Crimes Célèbres. Nisida. (1825) Par Alexandre Dumas, (Père) (1802-1870) Et Pier Angelo Fiorentino. (1811-1864) Si nos lecteurs, tentés par le proverbe italien de voir Naples avant de mourir, nous demandaient quel est le moment le plus favorable pour visiter la ville enchantée, nous leurs conseillerions d’aborder au môle ou à Mergellina, par un beau jour d’été, à l’heure où quelque procession solennelle sort de la cathédrale. C’est que rien ne saurait donner une idée de l’émotion profonde et naïve de ce bon peuple qui a assez de poésie dans l’âme pour croire à son bonheur. La ville entière se pare et se fait belle comme une fiancée pour le jour de ses noces: les sombres façades de marbre et de granit disparaissent sous des tentures de soie et des festons de fleurs, les riches étalent leur luxe éblouissant, les pauvres se drapent fièrement dans leurs haillons. Ce n’est que lumière, harmonie et parfum; on dirait le bourdonnement d’une ruche immense entrecoupé de mille cris de fête impossibles à décrire. Les cloches répètent sur tous les tons leurs gammes sonores, la musique des régiments fait retentir au loin les arcades de ses marches triomphantes, les marchands de sorbets et les pastèques poussent d’un gosier de cuivre leur étourdissante fanfare. Des groupes se forment; on s’aborde, on se questionne, on gesticule; ce sont des regards étincelants, d’éloquentes pantomimes, des poses pittoresques; c’est un entraînement général, un charme inouï, une ivresse indéfinissable. La terre est bien près du ciel, et l’on comprend aisément que si Dieu chassait la mort de ce lieu de délices, les Napolitains ne souhaiteraient pas un autre paradis. L’histoire que nous allons raconter s’ouvre par un de ces tableaux magiques. C’était le jour de l’Assomption de l’année 1825. Le soleil s’était levé depuis quatre ou cinq heures, et la longue rue de Forcella, éclairée d’un bout à l’autre par ses rayons obliques, coupait la ville en deux parties comme un ruban de moire. Le pavé de lave, frotté avec soin, avait tout l’éclat d’une mosaïque, et les troupes du roi, fièrement empanachées, bordaient les rues d’une double haie vivante. Les balcons, les croisées, les terrasses, les tribunes aux frêles balustrades, les galeries de bois improvisées pendant la nuit, surchargés de spectateurs, représentaient assez bien les loges d’un théâtre. Une foule immense, bariolée des plus vives couleurs, envahissait l’espace réservé et crevassait çà et là les digues militaires comme un torrent qui déborde. Ces intrépides curieux, cloués à leur place, auraient attendu la moitié de leur vie sans donner le moindre signe d’impatience. Enfin, vers midi, un coup de canon se fit entendre et fut suivi par un cri de satisfaction générale. C’était le signal que la procession avait franchi le seuil de l’église. À l’instant même, une charge de carabiniers balaya le peuple qui encombrait le milieu de la rue, les régiments de ligne ouvrirent des écluses à la foule bouillonnante, et bientôt, il ne resta plus sur la chaussée vide que quelque chien effaré hué par le peuple, traqué par les soldats et se sauvant à toutes jambes. Le cortège déboucha par la rue du Vescovato. C’étaient d’abord les confréries des marchands et des ouvriers, les chapeliers, les tisserands, les boulangers, les bouchers, les couteliers, les orfèvres. Leur mise était de rigueur: habit noir, culottes courtes, escarpins et boucles d’argent. Comme les figures de ces messieurs n’avaient rien de bien récréatif pour la multitude, peu à peu des chuchotements s’élevèrent parmi les spectateurs, puis les esprits forts hasardèrent des quolibets sur les bourgeois les plus ventrus ou les plus chauves; enfin, les plus hardis lazzaroni se glissèrent entre les jambes des soldats pour ramasser la cire qui ruisselait autour des cierges allumés. Après les ouvriers défilèrent les ordres religieux, depuis les dominicains jusqu’aux chartreux, depuis les carmes jusqu’aux capucins. Ils s’avançaient lentement; les yeux bas, la démarche austère, la main sur le coeur, c’étaient tantôt des faces rubicondes et enluminées, à pommettes saillantes, à mentons arrondis, des têtes herculéennes campées sur des cous de taureaux, tantôt des joues maigres et livides creusées par la souffrance et l’expiation, des fantômes vivants; en un mot, l’endroit et l’envers de la vie monastique. En ce moment, la Nunziata et la Gelsomina, deux charmantes filles, profitant de la galanterie d’un vieux caporal, avancèrent au premier rang leurs jolies têtes. La solution de continuité était flagrante, mais le sournois guerrier paraissait tant soit peu relâché sur la discipline. -Tiens! c’est le père Bruno! dit tout à coup Gelsomina. Bonjour, père Bruno. -Tais-toi, ma cousine, on ne parle pas à la procession. -Voilà qui est plaisant! C’est mon confesseur. Est-ce que je ne puis pas dire bonjour à mon confesseur? -Taisez-vous, bavardes. -Qui est-ce qui a parlé? -Oh! ma chère, c’est le frère Cucuzza, le quêteur. -Où est-il? où est-il? -Le voilà là-bas qui rit dans sa barbe. Est-il effronté! -Ah! Dieu du ciel! si nous allions en rêver... Pendant que les deux cousines épuisaient leurs commentaires infinis sur les capucins et sur leurs barbes, sur les capes des chanoines et les surplis des séminaristes, les feroci accouraient de l’autre côté pour rétablir l’ordre à l’aide de la crosse de leur carabine. -Par le sang de mon patron! s’écriait une voix de Stentor, si je t’attrape entre mon pouce et mon index, je te redresserai la taille pour le restant de tes jours. -À qui en as-tu, Gennaro? -C’est ce maudit bossu qui depuis une heure me travaille le dos comme s’il pouvait voir à travers. -C’est une infamie, riposta le bossu d’une voix dolente; je suis ici depuis hier au soir, j’ai dormi à la belle étoile pour garder ma place, et voilà que cet abominable géant vient se planter devant moi comme un obélisque. Le bossu mentait comme un Juif, mais la foule s’éleva en masse contre l’obélisque. C’était une supériorité quelconque, et les majorités sont toujours composées de pygmées. -Ohé! descendez de votre base! -Ohé! quittez votre piédestal! -À bas le chapeau! -À bas la tête! -Assis! -Couché! Cette recrudescence de curiosité qui s’exhalait en invectives annonçait évidemment le dénouement du spectacle. C’étaient en effet les chapitres, les curés, les évêques, les pages, les chambellans, les élus de la cité, les gentilshommes de la chambre du roi, enfin, le roi lui-même, suivant, la tête nue et un cierge à la main, la magnifique statue de la Vierge. Le contraste était frappant. Après les moines chenus et les pâles novices, dejeunes et brillants capitaines, insultant le ciel du bout de leurs moustaches, criblant les jalousies d’oeillades meurtrières, suivaient la procession d’un air distrait et interrompaient les saints cantiques par des lambeaux d’une conversation fort peu orthodoxe. -Avez-vous remarqué, mon cher Doria, avec quelle grâce de singe la vieille marquise d’Acquasparta prend sa glace aux framboises? -Son nez fait pâlir sa glace. Mais quel est le bel oiseau qui fait la roue devant elle? -C’est le Cyrénéen. -Plaît-il? Je n’ai pas lu ce nom dans le livre d’or. -C’est lui qui aide ce pauvre marquis à porter sa croix. La profane allusion de l’officier se perdit dans un long murmure d’admiration qui s’éleva tout à coup sur la foule, et tous les regards se portèrent sur une des jeunes filles qui jetaient des fleurs devant la sainte Madone. C’était une ravissante créature. La tête inondée de lumière, les pieds cachés dans un monceau de genets et de roses, elle se détachait, grande et belle, sur un blond nuage d’encens comme une apparition séraphique. Ses cheveux, d’un noir velouté, tombaient en boucles au milieu des épaules; son front, blanc comme l’albâtre et poli comme un miroir, renvoyait l’éclat du soleil; ses beaux sourcils bruns, noblement arqués, allaient se fondre dans l’opale de ses tempes; sa paupière était baissée, et la frange noire et recourbée de ses cils voilait un regard humide et brillant d’une émotion divine; le nez, droit et mince, coupé de deux narines roses, donnait à son profil ce caractère de beauté antique qui disparaît de jour en jour de la terre. Un sourire calme et serein, un de ces ineffables sourires qui sont déjà partis de l’âme et qui ne sont pas encore arrivés aux lèvres, relevait chastement les coins de sa bouche avec une expression de béatitude et de douceur infinies. Rien n’était parfait comme le menton qui terminait l’ovale irréprochable de cette rayonnante figure; son cou, d’une blancheur mate, se rattachant à sa poitrine par une courbe délicieuse, supportait la tête avec grâce comme la tige d’une fleur balancée par une brise légère. Un corset de velours cramoisi étoilé de mouches d’or dessinait sa taille fine et cambrée et serrait par un beau galon les mille plis d’une jupe ample et flottante qui lui tombait jusqu’aux pieds comme ces robes sévères dont les peintres byzantins se plaisaient à draper leurs anges. Vraiment, c’était chose prodigieuse, et de mémoire d’homme on n’avait jamais vu une si rare et si modeste beauté. Parmi ceux qui l’avaient regardée avec plus d’obstination, on avait remarqué le jeune prince de Brancaleone, un des premiers seigneurs du royaume. Beau, riche et vaillant, à vingt-cinq ans il avait dépassé les listes de tous les don Juans connus. Les jeunes femmes à la mode disaient des horreurs de lui et l’adoraient en secret; les plus vertueuses se bornaient à le fuir, tant la résistance paraissait impossible. Quant aux jeunes écervelés, ils l’avaient choisi à l’unanimité pour leur modèle, car ses triomphes empêchaient de dormir bien des Miltiades, et avec plus de raison. Pour se faire, en un seul mot, une idée de cet heureux personnage, il suffira de savoir qu’en fait de séduction, c’était tout ce que le diable avait su inventer de plus parfait dans ce siècle de progrès. Le prince était affublé, pour la circonstance, d’un costume assez grotesque qu’il portait avec une gravité ironique et une aisance cavalière. Un pourpoint de satin noir, des culottes courtes, des bras brodés, des souliers à boucles d’or formaient la partie essentielle de son habillement; par-dessous tout cela, il traînait une longue robe de brocart doublée d’hermine, à manches flottantes, et une magnifique épée à poignée de diamants. Par une rare distinction accordée à son rang, on lui avait donné à porter un des six bâtons dorés qui soutenaient le dais enrichi de plumes et de broderies. Aussitôt que la procession reprit sa marche, Eligi de Brancaleone jeta un regard de travers sur un petit homme rouge comme une écrevisse qui marchait presque à son côté, tenant de sa main droite le chapeau de Son Excellence avec toute la solennité dont il était capable. C’était un valet galonné sur toutes les coutures, dont nous demandons la permission d’esquisser en peu de mots la biographie. Trespolo était né de parents pauvres, mais voleurs, ce qui fut la cause qu’il resta de bonne heure orphelin. Libre de ses occupations, il étudia la vie sous un point de vue éminemment social. S’il faut en croire un certain sage de l’Antiquité, nous sommes tous dans ce monde pour résoudre un problème. Quant à lui, il voulait vivre sans rien faire. C’était son problème. Tour à tour sacristain et jongleur, garçon d’apothicaire et cicerone, il se dégoûta de tous ces métiers. Mendier, c’était, à son avis, un trop rude travail, et il fallait se donner plus de peine pour être voleur que pour être honnête homme. Somme toute, il se décida pour la philosophie contemplative. Il affectionnait éperdument la posture horizontale et éprouvait le plus grand plaisir du monde à voir filer les étoiles. Malheureusement, de méditations en méditations, le brave homme, un beau jour, pensa mourir de faim. Ce qui eût été grand dommage, car il commençait à s’habituer à ne rien manger du tout. Or comme il était naturellement prédestiné à jouer un petit rôle dans notre histoire, Dieu lui fit grâce pour cette fois et envoya à son secours non pas un de ses anges, le drôle n’en était pas digne, mais un chien de la meute de Brancaleone. Le noble animal flaira le philosophe et poussa un petit grognement charitable qui eût fait honneur à ses confrères du mont Saint-Bernard. Le prince, qui revenait triomphant de sa chasse et qui avait, ce jour-là, par un double bonheur, tué un ours et perdu une comtesse, eut la singulière envie de faire une bonne oeuvre. Il s’approcha du manant prêt à passer à l’état de cadavre, remua la chose du pied, et voyant qu’il y avait encore quelque espoir, il ordonna à ses gens de l’emmener. Depuis ce jour, Trespolo vit à peu près se réaliser le rêve de sa vie. Un peu plus que laquais, un peu moins que majordome, il devint le confident de son maître, qui tira le plus grand parti de ses talents; car le Trespolo était fin comme un démon et presque rusé comme une femme. Le prince, qui, en homme supérieur, avait deviné que le génie est paresseux de sa nature, ne lui demandait que des conseils; quant à rouer de coups les fâcheux, il s’en chargeait tout seul, et vraiment il valait pour deux à la besogne. Néanmoins comme rien ici-bas n’est complet, Trespolo avait d’étranges moments dans cette vie de délices. Des paniques qui amusaient bien son maître venaient de temps à autre altérer son bonheur; il balbutiait des paroles sans suite, étouffait les soupirs les plus violents et perdait tout à coup l’appétit. Au fond, le bonhomme avait peur de se damner. La chose était bien simple: d’abord, il avait peur de tout, ensuite, on lui avait prêché bien souvent que le diable ne laissait pas un instant de repos à ceux qui avaient la maladresse de lui tomber dans les griffes. Trespolo était dans un de ses beaux moments de repentir lorsque le prince, après avoir contemplé la jeune fille avec l’avi- dité féroce du vautour prêt à fondre sur sa proie, se retourna vers son conseiller intime pour lui adresser la parole. Le pauvre valet comprit l’intention abominable de son maître et, ne voulant pas se rendre complice d’une conversation sacrilège, ouvrit démesurément les yeux et roula vers le ciel des regards extatiques. Le prince toussa, frappa du pied, agita son épée de manière à le frapper sur les jambes, sans pouvoir obtenir la moindre marque d’attention, tellement il avait l’air d’un homme absorbé par les pensées célestes. Brancaleone eut envie de lui tordre le cou, mais il tenait de ses deux mains le bâton du dais, et d’ailleurs le roi était présent. Enfin, ils approchaient de l’église de Santa-Chiara, royal tombeau des monarques napolitains où plusieurs princesses du sang, troquant leur couronne contre un voile, sont allées s’ense- velir vivantes. Les religieuses, les novices et l’abbesse, cachées par leurs jalousies, jetaient des fleurs sur la procession. Un bouquet tomba aux pieds du prince de Brancaleone. -Trespolo, ramassez ce bouquet, dit le prince assez haut pour que son domestique n’eût plus d’excuses. C’est de soeur Thérèse, ajouta-t-il à voix basse; la fidélité ne se trouve plus qu’au couvent. Trespolo ramassa le bouquet et s’approcha de son maître, de l’air d’un homme qu’on étrangle. -Quelle est cette fille? demanda-t-il d’un ton bref. -Laquelle? balbutia le domestique. -Pardieu! celle qui marche devant nous. -Je ne la connais pas, monseigneur. -Tu sauras de ses nouvelles avant ce soir. -C’est qu’il me faudrait aller un peu loin. -Tu la connais donc, insupportable coquin? J’ai un peu envie de te faire pendre comme un chien. -Par pitié, monseigneur, songez au salut de votre âme, à la vie éternelle. -Je te conseille de songer à ta vie temporelle. Quel est son nom? -Elle s’appelle Nisida; c’est la plus jolie fille de l’île qui lui a donné son nom. C’est l’insolence même! Son père n’est qu’un pauvre pêcheur, maisje puis assurer Votre Excellence que, dans son île, il est respecté comme un roi. -Vraiment! répondit en souriant ironiquement Brancaleone. Je t’avoue, à ma grande confusion, queje n’aijamais visité la petite île de Nisida. Tu me tiendras prête une barque pour demain, et nous verrons ensuite... Il s’interrompit tout à coup, parce que le roi le regardait, et reprenant les notes les plus sonores de basse-taille qu’il put trouver au fond de son gosier, il continua, d’un air inspiré: -Genitori genitoque laus et jubilatio! -Amen, répondit le domestique, d’une voix éclatante. * * * Nisida, la fille bien-aimée de Salomon le pêcheur, était, comme nous l’avons dit, la plus belle fleur de l’île dont elle avait pris le nom. Cette île est l’endroit le plus charmant, le plus délicieux recoin que nous connaissions. C’est une corbeille de verdure posée mignonnement au milieu des eaux pures et transparentes du golfe, une colline boisée d’orangers et de lauriers roses couronnée au sommet d’un château de marbre. Tout autour s’étend la perspective magique de cet immense amphithéâtre, une des plus puissantes merveilles de la création. C’est Naples, la voluptueuse sirène, couchée nonchalamment au bord de la mer; c’est Portici, Castellamare, Sorrente, dont les noms seuls éveillent dans l’imagination mille pensées de poésie et d’amour; c’est le Pausilippe, Baja, Pouzzoles et ces vastes campagnes où les anciens avaient rêvé leur Élysée, solitudes sacrées qu’on dirait peuplées par les hommes d’autrefois, où la terre retentit sous les pas comme un tombeau vide, où l’air a des sons inconnus et des mélodies étranges. La case de Salomon s’élevait dans cette partie de l’île qui, tournant le dos à la capitale, découvre au loin les crêtes bleues de Caprée. Rien n’était plus simple et plus gai. Des murs de briques tapissés de lierre plus vert que l’émeraude et émaillés de clochettes; au rez-de-chaussée, une pièce assez large où couchaient les hommes et où la famille prenait ses repas; au premier étage, la chambrette virginale de Nisida, pleine de fraîcheur, d’ombre et de mystère, éclairée par une seule croisée donnant sur le golfe; au-dessus de la chambre, une terrasse à la manière italienne avec ses quatre piliers festonnés de pampres, son berceau de vigne et son large parapet couvert de mousse et de fleurs naturelles. Une petite haie d’aubépine, respectée avec une vénération séculaire, traçait une espèce de rempart autour de la propriété du pêcheur et défendait sa maison mieux que n’auraient pu le faire des fossés profonds et des murs crénelés. Les plus hardis tapageurs de l’endroit eussent préféré de se battre devant le presbytère et sur le parvis de l’église que devant la petite cour de Salomon. C’était, du reste, le rendez-vous de l’île entière. Tous les soirs, exactement à la même heure, les bonnes femmes du voisinage venaient tricoter leurs bonnets de laine et débiter leurs nouvelles. Des groupes de petits enfants nus, hâlés, espiègles comme de petits démons prenaient joyeusement leurs ébats, se roulaient sur le gazon, se jetaient des poignées de sable dans les yeux, au risque de s’aveugler, tandis que leurs mères se livraient à ce bavardage sérieux qui caractérise les habitants des villages. On se rassemblait ainsi tous les jours devant la maison du pêcheur: c’était un hommage muet et presque involontaire consacré par l’habitude et dont personne ne s’était rendu compte; l’envie qui règne dans les petites communautés en eût fait prompte justice. L’ascendant que le vieux Salomon avait sur ses égaux s’était accru d’une manière si simple et si naturelle que personne n’y trouvait rien à redire. Son pouvoir avait grandi de jour en jour insensiblement, et on ne l’avait remarqué que lorsque tout le monde en tirait son profit, comme ces beaux arbres dont on n’aperçoit l’élévation que lorsqu’on jouit de leur ombre. Si quel que dispute s’élevait dans l’île, les deux adversaires aimaient mieux s’en remettre au jugement du pêcheur que plaider en justice; il avait le bonheur ou le talent de renvoyer les deux parties contentes. Il savait prescrire des remèdes mieux que tout autre médecin, car il arrivait rarement que lui-même ou quelqu’un de sa famille n’eût éprouvé les mêmes maux, et sa science, s’ap- puyant sur sa propre expérience, obtenait les plus heureux résultats. D’ailleurs il n’avait pas d’intérêt, comme les médecins ordinaires, à prolonger les maladies. Depuis nombre d’années, la seule formalité reconnue dans l’île pour garantir l’inviolabilité d’un contrat, c’était l’intervention du pêcheur. Les deux parties touchaient dans la main de Salomon, et tout était dit. On eût préféré d’aller se jeter dans le Vésuve au moment de la plus grande éruption que de manquer à un engagement aussi solennel. À l’époque où commence notre histoire, il était impossible de trouver dans l’île quelqu’un qui n’eût pas éprouvé les effets de la générosité du pêcheur, sans que pour cela il eût été nécessaire de lui avouer ses besoins. Comme il était d’usage que la petite population de Nisida vînt passer ses heures de récréation devant la maisonnette de Salomon, le vieillard, tout en se promenant lentement au milieu des groupes et tout en sifflant sa chanson favorite, surprenait au passage les infirmités physiques et morales, et le soir même, on était sûr de voir arriver lui ou sa fille, d’un air mystérieux, pour répandre un bienfait sur chaque misère, un baume sur chaque blessure. Bref, il cumulait à lui seul tous les emplois destinés à porter secours à l’humanité. Les gens de loi, le médecin, le notaire, tous les vautours de la civilisation avaient battu en retraite devant la patriarcale bonté du pêcheur. Le curé lui-même avait capitulé. Le lendemain du jour de l’Assomption, Salomon, suivant son habitude, était assis sur un banc de pierre devant la porte de sa maison, les jambes croisées, les bras étendus avec insouciance. Au premier coup d’oeil, on lui eût donné soixante ans tout au plus, quoiqu’il en eût réellement quatre-vingts passés. Il avait toutes ses dents, blanches comme des perles, et les montrait avec orgueil. Son front, calme et reposé, couronné de beaux cheveux blancs, avait la fermeté et le poli du marbre; pas une ride ne plissait le coin de son oeil, et l’éclat diamanté de sa prunelle bleue révélait une fraîcheur d’âme et une jeunesse éternelle telle que la fable l’accorde aux dieux marins. Il montrait ses bras nus et son cou musculeux avec la coquetterie d’un vieillard. Jamais une idée sombre, jamais une préoccupation sinistre, jamais un remords poignant n’étaient venus troubler cette longue et paisible existence. Il n’avait jamais vu couler une larme autour de lui sans s’em- presser de la sécher; pauvre, il avait su répandre des bienfaits que tous les rois de la terre n’auraient pu payer de leur or; ignorant, il avait parlé à ses semblables la seule langue qu’ils pouvaient comprendre, la langue du coeur. Une seule goutte de fiel avait mêlé son amertume à cette source intarissable de bonheur, un seul chagrin avait couvert d’un nuage ses jours de soleil: ce fut la mort de sa femme, et encore l’avait-il oubliée. Toutes les affections de son âme s’étaient reportées sur Nisida, dont la naissance avait causé la mort de sa mère; il l’ai- mait de cet amour insensé qu’ont les vieillards pour le plus jeune de leurs enfants. En ce moment, il la contemplait avec un air de ravissement profond et la regardait aller et venir, se mêlant tantôt aux groupes des enfants et les grondant à cause de leurs jeux trop dangereux ou trop bruyants, tantôt s’asseyant sur l’herbe à côté de leurs mères et prenant part à leurs discours avec un intérêt grave et réfléchi. Nisida était ainsi plus belle que la veille; avec le vaporeux nuage de parfums qui l’enveloppait de la tête aux pieds avait disparu toute cette poésie mystique qui gênait un peu les admirateurs et les forçait de baisser le regard. Elle était redevenue une fille d’Ève sans rien perdre de ses charmes. Habillée simplement, comme elle l’était habituellement dans les jours de travail, elle ne se distinguait parmi ses compagnes que par sa beauté prodigieuse et par l’éclatante blancheur de sa peau. Ses beaux cheveux noirs étaient roulés en tresses autour de ce petit poignard d’argent ciselé dernièrement importé de Paris par le droit de conquête qu’ont les jolies Parisiennes sur les modes de tous les pays, comme les Anglais sur la mer. Nisida était adorée par ses jeunes amies, toutes les mères l’avaient adoptée avec orgueil; c’était la gloire de l’île. L’opi- nion de sa supériorité était tellement partagée par tout le monde que si quelque téméraire, oubliant la distance qui le séparait de la jeune fille, osait parler un peu trop haut de ses prétentions, il devenait le jouet de tous ses camarades. Les danseurs de tarentelle les plus émérites perdaient contenance devant la fille de Salomon et n’osaient pas l’inviter. À peine si quelques chanteurs d’Amalfi ou de Sorrente, attirés par la rare beauté de cette angélique créature, se hasardaient à soupirer leur passion, ayant soin de la voiler sous les allusions les plus délicates. Mais rarement ils arrivaient au dernier couplet de leur chanson: à chaque bruit, ils s’interrompaient tout à coup, jetaient par terre leurs triangles et leurs mandolines, et s’envolaient comme des rossignols effarés. Un seul avait eu assez de courage ou assez de passion pour braver le persiflage: c’était Bastiano, le plus formidable plongeur de la côte. Il chantait aussi, mais d’une voix creuse et profonde; son chant était lugubre, et ses mélodies, pleines de tristesse. Il ne s’accompagnait d’aucun instrument et ne se retirait jamais sans terminer sa chanson. Ce jour-là, il était plus sombre qu’à son ordinaire. Il se tenait debout, comme par enchantement, sur une roche nue et glissante, et jetait sur les femmes qui le regardaient en riant un regard de mépris. Le soleil, qui se plongeait dans la mer comme un globe de feu, donnait en plein sur ses traits sévères, et la bise du soir, crispant légèrement les flots, faisait onduler à ses pieds les roseaux frissonnants. Absorbé par ses noires pensées, il chantait dans la langue mélodieuse de son pays ces tristes paroles: «Ô fenêtre, qui brillais dans la nuit comme un oeil entr’ouvert, comme te voilà sombre! Hélas! hélas! ma pauvre soeur est malade! » Sa mère se penche vers moi tout en larmes et me dit: Ta pauvre soeur est morte et enterrée. » Jésus! Jésus! ayez pitié de moi; vous me poignardez le coeur. » Racontez-moi, mes bons voisins, comment la chose s’est passée; répétez-moi ses dernières paroles. » Elle avait une soif ardente et a refusé de boire, parce que tu n’étais pas là pour lui offrir l’eau de ta main. » Ô ma soeur! ô ma soeur! » Elle a refusé le baiser de sa mère, parce que tu n’étais pas là pour l’embrasser. » Ô ma soeur! ô ma soeur! » Elle a pleuré jusqu’à son dernier soupir, parce que tu n’étais pas là pour sécher ses larmes. » Ô ma soeur! ô ma soeur! » Nous lui avons mis sur le front sa couronne d’oranger, nous l’avons couverte d’un voile blanc comme la neige; nous l’avons couchée doucement dans sa bière. » Merci, mes bons voisins. J’irai la rejoindre. » Deux anges sont descendus du ciel et l’ont enlevée sur leurs ailes. La Madeleine est venue la recevoir à la porte du paradis. » Merci, mes bons voisins. J’irai la rejoindre. » Là on l’a fait asseoir sur un banc de lumière, on lui a donné un chapelet de rubis, et elle chante son rosaire avec la Vierge. » Merci, mes bons voisins. J’irai la rejoindre. » En achevant les derniers mots de son mélancolique refrain, il se précipita du haut de son rocher dans la mer, comme s’il eût voulu vraiment s’y engloutir. Nisida et les autres femmesjetèrent un cri d’effroi, car le plongeur avait tardé plusieurs minutes à reparaître à la surface. -Êtes-vous folles? s’écria un jeune homme qui était apparu tout à coup au milieu des femmes sans que personne eût fait attention à lui. Quelle peur avez-vous donc? Vous savez bien que Bastiano n’en fait jamais d’autres. Mais rassurez-vous: tous les poissons de la Méditerranée mourront noyés avant qu’il lui arrive malheur. L’eau est son élément naturel. Bonjour, ma soeur; bonjour, mon père. Le jeune pêcheur embrassa Nisida sur le front, s’approcha de son père et, courbant devant lui sa belle tête, ôta son bonnet rouge et lui baisa respectueusement la main. Il venait ainsi tous les soirs lui demander sa bénédiction avant d’aller à la mer, où il passait souvent la nuit à pêcher dans sa barque. -Que Dieu te bénisse, mon Gabriel! dit le vieillard, attendri, promenant lentement sa main sur les cheveux noirs et bouclés de son fils. Et une larme roula dans sa paupière. Puis se levant d’un air solennel et s’adressant aux groupes qui l’entouraient, il ajouta d’une voix pleine de dignité et de douceur: -Allons, mes enfants, il est temps de se séparer. Les jeunes gens au travail, les vieillards au repos. Voici l’angelus qui sonne. Tout le monde s’agenouilla, et après une courte prière, chacun se retira de son côté. Nisida, après avoir donné à son père les derniers soins de la journée, monta à sa chambre, remit de l’huile dans la lampe qui brûlait nuit et jour devant la Vierge et s’ac- couda sur sa croisée, puis écartant les branches de jasmin qui formaient des rideaux parfumés, se mit à contempler la mer et parut plongée dans une douce et profonde rêverie. À cette heure même, une petite barque conduite silencieusement par deux rameurs aborda au côté opposé de l’île. La nuit était tout à fait tombée. Un petit homme en descendit d’abord avec précaution et tendit la main respectueusement à un autre personnage qui, dédaignant ce faible appui, s’élança à terre d’un air dégagé. -Eh bien! maraud, s’écria-t-il, me trouves-tu de ton goût? -Monseigneur est parfait. -Je m’en flatte. Aussi, pour que la métamorphose soit complète, ai-je choisi l’habit le plus râpé qui ait paré de ses haillons la boutique d’un Juif. -Monseigneur a l’air d’un dieu païen allant en bonne fortune. Jupiter a rengainé sa foudre, et Apollon a mis ses rayons dans sa poche. -Trêve de mythologie. Et d’abord, je te défends de m’ap- peler monseigneur. -Oui, monseigneur. -Si les renseignements que j’ai fait prendre dans la journée sont exacts, la maison doit être de l’autre côté de l’île, dans l’endroit le plus détourné et le plus solitaire. Marche à une certaine distance et ne t’inquiète pas de moi, car je sais déjà mon rôle par coeur. Le jeune prince de Brancaleone, que nos lecteurs ont déjà reconnu malgré l’obscurité de la nuit, s’avança vers la maison du pêcheur en faisant le moins de bruit possible, fit plusieurs tours sur le virage et, après une reconnaissance sommaire de la place qu’il voulait attaquer, attendit tranquillement que la lune, en se levant, vînt éclairer la scène qu’il avait préparée. Il ne dut pas exercer longtemps sa patience, car l’ombre disparut graduellement, et la petite maison de Salomon fut baignée d’une lumière argentée. Alors il s’approcha d’un pas timide, leva vers la croisée un regard suppliant et se mit à soupirer de toute la force de ses poumons. La jeune fille, arrachée brusquement à ses pensées par ce singulier personnage, se redressa promptement et se disposa à fermer les volets. -Arrêtez, charmante Nisida, s’écria le prince, comme un homme dominé par une passion irrésistible. -Que me voulez-vous, signore? répondit la jeune fille, tout étonnée de s’entendre appeler par son nom. -Vous adorer comme on adore une madone et vous rendre sensible à mes soupirs. Nisida le regarda fixement, et après quelques instants de réflexion, comme si elle eût répondu à une pensée secrète, elle lui demanda tout à coup: -Êtes-vous de ce pays ou étranger? -Je suis arrivé dans cette île, répondit le prince sans hésiter, à l’heure où le soleil écrivait ses adieux à la terre en trempant son rayon qui lui sert de plume dans l’ombre qui lui sert d’encrier. -Et qui êtes-vous? reprit la jeune fille, ne comprenant rien à ces étranges paroles. -Hélas! je ne suis qu’un pauvre étudiant, mais je puis devenir un grand poète comme le Tasse, dont vous entendez souvent chanter les vers par un pêcheur qui s’éloigne et vous envoie sa touchante mélodie comme un dernier adieu qui vient expirer sur la plage. -Je ne sais si je fais mal en vous parlant, mais du moins je serai franche avec vous, dit Nisida en rougissant; j’ai le malheur d’être la fille la plus riche de l’île. -Votre père ne sera pas inflexible, reprit le poète avec ardeur; un mot de vous, lumière de mes yeux, diva de mon coeur, et je travaillerai nuit et jour sans trêve et sans relâche, et je me rendrai digne de posséder le trésor que Dieu a révélé à mes yeux éblouis, et de pauvre et obscur que vous me voyez, je deviendrai riche et puissant. -Je me suis arrêtée trop longtemps à écouter des discours qu’une jeune fille ne doit pas entendre; souffrez, signore, que je me retire. -Ayez pitié de moi, ma cruelle ennemie. Que vous ai-je donc fait pour que vous me quittiez ainsi, la mort dans l’âme? Vous ne savez pas que, depuis plusieurs mois, je vous suis partout comme une ombre, que, la nuit, je rôde autour de votre maison, étouffant mes soupirs pour ne pas troubler votre paisible sommeil? Vous craignez peut-être de vous laisser attendrir à la première entrevue par un malheureux qui vous adore. Hélas! Juliette était jeune et belle comme vous, et elle ne se fit pas prier longtemps pour avoir pitié de Roméo. Nisida laissa tomber un regard triste et rêveur sur ce beau jeune homme qui lui parlait d’une voix si douce et se retira sans lui donner d’autre réponse, pour ne pas humilier sa misère. Le prince fit tous ses efforts pour étouffer une violente envie de rire et, très satisfait de son début, se dirigea vers l’endroit où il avait quitté son domestique. Trespolo, après avoir vidé une bouteille de lacryma dont il s’était muni à tout hasard, avait regardé longtemps autour de lui pour choisir une place où l’herbe était plus haute et plus touffue, et s’était endormi profondément en murmurant ce mot sublime: -Ô paresse, tu serais pourtant une vertu sans la faute d’Adam! La jeune fille ne put fermer l’oeil pendant toute la nuit qui suivit l’entretien qu’elle avait eu avec l’étranger. Sa brusque apparition, son costume étrange, son langage bizarre avaient éveillé en elle un vague sentiment qui dormait au fond de son coeur. Elle était alors dans toute la vigueur de son jeune âge et de sa beauté resplendissante. Nisida n’était pas une de ces natures faibles et craintives brisées par la souffrance ou tyrannisées par le despotisme. Loin de là, tout ce qui l’entourait avait contribué à lui faire une destinée calme et sereine; son âme tendre et naïve s’était développée dans une atmosphère de bonheur et de paix. Si elle n’avait pas aimé jusque alors, il ne fallait pas en accuser sa froideur, mais la timidité excessive des habitants de son île. Le respect aveugle et profond dont le vieux pêcheur était entouré avait tracé autour de sa fille un cercle d’estime et de soumission que personne n’osait franchir. À force d’économie et de travail, Salomon avait fini par se créer une aisance qui faisait rougir la pauvreté des autres pêcheurs. Personne n’avait demandé Nisida, parce que personne ne croyait la mériter. Le seul de ses adorateurs qui eût osé lui prouver sa passion d’une manière ostensible, c’était Bastiano, l’ami le plus dévoué et le plus cher de Gabriel; mais Bastiano ne lui plaisait guère. Aussi, confiante dans sa beauté, soutenue par un mystérieux espoir qui n’abandonne jamais lajeunesse, s’était-elle résignée à attendre, comme la fille d’un roi qui voit arriver son fiancé d’un pays étranger. Le jour de l’Assomption, elle était sortie de son île pour la première fois de sa vie, le sort l’ayant désignée parmi les jeunes filles du royaume vouées par leur mère à la protection spéciale de la Vierge. Mais accablée par le poids d’un rôle si nouveau pour elle, rougissante et confuse sous les regards d’une foule immense, à peine si elle avait osé lever ses yeux étonnés, et les grandeurs de la ville avaient passé devant elle comme un rêve dont elle n’avait rapporté qu’un vague souvenir. Quand elle s’aperçut de la présence de ce beau jeune homme d’une tournure si svelte et si élégante, d’un air si noble et si délibéré, qui contrastait avec la timidité et la gaucherie de ses autres amoureux, elle se sentit saisie d’un trouble intérieur, et sans doute elle aurait cru que son prince était arrivé si elle n’avait été frappée désagréablement par la pauvreté de son costume. Néanmoins elle se laissa aller à l’écouter plus longtemps qu’il ne fallait et se retira la poitrine oppressée, la joue en feu, le coeur navré d’une peine sourde et poignante. La pauvre fille serait morte de frayeur si elle eût pu deviner la vérité. -Si mon père ne veut pas que je l’épouse, se disait-elle, agitée par le premier remords de sa vie, j’aurai eu tort de lui parler. Il est pourtant si beau! Alors elle se mit à genoux devant la Vierge, qui était sa seule confidente, puisque la pauvre fille n’avait pas connu sa mère, et essaya de lui raconter les tourments de son âme. Mais elle ne put jamais venir à bout de sa prière. Les idées s’embrouillaient dans sa tête, et elle se surprenait à prononcer d’étranges paroles. Certes, la sainte Vierge dut prendre en pitié sa belle protégée, car elle se leva sous l’impression d’une pensée consolante et décidée à tout confier à son père. -Je ne puis douter un instant, se disait-elle en se délaçant, de la tendresse de mon père. Eh bien! s’il me défend de lui parler, ce sera pour mon bien. Au fait, c’est la première fois que je le vois, ajouta-t-elle en se jetant sur son lit, et maintenant que j’y songe, je le trouve bien téméraire d’avoir osé m’adresser la parole. J’ai presque envie de me moquer de lui. Avec quelle assurance il débitait ses sornettes, comme il roulait ses yeux d’une façon ridicule. Ils sont vraiment très beaux, ses yeux, et sa bouche, et son front, et ses cheveux! Il ne se doute pas que j’aie remarqué ses mains, qui, en vérité, sont fort blanches, tandis qu’il les levait au ciel comme un fou en arpentant le rivage. Allons, ne va-t-il pas m’empêcher de dormir! Pourquoi la figure de cejeune homme s’est-elle ainsi gravée dans mon esprit? Je ne veux plus le voir! s’écria-t-elle en ramenant le drap sur sa tête avec un air de courroux enfantin. Puis elle se mit à rire tout bas du costume de son fiancé et réfléchit longtemps à ce qu’en diraient ses compagnes. Tout à coup son front se crispa douloureusement, une pensée affreuse venait de se glisser dans son âme, elle frissonna de la tête aux pieds. -S’il allait trouver une autre plus jolie que moi. Les hommes sont si bêtes! Décidément, il fait trop chaud, et je ne dormirai pas de cette nuit. Alors elle s’assit au milieu de son lit et continua jusqu’au matin son monologue, dont nous ferons grâce au lecteur. À peine le premier rayon du jour, filtrant à travers les branches entrelacées des jasmins, vint trembler au milieu de la chambre, Nisida s’habilla à la hâte et alla comme d’habitude présenter son front au baiser paternel. Le vieillard remarqua tout de suite l’abatte- ment et la fatigue que l’insomnie avaient produits sur la figure de sa fille, et écartant avec un empressement alarmé ses beaux cheveux noirs qui lui couvraient les joues: -Qu’as-tu, ma fille? lui dit-il, tu n’as pas bien dormi? -Je n’ai pas dormi du tout, répondit Nisida en souriant pour rassurer son père; je me porte à merveille; mais j’ai un aveu à te faire. -Parle vite, ma fille, je meurs d’impatience. -Peut-être ai-je commis une faute, mais je veux que tu me promettes d’avance de ne pas me gronder. -Tu sais bien que je te gâte, dit le vieillard en la caressant; je ne commencerai pas aujourd’hui à être sévère. -Un jeune homme qui n’est pas de cette île et dont je ne sais pas le nom m’a adressé la parole hier au soir, au moment où je prenais l’air à ma croisée. -Et qu’avait-il de si pressé à te dire, ma chère Nisida? -Il m’a priée de te parler en sa faveur. -Je t’écoute. Que puis-je faire pour lui? -M’ordonner de l’épouser. -Et m’obéirais-tu volontiers? -Je crois que oui, mon père, dit la jeune fille avec candeur. Au reste, tu en jugeras toi-même dans ta sagesse, car j’ai voulu t’en parler avant de le connaître, pour ne pas prolonger un entretien que tu aurais pu réprouver. Mais il y a un obstacle. -Tu sais que je n’en connais pas lorsqu’il s’agit de rendre ma fille heureuse. -Il est pauvre, mon père. -Eh bien, c’est une raison de plus pour que je l’aime. Il y a ici du travail pour tout le monde, et ma table peut bien offrir une place à un troisième fils. Il est jeune, il a des bras, il a sans doute un état? -Il est poète. -N’importe; dis-lui qu’il vienne me parler, et s’il est un honnête garçon,je te promets, ma fille, queje ferai tout au monde pour hâter ton bonheur. Nisida embrassa son père avec effusion et ne se posséda pas de joie toute la journée, attendant le soir avec impatience pour donner au jeune homme une si magnifique nouvelle. Eligi de Brancaleone fut médiocrement flatté, comme vous pouvez le croire, de la magnanimité du pêcheur à son égard, mais, en séducteur consommé, il en parut enchanté. N’oubliant pas son rôle d’étudiant fanatique et de poète délabré, il tomba sur ses genoux et déclama une fervente action de grâces à l’astre de Vénus. S’adressant ensuite à la jeune fille, il ajouta, d’une voix plus calme, qu’il allait écrire sur-le-champ à son père, qui, au bout d’une semaine, viendrait faire sa demande formelle. Jusque là, il demanda en grâce de ne pas se présenter à Salomon ni à qui que ce fût dans l’île, prétextant d’une certaine honte qu’il éprouvait à cause de ses vieux habits et assurant sa fiancée que son père lui apporterait un habillement complet pour le jour de ses noces. Tandis que la malheureuse marchait au bord de l’abîme avec une si effrayante rapidité, Trespolo, se conformant aux volontés de son maître, s’était installé dans l’île sur le pied d’un pèlerin de Jérusalem. Jouant son rôle à merveille et saupoudrant ses discours de phrases bibliques, en sa qualité d’ancien sacristain, il distribuait force amulettes, et du bois de la vraie croix, et du lait de la sainte Vierge, et tous les intarissables trésors dont se nourrit journellement l’avide dévotion des bonnes gens. Ses reliques étaient d’autant plus authentiques qu’il ne les vendait guère et, supportant saintement sa pauvreté, remerciait les fidèles et refusait leurs aumônes. Seulement, par égard à la vertu éprouvée de Salomon, il avait consenti à partager le pain du pêcheur, et il allait prendre chez lui ses repas avec une régularité de cénobite. Son abstinence étonnait tout le monde; une croûte trempée dans l’eau, quelques noix ou quelques figues suffisaient au saint homme pour le faire vivre, c’est-à-dire pour l’empêcher de mourir. Au reste, il amusait Nisida avec ses récits de voyages et ses prédictions mystérieuses. Malheureusement, il ne se présentait que vers le soir, car il passait le reste de la journée en macérations et en prières, c’est-à-dire à se consoler en secret de la frugalité qu’il était obligé d’afficher en public, à se griser comme un Turc et à ronfler comme un buffle. Le matin du septième jour depuis la promesse que le prince avait faite à la fille du pêcheur, Brancaleone entra dans la chambre de son valet et, le secouant rudement, lui cria à l’oreille: -Debout, odieuse marmotte. Trespolo, réveillé en sursaut, se frottait les yeux avec épouvante. Les morts paisiblement couchés au fond de leur cercueil ne seront pas si contrariés au dernierjour, lorsque la trompette du jugement viendra les arracher à leur sommeil. Néanmoins la peur ayant dissipé immédiatement le brouillard fuligineux qui était répandu sur son visage, il se leva sur son séant et demanda d’un air égaré: -Qu’y a-t-il, Excellence? -Il y a que je te ferai un peu écorcher vif si tu ne perds pas cette exécrable habitude de dormir vingt heures par jour. -Je ne dormais pas, mon prince, s’écria le domestique avec effronterie en sautant à bas du lit; je méditais... -Écoute-moi, dit le prince, d’un ton sévère. Tu as été, je crois, employé dans une pharmacie? -Oui, monseigneur, et je l’ai quittée parce que mon patron avait la barbarie insigne de me faire piler des drogues, ce qui me fatiguait horriblement les bras. -Voici une fiole qui contient une solution d’opium. -Miséricorde! s’écria le Trespolo en tombant à genoux. -Lève-toi, imbécile, et fais bien attention à ce que je vais te dire. Cette petite sotte de Nisida s’obstine à prétendre que je parle à son père. Je lui ai fait croire que je partais ce soir pour chercher mes papiers. Il n’y a pas de temps à perdre. Tu es très connu chez le pêcheur. Tu verseras cette liqueur dans leur vin. Ta vie me garantira que tu ne dépasseras pas la dose suffisante pour produire un profond sommeil. Tu auras soin de me préparer pour cette nuit une bonne échelle, après quoi, tu iras m’attendre dans ma barque, où tu trouveras Numa et Bonaroux. Ils ont mes ordres. Je n’aurai pas besoin de toi pour l’escalade, j’ai mon poignard de Campo-Basso. -Mais, monseigneur, bégaya Trespolo, atterré. -Pas de difficultés, s’écria le prince en frappant du pied avec emportement, ou, par la mort de mon père, je te guérirai une bonne fois de tous tes scrupules. Et il tourna sur ses talons, de l’air d’un homme convaincu qu’on se gardera bien de désobéir à ses ordres. L’infortuné Trespolo remplit ponctuellement les injonctions de son maître. Pour lui, la peur passait avant tout. Ce soir-là, le souper du pêcheur fut d’une tristesse désespérante, et le faux pèlerin essaya en vain de le ranimer par une gaieté factice. Nisida était préoccupée du départ de son fiancé, et Salomon, partageant à son insu le chagrin de sa fille, avait à peine avalé quelques gouttes de vin, pour ne pas résister aux prières réitérées de son hôte. Gabriel était parti le matin pour Sorrente en compagnie de Bastiano et ne devait revenir que dans deux ou trois jours. Cette absence augmentait encore la mélancolie du vieillard. Dès que Trespolo se fut retiré, le pêcheur succomba à sa fatigue. Nisida, les bras pendants, la tête alourdie, le coeur serré d’un triste pressentiment, eut à peine la force de monter dans sa chambre et, après avoir ranimé machinalement la lampe, tomba sur son lit, pâle et raide comme une morte. L’orage éclatait avec violence, un de ces terribles orages qu’on ne voit que dans le midi, lorsque les nuages amoncelés, se crevant subitement, versent des torrents de pluie et de grêle et font craindre un nouveau déluge. Le roulement du tonnerre s’ap- prochait de plus en plus et imitait le bruit de la canonnade. Ce golfe, naguère si calme et si uni que l’île pouvait s’y mirer comme dans une glace, s’était rembruni tout à coup; les vagues bondissantes et furieuses se heurtaient comme des cavales échevelés; l’île tremblait, ébranlée par de terribles secousses. Les pêcheurs les plus intrépides avaient tiré leurs bateaux à sec et, renfermés dans leurs cabanes, rassuraient de leur mieux leurs femmes et leurs enfants effrayés. Au milieu de la profonde obscurité qui régnait sur la mer, on voyait scintiller, nette et limpide, la lampe de Nisida, qui brûlait devant la Madone. Deux barques sans gouvernail, sans voiles, sans avirons, ballottées par les flots, battues par la rafale, tournoyaient audessus de l’abîme. Deux hommes étaient debout dans ces deux barques, les muscles raidis, les poitrines nues, les cheveux au vent. Ils se tenaient par la main pour ne pas faire écarter leurs bateaux, regardant la mer avec hauteur et bravant la tempête. -Encore une fois, je t’en prie, s’écria un de ces hommes, laisse-moi, Gabriel; je te promets qu’avec mes deux rames brisées et un peu de persévérance, je gagnerai la Torre avant le jour. -Tu es fou, Bastiano; depuis ce matin, nous n’avons pu approcher de Vico, et nous avons été obligés de courir les bordées. Ton adresse et ta vigueur n’ont rien pu contre cet effroyable ouragan qui nous a refoulés jusqu’ici. -C’est la première fois que tu refuses de m’accompagner, remarqua le jeune homme. -Eh bien! oui, mon cher Bastiano; je ne sais, mais, cette nuit, je me sens poussé vers l’île par une force irrésistible. Les vents se sont déchaînées pour m’y ramener malgré moi, et je te l’avouerai, dussé-je passer pour fou à tes yeux, il me semble voir un ordre du ciel dans un événement si simple et si ordinaire. Vois-tu cette lampe qui brille là-bas? -Je la connais, répondit Bastiano en étouffant un soupir. -Elle a été allumée devant la Vierge le jour où ma soeur est née, et pendant dix-huit ans, elle n’a cessé de brûler nuit et jour. C’était le voeu de ma mère. Tu ne sais pas, mon cher Bastiano, tu ne peux pas savoir combien de pensées déchirantes ce voeu me rappelle. Ma pauvre mère me fit venir à son lit de mort et me raconta une affreuse histoire, un mystère horrible qui pèse sur mon âme comme un manteau de plomb et dont je ne puis me soulager en le confiant à un ami. Quand son pénible récit fut achevé, elle demanda à voir et à embrasser ma soeur, qui venait de naître, puis, de sa main tremblante et déjà glacée par l’agonie, voulut elle-même allumer la lampe. «Rappelle-toi, ce furent ses dernières paroles, rappelle-toi, Gabriel, que ta soeur est vouée à la Madone. Tant que cette lumière brillera devant la sainte effigie de la Vierge, ta soeur ne courra aucun danger. » Tu peux comprendre maintenant pourquoi, la nuit, quand nous traversons le golfe, j’ai toujours les yeux fixés sur cette lampe. J’ai une croyance que rien ne saurait ébranler, c’est que le jour où cette lumière s’éteindra, l’âme de ma soeur se sera envolée vers le ciel. -Eh bien! s’écria Bastiano, d’un ton brusque qui trahissait l’émotion de son coeur, si tu préfères rester, j’irai tout seul. -Adieu, dit Gabriel en lâchant la main de son camarade sans détourner les yeux de la croisée vers laquelle il se sentait attiré par une fascination qu’il ne savait pas s’expliquer. Bastiano disparut, et le frère de Nisida, aidé par les flots, s’approchait de plus en plus du rivage, lorsque, tout à coup, il poussa un cri terrible qui domina le bruit de la tempête. L’étoile venait de s’éteindre; on avait soufflé la lampe. -Ma soeur est morte! s’écria Gabriel. Et s’élançant à la mer, il fendit les ondes avec la rapidité de la foudre. L’orage avait redoublé d’intensité. De longues traînées d’éclairs, déchirant le flanc des nuages, inondaient les objets de leur clarté fauve et intermittente. Le pêcheur aperçut une échelle appuyée à la façade de sa maison, la saisit d’une main convulsive et, en trois bonds, se précipita dans la chambre. Le prince avait senti une singulière émotion en pénétrant dans cette chaste et silencieuse retraite. Le regard calme et doux de la Vierge qui semblait protéger le repos de la jeune fille endormie, ce parfum d’innocence qui se répandait tout autour de la couche virginale, cette lampe veillant au milieu des ténèbres comme une âme en prière avaient saisi le séducteur d’un trouble inconnu. Irrité de ce qu’il appelait une lâcheté absurde, il avait éteint la lumière importune et s’avançait vers le lit en s’adressant de muets reproches, lorsque Gabriel fondit sur lui avec le grincement féroce d’un tigre blessé. Brancaleone, d’un geste hardi et rapide qui prouvait une bravoure et une adresse peu communes, se débattant sous l’étreinte de son robuste adversaire, tira de sa main droite un long poignard à la lame fine et barbelée. Gabriel sourit avec dédain, lui arracha l’arme, et tout en se baissant pour la briser sur son genou, d’un coup de tête furieux, il fit trébucher le prince et l’envoya rouler à trois pas sur le carreau. Puis se penchant sur sa pauvre soeur et la contemplant d’un regard avide à la lueur fugitive d’un éclair: -Morte! répéta-t-il en se tordant les bras de désespoir, morte! Dans l’affreux paroxysme qui lui serrait le gosier, il ne savait pas trouver d’autres mots pour assouvir sa rage ou épancher sa douleur. Ses cheveux, que l’orage avait collés sur ses joues, se dressèrent sur sa tête, il eut froid dans la moelle de ses os et sentit retomber ses larmes sur son coeur. Ce fut un moment terrible; il oublia que l’assassin vivait encore. Cependant le prince, que son admirable sang-froid ne quittait pas d’une seconde, s’était relevé tout meurtri et saignant. Pâle et tremblant de colère, il cherchait de tous côtés une arme pour se venger. Gabriel revint vers lui plus sombre et plus sinistre que jamais et, lui serrant le cou d’une main de fer, le traîna dans la chambre où dormait le vieillard. -Mon père! mon père! mon père! s’écria-t-il, d’une voix déchirante, voici le lâche qui vient d’assassiner Nisida. Le vieillard, qui n’avait bu que quelques gouttes de la potion soporifique, fut réveillé par ce cri qui lui retentit dans l’âme. Il se leva comme poussé par un ressort, jeta les couvertures, et avec cette promptitude d’action que Dieu a départie aux mères dans les moments de danger, il monta à la chambre de sa fille, trouva de la lumière, s’agenouilla sur les bords du lit et se mit à interroger le pouls de son enfant et à épier sa respiration avec une anxiété mortelle. Tout cela s’était passé en moins de temps que nous n’en avons mis à le raconter. Brancaleone, par un effort inouï, s’était dégagé des mains du pêcheur, et reprenant tout à coup sa fierté de prince, il dit, d’une voix fortement accentuée: -Vous ne me tuerez pas sans m’écouter. Gabriel voulut l’accabler d’injures sanglantes, mais ne pouvant pas articuler un seul mot, il fondit en larmes. -Votre soeur n’est pas morte, dit le prince avec une froide dignité, elle n’est qu’endormie. Vous pouvez vous en assurer vous-même, et pendant ce temps, je m’engage sur l’honneur à ne pas m’éloigner d’un seul pas. Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de vérité que le pêcheur en fut frappé. Une lueur d’espoir inattendu illumina soudain ses pensées. Il jeta sur l’étranger un regard de haine et de méfiance, et murmura d’une voix sourde: -Ne te flatte pas, du moins, de pouvoir m’échapper. Puis il monta chez sa soeur, et s’approchant du vieillard, il lui demanda en tremblant: -Eh bien! mon père? Salomon le repoussa doucement de la main avec la sollicitude d’une mère qui écarterait du berceau de son enfant le bourdonnement d’un insecte, et lui faisant signe de se taire, il ajouta à voix basse: -Elle n’est ni morte ni empoisonnée. On lui aura fait boire quelque philtre dans un dessein sinistre. Sa respiration est régulière, et elle ne peut pas tarder à revenir de sa léthargie. Gabriel, rassuré sur la vie de Nisida, descendit silencieusement au rez-de-chaussée, où il avait laissé le séducteur. Son attitude était sombre et grave. Il ne venait pas, cette fois, déchirer de ses ongles le meurtrier de sa soeur, mais éclaircir un mystère de trahison et d’infamie et venger son honneur, auquel on avait lâchement attenté. Il ouvrit à deux battants la porte d’entrée, qui donnait le jour à la pièce où il avait l’habitude de coucher avec son père, les rares nuits qu’il passait à la maison. La pluie venait de cesser, un rayon de lune perçant les nuages pénétra tout à coup dans la chambre. Le pêcheur rajusta ses vêtements trempés, secoua ses cheveux, s’avança vers l’étranger, qui l’attendait de pied ferme, et après l’avoir fièrement regardé: -Maintenant, lui dit-il, vous allez m’expliquer votre présence chez nous. -J’avoue, dit le prince, d’un ton dégagé et avec le plus insolent aplomb, que les apparences sont contre moi. C’est la destinée des amoureux d’être traités comme des voleurs. Mais quoique je n’aie pas l’avantage d’être connu de vous, je suis le fiancé de la belle Nisida, avec l’agrément de votre père, bien entendu. Or comme j’ai le malheur de posséder des parents très durs, ils ont eu la cruauté de me refuser leur consentement. L’amour m’a égaré, et j’allais me rendre coupable d’une faute pour laquelle des jeunes gens comme vous doivent être indulgents. Au surplus, ce n’a été qu’une simple tentative d’enlè- vement, avec les meilleures intentions du monde, je vous jure, et me voilà prêt à tout réparer, s’il vous convient de me tendre la main et de m’appeler votre frère. -Il me convient de t’appeler lâche et traître, répondit Gabriel, dont les joues s’étaient enflammées en entendant parler de sa soeur avec une si impudente légèreté. Si c’est ainsi qu’on venge les affronts dans les villes, nous autres, pêcheurs, nous avons un autre système. Ah! tu t’es flatté de porter dans notre maison la désolation et la honte, de payer d’infâmes sicaires qui sont venus partager le pain d’un vieillard pour empoisonner sa fille, de te glisser la nuit comme un brigand, armé d’un poignard, dans la chambre de ma soeur et en être quitte pour épouser la plus belle femme du royaume! Le prince fit un mouvement. -Écoute, reprit Gabriel, je pourrais te briser comme j’ai brisé ton poignard tout à l’heure, mais j’ai pitié de toi. Je m’aper- çois que tu ne sais rien faire avec tes mains, ni te défendre, ni travailler. Va, je commence à tout comprendre: tu t’es vanté, mon maître, tu as usurpé ta pauvreté; tu t’es paré de ces vieux habits, mais tu n’en es pas digne. Il laissa tomber sur le prince un regard écrasant de mépris, puis s’approchant d’une armoire cachée dans le mur, il en tira un fusil et une hache. -Voilà, dit-il, tout ce qu’il y a d’armes dans la maison; choisis. Un éclair de bonheur brilla sur le front du prince, qui avait jusque alors dévoré sa colère. Il s’empara avidement du fusil, recula de trois pas, et se redressant de toute sa hauteur: -Tu aurais mieux fait, dit-il, de me prêter tout d’abord cette arme, car tu m’aurais épargné l’ennui d’assister à tes sottes divagations et à tes convulsions frénétiques. Merci, jeune homme, un de mes laquais te rapportera ton fusil. Adieu, voilà pour ta peine. Et il lui jeta sa bourse, qui vint tomber lourdement aux pieds du pêcheur. -Je vous ai prêté ce fusil pour vous battre avec moi, s’écria Gabriel, que l’étonnement rendait immobile. -Range-toi, mon garçon, tu es fou, dit le prince en faisant un pas vers la porte. -Ainsi vous refusez de vous défendre? demanda Gabriel, d’un ton résolu. -Je t’ai déjà dit que je ne puis me battre avec toi. -Et pourquoi? -Parce que Dieu l’a voulu ainsi; parce que toi, tu es né pour ramper, et moi pour te fouler aux pieds; parce que tout le sang que je pourrais verser dans cette île ne rachèterait pas une goutte de mon sang; parce que mille vies de misérables comme toi ne valent pas une heure de la mienne; parce que tu te mettras à genoux devant mon nom, que je vais prononcer; enfin, parce que toi, tu n’es qu’un pauvre pêcheur, et moi, je m’appelle le prince de Brancaleone. À ce nom redoutable que le jeune seigneur lui jeta à la tête comme pour le foudroyer, le pêcheur bondit comme un lion. Il respira largement comme s’il eût soulevé un poids énorme qui depuis longtemps lui oppressait le coeur. -Ah! s’écria-t-il, tu viens de te livrer, monseigneur. Entre le pauvre pêcheur et le prince tout-puissant, il y a une dette de sang. Tu payeras pour toi et pour ton père. Nous allons régler nos comptes, Excellence, ajouta-t-il en élevant sa hache sur la tête du prince, qui le couchait en joue. Oh! vous vous êtes trop hâté de choisir, le fusil n’est pas chargé. Le prince devint pâle. -Il existe entre nos deux familles, continua Gabriel, un mystère horrible que ma mère m’a confié sur le bord du tombeau, que mon père lui-même ignore, et que nul homme au monde ne doit entendre. Toi, c’est différent, tu vas mourir. Il l’entraîna dans la cour. -Sais-tu pourquoi ma soeur, que tu voulais déshonorer, a été vouée à la Madone? Parce que ton père a voulu, comme toi, déshonorer ma mère. Il y a, dans ta maison maudite, une tradition d’infamie. Tu ne sais pas ce que ma pauvre mère a souffert de tortures lentes et terribles qui l’ont brisée, qui l’ont fait mourir bien jeune et que cette âme angélique n’a osé confier qu’à son fils, à l’heure suprême, et cela pour m’engager à veiller sur ma soeur. Le pêcheur essuya une larme brûlante. -Un jour, nous n’étions pas nés encore, une belle dame richement parée aborda à l’île dans une barque magnifique. Elle demanda à voir ma mère, qui était jeune et belle comme l’est aujourd’hui ma Nisida. Elle ne pouvait se lasser de l’admirer; elle accusa l’aveugle destinée d’avoir enfoui ce beau diamant au sein d’une île obscure; elle combla ma mère d’éloges, de caresses et de présents, et après de longs détours, elle finit par la demander à ses parents pour en faire sa demoiselle de compagnie. Les pauvres gens, entrevoyant dans la protection d’une si grande dame un brillant avenir pour leur fille, eurent la faiblesse de céder. Cette dame était ta mère. Et sais-tu pourquoi elle venait chercher ainsi cette pauvre jeune fille innocente? Parce que ta mère avait un amant, et parce qu’elle voulait, par ce moyen infâme, s’assurer l’indulgence du prince. -Tais-toi, misérable. -Oh! vous m’écouterez jusqu’au bout, Excellence. Les premiers jours, ma pauvre mère se vit entourée des soins les plus tendres. La princesse ne pouvait s’en séparer un instant. Les mots les plus flatteurs, les plus beaux habits, les plus riches parures étaient pour elle; les domestiques la respectaient comme si elle eût été la fille de leurs maîtres. Lorsque ses parents allèrent la voir pour s’informer si elle n’avait pas quelque regret de les avoir quittés, ils la trouvèrent si belle et si heureuse qu’ils bénirent la princesse comme un bon ange que Dieu leur avait envoyé. Le prince prit alors ma mère dans une singulière affection. Peu à peu, ses manières devinrent plus familières et plus caressantes. Enfin, la princesse s’absenta pour quelquesjours, regrettant de ne pas pouvoir amener avec elle sa chère enfant, comme elle l’ap- pelait. Alors la brutalité du prince ne connut plus de bornes; il ne déguisa plus ses honteux projets de séduction; il étala devant la pauvre fille des colliers de perles et des écrins de diamants; il passa de la passion la plus ardente à la plus sombre colère, des plus humbles prières aux plus horribles menaces. On enferma la malheureuse enfant dans un caveau où il pénétrait à peine un faible rayon de jour, et tous les matins, un affreux geôlier venait lui jeter un morceau de pain noir et lui répétait en jurant qu’il ne tenait qu’à elle de changer cette position en devenant la maîtresse du prince. Ce supplice dura deux ans. La princesse était partie pour un long voyage à l’étranger, et les pauvres parents de ma mère croyaient que leur fille était toujours heureuse auprès de sa protectrice. À son retour, ayant sans doute de nouvelles fautes à se faire pardonner, elle reprocha au prince sa maladresse, elle fit sortir ma mère de son cachot, affecta la plus vive indignation pour ces horribles traitements, qu’elle montrait ignorer, essuya ses larmes et, par un raffinement de perfidie abominable, reçut les remerciements de la victime qu’elle allait immoler. » Un soir -j’ai fini, monseigneur -, la princesse voulut souper en tête à tête avec sa demoiselle de compagnie. Les fruits les plus rares, les mets les plus exquis, les vins les plus délicats furent servis à ma pauvre mère, dont les longues privations avaient altéré la santé et affaibli la raison. Elle s’abandonna à une gaieté maladive. On lui versa des philtres diaboliques: c’est encore une tradition dans votre famille. Ma mère se sentait exaltée, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux, ses joues étaient en feu. Alors le prince entra... Oh! vous allez voir, Excellence, que Dieu protège les pauvres... Ma mère se réfugia comme une colombe effarée dans le sein de la princesse, qui la repoussait en riant. La pauvre fille, éperdue, tremblante, tout en pleurs, se mit à genoux au milieu de cette chambre infâme. C’était le jour de sainte Anne. Tout à coup, la maison s’ébranle, les murs se fendent, des cris de détresse retentissent dans la rue. Ma mère est sauvée. Ce fut ce tremblement de terre qui a détruit la moitié de Naples. Vous le savez bien, monseigneur, puisque votre ancien palais n’est plus habitable. -Où veux-tu en venir? s’écria Brancaleone, dans la plus terrible agitation. -Oh! je veux tout simplement vous persuader qu’il faut que vous vous battiez avec moi, répondit froidement le pêcheur en lui tendant une cartouche. Et maintenant, ajouta-t-il d’un ton exalté, faites votre prière, monseigneur, car, je vous en préviens, vous mourrez de ma main. Il faut que justice soit faite! Le prince examina attentivement la poudre et les balles, s’assura que son fusil était dans un état parfait, le chargea et, pressé d’en finir, ajusta le pêcheur. Mais soit le trouble qu’il venait d’éprouver pendant le terrible récit de son adversaire, soit que l’herbe fût mouillée par l’orage, au moment d’avancer le pied gauche pour assurer son coup, il glissa, perdit l’équilibre et tomba sur le genou. Le coup partit en l’air. -Ceci ne compte pas, monseigneur, s’écria aussitôt Gabriel en lui tendant une seconde cartouche. Au bruit de l’explosion, Salomon avait paru à la croisée, et comprenant de quoi il s’agissait, il avait levé les mains au ciel pour adresser à Dieu une muette et fervente prière. Eligi proféra un horrible blasphème et rechargea son arme à la hâte. Mais frappé par l’assurance de ce jeune homme qui se tenait immobile et debout devant lui, de ce vieillard calme et impassible qui semblait conjurer Dieu, au nom de son autorité paternelle, de se prononcer pour l’innocent, déconcerté par sa chute, le genou tremblant, le bras démis, il sentit courir dans ses veines le froid de la mort. Néanmoins, cherchant à maîtriser son émotion, il visa une seconde fois. La balle siffla à l’oreille du pêcheur et alla s’enfoncer dans le tronc d’un peuplier. Le prince, avec l’énergie du désespoir, saisit le canon de son arme à deux mains, mais Gabriel s’avançait, terrible, avec sa hache, et du premier coup il emporta la crosse. Cependant il hésitait encore à tuer un homme sans défense, lorsque deux serviteurs armés parurent à l’extrémité du chemin. Gabriel ne les vit pas venir, mais au moment où les deux traîtres allaient le prendre aux épaules, Salomon poussa un cri et s’élança au secours de son fils. -À moi, Numa! à moi, Bonaroux! à mort les brigands, ils veulent m’assassiner! -Tu en as menti, prince de Brancaleone, s’écria Gabriel. Et d’un coup de hache, il lui fendit le crâne. Les deux bravi qui arrivaient pour défendre leur maître, le voyant tomber, prirent la fuite. Salomon et son fils montèrent dans la chambre de Nisida. La jeune fille venait de secouer son lourd sommeil, une légère sueur perlait sur son front, et elle ouvrit lentement les yeux au jour naissant. -Pourquoi me regardez-vous ainsi, mon père? dit-elle avec un reste d’égarement en passant la main sur son front. Le vieillard l’embrassa avec tendresse. -Tu viens de passer un grand danger, ma pauvre Nisida, lui dit-il, lève-toi et remercions la Madone. Puis tous les trois, prosternés devant la sainte effigie de la Vierge, commencèrent à réciter les litanies. Mais à l’instant même, un bruit d’armes retentit dans la cour, la maison fut cernée de soldats, et un lieutenant de gendarmerie, saisissant Gabriel, lui dit à haute voix: -Au nom de la loi, je vous arrête pour le meurtre que vous venez de commettre sur la personne de Son Excellence illustrissime monseigneur le prince de Brancaleone. Nisida, frappée par ces mots, demeura pâle et immobile comme une de ces statues de marbre agenouillées sur les tombeaux. Gabriel se préparait déjà à une résistance insensée, lorsqu’il fut arrêté par un geste de son père. -Signor tenente, dit le vieillard en s’adressant à l’officier, mon fils a tué le prince en légitime défense, car ce dernier a escaladé notre maison et a pénétré chez nous la nuit à main armée. Les preuves sont devant vos yeux. Voilà une échelle dressée contre la croisée, et voici, ajouta-t-il en ramassant deux morceaux de lame brisée, un poignard aux armes de Brancaleone. Au reste, nous ne refusons pas de vous suivre. Les dernières paroles du pêcheur furent couvertes par les cris À bas les sbires! à bas les gendarmes! qui étaient répétés de tous les côtés. L’île entière était en armes, et les pêcheurs se seraient laissé hacher jusqu’au dernier avant de permettre qu’on touchât à un seul cheveu de Salomon ou de l’un de ses fils. Mais le vieillard parut sur le seuil de sa porte, et tendant le bras, d’un geste calme et grave qui fit tomber la colère du peuple: -Merci, mes enfants, dit-il, il faut respecter la loi. Je saurai défendre tout seul devant les juges l’innocence de mon fils. * * * Trois mois se sont à peine écoulés depuis le jour où nous avons vu pour la première fois le vieux pêcheur de Nisida assis devant la porte de sa maison, rayonnant de tout le bonheur qu’il avait su créer autour de lui, trônant comme un roi sur son banc de pierre et bénissant ses deux enfants, les plus beaux de l’île. Maintenant, tout est changé dans l’existence de cet homme naguère si heureux et si envié. La riante maisonnette qui se penchait sur le golfe comme un cygne au bord d’un vivier transparent est triste et désolée; la petite cour bordée de lilas et d’aubépines, où des groupes joyeux venaient s’asseoir à la chute du jour, est silencieuse et déserte. Aucun bruit humain n’ose troubler le deuil de cette morne solitude. Seulement, vers le soir, le flot de la mer apitoyé sur de si grands malheurs vient murmurer sur la grève des notes plaintives. Gabriel a été condamné. La nouvelle de la mort du noble prince de Brancaleone, si jeune, si beau, si universellement adoré, mit en émoi non seulement l’aristocratie napolitaine, mais toutes les classes en furent profondément indignées. Il fut pleuré par tout le monde, et un cri de vengeance unanime s’éleva contre le meurtrier. Lajustice informa avec une effrayante promptitude. Au reste, les magistrats appelés par leur office à juger cette déplorable affaire firent preuve d’une intégrité irréprochable. Aucune considération étrangère à leur devoir, aucun égard dû à une famille si noble et si puissante ne put ébranler la conviction de leur conscience. L’histoire a gardé le souvenir de ce mémorable procès, et elle n’a aucun reproche à faire aux hommes qui ne s’adresse en même temps à l’imperfection des lois humaines. L’apparence, ce fatal démenti que le génie du mal donne si souvent ici-bas à la vérité, accabla le pauvre pêcheur des preuves les plus évidentes. Trespolo, chez qui la peur avait dissipé tous les scrupules, interrogé le premier en sa qualité de confident du jeune prince, déclara avec une froide impudence que son illustre maître ayant montré le désir de se dérober pour quelques jours aux importunités d’une jeune dame dont la passion commençait à le fatiguer, il l’avait suivi dans l’île avec trois ou quatre de ses plus fidèles domestiques, et qu’il avait adopté lui-même le déguisement de pèlerin, ne voulant pas trahir l’incognito de Son Excellence aux yeux des pêcheurs, qui n’auraient pas manqué d’obséder de leurs sollicitations un si puissant personnage. Deux gardes champêtres qui s’étaient trouvés par hasard sur le versant de la colline au moment du crime confirmèrent par leur témoignage la longue déposition du valet. Cachés par un taillis, ils avaient vu Gabriel fondre sur le prince et avaient distinctement entendu les dernières paroles du mourant criant au meurtre. Tous les témoins, ceux-là mêmes qui avaient été assignés à la requête de l’accusé, aggravaient sa position par leurs déclarations, qu’ils s’efforçaient de rendre favorables. Aussi l’instruction, avec sa perspicacité habituelle et son infaillible certitude, avait-elle établi que le prince Eligi de Brancaleone, dégoûté momentanément du séjour de la ville, s’était réfugié dans la petite île de Nisida pour s’y livrer paisiblement au plaisir de la pêche, qui avait été de tout temps son goût prédominant (preuve était annexée au dossier que le prince avait assisté constamment tous les deux ans à la pêche du thon dans ses domaines de Palerme); qu’une fois ainsi caché dans l’île, Gabriel avait pu le reconnaître, étant venu peu dejours avant accompagner sa soeur à la procession, et avait sans doute formé le projet de l’assassiner. Dans la journée qui précéda la nuit du crime, on avait remarqué l’absence de Gabriel et l’agi- tation de son père et de sa soeur. Vers le soir, le prince avait congédié son domestique et était sorti tout seul, suivant son habitude, pour se promener au bord de la mer. Surpris par l’orage et ne connaissant pas les détours de l’île, il avait erré autour de la maison du pêcheur pour chercher un abri; alors Gabriel, encouragé par les ténèbres et par le bruit de la tempête, qui devait couvrir les cris de sa victime, après une longue hésitation, s’était décidé à consommer son crime, et ayant déchargé deux coups de feu sur le malheureux jeune homme sans pouvoir l’atteindre, il l’avait achevé à coups de hache; enfin, au moment où, aidé par Salomon, il allait jeter le cadavre à la mer, les serviteurs du prince ayant paru, ils étaient montés à la chambre de la jeune fille, et ayant imaginé leur fable absurde, s’étaient mis à genoux devant la Vierge pour donner le change à la justice. Toutes les circonstances que le pauvre Salomon invoquait en faveur de son fils se tournaient contre lui: l’échelle dressée près de la croisée de Nisida appartenait au pêcheur; le poignard que le jeune Brancaleone portait toujours sur lui pour sa défense lui avait été évidemment enlevé après sa mort, et Gabriel s’était empressé de le briser pour faire disparaître, autant qu’il était en son pouvoir, les traces de son crime. On ne s’arrêta pas une seconde au témoignage de Bastiano, qui, pour détruire la préméditation, affirmait que l’accusé ne s’était séparé de lui qu’au moment où l’orage avait éclaté dans l’île: d’abord, le jeune plongeur était connu pour être l’ami le plus dévoué de Gabriel et le plus chaud prétendant de sa soeur, et ensuite, à l’heure même où il affirmait avoir été aux environs de Nisida, on l’avait vu aborder à la Torre. Quant aux amours du prince pour la pauvre paysanne, cette assertion ridicule fit hausser les épaules aux magistrats, surtout la résistance attribuée à la jeune fille et les moyens extrêmes auxquels le prince aurait eu recours pour fléchir la vertu de Nisida. Eligi de Brancaleone était si jeune, si beau, si séduisant, et en même temps si impassible au milieu de ses succès, qu’on ne l’avait jamais soupçonné de violence que pour se débarrasser de ses maîtresses. Enfin, une preuve accablante et sans réplique renversait tous les arguments de la défense: on avait trouvé, sous le lit du pêcheur, une bourse aux armes de Brancaleone remplie d’or, que le prince avait lancée -si nos lecteurs ne l’ont pas oublié -comme une dernière insulte aux pieds de Gabriel. Le vieillard ne se découragea pas devant cet échafaudage de mensonges. Après les plaidoyers des avocats dont il avait acheté au poids de l’or la ruineuse éloquence, il défendit lui-même son fils et mit dans son discours tant de vérité, tant de passion et tant de larmes que l’auditoire entier en fut ému, et trois juges votèrent pour l’acquittement. Mais la majorité lui manqua, et le fatal arrêt fut prononcé. La nouvelle se répandit aussitôt dans la petite île et y causa un profond découragement. Les pêcheurs, qui, à la première irruption de la force, s’étaient levés en masse pour défendre la cause de leur camarade, courbaient le front sans murmurer devant l’om- nipotence de la chose jugée. Salomon reçut sans sourciller le coup de poignard qui lui traversait le coeur. Pas un soupir ne s’échappa de sa poitrine, pas une larme ne vint au bord de sa paupière; sa blessure ne saigna pas. Depuis le jour de l’arres- tation de son fils, il avait vendu tout ce qu’il possédait au monde, jusqu’à la petite croix d’argent que lui avait léguée sa femme en mourant, jusqu’au collier de perles qui flattait si bien l’orgueil paternel en perdant de sa blancheur sur le cou de sa chère Nisida. Il avait cousu les pièces d’or qu’il avait retirées de la vente de ces objets dans son bonnet de laine grossière et s’était installé à la capitale. Il ne mangeait qu’un morceau de pain que lui jetait la pitié des passants, et il dormait sur les marches des églises ou sur le seuil des magistrats. Pour apprécier à sajuste valeur le courage héroïque de ce père infortuné, il faut embrasser d’un seul regard toute l’étendue de son malheur. La mort de son enfant n’était pas le seul chagrin qui déchirait ce coeur de martyr. Accablé par l’âge et par la douleur, il entrevoyait avec un calme solennel le moment terrible où son fils le précéderait de peu dejours dans la tombe. Sa plus poignante angoisse était de songer à la honte qui couvrirait sa famille. Le premier échafaud dressé dans cette île de moeurs si douces, d’une vertu si austère, d’une pauvreté si honorable, s’élevait pour Gabriel, et cette peine ignominieuse flétrissait la population entière et lui marquait au front le premier sceau d’infamie. Par une transition douloureuse et pourtant si facile dans les destinées humaines, le pauvre père en était venu à désirer ces moments de danger qui l’avaient fait trembler autrefois, ces moments où son fils aurait pu mourir noblement. Et maintenant, tout était perdu: une vie si longue de travail, d’abnégations, de bienfaits; une réputation pure et sans tache qui s’étendait au-delà du golfe, dans des contrées lointaines, une admiration traditionnelle de plusieurs générations qui tenait presque du culte: tout cela n’avait servi qu’à creuser plus profondément l’abîme où le pêcheur était tombé d’un seul coup du haut de sa royale grandeur. Le prestige, cette auréole divine sans laquelle rien n’est saint ici-bas, avait disparu. On n’osait plus défendre le malheureux, on le plaignait. Son nom sera bientôt prononcé avec horreur, et Nisida, la pauvre orpheline, ne sera pour tout le monde que la soeur d’un condamné. Bastiano lui-même détournait la tête en pleurant. Aussi, quand tous les délais furent expirés, quand toutes les démarches du pauvre Salomon échouèrent, le voyant sourire étrangement comme sous l’obsession d’une idée fixe, se disait-on dans la ville que le vieillard avait perdu la raison. Gabriel vit lever son dernier jour avec sérénité et avec calme. Il avait dormi d’un sommeil profond; il se réveilla plein d’un bonheur inouï; un joyeux rayon de soleil, tombant de la lucarne, vint trembler sur la paille fine et dorée de son cachot; une brise d’automne se jouant autour de lui caressait son front d’une fraîcheur agréable et courait dans sa longue chevelure. Le geôlier, qui l’avait toujours traité avec humanité depuis qu’il était sous sa garde, frappé de cet air de bonheur, hésita un moment à lui annoncer la visite du curé, craignant d’arracher le pauvre prisonnier à sa rêverie. Gabriel reçut cette nouvelle avec joie. Il s’entretint deux heures avec le bon prêtre et versa de douces larmes au moment de la dernière absolution. Le curé sortit de la prison mouillé de pleurs et proclamant à haute voix qu’il n’avait jamais rencontré de sa vie une âme plus belle, plus pure, plus remplie de résignation et de courage. Le pêcheur était encore en proie à sa consolante émotion, lorsque sa soeur entra. Depuis le jour où on l’avait relevée évanouie de la chambre où son frère venait d’être arrêté, la pauvre fille, réfugiée près d’une tante et s’accusant de tout le mal qui était arrivé, n’avait fait que pleurer aux pieds de sa sainte patronne. Ployée sous sa douleur comme un jeune lis courbé sous l’orage, elle passait des heures entières pâle, immobile, détachée de la terre, et ses larmes coulaient silencieusement sur ses belles mains jointes. Quand le moment fut venu d’aller embrasser son frère pour la dernière fois, Nisida se leva avec le courage d’une sainte. Elle effaça la trace de ses larmes, lissa ses beaux cheveux noirs, mit sa plus belle robe blanche. La malheureuse enfant essaya de cacher sa douleur par une ruse angélique. Elle eut la force de sourire! À la vue de sa pâleur effrayante, Gabriel sentit son coeur se serrer, un nuage passa sur ses yeux, il voulut courir à sa rencontre, mais retenu par la chaîne qui le scellait au pilier de sa prison, il recula brusquement et trébucha. Nisida s’élança vers son frère et le retint dans ses bras. La jeune fille avait tout compris. Elle l’assura qu’elle se portait bien. Craignant de le rappeler à sa terrible situation, elle lui parlait avec volubilité de mille choses, de sa tante, de la beauté du temps, de la Madone. Puis elle s’arrêtait tout à coup, effrayée de ses paroles, effrayée de son silence; elle attachait sur le front de son frère des regards brûlants, comme pour le fasciner. Peu à peu elle s’anima, une légère teinte colora ses joues amaigries, et Gabriel, abusé par les efforts surhumains de la jeune fille, la trouva encore belle et remercia Dieu dans son coeur d’avoir épargné cette faible créature. Nisida, comme si elle eût suivi les pensées secrètes de son frère, s’approcha de lui, lui serra la main avec un ton d’intel- ligence et murmura tout bas à son oreille: -Par bonheur, notre père est absent depuis deux jours. Il m’a fait avertir qu’il serait retenu à la ville. Pour nous, c’est différent, nous sommes jeunes, nous avons du courage! La pauvre fille tremblait comme une feuille. -Que deviendras-tu, ma pauvre Nisida? s’écria Gabriel en soupirant. -Bah! je prierai la Madone. Est-ce qu’elle ne nous protège pas? La jeune fille s’arrêta, frappée par le son de ses paroles, auxquelles la circonstance donnait un si cruel démenti. Mais en regardant son frère, elle continua d’un ton animé: -Certainement qu’elle nous protège. Elle m’est encore apparue en rêve cette nuit. Elle tenait dans ses bras son enfant Jésus et me regardait avec une tendresse de mère. Elle veut faire de nous des saints, car elle nous aime, et pour être saints, vois-tu, Gabriel, il faut souffrir. -Eh bien! va prier pour moi, ma bonne soeur. Ôte-toi à l’aspect de ces lieux tristes qui finiraient par ébranler ta fermeté, et peut-être la mienne. Va, nous nous reverrons là-haut, où notre mère nous attend; notre mère que tu n’as pas connue et à laquelle je parlerai souvent de toi. Adieu! ma soeur, au revoir!... Et il l’embrassa sur le front. La jeune fille rassembla dans son coeur toute sa force pour cet instant suprême, elle marcha d’un pas ferme. Arrivée sur le seuil, elle se retourna et lui dit adieu de la main, s’empêchant d’éclater par une contraction nerveuse. Mais une fois dans le corridor, un sanglot s’échappa de sa poitrine, et Gabriel, qui l’entendit retentir sous la voûte, crut que son coeur allait se fendre. Puis il se jeta à genoux, et levant les mains vers le ciel, il s’écria: -J’ai fini de souffrir, je n’ai plus rien qui m’attache à la vie. Merci, mon Dieu! vous retenez mon père ailleurs, vous avez voulu épargner au pauvre vieillard une douleur qui eût été audessus de ses forces. Ce fut à l’heure de midi qu’après avoir épuisé tous les moyens possibles, jeté son or jusqu’à la dernière pièce, embrassé les genoux du dernier valet, Salomon le pêcheur s’achemina vers la prison de son fils. Son front était tellement abattu que les gardes reculèrent, saisis de pitié, et le geôlier pleura en refermant sur lui la porte du cachot. Le vieillard resta quelques instants sans faire un pas, absorbé par la contemplation de son fils. À l’éclat fauve de sa prunelle, on eût deviné qu’un sombre projet agitait en ce moment l’âme de cet homme. Néanmoins il parut frappé de la beauté de Gabriel. Trois mois de prison avaient rendu à sa peau la blancheur que le soleil avait hâlée; ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles autour de son cou, ses yeux s’arrêtaient sur son père avec un regard humide et brillant. Jamais cette tête n’avait été plus belle qu’au moment de tomber. -Hélas! mon pauvre fils, lui dit le vieillard, il n’y a plus d’espoir; il faut mourir. -Je le sais, répondit Gabriel d’un ton de tendre reproche, et ce n’est pas là ce qui m’afflige davantage en ce moment. Mais toi aussi, pourquoi veux-tu me faire du chagrin, à ton âge? J’avais espéré... Que n’es-tu resté dans la ville? -Dans la ville, répéta le vieillard, ils sont sans pitié. Je me suis jeté aux pieds du roi, aux pieds de tout le monde: il n’y a pas de grâce, pas de miséricorde pour nous. -Eh! mon Dieu, qu’est-ce que la mort pour moi? Je la rencontre tous les jours sur la mer. Mon plus grand tourment, mon seul tourment, c’est la douleur qu’ils te font. -Et moi, crois-tu, mon Gabriel, que je souffre seulement de te voir mourir? Oh! c’est une séparation de quelquesjours,j’irai bientôt te rejoindre. Mais une douleur plus sombre m’accable. Moi, je suis fort, je suis un homme... Il s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit. Puis se rapprochant de son fils, il ajouta d’une voix remplie de larmes: -Pardonne-moi, mon Gabriel, je suis cause de ta mort. J’aurais dû tuer le prince de ma main. On ne condamne pas à mort les enfants et les vieillards dans notre pays. J’ai quatrevingts ans passés, j’aurais été gracié, on me l’a dit quand je demandais ta grâce en pleurant. Encore une fois, pardonne-moi, Gabriel: j’ai cru que ma fille était morte, je n’ai plus pensé à rien; et puis je ne savais pas la loi. -Mon père! mon père! répétait Gabriel, attendri, que distu là? J’aurais donné mille fois ma vie pour racheter un jour de la tienne. Puisque tu as la force d’assister à ma dernière heure, ne crains pas, tu ne me verras point pâlir, ton fils sera digne de toi. -Et il devra mourir! mourir! s’écriait Salomon en se frappant le front avec désespoir et lançant aux murs du cachot un regard de feu qui aurait voulu les percer. -J’y suis résigné, mon père, dit Gabriel avec douceur. Le Christ n’est-il pas monté sur sa croix? -Oui! murmura le vieillard d’une voix sourde; mais il ne laissait pas après lui une soeur déshonorée par sa mort. Ces paroles, qui échappèrent au vieux pêcheur malgré lui, jetèrent dans l’âme de Gabriel une clarté soudaine et terrible. Pour la première fois, il entrevit tout ce que sa mort avait d’infâ- me, la populace impudente se pressant autour de l’échafaud, la main hideuse du bourreau le saisissant aux cheveux, et les gouttes de son sang rejaillissant sur la robe blanche de sa soeur et la couvrant d’opprobre. -Oh! si je pouvais avoir une arme! s’écria Gabriel en jetant autour de lui ses yeux hagards. -Ce n’est pas l’arme qui manque, répondit Salomon en portant la main sur le manche d’un poignard qu’il avait caché dans sa poitrine. -Eh bien! tue-moi, mon père, dit Gabriel, à voix basse, mais avec un accent irrésistible de persuasion et de prière. Oh! oui! je te l’avoue maintenant, la main du bourreau me fait peur. Ma Nisida, ma pauvre Nisida! je l’ai vue, elle était ici tout à l’heure, belle et blanche comme la Madone des douleurs; elle souriait pour me cacher ses tortures. Elle était heureuse, la pauvre fille, parce qu’elle te croyait absent. Oh! qu’il me sera doux de mourir de ta main! Tu m’as donné la vie, reprends-la, mon père, puisque Dieu le veut ainsi. Et Nisida sera sauvée. Oh! n’hésite pas; ce serait une lâcheté à nous deux; c’est ma soeur, c’est ta fille! Et voyant que sa volonté puissante avait subjugué le vieillard: -À moi, dit-il, à moi, mon père! Et il offrit la poitrine à son coup. Le pauvre père leva la main pour le frapper, mais une convulsion mortelle agita tous ses membres. Il tomba dans les bras de son fils, et tous les deux fondirent en larmes. -Pauvre père, dit Gabriel, j’aurais dû prévoir cela. Donnemoi ce poignard, et détourne-toi. Je suis jeune, et mon bras ne tremble pas. -Oh! non, reprit Salomon d’un ton solennel, non, mon fils, car tu serais suicide! Que ton âme monte pure au ciel! Dieu me donnera sa force. D’ailleurs, nous avons le temps! Et un dernier rayon d’espoir vint briller dans le regard du pêcheur. Alors il se passa dans ce cachot une de ces cènes que la parole ne pourra jamais retracer. Le pauvre père s’assit sur la paille, à côté de son fils, et coucha doucement sa tête sur ses genoux. Il lui souriait dans les larmes comme à un enfant malade, il promenait lentement sa main dans les boucles soyeuses de ses cheveux, il lui faisait mille demandes entremêlées de caresses. Pour le dégoûter de ce monde, il lui parlait sans cesse de l’autre. Puis, par un brusque retour, il le questionnait minutieusement sur toutes les circonstances du passé. Quelquefois, il s’arrêtait avec effroi et comptait les battements de son coeur qui marquaient l’heure avec précipitation. -Dis-moi tout, mon enfant. As-tu quelque désir, as-tu quelque envie qu’on puisse satisfaire avant ta mort? Laisses-tu quelque femme aimée en secret? Tout ce qui nous reste sera pour elle. -Je ne regrette ici-bas que toi et ma soeur. Vous êtes les seules personnes que j’ai aimées depuis la mort de ma mère. -Eh bien! console-toi, ta soeur sera sauvée. -Oh! oui, je mourrai heureux. -Pardonnes-tu à nos ennemis? -De toute la force de mon coeur. Je prie Dieu qu’il fasse grâce aux témoins qui m’ont accusé. Puisse-t-il me pardonner mes fautes! -Quel âge as-tu bientôt? demanda brusquement le vieillard, car sa raison commençait à s’altérer, et il avait perdu la mémoire. -J’ai eu vingt-cinq ans à la Toussaint. -C’est vrai; le jour a été triste, cette année: tu étais en prison. -Vous rappelez-vous, il y a cinq ans, de ce même jour où je remportai le prix de la regatta, à Venise? -Raconte-moi cela, mon enfant. Et il écoutait, les mains dans les mains, le cou tendu, la bouche béante. Mais un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et un coup sourd fut frappé à la porte. C’était l’heure fatale. Le pauvre père l’avait oubliée. Déjà les prêtres avaient entonné leur cantique de mort, le bourreau était prêt, le cortège était en marche, lorsque Salomon le pêcheur parut tout à coup sur le seuil de la prison, le regard enflammé, le front rayonnant de l’auréole des patriarches. Le vieillard se redressa de toute sa hauteur, et levant d’une main le couteau ensanglanté: -Le sacrifice est consommé, dit-il d’une voix sublime. Dieu n’a pas envoyé son ange pour arrêter la main d’Abraham. La foule le porta en triomphe (1). Pier-Angelo Fiorentino. Note. (1) Les détails de cette affaire sont consignés dans les archives de la Corte criminale de Naples. Nous n’avons rien changé ni à l’âge ni à la position des personnages qui figurent dans ce récit. Un des plus célèbres avocats du barreau napolitain a fait prononcer l’acquittement du vieillard. Source: http://www.poesies.net