre laissait voir encore les traces du désordre occasionné par ce réveil subit. Mme Sausse, à moitié habillée, sortait de cette première chambre, traversait la seconde, et apparaissait en haut de l'escalier au moment où la reine d'abord, puis le roi, puis les enfants de France, puis, enfin, Madame Élisabeth et Mme de Tourzel, franchissaient le seuil du magasin. Précédant de quelques pas les voyageurs, le procureur de la commune était entré le premier. Plus de cent personnes accompagnant la voiture demeurèrent devant la maison de M. Sausse, qui était située sur une petite place. -Eh bien? fit le roi en entrant. -Eh bien! monsieur, répondit Sausse, il a été parlé de passeport; si la dame qui dit être la maîtresse de la voiture veut bien montrer le sien, je le porterai à la municipalité, où le conseil est rassemblé, pour voir s'il est valable. Comme, à tout prendre, le passeport donné par Mme de Korff au comte de Charny, et par le comte de Charny à la reine, était en règle, le roi fit signe à Mme de Tourzel de donner ce passeport. Elle tira le précieux papier de sa poche, et le remit aux mains de M. Sausse, lequel chargea sa femme de faire les honneurs de la maison à ses hôtes mystérieux, et partit pour la municipalité. Les esprits y étaient fort échauffés, car Drouet assistait à la séance; M. Sausse entra avec le passeport. Chacun savait que les voyageurs avaient été conduits chez lui, et, à son arrivée, le silence de la curiosité se fit. Il déposa le passeport devant le maire. Nous avons déjà donné la teneur de ce passeport, le lecteur sait donc qu'il n'y avait rien à y redire. Aussi, après avoir lu: -Messieurs, dit le maire, le passeport est parfaitement bon. -Bon? répétèrent huit ou dix voix avec étonnement. Et, en même temps, les mains se tendaient pour le recevoir. -Sans doute bon, dit le maire, puisque la signature du roi y est! Et il poussa le passeport vers les mains tendues qui s'en emparèrent aussitôt. Mais Drouet l'arracha presque des mains qui le tenaient. -Signé du roi! dit-il, soit; mais l'est-il de l'Assemblée nationale? -Oui, dit un de ses voisins qui lisait le passeport en même temps que lui, à la lueur de la chandelle, voilà la signature des membres d'un des comités. -D'accord, reprit Drouet; mais l'est-il du président? Et, d'ailleurs, trancha le jeune patriote, la question n'est pas là; les voyageurs ne sont pas Mme Korff, dame russe, ses enfants, son intendant, ses deux dames de compagnie, et trois domestiques; les voyageurs sont le roi, la reine, le dauphin, Madame Royale, Madame Élisabeth, quelque grande dame du palais, trois courriers, la famille royale enfin! Voulez-vous ou ne voulez-vous point laisser sortir de France la famille royale? La question se posait sous son véritable point de vue; mais, pour être posée ainsi, elle n'en était que plus difficile à résoudre par de pauvres officiers municipaux d'une ville de troisième ordre comme était Varennes. Donc, on délibéra, et, la délibération menaçant de traîner en longueur, le procureur de la commune résolut de laisser délibérer les officiers municipaux, et de revenir chez lui. Il retrouva les voyageurs debout dans son magasin. Mme Sausse avait insisté pour les faire monter dans sa chambre, puis pour les faire asseoir dans sa boutique, puis pour leur faire prendre quelque chose; mais ils avaient tout refusé. Il leur semblait qu'en s'installant dans cette maison, ou qu'en s'y asseyant, ou qu'en y acceptant quelque chose, ils feraient une concession à ceux qui les avaient arrêtés, et renonceraient à ce prochain départ, objet de tous leurs désirs. Toutes leurs facultés étaient, pour ainsi dire, suspendues jusqu'au retour du maître de la maison, qui devait rapporter la décision de la municipalité sur ce point si important du passeport. Tout à coup on le vit fendre la foule qui encombrait la porte, et faire des efforts pour rentrer chez lui. Le roi s'avança de trois pas à sa rencontre. -Eh bien? lui demanda-t-il avec une anxiété qu'il s'efforçait en vain de cacher, et qui se faisait jour malgré lui, eh bien! le passeport? -Le passeport, répondit M. Sausse, je dois dire qu'il soulève en ce moment une grave discussion à la municipalité. -Et laquelle? demanda Louis XVI. Douterait- on de sa validité, par hasard? -Non; mais on doute qu'il appartienne véritablement à Mme de Korff, et le bruit se répand que c'est, en réalité, le roi et sa famille que nous avons le bonheur de posséder dans nos murs... Louis XVI hésita un instant à répondre; puis, prenant tout à coup son parti: -Eh bien! oui! monsieur, dit-il, je suis le roi! voici la reine, voici mes enfants! et je vous prie de nous traiter avec les égards que les Français ont toujours eus pour leurs rois! Nous l'avons dit, la porte de la rue était restée ouverte, grand nombre de curieux encombraient cette porte. Les paroles du roi furent entendues non seulement au-dedans, mais aussi au-dehors. Malheureusement, si celui qui venait de les prononcer les avait dites avec une certaine dignité, l'habit gris dont il était revêtu, sa veste de basin, sa culotte et ses bas gris, et la petite perruque à la Jean-Jacques qu'il portait, ne répondaient guère à cette dignité. Le moyen, en effet, de retrouver un roi de France sous cet ignoble déguisement! La reine sentit l'impression produite sur cette multitude, et le rouge lui en monta au visage. -Acceptons ce que Mme Sausse nous a offert, dit-elle vivement, et montons au premier. M. Sausse prit une lumière, et s'élança vers l'escalier pour montrer le chemin à ses illustres hôtes. Pendant ce temps, la nouvelle que c'était bien le roi qui était à Varennes, et que l'aveu venait d'en être fait par sa propre bouche, s'envolait à tire-d'aile, et se répandait dans les rues de la ville. Un homme entra tout effaré à la municipalité. -Messieurs, dit-il, les voyageurs arrêtés chez M. Sausse sont bien le roi et la famille royale! Je viens d'en entendre l'aveu de la propre bouche du roi! -Eh bien! messieurs, s'écria Drouet, que vous disais-je? En même temps, on entendait de grandes rumeurs par la ville, et le tambour continuait de battre, et le tocsin continuait de sonner. Maintenant, comment tous ces bruits différents n'attiraient-ils point au coeur de la ville, et près des fugitifs, M. de Bouillé1, M. de Raigecourt et les hussards en station à Varennes pour attendre le roi? Nous allons le dire. Vers neuf heures du soir, les deux jeunes officiers venaient de rentrer à l'Hôtel du Grand- Monarque, lorsqu'ils entendirent le bruit d'une voiture. Tous deux étaient dans une salle au rez-de- chaussée, et coururent à la fenêtre. 1 Ce M. de Bouillé était Jules et non Louis de Bouillé, que nous avons déjà vu apparaître dans le cours de cette histoire, et qui a pénétré déguisé en garçon serrurier dans la forge du roi. Cette voiture était un simple cabriolet. Cependant, les deux gentilshommes se tenaient prêts, s'il était besoin, à faire sortir les relais. Mais le voyageur qu'ils aperçurent n'était pas le roi; c'était un grotesque personnage coiffé d'un chapeau à larges bords, et affublé d'une énorme houppelande. Ils faisaient un pas en arrière quand ce voyageur cria: -Eh! messieurs! l'un de vous n'est-il pas M. le chevalier Jules de Bouillé? Le chevalier s'arrêta dans sa retraite. -Oui, monsieur, dit-il, c'est moi. -En ce cas, dit l'homme à la houppelande et au chapeau à grands bords, j'ai beaucoup de choses à vous dire. -Monsieur, dit le chevalier de Bouillé, je suis prêt à les entendre, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître; mais donnez-vous la peine de descendre de votre voiture, et d'entrer dans cette auberge, nous ferons connaissance. -Volontiers, monsieur le chevalier, volontiers! cria l'homme à la houppelande. Et il sauta de la voiture sans toucher au marchepied, et entra précipitamment à l'hôtel. Le chevalier remarqua qu'il paraissait fort effaré. -Ah! monsieur le chevalier, dit l'inconnu, vous allez me donner les chevaux que vous avez ici, n'est-ce pas? -Comment! les chevaux que j'ai ici? répondit M. de Bouillé tout effaré à son tour. -Oui! oui! vous allez me les donner! Vous n'avez besoin de me rien cacher... J'en suis, je sais tout! -Monsieur, permettez-moi de vous avouer que la surprise m'empêche de vous répondre, reprit M. de Bouillé, et que je ne comprends pas un mot de tout ce que vous voulez dire. -Je vous répète que je sais tout, insista le voyageur; le roi est parti de Paris hier au soir... mais il n'y a pas apparence qu'il ait pu poursuivre son chemin; j'en ai déjà prévenu M. de Damas, et il a fait retirer ses postes: le régiment de dragons s'est mutiné; il y a eu une émeute à Clermont... J'ai eu beaucoup de peine à passer, moi qui vous parle! -Mais, enfin, vous qui me parlez, dit M. de Bouillé avec impatience, qui êtes-vous? -Je suis Léonard, coiffeur de la reine. Comment! vous ne me connaissez pas? Imaginez-vous que c'est M. de Choiseul qui m'a emmené avec lui, malgré moi... Je lui apportais les diamants de la reine et de Madame Élisabeth, et quand je pense, monsieur, que mon frère, dont j'ai le chapeau et la houppelande, ne sait pas ce que je suis devenu, et que cette pauvre Mme de l'Aage, qui m'attendait, hier, pour la coiffer, m'attend encore à l'heure qu'il est! Oh! mon Dieu! mon Dieu quelle histoire que tout cela! Et Léonard se promena à grands pas dans la salle, levant des bras désespérés vers le plafond. M. de Bouillé commençait à comprendre. -Ah! vous êtes M. Léonard! dit-il. -Certainement que je suis Léonard, reprit le voyageur retranchant, à la manière des grands hommes, le titre que lui avait donné le chevalier de Bouillé -et, comme vous me connaissez maintenant, vous allez me donner vos chevaux, n'est-ce pas? -Monsieur Léonard, reprit le chevalier s'obstinant à faire rentrer l'illustre coiffeur dans la classe ordinaire des mortels, les chevaux que j'ai ici sont au roi, et personne ne s'en servira que le roi! -Mais, puisque je vous dis, monsieur, qu'il n'est pas probable que le roi passe... -C'est vrai, monsieur Léonard; mais le roi peut passer, et, s'il passait sans trouver ses chevaux, et que je lui dise que je vous les ai donnés, peut-être me répondrait-il que je le paye d'une assez mauvaise raison. -Comment! une mauvaise raison! dit Léonard. Vous croyez que, dans une situation extrême comme est celle où nous sommes, le roi me blâmerait d'avoir pris ses chevaux? Le chevalier ne put s'empêcher de sourire. -Je ne prétends point, répondit-il, que le roi vous blâmerait d'avoir pris ses chevaux; mais il trouverait, à coup sûr, que, moi, j'ai eu tort de vous les donner. -Ah! fit Léonard, ah! diable!... je n'avais pas envisagé la question de ce côté-là! Vous me refusez donc les chevaux, monsieur le chevalier? -Positivement. Léonard poussa un soupir. -Mais, au moins, dit-il revenant à la charge, vous vous emploierez pour m'en faire donner. -Ah! quant à cela, mon cher monsieur Léonard, dit M. de Bouillé, je ne demande pas mieux! En effet, Léonard était un hôte assez embarrassant, non seulement il parlait haut, mais encore il joignait à ses paroles une pantomime des plus expressives, et cette pantomime, grâce aux bords immenses de son chapeau et à la largeur démesurée de sa houppelande, prenait une forme grotesque dont le ridicule ne laissait pas que de rejaillir tant soit peu sur ses interlocuteurs. M. de Bouillé était donc on ne peut plus pressé de se débarrasser de Léonard. Il fit, en conséquence, venir l'hôte du Grand- Monarque, le pria de s'enquérir de chevaux qui pussent conduire le voyageur jusqu'à Dun, et, cette recommandation faite, il abandonna Léonard à sa bonne fortune, en lui disant, ce qui était vrai, qu'il allait aux nouvelles. Les deux officiers, M. de Bouillé et M. de Raigecourt, rentrèrent effectivement dans la ville, la traversèrent entièrement, firent un quart de lieue sur le chemin de Paris, ne virent, n'entendirent rien, et -commençant à croire de leur côté que le roi, qui était de huit ou dix heures en retard, ne passerait pas -ils s'en retournèrent à l'hôtel. Léonard venait de partir. Onze heures sonnaient. Déjà fort inquiets avant même d'avoir entendu ce que leur avait dit le coiffeur de la reine, ils avaient, en outre, vers neuf heures un quart, expédié une ordonnance. C'était cette ordonnance qui avait croisé les voitures à la sortie de Clermont, et que nous avons vue arriver chez M. de Damas. Les deux officiers attendirent jusqu'à minuit. À minuit, ils se jetèrent sur leurs lits, mais tout habillés. À minuit et demi, ils furent réveillés par le tocsin, par le tambour, par les cris. Ils mirent la tête à la fenêtre de l'auberge, et virent toute la ville en rumeur, courant ou plutôt se précipitant du côté de la municipalité. Beaucoup d'hommes armés couraient dans la même direction. Ces hommes portaient, les uns des fusils de munition, les autres des fusils à deux coups; d'autres étaient simplement armés de sabres, d'épées ou de pistolets. Les deux gentilshommes allèrent aux écuries, et commencèrent par faire sortir les chevaux du roi; qu'à tout hasard, et pour les conserver, ils conduisirent hors de la ville: la ville traversée, le roi les trouverait là. Puis ils revinrent chercher leurs propres chevaux, qu'ils amenèrent près des chevaux du roi, gardés par des postillons. Mais ces allées et ces venues avaient excité les soupçons, et, pour sortir de l'hôtel avec leurs propres chevaux, ils avaient eu à soutenir une espèce de combat dans lequel deux ou trois coups de fusil avaient été tirés sur eux. En même temps, au milieu des cris et des menaces, ils avaient appris que le roi venait d'être arrêté et conduit chez le procureur de la commune. Ils tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire. Devaient-ils réunir les hussards, et tenter un effort pour délivrer le roi? Devaient-ils monter à cheval, et prévenir le marquis de Bouillé, qu'ils rencontreraient, selon toute probabilité, à Dun, et, à coup sûr, à Stenay? Or, Dun n'était éloigné de Varennes que de cinq lieues; Stenay n'en était distant que de huit; en une heure et demie, ils pouvaient être à Dun; en deux heures, à Stenay, et marcher immédiatement sur Varennes avec le petit corps d'armée que commandait M. de Bouillé. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti, et, à minuit et demi juste, comme le roi se décidait à monter dans la chambre du procureur de la commune, ils se décidèrent à abandonner le relais qui leur était confié, et partirent au grand galop pour Dun. C'était encore un des secours immédiats sur lesquels le roi comptait, et qui échappait au roi! XCII Le Conseil Du Désespoir. On se rappelle la situation dans laquelle s'était trouvé M. de Choiseul, commandant du premier poste à Pont-de-Sommevelle: voyant l'insurrection grandir autour de lui, et voulant éviter un combat, il avait dit négligemment, sans attendre le roi davantage, que probablement le trésor était passé, et il s'était replié sur Varennes. Seulement pour ne point passer par Sainte- Menehould qui, on s'en souvient, était tout en rumeur, il avait pris la traverse en ayant soin, jusqu'au moment où il avait quitté la grande route, de ne marcher qu'au pas, afin de donner cette chance au courrier de le rejoindre. Mais le courrier ne l'avait pas rejoint, et, à Orbeval, il avait prit la traverse. M. de Choiseul croyait fermement le roi arrêté par quelque événement imprévu. D'ailleurs, s'il avait le bonheur de se tromper, et si le roi continuait son chemin, ne trouverait-il pas M. Dandoins à Sainte-Menehould, et M. de Damas à Clermont? Nous avons vu ce qui était arrivé à M. Dandoins, retenu avec ses hommes à la municipalité, et de M. de Damas, obligé de fuir presque seul. Mais ce qui nous est connu, à nous qui planons de la hauteur de soixante ans sur cette terrible journée, et qui avons sous les yeux la relation de chacun des acteurs de ce grand drame, était encore caché à M. de Choiseul par le nuage du présent. M. de Choiseul, qui avait pris la traverse à Orbeval, arriva donc vers la nuit au bois de Varennes, au moment même où Charny, dans une autre partie de la forêt, s'enfonçait sous ce bois à la poursuite de Drouet. Dans le dernier village placé sur la lisière, c'est-à-dire à La Neuville-au-Pont, il fut obligé de perdre une demi-heure à attendre un guide. Pendant ce temps, le tocsin sonnait dans tous les villages environnants, et une arrière-garde de quatre hussards était enlevée par les paysans. M. de Choiseul, prévenu aussitôt, ne parvint jusqu'à eux que par une charge à fond; les quatre hussards furent délivrés. Mais, à partir de ce moment, le tocsin se fit entendre avec rage, et ne s'arrêta plus. Le chemin à travers ces bois était extrêmement pénible, et souvent même dangereux; le guide, soit à dessein, soit sans le vouloir, égara la petite troupe, à chaque instant, pour gravir ou pour descendre quelque montagne à pic, les hussards étaient forcés de mettre pied à terre; parfois le chemin était si étroit, qu'ils se trouvaient réduits à marcher un à un; un hussard tomba dans un précipice, et, comme, à ses cris d'appel, on reconnut qu'il n'était pas mort, ses camarades refusèrent de l'abandonner. On perdit trois quarts d'heure à l'opération du sauvetage; ces trois quarts d'heure furent justement ceux pendant lesquels le roi, arrêté, fut forcé de descendre de voiture, et conduit chez M. Sausse. À minuit et demi, comme MM. de Bouillé et de Raigecourt fuyaient sur la route de Dun, M. de Choiseul, avec ses quarante hussards, se présentait à l'autre extrémité de la ville, arrivant par son chemin de traverse. À la hauteur du pont, il fut accueilli par un vigoureux « Qui vive? ». Ce qui vive était poussé par un garde national de faction. -France! Lauzun-hussards! répondit M. de Choiseul. -On ne passe pas! répondit le garde national. Et il appela aux armes. Au moment même, il se fit un grand mouvement dans la population; on vit s'épaissir dans la nuit des masses d'hommes armés et, à la lueur des torches et des lumières apparaissant aux fenêtres, briller les fusils par les rues. Ne sachant point à qui il avait affaire ni ce qui était arrivé, M. de Choiseul voulut d'abord se reconnaître. Il commença par demander à être mis en communication avec le poste de police du détachement en station à Varennes; cette demande amena de longs pourparlers, enfin, on se décida à obtempérer au désir de M. de Choiseul. Mais, pendant qu'on prenait cette décision et qu'on l'exécutait, M. de Choiseul pouvait voir que les gardes nationaux utilisaient leur temps, et préparaient des moyens de défense en faisant des abattis d'arbres, et en braquant sur lui et ses quarante hommes deux petites pièces de canon. Comme le pointeur achevait sa besogne, le poste de police des hussards arrivait, mais démonté; les hommes qui le composaient ne savaient rien, sinon que le roi, leur avait-on dit, venait d'être arrêté et conduit à la Commune; quant à eux, ils avaient été surpris et démontés par le peuple. Ils ignoraient ce qu'étaient devenus leurs compagnons. Comme ils achevaient de donner ces explications, M. de Choiseul crut voir s'avancer au milieu de l'obscurité une petite troupe à cheval, et en même temps il entendit crier: -Qui vive? -France! répondit une voix. -Quel régiment? -Monsieur-dragons! À ces mots, un coup de fusil retentit, tiré par un garde national. -Bon! dit tout bas M. de Choiseul au sous- officier qui se trouvait près de lui, voilà M. de Damas et ses dragons. Et, sans attendre davantage, se dégageant de deux hommes qui s'étaient cramponnés à la bride de son cheval, et qui lui criaient que son devoir était d'obéir à la municipalité, et de ne connaître qu'elle, il commanda au trot, prit à l'improviste ceux qui voulaient l'arrêter, força le passage, et pénétra dans les rues illuminées et fourmillantes de monde. En approchant de la maison de M. Sausse, il aperçut la voiture du roi dételée, puis une petite place où, en face d'une maison de peu d'apparence, stationnait une garde nombreuse. Pour ne pas mettre la troupe en contact avec les habitants, il alla droit à la caserne des hussards, dont il connaissait la position. La caserne était vide: il y enferma ses quarante hussards. Comme M. de Choiseul sortait de la caserne, deux hommes venant de la maison commune l'arrêtèrent et le sommèrent de se rendre à la municipalité. Mais M. de Choiseul qui était encore à portée de la voix de ses hussards, renvoya ces deux hommes en leur disant qu'il se rendrait à la municipalité quand il en aurait le temps, et en ordonnant tout haut à la sentinelle de ne laisser entrer personne. Deux ou trois gardes d'écurie étaient restés à la caserne. M. de Choiseul les interrogea et apprit par eux que les hussards, ne sachant pas ce qu'étaient devenus leurs chefs, avaient suivi les bourgeois qui étaient venus les prendre, et, répandus par la ville, buvaient avec eux. À cette nouvelle, M. de Choiseul rentra dans la caserne. Il en était réduit aux quarante hommes dont les chevaux avaient fait plus de vingt lieues dans la journée. Hommes et chevaux étaient éreintés. Cependant il n'y avait point à marchander avec la situation. M. de Choiseul commença par faire l'inspection des pistolets pour voir s'ils étaient chargés; puis il déclara en allemand aux hussards, qui, n'entendant pas un mot de français, n'avaient rien compris de ce qui se passait autour d'eux, qu'ils étaient à Varennes, que le roi, la reine et la famille royale venaient d'être arrêtés, qu'il s'agissait de les tirer des mains de ceux qui les retenaient prisonniers ou de mourir. La harangue était courte mais chaude: elle parut produire sur les hussards une vive impression. Der König! die Königin! répétaient- ils avec étonnement. M. de Choiseul ne leur laissa pas le temps de se refroidir; il leur ordonna de mettre le sabre à la main en les faisant rompre par quatre, et se porta au grand trot vers la maison où il avait vu une garde, se doutant bien que c'était dans cette maison que le roi était prisonnier. Là, au milieu des invectives des gardes nationaux, et sans se préoccuper de ces invectives, il plaça deux vedettes à la porte, et mit pied à terre pour entrer dans la maison. Au moment où il allait en franchir le seuil, il se sentit toucher sur l'épaule. Il se retourna et vit le comte Charles de Damas, dont il avait reconnu la voix répondant au qui vive! des gardes nationaux. Peut-être M. de Choiseul avait-il un peu compté sur cet auxiliaire. -Ah! c'est vous! dit-il. Êtes-vous en force? -Je suis seul ou presque seul, répondit M. de Damas. -Et comment cela? -Mon régiment a refusé de me suivre, et je suis ici avec cinq ou six hommes. -Voilà un malheur; mais n'importe, il me reste mes quarante hussards, voyons ce qu'il y a à faire avec eux. Le roi recevait une députation de la commune conduite par M. Sausse. Cette députation venait dire à Louis XVI: -Puisqu'il n'est plus douteux pour les habitants de Varennes qu'ils ont le bonheur de posséder leur roi, ils viennent prendre ses ordres. -Mes ordres? répondit le roi. Faites alors que mes voitures soient prêtes, et que je puisse partir. On ne sait ce qu'allait répondre à cette demande précise la députation municipale, quand on entendit le galop des chevaux de M. de Choiseul, et quand on vit, à travers les vitres, les hussards se ranger sur la place, le sabre à la main. La reine tressaillit, un rayon de joie passa dans ses yeux. -Nous sommes sauvés! murmura-t-elle à l'oreille de Madame Élisabeth. -Dieu le veuille! répondit la sainte brebis royale, qui reportait tout à Dieu, bien et mal, espérance et désespoir. Le roi se redressa, et attendit. Les officiers municipaux se regardèrent inquiets. En ce moment, un grand bruit se fit entendre dans l'antichambre, gardée par des paysans armés de faux; il y eut quelques paroles échangées, puis une lutte, et M. de Choiseul, sans chapeau, l'épée à la main, apparut sur le seuil de la porte. Au-dessus de son épaule, on voyait la tête pâle mais résolue de M. de Damas. Il y avait dans le regard des deux officiers une telle expression de menace, que les députés de la Commune s'écartèrent, laissant libre l'espace qui séparait les nouveaux venus du roi et de la famille royale. Quand ils entrèrent, l'intérieur de la chambre présentait le tableau suivant: Au milieu était une table sur laquelle étaient placés une bouteille de vin entamée, du pain et quelques verres. Le roi et la reine, debout, écoutaient les députés de la commune; près de la fenêtre étaient Madame Élisabeth et Madame Royale; sur le lit, à moitié défait, dormait le dauphin, épuisé de lassitude; à côté de lui, Mme de Tourzel était assise, la tête appuyée dans ses deux mains, et, debout derrière elle, se tenaient Mmes Brunier et de Neuville; enfin, les deux gardes du corps et Isidore de Charny, écrasé à la fois de douleur et de fatigue, se perdaient au fond dans la pénombre, à demi couchés sur des chaises. En apercevant M. de Choiseul, la reine traversa la chambre dans toute sa longueur, et, lui prenant la main: -Ah! monsieur de Choiseul, dit-elle, c'est vous!... Soyez le bienvenu! -Hélas! madame, dit le duc, j'arrive bien tard, il me semble. -N'importe, si vous arrivez en bonne compagnie. -Ah! madame, nous sommes presque seuls, au contraire. M. Dandoins a été retenu avec ses dragons à la municipalité de Sainte-Menehould et M. de Damas a été abandonné par les siens. La reine secoua tristement la tête. -Mais, continua M. de Choiseul, où donc est le chevalier de Bouillé? où donc est M. de Raigecourt? Et M. de Choiseul les cherchait des yeux, regardant tout autour de lui. Pendant ce temps, le roi s'était approché. -Je n'ai pas seulement aperçu ces messieurs, dit-il. -Sire, dit M. de Damas, je vous donne ma parole d'honneur que je les croyais tués devant les roues de votre voiture. -Que faire? demanda le roi. -Vous sauver, sire, dit M. de Damas. Donnez vos ordres. -Sire, reprit M. de Choiseul, j'ai ici quarante hussards; ils ont fait vingt lieues dans leurs journées, mais ils iront bien encore jusqu'à Dun. -Mais nous? demanda le roi. -Écoutez, sire, répondit M. de Choiseul, voici, je crois, la seule chose qu'il y ait à faire. J'ai quarante hussards, comme je vous l'ai dit; j'en démonte sept, vous monterez sur un des chevaux, tenant le dauphin dans vos bras; la reine montera le second cheval, Madame Élisabeth le troisième, Madame Royale le quatrième, Mmes de Tourzel, de Neuville et Brunier, que vous ne voulez pas abandonner, monteront les trois autres... Nous vous entourerons avec les trente-trois hussards restés à cheval; nous nous ferons jour à coups de sabre, et ainsi nous aurons une chance de salut. Mais réfléchissez bien, sire, que c'est une mesure à adopter à l'instant même, si vous l'adoptez; car, dans une heure, dans une demi-heure, dans un quart d'heure peut-être, mes hussards seront gagnés! M. de Choiseul se tut, attendant la réponse du roi; la reine paraissait adhérer au projet, et, les yeux fixés sur Louis XVI, l'interrogeait ardemment du regard. Mais lui, au contraire, semblait fuir les yeux de la reine et l'influence qu'elle pouvait prendre sur lui. Enfin, regardant M. de Choiseul en face: -Oui, dit-il, je sais bien que c'est un moyen et même le seul peut-être; mais pouvez-vous me répondre que, dans cette inégale bagarre de trente-trois hommes contre sept ou huit cents, un coup de fusil ne tuera point ou mon fils, ou ma fille, ou la reine, ou ma soeur? -Sire, répondit M. de Choiseul, si un pareil malheur arrivait, et arrivait parce que vous auriez cédé à mon conseil, je n'aurais plus qu'à me tuer aux yeux de Votre Majesté. -Eh bien! alors, dit le roi, au lieu de nous laisser emporter à tous ces projets extrêmes, raisonnons froidement. La reine poussa un soupir et fit deux ou trois pas en arrière. Dans ce mouvement où elle ne dissimulait point son regret, elle rencontra Isidore, qui, attiré par le bruit de la rue, et espérant toujours que ce bruit était occasionné par l'arrivée de son frère, s'était approché de la fenêtre. Ils échangèrent tout bas deux ou trois mots, et Isidore s'élança hors de la chambre. Le roi continua, sans paraître avoir remarqué ce qui venait de se passer entre Isidore et la reine. -La municipalité, dit-il, ne refuse pas de me laisser passer; elle demande seulement que j'attende ici la pointe du jour. Je ne parle pas du comte de Charny, qui nous est si profondément dévoué, et dont nous n'avons pas de nouvelles. Mais le chevalier de Bouillé et M. de Raigecourt sont partis, à ce que l'on m'a assuré, dix minutes après mon arrivée, pour prévenir le marquis de Bouillé, et faire marcher les troupes, qui sont sûrement prêtes. Si j'étais seul, je suivrais votre conseil, et je passerais; mais la reine, mes deux enfants, ma soeur, ces dames, il est impossible de risquer autant avec le peu de monde que vous avez, et dont il faudrait encore démonter une partie, car je ne partirai certes pas en laissant ici mes trois gardes du corps! (Il tira sa montre.) Il est bientôt trois heures; le jeune Bouillé est parti à midi et demi; son père a bien certainement échelonné des troupes de distance en distance; les premières seront averties par le chevalier; elles arriveront successivement... Il n'y a que huit lieues d'ici à Stenay; dans l'espace de deux heures ou de deux heures et demie, un homme peut les faire à cheval; il arrivera donc des détachements toute la nuit; vers cinq ou six heures, le marquis de Bouillé pourra donc être ici de sa personne, et, alors, sans aucun danger pour ma famille, sans aucune violence, nous quitterons Varennes et continuerons notre chemin. M. de Choiseul reconnaissait la logique de ce raisonnement, et, cependant, son instinct lui disait qu'il y a certains moments où il ne faut pas écouter la logique. Il se retourna donc vers la reine, et du regard sembla la supplier de lui donner d'autres ordres, ou, du moins, d'obtenir du roi qu'il révoquât ceux qu'il venait de donner. Mais, elle, secouant la tête: -Je ne veux rien prendre sur moi, dit-elle; c'est au roi de commander; mon devoir, à moi, est d'obéir; d'ailleurs, je suis de l'avis du roi: M. de Bouillé ne peut tarder à arriver. M. de Choiseul s'inclina et fit quelques pas en arrière, entraînant M. de Damas, avec lequel il avait besoin de se concerter, et faisant signe aux deux gardes du corps de venir prendre part au conseil qu'ils allaient tenir. XCIII Pauvre Catherine! La chambre avait un peu changé d'aspect. Madame Royale n'avait pu résister à la fatigue, et Madame Élisabeth et Mme de Tourzel l'avaient couchée près de son frère. Elle s'était endormie. Madame Élisabeth se tenait auprès du lit, la tête appuyée contre un des angles. La reine, crispée de colère, était debout près de la cheminée, regardant alternativement le roi, qui s'était assis sur un ballot de marchandises, et les quatre officiers, qui délibéraient près de la porte. Une femme octogénaire était à genoux, comme devant un autel, auprès du lit où dormaient les deux enfants. C'était la grand-mère du procureur de la commune, qui, frappée de la beauté des deux enfants, et de l'air imposant de la reine, était tombée à genoux, fondait en larmes, et priait tout bas. Quelle était la prière qu'elle adressait à Dieu? Était-ce que Dieu pardonnât à ces deux anges, ou que ces deux anges pardonnassent aux hommes? M. Sausse et les officiers municipaux s'étaient retirés, promettant au roi que les chevaux allaient être mis à la voiture. Mais le regard de la reine annonçait parfaitement qu'elle ne faisait aucun fond sur cette promesse; aussi M. de Choiseul disait-il à M. de Damas, à M. de Floirac et à M. Foucq, qui l'avaient suivi, ainsi qu'aux deux gardes du corps: -Messieurs, ne nous arrêtons point à la feinte tranquillité du roi et de la reine; la question n'est pas désespérée, mais envisageons-la telle qu'elle est. Les officiers firent signe qu'ils écoutaient, et que M. de Choiseul pouvait parler. -Il est probable qu'à l'heure qu'il est, M. de Bouillé est averti, et qu'il arrivera ici vers cinq ou six heures du matin, puisqu'il doit être entre Dun et Stenay avec un détachement de Royal- Allemand. Il est même possible que son avant- garde soit ici une demi-heure avant lui; car, dans des circonstances comme celles où nous sommes, tout ce qui est possible doit être exécuté; mais il ne faut pas nous dissimuler que quatre ou cinq mille hommes nous entourent, et que le moment où l'on apercevra les troupes de M. de Bouillé sera celui d'un danger imminent, et d'une effervescence épouvantable. On voudra entraîner le roi hors de Varennes, on essaiera de le faire monter à cheval, et de l'emmener à Clermont; on menacera sa vie; on y attentera peut-être; mais ce danger, messieurs, continua M. de Choiseul, ne durera qu'un instant, et, aussitôt la barrière forcée, aussitôt les hussards dans la ville, la déroute sera complète. C'est donc dix minutes à peu près qu'il nous faudra tenir; nous sommes dix: avec la disposition des localités, nous pouvons espérer qu'on ne nous tuera guère qu'un homme par minute. En conséquence, nous avons le temps. Les auditeurs se contentèrent de faire un signe de tête affirmatif. Ce dévouement, qui allait jusqu'à la mort, proposé simplement, était accepté avec la même simplicité. -Eh bien! messieurs, je crois que voici ce qu'il y aura à faire, continua M. de Choiseul: au premier coup de feu que nous entendrons, aux premiers cris qui retentiront au-dehors, nous nous précipiterons dans la première chambre; nous tuerons tout ce qui s'y trouvera, nous nous emparerons de l'escalier et des fenêtres... Il y a trois fenêtres: trois de nous les défendront; les sept autres s'étageront dans l'escalier, que sa disposition en coquille rend facile à défendre, puisqu'un homme seul peut y faire face à cinq ou six assaillants. Les cadavres mêmes de ceux d'entre nous qui seront tués serviront de rempart aux autres; il y a donc cent à parier contre un que les troupes seront maîtresses de la ville avant que nous soyons égorgés jusqu'au dernier, et, dussions-nous l'être, la place que nous occuperons, alors, dans l'histoire sera une assez belle récompense de notre dévouement. Les jeunes gens se serrèrent les mains comme durent faire les Spartiates au moment du combat, puis chacun arrêta son poste de bataille: les deux gardes et Isidore de Charny -dont on gardait la place quoiqu'il fût absent -aux trois fenêtres donnant sur la rue; M. de Choiseul au bas de l'escalier; puis, après lui, le comte de Damas; puis M. de Floirac, M. Foucq et les deux autres sous-officiers du régiment de dragons qui étaient restés fidèles à M. de Damas. Au moment où ces dispositions venaient d'être arrêtées, une certaine rumeur se fit entendre dans la rue. C'était une seconde députation se composant de Sausse, qui paraissait être l'élément premier de toutes les députations, du commandant de la garde nationale Hannonet, et de trois ou quatre officiers municipaux. Ils se firent annoncer, et le roi croyant qu'ils venaient lui dire que les chevaux étaient enfin à la voiture, ordonna qu'ils fussent introduits. Ils entrèrent; les jeunes officiers, qui interprétaient tout geste, tout signe, tout mouvement, crurent remarquer sur la physionomie de Sausse une hésitation, et sur le front d'Hannonet une volonté arrêtée qui ne leur semblèrent pas de bon augure. En même temps, Isidore de Charny remonta, dit tout bas quelques mots à la reine, et redescendit précipitamment. La reine fit un pas en arrière, et se soutint tout pâlissante au lit où dormaient ses enfants. Quant au roi, il interrogeait des yeux les envoyés de la commune, et attendait qu'ils lui adressassent la parole. Mais ceux-ci, sans parler, s'inclinèrent devant lui. Louis XVI fit semblant de se méprendre à leur intention. -Messieurs, dit-il, les Français ne sont qu'égarés, et leur attachement pour leur roi est réel. Aussi, fatigué des outrages continuels que j'éprouve dans ma capitale, c'est au fond de mes provinces, où vit encore la flamme sacrée du dévouement que je suis décidé à me retirer; là, je suis assuré de retrouver l'ancien amour de mon peuple pour ses souverains. Les envoyés s'inclinèrent de nouveau. -Et la preuve de ma confiance dans mon peuple, je suis prêt à la donner, continua le roi. Ainsi, je vais prendre ici moitié hommes de la garde nationale, moitié troupes de ligne, et cette escorte m'accompagnera jusqu'à Montmédy, où je suis décidé à me retirer. En conséquence, commandant, je vous prie de choisir vous-même les hommes qui m'accompagneront parmi ceux de votre garde nationale, et de faire atteler les chevaux à ma voiture. Il se fit un moment de silence pendant lequel, sans doute, Sausse attendait qu'Hannonet parlât, et où Hannonet attendait que Sausse prît la parole. Enfin, Hannonet, s'inclinant, répondit: -Sire, ce serait avec le plus grand bonheur que j'obéirais aux ordres de Votre Majesté; mais il y a un article de la Constitution qui défend au roi de sortir du royaume, et aux bons Français de l'aider dans sa fuite. Le roi tressaillit. -En conséquence, continua Hannonet faisant un signe de la main pour prier le roi de le laisser achever, en conséquence, la municipalité de Varennes a décidé qu'avant de permettre que le roi passât outre, elle enverrait un courrier à Paris, et attendrait la réponse de l'Assemblée nationale. Le roi sentit la sueur perler sur son front, tandis que la reine mordait d'impatience ses lèvres pâles, et que Madame Élisabeth levait les mains et les yeux vers le ciel. -Holà! messieurs! dit le roi avec une certaine dignité qui lui revenait quand il était poussé à bout. Est-ce que je ne suis plus le maître d'aller où il me convient? En ce cas, je suis plus esclave que le dernier de mes sujets! -Sire, répondit le commandant de la garde nationale, vous êtes toujours le maître; seulement, tous les hommes, roi et simples citoyens, sont engagés par leur serment; vous avez fait serment, obéissez le premier à la loi, sire. C'est non seulement un grand exemple à donner, mais encore un noble devoir à suivre. Pendant ce temps, M. de Choiseul consultait des yeux la reine, et, sur la réponse affirmative à la question muette qu'il lui faisait, il descendit à son tour. Le roi comprit que, s'il subissait sans résistance cette rébellion -et, à son point de vue, c'était une rébellion -d'une municipalité de village, il était perdu. D'ailleurs, il reconnaissait ce même esprit révolutionnaire que Mirabeau avait voulu combattre en province, et qu'il avait déjà vu se dresser devant lui à Paris, le 14 juillet, les 5 et 6 octobre et le 18 avril, ce jour où le roi, pour faire un essai de sa liberté, avait voulu aller à Saint- Cloud et en avait été empêché par le peuple. -Messieurs, dit-il, ceci est de la violence; mais je ne suis pas aussi isolé que je le parais. J'ai, là, devant la porte, une quarantaine d'hommes fidèles, et, autour de Varennes, dix mille soldats; je vous ordonne donc, monsieur le commandant, de faire atteler sur-le-champ les chevaux à ma voiture. Vous entendez, je vous l'ordonne, je le veux. La reine s'approcha du roi, et, tout bas: -Bien! bien! sire, dit-elle, risquons-y notre vie, mais n'abandonnons pas notre honneur et notre dignité. -Et, si nous refusons d'obéir à Votre Majesté, dit le commandant de la garde nationale, qu'en résultera-t-il? -Il en résultera, monsieur, que j'en appellerai à la force, et que vous serez responsable du sang que je refusais de faire couler, et qui, dans ce cas, sera versé, en réalité, par vous. -Eh bien! soit, sire, dit le commandant, essayez d'en appeler à vos hussards; moi, je vais en appeler à la garde nationale. Et il descendit à son tour. Le roi et la reine se regardèrent presque effrayés; peut-être ni l'un ni l'autre n'eussent-ils risqué un effort suprême, si, écartant sa grand- mère, qui continuait de prier au pied du lit, la femme du procureur Sausse ne se fût approchée, et n'eût dit à la reine avec la rudesse et la franchise de la femme du peuple: -Ah çà! madame, vous êtes bien la reine, n'est-ce pas? La reine se retourna, se sentant mordue dans sa dignité par cette interpellation plus que familière. -Mais oui, dit-elle, à ce que je croyais du moins il y a une heure encore. -Eh bien! si vous êtes la reine, continua Mme Sausse sans se troubler, on vous donne vingt-quatre millions pour tenir votre place. La place est bonne, ce me semble, étant bien payée; pourquoi donc la voulez-vous quitter? La reine jeta un cri de douleur, et, se retournant vers le roi: -Oh! monsieur, dit-elle, tout, tout, tout! plutôt que de pareilles indignités! Et prenant le dauphin tout endormi sur son lit, elle courut à la fenêtre, et, l'ouvrant: -Monsieur, dit-elle, montrons-nous à ce peuple, et voyons s'il est entièrement gangrené. En ce cas, appelons-en aux soldats, et encourageons-les de la voix et du geste. C'est bien le moins que méritent ceux qui vont mourir pour nous! Le roi la suivit machinalement et parut avec elle sur le balcon. Toute la place sur laquelle plongeaient les regards de Louis XVI et de Marie-Antoinette présentait le spectacle d'une vive agitation. Une moitié des hussards de M. de Choiseul était à pied, l'autre à cheval; ceux qui étaient à pied, circonvenus, perdus, noyés au milieu des groupes de bourgeois, laissaient ceux-ci entraîner leurs chevaux dans toutes les directions: ils étaient déjà gagnés à la nation. Les autres qui étaient à cheval paraissaient encore soumis à M. de Choiseul, lequel les haranguait en allemand, mais ils montraient à leur colonel la moitié de leurs compagnons qui faisaient défaut. À part, Isidore de Charny, son couteau de chasse à la main, semblait, étranger à toute cette bagarre, attendre un homme, comme un chasseur à l'affût attend le gibier. Le cri « Le roi! le roi! » retentit aussitôt poussé par cinq cents bouches. C'étaient, en effet, le roi et la reine qui paraissaient à la fenêtre: la reine, comme nous l'avons dit, tenait le dauphin dans ses bras. Si Louis XVI eût été vêtu royalement ou militairement, s'il eût tenu à la main un sceptre ou une épée, s'il eût parlé de cette voix forte et imposante qui, à cette époque, semblait encore au peuple la voix de Dieu ou de son envoyé descendant du ciel, peut-être eût-il obtenu sur cette multitude l'influence qu'il espérait y prendre. Mais le roi, au jour naissant, à la lueur de ce crépuscule bâtard qui enlaidit la beauté même, le roi habillé en valet, avec son habit gris, sans poudre, coiffé de cette ignoble petite perruque que nous avons dite; le roi pâle, gras, avec sa barbe de trois jours, ses grosses lèvres, son oeil terne n'exprimant aucune idée, ni celle de la tyrannie, ni celle de la paternité; le roi bégayant alternativement ces deux mots: « Messieurs! mes enfants! » ah! ce n'était point là ce qu'attendaient à ce balcon les amis de la royauté, et même ses ennemis. Et, cependant, M. de Choiseul cria: -Vive le roi! Isidore de Charny cria: -Vive le roi! Et tel était encore le prestige de la royauté, que, malgré cet aspect qui répondait si mal à l'idée qu'on s'était faite du chef d'un grand royaume, quelques voix dans la foule répétèrent: -Vive le roi! Mais un cri répondit, poussé par le chef de la garde nationale, qui fut bien autrement répété, et eut un bien plus puissant écho; c'était le cri de: -Vive la nation! Ce cri, à cette heure, était une rébellion, et le roi et la reine purent voir qu'il avait été poussé par une partie des hussards. Marie-Antoinette, à son tour, jeta une espèce de cri de rage, et, serrant contre sa poitrine le dauphin, pauvre enfant ignorant de la grandeur des événements qui se passaient, elle se pencha en dehors du balcon en mâchant entre ses dents, et en crachant à la foule ce mot: -Misérables! Quelques-uns l'entendirent et répondirent par des menaces; la place n'était plus qu'un grand tumulte et qu'une immense clameur. M. de Choiseul, désespéré, voulait se faire tuer; il tenta un dernier effort. -Hussards! cria-t-il, au nom de l'honneur, sauvez le roi! Mais, en ce moment, au milieu d'une vingtaine d'hommes armés, un nouvel acteur s'élança en scène. C'était Drouet sortant de la municipalité, où il avait fait prendre la décision d'empêcher que le roi continuât son chemin. -Ah! s'écria-t-il en marchant sur M. de Choiseul, vous voulez enlever le roi? Eh bien! c'est moi qui vous le dis, vous ne l'aurez que mort! M. de Choiseul fit à son tour un pas sur Drouet, le sabre levé. Mais le commandant de la garde nationale était là. -Si vous faites un pas de plus, dit-il à M. de Choiseul, je vous tue! À ces mots, un homme s'élança, sans que les menaces des groupes pussent l'arrêter. C'était Isidore de Charny: l'homme qu'il guettait, c'était justement Drouet. -Arrière! arrière! cria-t-il en fendant la foule du poitrail de son cheval, cet homme m'appartient. Et, le couteau de chasse haut, il fondit sur Drouet. Mais, au moment où il allait le joindre, deux coups de feu partirent à la fois: un coup de pistolet et un coup de fusil. La balle du pistolet s'aplatit sur la clavicule d'Isidore. La balle du fusil lui traversa la poitrine. Les deux coups étaient tirés de si près, que le malheureux se trouva littéralement enveloppé d'une vague de flamme et d'un nuage de fumée. On le vit étendre les bras et on l'entendit murmurer: -Pauvre Catherine! Puis, laissant échapper le couteau de chasse, il tomba à la renverse sur la croupe de son cheval, et, de la croupe de son cheval, roula à terre. La reine poussa un cri terrible; elle faillit laisser glisser le dauphin de ses bras, et se rejeta en arrière, ne voyant pas un nouveau cavalier qui arrivait à toute bride du côté de Dun, et s'engageait, pour ainsi dire, dans le sillage que venait de tracer au milieu de la foule le passage du pauvre Isidore. Ce n'étaient plus quelques voix seulement qui criaient: « Vive la nation! » ce n'étaient plus seulement les hussards à pied; c'était la foule tout entière, et, avec cette foule, les vingt hussards restés les derniers fidèles: seule espérance de la royauté en détresse! La reine alla se jeter sur un fauteuil, la tête dans ses mains, en pensant qu'elle venait de voir tomber pour elle et à ses pieds Isidore de Charny, comme elle avait vu tomber Georges. Mais, tout à coup, il se fit à la porte un grand bruit qui la força de lever les yeux. Ce qui se passa en une seconde dans ce coeur de femme et de reine, nous n'essaierons pas de le rendre. Olivier de Charny, pâle et tout sanglant du dernier embrassement de son frère, était debout au seuil de la porte. Quant au roi, il semblait anéanti. XCIV Charny. La chambre était pleine de gardes nationaux et d'étrangers que la curiosité avait amenés là. La reine fut donc retenue dans son premier mouvement, qui eût été de se jeter au-devant de Charny, d'effacer avec son mouchoir le sang dont il était couvert, et de lui dire quelques-unes de ces paroles consolantes qui, parties du coeur, arrivent au coeur. Mais elle ne put que se soulever sur son siège, étendre les bras vers lui, et murmurer: -Olivier!... Lui, sombre et calme, fit un signe aux assistants étrangers, et d'une voix douce et ferme: -Pardon, messieurs, dit-il, il faut que je parle à Leurs Majestés. Les gardes nationaux essayèrent de répondre qu'ils étaient là, au contraire, pour empêcher que le roi n'eût de communication avec personne du dehors. Charny serra ses lèvres pâles, fronça le sourcil, ouvrit sa redingote, qui, en s'ouvrant, laissa voir une paire de pistolets, et répéta d'une voix peut-être plus douce encore que la première fois, mais, par cela même, plus menaçante: -Messieurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que j'avais à parler en particulier au roi et à la reine. Et, en même temps, il faisait de la main signe aux étrangers de sortir. À cette voix, et à cette puissance que Charny, en l'exerçant sur lui-même, exerçait sur les autres, M. de Damas et les deux gardes du corps reprirent toute leur énergie, un moment altérée, et poussant devant eux gardes nationaux et curieux, firent évacuer la chambre. Alors, la reine comprit de quelle utilité un pareil homme eût été dans la voiture du roi, si l'étiquette n'eût point exigé que Mme de Tourzel y montât à sa place. Charny regarda autour de lui, afin de s'assurer qu'il ne restait pour le moment près de la reine que de fidèles serviteurs, et, s'approchant d'elle: -Madame, dit-il, me voici. J'ai soixante et dix hussards à la porte de la ville; je crois pouvoir compter sur eux. Qu'ordonnez-vous de moi? -Oh! d'abord, dit la reine en allemand, que vous est-il arrivé, mon pauvre Charny? Charny fit signe à la reine que M. de Malden était là, et qu'il parlait allemand. -Hélas! hélas! reprit la reine en français, ne vous voyant pas, nous vous avons cru mort! -Malheureusement, madame, répondit Charny avec une mélancolie profonde, ce n'est pas encore moi qui suis mort: c'est mon pauvre frère Isidore qui l'est... Il ne put retenir une larme. -Mais, murmura-t-il à voix basse, mon tour viendra... -Charny, Charny! je vous demande ce qui vous est arrivé, dit la reine, et pourquoi vous avez disparu ainsi? Puis elle ajouta à demi-voix et en allemand: -Olivier, vous nous avez bien faite faute, à moi surtout! Charny s'inclina. -Je croyais, dit-il, que mon frère avait dû apprendre à Votre Majesté la cause qui m'avait momentanément éloigné d'elle. -Oui, je sais; vous poursuiviez cet homme, ce malheureux Drouet, et un instant nous avons craint qu'il ne vous fût arrivé malheur dans cette poursuite. -Il m'est arrivé un grand malheur, en effet; malgré tous mes efforts, je n'ai pu le rejoindre à temps! Un postillon de retour lui a appris que la voiture de Votre Majesté, qu'il croyait suivre la route de Verdun, avait pris celle de Varennes; alors il s'est jeté dans les bois d'Argonne; j'ai tiré deux coups de pistolet sur lui: les pistolets n'étaient point chargés! Je m'étais trompé de cheval à Sainte-Menehould, j'avais pris celui de M. Dandoins, au lieu du mien. Que voulez-vous, madame! une fatalité! Je ne l'en ai pas moins poursuivi dans la forêt, mais j'en ignorais les routes; lui en connaissait jusqu'aux moindres sentiers; puis l'obscurité devenait à chaque instant plus épaisse; tant que j'ai pu le voir, je l'ai poursuivi à la vue comme on poursuit une ombre; tant que j'ai pu l'entendre, je l'ai poursuivi au bruit; mais le bruit s'est éteint comme l'ombre s'était évanouie, et je me suis trouvé seul, perdu au milieu de la forêt, égaré dans les ténèbres... Oh! madame, je suis un homme, vous me connaissez: dans ce moment- ci... je ne pleure pas! eh bien! au milieu de cette forêt, de cette obscurité, j'ai versé des larmes de colère, j'ai jeté des cris de rage! La reine lui tendit la main. Charny s'inclina et toucha cette main tremblante du bout de ses lèvres. -Mais personne ne m'a répondu, continua Charny; j'ai erré toute la nuit, et, au jour, je me suis trouvé près du village de Gèves, sur la route de Varennes à Dun... Aviez-vous eu le bonheur d'échapper à Drouet comme il m'avait échappé? C'était chose possible; alors, vous aviez traversé Varennes, et il était inutile que j'y allasse. Aviez- vous été arrêté à Varennes? Alors, j'étais seul, et mon dévouement vous était inutile. Je résolus de continuer ma route vers Dun. Un peu en avant de la ville, je rencontrai M. Deslon et cent hussards. M. Deslon était inquiet, mais il n'avait aucune nouvelle; seulement, il avait vu passer, fuyant à toute bride du côté de Stenay, M. de Bouillé et M. de Raigecourt. Pourquoi ne lui avaient-ils rien dit? Sans doute, ils se défiaient de lui; mais, moi, je connaissais M. Deslon comme un bon et loyal gentilhomme; je devinai que Votre Majesté avait été arrêtée à Varennes, que MM. de Bouillé et de Raigecourt avaient pris la fuite, et allaient prévenir le général. Je dis tout à M. Deslon, je l'adjurai de me suivre avec ses hussards, ce qu'il fit à l'instant même, en laissant toutefois trente de ses hommes pour garder le pont de la Meuse. Une heure après, nous étions à Varennes -nous avions fait quatre lieues en une heure -je voulais commencer immédiatement l'attaque, tout renverser pour arriver jusqu'au roi et à Votre Majesté: nous trouvâmes barricades sur barricades; essayer de les franchir eût été une folie. Alors, j'essayai de parlementer: un poste de garde nationale se présenta, je lui demandai la permission de réunir mes hussards à ceux qui étaient dans la ville; cette permission me fut refusée; je demandai à venir prendre les ordres du roi, et, comme on s'apprêtait à me refuser sans doute cette seconde demande ainsi qu'on m'avait refusé la première, je piquai mon cheval, je franchis la première barricade, puis la deuxième... » Guidé par les rumeurs, j'accourus au galop, et j'arrivai sur la place au moment où... Votre Majesté, se rejetant en arrière abandonnait le balcon. Et, maintenant, continua Charny, j'attends les ordres de Votre Majesté. La reine serra encore une fois les mains de Charny dans les siennes. Puis, se retournant vers le roi, plongé toujours dans la même torpeur: -Sire, dit-elle, avez-vous entendu ce que vient de dire votre fidèle serviteur le comte de Charny? Mais le roi ne répondit pas. Alors, la reine, se levant, alla à lui. -Sire, dit-elle, il n'y a plus de temps à perdre, et, par malheur, nous n'avons déjà perdu que trop de temps! Voici M. de Charny qui dispose de soixante et dix hommes sûrs, à ce qu'il prétend, et qui demande vos ordres. Le roi secoua la tête. -Sire, au nom du Ciel, dit la reine, vos ordres? Et Charny implorait du regard, tandis que la reine implorait de la voix. -Mes ordres? répéta le roi. Je n'ai pas d'ordres à donner; je suis prisonnier... Faites tout ce que vous croyez pouvoir faire. -Bien, dit la reine, voilà tout ce que nous vous demandons. Et, tirant Charny en arrière: -Vous avez carte blanche, reprit-elle; faites, comme vous a dit le roi, tout ce que vous croyez pouvoir faire. Puis elle ajouta tout bas: -Mais faites vite, et agissez avec vigueur, ou nous sommes perdus! -C'est bien, madame, dit Charny, laissez-moi conférer un instant avec ces messieurs, et ce que nous déciderons sera exécuté immédiatement. En ce moment, M. de Choiseul entra. Il tenait à la main quelques papiers enveloppés dans un mouchoir ensanglanté. Il les tendit sans rien dire à Charny. Le comte comprit que c'étaient les papiers trouvés sur son frère; il avança la main pour recevoir le sanglant héritage, approcha le mouchoir de ses lèvres, et le baisa. La reine ne put retenir un sanglot. Mais Charny ne se retourna même pas, et, mettant les papiers sur sa poitrine: -Messieurs, dit-il, pouvez-vous m'aider dans le dernier effort que je vais tenter? -Nous sommes prêts à y sacrifier notre vie, répondirent les jeunes gens. -Croyez-vous pouvoir répondre d'une douzaine d'hommes restés fidèles? -Nous sommes déjà huit ou neuf. -Eh bien! je retourne auprès de mes soixante et dix hussards; pendant que j'attaque les barricades de front, vous faites une diversion par- derrière; à la faveur de cette diversion, je force les barricades, et, avec nos deux troupes réunies, nous pénétrons jusqu'ici, et nous enlevons le roi. Les jeunes gens, pour toute réponse, tendirent la main au comte de Charny. Alors, celui-ci se retourna vers la reine. -Madame, lui dit-il, dans une heure, Votre Majesté sera libre ou je serai mort. -Oh! comte, comte, dit la reine, ne prononcez pas ce mot, il fait trop de mal! Olivier se contenta de s'incliner en confirmation de sa promesse, et, sans s'inquiéter d'un nouveau bruit et de nouvelles rumeurs qui venaient d'éclater, et qui avaient paru s'engouffrer dans la maison, il marcha vers la porte. Mais, au moment où il mettait la main sur la clé, la porte s'ouvrit et donna entrée à un nouveau personnage qui allait se mêler à l'intrigue déjà si compliquée de ce drame. C'était un homme de quarante à quarante-deux ans, au visage sombre et sévère; son col rejeté loin de lui, son habit ouvert, ses yeux rougis par la fatigue, ses vêtements poudreux, indiquaient que lui aussi, poussé par quelque violente passion, venait de faire une course acharnée. Il portait une paire de pistolets passée à sa ceinture et un sabre pendu à son côté. Haletant, presque sans voix au moment où il ouvrit la porte, il parut rassuré seulement en reconnaissant le roi et la reine; un sourire de vengeance satisfaite passa sur son visage, et, sans s'inquiéter des personnages secondaires qui occupaient les profondeurs de la chambre, de la porte même, qu'il fermait presque entièrement avec sa puissante stature, il étendit la main en disant: -Au nom de l'Assemblée nationale, vous êtes tous mes prisonniers! Par un mouvement aussi rapide que la pensée, M. de Choiseul s'élança en avant, un pistolet à la main, et étendit le bras à son tour, pour brûler la cervelle à ce nouveau venu, qui paraissait dépasser en insolence et en résolution tout ce que l'on avait vu jusque-là. Mais, par un mouvement plus rapide encore, la reine arrêta cette main menaçante en disant à demi-voix à M. de Choiseul: -N'avancez pas notre perte, monsieur; de la prudence! Avec tout cela nous gagnons du temps, et M. de Bouillé ne peut être loin. -Oui, vous avez raison, madame, répondit M. de Choiseul. Et il renfonça son pistolet dans sa poitrine. La reine jeta un coup d'oeil sur Charny, étonnée, dans ce péril nouveau, de ne pas l'avoir vu se jeter en avant; mais, chose étrange! Charny semblait désirer de ne pas être vu du nouvel arrivé, et, pour échapper sans doute à ses regards, il venait de s'enfoncer dans l'angle le plus obscur de l'appartement. Cependant, la reine, qui connaissait le comte, se douta bien qu'au moment où il le faudrait, il sortirait à la fois de cette ombre et de ce mystère. XCV Un Ennemi De Plus. Toute cette scène de M. de Choiseul menaçant l'homme qui parlait au nom de l'Assemblée nationale s'était passée sans que celui-ci eût même paru remarquer qu'il venait d'échapper à un danger de mort. D'ailleurs, il semblait occupé d'un sentiment bien autrement puissant sur son coeur que le sentiment de la crainte; il n'y avait pas à se méprendre à l'expression de son visage; c'était celle du chasseur qui voit, enfin, réunis et entassés dans la même fosse où ils sont sa proie, le lion, la lionne et les lionceaux qui ont dévoré son unique enfant. Cependant, à ce mot de prisonniers qui avait fait bondir M. de Choiseul, le roi s'était soulevé. -Prisonniers! prisonniers, au nom de l'Assemblée nationale! Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas. -C'est bien simple pourtant, répondit l'homme, et facile à comprendre. Malgré le serment que vous avez fait de ne pas quitter la France, vous vous êtes enfui nuitamment, trahissant votre parole, trahissant la nation, trahissant le peuple; de sorte que la nation a crié aux armes, de sorte que le peuple s'est soulevé, et que peuple et nation vous disent, par la voix d'un de vos derniers sujets -laquelle, pour venir d'en bas, n'en est pas moins puissante -: « Sire, au nom du peuple, au nom de la nation, au nom de l'Assemblée, vous êtes mon prisonnier! » Dans la chambre voisine, une rumeur d'approbation, accompagnée ou plutôt suivie de bravos frénétiques, retentit. -Madame, madame, murmura M. de Choiseul à l'oreille de la reine, vous n'oublierez pas que c'est vous qui m'avez arrêté, et que, sans la pitié que vous avez eue de cet homme, vous ne subiriez pas une pareille offense. -Tout cela ne sera rien si nous nous vengeons, dit tout bas la reine. -Oui, reprit M. de Choiseul; mais, si nous ne nous vengeons pas?... La reine poussa un gémissement sourd et douloureux. Mais la main de Charny s'étendit lentement par-dessus l'épaule de M. de Choiseul, et alla toucher le bras de la reine. Marie-Antoinette se retourna vivement. -Laissez dire et faire cet homme, souffla tout bas le comte; c'est moi qui me charge de lui... Cependant, le roi, tout étourdi du nouveau coup qui lui était porté, regardait avec étonnement le sombre personnage qui, au nom de l'Assemblée, de la nation et du peuple, venait de lui parler un langage si énergique, et à cet étonnement se mêlait une certaine curiosité; car il semblait à Louis XVI, quoiqu'il ne pût se rappeler où il l'avait vu, que ce n'était point la première fois qu'il voyait cet homme. -Mais, enfin, dit-il, que me voulez-vous? Parlez. -Sire, je veux que ni vous ni la famille royale ne fassiez un pas de plus vers l'étranger. -Non, sire, je suis seul ou plutôt nous ne sommes que deux, l'aide de camp du général La Fayette et moi, c'est-à-dire un simple paysan; seulement, l'Assemblée a rendu un décret; elle a compté sur nous pour qu'il soit exécuté, et il le sera. -Donnez ce décret, dit le roi, que je le voie au moins. -Ce n'est pas moi qui l'ai, c'est mon compagnon. Mon compagnon est envoyé par M. de La Fayette et par l'Assemblée pour faire exécuter les ordres de la nation; moi, je suis envoyé par M. Bailly et surtout par moi-même, pour surveiller ce compagnon, et lui brûler la cervelle s'il bronche. La reine, M. de Choiseul, M. de Damas et les autres assistants se regardaient avec étonnement; ils n'avaient jamais vu le peuple qu'opprimé ou furieux, que demandant grâce ou assassinant; ils le voyaient, pour la première fois, calme, debout, les bras croisés, sentant sa force, et parlant au nom de ses droits. Aussi Louis XVI comprit-il bien vite qu'il n'y avait rien à espérer d'un homme de cette trempe- là, et, pressé d'en finir avec lui: -Eh bien! demanda-t-il, où est votre compagnon? -Là, dit-il, derrière moi. Et, à ces mots, faisant un pas en avant, il démasqua la porte, à travers l'ouverture de laquelle on put voir un jeune homme, revêtu de l'uniforme d'officier d'ordonnance, appuyé contre la fenêtre. Lui aussi était dans le plus grand désordre; seulement, son désordre au lieu d'être celui de la force, était celui de l'abattement. Son visage ruisselait de larmes, et il tenait un papier à la main. C'était M. de Romeuf, c'est-à-dire ce jeune aide de camp du général La Fayette avec lequel, notre lecteur se le rappelle sans doute, nous avons fait connaissance lors de l'arrivée de M. Louis de Bouillé à Paris. M. de Romeuf, comme il a pu ressortir de la conversation qu'il eut en ce moment avec le jeune royaliste, était patriote et patriote sincère; mais, pendant la dictature de M. de La Fayette aux Tuileries, chargé de surveiller la reine, et de l'accompagner dans ses sorties, il avait su mettre, dans ses rapports avec elle, tant de respectueuse délicatesse, que la reine lui en avait plusieurs fois exprimé sa reconnaissance. Aussi, en l'apercevant: -Oh! s'écria-t-elle péniblement surprise, c'est vous? Puis, avec ce gémissement douloureux de la femme qui voit faillir une puissance qu'elle croyait invincible: -Oh! ajouta-t-elle, je ne l'eusse jamais cru!... -Bon! murmura en souriant le second messager, il paraît que j'ai bien fait de venir. M. de Romeuf s'avança les yeux baissés, marchant avec lenteur, et tenant son arrêté à la main. Mais le roi, impatient, ne donna pas au jeune homme le temps de lui présenter cet arrêté: il fit un pas rapide vers lui, et le lui arracha des mains. Puis, après l'avoir lu: -Il n'y a plus de roi en France, dit-il. L'homme qui accompagnait M. de Romeuf sourit, comme s'il eût voulu dire: « Je le sais bien. » À ces mots du roi, la reine fit vers lui un mouvement pour l'interroger. -Écoutez, madame, dit-il. Voici le décret que l'Assemblée a osé rendre. Et il lut d'une voix tremblante d'indignation les lignes suivantes: -« L'Assemblée ordonne que le ministre de l'Intérieur expédiera à l'instant même des courriers dans les départements, avec ordre, à tous les fonctionnaires publics ou gardes nationaux et troupes de ligne de l'empire, d'arrêter ou faire arrêter toute personne quelconque sortant du royaume, comme aussi d'empêcher toute sortie d'effets, d'armes, de munitions, d'espèces d'or ou d'argent, de chevaux et de voitures; et, dans le cas où les courriers joindraient le roi, quelques individus de la famille royale, et ceux qui auraient pu concourir à leur enlèvement, lesdits fonctionnaires publics, gardes nationaux et troupes de ligne, seront tenus de prendre toutes les mesures possibles pour arrêter ledit enlèvement, les empêcher de continuer leur route, et rendre compte ensuite au corps législatif. » La reine avait écouté avec une sorte de torpeur; mais, quand le roi eut fini, secouant la tête comme pour retrouver ses esprits: -Donnez! dit-elle en tendant la main à son tour pour recevoir le décret fatal. Impossible!... Pendant ce temps, le compagnon de M. de Romeuf rassura, par un sourire, les gardes nationaux et les patriotes de Varennes. Ce mot impossible, prononcé par la reine, les avait inquiétés, quoique, d'un bout à l'autre, ils eussent entendu la teneur du décret. -Oh! lisez, madame, dit le roi avec amertume, si vous doutez encore; lisez, c'est écrit et signé par le président de l'Assemblée nationale. -Et quel homme a osé écrire et signer un pareil décret? -Un noble, madame, répondit le roi: M. le marquis de Beauharnais! N'est-ce pas une chose étrange, et qui prouve bien les enchaînements mystérieux du passé à l'avenir, que ce décret qui arrêtait dans leur fuite Louis XVI, la reine et la famille royale, portât un nom qui, obscur jusque-là, allait, d'une manière éclatante, se rattacher à l'histoire du commencement du XIXe siècle? La reine prit le décret, et le lut, les sourcils froncés, les lèvres contractées. Puis, à son tour, le roi le lui prit des mains pour le relire encore, et, après l'avoir relu une seconde fois, il le jeta sur le lit où dormaient, insensibles à cette discussion qui décidait de leur sort, le dauphin et Madame Royale. Mais, à cette vue, la reine, incapable de se contenir plus longtemps, s'élança rapide, rugissante, et, saisissant le papier, elle le froissa dans ses mains, et le jeta loin du lit en s'écriant: -Oh! monsieur, prenez donc garde! je ne veux pas que ce papier souille mes enfants! Une immense clameur s'éleva de la chambre voisine. Les gardes nationaux firent un mouvement pour se précipiter dans celle où étaient les illustres fugitifs. L'aide de camp du général La Fayette laissa échapper un cri de terreur. Son compagnon poussa un cri de rage. -Ah! gronda ce dernier entre ses dents, on insulte l'Assemblée, on insulte la nation, on insulte le peuple, c'est bien. Et, se retournant vers ces hommes, déjà excités à la lutte, qui encombraient la première chambre, armés de fusils, de faux et des sabres: -À moi! citoyens! cria-t-il. Ceux-ci firent, pour pénétrer dans la chambre, un second mouvement qui n'était que le complément du premier, et Dieu seul sait ce qu'il allait résulter du choc de ces deux colères, lorsque Charny, qui n'avait prononcé, vers le commencement de la scène que le peu de paroles que nous avons rapportées, et qui, depuis ce temps, s'était tenu à l'écart, s'élança en avant, et, saisissant par le bras ce garde national inconnu, au moment où il portait la main à la poignée de son sabre: -Un mot à moi, s'il vous plaît, monsieur Billot, dit-il, je désire vous parler. Billot -car c'était lui -laissa à son tour échapper un cri d'étonnement, devint pâle comme la mort, demeura un instant irrésolu, et, repoussant au fourreau son sabre à moitié tiré: -Eh bien! soit! Et, moi aussi, dit-il, j'ai à vous parler, monsieur de Charny. Et, se dirigeant aussitôt vers la porte: -Citoyens, dit-il, place à nous, s'il vous plaît. J'ai à m'entretenir un instant avec cet officier; mais, soyez tranquilles, ajouta-t-il à voix basse, ni loup, ni louve, ni louveteaux ne nous échapperont. Je suis là, et je réponds d'eux! Comme si cet homme, qui leur était aussi inconnu à eux qu'il l'était -à part Charny -au roi et à sa suite, eût eu, néanmoins, le droit de leur donner des ordres, ils sortirent à reculons, laissant la première chambre libre. D'ailleurs, chacun avait à raconter à ses compagnons du dehors ce qui venait de se passer au-dedans, et à recommander aux patriotes de faire plus que jamais bonne garde. Pendant ce temps, Charny disait tout bas à la reine: -M. de Romeuf est à vous, madame; je vous laisse avec lui, tirez-en le meilleur parti possible. Et cela lui devenait d'autant plus facile que, parvenu dans la seconde chambre, Charny avait refermé la porte, et, en s'adossant à cette porte, empêchait que personne, pas même Billot, n'y entrât. Source: http://www.poesies.net