Chroniques De France. Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Revue des Deux Mondes, Période Initiale, tome 4, 1831. TABLE DES MATIERES Prologue. I Le Chevalier De Bourdon. II Laissez Passer La Justice Du Roi. III Perrinet Leclerc. IV La Terrasse De La Bastille. V Maître Cappeluche. VI Le Sire De Gyac. VII Le Traité. VIII Le Pont De Montereau. IX La Course. Notes. Prologue. Notre pauvre histoire de France, grâce à MM les historiographes patentés, a acquis, près des femmes surtout, une réputation d’ennui, qui depuis deux siècles soutient avec avantage la comparaison contre toute réputation de ce genre. La paresse qui leur est naturelle, et qui, comme presque tous leurs défauts, est encore un de leurs charmes, le peu de temps qui leur reste entre la toilette du matin, les courses ou le rendez-vous de la journée, et le bal du soir, étrangle toute occupation sérieuse, et leur fait négliger d’aller chercher le vrai et le pittoresque dans ces merveilleux mémoires du moyen âge, où dès la première page elles craignent de rencontrer une fatigue. Puis après tout, à quoi bon la science à cette moitié du monde qui n’a qu’à sourire pour être belle, qu’à se coucher à demi pour être gracieuse, qu’à marcher pour être élégante? à qui l’on ne demande, pendant ses quinze ans de jeunesse et de beauté, qu’un sourire qui encourage, qu’un regard qui enhardisse, qu’un mot qui rende heureux. Est-ce ensuite à l’épouse, avec son bouquet d’enfans groupés autour d’elle, comme des boutons sur une tige, qui découvre son sein pour allaiter l’un, tend sa main aux lèvres de l’autre, suit des yeux avec inquiétude un troisième; à l’épouse dont les jours regorgent de joie, d’amour et de craintes, que vous oserez dérober une de ces heures maternelles qui lui sont comptées au ciel comme des vertus, pour l’appliquer à la vaine science des temps passés? Les mères sont comme la nature; elles ne regardent qu’en avant. Puis laissez blanchir leurs cheveux: n’auront-elles point déjà trop de ces souvenirs personnels qui à tout âge font bondir le coeur d’une femme, pour introduire parmi eux des souvenirs étrangers et froids? Il en est parmi les siens qui lui demeurent si sacrés, que ce mélange serait presque une profanation. La jeune fille pense à son amour, l’épouse montre ses enfans, la grand’mère raconte ses souvenirs, et l’histoire du monde entier est pour la femme dans ces trois époques de sa vie. Ce serait une grande et belle chose cependant, que d’oser réveiller le génie de l’histoire, de le suivre, et de l’interroger à travers les générations mortes et les siècles éteints, comme Dante suivait et interrogeait Virgile; de redescendre en lui donnant la main, de Charlemagne, le Napoléon du moyen âge, à Napoléon, le Charlemagne moderne; ce serait un spectacle nouveau, en le considérant du côté pittoresque et poétique, que celui que présenterait notre mère-patrie, vue à neuf siècles de distance du haut du trône de ses deux puissans empereurs, et cependant si rétrécie sons Charles VII, que le vieux sang français ne circule plus que goutte à goutte au travers des trois provinces qui lui restent, comme au milieu d’un sablier, ne passent qu’un à un les grains de poussière qui mesurent le temps. Certes ce serait là une tâche à remplir la vie d’un homme, à ne lui rien laisser à désirer à l’heure de la mort, et à placer sa statue sur un piédestal pareil à celui d’Homère ou de Byron. Quel est le poète auquel cette idée ne soit pas venue vingt fois comme un remords, et qui n’ait passé bien des heures de sa vie à l’abandonner et à la reprendre jusqu’à ce qu’il se soit aperçu qu’un tiers des heures de sa vie était déjà derrière lui, et qu’il ait dit en regardant à l’oeuvre à accomplir et le temps qui lui restait: il est trop tard; maudit soit Dieu! C’est pour cela que nous avons tant de poètes, tant de romanciers, et pas un historien. Il faut l’oeil de Dieu pour regarder si loin dans le passé, il faut les bras d’un géant pour étreindre tant de siècles. Quelques-uns peut-être eussent accompli l’oeuvre, mais ils ont douté d’eux, ils ont hésité à échanger sans relâche chaque jour de leur vie contre un an des temps passés; ils ont craint de descendre dans ces profondeurs de l’histoire où ils pouvaient se perdre, et comme un homme qui franchit un abîme, ils ont sauté d’un trône à l’autre, sans oser regarder au-dessous d’eux. Là cependant était le peuple. Puis, après tout, cette gloire posthume qui aurait dévoré toutes les heures d’une vie, aurait-elle valu ce qu’elle ôtait? L’oreille des morts entend-elle les noms que les générations prononcent en passant successivement sur leurs tombes, et dont le bruit, pareil au cercle que fait naître une pierre jetée au milieu d’un étang, diminue en s’élargissant, et s’efface en touchant le bord? Mieux vaut peut-être Dorat couronné de son vivant qu’Homère mis au rang des dieux après sa mort; peut-être les seuls instans de la vie qui ne soient pas perdus au compte de l’éternité, sont-ils d’abord ceux du bonheur, ensuite ceux du plaisir, puis enfin ceux passés à rien faire ou à faire des riens. Or, bonheur et plaisir sont aux mains des femmes; les femmes ne lisent pas l’histoire. Consolons nous donc que le temps manque à qui veut l’écrire, et si quelques- unes d’elles, par hasard, ou par caprice, désirent que nous dirigions leurs regards vers une de ces grandes époques qui marquent l’accroissement ou la décadence d’une nation, exigent que nous leur apprenions à bégayer ces noms d’hommes que peut seule prononcer assez haut la voix d’un peuple entier; déchirons quelques feuillets d’un fabliau gothique, naïvement enluminé d’or, de rouge et de bleu; rapetissons la taille d’Hugues Capet, de François Ier ou de Richelieu, à la dimension des pages d’un album; laissons le vent emporter cette page sur leurs genoux, et quand elles auront, depuis sa naissance jusqu’à son agonie, dévoré un siècle en une heure, que l’oeil humide d’une dernière larme, elles, diront, en nous apercevant: Oh! j’ai lu votre nouvelle! c’est délicieux! Voilà comme j’aime l’histoire. Oublions nos espérances sublimes, nos rêves d’immortalité. Oublions travail, gloire, avenir, tout enfin pour cette larme tremblante aux cils d’un oeil noir, que notre bouche peut recueillir avant qu’elle ne tombe. I Le Chevalier De Bourdon. 1417 Ah! ah! messieurs de la prévôté! il paraît que notre sire le roi aime les tournois de grand chemin. Vers sept heures du matin et par un beau jour du mois de mai 1417, sous le règne du roi Charles VI le Bien-Aimé, la herse de la porte Saint-Antoine se leva et laissa sortir de la bonne ville de Paris, une petite troupe de gens à cheval qui prit incontinent la route de Vincennes: deux hommes marchaient en tête de cette cavalcade, et les autres, qui paraissaient de leur suite plutôt que de leur compagnie, se tenaient derrière eux à quelques pas de distance, réglant, avec des marques de respect non équivoques, leur marche sur celle de ces deux personnages dont nous allons essayer de donner une idée au lecteur. Celui qui tenait la droite de la route, montait une mule espagnole, dressée à marcher l’amble, et qui semblait deviner la faiblesse de son maître, tant son pas était doux et régulier. En effet le cavalier, quoiqu’il n’eût effectivement que quarante-neuf ans, paraissait vieux et surtout souffrant; du reste, sa confiance en sa monture était telle que de temps en temps il abandonnait tout-à-fait la bride, pour serrer, comme par un mouvement convulsif, sa tête entre ses deux mains. Quoique l’air du matin fût encore froid et qu’un léger brouillard descendit sur la plaine, son chaperon était pendu à l’arçon droit de sa selle, et rien ne protégeait son front contre la rosée qu’on voyait trembler aux boucles rares de cheveux blancs qui descendaient de ses tempes le long de son visage maigre, pâle et mélancolique. Loin de paraître incommodé de la fraîcheur de cette rosée, on voyait, au contraire, que c’était avec plaisir qu’il la recevait sur sa tête chauve, et l’on devinait facilement que ces perles glacées procuraient quelque soulagement aux douleurs qui, de momens en momens, le forçaient à renouveler le mouvement que nous avons indiqué, comme lui étant habituel. Quant à son costume, rien ne le distinguait de celui des seigneurs âgés de cette époque. C’était une espèce de robe de velours noir, ouverte devant et garnie de fourrures blanches mouchetées, dont les manches larges, fendues et tombantes laissaient sortir par leurs ouvertures les manches collantes d’un pourpoint de brocard d’or, dont la richesse et l’élégance étaient considérablement diminuées par les longs services qu’il paraissait avoir rendus à son propriétaire. Au bas de cette robe, et dégagés de la gêne des étriers, pendaient dans des espèces de bottes fourrées et pointues, les pieds du cavalier, qui, par leur ballottement continuel, auraient bien pu faire perdre patience au paisible animal auquel il se fiait si complètement, si l’on n’avait eu la précaution d’en ôter les éperons dorés et aigus, qui, à cette époque, étaient encore la marque distinctive des seigneurs et des chevaliers. Nos lecteurs auraient donc quelque peine à reconnaître, à cette description de son costume et de son visage, le rang qu’occupait le personnage que nous mettons sous ses yeux, si nous tardions à le nommer. - C’était le roi Charles VI lui-même, qui, atteint de folie pendant un voyage qu’il fit en Bretagne en l’an 1392, n’avait depuis cette époque jamais retrouvé sa raison qu’à des intervalles, que le temps en s’écoulant ne faisait que rendre plus courts et plus rares. Il allait à Vincennes, visiter la reine Isabeau, fille d’Étienne de Bavière Ingolstat, qu’il avait épousée en 1389, et qui, malgré ses prodigalités ruineuses et ses publiques amours avec Louis d’Orléans, frère du roi, avait conservé une grande influence sur l’esprit de ce faible monarque. À sa gauche et sur la même ligne à peu près, s’avançait en contenant à peine l’ardeur de son bon cheval de bataille, un chevalier à stature colossale, couvert de fer, comme s’il marchait au combat; son armure plus forte qu’élégante attestait cependant, par la flexibilité avec laquelle elle se prêtait aux mouvemens de ses bras, l’adresse et l’habileté de l’ouvrier milanais qui l’avait faite. Aux arçons de sa selle de guerre pendait du côté droit une masse d’armes pesante et dentelée, qui paraissait avoir été richement damasquinée en or, mais qui, dans les contacts fréquens que le bras de son maître l’avait forcé d’avoir avec les casques ennemis, avait perdu cette parure sans que cette perte lui ôtât rien de sa solidité. Du côté opposé, et comme pour faire son pendant, était accrochée une arme non moins respectable sous tous les rapports, une épée à lame large du haut, allant en s’amincissant comme un poignard, et que les fleurs de lis semées sur son fourreau faisaient reconnaître pour celle de connétable. Si son maître l’eût tirée de la riche gaine où elle dormait à cette heure, sans doute, l’acier de sa large lame eût aussi, par ses dentelures donné la preuve des coups qu’il avait portés: mais, pour le moment, ces deux armes semblaient être plutôt une précaution qu’une nécessité. Seulement elle était là comme ces serviteurs fidèles auxquels on ne permet de s’éloigner ni le jour ni la nuit, afin de n’avoir qu’à étendre la main pour les retrouver à l’instant du danger. Mais pour le moment, comme nous l’avons dit, aucun péril ne paraissait instant; et si la figure du cavalier que nous décrivons paraissait sombre, on reconnaissait que c’était plutôt la fixité d’une idée qui lui avait donné cette expression habituelle, qu’une inquiétude momentanée; d’ailleurs, l’ombre de sa visière qui s’étendait sur ses yeux noirs, contribuait peut-être à augmenter leur dureté. Cependant, comme avec un nez aquilin fortement prononcé, un teint bruni par les guerres de Milan, une cicatrice qui lui fendait la joue, et dont les deux extrémités se perdaient, l’une dans l’arc d’un large sourcil noir, l’autre dans la naissance d’une barbe épaisse et grisonnante, c’était tout ce qu’on voyait de sa figure, on pouvait penser au premier abord que l’âme qui habitait cette enveloppe de fer était éprouvée et inflexible comme elle. Si le portrait que nous venons de tracer ne suffisait pas à nos lecteurs pour reconnaître Bernard VII, comte d’Armagnac, de Rouergue et de Fezenzac, connétable du royaume de France, gouverneur-général de la ville de Paris, capitaine de toutes les places fortes du royaume, ils n’auraient qu’à reporter les yeux sur la petite troupe qui le suivait, ils pourraient distinguer au milieu d’elle un écuyer, à la jaquette verte et à la croix blanche, portant l’écu de son maître; et sur le milieu de cet écu les quatre lions d’Armagnac [1], surmontés d’une couronne de comte, fixeraient ses doutes, pour peu qu’il possédât sa part de la science héraldique, assez généralement répandue à cette époque et assez généralement oubliée dans la nôtre. Les deux cavaliers avaient marché en silence, depuis la porte de la Bastille jusqu’à l’embranchement des deux chemins, dont l’un allait au couvent Saint-Antoine, et l’autre à la Croix-Faubin, lorsque la mule du roi, abandonnée, comme nous l’avons dit, à sa propre sagacité, s’arrêta au milieu de la route. Elle était habituée à aller, tantôt à Vincennes, où ce jour se rendait le roi, tantôt au couvent de Saint-Antoine, où souvent il faisait ses dévotions, et elle attendait qu’une indication de son cavalier lui fit connaître celle des deux routes qu’il fallait prendre; mais le roi était dans un de ces momens d’atonie qui ne lui permettaient pas de comprendre ce que demandait sa monture; il resta donc immobile sur sa mule à l’endroit où elle s’était arrêtée, sans qu’aucun changement en lui indiquât qu’il se fût même aperçu qu’il avait passé tout à coup du mouvement à l’immobilité. Le comte Bernard essaya de rappeler le roi à lui-même en lui adressant la parole; mais cette tentative fut inutile. Il poussa alors son cheval devant la mule, espérant que la bête entêtée allait la suivre; mais elle releva la tête, le regarda s’éloigner, secoua les grelots qui tremblaient à son cou, et rentra dans son immobilité première. Le comte Bernard, impatienté de ses délais, fit un signe à son écuyer, qui s’approcha de lui, sauta à bas de son cheval, lui en jeta la bride sur le bras, et s’avança vers le roi, tant était grand encore le respect de la royauté, que ce n’était qu’à pied qu’il osait, quelque puissant qu’il fût, toucher, pour la diriger, le frein de la mule du pauvre Charles l’Insensé; mais ce respect et cette bonne intention furent loin d’être couronnés de succès, car à peine le roi eut-il vu un homme saisir la bride de sa monture, qu’il jeta un cri perçant, chercha une arme à l’endroit où auraient dû pendre son épée et son poignard, et, n’en trouvant pas, se mit à crier d’une voix rauque et entrecoupée par la terreur: -À moi!... à moi, mon frère d’Orléans!... à moi, c’est le fantôme!... -Monseigneur le roi, dit Bernard d’Armagnac en adoucissant autant qu’il put sa voix rude, plût à Dieu et à monsieur saint Jacques, que votre frère d’Orléans vécût encore! non pas pour venir à votre secours, car je ne suis pas un fantôme, et vous ne courez aucun danger, mais pour nous aider, de sa bonne épée et de ses bons conseils, contre les Anglais et les Bourguignons. -Mon frère, mon frère, disait le roi, dont la crainte paraissait cependant diminuer, mais dont les yeux hagards et les cheveux dressés attestaient que l’irritation de ses nerfs était loin d’être calmée; mon frère Louis!» -Ne vous rappelez-vous donc plus, monseigneur, que voilà dix ans bientôt que votre frère bien-aimé a été traîtreusement assassiné rue Barbette, par le duc Jean de Bourgogne, qui, à cette heure, s’avance en sujet déloyal contre son roi; et que moi, je suis votre défenseur, dévoué, comme je le prouverai en temps et lieu, avec l’aide de saint Bernard et de mon épée. Le regard vague du roi se fixa lentement sur Bernard, et, comme si de tout ce que lui avait dit celui-ci, il n’avait entendu qu’une chose, il reprit avec un reste d’altération dans la voix: -Vous disiez donc, mon cousin, que les Anglais étaient débarqués sur nos côtes de France. Et il mit sa mule au pas en lui faisant prendre le chemin de Vincennes. -Oui, sire, reprit Bernard, en sautant à son tour sur son cheval, et en reprenant près du roi sa première place. -Où? -À Touques, en Normandie. Et que le duc de Bourgogne s’était emparé d’Abbeville, d’Amiens, de Montdidier et de Beauvais. Le roi poussa un soupir. -Je suis bien malheureux, mon cousin, dit-il en pressant sa tête entre ses deux mains. Bernard lui laissa un moment de réflexion, espérant que ses facultés reviendraient, et lui permettraient de continuer, avec quelque suite, une conversation si importante au salut de la monarchie. -Oui, bien malheureux, reprit une seconde fois le roi, en laissant tomber et pendre avec découragement ses mains à ses côtés, tandis que sa tête s’inclinait sur sa poitrine. -Et que comptez-vous faire, mon cousin, pour repousser à la fois ces deux ennemis? Je dis vous..., car moi... je suis trop faible pour vous aider. -Sire, j’ai déjà pris mes mesures, et vous les avez approuvées; le dauphin Charles a été nommé par vous lieutenant-général du royaume. -C’est vrai... Mais je vous ai déjà fait observer, mon cousin, qu’il était bien jeune; à peine s’il a quinze ans... Pourquoi ne m’avoir pas plutôt présenté pour cette charge son frère aîné Jean? Le connétable regarda le roi avec étonnement; un soupir sortit de sa large poitrine, il secoua la tête tristement; le roi répéta la question. -Sire, dit-il enfin, est-il possible qu’il y ait des souffrances humaines portées à ce point que le père oublie la mort de son fils? Le roi tressaillit, pressa de nouveau sa tête de ses deux mains, et quand il les écarta de son visage, le connétable put voir deux larmes qui roulaient sur ses joues flétries. -Oui, oui... je me rappelle, dit-il; il est mort dans notre ville de Compiègne. -Puis il ajouta plus bas: -Et Isabeau m’a dit qu’il était mort empoisonné... Mais, chut!... il ne faut point le répéter... Mon cousin, croyez-vous que cela soit vrai? -Les ennemis du duc d’Anjou en ont accusé ce prince, sire, et ils ont fondé cette accusation sur ce que cette mort rapprochait du trône le dauphin Charles, son gendre. Mais le roi de Sicile était incapable de commettre ce crime, et s’il l’a commis, Dieu n’a pas permis qu’il en recueillît les fruits, puisque lui-même est mort à Angers, six mois après celui dont on l’accuse d’être le meurtrier. -Oui -mort -c’est ce que me répond l’écho, quand j’appelle autour de moi mes fils et mes parens, le vent qui souffle autour des trônes est mortel, mon cousin, et de toute cette riche famille de princes -il ne reste plus que le jeune arbre et le vieux tronc. - Ainsi donc mon Charles bien-aimé? -Partage avec moi le commandement des troupes; et si nous avions de l’argent pour en lever de nouvelles... -De l’argent, mon cousin, n’avons-nous pas les fonds, réservés aux besoins de l’état?... -Ils ont été soustraits, sire. -Et par qui? -Le respect arrête l’accusation sur mes lèvres... -Mon cousin, personne que moi n’avait le droit de disposer de ces fonds, et nul ne pouvait se les approprier qu’avec un bon signé de notre main royale, et revêtu de notre sceau. -Sire, la personne qui les a enlevés s’est en effet servi du sceau royal, quoiqu’elle ait jugé votre signature inutile. -Oui, oui, l’on me regarde déjà comme mort. L’Anglais et le Bourguignon se partagent mon royaume, et ma femme et mon fils, mes biens. C’est l’un ou l’autre, n’est-ce pas, mon cousin, qui a commis ce vol? car c’est un vol envers l’état, puisque l’état avait besoin de cet argent. -Sire, le dauphin Charles est trop respectueux, pour ne pas attendre, en quelque chose que ce soit, les ordres de son seigneur et père. -Ainsi, comte, c’est la reine?.. Il soupira profondément... -La reine, eh bien! nous allons la voir, et je lui redemanderai cet argent, elle comprendra qu’il faut qu’elle me le rende. -Sire, il est employé à acheter des meubles et des bijoux. -Que faire alors, mon pauvre Bernard? nous mettrons une nouvelle taxe sur le peuple. -Il est déjà écrasé. -Ne nous reste-t-il donc pas quelques diamans? -Ceux de votre couronne, et voilà tout. Sire, vous êtes bien faible avec la reine, elle perd le royaume, et devant Dieu, sire, c’est vous qui en répondez. Voyez si la misère publique a diminué son luxe; au contraire, il semble qu’il s’accroît de la pauvreté générale, les dames et les demoiselles de son hôtel mènent leur train accoutumé, faisant grande dépense, et portant des accoutremens si riches, qu’ils étonnent tout le monde. Ces jeunes seigneurs qui l’entourent étalent en broderies sur leurs pourpoints un an de la solde des troupes. Sous prétexte de dangers que lui font courir les troubles de la guerre, elle a demandé une garde inutile à l’état, et que l’état paie. Les sires de Graville et de Giac, qui commandent cette troupe, en obtiennent sans cesse de l’argent et des joyaux. C’est une profusion qui fait murmurer les gens de bien, sire. -Connétable, dit le roi, du ton d’un homme qui sent le moment mal choisi pour annoncer une nouvelle, mais qui cependant ne peut tarder plus long-temps à le faire; connétable, j’ai promis hier de nommer capitaine du château de Vincennes le chevalier de Bourdon, vous présenterez sa nomination à ma signature. -Vous avez fait cela, sire! et les yeux du connétable étincelèrent. Le roi murmura un oui presqu’inintelligible, comme un enfant qui sait avoir mal fait, et qui tremble d’être grondé. Ils étaient arrivés en ce moment à la hauteur de la Croix-Faubin, et le chemin, qui cessait d’être circulaire, permettait d’apercevoir à quelque distance encore, venant à la rencontre de la petite troupe avec laquelle nous avons voyagé, un jeune cavalier, mis avec toute la recherche du jour. Son chaperon bleu (c’était la couleur de la reine) flottait élégamment sur son épaule gauche, et formant écharpe, venait retomber dans sa main droite, qui se jouait avec. À son côté pendait, pour toute arme, une épée d’acier bruni, si légère qu’elle paraissait plutôt un ornement qu’une défense; il portait une veste courte et flottante de velours rouge, tandis que dessous cette veste dessinant une taille élégante, étincelait de broderies un justaucorps de velours bleu, serré au bas de la taille avec une corde en or; un pantalon collant d’étoffe couleur sang de boeuf, des souliers de velours noir si pointus et si recourbés, qu’ils avaient quelque difficulté à passer dans l’étrier, complétaient ce costume, que le plus riche et le plus élégant des seigneurs de la cour aurait pu prendre pour modèle. Joignez à cela des cheveux blonds et bouclés, une figure insouciante et joyeuse, des mains de femme, et vous aurez un portrait exact du chevalier de Bourdon, le favori, et quelques-uns disaient l’amant de la reine Isabeau de Bavière, la plus belle et la plus ambitieuse femme de son temps. Du plus loin qu’il le vit, le connétable le reconnut: il haïssait la reine qui combattait son influence dans l’esprit du roi; il savait Charles jaloux, il résolut de profiter de l’occasion qui se présentait pour arriver à l’exécution d’un grand projet politique, l’exil de la reine. Mais aucun changement sur son visage n’annonça qu’il eût reconnu le cavalier qui s’approchait. -Je désire que vous fassiez savoir à ce jeune homme que je ratifie sa nomination, ajouta le roi, n’est-ce pas, mon cousin? -Il est probable qu’il la connaît déjà, sire. -Qui la lui aurait apprise? -Celle qui vous l’a demandée avec tant d’instance. -La reine? -Elle a tant de confiance dans la bravoure de ce jeune homme, que, pour lui confier la garde du château, elle n’a pas eu la patience d’attendre qu’il eut reçu sa commission de capitaine. -Comment cela? -Regardez devant vous, sire. -Le chevalier de Bourdon!... Le roi pâlit, un soupçon le mordait au coeur. -Il aura passé la nuit au château, il est impossible que si matin il soit parti de Paris et revenu déjà de Vincennes. -Vous avez raison, comte, que dit-on à ma cour de ce jeune homme? -Qu’il est avantageux près des dames, et que cela lui réussit. On prétend que pas une ne lui a résisté. -On n’en excepte aucune, comte? -Aucune, sire. -Le roi devint si pâle, que le comte étendit la main, croyant qu’il allait tomber. Le roi le repoussa doucement: -Serait-ce pour cela, dit-il d’une voix creuse, qu’elle voulait que la garde du château lui fût confiée? -Insolent jeune homme! -Bernard, Bernard, ne porte-t-il pas un chaperon bleu? -C’est la couleur de la reine. En ce moment, le chevalier de Bourdon se trouvait si près d’eux, que l’on pouvait entendre les paroles de la chanson qu’il chantait; c’était un virelay d’Alain Chartier à la reine. La vue du roi et du comte ne lui parut pas sans doute un motif suffisant pour interrompre cette mélodieuse occupation, car il se contenta d’écarter gracieusement son cheval; et lorsqu’il fut près du roi, il le salua légèrement et d’une inclinaison de tête. La colère rendit un instant au vieillard toute son énergie de jeune homme, il arrêta court sa monture, et s’écria d’une voix forte: -Pied à terre, enfant, ce n’est point ainsi qu’on salue quand la royauté passe. -Pied à terre et saluez! Le chevalier de Bourdon, au lieu d’obéir à cet ordre, piqua son cheval des deux, et en quelques élans se trouva à vingt pas du roi. Puis il le remit à la même allure qu’il avait auparavant, et reprit sa chanson à l’endroit où la brusque allocution de Charles VI l’avait interrompue. Le roi dit quelques mots au comte Bernard; celui-ci se retourna vers la petite troupe: -Tanneguy, dit-il, en s’adressant au prévôt de Paris, qui avait auprès de lui deux de ses gardes armés de toutes pièces, faites arrêter ce jeune homme, le roi le veut. Tanneguy fit un signe, et les deux gardes s’élancèrent à la poursuite du chevalier de Bourdon. Ces préparatifs hostiles n’avaient point échappé à celui-ci, quoiqu’il ne parût pas autrement s’en inquiéter qu’en retournant de temps en temps la tête. Cependant lorsqu’il vit les deux gardes de la prévôté s’avancer vers lui, et qu’il ne put conserver aucun doute sur le motif qui les amenait, il arrêta son cheval et leur fit face: ils n’étaient plus qu’à dix pas de lui. -Holà! mes maîtres, leur cria-t-il, pas un pas de plus, si c’est à moi que vous en voulez, à moins que vous n’ayez ce matin recommandé votre âme à Dieu. Les deux gardes, sans répondre, continuèrent à s’avancer. -Ah! ah! messieurs de la prévôté, continua Bourdon, il paraît que notre sire le roi aime les tournois de grand chemin. Les deux gardes étaient si près du chevalier, qu’ils étendaient déjà la main pour le saisir. Tout beau, messieurs, dit-il en faisant faire un bond en arrière à son fidèle compagnon; tout beau!..., laissez-moi prendre du champ, et je suis à vous. À ces mots, il mit son cheval à un galop si rapide, qu’un instant on put croire qu’il lui confiait le salut de sa vie; les deux gardes avaient si bien compris que toute poursuite serait inutile, qu’ils restèrent stupéfaits à la même place, le suivant des yeux, et ne pensant pas même à lui crier d’arrêter. Leur étonnement redoubla lorsqu’au bout de quelques secondes ils lui virent faire volte-face et revenir à eux. Un moment avait suffi au chevalier de Bourdon pour faire ses préparatifs de combat; ils étaient aussi simples qu’ils étaient courts, et lorsqu’il se retourna, l’écharpe flottante, que nous avons désignée comme tombant de son chaperon, était roulée autour de son bras gauche, comme une espèce de bouclier. Il tenait de la droite sa courte épée, sur laquelle on apercevait ces cannelures dorées destinées à laisser égoutter le sang; et son cheval enrêné au pommeau de sa selle, et obéissant comme un être doué d’intelligence à la pression de ses jambes, laissait aux deux bras de son cavalier une liberté dont il était évident qu’ils ne tarderaient pas à avoir besoin. Les deux gardes hésitèrent un instant à accepter le combat: on leur avait ordonné d’arrêter le chevalier de Bourdon, et non de le tuer, et les préparatifs de défense de celui-ci leur paraissaient assez décisifs pour ne leur laisser aucun doute qu’il était disposé à ne pas tomber vivant entre leurs mains. Il vit leur indécision, et sa témérité s’en augmenta. Allons, mes maîtres, leur cria-t-il, sus, sus, la dague au poing, et avec l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel nous allons avoir tout à l’heure du sang rouge et chaud sur les pavés. Les deux gardes tirèrent leurs épées et s’élancèrent à leur tour sur le chevalier, laissant entre eux deux un léger espace, afin de l’attaquer chacun d’un côté. D’un coup d’oeil rapide celui-ci vit qu’il pouvait passer entre ses deux ennemis; il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l’emporta avec la rapidité du vent; puis lorsqu’il vit, à quelques pieds de lui seulement, la pointe des deux épées, il se laissa rapidement glisser le long du cou de son cheval, comme s’il voulait ramasser quelque chose sans quitter les étriers, de manière à ce que son corps décrivît une ligne presque horizontale, se retenant de la main droite à la crinière, tandis que de la gauche saisissant la jambe de l’un de ses ennemis, il le souleva violemment et le jeta de l’autre côté de son cheval; les épées des deux gardes ne frappèrent que l’air. Lorsque celui qui venait de donner cette preuve d’habileté se retourna, il s’aperçut que le garde qu’il avait renversé, n’avait pu dégager son pied de l’étrier où il était retenu par son éperon, et que son cheval qui le traînait après lui, effrayé du bruit que faisait son armure bondissante sur le pavé, l’emportait avec une vitesse toujours croissante: les cris de ce malheureux ne contribuaient pas peu à l’épouvanter encore davantage. Tous les spectateurs de ce combat le suivaient des yeux, le coeur serré, respirant à peine, tressaillant à chaque choc nouveau, qui renvoyait jusqu’à eux le bruit du fer; étendant les bras, comme s’ils pouvaient l’arrêter. Le cheval allait toujours, toujours plus vite, soulevant des flots de poussière, tandis qu’à chaque caillou l’armure faisait feu. Là où il passait, et de place en place sur la route, on distinguait des morceaux de cuirasse qui se détachaient et luisaient au soleil. Bientôt ce cliquetis effrayant devint moins distinct, soit à cause de la distance, soit parce que ce n’était plus que de la chair et des os qui traînaient sur le pavé; puis, au détour du chemin dont nous avons déjà parlé, cheval et cavalier disparurent tout à coup comme une vision. Les poitrines respirèrent, et la voix de Bernard d’Armagnac fit entendre pour la seconde fois ces mots: -Tanneguy Duchâtel, arrêtez cet homme, le roi le veut. Le second garde de la prévôté, en entendant ce nouvel ordre, revint sur le chevalier avec une rage que la mort affreuse de son compagnon ne faisait qu’augmenter: quant à celui-ci il paraissait absorbé dans la vue du spectacle que nous avons essayé de décrire; ses yeux étaient fixés vers l’endroit où le cheval et le cavalier avaient disparu, et il est évident qu’il n’avait pas cru d’abord à la gravité du combat où il se trouvait engagé. Il ne revint à lui qu’en apercevant flamboyer au-dessus de sa tête une espèce d’éclair; c’était l’épée que son second ennemi tenait à deux mains et qui tournoyait avant de s’abattre; entre cette épée et le front il n’y avait que deux pieds, à peine s’il y avait une seconde entre le coup et la mort, un bond en avant jeta le chevalier côte à côte du soldat, qui, droit sur ses étriers, les mains derrière la tête, s’apprêtait à frapper. De son bras gauche, il le saisit, enveloppant à la fois ses bras et sa tête sous son épaule, avec une vigueur dont on l’aurait cru incapable; il le renversa de la première secousse ployé sur la croupe de son cheval, et d’un coup d’oeil rapide il chercha sur cet homme bardé de fer un passage pour la mort. La position courbée dans laquelle il l’avait mis, soulevait le gorgerin du casque, et dans l’étroit intervalle qui se trouvait entre les deux lames d’acier, une épée aussi finie que celle du chevalier pouvait seule passer. Elle y passa deux fois, ressortit deux fois sanglante, et lorsque de sa main gauche il lâcha la tête et les bras de son adversaire, que de la droite il secoua son épée, un soupir étouffé dans le casque du soldat annonça qu’il avait cessé d’exister. Bourdon était resté au milieu de la route: il avait tourné la tête de son cheval vers la troupe du roi, et là, exalté par son double triomphe, il raillait et défiait. Duchâtel hésitait à renouveler aux hommes qui l’accompagnaient l’ordre de l’arrêter, et délibérait s’il ne valait pas mieux qu’il remplît lui-même cette mission, lorsque le comte d’Armagnac, lassé de ses retardemens, fit un signe. La petite troupe s’écarta pour le laisser passer; le géant s’avança lentement vers le chevalier, s’arrêta à dix pas de lui: -Chevalier de Bourdon, lui dit-il d’une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre trace d’émotion, chevalier de Bourdon, au nom du roi, votre épée; si vous avez refusé de la remettre à deux soldats obscurs, peut-être vous paraîtra-t-il moins humiliant de la rendre à un connétable de France. -Je ne la rendrai, répondit Bourdon avec hauteur, qu’à celui qui osera me la venir prendre. -Insensé, murmura Bernard. Au même instant et par un mouvement rapide comme la pensée, il détacha de l’arçon de sa selle la lourde masse dont nous avons parlé; l’arme pesante tournoya comme une fronde au-dessus de sa tête, et, s’échappant de sa main avec le sifflement et la rapidité d’une pierre lancée par une machine de guerre, alla se plier comme un jonc sur la tête du cheval. L’animal, frappé à mort, se leva sanglant sur ses pieds de derrière, demeura un instant debout et oscillant; puis cheval et cavalier tombèrent à la renverse, et restèrent étendus sur le pavé. -Allez ramasser cet enfant, dit Bernard. Et il revint prendre tranquillement sa place près du roi. -Est-il tué demanda celui-ci. -Non, sire, je ne le crois qu’évanoui. Tanneguy confirma ce que venait de dire le connétable. Il lui apportait les papiers trouvés sur le chevalier de Bourdon; parmi eux, il y avait une lettre dont l’adresse était écrite de la main d’Isabeau de Bavière; le roi s’en empara convulsivement. Aussitôt les deux seigneurs s’éloignèrent par discrétion, suivant des yeux l’altération croissante du visage de Charles VI. Plusieurs fois, pendant la lecture, il essuya la sueur qui coulait de son front; puis, quand il eut fini, qu’il eut broyé la lettre entre ses mains, qu’il en eut jeté les mille morceaux aux vents, il dit d’une voix si sourde qu’elle semblait sortir d’un cadavre: -Le chevalier à la prison du grand Châtelet, la reine à Tours! et moi... moi à l’abbaye de Saint-Antoine. Je ne me sens pas la force de retourner à Paris. -En effet il était si pâle et si tremblant qu’on eût cru qu’il allait mourir. Un instant après, suivant les ordres donnés, la suite du roi se sépara en trois troupes, formant un triangle: Dupuy, l’âme damnée de Bernard, et deux capitaines se rendant à Vincennes, pour signifier à la reine son ordre d’exil; Tanneguy Duchâtel retournant vers Paris avec son prisonnier toujours évanoui, et le roi, resté seul avec le connétable d’Armagnac, et soutenu par lui, allant à travers la plaine demander aux moines de l’abbaye de Saint-Antoine, un asile, du repos et des prières. II Laissez Passer La Justice Du Roi. Tandis que la porte de l’abbaye de Saint-Antoine s’ouvre pour le roi, et celle de la prison du Châtelet pour le chevalier de Bourdon; que Dupuy fait halte à un quart de lieue de Vincennes, pour attendre un renfort de trois compagnies des gardes que lui envoie de la prévôté Tanneguy Duchâtel, nous transporterons le lecteur au château qu’habite Isabeau de Bavière. Vincennes était tout à la fois, à cette époque de troubles, où les épées se tiraient dans un bal, où le sang coulait au milieu d’une fête, un château fort et une résidence d’été. Si nous faisons le tour des murailles extérieures, ses larges fossés, ses bastions à chaque coin de mur, ses ponts-levis qui se dressent chaque soir en grinçant sur leurs lourdes chaînes, ses sentinelles jalonnées sur les remparts, nous présenteront l’aspect sévère d’une forteresse, pour la défense et la sûreté de laquelle rien n’a été épargné. Si nous entrons à l’intérieur, le spectacle changera: nous apercevrons encore, il est vrai, les sentinelles sur les hautes murailles; mais l’insouciance avec laquelle nous les verrons s’acquitter de leur faction, leur assiduité à regarder, dans l’intérieur de la première cour remplie de soldats, les jeux divers de leurs camarades, au lieu d’examiner si au loin dans la plaine, aucun parti ennemi ne s’avance, attestera leur impatience d’échanger leur arc et leurs flèches contre un cornet et des dés, et ne laissera aucun doute que le devoir qui leur est imposé, est plutôt une affaire de discipline générale que d’urgence momentanée. Si nous passons de cette première cour dans la seconde, cet appareil militaire disparaîtra tout-à-fait. Ce ne sont que fauconniers sifflant leurs faucons, pages dressant des chiens, écuyers menant des chevaux; puis au milieu de cris, de rires, de sifflets, de jeunes filles passant, légères et bruyantes, jetant une raillerie aux fauconniers, un sourire aux pages, une promesse aux écuyers, pour disparaître comme des apparitions sous une porte basse et cintrée faisant face à celle de la première cour, et formant l’entrée des appartemens. Si elles s’inclinent en passant sous cette porte avec une coquetterie plus respectueuse, ce n’est point à cause des deux images de saints qui en ornent l’entrée, c’est que de chaque côté, auprès de ces images adossées au mur, une jambe croisée sur l’autre, enveloppés d’élégantes robes de velours et de damas, deux jeunes et beaux seigneurs, les sires de Graville et de Giac parlent de chasse et d’amour. Certes, qui les aurait vus ainsi, aurait eu peine à reconnaître sur leurs visages insoucieux cette marque fatale que le doigt du destin imprime, dit-on, au front de ceux qui doivent mourir jeunes. Un astrologue, en étudiant les lignes de leurs mains blanches et potelées, leur eût annoncé de longues et joyeuses années; et cependant, cinq ans après, la lance d’un Anglais devait percer de part en part la poitrine du premier, et huit ans ne s’écouleront pas sans que les eaux de la Loire se referment sur le cadavre du second. Si nous pénétrons au-delà de cette entrée, que nous montions, à notre gauche, cet escalier à rampe de dentelle; que nous entr’ouvrions la porte ogive du premier étage pour traverser, sans nous y arrêter, cette première pièce, que dans la distribution moderne de nos appartemens nous appellerions une anti chambre; que, marchant sur la pointe du pied et retenant notre haleine, nous soulevions la tapisserie à fleurs d’or qui sépare cette pièce de la seconde, nous verrons un spectacle qui, au milieu de la longue description que nous venons de faire, mérite une mention particulière. Dans une chambre carrée comme la tour dont elle forme le premier étage, éclairée par un jour qui perce avec peine les rideaux d’étoffe à fleurs d’or, qui tombent devant d’étroites fenêtres à vitraux coloriés, sur un de ces lits gothiques et larges à colonnes ciselées, une femme, encore belle, quoiqu’elle ait passé le premier âge de la jeunesse, est couchée et endormie. Du reste, le crépuscule qui règne dans la chambre semble bien plutôt un calcul de la coquetterie qu’un accident du hasard; certes, ces demi-teintes, qui n’ôtent rien à la rondeur des formes qu’elles adoucissent prêtent un merveilleux secours au poli de ce bras qui pend hors du lit, à la fraîcheur de cette tête posée sur une épaule nue, et à la finesse de ces cheveux dénoués dont une partie s’éparpille sur le traversin, tandis que l’autre accompagne le bras pendant, dépasse l’extrémité des doigts, et tombe jusqu’à terre. Peut-être, au grand jour, ces lèvres, qu’entr’ouvre une respiration chaude et rapide, perdraient-elles de leur beauté en laissant apercevoir l’expression impérieuse et fière qui leur est habituelle; peut-être au premier abord serait-on frappé désagréablement du contraste heurté de ces cheveux d’un blond presque doré, avec ces sourcils d’un noir d’ébène, types caractéristiques des races du nord et du midi, qui, se croisant dans cette femme, formaient une beauté étrange, et avaient donné à la fois, à son coeur, les passions ardentes de la jeune Italienne, et à son front la hauteur dédaigneuse de la princesse allemande. Aurons-nous besoin de mettre le nom au bas de ce portrait, et nos lecteurs n’ont-ils pas reconnu à notre description la reine Isabeau, fille de Louis de Bavière Ingolstat et de Thaddée de Milan. Au bout d’un instant, les lèvres de la belle dormeuse se séparèrent avec un clappement pareil au bruit d’un baiser; ses grands yeux noirs s’ouvrirent avec une langueur qui l’emporta quelque temps sur leur expression de dureté habituelle, et qu’elle devait peut-être en ce moment à un songe, ou, mieux dirai-je, à un souvenir de volupté. Le jour, tout faible qu’il était, parut encore trop éclatant à ses yeux fatigués; elle les referma un instant, se releva en s’appuyant sur son coude, chercha de l’autre main, sous les coussins du lit, un petit miroir d’acier poli, s’y regarda avec un sourire complaisant; puis, le posant sur une table à la portée de sa main, elle y prit un sifflet d’argent, en fit entendre le son deux fois répété, et, comme épuisée de cet effort, elle retomba sur son lit, en poussant un soupir dans lequel on retrouvait plutôt l’expression de la fatigue que de la tristesse. À peine le bruit du sifflet avait-il cessé de retentir, que la portière de tapisserie qui tombait devant la porte d’entrée se souleva, et donna passage à la tête d’une jeune fille de dix-neuf à vingt ans. -Madame la reine me demande, dit-elle d’une voix douce et craintive? -Oui, Charlotte, venez. Elle s’avança alors en posant si légèrement le pied sur les nattes épaisses et finement tressées qui servaient de tapis, qu’il était évident qu’elle en avait fait une étude, lorsque, pendant le sommeil de sa belle et impérieuse maîtresse, les soins qu’elle remplissait près d’elle l’appelaient dans son appartement. -Vous êtes exacte, Charlotte, dit la reine en souriant. -C’est mon devoir, madame. -Approchez-vous plus près. -Madame veut-elle se lever? -Non, causer un instant. Charlotte rougit de plaisir, car elle avait une grâce à demander à la reine, et elle vit bien que sa noble maîtresse était dans un de ces momens de bonheur où les puissans d’ici-bas accordent tout ce qu’ils peuvent accorder. -Quel est donc tout ce bruit qu’on entend dans la cour? -Les pages et les écuyers qui rient. -Mais j’entends d’autres voix. -Celles des sires de Giac et de Graville. -Le chevalier de Bourdon n’est point avec eux? -Non, madame, il n’a point paru encore? -Et rien de nouveau cette nuit n’a troublé la tranquillité du château? -Rien: seulement, quelques instans avant que le jour parût, la sentinelle a vu une ombre se glisser sur les murailles; elle a crié: Qui vive? L’homme, car c’était un homme, a sauté de l’autre côté du fossé, malgré la distance et la hauteur: alors la sentinelle a tiré dessus avec son arbalète. -Eh bien! dit la reine. Et la rougeur de ses joues disparut complètement. -Oh! Raymond est un maladroit! Il a manqué son coup, et ce matin il a vu sa flèche fichée dans un des arbres qui poussent dans le fossé. -Ah! dit Isabeau. Et sa poitrine respira plus librement. -Le fou! continua-t-elle en se parlant à elle-même. -Certes, il faut que ce soit un fou ou un espion, car sur dix, neuf se seraient tués. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que voilà la troisième fois que cela arrive. C’est inquiétant, n’est-ce pas, madame, pour ceux qui habitent ce château. -Oui, mon enfant; mais quand le chevalier de Bourdon en sera gouverneur, cela ne se renouvellera plus. Et un sourire imperceptible glissa sur les lèvres de la reine, tandis que les couleurs de ses joues, un instant absentes, reparurent avec une lenteur qui prouvait que, quel que fût le sentiment qui les en avait éloignées, il était pénible et profond. -Oh! continua Charlotte, c’est un si brave chevalier que le sire de Bourdon! La reine sourit. -Ah! tu l’aimes? -De tout mon coeur, dit naïvement la jeune fille. -Je le lui dirai, Charlotte, et il en sera fier. -Oh! madame, ne lui dites pas cela: j’ai quelque chose à lui demander, et je n’oserais jamais... -Toi? -Oui. -Qu’est-ce donc? -Oh! madame... -Voyons, dis-moi cela. -Je veux... Oh! je n’ose pas. -Parle donc. -Je veux lui demander une place d’écuyer. -Pour toi? dit en riant la reine. -Oh!... dit Charlotte. Et elle devint rouge et baissa les yeux. -Mais ton enthousiasme pour lui pourrait me le faire croire. Pour qui donc alors? -Pour un jeune homme... Charlotte murmura ces mots si bas, qu’à peine si on les put entendre. -Ah! Et quel est-il? -Mon Dieu, madame... mais jamais vous n’avez daigné... -Enfin, qui est-il? répéta Isabeau avec une espèce d’impatience. -Mon fiancé, se hâta de répondre Charlotte. Et deux larmes tremblèrent aux cils noirs de ses longues paupières. -Tu aimes donc, mon enfant? dit la reine avec un ton de voix si doux, qu’on eût dit une mère qui interrogeait sa fille. -Oh! oui, pour la vie... -Pour la vie! Eh bien! Charlotte, je me charge de ta commission: je demanderai à Bourdon cette place pour ton fiancé; de cette manière, il restera constamment près de toi. Oui, je comprends: il est doux de ne pas se séparer un instant de la personne qu’on aime. Charlotte se jeta à genoux en baisant les mains de la reine, dont la figure, habituellement si hautaine, était en ce moment d’une douceur angélique. -Oh! que vous êtes bonne! dit-elle. Oh! que je vous remercie! Que Dieu et monseigneur saint Charles étendent leurs mains sur votre tête!... Merci, merci... Qu’il sera heureux!... Permettez que je lui donne cette bonne nouvelle. -Il est donc là? -Oui, dit-elle avec un petit mouvement de tête; oui, je lui avais dit hier que le chevalier serait probablement nommé gouverneur de Vincennes, et cette nuit il a pensé à ce que je viens de vous dire, de sorte que ce matin il est accouru pour me parler de ce projet. -Et où est-il? -À la porte, dans l’antichambre. -Et vous avez osé?... Les yeux noirs d’Isabeau étincelèrent; la pauvre Charlotte, à genoux, les mains croisées, se renversa en arrière. -Oh! pardon, pardon, murmura-t-elle. Isabeau réfléchit. -Cet homme serait-il attaché sincèrement à nos intérêts? -Après ce que vous m’avez promis, madame, il passerait pour vous sur des charbons ardens. La reine sourit. -Fais-le entrer, Charlotte, je veux le voir. -Ici? dit la pauvre fille, passant de la terreur à l’étonnement. -Ici, je veux lui parler. Charlotte pressa sa tête entre ses deux mains, comme pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas; puis elle se releva lentement, regarda la reine d’un air étonné, et, à un dernier signe que fit celle-ci, elle sortit de l’appartement. La reine rapprocha les rideaux de son lit, passa sa tête dans leur ouverture, serra l’étoffe au-dessous de son menton avec ses deux mains, sachant bien que sa beauté ne perdrait rien à la teinte ardente que leur couleur rouge jetait sur ses joues. À peine avait-elle pris cette précaution, que Charlotte entra suivie de son amant. C’était un beau jeune homme de vingt à vingt-deux ans, au front large et découvert, aux yeux bleus et vifs, aux cheveux châtains et au teint pâle: il était vêtu d’un justaucorps de drap vert, ouvert à la saignée des bras, de manière à laisser passer la chemise; un pantalon de même couleur dessinait les muscles fortement prononcés de ses jambes; un ceinturon de cuir jaune soutenait une dague d’acier à large lame qui devait le poli de sa poignée au mouvement habituel qu’avait contracté son maître d’y porter la main, tandis que de l’autre il tenait un petit chapeau de feutre dans le genre de nos casquettes de chasse. Il s’arrêta à deux pas de la porte. La reine jeta sur lui un coup- d’oeil rapide: sans doute elle eût prolongé l’examen qu’elle fit de sa personne, si elle eût pu prévoir qu’elle avait devant elle un de ces hommes auxquels le destin a donné dans leur vie une heure pendant laquelle ils doivent changer la face des nations. Mais, nous l’avons dit, rien en lui n’annonçait cette étrange destinée; ce n’était rien pour le moment qu’un beau jeune homme, pâle, timide et amoureux. -Votre nom? dit la reine. -Perrinet Leclerc. -De qui êtes-vous fils? -De l’échevin Leclerc, gardien des clefs de la porte Saint- Germain. -Et que faites-vous? -Je suis vendeur de fer au Petit-Pont. -Vous quitteriez votre état pour entrer au service du chevalier de Bourdon? -Je quitterais tout pour voir Charlotte. -Et vous ne seriez pas embarrassé dans votre service? -De toutes les armes que j’ai chez moi comme vendeur de fer, depuis la masse jusqu’à la dague, depuis l’arbalète jusqu’à la lance, il y en a peu que je ne manie aussi bien que le meilleur chevalier. -Et si j’obtiens pour vous cette place, vous me serez dévoué, Leclerc? Le jeune homme releva les yeux, les fixa sur ceux de la reine, et dit avec assurance: -Oui, madame, en tout ce qui s’accordera avec ce que je dois à Dieu et à monseigneur le roi Charles. La reine fronça légèrement le sourcil. -C’est bien, dit-elle, vous pouvez regarder la chose comme faite. Les deux amans échangèrent entre eux un coup-d’oeil d’indicible bonheur. En ce moment, un violent tumulte se fit entendre. -Qu’est-cela? dit la reine. Charlotte et Leclerc se précipitèrent à la même fenêtre, et regardèrent dans la cour: -Oh, mon Dieu! s’écria la jeune fille avec l’étonnement de la terreur. -Qu’y a-t-il? reprit une seconde fois la reine. -Oh! madame, la cour est pleine de gens d’armes qui ont désarmé la garnison; les sires de Giac et de Graville sont prisonniers. -Serait-ce une surprise des Bourguignons? dit la reine. -Non, reprit Leclerc, ce sont des Armagnacs, ils portent la croix blanche. -Oh! dit Charlotte, voilà leur chef; c’est M. Dupuy, l’âme damnée du connétable. Il a avec lui deux capitaines; ils demandent l’appartement de la reine, car on le leur indique du doigt. Les voilà qui viennent; ils entrent, ils montent. -Faut-il les arrêter? dit Leclerc en tirant à demi son poignard du fourreau. -Non, non, reprit vivement la reine; jeune homme, cachez-vous dans ce cabinet, peut-être pourrez-vous m’être utile, si l’on ignore que vous êtes ici, tandis que, dans le cas contraire, vous ne pouvez que vous perdre. Charlotte poussa Leclerc dans une espèce de petite chambre noire, qui était auprès du lit d’Isabeau. La reine sauta au bas de son lit, passa une grande robe de brocard, garnie de fourrure, et s’enveloppa dedans sans avoir le temps de serrer autrement la taille qu’en la croisant avec ses mains; ses cheveux, comme nous l’avons dit, tombaient sur ses épaules et descendaient jusqu’au- dessous de sa ceinture. Au même instant, Dupuy, suivi des deux capitaines, souleva la portière, et, sans ôter son chapeau, dit en se tournant vers Isabeau: -Madame la reine, vous êtes ma prisonnière. Isabeau jeta un cri dans lequel il y avait autant de rage que d’étonnement; puis sentant ses jambes faiblir, elle retomba assise sur son lit, regarda celui qui venait de lui adresser la parole en termes si peu respectueux, et elle lui dit avec un rire âpre: Vous êtes fou, maître Dupuy. -C’est le roi notre sire, qui malheureusement est insensé, répondit celui-ci, car sans cela, madame, il y a long-temps que je vous aurais dit ce que je viens de vous dire. -Je puis être prisonnière, mais je suis encore reine, et ne fussé- je plus reine, je serais toujours femme; parlez donc chapeau bas, messire, comme vous parleriez à votre maître le connétable, car je présume que c’est lui qui vous envoie. -Vous ne vous trompez pas; je viens par son ordre, répondit Dupuy, en détachant lentement son chaperon, comme un homme qui obéit bien plus à sa propre volonté qu’à l’ordre qu’on lui donne. -C’est bien, reprit la reine; mais, comme j’attends le roi, nous verrons qui du connétable ou de lui est le maître céans. -Le roi ne viendra pas. -Je vous dis qu’il doit venir. -Il a rencontré à moitié route le chevalier de Bourdon. La reine tressaillit; Dupuy le remarqua et sourit. -Eh bien! dit la reine. -Eh bien! cette rencontre a changé ses projets, et sans doute aussi, ceux du chevalier, car il s’attendait à revenir à Paris seul, et à l’heure qu’il est, il y rentre sous bonne escorte; il croyait retrouver son appartement à l’hôtel Saint-Pol, tandis que nous lui en gardions un au Châtelet. -Le chevalier en prison! et pourquoi? Dupuy sourit. -Vous devez mieux le savoir que nous, madame. -Sa vie ne court aucun danger, j’espère? -Le Châtelet est bien près de la Grève, dit en riant Dupuy. -On n’oserait l’assassiner. -Madame la reine, dit Dupuy en la regardant d’un oeil fier et dur, rappelez-vous monseigneur le duc d’Orléans: c’était le premier du royaume après notre sire le roi; il avait quatre valets de pieds portant flambeaux, deux écuyers portant lances, et deux pages portant épée à l’entour de lui le dernier soir où il passa par la rue Barbette, en revenant de souper avec vous... Il y a loin d’un si noble seigneur à un si petit chevalier... Et quand tous deux ont commis même crime, pourquoi pas à tous deux même châtiment? La reine se releva avec l’expression de la plus violente colère; le sang lui monta si rapidement au visage, qu’on eût cru qu’il allait jaillir de toutes les veines; elle étendit la main vers la porte, fit un pas, et d’une voix rauque, prononça ce seul mot: Sortez. Dupuy, intimidé, recula d’un pas. -C’est bien, madame, répondit-il; mais avant de sortir, je dois ajouter une chose: c’est que la volonté expresse du roi et de monseigneur le connétable est que vous partiez sans délai pour la ville de Tours. -Sans doute en votre compagnie? -Oui, madame. -Ainsi c’est vous qu’on a choisi pour mon geôlier. L’emploi est honorable, et vous va merveilleusement. -C’est quelque chose dans l’état, madame, que l’homme qui est chargé de tirer les verroux sur une reine de France. -Croyez-vous, reprit Isabeau, qu’on annoblirait le bourreau, s’il me coupait la tête. -Elle se retourna comme ayant assez parlé et ne voulant plus répondre. Dupuy grinça des dents. -Quand serez-vous prête, madame? -Je vous le ferai dire. -Songez, madame, que je vous ai dit que le temps pressait. -Songez, messire, que je suis la reine, et que je vous ai dit de sortir. Dupuy murmura quelques mots; mais, comme chacun connaissait la grande puissance que la reine Isabeau conservait sur le vieux monarque, il trembla qu’elle ne vînt à reprendre, tant qu’elle serait si près de lui, ce pouvoir qui ne lui était échappé que depuis un instant. Il s’inclina donc avec plus de respect qu’il n’en avait montré jusqu’alors, et sortit, comme la reine le lui avait ordonné. À peine la portière fut-elle abaissée derrière lui et les deux hommes qui l’accompagnaient, que la reine tomba plutôt qu’elle ne s’assit dans un fauteuil, que les sanglots de Charlotte éclatèrent, et que Perrinet Leclerc s’élança de son cabinet. Il était plus pâle encore que de coutume, mais on voyait que c’était de colère bien plus que de crainte. Faut-il que je tue cet homme, dit-il à la reine, les dents serrées et la main sur sa dague? La reine sourit amèrement. Charlotte se jeta pleurante à ses pieds. Le coup qui avait frappé la reine, avait atteint les deux jeunes gens. -Le tuer! dit la reine. Crois-tu, jeune homme, que j’aurais pour cela besoin de ton bras et de ton poignard?... Le tuer!..., et à quoi bon?... Regarde la cour pleine de soldats... Le tuer!... et cela sauvera-t-il Bourdon?... Charlotte pleura plus fort: il se mêlait à sa douleur pour les peines de sa maîtresse une douleur personnelle non moins vive: la reine perdait le bonheur de l’amour; Charlotte en perdait l’espérance. Charlotte était la plus à plaindre. La reine reprit: -Tu pleures, Charlotte... tu pleures!... et celui que tu aimes te reste!... car vous ne serez séparés, vous autres, que par une absence momentanée!... Tu pleures! et cependant j’échangerais mon sort de reine contre le tien... Tu pleures!.. mais tu ne sais donc pas, moi qui ne peux pas pleurer, que je l’aimais Bourdon, comme tu aimes ce jeune homme. Eh bien! ils le tueront, vois-tu; car ils ne pardonnent pas... Celui que j’aime autant que tu aimes celui- ci, ils le tueront, et je ne pourrai rien pour empêcher cet assassinat, et je ne saurai pas à quel moment ils lui enfonceront le fer dans la poitrine, et toutes les minutes de ma vie seront pour moi celle de sa mort, et je me dirai à chaque instant, à cette heure peut-être il m’appelle, il me nomme, il se débat dans son sang et se tord dans l’agonie, et moi, moi, je suis là, je ne peux rien, et cependant je suis reine, reine de France!.. Malédiction! et je ne pleure pas, et je ne puis pas pleurer... La reine se tordait les bras et se meurtrissait la figure; les deux enfans pleuraient, non plus de leur malheur, mais de celui de la reine. -Oh! que pourrons-nous faire? disait Charlotte. -Ordonnez, disait Leclerc. -Rien, rien... Oh! tout l’enfer est dans ce mot. Être prêt à donner son sang, sa vie, pour sauver celui qu’on aime, et ne pouvoir rien!.. Oh! si je les tenais ces hommes qui se sont fait deux fois un jeu de me torturer le coeur!... Mais rien contre eux, rien pour lui; j’ai été puissante cependant: dans un moment de folie du roi, j’aurais pu lui faire signer la mort du connétable, et je ne l’ai pas fait. Oh! insensée, j’aurais dû le faire... C’est d’Armagnac maintenant qui serait dans un cachot, en face de la mort, comme il l’est, lui!.. lui, si beau, si jeune! lui, qui ne leur a jamais rien fait!... Ah! ils le tueront comme ils ont tué Louis d’Orléans, qui ne leur avait jamais rien fait non plus... Et le roi... le roi qui voit tous ces meurtres, qui marche dans le sang, et qui, lorsqu’il glisse, se retient sur les meurtriers!... le roi insensé! le roi stupide!... Oh! mon dieu, mon dieu, prenez pitié de moi!... Sauvez-moi!... vengez-moi!... -Miséricorde, disait Charlotte. -Damnation! disait Leclerc. -Moi, partir!.. Ils veulent que je parte! ils croient que je partirai!... Non, non... Partir avant de savoir ce qu’il est devenu!... ils m’arracheront d’ici par morceaux!... Nous verrons s’ils osent porter la main sur leur reine. Je me cramponnerai à ces meubles avec les mains, avec les dents... Oh! il faudra qu’ils me disent ce qu’il est devenu, ou plutôt j’irai, quand la nuit sera sombre, j’irai moi-même à la prison (elle prit un coffre et l’ouvrit); j’ai de l’or, voyez!... de l’or pour la rançon d’un homme, sang et âme; et si je n’en ai pas assez, voilà des bijoux, des perles à acheter tout un royaume; eh bien! je donnerai tout, tout au geôlier, et je lui dirai: Rendez-le-moi vivant!.. rendez- le-moi sans qu’on ait touché un seul de ses cheveux; et tout cela, voyez, or, perles, diamans, tout cela, eh bien! c’est pour vous!... pour vous qui m’avez rendu plus que tout cela; pour vous, à qui j’en dois encore, à qui j’en donnerai d’autres. -Madame la reine, dit Leclerc, voulez-vous que j’aille jusqu’à Paris?... J’ai des amis, je les rassemblerai; nous marcherons sur le Châtelet. -Oui, oui, dit amèrement la reine; et puis tu hâteras sa mort, n’est-ce pas?... Et puis si vous réussissez à enfoncer la prison, vous trouverez, en entrant dans le cachot, un cadavre encore chaud et saignant; car il faut moins de temps à un seul poignard pour aller jusqu’au coeur, qu’il n’en faut à tous vos amis pour briser dix portes, dix portes de fer!... Non, rien par la force; nous le tuerions... Va, pars, passe le jour, passe la nuit vis-à-vis la porte du Châtelet; s’ils le conduisent vivant à une autre prison, suis-le jusqu’à la porte; s’ils l’assassinent, accompagne son corps jusqu’au tombeau, et dans l’un ou l’autre cas, reviens me le dire, afin que, vivant ou mort, je sache où il est. Leclerc fit un mouvement pour sortir; la reine l’arrêta. -Par ici, dit-elle, en mettant le doigt sur sa bouche. Elle rouvrit la porte du cabinet, poussa un ressort, la boiserie glissa, et présenta les marches d’un escalier pratiqué dans le mur. -Suivez-moi, Leclerc, dit la reine. Et l’impérieuse Isabeau, redevenue femme et tremblante, prit la main de l’humble vendeur de fer, qui, à cette heure, était toute son espérance; elle le conduisit, marchant la première, le garantissant des angles de murailles, sondant le terrain du pied dans le corridor étroit et sombre où ils étaient engagés. Après quelques détours, Leclerc aperçut le jour à travers les fentes d’une porte; la reine l’entr’ouvrit; elle donnait sur un jardin isolé, au bout duquel se trouvait le rempart; elle suivit des yeux le jeune homme, qui monta sur la muraille, lui fit de la main un dernier signe d’espérance et de respect, et disparut en sautant par-dessus le rempart. La confusion était telle que personne ne le vit. Pendant que la reine retourne dans son appartement, suivons Leclerc qui gagne, à travers plaine, la Bastille, descend sans s’arrêter la rue Saint-Antoine, passe sur la Grève, jette un coup- d’oeil inquiet sur le gibet qui étend son bras décharné du côté de l’eau, s’arrête un instant pour respirer sur le pont Notre-Dame, atteint l’angle du bâtiment de la Grande-Boucherie, et s’apercevant que de là rien ne peut entrer au grand Châtelet ni en sortir sans qu’il le voie, se mêle à un groupe de bourgeois qui parlaient de l’arrestation du chevalier. -Je vous assure, maître Bourdichon, disait une vieille femme à un bourgeois qu’elle arrêtait par le bouton de son pourpoint, afin de le forcer à lui prêter une attention plus soutenue. -Je vous assure qu’il est, revenu à lui, je le tiens de la Cochette, la fille du geôlier du Châtelet; elle dit qu’il n’a qu’une meurtrissure derrière la tête, et pas autre chose. -Je ne vous dis pas non, mère Jehanne, répondit le bourgeois, mais tout cela ne m’apprend pas pourquoi on l’a arrêté. -Oh ça, c’est bien facile à deviner, il s’entendait avec les Anglais et les Bourguignons pour livrer Paris, mettre tout à feu et à sang, faire battre monnaie avec les vases des églises... Il y a bien plus, c’est qu’on dit qu’il était poussé à cela par la reine Isabeau, qui en veut aux Parisiens depuis l’assassinat du duc d’Orléans, si bien qu’elle dit qu’elle ne sera contente que quand elle aura fait raser la rue Barbette, et brûler la maison de l’image Notre-Dame. -Place! place! dit un bouclier, voilà le tortureur. Un homme vêtu de rouge passa au milieu de la foule qui s’écarta... À son approche, la porte du Châtelet s’ouvrit seule, comme si elle le reconnaissait, et se referma sur lui. Tous les yeux le suivirent; il y eut un instant de silence, après lequel la conversation interrompue se renoua. -Oh! c’est bon, dit la femme en lâchant le pourpoint de Bourdichon, je connais la fille du geôlier, je pourrai peut-être lui voir donner la question. Et elle se mit à courir vers le Châtelet aussi vite que le permettaient son âge et des jambes qui n’étaient pas exactement de la même longueur. Elle frappa à la porte; un petit guichet s’ouvrit; une jeune fille blonde y passa sa tête ronde et gaie. Un petit colloque s’engagea, mais il n’eut point, à ce qu’il paraît, le résultat qu’en espérait la mère Jehanne, car la porte resta fermée: seulement la jeune fille passa son bras par l’ouverture grillée, indiqua de la main le soupirail d’an cachot, et disparut. La vieille fit signe au groupe de s’approcher; quelques personnes s’en détachèrent; elle se mit à genoux devant le soupirail, et dit à ceux qui s’approchaient d’elle: Venez par ici, mes enfans, c’est la lucarne de la prison; nous ne le verrons pas, mais nous l’entendrons crier; ça vaut toujours mieux que rien. Tout le monde entoura avidement cette ouverture, qu’on aurait pu prendre pour une issue de l’enfer, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’il en sortait des bruits de chaînes, des cris de rage et des lueurs de feu. -Oh! je vois le réchaud, disait la femme. Tiens, le tortureur y met une tenaille de fer... Le voilà qui souffle. À chaque aspiration du soufflet, le réchaud jetait une flamme si vive qu’on eût dit un éclair souterrain. -Le voilà qui prend la pince; elle est si rouge, que le bout lui brûle les doigts... Il va au fond du cachot; je ne vois plus que ses jambes... Chut! taisez-vous; nous allons entendre... Un cri aigu retentit... Toutes les têtes se rapprochèrent du soupirail. -Ah! voilà le juge qui l’interroge, reprit le Cicérone femelle qui, en sa qualité de première venue, avait la tête entièrement fourrée entre les deux barreaux de fer du soupirail; -il ne répond pas: -Réponds donc, brigand; réponds donc, assassin, avoue tes crimes! -Silence! dirent plusieurs voix. La femme retira sa tête du trou, mais elle prit un barreau de chaque main pour être sûre de retrouver sa place quand elle aurait parlé, puis elle dit avec la conviction d’un habitué: -Vous voyez bien que, s’il n’avoue pas, on ne pourra pas le pendre. Un second cri rappela sa tête à l’ouverture. -Ah! c’est changé, dit-elle, car voilà la pince par terre à côté du réchaud; -hé bien! il est déjà las le tortureur. On entendit des coups de maillet. -Non, non, reprit la femme avec joie, c’est qu’on lui met les clavettes. Les clavettes étaient des planches qu’on liait avec des cordes à l’entour des jambes du patient, puis entre lesquelles on passait un large coin de fer sur lequel on frappait jusqu’à ce qu’en se rapprochant, elles applatissent la chair et brisassent les os. Il paraît que le chevalier n’avouait rien, car les coups de maillet se succédaient avec une force et une rapidité croissantes. Le tortureur y mettait de la colère. Il y avait déjà quelque temps qu’on n’entendait plus de cris, quelques sourds gémissemens y avaient succédé, puis ils s’étaient éteints à leur tour. Le bruit du maillet cessa tout à coup. La mère Jehanne se releva aussitôt: c’est fini pour aujourd’hui, dit-elle en secouant la poussière attachée à ses genoux et en rajustant son bonnet, il s’est évanoui sans rien dire, et elle s’en alla, convaincue qu’une plus longue attente serait inutile. La connaissance approfondie qu’elle paraissait avoir de la manière dont les choses se passaient habituellement, entraîna sur ses pas tous les témoins de cette scène à l’exception d’un jeune homme qui resta debout contre le mur. -C’était Perrinet Leclerc. Un instant après, comme l’avait prévu la mère Jehanne, le tortureur sortit. Vers le soir, un prêtre entra dans la prison. Quand la nuit fut tout-à-fait venue, on plaça des sentinelles dehors, et l’une d’elles força Leclerc de s’éloigner; il alla s’asseoir sur une borne, au coin du pont aux Meûniers. Deux heures se passèrent: quoique la nuit fût sombre, ses yeux s’y étaient tellement habitués, qu’il distinguait sur les murailles grisâtres la place noire où se trouvait la porte du Châtelet. Il n’avait pas prononcé une parole, n’avait pas ôté la main de dessus sa dague, et n’avait pensé ni à boire ni à manger. Onze heures sonnèrent. Le dernier coup vibrait encore lorsque la porte du Châtelet s’ouvrit: deux soldats, tenant leur épée d’une main et une torche de l’autre, parurent sur le seuil; puis vinrent quatre hommes portant un fardeau, et suivis d’un individu dont la figure était cachée sous un chaperon rouge: ils s’approchèrent en silence du pont aux Meûniers. Lorsqu’ils furent en face de Perrinet, celui-ci vit que l’objet que portaient ces hommes était un large sac de cuir; il écouta: un gémissement parvint jusqu’à lui: il n’y avait plus de doute. En une seconde sa dague était hors du fourreau, deux des porteurs à terre, et le sac fendu dans toute sa longueur. Un homme en sortit. -Sauvez-vous, chevalier! Dit Leclerc, et profitant de la stupéfaction que son attaque avait causée à la petite troupe, pour se mettre rapidement à l’abri de sa poursuite, il se laissa glisser le long du talus de la rivière où il disparut à tous les yeux. Celui auquel il venait de tenter, avec un courage si inoui, de rendre la liberté, essaya de fuir; il se dressa sur ses pieds, mais ses jambes que ses os brisés ne pouvaient soutenir plièrent, et il retomba évanoui en jetant un cri de douleur et de désespoir. L’homme au chaperon rouge fit un signe, les deux porteurs qui n’étaient pas blessés le reprirent sur leurs épaules. Arrivé au milieu du pont, il s’arrêta et dit: -C’est bien, jetez-le ici. Les deux porteurs exécutèrent l’ordre, un objet sans forme tourbillonna un instant entre l’espace vide du pont et de la rivière, et le bruit d’un corps pesant retentit dans l’eau. Au même instant, une barque montée par deux hommes s’avança vers l’endroit où le corps avait disparu, et suivit un instant le fil de la rivière. Quelques secondes après, tandis que l’un d’eux ramait, l’autre accrocha avec un harpon un objet qui revint à la surface de l’eau, et allait le déposer dans sa barque, lorsque l’homme au chaperon rouge monta sur les bords du pont, et de là jeta au vent d’une voix forte ces paroles sacramentelles: Laissez passer la justice du roi. Le marinier tressaillit, et malgré les prières de son camarade, il rejeta dans la rivière le corps du chevalier de Bourdon. III Perrinet Leclerc. Pied à terre, enfans, et comptez sur les épaules de ce truand vingt-cinq coups du fourreau de vos épées. Six mois environ s’étaient passés depuis la scène que nous avons essayé de décrire dans le chapitre précédent; la nuit s’abaissait sur la grande cité, et, du haut de la porte Saint-Germain, on voyait lentement et tour-à-tour, selon qu’ils étaient plus ou moins éloignés, s’effacer dans la brume, les tours et les clochers dont se hérissait le Paris de 1417. Ce furent d’abord les clochetons aigus du Temple, et de Saint-Martin, qui, vers le nord, se confondirent avec l’ombre accourant rapide et épaisse comme une marée; bientôt elle atteignit et enveloppa les aiguilles aiguës et dentelées de Saint-Gilles et Saint-Luc, qui de loin semblaient au milieu du crépuscule deux géans prêts à lutter, gagna Saint- Jacques-la-Boucherie, qui n’apparut plus dans la brume que parce qu’il y traçait une ligne verticale plus foncée, puis se joignit au brouillard qui se levait de la Seine, et qu’un vent bas et pluvieux enlevait par immenses flocons; l’oeil put distinguer encore un instant, à travers un voile de vapeur, le vieux Louvre et sa colonnade de tours, Notre-Dame la métropolitaine et le clocher élancé de la Sainte-Chapelle, puis, comme un cheval de course, l’ombre s’élança sur l’université, enveloppa Sainte- Geneviève, gagna la Sorbonne, tourbillonna sur les toits des maisons, s’abaissa dans les rues, dépassa le rempart, se répandit dans la plaine, alla effacer à l’horizon la ligne rougeâtre que le soleil avait laissée, comme un dernier adieu à la terre, et sur laquelle quelques minutes auparavant se détachait encore la silhouette noire des trois clochers de l’abbaye Saint-Germain-des- Prés. Bientôt, au milieu de cette masse noire que formait Paris, jaillirent de place en place des lumières tremblantes, si nombreuses et si irrégulières, qu’on eût cru voir éclore tour-à- tour sur la terre les étoiles qui manquaient au ciel; puis les mille bruits divers que forme pendant le jour la voix bruyante de Paris, s’affaiblirent peu à peu, se relevant de temps en temps par éclats pour diminuer encore, jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus qu’une rumeur confuse, qui elle-même dégénéra petit à petit en ce bourdonnement vague et sourd, pareil à la respiration qui, pendant son sommeil, s’échappe de la poitrine d’un géant. Cependant, sur la ligne de remparts qui étreint comme une ceinture le colosse endormi, on distingue de cent pas en cent pas des gardes chargés de veiller à sa sûreté: le bruit mesuré et monotone de leur marche ressemble, si nous poursuivons la comparaison, à la pulsation du pouls qui annonce que la vie est là, quoiqu’elle revête un instant l’apparence de la mort; de temps en temps le cri de sentinelles, veillez! part d’un point, et comme un écho parcourt de jalons en jalons toute cette ligne circulaire, pour revenir s’éteindre à l’endroit d’où il est parti. Sous l’ombre projetée par la porte Saint-Germain dont la masse carrée s’élève au-dessus des remparts, une de ces sentinelles se promène plus triste et plus silencieuse que les autres. À son accoutrement demi militaire, demi bourgeois, il est facile de deviner que, quoique momentanément celui qui le porte remplisse les fonctions d’un soldat, il appartient à cette corporation d’ouvriers, qui, par l’ordre du connétable d’Armagnac, a fourni cinq cents hommes pour la garde de la ville; de temps en temps il s’arrête, s’appuie sur la pertuisane dont il est armé, fixe un regard vague sur un point de l’espace, puis, avec un soupir, reprend la marche circonscrite d’un factionnaire nocturne. Tout-à-coup son attention fut attirée par la voix d’un homme qui, du chemin qui bordait les fossés extérieurs, demandait l’ouverture de la porte Saint-Germain; l’individu attardé paraissait compter sur la complaisance du gardien, qui, seul, ne pouvait, passé neuf heures du soir, en permettre l’entrée, que sous sa responsabilité personnelle. Il faut croire qu’il ne s’était pas trompé sur l’influence qu’il se flattait d’exercer, car le jeune factionnaire eut à peine entendu sa voix, qu’il descendit le talus que le rempart formait intérieurement, et alla frapper à une petite fenêtre que dénonçait la clarté d’une lampe, en criant assez haut pour être entendu de l’intérieur: -Mon père, levez-vous vite, et allez ouvrir la porte à messire Juvénal des Ursins.» La lampe annonça par ses mouvemens que ces paroles avaient été entendues; un vieillard sortit de la maison une lanterne d’une main et un trousseau de clés de l’autre, et s’avança, accompagné du jeune homme qui l’avait appelé, sous la voûte formée par la porte massive. Cependant, avant de mettre la clé dans la serrure, et comme si l’assurance donnée par son fils n’était pas suffisante, il s’adressa à l’individu qu’on entendait marcher en frappant du pied de l’autre côté de la herse. -Qui êtes-vous? demanda-t-il. -Ouvrez, maître Leclerc; je suis Jean Juvénal des Ursins, conseiller au parlement de notre sire le roi. Je me suis attardé chez le prieur de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, et comme nous sommes de vieilles connaissances, j’ai compté sur vous. -Oui, oui, murmura Leclerc, aussi vieilles connaissances que peuvent l’être un vieillard et un enfant. C’était votre père, jeune homme, qui pouvait parler ainsi, car nous sommes nés tous deux dans la ville de Troyes en 1340, et une connaissance de soixante-huit ans méritait mieux que la nôtre le titre que vous lui donnez. En disant ces paroles, le gardien faisait tourner deux fois la clé dans la serrure, fixait dans une position perpendiculaire la barre de fer horizontale qui fermait la porte, et, de ses deux mains, poussant l’un, tirant l’autre, entre-baillait les battans massifs qui donnèrent à l’instant passage à un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. -Merci, maître Leclerc, dit-il en frappant sur l’épaule du vieillard avec un geste mêlé d’affection et de respect; merci, et comptez sur moi dans l’occasion, comme j’ai compté sur vous. -Messire Juvénal, dit le jeune factionnaire, puis-je réclamer ma part dans cette promesse, comme j’ai eu ma part dans le service que mon père vient de vous rendre? car, sans moi qui l’ai prévenu, vous eussiez couru grand risque de passer la nuit de l’autre côté des murailles. -Ah! c’est toi, Perrinet; et que fais-tu dans cet accoutrement, à cette heure de la nuit? -Je monte la garde par l’ordre de M. le connétable, et comme j’étais libre de choisir l’endroit de ma faction, je suis venu demander à dîner à mon vieux père... -Et il a été le bienvenu, ajouta le vieillard; car c’est un digne garçon, qui craint Dieu, respecte le roi, et aime ses parens. Le vieux Leclerc tendit à son fils une main ridée et tremblante. Celui-ci la serra dans les siennes; Juvénal prit l’autre. -Je vous remercie une seconde fois, mon vieil ami; ne restez pas plus long-temps dehors; j’espère qu’un second importun ne viendra pas mettre votre complaisance à l’épreuve. -Et il aura raison, messire des Ursins; car, fût-ce notre seigneur le dauphin Charles, que Dieu conserve, je crois que je ne ferais pas pour lui ce que j’ai fait pour vous. C’est une grande responsabilité, dans ces temps de troubles, que la garde des clés d’une ville. Aussi, quand je veille, elles ne quittent pas ma ceinture, et, quand je dors, mon chevet. Après avoir donné à sa louange cette preuve de vigilance, le vieillard secoua une dernière fois les deux mains qu’il tenait, ramassa la lanterne qu’il avait posée à terre, et reprit le chemin de sa maison, laissant les jeunes gens seuls. -Que voulais-tu me demander, Perrinet? reprit Juvénal en s’appuyant sur le bras du jeune vendeur de fer que nous avons introduit dans le chapitre précédent, et que nous retrouvons ici. -Des nouvelles, messire; vous qui êtes maître des requêtes et conseiller, vous devez savoir tout ce qui se passe, et je suis bien inquiet, car on dit que de grandes choses sont arrivées du côté de Tours où est la reine. -Vraiment, dit Juvénal, tu ne pouvais mieux t’adresser, et je vais t’en raconter de toutes fraîches. -Remontons, si vous voulez bien, sur le rempart; le connétable fera probablement sa ronde de nuit, et, s’il ne me trouvait pas à mon poste, mon vieux père pourrait perdre sa place, et moi gagner quelques coups de ceinturon sur les reins. Juvénal s’appuya familièrement sur le bras de Perrinet, et tous deux reparurent sur la plate-forme déserte un instant. -Voici comme les choses se sont passées, reprit Juvénal. (Son auditeur paraissait lui prêter la plus vive attention.) Tu sais que la reine était prisonnière à Tours, sous la garde de Dupuy, le plus soupçonneux et le moins aimable des geôliers. Cependant, malgré sa vigilance, la reine avait trouvé moyen d’écrire au duc de Bourgogne et de réclamer son secours. Celui-ci comprit bien vite quelle puissante alliée lui serait Isabeau de Bavière, puisque, aux yeux de beaucoup, sa rébellion contre le roi devenait dès-lors une protection chevaleresque accordée à une femme. Comme on n’observait pas aussi soigneusement Madame et la duchesse de Bavière que la reine, cette dernière avait, par leur moyen, des nouvelles du duc, et lorsqu’elle apprit qu’il avait mis le siège devant Corbeil et que ses gens avaient pénétré jusqu’à Chartres, elle ne désespéra pas de se sauver. En conséquence, elle feignit une dévotion profonde à l’abbaye de Marmoutiers, et elle engagea Madame à prier Dupuy de permettre que les princesses et leurs femmes y allassent à la messe. Dupuy, tout brutal qu’il était, n’osa refuser à la fille de son roi une grâce qui ne lui parut d’aucune conséquence. La reine accoutuma insensiblement son geôlier à la voir aller faire ses dévotions à Marmoutiers. Elle parut ne plus remarquer l’insolence de cet homme: elle lui parla doucement. Dupuy, satisfait de voir plier devant sa volonté l’orgueil d’une reine, commença à s’humaniser. Il souffrit qu’elle allât à l’abbaye toutes les fois qu’elle le voulait, en prenant la précaution d’être toujours avec elle et de mettre sur la route des corps-de-garde de distance en distance, bien qu’il lui parût inutile de s’astreindre à tant d’exactitude, à cinquante lieues qu’il était de l’ennemi. Mais la reine remarqua que ses gardes, convaincus de l’inutilité de leurs soins, faisaient leur service avec une extrême négligence, et que si on les attaquait à l’improviste, on en aurait bon marché. Elle forma dès-lors le projet de se faire enlever à Marmoutiers par le duc de Bourgogne: elle lui manda, par un de ses serviteurs, toutes ces particularités. Il les goûta, et la reine par un nouveau message lui désigna le jour où elle devait se rendre à cette abbaye. L’entreprise était hasardeuse, il fallait traverser cinquante lieues de pays sans être découvert. Si le duc de Bourgogne tentait ce coup de main avec peu de monde, Dupuy avait assez de gardes pour résister; s’il y allait à grande assemblée, il paraissait impossible qu’il ne fût pas averti, et alors il pouvait enlever la reine et la faire passer dans le Maine, le Berry ou l’Anjou. Le duc de Bourgogne ne se rebuta pas. Il comprenait trop que le seul moyen de soutenir son parti, était de s’autoriser du nom de la reine, et il prit des mesures si justes, qu’il arriva à son but sans être découvert, et voici comment: - L’attention de Perrinet Leclerc parut redoubler. -Il choisit dans son armée dix mille hommes de cheval, parmi les hommes les plus vaillans et les chevaux les plus robustes: il fit repaître abondamment les uns et les autres, et la nuit du huitième jour du siège de Corbeil il se mit à leur tête, et prit le chemin de Tours, On marcha toute la nuit dans un profond silence, et l’on ne s’arrêta qu’une heure avant le jour pour faire manger les chevaux, puis on recommença à marcher quinze heures de suite, mais avec beaucoup plus de diligence que la nuit; à la fin du jour on s’arrêta encore, on n’était qu’à six lieues de Tours. Cette armée avait jeté l’étonnement dans tous les lieux où elle avait passé; on était surpris de son silence et de sa vitesse; mais le matin du second jour, comme le duc de Bourgogne craignait, malgré les précautions qu’il avait prises, que les gardiens de la reine ne fussent prévenus, il arriva sur les huit heures du matin à Marmoutiers, entoura l’église et ordonna au sire Hector de Saveuse d’y pénétrer avec soixante hommes. Lorsque Dupuy aperçut cette troupe qu’il reconnut pour bourguignonne, à la croix rouge qu’elle portait, il ordonna à la reine de le suivre, voulant la faire sortir par une petite porte latérale où son carrosse l’attendait, mais elle s’y refusa formellement: il fit alors un signe aux deux autres gardiens qui essayèrent de l’enlever de force, mais elle se cramponna à la grille du choeur près duquel elle était agenouillée, passant son bras à travers les barreaux, et jurant sur le Christ qu’on la tuerait plutôt que de l’arracher de là. Les dames et princesses qui l’accompagnaient, couraient çà là, implorant du secours et criant à l’aide, si bien que le sire de Saveuse, voyant qu’il n’y avait pas à balancer, fit un signe de croix pour que Dieu, dans la maison duquel il se trouvait, lui pardonnât cette action, puis il tira son épée, et ses gardes en firent autant. À cette vue, Laurent Dupuy comprit bien que tout était perdu pour lui; il se sauva par la petite porte, s’élança sur un cheval, et rentra bride abattue dans la ville de Tours, à laquelle il donna l’alarme, et qui se mit incontinent en défense. Aussitôt qu’il fut disparu, le sire de Saveuse s’avança vers la reine, et la salua respectueusement au nom du duc de Bourgogne. - Où est-il? demanda-t-elle. -Devant le portail de l’église, où il vous attend. La reine et les princesses s’avancèrent alors vers la porte d’entrée, au milieu d’une haie d’hommes d’armes, qui criaient «vive la reine et monseigneur le dauphin!» Le duc de Bourgogne en l’apercevant descendit de son cheval, et mit un genou en terre. -Mon très cher cousin, lui dit-elle en s’approchant gracieusement de lui et en le relevant, je dois vous aimer plus qu’aucun homme dans le royaume. Vous avez tout laissé pour vous rendre à mon mandement et vous m’avez délivrée de ma prison. Soyez assuré que jamais je n’oublierai ces choses: je vois bien que vous avez toujours aimé monseigneur le roi, sa famille, le royaume et la chose publique. Et ce disant, elle lui donna sa main à baiser. Le duc lui répondit quelques mots de respect et de dévoûment, laissa près d’elle le sire de Saveuse et mille chevaux, et, avec le reste de son armée, s’avança rapidement vers Tours, avant que cette ville fut revenue de son étonnement. On ne lui fit aucune résistance, et pendant que la plupart de ses gens se glissaient par les endroits les plus bas, le duc fit son entrée par les portes, que les soldats de Dupuy avaient abandonnées. Ce malheureux fut lui-même au nombre des prisonniers, et servit d’exemple à la postérité, qu’on ne doit jamais manquer de respect aux têtes couronnées, en quelque extrémité qu’elles soient réduites. - -Que lui est-il donc arrivé? demanda Perrinet. -Il fut pendu sur le midi, répondit Juvénal. -Et la reine? -Elle revint à Chartres, puis repartit pour Troyes en Champagne, où elle tient sa cour. Les états-généraux de Chartres, qui sont composés de ses créatures, l’ont déclarée régente, de sorte qu’elle a fait faire un sceau, où sont d’un côté les armes écartelées de France et de Bavière, et de l’autre, son portrait avec ces mots: Isabelle, par la grâce de Dieu, reine régente de France. Ces détails politiques paraissaient intéresser fort peu Perrinet Leclerc, tandis qu’au contraire, il semblait désirer en connaître d’autres, qu’il hésitait à demander; enfin, après un instant de silence et comme il vit que messire Juvénal s’apprêtait à prendre congé de lui, il lui demanda d’un ton qu’il essaya de rendre aussi indifférent que possible. -Et dit-on qu’il soit arrivé quelque accident aux dames qui accompagnaient la reine. -Aucun, répondit Juvénal. Perrinet respira. -En quel endroit de la ville la reine tient-elle sa cour? -Au château. -Une dernière question, messire: vous qui êtes un savant, qui connaissez le latin, le grec et la géographie, dites-moi, je vous prie, vers quel côté de l’horizon il faut que je me tourne pour regarder la ville de Troyes? Juvénal s’orienta un moment, puis prenant de la main gauche la tête de Perrinet, il la tourna vers un point de l’espace, qu’il indiquait en même temps de sa main droite. -Tiens, lui dit-il, regarde entre les deux clochers de Saint-Yves et de la Sorbonne, un peu à gauche de la lune qui se lève derrière ce dernier; vois-tu une étoile plus brillante que les autres? Perrinet fit signe qu’il la voyait. -On la nomme Mercure. Eh bien! en traçant une ligne verticale de l’endroit où elle te paraît suspendue jusqu’à la terre, cette ligne, vue d’ici, partagerait en deux la ville dont tu me demandes la position. Perrinet laissa passer sans observation ce qui lui paraissait peu clair dans la démonstration astronomico-géométrique du jeune maître des requêtes, et ne s’attacha qu’à ce point, qu’en regardant un peu à gauche du clocher de la Sorbonne, ses yeux seraient fixés vers l’endroit du monde où respirait Charlotte. Peu lui importait le reste; cet endroit n’était-il pas pour lui le monde tout entier? Il remercia d’un geste Juvénal, qui s’éloigna gravement, enchanté d’avoir donné à son jeune compatriote cette preuve d’une science dont l’affectation était, avec la manie de vouloir persuader qu’il descendait de la famille Orsini [2], le seul défaut que l’on pût reprocher à cet impartial et sévère historien. Perrinet était resté seul adossé contre un arbre, et quoique la partie de Paris qu’on nommait alors l’université fût devant ses yeux, comme son esprit l’emportait au-delà, elle disparut complètement de sa pensée; bientôt, comme si son regard eût percé réellement l’espace, il ne vit plus à l’horizon que la ville de Troyes, dans la ville que le vieux château, et dans le château qu’une chambre, celle qu’habitait Charlotte; encore s’ouvrait-elle pour lui comme ces décorations de théâtre, fermées de tous côtés, excepté de celui qui se trouve en face du spectateur, et là, dans cette chambre dont il se figurait la couleur de la tenture, la forme des meubles, libre des soins que lui imposait sa place près de la reine, une jeune fille blonde et gracieuse, éclairant de ses vêtemens blancs l’appartement sombre qu’elle habite, comme ces anges de Martin et de Danby, qui, portant leur lumière en eux, illuminent de leurs rayons le chaos qu’ils traversent et sur lequel n’a pas encore lui le premier soleil. À force de rassembler toutes les puissances de son esprit sur une seule pensée, cette apparition était devenue pour lui une réalité; et si son imagination lui eût présenté, au lieu de sa Charlotte calme et rêveuse, Charlotte courant quelque danger, certes il eût étendu les bras et se fût précipité en avant, croyant qu’il n’aurait eu qu’un pas à faire pour la protéger. Perrinet était tellement absorbé dans cette contemplation, qui pourrait faire croire à ceux qui l’ont éprouvée qu’il existe dans certains momens et dans certaines organisations un don réel de la double vue, qu’il n’entendit point le bruit que fit en montant la rue du Paon une troupe d’hommes à cheval, qui, un instant après, déboucha à quelques pas de lui sur le rempart à la sûreté duquel il était chargé de veiller. Celui qui commandait cette ronde nocturne fit signe à sa troupe de s’arrêter, et s’avança seul sur la muraille. Là sa vue chercha de tous côtés la sentinelle qui devait y être, et ses yeux s’arrêtèrent sur Perrinet, qui, dans la même position, continuant le même rêve, n’avait rien distingué de ce qui se passait autour de lui. Le commandant de la petite troupe marcha alors vers cette ombre immobile et enleva du bout de son épée le bonnet de feutre qui couvrait la tête de Leclerc. La vision s’évanouit avec la rapidité d’un palais doré qui s’écroule et disparaît sous la secousse d’un tremblement de terre; une espèce de commotion électrique courut par tout son corps, et, par un mouvement instinctif, il écarta de sa pertuisane l’épée qui le menaçait, en criant: -À moi, les écoliers! -Tu n’es pas encore bien éveillé, jeune homme, ou tu rêves tout haut, dit le connétable d’Armagnac, tandis que la lame de son épée coupait comme un jonc la lance garnie de fer que Leclerc avait présentée à la visière de son casque, et dont le bout se ficha en terre en tombant. Leclerc reconnut la voix du gouverneur de Paris, jeta le tronçon qui restait entre ses mains, croisa les bras sur sa poitrine, et attendit avec calme que le connétable fixât la punition qu’il savait avoir méritée. -Ah! messieurs les bourgeois, continua le comte d’Armagnac, on vous confie la garde de votre ville, et c’est ainsi que vous vous acquittez de votre devoir! Holà! mes maîtres, ajouta-t-il en se retournant vers sa troupe, qui fit un mouvement pour s’approcher de lui, trois hommes de bonne volonté! Trois hommes sortirent des rangs. -Que l’un de vous achève la faction de ce drôle, dit-il. Un soldat descendit silencieusement de son cheval, en jeta la bride au bras de l’un de ses camarades, et alla prendre sous l’ombre de la porte Saint-Germain la place qu’y occupait Leclerc. -Quant à vous, continua le connétable en s’adressant aux deux autres soldats qui attendaient ses ordres, pied à terre, enfans, et comptez sur les épaules de ce truand vingt-cinq coups du fourreau de vos épées. -Monseigneur, dit froidement Leclerc, c’est une punition de soldat, et je ne suis point un soldat. -Faites ce que j’ai dit, ajouta le connétable en mettant le pied à l’étrier. Leclerc marcha à lui, et l’arrêta par le bras. -Réfléchissez, monseigneur. -J’ai dit vingt-cinq; pas un de plus, pas un de moins, reprit le connétable, et il se mit en selle. -Monseigneur, dit Leclerc en se jetant à la bride du cheval, monseigneur, c’est une punition de serf et de vassal, et je ne suis ni l’un ni l’autre; je suis homme libre et bourgeois de la ville de Paris: ordonnez-moi quinze jours, un mois de prison, et je m’y rendrai. -Vous verrez, dit le connétable, qu’il faudra choisir à ces misérables une punition selon leur goût! Arrière! À ce mot, il piqua son cheval, qui fit un bond en avant, et assenant sur la tête nue de Leclerc un coup de poing avec son gantelet de fer, il l’étendit aux pieds des deux soldats qui devaient être les exécuteurs de l’ordre qu’il venait de donner. C’était toujours avec plaisir que de pareils commandemens étaient reçus par les gens de guerre, lorsque le patient était un bourgeois. Il y avait entre les soldats et les corporations une haine réelle que les rapprochemens politiques, qui de temps en temps s’opéraient entre eux, ne pouvaient parvenir à éteindre; aussi était-il bien rare que, le soir, un écolier et un soldat se rencontrassent dans une rue écartée sans que l’un jouât du bâton, et l’autre de l’épée. Nous sommes forcés d’avouer que Perrinet Leclerc n’était point un de ceux qui dans l’occasion cédaient le haut du pavé pour éviter ces sortes de rencontres. Ce fut donc une véritable bonne fortune pour les gens d’armes du connétable que l’exécution dont les avait chargés leur maître, de sorte que, lorsque Perrinet roula à leurs pieds, ils se jetèrent tous deux sur lui, si bien qu’en revenant de son étourdissement, il se trouva nu jusqu’à la ceinture, les poings liés en croix au- dessus de sa tête, et attachés à une branche d’arbre, de manière à ce que la pointe de ses pieds seulement touchât la terre; puis les soldats détachèrent leurs épées du ceinturon, posèrent les lames sur le gazon, et avec le fourreau élastique et pliant, ils commencèrent à frapper, en alternant avec autant de flegme et de régularité que les bergers de Virgile. Le troisième soldat s’était approché et comptait les coups. Les premiers résonnèrent sur ce corps ferme et blanc sans qu’ils parussent produire aucune impression sur celui qui les recevait, quoiqu’à la lueur de la lune on pût distinguer les sillons bleuâtres qu’ils y traçaient; bientôt chaque fourreau, en se pliant comme un cerceau sur le dos meurtri, enleva avec lui une lanière de chair. Insensiblement le bruit des coups changea de nature: d’aigu et sifflant qu’il était d’abord, il devint sourd et mat, comme s’ils tombaient sur de la boue; puis, vers la fin de l’exécution, les soldats furent obligés de ne plus frapper que d’une main, l’autre étant occupée à garantir leur visage de la rosée de sang et des parcelles de chair qui jaillissaient sous chaque volée. Au vingt-cinquième coup, ils s’arrêtèrent, religieux observateurs de leur consigne. Le condamné n’avait pas jeté un cri, pas proféré une plainte. Alors, comme c’était fini, un des hommes d’armes reprit son épée, et la remit tranquillement dans le fourreau, tandis que l’autre, à l’aide de la sienne, coupait la corde entre la branche et les mains du patient. Aussitôt que la corde fut coupée, Perrinet Leclerc, qui ne restait debout que soutenu par elle, tomba, mordit la terre et s’évanouit. C’est infernal! dit Charlotte. Un mois après que ces choses s’étaient passées à Paris, de grands évènemens politiques s’accomplissaient à l’entour de cette ville. Jamais la monarchie française n’avait été menacée d’une ruine plus prochaine qu’en ce moment: trois partis déchiraient le royaume à belles dents, et c’était à qui en tirerait à lui les plus riches lambeaux. Henri V, roi d’Angleterre, accompagné des ducs de Clarence et de Glocester ses frères, était, comme nous l’avons dit, débarqué à Touques, en Normandie; il avait aussitôt attaqué le château de ce nom, qui, après quatre jours de combats, avait capitulé; de là il était allé mettre un siège régulier devant Caen, que défendaient deux seigneurs de mérite et de nom, Lafayette et Montenais. Leur résistance opiniâtre ne servit qu’à faire prendre la ville d’assaut. Le souvenir récent des victoires d’Honfleur et d’Azincourt, se mêlant au bruit de ces nouveaux triomphes, la consternation se répandit dans la Normandie; plus de cent mille personnes émigrèrent, et se sauvèrent en Bretagne, si bien que le roi d’Angleterre n’eut besoin, pour conquérir Harcourt, Beaumont- le-Roger, Évreux, Falaise, Bayeux, Lisieux, Coutances, Saint-Lo, Avranches, Argentan et Alençon, que de se montrer devant ces villes, ou d’y envoyer des détachemens. Cherbourg seul, défendu par Jean d’Angennes, l’arrêta plus de temps devant ses murs que ne l’avaient fait ensemble toutes les villes que nous avons nommées; mais cette place se rendit enfin à son tour, et avec elle toute la Normandie, dont elle est la porte, tomba sous la domination de Henri V d’Angleterre. De son côté, la reine et le duc occupaient la Champagne, la Bourgogne, la Picardie et une partie de l’Île-de-France: Senlis tenait pour les Bourguignons; et Jean de Villiers, seigneur de l’Île-Adam, qui commandait pour le roi à Pontoise, ayant eu à se plaindre du connétable qui le traitait avec hauteur, avait livré cette ville, située à quelques lieues de Paris seulement, au duc de Bourgogne, qui y avait envoyé un renfort, et en avait maintenu l’Île-Adam gouverneur. Le reste de la France, où commandait le connétable sous le nom du roi et du dauphin, était d’autant moins capable de résister long- temps à tous ses ennemis, que le comte d’Armagnac, obligé de concentrer toutes ses troupes sur la capitale du royaume, n’avait pu exécuter ce mouvement sans que les bourgeois de la ville et les paysans des environs n’eussent beaucoup souffert du passage et du séjour des soldats, qui, manquant de solde et de vivres, existaient à leurs dépens. Le mécontentement était donc général, et le connétable avait presque autant à craindre de la part de ses alliés que de celle de ses ennemis. Le duc de Bourgogne, désespérant de s’emparer de Paris par la force, essaya de tirer parti du mécontentement général que le connétable avait soulevé contre le gouvernement du roi, et de lier des intelligences dans la place. Des agens qui lui étaient dévoués pénétrèrent déguisés dans la ville, et une conspiration se forma pour lui livrer la porte Saint-Marceau. Un homme d’église et quelques bourgeois qui demeuraient près de là, en avaient fait faire de fausses clefs, et avaient envoyé un message au duc pour convenir du jour et de l’heure de l’entreprise. Il en chargea le sire Hector de Saveuse, qui lui avait déjà donné, en enlevant la reine à Tours, une preuve de son habileté et de son courage; et lui-même, avec six mille hommes, se mit en marche pour le soutenir. Tandis que cette armée s’avance silencieusement pour tenter ce coup hasardeux, nous introduirons le lecteur dans la grande salle du château de Troyes en Champagne, où la reine Isabeau tient sa cour, entourée de la noblesse bourguignonne et française. Certes, qui la verrait ainsi sur un fauteuil doré, dans cette chambre gothique, où tout le luxe de la maison dé Bourgogne est déployé; qui la verrait, dis-je, sourire à l’un, tendre gracieusement sa belle main à l’autre, jeter quelques douces paroles à un troisième, et qui, descendant au fond du coeur de cette orgueilleuse princesse, y pourrait lire les sentimens de haine et de vengeance qui le bouleversent, serait effrayé du combat qu’elle doit soutenir, pour enfermer tant de passions dans son sein, et pour que son front calme présente avec elles un si étonnant contraste. Ce jeune seigneur, debout à sa droite, auquel elle adresse la parole le plus souvent parce qu’il est le dernier arrivé à sa cour, est le sire Villiers de l’Île-Adam. Lui aussi, sous un sourire gracieux et de douces paroles, cache des projets de vengeance et de haine dont il a déjà mis une partie à exécution, en livrant au duc de Bourgogne la ville confiée à sa garde. Seulement, comme le duc a pensé que, traître une fois, il pourrait l’être deux, il n’a point voulu qu’il l’accompagnât dans le coup de main qu’il tente sur Paris, et, comme à un poste d’honneur, il l’a laissé près de la reine. De chaque côté d’elle et un peu en arrière, s’appuyant, dans une pose demi respectueuse, demi familière, sur le dossier de son fauteuil, causant à demi-voix et suivant une conversation particulière, nos anciennes connaissances, les sires de Giac et de Graville, qui, ayant payé rançon, se sont trouvés libres de revenir offrir à leur belle souveraine leur amour et leurs épées. Chaque fois qu’elle se retourne de leur côté, son front se rembrunit, car ils étaient les frères d’armes du chevalier de Bourdon, et souvent le nom de ce malheureux jeune homme, prononcé tout-à-coup par eux, lui semble un écho douloureux et inattendu de la voix qui crie vengeance au fond de son coeur. À sa gauche et aux pieds des marches qui élèvent le fauteuil royal comme un trône, le baron Jean de Vaux raconte aux seigneurs de Chateluz, de l’An et de Bar, comment, avec son parent Hector de Saveuse, ils ont, quelques jours auparavant, surpris dans l’église de Notre-Dame de Chartres le sire Hélyon de Jacqueville, dont ils avaient juré la mort, et comment, pour ne pas tacher de son sang le marbre de l’autel, ils l’ont traîné hors de l’église, et là, malgré les prières, malgré l’offre d’une rançon de 50,000 écus d’or, ils lui ont fait de si profondes blessures, que dans les trois jours il en est mort. Derrière chacun de ces seigneurs, et sur une ligne circulaire, se tient une foule de pages richement vêtus aux couleurs de leurs maîtres ou à celles de leurs dames, parlant aussi, mais plus bas qu’eux, de chasse et d’amour. Au milieu du bourdonnement général que faisaient tous ces chuchottemens, parmi lesquels chacun suivait une conversation particulière, de temps en temps la voix de la reine s’élevait; tout rentrait dans le silence, et chacun entendait distinctement la question qu’elle adressait à l’un des seigneurs qui se trouvaient là, et la réponse que faisait celui-ci. Puis la conversation générale reprenait aussitôt son cours. -Vous prétendez donc, sire de Graville, dit la reine en se retournant à demi pour adresser la parole au jeune seigneur de ce nom, que nous avons indiqué comme étant placé derrière elle, et en occasionnant par le seul son de sa voix une de ces interruptions dont nous avons parlé; vous prétendez donc que notre cousin d’Armagnac a juré par la Vierge et le Christ de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne, que nous, sa souveraine, avons adoptée pour le signe de ralliement de nos braves et loyaux défenseurs. -Ce sont ses propres paroles, madame la reine. -Et vous ne les lui avez pas renfoncées dans la bouche avec le pommeau de votre épée ou la coquille de votre poignard, sire de Graville, dit d’un ton où perçait un peu de jalousie Villiers de l’Île-Adam. -D’abord, je n’avais ni poignard ni épée, vu que j’étais son prisonnier, seigneur de Villiers. Puis, un si grand homme de guerre ne laisse pas, tel brave que l’on soit, d’imposer un certain respect à qui se trouve face à face avec lui. -D’ailleurs je sais quelqu’un à qui il a dit une fois de plus dures paroles encore que celles que je viens de rapporter: celui-là était libre; il portait à son côté une dague et une épée, et cependant il n’a point osé, ce me semble, mettre à exécution le conseil qu’il donne aujourd’hui avec une audace à laquelle l’absence du connétable doit ôter quelque peu de son prix aux yeux de notre royale souveraine. Le sire de Graville se remit à causer tranquillement avec Giac. L’Île-Adam fit un mouvement; la reine l’arrêta. -Est-ce que nous ne ferons pas manquer le connétable à son serment, sire de Villiers? dit-elle. -Écoutez, madame, répondit l’Île-Adam; je fais voeu comme lui, par la Vierge et le Christ, de ne pas manger à une table, de ne pas coucher dans un lit que je n’aie vu de mes yeux le connétable d’Armagnac porter la croix rouge de Bourgogne, et, si je manque à ce voeu, que Dieu n’ait miséricorde de mon âme ni dans ce monde ni dans l’autre. -Le sire de Villiers, dit le baron Jean de Vaux en tournant la tête, et en le regardant ironiquement par-dessus son épaule, fait un voeu qu’il n’aura pas grand’peine à accomplir, car il est probable qu’avant que le sommeil et l’appétit ne lui viennent, nous apprendrons ce soir que monseigneur le duc de Bourgogne est entré dans la capitale, et, cela étant, le connétable sera trop heureux de présenter à deux genoux les clefs de ses portes à la reine. -Dieu vous entende, baron, dit Isabeau de Bavière. Il est temps enfin que ce beau royaume de France retrouve un peu de paix et de tranquillité, et je suis bien aise que l’occasion se soit présentée de reprendre Paris sans courir les chances d’un combat, où votre courage nous assurait certainement la victoire, mais dans lequel chaque goutte de sang versé fut sortie des veines de l’un de mes sujets. -Messeigneurs, dit Giac, à quand notre entrée dans la capitale? Au même instant on entendit un grand bruit au-dehors, comme serait celui d’une troupe considérable d’hommes à cheval qui reviendraient au galop. Des pas précipités résonnèrent sous le péristyle; les deux portes de la chambre s’ouvrirent; un chevalier armé de toutes pièces, couvert de poussière, la cuirasse hachée et bosselée de coups, s’avança jusqu’au milieu de la salle, et jeta avec un blasphème son casque ensanglanté sur une table. C’était le duc de Bourgogne lui-même. Tous ceux qui se trouvaient là poussèrent un cri de surprise, et restèrent effrayés de sa pâleur. -Trahis! dit-il en frappant son front de ses deux poings armés de gantelets de fer; trahis par un misérable marchand pelletier! Voir Paris, le toucher! Paris, ma ville, en être à une demi-lieue, n’avoir qu’à étendre la main pour la prendre, et échouer! échouer par la trahison d’un malheureux bourgeois, qui n’a pas eu un coeur assez large pour enfermer un secret! Eh! oui, oui, messieurs! Vous me regardez d’un air étonné! Vous me croyiez à cette heure, n’est- ce pas, frappant à la porte du palais du Louvre ou de l’hôtel Saint-Paul! Eh bien, non! Moi! Jean de Bourgogne, qu’on a surnommé Sans-Peur, j’ai fui! Oui, messeigneurs, j’ai fui! et j’ai laissé sur la place Hector de Saveuse, qui ne pouvait fuir, lui! et j’ai laissé dans la ville des hommes dont les têtes tombent en ce moment en criant: vive Bourgogne! et je ne puis les secourir! Comprenez-vous, messieurs? C’est une horrible revanche à prendre, et nous la prendrons, n’est-ce pas? et à notre tour? Eh bien! à notre tour nous donnerons besogne au bourreau, et nous verrons tomber des têtes qui crieront: vive Armagnac! Et à notre tour, enfer et démons! à notre tour! Oh! malédiction sur ce connétable! Cet homme me rendra fou, si je ne le suis déjà! Le duc Jean poussa un éclat de rire horrible à entendre, puis il fît un tour sur lui-même, frappant du pied, tirant ses cheveux à pleines mains, et alla rouler, plutôt que s’asseoir, sur les marches du fauteuil de la reine. Isabeau, effrayée, se rejeta en arrière. Le duc de Bourgogne la regarda, appuyé sur ses deux poings et secouant sa tête, sur laquelle son épaisse chevelure se dressait comme la crinière d’un lion. -Reine, lui dit-il, c’est cependant pour vous que se font toutes ces choses. Je ne parle pas de mon sang (et il passa sa main sur son front, ouvert par une blessure), il m’en reste encore assez, comme vous le voyez, pour n’avoir pas à regretter celui que j’ai perdu; mais pour celui de tant d’autres, avec lequel nous engraissons les plaines des environs de Paris à y faire pousser des moissons doubles; et tout cela, Bourgogne contre France, soeur contre soeur! Tandis que l’Anglais arrive, l’Anglais, que rien n’arrête, que personne ne combat! Oh, savez-vous, messieurs, que nous sommes insensés!» Chacun comprenait que le duc était dans un de ces momens de violence qui ne permettent ni interruption ni conseils; aussi chacun le laissait-il parler, sachant qu’il en reviendrait bientôt à sa haine contre le roi et le connétable, et à son projet favori, la prise de Paris. -Quand je pense qu’à l’heure qu’il est, continua-t-il, je pourrais être à l’hôtel Saint-Paul, où est le dauphin, entendre cette brave population de Paris, dont après tout plus des trois quarts est à moi, crier vive Bourgogne! que vous, ma reine, vous pourriez donner par toute la France de véritables ordres, signer de vrais édits; que je verrais ce damné connétable demandant grâce et miséricorde: oh! cela sera, continua-t-il en se dressant de toute sa hauteur; cela sera, n’est-ce pas, messeigneurs; cela sera, car je le veux; et si un seul de vous me dit non, celui-là en aura menti par la gorge. -Monsieur le duc, dit la reine, calmez-vous. Je vais faire appeler un médecin pour panser votre blessure, à moins que vous n’aimiez mieux que moi-même... -Merci, madame, merci, répondit le duc; c’est une égratignure; et plût au ciel que mon brave Hector de Saveuse n’en eût pas davantage! -Et quel coup a-t-il donc reçu! -Le sais-je! Ai-je eu seulement le temps de descendre de cheval pour aller lui demander s’il était mort ou vivant? Non; je l’ai vu tomber avec un trait d’arbalète planté au milieu du corps comme un échalas dans une vigne. Pauvre Hector! c’est le sang d’Hélyon de Jacqueville qui retombe sur lui! Messire Jean de Vaux, prenez garde à vous! Vous étiez de moitié dans le meurtre; vienne un combat, et peut-être serez-vous de moitié aussi dans la punition. -Grand merci! monseigneur, dit Jean de Vaux; mais, cela arrivant, mon dernier soupir sera pour mon noble maître le duc Jean de Bourgogne, ma dernière pensée pour ma noble maîtresse la reine Isabeau de Bavière. -Oui, oui, mon vieux baron, dit en souriant Jean-sans-peur, qui peu-à-peu oubliait sa colère, je sais que tu es brave, et qu’à ton dernier moment, si Dieu ne veut pas de ton âme, tu es homme à la disputer au diable lui-même, et à en rester propriétaire, malgré les petites peccadilles qui donnent bien à Satan quelques droits sur elle. -Je ferai de mon mieux, monseigneur. -Bien; mais si la reine n’a rien à nous ordonner, mon avis, messieurs, est que nous prenions un repos qui ne nous sera pas inutile demain. C’est tout une guerre à recommencer, et Dieu sait quand elle finira. La reine Isabeau de Bavière se leva, indiquant d’un geste qu’elle approuvait la proposition du duc de Bourgogne, et elle sortit de la salle, appuyée sur le bras que lui avait offert le sire de Graville. Le duc de Bourgogne, aussi oublieux déjà de ce qui venait de se passer que si c’était un rêve, les suivait, riant avec Jean de Vaux, et paraissant totalement insensible à la douleur de la blessure qui ouvrait sur son front ses lèvres rouges et saignantes, Chateluz de l’An et de Bar venaient ensuite, puis enfin de Giac et l’Île-Adam. Ils se rencontrèrent à la porte: «Et votre voeu, dit en riant Giac. -Je l’accomplirai, répondit l’Île-Adam, et ce à compter de ce soir. Ils sortirent. Quelques minutes après, cette salle pleine un instant auparavant de bruits confus et de clartés étincelantes, était redevenu le domaine du silence et de l’obscurité. Si nous avons réussi à donner à nos lecteurs une connaissance exacte du caractère d’Isabeau de Bavière, ils se représenteront facilement que la nouvelle que venait de lui annoncer Jean de Bourgogne, et qui lui enlevait toutes ses espérances, avait fait sur elle un effet tout contraire à celui que nous lui avons vu produire sur celui du duc; du sang-froid du combat, ce dernier était passé à la colère de la réflexion, qui s’était évanouie à son tour dès qu’elle avait pu s’évaporer en paroles. Isabelle, au contraire, avait écouté le récit avec le calme calculé d’une âme haineuse, mais politique; c’était du fiel encore sur son coeur déjà plein de fiel, où tant de passions s’amassaient en silence, cachées à tous les yeux, pour en sortir enfin toutes à-la-fois, comme du cratère d’un volcan sortent au jour de l’irruption, avec ses propres entrailles, tous les corps étrangers qui, dans ses intervalles de repos, y a jetés la main des hommes. Seulement en rentrant chez elle, son visage était pâle, ses bras roidis, ses dents serrées. Trop agitée pour s’asseoir, trop tremblante pour se tenir debout, elle saisit avec une convulsion nerveuse une des colonnes de son lit, laissa aller sa tête sur le bras qui la soutenait, et à demi penchée, la poitrine oppressée et ardente, elle appela Charlotte. Quelques secondes se passèrent sans qu’elle obtînt de réponse, ni qu’aucun bruit dans la chambre voisine annonçât qu’elle eut été entendue. -Charlotte! répéta-t-elle en frappant du pied, et en donnant à sa voix une expression sourde et inarticulée, qui faisait ressembler ce mot au cri d’amour ou de rage d’une bête fauve, plutôt qu’à un nom prononcé par une bouche humaine. Presque aussitôt la jeune fille qu’elle appelait parut, craintive et tremblante, sur la porte; elle avait distingué, dans cet accent bien connu de la maîtresse, tout ce qu’il y avait de colère et de menace. -N’entendez-vous pas que je vous appelle, dit la reine, et faut-il toujours vous appeler deux fois? -Mille pardons, ma noble maîtresse, mais j’étais là... avec... -Avec qui? -Avec un jeune homme que vous connaissez, que vous avez déjà vu... auquel vous aviez la bonté de vous intéresser. -Qui? qui donc? -Perrinet Leclerc. -Leclerc, dit la reine, d’où arrive-t-il? -De Paris. -Je veux le voir. -Lui aussi, madame, voulait vous voir et demandait à vous parler, mais je n’osais... -Fais-le entrer, te dis-je. Tout de suite! à l’instant! Où est-il? -Là, dit la jeune fille, et, soulevant la tapisserie, elle appela: Perrinet Leclerc! Celui-ci s’élança plutôt qu’il n’entra dans l’appartement; la reine et lui se trouvèrent face à face. C’était la deuxième fois que le pauvre vendeur de fer allait traiter d’égal à égal avec l’orgueilleuse reine de France; deux fois malgré la différence de leurs conditions, les mêmes sentimens les amenaient des deux extrémités de l’échelle sociale vis-à-vis l’un de l’autre. Seulement, la première fois c’était l’amour, et la seconde, la vengeance. Perrinet! dit la reine. -Madame! répondit celui-ci en la regardant fixement, et sans que le regard de sa souveraine fit baisser le sien. -Je ne t’ai pas revu, ajouta Isabeau. -À quoi bon? Vous m’aviez dit, si on le transportait vivant dans une autre prison, de le suivre jusqu’à la porte; si l’on déposait son corps dans un tombeau, de l’accompagner jusqu’à la tombe, et mort ou vivant, de revenir vous dire: Il est là! Reine, ils ont prévu que vous pouviez sauver le prisonnier ou déterrer le cadavre, et ils l’ont jeté vivant et mutilé dans la Seine. -Pourquoi ne l’as-tu ni sauvé ni vengé, malheureux? -J’étais seul, ils étaient six; deux sont morts. J’ai fait ce que j’ai pu. Aujourd’hui je viens faire davantage. -Voyons, dit la reine. -Ah! le connétable, vous l’exécrez, n’est-ce pas, madame? Paris, vous voudriez le reprendre; et à un homme qui vous offrirait à-la- fois de vous livrer Paris, et de vous venger du connétable, vous accorderiez bien une grâce, heim!... La reine sourit, avec une expression qui n’appartenait qu’à elle. -Oh! dit-elle, tout ce que cet homme me demanderait!... tout, la moitié de mes jours, la moitié de mon sang. Où est-il seulement? -Qui? -Cet homme!... -C’est moi, reine. -Vous! toi! dit Isabeau étonnée. -Oui, moi. -Et comment? -Je suis fils de l’échevin Leclerc; mon père garde la nuit sous son chevet les clefs de la ville, je puis aller un soir chez lui, l’embrasser, me mettre à sa table, me cacher dans la maison au lieu d’en sortir, et la nuit, la nuit, m’introduire dans sa chambre, voler les clefs, ouvrir les portes. Charlotte poussa un léger cri, Perrinet ne parut pas l’entendre, la reine n’y fit point attention. Oui, cela est vrai, dit Isabeau réfléchissant. -Et cela sera comme j’ai dit, reprit Leclerc. -Mais, dit timidement Charlotte, si au moment où vous prendrez les clefs, votre père se réveille. Les cheveux de Leclerc se dressèrent sur sa tête, la sueur coula de son front à cette idée; puis après un instant, il porta la main à son poignard, le tira à demi, et prononça ces seuls mots; -Je le rendormirai. Charlotte poussa un second cri, et tomba sur un fauteuil. -Oui, dit Leclerc, sans faire attention à sa maîtresse presque évanouie; oui, je puis être traître et parricide, mais je me vengerai. -Que t’ont-ils donc fait? dit Isabeau en se rapprochant de lui, en lui prenant le bras, et en le regardant avec le sourire d’une femme qui comprend la vengeance, quelque atroce qu’elle soit, quelque chose qu’elle coûte. -Que vous importe, reine? C’est mon secret à moi. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que je tiendrai ma promesse, si vous tenez la vôtre. -Eh bien donc, que veux-tu? Est-ce Charlotte que tu aimes? Perrinet secoua la tête avec un rire amer. Est-ce de l’or? je t’en donnerai. -Non, dit Perrinet. -Est-ce de la noblesse, des honneurs? Si nous prenons Paris, je t’en donne le commandement et te fais comte. -Ce n’est point cela, murmura Leclerc. -Qu’est-ce donc? dit la reine. -Vous êtes régente de France? -Oui. -Vous avez droit de vie et de mort? -Oui. -Vous avez fait faire un sceau royal qui peut conférer votre pouvoir à celui qui est porteur d’un parchemin scellé par lui? -Eh bien? -Eh bien! il me faut ce sceau au bas d’un parchemin, et que ce parchemin me donne une vie, une vie dont je pourrai faire ce que je voudrai, dont je ne devrai compte à personne, que j’aurai le droit de disputer même au bourreau. La reine pâlit. Ce n’est ni celle du dauphin Charles, ni celle du roi? -Non. -Un parchemin et mon sceau royal, dit vivement la reine. Leclerc prit sur une table l’un et l’autre, et les lui présenta. Elle écrivit: «Nous, Isabeau de Bavière, par la grâce de Dieu, régente de France; ayant, à cause de l’occupation de monseigneur le roi, le gouvernement et l’administration du royaume, cédons à Perrinet Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit de vie et de mort sur... -Le nom? dit Isabelle. -Sur le comte d’Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris, répondit Leclerc. -Ah! dit Isabeau, en laissant tomber sa plume; c’est pour le tuer au moins, que tu me demandes sa vie, n’est-ce pas? -Oui. -Et tu lui diras à l’heure de sa mort que je lui prends son Paris, sa capitale, en échange de l’existence de mon amant qu’il m’a prise -troc pour troc, tu le lui diras, j’espère. -Pas de condition, dit Leclerc. -Pas de sceau alors, dit la reine, en repoussant le parchemin. -Je le lui dirai; faites vite. -Sur ton âme! -Sur mon âme! La reine reprit la plume, et écrivit en continuant: «Cédons à Perrinet Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit de vie et de mort sur le comte d’Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris; renonçant à tout jamais à réclamer aucun droit sur la personne et la vie dudit connétable.» Elle signa, et appliqua le sceau à côté de la signature. -Tiens, dit-elle, en présentant le parchemin. -Merci, répondit Leclerc en le prenant. -C’est infernal! s’écria Charlotte. La jeune fille, blanche et pure, semblait un ange forcé d’assister au pacte que font entre eux deux démons. -Maintenant, ajouta Leclerc, un homme d’exécution avec lequel je puisse me concerter et m’entendre; noble ou vilain, peu m’importe, pourvu qu’il ait pouvoir et volonté. -Appelle un valet, Charlotte. Charlotte appela; un valet parut. -Dites au seigneur Villiers de l’Île-Adam que je l’attends à l’instant même, et ramenez-le ici. Le valet s’inclina et sortit. L’Île-Adam, fidèle à son voeu, s’était jeté sur le parquet, tout habillé dans son manteau de guerre, il n’eut donc qu’à se lever pour être en état de paraître devant la reine. Cinq minutes après il se trouvait en sa présence. Isabeau s’avança vers lui, et sans faire attention à son salut respectueux: -Sire de Villiers, dit-elle, voici un jeune homme qui me livre les clefs de Paris; j’ai besoin d’un seigneur de courage et d’exécution, à qui je les remette. J’ai songé à vous. L’Île-Adam tressaillit; ses yeux s’enflammèrent; il se retourna vers Leclerc, étendant la main pour presser la sienne, lorsqu’il s’aperçut à la mise du vendeur de fer quelle était la basse extraction de celui à qui il allait donner cette marque d’égalité. Sa main retomba le long de sa cuisse, et sa figure reprit l’expression de hauteur habituelle qui un instant l’avait abandonnée. Aucun de ces mouvemens n’échappa à Leclerc, qui resta immobile, les bras croisés sur sa poitrine, lorsque l’Île-Adam lui tendit la main, comme lorsqu’il la retira. -Gardez votre main pour frapper l’ennemi, sire de l’Île-Adam, dit en riant Leclerc, quoique j’aie quelque droit à la toucher; car, ainsi que vous je vends mon roi et ma patrie. Gardez votre main, seigneur de Villiers, quoique nous soyons frères en trahison. -Jeune homme, s’écria l’Île-Adam... -C’est bien, parlons d’autre chose. Me répondez-vous de cinq cents lances? -J’ai mille hommes d’armes dans la ville de Pontoise, que je commande. -La moitié de cette troupe suffira, si elle est brave. Je l’introduirai avec vous dans la ville. Là cesse ma mission. Ne me demandez rien de plus. -Je me charge du reste. -Eh bien! partons sans perdre un instant, et le long de la route je vous instruirai de mes projets. -Bon courage! seigneur de l’Île-Adam, dit Isabelle. L’Île-Adam mit un genou en terre, baisa la main que lui tendait sa noble maîtresse, et sortit. -Rappelez-vous votre promesse, Perrinet, dit la reine. Qu’il sache, avant de mourir, que c’est moi, son ennemie mortelle, qui lui prends Paris, en échange de la vie de mon amant. -Il le saura, répondit Leclerc en enfonçant dans sa poitrine le parchemin, et en boutonnant son pourpoint pardessus. -Adieu, Leclerc, dit à demi-voix Charlotte. Mais le jeune homme ne l’entendit pas, et s’élança hors de l’appartement, sans lui répondre. Que l’enfer les conduise, et qu’ils arrivent au but, dit la reine. -Que Dieu veille sur eux, murmura Charlotte. Les deux jeunes gens descendirent aux écuries; l’Île-Adam choisit ses deux meilleurs chevaux, chacun sella, brida le sien, et sauta dessus. -Où en trouverons-nous d’autres quand ceux-ci seront morts? dit Leclerc; car au train dont nous allons les mener, ils ne nous conduiront guère qu’au tiers de la route. -Je me ferai reconnaître aux postes bourguignons qui se trouveront sur notre passage, et l’on m’en donnera. -Bien! Ils enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs montures, leur jetèrent la bride sur le cou, et partirent comme le vent. Certes, celui qui, à la lueur des étincelles qu’ils faisaient jaillir dans leur course, les eût vu dans l’ombre de cette nuit grisâtre glisser ainsi côte à côte, chevaux et cavaliers dévorant l’espace, crinières et cheveux au vent; aurait raconté, pendant longues années, qu’il avait assisté au passage d’un nouveau Faust et d’un autre Méphistophèles se rendant sur des coursiers fantastiques à quelque réunion infernale. Tous criaient: «Notre-Dame de la paix! vive le roi! Vive Bourgogne! Que ceux qui veulent la paix s’arment et nous suivent.» Le moment était, on ne peut mieux choisi par Perrinet Leclerc pour mettre à exécution le projet qu’il avait conçu de livrer Paris; l’exaspération des bourgeois était à son comble, et tout le monde accusait le connétable, qui chaque jour redoublait de rigueur et de cruauté envers les Parisiens, de malheurs qui étaient ceux du temps. Ses gens d’armes maltraitaient les citoyens, sans qu’ils pussent avoir justice de leurs mauvais traitemens; depuis que leur général avait été forcé de lever le siège de Senlis, ils étaient plus furieux encore à cause de leur défaite. Personne ne pouvait sortir de la ville, et si quelqu’un, par hasard, voulait le faire malgré les ordres donnés, s’il était surpris par les soldats, il était dévalisé ou frappé; puis, s’il allait se plaindre au connétable ou au prévôt, ils répondaient: «C’est bon; qu’alliez- vous faire là?» Ou bien: «Vous ne vous plaindriez pas ainsi, si c’étaient vos amis les Bourguignons», et autres choses pareilles. Le Journal de Paris raconte que les vexations s’étendaient jusqu’aux serviteurs de l’hôtel du roi. Quelques-uns d’entre eux étant allés au bois de Boulogne chercher des arbres pour fêter le 1er mai, les gens d’armes qui gardaient Ville-l’Évêque et qui appartenaient au connétable, les poursuivirent, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Ce n’était pas tout: comme on manquait d’argent, le connétable résolut d’en faire par tous les moyens possibles. Il fit prendre les ornemens des églises et jusqu’aux vases de Saint-Denis. Les campagnes ravagées ne fournissaient plus de vivres. On faisait travailler aux remparts et aux machines de guerre de pauvres ouvriers, qu’on ne payait pas, et qu’on battait et appelait canaille, s’ils avaient l’imprudence de réclamer leur salaire. Ces vexations, qui toutes venaient originairement du comte d’Armagnac, occasionnaient le soir des rassemblemens dans les rues de la capitale. Les bruits les plus ridicules y circulaient et y étaient accueillis avec des cris de haine et de vengeance; mais bientôt une troupe d’hommes d’armes paraissait à l’extrémité de la rue, dont elle tenait toute la largeur, mettait l’épée à la main, les chevaux au galop, et, frappant et écrasant tout ce qui se trouvait devant elle, dissipait ces attroupemens qui allaient se reformer autre part. Dans la soirée du 28 mai 1418, un de ces rassemblemens encombrait la place de la Sorbonne. Des écoliers, armés de bâtons; des bouchers, leur couteau au côté; des ouvriers, tenant à la main les instrumens qui leur servaient dans leurs travaux, et qu’à la rigueur et entre les mains d’hommes aussi exaspérés on pouvait regarder comme des armes, en formaient la majeure partie. Les femmes aussi y jouaient un rôle actif, et qui n’était pas toujours sans danger pour elles; car les gens d’armes frappaient indistinctement hommes, femmes, enfans, vieillards, qu’ils se défendissent ou non, qu’ils vinssent en ennemis ou en curieux, et posaient dès cette époque les principes d’un art dont les gouvernemens modernes paraissent avoir retrouvé toutes les traditions. -Savez-vous, maître Lambert, disait une vieille femme en se tenant sur celle de ses deux jambes qui était la plus longue, afin d’arriver à la hauteur du coude de celui auquel elle s’adressait; savez-vous pourquoi on a pris de force la toile chez les marchands? Dites: le savez-vous? -Je présume, mère Jehanne, répondit celui auquel elle s’adressait, et qui était un potier d’étain bien connu pour ne pas laisser passer un de ces attroupemens sans s’y mêler; je présume, dis-je, que c’est pour faire, comme le dit ce damné connétable, des tentes et des pavillons pour l’armée. -Eh bien! vous vous trompez: c’est pour coudre toutes les femmes dans des sacs et les jeter à la rivière. -Ah! dit maître Lambert, qui paraissait beaucoup moins indigné que son interlocutrice de cette mesure arbitraire; ah! vous croyez! -J’en suis sûre, -Bah! si ce n’était que cela, dit un bourgeois. -Eh bien! qu’est-ce qu’il vous faut donc de plus, maître Bourdichon, reprit notre ancienne connaissance, la mère Jehanne. -Ce ne sont pas les femmes que les Armagnacs craignent, ce sont les corporations d’hommes; aussi tous ceux qui font partie de pareilles associations doivent-ils être égorgés. Ceux d’entre eux qui, d’avance, ont prêté serment de vendre plutôt Paris aux Anglais que de le rendre aux Bourguignons seront épargnés. -Et à quoi les reconnaîtra-t-on, interrompit le potier d’étain, avec une précipitation qui annonçait l’importance qu’il attachait à cette nouvelle. -À un écu de plomb portant d’un côté, une croix rouge, et de l’autre le léopard d’Angleterre. -Moi, dit un écolier en montant sur une borne, j’ai vu un étendard aux armes du roi Henri, il avait été brodé au collège de Navarre, qui n’est composé en entier que d’Armagnacs, et les maîtres devaient le planter sur les portes de la ville. -À sac, à sac le collège, dirent plusieurs voix qui heureusement s’éteignirent l’une après l’autre. -Moi, dit un ouvrier, ils m’ont fait travailler vingt-cinq jours à leur grande machine de guerre qu’ils appellent la griète, et quand j’ai été demander mon argent au prévôt, il m’a dit: «Canaille, n’as-tu donc pas un sou pour acheter une ficelle et t’aller pendre?» -À mort! à mort! le prévôt et le connétable! vive les Bourguignons! Ces cris eurent plus d’écho que ceux qui les avaient précédés et furent bientôt répétés par toutes les bouches. Au même instant, on vit briller, à l’extrémité de la rue, les lances d’une compagnie franche, composée de Génois au service particulier du connétable. Alors commença l’une de ces scènes dont nous avons parlé, et que nous n’avons pas besoin de peindre, certains que nous sommes que chacun de nous peut s’en faire une idée. Hommes, femmes et enfans se mirent à fuir en jetant des cris affreux. La troupe se déploya dans toute la largeur de la rue, et comme un ouragan chasse les feuilles d’automne, balaya devant elle ce tourbillon de créatures humaines, frappant les unes de la pointe de leurs lances, écrasant les autres sous les pieds de leurs chevaux, fouillant chaque recoin de maison, chaque enfoncement de portes, avec un acharnement et une inhumanité que déploient presque toujours les gens de guerre, quand ils ont affaire aux bourgeois. Au moment où les gardes avaient paru, tout le monde, comme nous avons dit, avait cherché à fuir, à l’exception d’un jeune homme couvert de poussière, qui, depuis quelques minutes seulement, s’était mêlé à l’attroupement: il s’était contenté de se retourner du côté de la porte contre laquelle il s’était appuyé, et introduisant la lame de son poignard entre le pêne de la serrure et le mur, il avait, en l’employant comme un levier, fait céder la porte, était entré dans l’allée et l’avait refermée sur lui. Puis, dès que le bruit des chevaux, qui allait s’affaiblissant, lui eut appris que le danger était passé, il avait rouvert cette porte, avancé la tête sur la place; et voyant qu’à l’exception de quelques mourans qui râlaient, elle était libre, il avait pris tranquillement la rue des Cordeliers, qu’il descendit jusqu’au rempart Saint-Germain, et, s’arrêtant devant une petite maison, qui y attenait, il pressa un ressort caché dont le jeu la fit ouvrir. -Ah! c’est toi Perrinet, dit un vieillard. -Oui, mon père, je viens vous demander à souper. -Sois le bien-venu, mon fils. -Ce n’est pas tout, mon père, il y a une grande émeute parmi la populace de Paris, et les rues sont mauvaises de nuit. Je voudrais coucher ici. -Eh bien! répondit le vieillard, n’y as-tu pas toujours ta chambre et ton lit, ta place au foyer et à la table? et m’as-tu jamais entendu me plaindre que tu les vinsses prendre trop souvent. -Non, mon père, dit le jeune homme, en se jetant sur une chaise, et en appuyant sa tête dans ses mains; non, vous êtes bon et vous m’aimez. -Je n’ai que toi, mon enfant, et tu ne m’as jamais fait aucun chagrin. -Mon père, dit Perrinet en se levant, je me sens souffrant; permettez que je me retire dans ma chambre, je ne pourrais pas souper avec vous. -Va, mon fils, tu es libre, tu es chez toi. Perrinet ouvrit une petite porte qui amenait avec elle les trois premières marches d’un escalier, dont la continuation était pratiquée dans l’intérieur du mur, et se mit à monter lentement cette espèce d’échelle sans détourner la tête, sans regarder son père. -Cet enfant est triste depuis quelques jours, dit en soupirant le vieux Leclerc; et il se mit seul à la table, où l’arrivée du jeune homme lui avait fait mettre un second couvert. Pendant quelque temps, il écouta, au-dessus de sa tête, les pas de son fils; puis n’entendant plus rien, il pensa qu’il dormait, murmura quelques prières pour lui, et rentrant dans sa chambre, se mit au lit, après avoir pris la précaution de glisser, selon son habitude, les clefs dont il avait la garde, sous le traversin où reposait sa tête. Une heure à-peu-près s’écoula sans que le silence qui régnait dans la maison du vieil échevin fût troublé; tout-à-coup un léger grincement se fit entendre dans la première pièce, la porte, dont nous avons déjà parlé s’ouvrit, et les trois escaliers de bois craquèrent successivement sous les pas de Perrinet, pâle et retenant son haleine; lorsqu’il sentit le plancher sous ses pieds, il s’arrêta un instant pour écouter. Aucun bruit n’annonçait qu’il eût été entendu. Alors il s’avança sur la pointe des pieds, en s’essuyant le front avec la main, vers la chambre de son père; la porte n’en était point fermée, il la poussa. La lanterne qui servait au vieillard, lorsque par hasard il était forcé de se lever pour aller reconnaître à la porte quelque bourgeois attardé, brûlait sur la cheminée, et sa pâle lueur jetait assez de clarté pour que l’échevin, s’il s’éveillait, pût reconnaître qu’il n’était pas seul dans sa chambre; mais Leclerc craignit, s’il soufflait cette lumière, de heurter dans l’obscurité, quelque meuble dont le bruit pourrait tirer son père du sommeil où il était plongé; il préféra donc la laisser brûler. C’était une chose effrayante à voir que ce jeune homme, les cheveux hérissés, le front ruisselant de sueur, la main gauche posée sur son poignard, s’appuyant de la droite à la muraille, s’arrêtant à chaque pas pour donner au parquet le temps de s’assurer sous ses pieds, avançant lentement, mais avançant enfin vers ce lit que ne quittait pas une seconde son regard étincelant, suivant pour y arriver une ligne circulaire comme celle du tigre, et tressaillant au bruit des battemens précipités de son coeur, qui contrastait avec le souffle calme du vieillard; enfin le rideau à demi tiré lui cacha la tête de son père, il fit quelques pas encore, étendit la main, la posa sur la colonne du lit, s’arrêta un instant pour respirer, puis ramassant son corps plié sur ses jarrets, il glissa sa main humide et tremblante sous le chevet, gagnant une ligne par minute, retenant son haleine, insensible aux douleurs que cette position forcée faisait courir par tous ses membres, car il comprenait que de la part du père un mouvement, un soupir faisait le fils parricide. Enfin il sentit le froid du fer, ses doigts crispés touchaient les clefs, il les passa dans l’anneau qui les rassemblait, les attira lentement à lui, les reçut dans sa seconde main, les serra de manière à ce que leur cliquetis ne pût être entendu; puis avec les mêmes précautions qu’il avait prises en entrant, il se dirigea vers la sortie, possesseur du trésor qui devait assurer sa vengeance. À la porte de la rue, les jambes lui manquèrent, et il tomba sur les marches de l’escalier qui conduisait au rempart; il y était à peine depuis quelques minutes, que la cloche du couvent des cordeliers sonna onze heures. Perrinet se releva au onzième coup; le seigneur de l’Île-Adam et ses cinq cents hommes devaient être à quelques pas seulement du rempart. Leclerc monta rapidement l’escalier; lorsqu’il fut au haut, il entendit le bruit d’une cavalcade qui se dirigeait de son côté: elle venait de la ville. -Qui vive! cria la sentinelle -Ronde de nuit, répondit la voix rude du connétable. Perrinet se jeta ventre à terre, le détachement passa à deux toises de lui; la sentinelle fut relevée et une autre laissée à sa place; le détachement s’éloigna. Perrinet rampa comme un serpent vers le milieu de la ligne que le soldat parcourait dans sa faction, puis quand celui-ci passa devant lui, il se leva tout-à-coup, et avant qu’il eût eu le temps de se mettre en défense, de pousser un seul cri, il lui enfonça jusque la coquille, son poignard dans la gorge. Le soldat ne poussa qu’un soupir et tomba. Perrinet traîna le cadavre à un endroit ou la saillie de la porte rendait l’ombre plus épaisse, et son casque sur la tête, sa pertuisane à la main afin d’être pris pour lui, il s’approcha du bord de la muraille, fixa long-temps ses regards sur la plaine, et quand ils se furent habitués à l’obscurité, il crut apercevoir une ligne noire et épaisse qui s’avançait silencieusement. Perrinet approcha ses deux mains de sa bouche et imita le cri du hibou. -Un cri pareil lui répondit de la plaine: c’était le signal convenu. Il descendit et ouvrit la porte: un homme était déjà adossé au- dehors contre le battant: c’était le sire de l’Île-Adam que son impatience y avait poussé en avant des autres. -C’est bien, tu es fidèle, dit-il à demi-voix. -Et vos hommes? -Les voici. En effet la colonne, commandée par le seigneur de Chevreuse, le sire Ferry de Mailly et le comte Lyonnet de Bournonville, apparut au coin de la dernière maison du faubourg Saint-Germain, introduisit sa tête sous la herse levée, et comme un long serpent, se glissa par cette ouverture dans l’intérieur de la ville. Perrinet referma la porte derrière elle, remonta sur le rempart et jeta les clefs dans les fossés pleins d’eau. -Que viens-tu de faire? lui dit l’Île-Adam. -Je viens de vous ôter la possibilité de regarder en arrière, répondit-il. -Allons donc en avant, reprit celui-ci. -Voici votre chemin, dit Leclerc en lui indiquant la rue du Paon. -Et toi?... -Moi!... j’en prends un autre. Et il s’élança dans la rue des Cordeliers, gagna le pont Notre- Dame, traversa la rivière, redescendit la rue Saint-Honoré jusqu’à l’hôtel d’Armagnac, s’effaça derrière l’angle d’un mur, où il demeura aussi immobile qu’une statue de pierre. Pendant ce temps, l’Île-Adam avait joint la rivière, l’avait remontée jusqu’au Châtelet, et arrivé là, avait partagé sa petite troupe en quatre bandes: l’une, commandée par le seigneur de Chevreuse, se dirigea vers l’hôtel du Dauphin, qui logeait rue de la Verrerie; la seconde, conduite par Ferry de Mailly, descendit la rue Saint-Honoré pour investir l’hôtel d’Armagnac et surprendre le connétable, que l’Île-Adam avait ordonné, sous peine de mort, qu’on ne lui amenât que vivant; la troisième, sous les ordres de l’Île-Adam lui-même, s’avança vers l’hôtel Saint-Paul où était le roi; la quatrième, qui obéissait à Lyonnet de Bournonville, demeura sur la place du Châtelet, afin de porter secours à celle des trois autres qui en aurait besoin. Tous criaient: «Notre-Dame de la paix, vive le roi! vive Bourgogne! que ceux qui veulent la paix s’arment et nous suivent!» À ces cris et tout le long de la route, des fenêtres s’ouvraient, des têtes effrayées se dessinaient pâles dans l’ombre, écoutaient ces vociférations, reconnaissaient les couleurs et la croix de Bourgogne, répondaient par des cris de mort aux Armagnacs! vive les Bourguignons! et peuple, bourgeois, écoliers, suivaient en armes et en tumulte chacune de ces bandes. Ce fut certes une grande imprudence aux chefs qui les commandaient d’avoir ainsi donné l’éveil, car le plus précieux des prisonniers qu’ils comptaient faire leur échappa. Tanneguy Duchâtel, au premier bruit, courut chez le dauphin, renversa tout ce qui s’opposait à son passage, pénétra jusqu’à la chambre où il était couché, et le trouvant accoudé sur son lit, et écoutant la rumeur qui arrivait déjà jusqu’à lui, sans perdre une minute, sans répondre à ses questions, l’enveloppa dans les couvertures de son lit, le jeta sur ses épaules robustes, comme une nourrice son enfant, et l’emporta. Robert Le Masson, son chancelier, lui tenait un cheval prêt, il y monta avec son précieux fardeau, et dix minutes après, la Bastille imprenable se referma sur eux, mettant à l’abri sous ses épaisses murailles, le seul héritier de la vieille monarchie française. Ferry de Mailly, qui s’avançait vers l’hôtel d’Armagnac, ne fut pas plus heureux que le seigneur de Chevreuse; le connétable, que nous avons vu commandant quelques hommes de ronde, entendit les cris des Bourguignons, et, au lieu de rentrer à son hôtel, après avoir reconnu que toute défense était inutile, il songea à sa vie. Il se réfugia dans la maison d’un pauvre maçon, lui avoua qui il était, et lui promit une récompense proportionnée au service qu’il réclamait de lui: celui-ci le cacha et promit de lui garder le secret. La troupe qui croyait le surprendre s’approcha donc de l’hôtel d’Armagnac, en garda toutes les issues, et se mit à enfoncer la porte principale. Au moment où elle céda, un homme se détacha de la muraille en face, écarta tout le monde, et s’élança le premier dans l’hôtel; Ferry de Mailly n’y entra que le second. Pendant ce temps, le seigneur de l’Île-Adam, plus heureux, investissait l’hôtel Saint-Paul, et, après un faible combat avec les gardes, pénétrait dans l’intérieur des appartemens, et parvenait jusqu’à celui du roi. Ce pauvre et vieux monarque, dont se raillaient des serviteurs qui depuis long-temps n’obéissaient plus à ses ordres, paraissait avoir été ce soir complètement oublié par eux; une lampe mourante éclairait à peine son appartement; quelques restes d’un feu, qui ne pouvaient suffire à chasser le froid et l’humidité de cette vaste chambre, tremblaient sur l’âtre et dans un coin de la large cheminée gothique; sur un escabeau de bois grelottait un vieillard à demi nu. C’était le roi de France. L’Île-Adam se précipita dans la chambre, alla droit au lit qu’il trouva vide, et, en se retournant, aperçut le vieux monarque qui, de ses mains ridées et tremblantes, assemblait quelques restes de tisons. Il s’avança respectueusement vers lui, et le salua au nom du duc de Bourgogne. Le roi se retourna, laissant ses mains étendues vers le feu, regarda vaguement celui qui lui parlait, et dit: -Comment se porte mon cousin de Bourgogne, il y a longtemps que je ne l’ai vu? -Sire, il m’envoie vers vous pour que toutes les calamités qui désolent votre royaume prennent une fin. Le roi se retourna vers le feu sans répondre. -Sire, ajouta l’Île-Adam, qui vit que dans ce moment de démence le roi ne pouvait ni comprendre ni suivre les raisons politiques qu’il allait développer; sire, le duc de Bourgogne vous prie de monter à cheval, et de paraître à mes côtés dans les rues de la capitale. Charles VI se leva machinalement, s’appuya sur le bras de l’Île- Adam, et le suivit sans résistance, car il ne restait plus à ce pauvre prince ni mémoire ni raison. Peu lui importait donc ce qu’on ordonnait en son nom, et entre les mains de qui il tombait. Il ne savait plus même ce que c’était qu’Armagnac ou Bourguignon. L’Île-Adam, avec sa royale capture, se dirigea vers le Châtelet. Le capitaine avait compris que la présence du monarque au milieu des Bourguignons serait un signe d’approbation royale pour tout ce qui allait se passer: il remit donc son prisonnier entre les mains de Lyonnet de Bournonville, en lui recommandant une surveillance active, mais pleine d’égards. Cette mesure politique accomplie, il prit au galop la rue Saint- Honoré, descendit à la porte de l’hôtel d’Armagnac, dans l’intérieur duquel on n’entendait que cris et blasphèmes; et, s’élançant sur l’escalier, heurta avec tant de violence un homme qui le descendait, que tous deux se retinrent l’un à l’autre pour ne pas tomber. Ils se reconnurent. -Où est le connétable? dit l’Île-Adam. -Je le cherche, dit Perrinet Leclerc. -Malédiction sur Ferry de Mailly, qui l’a laissé échapper. -Il n’est pas rentré dans son hôtel. Et tous deux s’élancèrent dehors comme deux insensés, prenant chacun de leur côté la première rue qu’ils trouvèrent devant eux. Pendant ce temps, un carnage affreux s’exécutait. On n’entendait que ces cris: à mort, à mort les Armagnacs, tuez, tuez tout. Des corporations d’écoliers, de bourgeois et de bouchers, parcouraient les rues, enfonçant les maisons qu’on savait appartenir aux partisans du connétable, et découpaient ces malheureux à coups de hache et d’épée. Des troupes de femmes et d’enfans achevaient avec leurs couteaux ceux qui respiraient encore. Le peuple avait nommé, aussitôt qu’il s’était vu délivré du joug du connétable, Vauxdebar, prévôt de Paris, en remplacement de Duchâtel. Le nouveau magistrat, trouvant les Parisiens agités d’une telle rage, n’osait pas leur résister, et disait à l’aspect de ces massacres: «Mes amis faites ce qu’il vous plaira». Aussi ce ne fut bientôt qu’une horrible boucherie. Des Armagnacs s’étaient réfugiés dans l’église du prieuré de Saint-Éloy, quelques Bourguignons découvrirent leur retraite et la signalèrent à leurs camarades. Vainement pour les protéger, le sire de Villette, abbé de Saint-Denis, s’avança sur la porte, revêtu de ses habits sacerdotaux et tenant la sainte hostie en main. Déjà les haches teintes de sang dégouttaient sur sa chasuble et tournoyaient sur sa tête, lorsque le seigneur de Chevreuse le prit sous sa protection, et l’emmena. Son départ fut le signal d’une tuerie générale dans l’intérieur de l’église; on n’entendait que des cris, on ne voyait flamboyer que haches et épées, les morts s’entassaient dans la nef, et de ce monceau de corps humains, coulait, comme une source au bas d’une montagne, un ruisseau de sang. L’Île-Adam qui passait entendit ces vociférations, s’élança à cheval sous le portail: «C’est bon, dit-il en les voyant à l’oeuvre; voilà qui va bien, et j’ai là de bons bouchers!... Enfans n’avez-vous pas vu le connétable?» -Non, non! dirent vingt voix à la fois. -Non! mort au connétable! Mort aux Armagnacs! et la destruction continua. L’Île-Adam tourna bride, et alla chercher son ennemi ailleurs. Une scène du même genre se passait à la tour du palais. Quelques centaines d’hommes s’y étaient réfugiés, et tentaient de s’y défendre. Au milieu d’eux, le crucifix à la main, étaient les évêques de Coutances, de Bayeux, de Senlis et de Xaintes; l’assaut ne dura qu’un instant, les Bourguignons escaladèrent la tour malgré une pluie de pierres; puis une fois maîtres du palais, ils égorgèrent tous ceux qui s’y étaient renfermés. Au milieu de ce carnage, un homme plus pâle, plus haletant, plus couvert de sueur que les autres, se précipita tout-à-coup. -Le connétable, dit-il, le connétable, est-il ici? -Non, répondirent en foule les Bourguignons. -Où est-il? -On ne sait pas, maître Leclerc, le capitaine l’Île-Adam a fait proclamer qu’il donnerait mille écus d’or à celui qui lui apprendrait où il était caché. Perrinet n’en écouta pas davantage s’élança vers l’une des échelles dressées contre la tour, et s’y laissant glisser se trouva dans la rue. Une troupe d’arbalétriers génois avait été surprise près du cloître Saint-Honoré, et quoiqu’ils se fussent rendus, et qu’on leur eût promis la vie, on les égorgeait après les avoir désarmés; ces malheureux recevaient la mort à genoux en criant miséricorde: c’était à qui les frapperait. Deux hommes cependant, une torche à la main, se contentaient de leur arracher leurs casques, de les examiner les uns après les autres, puis ils laissaient à ceux qui les suivaient le soin de les tuer, se livrant à cette recherche avec la minutie de la vengeance. Ils se rencontrèrent au milieu de la foule, et se reconnurent. -Le connétable? dit l’Île-Adam. -Je le cherche, répondit Perrinet. -Monsieur Leclerc, dit en ce moment une voix. - Perrinet tourna la tête, et reconnut celui qui lui adressait la parole. -Eh bien! Thiébert? dit-il, que me veux-tu? -Pouvez-vous me dire où je trouverai le seigneur de l’Île-Adam? -C’est moi, dit le capitaine.» Un homme, vêtu d’un pourpoint taché de plâtre et de chaux, s’avança. -Est-il vrai, dit-il, que vous ayez promis mille écus d’or à qui vous livrerait le connétable. -Oui, dit l’Île-Adam. -Venez me les compter, continua le maçon, et je vous indiquerai le lieu ou il est caché. -Tends ton tablier, dit l’Île-Adam, et il y jeta des poignées d’or; maintenant où est-il? -Chez moi, je vais vous y conduire. Un éclat de rire retentit derrière eux; l’Île-Adam se retourna pour chercher Perrinet Leclerc; celui-ci avait disparu. -Allons vite, dit le capitaine, guide-moi. -Un instant, reprit Thiébert, tenez-moi cette torche, que je compte. L’Île-Adam tremblant d’impatience, éclaira le maçon qui compta les écus les uns après les autres, et jusqu’au dernier; il en manquait une cinquantaine. -Je n’ai pas mon compte, dit-il. L’Île-Adam jeta dans son tablier une chaîne d’or qui valait six cents écus. Thiébert marcha devant lui. Un homme les avait précédés; c’était Perrinet Leclerc. À peine avait-il entendu le marché de sang que faisaient Thiébert et le capitaine, qu’il s’était élancé à perdre haleine dans la direction de la retraite du connétable; il s’arrêta devant la porte de la maison de Thiébert; elle était fermée en dedans, son poignard lui rendit le même service que sur la place de la Sorbonne, et la porte s’ouvrit. Il entendit quelque bruit dans la seconde chambre: -Il est là, dit-il!... -Est-ce vous, mon hôte? murmura à demi-voix le connétable. -Oui, répondit Leclerc, mais éteignez votre lumière, elle pourrait vous trahir. Et il vit, à travers les fentes de la cloison, que le connétable venait de suivre ce conseil. -Maintenant, ouvrez-moi. La porte s’entrebâilla, Perrinet s’élança sur le connétable qui jeta un cri, le poignard de Leclerc venait de lui traverser l’épaule droite. Une lutte de mort s’engagea entre ces deux hommes. Le connétable, qui se croyait en sûreté sur la foi de Thiébert, était sans armes et à demi nu. Malgré ce désavantage, il eût facilement étouffé Leclerc dans ses bras robustes, sans la blessure, qui paralysait le mouvement de l’un d’eux; néanmoins, de celui qui lui restait, il enveloppa le jeune homme, l’étreignit sur sa poitrine, et pesant sur son adversaire de tout son poids et de toute sa force, il se laissa tomber avec lui, espérant lui briser le crâne sur le pavé. Effectivement, il y eût réussi, si la tête de Perrinet n’eût porté sur le matelas qu’on avait jeté par terre pour servir de lit. Le connétable jeta un second cri. Perrinet, qui n’avait pas lâché son poignard, venait de le lui enfoncer dans le bras gauche. Il lâcha le jeune homme, se releva en chancelant, et alla tomber à reculons sur une table qui se trouvait au milieu de l’appartement, perdant par ses deux blessures son sang et ses forces. Perrinet se releva, le cherchant et l’appelant, lorsque tout-à- coup une troisième personne, une torche à la main, parut à la porte de la chambre, et éclaira cette scène. C’était l’Île-Adam. Perrinet se jeta de nouveau sur le connétable. -Arrête!... dit l’Île-Adam, sur ta vie, arrête! Et il lui saisit le bras. -Seigneur de l’Île-Adam, l’existence de cet homme m’appartient, lui dit Leclerc; la reine me l’a donnée, voilà son sceau, laissez- moi donc. Il tira le parchemin de sa poitrine, et le montra au capitaine. Le comte d’Armagnac, renversé sur la table, rendu incapable par ses deux blessures, de faire aucune résistance, regardait ces deux hommes: ses deux bras blessés pendaient et saignaient. -C’est bien, dit l’Île-Adam, je ne veux pas sa vie; ainsi tout est pour le mieux. -Sur votre âme! dit Leclerc en l’arrêtant encore. -Sur mon âme! mais j’ai un voeu à accomplir; laisse-moi faire. Leclerc croisa les bras, et regarda ce qui allait se passer; l’Île-Adam tira son épée, prit l’extrémité de la lame à pleine main, de manière à ce que la pointe dépassât d’un pouce seulement le petit doigt, et s’approcha du connétable. Celui-ci, voyant que tout était fini pour lui dans ce monde, ferma les yeux, renversa la tête en arrière, et se mit à prier. -Connétable, dit l’Île-Adam, en lui arrachant la chemise qui couvrait sa poitrine. -Connétable, te souviens-tu d’avoir juré un jour par la Vierge et le Christ, de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne. -Oui, répondit le connétable, et j’ai tenu mon serment, car je vais mourir. -Comte d’Armagnac, reprit l’Île-Adam en se baissant vers lui, et en lui labourant la poitrine de la pointe de son épée, de manière à y tracer une croix sanglante, tu en as menti par la gorge: car tu portes vivant la croix rouge de Bourgogne. Tu as faussé à ton serment, et moi j’ai tenu le mien. Le connétable ne répondit que par un soupir. L’Île-Adam remit son épée dans le fourreau. -Voilà tout ce que je voulais de toi, dit-il; maintenant, meurs comme un parjure et comme un chien. À ton tour, Perrinet Leclerc. Le connétable rouvrit les yeux, et répéta d’une voix mourante: -Perrinet Leclerc! -Oui, dit celui-ci en se jetant de nouveau sur le malheureux comte d’Armagnac près d’expirer, oui, Perrinet Leclerc, celui que tu as fait déchirer de coups par tes soldats. Il paraît que vous avez fait chacun un serment, ici? Eh! bien, moi, j’en ai fait deux: le premier, connétable, c’est que tu apprendrais à ton lit de mort que c’était la reine Isabeau de Bavière qui te prenait Paris en échange de la vie du chevalier de Bourdon: le voilà accompli, car tu le sais. Le second, comte d’Armagnac, c’est que tu mourrais en l’apprenant; et celui-là, ajouta-t-il en lui enfonçant sa dague dans le coeur, celui-là je l’ai rempli aussi religieusement que le premier. Dieu soit en aide, dans ce monde et dans l’autre, à qui tient honnêtement sa parole.» IV La Terrasse De La Bastille. Mon père, vous dormirez tranquille, je pense, quoique ce soit la première veille d’armes de votre fils! Ainsi, Paris imprenable pour le puissant duc de Bourgogne, et sa nombreuse armée, avait, comme une courtisane capricieuse, nuitamment ouvert ses portes à un simple capitaine commandant de sept cents lances. Les Bourguignons, la flamme d’une main, le fer de l’autre, s’étaient épandus dans les vieilles rues de la cité royale, éteignant le feu avec du sang, séchant le sang avec du feu. Perrinet Leclerc, cause obscure de ce grand événement, après y avoir pris ce qu’il en désirait avoir, la vie du connétable, était rentré dans les rangs du peuple, où l’histoire désormais le cherchera vainement, où il mourra obscur comme il y était né inconnu, et d’où il était sorti une heure pour attacher à l’une des plus grandes catastrophes de la monarchie son nom populaire, tout ébloui de l’immortalité d’une grande trahison. Cependant par toutes ses portes fondaient sur Paris, comme des vautours sur un champ de bataille, les seigneurs et les hommes d’armes qui voulaient emporter leur part de cette grande proie, que jusqu’à cette heure la royauté seule avait eu le privilège de dévorer. C’était d’abord L’Île-Adam, qui, arrivé le premier, avait pris la part du lion; c’étaient le sire de Luxembourg, les frères Fosseuse, Crèvecoeur, et Jean de Poix; c’étaient derrière les seigneurs, les capitaines des garnisons de Picardie et de l’Île- de-France; enfin, c’étaient à la suite des capitaines, les paysans des environs, qui, pour ne rien laisser après eux, pillaient le cuivre, tandis que leurs maîtres pillaient l’or. Puis quand les vases des églises furent fondus; quand les coffres de l’état furent vides, quand il ne resta plus une frange ni une fleur de lis d’or au manteau royal, on en jeta le velours nu aux épaules du vieux Charles; on le fit asseoir sur son trône à demi brisé, on lui mit une plume à la main, quatre lettres patentes sur la table. L’Île-Adam et Chatelux furent maréchaux; Charles de Lens, amiral; Robert de Maillé, grand-pannetier, et quand il eut signé, le roi crut avoir régné. Le peuple regardait tout cela par les fenêtres du Louvre. Bon, disait-il, après qu’ils ont pillé l’or, les voilà qui pillent les places, heureusement qu’il y a plus de signatures au bout de la main du roi, qu’il n’y avait d’écus dans ses coffres. -Prenez, prenez, messeigneurs. Mais Hannotin de Flandre va venir, et s’il n’est pas content de ce que vous lui aurez laissé, il pourra bien se faire une seule part avec toutes les vôtres. Cependant Hannotin de Flandre (c’était le nom qu’en riant le duc de Bourgogne se donnait quelquefois lui-même) ne se pressait pas de venir; il n’avait pas vu sans jalousie un de ses capitaines entrer dans une ville aux portes de laquelle il avait deux fois frappé avec son épée sans qu’elle les lui ouvrît: il reçut à Montbelliard le message qui lui annonça cette nouvelle inattendue, et aussitôt, au lieu de continuer sa route, il se retira à Dijon, l’une de ses capitales. La reine Isabeau était, de son côté, demeurée à Troyes, toute tremblante encore du succès de son entreprise; le duc et elle ne se voyaient pas, ne s’écrivaient pas; on eût dit deux complices d’un meurtre nocturne, qui hésitaient à se retrouver face à face à la lumière du soleil. Pendant ce temps, Paris vivait d’une vie fiévreuse et convulsive. Comme on disait que la reine et le duc ne rentreraient point dans la ville tant qu’il y resterait un Armagnac, et qu’on désirait revoir le duc et la reine, chaque jour ce bruit, auquel leur double absence paraissait donner quelque fondement, était le prétexte d’un nouveau massacre. Chaque nuit on criait: «Alarme!» Le peuple parcourait la ville avec des torches. Tantôt les Armagnacs, disait-on, rentraient par la porte Saint-Germain, tantôt par la porte du Temple. Des groupes d’hommes à la tête desquels on distinguait les bouchers à leurs larges couteaux luisant au bout de leurs bras nus, parcouraient Paris dans toutes les directions; puis quelqu’un disait-il: Holà! les autres! voici la maison d’un Armagnac, les couteaux faisaient justice du maître, et le feu de la maison. Il fallait, pour sortir sans crainte, porter le chaperon bleu et la croix rouge. Des adeptes, renchérissant sur le tout, formèrent une compagnie bourguignone qu’on nomma de Saint-André; chacun de ses membres portait une couronne de roses rouges, et comme beaucoup de prêtres y étaient entrés, soit par prudence soit par sentiment, ils disaient la messe avec cet ornement sur la tête. Bref, en voyant de telles choses, on aurait pu croire Paris dans l’ivresse des fêtes du carnaval, si l’on n’avait pas rencontré dans chaque rue tant de places noires là où des maisons avaient été brûlées, tant de places rouges là où des hommes étaient morts. Parmi les plus acharnés coureurs de nuit et de jour, il y en avait un qui se faisait remarquer par son impassibilité dans le massacre et son habileté dans l’exécution. Il n’y avait pas un incendie où il ne portât sa torche, pas un meurtre où il n’ensanglantât sa main; quand on l’apercevait avec son chaperon rouge, sa huque sang de boeuf, son ceinturon de buffle serrant contre sa poitrine, une large épée à deux mains, dont la poignée touchait son menton, et la pointe ses pieds, ceux qui voulaient voir décoller proprement un Armagnac, n’avaient qu’à le suivre, car il y avait un proverbe populaire qui disait que maître Cappeluche faisait sauter la tête, sans que le bonnet eût le temps de s’en apercevoir. Aussi Cappeluche était-il le héros de ces fêtes; les bouchers mêmes le reconnaissaient pour maître, et lui cédaient le pas. C’était lui qui était la tête de tous les rassemblemens, l’âme de toutes les émeutes; d’un mot il arrêtait la foule qui le suivait, d’un geste il la jetait en avant: c’était une magie de voir comme tous ces hommes obéissaient à un homme. Tandis que Paris retentissait de tous ces cris, s’éclairait de toutes ses lueurs, et chaque nuit se réveillait en sursaut, la vieille Bastille s’élevait à son extrémité orientale, noire et silencieuse. Les cris du dehors n’y avaient point d’écho, la clarté des torches point de reflets; son pont était haut, sa herse basse. Le jour, nul être vivant ne se montrait sur ses murailles; la citadelle semblait se garder elle-même; seulement lorsqu’un rassemblement s’approchait d’elle plus que cela ne lui paraissait convenable, on voyait sortir de chaque étage et s’abaisser vers cette foule autant de flèches qu’il y avait de meurtrières, sans qu’on put distinguer si c’était des hommes ou une machine qui les faisaient mouvoir. À cette vue, la foule, fût-elle conduite par Cappeluche lui-même, tournait le dos en secouant la tête; les flèches rentraient au fur et à mesure que le rassemblement s’éloignait, et la vieille forteresse avait repris, au bout d’un instant, un air d’insouciance et de bonhomie pareil à celui du porc-épic, qui, lorsque le danger s’éloigne, couche sur son dos, comme les poils d’une fourrure, les mille lances auxquelles il doit le respect que lui portent les autres animaux. La nuit, même silence et même obscurité; vainement Paris éclairait ou ses rues ou ses croisées, nulle lumière ne passait derrière les fenêtres grillées de la Bastille, nulle parole humaine ne se faisait entendre à l’intérieur de ses murs; seulement de temps en temps, aux fenêtres des tours qui s’élevaient aux quatre angles passait la tête vigilante d’une sentinelle, qui ne pouvait que dans cette posture veiller à ce qu’on ne préparât point quelque surprise au pied des remparts; encore cette tête une fois passée, restait-elle tellement immobile, qu’on aurait pu, lorsqu’un rayon de lune l’éclairait, la prendre pour un de ces masques gothiques que la fantaisie des architectes clouait comme un ornement fantastique aux arches des ponts ou à l’entablement des cathédrales. Cependant, par une nuit sombre, vers la fin du mois de juin, tandis que les sentinelles veillaient aux quatre coins de la Bastille, deux hommes montaient l’escalier étroit et tournant qui conduisait à sa plate-forme; le premier qui parut sur la terrasse, était un homme de quarante-deux à quarante-cinq ans; sa taille était colossale, et sa force tenait tout ce que promettait sa taille. Il était couvert d’une armure complète, quoique pour arme offensive, à côté de la place où manquait l’épée, son ceinturon ne supportât qu’un de ces poignards longs et aigus, qu’on appelait poignards de merci; sa main gauche s’y appuyait par habitude, tandis que de la droite il tenait respectueusement un de ces bonnets de velours garnis de poils, que les chevaliers échangeaient, dans leurs momens de repos, contre leurs casques de bataille, qui, quelquefois, pesaient de 40 à 45 livres. Sa tête nue laissait donc voir, sous d’épais sourcils, des yeux bleus foncés; un nez aquilin, un teint bruni par le soleil, donnaient à l’ensemble de cette physionomie un caractère d’austérité, qu’une barbe longue d’un pouce, taillée en rond, de longs cheveux noirs qui descendaient de chaque côté des joues, ne contribuaient nullement à adoucir. À peine l’homme que nous venons d’esquisser, fut-il arrivé sur la plate-forme, que, se retournant, il étendit le bras vers l’ouverture à fleur de terre qui venait de lui livrer passage; une main fine et potelée en sortit pour s’attacher à cette main forte et puissante, et aussitôt, à l’aide de ce point d’appui, un jeune homme de seize à dix-sept ans, tout de velours et de soie, à la tête blonde, au corps aminci, aux membres délicats, s’élança sur la terrasse, et s’appuyant sur le bras de son compagnon, comme si cette légère montée eût été une longue fatigue, parut chercher par habitude un siège sur lequel il pût se reposer. Mais voyant qu’on avait jugé cet ornement inutile sur la plate-forme d’une citadelle, il prit son parti, forma avec sa seconde main, qu’il attacha à la première, une espèce d’anneau, au moyen duquel il fit supporter au bras athlétique auquel il se suspendit plutôt qu’il ne s’appuya, la moitié au moins du poids que la nature avait destiné ses jambes à soutenir, et commença ainsi une promenade qu’il paraissait faire plutôt par condescendance pour celui qu’il accompagnait, que par une décision de sa propre volonté. Quelques minutes se passèrent sans que l’un ni l’autre troublât le silence de la nuit par une seule parole, ou interrompît cette promenade que l’exiguité de la plate-forme rendait assez rétrécie. Le bruit des pas de ces deux hommes ne formait qu’un seul bruit, tant la marche légère de l’enfant se confondait avec la marche alourdie du soldat, on eût dit un corps et son ombre, on eût cru qu’un seul vivait pour les deux. Tout à coup l’homme d’armes s’arrêta, le visage tourné vers Paris, et força son jeune compagnon d’en faire autant: ils dominaient toute la ville. C’était précisément une de ces nuits de tumulte que nous avons essayé de peindre: d’abord, on ne distinguait de la plate-forme qu’un amas confus de maisons, s’étendant de l’orient à l’occident, et dont les toits, dans l’obscurité, semblaient tenir les uns aux autres, comme les boucliers d’une troupe de soldats marchant à un assaut. Mais tout à coup, et quand un rassemblement prenait un chemin parallèle au cercle que pouvaient embrasser les regards, la lumière des torches, en éclairant une rue dans toute sa longueur, semblait fendre un quartier de la cité; des ombres rougeâtres s’y pressaient confusément avec des cris et des rires; puis, au premier carrefour qui changeait sa direction, cette foule disparaissait avec ses lumières, mais non pas avec son bruit. Tout redevenait sombre, et la rumeur qu’on entendait semblait les plaintes étouffées de la cité, dont la guerre civile déchirait les entrailles avec le fer et le feu. À ce spectacle et à ce bruit, la figure du soldat devint plus sombre encore que de coutume; ses sourcils se touchèrent en se fronçant, son bras gauche s’étendit vers le palais du Louvre, et c’est à peine si ces paroles, adressées à son jeune compagnon, purent passer entre ses lèvres, tant ses dents étaient serrées. -Monseigneur, voilà votre ville, la reconnaissez-vous?... La figure du jeune homme prit une expression de mélancolie dont, un instant auparavant, on l’aurait cru incapable. Il fixa ses yeux sur ceux de l’homme d’armes, et, après l’avoir regardé un instant en silence: -Mon brave Tanneguy, dit-il, je l’ai souvent regardée à pareille heure des fenêtres de l’hôtel Saint-Paul, comme je la regarde en ce moment de la terrasse de la Bastille; quelquefois je l’ai vue tranquille, mais je ne crois pas l’avoir jamais vue heureuse. Tanneguy tressaillit: il ne s’attendait pas à une pareille réponse de la part du jeune dauphin. Il l’avait interrogé, croyant parler à un enfant, et celui-ci avait répondu comme l’aurait fait un homme. -Que votre altesse me pardonne, dit Duchâtel; mais je croyais que jusqu’à ce jour elle s’était plus occupée de ses plaisirs que des affaires de la France. -Mon père (depuis que Duchâtel avait sauvé le jeune dauphin des mains des Bourguignons, celui-ci lui donnait ce nom), ce reproche n’est qu’à moitié juste: tant que j’ai vu près du trône de France mes deux frères, qui maintenant sont près du trône de Dieu, oui, c’est vrai, il n’y a eu place en mon âme que pour des joyeusetés et des folies; mais depuis que le Seigneur les a rappelés à lui d’une manière aussi inattendue que terrible, j’ai oublié toute frivolité pour ne me souvenir que d’une chose: c’est qu’à la mort de mon père bien-aimé (que Dieu conserve!), ce beau royaume de France n’avait pas d’autre maître que moi. -Ainsi, mon jeune lion, reprit Tanneguy avec une expression visible de joie, vous êtes disposé à le défendre des griffes et des dents contre Henri d’Angleterre et contre Jean de Bourgogne. -Contre chacun d’eux séparément, Tanneguy, ou contre tous deux ensemble. -Ah! monseigneur, Dieu vous inspire ces paroles pour soulager le coeur de votre vieil ami. Depuis trois ans, voilà la première fois que je respire à pleine poitrine. Si vous saviez quels doutes passent dans le coeur d’un homme comme moi, lorsque la monarchie, à laquelle il a dévoué son bras, sa vie, et jusqu’à son honneur peut-être, est frappée de coups aussi rudes que l’a été celle dont vous êtes aujourd’hui l’unique espoir; si vous saviez combien de fois je me suis demandé si les temps n’étaient pas venus où cette monarchie devait faire place à une autre, et si ce n’était pas une révolte envers Dieu, que d’essayer de la soutenir, quand lui paraissait l’abandonner; car... que le Seigneur me pardonne si je blasphème, mais, depuis trente ans, chaque fois qu’il a jeté les yeux sur votre noble race, ce fut pour la frapper, et non pour la prendre en miséricorde. Oui, continua-t-il, on peut penser que c’est un signe fatal pour une dynastie quand son chef est malade de corps et d’esprit, comme l’est notre sire le roi; on peut croire que toutes choses sont bouleversées, quand on voit le premier vassal d’une couronne frapper de la hache et de l’épée les branches de la tige royale, comme l’a fait le traître Jean à l’égard du noble duc d’Orléans, votre oncle; on peut croire, enfin, que l’état est en perdition quand on voit deux nobles jeunes gens, comme les deux frères aînés de votre altesse, tomber, l’un après l’autre, de mort si subite et si singulière, que si l’on ne craignait d’offenser Dieu et les hommes, on dirait que l’un n’est pour rien dans cet événement, et que les autres y sont pour beaucoup; -et quand, pour résister à la guerre étrangère, à la guerre civile, aux émeutes populaires, il ne reste qu’un faible jeune homme comme vous. -Oh! monseigneur, monseigneur, le doute qui tant de fois a manqué me faire faillir le coeur est bien naturel, et vous me le pardonnerez. Le dauphin se jeta à son cou. -Tanneguy, tous les doutes sont permis à celui qui, comme toi, doute après avoir agi, à celui qui, comme toi, pense que Dieu, dans sa colère, frappe une dynastie jusqu’en son dernier héritier, et enlève le dernier héritier de cette dynastie à la colère de Dieu. -Et je n’ai pas hésité, mon jeune maître, quand j’ai vu entrer les Bourguignons dans la ville. J’ai couru à vous comme une mère à son enfant; car, qui pouvait vous sauver si ce n’était moi, pauvre jeune homme? Ce n’était point le roi votre père; la reine, de loin, n’en aurait pas eu le pouvoir, et de près (Dieu lui pardonne!) n’en aurait peut-être pas eu le désir. -Vous, monseigneur, eussiez-vous été libre de fuir, eussiez-vous trouvé les corridors de l’hôtel Saint-Paul déserts, et sa porte ouverte, qu’une fois dans la rue, vous auriez été plus embarrassé dans cette ville aux mille carrefours, que le dernier de vos sujets. Vous n’aviez donc que moi; en ce moment, monseigneur, il m’a bien semblé aussi que Dieu n’abandonnait pas votre noble famille, tant j’ai senti ma force doublée. Je vous ai enlevé, monseigneur, et vous ne pesiez pas plus à mes mains qu’un oiseau aux serres d’un aigle. -Oui, eussé-je rencontré toute l’armée du duc de Bourgogne, et le duc à sa tête, il me semblait que j’eusse renversé le duc, et traversé l’armée, sans qu’il nous arrivât malheur ni à l’un ni à l’autre, et à cette heure, certes, Dieu était avec moi. -Mais depuis, monseigneur, -depuis que vous êtes en sûreté derrière les remparts imprenables de la Bastille, quand, chaque nuit, après avoir contemplé seul, du haut de cette terrasse, le spectacle que ce soir nous regardons à deux; -quand, après avoir vu Paris, la ville royale, en proie à de telles révolutions, que c’est le peuple qui règne, et la royauté qui obéit; -quand, les oreilles pleines de tumulte, les yeux fatigués de lueurs, je redescendais dans votre chambre, et que, silencieux et appuyé sur votre chevet, je voyais de quel sommeil calme vous dormiez, tandis que la guerre civile courait par votre état, et l’incendie par votre capitale, je me demandais s’il était bien digne du royaume, celui qui dormait d’un sommeil si tranquille et si insouciant, tandis que son royaume avait une veille si agitée et si sanglante. Une expression de mécontentement passa comme un nuage sur la figure du dauphin. -Ainsi, tu épiais mon sommeil, Tanneguy? -Monseigneur, je priais près de votre lit pour la France et pour votre altesse. -Et si ce soir, tu ne m’avais pas trouvé tel que tu le désirais, quelle était ton intention? -J’aurais conduit votre altesse en lieu de sûreté, et je me serais jeté, seul et sans armure, au milieu de l’ennemi à la première rencontre; car comme je n’aurais plus eu qu’à mourir, le plus tôt aurait été le mieux. -Eh bien! Tanneguy, au lieu d’aller seul et sans armure au-devant de l’ennemi, nous irons tous deux et bien armés: qu’en dis-tu? -Que le Seigneur vous a donné la volonté, qu’il faut maintenant qu’il vous accorde la force. -Tu seras là pour me soutenir. -C’est une guerre longue que celle que nous allons faire, monseigneur, -longue et fatigante, non pas pour moi qui depuis trente ans vis dans ma cuirasse, comme vous dans votre velours. - Vous avez deux ennemis à combattre dont un seul ferait trembler un grand roi. Une fois l’épée hors de la gaine et l’oriflamme hors de Saint-Denis, il faudra que ni l’une ni l’autre ne rentrent dans leurs fourreaux, que de vos deux ennemis, Jean de Bourgogne et Henry d’Angleterre, le premier ne soit sous la terre de France, et l’autre hors de la terre de France. -Pour en venir là, il y aura de rudes mêlées. -Les nuits de guet sont froides, les journées des camps sont meurtrières; -c’est une vie de soldat à prendre, au lieu d’une existence de prince à continuer; ce n’est point une heure de tournois, ce sont des jours de combat; ce ne sont point quelques mois d’escarmouches et de rencontres, ce sont des années entières de luttes et de batailles. -Monseigneur, songez-y bien. Le jeune dauphin, sans répondre à Tanneguy, quitta son bras, et marcha droit à l’homme d’armes qui veillait dans l’une des tourelles de la Bastille; en un instant le ceinturon qui soutenait la trousse de l’archer fut serré autour de la taille du dauphin, l’arc de frêne du soldat passa entre les mains du prince, et la voix du jeune homme avait pris un accent de fermeté que personne ne lui connaissait, lorsque se tournant vers Duchâtel étonné, il lui dit: -Mon père, tu dormiras tranquille, je pense, quoique ce soit la première veille d’armes de ton fils. Duchâtel allait lui répondre, lorsqu’un développement de la scène qui se passait au pied de la Bastille vint changer la direction de ses idées. Depuis quelques instans le bruit s’était rapproché, et une grande lueur montait de la rue de la Cerisée: cependant il était impossible de découvrir ceux qui causaient ce bruit, ni de deviner la véritable cause de cette lueur, la position transversale de la rue et la hauteur des maisons empêchant les regards de pénétrer jusqu’au rassemblement qui les occasionnait. Tout à coup des cris plus distincts se firent entendre, et un homme à moitié nu s’élança de la rue de la Cerisée dans la grande rue Saint-Antoine, fuyant et appelant du secours. Il était poursuivi, à une faible distance, par quelques hommes, qui, de leur côté, criaient: «À mort! à mort l’Armagnac! tue l’Armagnac.» À la tête de ceux qui poursuivaient ce malheureux, on reconnaissait maître Cappeluche à son grand sabre à deux mains qu’il portait nu et sanglant sur son épaule, à sa huque sang de boeuf et ses jambes nues. Cependant le fugitif, à la course duquel la peur donnait une rapidité surhumaine, allait échapper à ses assassins en gagnant l’angle de la rue Saint-Antoine, et en se jetant derrière le mur des Tournelles, lorsque ses jambes s’embarrassèrent dans la chaîne que l’on tendait chaque soir à l’extrémité de la rue. Il fit quelques pas en trébuchant, et vint tomber à une portée de trait des murs de la Bastille; ceux qui le poursuivaient, prévenus par sa chute même, sautèrent par-dessus la chaîne, ou passèrent par-dessous, de sorte que, lorsque ce malheureux voulut se relever, il vit briller au-dessus de sa tête l’épée de Cappeluche. Il comprit que tout était fini pour lui, et retomba sur ses deux genoux en criant: merci, non pas aux hommes, mais à Dieu. Dès le premier moment où la scène que nous venons de raconter, avait eu pour théâtre la grande rue Saint-Antoine, aucun de ces détails n’avait pu échapper ni à Tanneguy ni au dauphin. Celui-ci surtout, moins habitué à de semblables spectacles, y prenait un intérêt que trahissaient ses mouvemens convulsifs et les sons inarticulés de sa voix, de sorte que lorsque l’Armagnac tomba, Cappeluche n’avait pas été plus prompt à se précipiter sur sa victime, que le jeune homme à tirer une flèche de sa trousse, et à l’assujétir sur la corde de l’arc avec les deux doigts de la main droite. L’arc plia comme un roseau fragile, s’abaissant dans la main gauche, tandis que la droite ramenait la corde jusqu’à l’épaule du jeune homme, et il eût été bien difficile de juger, quelle que fût la différence de la distance, laquelle arriverait le plus vite à son but de la flèche du dauphin ou de l’épée de Cappeluche, lorsque Tanneguy, étendant vivement son bras, saisit la flèche par le milieu, et la brisa entre les deux mains de l’archer royal. -Que fais-tu, Tanneguy? que fais-tu? lui dit le dauphin en frappant du pied; ne vois-tu pas que cet homme va tuer un des nôtres, qu’un Bourguignon va assassiner un Armagnac? -Meurent tous les Armagnacs, monseigneur, avant que votre altesse souille le fer d’une de ses flèches dans le sang d’un pareil homme. -Mais, Tanneguy! Tanneguy! ah! regarde!... Au cri du dauphin, Tanneguy jeta de nouveau les yeux sur la rue Saint-Antoine; la tête de l’Armagnac était à dix pas de son corps, et maître Cappeluche faisait tranquillement égoutter sa longue épée, en sifflant l’air de la chanson si connue: «Duc de Bourgogne, Dieu te tienne en joie.» -Regarde, Tanneguy, regarde, disait le dauphin en pleurant de rage; sans toi, sans toi!... mais regarde donc... -Oui, oui, je vois bien, dit Tanneguy... mais, je vous le répète, cet homme ne pouvait pas mourir de votre main. -Mais sang Dieu, quel est donc cet homme? -Cet homme, monseigneur, c’est maître Cappeluche, le bourreau de la ville de Paris. Le dauphin laissa tomber ses deux bras, et pencha sa tête sur sa poitrine. -Ô mon cousin de Bourgogne, dit-il d’une voix sourde, je ne voudrais pas, pour conserver les quatre plus beaux royaumes de la chrétienté, employer les hommes et les moyens dont vous vous servez pour m’enlever ce qui me reste du mien. Pendant ce temps, un des hommes de la suite de Cappeluche ramassait d’une main par les cheveux la tête du mort, et l’approchait d’une torche qu’il tenait de l’autre; la lumière porta sur le visage de cette tête, et les traits n’en étaient pas tellement défigurés par l’agonie, que Tanneguy du haut de la Bastille ne pût reconnaître ceux de Robert-le-Masson, son ami d’enfance, et l’un des plus chauds et des plus dévoués Armagnacs, le même qui lui avait donné son cheval au moment où il enlevait le dauphin de l’hôtel Saint-Paul: un profond soupir sortit de sa large poitrine. -Pardieu, maître Cappeluche, dit l’homme du peuple, en portant cette tête au bourreau, vous êtes un rude compère de décoller la tête du premier chancelier de France aussi proprement et sans plus d’hésitation que si c’était celle du dernier truand. Le bourreau sourit avec complaisance; il avait aussi ses flatteurs [3]. La même nuit, deux heures avant que le jour ne parût, une troupe peu nombreuse, mais bien montée et bien armée, sortit avec précaution par la porte extérieure de la Bastille, prit en silence le chemin du pont de Charenton, et après l'avoir traversé, suivit, pendant huit heures à peu près, la rive droite de la Seine, sans qu'aucune parole fût échangée, sans qu'aucune visière se levât. Enfin, vers les onze heures du matin, elle vint en vue d'une ville de guerre. Maintenant, monseigneur, dit Tanneguy au cavalier qui se trouvait le plus près de lui, vous pouvez lever votre visière, et crier saint Charles et France, car voici l'écharpe blanche des Armagnacs, et vous allez entrer dans votre fidèle ville de Melun. C'est ainsi que le dauphin Charles, que l'histoire surnomma depuis le victorieux, passa sa première veille de nuit, et fit sa première marche de guerre. V Maître Cappeluche. Les motifs politiques qui retenaient le duc de Bourgogne loin de la capitale, sont faciles à expliquer. Du moment où un autre plus heureux que lui s'était emparé de Paris, il avait pensé à lui en laisser l'honneur qu'il ne pouvait lui enlever, mais à en tirer pour lui-même le bénéfice qui pouvait lui en revenir. Il ne lui avait pas été difficile de prévoir que les réactions naturelles qui suivent de semblables changemens politiques, entraîneraient après elles des meurtres et des vengeances sans nombre, que sa présence à Paris ne pourrait les empêcher qu'en le dépopularisant aux yeux de ses partisans eux- mêmes, tandis que son absence lui épargnait la responsabilité du sang répandu. -D'ailleurs ce sang coulait des veines des Armagnacs, c'était une large saignée qui affaiblissait pour long- temps le parti qui lui était opposé: ses ennemis tombaient les uns après les autres, sans qu'il prît même la peine de les frapper. Puis, lorsqu'il jugerait que le peuple serait fatigué de massacre, quand il verrait la ville arrivée à ce point de lassitude où le besoin du repos remplace celui de la vengeance, quand on pourrait épargner, sans peine et sans danger, les restes mutilés d’un parti frappé dans ses chefs, alors il rentrerait dans la ville, comme l’ange gardien de ses murs, éteignant le feu, étanchant le sang, et proclamant paix et amnistie pour tout le monde. Le prétexte sur lequel il motivait son absence, se trouve avoir, avec la suite de notre histoire, une connexité trop grande, pour que nous ne le fassions pas connaître à nos lecteurs. Le jeune sire de Gyac, que nous avons vu au château de Vincennes, disputant aux sires de Graville et de l’Iladam le coeur d’Isabeau de Bavière, avait, comme nous l’avons dit, accompagné la reine à Troyes. Chargé, par sa royale souveraine, de plusieurs messages importans auprès du duc de Bourgogne, il avait remarqué à la cour du prince mademoiselle Catherine de Thian, l’une des femmes de la duchesse de Charolais [4]. Jeune, brave et beau, il avait cru que ces trois qualités, jointes à la confiance que lui donnait la conviction de les posséder, étaient des titres suffisans près de cette belle et noble jeune fille: ce fut donc avec un étonnement toujours croissant, qu’il s’aperçut que ses hommages étaient reçus sans qu’ils parussent être distingués de ceux des autres seigneurs. L’idée qu’il avait un rival fut la première qui vint au sire de Gyac; il suivit mademoiselle de Thian comme son ombre, il épia tous ses gestes, surprit tous ses regards, et finit, malgré la persévérance de la jalousie, par demeurer convaincu qu’aucun des jeunes gens qui l’entouraient n’était plus heureux ni plus favorisé que lui. Il était riche, portait un noble nom; il pensa que l’offre de sa main séduirait peut-être la vanité au défaut de l’amour. La réponse de mademoiselle de Thian fut à la fois si précise et si polie, que le sire de Gyac perdit le reste de son espoir et conserva tout son amour. C’était à en devenir fou à force d’y penser et de n’y rien comprendre: sa seule ressource était l’absence; il eut la force de l’appeler à son secours: il prit en conséquence les ordres du duc et retourna près de la reine. Six semaines s’étaient à peine passées, lorsqu’un nouveau message le ramena à Dijon. L’absence lui avait été plus favorable que la présence. Le duc le reçut avec plus d’amitié, et mademoiselle de Thian avec plus d’abandon: il fut quelque temps à douter de son bonheur, mais enfin un jour le duc Jean lui offrit de se charger de faire une nouvelle démarche auprès de celle qu’il aimait. Une si puissante protection devait applanir bien des difficultés; le sire de Gyac accepta l’offre avec joie, et deux heures après, une seconde réponse, aussi favorable que la première avait été désespérante, prouva que, soit que mademoiselle de Thian eût réfléchi au mérite du chevalier, soit que l’influence du duc eût été toute puissante, il ne fallait jamais en pareille circonstance accorder une croyance trop prompte au premier refus d’une femme. Le duc déclara donc qu’il ne rentrerait pas à Paris avant que les noces des deux jeunes époux ne fussent célébrées. Elles furent splendides. Le duc voulut en faire les frais; le matin, il y eut des tournois et des joutes où de belles armes furent faites, le dîner fut suspendu par des entremets magnifiques et tout-à-fait ingénieux, et le soir un mystère, dont le sujet était Adam recevant Ève des mains de Dieu, fut joué avec grande acclamation. On avait fait venir à cet effet, de Paris, un poète en renom: il fut défrayé de son voyage et reçut vingt-cinq écus d’or. Ces choses se passaient du 15 au 20 juillet 1418. Enfin le duc Jean pensa que le moment était venu de rentrer dans la capitale. Il chargea le sire de Gyac de l’y précéder et d’annoncer son arrivée. Celui-ci ne consentit à se séparer de sa jeune épousée que lorsque le duc lui eut promis de la faire entrer au nombre des femmes de la reine et de la lui ramener à Paris. De Gyac devait sur sa route prévenir Isabeau de Bavière que le duc serait le 2 juillet à Troyes, et l’y prendrait en passant. Le 14 juillet, Paris s’éveilla au son joyeux des cloches. Le duc de Bourgogne et la reine étaient arrivés à la porte Saint-Antoine; toute la population était dans les rues; toutes les maisons devant lesquelles ils devaient passer pour se rendre à l’hôtel Saint- Paul, étaient tendues de tapisseries comme lorsque Dieu sort; tous les perrons étaient chargés de fleurs, toutes les fenêtres de femmes. Six cents bourgeois, vêtus de huques bleues, et conduits par le seigneur de L’Iladam et le sire de Gyac, allaient au-devant d’eux, leur portant les clefs de la ville comme à des vainqueurs: le peuple suivait à flots, divisé par corporation, rangé sous ses étendards respectifs, criant joyeusement noël, oubliant qu’il avait eu faim la veille, et qu’il aurait faim le lendemain. Le cortège trouva la reine, le duc, et leur suite qui attendaient à cheval. Arrivé en face du duc, le bourgeois qui portait les clefs d’or dans un plat d’argent, mit un genou en terre: «Monseigneur, dit L’Iladam, les touchant de la pointe de son épée nue, voici les clefs de votre ville; en votre absence, nul ne les a reçues, et l’on vous attendait pour les remettre.» -Donnez-les-moi, sire de L’Iladam, dit le duc, car en bonne justice vous avez le droit de les toucher avant moi. L’Iladam sauta à bas de cheval, et les présenta respectueusement au duc: celui-ci les accrocha à l’arçon de sa selle, en face de sa hache d’armes. Bien des gens trouvèrent cette action trop hardie de la part d’un homme qui entrait en pacificateur, et non en ennemi; mais telle était la joie qu’on avait de revoir la reine et le duc, que l’enthousiasme ne fut aucunement refroidi par cet incident. Alors un autre bourgeois s’avança, et présenta au duc deux cottes de velours bleues, l’une pour lui, l’autre pour le comte Philippe de Saint-Pol, son neveu [5]. «Merci, messieurs, dit-il, c’est une bonne pensée à vous d’avoir prévu que j’aimerais à rentrer dans votre ville, vêtu des couleurs de la reine.» Quittant alors sa robe de velours, il revêtit la cotte qui venait de lui être offerte, et ordonna à son neveu d’en faire autant. Tout le peuple cria: vive Bourgogne! vive la reine! Les trompettes sonnèrent, les bourgeois se divisèrent en deux lignes et se placèrent en haies de chaque côté du duc et de la reine; le peuple se mit à leur suite. Quant au sire de Gyac, il avait reconnu sa femme au milieu de la maison d’Isabeau: il quitta la place que l’étiquette lui avait réservée pour prendre près d’elle celle que lui indiquait son impatience. Le cortège se mit en marche. Partout sur son passage, des cris d’espérance et de joie l’accueillaient, les fleurs pleuvaient de toutes les fenêtres, comme une neige embaumée, et couvraient le pavé sous les pieds du cheval de la reine; c’était un délire à enivrer, et l’on eût cru insensé celui qui serait venu dire au milieu de cette fête, que, dans ces mêmes rues où s’effeuillaient tant de fleurs fraîches, où s’épandaient tant de clameurs joyeuses, le meurtre, la veille encore, avait répandu tant de sang, et l’agonie jeté tant de cris. Le cortège arriva en face de l’hôtel Saint-Paul. Le roi l’attendait sur la dernière marche du perron. La reine et le duc mirent pied à terre et montèrent les degrés; le roi et la reine s’embrassèrent: le peuple jeta de grandes acclamations, il croyait toutes les discordes éteintes dans le baiser royal; car il oubliait que, depuis Judas et le Christ, les mots trahison et baiser s’écrivent avec les mêmes lettres. Le duc avait mis un genou en terre, le roi le releva. «Mon cousin de Bourgogne, dit-il, oublions tout ce qui s’est passé, car de grands malheurs sont advenus de tous nos débats; mais, Dieu merci, nous espérons, si vous nous y aidez, y porter un bon et sûr remède.» «Sire, répondit le duc, ce que j’ai fait a toujours été pour le plus grand bien de la France et le plus grand honneur de votre altesse; ceux qui vous ont dit le contraire étaient encore plus vos ennemis que les miens.» En achevant ces mots, le duc baisa la main du roi, qui rentra dans l’hôtel Saint-Paul, la reine et le duc et leur maison l’y suivirent: tout ce qui était doré rentra dans le palais; le peuple seul resta dans la rue, et deux gardes, placés à la porte de l’hôtel, rétablirent bientôt la barrière d’acier qui sépare prince et sujets, royauté et population. N’importe, le peuple était trop ébloui pour s’apercevoir qu’il était le seul à qui aucune parole n’avait été adressée, à qui aucune promesse n’avait été faite. Il se dispersa en criant: Vive le roi! vive Bourgogne! et ce ne fut que le soir qu’il s’aperçut qu’il avait plus faim encore que la veille. Le lendemain, de grands rassemblemens se formèrent ainsi que de coutume: comme il n’y avait pas de fête ce jour-là, pas de cortège à voir passer, le peuple alla vers l’hôtel Saint-Paul, non plus pour crier vive le roi, vive Bourgogne, mais pour demander du pain. Le duc Jean parut au balcon; il dit qu’il s’occupait de faire cesser la famine et la misère qui désolaient Paris, mais il ajouta que cela était difficile, à cause des déprédations et des ravages qu’avaient faits les Armagnacs dans les environs de la capitale. Le peuple reconnut la justesse de cette raison, et demanda que les prisonniers qui étaient à la Bastille lui fussent livrés; car, disait-il, ceux qu’on garde dans ces prisons se rachètent toujours à force d’or, et c’est nous qui payons la rançon. Le duc répondit à ces affamés qu’il serait fait selon leur désir. En conséquence, à défaut de pain, une ration de sept prisonniers leur fut délivrée: ce furent messire Enguerrand de Marigny, martyr descendant d’un martyr; messire Hector de Chartres, père de l’archevêque de Rheims, et Jean Taranne, riche bourgeois: l’histoire a oublié le nom des quatre autres [6]. La populace les égorgea; cela lui fit prendre patience. Le duc, de son côté, perdait à ce massacre sept ennemis, et gagnait un jour de repos; c’était tout bénéfice. Le lendemain, nouveau rassemblement, nouveaux cris, nouvelle ration de prisonniers; mais cette fois la multitude avait plus faim de pain que soif de sang: elle conduisit à leur grand étonnement les quatre malheureux à la prison du Châtelet, et les remit au prévôt; puis elle s’en alla piller l’hôtel Bourbon, et comme il s’y trouvait un étendard sur lequel était brodé un dragon, quelques centaines d’hommes allèrent le montrer au duc de Bourgogne comme une nouvelle preuve de l’alliance des Armagnacs et des Anglais, et l’ayant mis en morceaux, ils en traînèrent les lambeaux dans la boue, en criant: Mort aux Armagnacs! mort aux Anglais! mais sans tuer personne. Cependant le duc voyait bien que peu à peu la sédition s’approchait de lui, comme une marée du rivage; il craignit qu’après s’en être pris si long-temps aux causes apparentes, le peuple ne s’en prît enfin aux causes réelles; il fit donc, pendant la nuit, venir à l’hôtel Saint-Paul quelques notables bourgeois de la ville de Paris, qui lui promirent que, s’il voulait rétablir la paix et remettre chaque chose à sa place, ils seraient à son aide [7]. Certain de leur appui, le duc attendit plus tranquillement la journée du lendemain. Le lendemain, il n’y avait plus qu’un seul cri, car il n’y avait plus qu’un seul besoin: du pain! du pain! Le duc parut au balcon et voulut parler; les vociférations couvrirent sa voix: il descendit, se jeta sans armes et la tête nue au milieu de ce peuple hâve et affamé, donnant la main à tout le monde, jetant l’or à pleines volées. Le peuple se referma sur lui, l’étouffant de ses replis, le pressant de ses ondes, effrayant dans son amour de lion, comme dans sa colère de tigre. Le duc sentit qu’il était perdu, s’il n’opposait la puissance morale de la parole à cette effrayante puissance physique; il demanda de nouveau à parler, et sa voix se perdit sans être entendue; enfin il s’adressa à un homme du peuple, qui paraissait exercer quelque influence sur cette masse. Celui-ci monta sur une borne, et dit: «Silence! le duc veut parler, écoutons-le.» La foule obéissante se tut. Le duc avait un pourpoint de velours brodé d’or, une chaîne précieuse au cou; cet homme n’avait qu’un vieux chaperon rouge, une cotte sang de boeuf et des jambes nues. Cependant il avait obtenu ce qu’avait demandé vainement le puissant duc Jean de Bourgogne. Il fut aussi heureux dans ses autres commandemens que dans le premier. Quand il vit que le silence était rétabli: «Faites cercle,» dit-il. La foule s’écarta; le duc, mordant ses lèvres jusqu’au sang, honteux d’être obligé de recourir à de telles manoeuvres et de se servir de tels hommes, remonta sur le perron au bas duquel il se repentait déjà d’être descendu. L’homme du peuple l’y suivit, promena ses yeux sur cette multitude pour savoir si elle était prête à entendre ce qu’on avait à lui dire; puis se retournant vers le prince: «Parlez maintenant, mon duc, dit-il, on vous écoute;» et il se coucha à ses pieds, comme un chien à ceux de son maître. En même temps quelques seigneurs, qui étaient au duc de Bourgogne, étant arrivés de l’intérieur de l’hôtel Saint-Paul, se rangèrent derrière lui, prêts à lui prêter assistance, si la chose devenait nécessaire. Le duc fit un signe de la main; un chut impérieux et prolongé sortit comme un grognement de la bouche de l’homme à la cotte rouge, et le duc prit la parole: «Mes amis, dit-il, vous me demandez du pain. Il m’est impossible de vous en donner; c’est à peine si le roi et la reine en ont pour leur table royale: vous feriez bien mieux, au lieu de courir sans fruit à travers les rues de Paris, d’aller mettre le siège devant Marcoussis et Montlhéry, où sont les Dauphinois [8]; vous trouveriez des vivres dans ces villes, et vous en chasseriez les ennemis du roi, qui viennent tout ravager jusqu’à la porte Saint- Jacques, et qui empêchent de faire la moisson.» -Nous ne demandons pas mieux, dit la foule tout d’une voix, mais que l’on nous donne des chefs. -Sires de Cohen et de Rupes, dit le duc en tournant la tête à demi par-dessus son épaule, et en s’adressant aux seigneurs qui étaient derrière lui, voulez-vous une armée? je vous la donne. -Oui, monseigneur, répondirent-ils en s’avançant. -Mes amis, continua le duc, en s’adressant au peuple et en lui présentant ceux que nous venons de nommer, voulez-vous ces nobles chevaliers pour chefs? je vous les offre. -Eux ou tous autres, pourvu qu’ils marchent devant. -Alors, messeigneurs, à cheval, dit le duc, et vitement, ajouta-t- il à demi-voix. Le duc allait rentrer: l’homme qui était à ses pieds se leva et lui tendit la main; le duc la lui serra, comme il avait fait aux autres: il avait quelques obligations à cet homme. -Ton nom? lui dit-il. -Cappeluche, répondit celui-ci, en ôtant respectueusement son chaperon de la main que le duc lui laissait libre. -Ton état? continua le duc. -Maître bourreau de la ville de Paris. Le duc lâcha la main comme si c’eût été un fer rouge, recula deux pas et devint pâle. Le plus puissant prince de la chrétienté avait, à la face de Paris tout entier, choisi ce perron comme un piédestal, pour pactiser avec l’exécuteur des hautes oeuvres [9]. -Bourreau, dit le duc d’une voix creuse et tremblante, va au grand Châtelet, tu y trouveras de la besogne. Maître Cappeluche obéit à cet ordre comme à une injonction à laquelle il était accoutumé. -Merci, monseigneur, dit-il; puis, en descendant le perron, il ajouta tout haut: Le duc est un noble prince, pas du tout fier et aimant le pauvre peuple. -L’Iladam, dit le duc en étendant le bras vers Cappeluche qui s’éloignait, faites suivre cet homme, car il faut que ma main ou sa tête tombe. Le même jour les seigneurs de Cohen, de Rupes et messire Gaultier Raillard sortirent de Paris avec une multitude de canons et machines compétentes à mettre un siège [10]. Plus de 10,000 hommes des plus hardis émouveurs de populace les suivirent volontairement; derrière eux les portes de Paris furent fermées, et le soir, les chaînes tendues à toutes les rues, ainsi qu’au haut et au bas de la rivière. Les corporations de bourgeois partagèrent avec les archers le service du guet, et ce fut la première fois peut-être, depuis deux mois, qu’une nuit s’écoula tout entière sans qu’elle fût une seule fois troublée par les cris au meurtre! ou au feu! Cependant Cappeluche, tout fier de la poignée de main qu’il avait reçue et du message dont il était chargé, s’acheminait vers le grand Châtelet, rêvant à l’exécution qui devait sans doute avoir lieu le lendemain, et à la part d’honneur qui ne manquerait pas de lui en revenir, si, comme cela arrivait quelquefois, la cour y assistait. Quelqu’un qui l’aurait rencontré aurait reconnu dans son allure l’à-plomb d’un homme parfaitement content de lui, et aurait deviné que les gestes qu’il faisait en fendant l’air de sa main droite en différentes lignes, étaient une répétition mentale de la scène dans laquelle il croyait avoir, le lendemain, à jouer un rôle si important. Il arriva ainsi à la porte de la prison, y frappa un seul coup; mais la promptitude avec laquelle la porte s’ouvrit, prouva que le concierge avait reconnu que celui qui frappait ainsi devait avoir le privilège de ne pas attendre. Le geôlier soupait en famille; il offrit à Cappeluche de prendre sa part du repas: celui-ci accepta avec un air de bienveillante protection, bien naturel dans un homme qui venait de donner une poignée de main au plus grand vassal de la couronne de Finance. En conséquence, il déposa sa grande épée près de la porte, et s’assit à la place d’honneur. -Maître Richard, dit Cappeluche au bout d’un instant, quels sont les principaux seigneurs que vous logez dans votre hôtellerie? -Ma foi, messire, répondit Richard, je ne suis ici que depuis peu de temps, mon prédécesseur et sa femme ayant été tués lorsque les Bourguignons ont pris le Châtelet. Je sais bien la quantité de gamelles que je fais descendre aux prisonniers, mais j’ignore le nom de ceux qui mangent ma soupe. -Et ce nombre est-il considérable? -Ils sont cent vingt. -Eh bien! maître Richard, demain ils ne seront plus que cent dix- neuf. -Comment cela? est-ce qu’il y a une nouvelle émeute parmi le populaire? dit vivement le geôlier, qui craignait le renouvellement des scènes dont son prédécesseur avait été victime; si je savais lequel on me demandera, je le préparerais pour ne pas faire attendre le peuple. -Non, non, dit Cappeluche, vous ne m’avez pas compris; le populaire marche en ce moment vers Marcoussis et Montlhéry; ainsi vous voyez qu’il tourne le dos au grand Châtelet. Ce n’est pas d’une émeute qu’il s’agit, c’est d’une exécution. -Êtes-vous certain de ce que vous dites? -Vous me demandez cela, à moi! reprit en riant Cappeluche. -Ah! c’est vrai, vous aurez reçu les ordres du prévôt. -Non, je sais la nouvelle de plus haut; je la tiens du duc de Bourgogne. -Du duc de Bourgogne! -Oui, continua Cappeluche, en renversant sa chaise sur les pieds de derrière et en se dandinant avec nonchalance, oui, du duc de Bourgogne; il m’a pris la main il n’y a pas plus d’une heure, et m’a dit: Cappeluche, mon ami, fais-moi le plaisir d’aller au plus vite à la prison du Châtelet et d’y attendre mes ordres. Je lui ai dit: Monseigneur, vous pouvez compter sur moi; c’est à la vie et à la mort. Ainsi, il est évident que l’on conduit demain quelque noble Armagnac en grève, et que le duc, devant y assister, a voulu voir de la besogne bien faite, et par conséquent m’en a chargé. S’il en eût été autrement, l’ordre serait venu du prévôt, et c’est Gorju, mon valet, qui l’aurait reçu. Comme il achevait ces mots, deux coups de marteau retentirent, frappés sur la porte extérieure; le geôlier demanda à Cappeluche la permission de prendre la lampe, Cappeluche y consentit d’un signe de tête: le geôlier sortit, laissant les convives dans l’obscurité. Au bout de dix minutes, il rentra, s’arrêta à la porte de la chambre, qu’il ferma avec soin, fixa avec une expression singulière d’étonnement les yeux sur son hôte, et lui dit, sans aller se rasseoir: Maître Cappeluche, il faut me suivre. -C’est bon, répondit celui-ci en vidant ce qui restait de vin dans son verre, et en faisant clapper sa langue comme un homme qui apprécie mieux un ami au moment de s’en séparer; c’est bon, je sais ce que c’est. Et maître Cappeluche se leva, et suivit le geôlier, après avoir pris l’épée qu’il avait déposée en entrant contre la porte. Quelques pas dans un corridor humide les conduisirent à l’entrée d’un escalier si étroit, que l’on était forcé de convenir que l’architecte avait merveilleusement compris que les escaliers ne sont que des accessoires dans une prison d’état. Cappeluche descendait avec la facilité d’un homme à qui le chemin est familier, sifflant l’air de sa chanson favorite, s’arrêtant à chaque étage, et disant, lorsque le concierge continuait sa route: Diable! diable! c’est un grand seigneur. Ils descendirent ainsi soixante marches à peu près. Arrivés là, le concierge ouvrit une porte si basse, que maître Cappeluche, qui était d’une taille fort ordinaire, fut obligé de se baisser pour pénétrer dans le cachot auquel elle communiquait. Il remarqua en passant sa solidité: elle était en chêne, avait quatre pouces d’épaisseur, et était recouverte de lames de fer. Il fit un mouvement de tête comme un connaisseur qui approuve. Le cachot était vide. Cappeluche fit cette remarque du premier coup-d’oeil, mais il pensa que celui près duquel il croyait être envoyé, était ou à l’interrogatoire ou à la torture; il posa son épée dans un coin, et se disposa à attendre le prisonnier. -C’est ici, dit le geôlier. -Bien, répondit laconiquement maître Cappeluche. Richard allait sortir emportant la lampe; maître Cappeluche le pria de la lui donner. Comme on n’avait pas ordonné au geôlier de le laisser sans lumière, il lui accorda cette demande. À peine Cappeluche l’eut-il entre les mains, qu’il se mit en quête, tellement préoccupé par la recherche qu’il faisait, qu’il n’entendit pas la clef tourner deux fois dans la serrure et les verroux se fermer sur lui. Il avait trouvé dans la paille du lit ce qu’il cherchait avec tant d’attention: c’était un pavé dont quelque prisonnier s’était fait un chevet. Maître Cappeluche porta le pavé au milieu du cachot, en approcha un vieil escabeau de bois, posa sa lampe dessus, alla prendre son épée où il l’avait déposée, mouilla le pavé avec un reste d’eau qui croupissait dans un tronçon de cruche, et, s’asseyant par terre, le pavé entre les jambes, se mit gravement à repasser son épée, qui avait un peu souffert des services réitérés qu’elle lui avait rendus depuis quelques jours, n’interrompant cette occupation que pour en tâter le fil, en passant le pouce sur le tranchant, puis se remettant chaque fois au travail avec une nouvelle ardeur. Il était tellement absorbé dans cette intéressante occupation, qu’il ne s’était pas aperçu que la porte s’était ouverte et refermée, et qu’un homme s’était approché lentement de lui, le regardant avec un étonnement tout naïf. Enfin, le nouveau-venu rompit le silence. -Pardieu, dit-il, maître Cappeluche, vous faites là une drôle de besogne! -Ah! c’est toi, Gorju, dit Cappeluche en levant les yeux, qu’il reporta aussitôt sur le pavé qui absorbait toute son attention; qu’est-ce que tu dis? -Je dis que vous êtes fameusement bon de vous occuper de pareils détails. -Que veux-tu, mon enfant, dit Cappeluche, on ne fait rien sans amour-propre, et il en faut dans notre état aussi bien que dans un autre. Cette épée, tout ébréchée qu’elle était, pouvait encore aller dans une émeute, parce que là, pourvu qu’on tue, peu importe qu’on soit obligé de s’y prendre à deux fois; mais le service qu’elle doit faire demain n’est pas comparable à celui qu’elle fait depuis un mois, et je ne peux prendre trop de précautions pour que tout se passe à mon honneur. Gorju était passé de l’air étonné à l’air stupide; il regardait, sans lui répondre, son maître, qui semblait mettre à son ouvrage d’autant plus d’attention, qu’il semblait approcher de sa fin. Enfin, maître Cappeluche leva de nouveau les yeux vers Gorju. -Tu ne sais donc pas, lui dit-il, qu’il y a demain une exécution? -Si fait, si fait, répondit celui-ci, je le sais. -Eh bien!... qu’est-ce qui t’étonne alors?... -Cappeluche se remit à la besogne. -Vous ne savez donc pas, dit à son tour Gorju, le nom de celui qu’on exécute? -Non, répondit Cappeluche sans s’interrompre, cela ne me regarde pas, à moins que ce ne soit un nom de bossu; alors il faudrait me le dire, parce que je prendrais mes précautions d’avance, vu la difficulté. -Non, maître, répondit Gorju, le condamné a le cou comme vous et moi, et j’en suis bien aise parce que comme je n’ai pas encore la main aussi habile que la vôtre... -Qu’est-ce que tu dis? -Je dis qu’étant nommé bourreau de ce soir seulement, ce serait bien malheureux si pour la première fois j’étais tombé sur... -Toi bourreau! dit Cappeluche l’interrompant et laissant tomber son épée. -Oh! mon Dieu, oui il y a une demi-heure que le prévôt m’a fait venir et m’a remis cette patente. En disant ces mots, Gorju tira de son pourpoint un parchemin, et le présenta à Cappeluche; celui-ci ne savait pas lire, mais il reconnut les armes de France et le sceau de la prévôté, et le comparant de souvenir avec le sien, il vit qu’il était exactement pareil. -Oh! dit-il, comme un homme abattu, la veille d’une exécution publique me faire cet affront! -Mais il était impossible que ce fût vous, maître Cappeluche. -Et pourquoi cela? -Parce que vous ne pouviez pas vous exécuter vous-même, c’est la première fois que ça se serait vu. Maître Cappeluche commençait à comprendre; il leva des yeux étonnés sur son valet, ses cheveux se dressèrent sur son front, et de leur racine tombèrent à l’instant même des gouttes de sueur qui descendirent le long de ses joues creuses. -Ainsi donc, c’est moi! dit-il. -Oui, maître, répondit Gorju. -Et c’est toi!... -Oui, maître. -Qui donc a donné cet ordre? -Le duc de Bourgogne. -Impossible, il n’y a qu’une heure qu’il me prenait la main. -Eh bien! c’est cela, dit Gorju, maintenant il vous prend la tête. Cappeluche se leva lentement, oscillant sur ses jambes comme un homme ivre, et alla droit à la porte: il en prit la serrure entre ses larges mains, et à deux reprises la secoua à faire sauter les gonds, s’ils eussent été moins solides. Gorju le suivait des yeux avec toute l’expression d’intérêt qu’était susceptible de prendre sa figure dure et basanée. Lorsque Cappeluche se fut aperçu de l’inutilité de ses efforts, il revint s’asseoir à la place où Gorju l’avait trouvé, ramassa son épée, et la remettant sur le pavé, il lui donna le dernier coup qui lui manquait. -Encore? dit Gorju. -Si c’est à moi qu’elle doit servir, répondit Cappeluche d’une voix sourde, raison de plus pour qu’elle coupe bien. En ce moment, Vaux de Bar, le prévôt de Paris, entra suivi d’un prêtre, et procéda pour la forme à l’interrogatoire. Maître Cappeluche avoua quatre-vingt-six meurtres, en dehors de ses fonctions légales: un tiers à peu près avaient été commis sur des femmes et des enfans. Une heure après, le prévôt sortit, laissant avec Cappeluche le prêtre et le valet devenu bourreau. Le lendemain dès quatre heures du matin, la grande rue Saint- Denis, la rue aux Fèves, et la place du Pilori étaient encombrées de peuple, les fenêtres de toutes les maisons étaient bâties de têtes; la grande boucherie près le Châtelet, le mur du cimetière des Saints-Innocens près des halles, semblaient prêts à crouler sous le poids qui les surchargeait. L’exécution devait avoir lieu à sept heures [11]. À six heures et demie, un mouvement d’ondulation, un frémissement électrique, une grande clameur poussée par ceux qui étaient près du Châtelet, annoncèrent à ceux de la place du Pilori que le condamné se mettait en marche. Il avait obtenu de Gorju, de qui dépendait cette dernière faveur, de n’être ni conduit sur un âne, ni traîné sur une charrette: il marchait d’un pas ferme entre le prêtre et le nouvel exécuteur, saluant de la main et de la voix ceux qu’il reconnaissait dans la foule. Enfin, il arriva sur la place du Pilori, entra dans un cercle d’une vingtaine de pieds de diamètre, formé par une compagnie d’archers, et au milieu duquel était un billot debout près d’un tas de sable. Le cercle qui s’était ouvert pour le laisser passer, se ferma derrière lui. Des chaises et des bancs avaient été disposés pour ceux qui, trop éloignés, ne pourraient voir par-dessus la tête des plus voisins; chacun prit sa place comme sur un vaste amphithéâtre circulaire, dont les toits des maisons formaient le dernier gradin, et simulant un immense entonnoir de têtes humaines superposées les unes aux autres. Cappeluche marcha droit au billot, s’assura s’il était posé d’à- plomb, le rapprocha du tas de sable dont il était trop éloigné, et examina de nouveau le tranchant de l’épée; puis ces dispositions faites, il se mit à genoux et pria à voix basse: le prêtre lui faisait baiser un crucifix. Gorju était debout près de lui, appuyé sur sa longue épée; sept heures commencèrent à sonner; maître Cappeluche cria tout haut merci à Dieu et posa sa tête sur le billot [12]. Pas un souffle ne semblait sortir de toutes ces bouches, pas un mouvement ne remuait cette foule; chacun semblait cloué à sa place, les yeux seuls vivaient. Tout à coup l’épée de Gorju flamboya comme un éclair; le dernier coup frappa sur l’horloge, l’épée s’abaissa, et la tête alla rouler sur le tas de sable qu’elle mordit et teignit de sang. Le tronc recula par un mouvement contraire, se traînant hideusement sur ses mains et ses genoux; le sang jaillissait par les artères du cou, comme l’eau à travers le crible d’un arrosoir. La foule poussa un grand cri, c’était la respiration qui revenait à cent mille personnes. VI Le Sire de Gyac. Les prévisions politiques du duc de Bourgogne s’étaient réalisées: la ville de Paris était lasse de la vie tourmentée qui l’agitait depuis si long-temps, elle attribua la cessation de ses maux, qui arrivaient naturellement à leur terme, à la présence du duc, à la sévérité qu’il avait déployée, et surtout à l’exécution de Cappeluche, cet ardent émouveur de populace. Aussitôt après sa mort, l’ordre s’était rétabli, et toutes les voix chantaient les louanges du duc de Bourgogne, lorsqu’un nouveau fléau vint se ruer sur la cité toute saignante encore: c’était la peste, cette soeur hâve et décharnée de la guerre civile. Une épidémie affreuse se déclara. La famine, la misère, les morts oubliés dans les rues, les passions politiques qui font bouillir le sang aux veines, étaient les voix infernales qui l’avaient appelée. Le peuple, qui commençait à se refroidir, et qui était épouvanté de ses propres excès, crut voir la main de Dieu dans ce nouveau fléau; une fièvre singulière s’empara de lui. Au lieu d’attendre la maladie dans ses maisons et d’essayer de la prévenir, la population tout entière se répandit dans les rues; des hommes couraient comme des insensés, criant que les flammes de l’enfer les brûlaient; et sillonnant cette foule qui s’ouvrait tremblante devant eux, quelques-uns se jetèrent dans les puits, d’autres dans la rivière. Une seconde fois les tombeaux manquèrent aux morts, et les prêtres aux mourans. Des hommes atteints des premiers symptômes du mal arrêtaient les vieillards dans les rues, et les forçaient d’entendre leurs confessions. Les seigneurs n’étaient pas plus à l’abri de l’épidémie que le pauvre peuple; le prince d’Orange et le seigneur de Poix y succombèrent; l’un des frères Fosseuse, allant faire sa cour au duc, sentit les premières atteintes du mal au bas du perron de l’hôtel Saint-Paul; il essaya de continuer son chemin, mais à peine avait-il monté six marches, qu’il s’arrêta pâle, les cheveux hérissés et les genoux tremblans. Il n’eut que le temps de croiser les bras sur sa poitrine, en disant: Seigneur, ayez pitié de moi! et il tomba mort. Le duc de Bretagne, les ducs d’Anjou et d’Alençon se retirèrent à Corbeil [13], et le sire de Gyac et sa femme au château de Creil, près Beaumont-sur-Oise. De temps en temps derrière les vitraux de l’hôtel Saint-Paul, apparaissaient, comme des ombres, ou le duc ou la reine; ils jetaient les yeux sur ces scènes de désolation, mais ils n’y pouvaient rien et se tenaient enfermés dans le palais: quant au roi, on disait qu’il était retombé dans un de ses accès de folie. Pendant ce temps, Henri d’Angleterre, accompagné d’une puissante armée, avait mis le siège devant Rouen. Toute la ville avait jeté un cri de détresse qui s’était perdu dans les clameurs de Paris, avant d’arriver au duc de Bourgogne. C’était cependant le cri d’une ville tout entière, les Rouannais abandonnés n’en avaient pas moins fermé leurs portes et juré de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. De leur côté, les Dauphinois, conduits par l’infatigable Tanneguy, par le maréchal de Rieux, et par Barbazan qu’on appelait le chevalier sans reproches, après s’être emparé de la ville de Tours, que défendaient, pour le duc, Guillaume de Rommenel et Charles Labbe [14], poussaient des reconnaissances armées jusqu’aux portes de Paris. Le duc Jean avait donc à sa gauche les Dauphinois, ennemis de la Bourgogne; à sa droite les Anglais, ennemis de la France; en face et derrière lui la peste, ennemie de tous. Dans cette extrémité, il songea à traiter avec le Dauphin, à laisser au roi, à la reine et à lui, la responsabilité de la garde de Paris, et à aller devers Rouen pour lui porter secours. En conséquence, les articles de paix arrêtés quelque temps auparavant à Bray et à Montereau furent de nouveau signés par la reine et le duc de Bourgogne. Le 17 septembre, ils furent publiés à son de trompe dans les rues de Paris, et le duc de Bretagne, porteur du traité, fut chargé de le soumettre à l’approbation du Dauphin, et en même temps, pour le disposer à une réconciliation, il lui conduisit sa jeune femme [15] qui était restée à Paris, et pour laquelle la reine et le duc avaient eu les plus grands égards. [16] Le duc de Bretagne trouva le Dauphin à Tours. Il obtint une audience de lui: lorsqu’il fut introduit en sa présence, le Dauphin avait à sa droite le jeune duc d’Armagnac, arrivé la veille de la Guyenne [17], pour réclamer justice de la mort de son père, et à qui justice avait été hautement promise; à sa gauche Tanneguy-Duchâtel, ennemi déclaré du duc de Bourgogne; derrière lui, le président Louvet, Barbazan et Charles Labbe, qui venait de passer du parti de Bourgogne au sien; tous gens désirant la guerre, car ils avaient une haute fortune à espérer avec le Dauphin, et tout à craindre avec le duc Jean. Quoiqu’au premier aspect le duc de Bretagne jugeât bien quelle serait l’issue de la négociation, il mit un genou en terre, et présenta le traité au duc de Touraine. Celui-ci le prit, et sans le décacheter, il dit au duc en le relevant: Mon cousin, je sais ce que c’est, on me rappelle à Paris, n’est-ce pas? on m’offre la paix si j’y veux revenir; mon cousin, je ne ferai point de paix avec des assassins, je ne rentrerai pas dans une ville encore toute éplorée et sanglante. M. le duc a fait le mal, qu’il le guérisse; quant à moi, je n’ai point commis le crime, et ne veux point m’offrir en expiation. Le duc de Bretagne voulut insister, mais toute instance fut inutile. Il retourna vers Paris, portant le refus du Dauphin au duc de Bourgogne; il trouva celui-ci près d’entrer au conseil où devait être entendu un envoyé de la ville de Rouen. Le duc écouta avec attention ce que son ambassadeur lui rapportait; puis, lorsqu’il eut cessé de parler, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, réfléchit profondément quelques minutes: C’est lui qui m’y aura forcé, dit-il tout à coup, et il entra dans la salle du conseil du roi. L’explication de la pensée du duc de Bourgogne est facile à donner. Le duc était le plus grand vassal de la couronne de France et le plus puissant prince de la chrétienté. Il était adoré des Parisiens; depuis trois mois, il gouvernait sous le nom du roi, et l’état continuel de maladie de ce malheureux prince ne permettait pas à ceux qui le désiraient le plus, d’espérer qu’il pût vivre long-temps; en cas de mort, de l’espèce de régence que tenait le duc, à la royauté, il n’y avait qu’un pas. Les Dauphinois ne possédaient que le Maine et l’Anjou; la cession de la Guyenne et de la Normandie au roi d’Angleterre lui faisait de celui-ci un allié et un appui. Les deux Bourgognes, la Flandre et l’Artois, qu’il tenait de son chef et qu’il réunissait à la couronne de France, étaient pour elle un dédommagement de cette perte; enfin l’exemple de Hugues Capet n’était pas si loin, qu’il ne pût être renouvelé, et puisque le Dauphin refusait toute alliance et voulait la guerre, il n’aurait à se plaindre à personne lorsque les conséquences de son refus retomberaient sur lui-même. Dans ces circonstances, la politique du duc de Bourgogne était aussi simple que facile: laisser traîner le siège de Rouen en longueur, ouvrir des négociations avec Henri d’Angleterre, et tout préparer de concert avec lui pour que, la mort de Charles VI arrivant, toute puissance étant d’avance concentrée entre ses mains, il n’eût à ajouter au pouvoir royal dont il était déjà investi, que le titre de roi qui lui manquait encore. Le moment était on ne peut plus favorable pour commencer à mettre à exécution ce grand dessein: le roi, malade d’esprit comme il l’était, ne pouvait assister au conseil, et n’avait pas même été prévenu de sa convocation; le duc était donc libre de faire à l’envoyé de la ville de Rouen la réponse qui lui semblerait la plus avantageuse, non pas aux intérêts de la France, mais à ses intérêts particuliers. C’est dans ces dispositions, que venait de confirmer le refus du Dauphin, qu’il entra dans la salle du conseil, et alla s’asseoir, comme pour s’essayer au rôle qu’il espérait jouer un jour, sur le trône du roi Charles. On n’attendait que lui pour ordonner que le messager fut introduit. C’était un vieux prêtre à cheveux blancs; il était venu de Rouen pieds nus et un bâton à la main, comme il convient à un homme qui requiert secours. Il s’avança jusqu’au milieu de la salle, et, après avoir salué le duc de Bourgogne, il allait commencer à lui exposer l’objet de sa mission, lorsqu’un grand bruit se fit entendre vers une petite porte, couverte d’une tapisserie qui donnait dans les appartemens du roi; chacun se retourna, et l’on vit avec surprise la tapisserie se soulever, et se débarrassant des mains de ses gardiens qui voulaient le retenir, le roi Charles VI s’avancer à son tour dans cette salle où personne ne l’attendait, et, les yeux étincelans de colère, les habits en désordre, marcher d’un pas ferme droit au trône sur lequel s’était prématurément assis le duc Jean de Bourgogne. Cette apparition inattendue frappa tout le monde d’un vague sentiment de crainte et de respect. Le duc de Bourgogne surtout le regardait s’avancer, se soulevant du trône au fur et à mesure qu’il approchait, comme si une force surnaturelle le contraignît de se tenir debout, et quand le roi mit le pied sur la première marche du trône pour y monter, le duc, du côté opposé, mit machinalement le pied sur la dernière marche pour en descendre. Chacun regardait silencieux ce singulier jeu de bascule. -Oui, je comprends, messeigneurs, dit le roi, on vous avait dit que j’étais fou, peut-être même vous avait-on dit que j’étais mort. -Il se mit à rire d’une manière étrange. -Non, non, messeigneurs, je n’étais que prisonnier. Mais j’ai su qu’on tenait le grand conseil en mon absence, et j’ai voulu y venir, mon cousin de Bourgogne; j’espère que vous voyez avec plaisir que mon état, dont sans doute on vous avait exagéré le péril, me permet encore de présider les affaires du royaume. Puis se retournant vers le prêtre: -Parlez, mon père, lui dit-il, le roi de France vous écoute, et il s’assit sur le trône. Le prêtre fléchit le genou devant le roi, ce qu’il n’avait pas fait devant le duc de Bourgogne, et commença à parler dans cette posture. -Notre sire, dit-il, les Anglais, vos ennemis et les nôtres, ont mis le siège devant la ville de Rouen. Le roi tressaillit. -Les Anglais au coeur du royaume, et le roi n’en sait rien! dit- il. Les Anglais devant Rouen!... Rouen, qui était ville française sous Clovis, l’aïeul de tous les rois de France; qui n’a été perdue que pour être reprise par Philippe-Auguste!... Rouen, ma ville!... un des six fleurons de ma couronne!... Oh! trahison, trahison! murmura-t-il à voix basse. Le prêtre, voyant que le roi avait cessé de parler, continua: -«Très-excellent prince et seigneur [18], il m’est enjoint, de par les habitans de la ville de Rouen, de crier à vous, sire, et contre vous, duc de Bourgogne, qui avez le gouvernement du roi et de son royaume, le grand haro, lequel signifie l’oppression qu’ils ont des Anglais, et vous mandent et font savoir par moi que si, par faute de votre secours, il convient qu’ils soient sujets au roi d’Angleterre, vous n’aurez en tout le monde pires ennemis qu’eux, et que, s’ils peuvent, ils détruiront vous et votre génération.» -Mon père, dit le roi en se levant, vous avez accompli votre mission et m’avez rappelé la mienne. Retournez vers les braves habitans de la ville de Rouen, dites-leur de tenir, et que je les sauverai par négociation ou par secours, dussé-je, pour obtenir la paix, donner ma fille Catherine au roi d’Angleterre; dussé-je, pour faire la guerre, marcher de ma personne à l’encontre de nos ennemis, en appelant à moi toute la noblesse du royaume. -«Sire, répondit le prêtre en s’inclinant, je vous remercie de votre bon vouloir, et prie Dieu qu’aucune volonté étrangère à la vôtre ne le change. Mais, soit pour la paix, soit pour la guerre, il faut vous hâter, sire; car plusieurs milliers de nos habitans sont déjà morts de faim dans ladite ville, et depuis deux mois nous ne vivons que de chair que Dieu n’a pas faite pour la nourriture humaine [19]. Douze mille pauvres gens, hommes, femmes et enfans, ont été mis hors des murs, et se nourrissent dans les fossés de racines et eau croupie, si bien que lorsqu’une malheureuse mère accouche, il faut que les gens pitoyables tirent les petits nouveau-nés avec des cordes dans des corbeilles, les fassent baptiser et les rendent aux mères, afin que du moins ils meurent en chrétiens.» Le roi poussa un soupir et se tourna vers le duc de Bourgogne.: - Vous entendez! lui dit-il en lui jetant un regard d’indicible reproche; il n’est pas étonnant que moi, le roi, je sois dans un si triste état de corps et d’esprit, quand tant de malheureux, qui croient que leur malheur vient de moi, élèvent vers le trône de Dieu un concert de malédictions à faire reculer l’ange de la miséricorde. Allez, mon père, dit-il en se retournant vers le prêtre, retournez vers la pauvre ville, à laquelle je voudrais pouvoir envoyer mon propre pain; dites-lui que non pas dans un mois, non pas dans huit jours, non pas demain, mais aujourd’hui, tout à l’heure, des ambassadeurs partiront pour le Pont-de- l’Arche, afin de traiter de la paix, et que moi, le roi, j’irai à Saint-Denis prendre de ma main l’oriflamme pour me préparer à la guerre. M. le premier président, ajouta-t-il en se tournant vers Philippe de Morvilliers, et successivement vers ceux auxquels il adressait la parole, messire Regnault de Folleville, messire Guillaume de Champ-Divers, messire Thierry-le-Roi, vous partirez ce soir chargés de mes pleins pouvoirs pour traiter de la paix avec Henri de Lancastre, roi d’Angleterre, et vous, mon cousin, vous allez donner des ordres pour que nous nous rendions à Saint-Denis; nous partons à l’instant même. À ces mots le roi se leva et chacun en fit autant. Le vieux prêtre vint à lui et lui baisa la main. -Sire, dit-il, Dieu vous rende le bien que vous allez faire: demain 80,000 personnes béniront votre nom. -Qu’elles prient pour moi et la France, mon père, car nous en avons tous deux besoin. Le conseil se sépara sur ces paroles. Deux heures après, le roi détachait de ses propres mains l’oriflamme des vieilles murailles de Saint-Denis. Le roi demanda au duc un chevalier de nom et de bravoure pour le lui confier; le duc lui en désigna un. -Votre nom? dit le roi, en lui présentant la sainte bannière. -Le sire de Montmort, répondit le chevalier. Le roi chercha dans sa mémoire à quel grand souvenir et à quelle noble tige se rattachait ce nom. Après un instant il lui remit l’oriflamme avec un soupir; c’était la première fois que la bannière royale était confiée à un seigneur de si petite maison [20]. Le roi, sans revenir à Paris, envoya ses instructions à ses ambassadeurs. L’un d’eux, le cardinal des Ursins, reçut un portrait de la princesse Catherine: il devait le faire voir au roi d’Angleterre. Le soir, 29 octobre 1418, toute la cour alla coucher à Pontoise, où elle devait attendre le résultat des négociations du Pont-de- l’Arche; et mandement fut fait à tous les chevaliers de s’y rendre, avec leurs équipages de guerre, écuyers et hommes d’armes. Le sire de Gyac fut un des premiers qui se rendit à cet appel; il adorait toujours sa femme, mais cependant au cri de détresse, qu’au nom de la France avait jeté son roi, il avait tout quitté, sa belle Catherine aux caresses d’enfant, son château de Creil, où chaque chambre gardait un souvenir de volupté, ses allées si délicieuses à fouler, quand on pousse devant ses pieds les feuilles jaunâtres que les premiers vents de l’automne détachent de leur tige, et dont le bruissement mélancolique est si bien en harmonie avec les vagues rêveries d’un amour jeune et heureux. Le duc le reçut comme un ami; il invita le même jour à dîner plusieurs jeunes et nobles seigneurs, pour faire fête à l’arrivant: le soir il y eut réception et jeu chez le duc. Le sire de Gyac était le héros de la soirée, comme il l’avait été du jour; chacun lui demandait des nouvelles de la belle Catherine, qui avait laissé plus d’un souvenir dans le coeur des jeunes seigneurs. Le duc paraissait préoccupé, mais son front riant annonçait que c’était d’une pensée joyeuse. De Gyac, pour échapper aux complimens des uns, fuir les plaisanteries des autres, et plus encore pour se soustraire à la chaleur de la salle de jeu, se promenait avec son ami le sire de Graville, dans la première des chambres dont la suite formait l’appartement du duc. Comme il n’y était installé que de la veille, le service des valets, pages et écuyers, était encore si mal organisé, qu’un paysan pénétra dans cette première pièce, sans y être conduit par personne, et s’adressa au sire de Gyac, pour savoir comment il pourrait remettre une lettre au duc de Bourgogne lui-même. -De quelle part? lui dit Gyac. Le paysan parut embarrassé, et renouvela sa question. -Écoute, lui dit Gyac, il n’y a que deux moyens: le premier, c’est de traverser avec moi ces salons remplis de riches seigneurs ou de nobles dames, parmi lesquels un manant comme toi ferait une singulière tache; le second, c’est d’amener ici le duc, ce qu’il ne me pardonnerait pas, si la lettre que tu lui apportes ne méritait pas la peine qu’il aurait prise, ce dont j’ai peur. -Comment faire alors, monseigneur? dit le manant. -Me donner cette lettre, et attendre ici la réponse; -et avant que le paysan eût eu le temps de la retenir, il avait pris la lettre entre ses deux doigts, l’avait lestement tirée des mains du messager, et s’acheminait, donnant toujours le bras à Graville, vers la chambre du fond. -Pardieu! dit celui-ci, à la manière dont la missive est pliée, à la finesse et au parfum du vélin sur lequel elle est écrite, cela m’a bien l’air d’un billet amoureux. -De Gyac sourit, jeta machinalement les yeux sur la lettre, et s’arrêta comme frappé de la foudre. Il avait reconnu, dans le sceau qui la fermait, l’empreinte d’une bague que sa femme portait avant son mariage, et dont souvent il lui avait demandé l’explication, sans qu’elle la lui donnât; c’était une seule étoile dans un ciel nuageux, avec cette devise: la même. -Qu’as-tu? lui dit Graville, en le voyant pâlir. -Rien, rien, répondit Gyac, en se remettant aussitôt, et en essuyant son front duquel coulait une sueur froide, rien qu’un éblouissement; allons porter cette lettre au duc, et il entraîna Graville si rapidement, que celui-ci crut qu’il était subitement devenu insensé. Le duc était au fond de l’appartement, le dos tourné vers une cheminée dans laquelle brûlait un feu ardent; de Gyac lui présenta la lettre, en disant qu’un homme en attendait la réponse. Le duc la décacheta. Un léger mouvement de surprise passa sur sa figure aux premiers mots qu’il lut; mais grâce à l’empire qu’il avait sur lui, il disparut aussitôt. De Gyac était debout devant lui, fixant ses yeux perçans sur le visage impassible du duc. Lorsque celui-ci eut fini, il roula machinalement la lettre entre ses doigts, et la jeta derrière lui dans le foyer. De Gyac aurait volontiers plongé la main dans ce brasier ardent, pour y poursuivre cette lettre; il se contint cependant. -Et la réponse? dit-il d’une voix dont il ne put cacher toute l’altération. Un regard rapide et scrutateur jaillit des yeux bleus du duc Jean, et sembla se réfléchir sur la figure de Gyac, comme la réverbération d’un miroir. -La réponse? dit-il froidement; Graville, allez dire à cet homme que je la porterai moi-même. -En achevant ces mots, il prit le bras de Gyac, comme pour s’appuyer dessus, mais en effet pour l’empêcher de suivre son ami. Tout le sang de Gyac reflua vers son coeur et bourdonna à ses oreilles, lorsqu’il sentit le bras du duc s’appuyer sur le sien. Il ne voyait plus, n’entendait plus; il lui prenait envie de frapper le duc au milieu de cette assemblée, de ces lumières, de cette fête, mais il lui semblait que son poignard tenait au fourreau; tout tournait autour de lui, il ne sentait plus la terre sous ses pieds, il était dans un cercle de feu, et quand le duc, au retour de Graville, quitta tout à coup son bras, il tomba sur un fauteuil qui se trouvait là par hasard, comme s’il eût été foudroyé. Quand il revint à lui, il jeta les yeux sur toute cette assemblée, réunion insouciante et dorée, qui continuait sa nuit joyeuse, sans se douter qu’au milieu d’elle, il y avait un homme qui enfermait tout l’enfer dans son sein. Le duc n’y était plus. De Gyac se leva d’un seul bond, comme si un ressort de fer l’eût remis sur ses pieds; il alla de chambre en chambre comme un insensé, les yeux hagards, la sueur au front, et demandant le duc. Tout le monde venait de le voir passer. Il descendit jusqu’à la porte extérieure: un homme enveloppé d’un manteau venait d’en sortir et de monter à cheval. Gyac entendit au bout de la rue le galop du cheval; il vit les étincelles jaillir sous ses pieds. C’est le duc, dit-il, et il se précipita dans les écuries. -Ralff! s’écria-t-il en entrant, à moi, mon Ralff! -et au milieu des chevaux qui étaient là, un seul hennit, leva la tête, et essaya de briser le lien qui le retenait au râtelier. C’était un beau cheval espagnol de couleur isabelle, au pur sang, à la crinière et à la queue flottantes, aux veines croisées sur ses cuisses, comme un réseau de cordes. -Viens, Ralff, dit Gyac, en coupant avec son poignard le lien qui le retenait. Et le cheval, joyeux et libre, bondit comme un faon de biche. Gyac frappa du pied avec un blasphème; le cheval, épouvanté à la voix de son maître, s’arrêta pliant sur ses quatre jambes. Gyac lui jeta la selle, lui mit la bride, et s’élança sur son dos à l’aide de la crinière. -Allons, Ralff, allons; -il lui enfonça ses éperons dans le ventre, le cheval partit comme la foudre. -Allons, allons, Ralff, il faut le rejoindre, disait Gyac, parlant à son cheval, comme si celui-ci eut pu l’entendre. -Plus vite! plus vite! mon Ralff, -et Ralff dévorait le chemin, ne touchant la terre que par bonds, jetant l’écume par les naseaux et le feu par les yeux. -Oh! Catherine, Catherine, avec une bouche si pure, des yeux si doux, une voix si candide, tant de trahison au fond du coeur, enveloppe d’ange, âme de démon! Ce matin encore, elle accompagnait mon départ de caresses et de baisers; elle passait sa blanche main dans ta crinière, flattant ton cou, et te disant: Ralff, mon Ralff, ramène-moi bientôt mon bien-aimé. Dérision!... Plus vite, Ralff, plus vite! -Il frappait le cheval de son poing fermé à la place où l’avait caressé la main de Catherine. Ralff ruisselait. -Catherine, le bien-aimé revient, et c’est Ralff qui te le ramène!... Oh! s’il est vrai, s’il est vrai que tu me trompes; oh! la vengeance, oh! il faudra bien du temps pour la trouver digne de vous deux. Allons, allons! il faut que nous arrivions avant lui; Ralff, plus vite! plus vite! et il lui déchirait le ventre avec ses éperons, et le cheval hennissait de douleur. Le hennissement d’un autre cheval lui répondit; bientôt de Gyac aperçut un cavalier, qui allait lui-même au galop. Ralff dépassa cheval et cavalier d’un élan, comme l’aigle, d’un coup d’aile, dépasse le vautour. De Gyac reconnut le duc; le duc crut avoir vu passer une apparition fantastique. Ainsi le duc Jean allait bien au château de Creil. Le duc continua son chemin; en quelques secondes, chevalet cavalier avaient disparu; d’ailleurs cette vision ne pouvait prendre place dans son esprit, tout plein de pensées d’amour. Il allait donc se reposer un instant de ses combats politiques et de ses combats armés. Adieu à toutes les fatigues du corps, à tous les tourmens de l’esprit! il allait s’endormir aux bras de sa belle maîtresse, l’amour allait lui souffler au front: ce sont les coeurs de lion, les hommes de fer, qui seuls savent aimer. Il arriva à la porte du château. Toutes les lumières étaient éteintes: une seule fenêtre brillait lumineuse, et derrière le rideau de cette fenêtre on voyait se dessiner une ombre. Le duc attacha son cheval à un anneau, et tira quelques sons d’un petit cor d’ivoire qu’il portait à sa ceinture. La lumière s’agita, laissa bientôt la chambre où elle brillait d’abord dans la plus complète obscurité, et passa successivement derrière la longue suite de fenêtres qu’elle illumina chacune à son tour. Au bout d’un instant, le duc entendit de l’autre côté du mur un pas léger courir sur l’herbe et les feuilles sèches, et une douce et fraîche voix dit à travers la porte: Est-ce vous, mon duc? -Oui, oui, ne crains rien, ma belle Catherine; oui, c’est moi. La porte s’ouvrit, la jeune femme était toute tremblante, moitié de frayeur, moitié de froid. Le duc lui jeta une partie de son manteau sur les épaules, et la rapprocha de lui, en s’enveloppant avec elle: ils traversèrent ainsi la cour au milieu de l’obscurité. Au bas de l’escalier, une petite lampe d’argent brûlait une huile parfumée. Catherine la prit; elle n’avait pas osé sortir avec cette lampe, craignant d’être aperçue, ou que le vent ne la soufflât: ils montèrent l’escalier, toujours dans les bras l’un de l’autre. Pour arriver à la chambre à coucher, il fallait traverser une grande galerie sombre; Catherine se rapprocha davantage encore de son amant. -Croiriez-vous, mon duc, lui dit Catherine, que je suis passée seule ici? -Oh! vous êtes une belle guerrière, ma Catherine! -C’était pour aller vous ouvrir, monseigneur! Catherine posa sa tête sur l’épaule du duc, et le duc ses lèvres sur le front de Catherine; ils traversèrent ainsi la longue galerie, la lampe formant autour d’eux un cercle de lumière tremblante, qui éclairait la tête brune et sévère du duc, la tête blonde et fraîche de sa maîtresse: on eût cru voir marcher un tableau du Titien. Ils arrivèrent à la porte de la chambre, d’où sortait une atmosphère tiède et parfumée: la porte se ferma sur eux; tout rentra dans l’obscurité. Ils avaient passé à deux pas de Gyac, et ils n’avaient pas vu sa tête livide sous les plis du rideau rouge qui tombait devant la dernière croisée. Oh! qui dira ce qui s’était passé dans son coeur, quand il les avait vus s’approcher dans les bras l’un de l’autre! Quelle vengeance il devait rêver, cet homme, puisqu’il ne s’était pas jeté au-devant d’eux, et ne les avait pas poignardés!... Il traversa la galerie, descendit lentement l’escalier, marchant comme un vieillard, les jambes cassées, et la tête sur la poitrine. Quand il fut arrivé au bout du parc, il ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et dont lui seul avait la clef. Personne ne l’avait vu entrer, personne ne le voyait sortir; il appela Ralff d’une voix sourde et tremblante; le brave cheval bondit et vint à lui en hennissant. -Silence, Ralff, silence! dit- il en se mettant lourdement en selle; et il laissa tomber la bride sur le cou du fidèle animal, s’abandonnant à lui, incapable de le diriger, insoucieux d’ailleurs où il le conduirait. Une tempête se préparait au ciel, une pluie fine et glaciale tombait, des nuages lourds et bas roulaient comme des vagues. Ralff marchait au pas. De Gyac ne voyait rien, ne sentait rien; il était absorbé dans une seule idée. Cette femme venait de corrompre tout son avenir avec un adultère. De Gyac avait rêvé la vie d’un vrai chevalier: la gloire des combats, le repos de l’amour. Cette femme, qui avait encore vingt ans à être belle, avait reçu comme un dépôt le bonheur de toutes ses années de jeune homme. -Eh bien! tout était flétri; plus de guerre, plus d’amour: une seule pensée devait désormais remplir sa tête, rongeant toutes les autres; une pensée de double vengeance, pensée à le rendre fou. -La pluie tombait plus épaisse, de larges coups de vent courbaient les arbres de la route comme des roseaux, leur arrachant violemment les dernières feuilles que l’automne leur laissait encore; l’eau ruisselait sur le front nu de Gyac, et il ne s’en apercevait pas: le sang, un instant arrêté au coeur, s’élançait maintenant à sa tête, ses artères battaient avec bruit; il voyait passer devant ses yeux des choses étranges comme en doit voir un homme qui devient insensé; cette pensée, cette seule pensée dévorante bouillonnait dans son cerveau, confuse, brisée, n’amenant rien que le délire. -Oh! s’écria-t-il tout à coup, ma main droite à Satan, et que je me venge [21]. Au même instant, Ralff fit un bond de côté, et à la lueur d’un éclair bleuâtre, de Gyac s’aperçut qu’il marchait côte à côte avec un autre cavalier. Il n’avait pas remarqué ce compagnon de voyage; il ne comprenait pas comment il se trouvait tout à coup si près de lui. Ralff paraissait aussi étonné que son maître, il hennissait avec terreur, et toute la peau de son corps frissonnait comme s’il sortait d’une rivière glacée. De Gyac jeta un regard rapide sur le nouveau venu, et s’étonna, quoique la nuit fût sombre, de le voir aussi distinctement. Une opale que l’étranger portait sur sa toque, à la naissance de la plume qui l’ornait, jetait cette lueur étrange, qui permettait de le distinguer au milieu de l’obscurité. De Gyac jeta les yeux sur sa propre main, il y portait une bague où était enchâssée la même pierre; mais soit qu’elle fût moins fine, soit qu’elle fût montée d’une autre manière, elle ne possédait pas la même qualité; il reporta ses regards sur l’inconnu. C’était un jeune homme à la figure pâle et mélancolique, tout vêtu de noir, monté sur un cheval de même couleur; de Gyac remarqua avec étonnement qu’il n’avait ni selle, ni bride, ni étriers; le cheval obéissait à la seule pression des genoux. De Gyac n’était point d’humeur à entamer la conversation. Ses pensées étaient un trésor douloureux dont il ne voulait donner sa part à personne; un coup d’éperon indiqua à Ralff ce qu’il avait à faire: il partit au galop. Le cavalier et le cheval noir en firent autant d’un mouvement spontané. De Gyac se retourna après un quart d’heure, croyant avoir laissé bien loin derrière lui son importun compagnon, et ce fut avec un profond étonnement qu’il aperçut à la même distance le voyageur nocturne. Ses mouvemens et ceux de son cheval s’étaient réglés sur ceux de Gyac et de Ralff, seulement le cavalier semblait se laisser emporter plutôt qu’il ne paraissait conduire; on eût dit que son cheval galopait sans toucher la terre, aucun bruit ne retentissait sous ses pieds, aucune étincelle ne jaillissait sur son chemin. De Gyac sentit courir un frisson dans ses veines, tant ce qui se passait sous ses yeux lui paraissait étrange. Il arrêta son cheval, l’ombre qui le suivait en fit autant; ils étaient à l’embranchement de deux routes, l’une d’elles conduisait à travers plaines jusqu’à Pontoise, l’autre s’enfonçait dans l’épaisse et sombre forêt de Beaumont. De Gyac ferma quelques instans les yeux, croyant être en proie à un vertige; lorsqu’il les rouvrit, il vit à la même place le même cavalier noir: la patience lui échappa. -Messire, lui dit-il, en lui indiquant du bras l’endroit où les deux routes se séparaient devant eux, nous n’avons probablement pas mêmes affaires, et n’allons certes pas au même but; prenez celui de ces deux chemins qui est le vôtre, celui que vous ne prendrez pas sera le mien. -Tu te trompes, Gyac, répondit l’inconnu, d’une voix douce, nous avons mêmes affaires et nous marchons au même but. Je ne te cherchais pas, tu m’as appelé, je suis venu. De Gyac se rappela tout à coup l’exclamation de vengeance qui lui avait échappé, et la manière dont le cavalier s’était au même instant trouvé près de lui comme s’il fût sorti de terre. Il regarda de nouveau l’homme extraordinaire qui était devant lui. La lumière que l’opale jetait semblait une de ces flammes qui brûlent au front des esprits infernaux. De Gyac était crédule comme un chevalier du moyen âge, mais il était aussi intrépide que crédule. Il ne recula point d’un pas, seulement il sentit ses cheveux se dresser sur son front; Ralff de son côté se cabrait, piétinait sous lui, mordait son frein. -Si tu es celui que tu dis être, reprit alors Gyac d’une voix ferme, si tu es venu parce que je t’appelais, tu sais pourquoi je t’ai appelé. -Tu veux te venger de ta femme, tu veux te venger du duc; mais tu veux leur survivre, et retrouver joie et bonheur entre leurs deux tombes. -Cela se peut-il? -Cela se peut. De Gyac sourit convulsivement. -Et que te faut-il pour cela?, dit-il. -Ce que tu m’as offert, répondit l’inconnu. De Gyac sentit les nerfs de sa main droite se crisper; il hésita. -Tu hésites, reprit le cavalier noir, tu appelles la vengeance et trembles devant elle; coeur de femme, qui as su envisager ta honte et qui n’oses pas envisager leur châtiment! -Les verrai-je mourir tous deux? reprit de Gyac. -Tous deux. -Sous mes yeux? -Sous tes yeux. -Et j’aurai, après leur mort, des années d’amour, de puissance, de gloire, continua de Gyac. -Tu deviendras le mari de la plus belle femme de la cour, tu seras le favori le plus cher du roi, tu es déjà un des chevaliers les plus braves de l’armée. -C’est bien, maintenant que faut-il faire? dit Gyac avec l’accent de la résolution. -Venir avec moi, répondit l’inconnu. -Homme ou démon, va devant, et je te suivrai... Le cavalier noir s’élança, comme si son cheval avait des ailes, vers le chemin qui conduisait à la forêt. Ralff, l’agile Ralff le suivait avec peine et tout haletant, puis bientôt chevaux et cavaliers disparurent, s’enfonçant comme des ombres sous les arcades séculaires de la forêt de Beaumont. L’orage dura toute la nuit. VII Le Traité. Par une belle matinée du commencement de mai de l’année suivante, une barque élégante, à la proue façonnée en col de cygne, à la poupe abritée d’une tente fleurdelisée, et surmontée d’un pavillon aux armes de France, à l’aide de dix rameurs et d’une petite voile, glissait comme un oiseau aquatique sur la surface de la rivière de l’Oise. Les rideaux de cette tente étaient ouverts au midi pour laisser arriver, jusqu’aux personnes qu’elle abritait de tous les autres côtés, le rayon matinal d’un jeune soleil de mai, et le premier souffle si embaumé de l’air tiède et vivace du printemps. Sous cette tente, deux femmes étaient assises ou plutôt couchées sur un riche tapis de velours bleu brodé d’or, s’adossant à des coussins de même étoffe, et derrière elles une troisième se tenait respectueusement debout. Certes, il eût été difficile de trouver dans le reste du royaume trois femmes qui pussent disputer à celles-ci le prix de la beauté, dont il semblait qu’il eût plu au hasard de rassembler dans cet étroit espace les trois types les plus accentués et les plus différens. La plus âgée est déjà connue de nos lecteurs par la description que nous en avons faite; mais en ce moment son visage pâle et hautain était couvert d’un coloris factice, qu’elle devait au reflet ardent de l’étoffe rouge de la tente, derrière laquelle frappaient les rayons du soleil, et qui ajoutait à sa physionomie une expression étrange. Celle-ci était Isabeau de Bavière. L’enfant qui était couchée à ses pieds, dont la tête reposait sur ses genoux, dont elle tenait les deux petites mains enfermées dans une des siennes, dont les cheveux noirs s’échappaient d’un hennin doré en grosses boucles garnies de perles, dont les yeux, veloutés comme ceux des Italiennes, jetaient, en souriant à demi, des rayons si doux, qu’ils paraissaient incompatibles avec leur couleur foncée; c’était la jeune Catherine, douce et blanche colombe qui devait sortir de l’arche pour rapporter à deux nations le rameau d’olivier. Celle qui se tenait debout derrière les deux autres, c’était mademoiselle de Thian, dame de Gyac; tête blonde et rosée, à demi penchée sur une épaule nue; taille fragile qui semblait prête à se briser au moindre souffle; bouche et pieds d’enfant, corps aérien, aspect d’ange. En face d’elle, appuyé contre le mât, une main à la garde de son épée, l’autre tenant un bonnet de velours fourré de martre, un homme contemplait ce tableau de l’Albane: c’était le duc Jean de Bourgogne. Le sire de Gyac avait voulu rester à Pontoise: il s’était chargé de la garde du roi, qui, quoique convalescent, n’était point encore en état d’assister aux conférences qui allaient avoir lieu. Rien, au reste, dans les relations du duc, du sire de Gyac et de sa femme, n’était changé, malgré la scène que nous avons essayé de peindre dans le chapitre précédent; et les deux amans, les yeux fixés l’un sur l’autre, silencieux et absorbés dans une seule pensée, celle de leur amour, ignoraient qu’ils eussent été épiés et découverts dans cette nuit où nous avons vu le sire de Gyac disparaître dans la forêt de Beaumont, emporté par Ralff sur les traces de son compagnon inconnu. Au moment où nous avons attiré l’attention de nos lecteurs sur la barque qui descendait le fleuve, elle était bien près du lieu où elle devait déposer ses passagers, et déjà de l’endroit où ils étaient, ils pouvaient apercevoir, dans la petite plaine située entre la ville de Meulan et la rivière de l’Oise, plusieurs tentes surmontées, les unes d’un penoncel aux armes de France, les autres d’un étendard aux armes d’Angleterre. Ces tentes avaient été construites à cent pas de distance en face les unes des autres, de manière à simuler deux camps opposés. Au milieu de l’espace qui les séparait, on avait bâti un pavillon ouvert, dont les deux portes opposées se trouvaient dans la direction des deux entrées d’un parc clos de portes solides et environné de pieux et de larges fossés. Ce parc enfermait de tous côtés le camp que nous venons de décrire, et chacune de ses barrières était gardée par mille hommes, les uns de l’armée de France et Bourgogne, les autres de l’armée d’Angleterre. À dix heures du matin, les portes du parc s’ouvrirent simultanément aux deux extrémités opposées. Les clairons sonnèrent, et du côté des Français, s’avancèrent les personnages que nous avons déjà vus dans la barque, tandis que du côté opposé venait à leur rencontre le roi Henri V d’Angleterre, accompagné de ses frères, les ducs de Glocester et de Clarence. Ces deux petites troupes royales marchèrent au-devant l’une de l’autre, afin de se joindre sous le pavillon. Le duc de Bourgogne avait à sa droite la reine, à sa gauche madame Catherine; le roi Henri était au milieu de ses deux frères, et derrière eux à quelques pas marchait le comte de Warwick. Arrivés sous le pavillon où devait avoir lieu l’entrevue, le roi salua respectueusement madame Isabeau, et l’embrassa sur les deux joues ainsi que la princesse Catherine [22]. Quant au duc de Bourgogne, il fléchit un peu le genou; le roi le prit par la main, le releva, et ces deux puissans princes, ces deux vaillans chevaliers, se trouvant enfin face à face, se regardèrent quelques instans en silence avec la curiosité de deux hommes qui avaient souvent désiré se rencontrer sur le champ de bataille. Chacun connaissait la force et la puissance de la main qu’il serrait: l’un avait mérité le nom de Sans-Peur, et l’autre obtenu celui de Conquérant. Cependant le roi revint bientôt à la princesse Catherine, dont la gracieuse figure l’avait déjà vivement touché, lorsque, devant Rouen, le cardinal des Ursins lui avait présenté son portrait. Il la conduisit, ainsi que la reine et le duc, aux sièges qui avaient été préparés pour les recevoir, s’assit en face d’eux, et fit avancer le comte de Warwick, afin qu’il lui servît d’interprète. Celui-ci mit alors un genou en terre. -Madame la reine, dit-il en français, vous avez désiré une entrevue avec notre gracieux souverain le roi Henri, afin d’aviser aux moyens de conclure la paix entre les deux royaumes. Monseigneur le roi, aussi désireux que vous de cette paix, s’est empressé d’accepter cette entrevue. Vous voici en face l’un de l’autre, tenant, comme Dieu, le sort des peuples dans votre droite. Parlez, madame la reine; parlez, monsieur le duc, et puisse Dieu mettre dans vos bouches royales et souveraines des paroles de conciliation! Le duc de Bourgogne se leva sur un signe de la reine, et prit à son tour la parole: -Nous avons reçu, dit-il, les demandes du roi; elles consistent en trois réclamations [23]: l’exécution du traité de Bretigny [24], l’abandon de la Normandie, et la souveraineté absolue de ce qui lui serait cédé par le traité. Voici quelles sont les répliques présentées par le conseil de France. Le comte de Warwick prit le parchemin que lui présentait le duc. Le roi Henri demanda un jour pour l’examiner et y ajouter ses remarques; puis il se leva, offrant la main à la reine et à la princesse Catherine, et les reconduisit jusqu’à leur tente avec des marques de respect et de tendre courtoisie, qui prouvaient assez quelle impression avait produite sur lui la fille des rois de France. Le lendemain, une nouvelle conférence eut lieu; mais madame Catherine n’y assista point. Le roi d’Angleterre parut mécontent. Il remit au duc de Bourgogne le parchemin qu’il en avait reçu la veille. L’entrevue fut froide et courte. Le roi d’Angleterre avait ajouté, de sa main, au-dessous de chaque réplique du conseil, des conditions si exorbitantes, que la reine ni le duc n’osèrent prendre sur eux de les accepter [25]. Ils les envoyèrent à Pontoise, afin qu’elles fussent mises sous les yeux du roi, le pressant toutefois de les accepter, la paix, à quelque prix que ce fut, étant, disaient-ils, le seul moyeu de sauver la monarchie. Le roi de France était dans un de ses momens de retour à la raison, qu’on peut comparer à cette heure du crépuscule matinal, où le jour, luttant encore avec la nuit qu’il n’a pas vaincue, ne laisse entrevoir de chaque objet qu’une forme confuse et flottante. Le sommet des plus hautes montagnes seulement commence à s’éclairer des rayons du soleil: mais la plaine est encore dans l’ombre. Ainsi dans la tête bourdonnante du roi, les pensées primitives, pensées d’instinct général et de conservation personnelle, attiraient à elles les premiers rayons de lumière que faisait luire la raison, laissant dans la nuit ce qui n’était qu’intérêt vague et abstraction politique. Ces momens de transition, qui arrivaient à la suite des grandes crises physiques, étaient toujours accompagnés d’une faiblesse d’esprit et d’un abandon de volonté qui faisait que le vieux monarque cédait à toutes les demandes, dussent-elles avoir un résultat tout-à-fait contraire à son intérêt personnel, ou à celui du royaume: dans ces heures de convalescence, il éprouvait donc, avant tout, un besoin de repos et de sentimens doux, dont la continuation seule pouvait rendre à cette machine usée par les querelles intestines, la guerre étrangère, les émeutes civiles, ces jours de calme dont avait si grand besoin sa vieillesse prématurée. Certes, s’il eût simplement été un brave bourgeois de sa bonne ville, si d’autres circonstances l’eussent conduit à l’état où il était, une famille aimante et aimée, la tranquillité de l’âme, les soins du corps, eussent pu, pendant longues années encore, prolonger cette existence débile; mais il était roi! Les partis rugissaient au pied de son trône comme les lions autour de Daniel; de ses trois fils aînés, triple espoir du royaume, il en avait vu mourir deux avant l’âge, et il n’avait point osé rechercher les causes de leur mort; un seul restait près de lui, à la tête jeune et blonde; celui-là passait souvent dans ses accès de délire, au milieu des démons de ses rêves, comme un ange d’amour et de consolation. Eh bien! celui-là, le dernier enfant de son coeur, le dernier rejeton de la vieille tige, celui-là qui, lorsque son père était abandonné de ses valets, oublié de la reine, méprisé de ses grands vassaux, se glissait quelquefois la nuit dans sa chambre sombre et solitaire, consolant le vieillard avec ses paroles, réchauffant ses mains avec son souffle, rassérénant son front avec ses baisers; celui-là aussi, la guerre civile l’avait pris à bras le corps et l’avait jeté loin de lui; et depuis ce départ, chaque fois que dans la lutte de l’âme et de la matière, de la raison et de la folie, la raison était parvenue à l’emporter, tout tendait à abréger ces momens lucides, pendant lesquels le roi ressaisissait le pouvoir aux mains fatales qui en abusaient, tandis qu’au contraire, dès que la folie avait, comme une ennemie mal vaincue, repris le dessus sur la raison, elle avait pour auxiliaires fidèles la reine et le duc, seigneurs et valets, tout ce qui régnait enfin à la place du roi, quand le roi ne pouvait plus régner. Charles VI sentait à la fois le mal et l’impuissance d’y remédier; il voyait le royaume déchiré par trois partis qu’une main forte aurait pu soumettre; il sentait qu’il fallait la volonté d’un roi, et lui, pauvre vieillard, pauvre insensé, il en était à peine le fantôme: enfin, comme un homme surpris par un tremblement de terre, il entendait craquer tout à l’entour de lui le grand édifice de la monarchie féodale, et comprenant qu’il n’avait ni la force de soutenir la voûte ni la puissance de fuir, il baissait sa tête blanche et résignée, et attendait le coup. On lui avait remis le message du duc et les conditions du roi d’Angleterre; ses valets l’avaient laissé seul dans sa chambre; quant à ses courtisans, depuis long-temps il n’en avait plus. Il avait lu le parchemin fatal qui forçait la légitimité de traiter avec la conquête; il avait pris la plume pour signer, puis au moment d’écrire les sept lettres qui composaient son nom, il avait songé que chacune de ces lettres lui coûterait une province, et jetant avec un cri d’angoisse sa plume loin de lui, il avait laissé tomber sa tête entre ses mains, en disant: Mon Dieu! Seigneur, ayez pitié de moi! Il était depuis une heure absorbé dans des pensées incohérentes qui ressemblaient au délire, essayant de saisir, au milieu d’elles, cette volonté d’homme que son cerveau irrité n’avait la force ni de poursuivre ni de fixer, et qui, en lui échappant toujours, réveillait en son front mille nouvelles pensées qui n’avaient avec elle aucune relation. Il pressentait que dans ce chaos le reste de sa raison allait lui échapper; il pressait sa tête entre ses deux mains comme pour l’y retenir: la terre tournait sous lui; il avait des bruissemens dans les oreilles; il passait des lueurs devant ses yeux fermés; il sentait enfin la folie infernale s’abattre sur sa tête chauve, lui rongeant le crâne avec ses dents de feu. Dans ce moment suprême, la porte, dont la garde était confiée au sire de Gyac, s’ouvrit doucement; un jeune homme s’y glissa léger comme une ombre, vint s’appuyer sur le dos du fauteuil du vieillard, et après l’avoir contemplé un instant avec compassion et respect, il se pencha à son oreille et ne dit que ces deux mots: «Mon père!» Ces paroles produisirent un effet magique sur celui auquel elles étaient adressées: aux accens de cette voix, ses mains s’écartèrent, sa tête se releva, il demeura le corps plié, la bouche haletante, les yeux fixes, n’osant se retourner encore, tant il craignait d’avoir cru entendre, et de n’avoir pas entendu. -C’est moi, mon père, dit une seconde fois la voix douce; et le jeune homme, tournant autour du fauteuil, vint doucement se mettre à genoux sur le coussin où reposaient les deux pieds du vieillard. Celui-ci le regarda un instant d’un oeil hagard; puis, tout-à-coup poussant un cri, il lui jeta les bras autour du cou, serra cette tête blonde sur sa poitrine, appuyant ses lèvres sur ses cheveux avec un amour qui ressemblait à de la fureur. -Oh! oh! dit-il d’une voix sanglotante, oh! mon fils, mon enfant, mon Charles; et les larmes jaillissaient de ses yeux. -Oh! mon enfant bien-aimé, c’est toi, toi! dans les bras de ton vieux père! est-ce vrai, est-ce vrai? parle-moi donc encore... toujours. Puis il éloignait de ses deux mains la tête de l’enfant, fixait ses yeux hagards sur les yeux de son fils; et celui-ci, qui ne pouvait parler non plus, tant sa voix était noyée dans les larmes! lui faisait souriant et pleurant à la fois, signe de la tête qu’il ne se trompait pas. -Comment es-tu venu? disait le vieillard; quels chemins as-tu pris? quels dangers as-tu courus pour moi, pour me revoir? oh! sois béni, enfant, pour ton coeur filial; sois béni du Seigneur comme tu es béni par ton père! Et le pauvre roi couvrit de nouveau son fils de baisers. -Mon père, dit le Dauphin, nous étions à Meaux lorsque nous avons appris les conférences qui allaient s’ouvrir pour traiter de la paix entre la France et l’Angleterre, et nous avons su en même temps que, souffrant et malade, vous ne pouviez assister à l’entrevue. -Et comment as-tu appris cela? -Par un de nos amis dévoué à vous et à moi, mon père, par celui à qui est confiée la garde de nuit de cette porte; et il indiqua celle par laquelle il était entré. -Par le sire de Gyac! dit le roi effrayé. -Le Dauphin fit de la tête un signe affirmatif. -Mais cet homme est au duc, continua le roi avec un effroi croissant; cet homme, il t’a fait venir pour te livrer peut-être! -Ne craignez rien, mon père, reprit le Dauphin, le sire de Gyac est à nous. Ce ton de conviction avec lequel parlait le Dauphin rassura le roi. -Et alors quand tu as su que j’étais seul? reprit le vieillard. -J’ai voulu vous revoir, mon père; et Tanneguy, qui avait lui-même à s’entretenir d’affaires importantes avec le sire de Gyac, a consenti à m’accompagner; d’ailleurs, pour plus grande sûreté encore, deux autres braves chevaliers se sont joints à nous. -Dis-moi leurs noms, que je les garde dans mon coeur. -Le sire de Vignolles dit La Hire, et Pothon de Xaintrailles. Aujourd’hui, à dix heures du matin, nous sommes partis de Meaux; nous avons tourné Paris par Louvres, où nous avons pris d’autres chevaux, et à la tombée de la nuit nous sommes arrivés aux portes de la ville, où Pothon et La Hire nous attendent. La lettre du sire de Gyac nous a servi de sauf-conduit, et sans qu’on se doutât qui nous sommes, je suis parvenu jusqu’à cette porte, que le sire de Gyac m’a ouverte; et me voilà, mon père, me voilà à vos pieds, dans vos bras! Oui, oui, dit le roi, laissant tomber sa main à plat sur le parchemin qu’il allait signer, lorsqu’il avait été interrompu par le Dauphin, et qui contenait les conditions de paix onéreuses que nous avons rapportées; oui, te voilà, mon enfant, venant, comme l’ange gardien du royaume, me dire: -Roi, ne livre pas la France; venant, comme mon fils, me dire: -Père, garde-moi mon héritage! Oh! les rois!... les rois!... ils sont moins libres que le dernier de leurs sujets; ils doivent compte à leurs successeurs, et puis encore à la France, du patrimoine légué par leurs ancêtres. Ah! quand bientôt je me trouverai face à face de mon royal père, Charles-le-Sage, quel compte fatal aurai-je à lui rendre du royaume qu’il m’a laissé riche, calme et puissant, et que je te laisserai, à toi, pauvre, plein de troubles et morcelé en lambeaux! Ah! tu viens me dire: Ne signe pas cette paix, n’est-ce pas? tu viens me le dire. -Il est vrai que cette paix est onéreuse et fatale, dit le Dauphin, qui venait de parcourir le parchemin sur lequel en étaient écrites les conditions, et que moi et mes amis, continua- t-il, nous briserons nos épées jusqu’à la poignée sur le casque de ces Anglais, plutôt que de signer avec eux un pareil traité, et que nous tomberons tous jusqu’au dernier sur cette terre de France, plutôt que de la céder de notre plein gré à notre vieil ennemi... Oui, cela est vrai, mon père. Charles VI prit d’une main tremblante le parchemin, le regarda quelque temps; puis, par un mouvement spontané, il le déchira en deux parties. -Le Dauphin se jeta à sou cou. -Soit, dit le roi. Eh bien! soit la guerre! mieux vaut une bataille perdue qu’une paix honteuse. -Le Dieu des armées sera pour nous, mon père. -Mais si le duc nous abandonne, et passe aux Anglais! -Je traiterai avec lui, répondit le Dauphin. -Tu as refusé jusqu’à présent toute entrevue. -J’en solliciterai une. -Et Tanneguy? -Y consentira, mon père; bien plus, il sera porteur de ma demande et l’appuiera, et alors le duc et moi, nous nous retournerons vers ces Anglais damnés, nous les pousserons devant nous jusqu’à leurs vaisseaux. Ah! nous avons de nobles hommes d’armes, de loyaux soldats, une bonne cause, c’est plus qu’il n’en faut, monseigneur et père, un seul regard de Dieu, et nous sommes sauvés. -Le seigneur t’entende! -Il prit le parchemin déchiré. -En tout cas, dit-il, voici ma réponse au roi d’Angleterre. -Sire de Gyac, dit aussitôt le Dauphin à haute voix. Le sire de Gyac entra, soulevant la tapisserie qui pendait devant la porte. -Voici, lui dit le Dauphin, la réponse aux propositions du roi Henri. Vous la porterez demain au duc de Bourgogne; vous y joindrez cette lettre, c’est une entrevue que je lui demande pour régler en bons et loyaux amis les affaires de ce pauvre royaume. De Gyac s’inclina, prit les deux lettres, et sortit sans répondre. -Maintenant, mon père, continua le Dauphin, en se rapprochant du vieillard, maintenant qui vous empêche de vous soustraire à la reine et au duc, qui vous empêche de nous suivre? Partout où vous serez, sera la France. Venez, vous trouverez près de nous, de la part de mes amis, respect et dévouement; de ma part, à moi, amour et soins pieux. Venez, mon père, nous avons de bonnes villes bien gardées, Meaux, Poitiers, Tours, Orléans; leurs remparts crouleront, leurs garnisons se feront tuer, nos amis et moi tomberons jusqu’au dernier sur le seuil de votre porte, avant qu’il vous arrive malheur. Le roi regarda le Dauphin avec tendresse. -Oui, oui, lui dit-il, tu ferais tout cela comme tu le promets... Mais il est impossible que j’accepte; va, mon aiglon, tu as l’aile jeune, forte et rapide; va, et laisse en son nid le vieil aigle dont l’âge a brisé les ailes et engourdi les serres; va, mon enfant, et qu’il te suffise de m’avoir donné une nuit heureuse avec ta présence, d’avoir écarté la folie de mon front avec tes caresses; va, mon fils, et que ce bien que tu m’as fait, Dieu te le rende! Alors le roi se leva, la crainte d’une surprise le forçant d’abréger ces instans de bonheur si rares que la présence du seul être dont il fût aimé faisait descendre sur sa vie. Il conduisit le Dauphin jusqu’à la porte, le serra une fois encore contre son coeur; et le père et le fils, qui ne devaient plus se revoir, échangèrent leur dernier adieu et leur dernier baiser. Le jeune Charles sortit. -Soyez tranquille, disait au même moment de Gyac à Tanneguy, je le conduirai sous votre hache comme le taureau sous la masse du boucher. -Qui? dit le Dauphin, paraissant tout-à-coup à côté d’eux. -Personne, monseigneur, répondit froidement Tanneguy; le sire de Gyac me raconte une aventure passée depuis longues années. Tanneguy et de Gyac échangèrent un regard d’intelligence. De Gyac les conduisit hors des portes de la ville; au bout de dix minutes, ils retrouvèrent Pothon et La Hire, qui les attendaient. -Eh bien! dit La Hire, le traité?... -Déchiré, répondit Tanneguy. -Et l’entrevue? continua Pothon. -Aura lieu d’ici à peu de temps, si Dieu le permet; mais quant à présent, messeigneurs, je crois que le plus pressé est de gagner du chemin. Il faut que demain, au point du jour, nous soyons à Meaux, si nous voulons éviter quelque escarmouche avec ces damnés Bourguignons. La petite troupe parut convaincue de la justesse de cette observation, et les quatre cavaliers partirent aussi rapidement que pouvait les emporter le galop de leurs lourds chevaux de guerre. Le lendemain, le sire de Gyac se rendit à Meulan, chargé de son double message pour le duc de Bourgogne. Il entra dans le pavillon où ce prince conférait avec Henri d’Angleterre et le comte de Warwick. Le duc Jean rompit avec empressement le fil de soie rouge qui fermait la lettre que lui présenta son favori, et auquel pendait le sceau royal. Il trouva sous l’enveloppe le traité déchiré; c’était la seule réponse du roi, ainsi qu’il l’avait promis au Dauphin. -Notre sire est dans un de ses momens de délire, dit le duc en rougissant de colère; car, Dieu lui pardonne, il a déchiré ce qu’il devait signer. Henri regardait fixement le duc, qui s’était formellement engagé au nom du roi. -Notre sire, répondit tranquillement de Gyac, n’a jamais été plus sain d’esprit et de corps qu’il ne l’est en ce moment. -Alors c’est moi qui suis fou, dit Henri en se levant, d’avoir cru à des promesses que l’on n’avait ni la puissance, ni peut-être la volonté de tenir. À ces mots, le duc Jean se leva d’un bond: tous les muscles de son visage tremblaient, ses narines étaient gonflées de colère, son souffle était bruyant comme la respiration d’un lion; cependant il n’avait rien à dire, il ne trouvait rien à répondre. -C’est bon, mon cousin, continua Henri, donnant avec intention à Jean de Bourgogne le titre que lui donnait le roi de France; c’est bon, maintenant je suis aise de vous dire que nous prendrons de force à votre roi ce que nous demandions qu’il nous cédât de bonne volonté, notre part de cette terre de France, notre place dans sa famille royale; nous aurons ses villes et sa fille, et tout ce que nous avons demandé avec elles, ou nous le débouterons de son royaume, et vous de votre duché. -Sire, répondit le duc de Bourgogne sur le même ton, vous en parlez à votre aise, et selon votre désir; mais auparavant d’avoir débouté monseigneur le roi hors de son royaume, et moi hors de mon duché, vous aurez de quoi vous lasser, nous n’en faisons nul doute [26], et peut-être bien qu’au lieu de ce que vous croyez, vous aurez assez à faire de vous garder dans votre île [27]. Ce disant, il tourna le dos au roi d’Angleterre, sans attendre sa réponse ni le saluer, et sortit par la porte qui donnait du côté de ses tentes. De Gyac le suivit. -Monseigneur, lui dit-il après avoir fait quelques pas, j’ai encore un autre message. -Porte-le au diable, s’il ressemble au premier, dit le duc; quant à moi, j’en ai assez d’un pour un jour. -Monseigneur, continua de Gyac sur le même ton, c’est une lettre de monseigneur le Dauphin: il vous demande une entrevue. -Ah! voilà qui raccommode tout, dit le duc en se retournant vivement; et où est cette lettre? -La voilà, monseigneur. -Le duc la lui arracha des mains, et la lut avidement. -Qu’on lève les tentes et qu’on renverse les enceintes, dit le duc aux serviteurs et aux pages, et que ce soir il ne reste pas trace de cette entrevue maudite! -Et vous, messieurs, continua-t-il en s’adressant aux seigneurs, que ces paroles avaient fait sortir de leurs pavillons, à cheval, l’épée au vent, et guerre d’extermination, guerre à mort à tous ces loups affamés qui nous arrivent d’outre-mer, et à ce fils d’assassin qu’ils appellent leur roi [28]! VIII Le Pont De Montereau. Le 11 juillet suivant, à sept heures du matin, deux troupes assez considérables, l’une de Bourguignons, sortant de Corbeil, l’autre de Français, venant de Melun, marchèrent l’une vers l’autre comme pour se livrer une bataille. Ce qui aurait pu donner plus de poids encore à cette supposition, c’est que toutes les précautions habituelles en pareille occasion avaient été strictement observées de chaque côté: les hommes et les chevaux étaient couverts de leurs armures de guerre; les écuyers et les pages portaient les lances, et chaque cavalier avait à la portée de sa main, pendue à l’arçon de sa selle, soit une masse, soit une hache d’armes. Arrivées près du château de Pouilly, sur la chaussée des étangs du Vert, les deux troupes ennemies se trouvèrent en vue; aussitôt de part et d’autre une halte fut faite; les visières s’abaissèrent, les écuyers présentèrent les lances, et d’un mouvement unanime les deux troupes se mirent en marche, avec la lenteur de la défiance et de la précaution. Arrivées à deux traits d’arc à peu près l’une de l’autre, elles s’arrêtèrent de nouveau: de chaque côté, onze chevaliers sortirent des rangs, visière baissée, et s’avancèrent, laissant la troupe à laquelle ils appartenaient immobile derrière eux comme une muraille d’airain; à vingt pas seulement les uns des autres, ils firent une nouvelle halte; de chaque côté encore, un homme descendit de son cheval, en jeta la bride au bras de son voisin, et s’avança à pied dans cet espace libre, de manière à avoir fait, en même temps que celui qui venait à sa rencontre, la moitié du chemin qui les séparait. À quatre pas l’un de l’autre, ils levèrent la visière de leurs casques, et chacun reconnut dans l’un de ces deux hommes le dauphin Charles, duc de Touraine, et dans l’autre, Jean-Sans-Peur, duc de Bourgogne. Dès que le duc Jean vit que celui qui s’avançait à sa rencontre était bien le fils de son souverain et seigneur, il s’inclina plusieurs fois et mit un genou en terre. Le jeune Charles le prit aussitôt par la main, l’embrassa sur les deux joues et voulut le faire relever; mais le duc s’y refusa: «Monseigneur, lui dit-il, je sais bien comment je dois vous parler.» Enfin, le Dauphin le força de se lever: «Beau cousin, lui dit-il, en lui présentant un parchemin revêtu de sa signature et scellé de son sceau, si au traité que voici, fait entre nous et vous, il est quelque chose qui ne soit pas à votre plaisir, nous voulons que vous le corrigiez, et dorénavant voulons et voudrons ce que vous voulez et voudrez,» C’est moi qui me conformerai à vos ordres, Monseigneur, répondit le duc, car il est dans mon devoir et dans ma volonté de vous obéir désormais en tout ce que vous désirerez. Après ces paroles, chacun d’eux étendit la main sur la croix de son épée, à défaut d’Évangile ou de saintes reliques, jurant de maintenir la paix d’une manière durable. Aussitôt tous ceux qui les avaient accompagnés les rejoignirent joyeux, criant Noël, et maudissant d’avance celui qui, désormais, reprendrait les armes pour une aussi fatale querelle. Alors le Dauphin et le duc échangèrent leurs épées et leurs chevaux en signe de fraternité; et, lorsque le Dauphin se mit en selle, le duc lui tint l’étrier, quoique celui-ci le suppliât de n’en rien faire; ensuite ils chevauchèrent quelque temps à côté l’un de l’autre, devisant amicalement, Français et Bourguignons mêlés à leur suite. Puis, après s’être embrassés une seconde fois, ils se séparèrent, le Dauphin pour retourner à Melun, et le duc de Bourgogne à Corbeil. Dauphinois et Bourguignons suivirent chacun leur maître. Deux hommes restèrent les derniers. -Tanneguy, dit l’un d’eux d’une voix sourde, j’ai tenu ma promesse; as-tu tenu la tienne? -Était-ce possible, messire de Gyac, répondit Tanneguy, couvert de fer et accompagné comme il l’était? Mais, soyez tranquille, avant la fin de l’année, nous trouverons plus beau jeu et meilleure occasion. -Satan le veuille! dit Gyac. -Dieu me le pardonne! dit Tanneguy. Et tous deux piquèrent leurs chevaux, se tournant le dos, l’un pour rejoindre le duc, et l’autre le Dauphin. Le soir de ce jour, un grand orage éclata à l’endroit même où avait eu lieu la conférence, et le tonnerre brisa l’arbre de la chaussée, sous lequel la paix avait été jurée. Beaucoup regardèrent cela comme un mauvais présage, et quelques-uns dirent tout haut que cette paix ne serait pas plus durable qu’elle n’était sincère [29]. Cependant quelques jours après le Dauphin et le duc publièrent leurs lettres de ratifications du traité [30]. Les Parisiens en avaient reçu la nouvelle avec une grande joie: ils avaient pensé que le duc ou le Dauphin allait revenir à Paris pour les défendre; leur attente fut trompée. La reine et le roi avaient quitté Pontoise, laissant dans cette ville, trop voisine des Anglais pour qu’ils y demeurassent avec sécurité, le sire de l’Iladam à la tête d’une nombreuse garnison. Le duc les rejoignit à Saint-Denis où ils s’étaient retirés, et les Parisiens, ne voyant faire aucune assemblée pour marcher contre les Anglais, retombèrent dans le découragement. Quant au duc, il s’était de nouveau abandonné à cette apathie inconcevable dont quelques exemples se retrouvent dans la vie des hommes les plus braves et les plus actifs, et qui, pour presque tous, a été un signe augural que leur heure suprême allait bientôt sonner. Le Dauphin lui écrivait lettre sur lettre pour l’engager à bien défendre Paris, tandis que lui ferait une diversion sur les frontières du Maine: le duc, en les recevant, donnait quelques ordres; puis, comme s’il eût été incapable de continuer la lutte que depuis douze ans il soutenait, il allait, ainsi qu’un enfant lassé, se coucher aux pieds de sa belle maîtresse, perdant le souvenir du monde entier dans un des regards de ses beaux yeux. C’est le propre d’un amour violent de faire prendre en dédain toutes les choses de la vie qui n’ont point rapport à cet amour même: c’est que toutes les autres passions viennent de la tête, et celle-là seule du coeur. Cependant les murmures que la paix avait calmés, reprirent bientôt naissance; des bruits vagues de trahison recommencèrent à circuler, et un événement qui se passa sur ces entrefaites vint y donner une nouvelle créance. Henri de Lancastre avait bien jugé de quel désavantage devait être pour lui l’alliance du Dauphin et du duc; en conséquence il résolut de s’emparer de Pontoise avant que ses deux ennemis n’eussent le temps de combiner leurs mouvemens. À cet effet, trois mille hommes, conduits par Gaston, second fils d’Archambault, comte de Foix, qui s’était rendu Anglais, partirent de Meulan dans la soirée du 31 juillet, et arrivèrent à la nuit noire au pied des murailles de la ville de Pontoise. Ils posèrent en silence des échelles contre le rempart, à quelque distance de l’une des portes, et, sans être aperçus du guet, ils montèrent un à un sur la muraille au nombre de trois cents: alors ceux qui étaient montés mirent l’épée à la main, se dirigèrent vers la porte, égorgèrent le poste qui la gardait, et ouvrirent à leurs camarades, qui se ruèrent dans les rues, en criant: Saint-Georges, et ville gagnée [31]!... L’Iladam entendit ces cris; il les reconnut pour les avoir proférés lui-même: il se jeta aussitôt à bas de son lit, s’habilla à la hâte, et n’était encore qu’à moitié vêtu, lorsque les Anglais vinrent frapper à coups redoublés à la porte de la maison qu’il habitait. Il n’eut que le temps de saisir une pesante hache d’armes, d’éteindre la lampe qui pouvait le trahir, et de s’élancer par une fenêtre qui donnait dans une cour. Au même instant les Anglais enfoncèrent la porte de la rue. L’Iladam courut à ses écuries, sauta sur le premier cheval venu, et sans selle, sans bride, s’élança sous le porche encombré d’Anglais qui montaient dans les chambres, passa au milieu d’eux, au moment où ils s’y attendaient le moins, tenant d’une main la crinière du cheval, et de l’autre faisant tournoyer sa hache. Un Anglais avait voulu se jeter au-devant de lui, et il était tombé la tête fendue; sans cet homme sanglant et étendu à leurs pieds, les autres auraient cru voir passer une apparition. L’Iladam s’élança vers la porte de Paris, elle était fermée; la confusion était telle, que le concierge n’en put retrouver les clefs: il fallait la rompre à coups de hache; l’Iladam se mit à l’oeuvre. Derrière lui les bourgeois fuyans s’amassaient dans la rue étroite, augmentant à chaque instant de nombre, n’ayant d’espoir que dans la promptitude avec laquelle la hache de l’Iladam, qui se levait et retombait sans relâche, leur ouvrirait une issue. Bientôt des cris de désespoir partirent de l’autre extrémité de cette rue: les fuyards avaient eux-mêmes indiqué le chemin à leurs ennemis. Les Anglais entendirent les coups qui retentissaient sur la porte; et, pour arriver à l’Iladam, ils chargeaient cette foule désarmée qui n’opposait qu’une masse inerte, mais épaisse, mais profonde; rempart vivant et serré que sa terreur même rendait plus difficile encore à entamer. Cependant les hommes d’armes fouillaient cette foule à coups de lance, les arbalétriers en abattaient des rangs entiers; les flèches venaient, autour de l’Iladam, s’enfoncer en tremblant dans la porte ébranlée, gémissante, mais résistant toujours. Les cris se rapprochaient de lui; un instant il crut que le rempart de bois serait plus long à enfoncer que le rempart de chair: les Anglais n’étaient plus qu’à trois longueurs de lance de lui; enfin la porte se brisa, vomissant au dehors un flot d’hommes, à la tête duquel le cheval épouvanté emporta l’Iladam comme l’éclair. Lorsque le duc de Bourgogne apprit cette nouvelle, au lieu d’assembler une armée et de marcher aux Anglais, il fit monter le roi, la reine et madame Catherine dans un carrosse, monta lui-même à cheval, et avec les seigneurs de sa maison il se retira, par Provins, à Troyes en Champagne, laissant en la ville de Paris le comte de Saint-Pol comme lieutenant, l’iladam comme gouverneur, et Me Eustache Delaistre comme chancelier [32]. Deux heures après le départ du duc de Bourgogne, les fugitifs commencèrent à arriver à Saint-Denis. C’était pitié de voir ces pauvres gens blessés, sanglans, à demi nus, mourant de faim, et exténués d’une marche de sept lieues pendant laquelle ils n’avaient pas osé se reposer un instant. Le récit des atrocités commises par les Anglais était écouté partout avec autant d’avidité que de terreur; des groupes se formaient dans les rues tout autour de ces malheureux; puis tout à coup le cri, les Anglais! les Anglais! retentissait, et chacun fuyait, rentrant dans sa maison, fermant ses fenêtres, barricadant ses portes et criant merci! Cependant les Anglais pensaient plus à profiter de leur victoire qu’à la poursuivre. Le séjour de la cour à Pontoise en avait fait une ville de luxe: l’iladam et une partie des seigneurs qui s’étaient enrichis à la prise de Paris, y avaient entassé leurs trésors; les Anglais y firent un pillage de plus de deux millions. En même temps on apprit la prise de Château-Gaillard, l’une des citadelles les plus fortes de la Normandie. Olivier de Mauny en était le capitaine; et, quoiqu’il n’eût pour toute garnison que cent vingt gentilshommes, il tint seize mois, et ne fut forcé que par une circonstance que l’on n’avait pu prévoir: les cordes pour tirer l’eau des puits s’usèrent et se rompirent; ils supportèrent sept jours la soif, puis enfin ils se rendirent aux comtes de Huntingdon et de Kime, qui tenaient le siège. Le Dauphin apprit en même temps à Bourges, où il rassemblait son armée, la reddition honorable de Château-Gaillard et la surprise inattendue de Pontoise. On ne manqua pas de lui représenter cette dernière ville comme ayant été vendue aux Anglais. Ce qui donnait quelque apparence de fondement à ce bruit, c’est que le duc de Bourgogne en avait confié la garde à l’un des seigneurs qui lui étaient le plus dévoués, et que ce seigneur, quoique d’une bravoure reconnue, l’avait laissé prendre sans rien faire ostensiblement pour sa défense. Les ennemis du duc qui entouraient le Dauphin, saisirent cette occasion de faire rentrer dans l’esprit du prince des soupçons qu’ils y avaient déjà nourris si long-temps. Tous demandaient la rupture du traité et une guerre franche et loyale, en place de cette alliance fausse et traîtresse; Tanneguy seul, malgré sa haine bien connue contre le duc, suppliait le Dauphin de réclamer une seconde entrevue avant d’avoir recours à aucune démonstration hostile. Le Dauphin prit une résolution qui conciliait à la fois les deux avis: il vint avec une puissance de vingt mille combattans à Montereau, afin d’être prêt à la fois à traiter, si le duc acceptait la nouvelle entrevue, ou à recommencer les hostilités, s’il la refusait. Tanneguy, qui, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient son caractère décidé, avait constamment été pour les moyens conciliateurs, fut envoyé à Troyes, où nous avons dit qu’était le duc: il portait à celui-ci des lettres signées du Dauphin, qui fixaient Montereau pour le lieu de la nouvelle entrevue; et, comme il n’y avait pas de place au château pour Duchâtel et sa suite, le sire de Gyac lui donna l’hospitalité. Le duc accepta l’entrevue, mais il y mit pour condition que le Dauphin viendrait à Troyes, où étaient le roi et la reine. Tanneguy revint à Montereau. Le Dauphin et ceux qui l’entouraient étaient d’avis de prendre la réponse du duc pour une déclaration de guerre et de recourir aux armes. Tanneguy seul, infatigable, impassible, offrait au Dauphin de faire de nouvelles démarches, et s’opposait avec entêtement à toute mesure hostile. Ceux qui savaient quelle haine il y avait au fond du coeur de cet homme contre le duc Jean, n’y comprenaient plus rien: ils le croyaient gagné comme tant d’autres l’avaient été, et faisaient part de leurs soupçons au Dauphin; mais celui-ci les rapportait aussitôt à Tanneguy, en lui disant: -«N’est-ce pas, mon père, que tu ne me trahiras pas?» Enfin arriva une lettre du sire de Gyac; grâce à ses instances, le duc était chaque jour moins éloigné de venir traiter avec le Dauphin; cette lettre étonna tout le monde, excepté Tanneguy, qui paraissait s’y attendre. En conséquence, Duchâtel retourna à Troyes au nom du Dauphin; il proposa au duc le pont de Montereau, comme le lieu le plus favorable à l’entrevue. Il était autorisé à s’engager, au nom du Dauphin, à livrer au duc le château et la rive droite de la Seine, avec liberté pour celui-ci de loger, dans cette forteresse et dans les maisons bâties sur cette rive, tout autant de gens d’armes qu’il le croirait nécessaire. Le Dauphin se réservait la ville et la rive gauche: quant à la langue de terre qui se trouve entre l’Yonne et la Seine, c’était un terrain neutre qui ne devait appartenir à personne; et comme à cette époque, à l’exception d’un moulin isolé qui s’élevait aux bords de l’Yonne, elle était complètement inhabitée, il était facile de s’assurer qu’aucune surprise n’y serait préparée. Le duc accepta ces conditions; il promit de partir pour Bray-sur- Seine le 9 septembre. Le 10 devait avoir lieu l’entrevue, et le sire de Gyac, qui possédait toujours la confiance du duc, fut choisi par lui pour accompagner Tanneguy, et veiller à ce que toutes sûretés fussent prises, aussi bien d’une part que de l’autre. Maintenant il faut que nos lecteurs jettent un coup-d’oeil avec nous sur la position topographique de la ville de Montereau, afin que nous les fassions assister, autant qu’il est en notre pouvoir, à la scène qui va se passer sur ce pont, auquel Napoléon, en 1814, a rattaché un second souvenir historique. La ville de Montereau est située à vingt lieues à peu près de Paris, au confluent de l’Yonne et de la Seine, où la première de ces deux rivières perd son nom en se jetant dans l’autre. Si l’on remonte, en partant de Paris, le cours du fleuve qui le traverse, on aura, en arrivant en vue de Montereau, à gauche, la montagne élevée de Surville, sur laquelle était bâti le château, et au pied de cette montagne, une espèce de faubourg séparé de la ville par le fleuve: c’est ce côté qu’on avait offert de livrer au duc de Bourgogne. En face de soi, l’on découvrira, simulant l’angle le plus aigu d’un V, et à peu près dans la position où se trouve à Paris la pointe du Pont-Neuf, où furent brûlés les Templiers, la langue de terre par laquelle le duc devait arriver, venant de Bray-sur- Seine, langue de terre qui va toujours s’élargissant entre le fleuve et la rivière qui la bordent, jusqu’à ce que la Seine jaillisse de terre à Baigneux-les-Juifs, et que l’Yonne prenne sa source non loin de l’endroit où était située l’ancienne Bibracte, et où de nos jours s’élève la ville d’Autun. À droite, la cité tout entière se déploiera gracieusement couchée au milieu de ses moissons et de ses vignes, dont le tapis bariolé s’étend à perte de vue sur les riches plaines du Gâtinais. Le pont sur lequel devait avoir lieu l’entrevue joint encore aujourd’hui, en partant de gauche à droite, le faubourg à la ville, et traverse d’abord le fleuve, ensuite la rivière, posant, à l’endroit de leur jonction, un de ses pieds massifs sur la pointe de terre dont nous avons parlé. Ce fut sur la partie droite du pont, au-dessus de la rivière d’Yonne, qu’on éleva, pour l’entrevue, une espèce de loge en charpente, avec deux portes opposées, qui, de chaque côté, se fermaient au moyen d’une barrière à trois traverses; deux autres barrières avaient encore été placées, l’une à l’extrémité du pont, du côté de la ville, l’autre un peu en-deçà du chemin par lequel devait arriver le duc. Tous ces préparatifs furent hâtivement faits dans la journée du 9 [33]. Notre espèce humaine est à la fois si faible et si orgueilleuse, que chaque fois que s’accomplit ici-bas un de ces événemens qui secouent un empire, renversent une dynastie, bouleversent un royaume, elle croit que le ciel, intéressé à nos pauvres passions et à nos misérables cataclysmes, change pour nous le cours des astres, l’ordre des saisons [34], et nous envoie certains signes à l’aide desquels l’homme pourrait, s’il n’était si aveugle, se soustraire à sa destinée: peut-être aussi les grands événemens une fois révolus, ceux qui y suivirent, ceux qui les ont vus s’accomplir sous leurs yeux, se rappelant les moindres circonstances qui les ont précédés, y trouvent-ils avec la catastrophe une coïncidence que le fait de l’événement seul a pu leur donner, tandis que sans cet événement, les circonstances qui le précédaient eussent été perdues dans la foule de ces infiniment petits incidens, qui, séparés, n’ont aucune importance individuelle, et qui, réunis, forment la chaîne de ce tissu mystérieux qu’on appelle la vie humaine. En tout cas, voici ce que les hommes qui ont vu ces choses singulières ont raconté; voici ce que d’après eux d’autres ont écrit: Le 10 septembre, à une heure après midi, le duc monta à cheval dans la cour de la maison où il s’était logé, à Bray-sur-Seine. Il avait à sa droite le sire de Gyac, et à sa gauche le seigneur de Noailles. Son chien favori avait hurlé lamentablement toute la nuit; et, voyant son maître prêt à partir, il s’élançait hors de la niche où il était attaché, les yeux ardens et le poil hérissé; enfin, au moment où le duc, après avoir salué une dernière fois la dame de Gyac, qui de sa fenêtre assistait au départ du cortège, se mit en marche, le chien fit un si violent effort, qu’il rompit sa double chaîne de fer; et, au moment où le cheval allait franchir le seuil de la porte, il se jeta à son poitrail et le mordit si cruellement, que le cheval se cabra et faillit faire perdre les arçons à son cavalier. De Gyac, impatient, voulut l’écarter avec un fouet qu’il portait, mais le chien ne tint aucun compte des coups qu’il recevait, et se jeta de nouveau à la gorge du cheval du duc; celui-ci, le croyant enragé, prit une petite hache d’armes qu’il portait à l’arçon de sa selle et lui fendit la tête Le chien jeta un cri, et alla en roulant expirer sur le seuil de la porte, comme pour en défendre encore le passage: le duc, avec un soupir de regret, fit sauter son cheval par-dessus le corps du fidèle animal. Vingt pas plus loin, un vieux juif, qui était de sa maison et qui se mêlait de l’oeuvre de magie, sortit tout à coup de derrière un mur, arrêta le cheval du duc par la bride et lui dit: - Monseigneur, au nom de Dieu, n’allez pas plus loin. -Que me veux-tu, juif? dit le duc en s’arrêtant. -Monseigneur, reprit le juif, j’ai passé la nuit à consulter les astres, et la science dit que, si vous allez à Montereau, vous n’en reviendrez pas; -et il tenait le cheval au mors pour l’empêcher d’avancer. -Qu’en dis-tu, de Gyac? dit le duc en se retournant vers son jeune favori. -Je dis, répondit celui-ci, la rougeur de l'impatience au front, je dis que ce juif est un fou qu’il faut traiter comme votre chien, si vous ne voulez pas que son contact immonde vous force à quelque pénitence de huit jours. -Laisse-moi, juif, dit le duc pensif, en lui faisant doucement signe de le laisser passer. -Arrière, juif! s’écria de Gyac en heurtant le vieillard du poitrail de son cheval, et en l’envoyant rouler à dix pas; arrière! N’entends-tu pas monseigneur qui t’ordonne de lâcher la bride de son cheval? Le duc passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage; et, jetant un dernier regard sur le juif étendu sans connaissance sur le revers de la route, il continua son chemin. Trois quarts d’heure après, le duc arriva au château de Montereau. Avant de descendre de cheval, il donna l’ordre à deux cents hommes d’armes et à cent archers de se loger dans le faubourg, et de s’emparer de la tête du pont; Jacques de la Lime, grand-maître des arbalétriers, reçut le commandement de cette petite troupe. En ce moment, Tanneguy vint vers le duc, et lui dit que le Dauphin l’attendait sur le pont depuis près d’une heure. Le duc répondit qu’il y allait; au même instant, un de ses serviteurs tout effaré accourut, et lui parla tout bas. Le duc se tourna vers Duchâtel. -Par le saint jour de Dieu! dit-il, chacun s’est donné le mot aujourd’hui pour nous entretenir de trahison; Duchâtel, êtes-vous bien sûr que notre personne ne court aucun risque, car vous feriez bien mal de nous tromper? -Mon très-redouté seigneur, répondit Tanneguy, j’aimerais mieux être mort et damné que de faire trahison à vous ou à nul autre; n’ayez donc aucune crainte, car monseigneur le Dauphin ne vous veut aucun mal. -Eh bien! nous irons donc, dit le duc, nous fiant à Dieu, -il leva les yeux au ciel, -et à vous, continua-t-il, en fixant sur Tanneguy un de ces regards perçans qui n’appartenaient qu’à lui. Tanneguy le soutint sans baisser la vue. Alors celui-ci présenta au duc le parchemin sur lequel étaient inscrits les noms des dix hommes d’armes qui devaient accompagner le Dauphin: ils étaient inscrits dans l’ordre suivant. Le vicomte de Narbonne, Pierre de Beauveau, Robert de Loire, Tanneguy Duchâtel, Barbazan, Guillaume Le Bouteillier, Guy d’Avaugour, Olivier Layet, Varennes et Frottier. Tanneguy reçut en échange la liste du duc. Ceux qu’il avait appelés à l’honneur de le suivre, étaient: Monseigneur Charles de Bourbon, le seigneur de Noailles, Jean de Fribourg, le seigneur de Saint-Georges, le seigneur de Montaigu, messire Antoine du Vergy, le seigneur d’Ancre, messire Guy de Pontarlier, messire Charles de Lens et messire Pierre de Gyac. De plus, chacun devait amener avec lui son secrétaire [35]. Tanneguy emporta cette liste. Derrière lui, le duc se mit en route pour descendre du château au pont; il était à pied, avait la tête couverte d’un chaperon de velours noir, portait pour armes défensives un simple haubergeon de mailles, et pour arme offensive, une faible épée à riche ciselure et à poignée dorée [36]. En arrivant à la tête du pont, Jacques de la Lime lui dit qu’il avait vu beaucoup de gens armés entrer dans une maison de la ville, qui touchait à l’autre extrémité du pont, et qu’en l’apercevant, lorsqu’il avait pris poste avec sa troupe, ces gens s’étaient hâtés de fermer les fenêtres de cette maison. -Allez voir si cela est vrai, de Gyac, dit le duc; je vous attendrai ici [37]. De Gyac prit le chemin du pont, traversa les barrières, passa au milieu de la loge en charpente, arriva à la maison désignée, et eu ouvrit la porte. Tanneguy y donnait des instructions à une vingtaine de soldats armés de toutes pièces. -Eh bien? dit Tanneguy en l’apercevant. -Êtes-vous prêts? répondit de Gyac. -Oui, maintenant il peut venir. De Gyac retourna vers le duc. -Le grand-maître a mal vu. Monseigneur, dit-il; il n’y a personne dans cette maison. Le duc se mit en marche. Il dépassa la première barrière, qui se referma aussitôt derrière lui. Cela lui donna quelques soupçons; mais comme il vit devant lui Tanneguy et le sire de Beauveau, qui étaient venus à sa rencontre, il ne voulut pas reculer. Il prêta son serment d’une voix ferme; et montrant au sire de Beauveau sa légère cotte de mailles et sa faible épée: Vous voyez, monsieur, comme je viens; -d’ailleurs, continua-t-il en se tournant vers Duchâtel et en lui frappant sur l’épaule: Voici en qui je me fie [38]. Le jeune Dauphin était déjà dans la loge en charpente au milieu du pont: il portait une robe longue de velours bleu clair garnie de martre, un bonnet de la forme à peu près de nos casquettes de chasse modernes, dont le fond était entouré d’une petite couronne de fleurs de lis d’or; la visière et les rebords étaient de fourrure pareille à celle de la robe. En apercevant le prince, les doutes du duc de Bourgogne s’évanouirent; il marcha droit à lui, entra sous la tente, remarqua que, contre tous les usages, il n’y avait point de barrière au milieu pour séparer les deux partis: mais, sans doute, il crut que c’était un oubli, car il n’en fit pas même l’observation. Quand les dix seigneurs qui l’accompagnaient furent entrés à sa suite, on ferma les deux barrières. À peine s’il y avait dans cette étroite tente un espace suffisant pour que les vingt-quatre personnes qui y étaient enfermées pussent y tenir, même debout; Bourguignons et Français étaient mêlés au point de se toucher. Le duc ôta son chaperon, et mit le genou gauche en terre devant le Dauphin. -Je suis venu à vos ordres, monseigneur, dit-il, quoique quelques- uns m’aient assuré que cette entrevue n’avait été demandée par vous qu’à l’effet de me faire des reproches; j’espère que cela n’est pas, monseigneur, ne les ayant pas mérités. Le Dauphin croisa ses deux bras, sans l’embrasser ni le relever, comme il avait fait à la première entrevue. -Vous vous êtes trompé, monsieur le duc, dit-il d’une voix sévère; oui, nous avons de graves reproches à vous faire, car vous avez mal tenu la promesse que vous nous aviez engagée. Vous m’avez laissé prendre ma ville de Pontoise, qui est la clef de Paris; et, au lieu de vous jeter dans la capitale pour la défendre ou y mourir, comme vous le deviez en sujet loyal, vous avez fui à Troyes. -Fui, monseigneur! dit le duc en tressaillant de tout son corps à cette expression outrageante. -Oui, fui, répéta le Dauphin, appuyant sur le mot. -Vous avez... Le duc se releva, ne croyant pas sans doute devoir en entendre davantage; et, comme dans l’humble posture qu’il avait prise, une des ciselures de la poignée de son épée s’était accrochée à une maille de son haubergeon, il voulut lui faire reprendre sa position verticale: le Dauphin recula d’un pas, ne sachant pas quelle était l’intention du duc en touchant son épée. -Ah! vous portez la main à votre épée en présence de votre maître! s’écria Robert de Loire en se jetant entre le duc et le Dauphin. Le duc voulut parler. Tanneguy se baissa, ramassa une courte hache cachée derrière la tapisserie; puis se redressant de toute sa hauteur: Il est temps, dit-il, en levant sa hache sur la tête du duc. Le duc vit le coup qui le menaçait; il voulut le parer de la main gauche, tandis qu’il portait la droite à la garde de son épée, mais il n’eut pas même le temps de la tirer: la hache de Tanneguy tomba, abattant la main gauche du duc, et du même coup lui fendant la tête depuis la pommette de la joue jusqu’au bas du menton. Le duc resta encore un instant debout, comme un chêne qui ne peut tomber; alors Robert de Loire lui plongea son poignard dans la gorge, et l’y laissa. Le duc jeta un cri, étendit les bras, et alla tomber aux pieds de Gyac. Il y eut alors une grande clameur et une affreuse mêlée, car dans cette tente où deux hommes auraient eu à peine de la place pour se battre, vingt hommes se ruèrent les uns sur les autres. Un moment, on ne put distinguer au-dessus de toutes ces têtes que des mains, des haches et des épées. Les Français criaient: Tue I tue! à mort! Les Bourguignons criaient: Trahison! trahison! alarme! Les étincelles jaillissaient des armes qui se rencontraient, le sang s’élançait des blessures. Le Dauphin, épouvanté, s’était jeté le haut du corps en dehors de la barrière. À ses cris, le président Louvet arriva, le prit par-dessous les épaules, le tira dehors, et l’entraîna presque évanoui vers la ville; sa robe de velours bleu était toute ruisselante du sang du duc de Bourgogne, qui avait rejailli jusque sur lui. Cependant le sire de Montaigu, qui était au duc, était parvenu à escalader la barrière, et criait: Alarme! De Noailles allait la franchir aussi, lorsque Narbonne lui fendit le derrière de la tête; il tomba hors de la tente, et expira presque aussitôt. Le seigneur de Saint-Georges était profondément blessé au côté droit d’un coup de pointe de hache; le seigneur d’Ancre avait la main fendue. Cependant le combat et les cris continuaient dans la tente; on marchait sur le duc mourant, que nul ne songeait à secourir. Jusqu’alors, les Dauphinois, mieux armés, avaient le dessus; mais aux cris du seigneur de Montaigu, Antoine de Thoulongeon, Simon Othelimer, Sambutier et Jean d’Ermay accoururent, s’approchèrent de la loge, et tandis que trois d’entre eux dardaient leurs épées à ceux du dedans, le quatrième rompait la barrière. De leur côté, les hommes cachés dans la maison sortirent et arrivèrent en aide aux Dauphinois. Les Bourguignons, voyant que toute résistance était inutile, prirent la fuite par la barrière brisée. Les Dauphinois les poursuivirent, et trois personnes seulement restèrent sous la tente vide et ensanglantée. C’était le duc de Bourgogne, étendu et mourant; c’était Pierre de Gyac, debout, les bras croisés, et le regardant mourir; c’était enfin Olivier Layet, qui, touché des souffrances de ce malheureux prince, soulevait son haubergeon pour l’achever par-dessous avec son épée. Mais de Gyac ne voulait pas voir abréger cette agonie, dont chaque convulsion lui appartenait; et, lorsqu’il reconnut l’intention d’Olivier, d’un violent coup de pied il lui fit voler son épée des mains. Olivier, étonné, leva la tête. -Eh! sang-dieu! lui dit en riant de Gyac, laissez donc ce pauvre prince mourir tranquille. Puis, lorsque le duc eut rendu le dernier soupir, il lui mit la main sur le coeur pour s’assurer qu’il était bien mort; et, comme le reste l’inquiétait peu, il disparut sans que personne fît attention à lui. Cependant les Dauphinois, après avoir poursuivi les Bourguignons jusqu’au pied du château, revinrent sur leurs pas. Ils trouvèrent le corps du duc étendu à la place où ils l’avaient laissé, et près de lui le curé de Montereau, qui, les genoux dans le sang, lui disait les prières des morts. Les gens du Dauphin voulurent lui arracher ce cadavre et le jeter à la rivière; mais le prêtre leva son crucifix sur le duc, et menaça de la colère du ciel quiconque oserait toucher ce pauvre corps, dont l’âme était si violemment sortie. Alors Coesmerel, bâtard de Tanneguy, lui détacha du pied un de ses éperons d’or, jurant de le porter désormais comme un ordre de chevalerie; et les valets du Dauphin, suivant cet exemple, arrachèrent les bagues dont ses mains étaient couvertes, ainsi que la magnifique chaîne d’or qui pendait à son cou. Le prêtre resta là jusqu’à minuit; puis à cette heure seulement, avec l’aide de deux hommes, il porta le corps dans un moulin, près du pont, le déposa sur une table et continua de prier près de lui jusqu’au lendemain matin. À huit heures, le duc fut mis en terre, en l’église Notre-Dame, devant l’autel Saint-Louis; il était revêtu de son pourpoint et de ses housseaux, sa barette était tirée sur son visage; aucune cérémonie religieuse n’accompagna l’inhumation: cependant pour le repos de son âme il fut dit douze messes pendant les trois jours suivans [39]. Ainsi tomba par trahison le puissant duc de Bourgogne, surnommé Jean-sans-Peur. Douze ans auparavant, il avait aussi par trahison frappé le duc d’Orléans des mêmes coups dont il venait d’être atteint à son tour; il avait commandé de lui abattre la main gauche, et sa main gauche, à lui, était tombée; il lui avait fait fendre la tête d’un coup de hache, et sa tête venait d’être ouverte par la même blessure, faite par la même arme. Les gens religieux et croyans virent dans cette coïncidence singulière une application de ces paroles de Christ: «Celui qui frappe de l’épée périra par l’épée.» Depuis que le duc d’Orléans était tombé par ses ordres, la guerre civile avait, comme un vautour affamé, rongé sans relâche le coeur du royaume. Le duc Jean lui-même, comme s’il traînait avec lui la punition de son homicide, n’avait pas eu, depuis qu’il l’avait commis, un seul instant de repos: sa renommée avait subi mille affronts, son bonheur avait souffert mille atteintes; il était devenu défiant, irrésolu, timide même. La hache de Tanneguy-Duchâtel porta le premier coup à l’édifice féodal de la monarchie capétienne; elle abattit avec fracas la plus forte colonne de cette grande vassalité qui en soutenait la voûte: un instant le temple craqua, et l’on put croire qu’il allait s’écrouler; mais pour le soutenir restaient encore debout les ducs de Bretagne, les comtes d’Armagnac, les ducs de Lorraine et les rois d’Anjou. Le Dauphin, au lieu d’un allié incertain qu’il avait dans le père, gagna dans le fils un ennemi déclaré: la réunion du comte de Charolais aux Anglais poussa la France jusqu’au bord de l’abîme, mais l’usurpation du duc Jean, qui ne pouvait se faire que par la cession perpétuelle aux Anglais de la Normandie et de la Guyenne, l’y eût sans aucun doute précipitée, Quant à Tanneguy-Duchâtel, c’est un de ces hommes de tête et de coeur, de courage et d’exécution, dont l’histoire coule en bronze les rares statues; son dévouement à la dynastie le conduisit à l’assassinat: ce fut sa vertu qui fit son crime. Il commit le meurtre au profit d’un autre, et en garda pour lui la responsabilité: son action est de celles que les hommes ne jugent pas, que Dieu pèse, que le résultat absout. Simple chevalier, il lui fut donné de toucher deux fois aux destinées presque accomplies de l’état et de les changer entièrement: la nuit où il enleva le Dauphin de l’hôtel Saint-Paul, il sauva la monarchie; le jour où il frappa le duc de Bourgogne à Montereau, il fit plus encore, il sauva la France [40]. IX La Course. Pauvre Ralff!... dit le sire de Gyac. Nous avons dit qu’aussitôt que le sire de Gyac avait vu le duc mort, il avait quitté le pont. Il était sept heures du soir, le temps devenait sombre, la nuit s’avançait; il détacha son cheval, qu’il avait laissé au moulin dont nous avons parlé, et reprit seul le chemin de Bray-sur-Seine. Malgré le froid très-vif qui se faisait sentir, malgré l’ombre qui, d’instant en instant, devenait plus épaisse, cheval et cavalier ne marchaient qu’au pas. De Gyac était absorbé dans de sombres pensées; la rosée de sang n’avait pas rafraîchi son front; la mort du duc n’avait accompli que la moitié de ses désirs de vengeance, et le drame politique dans lequel il venait de jouer un rôle si actif, achevé pour tout le monde, avait, pour lui seul, un double dénoûment. Il était huit heures et demie quand le sire de Gyac arriva à Bray- sur-Seine. Au lieu de rentrer par les rues du village, il en fit le tour, attacha son cheval au mur extérieur d’un jardin, en ouvrit la porte, pénétra dans la maison, et monta à tâtons un escalier étroit et tournant qui conduisait au premier étage. Arrivé à la dernière marche, la lumière qui glissait à travers une porte entr’ouverte, lui indiqua la chambre de sa femme. Il s’avança sur le seuil; la belle Catherine était seule et assise, le coude appuyé sur une petite table sculptée, couverte de fruits; son verre à moitié vide annonçait qu’elle avait interrompu une légère collation pour se laisser entraîner par son coeur à l’une de ces rêveries de jeune femme, si douce à contempler pour celui qui en est l’objet, si infernale lorsque l’évidence crie à la jalousie: Ce n’est pas toi qui les causes; ce n’est point à toi que l’on pense. De Gyac ne put supporter plus long-temps cette vue: il était entré sans qu’on l’entendit, tant la préoccupation de Catherine était grande! Il repoussa tout à coup la porte avec violence; Catherine jeta un cri, se levant tout debout, comme si une main invisible l’eût soulevée par les cheveux. Elle reconnut son mari: -Ah! c’est vous? dit-elle; et, passant tout à coup de l’expression de la frayeur à celle de la joie, elle força en même temps tous ses traits à sourire. De Gyac regarda avec amertume cette délicieuse figure qui obéissait avec tant d’abandon tout-à-l’heure aux impressions du coeur, avec tant d’intelligence maintenant aux volontés de l’esprit. Il secoua la tête et alla s’asseoir près d’elle sans répondre: jamais cependant il ne l’avait vue aussi belle. Elle lui tendit une main effilée et blanche, toute couverte de bagues, et dont le bras nu se perdait, à compter du coude, dans de larges manches tombantes et garnies de fourrures. De Gyac prit cette main, la regarda avec attention, retourna le chaton de l’un des anneaux qui se trouvait en dedans: c’était celui dont il avait vu l’empreinte sur le cachet de la lettre écrite au duc. Il y retrouva l’étoile perdue dans un ciel orageux; il lut les mots qui étaient gravés au-dessous d’elle. -La même, murmura-t-il; la devise ne mentira pas. Cependant Catherine, que cet examen inquiétait, essaya d’y faire diversion. Elle passa son autre main sur le front de Gyac: quoique pâle, il était brûlant. -Vous êtes fatigué, monseigneur, dit Catherine; vous devez avoir besoin, voulez-vous que j’appelle quelqu’un?... Ce repas de femme, continua-t-elle en souriant, est un peu trop frugal pour un chevalier affamé. Elle se leva, prit un petit sifflet d’argent pour appeler une de ses femmes. Elle allait le porter à sa bouche, lorsque son mari lui arrêta la main. -Merci, madame, merci, dit de Gyac, il est inutile d’appeler; ce qu’il y a là suffira: donnez-moi seulement un verre. Catherine alla chercher elle-même l’objet que lui demandait son mari. Pendant qu’elle s’éloignait, de Gyac tira vivement un petit flacon de sa poitrine, et vida la liqueur qu’il contenait dans le verre à moitié plein resté sur la table [41). Catherine revint sans s’être aperçue de ce qui venait de se passer. -Voici, monseigneur, dit-elle en versant du vin dans le verre et en le présentant à son mari; voici, buvez à moi. De Gyac trempa le bout de ses lèvres dans le verre, comme pour lui obéir. -Est-ce que vous ne continuez pas votre repas? dit-il. -Non, j’avais fini lorsque vous êtes arrivé. -De Gyac fronça le sourcil et jeta les yeux sur le verre de Catherine. -Vous ne refuserez pas, du moins je l’espère, continua-t-il, de faire raison à mon toast, comme j’ai fait raison au vôtre; -et il présenta à sa femme le verre empoisonné. -Et quel est ce toast, Monseigneur? dit Catherine en le prenant. -Au duc de Bourgogne! répondit de Gyac. Catherine, sans défiance aucune, inclina la tête En souriant, porta le verre à sa bouche, et le vida presque entièrement. De Gyac la suivait des yeux avec une expression infernale. Quand elle eut fini, il se prit à rire. Ce rire étrange fit tressaillir Catherine; elle le regarda étonnée. -Oui, oui, dit de Gyac, comme répondant à cette interrogation muette; oui, vous vous êtes tellement pressée de m’obéir, que je n’ai pas eu le temps d’achever de prononcer mon toast. -Que vous restait-il à dire? reprit Catherine avec un vague sentiment de crainte; ce toast n’était-il pas complet, ou n’ai-je pas bien entendu? -Au duc de Bourgogne!... -Si, madame, mais j’allais ajouter: Et que Dieu ait plus de miséricorde pour son âme que les hommes n’ont eu de pitié pour son corps. -Que dites-vous? s’écria Catherine, en restant la bouche entr’ouverte, les yeux fixes, et pâlissant tout à coup; que dites- vous? reprit-elle une seconde fois avec plus de force. Et le verre qu’elle tenait s’échappa de ses doigts raidis, et se brisa en morceaux. -Je dis, répondit de Gyac, que le duc Jean de Bourgogne a été assassiné, il y a deux heures, sur le pont de Montereau. Catherine jeta un grand cri, et, s’affaissant sur elle-même, tomba sur le fauteuil qui était derrière elle. -Oh! cela n’est pas, dit-elle avec l’accent du désespoir, cela n’est pas. -Cela est, reprit froidement de Gyac. -Qui vous l’a dit? -Je l’ai vu. -Vous? -J’ai vu à mes pieds, entendez-vous, madame? j’ai vu le duc se tordre dans l’agonie, perdant son sang par cinq blessures, mourant sans prêtre et sans espoir. J’ai vu que sa bouche allait exhaler son dernier soupir, et je me suis penché sur lui pour le sentir passer. -Oh! vous ne l’avez pas défendu! vous ne vous êtes pas jeté au- devant du coup! vous n’avez pas sauvé!... -Votre amant, n’est-ce pas, madame! interrompit de Gyac d’une voix terrible, et regardant Catherine en face. Elle jeta un cri; et, ne pouvant supporter le regard dévorant que son mari fixait sur elle, elle cacha sa tête entre ses deux mains. -Mais vous ne devinez donc rien? continua de Gyac en se levant à son tour. Est-ce stupidité ou effronterie, madame?... Vous ne devinez donc pas que cette lettre que vous lui avez écrite, que vous avez cachetée de ce cachet que vous portez au doigt, là (il lui arracha la main de devant les yeux), cette lettre dans laquelle vous lui donniez un rendez-vous adultère, c’est moi qui l’ai reçue; que je l’ai suivi; que cette nuit (il jeta les yeux sur sa main droite), nuit de délices pour vous, nuit d’enfer pour moi, me coûte mon âme? Vous ne devinez pas que, lorsqu’il entra au château de Creil, j’y entrai avant lui; que, lorsque vous passâtes enlacés aux bras l’un de l’autre dans cette sombre galerie, je vous voyais, j’étais là, je vous touchais presque? Oh! oh! vous ne devinez donc rien? il faut donc tout vous dire?... Catherine épouvantée tomba sur ses mains et ses genoux, en criant: Grâce! grâce!... -Et dites maintenant, continua de Gyac en croisant ses bras sur sa poitrine, et en secouant la tête, vous dissimuliez votre honte et moi ma vengeance; mais quel est de nous deux le maître en dissimulation?... Ah! ce duc, ce grand vassal orgueilleux, ce prince souverain que les serfs de vastes domaines appelaient en trois langues duc de Bourgogne, comte de Flandre et d’Artois, palatin de Malines et de Salins, dont un mot mettait cinquante mille hommes d’armes sur pied dans ses six provinces, il a cru, ce prince, ce duc, ce palatin, qu’il était assez fort et assez puissant pour me faire affront, à moi, Pierre de Gyac, simple chevalier! et il l’a fait, l’insensé!... Eh bien! je n’ai rien dit, moi; je n’ai point écrit de lettres souveraines; je n’ai point convoqué mes hommes d’armes, mes vassaux, mes écuyers et mes pages; non, j’ai enfermé la vengeance dans mon sein et je lui ai donné mon coeur à ronger... puis, quand le jour est venu, j’ai pris mon ennemi par la main comme un faible enfant, je l’ai conduit à Tanneguy-Duchâtel, et j’ai dit: Frappe, Tanneguy!... et maintenant, -il se mit à rire convulsivement, -maintenant cet homme qui tenait sous sa domination des provinces à couvrir la moitié du royaume de France, cet homme, il est couché dans la boue et dans le sang, et ne trouvera peut-être pas six pieds de terre pour reposer tranquille pendant l’éternité. Catherine était à ses pieds, criant merci, se roulant sur le verre brisé, qui lui coupait les mains et les genoux. -Eh bien! madame, vous entendez, continua de Gyac, malgré son nom, malgré sa puissance, malgré ses hommes d’armes, je me suis vengé de lui; jugez si je me vengerai de sa complice, qui n’est qu’une femme, qui est seule, que je puis briser d’un souffle, que je puis étouffer entre mes deux mains. -Oh! qu’allez-vous faire? s’écria Catherine. De Gyac la prit par le bras. -Debout, madame, dit-il, et il la dressa devant lui, -debout!... Catherine jeta les yeux sur elle; sa robe blanche était toute tachée de sang, à cette vue un éblouissement passa sur ses yeux, sa voix s’éteignit dans sa gorge, elle étendit les bras et s’évanouit. De Gyac l’enleva pliée sur son épaule, descendit l’escalier, traversa le jardin, posa son fardeau sur la croupe de Ralff, l’y assujettit à l’aide de son écharpe, et se mit en selle, liant Catherine autour de son corps avec le ceinturon de son épée [42). Malgré son double poids, Ralff partit au galop, dès qu’il sentit l’éperon de son maître. De Gyac dirigea sa course à travers terres: devant lui s’étendaient à l’horizon les vastes plaines de la Champagne, et la neige, qui commençait à tomber à gros flocons, couvrait les champs d’un vaste linceul, et leur donnait l’aspect âpre et sauvage des steppes sibériennes; nulle montagne ne se découpait dans le lointain, des plaines, toujours des plaines; seulement d’espace en espace, quelques peupliers blanchis se balançaient au vent, pareils à des fantômes dans leurs suaires; nul bruit humain ne troublait ces solitudes désolées; le cheval, dont les pieds retombaient sur un tapis de neige, redoublait ses élans silencieux, son cavalier lui-même retenait sa respiration, tant il semblait qu’au milieu de cette nature glacée, tout dût prendre l’aspect et imiter le silence de la mort! Après quelques minutes, les flocons de neige qui tombaient sur sa figure, le mouvement du cheval qui brisait son corps faible et diaphane, le froid saisissant de la nuit, rappelèrent Catherine à la vie. En reprenant ses esprits, elle crut être en proie à l’un de ces songes douloureux, où nous croyons que quelque dragon ailé nous emporte à travers les airs. Bientôt une vive douleur à la poitrine, une douleur comme serait celle produite par un charbon ardent, lui rappela que tout était réel; la vérité terrible, sanglante, inexorable, se dressa devant elle; tout ce qui venait de se passer se représenta à sa mémoire, les menaces de son mari revinrent à son esprit, et la situation dans laquelle elle se retrouvait la fit trembler qu’il ne commençât à les mettre à exécution. Tout à coup une nouvelle douleur plus ardente, plus aiguë, plus incisive, lui fit jeter un cri: il se perdit sans écho, glissant sur cette vaste nappe de neige; seulement le cheval effrayé tressaillit et redoubla de vitesse. -Oh! monseigneur, je souffre bien, dit Catherine. De Gyac ne répondit pas. -Laissez-moi descendre, continua-t-elle, laissez-moi prendre un peu de neige, ma bouche brûle, ma poitrine est en feu. De Gyac se taisait toujours. -Oh! je vous en supplie, au nom du ciel, par grâce, par pitié, ce sont des lames de fer rouge! de l’eau, oh! de l’eau. Catherine se tordait dans le lien de cuir qui l’attachait au cavalier. Elle essayait de se glisser à terre, et l’écharpe la retenait; elle semblait Lénore liée au fantôme, le cavalier était silencieux comme Wilhelm, et Ralff allait comme le cheval fantastique de Burger. Alors Catherine, sans espoir sur la terre, s’adressa au Seigneur. -Miséricorde! mon Dieu, miséricorde! dit-elle, car c’est ainsi qu’on doit souffrir lorsque l’on est empoisonné. À ces mots de Gyac éclata de rire. Ce rire étrange, infernal, eut un écho; un autre rire lui répondit, éclatant, fuyant sur cette plaine funèbre. Ralff hennit, sa crinière se dressait de terreur. Alors la jeune femme vit bien qu’elle était perdue, et que c’était son heure suprême. Elle comprit que rien ne pouvait la retarder, et elle se mit à prier Dieu tout haut, interrompant à chaque instant sa prière par les cris que la douleur lui arrachait. De Gyac resta muet. Bientôt il entendit faiblir la voix de Catherine; il sentit son corps, qu’il avait mille fois couvert de baisers, se tordre dans les convulsions de l’agonie; il put compter les frissons mortels qui couraient dans ces membres liés aux siens; puis peu à peu la voix s’éteignit dans un râle rauque et continu, les convulsions cessèrent et ne furent plus que des frémissemens presque insensibles; enfin le corps se raidit, la bouche jeta un soupir: c’était le dernier effort de la vie, c’était le dernier adieu de l’âme; de Gyac était attaché à un cadavre [43). Trois quarts d’heure encore il continua sa route sans prononcer une parole, sans se retourner, sans regarder derrière lui. Enfin il se trouva sur les bords de la Seine, un peu au-dessous de l’endroit où l’Aube, en s’y jetant, rend son cours plus profond et plus rapide: il arrêta Ralff, détacha la boucle du ceinturon qui enchaînait Catherine autour de lui, et le corps, que rien ne soutenait plus que l’écharpe qui le liait à sa selle, tomba cambré et en travers sur la croupe du cheval. Alors de Gyac descendit. Ralff, écumant, ruisselant de sueur, voulait entrer dans la rivière; son maître l’arrêta de la main gauche par le mors. Puis de la droite il prit son poignard, chercha sur le cou de Ralff, avec sa pointe affilée et tranchante, l’endroit où battait l’artère: le sang jaillit. Aussitôt l’animal blessé se cabra, jetant un hennissement plaintif, et, s’arrachant des mains de son maître, s’élança dans le fleuve, emportant avec lui le cadavre de Catherine. De Gyac, debout sur la grève, le regarda lutter contre le courant, qu’il eût facilement traversé sans la blessure qui l’affaiblissait. Arrivé au tiers du fleuve, il commença à dériver, sa respiration devint bruyante; il essaya de revenir au bord d’où il était parti, sa croupe était déjà disparue, et à peine si l’on apercevait encore à la surface du fleuve la robe blanche de Catherine; bientôt il tourna sur lui-même comme entraîné par un tourbillon, ses jambes de devant battaient l’eau et la faisaient jaillir: enfin le cou s’enfonça lentement, la tête à son tour disparut peu à peu, une vague la recouvrit; la tête reparut un instant encore, s’enfonça une seconde fois, puis quelques bulles d’air vinrent crever à la surface de l’eau. Ce fut tout, et le fleuve, un instant troublé, reprit, au bout de quelques secondes, son cours silencieux et tranquille. Pauvre Ralff! dit le sire de Gyac avec un soupir... Alexandre Dumas. Notes. (1) Écartelé au premier et au quatrième d’argent, au lion de gueule au deuxième de gueule, et au troisième de gueule au lion léopardé d’or. (2) Le père de Juvénal tirait son nom de l’hôtel des Ursins, que lui avait donné la ville de Paris, et sur le portique duquel étaient sculptés deux jeunes ours jouant. (3) Si l’on nous accusait de nous complaire à de pareils détails, nous répondrions que ce n’est ni notre goût ni notre faute, mais seulement la faute de l’histoire. Une citation prise dans les Ducs de Bourgogne de M. de Barante prouvera peut-être que nous n’avons choisi ni les teintes les plus lugubres, ni les tableaux les plus hideux de cette malheureuse époque. Quand les rois et les princes arment les peuples pour des guerres civiles, quand ils prennent des instrumens humains pour trancher leurs différens et démêler leurs intérêts, ce n’est plus la faute de l’instrument qui frappe, et le sang versé retombe sur la tête qui commande et sur le bras qui conduit. Revenons à notre citation; la voici: «On avait du sang jusqu’à la cheville dans la cour des prisons; on tua aussi dans la ville et dans les rues. Les malheureux arbalétriers génois étaient chassés des maisons où ils étaient logés, et livrés à la populace furieuse. Des femmes et des enfans furent mis en pièces, une malheureuse femme grosse fut jetée morte sur le pavé, et comme on voyait son enfant palpiter dans ses flancs, tiens, disait-on, le petit chien remue encore. Mille horreurs se commettaient sur les cadavres, on leur faisait une écharpe sanglante comme au connétable; on les traînait dans les rues, les corps du comte d’Armagnac, du chancelier Robert-le-Masson, de Raimond de la Guerre, furent ainsi promenés sur une claie dans toute la ville, puis laissés durant trois jours sur les degrés du palais.» M. de Barante avait dû puiser lui-même ces détails dans Juvénal des Ursins, auteur contemporain avec lequel nos lecteurs ont fait connaissance dans notre dernière scène historique. (4) Le comte de Charolais, fils du duc Jean, avait épousé la princesse Michelle, fille du roi Charles VI. (5) Le comte de Saint-Pol était le fils du duc de Brabant, mort à la bataille d’Azincourt. (6) Juvénal. -Enguerrand de Monstrelet. (7) Enguerrand de Monstrelet. (8) C’est ainsi que depuis la mort du comte d’Armagnac on nommait les partisans du Dauphin. (9) Barante. (10) Enguerrand de Monstrelet. (11) Enguerrand de Monstrelet. (12) Journal de Paris. -Barante. (13) Barante. (14) Enguerrand de Monstrelet. (15) Marie d’Anjou, file de Louis, roi de Sicile. Le Dauphin l’avait épousée en 1413; mais, comme il n’avait que onze ans, ce fut en 1416 seulement que le mariage fut consommé. (16) Enguerrand de Monstrelet. -Barante. (17) Saint-Remi. (18) Enguerrand de Monstrelet. (19) Enguerrand de Monstrelet. (20) Le religieux de Saint-Denis. -Barante. (21) Guillaume Gruel, histoire de Richemont. (22) Enguerrand de Monstrelet. (23) Rapin Thoyras. -Acta publica. (24) Le traité de Bretigny était celui par lequel le roi Jean fut remis en liberté. (25) Voici les répliques du conseil de France et les émargemens conditionnels qu’y avait ajoutés le roi d’Angleterre. 1° Le roi d’Angleterre renoncera à la couronne de France. Le roi consent, pourvu qu’on ajoute: hormis pour ce qui sera cédé par le traité. 2° Il renoncera à la Touraine, à l’Anjou, au Maine et à la souveraineté sur la Bretagne. Cet article ne plaît pas au roi. 3° Il jurera que ni lui ni aucun de ses successeurs ne recevront en aucun temps, ni pour quelque cause que ce soit, le transport de la couronne de France d’aucune personne qui y ait ou prétende y avoir droit. Le roi en est content, a la condition que son adversaire jurera la même chose quant aux domaines et possessions d’Angleterre. 4° Il fera enregistrer ses renonciations, promesses et engagemens, de la meilleure manière que le roi de France et son conseil pourront aviser. Cet article ne plaît pas au roi. 5° Au lieu de Ponthieu et de Montreuil, il sera permis au roi de France de donner un équivalent quelconque en tel endroit de son royaume qu’il le jugera convenable. Cet article ne plaît pas au roi. 6° Comme il y a encore en Normandie diverses forteresses que le roi d’Angleterre n’a point encore conquises, et qui cependant doivent lui être cédées, il se désistera en cette considération de toutes les autres conquêtes qu’il a faites ailleurs; chacun rentrera dans la jouissance de ses biens, en quelques lieux qu’ils soient situés; de plus il se fera une alliance entre les deux rois. Le roi approuve, à la condition que les Écossais et les rebelles ne seront pas compris dans cette alliance. 7° Le roi d’Angleterre rendra les 600,000 écus donnés au roi Richard pour la dot de madame Isabelle, et 400,000 écus pour les joyaux de cette princesse, retenus en Angleterre. Le roi compensera cet article avec ce qui reste dû de la rançon du roi Jean, et il fait remarquer cependant que les joyaux de madame Isabelle ne valent pas le quart de ce qu’on demande. (26) Enguerrand de Monstrelet. (27) Gollut. (28) Le père de Henri V était monté sur le trône d’Angleterre en faisant assassiner Richard. (29) Journal de Paris. (30) Enguerrand de Monstrelet, Juvénal, Histoire de Bourgogne. (31) Enguerrand de Monstrelet. (32) Enguerrand de Monstrelet. (33) Philippe de Commines. -Le Religieux de Saint-Denis. (34) Le 11 septembre, il tomba assez de neige pour couvrir les champs à la hauteur de deux ou trois pouces. Toute la vendange, qui n’était point encore faite, fut perdue. (35) Enguerrand de Monstrelet. -Sainte-Foix. -Barante. (36) On montre encore aujourd’hui à Montereau cette épée suspendue dans l’église. (37) Enguerrand de Monstrelet. (38) Enguerrand de Monstrelet. (39) Enguerrand de Monstrelet. -Sainte-Foix, -Commines. -Histoire de Bourgogne. (40) Nous rappellerons, une fois pour toutes, que nous exposons dans nos résumés de règnes, d’époques ou d’événemens, une opinion purement personnelle, sans aucun désir de prosélytisme, sans aucun espoir qu’elle devienne générale. (41) Guillaume de Gruel. -Mémoires concernant la Pucelle d’Orléans. (42) Guillaume de Gruel. (43) Mémoires d’Arthus de Richemont. Source: http://www.poesies.net