Les Louves De Machecoul. Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Tome II TABLE DES MATIERES I Un Peu S'Histoire Ne Gâte Rien. II Où Petit-Pierre Se Décide A Faire Contre fortune Bon Coeur. III Comment Jean Oullier Prouva Que, Lorsque Le Vin Est Tiré, Il N'Y A Rien De Mieux A Faire que de le boire. IV Où Il Est Expliqué Comment Et Pourquoi Le Baron Michel Avait Pris Le Parti D'Aller A Nantes. V Où La Brebis, Croyant Rentrer Au bercail, Tombe Dans Une Chausse-Trape. VI Où Trigaud Montre Que, S'Il Eût Eté A la Place D'Hercule, Il Eût Probablement Accompli Vingt-Quatre Travaux Au Lieu De Douze. VII La Clef Des Champs. VIII Où Mary Est Victorieuse A La Façon De Pyrrhus. IX Où Le Baron Michel Trouve, Pour S'Appuyer, Un Chêne Au Lieu D'Un Roseau. X Les Derniers Chevaliers De La Royauté. XI Où Jean Oullier Ment Pour Le Bien De La Cause. XII Où Le Geôlier Et Le Prisonnier Se Sauvent Ensemble. XIII Le Champ De Bataille. XIV Après Le Combat. XV Le Château De La Pénissière. XVI La Lande De Bouaimé. XVII Où La Maison Aubin Courte-Joie et Compagnie Fait Honneur A Sa Raison Sociale. XVIII Où Les Secours Arrivent D'où On Ne Les Attendait Guère. XIX Sur La Grande Route. XX Ce Qu'Il Advint De Jean Oullier. XXI Les Batteries De maître Courtin. XXII Où Mme La Baronne De La Logerie, en Croyant Faire Les Affaires De Son Fils, Fait Celles De Petit-Pierre. XXIII Marches Et Contre-Marches. XXIV Où Les Amours De Michel Semblent Commencer A Prendre Une Meilleure Tournure. XXV Comme Quoi Il Y A Pêcheur Et Pêcheur. XXVI Interrogatoire Et Confrontation. XXVII Où L'On Retrouve Le Général Et Où L'On Voit Qu'Il N'Etait Pas Changé. XXVIII Où Courtin Est Encore Une Fois Désappointé. XXIX Où Le Marquis De Souday Drague Des Huîtres. Et Pêche Picaut. XXX Ce Qui Se Passait Dans Deux Maisons Inhabitées. XXXI Où Courtin Touche Enfin Du Bout Du Doigt A Ses Cinquante Mille Francs. XXXII L'Auberge Du Grand Saint-Jacques. XXXIII Les Deux Judas. XXXIV OEil Pour OEil, Dent Pour Dent. XXXV Les Pantalons Rouges. XXXVI La Louve Blessée. XXXVII La Plaque De Cheminée. XXXVIII Trois Coeurs Brisés. XXXIX Le Bourreau De Dieu. XL Où L'On Voit Qu'Un Homme Aui A Cinquante Mille Francs Sur Lui Peut Quelquefois Etre Fort Gêné. XLI Épilogue. I Un Peu D’Histoire Ne Gâte Rien. Le voyageur fut conduit, par un mauvais escalier qui semblait collé contre la muraille, jusqu’au premier étage de la maison ; son conducteur ouvrit une porte et aperçut une grande chambre de construction récente. Dans cette chambre, couchée, il aperçut une femme et Mme la duchesse de Berry. L’attention de Me Marc se concentra tout entière sur elle. À la lueur des deux bougies, la duchesse dépouillait sa correspondance. Un assez grand nombre de lettres placées sur cette même table de nuit, et maintenues en guise de serre- papier par une seconde paire de pistolets, n’était pas encore décachetées. Madame paraissait attendre avec impatience l’arrivée du voyageur, car, en l’apercevant, elle sortit à moitié du lit pour tendre vers lui ses deux mains. Celui-ci les prit, les baisa respectueusement, et la duchesse sentit une larme qui tombait des yeux du fidèle partisan sur celle des deux mains qu’il avait gardée dans les siennes. -Une larme, monsieur ! dit la duchesse ; m’apportez-vous de mauvaises nouvelles ? -Cette larme, madame, répondit Me Marc, n’exprime que mon dévouement et le profond regret que j’éprouve de vous voir ainsi isolée et perdue, au fond d’une métairie de la Vendée, vous que j’ai vue... Il s’arrêta ; les larmes l’empêchaient de parler. La duchesse reprit sa phrase où il l’avait laissée, et continua : -Oui, aux Tuileries, n’est-ce pas, sur les marches d’un trône ? Eh bien ! cher monsieur, j’y étais, à coup sûr, plus mal gardée et moins bien servie qu’ici, car ici je suis servie et gardée par la fidélité qui se dévoue, tandis que là-bas, je l’étais par l’intérêt qui calcule... Mais, arrivons au but, que je ne vous vois pas éloigner sans inquiétude, je l’avoue. Des nouvelles de Paris, vite ! M’apportez-vous de bonnes nouvelles ? -Croyez, madame, répondit Me Marc, à mon profond regret, moi, homme d’enthousiasme, d’avoir été forcé de me faire le messager de la prudence. -Ah ! ah ! fit la duchesse, pendant que mes amis de Vendée se font tuer, mes amis de Paris sont prudents, à ce qu’il paraît. Vous voyez bien que j’avais raison de vous dire que j’étais ici mieux gardée et surtout mieux servie qu’aux Tuileries. -Mieux gardée peut-être, oui, madame ; mais mieux servie, non ! Il y a des moments où la prudence est le génie du succès. -Mais, monsieur, reprit la duchesse impatiente, je suis aussi bien renseignée sur Paris que vous, et je sais qu’une révolution y est instante. -Madame, répondit l’avocat de sa voix ferme et sonore, nous vivons depuis un an et demi dans les émeutes, et aucune de ces émeutes n’a pu monter encore à la hauteur d’une révolution. -Louis-Philippe est impopulaire. -Je vous l’accorde ; mais cela ne veut pas dire qu’Henri V soit populaire, lui. -Henri V ! Henri V ! mon fils ne s’appelle pas Henri V, monsieur, fit la duchesse ; il s’appelle Henri IV second. -Sous ce rapport, madame, repartit l’avocat, il est bien jeune encore, permettez-moi de vous le dire, pour que nous sachions son vrai nom ; puis, plus on est dévoué à un chef, plus on lui doit la vérité. -Oh ! oui, la vérité ! je la demande, je la veux ; mais la vérité ! -Eh bien ! madame, la vérité, la voici. Pour le peuple français, il y a deux grands souvenirs, dont le premier remonte à quarante-trois ans et le second à dix- sept ; le premier, c’est la prise de la Bastille, victoire qui a donné le drapeau tricolore à la nation ; le second, c’est la double restauration de 1814 et de 1815, victoire de la royauté sur le peuple, victoire qui a imposé le drapeau blanc au pays. Or, madame, dans les grands mouvements, tout est symbole ; le drapeau tricolore, c’est la liberté ; il porte écrit sur sa flamme : par ces signes, tu vaincras ! le drapeau blanc, c’est la bannière du despotisme ; il porte sur sa double face : par ce signe, tu as été vaincu ! -Monsieur ! -Vous avez quitté Paris le 28 juillet, madame ; vous n’avez donc pas vu avec quelle rage le peuple a mis en pièces le drapeau blanc et foulé aux pieds les fleurs de lis... -Le drapeau de Denain et de Taillebourg ! les fleurs de lis de saint Louis et de Louis XIV ! -Par malheur, madame, le peuple ne se souvient, lui, que de Waterloo ; le peuple ne connaît que Louis XVI : une défaite et une exécution... Eh bien ! savez-vous, madame, la grande difficulté que je prévois pour votre fils, c’est-à-dire pour le dernier descendant de saint Louis et de Louis XIV ? C’est justement le drapeau de Taillebourg et de Denain. Si Sa Majesté Henri V, ou Henri IV second, comme vous l’appelez, rentre dans Paris avec le drapeau blanc, il ne passera pas le faubourg Saint-Antoine ; avant d’arriver à la Bastille, il est mort. -Et... s’il rentre avec le drapeau tricolore ? -C’est bien pis, madame ! avant d’arriver aux Tuileries, il est déshonoré. La duchesse fit un soubresaut ; pourtant, elle resta muette. -C’est peut-être la vérité, dit-elle après une minute de silence ; mais elle est dure ! -Je vous l’ai promise tout entière, et je tiens ma promesse. -Mais, si telle est votre conviction, monsieur, demanda la duchesse, comment restez-vous attaché à un parti qui n’a aucune chance de succès ? -Parce que j’ai fait serment des lèvres et du coeur à ce drapeau blanc, sans lequel et avec lequel votre fils ne peut revenir, et que j’aime mieux être tué que déshonoré. La duchesse redevint muette un instant encore. -Ce ne sont point là les renseignements que j’avais reçus et qui m’ont déterminée à revenir en France. En somme, qu’apportez-vous dans les plis de votre toge, maître Cicéron ? est-ce la paix ? est-ce la guerre ? -Comme il est entendu que nous restons dans les traditions de la royauté constitutionnelle, je répondrai à Son Altesse royale qu’en sa qualité de régente, c’est à elle qu’il appartient d’en décider. -Enfin, vous avez dû recueillir les opinions de mes fidèles et féaux conseillers sur l’opportunité de la prise d’armes. Quelle est-elle ? qu’en pensez-vous vous- même ? Nous avons parlé de la vérité ; c’est parfois un spectre terrible. N’importe ! quoique femme, je n’hésite pas à l’évoquer. -C’est parce que je suis bien convaincu qu’il y a l’étoffe de vingt rois dans la tête et dans le coeur de madame que je n’ai point hésité non plus à me charger d’une mission que je regarde comme douloureuse. -Ah ! nous y voilà enfin !... Allons, moins de diplomatie, Me Marc ; parlez haut et ferme, comme il convient que l’on parle à ce que je suis ici, c’est-à-dire à un soldat. Puis s’apercevant que le voyageur, après avoir arraché sa cravate, cherchait à la découdre pour en tirer un papier : -Donnez, donnez, dit-elle avec impatience ; j’aurai plus tôt fait que vous. C’était une lettre écrite en chiffres. La duchesse y jeta les yeux, puis, la rendant à Me Marc : -Lisez-la-moi , cela doit vous être facile ; car vous savez sans doute ce qu’elle contient. Me Marc prit le papier des mains de la duchesse, et, en effet, lut sans hésitation ce qui suit : Les personnes en qui l’on a reporté une honorable confiance ne peuvent s’empêcher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé à la crise présente ; ces conseils ont été donnés, sans doute, par des hommes pleins de zèle, mais qui ne connaissent ni l’état actuel des choses, ni la disposition des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d’un mouvement dans Paris ; on ne trouverait pas douze cents hommes non mêlés d’agents de police qui, pour quelques écus, fissent du bruit dans la rue et se risquassent à combattre la garde nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée, comme on s’est trompé sur le Midi : cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une nombreuse armée aidée de la population des villes, presque toute anti-légitimiste ; une levée de paysans n’aboutirait désormais qu’à faire saccager les campagnes et à consolider le gouvernement par un triomphe facile. On pense que, si la mère d’Henri V était en France, elle devrait se hâter d’en sortir après avoir ordonné à tous les chefs de se tenir tranquilles. Ainsi, au lieu d’être venue organiser la guerre civile, elle serait venue demander la paix ; elle aurait eu la double gloire d’accomplir une action de grand courage et d’arrêter l’effusion du sang français. Les sages amis de la légitimité, que l’on n’a jamais prévenus de ce que l’on voulait faire, qui n’ont jamais été consultés sur les partis hasardeux que l’on voulait prendre, et qui n’ont connu les faits que lorsqu’ils étaient accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs ; ils ne peuvent ni mériter l’honneur ni encourir le blâme dans les chances de l’une ou de l’autre fortune. Pendant cette lecture, madame avait été en proie à une vive agitation ; sa figure, habituellement pâle, s’était couverte de rougeur ; sa main tremblante passait et repassait dans ses cheveux et repoussait en arrière le bonnet de laine qu’elle portait sur sa tête. Elle n’avait pas prononcé un mot, elle n’avait point interrompu le lecteur ; mais il était évident que son calme précédait une tempête. Pour la détourner, Me Marc se hâta de dire, en lui rendant la lettre, qu’il avait repliée : -Ce n’est point moi, madame, qui ai écrit cette lettre. -Non, répondit la duchesse, incapable de se contenir plus longtemps ; mais celui qui l’a apportée était bien capable de l’écrire. Le voyageur comprit qu’avec cette nature vive et impressionnable, il ne gagnerait rien en courbant la tête ; il se redressa donc de toute sa hauteur. -Oui, dit-il ; et il rougit d’un moment de faiblesse, et il déclare à Votre Altesse royale que, s’il n’approuve pas certaines expressions de cette lettre, il partage au moins le sentiment qui l’a dictée. -Le sentiment ! répéta la duchesse ; appelez ce sentiment-là de l’égoïsme, appelez-le de la prudence qui ressemble fort à de la... -Lâcheté, n’est-ce pas, madame ? Et, en effet, il est bien lâche, le coeur qui a tout quitté pour venir partager une situation qu’il n’avait pas conseillée ! Il est vraiment égoïste, celui qui est venu vous dire : « Vous voulez la vérité, madame, la voici ! mais, s’il plaît à Votre Altesse royale de marcher à une mort inutile autant que certaine, elle va m’y voir marcher à ses côtés ! » La duchesse resta quelques instants silencieuse ; puis elle reprit avec plus de douceur : -J’apprécie votre dévouement, monsieur ; mais vous connaissez mal l’état de la Vendée ; vous n’en êtes informé que par ceux qui sont opposés au mouvement. -Soit ; supposons ce qui n’est pas, supposons que la Vendée va se lever comme un seul homme ; supposons qu’elle va vous entourer de ses bataillons, supposons qu’elle ne vous marchandera ni le sang, ni les sacrifices ; la Vendée n’est pas la France ! -Après m’avoir dit que le peuple de Paris hait les fleurs de lis et méprise le drapeau blanc, voulez-vous en arriver à me dire que toute la France partage les sentiments du peuple de Paris ? -Hélas ! madame, la France est logique, et c’est nous qui poursuivons une chimère en rêvant une alliance entre le droit divin et la souveraineté populaire, deux mots qui hurlent en se sentant accouplés. Le droit divin semble fatalement conduire à l’absolutisme, et la France ne veut plus de l’absolutisme. -L’absolutisme ! l’absolutisme ! un grand mot pour effrayer les petits enfants. -Non, ce n’est point un grand mot ; c’est tout simplement un mot terrible. Peut-être sommes-nous plus près de la chose que nous ne le pensons ; cependant j’ai regret de vous l’avouer, madame, je ne crois point que ce soit à votre royal fils que Dieu réserve le dangereux honneur de museler le lion populaire. -Et pourquoi, monsieur ? -Parce que c’est de lui surtout qu’il se défie, parce que, d’aussi loin qu’il le verra venir, le lion secouera sa crinière, aiguisera ses griffes et ses dents, et ne le laissera approcher que pour bondir à lui. Oh ! l’on n’est pas impunément le petit-fils de Louis XIV, madame. -Ainsi, à votre avis, je dois renoncer à toutes mes espérances, abandonner mes amis compromis, et, dans trois jours, quand ils prendront les armes, les laisser me chercher inutilement dans leurs rangs, et leur faire dire par un étranger : « Marie-Caroline, pour laquelle vous étiez prêts à combattre, à mourir, a reculé devant la destinée ; Marie-Caroline a eu peur... » Oh ! non, jamais, jamais, monsieur ! -Vos amis n’auront pas ce reproche à vous faire, madame ; car, dans trois jours, vos amis ne se réuniront pas. Ils ont dû recevoir contre-ordre. -Quand cela ? -Aujourd’hui. -Aujourd’hui ? s’écria la duchesse, en fronçant le sourcil, et en se dressant sur ses deux poings. Et d’où leur est venu cet ordre ? -De Nantes. Et de celui à qui vous-même leur avez commandé d’obéir. -Le maréchal ? -Le maréchal n’a fait que suivre les instructions du comité parisien. -Mais alors, s’écria la duchesse, je ne suis donc plus rien, moi ? -Vous, madame, au contraire, s’écria le messager en se laissant tomber sur un genou et en joignant les mains ; vous êtes tout, et c’est pour cela que nous vous sauvegardons, que nous ne voulons pas vous user dans un mouvement inutile, que nous tremblons de vous dépopulariser par une défaite ! -Monsieur, monsieur, dit la duchesse, si Marie- Thérèse avait eu des conseillers aussi timides que les miens, elle n’eût pas reconquis le trône à son fils. -C’est, au contraire, pour l’assurer plus tard au vôtre, madame, que nous vous disons : « Quittez la France et laissez-nous faire de vous l’ange de la paix, au lieu du démon de la guerre ! » Toutes les précautions sont prises pour que madame puisse quitter la France sans être inquiétée ; un navire croise dans la baie de Bourgneuf ; en trois heures, Votre Altesse peut l’avoir joint. -Ô noble terre de la Vendée ! s’écria la duchesse, qui m’aurait dit cela, que tu me repousserais, que tu me chasserais quand je venais au nom de ton Dieu et de ton roi ! -Vous partirez, n’est-ce pas, madame ? dit le messager, toujours à genoux et les mains jointes. -Oui, je partirai, dit la duchesse ; oui, je quitterai la France ; mais prenez garde, je n’y reviendrai pas ; car je ne veux pas y revenir avec les étrangers. Ils n’attendent qu’un moment pour se coaliser contre Louis-Philippe, vous le savez bien, et, ce moment arrivé, ils viendront me demander mon fils, non pas qu’ils s’inquiètent plus de lui véritablement qu’ils ne s’inquiétaient de Louis XVI en 1792 et de Louis XVIII en 1813, mais ce sera un moyen pour eux d’avoir un parti à Paris. Eh bien, alors, non, ils n’auront pas mon fils ; non, ils ne l’auront pour rien au monde ! Je l’emporterai plutôt dans les montagnes de la Calabre. Et maintenant, je n’ai plus rien à vous dire. Allez, monsieur, et reportez mes paroles à ceux qui vous ont envoyé. À peine la porte se fut-elle refermée derrière lui, que madame, brisée par ce long effort, retomba sur son lit en éclatant en sanglots et en murmurant : -Oh ! Bonneville ! mon pauvre Bonneville ! II Où Petit-Pierre se décide à faire contre fortune bon coeur Immédiatement après la conversation que nous venons de rapporter, le voyageur quitta la métairie de la Banloeuvre ; il tenait à être de retour à Nantes avant le milieu de la journée. Quelques minutes après son départ, et bien que le jour parût à peine, Petit-Pierre, sous ses habits de paysan, descendit de sa chambre et entra dans la salle basse de la ferme. Lorsqu’il ouvrit la porte, un homme qui se chauffait sous le manteau de la cheminée se leva et s’éloigna respectueusement, pour céder au nouvel arrivant sa place en face du foyer. Mais Petit-Pierre lui fit signe de la main de reprendre sa chaise, tout en la repoussant dans le coin. Petit-Pierre prit une escabelle et s’assit à l’autre coin, vis-à-vis de cet homme, qui n’était autre que Jean Oullier. Puis il posa sa tête sur sa main, appuya son coude sur son genou, et resta abîmé dans ses réflexions. Jean Oullier, lui aussi, demeurait morne et silencieux. Malgré les préoccupations dont il était lui-même agité, Petit-Pierre remarqua les nuages qui chargeaient le front du paysan. Il rompit le silence. -Mais qu’avez-vous donc, mon cher Jean Oullier, demanda-t-il, et pourquoi cet air morose, lorsque j’aurais cru, au contraire, vous trouver tout joyeux ? -Et pourquoi serais-je joyeux ? demanda le vieux garde. -Mais parce qu’un bon et fidèle serviteur comme vous prend toujours part au bonheur de ses maîtres, et que notre amazone a l’air assez satisfait, depuis vingt- quatre heures, pour que cette joie se reflète un peu sur votre visage. -Dieu veuille qu’elle dure longtemps, cette joie ! répondit Jean Oullier, avec un sourire de doute et en levant les yeux au ciel. -Comment donc, mon cher Jean ! Auriez-vous quelque prévention contre les mariages d’inclination ? Moi, je les aime à la folie ; ce sont les seuls dans toute ma vie dont j’aie voulu me mêler. -Je n’ai point de prévention contre le mariage, répondit Jean Oullier ; seulement, j’en ai contre le mari. -Et pourquoi ? -Parce qu’il y a une flétrissure sur le nom que doit porter la femme qu’épousera M. Michel de la Logerie, et ce n’est pas la peine de quitter un des plus vieux noms du pays pour prendre celui-là. -Hélas ! mon brave Jean, reprit Petit-Pierre avec un triste sourire, vous ignorez sans doute que nous ne sommes plus au temps où les enfants étaient solidaires des vertus ou des fautes de leurs ancêtres. -Oui, j’ignorais cela, dit Jean Oullier. -C’est, continua Petit-Pierre, une assez forte tâche, à ce qu’il paraît, pour les gens de nos jours, que d’avoir à répondre d’eux-mêmes ; aussi, voyez combien y succombent ! combien manquent dans nos rangs, auxquels le nom qu’ils portent y assignait une place ! Soyons donc reconnaissants pour ceux qui, malgré l’exemple de leur père, malgré la situation de leur famille, malgré les tentations de l’ambition, viennent continuer au milieu de nous les traditions chevaleresques du dévouement et de la fidélité au malheur. Jean Oullier releva la tête, et, avec une expression de haine qu’il ne chercha même pas à dissimuler : -Mais vous ignorez peut-être... dit-il. Petit-Pierre l’interrompit. -Je n’ignore rien, dit-il. Je sais ce que vous reprochez à la Logerie père ; mais je sais aussi ce que je dois à son fils, blessé pour moi, et encore tout sanglant de cette blessure. Quant au crime de son père, -si son père a véritablement commis un crime, ce qu’à Dieu seul il appartient de décider, -ce crime, ne l’a-t-il pas expié par une mort violente ? -Oui, répondit Jean Oullier, en baissant malgré lui la tête ; c’est vrai. -Oseriez-vous pénétrer le jugement de la Providence ? oseriez-vous prétendre que celui devant lequel, à son tour, il a comparu, pâle et ensanglanté d’une mort violente et inattendue, n’a pas étendu sa miséricorde sur sa tête ? Et pourquoi, lorsque Dieu peut-être a été satisfait, pourquoi vous montreriez-vous plus rigoureux et plus implacable que Dieu ? Jean Oullier écoutait sans répondre. C’est que chacune des paroles de Petit-Pierre faisait vibrer les cordes religieuses de son âme, ébranlait ses convictions haineuses à l’endroit du baron Michel, mais ne parvenait point à les déraciner tout à fait. -Monsieur Michel, poursuivit Petit-Pierre, est un bon et brave jeune homme ; il est riche, et je crois que votre jeune maîtresse, avec son caractère un peu entier, avec ses habitudes indépendantes, ne pouvait mieux rencontrer ; je suis convaincu qu’elle sera parfaitement heureuse avec lui. N’en demandons pas davantage à Dieu, mon pauvre Jean Oullier. Oubliez le passé, ajouta Petit-Pierre avec un soupir. Hélas ! s’il nous fallait nous souvenir, il n’y aurait plus moyen de rien aimer. Jean Oullier secoua la tête. -Monsieur Petit-Pierre, dit-il, vous parlez à merveille et en excellent chrétien ; mais il est des choses que l’on ne peut comme on le voudrait chasser de sa mémoire, et, malheureusement pour monsieur Michel, mes rapports avec son père ont été de ces choses-là. -Je ne vous demande point vos secrets, Jean, répondit gravement Petit-Pierre ; mais le jeune baron, comme je vous l’ai déjà dit, a répandu son sang pour moi ; il a été mon guide, il m’a offert un asile dans cette maison qui est la sienne ; j’ai pour lui plus que de l’affection, j’ai de la reconnaissance, et ce me serait un véritable chagrin de penser que la désunion règne parmi mes amis. Aussi, mon cher Jean Oullier, au nom du dévouement que je vous reconnais pour ma personne, je vous demande d’étouffer votre haine jusqu’à ce que le temps, jusqu’à ce que la certitude que le fils de celui qui fut votre ennemi fait le bonheur de la jeune fille que vous avez élevée, aient pu effacer cette haine de votre âme. -Que le bonheur vienne du côté qu’il plaira à Dieu, et j’en remercierai Dieu ; mais je ne crois pas qu’il entre au château de Souday avec monsieur Michel. -Et pourquoi cela, s’il vous plaît, mon brave Jean ? -Parce que plus je vais, monsieur Petit-Pierre, plus je doute de l’amour de monsieur Michel pour mademoiselle Bertha. Petit-Pierre haussa les épaules avec impatience. -Permettez-moi, mon cher Jean Oullier, dit-il, de douter un peu de votre perspicacité en amour. -C’est possible, repartit le vieux Vendéen ; mais, si cette union avec mademoiselle Bertha, c’est-à-dire le plus grand honneur que puisse espérer le jeune homme, comble les voeux de votre protégé, pourquoi donc a-t-il été si pressé de quitter la métairie et a-t-il passé la nuit à errer comme un fou ? -S’il a erré toute la nuit, répondit Petit-Pierre, c’est que le bonheur l’empêchait de se tenir en place, et, s’il a quitté la métairie, c’est, selon toute probabilité, pour les besoins de notre service. -Je le souhaite ; je ne suis pas de ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes, et, bien que décidé à sortir de la maison le jour où le fils de Michel y entrera, je n’en prierai pas moins Dieu, matin et soir, pour qu’il fasse le bonheur de l’enfant, et, en même temps, je veillerai sur cet homme ; je tâcherai que mes pressentiments ne se réalisent pas, et qu’au lieu du bonheur qu’il promet à sa femme, ce ne soit pas le désespoir qu’il lui apporte. -Merci, Jean Oullier ! Ainsi, je puis espérer que vous ne montrerez plus les dents à mon jeune protégé ; n’est-ce pas, vous me le promettez ? -Je garderai ma haine et ma méfiance au fond de mon coeur, pour ne les en tirer que s’il justifiait l’une ou l’autre ; c’est tout ce que j’oserai vous promettre ; mais ne me demandez ni de l’aimer, ni de l’estimer. -Race indomptable ! dit Petit-Pierre à demi-voix ; il est vrai que c’est ce qui te fait grande et forte. -Oui, répondit Jean Oullier à l’espèce d’aparté de Petit-Pierre, prononcé assez haut pour qu’il eût été entendu du vieux Vendéen ; oui, nous n’avons guère, nous autres, qu’une haine et qu’un amour ; mais est-ce vous qui vous en plaindrez, monsieur Petit-Pierre ? Et il regarda fixement le jeune homme comme s’il lui portait un respectueux défi. -Non, reprit ce dernier ; je m’en plaindrai d’autant moins que c’est à peu près tout ce qui reste à Henri V de sa monarchie de quatorze siècles, et cela ne suffit pas, paraît-il. -Qui dit cela ? fit le Vendéen en se levant, et d’un ton presque menaçant. -Vous le saurez tout à l’heure. Nous venons de parler de vos affaires, Jean Oullier, et je ne le regrette pas ; car cette causerie a fait trêve à de bien tristes pensées. Maintenant, il est temps de m’occuper un peu des miennes. Quelle heure est-il ? -Quatre heures et demie. -Allez réveiller nos amis ; la politique les laisse dormir, eux ; mais, moi, je ne le saurais ; car ma politique, c’est de l’amour maternel. Allez, mon ami ! Jean Oullier sortit. Petit-Pierre, la tête inclinée, fit quelques tours dans la chambre ; il frappa du pied avec impatience, il se tordit les mains avec désespoir. Lorsqu’il revint devant l’âtre, deux grosses larmes roulaient le long de ses joues et sa poitrine semblait oppressée. Alors, il se jeta à genoux, et, joignant les mains, il pria Dieu d’éclairer ses résolutions, de lui donner la force indomptable de continuer sa tâche, ou la résignation de subir son malheur. III Comment Jean Oullier prouva que, lorsque le vin est tiré, il n’y a rien de mieux à faire que de le boire Quelques instants après, Gaspard, Louis Renaud et le marquis de Souday entrèrent dans la pièce. En apercevant Petit-Pierre, qui restait abîmé dans sa méditation et dans sa prière, ils s’arrêtèrent sur le seuil, et le marquis de Souday, qui, comme au bon temps, avait cru à propos de saluer la diane par une chanson, s’interrompit respectueusement. Mais Petit-Pierre avait entendu ouvrir la porte ; il se releva, et, s’adressant aux nouveaux venus : -Approchez, messieurs, et pardonnez-moi d’avoir interrompu votre sommeil ; mais j’avais à vous communiquer des déterminations importantes. -C’est nous qui avons à demander pardon à Votre Altesse royale de n’avoir pas prévenu sa volonté, d’avoir dormi lorsque nous pouvions lui être utile, dit Louis Renaud. -Trêve de compliments, mon ami, interrompit Petit- Pierre ; cet apanage de la royauté triomphante est mal venu au moment où elle s’abîme pour la seconde fois. -Que voulez-vous dire ? -Je veux dire, mes bons et chers amis, reprit Petit- Pierre en tournant le dos à la cheminée, tandis que les Vendéens faisaient cercle autour de lui, je veux dire que je vous ai appelés pour vous rendre votre parole et vous faire mes adieux. -Nous rendre notre parole ! nous faire vos adieux ! s’écrièrent les jeunes partisans étonnés. Votre Altesse royale songerait-elle à nous quitter ? -Il le faut, cependant. On me le conseille, on m’en conjure. -Mais qui ? -Des gens dont je ne puis suspecter ni l’intelligence, ni le dévouement, ni la fidélité. -Mais sous quel prétexte ? pour quelles raisons ? -Il paraît que la cause royaliste est désespérée même en Vendée ; que le drapeau blanc n’est plus qu’un haillon que la France répudie ; qu’il est faux que nous ayons des sympathies dans l’armée, que le Bocage soit une seconde fois prêt à se lever comme un seul homme pour défendre les droits d’Henri V ! -Mais, interrompit le noble Vendéen qui avait momentanément changé un nom illustré dans la première guerre contre celui de Gaspard, de qui viennent ces avis ? qui parle de la Vendée avec cette assurance ? -Différents comités royalistes, de l’opinion desquels nous avons à tenir compte. -Les comités royalistes ! s’écria le marquis de Souday. Ah ! parbleu ! je connais cela, et, si madame veut m’en croire, nous ferons de leur avis ce que feu M. le marquis de Charette faisait de l’avis des comités royalistes de son temps ! Petit-Pierre ne put s’empêcher de sourire. -M. de Charette était un souverain absolu dans son camp, et la régente Marie-Caroline ne sera jamais qu’une régente très constitutionnelle. Le mouvement projeté ne doit réussir qu’à la condition d’une entente complète entre tous ceux qui peuvent souhaiter son succès ; or, cette entente existe-t-elle, je vous le demande, lorsque, la veille du combat, on vient prévenir le général que les trois quarts de ceux sur lesquels il croyait pouvoir compter ne se trouveront point au rendez-vous ? -Eh ! qu’importe ! s’écria le marquis de Souday ; moins nous serons à ce rendez-vous, plus la gloire sera grande pour ceux qui s’y trouveront. -De combien d’hommes croyez-vous que nous puissions disposer en ce moment ? demanda Petit- Pierre à Gaspard. -Dix mille au premier signal. -Hélas ! dit Petit-Pierre, c’est beaucoup et ce n’est point assez : le roi Louis-Philippe, outre la garde nationale, dispose de quatre cent quatre-vingt mille hommes de troupes ! -Mais les défections, mais les officiers démissionnaires ! objecta le marquis. -Eh bien ! reprit Petit-Pierre, en se tournant vers Gaspard, je mets entre vos mains mes destinées et celles de mon fils. Dites-moi, assurez-moi, et cela sur votre honneur de gentilhomme, que, contre dix chances contraires, nous en avons deux favorables, et, loin de vous ordonner de déposer les armes, je reste au milieu de vous pour partager vos périls et votre sort. À cet appel direct, non plus à ses sentiments, mais à sa conviction, Gaspard courba la tête et resta muet. -Vous le voyez, reprit Petit-Pierre, votre raison n’est point d’accord avec votre coeur, et ce serait presque un crime de profiter d’une chevalerie que le bon sens condamne. Ne discutons donc plus de ce qui a été décidé, et peut-être bien décidé ; prions Dieu pour qu’il me renvoie près de vous dans un temps et dans des conditions meilleurs, et ne pensons plus qu’au départ. Les gentilshommes ne répondirent rien, se contentant de se détourner pour cacher leurs larmes. -Oui, continua Petit-Pierre, après un silence et avec amertume, oui, les uns ont dit comme Pilate : « Je m’en lave les mains », et mon coeur, si fort contre le danger, si fort contre la mort, a plié ; car il ne saurait envisager de sang-froid la responsabilité de l’insuccès et le sang inutilement versé qu’ils rejettent d’avance sur ma tête ; les autres... -Le sang qui coule pour la foi ne sera jamais du sang perdu ! fit une voix qui partait de l’angle de la cheminée. C’est Dieu qui l’a dit, et, si humble que soit celui qui parle, il ne craint point de le répéter après Dieu : tout homme qui croit et qui meurt est un martyr ; son sang féconde la terre qui le reçoit et hâte le jour de la moisson. -Qui a dit cela ? s’écria vivement Petit-Pierre, en se haussant sur la pointe du pied. -Moi, dit simplement Jean Oullier, se levant de l’escabeau sur lequel il se tenait accroupi et entrant dans le cercle des nobles et des chefs. -Toi, mon brave ? s’écria Petit-Pierre, enchanté de trouver ce renfort au moment où il se croyait abandonné de tous. Alors, tu n’es pas de l’avis de ces messieurs de Paris ? Voyons, approche et parle. Donne-nous tes raisons. -Mes raisons ! c’est que vous êtes notre drapeau, et que, tant qu’un soldat est debout, fût-il le dernier de l’armée, il a droit de le tenir haut et ferme jusqu’à ce que la mort le lui donne pour linceul. -Après, après, Jean Oullier ? Parle, tu parles bien. -Mes raisons ! c’est que vous êtes la première de votre race qui soit venue combattre au milieu de ceux qui combattaient pour elle, et qu’il sera mauvais que vous vous retiriez avant d’avoir sorti l’épée. -Va, va, toujours, Jacques Bonhomme ! dit Petit- Pierre en se frottant les mains. -Mes raisons, enfin, continua Jean Oullier, c’est que votre retraite avant le combat ressemble à une fuite, et que nous ne pouvons pas vous laisser fuir. -Mais, interrompit Louis Renaud alarmé par l’attention avec laquelle Petit-Pierre écoutait Jean Oullier, mais les défections que l’on vient de nous signaler ôteront au mouvement toute son importance ; ce ne sera plus qu’une échauffourée. -Non, non, cet homme a raison ! s’écria Gaspard, qui n’avait cédé qu’à son grand regret aux raisons de Petit-Pierre. Une échauffourée vaut mieux que le néant dans lequel nous allons retomber ; une échauffourée, c’est une date, elle témoigne dans l’histoire, et, madame, j’ai grande envie, je vous l’avoue, de faire ce que nous a conseillé ce brave paysan. -Et votre conclusion de tout cela, mon brave Oullier ? demanda Petit-Pierre. -Ma conclusion, répondit le Vendéen, est que, quand le vin est tiré, il faut le boire ; que nous avons pris les armes, et que, du moment où nous les avons prises, il faut nous battre sans perdre de temps à nous compter. -Battons-nous donc ! s’écria Petit-Pierre avec exaltation. La voix du peuple est la voix de Dieu ! j’ai foi dans celle de Jean Oullier. À quel jour fixons-nous la prise d’armes ? -Mais, fit Gaspard, n’a-t-il pas été décidé qu’elle aurait lieu le 24 ? -Oui ; mais ces messieurs ont envoyé un contre- ordre. -Quels messieurs ? -Ces messieurs de Paris. -Sans vous en prévenir ? s’écria le marquis. Savez- vous que l’on en fusille pour moins que cela ? -J’ai pardonné, dit Petit-Pierre, en étendant la main. D’ailleurs, ceux qui ont fait cela ne sont pas des gens de guerre. -Oh ! cette remise est un bien grand malheur ! dit Gaspard à demi-voix. -Bah ! dit Petit-Pierre, vous l’avez entendu, mon cher Gaspard, le vin est tiré, il faut le boire ! Buvons-le donc gaiement, messieurs ! Allons, marquis de Souday, tâchez de me trouver une plume, de l’encre et du papier, dans la métairie où votre futur gendre a bien voulu m’offrir l’hospitalité. Le marquis s’empressa de chercher ce que Petit- Pierre venait de lui demander. Puis, ayant trouvé ce qu’il cherchait, il se hâta de le porter devant Petit- Pierre. Celui-ci écrivit alors ce qui suit : Mon cher maréchal, Je reste parmi vous ! Veuillez vous rendre auprès de moi. Je reste, attendu que ma présence a compromis un grand nombre de mes fidèles serviteurs ; il y aurait donc, en pareille circonstance, lâcheté à moi de les abandonner. D’ailleurs, j’espère que, malgré ce malheureux contre-ordre, Dieu nous donnera la victoire. Adieu, monsieur le maréchal ; ne donnez pas votre démission, puisque Petit-Pierre ne donne pas la sienne. PETIT-PIERRE. -Et maintenant, continua Petit-Pierre, tout en pliant la lettre, quel jour fixons-nous pour le soulèvement ? -Le jeudi 31 mai, dit le marquis de Souday, pensant que le terme le plus rapproché était le meilleur, si cela vous convient toutefois. -Non, non, dit Gaspard. Excusez, monsieur le marquis, mais il me semble que mieux vaut choisir la nuit du dimanche au lundi 4 juin. Le dimanche, après la grand-messe, dans toutes les paroisses, les paysans se rassembleront sous le porche des églises, et les capitaines, sans éveiller les soupçons, auront le loisir de leur communiquer l’ordre de la prise d’armes. -Votre connaissance des moeurs du pays vous sert à merveille, mon ami, dit Petit-Pierre, et je me rallie à votre avis. Va donc pour la nuit du 3 au 4 juin. Et, immédiatement, il se mit à rédiger l’ordre du jour suivant : Ayant pris la résolution de ne pas quitter les provinces de l’Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je compte sur vous, monsieur, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d’armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. Et, cette fois, Petit-Pierre signa : MARIE-CAROLINE, régente de France. -Allons, le sort en est jeté ! s’écria Petit-Pierre. Maintenant, il faut vaincre ou mourir ! Vous, Gaspard, chargez-vous de prévenir les divisionnaires du haut et du bas Poitou. M. le marquis de Souday en fera autant dans le pays de Retz et de Mauges. Vous, mon cher Louis Renaud, entendez-vous de cela avec vos Bretons. Ah ! mais qui va se charger maintenant de porter ma dépêche au maréchal ? Il est à Nantes, et vos visages y sont un peu trop connus, messieurs, pour que j’expose aucun de vous à cette mission. -Moi, dit Bertha, qui, de l’alcôve où elle reposait avec sa soeur, avait entendu le bruit des voix et s’était levée ; n’est-ce point là un des privilèges de mes fonctions d’aide de camp ? -Oui, certes ; mais votre costume, ma chère enfant, répondit Petit-Pierre, ne sera peut-être pas du goût de messieurs les Nantais, tout charmant que je le trouve. -Aussi n’est-ce point ma soeur qui ira à Nantes, madame, dit Mary en s’avançant à son tour ; ce sera moi, si vous voulez bien le permettre. Je prendrai des habits de paysanne et je laisserai à Votre Altesse royale son premier aide de camp. Bertha voulut insister ; mais Petit-Pierre, se penchant à son oreille, lui dit tout bas : -Restez, ma chère Bertha ! nous parlerons de M. le baron Michel, et nous ferons ensemble de beaux projets qu’il ne contredira pas, j’en suis sûr. Bertha rougit, baissa la tête et laissa sa soeur s’emparer de la lettre destinée au maréchal. IV Où il est expliqué comment et pourquoi le baron Michel avait pris le parti d’aller à Nantes Nous avons annoncé que Michel avait quitté la Banloeuvre ; mais nous ne nous sommes point suffisamment appesantis, ce nous semble, sur les causes de cette fugue et les circonstances qui l’avaient accompagnée. Pour la première fois de sa vie, Michel avait agi de ruse et avait montré quelque duplicité. Sous le coup de l’émotion profonde qu’avaient produite sur lui les paroles de Petit-Pierre, en voyant s’évanouir, par la déclaration inattendue de Mary, les espérances qu’il avait si complaisamment caressées chez maître Jacques, il était resté anéanti. Il comprenait que le penchant que Bertha avait si librement manifesté pour lui le séparait de Mary mieux que ne l’eût pu faire l’aversion de cette dernière. Il se reprochait de l’avoir encouragé par son silence et par sa sotte timidité ; mais il avait beau se gourmander lui- même, il ne trouvait pas dans son âme la force nécessaire pour couper court à un imbroglio qui le frappait dans une affection plus chère pour lui que la vie. Il chercha bien à parler à Mary ; mais Mary mettait à l’éviter autant de soin qu’il en apportait à s’approcher d’elle, et il dut renoncer à en faire son intermédiaire, comme il y avait pensé un moment. Il profita donc d’un instant où personne, pas même Bertha, n’avait les yeux sur lui pour se retirer, ou plutôt s’enfuir dans sa chambre. Il se jeta sur le lit de paille et réfléchit sur ce qu’il convenait de faire. La conséquence des réflexions de Michel fut donc qu’il s’éloignerait de la Banloeuvre, momentanément, bien entendu, car, une fois que la position serait nettement dessinée, une fois que le terrain serait déblayé autour de Mary, rien n’empêcherait plus le baron de revenir prendre sa place auprès de celle qu’il aimait. Pourquoi, d’ailleurs, le marquis de Souday, qui lui avait accordé la main de Bertha, lui refuserait-il celle de Mary lorsqu’il apprendrait que c’était Mary, et non Bertha, qu’aimait le protégé de Petit-Pierre ? Mais, au moment où, après avoir enlevé et déposé le long du mur la première de ces barres, il faisait jouer la seconde, il avait aperçu, sous un hangar situé à droite de cette porte, un tas de paille qui s’agitait, et, de ce tas de paille, il avait vu sortir une tête qu’il reconnut pour celle de Jean Oullier. -Peste ! lui dit celui-ci avec son accent le plus bourru, vous êtes matinal, monsieur Michel ! Et en effet, au même instant, deux heures sonnaient à l’église du village. -Avez-vous donc, continua Jean Oullier, quelque message à remplir ? -Non, répondit le jeune baron, car il lui semblait que l’oeil du Vendéen perçait dans les plus profonds replis de son âme ; non, mais j’ai un grand mal de tête, et je voulais voir si l’air de la nuit ne le calmerait pas. -Voyez... mais je vous préviens que nous avons des sentinelles au-dehors, et que, si vous n’êtes pas muni du mot d’ordre, il pourra bien vous arriver malheur. -Ce mot d’ordre, vous le connaissez, monsieur Jean ? -Sans doute. -Dites-le-moi. Jean Oullier secoua la tête. -C’est le marquis de Souday que cela regarde : montez à sa chambre ; dites-lui que vous voulez sortir ; que, pour sortir, vous avez besoin du mot d’ordre, et il vous le dira... s’il juge à propos de vous le dire. Michel n’avait garde d’employer ce moyen, et il était resté la main sur la seconde barre. Quant à Jean Oullier, il s’était renfoncé dans sa paille. Michel, tout décontenancé, alla s’asseoir sur une auge renversée qui faisait banc à la porte intérieure de la cour de la métairie. Là, il eut le loisir de continuer ses méditations et trouver un prétexte pour quitter convenablement la Banloeuvre. Ce prétexte, Michel le cherchait encore lorsque les premiers rayons du jour s’allumèrent à l’horizon. Tout à coup une fenêtre située juste au- dessus du banc où Michel était assis, s’ouvrit doucement, et la tête de Petit-Pierre parut à cette fenêtre. Mais Petit-Pierre n’aperçut pas Michel ; il avait les yeux au ciel et semblait complètement absorbé, soit par ses pensées intérieures, soit par la grandeur du spectacle que lui offrait l’horizon. Pendant quelque temps, Petit-Pierre s’abandonna à la contemplation de ce magique tableau, puis, appuyant sa tête sur sa main, il murmura avec mélancolie : -Hélas ! dans le dénuement de cette pauvre maison, ceux qui l’habitent sont cependant plus heureux que moi ! Cette phrase fut le coup de baguette magique qui éclaira le cerveau du jeune baron et y fit luire l’idée ou plutôt le prétexte qu’il avait inutilement cherché pendant deux heures. Il se tint coi le long du mur, où il s’était collé, au bruit qu’avait fait la fenêtre en s’ouvrant, et il ne se détacha de la muraille que lorsque le bruit qu’elle fit en se refermant lui indiqua qu’il pouvait quitter sa place sans être vu. Il alla droit au hangar. -Monsieur, dit-il à Jean Oullier, Petit-Pierre vient de se mettre à la fenêtre. -Je l’ai vu, dit le Vendéen. -Il a parlé ; avez-vous entendu ce qu’il disait ? -Cela ne me regardait pas, et, par conséquent, je n’ai point écouté. -Plus rapproché que j’étais de lui, j’ai entendu, moi, sans le vouloir. Notre hôte trouve sa demeure incommode ; en effet, elle manque de ce que ses habitudes aristocratiques font pour lui des objets de première nécessité. Ne pouvez-vous -moi vous donnant l’argent, bien entendu, -vous charger de lui procurer ces objets ? -Et où cela, s’il vous plaît ? -Dame ! au bourg ou à la ville la plus proche, à Légé ou à Machecoul. Jean Oullier secoua la tête. -Et pourquoi cela ? demanda Michel. -Parce que acheter en ce moment des objets de luxe dans les endroits que vous me désignez, où pas un geste de certaines gens n’est perdu, ce serait éveiller de dangereux soupçons. -Ne pourriez-vous donc, alors, pousser jusqu’à Nantes ? demanda Michel. -Non pas, répondit sèchement Jean Oullier ; la leçon que j’ai reçue à Montaigu m’a rendu prudent, et je ne quitterai pas mon poste ; mais, continua-t-il avec un accent légèrement railleur, vous qui avez besoin de prendre l’air pour guérir votre mal de tête, que n’y allez-vous, à Nantes ? En voyant sa ruse couronnée d’un si grand succès, Michel se sentit rougir jusqu’au blanc des yeux ; et, cependant, il tremblait en approchant du moment où il allait mettre cette ruse à exécution. -Vous avez peut-être raison, balbutia-t-il ; mais, moi aussi, j’ai peur. -Bon ! un brave comme vous ne doit rien redouter, dit Jean Oullier, en secouant sa couverture, en se dégageant de sa paille et en se dirigeant vers la porte, comme pour ne pas laisser au jeune homme le temps de réfléchir. -Mais alors... dit Michel. -Quoi encore ? demanda Jean Oullier impatient. -Vous vous chargerez de dire les motifs de mon départ à monsieur le marquis, et de présenter mes excuses à... -Mademoiselle Bertha ? dit Jean Oullier, d’un ton ironique. Soyez tranquille. -Je reviendrai demain, dit Michel, en franchissant le seuil. -Oh ! ne vous gênez pas, prenez votre temps, monsieur le baron. Si ce n’est pas demain, ce sera après-demain, continua Jean Oullier en refermant la lourde porte derrière le jeune homme. Le bruit de la porte qui se rebarricadait derrière lui serra douloureusement le coeur de Michel ; il songea moins aux difficultés de la position qu’il voulait fuir qu’à sa séparation d’avec celle qu’il aimait. Comme il suivait la route de Légé, un bruit de roues lui fit tourner la tête ; il aperçut la diligence qui allait des Sables-d’Olonne à Nantes, elle se dirigeait sur lui ; il la fit arrêter, monta dans un de ses compartiments, et, quelques heures après, il était à Nantes. Là, dans la chambre de l’auberge qu’il avait choisie, il s’assit devant sa table, et écrivit la lettre suivante, qu’il destinait à Bertha : Mademoiselle, Je devrais être le plus heureux des hommes, et cependant mon coeur est brisé ! et cependant je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être mort que de souffrir ce que je souffre ! Qu’allez-vous penser, qu’allez-vous dire lorsque cette lettre vous apprendra ce que je ne puis vous cacher plus longtemps sans me montrer tout à fait indigne de vos bontés pour moi ? Et pourtant il me faut tout le souvenir de votre bienveillance, il me faut toute la certitude de la grandeur et de la générosité de votre âme, il me faut surtout la pensée que c’est l’être que vous aimez le plus au monde qui nous sépare, pour que j’ose me décider à cette démarche. Oui, mademoiselle, j’aime votre soeur Mary ; je l’aime de toute la puissance de mon coeur ! je l’aime à ne vouloir, à ne pouvoir vivre sans elle ! Je l’aime tant, qu’au moment où je me rends coupable envers vous de ce qu’un caractère moins élevé que le vôtre prendrait peut-être pour une sanglante injure, j’étends vers vous des mains suppliantes et je vous dis : « Laissez-moi espérer que je pourrai acquérir le droit de vous aimer comme un frère aime sa soeur ! » Ce n’est que lorsque cette lettre fut pliée et cachetée que Michel pensa aux moyens par lesquels il pourrait la faire parvenir à Bertha. Il ne fallait pas songer à en charger personne à Nantes ; c’était ou trop dangereux pour le messager s’il était fidèle, ou trop dangereux pour celui qui expédiait le messager si le messager était un traître ; seulement Michel pouvait regagner la campagne, trouver, dans les environs de Machecoul, un paysan sur la discrétion duquel il pût compter, et attendre dans la forêt cette réponse qui allait décider de son avenir. Ce fut là le parti auquel s’arrêta le jeune homme. Il employa le reste de la soirée aux différentes emplettes qui lui restaient à faire, enferma tous ces objets dans une valise et remit au lendemain matin l’acquisition d’un cheval qui lui était nécessaire s’il avait, comme il l’espérait, à continuer la campagne qu’il avait commencée. Le lendemain, en effet, vers neuf heures, Michel, un excellent normand entre les jambes et sa valise en croupe, se disposait à rentrer dans le pays de Retz. V Où la brebis, croyant rentrer au bercail, tombe dans une chausse-trape C’était un jour de marché et l’affluence des campagnards était considérable dans les rues et sur les quais de Nantes ; au moment où Michel se présenta au pont Rousseau, le passage était littéralement obstrué par une file compacte de lourdes voitures chargées de grains, de charrettes pleines de légumes, de chevaux, de mulets, de paysans, de paysannes, ayant tous, dans leurs paniers, sur leurs bâts, dans leurs vases de fer-blanc, les denrées qu’ils apportaient pour l’approvisionnement de la ville. L’impatience de Michel était si vive, qu’il n’hésita point à s’engager dans cette cohue ; mais, comme il venait d’y pousser son cheval, il aperçut, débouchant du côté opposé à celui qu’il suivait, une jeune fille dont l’aspect le fit tressaillir. Elle était, ainsi que les autres paysannes, vêtue d’une jupe à raies rouges et bleues et d’un mantelet d’indienne à capuchon ; elle était coiffée d’un mantelet à barbes tombantes des plus communs ; mais, sous cet humble costume, elle ressemblait si fort à Mary, que le jeune baron ne put retenir le cri de surprise qui lui échappa. Il voulait rebrousser chemin ; par malheur, le mouvement qui se fit dans la foule, lorsqu’il arrêta son cheval, souleva une tempête de jurons et de cris qu’il ne se sentit pas le courage de braver ; il laissa sa monture poursuivre son chemin, maugréant lui-même contre la lenteur que tant d’obstacles apportaient à sa marche ; mais, aussitôt le pont franchi, il sauta à bas de son cheval et chercha des yeux à qui il pourrait le confier, tandis qu’il retournerait pour s’assurer que ses yeux ne l’avaient pas trompé et tâcher de savoir ce que Mary pouvait être venue faire à Nantes. En ce moment, une voix nasillarde, comme l’est celle des mendiants de tous les pays, lui demanda l’aumône. Il se retourna brusquement, car il lui sembla que cette voix ne lui était pas inconnue. Il aperçut alors, appuyés contre la dernière borne du pont Rousseau, deux individus à la physionomie trop caractéristique pour qu’elle ne fût pas gravée dans sa mémoire : c’était Aubin Courte-Joie, et Trigaud la Vermine, dont, pour l’instant, l’association paraissait n’avoir d’autre but que d’exploiter la pitié des passants, mais qui, selon toute probabilité, étaient là dans un but qui n’était pas étranger aux intérêts politiques et même commerciaux de maître Jacques. Michel alla vivement à eux. Aubin Courte-Joie cligna de l’oeil. -Mon bon monsieur, dit-il, ayez pitié d’un pauvre voiturier qui a eu les deux jambes coupées par les roues de sa voiture, à la descente du saut de Baugé. -Oui, oui, mon brave homme, dit Michel qui comprenait. Et le jeune homme descendit de sa monture, comme pour faire l’aumône au pauvre voiturier. Cette aumône était une pièce d’or qu’il glissa dans la large patte de Trigaud. -Je suis ici par l’ordre de Petit-Pierre, dit-il tout bas au vrai et faux mendiant ; gardez-moi mon cheval pendant quelques minutes ; je vais faire une course importante. Le cul-de-jatte fit un signe d’assentiment ; le baron Michel lui jeta au bras la bride de son cheval et s’élança dans la direction de la ville. En tournant l’angle de la rue du Château, il aperçut, à vingt pas de lui, la jupe à raies rouges et bleues, et le mantelet de laine grise qui avaient si fort excité son attention. Il n’y avait pas à s’y tromper, la jeune campagnarde et Mary ne faisaient qu’une seule et même personne. Que venait faire Mary à Nantes ? Pourquoi, venant à Nantes, avait-elle pris ce déguisement ? Voilà la question que Michel s’adressait sans pouvoir la résoudre, et il allait, après avoir fait un violent effort sur lui-même, se décider à aborder la jeune fille, lorsque, en arrivant en face du numéro 17 de cette même rue du Château, il la vit pousser la porte de la maison, et, comme cette porte n’était pas fermée, entrer dans une allée, repousser la porte derrière elle, et disparaître. Michel alla vivement à cette porte ; cette fois, elle était fermée. Le jeune baron resta debout sur le seuil dans une stupéfaction profonde et douloureuse, ne sachant quel parti prendre et croyant avoir rêvé. Tout à coup, il se sentit frapper doucement sur le bras ; il tressaillit, tant son esprit se trouvait ailleurs qu’où se trouvait son corps, et il se retourna. C’était le notaire Loriot qui l’abordait. -Comment ! vous ici ? lui demanda ce dernier avec un accent qui dénotait la surprise. -Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que je sois à Nantes, Me Loriot ? demanda Michel. -Voyons, parlez plus bas et ne restez pas planté devant cette porte comme si vous vouliez y prendre racine ; c’est un conseil que je vous donne. -Ah çà ! quelle mouche vous pique donc, maître Loriot ? Je vous savais prudent, mais pas à ce point-là. -On ne saurait jamais l’être trop. Marchons en causant, c’est le moyen de ne pas être remarqué. Puis passant son mouchoir à carreaux sur son front baigné de sueur : -Allons, continua le notaire, voilà encore que je me compromets horriblement ! -Je vous jure, Me Loriot, que je ne comprends pas un mot de ce que vous voulez me dire, fit Michel. -Vous ne comprenez pas ce que je veux dire, malheureux jeune homme ? Mais vous ne savez donc pas que vous êtes compris sur la liste des personnes suspectes, et que l’on a donné l’ordre de vous arrêter ? -Eh bien, que l’on m’arrête ! reprit Michel avec impatience, en essayant de ramener le notaire en face de la maison où il avait vu disparaître Mary. -Ah ! qu’on vous arrête ? Eh bien, vous prenez gaiement la nouvelle, monsieur Michel ! Je dois cependant vous dire que cette même nouvelle a produit sur madame votre mère une telle impression, que, si le hasard ne vous avait pas placé sur mon chemin à Nantes, aussitôt après mon retour à Légé, je me fusse mis en quête pour vous rejoindre. -Ma mère ! s’écria le jeune homme. -Vous savez tout ce que vous étiez pour elle, monsieur le baron. Jugez donc ce que doivent être ses tortures lorsqu’elle vous sait exposé tous les jours à des dangers aussi terribles que ceux qui vous environnent ! Je ne dois pas vous cacher qu’il était de mon devoir de l’avertir de ce que je suppose vos intentions et que, ce devoir, je l’ai rempli. -Oh !... et que lui avez-vous donc dit, Me Loriot ? -Je lui ai dit en toutes lettres que je vous croyais fort épris de Mlle Bertha de Souday... et que, vous pensiez à l’épouser. -Qu’a répondu ma mère ? demanda Michel avec une anxiété visible. -Parbleu ! ce que répondent toutes les mères lorsqu’on leur parle d’un mariage qu’elles désapprouvent. Mais, voyons, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez faire ? -Partagez-vous, demanda Michel, les préventions de ma mère, ou savez-vous quelque chose de fâcheux touchant la réputation de Mlles de Souday ? -En aucune façon, mon jeune ami, répondit Me Loriot, tandis que Michel regardait avec inquiétude la fenêtre de la maison où était entrée Mary ; en aucune façon ! Je tiens, au contraire, ces jeunes filles, que je connais depuis leur enfance, pour les plus pures et les plus vertueuses du pays, et cela, comprenez-vous, malgré la réputation que quelques méchantes langues leur ont faite et malgré le ridicule sobriquet dont on les a affublées. -Eh bien alors, demanda Michel, comment se fait-il que, vous aussi, vous me désapprouviez ? -Mon jeune ami, répliqua le notaire, souvenez-vous que je n’émets aucun avis ; seulement, je crois devoir vous engager à beaucoup de prudence... -Mon cher monsieur Loriot, reprit Michel, le marquis de Souday a bien voulu m’accorder la main de sa fille ; il n’y a donc pas à revenir là-dessus. -Oh ! ceci, c’est autre chose, dit Me Loriot. Du moment que vous en êtes là, je n’ai plus qu’un conseil à vous donner et qu’une chose à vous dire : c’est que c’est toujours un acte grave qu’un mariage conclu en dépit de la volonté des parents. Persistez dans vos idées, rien de mieux ; mais allez voir votre mère, ne lui donnez pas le droit de se plaindre de votre ingratitude, tâchez de la faire revenir de ses injustes préventions. -Hum ! fit Michel, qui sentait la justesse de ces observations. -Voyons, insista Loriot, ce que je vous demande là, me promettez-vous de le faire ? -Oui, oui, répondit le jeune homme, qui avait hâte de se débarrasser du notaire, croyant avoir entendu du bruit dans l’allée, et craignant que Mary ne vînt à sortir tandis qu’il causait avec Me Loriot. -Bien, fit celui-ci. Songez-y, d’ailleurs, c’est toujours à la Logerie que vous serez en sûreté ; le crédit de madame votre mère peut seul vous sauvegarder des conséquences de votre conduite. Vous commettez, depuis quelque temps, bien des étourderies dont on ne vous aurait pas cru capable, jeune homme, convenez- en. -J’en conviens, fit Michel impatienté. -C’est tout ce que je voulais. Pécheur qui se confesse est à moitié repentant. Çà ! maintenant, je vous quitte ; je dois partir à onze heures. -Vous retournez à Légé ? -Oui, avec une jeune dame que l’on doit amener tout à l’heure à mon hôtel, et à laquelle je donnerai une place dans mon cabriolet, une place que, sans cela, je me fusse empressé de vous offrir. -Mais vous vous détournerez bien d’une demi- lieue, n’est-ce pas, pour me rendre un service ? -Certainement, et avec le plus grand plaisir, mon cher monsieur Michel, répondit le notaire. -Alors, allez à la Banloeuvre, et remettez, je vous en supplie, cette lettre à mademoiselle Bertha. -Soit ; mais, pour Dieu, dit le notaire avec effroi, donnez-la donc avec quelques précautions ! Vous oubliez toujours les circonstances dans lesquelles nous sommes, et cet oubli me fait mourir de peur. Tenez, monsieur Michel, tel que vous me voyez, on m’a fourré, malgré moi, quatre livres de poudre dans les poches ! et je ne marche qu’en tremblant sur le pavé ; chaque cigare que je vois passer près de moi me donne la fièvre. Allons, adieu ! Retournez à la Logerie, croyez- moi. Michel, dont les angoisses augmentaient à chaque instant, comme celles de Me Loriot, laissa celui-ci s’éloigner. Il en avait tiré tout ce qu’il désirait, c’est-à- dire la certitude que sa lettre serait portée à la Banloeuvre. Puis, le notaire parti, il s’éloigna dans la direction du quai, et se cacha derrière un angle de maison, de manière à ne rien perdre de ce qui se passait dans la rue du Château. En effet, bientôt la porte se rouvrit et la jeune paysanne reparut. Seulement, elle n’était pas seule. Un jeune homme vêtu d’une longue blouse et affectant des manières rustiques l’accompagnait. Si rapidement que tous deux eussent passé devant Michel, il remarqua que cet individu était jeune et que la distinction de sa physionomie faisait un contraste étrange avec son costume. La jalousie le mordit au coeur, et, convaincu, surtout d’après ce que lui avait dit tout bas Mary, que ces déguisements simultanés étaient peut-être aussi bien une intrigue amoureuse qu’une intrigue politique, il s’éloigna précipitamment, se dirigeant vers le pont Rousseau, c’est-à-dire suivant une ligne parfaitement opposée à celle que les deux jeunes gens avaient prise. L’encombrement n’était plus le même ; il traversa donc facilement le quai ; mais, arrivé à son extrémité, il chercha inutilement des yeux Courte-Joie, Trigaud et son cheval -tous trois avaient disparu. Michel était si bouleversé, qu’il prit donc son parti de cheminer à pied et se dirigea du côté de Saint- Philbert-de-Grand-Lieu. Maudissant Mary, pleurant la trahison dont il était la victime, il ne songeait plus qu’à suivre le conseil de Me Loriot, c’est-à-dire à regagner la Logerie. Il était arrivé à la hauteur de Saint-Colombin, et n’entendit pas venir deux gendarmes qui avaient marché derrière lui. -Vos papiers, monsieur ! lui demanda le brigadier après l’avoir examiné des pieds à la tête. -Mes papiers ? fit avec étonnement Michel, auquel, pour la première fois de sa vie, une pareille question était adressée. Mais je n’en ai pas. -Et pourquoi n’en avez-vous pas ? -Parce que je n’ai pas cru que, pour venir de mon château à Nantes, j’eusse besoin de passeport. -Et quel est votre château ? -Le château de la Logerie. -Et votre nom ? -Le baron Michel. -Le baron Michel de la Logerie ? -Le baron Michel de la Logerie, oui. -Alors, si vous êtes le baron Michel de la Logerie, dit le brigadier, je vous arrête. Et, sans plus de cérémonie, avant que le jeune homme songeât même à prendre la fuite, le brigadier lui mit la main sur le collet, tandis que le gendarme, partisan de l’égalité devant la loi, lui passait des menottes. Cette opération achevée, et elle ne dura que quelques secondes, les deux agents de la force armée conduisirent le baron Michel à Saint-Colombin, où ils l’enfermèrent dans une sorte de caveau attenant au poste qu’avaient là les troupes cantonnées, et qui servait de prison provisoire. VI Où Trigaud montre que, s’il eût été à la place d’Hercule, il eût probablement accompli vingt-quatre travaux au lieu de douze Il était à peu près quatre heures de l’après-midi lorsque Michel, introduit dans le violon du poste de Saint-Colombin, put apprécier tous les agréments du logement qui lui était destiné. En entrant dans cette espèce de cachot, les yeux du jeune homme, habitués à la lumière éclatante de l’extérieur, ne surent d’abord rien distinguer autour de lui ; il fallut que, peu à peu, ils s’accoutumassent à l’obscurité, et ce fut alors seulement que le prisonnier put reconnaître l’endroit qui lui avait été donné pour gîte. C’était un ancien cellier ou pressoir, d’une douzaine de pieds carrés. Il était situé moitié au-dessous, moitié au-dessus du sol ; ses murs étaient d’une maçonnerie épaisse. La terre nue formait, bien entendu, le plancher, et, en raison de l’humidité du lieu, cette terre était presque boueuse ; le plafond était fait de solives extrêmement rapprochées les unes des autres. Ordinairement, le jour arrivait dans ce réduit par un large soupirail ménagé au niveau du sol ; mais, pour les nécessités de la circonstance, ce soupirail avait été fermé en dedans par de fortes planches, et en dehors par une énorme meule de moulin posée verticalement le long et précisément en face de l’ouverture du cellier. Un trou qui existait à l’axe de la meule, et qui correspondait avec la partie supérieure du soupirail, laissait seul arriver un faible rayon de lumière dont la barricade en planches interceptait encore les deux tiers, et qui n’éclairait de sa lumière fauve que le milieu du cellier. Précisément dans ce milieu se trouvaient les débris d’un pressoir à cidre, c’est-à-dire un reste d’arbre équarri par un bout, à moitié vermoulu, et une auge circulaire en pierre de taille. Michel s’assit sur l’auge du pressoir, cherchant quel pouvait être ce jeune homme en blouse qui accompagnait Mary, ne faisant trêve à ses transports jaloux que pour s’abandonner au souvenir des premiers jours de ses relations avec les deux soeurs. Le poste était occupé depuis quelques jours par un détachement de troupes de ligne, et consistait en un vaste bâtiment dont la façade regardait la cour, et dont les derrières se trouvaient sur le chemin vicinal qui va de Saint-Colombin à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, à un kilomètre environ du premier de ces deux villages, à deux cents pas de la route de Nantes aux Sables- d’Olonne. Ce bâtiment, construit sur les ruines et avec les débris d’une vieille forteresse féodale, était placé sur une éminence qui dominait tous les alentours. Les avantages de la situation avaient attiré l’attention de Dermoncourt, lorsqu’il revenait de son expédition dans la forêt de Machecoul. Il avait laissé là une vingtaine d’hommes. C’était comme une espèce de blockhaus, dans lequel les colonnes expéditionnaires pouvaient trouver, au besoin, un gîte ou un refuge, et en même temps une sorte de dépôt, où les prisonniers attendaient que la correspondance régulièrement établie entre Saint- Philbert et Nantes permît de les envoyer dans cette dernière ville, avec une escorte assez imposante pour qu’ils fussent à l’abri d’un coup de main. Les bâtiments du poste de Saint-Colombin consistaient en une vaste chambre et dans une grange. La chambre, située précisément au-dessus du cellier où Michel était enfermé, et par conséquent à cinq ou six pieds du sol, servait de corps de garde ; on y arrivait par un escalier confectionné avec les débris du donjon, et placé parallèlement à la muraille. La grange servait de caserne aux soldats ; ils y couchaient sur la paille. Le poste était gardé militairement ; il y avait une sentinelle devant le porche de la cour, porche qui ouvrait sur le chemin, et une vigie au haut d’une tour couronnée de lierre, et qui était le seul débris resté debout du vieux château féodal. Or, vers six heures du soir, les soldats qui composaient la petite garnison du poste s’étaient assis sur des rouleaux à fouler la terre que l’on avait abandonnés le long des murs extérieurs de la maison. C’était l’endroit favori de leur sieste. -Tiens ! dit l’un tout à coup, qu’est-ce que je vois donc là-bas ? -Un joueur de biniou qui nous arrive, dit l’autre. -Ça, un joueur de biniou ? fit un troisième. Ah çà ! mais tu te crois donc encore en Bretagne ? Ici, il n’y a pas de joueur de biniou, apprends cela ; il n’y a que des diseurs de complaintes. -Eh bien ! alors, que porte-t-il sur son dos, si ce n’est son instrument ? -C’est, en effet, son instrument, dit un quatrième soldat ; mais cet instrument est un orgue. -Drôle d’orgue ! répliqua le premier. Je te dis que c’est sa besace, moi ; c’est un mendiant, tu le vois bien à son uniforme. -Oh ! une besace qui a des yeux et un nez comme toi et moi pourrions en avoir. Mais regarde donc, Limousin ! -Limousin a les bras gros, mais n’a pas la vue longue, dit un autre ; on ne peut pas tout avoir. -Allons, allons, dit le caporal, résumons : c’est tout bonnement un homme qui en porte un autre sur ses épaules. -Le caporal a raison, firent en choeur les soldats. -J’ai toujours raison, dit l’homme aux galons de laine, d’abord comme votre caporal, ensuite comme votre supérieur ; et, s’il y en a qui doutent encore quand j’ai dit une chose, ils vont être convaincus, car voilà nos hommes qui s’en viennent par ici. Effectivement, le mendiant qui avait donné lieu à la discussion que nous venons de rapporter, et dans lequel nos lecteurs ont déjà reconnu Trigaud, comme dans le biniou, dans l’orgue, dans la besace, ils ont reconnu son guide Aubin Courte-Joie, avait tourné à gauche et suivait la rampe qui conduisait au poste de Saint- Colombin. Quelques instants plus tard, le mendiant se trouvait à quatre pas des soldats, et leur tendait la main, tandis que Courte-Joie, en sa qualité d’orateur de l’association, répétait invariablement, de son ton nasillard : -La charité, s’il vous plaît, mes bons messieurs ! la charité à un pauvre voiturier. -Faut-il qu’ils soient sauvages, dit l’un des soldats, de demander la charité à des tourlourous ! Mais, gueux finis que vous êtes ! en fouillant toutes nos poches, peut-être qu’on n’y trouverait pas la moitié de ce que contiennent les vôtres. Ce qu’entendant Aubin Courte-Joie, il modifia la formule et, précisant l’objet de ses sollicitations : -Un petit morceau de pain, s’il vous plaît, mes bons messieurs, dit-il. Si vous n’avez pas d’argent, vous devez bien avoir un pauvre morceau de pain. -Le pain, repartit le caporal, tu l’auras, mon bonhomme, -et, avec le pain, la soupe, et, avec la soupe, un morceau de carne, s’il en reste. -Voilà ce que nous donnerons. Mais, à présent, voyons, que nous offres-tu, toi ? -Mes bons messieurs, je prierai Dieu pour vous, répondit Courte-Joie de sa voix nasillarde, qui était la basse continue du chant de son compagnon. -Ça ne peut pas nuire, répliqua le caporal, certainement ça ne peut pas nuire ; mais ça ne suffit pas. Voyons, as-tu quelque drôlerie dans ta giberne ? -Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Courte- Joie. -Je veux dire que, tout vilains merles que vous êtes, vous savez peut-être siffler quelques jolis airs. Alors, dans ce cas, en avant la musique ! c’est ce qui payera le pain, la soupe et la viande. -Ah ! bon ! bon ! j’entends. « Eh bien ! ça n’est pas de refus, au contraire, mon officier ! dit Aubin, flattant son interlocuteur. Si vous nous faites la charité du bon Dieu, n’est-ce pas le moins qu’en revanche nous tâchions de vous amuser un peu, vous et votre société ? » -Amuse-nous, et tant que tu pourras ! Il n’y aura rien de trop, car nous nous ennuyons drôlement, dans ton coquin de pays ! -Pour lors, dit Courte-Joie, nous allons tâcher de vous faire voir quelque chose que vous n’avez jamais vu. Toute vulgaire qu’était cette promesse, exorde ordinaire des saltimbanques, elle piqua vivement la curiosité des soldats, qui firent silence et entourèrent les deux mendiants avec un empressement que la curiosité rendait presque respectueux. Courte-Joie, qui, jusqu’alors, était resté sur les épaules de Trigaud, fit un mouvement des jambes qui indiquait qu’il voulait être déposé à terre, et Trigaud, avec cette obéissance passive qu’il professait pour les volontés de son maître, l’assit sur un reste de créneau à moitié couvert par les orties, et gisant à droite du rouleau qui servait de siège aux soldats. -Hein ! comme c’est dressé, dit le caporal ; j’ai envie de m’emparer de ce gaillard-là, et de le vendre au gros major, qui ne peut pas trouver un poulet d’Inde à son idée. Pendant ce temps, Courte-Joie avait ramassé une pierre et l’avait présentée à Trigaud. Celui-ci, sans qu’il fût besoin d’autres instructions, la serra entre ses doigts, rouvrit la main et montra la pierre réduite en poudre. -Tiens, c’est un hercule ! Voilà ton affaire, Pinguet, dit le caporal au soldat que nous avons déjà deux ou trois fois désigné sous le nom de Limousin. -Ah bien ! alors, nous allons voir, répondit celui-ci en s’élançant dans la cour. Trigaud, sans s’arrêter aux paroles ni à l’action de Pinguet, continua flegmatiquement ses exercices. Il saisit deux soldats par le ceinturon de leur giberne, les souleva doucement et les tint pendant quelques secondes à bout de bras, puis les reposa à terre avec une aisance parfaite. Les soldats éclatèrent en bravos. -Pinguet ! Pinguet ! crièrent-ils. Eh bien ! où es-tu donc ? Ah ! par exemple, en voilà un qui te dégomme joliment ! Trigaud continuait toujours, comme si ces expériences sur sa force eussent été réglées à l’avance. Il avait invité deux autres soldats à s’asseoir à califourchon sur les épaules des deux premiers, et il les avait enlevés tous les quatre avec presque autant de facilité que lorsqu’ils n’étaient que deux. Comme il les reposait à terre, Pinguet arriva, portant un fusil sur chaque épaule. -Bravo, Limousin ! bravo ! dirent les soldats. Encouragé par les acclamations de ses camarades : -Tout cela est de la Saint-Jean ! dit Pinguet. Tiens, toi, le mangeur d’hommes, fais seulement ce que je vais faire. Et, introduisant un doigt de chacune de ses mains dans chacun des canons de fusil, il les souleva tous deux à bras tendu. -Bah ! dit Courte-Joie, tandis que Trigaud regardait, avec un mouvement des lèvres qui pouvait passer pour un sourire, le tour de force du Limousin ; bah ! allez-en donc chercher deux autres ! Effectivement, les deux autres fusils apportés, Trigaud les enfila tous les quatre aux doigts d’une seule de ses mains, et les fit monter à la hauteur de son oeil sans qu’une contraction de muscles trahît chez lui le moindre effort. Du premier coup, Pinguet était distancé au point d’abandonner à tout jamais la lutte. Alors, fouillant dans sa poche, Trigaud en tira un fer à cheval, qu’il ploya en deux aussi aisément qu’un homme ordinaire eût fait d’une lanière de cuir. Après chacune de ces expériences, Trigaud tournait vers Courte-Joie des yeux qui mendiaient un sourire, et, d’un signe de tête, Courte-Joie lui indiquait qu’il était content. -Voyons, dit ce dernier, tu n’as encore gagné que notre souper ; maintenant, il s’agit de nous mériter un gîte pour la nuit. N’est-ce pas, mes bons messieurs, que, si mon camarade fait quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que vous avez vu, n’est-ce pas que vous nous donnerez bien une botte de paille et un coin dans l’étable pour nous reposer ? -Oh ! quant à cela, c’est respectivement impossible, dit le sergent, qui, attiré par les cris et par les bravos des soldats, était venu prendre sa part du spectacle ; la consigne est formelle. Cette réponse sembla tout à fait décontenancer Courte-Joie, et sa figure de fouine devint sérieuse. -Bah ! reprit un des militaires, nous nous cotiserons pour vous faire dix sous, avec lesquels, dans la première auberge venue, vous vous payerez un lit qui sera autrement doux que de la plume de seigle. -Et si l’espèce de boeuf qui te sert de monture, ajouta un autre, a les jambes aussi solides que les bras, ce n’est pas un kilomètre ou deux qui doivent vous embarrasser. -Voyons d’abord le tour ! voyons d’abord le chef- d’oeuvre ! crièrent en choeur les soldats. Il eût été d’un mauvais camarade de laisser Trigaud perdre le bénéfice de cet enthousiasme, et Courte-Joie se rendit à ces instances avec une facilité qui prouvait sa confiance dans les biceps de son compagnon. -Avez-vous ici, dit-il, une pierre de taille, un madrier, quelque chose qui pèse douze ou quinze cents ? -Il y a le bloc sur lequel vous êtes assis, dit un soldat. Courte-Joie haussa les épaules. -Si cette pierre avait une poignée, dit-il, Trigaud vous la soulèverait d’une seule main. -Il y a encore la meule que nous avons placée devant le soupirail du cachot, fit un soldat. -Pourquoi pas la maison, tout de suite ? dit le caporal. Que vous étiez préalablement six hommes pour la mouvoir, et que vous aviez de la peine, et avec le levier, encore ! que j’enragerais même que mon grade ne me permettait de vous donner un coup de main, et que je vous appelais tas de fainéants ! -D’ailleurs, il ne faut pas y toucher, à la meule, dit le sergent ; c’est encore dans la consigne, vu qu’il y a un prisonnier dans le cachot. Courte-Joie cligna de l’oeil en regardant Trigaud, et celui-ci, sans s’inquiéter de ce que venait de dire le sergent, se dirigea vers la masse de pierre. -Entendez-vous ce que je vous fais l’honneur de vous dire ? reprit le sergent, en haussant la voix et en arrêtant Trigaud par le bras ; on ne touche pas à cela ! -Pourquoi pas ? dit Courte-Joie. S’il ôte la meule de sa place, il l’y remettra, soyez tranquille. -Au surplus, dit un soldat, quand on a vu la souris qui est dans la ratière, on n’a pas peur qu’elle ne s’évade ; un pauvre petit monsieur que l’on prendrait pour une femme déguisée ; j’ai cru d’abord que c’était la duchesse de Berry. -Sans compter qu’il est trop occupé à pleurer pour que l’idée lui vienne de s’en sauver, reprit à son tour le caporal, qui évidemment grillait d’envie de voir l’expérience ; quand nous avons été lui porter sa pitance, Pinguet et moi, c’est-à-dire moi et Pinguet, il fondait en larmes, que l’on eût dit que ses deux yeux avaient deux robinets. -Allons, voyons, dit le sergent, qui n’était sans doute pas moins curieux que les autres de voir comment le mendiant viendrait à bout de cette tâche titanique, je permets, sous ma responsabilité. Trigaud profita de la permission ; en deux pas, il fut près de la meule, et, la saisissant entre ses bras vers la base, il appuya son épaule sur le centre, et, d’un vigoureux effort, essaya de la soulever. Mais le poids de cette énorme masse de pierre avait défoncé le sol peu compact sur lequel elle reposait, de sorte qu’elle y était entrée de quatre à cinq pouces, et que l’adhérence de l’alvéole qu’elle s’était ainsi creusée paralysait les forces de Trigaud. Courte-Joie, qui s’était approché du cercle formé par les soldats, en rampant sur les mains et les genoux à la façon d’un gros scarabée, fit remarquer ce qui s’opposait à ce que les efforts du géant fussent couronnés de succès ; il alla chercher une large pierre plate, et, moitié avec cette pierre, moitié avec ses mains, il dégagea la meule de la terre qui l’entourait. Alors Trigaud se remit à l’oeuvre, et, plus heureux cette fois, il souleva le bloc, et, pendant quelques secondes, il le tint appuyé contre son épaule, pressé contre le mur et suspendu à un pied du sol. L’enthousiasme des soldats ne connaissait plus de bornes ; ils se pressaient autour de Trigaud, en l’accablant de félicitations auxquelles le géant paraissait parfaitement insensible. Les deux mendiants furent conduits à la cantine, et, là, Trigaud fournit un nouveau texte à l’admiration des soldats. Après qu’il eut avalé un énorme bidon de soupe, on mit devant lui quatre rations de boeuf et deux pains de munition. On se hâta de lui apporter un troisième pain, et, quoique sec, Trigaud le traita comme les deux premiers. Les soldats ne se sentaient pas d’aise ; ils eussent volontiers sacrifié tous leurs vivres pour pousser l’expérience jusqu’au bout ; mais le sergent jugea prudent de mettre des bornes à leur curiosité scientifique. Courte-Joie était redevenu pensif, et son attitude attira l’attention des soldats. -Ah çà ! tu manges et tu bois, lui dit le caporal, et cela aux frais de ton camarade ; ce n’est pas juste, et il me semble que tu nous devrais bien un bout de chanson, ne fût-ce que pour payer ton écot. -Puisque j’ai mangé de votre pain et bu de votre vin, dit Courte-Joie, je n’ai pas le droit de vous refuser ; mais, je vous le répète, vous ne trouverez probablement pas mes chansons de votre goût. Et il entonna le couplet suivant : Alerte ! alerte ! À l’horizon, là-bas, Voyez-vous l’infernale bande ? Pour la surprendre, égaillez-vous, les gars, À vau les bois, à vau la lande ! Eh gai ! eh gai ! égaillez-vous, les gars ! Fusil au poing, l’oeil au guet, en silence, Attendez le bataillon bleu, Comme un serpent, il avance, il avance... Soldats du roi, soldats de Dieu, Enfermez-les dans un cercle de feu !... Courte-Joie n’alla pas plus loin. Au mouvement de surprise qu’avaient excité ses premières paroles avaient succédé des cris d’indignation ; dix soldats s’étaient élancés sur lui, et le sergent, le saisissant à la gorge, l’avait renversé sur le carreau. -Ah ! canaille ! lui dit celui-ci, je vais t’apprendre à venir chanter au milieu de nous les louanges des brigands ! Mais, avant que le sous-officier eût achevé sa phrase, phrase dans laquelle il n’eût pas manqué d’introduire un des adverbes qui lui étaient familiers, Trigaud, l’oeil étincelant de colère, se fit jour à travers les assaillants, repoussa le sous-officier et se plaça devant son compagnon, dans une attitude si menaçante que, pendant quelques instants, les militaires demeurèrent muets et incertains. Mais, rougissant d’être tenus en échec par un homme sans armes, ils tirèrent leurs sabres et se précipitèrent sur les deux mendiants. -Tuons-les ! tuons-les ! criaient-ils ; ce sont des chouans. -Vous m’avez demandé une chanson ; je vous ai prévenus que les chansons que je savais pourraient ne pas vous plaire ! s’écria Courte-Joie d’une voix qui domina le tumulte. Il ne fallait pas insister. De quoi vous plaignez-vous ? -Si tu ne sais que des chansons pareilles à celle que nous venons d’entendre, répondit le sergent, tu es un rebelle, et, je t’arrête ! Vous coucherez au violon ! Vous étiez embarrassés d’un gîte pour la nuit, mes jolis garçons ; je vais vous en donner un, moi ! Allons, allons, qu’on les saisisse, qu’on les fouille et qu’on les encage incontinent. On fouilla les deux mendiants, et l’on ne trouva sur eux que quelques pièces de menue monnaie. -Au fait, dit le sergent en désignant Trigaud, ce gros butor-là n’est pas coupable, et je ne vois pas pourquoi je l’enfermerais intérieurement. -Sans compter, reprit le Limousin, que, s’il lui prend, comme à son aïeul Samson l’envie de secouer les murs, il nous les fera tomber sur la tête. -Tu as raison, Pinguet, dit le sergent, d’autant plus que tu es du même avis que moi. Ce serait un embarras que nous nous mettrions conjointement sur les bras. Allons, dehors, l’ami, et lestement ! -Oh ! mon bon monsieur, ne nous séparez pas, fit Courte-Joie, d’une voix larmoyante ; nous ne saurions nous passer l’un de l’autre ; il marche pour moi, j’y vois pour lui. -En vérité, dit un soldat, c’est pis que des amoureux. -Non, dit le sergent à Courte-Joie, je veux te faire passer la nuit au violon pour te punir, et demain l’officier de ronde décidera ce qu’il faudra faire de ta carcasse. Allons, en route, et rondement ! Deux soldats s’approchaient pour saisir Courte- Joie ; mais celui-ci, avec une agilité que l’on devait peu s’attendre à trouver dans ce corps incomplet, sauta sur les épaules de Trigaud, qui s’achemina paisiblement du côté du cellier, sous l’escorte des soldats. Chemin faisant, Aubin appuya sa bouche à l’oreille de son compagnon et lui dit quelques mots à voix basse. Trigaud le déposa à la porte du cellier, dans lequel le sergent poussa l’invalide et où celui-ci fit son entrée en roulant comme une énorme boule. Puis, on conduisit Trigaud hors de la porte charretière, que l’on referma sur lui. Trigaud resta debout pendant quelques minutes, immobile et abasourdi, comme s’il ne savait à quel parti se résoudre ; il essaya d’abord de s’asseoir sur le rouleau où nous avons vu les soldats faire leur sieste ; mais la sentinelle lui fit observer qu’il était impossible qu’il restât là, et le mendiant s’éloigna dans la direction du bourg de Saint-Colombin. VII La clef des champs Environ deux heures après l’incarcération d’Aubin Courte-Joie, la sentinelle du petit poste entendit une charrette qui montait le chemin de l’intérieur des terres ; selon sa consigne, elle cria « Qui vive ? » et, lorsque la charrette ne fut plus qu’à quelque distance, elle lui ordonna d’arrêter. La charrette ou plutôt le charretier obéit. Le caporal et quatre soldats sortirent du poste pour reconnaître charretier et charrette. La charrette était une honnête voiture chargée de foin qui ressemblait à toutes celles qui avaient défilé sur la route de Nantes pendant la soirée ; un homme seul la conduisait : il expliqua qu’il allait à Saint-Philbert porter ce foin à son propriétaire ; il ajouta qu’il avait pris sur sa nuit pour économiser un temps précieux à cette époque de l’année, et le sous-officier ordonna de le laisser passer. Mais cette bonne volonté sembla complètement perdue pour le pauvre homme ; sa charrette, attelée d’un seul cheval, s’était arrêtée sur le point le plus vertical de la montée, et, quelques efforts que fissent le cheval et le charretier, il fut impossible à la voiture de faire un pas de plus. -S’il y a du bon sens, dit le caporal, d’accabler ainsi une pauvre bête ! Vous voyez bien que votre cheval en a deux fois plus qu’il n’en peut porter. Voulez-vous que nous vous donnions un coup de main ? demanda le caporal. -Attendez, que j’essaye encore, répondit le conducteur. Il fouetta vigoureusement sa bête en l’actionnant de la voix et en tirant sur le bridon ; les soldats joignirent leurs excitations aux siennes ; tout à coup, la charrette pencha à gauche et versa le long du bâtiment. Les soldats se précipitèrent sur le devant et s’empressèrent à dégager le cheval du harnais. Ils n’aperçurent pas Trigaud, qui, en se glissant sous la voiture, en la soulevant avec ses épaules herculéennes et enfin en lui faisant perdre son centre de gravité, se retirait tranquillement et disparaissait derrière une haie. -Veux-tu que nous t’aidions à remettre ton chariot sur sa quille ? dit le caporal au paysan. Seulement, il faudra que tu ailles chercher un cheval de renfort. -Ah ! par ma foi, non, dit le charretier. Demain, il fera jour ! C’est le bon Dieu qui ne veut pas que je continue ma route : il ne faut pas aller contre sa volonté. Et, en achevant ces mots, le paysan jeta les traits sur la croupe de son cheval, repoussa la sellette, monta sa bête, et s’éloigna après avoir souhaité le bonsoir aux soldats. À deux cents pas du corps de garde, Trigaud le rejoignit. -Eh bien ! lui demanda le paysan, est-ce bien manoeuvré et es-tu content ? -Oui, répondit Trigaud ; c’est bien ainsi que le gars Aubin Courte-Joie l’avait ordonné. -Bonne chance, alors ! Moi, je vais remettre le cheval où je l’avais pris ; c’est plus commode que la charrette. Mais, quand le charretier s’éveillera, demain, et qu’il cherchera son foin, il sera bien étonné de le trouver là-haut ! -Bon ! tu lui raconteras que c’est pour le bien de la chose, repartit Trigaud, et il ne dira rien. Les deux hommes se quittèrent. Trigaud, seulement, ne s’éloigna point ; il continua de rôder dans les environs jusqu’à ce qu’il entendît sonner onze heures à Saint-Colombin ; alors, il remonta vers le poste, ses sabots à la main, et, sans faire aucun bruit, sans éveiller l’attention de la sentinelle, il se rapprocha du soupirail de la prison. Alors, il tira doucement le foin de la voiture et le renversa sur le sol de façon à en former un lit très épais ; puis, sur ce lit, il abaissa doucement la meule qui fermait le soupirail du cachot, se pencha vers cette ouverture, brisa les planches qui la fermaient intérieurement, tira à lui Courte-Joie que Michel poussait par-derrière, amena ensuite le jeune baron en lui tendant les mains ; après quoi, plaçant chacun d’eux sur une de ses épaules, et toujours pieds nus, Trigaud s’éloigna du poste sans faire de bruit. Lorsque Trigaud eut fait environ cinq cents pas, il s’arrêta, sur l’ordre d’Aubin Courte-Joie. Michel se laissa glisser à terre, et, fouillant dans sa poche, il y prit une poignée de monnaie qu’il déposa dans la main de Trigaud. Mais Aubin dit à Trigaud : -Rends cela à monsieur, dit-il, nous ne recevons pas des deux mains. -Comment ! des deux mains ? demanda Michel. -Oui, mon jeune monsieur, dit Courte-Joie, je dois vous confesser maintenant que vous n’avez fait qu’échanger votre captivité contre une autre. -Qu’est-ce que cela signifie ? -Cela signifie que vous êtes toujours prisonnier. -Prisonnier de qui ? -De moi ! Jusqu’à ce que je vous aie consigné aux mains qui vous réclament. Je m’acquitte de ma mission, rien de plus. -Mais enfin ?... -Eh bien ! au nom de services qui m’avaient été rendus, et en payant grassement mon pauvre diable de Trigaud, on m’a dit : « Délivrez M. le baron Michel de la Logerie et amenez-le-moi. » Je vous ai délivré, monsieur le baron, et je vous amène. -Écoutez, dit le jeune homme, qui ne comprenait absolument rien à ce que lui disait l’hôtelier de Montaigu, cette fois, voici ma bourse tout entière ; seulement, mettez-moi sur le chemin de la Logerie, où je veux rentrer ce soir, et recevez mes remerciements. Michel pensait que ses deux libérateurs n’avaient point trouvé la récompense à la hauteur du service qu’ils lui avaient rendu. -Monsieur, répondit Courte-Joie, mon compère Trigaud ne peut accepter de vous cette récompense, puisqu’il a été payé pour faire exactement le contraire de ce que vous lui demandez ; quant à moi, je ne sais si vous me connaissez ; en tout cas, je vais me faire connaître. Je suis un honnête négociant que quelques différences d’opinion avec le gouvernement ont contraint de quitter son établissement ; mais, si misérable que soit en ce moment mon extérieur, sachez que je rends des services et que je n’en vends pas. -Mais où diable allez-vous me conduire ? demanda Michel. -Veuillez nous suivre, et, avant une heure, je vous promets que vous le saurez. Un froid mortel passa dans le coeur de Michel. Il songeait à Bertha. Le pauvre garçon pensait que Mlle de Souday avait reçu sa lettre, que la louve offensée l’attendait, et, bien que l’explication qui devait résulter de l’entrevue lui fût pénible, il sentait que sa délicatesse ne pouvait s’y refuser. -Bien, dit-il, je sais qui m’attend. -Vous le savez ? -Oui ! c’est Mlle de Souday. Aubin Courte-Joie ne répondit pas ; mais il regarda Trigaud d’un air qui voulait dire : « Il a, par ma foi, deviné ! » Michel surprit et comprit ce regard. -Marchons, dit-il. -Et vous n’essayerez plus de vous sauver ? -Non. -Parole d’honneur ? -Parole d’honneur. -Eh bien ! puisque vous voilà raisonnable, nous allons vous rendre les moyens de ne pas vous écorcher les pieds dans les ronces et de ne pas les engluer dans cette maudite terre glaise, qui nous fait des bottes de sept livres. Michel eut bientôt l’explication de ces paroles, car, ayant traversé la route à la suite de Trigaud, il n’eut pas fait une centaine de pas dans le bois qui bordait cette route qu’il entendit le hennissement d’un cheval. -Mon cheval ! s’écria le jeune baron, sans même essayer de dissimuler sa surprise. -Croyiez-vous donc que nous vous l’avions volé ? demanda Aubin Courte-Joie. -Alors, comment se fait-il que je ne vous aie pas retrouvé à l’endroit où je vous l’avais confié ? -Dame ! répondit Aubin, je vais vous dire ; nous avons vu rôder autour de nous des gens qui nous regardaient avec un intérêt qui nous a paru trop profond pour ne pas être inquiétant, et, ma foi, comme les curieux ne sont pas de notre goût, et que les heures se passaient, sans vous voir revenir, nous nous sommes décidés à reconduire votre bête à la Banloeuvre, où nous supposions que vous retourneriez si vous n’étiez pas arrêté, et c’est en route que nous avons vu que vous ne l’étiez pas... encore. -Pas encore ? -Oui ; mais vous n’avez point tardé à l’être. -Vous étiez donc près de moi lorsque les gendarmes m’ont arrêté ? -Mon jeune monsieur, reprit Aubin Courte-Joie avec son air goguenard, il faut que vous soyez vraiment bien inexpérimenté, pour rêver à vos affaires lorsque vous vous trouvez sur les grands chemins, au lieu de regarder, autour de vous, qui va, qui vient, qui passe ! Il y avait plus de dix minutes que vous eussiez dû entendre le trot des chevaux de ces messieurs, puisque nous l’entendions bien, nous, et rien n’était plus facile que de vous jeter dans le bois comme nous l’avons fait. Mais Michel n’avait garde de dire ce qui absorbait si complètement sa pensée au moment que lui rappelait Aubin Courte-Joie ; il se contenta de pousser un gros soupir à ce souvenir de toutes ses douleurs, et d’enfourcher sa monture, que Trigaud avait détachée et lui présentait gauchement, tandis que Courte-Joie essayait d’indiquer à celui-ci comment il fallait s’y prendre pour tenir l’étrier d’une façon convenable. Puis ils rejoignirent la route, et le mendiant, sa main sur le garrot du cheval, suivit parfaitement l’allure que Michel fit prendre à ce dernier. À une demi-lieue de là, ils prirent un sentier de traverse, et bientôt on arriva à un carrefour dont la vue fit tressaillir le jeune homme ; il y avait passé le soir où, pour la première fois, il reconduisait Bertha. Au moment où, après avoir traversé ce carrefour, les voyageurs allaient s’engager dans le sentier qui menait à la chaumière de Tinguy, où, malgré l’heure avancée de la nuit, on voyait étinceler une lumière, un petit cri d’appel partit de derrière la haie d’un jardin qui longeait le chemin. Courte-Joie répondit aussitôt. -Est-ce vous, maître Courte-Joie ? demanda une voix de femme, en même temps qu’une forme blanche apparaissait au-dessus de la haie. -Oui ; mais qui êtes-vous vous-même ? -Rosine, la fille de Tinguy ; ne me remettez-vous pas ? -Rosine ! fit Michel, que la présence de la jeune fille confirmait dans l’idée qu’il était attendu par Bertha. Courte-Joie se laissa glisser, avec son habileté de singe, le long du corps de Trigaud, et s’avança vers l’échalier, d’un mouvement pareil à celui d’un crapaud qui saute, tandis que Trigaud restait à la garde de Michel. -Dame ! petiote, fit Courte-Joie, la nuit est si noire, qu’on prendrait volontiers du blanc pour du gris. Mais, continua-t-il en baissant la voix, comment n’es-tu pas chez toi, où l’on nous a donné rendez-vous ? -Parce qu’il y a du monde à la maison, et que vous n’y pouvez pas conduire monsieur Michel. -Du monde ? Ah çà ! ces damnés bleus ont donc mis garnison partout ? -Ce ne sont point des soldats qui sont chez nous : c’est Jean Oullier, qui a passé la journée à courir le pays, et qui est là avec des gens de Montaigu. -Qu’est-ce qu’ils y font ? -Ils jasent. Allez les retrouver ; vous boirez un coup avec eux, et vous vous chaufferez un brin. -Eh bien ! oui ; mais, notre jeune monsieur, qu’en ferons-nous, la belle fille ? -Vous me le laisserez. N’est-ce pas convenu, maître Courte-Joie ? -Nous devions le remettre dans ta maison, oui, à la bonne heure ! là, on aurait trouvé un coin de cave ou de grenier pour le serrer, et cela, d’autant plus facilement qu’il n’est pas méchant, mon Dieu ! Mais, en plein champ, nous risquons fort de le perdre ; il est glissant comme une anguille ! -Bon ! dit Rosine, en essayant un de ces sourires qui, depuis la mort de son père et de son frère, éclairaient si rarement ses lèvres ; croyez-vous qu’il fera plus de façon pour suivre une jolie fille que deux vieux bonshommes comme vous ? -Et si le prisonnier enlève son gardien ? demanda maître Courte-Joie. -Oh ! ne vous inquiétez pas de cela ; j’ai bon pied, bon oeil et le coeur droit ; d’ailleurs, le baron Michel est mon frère de lait ; nous nous connaissons il y a vieux temps, et je ne le crois pas plus capable de forcer la vertu des filles que les verrous de la geôle. Et puis, en somme, que vous a-t-on dit de faire ? -De le délivrer, si nous pouvions, et de l’amener, bon gré mal gré, à la maison de ton père, où nous te trouverions. -Eh bien ! me voilà ; la maison est devant vous, et l’oiseau hors de cage ; c’est tout ce que l’on voulait de vous, convenez-en. -Dame ! je crois. -Alors, bonsoir. -Dis donc, Rosine, tu ne veux pas que, pour plus grande sûreté, nous lui mettions un fil à la patte ? fit Courte-Joie en ricanant. -Merci, merci, gars Courte-Joie, dit Rosine en s’avançant du côté où Michel attendait ; tâchez d’en mettre un, vous, à votre langue. Michel, malgré la distance à laquelle il était demeuré pendant ce colloque, avait distingué le nom de Rosine, et, comme nous l’avons dit, reconnu la connivence qui existait entre elle et ses deux libérateurs, devenus subséquemment ses gardiens. Il se confirmait donc de plus en plus dans l’idée que c’était à Bertha qu’il devait sa délivrance. Les procédés de Courte-Joie, l’espèce de violence dont il avait usé envers lui par l’intermédiaire de Trigaud, le mystère dont le cabaretier avait entouré l’origine et la cause de son dévouement à un homme qu’il connaissait à peine, tout cela s’accordait à merveille avec l’irritation que la lettre remise par lui au notaire Loriot avait pu faire naître dans le coeur irascible et violent de la jeune fille. -C’est toi, Rosine ! c’est toi ! dit Michel en haussant la voix lorsqu’il vit sa soeur de lait, qui, dans l’obscurité, se dirigeait vers lui. -À la bonne heure ! fit Rosine ; vous n’êtes pas comme ce vilain Courte-Joie, qui ne voulait pas à toute force me reconnaître ; vous me reconnaissez tout de suite, vous, n’est-ce pas, monsieur Michel ? -Oui, certainement. Et, maintenant, dis-moi, Rosine ?... Mademoiselle Bertha, où est-elle ? -Je ne sais pas, moi, dit Rosine avec une simplicité que Michel apprécia à l’instant même à sa juste valeur. -Comment ! tu ne sais pas ? répéta le jeune homme. -Mais elle est à Souday, je crois. -Tu ne l’as donc pas vue aujourd’hui ? -Pour cela, non, monsieur Michel ! Je sais seulement qu’elle a dû aller au château aujourd’hui, avec monsieur le marquis ; mais, moi, j’étais à Nantes, pendant ce temps-là. -À Nantes ! s’écria le jeune homme ; tu as été à Nantes, aujourd’hui ? -Certes, oui. -Et à quelle heure y étais-tu, Rosine ? -Neuf heures du matin sonnaient comme nous traversions le pont Rousseau. -Tu dis nous ? Tu n’étais donc pas seule ? -Mais non, puisque j’y allais pour accompagner mademoiselle Mary ; c’est même cela qui a retardé le voyage, parce qu’il a fallu m’envoyer chercher au château. -Mais, où est-elle, mademoiselle Mary ? -À présent ? -Oui. -Elle est à l’îlot de la Jonchère, où je vais vous mener la rejoindre. Mais, comme vous êtes drôle en disant tout cela, monsieur Michel ! -Tu dois me conduire auprès d’elle ? s’écria Michel, au comble de la joie. Mais viens donc vite ! ma petite Rosine ! -Voulez-vous me prendre en croupe ? -Je crois bien ! dit Michel. Viens ! -Donnez-moi la main, fit Rosine, en appuyant son sabot sur le pied du jeune homme. Et, prenant son élan : -Là ! m’y voilà, continua-t-elle en s’asseyant sur le portemanteau. Maintenant, prenez à droite. Le jeune homme obéit, sans plus s’inquiéter de Trigaud et de Courte-Joie que s’ils n’existaient pas. Pour lui, depuis un instant, il n’y avait au monde que Mary. On fit quelques pas. -Mais, dit le jeune baron, comment mademoiselle a-t-elle donc su que j’avais été arrêté par les gendarmes ? -Ah ! dame, c’est qu’il faut vous reprendre cela de plus haut, monsieur Michel. -Reprends d’aussi haut que tu voudras, ma bonne Rosine ; mais parle ! je brûle d’impatience. Ah ! que c’est bon d’être libre, dit le jeune homme, et d’aller revoir mademoiselle Mary ! -Il faut donc vous dire, monsieur Michel, que, ce matin, au petit point du jour, mademoiselle Mary était arrivée à Souday ; elle m’avait emprunté mon déshabillé des dimanches, et m’avait dit : « Rosine, tu m’accompagneras... » Alors, nous sommes parties comme cela, avec des oeufs dans nos paniers, comme de vraies paysannes. À Nantes, et pendant que je vendais mes oeufs, mademoiselle a été faire ses commissions. -Et quelles étaient ces commissions, Rosine ? demanda Michel, devant les yeux duquel la figure du jeune homme déguisé en paysan venait de passer comme un spectre. -Ah ! dame, cela, monsieur Michel, je ne sais point. Et, sans s’arrêter au soupir par lequel Michel lui répondait. -Alors, continua Rosine, comme mademoiselle était fatiguée, on avait demandé à M. Loriot, le notaire de Légé, de nous ramener dans sa carriole. Nous nous sommes arrêtées en route pour faire manger le cheval, et, tandis que le notaire jasait avec l’aubergiste du cours des denrées, nous étions allées dans le jardin. Là, elle se mit à lire une lettre qui la fit pleurer à chaudes larmes. -Une lettre ? demanda Michel. -Oui, une lettre que M. Loriot lui avait remise en route. -Ma lettre ! murmura Michel, elle a lu ma lettre à sa soeur !... oh ! Rosine reprit son récit : -Elle pleurait donc sur cette lettre, lorsque voilà qu’on nous appelle de l’autre côté de la haie : c’était Courte-Joie et Trigaud ; ils nous racontent votre aventure, ils demandent à mademoiselle comment ils doivent faire pour votre cheval, que vous leur aviez laissé. Alors, pauvre demoiselle, ce fut bien pis que lorsqu’elle lisait ! Elle était toute bouleversée, et elle en dit tant et tant à Courte-Joie, -qui, du reste, a bien des obligations à M. le marquis -qu’elle le décida à essayer de vous tirer des mains des soldats. C’est une fière amie que vous avez là, monsieur Michel ! Michel écoutait dans le ravissement ; il ne se sentait pas d’aise et de bonheur ; il eût payé d’une pièce d’or chacune des syllabes du récit de Rosine. -Mais, demanda-t-il, pourquoi ne m’avoir pas attendu dans la maison de ton père, Rosine ? -C’était bien notre idée aussi, monsieur le baron, et nous nous étions fait descendre là, en disant que nous irions à pied à Souday ; mademoiselle avait bien recommandé à Courte-Joie de vous y reconduire et de ne pas vous laisser aller à la Banloeuvre avant que vous m’ayez vue ; mais c’était comme un guignon ! Notre maison, si solitaire depuis la mort de mon pauvre père, a été pleine comme une auberge toute la soirée. D’abord, ça été le marquis et mademoiselle Bertha, qui s’y sont arrêtés en allant à Souday ; puis Jean Oullier, qui y a rassemblé les chefs de paroisse ! Aussi, à la brune, mademoiselle Mary, qui s’était cachée dans le grenier, m’a priée de la conduire dans un endroit où elle pût vous parler sans témoins si Courte-Joie vous délivrait. Mais nous voilà tout à l’heure à la hauteur du moulin de Saint-Philbert et nous ne tarderons pas à voir l’eau de Grand-Lieu. -Arrivons-nous ? demanda-t-il à Rosine. -Oui, répliqua celle-ci en se laissant couler à bas du cheval. Et, maintenant, suivez-moi. Michel descendit à son tour ; tous deux entrèrent dans les oseraies, où Michel attacha son cheval au tronc d’un saule ; puis ils firent encore une centaine de pas à travers ce fourré de branches flexibles, et se trouvèrent au bord d’une espèce de crique qui ouvrait sur le lac. Rosine sauta dans un petit batelet à fond plat amarré sur la rive. Michel voulut prendre les rames ; mais Rosine, devinant qu’il était assez novice dans la manoeuvre, le repoussa et s’assit à l’avant, un aviron dans chaque main. -Laissez-donc ! dit-elle, je m’en tirerai mieux que vous. Que de fois j’ai conduit mon pauvre père lorsqu’il allait jeter ses filets dans le lac ! -Mais, demanda Michel avec l’égoïsme de l’amour, sauras-tu trouver dans l’obscurité l’îlot de la Jonchère ? -Regardez, dit-elle, sans même se retourner ; ne voyez-vous rien sur l’eau ? -Si fait, répondit le jeune homme, je vois comme une étoile. -Eh bien ! cette étoile, c’est mademoiselle Mary qui la tient dans sa main ; elle a dû nous entendre, et elle vient au-devant de nous. Michel eût voulu se jeter à la nage pour devancer la barquette, qui, malgré la science nautique de Rosine, avançait assez lentement ; il lui semblait qu’on n’arriverait jamais à franchir la distance qui le séparait encore de la lumière, que cependant on voyait de minute en minute augmenter de volume et d’éclat. Mais, contre l’espoir que lui avaient donné les paroles de la fille de Tinguy, lorsqu’il fut assez près de l’îlot pour distinguer l’unique saule qui en faisait l’ornement, il n’aperçut point Mary sur la rive : c’était un jeu de roseaux qu’elle avait allumé sans doute et qui brûlait doucement au bord de l’eau. Michel sauta à terre. L’îlot de la Jonchère pouvait avoir deux ou trois cents mètres carrés ; il était couvert de joncs dans toutes les parties basses, qui sont inondées lorsque, par les grandes pluies d’hiver, montent les eaux du lac ; seul, un espace d’une cinquantaine de pieds se trouve, par son élévation, à l’abri de l’inondation. C’était sur cet espace, au bord de l’eau, que le vieux Tinguy avait construit une petite hutte où, pendant les longues nuits d’hiver, il venait affûter les canards. C’était dans cette hutte que Rosine avait conduit Mary. Quelles que fussent ses espérances, le coeur de Michel battait à lui rompre la poitrine lorsqu’il approcha de la hutte. Au moment de poser la main sur le loquet de bois qui fermait la porte, cette oppression devint si vive, qu’il hésita. Alors, ses yeux se fixèrent sur un morceau de vitre enchâssé dans la partie supérieure de cette porte, et par lequel on pouvait voir dans la cabane. Il y aperçut Mary, assise sur une botte de joncs et la tête penchée sur sa poitrine. À la lueur d’une mauvaise lanterne brûlant sur un escabeau, il lui sembla voir deux larmes étinceler aux paupières frangées de la jeune fille, et la pensée que, ces deux larmes, c’était à cause de lui qu’elles étaient là, lui firent perdre toute sa timidité. Il poussa la porte et se précipita aux pieds de la jeune fille en criant : -Mary, Mary, je vous aime ! VIII Où Mary est victorieuse à la façon de Pyrrhus Quelle qu’eût été la résolution prise par Mary de conserver son empire sur elle-même, l’entrée de Michel avait été si soudaine, sa voix avait vibré avec un tel accent, il y avait eu dans son premier cri tant de prière et d’amour, que la douce enfant ne put s’empêcher de céder à son émotion ; son sein palpitait, ses doigts tremblaient, et les larmes que le jeune baron avait cru entrevoir entre ses cils, se détachaient et tombaient goutte à goutte, comme autant de perles liquides, sur les mains de Michel, qui étreignaient les siennes. Par bonheur, cette émotion, le pauvre amoureux était lui- même trop bouleversé pour la remarquer, et Mary eut le temps de se remettre avant qu’il eût repris la parole. Elle l’écarta doucement et chercha autour d’elle. Le regard de Michel suivit celui de Mary, puis revint se fixer sur elle, inquiet et interrogateur. -Comment se fait-il que vous soyez seul, monsieur ? demanda-t-elle, où est Rosine ? -Et vous, Mary, dit le jeune homme d’une voix pleine de tristesse, comment se fait-il que vous ne soyez pas, ainsi que moi, tout entière au bonheur de nous revoir ? -Ah ! mon ami, dit Mary en appuyant sur ce mot, vous n’avez pas le droit, en ce moment surtout, de douter de l’intérêt que j’ai pris à votre situation. -Non, s’écria Michel, en essayant de ressaisir les mains de Mary, qui lui avaient échappé : non, puisque c’est à vous que je dois la liberté et, selon toute probabilité, la vie ! -Mais, interrompit Mary s’efforçant de sourire, tout cela ne doit pas me faire oublier notre solitude ; si louve que l’on soit, cher monsieur Michel, il y a certaines convenances dont on ne doit jamais s’affranchir. Faites- moi donc l’amitié d’appeler Rosine. Michel poussa un profond soupir, et resta à genoux, tandis que de grosses larmes jaillissaient de ses paupières. Mary détourna les yeux afin de ne pas voir ces larmes ; puis, elle fit un mouvement pour se lever. Mais Michel la retint. -Ah ! s’écria-t-il avec un accent de douloureux reproche, pourquoi m’avoir arraché des mains des soldats ? Ils m’eussent fusillé peut-être, et j’eusse préféré ce sort à celui qui m’attend, si vous ne m’aimez pas ! -Michel ! Michel ! s’écria Mary, n’allez-vous pas douter que je ressente pour vous une amitié vraie et sincère ? -Hélas ! Mary, répondit tristement le jeune homme, le sentiment dont vous me parlez ne peut suffire à celui qui dévore mon coeur depuis que je vous ai vue, puisque, quelque certitude que j’aie de cette amitié, mon coeur réclame de vous davantage. Mary fit un suprême effort. -Mon ami, ce que vous demandez de moi, Bertha vous l’offre ; elle vous aime comme vous voulez être aimé, comme vous méritez de l’être, dit la pauvre enfant d’une voix tremblante et en se hâtant de mettre le nom de sa soeur comme une sauvegarde entre elle et celui qu’elle aimait. Michel secoua la tête et poussa un soupir. -Oh ! ce n’est pas elle, ce n’est pas elle ! dit-il. -Pourquoi, reprit vivement Mary, comme si elle n’eût pas vu ce geste de dénégation, comme si elle n’eût pas entendu ce cri du coeur, pourquoi lui avoir écrit cette lettre, qui l’eût désespérée, si elle fût arrivée jusqu’à elle ? -Cette lettre, c’est vous qui l’avez reçue ? -Hélas ! oui, dit Mary ; et, malgré toute la douleur qu’elle m’a faite, je dois dire que c’est un grand bonheur ! Oui, je l’ai lue, et j’ai voulu vous parler avant que vous revoyiez Bertha. -Mais n’avez-vous pas compris, Mary, que, si j’aime Bertha, je ne puis, moi aussi, l’aimer que comme une soeur ? -Non, non, dit Mary ; seulement, j’ai compris que ma destinée serait bien affreuse, si elle me réservait d’être la cause du malheur de ma pauvre soeur que j’aime tant ! -Mais, alors, s’écria Michel, que demandez-vous donc de moi ? -Eh bien ! dit Mary les mains jointes, je vous demande le sacrifice d’un sentiment qui n’a pas eu le temps de jeter dans votre âme des racines bien profondes ; je vous demande d’oublier un attachement qui nous serait fatal à tous les trois... -Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Michel, que je suis malheureux ! Et le jeune homme cacha son visage entre ses mains et fondit en larmes. -Oui, dit Mary, oui, en ce moment, vous souffrez, je le crois ; mais, du courage, mon ami ! Écoutez mes conseils : ce sentiment s’effacera peu à peu de votre coeur. S’il le faut, pour activer votre guérison, je m’éloignerai, moi. -Vous éloigner ! vous séparer de moi ! Non, Mary, non, jamais ! non, ne me quittez pas ; car, je vous le proteste, le jour où vous partez, je pars ; où vous allez, je vous suis. Que deviendrais-je, mon Dieu, privé de votre douce présence ? Non, non, non, ne vous éloignez pas, je vous en conjure, Mary ! -Eh bien ! soit, je resterai ; mais pour vous aider à faire ce que votre devoir peut vous offrir de pénible et de douloureux, et, lorsqu’il sera accompli, lorsque vous serez heureux, lorsque vous serez l’époux de Bertha... -Jamais ! jamais ! murmura Michel. -Si, mon ami ; car Bertha est mieux que moi la femme qui vous convient ; sa tendresse pour vous, je vous le jure, moi qui en ai entendu l’expression, est plus grande que vous ne le sauriez supposer ; cette tendresse satisfera au besoin d’être aimé qui vous consume, et la force et l’énergie que ma soeur possède, et que je n’ai point, moi, écarteront de votre chemin les épines que peut-être vous n’auriez pas la force d’en écarter vous- même. Si donc il y a de votre part un sacrifice, ce sacrifice, croyez-moi, sera largement récompensé. Et, en prononçant ces paroles, Mary avait affecté un calme qui était bien loin d’être dans son coeur, dont l’état réel se trahissait par sa pâleur et son agitation. Quant à Michel, il écoutait, en proie à une impatience fébrile. -Ne parlez pas ainsi ! s’écria-t-il, lorsqu’elle eut fini. Je vous le répète, c’est vous, vous seule que j’aime, Mary ! Il serait impossible à mon coeur de prononcer un autre nom que le vôtre, quand bien même je le voudrais, et je ne le veux pas ! Mon Dieu ! mon Dieu ! continua le jeune homme, en levant ses bras au ciel avec l’expression d’un violent désespoir, que deviendrais-je donc quand je vous verrais à votre tour la femme d’un autre ? -Michel, répondit Mary avec exaltation, si vous faites ce que je vous demande, je vous le jure par les serments les plus sacrés, n’ayant pas été à vous, je ne serai à personne qu’à Dieu ! je ne me marierai jamais ; toute mon affection, toute ma tendresse, vous resteront acquises, car je vous devrai le bonheur de ma soeur, et ma vie tout entière se passera à vous bénir ! -Mais votre attachement pour Bertha vous égare, Mary, répliqua Michel ; vous ne vous préoccupez que d’elle ; vous ne songez pas à moi, lorsque vous voulez me condamner à cet affreux supplice de m’enchaîner pour la vie à une femme que je n’aime pas. Oh ! c’est cruel à vous, Mary, à vous pour qui je donnerais ma vie, de me demander une chose à laquelle je ne saurais me résigner. -Si fait, mon ami, insista la jeune fille, vous vous résignerez à ce qui peut être le résultat de la fatalité, mais à ce qui sera, à coup sûr, une action généreuse et magnanime ; vous vous y résignerez parce que vous comprendrez qu’un tel sacrifice, Dieu ne peut le laisser sans récompense, parce que cette récompense, eh bien ! ce sera le bonheur de deux pauvres orphelines. -Oh ! tenez, Mary, fit Michel tout éperdu, ne me parlez plus de cela... Il m’est impossible de faire ce que vous désirez ! -Et cependant, s’écria Mary au paroxysme du désespoir, si Bertha vous aime et que je ne vous aime pas, moi ! -Ah ! si vous ne m’aimez pas, Mary ; si les yeux sur mes yeux, les mains dans mes mains, vous avez le courage de me dire : « Je ne vous aime pas », eh bien ! tout sera fini ! Ni vous ni votre soeur ne me reverrez jamais. -Que dites-vous, malheureux ! -Je dis que je n’ai que le lac à traverser, ce qui est une affaire de dix minutes ; que je n’ai qu’à monter sur mon cheval, et à le lancer au galop jusqu’au premier poste, ce qui est l’affaire de dix autres minutes ; que je n’ai qu’à dire à ce poste : « Je suis le baron Michel de la Logerie », et que, dans trois jours, je serai fusillé. Mary poussa un cri. -Et c’est ce que je ferai, ajouta Michel, aussi vrai que ces étoiles nous regardent, et que Dieu les tient sous ses pieds ! Et le jeune homme fit un mouvement pour s’élancer hors de la cabane. Mary se jeta au-devant de lui et le saisit à bras-le- corps ; mais, les forces lui manquant, elle se laissa glisser, et se trouva à ses genoux. -Michel, murmura-t-elle, si vous m’aimez comme vous le dites, vous ne vous refuserez pas à ma prière. Au nom de votre amour, je vous en conjure, moi que vous dites aimer, ne tuez pas ma soeur ! accordez sa vie, accordez son bonheur à mes larmes et à mes prières. Dieu vous bénira ; car, tous les jours mon coeur s’élèvera vers Lui pour Lui demander le bonheur de l’homme qui m’aura aidée à sauver celle que j’aime plus que moi-même ! Michel, oubliez-moi, je vous le demande en grâce, et ne réduisez point Bertha au désespoir dans lequel je la vois déjà. -Ô Mary, Mary, que vous êtes cruelle ! s’écria le jeune homme saisissant et arrachant ses cheveux, à pleines mains. C’est ma vie que vous me demandez... j’en mourrai ! -Du courage, ami, du courage ! dit la jeune fille, faiblissant elle-même. -J’en aurais pour tout ce qui ne serait pas renoncer à vous ; mais cette idée me rend plus faible qu’un enfant, plus désespéré qu’un damné. -Michel, mon ami, ferez-vous ce que je demande ? balbutia Mary, dont la voix s’éteignait dans les larmes. -Eh bien... Il allait dire oui, mais il s’arrêta. -Ah ! du moins, reprit-il, si vous souffriez comme je souffre !... À ce cri de suprême égoïsme, mais aussi de suprême amour, Mary, haletante, hors d’elle-même, à moitié folle, étreignit Michel, le souleva entre ses bras crispés, et, d’une voix entrecoupée par les sanglots : -Tu dis donc, malheureux, que cela te consolerait, de savoir mon coeur déchiré comme l’est le tien ? -Oui, oui, oh ! oui ! -Tu crois donc que l’enfer deviendrait le paradis si tu m’y voyais à tes côtés ? -Une éternité de souffrances avec toi, Mary, à l’instant même je l’accepte. -Eh bien ! donc, s’écria Mary éperdue, sois satisfait, cruel enfant, tes souffrances, tes angoisses, je les ressens ! comme toi, je meurs de désespoir à l’idée du sacrifice que le devoir nous impose ! -Mais tu m’aimes donc, Mary ? demanda le jeune homme. -Oh ! l’ingrat ! poursuivit la jeune fille, l’ingrat qui voit mes prières, mes larmes, mes tortures, et qui ne voit pas mon amour ! -Mary, Mary ! fit Michel chancelant, sans haleine, ivre et fou tout à la fois, après m’avoir tué de douleur, veux-tu donc me faire mourir de joie ? -Oui, oui, je t’aime ! répéta Mary, je t’aime ! Il faut bien que je te dise ces deux mots qui m’étouffent depuis si longtemps ; je t’aime comme tu peux m’aimer ; je t’aime tant, qu’à l’idée du sacrifice qu’il nous faut faire, la mort me semblerait douce si elle me surprenait au moment où je te fais cet aveu. Et, en disant ces mots, malgré elle, comme attirée par une puissance magnétique, Mary approchait son visage du visage de Michel, qui la regardait avec les yeux d’un homme qu’une hallucination met en extase ; les cheveux de la blonde enfant caressaient le front du jeune homme ; leurs haleines se fondaient l’une dans l’autre et les enivraient tous les deux ; bientôt, comme accablé sous ces effluves amoureux, Michel ferma les yeux ; en cet instant suprême, sa bouche rencontra la bouche de Mary, et celle-ci, épuisée par la longue lutte qu’elle avait soutenue contre elle-même, céda à l’entraînement irrésistible qui l’attirait... Leurs lèvres se joignirent, et ils restèrent pendant quelques minutes abîmés dans une douloureuse félicité... Mary la première revint à elle. Elle se redressa vivement, repoussa Michel, et, sans transition aucune, se mit à fondre en larmes. En ce moment, Rosine entra dans la hutte. IX Où le baron Michel trouve, pour s’appuyer, un chêne au lieu d’un roseau Mary comprit que c’était une aide qui lui venait de la part du Seigneur. Seule, sans autre appui qu’elle-même, s’étant livrée comme elle l’avait fait, elle se sentait à la merci de son amant. Elle courut donc à Rosine, et, lui prenant la main : -Qu’y a-t-il, mon enfant, demanda-t-elle, et qui t’amène ? Et elle passait ses mains sur son front et sur ses yeux : sur ses yeux pour en effacer les larmes, sur son front pour en effacer la rougeur. -Mademoiselle, dit Rosine, il me semble que j’entends le bruit d’une barque. -De quel côté ? -Du côté de Saint-Philbert. -J’avais cru que la barque de ton père était la seule qui fût sur le lac. -Non, mademoiselle : il y a encore celle du meunier de Grand-Lieu ; elle est à moitié défoncée, il est vrai ; mais, enfin, c’est d’elle que l’on se serait servi pour venir jusqu’à nous. -Bien, bien, dit Mary, je vais avec toi, Rosine. Et, sans faire attention au jeune homme, qui tendait vers elle des bras suppliants, Mary, qui n’était pas fâchée de s’éloigner de Michel pour rassembler ses idées et son courage, s’élança hors de la cabane. Rosine la suivit. Michel resta seul, et écrasé ; il sentait que le bonheur s’éloignait de lui, et il comprenait l’impossibilité de le retenir. Jamais plus un pareil enivrement ne lui ramènerait un pareil aveu ! En effet, lorsque Mary rentra, après avoir prêté l’oreille dans toutes les directions sans avoir entendu autre chose que le clapotis de la vague sur la rive, elle trouva Michel assis sur les roseaux, la tête entre ses deux mains. Elle le crut calme ; il n’était qu’abattu. Elle alla à lui. Michel, au bruit de ses pas, leva la tête, et, la voyant aussi réservée au retour qu’elle était exaltée au départ, il lui tendit la main, et, secouant tristement la tête : -Ô Mary ! Mary ! dit-il. -Eh bien ! mon ami ? demanda celle-ci. -Au nom du Ciel, dites-moi encore de ces douces paroles qui enivrent ! dites-moi encore que vous m’aimez ! -Je vous le répéterai, mon ami, répondit tristement Mary, et autant de fois que vous le désirerez, si la conviction que ma tendresse suit avec sollicitude chacune de vos souffrances et chacun de vos efforts peut vous inspirer le courage et la fermeté. -Eh quoi ! dit Michel en se tordant les mains, vous pensez toujours à cette cruelle séparation ? Vous voulez qu’avec la conscience de mon amour pour vous, avec la certitude de votre amour pour moi, vous voulez que je me donne à une autre ? -Je veux que nous accomplissions tous deux ce que je regarde comme un devoir, mon ami. C’est ce qui fait que je ne regrette pas de vous avoir ouvert mon coeur ; car j’espère que mon exemple vous apprendra à souffrir et vous inspirera la résignation à la volonté de Dieu. Un fatal concours de circonstances que je déplore autant que vous, Michel, nous a séparés : nous ne pouvons être l’un à l’autre. -Oh ! mais pourquoi ? Je n’ai pris aucun engagement, moi ; je n’ai jamais dit à mademoiselle Bertha que je l’aimais. -Non ; mais elle m’a dit qu’elle vous aimait, elle ; mais j’ai reçu sa confidence, le soir où vous l’avez rencontrée à la cabane de Tinguy, le soir où vous êtes revenu avec elle. -Mais tout ce que je lui ai dit de tendre, ce soir-là, s’écria le malheureux jeune homme, c’était à vous que cela s’adressait. -Que voulez-vous, mon ami ! un coeur qui se penche est facile à remplir ; elle s’y est trompée, la pauvre Bertha ! et, en rentrant au château, au moment où je me disais tout bas : « Je l’aime ! » elle, elle me l’a dit tout haut... Vous aimer n’est qu’une souffrance ; être à vous, Michel, serait un crime. -Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! -Oui, mon Dieu ! il nous donnera la force, Michel, ce Dieu que nous invoquons. Subissons donc héroïquement les conséquences de notre mutuelle timidité. Je ne vous reproche pas la vôtre, comprenez- moi bien ; je ne vous en veux point de ne pas avoir su contenir vos sentiments, lorsqu’il en était temps encore ; mais, au moins, ne me donnez pas le remords d’avoir fait le malheur de ma soeur sans profit et sans avantage pour moi. -Mais, dit Michel, votre projet est insensé ! Ce que vous voulez éviter arrivera fatalement : Bertha tôt ou tard, s’apercevra que je ne l’aime point, et alors... -Écoutez-moi, mon ami, interrompit Mary, en posant sa main sur le bras de Michel ; quoique bien jeune, j’ai des convictions fort arrêtées sur ce que vous appelez l’amour ; mon éducation, tout opposée à la vôtre, comme la vôtre a eu ses inconvénients ; mais elle a eu aussi ses avantages. Un de ces avantages, avantage terrible, je le sais bien, c’est le réalisme. Habituée à entendre des conversations où le passé ne déguisait rien de ses faiblesses, je sais, par ce que j’ai appris de la vie de mon père, que rien n’est plus fugitif que les attachements pareils à celui que vous ressentez pour moi. J’espère donc que Bertha m’aura remplacée dans votre coeur avant qu’elle ait eu le temps de s’apercevoir de votre indifférence ; c’est mon seul espoir, Michel, et je vous supplie de ne pas me l’enlever. -Vous me demandez une chose impossible, Mary ! -Eh bien ! soit ; libre à vous de ne pas tenir l’engagement qui vous lie à ma soeur ; libre à vous de rejeter la prière que je vous adresse à genoux ; ce sera une nouvelle flétrissure pour deux enfants déjà si injustement flétries par le monde ! Ma pauvre Bertha souffrira, je le sais bien ; mais au moins, je souffrirai avec elle, de la même douleur qu’elle, et prenez garde, Michel ! peut-être que nos douleurs, exaltées l’une par l’autre, finiront par vous maudire ! -Je vous en prie, Mary, je vous en conjure, ne me dites pas de ces mots-là qui me brisent le coeur. -Écoutez, Michel ; les heures passent, la nuit s’écoule ; le jour va paraître, il va falloir que nous nous séparions, et ma résolution est irrévocable : nous avons fait tous les deux un rêve qu’il nous faut oublier. Je vous ai dit comment vous pouviez mériter, je ne dirai pas mon amour, vous l’avez, mais la reconnaissance éternelle de la pauvre Mary ; je vous jure, ajouta-t-elle plus suppliante qu’elle ne l’avait jamais été, je vous jure que, si vous vous dévouez au bonheur de ma soeur, je n’aurai dans le coeur qu’une prière, celle qui demandera à Dieu de vous récompenser ici-bas et là-haut ! Si vous me refusez, au contraire, Michel ; si votre coeur ne sait pas s’élever à la hauteur de mon abnégation, il faut renoncer à nous voir, il faut vous éloigner ; car, je vous le répète, je vous le jure devant Dieu, en l’absence des hommes, jamais, mon ami, je ne serai à vous ! -Mary, Mary, ne prononcez pas ce serment ! laissez-moi du moins l’espérance. Les obstacles qui nous séparent peuvent s’aplanir. -Vous laisser l’espérance serait encore une faute, Michel, et, puisque la certitude que je partage vos douleurs ne peut vous communiquer la fermeté et la résignation qui m’animent, je regrette amèrement celle que vous m’avez fait commettre cette nuit... Non, continua la jeune fille en passant sa main sur son front, ne nous laissons plus abuser par ces rêves ; ils sont trop dangereux. Je vous ai fait entendre mes prières ; vous y demeurez insensible : il ne me reste plus qu’à vous dire un éternel adieu. -Ne plus vous voir, Mary !... Oh ! j’aime mieux la mort. Je vous obéirai... Ce que vous exigez de moi... Il s’arrêta, il n’avait pas la force d’aller plus loin. -Je n’exige rien, dit Mary ; je vous ai demandé à genoux de ne pas briser deux coeurs au lieu d’un, et, à genoux, je vous le demande encore. Et, en effet, elle se laissa tomber aux genoux du jeune homme. -Relevez-vous, relevez-vous, Mary, dit celui-ci. Oui, oui, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais vous serez là, vous ne nous quitterez jamais, n’est-ce pas ? et, quand je souffrirai trop, je puiserai dans vos regards la force et le courage qui me manqueront ! Je vous obéirai, Mary ! -Merci, mon ami ! merci ! et ce qui fait que je vous demande et que j’accepte ce sacrifice, c’est que j’ai la conviction qu’il ne sera pas plus perdu pour votre bonheur que pour celui de Bertha. -Mais vous, vous ? s’écria le jeune homme. -Ne songez pas à moi, Michel. Le jeune homme laissa échapper un gémissement. -Dieu, continua Mary, a mis dans le dévouement des consolations dont l’esprit humain ne sait pas sonder les profondeurs ; moi, dit Mary en voilant ses yeux dans ses mains comme si elle eût craint qu’ils ne démentissent ses paroles, moi, je tâcherai que le spectacle de votre bonheur me suffise. -Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Michel en se tordant les mains, c’en est donc fait, je suis condamné ! Et il se jeta la face contre la paroi de la cabane. En ce moment Rosine entra. -Mademoiselle, dit-elle, voici le jour qui commence à paraître. -Qu’as-tu donc, Rosine ? demanda Mary. Il me semble que tu es toute tremblante. -C’est que, de même qu’il m’a semblé entendre le bruit de deux rames sur le lac, à l’instant, il m’a semblé entendre marcher derrière moi. -Marcher derrière toi, dans cet îlot perdu sur le lac ? Tu as rêvé, mon enfant ! -Je le crois aussi ; car j’ai fureté de tous les côtés, et je n’ai vu personne. -Allons, partons ! dit Mary. Un sanglot de Michel la fit retourner. -Nous allons partir seules, mon ami, dit-elle, et, dans une heure, Rosine reviendra vous chercher avec la barque. N’oubliez pas ce que vous m’avez promis ; je compte sur votre courage. Et, profitant du moment où Rosine entrouvrait la porte pour regarder dehors, Mary, se penchant, déposa un baiser sur le front de Michel. Il conduisit les deux jeunes filles jusqu’au rivage ; puis, lorsqu’il les eut vues monter dans la barque, il s’assit sur une pierre et les regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’elles se fussent perdues dans le brouillard matinal qui couvrait le lac. Le bruit des avirons arrivait encore à son oreille ; il l’écoutait comme un glas funèbre qui annonçait que ses illusions tant caressées s’étaient évanouies comme autant de fantômes, lorsqu’il se sentit toucher légèrement à l’épaule. Il se retourna et aperçut Jean Oullier debout derrière lui. La figure du Vendéen était plus triste encore que d’habitude ; mais, au moins, elle avait perdu cette expression haineuse que Michel lui avait toujours vue. Ses paupières étaient humides et de grosses gouttes d’eau scintillaient sur le collier de barbe qui encadrait son visage. Était-ce la rosée de la nuit ? étaient-ce les larmes qu’avait versées le vieux soldat de Charette ? Il tendit la main à Michel, ce qu’il n’avait jamais fait encore. Celui-ci le regarda, tout étonné, et prit, avec hésitation, la main qui lui était offerte. -J’ai tout entendu, dit Jean Oullier. Michel poussa un soupir et baissa la tête. -Vous êtes de braves coeurs ! ajouta le Vendéen ; mais, vous aviez raison, c’est une terrible tâche que celle que cette jeune enfant vous a fait entreprendre. Que Dieu la récompense de son dévouement ! Quant à vous, si vous vous sentez affaiblir, avertissez-moi, monsieur de la Logerie, et vous reconnaîtrez une chose : c’est que, si Jean Oullier hait bien ses ennemis, il sait aussi bien aimer ceux qu’il aime. -Merci ! lui répondit Michel. -Allons, allons, reprit Jean Oullier, ne pleurez plus ! pleurer n’est pas d’un homme ! et, s’il le faut, je tâcherai de faire entendre raison à cette tête de fer qu’on appelle Bertha, quoique je vous déclare d’avance que ce ne soit pas une chose facile. -Mais, au cas où elle n’entendrait pas raison, il y a une chose qui le sera, facile, pour peu surtout que vous vouliez m’y aider... -Laquelle ? demanda Jean Oullier. -C’est de me faire tuer, dit Michel. Le jeune homme avait dit cela si simplement, que l’on sentait que c’était l’expression de sa pensée. -Oh ! oh ! murmura Jean Oullier, c’est qu’il a, ma foi, l’air d’être prêt à le faire comme il le dit ! Puis s’adressant au jeune homme : -Eh bien ! dit-il ; quand nous en serons là, nous verrons ! Cette promesse, toute triste qu’elle était, rendit un peu de courage à Michel. -Allons, reprit le vieux garde, vous ne pouvez rester ici, j’ai là une bien méchante chaloupe ; cependant, avec quelques précautions, elle peut nous ramener tous les deux à terre. -Mais Rosine doit revenir me prendre dans une heure, objecta le jeune homme. -Elle fera une course inutile, repartit Jean Oullier ; cela lui apprendra à raconter sur les grands chemins les affaires des autres, comme elle l’a fait cette nuit avec vous. Après ces paroles qui expliquaient comment Jean Oullier avait pu être amené dans l’îlot de la Jonchère, Michel se dirigea avec lui vers la chaloupe et bientôt, s’écartant de la route suivie par Rosine et Mary, ils prirent le large du côté de Saint-Philbert. X Les derniers chevaliers de la royauté Comme Gaspard l’avait très bien prévu, et comme il l’avait dit à Petit-Pierre, à la métairie de la Banloeuvre, l’ajournement de la prise d’armes au 4 juin porta un coup fatal à l’insurrection projetée. Quelque diligence qu’on y mît, quelque activité que déployassent les chefs du parti légitimiste, qui, ainsi que nous l’avons vu faire au marquis de Souday, à ses filles, à ses affidés présents à la réunion de la Banloeuvre, parcouraient eux-mêmes les villages de leurs divisions pour y porter le contre-ordre, il était trop tard pour qu’il fût connu dans toutes les campagnes que devait embrasser le mouvement. Du côté de Niort, de Fontenay, de Luçon, les royalistes étaient rassemblés ; Diot et Robert, à la tête de leurs bandes organisées, étaient sortis des forêts des Deux-Sèvres pour servir de noyau au soulèvement. Ils sont signalés aux chefs des cantonnements militaires, qui se rassemblent, marchent sur la paroisse d’Amailloux, battent les paysans et arrêtent un grand nombre de gentilshommes et d’officiers démissionnaires qui s’étaient donné rendez-vous dans cette paroisse et accouraient au bruit de la fusillade. Des arrestations semblables avaient été faites dans les environs du Champ-Saint-Père ; le poste du Port-la- Claye avait été attaqué, et, bien qu’en raison du petit nombre des assaillants cette attaque eût été repoussée, l’audace et la vigueur avec lesquelles elle avait été conduite ne permettaient pas de l’attribuer seulement aux réfractaires. Sur l’un des prisonniers du Champ-Saint-Père, on découvrit une liste de jeunes gens qui devaient former un corps d’élite. Cette liste, ces attaques faites sur divers points à la même heure, ces arrestations de gens connus pour l’exaltation de leur opinion devaient mettre l’autorité sur ses gardes et lui faire considérer comme sérieux les dangers dont, jusque-là, elle ne s’était garantie qu’avec faiblesse. Si le contre-ordre n’était point parvenu à temps dans quelques localités de la Vendée et des Deux-Sèvres, on comprend que, dans la Bretagne, dans le Maine, provinces encore plus éloignées que le Marais et le Bocage du centre d’où partait la direction, l’étendard de la guerre civile avait été ouvertement arboré. Dans la première de ces provinces, la division de Vitré s’était battue, avait même remporté un succès aux Bretonnières en Bréal, succès éphémère qui, le lendemain, à la Gaudinière, se changeait en désastre. Gaullier, dans le Maine, ayant aussi reçu le contre- ordre trop tard pour arrêter ses gars, livrait, de son côté, à Chaney, un combat sanglant qui ne dura pas moins de six heures, et, en outre de cet engagement, sérieux, comme on le voit, les paysans, qui, sur certains points, n’avaient pas voulu rentrer chez eux, échangeaient presque chaque jour des coups de fusil avec les colonnes qui sillonnaient les campagnes. On peut hardiment l’avouer, le contre-ordre du 22 mai, les mouvements intempestifs et isolés qui s’ensuivirent, le manque d’entente et de confiance qui en devint la conséquence, firent plus pour le gouvernement de juillet que le zèle de tous ses agents réunis. Dans les provinces où on licencia les divisions rassemblées, il fut impossible de réchauffer plus tard l’ardeur que l’on avait laissée refroidir ; on avait donné aux populations insurgées le temps de se compter et de réfléchir : la réflexion, souvent favorable aux calculs, est toujours fatale aux sentiments. Les chefs, s’étant eux-mêmes désignés à l’attention du gouvernement, furent aisément surpris et arrêtés lorsqu’ils rentrèrent dans leurs demeures. Ce fut pis encore dans les cantons où les bandes parurent en ligne : les paysans, se trouvant abandonnés à leurs propres forces, ne voyant pas venir les diversions sur lesquelles ils comptaient, crièrent à la trahison, brisèrent leurs fusils et regagnèrent, indignés, leurs loyers. L’insurrection légitimiste avortait à l’état d’embryon ; la cause d’Henri V perdait deux provinces avant d’avoir déployé son drapeau ; la Vendée allait rester seule engagée dans la lutte ; mais tel était le courage de ces fils de géants, que, comme nous allons le voir, ils ne désespéraient pas encore. Huit jours s’étaient écoulés depuis les événements que nous avons racontés dans le chapitre précédent, et, pendant ces huit jours, le mouvement politique qui s’était produit autour de Machecoul avait été si puissant, qu’il avait entraîné dans son orbite ceux de nos personnages que leurs passions avaient semblé en distraire le plus complètement. Bertha, un instant inquiète de la disparition de Michel, s’était montrée tout à fait rassérénée lorsqu’elle l’avait vu revenir près d’elle, et son bonheur s’était traduit avec tant d’expansion et de publicité, qu’il avait été impossible au jeune homme, à moins de trahir la promesse faite à Mary de ne pas paraître, de son côté, heureux de la revoir. Au reste, les occupations qu’elle trouvait près de Petit-Pierre, les détails infinis de la correspondance dont elle était chargée, absorbaient tellement les moments de Bertha, qu’ils l’empêchaient de remarquer la tristesse et l’abattement de Michel et l’espèce de contrainte avec laquelle il se prêtait à la familiarité que les habitudes masculines de la jeune fille autorisaient vis-à-vis de celui qu’elle considérait comme son fiancé. Mary, qui avait rejoint son père et sa soeur, deux heures après avoir laissé Michel dans l’îlot de la Jonchère, continuait à éviter toute occasion de se trouver seule avec Michel. Lorsque les obligations de leur vie en commun les mettaient en présence l’un de l’autre, elle s’ingéniait, par tous les moyens possibles, à faire ressortir aux yeux de Michel le charme et les avantages de sa soeur ; lorsque ses yeux rencontraient ceux du jeune baron, elle le regardait avec une expression suppliante qui lui rappelait doucement et cruellement à la fois la promesse qu’il avait faite. Si, par hasard, Michel autorisait par son silence les attentions dont Bertha était si prodigue envers lui, Mary affectait à l’instant même une joie bruyante et démonstrative qui, sans aucun doute, était bien loin de son coeur, mais qui n’en brisait pas moins le coeur de Michel. Cependant, quoi qu’elle essayât de faire, il lui était impossible de dissimuler les ravages que la lutte qu’elle subissait contre son amour apportait à son extérieur. Son changement eût frappé ceux qui l’entouraient s’ils eussent été moins préoccupés, soit de leur bonheur, comme Bertha, soit des soucis de la politique, comme Petit-Pierre et le marquis de Souday. La fraîcheur de la pauvre Mary avait disparu ; de larges cercles d’un bistre azuré cavaient ses yeux ; ses joues pâlies se creusaient visiblement, et de légères rides, plissant son beau front, démentaient le sourire qu’affectaient presque constamment ses lèvres. Jean Oullier, dont la sollicitude ne se fût point abusée, était absent par malheur ; dès le jour même où il était rentré à la Banloeuvre, il avait été envoyé en mission dans l’Est par le marquis de Souday ; et fort inexpérimenté en matière de coeur, Jean Oullier était parti à peu près tranquille ; car il était loin de se douter, malgré ce qu’il avait entendu, que le mal fût si profond. On était arrivé au 3 juin. Ce jour-là, il y avait un grand mouvement dans le moulin Jacquet, commune de Saint-Colombin. Depuis le matin, les allées et les venues des femmes et des mendiants avaient été continuelles, et, au moment où le jour tombait, le verger qui précédait la métairie avait pris l’aspect d’un camp. De minute en minute, des hommes vêtus de blouses ou de vestes de chasse, armés de fusils, de sabres et de pistolets, arrivaient, les uns à travers champs, les autres par les chemins ; ils disaient un mot aux sentinelles qui rayonnaient autour de la ferme : sur ce mot, la sentinelle les laissait passer. Ils posaient leurs armes en faisceaux le long de la haie qui séparait le verger de la cour, et, comme ceux qui étaient arrivés avant eux, ils se disposaient à bivouaquer sous les pommiers. Tous étaient venus avec le dévouement, bien peu avec l’espérance. Dans l’intérieur du moulin Jacquet, l’affluence, pour être moins nombreuse qu’au-dehors, n’était guère moins bruyante. Quelques chefs recevaient leurs dernières instructions et se concertaient sur les mesures à prendre pour le lendemain ; des gentilshommes racontaient les événements de cette journée, qui avait déjà eu ses événements : c’étaient le rassemblement de la lande des Vergeries et quelques engagements partiels avec les troupes du gouvernement. Le marquis de Souday se faisait remarquer au milieu des groupes par sa loquacité exaltée ; il avait reconquis ses vingt ans ; il lui semblait, dans son impatience fiévreuse, que le soleil du lendemain ne se lèverait jamais, et il profitait du temps que la terre mettait à accomplir sa révolution autour de son roi pour donner une leçon de tactique aux jeunes gens qui l’entouraient. Michel, assis dans un angle de la cheminée, était le seul dont l’esprit ne fût pas complètement absorbé par les événements qui se préparaient. Sa tristesse devenait de plus en plus grande et formait en ce moment un parfait contraste avec les physionomies animées de ceux qui l’entouraient. Le bruit, le mouvement qui se faisaient autour de Michel ne tardèrent pas à lui devenir insupportables : il se leva et sortit sans avoir été remarqué. Il traversa la cour, et, prenant par-derrière les roues du moulin, il pénétra dans le jardin du meunier, suivit le cours de l’eau et alla s’asseoir sur le garde-fou d’un petit pont, à environ deux cents pas de la maison. Il était là depuis près d’une heure, lorsqu’il aperçut un homme qui se dirigeait de son côté en suivant le chemin par lequel il était venu lui-même. -Est-ce vous, monsieur Michel ? demanda cet homme. -Jean Oullier ! dit Michel, Jean Oullier ! C’est le Ciel qui vous envoie. Depuis combien de temps êtes- vous revenu ? -Depuis une demi-heure à peine. -Avez-vous vu Mary ? -Oui, j’ai vu mademoiselle Mary. Michel se cacha le visage entre les mains, se contentant de murmurer : -Pauvre Mary ! Mais que faire, mon ami ? que faire ? Conseillez-moi. -Tout le mal vient, à mon idée du moins, de ce que vous n’avez pas le caractère de votre sexe ; vous n’avez pas su dominer la situation que le hasard vous avait faite : il faut la fuir ! -Fuir ? Mais n’avez-vous pas entendu, l’autre jour, Mary me dire que, du moment où j’aurais renoncé à sa soeur, elle ne me reverrait jamais ? -Qu’importe, si elle vous estime ! -Mais tout ce que je vais souffrir... -Vous ne souffrirez pas plus de loin que vous ne souffrez ici. -Ici, au moins, je la vois. -Croyez-vous que le coeur connaisse les distances ? Non, pas même celles qui nous séparent de ceux qui nous ont dit le dernier adieu. Ainsi, moi, il y a trente ans et plus que j’ai perdu ma pauvre femme ; eh bien, il y a des jours où je la vois comme je vous vois. L’image de Mary, vous l’emporterez dans votre coeur, et vous entendrez sa voix vous remercier de ce que vous aurez fait. -Ah ! j’aimerais mieux vous entendre me parler de mourir. -Allons, monsieur Michel, un bon mouvement ! Tenez, s’il le faut, moi, qui, cependant, ai contre vous de graves sujets de haine, je tomberai à vos genoux et je vous dirai : « Je vous en conjure, rendez, autant qu’il est possible, la paix à ces deux pauvres créatures. » -Enfin, que voulez-vous de moi ? -Il faut partir, je vous l’ai dit et je vous le répète. -Partir ? Mais vous n’y songez pas ! On se bat demain : partir aujourd’hui, c’est déserter, c’est me déshonorer. -Non, je ne veux pas vous déshonorer. Si vous partez ce ne sera pas pour déserter. -Comment cela ? -En l’absence d’un capitaine de paroisse de la division de Clisson, j’ai été désigné pour le remplacer ; vous viendrez avec moi. -Oh ! je voudrais que la première balle fût pour moi demain. -Vous combattrez sous mes yeux, continua Jean Oullier, et, si quelqu’un doute, je rendrai témoignage ; le voulez-vous ? -Oui, répondit Michel, d’une voix si basse, que ce fut à peine si le vieux garde put l’entendre. -Dans trois heures, je vous attends au carrefour de la Belle-Passe. -J’y serai. Jean Oullier fit à Michel un signe d’adieu presque amical, et, franchissant le petit pont, il alla dans le verger rejoindre les autres Vendéens. XI Où Jean Oullier ment pour le bien de la cause Michel connaissait parfaitement la distribution du moulin. Petit-Pierre habitait la chambre du meunier, située au-dessus des meules. Dans un cabinet attenant à cette chambre couchaient les deux soeurs. Ce cabinet avait une étroite fenêtre donnant au- dessus de la roue extérieure qui faisait aller la machine. La machine était au repos pour le moment ; on l’avait arrêtée dans la crainte que le bruit qu’elle ferait en marchant n’empêchât les sentinelles d’entendre les autres bruits. Michel attendit la nuit ; ce fut l’affaire d’une heure, à peu près. La nuit venue, il se rapprocha des bâtiments. Il jeta une planche sur une des aubes de la roue, et, en s’aidant de la muraille, il parvint, de palette en palette, au point le plus élevé de cette roue. Là, il se trouva à la hauteur de l’étroite fenêtre. Il dressa doucement la tête et regarda dans l’intérieur du petit cabinet. Mary était seule, assise sur un escabeau, le coude appuyé sur la couchette, et la tête renversée sur sa main. Au bruit que fit le jeune homme en frappant contre le carreau, elle leva la tête, le reconnut à travers la vitre, poussa un cri et courut à la fenêtre. -Vous ! vous ici ! s’écria Mary. -Mary, il y a huit jours que je ne vous ai parlé ; il y a presque huit jours que je ne vous ai vue ; je viens vous dire adieu, avant d’aller où ma destinée m’appelle. -Adieu ! et pourquoi adieu ? -Je viens vous dire adieu, Mary, répéta le jeune homme avec fermeté. -Oh ! vous ne voulez plus mourir ? Michel ne répondit point. -Oh ! vous ne mourrez pas ! continua Mary. J’ai tant prié, ce soir, que Dieu a dû m’entendre. Mais, maintenant que vous m’avez vue, maintenant que vous m’avez parlé, partez ! partez ! -Pourquoi donc vous quitter si vite ? Me haïssez- vous tant, que vous ne puissiez me voir ? -Non, ce n’est point cela, mon ami, dit Mary ; mais Bertha est dans la chambre voisine, elle peut vous avoir entendu venir, elle peut vous entendre parler. Mon Dieu ! mon Dieu ! que deviendrais-je, moi qui lui ai juré que je ne vous aimais pas ? Je vous en conjure, Michel, partez ! -Non, Mary, non, je ne partirai pas sans avoir entendu votre bouche me répéter ce qu’elle m’a dit dans la hutte de la Jonchère. Un baiser, Mary ! -Non. -Encore un baiser... le dernier ! -Jamais, mon ami. -Mary, c’est à un cadavre que vous le donnerez. Mary jeta un cri ; ses lèvres effleurèrent le front du jeune homme ; mais, au moment où elle repoussait la fenêtre, la porte s’ouvrit. Bertha parut sur le seuil. Elle aperçut sa soeur, pâle, égarée, se soutenant à peine, et, avec ce formidable instinct que donne la jalousie, elle courut à la fenêtre, l’ouvrit violemment, se pencha en dehors, et aperçut une ombre qui se glissait le long des bâtiments. -C’est Michel qui était là, Mary ? s’écria-t-elle les lèvres tremblantes. -Ma soeur, dit Mary en tombant à genoux, je te jure... Bertha l’interrompit : -Ne jurez pas, ne mentez pas ; j’ai reconnu sa voix. Bertha repoussa Mary avec tant de force, que celle- ci tomba à la renverse sur le carreau. Puis, enjambant par-dessus le corps de sa soeur, elle se précipita hors de la chambre, descendit rapidement l’escalier, traversa le moulin et s’élança dans la cour. Là, à son grand étonnement, elle vit Michel assis sur le seuil de la porte, à côté de Jean Oullier. Elle marcha droit à lui. -Y a-t-il longtemps que vous êtes là ? demanda-t- elle au jeune homme d’une voix brève et saccadée. -Il y a à peu près trois quarts d’heure que M. le baron me fait l’honneur de causer avec moi, répondit celui-ci. Bertha regarda fixement le vieux Vendéen. -C’est singulier ! dit-elle. -Pourquoi est-ce singulier ? demanda Jean Oullier, fixant à son tour les yeux de Bertha. -Parce que, tout à l’heure, dit la jeune fille, s’adressant non plus à Jean Oullier, mais à Michel, parce que, tout à l’heure, il m’avait semblé vous entendre causer à la fenêtre avec ma soeur, et vous voir descendre le long de la roue du moulin, que vous auriez escaladée pour monter jusqu’à elle. -Monsieur le baron m’a bien l’air, en effet, répondit Jean Oullier, de risquer de pareils tours de force. -Mais, qui voulez-vous donc que ce soit, Jean ? dit Bertha, impatiente, et en frappant du pied. -Bon ! quelque ivrogne de là-bas qui aura inventé cette gentillesse. -Mais je te dis que Mary était pâle, frissonnante, émue. -De peur ! dit Jean Oullier. Croyez-vous donc que ce soit une brise-tout comme vous ? Bertha resta pensive. Elle connaissait les sentiments que Jean Oullier nourrissait contre le jeune baron ; elle ne pouvait donc supposer qu’il se fît son complice contre elle. Au bout de quelques instants, ses pensées se reportèrent sur Mary ; elle se rappela qu’elle l’avait laissée à peu près évanouie. -Oui, dit-elle, oui, Jean Oullier, tu as raison : la pauvre enfant aura eu peur ; et moi, par ma brutalité, j’ai achevé de troubler sa raison. Oh ! cet amour me rend véritablement insensée ! Et, sans adresser une seule parole à Michel et à Jean Oullier, elle s’élança vers le moulin. Jean Oullier regarda Michel, qui baissa les yeux. -Je ne vous ferai point de reproches, dit-il au jeune homme ; vous voyez sur quel baril de poudre vous marchez ! Que serait-il arrivé si je ne me fusse point trouvé là pour mentir, Dieu me pardonne, comme si je n’avais fait autre chose de ma vie ? -Oui, dit Michel, vous avez raison, Jean, et la preuve, c’est que, maintenant, oh ! je vous le jure, je vous suivrai ; car, je le vois bien, il est impossible que je reste plus longtemps ici. -Bien !... Tout à l’heure les Nantais vont se mettre en marche ; le marquis doit se joindre à eux, avec sa division ; partez en même temps qu’eux ; seulement, restez un peu en arrière, et attendez-moi où vous savez. Michel s’en alla préparer son cheval, et, pendant ce temps, Jean Oullier demanda au marquis ses dernières instructions. Les Vendéens campés dans le verger s’étaient rassemblés ; les armes étincelaient dans l’ombre ; un frissonnement de respectueuse impatience courait dans les rangs. Bientôt, Petit-Pierre, suivi des principaux chefs, sortit de la maison et s’avança vers les Vendéens. À peine l’eut-on reconnu, qu’un formidable cri d’enthousiasme partit de toutes les bouches ; les sabres furent tirés et saluèrent celle pour qui on allait mourir. -Mes amis, dit Petit-Pierre en s’avançant, j’avais promis qu’au premier rassemblement on me verrait paraître ; me voici, et je ne vous quitterai plus. Heureux ou malheureux, votre sort sera le mien désormais. Si, comme le ferait mon fils, je ne puis vous rallier autour de mon panache, je puis, comme il le ferait aussi, mourir avec vous ! Allez donc, fils des géants ! allez où l’honneur et le devoir vous appellent ! Des cris frénétiques de « Vive Henri V ! Vive Marie-Caroline ! » accueillirent cette allocution. Petit- Pierre adressa encore quelques mots à ceux des chefs qu’il connaissait ; puis la petite troupe, sur laquelle reposaient les destinées de la plus vieille monarchie de l’Europe, s’éloigna du côté de Vieille-Vigne. Pendant ce temps, Bertha avait prodigué à Mary des secours d’autant plus empressés, que le retour de son esprit, ou plutôt de son coeur, avait été plus subit. Elle l’avait portée sur son lit et lui tamponnait le visage avec son mouchoir trempé dans de l’eau fraîche. Mary ouvrit vaguement les yeux, regarda autour d’elle sans rien voir, tandis que ses lèvres balbutiaient le nom de Michel. Son coeur s’était réveillé avant la raison. Bertha tressaillit malgré elle. Elle allait demander à Mary pardon de son emportement : à ce nom de Michel prononcé par sa soeur, les paroles expirèrent sur ses lèvres. Pour la seconde fois, elle était mordue au coeur par le serpent de la jalousie. En ce moment arrivèrent à son oreille les acclamations par lesquelles les Vendéens saluaient les paroles de Petit-Pierre ; elle alla à la fenêtre de la chambre de ce dernier, et vit onduler entre les arbres une masse sombre rayée de quelques éclairs. C’était la colonne qui se mettait en marche. Elle réfléchit alors que Michel, qui faisait partie de cette colonne, s’était éloigné sans lui dire adieu, et elle revint, sombre, pensive, inquiète, se rasseoir près du lit de Mary. XII Où le geôlier et le prisonnier se sauvent ensemble Le 4 juin, au point du jour, le tocsin sonnait à tous les clochers des cantons de Clisson, de Montaigu et de Machecoul. Le tocsin, c’est la générale des Vendéens. Cependant, dès dix heures du matin, une troupe assez nombreuse d’insurgés avait eu avec la ligne un engagement. Fortement retranchée dans le village de Maisdon, cette troupe avait soutenu l’attaque dirigée contre elle, et n’avait cédé que devant le nombre supérieur de ses adversaires. Alors, elle avait opéré sa retraite en meilleur ordre que ne le faisaient d’ordinaire les Vendéens, même après un échec insignifiant. Attaqués de nouveau à Château-Thébaud par un détachement de troupes fraîches que le général Dermoncourt avait envoyé à leur poursuite, les blancs perdirent quelques hommes au passage de la Maine ; mais, ayant réussi à mettre cette rivière entre eux et ceux qui les poursuivaient, ils purent, sur la rive gauche, opérer leur jonction avec les Nantais que nous avons vus quitter, pleins d’enthousiasme, le moulin Jacquet, et qu’avaient rejoints la division de Légé et celle du marquis de Souday. Ce renfort portait à huit cents hommes environ l’effectif de cette colonne, placée sous le commandement supérieur de Gaspard. Le lendemain matin, elle se porta sur Vieille-Vigne avec l’espoir d’en désarmer la garde nationale ; mais, ayant appris que cette petite ville était occupée par des forces supérieures aux siennes, et auxquelles pouvaient, en quelques heures, se joindre celles que le général tenait rassemblées à Aigrefeuille, prêt à les lancer sur le point où elles seraient nécessaires, le chef vendéen se décida à attaquer le village du Chêne, dans l’intention de l’occuper et de s’y maintenir. Les paysans furent égaillés aux alentours, et, cachés dans les blés déjà très hauts, ils inquiétèrent les bleus par une vive fusillade, suivant la tactique de leurs pères. Les Nantais et les gentilshommes, formés en colonne, se préparèrent à enlever le village de vive force, en l’attaquant par la grande rue qui le traverse. Au bas de cette rue, coulait un ruisseau, dont le pont avait été détruit la veille et ne présentait plus que des solives disjointes. Les soldats, retranchés dans les premières maisons du village, embusqués derrière les fenêtres garnies de matelas, faisaient sur les blancs un jeu croisé qui, deux fois, avait rejeté ceux-ci en arrière et paralysait leur élan, lorsque, électrisés par l’exemple de leurs chefs, les Vendéens se jettent à l’eau, traversent la petite rivière, abordent les bleus à la baïonnette, les chassent de maison en maison et les font reculer jusqu’à l’extrémité du village, où ils se trouvent en face d’un bataillon du 44e de ligne, que le général venait d’envoyer au secours de la petite garnison du Chêne. Cependant, la crépitation de la fusillade arrivait jusqu’au moulin Jacquet, que n’avait pas encore quitté Petit-Pierre. Le jeune homme était toujours dans cette chambre du premier étage. Pâle, mais les yeux ardents, il allait et venait, en proie à une agitation fébrile dont il ne pouvait parvenir à se rendre maître. De temps en temps, il s’arrêtait sur le seuil de la porte, écoutait les sourds roulements que la brise lui apportait comme les roulements d’un tonnerre lointain ; alors il passait la main sur son front baigné de sueur, frappait du pied avec colère, et venait s’asseoir dans l’angle de la cheminée, vis-à-vis du marquis de Souday, qui, non moins agité, non moins impatient que Petit-Pierre, poussait de loin en loin de profonds et douloureux soupirs. Comment le marquis de Souday, que nous avons vu si impatient de recommencer les exploits de la grande guerre, se trouvait-il dans cette situation ? Le jour même où avait eu lieu l’engagement de Maisdon, Petit-Pierre, selon la promesse qu’il en avait faite à ses amis, s’était disposé à les aller rejoindre, très décidé qu’il était à combattre au milieu d’eux. Mais les chefs royalistes avaient été épouvantés de la responsabilité que rejetaient sur eux ce courage et cette ardeur ; ils avaient jugé que c’était trop exposer aux chances encore incertaines de cette guerre ; en conséquence, ils avaient décidé que, tant qu’une armée ne serait pas réunie, on ne permettrait point à Petit- Pierre de risquer sa vie dans quelque rencontre obscure et ignorée. Des représentations respectueuses avaient alors été faites à Petit-Pierre ; mais elles avaient échoué devant sa profonde détermination. Alors, les chefs vendéens avaient tenu conseil et s’étaient décidés à le retenir pour ainsi dire prisonnier, et à charger l’un des leurs de rester auprès de lui et de l’empêcher de sortir, fallût-il employer la violence. Malgré le soin que le marquis de Souday, appelé au conseil, avait eu de voter et d’intriguer en faveur d’un de ses collègues, le choix général s’était arrêté sur lui ; et voilà comment, à son grand désespoir, il se trouvait au moulin Jacquet au lieu d’être au Chêne, au feu du meunier au lieu d’être à celui des bleus. Lorsque les premiers bruits du combat étaient arrivés au moulin Jacquet, Petit-Pierre avait essayé d’obtenir du marquis de Souday qu’il lui permît d’aller rejoindre les Vendéens ; mais le vieux gentilhomme avait été inébranlable ; prières, promesses, menaces avaient également échoué devant sa fidélité à remplir la consigne reçue. Tout à coup retentit un cri d’appel parti du verger. Tous deux se précipitèrent vers la porte, et aperçurent Bertha, que le marquis avait envoyée en observation au- dehors, et qui ramenait un paysan blessé. À ce cri, Mary et Rosine s’étaient déjà élancées. Ce paysan était un jeune gars de vingt à vingt-deux ans, dont une balle avait fracassé l’épaule. Petit-Pierre courut au-devant de lui et le fit asseoir sur une chaise, où il s’évanouit. -Par grâce, retirez-vous ! dit le marquis à Petit- Pierre ; mes filles et moi, nous allons panser ce pauvre diable. -Pourquoi me retirer ? demanda Petit-Pierre. -Parce que la vue de cette blessure n’est pas de celles que tout le monde puisse supporter ; que je craindrais, enfin, que ce spectacle ne fût au-dessus de vos forces. Puis, comme Mary et Bertha s’apprêtaient à panser le blessé : -Ne touchez pas à ce brave garçon, répondit Petit- Pierre ; c’est moi, moi seul, entendez-vous, qui panserai sa blessure. Et, prenant des ciseaux, Petit-Pierre fendit dans toute sa longueur la manche de la veste du Vendéen, déjà collée au bras par le sang séché, mit la plaie au jour, et, après l’avoir lavée, la couvrit de charpie et l’entoura de bandages. En ce moment, le blessé rouvrit les yeux et revint à lui. -Quelles nouvelles ? demanda le marquis incapable de contenir plus longtemps son impatience. -Hélas ! dit le blessé, nos gars, un instant vainqueurs, viennent d’être repoussés. Petit-Pierre, qui, pendant l’opération n’avait point pâli, devint blanc comme le linge à l’aide duquel il bandait la plaie du blessé. Il venait de consolider ce bandage avec la dernière épingle. Il saisit le marquis par le bras, et, l’entraînant vers la porte : -Marquis, lui dit-il, vous devez savoir cela, vous qui avez vu les bleus dans la grande guerre ; que fait-on quand la patrie est en danger ? -Mais, répondit le marquis, tout le monde court aux armes. -Même les femmes ? -Même les femmes, même les vieillards, même les enfants ! -Marquis, aujourd’hui, le drapeau blanc va tomber pour ne plus se relever, peut-être ; me condamnerez- vous à ne former que des voeux stériles et impuissants pour son triomphe ? -Mais, songez-y donc, s’écria le marquis, si une balle venait à vous frapper... -Eh ! croyez-vous que la cause de mon fils serait compromise parce que l’on aurait mes habits sanglants et troués de balles à mettre au bout d’une pique et à porter devant nos bataillons ? -Oh ! non, s’écria le marquis, électrisé ; car je maudirais la vieille terre natale si, à ce spectacle, les pierres elles-mêmes ne se soulevaient pas. -Venez donc avec moi, venez ! et allons rejoindre ceux qui combattent ! -Mais, répliqua le marquis, avec moins de résolution qu’il n’en avait mis pour répondre aux instances précédentes de Petit-Pierre, et comme si l’idée qu’on l’avait traité en invalide eût ébranlé la fermeté avec laquelle il exécutait sa consigne, mais j’ai promis que vous ne quitteriez pas le moulin Jacquet. -Eh bien ! je vous relève de votre promesse ! s’écria Petit-Pierre, et, moi qui sais ce que peut votre vaillance, je vous ordonne de me suivre... Venez donc, marquis, et, s’il en est temps encore, nous ramènerons la victoire dans nos rangs, et, s’il est trop tard, nous mourrons du moins avec nos amis ! En prononçant ces paroles, Petit-Pierre s’élança à travers la cour et le verger, suivi de Bertha et du marquis, qui, pour la forme, se croyait obligé de renouveler de temps en temps ses supplications, mais qui, au fond, était très enchanté de la tournure que prenaient les choses. Mary et Rosine restèrent pour soigner le blessé. XIII Le champ de bataille Le moulin Jacquet était à une lieue, à peu près, du village du Chêne. Petit-Pierre, guidé par le bruit de la fusillade, fit la moitié du chemin en courant, et ce fut à grand-peine que le marquis l’arrêta au moment où ils approchaient du théâtre du combat et parvint à lui inspirer quelque prudence, afin qu’il n’allât pas donner tête baissée dans les soldats. En tournant une des extrémités de la ligne des tirailleurs, dont, nous l’avons dit, le feu leur servait de guide, Petit-Pierre et ses compagnons se trouvèrent sur les derrières de la petite armée vendéenne, qui avait, en effet, perdu tout le terrain que nous lui avons vu gagner le matin, et qui avait été refoulée par les soldats bien en deçà du village du Chêne. À l’aspect de Petit-Pierre, qui, les cheveux épars, haletant, montait la colline sur laquelle se trouvait le gros des Vendéens, ceux-ci poussèrent des cris d’enthousiasme. Gaspard, qui, entouré de ses officiers, faisait le coup de feu comme un soldat, se retourna à ces cris et aperçut Petit-Pierre, Bertha et le marquis de Souday, lequel, dans la rapidité de la marche, avait perdu son chapeau et courait les cheveux au vent. Ce fut à ce dernier que s’adressa Gaspard : -Est-ce ainsi que monsieur le marquis de Souday tient ses engagements ? lui demanda-t-il, du ton d’un chef irrité. -Monsieur, répondit avec aigreur le marquis, ce n’est pas à un pauvre invalide comme moi qu’il faut demander l’impossible. Petit-Pierre se hâta d’intervenir ; son parti n’était pas assez fort pour qu’il permît aux chefs de se diviser. -Souday, comme vous, me doit obéissance, mon ami, je réclame rarement l’exercice de ce droit ; mais, aujourd’hui, j’ai cru devoir le faire. Je revendique donc mon titre de généralissime, et je vous dis : « Où en sont nos affaires, mon lieutenant ? » Gaspard hocha la tête d’un air tristement significatif. -Les bleus sont en force, répliqua-t-il, et, à chaque instant, quelqu’un de mes coureurs vient me dire que de nouveaux renforts leur arrivent. -Tant mieux ! s’écria Petit-Pierre, ils seront davantage pour raconter à la France comment nous sommes morts ! -Mais vous n’y pensez pas, madame ! -D’abord, je ne suis pas madame, ici ; je suis un soldat. Faites donc, sans vous inquiéter de moi, avancer vos lignes de tirailleurs et redoubler le feu. -Oui ; mais, d’abord, en arrière ! -Qui, en arrière ? -Vous, au nom du Ciel ! -Allons donc ! c’est en avant que vous voulez dire. Et, arrachant l’épée que tenait Gaspard, Petit-Pierre plaça son chapeau au bout de cette épée, et s’élança dans la direction du village, en s’écriant : -Qui m’aime me suive ! Gaspard essaya vainement de le retenir en le saisissant entre ses bras ; leste et agile, Petit-Pierre lui échappa et continua sa course vers les maisons, d’où les soldats, en voyant s’opérer le mouvement des Vendéens, commencèrent un feu terrible. À la vue du danger que courait Petit-Pierre, tous les Vendéens se précipitèrent en avant pour lui faire un rempart de leurs corps. L’effet de cet élan fut si prompt, si puissant, qu’en quelques secondes ils eurent franchi pour la seconde fois le ruisseau, et se trouvèrent au milieu du village, où ils abordèrent les bleus. Ce choc devint en peu d’instants une horrible mêlée. Les soldats, surpris par la promptitude et la vigueur de l’attaque, avaient reculé pas à pas ; la garde nationale de Vieille-Vigne, qui combattait, avait battu en retraite. Le terrain était jonché de morts. Il en résulta que, comme les bleus ne répondaient plus au feu des gars égaillés dans les vignes et dans les jardins avoisinant le village, maître Jacques, qui commandait les tirailleurs, put les rassembler, et que, se plaçant à leur tête, il les conduisit par une ruelle qui contournait les jardins, et vint tomber sur le flanc des soldats. Ceux-ci, dont, depuis quelques instants, la résistance avait doublé de ténacité, soutinrent vaillamment cette attaque, et, se formant en potence dans la grande rue du village, firent face à ces nouveaux assaillants. Bientôt, même, un mouvement d’hésitation s’étant propagé parmi les Vendéens, les bleus reprirent l’avantage, et, leur colonne ayant dépassé dans sa charge la petite ruelle par laquelle maître Jacques et ses hommes avaient débouché, celui-ci et cinq ou six de ses lapins, au nombre desquels figuraient en première ligne Courte-Joie et Trigaud la Vermine, se trouvèrent séparés du gros de leur troupe. Maître Jacques rallia les quelques chouans qui étaient restés avec lui et, s’adossant à un mur pour ne pas être tourné, puis s’abritant sous l’échafaudage d’une maison en construction située à l’angle de cette rue, il se prépara à vendre chèrement sa vie. Courte-Joie, armé d’un petit fusil double, faisait sur les soldats un feu incessant ; chacune de ses balles était la mort d’un homme ; quant à Trigaud, dont les mains étaient libres, le cul-de-jatte étant retenu sur ses épaules par une sangle, il manoeuvrait avec une habileté merveilleuse une faux emmanchée à l’envers, dont il se servait tout à la fois comme d’une lance et comme d’un énorme sabre. Au moment où le mendiant venait, d’un coup de revers, d’abattre un gendarme que Courte-Joie n’avait fait que démonter, de grands cris de triomphe partirent des rangs des soldats, et maître Jacques et ses hommes aperçurent une femme, vêtue en amazone, que les bleus emmenaient, en manifestant, au milieu de l’animation du combat, de véritables transports d’allégresse. C’était Bertha, qui, sous le coup de sa préoccupation constante de retrouver Michel, s’était avancée imprudemment et avait été faite prisonnière par les soldats. Ceux-ci, trompés par ses habits trahissant une femme, croyaient avoir pris Mme la duchesse de Berry. De là leurs clameurs de joie. Maître Jacques s’y méprit comme les autres. Jaloux alors de réparer l’erreur qu’il avait commise, quelques jours auparavant, dans la forêt de Touvois, il fit un signe à ses réfractaires, qui, abandonnant leur position défensive, s’élancèrent en avant, et, grâce à la large trouée qu’ouvrit devant eux la terrible faux du mendiant, ils parvinrent jusqu’à la prisonnière, la reprirent et la placèrent au milieu d’eux. Les soldats, désappointés, réunirent tous leurs efforts et se ruèrent sur maître Jacques, qui avait promptement regagné son poste contre la maison, et le petit groupe devint un centre vers lequel rayonnaient la pointe de vingt-cinq baïonnettes et les lignes de feu qui partaient à chaque instant de la circonférence de ce cercle. Déjà deux Vendéens venaient de tomber morts ; maître Jacques, atteint d’une balle qui lui avait brisé le poignet, avait été contraint de lâcher son fusil et en était réduit à son sabre, qu’il manoeuvrait de la main gauche ; Courte-Joie avait épuisé ses cartouches ; la faux de Trigaud était à peu près la seule protection qui restât aux quatre Vendéens survivants, protection efficace jusqu’alors, car elle couchait les soldats à terre en rangs si pressés qu’ils n’osaient plus approcher du terrible mendiant. Mais Trigaud, en voulant porter un coup de pointe à un cavalier, lança maladroitement sa faux ; l’arme rencontra une pierre et vola en éclats. Le géant tomba à genoux, tant l’impulsion donnée était violente ; la sangle qui attachait Courte-Joie se rompit, et celui-ci roula au milieu du cercle. Un immense et joyeux hourra accueillit cet accident, qui livrait le formidable mendiant à ses ennemis, et déjà un garde national levait sa baïonnette pour en percer le cul-de-jatte, lorsque Bertha, prenant un pistolet à sa ceinture, fit feu sur cet homme et l’abattit si à propos qu’il roula sur le corps de Courte-Joie. Trigaud s’était relevé avec une vivacité que l’on était bien loin d’attendre de son énorme masse ; sa séparation d’avec Courte-Joie, le danger que courait celui-ci décuplaient ses forces : du manche de sa faux, il assomma un soldat, broya les côtes à un autre ; d’un coup de pied, il envoya rouler à dix pas le corps du garde national tombé sur son ami, et, prenant celui-ci dans ses bras comme une nourrice fait de son enfant, il rejoignit Bertha et maître Jacques, sous l’échafaudage. Pendant que Courte-Joie était étendu sur le pavé, ses yeux, en se portant autour de lui avec la rapidité et l’acuité d’un homme en péril de mort et qui cherche de quel côté lui viendra son salut, s’étaient arrêtés sur l’échafaudage et avaient remarqué des tas de pierres, que les maçons y avaient disposés pour la construction de leur muraille. -Rangez-vous dans l’enfoncement de la porte, dit-il à Bertha, dès que, grâce à Trigaud, il se retrouva près d’elle ; peut-être vais-je pouvoir vous rendre le service que j’ai reçu de vous tout à l’heure. Toi, Trigaud, laisse les culottes rouges approcher le plus possible. Malgré l’épaisseur de son intelligence, Trigaud avait compris ce que son compagnon attendait de lui, car, si peu en harmonie que cela fût avec la situation, il fit entendre un rire éclatant. Cependant, les soldats, voyant les trois hommes désarmés, et voulant à tout prix s’emparer de l’amazone, qu’ils continuaient à prendre pour madame, s’approchaient, en leur criant de se rendre. Mais, au moment où ils s’engageaient sous l’échafaudage, Trigaud, qui avait placé Courte-Joie près de Bertha, s’élança vers une des pièces de bois qui soutenaient tout l’édifice, la saisit des deux mains, l’ébranla et l’arracha de terre. À l’instant même, les planches basculèrent, les pierres qui les chargeaient les suivirent dans leur pente, et tombèrent comme une grêle sur le mendiant, abattant dix soldats autour de lui. Au même moment, les Nantais, conduits par Gaspard et par le marquis de Souday, faisant un effort désespéré, avaient, en sabrant, en piquant de la baïonnette, en fusillant corps à corps, refoulé les bleus, qui se mirent en retraite et allèrent reprendre leur rang de bataille dans la campagne, où leur supériorité numérique et celle de leur armement devaient infailliblement leur rendre la victoire. Les Vendéens, quelque témérité qu’il y eût à le faire, allaient risquer une attaque, lorsque maître Jacques, que ses hommes avaient rejoint, et qui, malgré sa blessure, n’avait point quitté le combat, dit quelques mots à l’oreille de Gaspard. Aussitôt celui-ci, malgré les ordres et les prières de Petit-Pierre, ordonna de rétrograder, et reprit la position qu’il avait occupée, une heure auparavant, de l’autre côté du village. Petit-Pierre s’arrachait les cheveux de colère, et demandait avec instance des explications, que Gaspard ne lui donna que lorsqu’il eut ordonné de faire halte. -Nous avons maintenant, dit-il, cinq ou six mille hommes autour de nous, et à peine sommes-nous six cents. L’honneur du drapeau est sauf ; c’est tout ce que nous pouvions espérer. -Êtes-vous certain de cela ? demanda Petit-Pierre. -Regardez vous-même, dit Gaspard, en conduisant le jeune paysan sur une éminence. Et il lui montra de tous côtés, convergeant vers le village du Chêne, des masses brunes frangées de baïonnettes que l’on voyait étinceler aux rayons du soleil couchant. Enfin, il lui fit écouter le bruit des clairons et des tambours qui arrivait de tous les points de l’horizon. -Vous le voyez, continua Gaspard, dans moins d’une heure, nous serons entourés, et à tous ces braves gens qui sont avec nous, si, comme moi, ils n’ont pas de goût pour les prisons de Louis-Philippe, il ne restera d’autre ressource que de se faire tuer. Petit-Pierre demeura, pendant quelques instants, dans une attitude morne et silencieuse ; puis convaincu de la vérité de ce que le chef vendéen venait de lui dire, voyant ainsi s’évanouir toutes ses espérances, que, quelques minutes auparavant, il conservait encore fortes et vivaces, il sentit son courage l’abandonner, il redevint ce qu’il était réellement, c’est-à-dire une femme, et lui qui venait de braver le fer et le feu avec l’intrépidité d’un héros, il s’assit sur la borne d’un champ et se prit à pleurer, dédaignant de cacher les larmes qui sillonnaient ses joues. XIV Après le combat Cependant, Gaspard, ayant rejoint ses compagnons, les remercia de leurs services, les ajourna à des temps meilleurs, et leur enjoignit de se disperser pour échapper plus aisément à la poursuite des soldats ; puis il revint à Petit-Pierre, qu’il retrouva à la même place, ayant autour de lui le marquis de Souday, Bertha et quelques Vendéens qui n’avaient pas voulu songer à leur sûreté avant d’avoir assuré la sienne. -Eh bien ! demanda Petit-Pierre à Gaspard, en voyant celui-ci revenir seul, ils sont partis ? -Oui ; que vouliez-vous qu’ils fissent de plus qu’ils n’ont fait ? -Pauvres gens ! continua Petit-Pierre, combien de misères les attendent ! Pourquoi Dieu m’a-t-il refusé la consolation de les presser sur mon coeur ? Mais je n’en eusse pas eu la force, et ils ont eu raison de me quitter ainsi. C’est trop d’agoniser deux fois dans sa vie, et, les journées de Cherbourg, j’espérais ne les revoir jamais. -Il faut maintenant, dit Gaspard, que nous songions à vous mettre en sûreté. -Oh ! ne vous occupez pas de ma personne, répliqua Petit-Pierre ; je n’ai qu’un regret, c’est que pas une balle n’ait voulu de moi. Ma mort ne vous eût sans doute pas donné la victoire, je le sais bien ; mais, au moins, la lutte eût été glorieuse, tandis qu’aujourd’hui, que nous reste-t-il à faire ? -À attendre des jours meilleurs... Vous avez prouvé aux Français qu’un coeur vaillant battait dans votre poitrine ; le courage est la principale vertu qu’ils exigent de leurs rois ; ils se souviendront, soyez tranquille. -Dieu le veuille ! dit Petit-Pierre en se levant et en s’appuyant au bras de Gaspard, qui descendit le monticule et prit le chemin de la plaine. Les troupes, au contraire, ne connaissant pas le pays, étaient obligées de prendre les chemins frayés. Gaspard dirigea à travers champs la marche du petit cortège ; là, on ne risquait que de rencontrer des éclaireurs ; mais, grâce à la connaissance que maître Jacques avait de quelques sentiers presque impraticables qu’il indiqua, on parvint dans les environs du moulin Jacquet sans avoir rencontré une seule cocarde tricolore. Chemin faisant, Bertha s’approcha de son père et lui demanda si, au milieu de la mêlée, il n’avait pas aperçu Michel ; mais le vieux gentilhomme lui répondit, en termes fort durs, que, depuis deux jours, personne ne savait ce qu’était devenu le jeune de la Logerie ; que, très probablement, il avait eu peur et avait honteusement renoncé à la gloire qu’il devait acquérir et à l’alliance qui était le prix de cette gloire. Cette réponse consterna Bertha. Alors, elle interrogea tous les Vendéens. Aucun d’eux n’avait vu Michel. Bertha devenait folle de douleur. Elle réfléchissait aux moyens qu’elle pourrait employer pour avoir un prétexte de rester en arrière et de retourner au Chêne, lorsque Aubin Courte-Joie et Trigaud, qui formaient l’arrière-garde de la troupe, vinrent à la rejoindre et à passer à côté d’elle. -Mes braves amis, leur dit-elle, ne sauriez-vous me donner des nouvelles de M. de la Logerie ? -Ah ! si fait, ma chère demoiselle, répondit Courte- Joie. Puis, avec toute la vivacité de l’espoir : -N’est-ce pas, dit-elle, qu’il n’a point quitté la division comme on l’en accuse ? -Il l’a quittée, répondit Courte-Joie, la veille du combat de Maisdon. -Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Bertha avec angoisse, vous en êtes sûr ? -Parfaitement sûr. Je l’ai vu qui rejoignait Jean Oullier à la Croix-Philippe, et nous avons même fait un bout de chemin avec eux sur la route de Clisson. -Avec Jean Oullier ? s’écria Bertha. Oh ! alors, je suis tranquille ; Jean Oullier ne se sauvait pas, lui ! Et, si Michel est avec Jean Oullier, il n’a rien fait de lâche ni de déshonorant. Puis, tout à coup, une idée terrible lui traversa l’esprit. Pourquoi cet intérêt si subit de Jean Oullier pour le jeune homme ? Comment celui-ci avait-il plutôt suivi Jean Oullier que le marquis ? Ces deux questions, que la jeune fille s’adressait à elle-même, remplissaient son coeur de sinistres pensées. -Et vous dites, demanda-t-elle à Courte-Joie, que vous les avez vus tous deux s’éloigner dans la direction de Clisson ? -De mes propres yeux vus. -Et que s’est-il passé du côté de Clisson ? Le savez- vous ? -C’est trop loin de nous pour que nous puissions déjà avoir des détails, répondit l’hôtelier. Cependant, nous avons été rejoints tantôt par un gars de Sainte- Lumine, qui nous a dit que, depuis dix heures du matin, on entendait, du côté de la Sèvre, une fusillade de tous les diables. Bertha ne répliqua point ; mais ses idées changèrent complètement de face. Elle vit Michel conduit à la mort par la haine que lui portait Jean Oullier. -Connaissez-vous quelqu’un qui puisse me conduire où est Jean Oullier ? demanda-t-elle à Courte- Joie. -Mais les chemins sont couverts de rouges ! -Il nous reste les sentiers. -Mais la nuit va venir ! -Notre route n’en sera que plus sûre. Trouvez-moi un guide, ou, sans cela, je pars seule. Les deux hommes se regardèrent. -Vous n’aurez pas d’autre guide que moi, dit Aubin Courte-Joie. -Bien ! Alors, restez en arrière et attendez-moi dans ce champ de blé, dit Bertha ; d’ici à un quart d’heure, je suis à vous. Courte-Joie et Trigaud se couchèrent au milieu des épis, et Bertha, doublant le pas, rejoignit Petit-Pierre et les Vendéens au moment où ils allaient rentrer au moulin Jacquet. Elle monta rapidement à la chambrette qu’elle habitait avec sa soeur, et se hâta de changer ses habits couverts de sang contre un costume de paysanne. En descendant, elle trouva Mary, qui était restée près des blessés, et, sans l’instruire de son projet, elle lui dit de ne pas être inquiète si elle ne reparaissait que le lendemain. XV Le château de la Pénissière Tandis que les Vendéens livraient, au Chêne, un combat inutile, quarante-deux des leurs soutenaient, à la Pénissière de la Cour, une lutte dont l’histoire conservera le souvenir. Ces quarante-deux royalistes, qui faisaient partie de la division de Clisson, étaient partis de cette ville dans l’intention de marcher sur le bourg de Cugan, dont ils devaient désarmer la garde nationale. Un orage affreux, en éclatant au-dessus de leurs têtes, les força de chercher un abri dans le château de la Pénissière, où un bataillon du 29e régiment de ligne, averti de leur mouvement, ne tarda point à les investir. La Pénissière est une vieille bâtisse à un seul étage entre rez-de-chaussée et grenier ; elle est percée de quinze ouvertures de formes irrégulières. La chapelle se trouve adossée à un coin du château. Plus loin, et joignant le vallon, s’étend une prairie entrecoupée de haies vives, que l’abondance des pluies avait transformée en lac. En outre, un mur crénelé par les Vendéens entourait l’habitation. Le chef de bataillon qui commandait les troupes de ligne n’eut pas plus tôt reconnu la position, qu’il ordonna l’attaque. Après une courte défense, le mur extérieur fut abandonné, et les Vendéens se replièrent dans le château, dont ils barricadèrent les portes. À deux reprises, les soldats tentèrent l’assaut ; ils arrivèrent jusqu’à vingt pas du château, mais ils furent forcés de reculer. Le commandant ordonna une nouvelle attaque, et, tandis qu’elle se préparait, quatre hommes, aidés d’un maçon, s’avancèrent vers le château en choisissant un côté du pignon qui n’avait aucun jour sur le jardin, et dont on ne pouvait, par conséquent, défendre l’approche. Une fois arrivés au pied du mur, les soldats y appliquèrent une échelle, et, montant jusqu’au toit, qu’ils découvrirent, ils jetèrent dans l’intérieur du grenier des matières enflammées et se retirèrent. Au bout d’un instant, une colonne de fumée s’échappa du toit, au travers duquel la flamme se fit jour. Les soldats poussèrent de grands cris et marchèrent de nouveau vers la petite citadelle, qui semblait avoir arboré un étendard de feu. Les assiégés s’étaient bien aperçus de l’incendie ; mais ils n’avaient pas le temps de l’éteindre, et, d’ailleurs, la flamme tendant toujours à s’élever, ils espéraient que, le toit dévoré, elle s’éteindrait d’elle-même. Ils répondirent aux cris des soldats par une fusillade terrible. Cependant, un renfort d’une cinquantaine d’hommes étant arrivé aux assiégeants, le commandant fit battre la charge, et les soldats, à l’envi les uns des autres, se précipitèrent vers le château. Cette fois, ils parvinrent jusqu’aux portes, que les sapeurs se mirent à enfoncer. Les chefs vendéens ordonnèrent à ceux des leurs qui se trouvaient au rez- de-chaussée de monter au premier étage ; ceux-ci obéirent, et, tandis que la moitié des assiégés continuait la fusillade, l’autre moitié mettait le plancher à jour en enlevant les carreaux, de sorte qu’au moment où les soldats pénétrèrent dans l’intérieur, ils furent accueillis par une fusillade à bout portant dirigée contre eux à travers les entre-deux des poutres, et se virent forcés, pour la quatrième fois, de se retirer. Le chef de bataillon ordonna alors de faire pour le rez-de-chaussée ce qu’on avait fait pour le grenier. Des fascines de bruyère et de bois sec furent jetés par les fenêtres dans l’intérieur du château ; quelques torches enflammées furent lancées par-dessus, et, au bout de dix minutes, les Vendéens avaient à la fois le feu sur la tête et sous les pieds. Et, cependant ils combattaient toujours ! Les nuages de fumée qui s’échappaient de chaque fenêtre se rayaient, de seconde en seconde, du feu des espingoles ; mais cette fusillade paraissait être la vengeance du désespoir et non plus la lutte de la défense ; il semblait impossible que la petite garnison évitât la mort. La place n’était plus tenable ; des poutres, des solives avaient pris feu et craquaient sous les pieds des Vendéens ; des langues de flammes commençaient à sortir çà et là du parquet ; d’un instant à l’autre, la toiture pouvait s’écrouler sur la tête des assiégés ou le plancher s’abîmer sous leurs pieds ; la fumée les asphyxiait. Les chefs prirent un parti désespéré : ils résolurent de faire une sortie ; mais, comme il fallait, pour qu’elle offrît quelque chance d’espoir, qu’elle fût protégée par une fusillade qui occuperait les soldats, ils demandèrent quels étaient ceux qui consentiraient à se dévouer pour leurs camarades. Huit s’offrirent. La troupe se divisa en deux pelotons. Trente-trois hommes et un clairon devaient tenter de gagner une des extrémités du parc, fermée d’une haie seulement ; les huit autres, parmi lesquels on laissait le second clairon, devaient protéger cette tentative. En conséquence de ces dispositions, et tandis que ceux qui devaient demeurer continuaient, en courant de fenêtre en fenêtre, un feu assez bien nourri, les autres perçaient le mur opposé à celui auquel les soldats faisaient face, et, la trouée faite, sortaient en bon ordre, clairon en tête, marchant au pas de course vers l’extrémité du jardin où se trouvait la haie. Les soldats firent feu sur eux et s’élancèrent pour les envelopper. Les Vendéens ripostent, renversent tout ce qui s’oppose à leur passage, et, pendant que le gros de la troupe franchissait la haie, cinq sont tués ; le reste s’égaille dans les prairies couvertes d’eau. Le clairon, qui marchait le premier, avait reçu trois balles, et ne cessait pas de sonner. Quant aux hommes restés dans le château, ils tenaient toujours. Chaque fois que les soldats essayaient d’approcher, une décharge partait de ce brasier et trouait leurs rangs. Cela dura ainsi pendant une demi-heure. Les sons du clairon resté avec les assiégés ne cessèrent de retentir, au milieu du fracas des détonations, du sourd grondement des flammes, des crépitements de l’incendie, comme un sublime défi que ces hommes envoyaient à la mort. Enfin, un craquement affreux se fit entendre ; des nuées de flammèches et d’étincelles s’élevèrent dans les airs ; le clairon se tut, la fusillade cessa. Le plancher était abîmé et la petite garnison avait été sans doute ensevelie sous les décombres, car, à moins d’un miracle, les assiégés devaient avoir été engloutis dans l’immense fournaise. Ce fut l’opinion des soldats, qui, après avoir contemplé pendant quelques instants ces débris, n’entendant pas un cri, pas une plainte qui leur révélât la présence de quelque Vendéen échappé à la mort, s’éloignèrent de ce foyer qui dévorait à la fois amis et ennemis ; de sorte qu’il ne resta bientôt plus sur le théâtre du combat, tout à l’heure si bruyant et si animé, que l’habitation rouge et fumante s’éteignant dans le silence, et autour d’elle quelques cadavres éclairés par les dernières lueurs de l’incendie. Cela dura ainsi pendant une partie de la nuit. Mais, vers une heure du matin, un homme d’une taille plus qu’ordinaire, se glissant le long des haies, rampant lorsqu’il avait à traverser un sentier, vint inspecter les environs du château. N’apercevant rien qui pût justifier sa méfiance, cet homme fit le tour de l’habitation dévastée, et visita attentivement chacun des cadavres qui se trouvèrent sur son passage ; puis il disparut dans l’ombre. Enfin, au bout de quelques instants, il revint portant un autre homme sur son dos, et accompagné d’une femme vêtue en paysanne. Ces hommes, cette femme, nos lecteurs les ont déjà reconnus : c’étaient Bertha, Courte-Joie et Trigaud. Bertha était pâle, et sa fermeté, sa résolution habituelles avaient fait place à une sorte d’égarement. De temps en temps, elle dépassait ses guides, et il fallait que Courte-Joie la rappelât à la prudence. Lorsqu’ils débouchèrent tous les trois dans la prairie qu’avaient occupée les soldats, et qu’ils eurent en face d’eux les quinze ouvertures qui, se détachant rouges et béantes sur l’immense façade noircie, semblaient autant de soupiraux de l’enfer, la jeune fille sentit ses forces l’abandonner ; elle tomba à genoux et cria un nom dont sa douleur fit un sanglot ; puis, se relevant comme un homme, elle courut vers les ruines embrasées. Sur son chemin, elle trébucha contre quelque chose ; ce quelque chose était un cadavre, et, avec une horrible expression d’angoisse, elle se pencha sur cette figure livide, qu’elle souleva par les cheveux ; puis, apercevant les autres morts épars dans la prairie, elle commença une course folle, en allant des uns aux autres. -Hélas ! mademoiselle, dit Courte-Joie, qui l’avait suivie, il n’est point là ! Pour vous épargner ce triste spectacle, j’avais déjà ordonné à Trigaud, qui nous a précédés, de visiter les cadavres ; il n’a vu qu’une fois ou deux M. de la Logerie, mais, tout idiot qu’est mon pauvre compagnon, croyez bien qu’il l’eût reconnu s’il eût été parmi les morts. -Oui, oui, vous avez raison, dit Bertha, montrant la Pénissière, et, s’il est quelque part... Et, avant que les deux hommes eussent songé même à la retenir, elle s’était élancée sur l’appui d’une des fenêtres du rez-de-chaussée, et, debout sur cette pierre branlante, elle dominait le gouffre de feu qui grondait encore sourdement à ses pieds, et dans lequel elle semblait, par instants, tentée de se précipiter. Tout à coup, elle poussa un cri. Trigaud et Courte-Joie se hâtèrent d’accourir, l’un sur ses grandes jambes, l’autre s’aidant de ses moignons et de ses mains avec la rapidité d’un batracien. -Écoutez ! leur dit Bertha, d’un air de triomphe. Effectivement, de l’endroit où elle s’était arrêtée, on entendait distinctement, venant des profondeurs de l’habitation ruinée, un bruit sourd mais continu, pareil à celui d’un instrument dont on frapperait, à coups mesurés, les fondations du château. -C’est là, dit Bertha, en désignant une masse de matériaux amoncelés le long du mur, c’est là qu’il faut chercher. Trigaud se mit à l’oeuvre. Il commença par repousser un fragment du toit tout entier, qui, ayant glissé du faîte, était tombé verticalement le long du mur ; puis, il jeta au loin les moellons amoncelés à cet endroit par la chute de toute la partie supérieure d’une fenêtre de l’étage ; puis, enfin, après des prodiges de force, il eut assez promptement découvert une ouverture par laquelle le bruit du travail des malheureux ensevelis arrivait jusqu’à eux. Bertha voulu passer par cette ouverture dès qu’elle fut praticable ; mais Trigaud la retint. Il prit une latte du toit, l’alluma au foyer de l’incendie, et, attachant au milieu du corps de Courte-Joie, la sangle qui servait d’ordinaire à retenir celui-ci sur ses épaules, il le descendit par le soupirail. Trigaud et Bertha retenaient leur respiration. On entendit Courte-Joie qui parlait aux travailleurs. Puis, il indiqua à Trigaud qu’il devait le remonter. Trigaud obéit avec la promptitude et l’onctueux d’une machine bien graissée. -Vivants ! ils sont vivants, n’est-ce pas ? demanda Bertha, avec angoisse. -Oui, mademoiselle, répondit Courte-Joie ; mais, par grâce, n’essayez pas de pénétrer dans le souterrain ! Ils ne sont point dans la cave sur laquelle ouvre ce soupirail : ils sont dans une espèce de niche adjacente ; l’ouverture par laquelle ils y ont pénétré est bouchée ; il faut absolument percer la muraille pour arriver à eux, et je crains que, dans ce travail, une partie de la voûte, déjà ébranlée, ne s’écroule. Laissez-moi donc diriger Trigaud. Bertha se jeta à genoux, et se mit à prier. Courte-Joie fit une nouvelle provision de lattes sèches et redescendit dans la cave. Trigaud l’y suivit. Au bout de dix minutes qui semblèrent à Bertha autant de siècles, on entendit un grand bruit de pierres qui s’écroulaient ; un cri d’angoisse s’échappa de la poitrine de la jeune fille ; elle se précipita vers le soupirail et aperçut Trigaud qui remontait, portant sur son épaule un corps plié en deux, et dont la pâle figure pendait sur la poitrine du mendiant. Elle reconnut Michel. -Il est mort, mon Dieu ! il est mort ! cria-t-elle, sans oser avancer. -Non, non, répondit du fond de la cave une voix que Bertha reconnut pour celle de Jean Oullier, non, il n’est pas mort. À ces mots, la jeune fille s’élança, prit Michel des mains de Trigaud, le déposa sur le gazon, et, rassurée, - car elle avait senti les battements de son coeur, -elle essaya de le rappeler à lui-même en mouillant son front de l’eau qu’elle puisait dans une ornière. XVI La lande de Bouaimé Pendant que Bertha essayait de faire revenir le jeune homme de son évanouissement, Jean Oullier gagnait à son tour l’ouverture extérieure du soupirail, suivi de Courte-Joie, que Trigaud attirait à lui par le même procédé dont il s’était servi pour le descendre. Au bout d’un instant, tous trois se trouvèrent dehors. -Ah çà ! vous étiez donc seuls là-dedans ? demanda Courte-Joie à Jean Oullier. -Oui. -Et les autres ? -Ils s’étaient réfugiés sous la voûte de l’escalier ; la chute du plafond les a surpris avant qu’ils aient eu le temps de nous rejoindre. -Et ils sont morts, eux ? -Je ne crois pas ; car, une heure environ après le départ des soldats, nous avons entendu remuer des pierres et parler. Nous avons crié ; mais sans doute ne nous ont-ils pas entendus. -Alors, c’est une fière chandelle que nous soyons venus ! Jean Oullier se mit à fouiller les gibernes des morts, y prit toutes les cartouches qu’elles contenaient, chargea son fusil, et, se rapprochant de Bertha et de Michel, qui fermait les yeux comme s’il était évanoui : -Pouvez-vous marcher ? demanda-t-il. Michel ne répondit pas ; en rouvrant les yeux, il avait vu Bertha et les avait refermés, comprenant ce que sa position allait avoir de difficile. -Pouvez-vous marcher ? répéta Bertha à Michel, de manière que, cette fois, celui-ci ne doutât point que c’était à lui qu’on s’adressait. -Je crois que oui, répondit Michel. Et, en effet, sa seule blessure était une balle qui lui avait traversé les chairs du bras sans attaquer l’os. À ce moment, le vent apporta sur ses ailes le bruit d’une fanfare d’infanterie qui venait du côté de Clisson. -En route ! s’écria Jean Oullier ; il n’y a pas une minute à perdre, je vous en réponds. Et, passant son bras sous le bras valide de Michel, il donna le signal du départ. Courte-Joie était déjà réinstallé sur les épaules de Trigaud. -Où allons-nous ? demanda-t-il. -Il nous faut gagner la lande de Bouaimé, répondit Jean Oullier, qui, aux premiers pas qu’il avait faits, en soutenant Michel, avait senti le jeune homme chanceler. Il est impossible que notre blessé fasse les huit lieues qui nous séparent de Machecoul. La lande de Bouaimé, vers laquelle Jean Oullier dirigeait la fuite de la petite troupe, est située à une lieue environ du bourg de Saint-Hilaire. Elle est d’une étendue considérable et remonte au nord jusqu’à Rémouillé et Montbert ; sa surface est fort accidentée et parsemée de nombreuses roches de granit dont quelques-unes ont été évidemment remuées par la main des hommes. Les dolmens et les menhirs dressaient donc, au milieu des touffes de bruyères ou des fleurs jaunes des genêts et des ajoncs, leurs têtes brunes couronnées de mousse. Ce fut vers une des plus remarquables de ces pierres que Jean Oullier conduisit la petite caravane ; cette pierre était plate et reposait sur quatre énormes quartiers de granit. Michel n’y fut pas plus tôt arrivé qu’il s’affaissa sur lui-même et fût tombé à la renverse si Bertha ne l’eût soutenu. Elle se hâta d’arracher de la bruyère qu’elle étendit sous le dolmen, et, quelle que fût la gravité de la situation, le jeune homme était à peine déposé sur cette couche, qu’il s’endormit profondément. Trigaud fut placé en sentinelle sur le dolmen. Courte-Joie, dessanglé, se reposa à côté de Michel, sur qui Bertha voulait veiller malgré l’épuisement dans lequel l’avait mise la fatigue physique et morale de la journée et de la nuit précédentes ; et Jean Oullier s’éloigna, moitié pour aller à la découverte et moitié pour rapporter des provisions dont les fugitifs avaient le plus grand besoin. Il y avait à peu près deux heures que Trigaud promenait ses regards sur l’immense savane qui l’entourait, quand la détonation d’une arme à feu vint le tirer tout à coup de sa torpeur. Trigaud regarda dans la direction de Saint-Hilaire et aperçut ce petit nuage blanc que produit un coup de feu. Puis il distingua un homme qui fuyait à toutes jambes et qui semblait venir dans la direction du dolmen. D’un bond, il fut descendu de son piédestal. Bertha, qui avait résisté au sommeil, au bruit du coup de fusil, avait déjà réveillé Courte-Joie. Trigaud prit le cul-de-jatte dans ses bras, l’éleva au- dessus de sa tête de façon qu’il atteignît une hauteur de dix pieds, et ne prononça que ces deux mots, qui, du reste, n’avaient pas besoin de commentaire : -Jean Oullier. Courte-Joie plaça sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux et reconnut à son tour le vieux Vendéen ; seulement, il remarqua qu’au lieu de marcher du côté où ils l’attendaient, Jean Oullier avait pris la colline opposée à celle où était le dolmen et se dirigeait du côté de Montbert. Il observa encore qu’au lieu de cheminer à mi-côte et de se dérober ainsi aux regards de ceux qui devaient le poursuivre, le vieux Vendéen choisissait, pour y passer, les endroits les plus escarpés, de façon à rester en vue de tous ceux qui battaient le pays à une lieue à la ronde. Jean Oullier était trop expérimenté pour agir à la légère ; s’il faisait ainsi, c’était assurément pour une bonne raison : et, en effet, il avait calculé que, de la sorte, il attirerait sur lui seul toute l’attention de l’ennemi et le détournerait de la piste qu’il suivait probablement. Courte-Joie pensa donc que ce qu’il y avait de mieux à faire pour lui et ses compagnons, c’était de rester dans leur asile, et d’attendre les événements en observant avec attention ce qui allait se passer. Il se coucha à plat ventre sur le dolmen, la face tournée dans la direction de la colline que suivait Jean Oullier. Bientôt, à l’endroit par lequel ce dernier avait débouché, il vit apparaître un soldat, puis un second, puis un troisième. Il en compta jusqu’à vingt. Ceux-ci ne paraissaient pas autrement empressés de lutter de vitesse avec le fuyard ; ils se contentaient de s’échelonner dans la lande de manière à lui couper la retraite, dans le cas où il tenterait de revenir sur ses pas. Cette tactique équivoque rendit Courte-Joie encore plus attentif ; car elle lui fit supposer que les soldats qu’il voyait n’étaient pas seuls aux trousses du Vendéen. La colline dont celui-ci suivait la pente supérieure se terminait, à environ un demi-quart de lieue de l’endroit où Jean Oullier se trouvait en ce moment, par une pointe de rocher qui dominait une espèce de marécage. Ce fut de ce côté, sans doute parce que la course de Jean Oullier y aboutissait, que se concentra toute l’attention de Courte-Joie. -Hum ! fit tout à coup Trigaud. -Qu’y a-t-il ? demanda Courte-Joie. -Culotte rouge, répondit le mendiant montrant du doigt un endroit du marécage. Courte-Joie suivit la direction indiquée par le doigt de Trigaud, et vit briller l’éclair d’un fusil au milieu des roseaux ; puis, une forme se dessina : c’était celle d’un soldat, et, de même que sur la bruyère, ce soldat fut suivi d’une vingtaine de ses camarades. Courte-Joie les vit se blottir entre les roseaux, et se cacher comme autant de chasseurs à l’affût. Le gibier, c’était Jean Oullier. En descendant l’escarpement, il devait infailliblement tomber dans l’embuscade qui lui était tendue. Il n’y avait pas une minute à perdre pour le prévenir. Courte-Joie prit son fusil et le déchargea en prenant soin de tenir l’embouchure du canon au ras des bruyères et de faire feu derrière le dolmen. Puis, il reporta ses regards sur le théâtre de l’action. Jean Oullier avait entendu le signal et reconnu la détonation du petit fusil de Courte-Joie ; il ne se méprit pas une minute sur les raisons qui contraignaient son ami à renoncer à l’incognito qu’il leur conservait avec tant de peine ; en effet, il fit brusquement demi-tour, et, au lieu de continuer sa route vers l’escarpement et le marais, il descendit rapidement la colline. Il ne courait plus, il volait ! Sans doute avait-il trouvé quelque plan qu’il avait hâte de mettre à exécution. Au reste, du train dont il allait, dans quelques minutes il aurait rejoint ses amis. Mais, quelque précaution qu’eût prise Courte-Joie pour dérober la fumée aux regards des soldats, ceux-ci avaient parfaitement reconnu de quel côté venait l’explosion, et ceux de la bruyère comme ceux du marais s’étaient réunis derrière Jean Oullier, qui continuait d’arriver à grands pas, et ils semblaient tenir conseil en attendant des ordres. Courte-Joie jeta un regard autour de lui, parut étudier chaque point de l’horizon, éleva un de ses doigts mouillé pour chercher de quel côté venait le vent, s’assura qu’il venait du côté des soldats, et tâta la bruyère avec sollicitude afin de s’assurer que le soleil, qui était ardent, et le vent, qui était vif, l’avaient suffisamment séchée. -Que faites-vous donc ? demanda Bertha, qui, ayant suivi les différentes phases de ce prologue, comprenait fort bien l’imminence du danger et aidait Michel, qui paraissait encore plus triste que souffrant, à se mettre debout. -Ce que je fais, répondit le cul-de-jatte, ou plutôt ce que je vais faire, ma chère demoiselle ? Je vais faire un feu de la Saint-Jean, et vous pourrez vous vanter ce soir, si, grâce à ce feu, vous êtes en sûreté, comme je l’espère, d’en avoir rarement vu un pareil ! Et, ce disant, il distribua à Trigaud plusieurs petits morceaux d’amadou en feu, que celui-ci déposa au milieu d’autant de faisceaux d’herbes sèches qui, sous son souffle puissant, furent bientôt transformés en fascines enflammées qu’il plaça, de dix pas en dix pas, sur une longueur de cent pas dans la bruyère. Trigaud plaçait sa dernière fascine comme Jean Oullier achevait de gravir les dernières pentes qui conduisaient au dolmen. -Debout ! debout ! cria celui-ci ; je n’ai pas dix minutes d’avance. -Oui, mais voici qui nous en donne vingt ! répondit Courte-Joie, en montrant les tiges des ajoncs qui commençaient à pétiller et à se tordre sous l’action du feu, tandis qu’une douzaine de colonnes de fumée s’élevaient en spirale vers le ciel. -Ce feu n’ira pas assez vite et ne sera peut-être pas assez ardent pour les arrêter, dit Jean Oullier. Puis, étudiant l’état de l’atmosphère : -D’ailleurs, ajouta-t-il, le vent poussera les flammes dans la direction que nous allons suivre. -Oui, mais, avec les flammes, gars Oullier, dit Courte-Joie d’un air triomphant, il y poussera la fumée ; et c’est bien sur quoi je compte : la fumée leur cachera d’abord combien nous sommes, et ensuite où nous allons. -Ah ! Courte-Joie, Courte-Joie, murmura Oullier, entre les dents, si tu avais eu des jambes, quel rude braconnier tu aurais fait ! Et, sans dire un mot de plus, il prit Michel, le plaça sur ses épaules malgré la résistance du jeune homme, qui prétendait être assez fort pour marcher et ne voulait pas donner ce surcroît de fatigue au Vendéen ; puis, il suivit Trigaud, qui était déjà en marche, son guide sur le dos. -Prends la main de mademoiselle, dit Courte-Joie à Jean Oullier ; qu’elle se bouche les yeux et fasse provision de souffle : dans dix minutes, nous n’y verrons plus et nous respirerons tout juste. Et, en effet, les dix minutes annoncées par Aubin n’étaient point expirées, que les dix colonnes de fumée s’étaient rejointes et fondues en une immense nappe qui s’étendait sur une largeur de trois cents pas, tandis que les flammes commençaient de gronder sourdement derrière eux. -Y vois-tu assez pour nous diriger ? dit Jean Oullier à Courte-Joie ; car l’important est, d’abord, de ne pas faire fausse route, ensuite de ne pas nous séparer. -Nous n’avons pas d’autre guide que la fumée ; suivons-la hardiment, et elle nous conduira où nous voulons aller ; seulement ne perdez pas de vue Trigaud comme tête de colonne. Jean Oullier était un de ces hommes qui savent la valeur du temps et de la parole ; aussi se contenta-t-il de dire : -En marche donc ! Et il donna l’exemple, ne paraissant pas plus gêné du poids de Michel que Trigaud ne l’était de celui de Courte-Joie. On marcha ainsi pendant un quart d’heure sans que les fugitifs sortissent des nuages de fumée que l’incendie, se propageant avec une rapidité prodigieuse sous l’impulsion du vent, amoncelait autour d’eux. De temps en temps seulement, Jean Oullier demandait à Bertha. à moitié suffoquée par la fumée : -Respirez-vous ? Et celle-ci répondait par un oui à peine articulé. Quant à Michel, le vieux garde ne s’en inquiétait point ; il arriverait toujours, puisqu’il était sur ses épaules. Tout à coup, Trigaud, qui marchait en tête de la petite troupe guidée par Courte-Joie, et sans s’inquiéter où il allait, recula brusquement d’un pas en arrière. Il avait mis le pied dans une eau profonde que la fumée l’avait empêché d’apercevoir et s’y était enfoncé jusqu’au-dessus du genou. Aubin poussa un cri de joie. -Nous y voici ! dit-il ; la fumée nous y a conduits aussi sûrement qu’aurait pu le faire le chien de chasse le mieux dressé. -Ah ! dit Jean Oullier. -Tu comprends, n’est-ce pas, mon gars ? dit Courte-Joie avec l’accent du triomphe. -Oui ; mais comment arriver à l’îlot ? -Comment ? Et Trigaud ! -Bien ! mais, ne nous retrouvant pas, n’est-il pas probable que les soldats éventent la ruse ? -Sans doute, s’ils ne nous retrouvaient pas ; mais ils nous retrouveront. -Achève. -Ils ne savent pas combien nous sommes ; nous mettons mademoiselle et notre blessé en sûreté ; puis, comme si nous avions fait fausse route et que notre chemin nous soit coupé par l’étang, nous sortons, toi, Trigaud et moi, et nous leur prouvons, par quelques bons coups de fusil, que c’est bien nous qu’ils ont vus tout à l’heure. Alors, n’étant plus embarrassés ni inquiets, nous gagnerons les bois de Gineston, d’où il nous sera facile de revenir cette nuit à l’îlot. Trigaud prit d’abord Michel entre ses bras sans pour cela déposer à terre Courte-Joie, ce qui lui eût fait perdre du temps, et se mit à l’eau. Il marcha ainsi jusqu’à ce qu’il en eût à mi-corps ; puis, comme l’eau montait, il éleva le jeune homme au-dessus de sa tête, prêt à le passer à Courte-Joie si l’eau montait toujours. Mais elle s’arrêta à la poitrine du géant ; il traversa l’étang et parvint à une espèce d’îlot d’une douzaine de pieds carrés, qui semblait, sur cette eau endormie, un vaste nid de canards. Cet îlot était couvert d’une véritable forêt de roseaux. Trigaud déposa Michel sur ces roseaux et revint chercher Bertha, qu’il passa de la même façon et déposa, comme il eût fait d’un oiseau, près du jeune baron de la Logerie. -Couchez-vous au milieu de l’îlot, cria Jean Oullier de l’autre bord. Et, s’adressant aux deux jeunes gens : -Relevez les roseaux courbés par votre passage, et je vous promets qu’on n’ira point vous chercher là. -Bien ! répondit Bertha. Et maintenant, ne vous occupez plus que de vous, mes amis ! XVII Où la maison Aubin Courte-Joie et compagnie fait honneur à sa raison sociale Il était temps que les trois chouans eussent achevé ce qu’ils avaient à faire au bord de l’étang : les flammes arrivaient avec une rapidité prodigieuse ; mais les jarrets d’acier de Jean Oullier et de Trigaud allaient encore plus vite que l’incendie, et ils furent bientôt à l’abri de ses atteintes. Ils obliquèrent à gauche et arrivèrent à un point du vallon où ils étaient à peu près dégagés des nuages opaques qui leur avaient si heureusement servi à cacher leur nombre, la direction de leur fuite, et la manoeuvre grâce à laquelle Michel et Bertha se trouvaient maintenant en sûreté. -Rampons, rampons maintenant, Trigaud ! s’écria Jean Oullier ; il importe que les soldats ne nous voient pas avant que nous sachions ce qu’ils font et de quel côté ils se dirigent. Le géant se courba comme s’il marchait à quatre pattes, et bien lui en prit ; car il ne s’était pas plus tôt incliné, qu’il entendit passer en sifflant au-dessus de sa tête une balle qu’il eût reçue en pleine poitrine sans cette précaution. -Diable ! fit Courte-Joie, tu as donné là un conseil qui n’était pas gros, Jean Oullier, mais qui était bon. -Ils ont deviné notre ruse, dit Jean Oullier, et ils nous cernent, de ce côté du moins. En effet, on apercevait une file de soldats qui, placés à cent pas les uns des autres à partir du dolmen, se tenaient sur une étendue d’une demi-lieue, comme une ligne de traqueurs, attendant que les Vendéens reparussent. -Fonçons-nous ? demanda Courte-Joie. -C’est mon avis, dit Jean Oullier ; mais attends que je fasse une trouée. Et, appuyant son fusil à son épaule, -sans pour cela quitter sa position horizontale, -Jean Oullier fit feu sur le soldat qui rechargeait son arme. Le militaire, atteint en pleine poitrine, pirouetta sur lui-même et s’abattit face contre terre. -Et d’un ! fit Oullier. Puis, passant au soldat qui venait à la suite, et avec le même calme qu’il eût fait sur deux perdreaux, il ajusta et tira. Le second tomba comme le premier. -Coup double ! dit Courte-Joie. Bravo ! gars Oullier, bravo ! -En avant ! en avant ! cria celui-ci, en se redressant sur ses pieds avec l’agilité d’une panthère ; en avant ! et égaillons-nous un peu pour donner moins de prise aux balles qui vont pleuvoir. Le Vendéen avait dit vrai : les trois compagnons n’avaient pas fait dix pas, que six ou huit détonations successives se firent entendre, et que l’un des projectiles vint enlever un éclat de la massue que Trigaud tenait à la main. Heureusement pour les fugitifs que les soldats qui arrivaient de toutes parts au secours de leurs deux camarades qu’ils avaient vus tomber, arrivant essoufflés par la course, avaient fait feu d’une main mal assurée ; mais ils n’en fermaient pas moins le passage, et il n’était pas probable que Jean Oullier et ses deux compagnons eussent le temps de franchir leur ligne sans un combat corps à corps. Effectivement, au moment où Jean Oullier, qui tenait la gauche, prenait son élan pour franchir un petit ravin, il vit un shako se dresser sur le bord opposé et aperçut un soldat qui l’attendait, la baïonnette croisée. La rapidité de sa course n’avait pas permis à Jean Oullier de recharger son fusil ; mais il calcula que, puisque son adversaire se contentait de le menacer de la baïonnette, c’est qu’il était probablement dans la même situation que lui. À tout hasard, il tira son couteau, le plaça entre ses dents, puis continua d’avancer de toute la vitesse de ses jambes. À deux pas du fossé, il s’arrêta court, et coucha en joue le soldat, dont la poitrine n’était pas à plus de six pieds du canon de son fusil. Ce qu’avait prévu Jean Oullier arriva : le soldat crut le fusil chargé et se jeta à plat ventre pour éviter le coup. À l’instant même, et comme si l’arrêt qu’il venait de faire n’avait en rien diminué la vigueur de son élan, d’un bond Jean Oullier franchit la ravine et passa comme l’éclair par-dessus le corps du soldat. Trigaud, de son côté, n’avait pas été moins heureux, et, sauf une balle qui, en lui effleurant l’épaule, avait ajouté un lambeau de plus aux lambeaux dont se composaient ses vêtements, lui et son camarade Courte- Joie, comme Jean Oullier, avaient franchi la ligne. Les deux fugitifs -Trigaud ne doit compter que pour un -appuyèrent alors diagonalement, l’un à droite, l’autre à gauche, de manière à se rejoindre à l’extrémité de l’angle. Au bout de cinq minutes, ils étaient à portée de la voix. -Cela va bien ? dit Jean Oullier à Courte-Joie. -À merveille ! répondit celui-ci ; et, dans vingt minutes, si nous n’avons pas quelque membre éclopé par les balles de ces gredins-là, nous verrons les champs, et, une fois derrière la première haie, du diable s’ils nous rejoignent. Mauvaise idée, gars Oullier, que nous avons eue de gagner la lande. -Bah ! nous en voilà tantôt dehors, et les enfants sont plus en sûreté où nous les avons mis que dans la forêt la plus épaisse. Tu n’es pas blessé ? -Non ; et toi, Trigaud ? Il me semble que j’ai senti un certain frisson passer dans ta peau. Le géant montra l’éraflure que la balle lui avait faite à sa massue ; évidemment, cette avarie, qui détruisait la correction de l’oeuvre à laquelle il avait travaillé avec tant d’amour pendant toute la matinée, le préoccupait bien plus que celle qu’avaient reçue ses habits et son deltoïde, légèrement endommagé par le passage de la balle. -Ah ! fameux ! dit Courte-Joie, voilà les champs ! En effet, à un millier de pas des fuyards, au bout d’une pente si douce, qu’elle était presque insensible à la vue, on apercevait les blés à demi jaunis, qui ondulaient dans leurs encadrements d’un vert mat. -Si nous soufflions un peu, dit Courte-Joie, qui paraissait ressentir la fatigue qu’éprouvait Trigaud. -Ma foi, oui, dit Jean Oullier, le temps de recharger mon fusil. Regarde, toi, pendant ce temps-là. Jean Oullier rechargea son fusil, et Courte-Joie promena son regard en cercle autour de lui. -Oh ! mille millions de tonnerres ! s’écria tout à coup le cul-de-jatte au moment où le vieux Vendéen assurait sur la poudre sa seconde balle. -Qu’y a-t-il ? dit Jean Oullier en se retournant. -En route, mille diables ! en route ! Je ne vois rien encore, mais j’entends un bruit qui ne dit rien de bon. -Ouais ! fit Jean Oullier, on nous fait les honneurs de la cavalerie, gars Courte-Joie. Alerte ! alerte ! paresseux ! ajouta-t-il en s’adressant à Trigaud. Celui-ci, autant pour soulager ses poumons que pour répondre à Jean Oullier, poussa une espèce de mugissement qu’eût envié le plus vigoureux taureau poitevin, et, d’une seule enjambée, il franchit une pierre énorme qui se trouvait sur son passage. Un cri de douleur poussé par Jean Oullier l’arrêta dans son formidable élan. -Qu’as-tu donc ? demanda Courte-Joie à celui-ci, qui s’était arrêté, appuyé sur le canon de son fusil et la jambe levée. -Rien, rien, dit Jean ; ne vous inquiétez pas de moi. Puis il essaya de marcher à nouveau, poussa un second cri et fut forcé de s’asseoir. -Oh ! dit Courte-Joie, nous ne nous en irons pas sans toi. Parle ! qu’as-tu ? -Rien, te dis-je ! -Es-tu blessé ? -Ah ! fit Jean Oullier, où est le rebouteux de Montbert ? -Tu dis ? demanda Courte-Joie, qui n’avait pas compris. -Je dis que mon pied est entré dans un trou et que je me le suis démis ou foulé ; je ne puis plus faire un pas... -Trigaud va te prendre sur une épaule, et moi sur l’autre. -Impossible ! vous n’arriverez jamais aux haies. -Mais, si nous te laissons en arrière, ils te tueront, mon Jean Oullier. -Peut-être, dit le Vendéen ; mais j’en tuerai plus d’un avant de mourir ; et pour commencer, regarde-moi descendre celui-là. Un jeune officier de chasseurs, mieux monté que les autres, venait d’apparaître sur un monticule, à trois cents pas à peu près des fugitifs. Jean Oullier porta la crosse de son fusil à son épaule, et lâcha le coup. Le jeune officier ouvrit les bras, puis tomba à la renverse. Et Jean Oullier se mit à recharger son fusil. -Ainsi, tu dis que tu ne peux pas marcher ? demanda Courte-Joie. -Je ferais peut-être dix ou quinze pas à cloche- pied ; mais à quoi bon ? -Alors, halte ici, Trigaud ! -Vous n’allez pas faire la folie de rester, j’espère ? s’écria Jean Oullier. -Ah ! par ma foi, si ! où tu mourras, nous mourrons, mon vieux ; mais, comme tu dis, nous en descendrons quelques-uns auparavant. -Non pas, non pas, Courte-Joie ; ça ne peut se passer ainsi. Il faut que vous viviez pour veiller sur ceux que nous avons laissés là-bas... Mais que fais-tu donc, Trigaud ? demanda Jean Oullier en regardant le géant, qui était descendu dans une ravine et qui soulevait un bloc de granit. -Bon ! dit Courte-Joie, ne le gronde pas, il ne perd pas son temps. -Ici, ici, cria Trigaud en indiquant une espèce d’excavation creusée par les eaux sous la pierre, et qu’en soulevant celle-ci, il venait de découvrir. -C’est, ma foi, vrai ! il a de l’esprit comme un singe aujourd’hui, ce gars Trigaud ! Ici, Jean Oullier, ici, et coule-toi là-dessous... coule ! coule ! Jean se traîna jusqu’aux deux compagnons, se coula dans l’excavation, comme disait Courte-Joie, s’y pelotonna avec de l’eau jusqu’à mi-jambes ; après quoi, Trigaud replaça doucement la pierre dans sa position naturelle, de façon cependant à ménager de l’air et de la lumière à celui que, pareille à la pierre d’un tombeau, elle engloutissait tout vivant. Il venait d’achever, quand les cavaliers parurent sur le point culminant de la pente, et, après s’être assurés que le jeune officier était bien mort, se lancèrent à la poursuite des chouans au grand galop de leurs chevaux. Cependant, tout espoir n’était pas perdu ; cinquante pas à peine séparaient Trigaud et Courte-Joie -les seuls dont nous ayons à nous occuper maintenant -d’une haie par-delà laquelle était un salut d’autant mieux assuré que, s’en rapportant aux cavaliers, les fantassins semblaient avoir renoncé à leur poursuite. Mais un sous-officier de chasseurs, admirablement monté, les suivait de si près, que Courte-Joie sentait le souffle du cheval qui lui brûlait les épaules. Le sous-officier, voulant terminer cette course, se dressa sur ses étriers et porta un tel coup de sabre au cul-de-jatte, qu’il lui eût infailliblement fendu la tête si l’animal, dont le cavalier n’avait pas suffisamment rassemblé les rênes, ne se fût jeté sur la gauche par un écart, tandis que, par un mouvement instinctif, Trigaud se jetait à droite. L’arme dévia donc et ne fit qu’entamer légèrement le bras de l’hôtelier. -Face ! cria Courte-Joie à Trigaud, comme s’il eût commandé la manoeuvre. Celui-ci pirouetta sur lui-même, absolument comme si son corps eût été relié au sol par un ressort d’acier. Le cheval, en passant à côté de lui, le heurta du poitrail, mais sans l’ébranler, et, au même instant, Courte-Joie, faisant feu d’un des canons de son fusil de chasse, renversa le sous-officier, que l’élan de sa monture emportait en avant. -Un ! compta Trigaud, chez lequel l’imminence du péril développait une loquacité qui n’était pas dans ses habitudes. Pendant la minute qu’avait duré cet épisode, les autres cavaliers s’étaient sensiblement rapprochés ; quelques longueurs de cheval seulement les séparaient des deux Vendéens, qui, au milieu des trépignements de leur galop, pouvaient distinguer le sec craquement des mousquetons et des pistolets que l’on armait à leur intention. Mais deux secondes avaient suffi à Courte-Joie pour juger des ressources que pouvait lui offrir l’endroit où il se trouvait. Ils étaient arrivés à l’extrémité de la lande de Bouaimé, à quelques pas d’un carrefour du centre duquel divergeaient différents chemins. Comme tous les carrefours vendéens ou bretons, celui-là avait sa croix ; cette croix de pierre, à moitié brisée dans sa largeur, pouvait offrir un abri qui devait bientôt devenir insuffisant. À droite, étaient les premières haies des champs ; mais il ne fallait pas même songer à les gagner ; car, pénétrant leur intention, trois ou quatre cavaliers avaient obliqué de ce côté. En face d’eux et s’allongeant à leur gauche, était la Maine, qui formait un coude en cet endroit ; seulement, il ne fallait point que Courte-Joie songeât à mettre la rivière entre les soldats et lui ; car la rive opposée était formée de rochers qui se dressaient à pic au-dessus des eaux, et, en suivant le courant pour chercher un point sur lequel ils pussent aborder, les deux chouans eussent certainement été criblés de balles. C’est donc pour la croix que Courte-Joie s’était décidé ; ce fut de ce côté que, sur son ordre, Trigaud se dirigea. Au moment où ce dernier tournait autour de l’obélisque de pierre, pour le mettre entre les soldats et lui, une balle vint s’aplatir sur une des faces de la croix, et, en ricochant, atteignit Courte-Joie à la joue ; ce qui n’empêcha nullement le cul-de-jatte de riposter à son tour. Mais, par malheur, le sang qui s’échappait de la blessure d’Aubin vint tomber sur les mains de Trigaud. Il vit ce sang, et poussant un rugissement de fureur, comme s’il n’eût été sensible qu’à ce qui atteignait son compagnon, il s’élança en avant sur les soldats comme fait un sanglier sur les chasseurs. Au même instant, Courte-Joie et Trigaud étaient entourés, dix sabres étaient levés sur leurs têtes, dix canons de pistolet menaçaient leurs corps, et un gendarme étendait la main pour saisir Courte-Joie. Mais la massue de Trigaud s’abattit, rencontra en s’abattant la jambe du gendarme, qu’elle broya. Le malheureux poussa un cri terrible et tomba de son cheval qui s’enfuit à travers la lande. Au même moment, dix explosions éclatèrent à la fois. Trigaud avait une balle dans la poitrine, et le bras gauche de Courte-Joie pendait à son côté, brisé à deux endroits. Le mendiant semblait insensible à la douleur ; il fit, avec son tronc d’arbre, un moulinet qui brisa deux ou trois sabres et écarta les autres. -À la croix ! à la croix ! lui cria Courte-Joie. Nous serons bien là pour mourir. -Oui, répondit sourdement Trigaud, qui, en entendant son ami parler de mourir, abattit convulsivement sa massue sur la tête d’un chasseur, qu’il renversa assommé. Puis exécutant l’ordre qu’il venait de recevoir, il marcha à reculons vers la croix, pour couvrir, autant que possible, son ami de son corps. -Mille tonnerres ! s’écria un brigadier, c’est perdre trop de temps, de monde et de poudre pour ces deux mendiants. Et, enlevant son cheval de la bride et de l’éperon, il fit faire à l’animal un bond prodigieux qui le porta sur les Vendéens. La tête du cheval frappa Trigaud en pleine poitrine, et la violence du choc fut telle, que le géant tomba sur ses genoux. Le cavalier profita de cette chute pour envoyer à Courte-Joie un coup de revers qui lui entama le crâne. -Jette-moi au pied de la croix, et sauve-toi si tu peux, dit Courte-Joie d’une voix défaillante ; car, pour moi, tout est fini. Puis il commença la prière : -Recevez mon âme, ô mon Dieu !... Mais le colosse ne l’écoutait plus ; ivre de sang et de rage, il poussait des cris rauques et inarticulés comme ceux d’un lion aux abois ; ses yeux, ordinairement ternes et atones, jetaient des flammes ; ses lèvres crispées laissaient voir des dents serrées et menaçantes qui eussent pu rendre à un tigre morsure pour morsure. L’élan du cheval avait emporté à quelques pas le cavalier qui avait frappé Courte-Joie. Trigaud ne pouvait l’atteindre ; il fit tourner sa massue autour de son poignet, et, mesurant de l’oeil la distance qui le séparait du chasseur, il lui lança le tronc d’arbre, qui partit en sifflant comme s’il sortait d’une catapulte. Le cavalier fit cabrer son cheval et évita le coup ; mais le cheval le reçut dans la tête. L’animal battit l’air de ses pieds de devant, et, se renversant en arrière, roula avec son cavalier sur la lande. Trigaud poussa un cri de joie plus terrible que ne l’eût été un cri de douleur ; la jambe du cavalier était prise sous sa monture ; il se rua sur lui, para avec son bras, qui fut largement entaillé, le coup de sabre que lui porta celui-ci, le saisit par la jambe, l’attira à lui ; puis, le faisant tourner en l’air comme un enfant fait d’une fronde, il lui écrasa la tête contre une des branches de la croix. La pierre byzantine oscilla sur sa base, et resta penchée et couverte de sang. Un cri d’horreur et de vengeance s’éleva de la troupe ; mais comme cet échantillon de la force prodigieuse de Trigaud avait dégoûté les chasseurs de s’approcher de lui, ils se mirent à recharger leurs armes. Pendant ce temps, Courte-Joie rendait le dernier soupir, en disant à haute voix : -Amen ! Alors, Trigaud, sentant son maître bien-aimé mort, comme si les préparatifs que faisaient les chasseurs ne le regardaient pas, Trigaud s’assit sur la base de la croix, détacha le corps de Courte-Joie et le prit sur ses genoux comme fait une mère de celui de son enfant expiré, contemplant son visage livide, essuyant avec sa manche le sang qui souillait sa face, tandis qu’un torrent de larmes, les premières que cet être indifférent à toutes les misères de la vie eût jamais versées, coulant larges et pressées le long de ses joues, se mêlaient à ce sang et l’aidaient dans la tâche pieuse qui l’absorbait. Une explosion formidable, deux nouvelles blessures, le son sourd et mat produit par trois ou quatre balles qui trouèrent le cadavre que Trigaud tenait entre ses bras et serrait contre son coeur, vinrent l’arracher à sa douleur et à son immobilité. Il se redressa de toute sa hauteur, et, à ce mouvement, qui leur fit croire qu’il allait s’élancer sur eux, les chasseurs rassemblèrent les rênes de leurs chevaux et un frisson courut dans les rangs. Mais le mendiant ne les regarda même pas ; il ne pensait plus à eux ; il ne cherchait qu’un moyen de ne pas être séparé de son ami après la mort, et il paraissait chercher un endroit qui lui donnât l’assurance de la réunion pendant l’éternité. Il se dirigea du côté de la Maine. Malgré ses blessures, malgré le sang qui coulait le long de son corps par cinq ou six trous de balles et qui laissait derrière lui un véritable ruisseau, Trigaud marchait droit et ferme. Il arriva au bord de la rivière sans qu’un seul soldat eût eu l’idée de l’en empêcher, s’arrêta à un endroit où la berge dominait une eau noire dont la tranquillité dénonçait la profondeur, embrassa étroitement le cadavre du pauvre cul-de-jatte ; puis, le tenant toujours serré contre sa poitrine, réunissant tout ce qui lui restait de forces, il s’élança en avant sans prononcer une seule parole. L’eau rejaillit avec fracas sous la masse énorme qu’elle engloutissait, bouillonna longtemps à l’endroit où Trigaud et son compagnon avaient disparu, et s’effaça enfin en larges cercles qui allèrent mourir contre la rive. XVIII Où les secours arrivent d’où on ne les attendait guère Pendant la semaine qui venait de s’écouler, maître Courtin s’était tenu très prudemment coi et tranquille derrière les murailles de sa métairie de la Logerie. Mme de la Logerie, dans l’accablement où la plongeait la fuite de Michel, avait deux fois fait demander son métayer ; mais celui-ci se prétendit souffrant, si bien que ce fut la fière baronne qui, cédant à son inquiétude, se rendit au logis du paysan. Elle avait entendu dire que Michel avait été fait prisonnier. Elle partait pour Nantes et elle allait employer tout son crédit pour faire rendre son fils à la liberté, et toute son autorité de mère pour l’entraîner loin de ce malheureux pays. En aucun cas, elle ne reviendrait à la Logerie, dont le séjour lui semblait dangereux en raison du conflit qui se préparait, et c’était pour recommander à Courtin de veiller sur son habitation qu’elle avait désiré le voir. Courtin lui promit de se montrer digne de sa confiance, mais d’une voix si triste et si dolente, que la baronne, au milieu de ses inquiétudes personnelles, quitta la métairie avec un coeur rempli de commisération pour le pauvre diable. Puis étaient venus les combats du Chêne et de la Pénissière. Lorsqu’il apprit l’issue de ces deux combats, il se leva parfaitement guéri. Le lendemain, il se sentait si fort à son aise que, malgré les représentations de sa servante, il voulut se rendre à Montaigu, son chef-lieu, pour prendre les ordres de monsieur le sous-préfet, relativement à la conduite qu’il devait tenir. À Montaigu, maître Courtin apprit qu’il avait fait un voyage inutile. Le département venait d’être placé sous la direction de l’autorité militaire. Le sous-préfet l’engagea donc à aller chercher des instructions à Aigrefeuille, auprès du général, qui s’y trouvait en ce moment. Dermoncourt reçut d’un air fort distrait les dénonciations que celui-ci se croyait obligé de transmettre sous prétexte de renseignements, et se montra vis-à-vis de lui d’une froideur qui glaça le maire de la Logerie. Il accepta, cependant, la proposition que lui fit Courtin de placer une garnison dans le château, dont la position lui semblait excellente pour tenir en bride le pays, entre Machecoul et Saint-Colombin. Le Ciel devait un dédommagement au métayer pour la médiocre sympathie que lui avait témoignée le général. Ce dédommagement, il ne tarda point, dans sa justice, à le lui octroyer. En sortant de la maison qui servait de quartier général, maître Courtin fut abordé par un personnage qu’il avait la conscience de n’avoir jamais rencontré jusqu’alors, et qui cependant se montra vis-à-vis de lui d’une politesse on ne peut plus parfaite et d’une obligeance tout à fait touchante. Ce personnage était un homme d’une trentaine d’années, vêtu d’habits noirs, dont la coupe se rapprochait assez de celle des vêtements ecclésiastiques à la ville ; son front était bas, son nez recourbé comme un bec d’oiseau de proie. Ses lèvres étaient minces et, malgré leur exiguïté, fortement saillantes par suite d’une disposition particulière de la mâchoire ; son menton pointu s’avançait à angle plus qu’aigu ; ses cheveux, d’un noir plombé, étaient collés le long de ses tempes ; ses yeux gris et souvent voilés semblaient voir à travers des paupières clignotantes. C’était la physionomie d’un jésuite greffée sur la face d’un Juif. Quelques mots dits à Courtin par l’inconnu semblèrent avoir raison de la méfiance avec laquelle il avait accueilli des prévenances qui lui avaient tout d’abord paru fort suspectes ; il accepta de bonne grâce le dîner que celui-ci lui offrit à l’Hôtel Saint-Pierre, et, après deux heures passées en tête à tête dans la chambre où l’individu dont nous avons tracé le portrait avait fait dresser la table, une sympathie mutuelle avait si bien opéré, qu’ils se traitaient, Courtin et lui, comme de vieux amis, qu’ils échangèrent, en se quittant, de nombreuses poignées de main, et qu’en donnant le premier coup d’éperon à son bidet, le maire de la Logerie renouvela à l’inconnu la promesse qu’il ne resterait pas longtemps sans avoir de ses nouvelles. Vers neuf heures du soir, maître Courtin cheminait, la tête de sa monture tournée du côté de la Logerie et la croupe du côté d’Aigrefeuille ; il semblait tout joyeux et tout allègre et faisait voler de droite à gauche et de gauche à droite, sur les flancs de son petit cheval, son bâton à manche de cuir, avec une aisance et une crânerie qui n’étaient pas dans ses habitudes. Soudain, Courtin aperçut dans l’ombre une paysanne qui, les vêtements en désordre, les cheveux épars, tendait vers lui des mains suppliantes. -Que voulez-vous ? cria maître Courtin à la paysanne. -Que vous veniez à mon aide, mon brave homme ; je vous le demande au nom du bon Dieu ! Je veux que vous m’aidiez à secourir un malheureux qui va mourir de fatigue et de froid ; je veux que vous me prêtiez votre cheval pour le transporter dans quelque métairie du voisinage. -Et quel est celui qu’il s’agit de secourir ? -C’est un officier royaliste. -Et qui êtes-vous donc vous-même ? -Que vous importe ? -Pourquoi voulez-vous que je prête mon cheval à des gens que je ne connais pas ?... -Votre réponse me prouve que j’ai eu tort de vous parler comme à un ami ou comme à un ennemi loyal... Je vois bien qu’il faut employer un autre système. Vous allez me donner votre cheval à l’instant. -Et si je refuse ? -Je vous fais sauter la cervelle, continua la paysanne en dirigeant vers maître Courtin le canon d’un pistolet. -Ah ! bon ! je vous reconnais à présent ! dit Courtin ; vous êtes mademoiselle de Souday. Et, sans laisser son interlocutrice insister davantage, le maire de la Logerie descendit de sa monture. -Bien ! reprit Bertha, -car c’était elle - maintenant, dites-moi votre nom, et, demain, le cheval sera reconduit à votre porte. -Il n’en est pas besoin, car je vais vous aider. -Vous ! et pourquoi ce changement ? -Parce que je devine que la personne que vous me demandiez de secourir est le propriétaire de ma métairie : M. Michel de la Logerie. -Ah ! vous êtes un de ses tenanciers. Bon ! nous aurons maison pour asile. -Mais, balbutia Courtin, qui n’était rien moins que rassuré à l’idée de se retrouver en présence du jeune baron, et surtout en songeant que, lorsque celui-ci serait avec Bertha sous son toit, Jean Oullier ne pouvait manquer d’y venir ; mais c’est que je suis maire, et... -Vous craignez de vous compromettre pour votre maître ! fit Bertha avec l’accent d’un profond mépris. -Oh ! non pas ; je donnerais mon sang pour le jeune homme ; mais nous allons avoir, au château même de la Logerie, une forte garnison de soldats. -Tant mieux ! on ne soupçonnera pas que des Vendéens, des insurgés aient cherché asile si près d’eux. Bientôt Bertha et Courtin arrivèrent à l’endroit où la jeune fille avait laissé Michel. Le jeune homme, le dos appuyé contre une pierre, la tête inclinée sur la poitrine, sans être positivement évanoui, se trouvait sous le coup de cette prostration absolue qui ne laisse arriver aux sens qu’une perception confuse de ce qui se passe ; il ne fit pas la moindre attention à Courtin, et, lorsque celui- ci, aidé par Bertha, l’eut hissé sur le cheval, il serra la main du maire de la Logerie, comme il serrait celle de Bertha, sans savoir ce qu’il faisait. Courtin et Bertha se placèrent de chaque côté du bidet et soutinrent Michel, dont, sans ce secours, le corps fût tombé à droite ou à gauche. On arriva à la Logerie ; Courtin réveilla sa servante, sur laquelle on pouvait compter, assura-t-il, comme sur toutes les paysannes du Bocage ; il prit à son propre lit l’unique matelas de la maison, et installa le jeune homme dans une espèce de soupente, au-dessus de sa chambre, et cela, avec tant de zèle, d’abnégation et de protestations d’intérêt, que Bertha finit par regretter le jugement qu’elle avait tout d’abord porté sur Courtin en l’abordant sur la route. Lorsque la blessure de Michel eut été pansée, lorsqu’il reposa dans le lit qu’on lui avait improvisé, Bertha alla dans la chambre de la servante prendre à son tour un peu de repos. Resté seul, maître Courtin se frotta joyeusement les mains ; la soirée était bonne. La violence ne lui avait point réussi jusqu’alors ; et il pensait que la douceur aurait plus de succès. Il avait fait mieux que pénétrer dans le camp ennemi, il avait établi le camp ennemi dans sa propre maison, et tout lui faisait espérer qu’il arriverait à surprendre les secrets des blancs, et surtout ceux qui concernaient Petit-Pierre. Il repassa dans sa cervelle les recommandations que lui avait faites l’inconnu à Aigrefeuille, et dont la principale était de l’avertir directement, s’il parvenait à découvrir la retraite de l’héroïne de la Vendée, et de ne rien communiquer aux généraux, gens peu curieux des finesses de la diplomatie et tout à fait au-dessous des grandes machinations de l’ordre politique. Par Michel et par Bertha, il semblait possible à Courtin d’arriver à connaître l’asile de Madame. XIX Sur la grande route Cependant, Mary n’avait pas de nouvelles de Bertha. Depuis le soir où celle-ci avait quitté le moulin Jacquet en lui annonçant sa détermination de retrouver Michel, Mary ne savait pas ce que sa soeur était devenue. Le renoncement que sa vertu, que sa tendresse pour sa soeur lui avaient conseillé lui paraissait au-dessus de ses forces ; elle s’en voulait de s’être imposé une tâche surhumaine, et l’amour reprenait si vigoureusement possession du coeur qui s’était donné à lui, que Mary, ordinairement si pieuse, habituée à chercher, dans la pensée de la vie future, la patience et le courage, Mary n’avait pas la force de tourner ses regards vers le Ciel ; elle restait accablée, ou, dans l’emportement de sa passion, elle s’abandonnait à un désespoir impie, elle se demandait si cette impression fugitive que lui rappelaient ses lèvres était tout ce que Dieu voulait qu’elle connût du bonheur d’être aimée, et si c’était la peine de vivre lorsqu’on était ainsi déshéritée. Le marquis de Souday avait fini par s’apercevoir de l’altération profonde que le chagrin produisait sur les traits de Mary ; mais il l’avait attribuée aux fatigues excessives qu’éprouvait la jeune fille. Mary avait averti son père du départ de Bertha ; le digne gentilhomme avait judicieusement deviné que l’inquiétude qu’elle éprouvait sur la destinée et sur la conduite de son fiancé n’avait pas été étrangère à la résolution que sa fille avait prise. Comme des témoins oculaires lui avaient rapporté que, loin de manquer à son devoir, le jeune de la Logerie avait héroïquement contribué à la défense de la Pénissière, le marquis -qui supposait que Jean Oullier, sur la sollicitude et la prudence duquel il pouvait compter, se trouvait entre sa fille et son futur gendre - n’avait pas jugé à propos de s’inquiéter de l’absence de Bertha plus que ne l’eût fait un général du sort d’un de ses officiers envoyé en expédition. Seulement, le marquis ne s’expliquait pas pourquoi Michel avait préféré si bien faire aux côtés de Jean Oullier plutôt qu’aux siens, et il lui en voulait un peu de cette prédilection. Entouré de quelques chefs légitimistes, le soir même du combat du Chêne, Petit-Pierre avait été contraint de quitter le moulin Jacquet, où les sujets d’alarme étaient trop fréquents. La route qui n’était pas éloignée, avait permis de voir et d’entendre pendant la soirée les militaires qui conduisaient des prisonniers. On partit de nuit. En voulant traverser la grande route, la petite troupe rencontra un détachement et fut forcée, pour le laisser défiler, de se blottir dans un fossé couvert de halliers, où elle resta pendant plus d’une heure. Tout le pays était tellement sillonné de colonnes mobiles, que ce ne fut qu’en suivant des sentiers impraticables que l’on put échapper à leur surveillance. Dès le lendemain, il fallut se remettre en route ; l’inquiétude de Petit-Pierre était extrême ; son physique trahissait ses douleurs morales ; mais sa parole, son attitude, jamais. Au milieu d’une vie si agitée et parfois si sombre, brillaient toujours les éclairs d’une gaieté qui faisait tête à celle qu’affectait le marquis de Souday. Poursuivis comme ils l’étaient, les fugitifs n’avaient pas une nuit de sommeil complète, et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu’eux. Les compagnons de Petit-Pierre commençaient à se préoccuper des conséquences que cette vie d’émotions incessantes et de fatigues continues pouvait avoir pour sa santé ; ils délibérèrent sur les moyens les plus sûrs à adopter pour le mettre à l’abri de toute recherche. Les avis furent partagés : les uns voulaient qu’il se rendît à Paris, où il eût été perdu au milieu de l’immense population de la capitale ; les autres parlaient de le faire entrer à Nantes, où un asile lui avait été ménagé ; d’autres conseillaient de le faire embarquer au plus vite, et ne le jugeaient en sûreté que lorsqu’il aurait quitté le pays, où les recherches allaient devenir d’autant plus actives, que le danger était moins grand. Le marquis de Souday était de ces derniers ; mais à ceux-là on objectait la surveillance rigoureuse exercée sur la côte et l’impossibilité où l’on était de s’embarquer sans passeport dans un port de mer, si petit qu’il fût. Petit-Pierre coupa court à la délibération en annonçant qu’il irait à Nantes, qu’il y entrerait au grand jour, à pied, vêtu en paysanne et proposa à M. de Souday de lui donner sa fille pour l’accompagner. Le marquis accepta avec reconnaissance. Mary ne s’y résigna pas aussi facilement ; dans l’enceinte d’une ville, pourrait-elle recevoir des nouvelles de Bertha et de Michel que, de seconde en seconde, elle attendait avec tant d’anxiété ? D’un autre côté, le refus était impossible ; elle céda. Le lendemain, qui était un samedi et un jour de marché, Petit-Pierre et Mary, sous leurs habits de paysanne, se mirent en route vers les six heures du matin. Ils avaient environ trois lieues et demie à faire. Après une demi-heure de marche, les sabots, mais surtout les bas de laine auxquels Petit-Pierre n’était pas habitué, lui blessèrent les pieds ; il essaya de marcher encore ; mais, jugeant que, s’il gardait sa chaussure, il ne pourrait continuer sa route, il s’assit sur le bord d’un fossé, ôta ses sabots et ses bas, les fourra dans ses grandes poches et se mit à marcher pieds nus. Au bout de quelque temps, il remarqua, en voyant passer des paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de ses jambes pourraient bien le trahir ; il s’approcha alors d’un des côtés de la route, il prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes avec cette terre et se remit en marche. Ils étaient arrivés à la hauteur des Sorinières, lorsque, en face d’un cabaret, situé sur la route, ils aperçurent deux gendarmes qui causaient avec un paysan à cheval comme eux. En ce moment, Petit-Pierre et Mary marchaient au milieu d’un groupe de cinq ou six paysannes, et les gendarmes ne firent aucune attention à ces femmes ; mais il sembla à Mary, qui, dans sa préoccupation habituelle, dévisageait tous les passants, anxieuse qu’elle était de savoir si quelqu’un d’entre eux ne serait pas en mesure de lui apprendre ce que Bertha et Michel étaient devenus, il lui sembla, disons-nous, que ce paysan la regardait avec une attention particulière. Quelques instants après, elle retourna la tête et elle aperçut le paysan qui avait quitté les gendarmes et qui accélérait le trot de son bidet pour rejoindre le groupe des villageoises. -Prenez garde à vous ! dit-elle à Petit-Pierre, voici un homme que je ne connais pas et qui, après m’avoir examinée avec une grande attention, s’est mis à nous suivre ; éloignez-vous de moi et n’ayez pas l’air de me connaître. -Bien ; et s’il vous aborde, Mary ? -Je lui répondrai de mon mieux, soyez tranquille. -Dans le cas où nous serions forcées de nous séparer, vous savez où nous devons nous retrouver ? -Sans doute ; mais attention ! ne causons plus ensemble... Il arrive. Effectivement, on entendait les sabots du cheval qui retentissaient sur le pavé de la route. Sans affectation aucune, Mary se sépara de ses compagnes et resta de quelques pas en arrière. Elle ne put s’empêcher de tressaillir en entendant la voix de l’homme qui lui parlait. -Nous allons donc à Nantes, ma belle fille ? dit cet homme en retenant son cheval à la hauteur de Mary et en se remettant à l’examiner avec une curiosité attentive. Celle-ci fit semblant de prendre la chose gaiement. -Dame, vous le voyez bien, dit-elle. -Voulez-vous de ma compagnie ? demanda le cavalier. -Merci, merci, fit Mary en affectant le parler et la prononciation des paysannes vendéennes ; laissez-moi cheminer avec celles de chez nous. -Avec celles de chez vous ? Vous pouvez passer pour une paysanne aux yeux d’un gendarme ; mais, pour moi, c’est autre chose, et vous n’êtes pas ce que vous voulez paraître, mademoiselle Mary de Souday. -Si vous n’avez pas de méchantes intentions contre moi, pourquoi me nommer ainsi tout haut ? demanda la jeune fille en s’arrêtant. -Bon ! dit le cavalier, quel mal y a-t-il à cela ? -Il y a que ces femmes auraient pu vous entendre, et, si vous me voyez sous ces habits, c’est sans doute que mon intérêt et ma sûreté l’exigent. -Oh ! fit l’homme en clignant de l’oeil et en affectant un air bonasse, elles sont bien un peu dans votre confidence, ces femmes dont vous avez l’air de vous méfier. -Non, je vous jure. -Il y en a bien au moins une... Mary frémit malgré elle ; mais, appelant à son secours toute sa force de volonté : -Ni une ni plusieurs. Mais pourquoi, je vous prie, me faites-vous toutes ces questions ? -Parce que, si vous êtes effectivement seule, comme vous le dites, je vais vous prier de vous arrêter quelques instants. -Moi ? -Oui. -Et dans quel but ? -Dans le but de m’épargner une fière course que j’aurais eu à faire demain si je ne vous eusse pas rencontrée. -Laquelle ? -Celle de vous chercher, donc ! -Vous vouliez me chercher ? -Pas pour mon compte, vous entendez bien. -Mais qui vous avait chargé de cette commission ? -Ceux qui vous aiment. Puis, baissant la voix : -Mademoiselle Bertha et monsieur Michel. -Bertha et Michel ? -Oui. -Alors, il n’est pas mort ? s’écria Mary. Oh ! parlez, parlez, monsieur ! dites-moi, je vous en supplie, ce qu’ils sont devenus. L’anxiété terrible que traduisait l’accent avec lequel Mary avait prononcé ces paroles, le bouleversement de sa physionomie en attendant la réponse, qui semblait devoir être son arrêt de mort, furent curieusement observés par Courtin, sur les lèvres duquel passa un sourire diabolique. Il se plut à prolonger son silence pour prolonger en même temps les angoisses de la jeune fille. -Oh ! non, non, rassurez-vous, dit-il enfin, il en reviendra ! -Mais alors, il est donc blessé ? demanda vivement Mary. -Comment ! vous ne le saviez donc pas ? -Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! blessé ! s’écria Mary, dont les yeux se remplirent de larmes. Mary n’avait plus rien à apprendre à Courtin, il en avait assez vu. -Bah ! dit-il, cette blessure-là ne le tiendra pas longtemps au lit et ne l’empêchera point d’aller à la noce. Mary se sentit pâlir malgré elle. Ce mot de Courtin l’avait fait souvenir qu’elle n’avait point encore demandé des nouvelles de sa soeur. -Et Bertha, reprit-elle, vous ne m’en dites rien ? -Votre soeur ! Ah ! par exemple, voilà une fière luronne, celle-là ! Quand elle crochera un mari à son bras, elle pourra dire que c’est du bien qu’elle aura joliment gagné. -Mais elle n’est point malade ? elle n’est point blessée, elle ? -Dame, elle est un peu souffrante, mais voilà tout. -Pauvre Bertha ! Courtin reprit : -Puisque je vais aussi à Nantes, nous allons faire route ensemble, à moins que... Si vous y allez pour une commission et que je puisse faire cette commission, je m’en chargerai volontiers, et ce sera autant de fatigue épargnée. Mary, malgré sa droiture naturelle, se vit contrainte de répondre par un mensonge ; car il était important que personne ne connût la cause de son voyage. -Non, dit-elle, c’est impossible. Je vais rejoindre mon père, qui est réfugié et caché à Nantes. -Ah ! fit Courtin. Tiens, tiens, tiens, M. le marquis est caché à Nantes ! c’est bien inventé tout de même, et les autres qui vont le chercher là-bas, qui parlent de retourner le château de Souday jusque dans les fondations. -Qui vous a dit cela ? demanda Mary. Courtin vit qu’il avait commis une faute en ayant l’air de connaître les projets des agents du gouvernement ; il chercha à réparer cette faute de son mieux. -Dame, fit-il, c’était principalement pour vous prévenir de ne pas y retourner que mademoiselle votre soeur m’envoyait à votre recherche. -Eh bien, vous le voyez, dit Mary, on ne trouvera à Souday ni mon père ni moi. -Ah çà ! mais j’y pense, fit Courtin, comme si cette pensée traversait en effet naturellement son esprit, si mademoiselle votre soeur et M. de la Logerie veulent vous donner de leurs nouvelles, il faudra qu’ils sachent votre adresse. -Je ne la sais pas encore moi-même, répondit Mary. Un homme que je dois trouver au bout du pont Rousseau me conduira à la maison où est mon père. Une fois arrivée, et réunie à lui, j’écrirai à ma soeur. L’inconnu d’Aigrefeuille lui avait dit qu’il était probable que les chefs de l’insurrection légitimiste chercheraient un asile à Nantes. M. de Souday - Courtin du moins le croyait -y était déjà ; Mary s’y rendait ; Petit-Pierre s’y rendrait probablement lui- même. L’amour de Michel pour la jeune fille serait le fil d’Ariane qui le conduirait jusqu’à sa retraite, laquelle, selon toute probabilité, serait aussi celle de Petit-Pierre, ce qui était le but réel des préoccupations politiques et ambitieuses de maître Courtin. Insister pour accompagner Mary, c’était lui donner des soupçons, et, quelque désir qu’il eût de mener dès le jour même son entreprise à bonne fin, le parti de la prudence et de la temporisation l’emporta, et il se décida à donner à Mary quelque preuve qui la rassurât complètement sur ses intentions. -Ah ! dit-il, savez-vous bien que cela me damne, de voir vos petits pieds se meurtrir sur les cailloux ? Vraiment, vous ne voulez pas monter en croupe derrière moi ? -Non, tout ce qui peut provoquer l’attention à mon endroit me fait peur ; laissez-moi donc aller seule et rejoindre les paysannes que voilà à un quart de lieue devant nous ; c’est dans leur compagnie que je suis le moins en danger. -Vous avez raison, fit Courtin, d’autant plus raison que voici les gendarmes qui arrivent derrière nous et qui vont nous rejoindre. Mary fit un mouvement. Deux gendarmes suivaient, en effet, à trois cents pas environ. -Oh ! n’ayez pas peur, continua Courtin ; je vais les arrêter à un bouchon. Partez donc ; mais, auparavant, que faut-il dire à mademoiselle votre soeur ? -Dites-lui que toutes mes pensées, que toutes mes prières sont pour son bonheur. -Et c’est là tout ce que vous avez à me recommander ? demanda Courtin. La jeune fille hésita ; elle regarda le métayer ; mais sans doute la physionomie de celui-ci trahit ses secrètes pensées, car elle baissa la tête et dit : -Oui, tout ! Le métayer arrêta son cheval. Mary, de son côté, doubla le pas et rejoignit les paysannes. Elle raconta à Petit-Pierre ce qui s’était passé entre elle et le métayer, en supprimant, bien entendu, de cette conversation tout ce qui avait rapport au jeune baron de la Logerie. Petit-Pierre jugea prudent de se dérober à la curiosité de cet homme dont le nom lui rappelait vaguement de fâcheux souvenirs. Il resta en arrière avec Mary, un oeil sur le métayer, qui, ainsi qu’il l’avait promis, avait arrêté les gendarmes, et l’autre sur les paysannes qui continuaient leur chemin vers Nantes, et, lorsque celles-ci furent hors de vue, grâce à un accident du chemin, les deux fugitives se jetèrent dans un bois situé à une centaine de pas de la route, et de la lisière duquel elles pouvaient voir ceux qui les suivaient. Au bout d’un quart d’heure, elles virent arriver Courtin, hâtant, autant qu’il le pouvait, l’allure de son cheval. Lorsque le métayer eut disparu, Petit-Pierre et sa compagne reprirent le chemin de Nantes. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de la ville où l’on avait promis un sûr asile à Petit-Pierre, leurs craintes diminuaient. Enfin, on découvrit Nantes. Petit-Pierre reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville. Mais une chose inquiétait Mary ; c’est que Courtin, ne les ayant pas rejointes, eût pris le parti de les attendre ; aussi, au lieu de rentrer par le pont Rousseau, les deux fugitives profitèrent-elles d’un bateau, qui les mit de l’autre côté de la Loire. Parvenu en face du Bouffai, Petit-Pierre se sentit frapper sur l’épaule. Il tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre cette inquiétante familiarité était une bonne vieille femme qui allait au marché, et qui, ayant posé à terre un panier de pommes, ne pouvait, seule, le replacer sur sa tête. -Mes petits enfants, dit-elle à Petit-Pierre et à Mary, aidez-moi, s’il vous plaît, à recharger mon panier et je vous donnerai à chacun une pomme. Petit-Pierre s’empara aussitôt d’une anse, fit signe à Mary de prendre l’autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne femme, qui s’éloignait sans donner la récompense promise, lorsque Petit-Pierre l’arrêta par le bras en lui disant : -Dites donc, la mère, et ma pomme ? La marchande la lui donna. Petit-Pierre mordait dedans avec un appétit excité par trois lieues de marche, lorsque, en levant la tête, ses yeux tombèrent sur une affiche portant en grandes lettres ces trois mots : ÉTAT DE SIÈGE C’était l’arrêté ministériel qui mettait quatre départements de la Vendée hors de la loi commune. Petit-Pierre s’approcha de cette affiche, et la lut tranquillement d’un bout à l’autre, malgré les instances de Mary, qui le pressait de se rendre à la maison où on l’attendait ; Petit-Pierre lui fit observer avec raison que la chose l’intéressait assez pour qu’il en prît complète connaissance. Quelques instants après, les deux paysannes se remettaient en route et s’enfonçaient dans les rues étroites et obscures de la vieille cité bretonne. XX Ce qu’il advint de Jean Oullier S’il était à peu près impossible que les soldats découvrissent Jean Oullier dans la cachette que les forces herculéennes du pauvre Trigaud lui avait ménagée, en revanche, celui-ci et son compagnon Courte-Joie étant morts, Jean Oullier n’avait fait qu’échanger la prison que lui réservaient les bleus, s’il retombait entre leurs mains, contre une autre prison plus affreuse, la mort que lui eussent donnée leurs balles contre une autre mort bien plus terrible. Il était enseveli vivant, et, dans ces endroits déserts, il n’y avait guère à espérer que quelqu’un entendît ses cris. Vers le milieu de la nuit qui suivit sa séparation d’avec le mendiant, ne voyant pas revenir celui-ci, il supposa que quelque chose de funeste devait être arrivé aux deux associés. Évidemment, ils étaient morts ou prisonniers. Après de longs efforts, il parvint à s’agenouiller : alors, s’arc-boutant sur ses mains, appuyant ses épaules contre la lourde pierre, il chercha à la soulever. Mais ce qui n’était qu’un jeu d’enfant pour Trigaud, était impossible à tout autre homme. Jean Oullier ne put même ébranler la masse énorme que le mendiant avait placée entre le ciel et lui. Jean Oullier tâta le sol qu’il avait sous les pieds ; ce sol était de pierre comme le reste ; à droite, à gauche, partout le rocher. Seulement, le morceau de granit que Trigaud avait posé comme un monstrueux couvercle sur cette boîte, incliné en avant, laissait entre le lit du ruisseau et lui un intervalle de trois ou quatre pouces par lequel l’air pénétrait dans l’intérieur. Ce fut de ce côté que Jean Oullier, après avoir bien reconnu la position, se décida à diriger ses efforts. Il cassa dans une fissure du rocher la pointe de son couteau et en fit un ciseau ; la crosse de son pistolet lui servit de marteau, et il travailla à agrandir l’ouverture. Enfin, le soir du second jour, il parvint à passer la tête à travers l’ouverture qu’il avait creusée à la base de sa prison ; bientôt ses épaules suivirent sa tête, il embrassa le rocher, puis, d’un effort vigoureux, amena à l’extérieur le reste de son corps. Il était temps ; ses forces étaient complètement épuisées. Alors il se leva sur ses genoux, puis sur ses pieds, et enfin essaya de marcher. Mais son pied démis s’était enflé d’une façon effrayante pendant les trente-six heures passées dans cette horrible contrainte ; au premier mouvement qu’il fit pour s’appuyer dessus, tous les nerfs de son corps tressaillirent comme si on les eût tordus ; il poussa un cri et tomba tout haletant sur la bruyère, terrassé par la terrible douleur. La nuit approchait. De quelque côté qu’il prêtât l’oreille, Jean Oullier n’entendait venir aucun bruit : alors, il se traîna sur ses mains, ou plutôt rampa du côté où le soleil venait de se coucher, et qui était aussi celui où les habitations étaient plus rapprochées de l’endroit où il se trouvait. Il fit ainsi trois quarts de lieue, à peu près, et arriva à un monticule d’où il apercevait la lumière des maisons isolées qui entourent la lande ; c’étaient pour lui autant de phares qui lui indiquaient où était le salut, où était la vie ; mais, quelque effort qu’il fit, il lui semblait impossible d’avancer d’un pas de plus. Il y avait près de soixante heures qu’il n’avait mangé. Les tiges des bruyères et des ajoncs coupées l’année précédente, et taillées en biseau par la faucille, avaient déchiré ses mains et sa poitrine, et le sang qui coulait de ces blessures achevait de l’épuiser. Il se laissa rouler dans un fossé qui bordait le chemin. Il avait renoncé à aller plus loin ; il était résolu à mourir là. Une soif intense le dévorait ; il but un peu d’eau qui croupissait dans ce fossé. Il était si faible, que ce fut à peine si sa main put arriver jusqu’à sa bouche ; sa tête lui semblait complètement vide. Soudain, il entendit le pas de quelqu’un qui descendait la bruyère, et ce pas, il le reconnaissait pour celui d’une femme. Cette femme pouvait le sauver ! Au milieu de son engourdissement, Jean Oullier le comprenait : mais, lorsqu’il voulut appeler, faire un mouvement pour attirer son attention, ce fut en vain. La femme passa. Jean Oullier entendit les épines des ronces qui frôlaient et éraillaient sa jupe comme si elles eussent voulu la retenir ; il vit son ombre se dessiner en noir sur le buisson ; puis elle s’éloigna, et le bruit de ses pas s’éteignit pour lui dans le murmure du vent agitant les ajoncs desséchés. L’infortuné se sentit perdu. Aussi, du moment où l’espoir l’abandonna, cessa-t- il la lutte horrible qu’il avait entreprise contre lui- même : il reprit un peu de calme et, mentalement, il fit une prière recommandant son âme à Dieu. Cette prière suprême l’absorbait tellement, que ce ne fut que lorsqu’il entendit l’aspiration bruyante d’un chien qui avait passé sa tête entre les branches pour flairer les émanations venant du buisson, qu’il s’aperçut de l’approche de cet animal. Il tourna avec effort, non pas la tête, mais les yeux de son côté, et aperçut une espèce de roquet qui le regardait avec des yeux intelligents et effarés. En voyant le mouvement de Jean Oullier, si faible qu’il fût, le roquet se retira brusquement et se mit à aboyer. Alors il sembla à Jean Oullier que la femme appelait son chien ; mais l’animal ne quitta point son poste et ne discontinua point ses abois. C’était une dernière espérance, et celle-là ne fut pas déçue. Lasse d’appeler, et curieuse de connaître ce qui excitait ainsi son chien, la paysanne revint sur ses pas. Le hasard, ou plutôt la Providence, fit que cette paysanne, c’était la veuve Picaut. Elle s’approcha du buisson, et aperçut un homme ; elle se pencha et reconnut Jean Oullier. Au premier moment, elle le crut mort ; mais elle vit qu’il fixait sur elle des yeux démesurément ouverts ; elle posa la main sur le coeur du vieux garde et reconnut qu’il battait encore. Elle le dressa sur son séant, lui jeta quelques gouttes d’eau au visage, en glissa quelques autres entre ses dents serrées. Alors, comme si, par le contact d’une personne vivante, il rentrait en contact avec la vie même, Jean Oullier sentit peu à peu se soulever le poids énorme qui l’oppressait ; la chaleur revint à ses membres engourdis ; il la sentit descendre doucement, et arriver à leur extrémité ; bientôt des larmes de reconnaissance se firent jour entre ses paupières, et roulèrent sur ses joues bronzées ; il saisit la main de la femme Picaut et la porta à ses lèvres en même temps qu’il la mouillait de ses pleurs. Celle-ci, de son côté, paraissait tout attendrie ; quoique philippiste, comme on le sait, la bonne femme estimait fort le vieux chouan. -Eh bien, eh bien, demanda-t-elle, qu’avez-vous donc, mon Jean Oullier ? C’est tout naturel, il me semble, ce que je fais là ! J’en aurais fait autant pour le premier chrétien venu ; à plus forte raison pour vous qui êtes un vrai homme du bon Dieu. -Cela n’empêche pas... dit Jean Oullier. Mais il ne put aller plus loin du premier souffle. -Cela n’empêche pas quoi ? demanda la veuve. Oullier fit un effort. -Cela n’empêche pas... que je vous dois la vie, ajouta-t-il, achevant sa phrase. -Bon ! fit Marianne. -Oh ! c’est comme je vous le dis. Sans vous, la Picaut, j’allais mourir ici. -Ou plutôt sans mon chien, Jean. Vous voyez bien que ce n’est pas moi, mais le bon Dieu seul qu’il faut remercier. Puis, le regardant avec terreur, et le voyant tout couvert de sang : -Mais vous êtes donc blessé ? dit-elle. -Non ; bah ! ce ne sont que des écorchures... Mon plus grand mal est d’avoir le pied démis, et, après cela, de n’avoir pas mangé depuis plus de soixante heures. C’était la faiblesse surtout qui me tuait. -Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mais attendez donc, j’allais justement porter le dîner à des gens qui me font de la litière dans la lande ; vous allez manger leur soupe. Et, en disant ces mots, la veuve déposa à terre le paquet qu’elle portait, dénoua les quatre coins d’un napperon dans lequel étaient plusieurs écuellées de soupe et un bouilli fumant, et fit avaler quelques gorgées de cette soupe à Jean Oullier, qui sentit les forces lui revenir, au fur et à mesure que le chaud et succulent potage lui descendait dans l’estomac. -Ah !... fit Jean Oullier. Et il respira bruyamment. Un sourire de satisfaction passa sur la physionomie grave et triste de la veuve. -Et maintenant, dit-elle en s’asseyant en face de Jean, qu’allez-vous faire ? Car il va sans dire que les culottes rouges sont à votre poursuite. -Hélas ! répondit Jean Oullier, j’ai perdu toute ma force avec ma pauvre jambe ; bien des mois se passeront avant que je puisse courir les bois comme je devrais le faire pour ne pas aller pourrir dans les prisons. -Cachez-vous dans votre buisson de votre mieux ; attendez la nuit, et je reviendrai vous prendre avec une charrette ; puis, demain, j’irai chercher le rebouteux de Machecoul ; il vous passera la main sur les nerfs du pied, et, dans trois jours, vous courrez comme un lapin. La veuve lui donna un morceau de pain, s’en alla couper une brassée de bruyère, avec laquelle elle lui accommoda un lit ; puis, après avoir eu soin de relever autour de lui les branches des épines et des ronces, après s’être assurée qu’il ne pouvait être aperçu des passants, elle s’éloigna en lui recommandant de patienter. Jean Oullier s’arrangea le plus commodément possible sur la bruyère ; il adressa de ferventes actions de grâces au Seigneur, grignota son morceau de pain, puis s’endormit de ce lourd sommeil qui suit les grandes prostrations. Il y avait plusieurs heures qu’il reposait, lorsqu’un bruit de voix le réveilla. Dans l’espèce de somnolence qui succédait à l’engourdissement qui s’était emparé de lui, il crut entendre prononcer le nom de ses jeunes maîtresses, et, méfiant dans sa tendresse, comme les hommes de sa trempe le sont dans toutes leurs affections, il supposa qu’un danger quelconque menaçait soit Bertha, soit Mary, et trouva dans cette pensée un levier qui souleva, en un clin d’oeil, sa torpeur ; il se dressa sur son coude, écarta doucement les ronces qui formaient autour de lui un épais rempart, et jeta les yeux sur le chemin. La nuit était venue, mais pas assez épaisse pour qu’il ne pût distinguer la silhouette de deux hommes assis sur un arbre renversé de l’autre côté du chemin. -Comment n’avez-vous pas continué de la suivre, puisque vous l’aviez reconnue ? disait l’un d’eux, qu’à son accent allemand fortement prononcé Jean Oullier jugea être complètement étranger au pays. -Ah ! dame, répondit l’autre, je ne la croyais pas si louve qu’elle l’est, et elle m’a roulé comme un niais que je suis. -Vous pouvez être certain que celle que nous cherchons était dans le groupe de paysannes dont Mary de Souday s’est détachée pour venir à votre rencontre. -Oh ! quant à cela, vous avez raison ; car, lorsque j’ai demandé à ces femmes ce qu’était devenue la jeune fille qui marchait avec elles, elles m’ont répondu qu’elle et sa camarade étaient restées en arrière. -Qu’avez-vous fait alors ? -Dame ! j’ai mis mon bidet à l’auberge, je me suis caché à l’extrémité de Pirmile, et je les ai attendues. -Elles se seront jetées dans quelque chemin de traverse et seront entrées à Nantes par un autre pont. -Ça, c’est sûr. -Voilà qui est fâcheux ; car qui sait si cette chance, envoyée par votre bonne fortune, vous la retrouverez jamais ? -Que oui, nous la retrouverons ! Laissez donc faire. -Comment cela ? -Oh ! comme dirait mon voisin le marquis de Souday, ou mon ami Jean Oullier, -Dieu veuille avoir son âme ! -j’ai chez moi le limier qu’il me faut pour cette chasse. -Un limier ? -Oui, un vrai limier. Il a un peu mal à une de ses pattes de devant ; mais, aussitôt que cette patte sera guérie, je lui mettrai une corde au cou, et il nous conduira sur la voie sans que nous ayons d’autre peine que de prendre garde qu’il ne la casse à force de tirer dessus pour arriver plus vite. -Voyons, cessez de plaisanter ; ce sont choses sérieuses que celles qui nous occupent ! -Plaisanter ! pour qui me prenez-vous ? plaisanter en face de cinquante mille francs que vous m’avez promis ; car c’est bien cinquante mille francs que vous avez dit, n’est-ce pas ? -Eh ! vous devez bien le savoir : vous me l’avez fait redire plus de vingt fois. -Oui ; mais je ne me lasse pas plus de l’entendre que je ne me lasserais de compter les écus si je les tenais. -Livrez-nous la personne, et vous les tiendrez. -Chut ! -Quoi ? -N’avez-vous pas entendu quelque chose ? -Oui ; on vient de notre côté ; il me semble que j’entends le grincement des roues d’une charrette. Les deux hommes se levèrent en même temps, et, à la clarté de la lune, dont les rayons les éclairèrent alors, Jean Oullier, qui n’avait point perdu une parole de ce qu’ils venaient de dire, aperçut leur visage. L’un des deux hommes lui était parfaitement étranger ; mais dans l’autre il retrouva Courtin, que, du reste, il avait déjà reconnu, tant au son de sa voix qu’en l’entendant parler de Michel et des louves. -Retirons-nous, dit l’inconnu. -Non, répondit Courtin ; j’ai encore une foule de choses à vous dire. Cachons-nous dans ce buisson, laissons passer l’importun, et terminons notre affaire. Et tous deux s’avancèrent vers le buisson. Jean Oullier comprit qu’il était perdu ; mais, ne voulant pas être pris comme un lièvre au gîte, il se leva sur ses genoux, et tira de sa ceinture son couteau épointé, mais qui, dans une lutte corps à corps, pouvait encore faire sa besogne. Il n’avait pas d’autre arme et croyait les deux hommes désarmés. Mais, Courtin, qui avait vu se dresser un homme dans le buisson et qui avait entendu le déchirement des ronces et des épines, fit trois pas en arrière sans perdre de vue l’espèce d’ombre qui lui apparaissait, ramassa son fusil caché le long de l’arbre abattu, arma un des deux côtés, porta le fusil à son épaule, et lâcha le coup. Un cri étouffé répondit à l’explosion. -Qu’avez-vous fait ? demanda l’inconnu, qui trouvait la façon de Courtin peut-être un peu expéditive. -Voyez, voyez, répondit Courtin pâle et tremblant lui-même, un homme nous épiait ! L’étranger alla au buisson, écarta les branches. -Prenez garde ! prenez garde ! dit Courtin ; si c’est un chouan et qu’il n’est pas mort tout à fait, il va riposter. Et, en disant cela, Courtin, son second coup armé et prêt à faire feu, se tenait à distance. -C’est effectivement un paysan, dit l’inconnu ; mais il me semble mort. L’inconnu prit alors Jean Oullier par le bras et le tira hors du fossé. Courtin, voyant l’homme immobile comme un cadavre, se hasarda d’approcher. -Jean Oullier ! s’écria-t-il en reconnaissant le Vendéen, Jean Oullier ! Ma foi, je ne me doutais guère que jamais je tuasse personne ; mais, nom d’un diable ! si cela devait arriver, mieux vaut que ce soit à celui-là qu’à un autre. Voilà, croyez-moi, ce qui peut s’appeler un heureux coup de fusil, c’était le seul homme qui pût m’ôter des mains le limier dont je vous ai parlé. Je le croyais mort ; je me trompais. Maintenant que je suis sûr qu’il l’est, en chasse ! en chasse ! -Oui, car voici la charrette. En effet, la voiture n’était plus qu’à cent pas du buisson. Les deux hommes s’élancèrent dans la bruyère, et disparurent au milieu de l’obscurité, tandis que la femme Picaut, qui venait chercher Jean Oullier suivant la promesse qu’elle lui avait faite, effrayée par le coup de fusil qu’elle avait entendu, arrivait en courant sur le théâtre de la scène que nous venons de raconter. XXI Les batteries de maître Courtin L’état de siège était promulgué dans les quatre départements de la Vendée ; le général qui les commandait lança une proclamation par laquelle il invitait les habitants des campagnes à faire leur soumission en leur promettant de les recevoir avec indulgence ; mais l’autorité civile n’accepta point cette composition et les fit arrêter ; bon nombre furent jetés en prison, et cette rigueur impolitique paralysa les dispositions pacifiques de ceux qui, plus prudents, avaient voulu attendre. Maître Jacques dut à ces procédés une augmentation considérable dans le personnel de sa troupe ; il exploita si habilement la conduite de ses adversaires, qu’il parvint à rallier autour de lui un nombre d’hommes assez considérable pour tenir encore dans les forêts au moment même où la Vendée désarmait. Gaspard, Louis Renaud, Bras-d’Acier et les autres chefs avaient mis la mer entre eux et les rigueurs du gouvernement ; seul, le marquis de Souday n’avait pas pu s’y décider ; depuis que Petit-Pierre l’avait quitté, ou plutôt depuis que Petit-Pierre l’avait quitté, l’infortuné gentilhomme avait complètement perdu la joyeuse humeur par laquelle il avait, avec un véritable point d’honneur, combattu jusqu’au dernier moment la tristesse de ses compagnons ; mais, aussitôt que le devoir ne lui fit plus une loi d’être gai, le marquis tomba dans l’excès opposé et devint triste à mourir. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il rencontra maître Jacques, flânant dans les environs de Grand-Lieu pour épier la marche d’une colonne mobile. Celui-ci fut touché de la misère où il vit le vieux gentilhomme réduit, dans la chaumière où le lendemain du départ de Petit-Pierre pour Nantes, M. de Souday avait cherché un asile, et il lui offrit de le cacher dans la forêt de Touvois, où, en outre de l’abondance qui régnait dans son petit camp et qu’il lui proposa de partager, le marquis pourrait trouver la distraction de quelques horions à échanger avec les soldats du roi Louis- Philippe. Il va sans dire que le marquis appelait le roi Louis- Philippe Philippe tout court. Ce fut la dernière considération exposée par nous qui détermina M. de Souday à accepter les offres de maître Jacques. Quant à Bertha, dès le surlendemain de sa retraite chez Courtin, et aussitôt qu’elle eut recouvré quelques forces, elle comprit que sa présence sous le même toit que celui qu’elle aimait, pouvait être interprétée d’une manière fâcheuse pour sa réputation ; elle quitta donc la métairie, et s’installa, avec Rosine, dans la maison de Tinguy. Elle était là à un demi-quart de lieue de distance à peine du logis où elle laissait Michel, et, tous les jours, elle se rendait près de lui pour lui donner ses soins. La convalescence de Michel ne marchait nullement au gré des désirs de Courtin, qui voyait avec une profonde inquiétude le temps s’écouler sans qu’il lui fût possible de rien découvrir sur la retraite actuelle de Petit-Pierre, et qui attendait avec impatience le moment où il pourrait lancer le jeune Michel sur la trace de Mary. Bertha, désormais dégagée des inquiétudes que lui avait données la blessure de Michel, avait, en compagnie de Rosine, fait plusieurs courses dans la forêt de Touvois, où le marquis lui avait fait savoir qu’il s’était réfugié ; deux ou trois fois, à son retour, Courtin avait mis la conversation sur les personnes auxquelles les deux jeunes filles devaient le plus vivement s’intéresser ; mais Bertha était demeurée impénétrable, et le maire de la Logerie avait trop bien compris à quel point le terrain était brûlant, et combien facilement une imprudence de sa part pouvait réveiller les soupçons assoupis, pour s’appesantir sur cette question ; seulement, comme Michel allait de mieux en mieux, dès que Michel restait seul, il le pressait de prendre une détermination, et lui laissait pressentir que, s’il voulait le charger d’une lettre pour Mary, il faisait son affaire d’amener d’abord celle-ci à lui répondre, et, ensuite, de la faire revenir sur sa détermination première. Cela dura ainsi pendant six semaines. Au bout de ces six semaines, Michel allait infiniment mieux ; sa blessure était cicatrisée, et ses forces à peu près revenues. Le voisinage du poste que le général avait établi à la Logerie empêchait le jeune homme de se montrer pendant le jour ; mais, la nuit venue, il se promenait sous les arbres du verger, en s’appuyant sur le bras de Bertha. Puis l’heure de rentrer chacun chez soi arrivait ; Michel remontait dans son pigeonnier, et Rosine et Bertha, que les sentinelles s’étaient habituées à voir aller et venir à toute heure du jour et de la soirée, retournaient à la maison de Tinguy, d’où Bertha sortait le lendemain, après déjeuner, pour revenir trouver Michel. Ces promenades du soir contrariaient Courtin, qui, lorsque la causerie qui s’établissait entre Michel et Bertha avait lieu dans la maison ou dans leur chambre, espérait toujours attraper au passage quelques-uns des renseignements qu’il guettait ; aussi faisait-il tout ce qu’il pouvait pour y mettre obstacle, et ce fut dans l’intention de les faire cesser qu’il affecta de communiquer tous les soirs à Michel et à Bertha la liste des condamnations enregistrées dans les feuilles publiques qu’il recevait à titre de maire. Un jour, il leur annonça qu’il fallait absolument renoncer aux courses nocturnes ; et, lorsqu’ils lui en demandèrent la raison, il leur fit lire le jugement par contumace qui condamnait Michel de la Logerie à la peine de mort. Cette communication ne produisit qu’un très médiocre effet sur Michel, mais Bertha en fut épouvantée ; un instant elle eut l’idée de se jeter aux genoux du jeune homme pour lui demander pardon de l’avoir entraîné dans cette funeste équipée, et, lorsqu’elle quitta le soir la métairie, elle était dans une agitation profonde. Le lendemain, elle fut de très bonne heure près de Michel. La journée passa comme d’habitude, pleine de charmes mêlé d’angoisse pour Bertha, pleine de mélancolie et d’aspirations extérieures pour Michel. Le soir vint, un beau soir d’été. Bertha était appuyée contre la petite fenêtre ouvrant sur le verger ; elle regardait le soleil se coucher au- dessus des grands arbres de la forêt de Machecoul. Michel était assis sur son lit lorsque tous deux entendirent le bruit d’une voiture qui venait du côté de l’avenue. Le jeune homme se précipita vers la fenêtre. Tous deux virent alors une calèche débouchant dans la cour de la métairie ; Courtin courut à cette calèche, son chapeau à la main ; une tête passa par la portière ; c’était celle de la baronne Michel. Le jeune homme, à la vue de sa mère, sentit un frisson lui passer par les veines. Il était évident que c’était lui qu’elle venait chercher. Bertha l’interrogea des yeux pour savoir ce qu’elle devait faire. Michel lui indiqua un recoin obscur, une espèce de cabinet sans porte, où elle pouvait se cacher et tout entendre sans être vue. Il puiserait de la force dans cette présence ignorée. Michel ne se trompait pas ; cinq minutes après, il entendit craquer l’escalier de planches sous les pas de la baronne. Bertha courut à sa cachette. La porte s’ouvrit, et la baronne entra. Peut-être était-elle venue avec l’intention d’être rude et sévère comme de coutume ; mais, en voyant Michel à la lumière pâlissante du jour, pâle lui-même comme ce crépuscule, elle oublia toutes ses résolutions de sévérité, et ne put que lui tendre les bras en s’écriant : -Oh ! malheureux enfant, te voilà donc ! Michel, qui ne s’attendait pas à cette réception, en fut ému, et, de son côté, se jeta dans les bras de la baronne, en criant : -Ma mère ! C’est qu’elle aussi était fort changée ; on voyait sur son visage la double trace des larmes incessantes et des nuits sans sommeil. XXII Où Mme la baronne de la Logerie, en croyant faire les affaires de son fils, fait celles de Petit-Pierre La baronne s’assit dans un fauteuil, entraînant Michel à genoux devant elle, lui prenant la tête et l’appuyant contre ses lèvres. Enfin, les paroles qui ne pouvaient sortir de sa poitrine oppressée, parurent lui revenir. -Comment ! demanda-t-elle, c’est ici que je te rencontre, à cent pas du château plein de soldats ? -Plus je serai près d’eux, ma mère, dit Michel, moins on me cherchera où je suis. -Mais tu ne sais donc pas ce qui s’est passé à Nantes ? -Que s’est-il passé à Nantes ? -Les commissaires militaires rendent jugements sur jugements. -Cela regarde ceux qui sont pris, dit en riant Michel. -Cela regarde tout le monde, lui répliqua sa mère, car ceux qui ne sont pas pris peuvent l’être d’un moment à l’autre. -Bon ! pas quand ils sont cachés chez un digne maire connu pour ses opinions philippistes. -Tu n’en es pas moins... La baronne s’arrêta, comme si sa bouche se refusait à prononcer les mots suivants. -Achève, ma mère. -Tu n’en es pas moins condamné... -Condamné à mort, je sais cela. -Comment, tu sais cela, malheureux enfant, et tu es tranquille ? Je mourrai d’effroi si tu ne quittes pas la France ! -Comment cela ? -J’ai fait fréter un petit bâtiment hollandais qui, dès à présent, t’attend dans la rivière, en face de Couéron ; rends-toi à son bord et pars ! Michel ne répondit pas. -Voici, continua la baronne, une lettre qui te servira d’introduction près du capitaine ; voici pour cinquante mille francs de traites à ton ordre sur l’Angleterre et sur l’Amérique ; d’ailleurs, partout où tu seras, écris-moi, et je te ferai passer ce que tu me demanderas... Ou plutôt, mon enfant, mon cher enfant, partout où tu seras, j’irai te rejoindre... Mais qu’as-tu donc, et pourquoi ne pas me répondre ? -Ma mère, lui dit Michel, je ne vous réponds point, parce que je ne saurais vous répondre selon mes désirs. -Tu ne refuses point de partir, j’espère ? -Je ne refuse point de partir, dit Michel ; mais je mets des conditions à mon départ. Je sais les devoirs que j’ai à remplir envers ma mère ; mais si je pars, je ne partirai pas seul. -Tu partiras avec ta maîtresse ? -Je partirai avec ma femme, ma mère. -Et tu crois que je donnerai mon consentement à ce mariage ? -Vous êtes libre de ne pas donner votre consentement, ma mère ; mais, moi, je suis libre de ne point partir. -Oh ! le malheureux ! s’écria la baronne ; voilà donc la récompense de vingt ans de soins, de tendresse, d’amour ! -J’aime mieux mourir que vivre séparé de celle que j’aime. Je suis guéri, je me sens assez fort pour reprendre le mousquet ; les débris de l’insurrection, commandés par le marquis de Souday, sont dans la forêt de Touvois ; je vais les rejoindre, je combats avec eux et me fais tuer à la première occasion. Et le jeune homme laissa tomber la lettre et les traites sur les genoux de sa mère. Il y avait dans la voix et dans les gestes du baron une telle résolution et une si grande fermeté, que sa mère vit bien qu’elle nourrirait en vain l’espérance d’y rien changer. Devant cette conviction, sa force se brisa. -Eh bien, dit-elle, qu’il soit donc fait selon ta volonté, et que Dieu oublie que tu as forcé celle de ta mère ! -Dieu oubliera, soyez tranquille, ma mère, et, quand vous verrez votre fille, vous-même vous oublierez. La baronne secoua la tête. -Va, dit-elle, et marie-toi loin de moi, à une étrangère que je ne connais pas et que je n’ai pas vue. -Je me marierai, je l’espère, avec une femme que vous aurez connue et appréciée, ma mère, et ce grand jour sera pour moi consacré par votre bénédiction. Vous m’avez offert de me rejoindre là où je serais ; là où je serai, je vous attendrai, ma mère. La baronne se leva et fit quelques pas vers la porte. -C’est vous qui partez sans me dire adieu, sans m’embrasser, ma mère !... Ne craignez-vous point que cela ne me porte malheur ? -Viens donc, malheureux enfant, dans mes bras, sur mon coeur ! Et elle prononça ces paroles avec ce cri qui sort toujours tôt ou tard du coeur d’une mère. Michel la pressa tendrement sur sa poitrine. -Et quand partiras-tu, mon enfant ? demanda-t-elle. -Cela dépendra d’elle, ma mère, répondit Michel. -Le plus tôt possible, n’est-ce pas ? -Cette nuit, je l’espère. -Tu trouveras en bas un costume complet de paysan ; déguise-toi du mieux que tu pourras. Il y a huit lieues d’ici à Couéron ; tu peux y être vers cinq heures du matin. N’oublie pas, le Jeune Charles. -Ne craignez rien, ma mère : du moment où je sais que mon but est le bonheur, je prendrai toutes mes précautions pour y arriver. -Moi, je retourne à Paris, où j’emploie tout ce que je puis avoir de crédit à faire révoquer cette fatale sentence. Toi, je te le répète, veille sur ta vie et tâche de te rappeler que c’est veiller en même temps sur la mienne. La mère et le fils échangèrent encore un baiser ; Michel conduisit sa mère jusqu’à la porte. Courtin, en fidèle serviteur, veillait au bas de l’escalier. Mme de la Logerie le pria de l’accompagner au château. Lorsque Michel, après avoir fermé la porte, se retourna, il vit Bertha, le sourire du bonheur sur les lèvres, le rayonnement de l’amour sur le front. Elle attendait le moment où elle serait seule avec le jeune homme pour se jeter dans ses bras. Michel l’y reçut ; mais, si l’obscurité n’eût point complètement envahi la petite chambre, sans doute l’expression de l’embarras qui se peignait sur le visage du jeune baron n’eût point échappé à Bertha. -Ainsi, dit-elle, mon ami, rien ne peut plus nous séparer ; nous avons tout : le consentement de mon père, celui de ta mère. Nous partons cette nuit, n’est-ce pas ? -J’ai dit à ma mère : « Cela dépendra d’elle. » -Eh bien, elle, n’était-ce pas moi ? demanda Bertha. -Comment ! dit Michel, Bertha, si royaliste, si dévouée, quitterait ainsi la France sans songer à ceux qu’elle y laisse ? -Que voulez-vous dire ? demanda Bertha qui le regarda avec étonnement. -Que je rêve la liberté et le salut de madame, ajouta le jeune homme. Ce bâtiment que ma mère a frété pour moi, dit Michel, ne peut-il pas, en même temps que nous, emporter hors de France la princesse, votre père... ? Puis, plus bas : -Votre soeur ? ajouta-t-il. -Oh ! Michel, Michel, s’écria la jeune fille, pardonne-moi de ne pas avoir pensé à cela ! Tout à l’heure, je t’aimais ; maintenant, je t’admire !... Oh ! mon grand ami, que vous êtes bon ! que vous êtes grand d’avoir songé à tout cela ! Le jeune homme balbutia quelques mots inintelligibles. -Ah ! continua Bertha dans son enthousiasme, je savais bien que vous étiez ce qu’il y avait de plus brave et de plus loyal au monde ; mais, aujourd’hui, Michel, vous vous élevez au-dessus de toutes mes espérances. Pauvre enfant ! blessé, condamné à mort, il s’occupe des autres avant de penser à lui ! Ah ! mon ami, j’étais heureuse ; maintenant, je suis fière de mon amour. Cette fois, si la chambre eût été éclairée, Bertha eût pu voir la rougeur succéder à l’embarras sur le visage de Michel. Et, en effet, ce dévouement du jeune baron n’était pas aussi désintéressé que le croyait Bertha. Après s’être fait donner par sa mère son consentement à épouser celle qu’il aimait, Michel avait rêvé autre chose. C’était de rendre à Petit-Pierre le plus grand service qu’il pût recevoir en ce moment de son serviteur le plus dévoué, de lui tout avouer alors, et de lui demander, pour prix de ce service, la main de Mary. On peut comprendre maintenant l’embarras et la rougeur de Michel en face de Bertha. Aussi, à ces démonstrations de la jeune fille, le baron, froid malgré lui, se contenta-t-il de répondre : -À présent que tout est arrêté, Bertha, je crois que nous n’avons pas de temps à perdre. -Non, dit celle-ci ; vous avez raison, mon ami. Ordonnez ! Maintenant que j’ai reconnu non seulement la supériorité de votre coeur, mais encore celle de votre esprit, je suis prête à obéir. -Eh bien, dit Michel, nous allons nous séparer. Vous allez partir, vous Bertha, pour la forêt de Touvois, où vous préviendrez votre père de ce qui s’est passé ; de là, vous gagnerez avec lui la baie de Bourgneuf, où le Jeune Charles vous prendra en passant. Moi, je vais à Nantes, prévenir la duchesse. -Vous, à Nantes ? Oubliez-vous que vous êtes condamné à mort, désigné, surveillé ? C’est moi qui dois aller à Nantes, et vous à Touvois. -C’est moi qu’attend le Jeune Charles, Bertha ; c’est à moi seul que, selon toute probabilité, le capitaine consentira à obéir ; sans doute, voyant une femme au lieu d’un homme, craindra-t-il quelque piège, et nous jettera-t-il dans d’inextricables difficultés. Et la belle et fière jeune fille, soumise comme un enfant, attendit les ordres de celui qui, grâce aux apparences du dévouement, venait d’acquérir à ses yeux des proportions gigantesques. Rien de plus simple que la décision prise et son mode d’exécution. Bertha allait donner à Michel l’adresse de la duchesse à Nantes, et les différents mots d’ordre à l’aide desquels on pouvait parvenir jusqu’à elle. Sous l’habit de Rosine, elle gagnerait la forêt de Touvois, tandis que, sous l’habit de paysan apporté par Mme de la Logerie, Michel gagnerait Nantes. Dix minutes après, Michel enfourchait le cheval de Courtin, et d’un dernier geste prenait congé de Bertha, laquelle regagnait la chaumière de Tinguy, d’où elle devait immédiatement se diriger, par des chemins de traverse, vers la forêt de Touvois. XXIII Marches et contre-marches Michel arriva à Nantes avant neuf heures du soir. Sa première station devait être l’auberge du Point du Jour. À peine eut-il traversé le pont Rousseau, qu’il se mit en quête de la susdite auberge. Ayant reconnu son enseigne, il arrêta son cheval devant une auge de bois qui servait à rafraîchir les chevaux des routiers qui ne voulaient que faire halte sans dételer. Comme personne ne paraissait sur le seuil de la maison, Michel de la Logerie frappa impatiemment sur l’auge plusieurs coups du bâton qu’il tenait à la main. À ce bruit, un homme en manches de chemise sortit de la cour et s’avança vers Michel. Cet homme était coiffé d’un bonnet de coton bleu rabattu jusque sur les yeux. Il sembla à Michel que ce qu’il voyait de son visage ne lui était pas inconnu. -Diable ! fit en grommelant l’homme au bonnet bleu, vous êtes donc trop grand seigneur, mon jeune gars, pour conduire vous-même votre cheval à l’écurie ? Alors, n’en parlons plus, on va vous servir comme un bourgeois. -Servez-moi comme vous voudrez, dit Michel ; mais répondez à ma question. -Questionnez, dit l’homme, en se croisant les bras. -Je voudrais voir le père Eustache, ajouta Michel à demi-voix. Si bas que Michel eût parlé, l’homme, à son tour, laissa échapper un signe d’impatience, jeta autour de lui un regard soupçonneux, puis il prit vivement le cheval par la bride et s’achemina vers la cour. -Je vous dis que je voudrais voir le père Eustache, répéta Michel, en descendant de sa monture et lorsqu’il fut arrivé, toujours conduit par l’homme au bonnet bleu, devant l’appentis qui servait d’écurie à l’hôtel du Point du Jour. -J’entends, répondit ce dernier, j’entends de reste, parbleu ! Mais je ne l’ai pas dans mon coffre à avoine, votre Eustache. D’ailleurs, avant que je vous dise où vous le trouverez, d’où venez-vous ? -Du Sud. -Où allez-vous ? -À Rosny. -Bien ! alors, il vous faut passer par l’église Saint- Sauveur ; vous trouverez là celui que vous cherchez. Allez, et tâchez de parler moins haut, monsieur de la Logerie, quand vous parlerez dans la rue, si vous tenez à arriver au but de votre voyage. -Ah ! ah ! fit Michel un peu étonné, vous me connaissez ? -Pardieu ! répondit l’homme. -Alors il faudrait reconduire le cheval chez moi. -Ce sera fait. Michel mit un louis dans la main du garçon d’écurie, qui parut enchanté de l’aubaine, puis il entra résolument dans la ville. Lorsqu’il arriva à l’église Saint-Sauveur, le sacristain allait en fermer les portes. La leçon que venait de donner au jeune baron le garçon d’auberge portait ses fruits, et Michel était décidé à attendre et à examiner avant d’interroger personne. Cinq ou six pauvres, avant de quitter le porche où ils avaient passé leur journée, quêtant les aumônes des fidèles, s’étaient agenouillés sous l’orgue, pour faire leur prière du soir. C’était sans doute parmi eux qu’était le père Eustache. Le père Eustache avait pour principale fonction de présenter l’eau bénite avec un goupillon. Seulement, il était difficile de reconnaître le père Eustache ; car, outre deux ou trois femmes encapuchonnées dans leurs mantelets d’indienne tout constellés de pièces de différentes couleurs, il y avait là trois mendiants dont pas un ne tenait de goupillon à la main. Chacun des trois vieillards pouvait donc être celui que cherchait Michel. Heureusement, le jeune baron avait un signe de reconnaissance. Il prit la branche de houx qu’il avait attachée à son chapeau, et que Bertha lui avait indiquée comme étant le signe qui le ferait reconnaître du père Eustache, et la laissa tomber devant la porte. Deux mendiants la poussèrent du pied sans y faire la moindre attention. Le troisième, qui était un petit vieillard sec, ramassa la branche de houx et regarda avec inquiétude autour de lui. Michel sortit de derrière le pilier où il s’était caché. Le père Eustache -car c’était bien lui -jeta un regard de son côté. Puis, sans rien dire, il se dirigea vers le cloître. Michel comprit que la branche de houx ne suffisait pas au défiant donneur d’eau bénite ; après l’avoir suivi pendant une dizaine de pas, il pressa sa marche et l’accosta en disant : -Je viens du Sud... Le mendiant tressaillit. -Et où allez-vous ? demanda-t-il. -Je vais à Rosny, répondit Michel. Le mendiant s’arrêta et rebroussa chemin. Cette fois, il allait du côté de la ville ; un signe fait du coin de l’oeil indiqua à Michel qu’on était d’accord ; celui-ci se laissa dépasser par son guide, puis le suivit à une distance de cinq ou six pas. Ils repassèrent devant le portail de l’église et traversèrent une partie de la ville ; puis, au moment où ils entraient dans une ruelle étroite et obscure, le mendiant s’arrêta quelques instants devant une porte basse et sombre, percée dans le mur d’un jardin ; puis il reprit sa route. Michel allait continuer de le suivre ; mais le mendiant lui fit un signe qui avait pour but de lui indiquer la petite porte, et disparut dans l’ombre. Michel s’aperçut alors que son guide avait glissé la branche de houx ramassée à l’église dans l’anneau de fer qui servait à heurter. C’était donc là le but de sa course. Le jeune homme leva le marteau et le laissa retomber. À ce bruit, un petit guichet pratiqué dans la porte s’ouvrit, et une voix d’homme lui demanda ce qu’il désirait. Michel répéta le mot d’ordre, et on l’introduisit dans une salle basse où un monsieur qu’il reconnut pour l’avoir vu au château de Souday, et qu’il avait retrouvé le fusil à la main, la veille du combat du Chêne, lisait tranquillement son journal, assis auprès d’un grand feu, les pieds sur les chenets, et enveloppé d’une robe de chambre. Seulement, malgré son extérieur des plus pacifiques, ce monsieur avait une paire de pistolets à deux coups à la portée de sa main, sur une table où se trouvaient, en outre, encre, papier et plumes. Il reconnut sur-le-champ Michel, et, se levant pour le recevoir : -Je crois vous avoir vu dans nos rangs, monsieur, lui dit-il. -Oui, monsieur, répondit Michel, la veille du combat du Chêne. -Et le lendemain ? demanda en souriant l’homme à la robe de chambre. -Le lendemain, j’étais à celui de la Pénissière, où j’ai été blessé. L’inconnu s’inclina. -Voudriez-vous me faire l’honneur de me dire votre nom ? demanda-t-il. Michel dit son nom ; l’homme à la robe de chambre consulta un agenda qu’il tira de sa poitrine, fit un signe de satisfaction, et, se retournant vers le jeune homme : -Et, maintenant, monsieur, lui demanda-t-il, qui vous amène ? -Le désir de voir Petit-Pierre, et de lui rendre un grand service. -Pardon, monsieur, mais on ne peut arriver de la sorte à la personne dont vous parlez. Vous êtes des nôtres ; je sais que nous pouvons compter sur vous ; mais vous comprenez que des allées et venues dans la maison qui jusqu’ici a gardé son secret si heureusement ne tarderaient pas à attirer l’attention de la police. Veuillez donc me confier vos projets, et je vous donnerai la réponse que vous devez attendre. Michel alors expliqua ce qui s’était passé entre lui et sa mère ; comment celle-ci s’était assurée d’un bâtiment qui pût le soustraire à la condamnation prononcée contre lui, et comment il avait eu l’idée de faire servir ce bâtiment au salut de Petit-Pierre. L’homme à la robe de chambre écoutait avec une attention croissante ; puis, quand le jeune baron eut fini : -En vérité, dit-il, c’est la Providence qui vous envoie ! Il était vraiment impossible, quelles que fussent les précautions employées par nous, et dont vous avez pu juger, que la maison où Petit-Pierre est caché continuât d’échapper à la surveillance de la police ; pour le bien de la cause, dans l’intérêt de Petit- Pierre, dans le nôtre, il vaut mieux qu’il parte, et la difficulté de trouver un navire étant si heureusement levée, je vais sur-le-champ me rendre près de lui et prendre ses ordres. À quelle auberge êtes-vous descendu ? -Au Point du Jour. -Vous êtes chez Joseph Picaut ; il n’y a rien à craindre. -Ah ! fit Michel, en effet, je savais bien que sa figure ne m’était pas inconnue ; seulement, comme je croyais qu’il habitait entre la Boulogne et la forêt de Machecoul... -Vous ne vous trompiez pas ; il n’est aubergiste que par occasion. Allez donc m’attendre chez lui ; dans deux heures, j’y viendrai, ou seul ou accompagné de Petit-Pierre : seul, si Petit-Pierre refuse d’accepter votre offre ; avec lui, s’il accepte. -Mais êtes-vous bien sûr de ce Picaut ? demanda Michel. -Oh ! de lui comme de nous-mêmes ! S’il y a un reproche à lui faire, ce serait, au contraire, d’être trop ardent. Rappelez-vous que, pendant les courses de Petit-Pierre en Vendée, plus de six cents paysans ont, à plusieurs reprises, connu le secret de ses différentes retraites, et, c’est le plus beau titre de gloire de ces pauvres gens, pas un n’a songé à faire sa fortune en le trahissant. Prévenez Joseph que vous attendez quelqu’un : qu’en conséquence, il ait à veiller. En lui disant ces seuls mots : Rue du Château, n° 3, vous obtiendrez de lui et des autres commensaux de l’auberge l’obéissance la plus absolue. On reconduisit Michel ; mais, au lieu de le faire sortir par la porte qui lui avait donné entrée, on le fit sortir par la porte opposée, donnant dans une autre rue. Il traversa rapidement la ville et gagna le quai ; arrivé au Point du Jour, il trouva Joseph Picaut qui avait racolé un gamin auquel il donnait ses instructions pour reconduire le cheval de Courtin, ainsi que Michel l’avait recommandé. Le jeune baron, en entrant à l’écurie, fit au faux garçon d’auberge un signe que celui-ci comprit parfaitement. Picaut renvoya le gamin en ajournant la commission au lendemain. -Vous m’avez dit que vous me connaissiez, fit Michel lorsqu’ils furent seuls. -J’ai fait mieux que cela, monsieur de la Logerie, puisque je vous ai appelé par votre nom. -Eh bien, je ne suis pas fâché de t’apprendre que nous sommes quittes sous ce rapport : moi aussi, je sais ton nom : tu t’appelles Joseph Picaut. -Je ne m’en dédis pas, répondit le paysan avec son air narquois. -Conduis-moi au maître de l’auberge. On réveilla l’aubergiste, qui était couché. L’aubergiste accueillit Michel avec une certaine défiance ; aussi celui-ci, qui comprit qu’il n’y avait pas de temps à perdre, se décida à frapper le grand coup et prononça les cinq mots : -Rue du Château, n° 3. À peine le mot d’ordre eut-il été entendu de l’aubergiste, que sa défiance disparut et qu’il devint tout autre à partir de ce moment, lui et sa maison étaient à la disposition de Michel. Alors ce fut à Michel d’interroger : -Avez-vous des voyageurs chez vous ? demanda-t- il. -Un seul, répondit l’aubergiste. -De quelle espèce ? -De la pire ! C’est un homme dont il faut nous défier. -Vous le connaissez donc ? -C’est le maire de la Logerie, maître Courtin, un vrai pataud ! -Courtin ! s’écria Michel, Courtin ici ! En êtes- vous sûr ? -Je ne le connaissais pas ; c’est Picaut qui m’a prévenu. Michel réfléchit un moment. -Je ne crois pas maître Courtin aussi mauvais que vous le supposez, répliqua-t-il ; mais, n’importe, il faut nous défier de lui, comme vous dites, et surtout il faut qu’il ignore ma présence dans votre auberge. -Soyez tranquille, dit l’aubergiste. Il ne doit rentrer que fort avant dans la nuit, mais s’il vient à rentrer, je le surveillerai. -Bien ! quant à toi, Joseph, tu vas prendre le cheval sur lequel je suis venu ; il est bon que maître Courtin ne le trouve pas à l’écurie : il ne manquerait pas de le reconnaître, attendu que c’est le sien. -Bon ! -Tu connais la rivière, n’est-ce pas ? -Il n’y a pas un coin de la rive gauche que je n’aie battu ; de la droite, je suis moins sûr. -En ce cas, tout va bien ; c’est sur la rive gauche que tu as affaire. -Dites la chose alors. -Tu te rendras à Couéron ; vis-à-vis de la seconde île, entre les deux îlots de l’épave, tu verras un bâtiment à la mer ; il s’appelle le Jeune Charles. Quoique à l’ancre, il aura son perroquet de misaine battant sur le mât ; cela te le fera reconnaître. -Soyez tranquille. -Tu prendras une barque, tu iras à bord ; on te criera : « Qui vive ? » Tu répondras : « Belle-Isle en Mer. » Alors on te laissera monter ; tu remettras au capitaine ce mouchoir tel qu’il est, c’est-à-dire noué par trois bouts, et tu lui diras de préparer son appareillage pour une heure du matin. Puis, tu te cacheras sur la rive du fleuve, et tu nous attendras ; nous te préviendrons par un coup de sifflet. Si tout va bien, tu viendras à nous en imitant le chant du coucou ; si tu as, au contraire, vu quelque chose qui doive nous inquiéter, tu nous préviendras en imitant le cri de la chouette. Joseph Picaut sortit pour remplir le message dont il était chargé. Pendant ce temps, l’aubergiste conduisait Michel au premier étage, dans une chambre qui s’ouvrait sur la route par deux fenêtres ; puis lui-même il alla se placer en observation pour guetter Courtin. Michel ouvrit une des fenêtres, ainsi qu’il en était convenu avec le monsieur à la robe de chambre ; puis il s’assit sur un tabouret de façon à ce que sa tête ne pût être vue de la route sur laquelle son regard plongeait. XXIV Où les amours de Michel semblent commencer à prendre une meilleure tournure Tout à coup, Michel aperçut une ombre qui venait du côté de la rue du Château, rasant les maisons ; aux vêtements, il reconnaissait une femme. Cependant, il semblait au baron que celle qui s’approchait de plus en plus levait les yeux pour reconnaître la maison ; puis il la vit qui s’arrêtait devant l’auberge ; puis il entendit trois petits coups frappés sur la porte. Michel ne fit qu’un bond de son poste d’observation à l’escalier ; il descendit rapidement, ouvrit la porte et dans cette femme couverte d’une mante, il reconnut Mary. Leurs deux noms furent tout ce que les deux jeunes gens purent prononcer en se retrouvant en face l’un de l’autre ; puis Michel saisit la jeune fille par le bras, la guida à travers l’obscurité et l’entraîna dans la chambre du premier étage. Mais, à peine entré dans cette chambre : -Ô Mary, Mary, s’écria-t-il en tombant à genoux, c’est donc vous ! Mary, mon ange, ma vie, mon amour ; oh ! laissez-moi vous presser contre mon coeur ! -Michel, mon ami, dit la jeune fille ; moi aussi, je suis bien heureuse de vous revoir. Mais, dites-moi, pauvre cher enfant, vous avez été blessé. -Oui, oui ; mais ce n’était pas ma blessure qui me faisait souffrir ; c’était l’éloignement où j’étais de tout ce que j’aime au monde... Oh ! Mary, croyez-moi ; la mort est bien sourde et bien rebelle, puisqu’elle n’est pas venue à ma prière. -Michel, pouvez-vous parler ainsi, mon ami ? oublier tout ce que la pauvre Bertha a fait pour vous ? Car nous l’avons su, et je l’ai tant admirée, ma pauvre soeur, je l’ai tant aimée pour son dévouement, dont chaque minute vous donnait la preuve ! Mais, à ce nom de Bertha, Michel, décidé à ne plus se laisser imposer la volonté de Mary, s’était relevé brusquement et marchait dans la chambre, d’un pas qui décelait son émotion. Mary vit ce qui se passait dans le coeur du jeune homme ; elle fit un suprême effort. -Michel, dit-elle, je vous en conjure, je vous le demande au nom de toutes les larmes que j’ai versées à votre souvenir, ne me parlez plus que comme à votre soeur ! n’oubliez plus que bientôt vous allez être mon frère. -Votre frère ! moi, Mary ? dit le jeune homme, en secouant la tête. Oh ! quant à cela, ma décision est prise, et bien prise ; jamais, je vous le jure ! -Michel, Michel, oubliez-vous que vous m’avez fait un autre serment ? -Ce serment, je ne l’ai pas fait ! non ; vous me l’avez arraché, arraché cruellement ! C’est Bertha qui est ma soeur, Mary. Vous, vous êtes ma bien-aimée, ma fiancée chérie ; vous, Mary, vous serez ma femme. -Oh ! mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là, Michel ? est-ce que vous devenez insensé ? -Je l’ai été un instant, Mary : c’est quand j’ai cru que je pourrais vous obéir ; mais l’absence, la douleur, le désespoir ont fait de moi un autre homme. Vous serez à moi, Mary ! parce que je vous aime, parce que vous m’aimez, parce que je ne veux pas plus longtemps mentir à Dieu et à mon coeur. -Vous oubliez, Michel, répondit Mary, que mes résolutions à moi, ne varient pas comme les vôtres. Moi, j’ai juré ; je tiendrai le serment. -Soit ! mais, alors, j’ai quitté Bertha pour toujours ; Bertha ne me reverra plus. -Mon ami... -Voyons, sérieusement, Mary, pour qui croyez- vous que je suis ici ? -Vous êtes ici, mon ami, pour sauver la princesse, à laquelle nous nous sommes tous dévoués, corps et âme. -Je suis ici, Mary, pour vous revoir. Je suis dévoué à vous, Mary, et à nulle autre. Cette idée de sauver Petit-Pierre, qui me l’a inspirée ? Mon amour ! Y aurais-je songé, si je n’eusse pas dû vous revoir en le sauvant ? Ne faites de moi ni un héros, ni un demi- dieu ; je suis un homme, un homme qui vous aime ardemment, et qui, pour vous, risquera sa tête. Mais, vous à part, que me font, je vous le demande, toutes ces querelles de dynastie à dynastie ? -Mais que comptez-vous faire, alors ? -Dire à Bertha la vérité. -La vérité ? Oh ! vous n’oserez pas ! -Oh ! que si fait ! Ma volonté, la voici : c’est de me consacrer tout à vous ; mais aussi je veux que vous soyez à moi. J’expliquerai à Bertha comment ma folle timidité a abusé Petit-Pierre, comment le courage m’a manqué pour lui dire la vérité, tandis qu’il en était temps encore... Enfin... enfin, je ne lui dirai point que je ne l’aime pas, mais je lui dirai que je vous aime. -Mon Dieu ! s’écria Mary, mais savez-vous que, si vous faites cela, Michel, elle en mourra ? -Non ; Bertha n’en mourra point, dit derrière eux la voix de Petit-Pierre, qui était monté sans qu’ils l’entendissent. Les deux jeunes gens se retournèrent en poussant un cri. -Bertha, continua Petit-Pierre, est une noble et courageuse fille qui comprendra le langage que vous lui tiendrez là, monsieur de la Logerie, et qui saura, à son tour, immoler son bonheur au bonheur de ceux qu’elle aime. Mais vous n’aurez pas cette peine ; c’est moi qui ai fait la faute, ou plutôt qui ai commis l’erreur, c’est moi qui la réparerai, en priant, toutefois, monsieur Michel, ajouta Petit-Pierre avec un sourire, d’être, une autre fois, plus explicite dans ses confidences. Au premier bruit qu’avait fait Petit-Pierre et qui leur avait arraché un cri, les deux jeunes gens s’étaient vivement éloignés l’un de l’autre. Mais celui-ci les prit par le bras, les rapprocha et réunit leurs deux mains. -Aimez-vous sans remords, leur dit-il ; vous avez été tous deux plus généreux qu’on n’a le droit de l’attendre de notre pauvre race humaine ; aimez-vous sans mesure, car bienheureux sont ceux qui peuvent borner là leur ambition. Mary baissait les yeux ; mais, tout en baissant les yeux, elle répondait à l’étreinte de la main de Michel. Le jeune homme mit un genou en terre devant le petit paysan. -Il me faut, dit-il, tout le bonheur que vous m’ordonnez d’espérer pour que je ne sois point aux regrets de ne pas m’être fait tuer pour vous ! -Que parlez-vous de vous faire tuer ? Que parlez- vous de mourir ? Hélas ! je le vois bien, rien n’est plus inutile que de se faire tuer, rien n’est plus inutile que de mourir ! Voyez mon pauvre Bonneville ! à quoi son dévouement m’a-t-il servi ? Non, monsieur de la Logerie, il faut vivre pour ceux que vous aimez, et vous m’avez donné le droit de me ranger parmi ceux-là : vivez donc pour Mary, et, de son côté -laissez-moi en répondre pour elle, -Mary vivra pour vous. -Ah ! madame, s’écria Michel, si tous les Français avaient pu vous voir comme je vous ai vue, s’ils vous connaissaient comme je vous connais... -Oui, j’aurais des chances de prendre, un jour ou l’autre, ma revanche, surtout s’ils étaient amoureux. Mais parlons d’autre chose, s’il vous plaît, et, avant de songer à une nouvelle attaque, pensons à la retraite. Voyez donc si nos amis arrivent, car je vous dois encore un reproche : mademoiselle Mary avait si complètement absorbé votre attention, ma brave sentinelle, que j’aurais pu attendre jusqu’au jour, dans la rue, le signal convenu. Heureusement, le bruit de votre voix arrivait jusqu’à moi ; heureusement encore, vous aviez pris la précaution de laisser la porte de la rue ouverte, de sorte que l’on entrait ici comme dans une auberge, c’est le cas de le dire. Comme Petit-Pierre adressait, en riant, ce reproche à Michel, les deux autres personnages qui devaient l’accompagner dans sa fuite, étaient arrivées ; mais, après une courte délibération, ils comprirent que c’était compromettre le salut de celui-ci que de se mettre en marche en si grand nombre, et ils renoncèrent à le suivre. Petit-Pierre, Michel et Mary partirent donc seuls. Le quai était désert ; le pont Rousseau paraissait complètement solitaire. Michel éclaira le chemin. On traversa le pont sans accident. Michel s’engagea sur la berge : Mary et Petit-Pierre l’y suivirent, se tenant à côté l’un de l’autre. La nuit était splendide, si splendide qu’ils n’osèrent marcher ainsi à découvert. Michel proposa de suivre le chemin du Pèlerin, qui est tracé parallèlement à la rivière et qui est moins nu que la berge ; sa proposition fut acceptée, et, en conservant le même ordre de marche, on s’engagea dans ce chemin. Grâce au clair de lune, on apercevait, de temps en temps, la rivière comme une large et brillante nappe d’argent, que tachaient de loin en loin les îles couvertes d’arbres qui se dessinaient à la fois, les îles sur le fleuve, les arbres sur le ciel. Cette clarté de la nuit, si elle avait ses inconvénients, avait, en revanche, quelques avantages. Michel, qui servait de guide, était plus certain de ne pas dévier du chemin et de plus loin, en même temps, il pouvait apercevoir le navire. Lorsqu’on eut dépassé, ou plutôt tourné le bourg du Pèlerin, le jeune baron cacha Petit-Pierre et Mary dans une anfractuosité de la berge, s’approcha de la rive et fit entendre le coup de sifflet qui devait servir de signal à Joseph Picaut. Joseph Picaut ne répondant point par le cri d’alarme, Michel, qui, jusque-là, n’avait pas été sans inquiétude, commença de se tranquilliser : il ne douta plus, en ne recevant pas de réponse, que le chouan ne se rendît près de lui. Il attendit cinq minutes ; rien ne bougea. Il envoya un second coup de sifflet, mais plus aigu, plus retentissant que le premier. Rien ne répondit, personne ne vint. Il pensa qu’il s’était trompé peut-être sur le lieu du rendez-vous et se mit à courir le long de la rive. Au bout de deux cents pas, il avait dépassé l’île de Couéron, et il avait laissé ce dernier village derrière lui. Il n’y avait plus d’île derrière laquelle pût s’abriter le bâtiment, et cependant on ne le voyait pas. C’était donc bien à l’endroit où il s’était arrêté d’abord, entre les deux villages de Couéron et du Pèlerin, qu’il devait attendre ; c’était bien derrière l’île vers laquelle il était forcé de rétrograder qu’il devait trouver le bâtiment ; seulement, à moins d’accident, il ne s’expliquait pas l’absence de Joseph Picaut. Alors, il lui vint une idée. Il eut peur que l’énormité de la somme promise à qui livrerait la personne qui se cachait sous le nom de Petit-Pierre n’eût tenté le chouan, dont la physionomie ne l’avait pas prévenu favorablement. Il communiqua ses appréhensions à Petit-Pierre et à Mary qui étaient venus le rejoindre. Mais Petit-Pierre secoua la tête. -Ce n’est pas possible, dit-il ; si cet homme nous eût trahis, nous serions déjà arrêtés ; d’ailleurs, cela n’expliquerait pas l’absence du navire. -Vous avez raison ; le capitaine devait envoyer une barque, et je ne la vois pas. -Peut-être n’est-il pas l’heure. En ce moment, l’horloge du bourg du Pèlerin tinta deux coups, comme si elle eût été chargée de répondre à l’objection. -Tenez, dit Michel, voilà deux heures qui sonnent. -Y avait-il une heure arrêtée avec le capitaine ? -Ma mère n’avait pu agir que sur des probabilités et lui avait indiqué cinq heures. -Il n’a donc pas pu s’impatienter puisque nous arrivons trois heures plus tôt qu’il ne nous attend. -Que faire ? demanda Michel. Ma responsabilité est si grande que je n’ose agir de moi-même. -Il faut prendre une barque, répondit Petit-Pierre, et nous mettre à la recherche du bâtiment. Du moment où le capitaine sait que nous connaissons son ancrage, peut-être s’en est-il rapporté à nous pour le trouver. Michel fit cent pas du côté du Pèlerin, et aperçut devant lui une barque amarrée sur la grève. Il n’y avait pas longtemps qu’on s’en était servi, car les avirons couchés au fond du bateau étaient encore humides. Il revint annoncer cette nouvelle à ses compagnons, et les invita à rentrer dans leur cachette tandis qu’il traverserait la rivière. -Savez-vous au moins diriger un bateau ? demanda Petit-Pierre. -Je vous avoue, répondit Michel en rougissant de son ignorance, que je ne suis pas de première force. -Alors, dit Petit-Pierre, nous irons avec vous, je vous servirai de pilote ; bien des fois, et par amusement, j’ai rempli cet office, dans la baie de Naples. -Et moi, dit Mary, je l’aiderai à ramer ; bien souvent, ma soeur et moi, avons traversé le lac de Grand-Lieu. Tous trois s’embarquèrent ; lorsqu’ils furent au milieu de la Loire, Petit-Pierre, qui, de l’arrière, plongeait dans la direction du cours du fleuve, s’écria en se penchant en avant : -Le voilà ! le voilà ! -Qui ? Quoi ? demandèrent ensemble Mary et Michel. -Le navire ! le navire ! là, là, voyez ! Et Petit-Pierre indiquait le bas de la rivière, dans la direction de Paimboeuf. -Non, dit Michel, ce ne peut pas être lui. -Pourquoi cela ? -Parce qu’au lieu de venir à nous, il s’éloigne. En ce moment, ils abordaient à l’extrémité de l’île. Michel sauta à terre, aida ses deux compagnons à descendre, et, sans perdre une seconde, courut à l’autre bout. -C’est bien notre bâtiment ! cria-t-il, en revenant à Petit-Pierre et à Mary. Au bateau ! au bateau ! et force de rames ! Tous trois s’élancèrent de nouveau dans la barque ; Mary et Michel s’emparèrent des avirons, et, tandis que Petit-Pierre reprenait le gouvernail, ils ramèrent de toutes leurs forces. Aidée par le courant, la petite barque avançait rapidement ; il y avait chance de rejoindre la goélette si celle-ci conservait la même marche. Mais, tout à coup, un carré noir vint cacher à leurs yeux les découpures que faisaient sur le ciel les cordages et le mât ! c’était la grande voile que l’on hissait. Bientôt, un autre morceau de toile se dessina au- dessus de celle-ci : c’était le hunier. Puis ce fut le tour de la brigantine. Le Jeune Charles, profitant du vent qui venait de se lever, mettait toutes voiles dehors. Michel avait repris la rame des mains trop faibles de Mary ; il se courbait sur les avirons comme un forçat dans une galère ; il était au désespoir ; car, en une seconde, il avait calculé toutes les conséquences qu’allait avoir le départ de la goélette. Il voulait appeler, crier, héler : mais Petit-Pierre, au nom de la prudence, lui ordonna de n’en rien faire. -Bah ! dit celui-ci, dont la gaieté survivait à toutes les vicissitudes de la fortune, la Providence ne veut pas décidément que je quitte cette bonne terre de France. -Ah ! s’écria Michel, pourvu que ce soit la Providence. -Que voulez-vous dire ? demanda Petit-Pierre. -Que je crains qu’il n’y ait là-dessous quelque affreuse machination ! -Allons donc, mon pauvre ami, il n’y a que du hasard. On s’est trompé de date ou d’heure, voilà tout ; d’ailleurs, qui vous dit que nous eussions échappé aux croiseurs qui surveillent l’embouchure de la Loire ? Tout est pour le mieux, peut-être. Mais Michel ne se rendait pas aux raisons que lui donnait Petit-Pierre ; il continuait de se lamenter ; il voulait se jeter à la Loire, pour gagner à la nage la goélette, qui doucement, s’enfonçait et commençait à disparaître dans les brouillards de l’horizon, et ce fut avec beaucoup de peine que Petit-Pierre parvint à lui rendre un peu de calme. Peut-être n’y fût-il point parvenu s’il n’eût employé l’intermédiaire de Mary. Enfin, Michel, découragé, laissa tomber les avirons. En ce moment, trois heures sonnèrent à Couéron ; dans une heure, le jour allait commencer à paraître. Il n’y avait pas de temps à perdre : Michel et Mary reprirent les rames. On regagna la rive et on laissa la barque à la même hauteur à peu près où on l’avait prise. On arriva au pont Rousseau. Petit-Pierre insista pour que Michel le laissât rentrer seul dans la ville en la compagnie de Mary ; mais Michel ne voulut jamais y consentir. On venait de traverser la place du Bouffai, lorsque Michel, au moment où il tournait l’angle de la rue Saint-Sauveur, crut entendre un pas derrière lui. Il se retourna vivement, et, à la lueur défaillante du réverbère, il aperçut, à une centaine de pas, un homme qui, en se voyant remarqué, se jeta précipitamment dans l’enfoncement d’une porte. Le premier mouvement de Michel fut de s’élancer à la poursuite de cet homme ; mais il réfléchit que, pendant ce temps, Petit-Pierre et Mary s’éloigneraient et qu’il ne saurait plus où les retrouver. Il courut, au contraire, en avant et les rejoignit. -On nous suit, dit-il à Petit-Pierre. -Eh bien, laissons-nous suivre, répondit celui-ci avec sa sérénité habituelle ; nous avons de quoi dépister ceux qui sont à nos trousses. Petit-Pierre entraîna Michel dans une rue transversale, et, au bout de cent pas, ils se trouvèrent à proximité de la porte que lui avait indiquée le mendiant en y suspendant la branche de houx. Petit-Pierre leva le marteau et frappa trois coups séparés par des intervalles inégaux. À ce signal, la porte s’ouvrit comme par enchantement. Petit-Pierre poussa Mary dans la cour, et y entra lui-même. -C’est bien, dit Michel ; maintenant, je vais voir si cet homme nous épie encore. -Non pas, non pas ! vous êtes condamné à mort, dit Petit-Pierre ; si vous l’oubliez, je ne l’oublie pas, moi, et, comme nous courons même danger, s’il vous plaît, prenons même précaution. Entrez donc, entrez vite ! Pendant ce temps, le même homme qui, la veille au soir, avait reçu Michel en lisant son journal, parut sur le perron, vêtu de la même robe de chambre que la veille et encore à moitié endormi. Il leva les bras au ciel en reconnaissant Petit-Pierre. -C’est bien, c’est bien, dit celui-ci ; ne perdons pas de temps en lamentations. Tout est manqué ; on nous suit. Ouvrez, mon cher Pascal. Celui-ci indiqua la porte entrebâillée derrière lui. -Non, pas la porte de la maison, dit Petit-Pierre ; celle du jardin... Dans dix minutes, selon toute probabilité, la maison sera cernée. À la cachette ! à la cachette ! -Suivez-moi donc, alors. -Nous vous suivons, désespéré de vous avoir dérangé de si bonne heure, mon pauvre Pascal, d’autant plus désolé que ma visite va, sans doute, nécessiter votre déménagement, si vous tenez à ne point être pris. La porte du jardin fut ouverte. Avant de la franchir, Michel étendit la main pour prendre celle de Mary. Petit-Pierre vit le geste et poussa celle-ci dans les bras du jeune homme. -Voyons, embrassez-le, dit-il, ou tout au moins, permettez qu’il vous embrasse. Devant moi, c’est permis : je vous sers de mère, et je trouve que le pauvre innocent l’a bien gagné. Là ! maintenant, vous, tirez de votre côté, tandis que nous allons tirer du nôtre. Le soin de mes affaires, soyez tranquille, ne m’empêchera point de m’occuper des vôtres. -Mais ne pourrai-je la revoir ? demanda timidement Michel. -C’est dangereux, je le sais bien, répondit Petit- Pierre ; mais bah ! on dit qu’il y a un dieu qui protège les amoureux et les ivrognes : je compte sur ce dieu. Rue du Château, n° 3, une visite vous est permise, une visite tout au plus ; car je vais faire en sorte de vous rendre votre amie. En achevant ces mots, Petit-Pierre tendit à Michel une main que celui-ci baisa respectueusement ; puis, Petit-Pierre gagna avec Mary la haute ville, tandis que Michel redescendait du côté du pont Rousseau. XXV Comme quoi il y a pêcheur et pêcheur Maître Courtin avait été bien malheureux pendant toute cette soirée que Mme de la Logerie l’avait contraint de passer auprès d’elle. Il avait, en collant son oreille à la porte, entendu toute la conversation de la mère et du fils, et, par conséquent, toute cette histoire de la goélette. Il était neuf heures du soir, lorsque la baronne remonta dans sa voiture. Sans écouter les dernières recommandations que sa maîtresse lui adressait par la portière, il se mit à courir dans la direction de la métairie. Il la trouva vide et apprit de sa servante que monsieur Michel et mademoiselle Bertha étaient partis depuis deux heures à peu près, et avaient pris la direction de Nantes. Courtin pensa tout d’abord à les rejoindre et courut à l’écurie pour seller son bidet ; mais il ne l’y trouva plus ! Le souvenir de la modeste allure de son cheval rassura un peu maître Courtin ; toutefois, il ne rentra dans sa demeure que pendant les quelques minutes qui lui étaient nécessaires pour prendre de l’argent et, à tout hasard, les insignes de sa dignité de maire ; puis, il se mit bravement à pied sur les traces du fugitif. À Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, on lui apprit que, vers sept heures et demie du soir, on avait aperçu son cheval. Il demanda qui le montait ; mais on ne put le satisfaire sur ce point. Un peu plus loin, le métayer fut plus heureux : on lui traça un signalement si exact du cavalier, qu’il ne douta point que ce ne fût le jeune baron. Il continua à croire que le jeune baron n’avait pas dévié de sa route, et il était si certain que celui-ci était entré à Nantes ou allait y entrer, qu’en arrivant à l’auberge du Point du Jour, il ne prit pas la peine de demander à l’hôte de cette auberge de nouveaux renseignements qu’il doutait, d’ailleurs, que l’hôte pût lui donner ; il se hâta de manger un morceau de pain, et, au lieu d’entrer dans la ville, où il lui eût été impossible de rejoindre Michel, il repassa le pont Rousseau et tourna à droite dans la direction du Pèlerin. Maître Courtin avait son projet. Nous avons dit toutes les espérances qu’il fondait sur Michel. Michel, amoureux de Mary, devait, un jour ou l’autre, livrer à Courtin, dans un but personnel, le secret de la retraite de celle qu’il aimait ; et, comme celle qu’il aimait était près de Petit-Pierre, Michel, en livrant le secret de Mary, livrerait celui de la duchesse. Or, si Michel partait, Michel emportait avec lui les espérances de Courtin. Il fallait donc, à quelque prix que ce fût, que Michel ne partît point. Or, si Michel ne trouvait point le Jeune Charles à son poste, Michel était forcé de rester. Quant à Mme de la Logerie, comme elle était à cette heure sur la route de Paris, il se passerait un certain temps avant qu’elle fût avertie que la fuite de son fils n’avait pu avoir lieu et qu’elle eût trouvé un autre moyen de lui faire quitter la Vendée ; or, ce délai était plus que suffisant pour que Michel, maintenant tout à fait guéri, fournît au rusé métayer le moyen d’atteindre le but où il tendait. Seulement, maître Courtin ignorait encore quels moyens il emploierait pour arriver jusqu’au patron du Jeune Charles, dont il avait entendu prononcer le nom par la baronne ; mais -et sans se douter qu’il avait en cela un point de ressemblance avec un grand homme de l’Antiquité -maître Courtin comptait sur sa fortune. Elle ne lui fit pas défaut. En arrivant à la hauteur de Couéron, il aperçut, au milieu des cimes des peupliers de l’île, les mâts de la goélette. Au mât de hune, le perroquet battait, déferlé au gré de la brise. C’était bien là le bâtiment qu’il cherchait. À la dernière lueur du crépuscule, il découvrit un homme tapi dans une anfractuosité de la berge et qui pêchait. Cet homme était vêtu en matelot, c’est-à-dire qu’il portait un pantalon de toile goudronnée et une vareuse rouge ; il était coiffé d’une sorte de bonnet écossais. À deux pas de lui, l’arrière d’une barque, dont l’avant était tiré sur le sable, se balançait mollement sur le fleuve. Le pêcheur, en entendant venir Courtin, ne leva point la tête, bien que celui-ci eût pris la précaution de tousser pour annoncer sa présence et faire de cette toux significative le prologue de la conversation qu’il désirait entamer. -Cette barque vous appartient-elle ? lui demanda Courtin. -Oui, répondit l’homme. Pourquoi. Que voulez- vous ? -Que vous me conduisiez dans votre bateau jusqu’au Jeune Charles, dont on voit d’ici les enfléchures entre les arbres. -Qui êtes-vous ? -Je suis le métayer de Mme la baronne de la Logerie. -Après ? -Et je viens de sa part, dit Courtin, qui sentait, peu à peu, l’audace lui venir au fur et à mesure qu’il s’engageait. -Après ? demanda le marin sur le même ton, mais avec un degré d’impatience plus marqué. Vous venez de la part de Mme de la Logerie ; eh bien, que venez- vous dire de sa part ? -Je viens vous dire que tout est manqué, surpris, découvert, et qu’il faut que vous vous éloigniez au plus vite. -Sufficit ! répondit le pêcheur ; mais cela ne me regarde point. Je ne suis que le second du Jeune Charles ; cependant, j’en sais assez pour vous accorder ce que vous demandez, et nous allons naviguer de conserve pour gagner les eaux du capitaine, auquel vous raconterez votre histoire. En achevant ces mots, le second du Jeune Charles roula tranquillement sa ligne autour du roseau, la jeta dans sa barque, poussa celle-ci hors du sable et la mit à flot. Puis il fit signe à maître Courtin de s’asseoir à l’arrière, et, d’un coup d’aviron, mit vingt pas entre le bord et lui. Au bout de cinq minutes, ils tournaient la tête, et presque aussitôt ils se trouvèrent le long des flancs du Jeune Charles, qui, étant sur lest, se dressait d’une douzaine de pieds hors de l’eau. Au bruit des avirons, un coup de sifflet singulièrement modulé partit du bord du navire ; le pêcheur y répondit par une mélodie à peu près semblable ; une figure se montra à l’avant, le bateau accosta à tribord, et l’on jeta une corde à ceux qui arrivaient. L’homme à la vareuse escalada la muraille du bâtiment avec l’agilité d’un chat ; puis, il hissa Courtin, qui avait moins l’habitude de cet escalier nautique. XXVI Interrogatoire et confrontation Lorsque, à sa grande joie, il se sentit sur ses pieds et sur le pont, le maire de la Logerie se trouva en face d’une forme humaine dont il ne pouvait distinguer les traits, cachés qu’ils étaient sous les plis d’une épaisse cravate de laine, qui s’enroulait autour du collet de son capot de toile cirée, mais qu’à l’attitude humble et respectueuse que prenait près de lui le mousse qui avait signalé leur arrivée, il reconnut devoir être le capitaine. -Qu’est-ce que cela ? dit ce dernier au pêcheur, en promenant, sans aucune espèce de cérémonie, sur la figure du métayer, la lumière du fanal qu’il avait pris des mains du mousse. -Ça vient de la part de qui vous savez, répondit le second. -Allons donc ! reprit le capitaine, à quoi te servent tes écubiers, si tu as pu croire qu’un jeune homme de vingt ans pouvait être taillé sur un gabarit comme celui- là ? -Je ne suis pas M. de la Logerie, en effet, dit Courtin, qui avait saisi le sens de ce jargon maritime ; je suis seulement son métayer et son homme de confiance. -À la bonne heure ! c’est déjà quelque chose, mais ce n’est pas tout. -Il m’a chargé... -Mais, nom d’un phoque, je ne te demande pas de quoi il t’a chargé, méchant terrien ! fit le capitaine en lançant sur le pont un long jet de salive noirâtre qui gênait l’explosion de la colère qui commençait à l’animer ; je te dis que c’est déjà quelque chose, mais que ce n’est pas tout. Courtin regarda le capitaine d’un air étonné. -Comprends-tu, oui ou non ? demanda celui-ci. Si c’est non, dis-le vite, et l’on va te reconduire à terre avec les honneurs que tu mérites, c’est-à-dire avec une bonne cinglée de garcettes sur le bas des reins. Courtin, alors, comprit que Mme de la Logerie, selon toute probabilité, était convenue avec le maître du Jeune Charles d’un signal de reconnaissance ; ce signal, il l’ignorait. Il se sentit perdu. En ce moment, un vigoureux ohé ! parti de l’avant du navire, vint distraire le capitaine de la réponse énergique qu’il méditait probablement. À ce cri, il se tourna vers le mousse, qui, son falot à la main, écoutait, bouche béante, la conversation de son patron et de Courtin. -Que fais-tu là, lascar, canaille, failli chien ? s’écria-t-il en accompagnant ces paroles d’une pantomime qui l’atteignit dans les parties charnues et l’envoya rouler jusqu’au panneau. C’est comme ça que tu es à ton poste ! Puis, se retournant vers le second : -Ne laissez pas accoster sans avoir reconnu, dit-il. Mais il n’avait pas achevé, que le nouveau venu, qui s’était servi de la corde par laquelle on avait hissé Courtin, se montra inopinément sur le pont. Le capitaine alla ramasser la lanterne qui s’était échappée des mains du mousse et qui, par un hasard providentiel, ne s’était point éteinte, et, ce fanal à la main, il se dirigea vers le visiteur. -De quel droit montez-vous à mon bord sans dire gare, vous ? s’écria-t-il en saisissant l’étranger au collet. -J’y monte parce que j’y ai affaire, à votre bord, répondit celui-ci avec l’assurance d’un gaillard sûr de son fait. -Que veux-tu, alors ? Voyons, parle vite ! -Lâchez-moi d’abord. Vous êtes bien sûr que je ne me sauverai pas, puisque je viens de moi-même. -Mais, mille millions de phoques ! dit le capitaine, te tenir au collet ce n’est pas te fermer la bouche. -Je ne puis parler quand je suis gêné dans mes entournures, répliqua le nouveau venu sans s’intimider le moins du monde du ton de son interlocuteur. -Capitaine, dit le second en intervenant dans le débat, sacredié ! m’est avis que vous n’êtes pas juste. À celui qui veut louvoyer, vous demandez le pavillon, et à celui qui est tout prêt à hisser ses couleurs, vous faites des noeuds à la drisse. -C’est vrai, répondit le capitaine en lâchant le nouveau venu, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu pour le véritable envoyé de Michel, c’est-à-dire pour Joseph Picaut. Celui-ci fouilla dans sa poche, y prit le mouchoir qu’il avait reçu des mains du jeune baron, et le présenta au patron du Jeune Charles, qui le déplia et en compta les trois noeuds avec autant de conscience qu’il l’eût fait d’une somme d’argent. Courtin, duquel on ne s’occupait plus, avait vu la scène et n’en perdait rien. -Bien, dit le capitaine, tu es en règle. Nous allons causer tout à l’heure ; mais auparavant, il faut que j’expédie le particulier de l’arrière. Toi, Antoine, ajouta-t-il en s’adressant à son second, conduis ce gaillard-là à la cambuse et verse-lui un boujaron de schnik. Le capitaine revint à l’arrière et trouva Courtin, qui s’était assis sur un paquet de cordages. -Voyons, dit l’officier, réponds franchement : c’est la seule chance qui te reste de ne pas aller, à mille lieues d’ici, servir de déjeuner aux requins. Qui est-ce qui t’a envoyé à moi ? -Mais, s’écria Courtin, c’est Mme de la Logerie. Quand je vous dis que je suis son métayer, et cela aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu au ciel... -Mais, enfin, continua le capitaine, si c’est Mme de la Logerie, elle t’a bien donné quelque chose pour te faire reconnaître : un billet, une lettre, un bout de papier ; si tu n’as rien, c’est que tu ne viens pas de sa part. -Mme de la Logerie m’a seulement dit : « Prends ce mouchoir, va trouver le capitaine du Jeune Charles. » -Elle t’a dit : « Prends ce mouchoir ? » -Oui, elle m’a dit cela, foi d’homme ! -Mais où est-il, ce mouchoir qu’elle t’a dit de prendre ? -Il est dans ma poche, donc. -Mais, imbécile, idiot, bélître, donne-le donc, ce mouchoir ! -Que je vous le donne ? -Oui. -Oh ! je ne demande pas mieux, moi. Le voilà ! Et Courtin tira un mouchoir de sa poche. -Mais donne donc, failli chien ! s’écria le capitaine, en lui arrachant le mouchoir des mains, et en s’assurant, par une investigation rapide, que trois de ses coins étaient noués. -Mais, animal stupide, bête brute, continua le capitaine, Mme de la Logerie ne t’avait-elle pas dit de me donner ce mouchoir ? -Si fait, répondit Courtin, d’un air de plus en plus niais. -Eh bien, alors, pourquoi ne me l’as-tu pas donné ? -Dame, fit Courtin, parce qu’en arrivant sur le pont, j’ai vu que vous vous mouchiez avec vos doigts, et que je me suis dit : « Dieu merci, si le capitaine se mouche avec ses doigts, il n’a pas besoin de mouchoir. » -Ah ! fit le capitaine, en se grattant la tête avec un reste de doute, ou tu es un rude manoeuvrier, ou tu es un crâne imbécile. En tout cas, comme il y a plus de chances pour l’imbécile, c’est à celui-là que je m’arrête de préférence. Voyons, redis-moi carrément la cause pour laquelle tu viens et ce que t’a chargé de me dire la personne qui t’envoie à moi. -Voici mot pour mot les paroles de ma bonne maîtresse, monsieur... -Voyons ces paroles. -« Courtin, m’a-t-elle dit, je puis me fier à toi, n’est-ce pas ? -Oh ! que oui, lui ai-je répondu. -Sache donc que mon fils, que tu as recueilli, soigné, gardé, caché chez toi au risque de ta vie, devait s’évader cette nuit, à bord du navire le Jeune Charles. Mais, comme j’en ai eu vent et comme tu me le dis toi-même, il paraît que tout a été découvert. Tu n’as que le temps d’aller prévenir le digne capitaine qu’il n’attende plus mon fils, qu’il se sauve au plus vite, car on doit le prendre cette nuit pour avoir concouru à l’évasion d’un condamné politique, et puis encore pour beaucoup d’autres choses... » Maître Courtin soudait cet appendice à la phrase qu’il avait préparée, présumant, d’après la physionomie du capitaine du Jeune Charles, que celui-ci pouvait bien avoir à se reprocher d’autres peccadilles que celle pour laquelle Courtin venait le prévenir qu’il était recherché. Peut-être sa perspicacité n’était-elle pas en défaut, car le digne marin demeura pensif pendant quelques instants. -Allons, suis-moi ! dit-il enfin à Courtin. Le métayer obéit passivement : le capitaine le conduisit à sa chambre, l’y fit entrer et en ferma la porte à double tour. Quelques instants après, Courtin, qui était demeuré dans l’obscurité, et qui, en somme, était assez inquiet de la tournure qu’allait prendre cette affaire, entendit un bruit de pas qui retentissaient sur le pont du navire et qui s’acheminaient vers la chambre du capitaine. La porte s’ouvrit : le capitaine entra le premier ; il était suivi de Joseph Picaut, derrière lequel marchait le second, sa lanterne à la main. -Ah ça ! voyons, dit le patron du Jeune Charles, il s’agit de nous entendre une bonne fois pour toutes. Tâchons de débrouiller cet écheveau de fils qui me paraît passablement emmêlé, ou, par la coque de mon bâtiment ! je vous fais brosser les épaules à coups de garcette jusqu’à ce que le diable lui-même en ait les larmes aux yeux. -Moi, j’ai dit tout ce que j’avais à dire, capitaine, fit Courtin. Picaut tressaillit à cette voix ; il n’avait pas encore vu le métayer et ignorait complètement sa présence à bord. Il fit un pas pour bien s’assurer que c’était lui. -Courtin ! s’écria-t-il, le maire de la Logerie ! Capitaine, si cet homme sait notre secret, nous sommes perdus ! -Et qu’est-il donc ? demanda le capitaine. -C’est un traître, un espion, un mouchard ! -Morbleu ! dit le capitaine, il ne faudra pas, sais-tu bien, que tu me le répètes cinquante fois pour me le faire croire : le drôle a dans la physionomie quelque chose de louche et de faux qui ne me revient pas du tout. -Ah ! continua Joseph Picaut, vous ne vous trompez pas, je vous le donne pour le plus damné pataud et, par conséquent, pour la plus franche canaille du pays de Retz. -Qu’as-tu à dire à cela ? demanda le capitaine. Voyons, mille carcasses, dis ! -Oh ! rien, reprit Picaut ; je le défie bien de rien répondre. Courtin continuait à garder le silence. -Allons, allons, décidément, dit le capitaine, je vois qu’il faut employer les grands moyens pour te faire parler, mon drôle ! Et, à ces mots, le patron du Jeune Charles tira de sa poitrine un petit sifflet d’argent pendu à une chaîne de même métal, et en fit sortir un son aigu et prolongé. À ce signal de leur capitaine, deux matelots entrèrent dans la chambre. Alors, un sourire diabolique se dessina sur les lèvres de Courtin. -Bon ! dit-il, voilà justement ce que j’attendais pour parler. Et, prenant le capitaine, il l’emmena dans un coin de la chambre et lui dit quelques mots à l’oreille. -Et c’est vrai, ce que tu me dis là ? demanda le patron du Jeune Charles. -Dame ! fit Courtin, il est bien facile de vous en assurer. -Tu as raison, dit le capitaine. Et, sur un signe de lui, le second et les deux matelots saisirent Joseph Picaut, lui arrachèrent sa veste, et déchirèrent sa chemise. Le capitaine alors s’approcha de lui, lui appliqua une tape vigoureuse sur l’épaule, et les deux lettres dont avait été marqué le chouan lors de son entrée au bagne, se dessinèrent, parfaitement visibles, sur sa chair marbrée. Picaut avait été si violemment et si subitement assailli par les trois hommes, qu’il n’avait pas pu se défendre d’abord ; il n’avait pas plutôt vu de quoi il était question, qu’il avait fait des efforts inouïs pour échapper aux étreintes qui l’enlaçaient ; mais il avait été dompté par cette triple force, et il ne pouvait plus que rugir et blasphémer. -Liez-lui pieds et pattes ! s’écria le capitaine, s’en rapportant, pour juger de la moralité de l’homme, au certificat que celui-ci portait sur l’épaule, et arrimez-le- moi dans la cale entre deux barriques. Puis, se retournant vers maître Courtin, qui poussait un soupir de soulagement : -Je vous demande bien pardon, mon digne magistrat, lui dit-il, de vous avoir confondu avec un drôle de cette espèce ; mais soyez tranquille, je vous réponds que, si l’on met le feu à votre grange avant trois bonnes années d’ici, ce ne sera pas lui qui l’y aura mis. Puis, sans perdre de temps, il remonta sur le pont, et Courtin, à sa grande satisfaction, l’entendit appeler tout son monde et donner l’ordre d’appareiller. Une fois convaincu du danger qu’il courait, le digne marin paraissait si pressé de mettre le plus d’espace possible entre la justice et lui, que, s’excusant auprès du maire de la Logerie de ne pas même lui faire la politesse d’un petit verre d’eau-de-vie, il le fit descendre dans le bateau en lui souhaitant un heureux voyage et en le laissant maître d’aller toucher la rive où bon lui semblerait. Maître Courtin coupa aussi directement qu’il put le courant du fleuve ; mais, si rapide que fût sa marche, au moment où son bateau froissait le sable de la berge, il put voir le Jeune Charles qui s’ébranlait lentement, et dont les voiles se déployaient les unes après les autres. Courtin, alors, s’était caché dans cette même anfractuosité du rivage, où il avait aperçu le pêcheur, et avait attendu. Au bout d’une demi-heure à peine qu’il était là, il vit arriver Michel et, à son grand étonnement, ne reconnut Bertha ni dans l’une ni dans l’autre des deux personnes qui l’accompagnaient. Mais, en échange, il reconnut Mary et Petit-Pierre. Ce fut alors qu’il se félicita doublement de sa ruse, si heureusement secondée par le hasard, qui avait, comme pour contribuer à sa réussite, amené là Joseph Picaut, et qu’il se disposa à profiter de la bonne fortune que le Ciel lui envoyait. On comprend facilement que tout le temps que Michel, Mary et Petit-Pierre restèrent sur le rivage, il ne les perdit pas un instant de vue ; que, lorsque tous trois s’embarquèrent à la recherche du navire, il les suivit des yeux dans tous les tours et les détours qu’ils firent exécuter à la barque, et qu’enfin, lorsqu’ils regagnèrent Nantes, il les suivit avec des précautions telles, que, pendant tout le chemin, aucun des trois fugitifs ne s’aperçut qu’il était épié. Et, cependant, si bien qu’il prît ses précautions, c’était lui que Michel avait aperçu au coin de la place du Bouffai ; c’était lui qui avait marché derrière les proscrits jusqu’à la maison où il les avait vus entrer. Lorsqu’ils eurent disparu, il ne douta point que, pour cette fois, il ne connût la cachette de Petit-Pierre ; il passa devant la porte, tira de sa poche un morceau de craie, fit une croix sur le mur, et, certain d’avoir le poisson dans son filet, il pensa qu’il n’avait plus qu’à le tirer à lui et à étendre la main pour toucher ses cent mille francs ! XXVII Où l’on retrouve le général et où l’on voit qu’il n’était pas changé La première pensée, nous devrions dire l’unique pensée de maître Courtin, fut qu’il serait un bien grand sot s’il admettait l’homme d’Aigrefeuille au partage de cette bienheureuse récompense, qu’il serait un grand maladroit s’il ne se passait pas de lui. Il résolut donc de ne point l’avertir comme cela en avait été convenu entre eux, et d’aller sur-le-champ faire part aux autorités de la découverte qu’il venait de faire. Mais à peine avait-il fait vingt pas, qu’au moment où il tournait le coin de la rue du Marché, un homme, qui courait aussi, dans un sens opposé, le heurta et le renversa contre le mur. Maître Courtin jeta un cri de surprise, car dans cet homme il avait reconnu M. Michel de la Logerie, qu’il croyait avoir laissé derrière la petite porte verte qu’il avait si soigneusement marquée d’une croix blanche. Sa stupéfaction était si grande, que Michel l’eût bien certainement remarquée s’il n’eût été lui-même singulièrement préoccupé. -Dis-moi, Courtin, s’écria-t-il, tu as suivi la rue du Marché, n’est-ce pas ? -Oui, monsieur le baron. -Alors, tu as dû rencontrer un homme qui s’enfuyait. -Non, monsieur le baron. -Mais si ! mais si ! il est impossible que tu ne l’aies pas rencontré... un homme qui semblait épier. Maître Courtin rougit jusqu’au blanc des yeux ; mais il se remit aussitôt. -Attendez donc ! oui, au fait, reprit-il, décidé à profiter de cette chance inattendue d’écarter de lui tout soupçon, oui, devant moi marchait un homme que j’ai vu s’arrêter en face de cette porte verte que vous voyez d’ici. -C’est bien cela ! s’écria le jeune homme. Courtin, il faut absolument que nous retrouvions cet homme. Par où a-t-il pris ? -Par là, je crois, dit Courtin en indiquant, de la main, la première rue qui se trouva à portée de sa vue. -Viens donc, et suis-moi. Michel se mit à marcher rapidement dans la direction que lui avait indiquée Courtin. Celui-ci doubla le pas et parvint à rejoindre le jeune homme. -Es-tu forcé de retourner à la Logerie aujourd’hui ? demanda-t-il à Courtin. -Monsieur le baron doit bien penser que je ne suis ici que pour être à ses ordres, répondit le métayer. -Bon ! eh bien, je vais te confier un secret, Courtin, je vais épouser bientôt Mary de Souday, et ce soir tu la verras, car, je dois la retrouver. -Où cela ? -Où tu m’as rencontré. -Ah ! tant mieux ! dit Courtin, dont la physionomie s’illumina d’une expression de satisfaction égale à celle que présentait en ce moment la figure de son jeune maître ; tant mieux ! vous ne sauriez croire combien je serai joyeux de vous voir enfin marié selon vos goûts et votre coeur. Ma foi, puisque votre mère consent, autant vaut que vous preniez celle que vous aimez. Voyez- vous que mes conseils étaient bons ! Et le métayer se frotta les mains comme fait un homme au comble de la joie. -Ce brave Courtin, répliqua Michel, qui était touché des élans sympathiques de son métayer. Où te retrouverai-je ce soir ? -Mais où vous voudrez. -Ne t’es-tu pas arrêté, comme moi, à l’auberge du Point du Jour ? -Oui, monsieur le baron. -Eh bien, nous y passerons la journée. Ce soir tu m’attendras pendant que je me rendrai auprès de Mary ; je te rejoindrai et nous partirons ensemble. -Mais, repartit Courtin assez embarrassé de cette résolution de son jeune maître qui dérangeait tous ses projets, c’est que j’ai, moi, différentes commissions à faire dans la ville. -Je t’accompagnerai partout ; cela m’aidera à tuer le temps, qui ne laissera pas de me sembler long d’ici à ce soir. -Vous n’y pensez pas. Mes fonctions de maire m’obligent à me présenter dans les bureaux de la préfecture, et vous ne pouvez y venir avec moi. Non, rentrez à l’auberge, reposez-vous, et, ce soir, à dix heures, nous nous mettrons en route, vous bien joyeux, probablement, et moi très heureux aussi, peut-être. Courtin tenait à se débarrasser, quant à présent, de Michel ; depuis le matin, l’idée que la récompense promise à qui livrerait Petit-Pierre, il pouvait la gagner seul, trottait dans sa cervelle, et il était décidé à ne point quitter Nantes sans savoir à quoi s’en tenir sur le chiffre de cette récompense, sur les moyens qu’il pouvait avoir de ne la partager avec personne. Michel comprit la valeur des raisons que lui donnait Courtin, et, jetant un coup d’oeil sur ses habits tout souillés de boue, tout imprégnés de rosée, il se décida à prendre congé de lui pour rentrer à l’hôtel. Aussitôt que son jeune maître l’eut quitté, Courtin s’achemina vers le logis du général Dermoncourt ; il donna son nom au soldat de planton, et, après quelques minutes d’attente, on l’introduisit auprès de celui qu’il désirait voir. Le général était assez mécontent de la tournure que prenaient les choses ; il avait envoyé à Paris des plans de pacification inspirés par ceux qui avaient si bien réussi au général Hoche ; ces plans n’avaient point été approuvés ; il voyait partout l’autorité civile primant les pouvoirs que l’état de siège accordait aux fonctionnaires militaires, et sa susceptibilité de vieux soldat, froissée en même temps que ses sentiments patriotiques, le rendait profondément mécontent. -Que veux-tu ? dit-il à Courtin en le toisant. Courtin s’inclina le plus bas qu’il lui fut possible. -Mon général, répondit le métayer, vous souvient-il de la foire de Montaigu ? -Parbleu ! comme si c’était hier, et surtout de la nuit qui la suivit ! Ah ! il s’en est peu fallu que mon expédition ne réussît, et, sans un vaurien de garde qui débaucha un de mes chasseurs, j’étouffais l’insurrection dans son nid. À propos, comment l’appelais-tu, cet homme ? -Jean Oullier, répondit Courtin. -Qu’est-il devenu dans tout cela ? Courtin ne put s’empêcher de pâlir. -Il est mort, dit-il. -C’est ce qu’il avait de mieux à faire, le pauvre diable ; et, pourtant, c’est dommage, c’était un brave ! -Si vous vous rappelez celui qui a fait avorter l’affaire, comment se fait-il, général, que vous ayez oublié celui qui vous avait fourni les renseignements ? Le général regarda Courtin. -Parce que Jean Oullier était un soldat, c’est-à-dire un camarade, et que ceux-là, on y pense toujours ; tandis que les autres, c’est-à-dire les espions et les traîtres, on les oublie le plus tôt qu’on le peut. -Bien, dit Courtin ; alors, mon général, je me permettrai de venir en aide à votre mémoire et de vous dire que je suis cet homme qui vous avait indiqué la retraite de Petit-Pierre. -Ah ! oui ; mais les temps sont bien changé, mon cher ! nous ne sommes plus dans les chemins creux du pays de Retz, où l’on remarque un petit pied, une peau blanche et une voix douce, vu la rareté de toutes ces choses-là dans la contrée. Ici, tout le monde ressemble plus ou moins à une grande dame ; aussi, depuis un mois, plus de vingt drôles de ton espèce sont venus nous vendre la peau de l’ours... nos soldats sont sur les dents ; nous avons fouillé cinq ou six quartiers, et l’ours n’est pas encore mis par terre. -Général, j’ai le droit que vous ajoutiez foi à mes renseignements, puisque, une première fois déjà, je vous ai prouvé que je n’en donnais que de sûrs. -Au fait, dit le général à demi-voix, ce serait assez plaisant que je trouvasse tout seul ce que ce monsieur de Paris, avec toutes ses escouades de mouchards, d’espions, de rufians, de gens de haute et basse police, n’est point encore parvenu à rencontrer. Es-tu sûr de ce que tu avances ? -Je suis sûr que, d’ici à vingt-quatre heures, je saurai ce que vous désirez savoir, la rue et le numéro. -Viens me trouver alors. -Dites-moi le chiffre de la somme que l’on destine à celui qui vous mettra Petit-Pierre entre les mains. -Une cinquantaine de mille francs, peut-être... Je ne me suis pas occupé de cela, moi. -Cinquante mille francs, s’écria Courtin en faisant un pas en arrière comme s’il eût été frappé au coeur ; mais cinquante mille francs, ce n’est guère ! -Tu as raison, et ce n’est pas la peine, à mon avis, d’être infâme pour si peu ! Mais tu diras cela à ceux que la chose regarde. Quant à nous, nous sommes quittes, n’est-ce pas ? Débarrasse-moi donc de ta présence. Adieu ! Et le général, reprenant le travail qu’il avait interrompu pour recevoir Courtin, ne parut pas s’inquiéter le moins du monde des salutations à l’aide desquelles le maire de la Logerie cherchait à opérer convenablement sa retraite. Ce dernier sortit de moitié moins satisfait qu’il ne l’était en entrant. Il ne doutait pas que le général ne sût parfaitement à quoi s’en tenir sur le chiffre de la somme fixée comme prix de la trahison, et il ne pouvait concilier ce qu’il venait d’entendre avec ce que l’individu d’Aigrefeuille lui avait dit, qu’en se figurant que cet individu était l’homme même que le gouvernement avait expédié de Paris. Il renonça complètement à l’idée d’agir sans lui, et, tout en se promettant de prendre ses sûretés, il résolut de le mettre le plus tôt possible au courant de ce qui s’était passé. Jusque-là, cet homme était toujours venu à Courtin, qui n’avait jamais eu besoin de l’appeler. Mais le métayer avait reçu de son associé une adresse, à laquelle il devait écrire, dans le cas où il aurait quelque chose d’important à lui annoncer. Courtin n’écrivit point : il alla lui-même. Avec quelque peine, il finit par découvrir, dans le quartier le plus infâme de la ville, au fond d’un cul-de-sac boueux, humide, peuplé de maisons sordides, garni d’échoppes de revendeurs de chiffons et de vieux habits, une petite boutique, où, suivant la recommandation qui lui en avait été faite, ayant demandé M. Hyacinthe, on le fit monter à une sorte d’échelle, et on l’introduisit dans un petit appartement plus propre qu’il n’était permis de l’espérer d’après l’extérieur de ce taudis. Maître Courtin trouva là son homme d’Aigrefeuille, qui le reçut bien mieux que le général ne l’avait fait, et avec lequel il eut une longue conférence. XXVIII Où Courtin est encore une fois désappointé Le soir venu, Courtin, qui n’oubliait pas le rendez- vous de Michel et de Mary, rentra à l’hôtel du Point du Jour. Il y trouva Michel, qui l’attendait avec impatience. Dès que le jeune homme aperçut le métayer : -Courtin, lui dit-il, je suis enchanté de te voir ! J’ai découvert l’homme qui nous a suivis cette nuit. -Hein ? Vous dites ?... demanda Courtin en faisant, malgré lui, un pas en arrière. -Je l’ai découvert, je te dis ! répéta le jeune homme. -Et cet homme, quel est-il ? demanda le métayer. -Un homme auquel j’avais cru pouvoir me fier et auquel, dans ma position, tu te serais certes fié toi- même : Joseph Picaut. -Joseph Picaut ! répéta Courtin en faisant l’étonné. -Oui. -Et où l’avez-vous donc rencontré ? -Dans cette auberge, mon cher Courtin, où il est garçon d’écurie... c’est-à-dire où il en joue le rôle. -Bon ! Et comment vous a-t-il suivis ? Auriez-vous eu l’imprudence de lui confier votre secret ? Ah ! jeune homme, jeune homme ! fit Courtin, comme on a raison de dire que jeunesse et imprudence vont ensemble !... À un ancien galérien ! -C’est justement à cause de cela ! Tu sais bien comment il a été aux galères ? -Dame, oui : pour vol à main armée, sur les grandes routes. -Oui, mais dans une époque de troubles... Enfin, la question n’est pas là. Je l’avais chargé d’une mission, voilà le fait. -Si je vous demandais laquelle, dit Courtin, vous croiriez que c’est la curiosité qui me fait parler ; et cependant, ce serait l’intérêt, pas autre chose. -Oh ! je n’ai aucune raison de te cacher la mission que j’avais donnée à Picaut. Je l’avais chargé d’aller prévenir le commandant du Jeune Charles qu’à trois heures du matin je serais à son bord. Eh bien, on n’a revu ni l’homme ni le cheval et Joseph Picaut doit être aux aguets dans les environs. -Pour quoi faire ? demanda Courtin. S’il avait voulu vous livrer, rien n’eût été plus facile que d’envoyer ici les gendarmes et de vous faire prendre par eux. Michel secoua la tête. -Comment ! non ? -Je dis que ce n’est point à moi qu’il en veut, Courtin ; je dis que ce n’est point à cause de moi qu’il nous a épiés hier. -Pourquoi cela ? -Parce que ma tête n’est pas mise à assez haut prix pour payer une trahison. -Mais à qui s’adressait cet espion ? fit le métayer en appelant à son aide toute la naïveté dont il était capable d’empreindre son accent et sa physionomie. -À un chef vendéen que j’eusse voulu sauver en même temps que moi, répondit Michel, qui s’apercevait du chemin que lui faisait faire son interlocuteur, mais qui n’était pas fâché de le mettre à moitié dans son secret, pour s’en servir à un moment donné. -Ah ! ah ! fit Courtin, aurait-il donc découvert la retraite de ce chef vendéen ? Ça serait un malheur, monsieur Michel ! -Non, il n’a franchi que la première enceinte, heureusement ! mais je crains que, si une seconde fois il s’occupe de nous, il ne soit, cette fois-là, plus heureux que la première. -Et comment pourrait-il s’occuper de vous ? -Dame, si ce soir il nous épiait, il verrait bien que j’ai un rendez-vous avec Mary. -Ah ! mordieu ! vous avez raison. -Aussi, je ne suis pas sans inquiétude, dit Michel. -Faites une chose. -Laquelle ? -Emmenez-moi ce soir avec vous ; si je m’aperçois que vous êtes suivi, un coup de sifflet vous avertira de prendre le large. -Mais toi ? Courtin se mit à rire. -Oh ! moi, je ne risque rien : mes opinions sont connues, Dieu merci, et, en ma qualité de maire, je puis avoir impunément de mauvaises connaissances. -À quelque chose malheur est bon ! dit Michel, en riant à son tour. Mais attends donc ! quelle heure est-ce là ? -Neuf heures qui sonnent à l’horloge du Bouffai. -En ce cas, viens, Courtin ! -Alors, vous m’emmenez ? -Sans doute. Courtin prit son chapeau, Michel le sien, et tous deux sortirent, et gagnèrent rapidement l’angle où Michel avait rencontré Courtin. Le métayer avait à sa droite la rue du Marché, à sa gauche la petite ruelle sur laquelle donnait la porte qu’il avait marquée d’une croix. -Reste là, Courtin, dit Michel ; je vais à l’autre bout de cette ruelle ; je ne sais encore de quel côté viendra Mary ; si elle vient de ton côté, achemine-la vers moi ; si elle vient de mon côté, rapproche-toi, afin de nous porter main-forte en cas de besoin. -Soyez donc tranquille ! dit Courtin. Et il s’installa à son poste. Courtin était au comble de la joie ; son plan avait complètement réussi ; d’une façon ou de l’autre, il allait être mis en contact avec Mary ; Mary, il le savait, était la confidente intime de Petit-Pierre ; il suivrait Mary lorsqu’elle quitterait Michel, et il ne faisait aucun doute que la jeune fille, n’ayant aucun soupçon d’être suivie, ne dénonçât elle-même la retraite de la princesse en la rejoignant. Neuf heures et demie sonnant à toutes les horloges de Nantes, surprirent Courtin au milieu de ces réflexions. À peine la vibration métallique s’éteignait-elle dans l’air, que Courtin entendit un pas léger venir de son côté ; il alla au-devant de ce pas, et dans une jeune paysanne enveloppée d’une mante et portant à la main un petit paquet enveloppé d’un mouchoir, il reconnut Mary. La jeune fille, en voyant un homme qui semblait garder la rue, hésita à avancer. Courtin marcha droit à elle, et se fit reconnaître. -C’est bien, c’est bien, mademoiselle Mary, dit-il en réponse aux manifestations joyeuses de la jeune fille ; mais ce n’est pas moi que vous cherchez, n’est-ce pas ? c’est monsieur le baron. Eh bien, il est là-bas, il vous attend. Et il désigna du doigt l’autre bout de la ruelle. La jeune fille le remercia de la tête et hâta le pas dans la direction que lui indiquait Courtin. Quant à celui-ci, convaincu que la conférence serait longue, il s’assit philosophiquement sur une borne. Seulement, de cette borne, il pouvait voir les deux jeunes gens, tout en songeant à sa fortune future, qui lui paraissait en si bon chemin. En effet, par Mary, il tenait un bout du fil du labyrinthe, et il espérait bien que, cette fois, le fil ne casserait pas. Mais il n’eut pas le temps d’échafauder de grands rêves sur les nuages d’or de son imagination : les jeunes gens ne firent qu’échanger quelques paroles et revinrent dans sa direction. Ils passèrent devant lui ; le jeune baron donnait joyeusement le bras à sa fiancée et tenait à la main le petit paquet que le métayer avait vu dans celle de Mary. Michel lui fit un signe de tête. « Oh ! oh ! se dit le métayer, est-ce que ce ne serait pas plus difficile que cela ? En vérité il n’y aurait pas de mérite. » Mais, comme cette promptitude faisait merveilleusement son affaire, il ne se fit pas prier pour obéir au signe de Michel, et se mit à marcher à une très petite distance des deux amants. Bientôt, cependant, une certaine inquiétude s’empara du digne métayer. Au lieu de remonter vers le haut de la ville, où Courtin sentait instinctivement que devait être la cachette, les deux jeunes gens descendaient vers la rivière. Le métayer suivait tous leurs mouvements avec une profonde inquiétude ; mais bientôt il supposa que Mary avait quelque course à faire de ce côté, et que Michel l’accompagnait dans cette course. Cependant, son inquiétude devint plus vive, lorsque, en débouchant sur le quai, il vit les deux jeunes gens prendre la direction de l’hôtel du Point du Jour, puis, arrivés à l’hôtel du Point du Jour, entrer hardiment par la porte cochère. À cette vue, il ne put se contenir et rejoignit le jeune baron au pas de course. -Ah ! te voilà... Tu arrives bien ! dit Michel en l’apercevant. -Qu’y a-t-il donc ? demanda le métayer. -Courtin, mon ami, répondit le jeune homme, il y a que je suis l’homme le plus heureux de la terre ! -Comment cela ? -Vite, vite, aide-moi à seller deux chevaux ! -Deux chevaux ? -Oui. -Et mademoiselle, vous ne la reconduisez donc pas ? -Non, Courtin, je l’emmène. -Où cela ? -À la Banloeuvre, où nous aviserons sur ce que nous avons à faire pour fuir tous ensemble. -Et mademoiselle Mary abandonne comme cela ?... Courtin s’arrêta court ; il comprit qu’il allait se trahir. Mais Michel était trop heureux pour être défiant. -Mademoiselle Mary n’abandonne personne, mon cher Courtin : nous envoyons Bertha à sa place. Tu comprends que ce n’est pas moi qui peux me charger de dire à Bertha que je ne l’aime pas ! -Bon ! Et qui le lui dira ? -Ne t’en inquiète pas, Courtin : quelqu’un s’en charge. Vite, vite, sellons deux chevaux ! -Vous avez donc des chevaux ici ? -Non, je n’ai pas personnellement de chevaux ici ; mais, comprends-tu, il y a des chevaux à la disposition de ceux qui, comme nous, voyagent pour les besoins de la cause. Et Michel poussa Courtin dans l’écurie. Deux chevaux, effectivement, comme s’ils eussent été préparés à l’intention des deux jeunes gens, mangeaient l’avoine à l’écurie. Au moment où Michel mettait la selle sur le dos de l’un d’eux, le maître de l’hôtel descendit, conduit par Mary. -Je viens du Sud et je vais à Rosny, lui dit Michel en sellant son cheval, tandis que Courtin en faisait autant, mais plus lentement, de l’autre. Courtin entendit le mot d’ordre, mais n’y comprit rien. -C’est bien, se contenta de répondre le maître d’hôtel en faisant de la tête un signe d’intelligence. Et, comme Courtin était en retard, il l’aida à rejoindre Michel. -Mais, monsieur, dit Courtin tentant un nouvel effort, pourquoi aller à la Banloeuvre et non pas à la Logerie ? Il me semble que vous n’y avez pas été si mal, à la Logerie. Michel interrogea Mary du regard. -Oh ! non, non ! dit celle-ci. Songez, mon ami, que c’est là que Bertha va revenir tout droit, afin d’avoir de nos nouvelles, afin de savoir pourquoi le navire n’était pas à l’endroit convenu, et je ne veux pas la voir avant que la personne que vous savez l’ait vue, lui ait parlé ; il me semble que je mourrais de honte et de douleur en me retrouvant en face d’elle. À ce nom de Bertha, prononcé pour la seconde fois, Courtin avait relevé la tête comme un cheval au bruit de la trompette. -Oui ; mademoiselle a raison, dit-il, n’allez pas à la Logerie. -Seulement, voyons, Mary... dit Michel. -Quoi ? demanda la jeune fille. -Qui remettra à notre soeur la lettre qui l’appelle à Nantes ? -Bon ! dit Courtin, ce ne sera pas difficile de trouver un messager ; et, s’il n’y a que cela qui vous embarrasse, monsieur Michel, je m’en charge. Michel hésitait ; mais, comme Mary, il redoutait d’être témoin des premiers emportements de Bertha. Il consulta de nouveau la jeune fille du regard. Celle-ci répondit par un signe affirmatif. -Alors, à la Banloeuvre ! dit Michel en remettant la lettre à Courtin. Si tu as quelque chose à nous faire dire, Courtin, c’est là que tu nous trouveras. -Ah ! pauvre Bertha ! pauvre Bertha ! dit Mary en s’élançant sur son cheval, jamais je ne me consolerai de mon bonheur ! Michel, de son côté, venait de sauter sur le sien. Les deux jeunes gens étaient en selle ; ils saluèrent de la main le maître de l’hôtel ; Michel recommanda une dernière fois sa lettre à Courtin, et tous deux s’élancèrent hors de l’hôtel du Point du Jour. À l’extrémité du pont Rousseau, ils faillirent renverser un homme qui, malgré la chaleur de la saison, était enveloppé d’une espèce de manteau dont il se cachait le visage. Cette sombre apparition épouvanta Michel, qui pressa l’allure de son cheval en disant à Mary d’en faire autant. Michel se retourna au bout d’une centaine de pas ; l’homme s’était arrêté, et, visible malgré l’obscurité, les suivait des yeux. -Il nous regarde ! il nous regarde ! dit Michel, qui sentait instinctivement qu’il venait de passer près d’un danger. L’homme les perdit de vue et continua sa route du côté de Nantes. À la porte de l’hôtel du Point du Jour, il s’arrêta, chercha quelqu’un du regard et vit un homme qui lisait une lettre dans l’écurie, à la lueur du fanal. Il s’approcha de cet homme, qui, au bruit qu’il fit, retourna la tête. -Ah ! c’est vous ! dit Courtin. Par ma foi, vous avez failli arriver trop tôt ; vous m’auriez trouvé dans une compagnie qui ne vous aurait pas convenu. -Qu’est-ce que ces deux jeunes gens qui ont failli me renverser à l’extrémité du pont ? -C’est justement la compagnie dans laquelle j’étais. -Du bon et du mauvais, mais plus de bon que de mauvais cependant. -Est-ce pour ce soir ? -Non, pas encore ; c’est partie remise. -Vous voulez dire partie manquée. Maladroit ! Courtin sourit. -C’est vrai, dit-il, depuis hier, je joue de malheur ! Mais, bah ! contentons-nous de marcher sans avoir la prétention de courir. Quelque infructueuse que soit, au point de vue du résultat immédiat, ma journée d’aujourd’hui, c’est encore une journée que je ne donnerais pas pour vingt mille livres. -Ah ! ah ! vous en êtes bien sûr ? -Oui, et la preuve, c’est que je tiens déjà quelque chose. -Quoi ? -Ceci, dit Courtin en montrant le billet qu’il venait de décacheter et de lire. -Un billet ? -Un billet. -Et que contient ce billet ? dit l’homme au manteau en étendant la main pour le prendre. -Un instant... Nous allons le lire ensemble ; mais c’est moi qui le garde, attendu que c’est moi qui suis chargé de le remettre. -Voyons, dit l’homme. Tous deux se rapprochèrent du fanal et lurent ensemble : Venez me rejoindre aussi vite que possible. Vous connaissez les mots de passe. Votre affectionné, PETIT-PIERRE. -À qui cette lettre est-elle adressée ? -À mademoiselle Bertha de Souday. -Son nom n’est ni sur l’enveloppe ni au bas de la lettre. -Parce qu’une lettre peut se perdre. -Et c’est vous qui êtes chargé de remettre cette lettre ? -Oui. L’homme jeta un second regard sur la lettre. -C’est bien son écriture, dit-il. Ah ! si vous m’aviez laissé vous accompagner, nous la tiendrions à cette heure. -Que vous importe, pourvu qu’on vous la livre ? -Oui, vous avez raison. Quand vous reverrai-je ? -Après-demain. -Ici ou dans la campagne ? -À Saint-Philbert-de-Grand-Lieu ; c’est à moitié chemin de Nantes et de ma demeure. -Et cette fois, je ne me dérangerai pas pour rien ? -Je vous le promets. -Tâchez d’être de parole ; je le suis, moi, et voici l’argent, que je tiens prêt et qui ne vous fera pas attendre. En achevant ces paroles, l’homme ouvrit son portefeuille et montra complaisamment au métayer une liasse de billets de banque qui pouvait atteindre à une centaine de mille francs. -Ah ! dit celui-ci, du papier ? -Sans doute, du papier, mais signé Garat ; c’est une bonne signature. -N’importe ! dit Courtin, j’aime mieux l’or. -Eh bien, on vous payera en or, dit l’homme au manteau en remettant le portefeuille dans sa poche et en croisant son manteau sur son habit. Si les interlocuteurs n’eussent pas été si préoccupés par leur conversation, ils se fussent aperçus que, depuis deux ou trois minutes, un paysan qui, à l’aide d’une charrette, était, de la rue, grimpé sur le mur, les écoutait, et que, de son poste, il regardait les billets de banque d’un air qui, certes, voulait dire qu’à la place de Courtin il n’eût pas été si dégoûté que lui, et se fût parfaitement contenté de la signature Garat. -Ainsi donc, à après-demain, à Saint-Philbert, répéta l’homme au manteau. -À après-demain. -À quelle heure ? -Dame, vers le soir. -Prenons sept heures. Le premier venu attendra l’autre. -Et vous apporterez l’argent ? -Non, mais l’or. -Vous avez raison. -Vous espérez donc que nous terminerons après- demain ? -Dame, espérons toujours ; cela ne coûte rien d’espérer ! -Après-demain, à sept heures, à Saint-Philbert, dit le paysan en se laissant glisser du mur dans la rue. On y sera. Puis il ajouta avec un rire qui ressemblait fort à un grincement de dents : -Puisque l’on est marqué, il faut bien que l’on gagne sa marque. XXIX Où le marquis de Souday drague des huîtres et pêche Picaut Bertha, qui avait quitté la Logerie en même temps que Michel, était, au bout de deux heures de marche, près de son père. Elle avait trouvé le marquis extraordinairement abattu et complètement dégoûté de la vie de cénobite qu’il menait dans le terrier que maître Jacques lui avait fait arranger pour son usage personnel et dans lequel il l’avait installé. Comme Michel, mais par suite d’un sentiment purement chevaleresque, M. de Souday ne se fût jamais décidé à quitter la Vendée tant que Petit-Pierre y courait quelque danger. Or, sur la communication que lui fit Bertha du départ probable du chef de leur parti, le vieux gentilhomme vendéen s’était résigné, mais sans enthousiasme, à suivre le conseil que lui avait donné le général et à aller vivre pour la troisième fois sur la terre étrangère. Ils quittèrent donc la forêt de Touvois. Maître Jacques avait voulu les accompagner jusqu’à la côte pour les aider dans leur embarquement. Il était minuit environ lorsque les trois voyageurs, qui suivaient la route de Machecoul, se trouvèrent au- dessus du vallon de Souday. Arrivé au bord de la mer, maître Jacques, qui avait des intelligences sur toute la côte, trouva au marquis de Souday un pêcheur qui, moyennant quelques louis, consentit à les prendre dans son bateau et à les conduire à bord de la goélette Le Jeune Charles. Le bateau était échoué sur la rive ; le marquis de Souday, dirigé dans cette manoeuvre par maître Jacques, s’y glissa avec Bertha, trompant la surveillance des douaniers de Pornic qui veillaient sur la côte. Une heure après, la marée mit la barque à flot ; le patron et ses deux fils qui lui servaient d’équipage s’embarquèrent et prirent le large. Comme il s’en fallait encore d’une demi-heure à peu près que le jour parût, le marquis n’attendit point que le bateau fût au large pour quitter sa cachette dans le demi-pont, où il était plus mal à l’aise encore que dans le terrier de maître Jacques. En le voyant apparaître, le pêcheur s’informa : -Vous dites, monsieur, demanda-t-il, que le navire que vous attendez doit débouquer de la rivière ? -Oui, répondit le marquis. -À quelle heure a-t-il dû quitter Nantes ? -De trois à cinq heures du matin, répliqua Bertha. Le pêcheur consulta le vent. -Avec ce vent-là, dit-il, il ne lui faut pas plus de quatre heures pour venir à nous. Puis le jour vint. Bertha, qui, jusque-là, s’était tenue, toute rêveuse, assise à l’avant, absorbée dans ses pensées, monta sur un paquet de câbles roulés et interrogea l’horizon. À travers la brume du matin, plus épaisse à l’embouchure de la rivière que vers le large, elle aperçut les hauts mâts et les espars de quelques navires ; mais aucun d’eux ne portait la flamme bleue à laquelle on devait reconnaître le Jeune Charles. Elle en fit l’observation au pêcheur, qui la rassura en jurant qu’il était impossible que, parti de Nantes dans la nuit, le bâtiment eût déjà gagné la pleine mer. La matinée était passée ; il pouvait être dix heures, et l’on n’avait rien vu venir. Bertha était fort inquiète, et plusieurs fois déjà elle avait communiqué ses appréhensions à son père ; si bien que le marquis, pressé par elle, ne put faire moins que de consentir à se rapprocher de l’embouchure de la rivière. Il en profita pour se faire montrer par le vieux marin le moyen de marcher au plus près, c’est-à-dire d’orienter les voiles de façon à former avec la quille un angle aussi petit que le gréement pouvait le permettre ; et ils étaient tous deux au point le plus embrouillé de la démonstration lorsque Bertha poussa un grand cri. Elle venait d’apercevoir, à quelques brasses de la barque, un grand navire marchant toutes voiles dehors, et auquel elle n’avait pas fait attention parce qu’il ne portait pas le signal convenu, mais dont les focs lui avaient masqué l’approche. -Prenez garde, prenez garde, s’écria-t-elle, un navire vient sur nous. Le pêcheur se retourna, et en un clin d’oeil se rendit si bien compte du danger qui les menaçait, qu’il arracha brusquement le gouvernail des mains du marquis, et, sans s’inquiéter de ce qu’il renversait, celui-ci, sur le pont, manoeuvra rapidement pour se placer au vent du navire qui venait sur eux et sortir de ses eaux sans accident. Mais, si prompte qu’eût été sa manoeuvre, il ne put empêcher que la barque ne touchât. La quille de la brigantine frôla à grand bruit les flancs du navire ; son pic s’engagea un instant dans les bout-dehors du beaupré. Elle s’inclina, embarqua une vague, et, si la manoeuvre du pêcheur, en lui conservant le vent, ne l’eût promptement entraînée loin de là, elle ne se fût point redressée aussi vite, ou peut-être même ne se fût- elle pas redressée du tout. -Que le diable emporte ce caboteur de malheur ! s’écria le vieux pêcheur. Une seconde de plus, et nous allions remplacer au fond de la mer les poissons que nous en avons tirés. -Vire, vire ! s’écria le marquis que sa chute avait exaspéré ; cours dessus, et du diable si je ne monte pas à bord, pour demander au capitaine raison de son impertinence. Comment voulez-vous donc, répondit le vieux pêcheur, qu’avec nos deux méchants focs et notre pauvre brigantine nous atteignions cette espèce de goéland ? En a-t-il de la toile, le gredin ! toutes les bonnettes dehors et une voile de fortune. Court-il ! mais court-il ! -Il faut cependant le rejoindre, s’écria Bertha en s’avançant vers l’arrière, car c’est le Jeune Charles ! Et elle montra à son père une large bande blanche, placée à la poupe du bâtiment et sur laquelle on lisait en lettres d’or : LE JEUNE CHARLES. -Tu as, par ma foi, raison, Bertha ! s’écria le marquis. Vire donc, mon ami, vire ! Mais comment se fait-il qu’il ne porte pas le signal dont il était convenu avec M. de la Logerie ? Comment se fait-il surtout qu’au lieu d’avoir le cap sur la baie de Bourgneuf, où nous devions l’attendre, il ait le cap sur l’ouest ? -Peut-être est-il arrivé quelque accident, dit Bertha en devenant aussi pâle que son linge. -Pourvu que ce ne soit point à Petit-Pierre ! murmura le marquis. Bertha admira le stoïcisme de son père ; mais, tout bas, elle murmura à son tour : -Pourvu que ce ne soit pas à Michel. -N’importe ! dit le marquis, il faut que nous sachions à quoi nous en tenir. La petite barque, pendant ce temps, avait viré lof pour lof, et, s’étant mise dans le vent, avait augmenté la rapidité de sa marche. Cette manoeuvre assez rapide sur une embarcation d’un aussi mince tonnage n’avait point permis à la goélette, malgré la supériorité de sa voilure, de s’éloigner sensiblement. Le pêcheur put héler le navire. Le capitaine parut sur le pont. -Êtes-vous le Jeune Charles venant de Nantes ? demanda le patron de la barque en se faisant un porte- voix de ses deux mains. -Qu’est-ce que cela te fait ? répondit le capitaine de la goélette, auquel la certitude d’avoir échappé aux griffes de la justice n’avait nullement rendu sa belle humeur. -Laissez-moi vous accoster, demanda le pêcheur sur la suggestion de Bertha. Le capitaine du Jeune Charles interrogea la mer, et, n’apercevant, entre la côte et son navire, rien qui pût légitimer ses appréhensions, curieux, en outre, de savoir si les passagers dont on lui parlait maintenant n’étaient point ceux-là mêmes dont l’embarquement avait été le but de son voyage, il se rendit au désir du pêcheur, fit amener ses hautes voiles et manoeuvra de façon à diminuer la rapidité de sa course. Bientôt le Jeune Charles se trouva assez près de la barque pour qu’il fût possible de jeter à celle-ci un grelin à l’aide duquel on l’amena sous le couronnement de la goélette. -Eh bien, maintenant, voyons, qu’y a-t-il ? demanda le capitaine en se penchant vers la barque. -Priez M. de la Logerie de venir nous parler, dit Bertha. -M. de la Logerie n’est pas à mon bord, répliqua le capitaine en se penchant vers la barque. -Mais alors, reprit Bertha d’une voix troublée, si vous n’avez pas à bord M. de la Logerie, vous avez au moins deux dames ? -En fait de dames, répondit le capitaine, je n’ai absolument qu’un gredin qui, les fers aux pieds, jure et sacre dans la cale à démâter le bâtiment et à faire frissonner les barriques auxquelles il est amarré. -Mon Dieu, s’écria Bertha toute frissonnante, savez-vous si quelque accident ne serait point arrivé aux personnes que vous deviez embarquer ? -Ma foi, ma jolie demoiselle, dit le capitaine, si vous pouvez m’expliquer ce que cela veut dire, vous m’obligerez infiniment ; car le diable m’emporte si j’y comprends rien ! Hier au soir, deux hommes sont venus, tous deux de la part de M. de la Logerie, mais avec deux commissions différentes : l’un voulait que je partisse à l’instant même ; l’autre me disait de rester et d’attendre. De ces deux hommes, l’un était un honnête métayer, un maire, je crois ; il me montra quelque chose comme un bout d’écharpe tricolore. C’était celui-là qui me disait de lever l’ancre et de déraper au plus vite. L’autre, celui qui voulait me faire rester, était un ancien forçat. J’ai ajouté foi à ce qui me venait du plus respectable de ces deux paroissiens, ou qui, au bout du compte, était le moins compromettant. Je suis parti. -Oh ! mon Dieu, mon Dieu, dit Bertha, c’est Courtin qui est venu : il sera arrivé quelque accident à M. de la Logerie. -Voulez-vous voir cet homme ? demanda le capitaine. -Lequel ? demanda le marquis. -Celui qui est en bas, aux fers. Peut-être le reconnaîtrez-vous ; peut-être parviendrons-nous à démêler la vérité, bien qu’il soit trop tard maintenant pour que cela nous serve à quelque chose. -Pour partir, oui, dit le marquis, cela peut nous être inutile ; mais cela peut encore nous aider à sauver nos amis d’un péril. Montrez-nous cet homme. Le capitaine donna un ordre, et, quelques secondes après, on amena Joseph Picaut sur le pont. Il était toujours garrotté et enchaîné, et, malgré ses liens, dès qu’il aperçut les côtes de cette Vendée natale qu’il était menacé de ne plus revoir, sans calculer la distance qui l’en séparait et l’impossibilité où il était de nager, il fit un mouvement pour échapper à ceux qui le conduisaient et pour se précipiter à la mer. Cela se passait à tribord, de sorte que les passagers de la petite barque, affalée derrière la poupe, ne pouvaient rien voir ; mais, au cri que Picaut poussa, au bruit qui se fit sur le pont, ils comprirent qu’une lutte quelconque avait lieu à bord du Jeune Charles. Le pêcheur poussa sa barque le long des flancs du navire et l’on aperçut Joseph qui se débattait entre quatre hommes. -Laissez-moi me jeter à l’eau ! criait-il ; j’aime mieux mourir tout de suite que de pourrir à bord du bâtiment. Et, en effet, peut-être allait-il parvenir à se lancer à la mer, lorsqu’il reconnut les visages du marquis de Souday et de Bertha, qui regardaient cette scène avec stupeur. -Ah ! monsieur le marquis ! ah ! mademoiselle Bertha ! cria Joseph Picaut, vous me sauverez, vous ; car c’est pour avoir exécuté les ordres de M. de la Logerie que cet animal de capitaine m’a traité de la sorte, et ce sont les mensonges de cette canaille de Courtin qui en sont cause. -Voyons, qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? demanda le capitaine ; car, je vous l’avoue, si vous pouvez me débarrasser de ce gaillard-là, vous me ferez plaisir ; je ne suis frété ni pour Cayenne, ni pour Botany Bay. -Hélas ! dit Bertha, tout est vrai, monsieur. Je ne sais quel motif a eu le maire de la Logerie pour vous faire prendre le large ; mais voilà, à coup sûr, celui des deux qui vous disait la vérité. -Alors, déliez-le, mille garcettes ! et qu’il aille se faire pendre où il voudra. Maintenant, que faites-vous ? êtes-vous des nôtres ? n’en êtes-vous pas ? restez- vous ? partez-vous ? Il ne m’en coûtera pas plus pour vous emmener ; j’étais payé d’avance, et pour l’acquit de ma conscience, je de serais pas fâché d’emmener quelqu’un. -Capitaine, dit Bertha, n’y a-t-il donc pas moyen de rentrer en rivière et de remettre à cette nuit l’embarquement qui devait avoir lieu la nuit dernière ? -Impossible, répondit le capitaine en haussant les épaules ; et la douane ! et la police de sûreté ! Non, partie remise, c’est partie manquée. Seulement, je vous le répète, si vous voulez profiter de mon navire pour passer en Angleterre, je suis à votre disposition, et cela ne vous coûtera rien. Le marquis regarda sa fille ; mais celle-ci secoua la tête. -Merci, capitaine, merci, répondit le marquis, c’est impossible. Joseph Picaut monta dans l’embarcation. Alors, le capitaine fit larguer le câble qui retenait la petite barque, et la goélette, ayant donné dans le vent, s’éloigna. Le pêcheur déposa ses passagers à l’abri de la pointe de Pornic. Picaut, en faveur duquel un des fils du patron avait bien voulu se dessaisir de sa vareuse et de son chapeau goudronné, se jeta dans les terres, et s’orientant, se dirigea sur Nantes à vol d’oiseau, jurant sur tous les tons que Courtin n’avait qu’à se bien tenir. Mais, avant de quitter le marquis, il le pria de mettre le chef des lapins au courant de son aventure, ne doutant pas que maître Jacques ne s’associât fraternellement à sa vengeance. Ce fut ainsi que, grâce à sa connaissance des localités, il put arriver à Nantes vers les neuf heures du soir, et qu’en allant naturellement reprendre son poste à l’auberge du Point du Jour, il put, en y rentrant avec les précautions que sa position lui commandait, assister à l’entrevue de Courtin et de l’homme d’Aigrefeuille, entendre une partie de ce qu’ils disaient et voir l’argent ou plutôt les billets de banque que Courtin ne regardait comme valables que lorsqu’ils seraient convertis en or. Quant au marquis et à sa fille, ce ne fut que la nuit venue qu’ils purent, si grande que fût l’impatience de Bertha, se mettre en route pour la forêt de Touvois, et ce ne fut pas sans un véritable chagrin que le vieux gentilhomme pensa que la joyeuse matinée qu’il avait eue ce jour-là n’aurait pas de lendemain, et qu’il allait lui falloir, pour un temps indéterminé, se confiner comme un rat dans son trou. XXX Ce qui se passait dans deux maisons inhabitées Jean Oullier n’était pas mort. La balle que Courtin lui avait envoyée au hasard dans le buisson, et, pour ainsi dire, au jugé, lui avait troué la poitrine, et, quand la veuve Picaut, dont le métayer et son acolyte avaient entendu rouler la voiture était arrivée, elle avait cru ne relever qu’un cadavre. Par un sentiment de charité assez naturel chez une paysanne, elle ne voulut pas que le corps d’un homme devînt la pâture des oiseaux de proie et des bêtes de carnage ; elle le chargea dans sa charrette pour l’emmener chez elle. Ce fut à la maison qu’elle habitait du vivant de son mari, et que, peu de temps après la mort du pauvre Pascal, elle avait quittée pour l’auberge de Saint- Philbert-de-Grand-Lieu, tenue par sa mère, que la veuve Picaut transporta le corps de Jean Oullier. Cette maison était plus rapprochée à la fois de Machecoul, paroisse de Jean Oullier, et de la lande de Bouaimé, où elle l’avait trouvé, que l’auberge où, s’il eût été vivant, elle avait projeté de le cacher. Au moment où la charrette traversait le carrefour que nous connaissons, et d’où partait le chemin qui conduisait à la maison des deux frères, le funèbre cortège se croisa avec un homme à cheval qui suivait le chemin de Machecoul. Cet homme –M. Roger, le médecin de Légé -ayant appris qu’elle portait le corps de Jean Oullier, il l’accompagna jusqu’à la demeure des Picaut. La veuve plaça Jean Oullier sur ce même lit mortuaire où elle avait placé côte à côte Pascal Picaut et le pauvre comte de Bonneville. Pendant qu’elle s’occupait à lui rendre les derniers devoirs, pendant qu’elle débarrassait le visage du Vendéen du sang mêlé de poussière qui le souillait, elle aperçut le médecin. -Hélas ! cher monsieur Roger, lui dit-elle, le pauvre gars n’a plus besoin de vos soins, et c’est dommage ! Il y en a tant qui ne le valent pas, qui restent sur terre, que l’on a toujours à pleurer doublement ceux-là qui s’en vont avant leur temps. Le médecin s’approcha machinalement de Jean Oullier, prit son bras inerte et posa la main sur sa poitrine. Mais à peine cette main s’était-elle mise en contact avec la chair, que le docteur tressaillit. -Qu’y a-t-il ? demanda la veuve. -Jean Oullier n’est pas mort, dit-il. -Comment ! il n’est pas mort ? s’écria-t-elle. Et, ayant soigneusement clos les volets et la porte de sa chaumière, la veuve alluma un grand feu, fit chauffer de l’eau, pendant que le docteur sondait la blessure et cherchait à voir si quelque organe nécessaire à la vie n’était pas atteint. -Croyez-vous le sauver ? demanda-t-elle. -Ceci, répondit le médecin, c’est le secret de Dieu. Ce que je puis dire, c’est qu’aucun des organes essentiels n’a été atteint, mais la perte du sang est énorme et, en outre, il m’a été impossible d’extraire la balle. -Mais, hasarda Marianne, j’ai entendu dire qu’il y avait des hommes qui avaient parfaitement guéri et vécu de longues années avec une balle dans le corps. -Cela est très possible, répondit le médecin. Mais, maintenant, qu’allez-vous en faire ? -Mon intention avait été de conduire le pauvre homme à Saint-Philbert et de l’y cacher jusqu’à sa mort ou son rétablissement. -C’est difficile, à cette heure, dit le médecin. Il aura été sauvé par ce que nous appelons le caillot, et toute secousse lui pourrait être fatale. D’ailleurs, à Saint- Philbert, dans l’auberge de votre mère, au milieu de tant d’allées et venues, il vous serait impossible de tenir secrète sa présence chez vous. -Mon Dieu ! croyez-vous donc que, dans cet état, on l’arrêterait ? -On ne le mettrait pas en prison, certainement ; mais on le transporterait dans quelque hospice d’où il ne sortirait que pour attendre, dans les cachots, un jugement qui, s’il n’était pas mortel, serait au moins infamant. Jean Oullier est un de ces chefs obscurs, mais dangereux par leur action sur le peuple, pour lesquels le gouvernement sera sans pitié. Marianne, aidée du docteur, transporta le blessé dans l’étable qui attenait à sa chambre ; elle en verrouilla soigneusement la porte ; elle plaça son matelas sur un tas de paille ; puis, ayant pris rendez- vous avec le médecin pour la nuit suivante, et sachant que le blessé n’aurait besoin, pendant les premiers instants, que d’eau fraîche, elle se jeta sur une botte de paille près de lui, attendant qu’il manifestât son retour à la vie, soit par quelques paroles, soit même par un soupir. Le lendemain, elle se montra à Saint-Philbert, et, quand on lui demanda ce qu’était devenu Jean Oullier, elle répondit que, craignant d’être inquiétée, elle avait reporté le cadavre dans la lande. Puis elle retourna vers sa maison sous prétexte de la mettre en ordre ; le soir venu, elle en ferma la porte avec affectation, et rentra à Saint-Philbert avant qu’il fût nuit close, afin que tout le monde la vît bien. Pendant la nuit, elle retourna près de Jean Oullier. Elle le veilla ainsi trois jours et trois nuits, enfermée avec lui dans cette étable, craignant de faire le moindre bruit qui pût révéler sa présence. La blessure de Jean Oullier était si grave, qu’il resta près de quinze jours entre la vie et la mort ; et ce ne fut que quand la force de la nature eut repris le dessus que le docteur, à la grande joie de la veuve Picaut, répondit de la vie du Vendéen. Les soins de la Picaut redoublèrent, à mesure qu’elle le vit marcher vers sa convalescence ; et, bien que le blessé fût encore si faible, qu’il ne pouvait qu’à grand- peine articuler quelques paroles, et que les signes de reconnaissance qu’il faisait à la veuve témoignassent seuls du mieux qui s’opérait en lui, celle-ci ne manqua point une seule fois de venir achever la nuit à son chevet, prenant, pour ne pas être découverte, les précautions les plus minutieuses. Marianne prit des informations auprès des voyageurs royalistes qui s’arrêtaient à l’auberge de sa mère, et bientôt elle put assurer à Jean Oullier que tous ses amis étaient vivants et libres, et elle lui apprit que le marquis de Souday était dans la forêt de Touvois, Bertha et Michel chez Courtin, et Mary, selon toute probabilité, à Nantes. Mais la veuve n’eut pas plutôt prononcé le nom du métayer de la Logerie, qu’il se fit une révolution dans la physionomie du blessé ; il passa la main sur son front comme pour éclaircir ses idées, et pour la première fois il se dressa sur son séant. L’amitié et la tendresse avaient eu sa première pensée ; les souvenirs de haine, les idées de vengeance pénétraient à leur tour dans son cerveau jusqu’alors vide, et le surexcitaient avec une violence d’autant plus grande que leur engourdissement avait été prolongé. À sa grande terreur, la Picaut entendit Jean Oullier reprendre les phrases qu’il prononçait dans sa fièvre, et qu’elle avait prises pour des hallucinations ; elle l’entendit mêler le nom de Courtin à des reproches de trahison, à des accusations de lâcheté et d’assassinat ; elle l’entendit parler de sommes fabuleuses qui auraient été le prix du crime ; et, en parlant ainsi, le malade était en proie à la plus vive exaltation, et ce fut avec des yeux étincelants de fureur, avec une voix tremblante d’émotion, qu’il supplia la veuve d’aller chercher Bertha et de l’amener à son chevet. Elle promit néanmoins au blessé de faire tout ce qu’il demandait. Jean Oullier, un peu calmé, se recoucha, et, peu à peu, accablé par la violence des impressions qu’il venait de subir, il se rendormit. La veuve, assise sur quelque reste de litière, devant le lit du malade, appesantie par la fatigue, sentait de son côté le sommeil la gagner et ses yeux se fermer malgré elle, lorsque, tout à coup, elle crut entendre, dans la cour, un bruit inaccoutumé. Elle prêta l’oreille et entendit le pas d’un homme qui marchait sur le pavé servant d’encadrement au fumier dont était tapissée la cour des deux maisons. Bientôt, une main fit jouer le loquet de la porte voisine, et, au même instant, Marianne entendit une voix, qu’elle reconnut pour celle de son beau-frère, s’écrier : « Par ici ! par ici ! » et le pas se diriger vers la demeure de Joseph. La veuve Picaut savait que la maison de son beau- frère était vide ; la visite nocturne que recevait Joseph piqua vivement sa curiosité ; elle ne douta point qu’il ne s’agît de tramer quelques-uns de ces coups de main que le chouan chérissait traditionnellement, et elle résolut d’écouter. Elle souleva doucement une des trappes par lesquelles les vaches, alors qu’il y en avait dans l’étable, passaient la tête pour manger leur provende sur le carreau même de la chambre, et, étant parvenue à en détacher la planche, elle se glissa par cette étroite issue dans la pièce principale de sa maison ; puis, grimpant lestement et sans bruit l’échelle sur laquelle le comte de Bonneville avait reçu la balle qui l’avait frappé à mort, elle pénétra dans le grenier, qui, comme on se le rappelle, était commun aux deux maisons ; puis elle colla son oreille au plancher, au-dessus de la chambre du frère de son mari, et écouta. Elle arrivait au milieu d’une conversation déjà entamée. -Et tu as vu la somme ? disait une voix qui ne lui était pas complètement étrangère, et que cependant elle ne put reconnaître. -Comme je vous vois, répondit Joseph Picaut ; elle était en billets de banque ; mais il a demandé qu’on la lui apportât en or. -Tant mieux ! car les billets, vois-tu, tant qu’il y en ait, cela ne me séduit pas beaucoup : ça se place difficilement dans nos campagnes. -Puisque je vous dis qu’il y aura de l’or. -Bon ! et où doivent-ils se rencontrer ? -À Saint-Philbert, demain dans la soirée. Vous avez tout le temps de prévenir vos gars. -Es-tu fou ? mes gars ! Combien as-tu dit qu’ils seraient ? -Deux : mon brigand et son compagnon. -Eh bien ! alors, deux contre deux ; c’est de la guerre, comme disait Georges Cadoudal, de glorieuse mémoire. -Mais, c’est que vous n’avez plus qu’une main, maître Jacques. -Qu’est-ce que cela fait, quand elle est bonne ? Je me chargerai du plus fort. -Un instant ! ceci n’entre pas dans nos conventions. -Comment ? -Je veux le maire pour moi. -Tu es exigeant. -Oh ! le gueux ! c’est bien le moins qu’il me paie ce qu’il m’a fait souffrir. -S’ils ont la somme que tu dis, il y aura bien de quoi te dédommager, quand même on t’aurait vendu comme un nègre... Vingt-cinq mille francs, tu ne vaux pas cela, mon bonhomme, je m’y connais. -C’est possible ; mais je tiens à me venger par- dessus le marché, et il y a longtemps que je lui en veux, au damné pataud ! c’est lui qui est cause... -De quoi ? -Suffit... je m’entends ! Joseph Picaut avait répondu d’une manière inintelligible pour tout le monde, excepté pour Marianne. Elle supposa que ce souvenir devant lequel le chouan reculait se rattachait à la mort de son pauvre mari, et un frisson parcourut tout son corps. -Eh bien ! dit l’interlocuteur de Joseph Picaut, tu auras ton homme ; mais, avant d’entreprendre l’affaire, tu me jures, n’est-ce pas, que ce que tu m’as dit est bien vrai, que c’est bien l’argent du gouvernement sur lequel nous allons mettre la main ? car, vois-tu, autrement, cela ne m’irait point, à moi. -Pardine ! croyez-vous pas que ce particulier est assez riche pour faire de son chef des cadeaux comme celui-là à un aussi vilain paroissien ? Et encore ce n’est qu’un acompte ; je l’ai entendu parfaitement. -Et tu n’as pas pu savoir ce qu’on lui payait si cher ? -Non ; mais je m’en doute bien. -Dis, alors. -M’est avis, voyez-vous, maître, qu’en débarrassant la terre de ces deux drôles, nous ferons d’une pierre deux coups : une affaire privée d’abord, et ensuite, un coup politique. Mais, soyez tranquille, demain, j’en saurai davantage et je vous renseignerai. -Sacredié ! dit maître Jacques, tu m’en fais venir l’eau à la bouche. Tiens, décidément, je reviens sur ma parole ; tu n’auras ton homme que s’il en reste. -Comment ! s’il en reste ? -Oui ; avant de te laisser régler ton compte avec lui, je veux que nous ayons tous les deux un bout de conversation. -Bah ! et vous croyez qu’il vous dira comme cela son secret ? -Oh ! une fois qu’il sera mon prisonnier, j’en suis sûr. -C’est un malin ! -Comment ! toi qui es du vieux temps, tu ne te souviens pas qu’il y a des moyens pour faire parler, si malins qu’ils soient, ceux qui veulent se taire ? dit maître Jacques, avec un rire sinistre. -Ah ! oui, le feu aux pattes... Vous avez, par ma foi, raison, et cela me vengera encore mieux, répliqua Joseph. -Oui, et au moins, de cette façon, nous saurons, sans nous donner du mal, comment et pourquoi le gouvernement envoie ces petits acomptes de cinquante mille francs au maire. Cela vaudra peut-être encore mieux pour nous que l’or que nous empocherons. -Eh ! eh ! l’or a bien son prix, surtout lorsque, comme nous, on est dans la récidive et susceptible de laisser sa tête au Bouffai ; avec ma part, c’est-à-dire avec vingt-cinq mille francs, je vivrai partout, moi. -Tu feras ce que tu voudras ; mais, voyons, où doivent-ils se rencontrer, tes gens ? Il s’agit de ne pas les manquer, j’y tiens. -À l’auberge de Saint-Philbert. -Alors, cela va tout seul : l’auberge n’est-elle pas, à peu près, à ta belle-soeur ? On lui fera sa part ; cela ne sortira point de la famille. -Oh ! non, pas chez elle, répliqua Joseph ; d’abord, elle n’est pas des nôtres, et puis, nous ne nous parlons plus depuis... -Depuis quand ? -Depuis la mort de mon frère, là ! puisque tu veux le savoir. -Ah çà ! c’est donc vrai, ce que l’on m’a dit, que, si tu n’as pas poussé le couteau, tu as au moins tenu la chandelle. -Qui dit cela ? s’écria Joseph Picaut, qui dit cela ? Nommez-le-moi, maître Jacques, et, de celui-là je ferai des morceaux aussi menus que ceux de cette escabelle. Et la veuve entendit son beau-frère qui, en achevant ces paroles, lançait sur la pierre du foyer le siège sur lequel il était assis, et l’y brisait en éclats. -Calme-toi donc ! qu’est-ce que cela me fait ? répliqua maître Jacques. Tu sais bien que je ne me mêle jamais des affaires de famille. Revenons aux nôtres. Tu disais donc... ? -Je disais : pas chez ma belle-soeur. -Alors, c’est dans la campagne que le coup doit se faire ; mais où ? car ils arriveront, bien sûr, par deux chemins différents. -Oui ; mais ils s’en iront ensemble. Pour revenir chez lui, le maire suivra la route de Nantes jusqu’au Tiercet. -Eh bien ! embusquons-nous sur la route de Nantes, dans les roseaux qui sont près de la chaussée ; c’est une bonne cache, et, pour ma part, j’y ai fait plus d’un coup. -Soit ! et où nous retrouverons-nous ? Je déménagerai d’ici, moi, demain matin, avant le jour, dit Joseph. -Eh bien ! rendez-vous au carrefour des Ragots, dans la forêt de Machecoul, dit le maître des lapins. Joseph accepta le lieu désigné et promit de s’y rendre ; la veuve l’entendit offrir à maître Jacques de passer la nuit sous son toit ; mais le vieux chouan, qui avait ses gîtes dans toutes les forêts du canton, préférait ces asiles à toutes les maisons du monde, sinon comme commodité, du moins comme sécurité. Il partit donc, et tout rentra dans le silence chez Joseph Picaut. Marianne redescendit à son étable et trouva Jean Oullier qui dormait d’un profond sommeil. Elle ne voulut pas l’éveiller ; la nuit était fort avancée, si avancée qu’il était temps pour elle de regagner Saint- Philbert. Elle prépara tous les objets dont le Vendéen pouvait avoir besoin dans la journée du lendemain, et, comme elle en avait l’habitude, elle sortit par la fenêtre de l’étable. La veuve Picaut marchait toute pensive. Elle nourrissait contre son beau-frère, en raison de la conviction où elle était qu’il avait trempé dans la mort de Pascal, une haine profonde, un désir de vengeance que son isolement et les douleurs de son veuvage rendaient chaque nuit plus impérieux. Il lui sembla que le Ciel, en l’appelant, d’une façon si providentielle à découvrir le secret d’un nouveau méfait de Joseph, se mettait de moitié dans ses sentiments ; elle crut que ce serait servir ses desseins que d’empêcher, tout en assouvissant sa haine, le crime de s’accomplir, la ruine et la mort de ceux qu’elle devait considérer comme des innocents de se consommer, et, renonçant à son idée première, qui avait été de dénoncer maître Jacques et Joseph, soit à la justice, soit à ceux qu’ils voulaient assassiner et dépouiller, elle résolut d’être elle-même, toute seule, l’intermédiaire entre la Providence et les victimes du forfait projeté. XXXI Où Courtin touche enfin du bout du doigt à ses cinquante mille francs La lettre de Petit-Pierre à Bertha n’avait rien appris à Courtin, sinon que Petit-Pierre était à Nantes et qu’il y attendait Bertha ; mais du lieu qu’il habitait, mais des moyens de parvenir jusqu’à lui, il n’en était aucunement question. Seulement, Courtin possédait un renseignement grave : c’était celui qui concernait la maison aux deux issues dont il avait découvert le secret. Le lendemain, à dix heures du matin, il frappait à la porte de la maison mystérieuse ; seulement, au lieu de se présenter par la porte de la ruelle où il avait fait une marque, il se présentait par la rue du Marché. C’est ainsi qu’il avait vu faire à Michel, et, en se présentant par l’autre porte, il avait pour but de s’assurer que les deux portes donnaient entrée dans la même maison. Lorsque, à l’aide d’un petit guichet grillé, celui qu’avait attiré le retentissement du marteau se fut bien assuré que le visiteur était seul, il ouvrit ou plutôt entrouvrit la porte. Les deux têtes se trouvèrent nez à nez. -D’où venez-vous ? demanda celle de l’intérieur. -De Rosny ! L’homme l’introduisit dans une petite pièce, et, lui montrant une chaise : -Monsieur est en affaire, dit-il ; je vous introduirai auprès de lui aussitôt qu’il aura fini avec la personne qui est dans son cabinet. Asseyez-vous donc. Aussitôt qu’il se sentit seul, Courtin éprouva le besoin d’examiner en détail l’appartement dans lequel il se trouvait. Il était dans une petite pièce d’une douzaine de pieds carrés, séparée d’une autre chambre par une cloison dans laquelle s’ouvrait une seconde porte ; cette petite chambre était garnie de modestes meubles en noyer, éclairée par une fenêtre qui donnait sur la cour, et dont les carreaux inférieurs étaient munis d’un treillage très fin, en fil de fer peint en vert, qui empêchait que, de l’extérieur, on ne pût voir la personne qui se trouvait dans cette partie de la maison. Il écouta s’il n’entendrait aucun bruit de voix venir à lui ; mais sans doute les précautions avaient été bien prises, car, quoique maître Courtin tendît tour à tour son oreille du côté de la porte de communication et dans la cheminée, près de laquelle il s’était agenouillé, il ne parvint à percevoir aucun son. Mais, en s’inclinant sous cette cheminée pour écouter, maître Courtin aperçut dans le foyer, au milieu des cendres et des débris, quelques papiers chiffonnés, amoncelés en tas et disposés à être brûlés. Ces papiers le tentèrent : il laissa pendre son bras, l’allongea insensiblement en appuyant sa tête contre le chambranle, ramassa tous ces papiers un à un, les ouvrit sans quitter sa position, certain qu’il était que la table placée au milieu de l’appartement suffisait pour masquer complètement, aux yeux de ceux qui l’observaient, tous les mouvements qu’il faisait. Il avait examiné et rejeté plusieurs de ces papiers comme n’offrant aucun intérêt, lorsque, au revers de l’un d’eux, qui ne contenait que des notes insignifiantes et qu’il allait, comme les autres, rouler le long de sa jambe avant de le rendre à la cheminée, il aperçut quelques lignes d’une écriture fine et élégante qui le frappa, et il lut ces quelques mots : Si l’on vous inquiète, venez tout de suite. Notre ami m’a chargé de vous dire qu’il reste, dans notre asile, une chambre dont vous pouvez disposer. Le billet était signé : M. de S. C’était évidemment, comme l’indiquaient ces initiales, Mary de Souday qui l’avait écrit. Maître Courtin le serra précieusement dans sa poche ; en un instant, sa profonde rouerie de paysan avait deviné tout le parti qu’on pouvait tirer de ce renseignement. En ce moment, on entendit un bruit de voix et de pas dans le corridor. Courtin se releva brusquement et s’approcha de la fenêtre. À travers l’entrebâillement du vitrage, il aperçut un homme que le domestique conduisait vers la porte ; cet homme tenait à la main un large sac à argent, vide, et, avant de sortir, il plia ce sac et l’enfonça dans la poche de son habit. Jusque-là, maître Courtin n’avait pu voir que le dos du visiteur ; mais, au moment où celui-ci passa devant le domestique pour franchir la porte du jardin, le métayer reconnut Me Loriot. -Ah ! ah ! dit-il, celui-là aussi, celui-là en est ! et il leur apporte de l’argent ! Décidément, j’ai eu une fière idée de venir ici. Et Courtin reprit sa place devant la cheminée ; car il se doutait que son heure d’audience était arrivée. Au moment où le paysan rouvrit la porte, il était ou semblait être si absorbé dans ses oraisons, qu’il ne bougea point. Le paysan vint à lui, lui toucha doucement l’épaule et lui dit de le suivre. On fit entrer le métayer dans la pièce où Me Pascal avait reçu Michel le premier soir ; seulement, cette fois, Me Pascal était plus sérieusement occupé que la première. Devant lui était une table chargée de papiers, et il sembla à Courtin avoir vu reluire des pièces d’or sous un tas de lettres ouvertes qui lui paraissaient amoncelées à dessein pour cacher cet or. Puis, se retournant vers le visiteur : -Que voulez-vous ? demanda brutalement Me Pascal. -M’acquitter d’une commission, répondit Courtin. -Qui vous envoie ? -M. de la Logerie. -Comment vous nommez-vous, mon brave homme ? -Courtin, pour vous servir, métayer de M. de la Logerie. -De quelle paroisse êtes-vous ? -De la Logerie, pardieu ! Me Pascal prit son agenda, le feuilleta pendant quelques instants, puis il attacha sur le métayer un regard investigateur et défiant. -Vous êtes maire ? lui demanda-t-il. -Oui, depuis 1830. Mais, remarquant la froideur croissante de Me Pascal : -C’est ma maîtresse, c’est madame la baronne qui m’a fait nommer, ajouta-t-il. -M. de la Logerie ne vous a donné qu’une commission verbale pour la personne vers laquelle il vous a envoyé ? -Oui ; j’ai bien là un bout de lettre, mais ce n’est pas pour celle-là. -Peut-on voir votre bout de lettre ? -Sans doute ; il n’y a pas de secret, puisqu’il n’est pas cacheté. Et Courtin tendit à Me Pascal le papier que lui avait remis Michel pour Bertha, et par lequel Petit-Pierre priait celle-ci de se rendre à Nantes. -Comment se fait-il que ce papier soit encore entre vos mains ? demanda Me Pascal. Il me semble qu’il a plus de vingt-quatre heures de date. -Parce qu’on ne peut pas tout faire à la fois, et que ce n’est que tantôt que je retournerai chez nous, où je dois rencontrer la personne à laquelle je suis chargé de remettre ce billet. Les yeux de Me Pascal, depuis qu’il n’avait point trouvé le nom de Courtin parmi ceux qui s’étaient signalés par leur royalisme, ne quittaient pas le maire de la Logerie ; celui-ci affectait l’idiotisme qui lui avait si bien réussi avec le capitaine du Jeune Charles. -Voyons, mon bonhomme, dit-il au métayer, il m’est impossible de vous indiquer d’autre que moi pour recevoir la confidence que vous avez à me faire. Parlez si vous le jugez à propos ; sinon, retournez auprès de votre maître et dites-lui qu’il vienne lui-même. -Je ne ferai point cela, mon cher monsieur, répondit Courtin ; mon maître est condamné à mort, et je ne me soucie point de le ramener à Nantes ; il est mieux chez nous. Je vais tout vous dire : vous en ferez votre affaire, et, si monsieur n’est pas content, il me grondera, j’aime mieux cela. Cet élan de naïf dévouement raccommoda un peu Me Pascal avec le métayer, dont la première réponse l’avait sérieusement alarmé. -Parlez donc, mon brave homme, et je vous réponds que votre maître ne vous grondera pas. -Ça sera bientôt fait. Monsieur Michel m’a donc chargé de vous dire, ou plutôt de dire à M. Petit-Pierre -car c’est ainsi que se nomme la personne vers laquelle il m’envoie... -Bien ! dit en souriant Me Pascal. -Qu’il avait découvert celui qui avait fait partir le navire quelques instants avant que Petit-Pierre, mademoiselle Mary et lui arrivassent au rendez-vous. -Et quel est celui-là ? -C’est un nommé Joseph Picaut, qui était dernièrement garçon d’écurie au Point du Jour. -Au fait, cet homme que nous avions placé là a disparu depuis hier matin ! s’écria Me Pascal. Continuez, mon brave Courtin. -Que l’on ait à se méfier de ce Picaut dans la ville, et qu’il allait le faire surveiller dans le Bocage et dans la plaine. Et puis, c’est tout. -Bien ; vous remercierez M. de la Logerie de son renseignement. Et, à présent que je l’ai reçu, je puis vous certifier qu’il a été à son adresse. -Je n’en demande pas davantage, répliqua Courtin en se levant. Me Pascal reconduisit le métayer avec infiniment de politesse et de courtoisie, et fit pour lui ce que ce dernier ne lui avait point vu faire pour Me Loriot lui- même, en l’accompagnant, lui, Courtin, jusqu’à la porte de la rue. Courtin était trop madré pour se méprendre à ces façons et ce fut sans surprise aucune qu’il entendit, lorsqu’il eut fait vingt pas, la petite porte de la maison de Me Pascal se rouvrir et se refermer derrière lui. Il ne se retourna pas ; mais, certain qu’on le suivait, il marcha lentement, en homme inoccupé, s’arrêtant avec une badauderie étonnée devant toutes les boutiques, lisant toutes les affiches, évitant soigneusement tout ce qui pouvait confirmer les soupçons qu’il n’avait pu achever de détruire dans l’esprit de Me Pascal. Cette contrainte lui coûtait peu ; il était enchanté de sa matinée, et se voyait décidément sur le point de recueillir le fruit de ses peines. Au moment où il arrivait en face de l’Hôtel des Colonies, il aperçut Me Loriot qui causait sous le portail avec un étranger. Courtin, affectant un étonnement profond, alla droit au notaire, et lui demanda comment il se faisait qu’il se trouvât à Nantes, un jour où il n’y avait point de marché. Puis Courtin pria Me Loriot de lui donner une place dans son cabriolet ; ce à quoi celui-ci accéda de grand coeur, en le prévenant toutefois que, quelques courses lui restant à faire, il demeurerait encore quatre ou cinq heures à Nantes, l’invitant à entrer pour l’attendre dans quelque café. Le café était un luxe que le métayer ne se permettait en aucune circonstance, et qu’il se fût permis ce jour-là moins que jamais ; dans sa ferveur religieuse, il ne se concéda même point le cabaret : il se rendit dévotement à l’église, où il assista aux vêpres que l’on disait pour les chanoines ; enfin, il revint à l’hôtel de Me Loriot, s’assit sur la borne et s’endormit, ou fit semblant de s’endormir, à l’ombre de l’un des deux ifs qui faisaient pyramide à la porte, de ce sommeil calme et paisible qui est l’apanage des consciences pures. Deux heures après, le notaire était de retour ; il annonça à Courtin qu’il était forcé de prolonger son séjour à Nantes, et que ce ne serait, par conséquent, que vers les dix heures du soir qu’il retournerait à Légé. Cela ne faisait plus l’affaire du métayer, qui devait le soir même, de sept à huit heures, rencontrer M. Hyacinthe -c’était ainsi que se faisait appeler l’homme d’Aigrefeuille -à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu. Il annonça donc à Me Loriot qu’il renonçait à l’honneur de faire route en sa compagnie, et il se mit en chemin à pied ; car le soleil commençait à baisser, et il voulait être rendu à Saint-Philbert avant la nuit. Courtin, qui, en rouvrant les yeux sur sa borne, avait vu le serviteur breton qui l’épiait, ne fit pas semblant de le voir encore au moment où il sortait de l’hôtel pour s’acheminer vers son rendez-vous ; le domestique le suivit jusqu’au-delà de la Loire, sans que le maire de la Logerie témoignât une seule fois, en se retournant, cette inquiétude si naturelle aux gens dont la conscience n’est pas tranquille ; de sorte que le Breton revint sur ses pas et dit à son maître que c’était bien à tort qu’on avait soupçonné le digne paysan, lequel ne s’occupait, dans ses loisirs, qu’aux distractions les plus innocentes et aux pratiques les plus saintes ; si bien que Me Pascal, à son tour, commença de trouver Michel moins coupable d’avoir accordé toute sa confiance à un si loyal serviteur. XXXII L’auberge du Grand Saint-Jacques Un mot sur l’emplacement du village de Saint- Philbert ; sans cette petite préface topographique, qui au reste sera courte, comme toutes nos préfaces, il serait difficile de suivre dans tous leurs détails les scènes que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs. Le village de Saint-Philbert est situé à l’extrémité de l’angle que forme la Boulogne en se jetant dans le lac de Grand-Lieu, et sur la rive gauche de cette rivière. L’église et les principales maisons du bourg se trouvent à peu près à un kilomètre du lac ; sa grande et unique rue suit le cours de la rivière, et plus on descend en aval, plus les maisons sont rares et clairsemées, plus elles sont pauvres et chétives, si bien que, quand on aperçoit l’immense nappe d’eau bleue, encadrée de roseaux, qui borne cette rue, on n’a plus autour de soi que trois ou quatre huttes de chaume, où vivent les hommes qui exploitent les pêcheries des environs. Cependant, il y a, ou plutôt il y avait alors une exception dans cette décroissance de l’état florissant des habitations de Saint-Philbert. À trente pas des chaumières dont nous avons parlé tout à l’heure, se trouve une maison de pierres et de briques, aux toits rouges, aux contrevents verts. Cette maison, c’est l’auberge occupée par la mère de la veuve Picaut. Plus loin, les ruines du château de Saint-Philbert-de- Grand-Lieu. Les hautes murailles, les tours gigantesques d’une des plus célèbres baronnies de la province, bâtie pour tenir en échec la contrée et commander aux eaux du lac ; ces voûtes sombres, dont les échos ont répondu au bruit des éperons du comte Gilles de Retz, lorsqu’il passait sur les dalles en méditant ces monstrueuses luxures qui ont égalé, sinon dépassé tout ce qu’avait inventé en ce genre la Rome du Bas-Empire, - aujourd’hui démantelées, délabrées, festonnées de lierre, brodées de giroflées sauvages, de terribles qu’elles étaient, elles sont devenues humblement utilitaires ; elles en ont été réduites enfin à faire la fortune d’une famille de paysans, des descendants de pauvres serfs, qui ne les regardaient probablement autrefois qu’en tremblant. Ces ruines abritent les jardins du vent du nord-ouest, si fatal à la floraison, et fait de ce petit coin de terre un véritable Eldorado où tout pousse, où tout prospère, depuis le poirier indigène jusqu’à la vigne, depuis le cormier aux fruits âpres jusqu’au figuier. C’était dans ces ruines que Courtin avait donné rendez-vous à M. Hyacinthe. Le maire de la Logerie avait quitté Nantes vers cinq heures ; il était à pied, et cependant il mit dans sa marche une telle célérité, qu’il s’en fallait d’une heure au moins qu’il fût nuit lorsqu’il traversa le pont qui conduit à Saint-Philbert. Dans ce bourg, maître Courtin était un personnage ; lui voir faire une infidélité au Grand Saint-Jacques, - auberge à la porte de laquelle il attachait d’ordinaire son cheval Joli-Coeur, -en faveur de la Pomme de Pin, c’est-à-dire du cabaret tenu par la mère de la veuve Picaut, c’eût été un événement dont tout le village se fût préoccupé. Il le sentit si bien, que, quoique étant privé de son bidet, et ne prenant jamais que ce qu’on lui offrait, se rendre à l’auberge fût une chose au moins inutile, le maire de la Logerie s’arrêta comme d’habitude devant la porte du Grand Saint-Jacques, où il eut avec les habitants de Saint-Philbert, qui, depuis le double échec du Chêne et de la Pénissière, s’étaient rapprochés de lui, une conversation qui, dans la situation où il se trouvait, ne laissait pas d’avoir pour lui son importance. -Maître Courtin, lui demanda l’un d’eux, est-ce donc vrai, ce que l’on dit ? -Et que dit-on, Mathieu ? dit Courtin. Raconte-moi cela pour que je l’apprenne. -Dame, on dit que vous avez retourné votre casaque, et que vous n’en montrez plus que la doublure ; ce qui fait que, de bleue qu’elle était, la voilà devenue blanche. -Ah ! bon ! fit Courtin, en voilà une bêtise ! -C’est que vous donnez à le croire, mon bonhomme, et, depuis que votre bourgeois a passé aux blancs, c’est un fait qu’on ne vous entend plus jaser comme autrefois. -Jaser ! fit Courtin avec son air matois. À quoi cela sert-il de jaser ? Bon ! laisse faire, je fais mieux que de jaser, à cette heure, et... tu en entendras parler, garçon. -Tant mieux ! tant mieux ! car, voyez-vous, maître Courtin, tout ce trouble, c’est la mort au commerce, et, si les patriotes ne restent pas unis, au lieu de nous en aller par la fusillade comme nos pères, c’est par la misère et par la faim que nous nous en irons ; tandis qu’au contraire, si nous parvenons à nous débarrasser d’un tas de mauvais gars qui rôdent par ici, eh bien, les affaires ne tarderont pas à reprendre, et c’est tout ce que nous voulons. -Qui rôdent ? répéta Courtin. M’est avis que ce n’est plus guère que comme revenants qu’ils rôdent, à présent. -Bah ! avec cela qu’ils s’en privent ! Il n’y a pas dix minutes que je viens de voir passer le plus fier gredin du pays, le fusil sur l’épaule et les pistolets à la ceinture ; et cela, aussi hardiment que s’il n’y avait pas une culotte rouge dans le pays. -Qui donc cela ? -Joseph Picaut, pardieu ! l’homme qui a tué son frère. -Joseph Picaut, ici, s’écria le maire de la Logerie en blêmissant. Nom d’une pipe de cidre ! ce n’est pas possible. -Aussi vrai que vous êtes là, maître Courtin, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu ! Seulement, il avait une veste et un chapeau de marin ; mais, n’importe, je l’ai reconnu tout de même. Maître Courtin réfléchit une minute. Le plan qu’il avait arrêté dans sa tête, et qui se basait sur l’existence de la maison à deux issues et sur les relations quotidiennes que Me Pascal avait avec Petit-Pierre, pouvait échouer, et, dans ce cas, Bertha devenait sa suprême ressource. Il n’avait plus, pour découvrir la retraite de Petit-Pierre, qu’un seul moyen à employer, celui qui lui avait manqué à l’endroit de Mary : suivre la jeune fille quand elle se rendrait à Nantes. Si Bertha voyait Joseph Picaut, tout était compromis ; mais c’était bien pis si Bertha mettait en contact le chouan avec Michel ! Alors, le rôle qu’il avait joué, lui, Courtin, dans la nuit du départ avorté était signalé au jeune homme, et le métayer était perdu. Courtin demanda du papier et une plume, écrivit quelques lignes, et, les tendant à son interlocuteur : -Tiens, gars Mathieu, lui dit-il, voilà la preuve que je suis un patriote et que je ne tourne pas comme une girouette au vent où les maîtres voudraient nous pousser. Tu m’as accusé d’avoir suivi mon jeune bourgeois dans ses caravanes ; eh bien, la preuve que non, c’est que, depuis une heure seulement, je connais l’endroit où il se cache, et que je vais le faire pincer ; et autant j’aurai l’occasion de détruire des ennemis de la patrie, autant je m’empresserai de le faire ; et cela, sans me demander si c’est ou non mon avantage ; et cela, sans m’inquiéter si ce sont mes amis ou non. Le paysan, qui était un bleu renforcé, serra avec enthousiasme la main de Courtin. -As-tu des jambes ? continua celui-ci. -Ah ! je crois bien ! fit le paysan. -Eh bien, porte cela à Nantes à l’instant ; et, comme j’ai encore bien des javelles dehors, je compte que tu me garderas le secret ; car, tu comprends bien, si l’on savait que c’est moi qui ai fait arrêter le jeune baron, mes javelles courraient grand risque de ne pas rentrer dans la grange. Le paysan donna sa parole à Courtin, et, comme la nuit commençait à descendre, celui-ci sortit de l’auberge par la gauche, fit une pointe dans les champs, et, revenant sur ses pas, se dirigea du côté des ruines de Saint-Philbert. Il y arriva par les bords du lac, suivit le fossé extérieur et pénétra dans la cour par le pont de pierre remplaçant le pont-levis qui s’abaissait autrefois devant le donjon. Arrivé dans cette cour, le métayer siffla doucement. À ce signal, un homme assis à l’abri d’une masse de maçonnerie écroulée, se leva et vint à lui. Cet homme, c’était M. Hyacinthe. -Est-ce vous ? demanda-t-il en s’approchant, mais avec certaine précaution. -Eh ! oui, répondit Courtin ; soyez donc tranquille. -Quelles nouvelles, aujourd’hui ? -Bonnes ; mais ce n’est point ici qu’il convient de les dire. -Pourquoi ? -Parce qu’ici, il fait noir comme dans un four. J’ai failli marcher sur vous sans vous voir : un homme pourrait être caché à vos pieds, et nous entendre sans que nous ayons vent de lui. Venez donc ! l’affaire se présente trop bien, à cette heure, pour la compromettre. -Soit ; mais où trouverez-vous une place plus isolée que celle-ci ? -Il nous en faut une, cependant. Si je connaissais, dans les environs, un désert, c’est là que je vous conduirais ; et encore je parlerais bas. Mais, à défaut d’un désert, nous trouverons un endroit où, au moins, nous aurons la certitude d’être seuls. -Allez donc ; je vous suis. XXXIII Les deux Judas Ce fut vers la tour du milieu que Courtin guida son compagnon, non sans s’arrêter une ou deux fois pour écouter ; car, soit réalité, soit préoccupation, il semblait au maire de la Logerie entendre des pas, voir se glisser des ombres. Mais, comme M. Hyacinthe le rassurait à chaque pause, il finit par avouer que c’était un effet de son imagination timorée, et, arrivé à la tour, poussa une porte, entra le premier, puis tira de sa poche une bougie de cire et un briquet phosphorique, alluma la bougie et la promena dans toutes les encoignures ; enfin, il visita toutes les anfractuosités de façon à s’assurer que personne n’était caché dans l’ancien fruitier. Une porte, pratiquée dans le mur à droite et à moitié enfoncée dans les débris du plancher, excita la curiosité et l’inquiétude de Courtin. Il la poussa et se trouva en face d’une ouverture béante, de laquelle sortait une vapeur humide. -Voyez donc ! dit M. Hyacinthe, qui s’était approché, en montrant à Courtin la brèche énorme ouverte dans la muraille et par laquelle on apercevait le lac, qui étincelait au clair de lune ; voyez donc ! -Oh ! je vois parfaitement, répondit en riant Courtin ; oui, la laiterie de la mère Chompré a besoin de réparations ; depuis que je suis venu ici, le trou fait au mur a augmenté du double ; on y entrerait maintenant en bateau. Courtin, élevant alors sa lumière et la tendant vers la voûte, essaya d’éclairer les profondeurs du souterrain inondé ; mais, n’y réussissant pas, il prit une pierre et la lança dans l’eau, où elle tomba avec un bruit que la sonorité du lieu rendait sinistre, tandis que les ondes, ébranlées, répondaient à ce bruit par le clapotement régulier de leurs couches qui frappaient les murs et les marches de l’escalier. -Venez dans cet enfoncement, où nous serons à l’abri et où nous pourrons cacher votre lumière. Et le maire de la Logerie entraîna M. Hyacinthe sous la voussure qui conduisait à la porte du souterrain, plaça la lumière devant cette porte, au bas d’une pierre tombée, et s’assit sur les marches. -Vous disiez donc, fit M. Hyacinthe, en se plaçant en face de Courtin... que vous alliez me donner le nom de la rue et le numéro de la maison où est caché Petit- Pierre ? -Ou quelque chose d’approchant, répondit Courtin, qui avait entendu le bruissement des pièces d’or que contenait la ceinture de M. Hyacinthe et dont les yeux étincelaient de convoitise. -Voyons, ne perdons pas de temps en paroles inutiles. Savez-vous sa demeure ? -Non. -Alors, pourquoi m’avoir dérangé ? Ah ! si j’ai un regret, c’est de m’être adressé à un lambin de votre espèce ! Pour toute réponse, Courtin prit le papier qu’il avait ramassé dans les cendres du foyer de la maison de la rue du Marché, et le tendit à M. Hyacinthe en l’éclairant de façon qu’il pût lire. -Qui a écrit ceci ? demanda le Juif. -La jeune fille dont je vous ai parlé et qui était près de celle que nous cherchons. -Oui ; mais elle n’y est plus. -C’est vrai. -En ce cas, je vous demande à quoi nous sert cette lettre ? Que prouve-t-elle ? comment peut-elle avancer notre affaire ? Courtin haussa les épaules et reposa sa lumière. -En vérité, pour un monsieur de la ville, vous n’êtes guère futé, dit-il. -Comment cela ? -Pardieu ! n’avez-vous pas vu que, dans le cas où l’on inquiéterait celui auquel cette lettre est adressée, Petit-Pierre lui offre un asile ? -Oui ; et après ? -Eh bien, après, il n’y a qu’à l’inquiéter, pour qu’il s’y rende. -Et ensuite ? -Il n’y aura qu’à fouiller la maison où il se sera sauvé, pour trouver tout le monde ensemble. M. Hyacinthe réfléchit. -Oui, le moyen est bon, dit-il en tournant et en retournant la lettre entre ses mains et en la passant sur la flamme de la bougie, pour s’assurer qu’elle ne contenait pas d’autre écriture. -Je crois bien qu’il est bon ! -Et où demeure cet homme ? demanda négligemment M. Hyacinthe. -Ah ! quant à cela, c’est une autre affaire, dit Courtin. Vous avez le moyen ; vous-même, vous l’avez dit, vous le trouvez bon ; mais je ne vous livrerai la manière de vous en servir que lorsque je serai nanti, comme disent les hommes de loi. -Et, si cet homme ne profite pas de l’asile qu’on lui offre ? s’il ne se réfugie pas près de celle que nous cherchons ? dit M. Hyacinthe. -Oh ! de la façon que je vous indiquerai, il est impossible qu’il ne s’y rende pas. La maison a deux issues : nous nous présentons à une porte avec des soldats ; il fuit par l’autre, que nous avons à dessein laissée libre ; à celle-là, il ne voit aucun danger qui le menace ; mais nous sommes, nous, à chaque extrémité de la rue, et nous le suivons. Vous voyez bien que le coup est immanquable ! Allons, débouclez votre ceinture. -Vous viendrez avec moi ? -Sans doute. -D’ici à l’exécution, vous ne me quitterez pas d’une minute ? -Je n’ai garde, puisque vous ne me donnez que moitié. -Seulement, une fois nanti, dit M. Hyacinthe avec une résolution de laquelle, sous son air pacifique, on l’eût cru incapable, je vous préviens d’une chose, c’est que, si vous faites un geste suspect, si je m’aperçois que vous me trompez, à l’instant même je vous brûle la cervelle ! Et, en disant ces mots, M. Hyacinthe tira de sa poitrine un pistolet, et le montra au maire de la Logerie. La physionomie de celui qui faisait cette menace resta froide et calme ; cependant il y avait dans ses yeux un sombre éclair, qui disait à son complice qu’il était homme à lui tenir parole. -Comme vous voudrez, répondit Courtin, et cela vous sera d’autant plus facile que je n’ai pas d’arme. -C’est un tort, repartit M. Hyacinthe. -Allons, fit Courtin, donnez-moi ce que vous m’avez promis, et, à votre tour, jurez-moi que, si la chose réussit, vous m’en remettrez encore autant. -Oui, répliqua M. Hyacinthe, oui, contre l’adresse de cet homme, je vous donnerai l’or promis ; mais, à votre tour, l’adresse ? M. Hyacinthe se leva, détacha sa ceinture ; Courtin, qu’enivrait le bruit métallique qu’il entendait de nouveau, allongea la main pour la saisir. -Un instant ! fit M. Hyacinthe ; donnant, donnant. -Oui ; mais voyons, avant tout, si c’est bien de l’or que vous avez là. À son tour, le Juif haussa les épaules ; mais il ne s’en rendit pas moins aux désirs de son associé. Il tira la chaînette de fer qui fermait la poche de cuir, et Courtin, ébloui par les lueurs de l’or, sentit un frisson qui courait tout le long de son corps, et, le cou tendu, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, il passa avec une ineffable et indescriptible volupté les mains dans cet amas de pièces qui ruisselaient entre ses doigts. -Il demeure, dit-il, il demeure rue du Marché, n° 22 ; la seconde porte est dans la ruelle parallèle à la rue du Marché. Maître Hyacinthe lâcha la ceinture, que Courtin saisit en poussant un profond soupir de satisfaction. Mais, au même instant, il redressa la tête d’un air effaré. -Qu’y a-t-il ? demanda M. Hyacinthe. -Ah ! pour le coup, on a marché, dit le métayer, dont la figure se bouleversa. -Mais non, repartit le Juif ; je n’ai rien entendu. Décidément, j’ai mal fait de vous donner cet or. -Pourquoi ? fit Courtin, en serrant la ceinture contre sa poitrine, comme s’il eût eu peur qu’on ne la lui reprît. -Eh ! parce qu’il semble doubler vos terreurs. D’un geste rapide, Courtin appuya la main sur le bras de son acolyte. -Eh bien ? demanda M. Hyacinthe, qui commençait à s’inquiéter lui-même. -Je vous dis que j’entends marcher sur nos têtes, fit Courtin en levant les yeux vers la voûte, qui restait noire et sombre. Mais il n’alla pas plus loin. Il poussa un cri d’épouvante dans lequel on pouvait distinguer ces mots : -À moi, monsieur Hyacinthe ! Celui-ci portait la main à son pistolet, lorsqu’un bras vigoureux saisit le sien et le tordit à le briser. La douleur fut telle que le Juif tomba à genoux, le front baigné de sueur et criant grâce ! -Un mot, un geste, et je te tue comme un chien que tu es ! dit la voix de maître Jacques. Puis, s’adressant à Joseph Picaut, qui était entré derrière lui : -Eh bien, fainéant, le tiens-tu ? Voyons ! Au même instant, on entendit le bruit de deux corps qui tombaient d’une seule chute sur le sol. Ces deux corps vinrent rouler à deux pas de M. Hyacinthe, que maître Jacques tenait lui-même renversé. -S’il regimbe plus longtemps, tue ! tue ! dit maître Jacques. À présent que je sais ce que je voulais savoir, je n’y vois plus d’inconvénient. -Ah ! mordieu ! que ne disiez-vous cela plus tôt, maître ! ce serait déjà fini. Et, en effet, Joseph Picaut n’en demandait pas davantage ; par un effort suprême, il tint Courtin renversé sous lui, lui appuya le genou sur la poitrine, et tira de sa ceinture un couteau acéré dont, au milieu de l’obscurité, Courtin vit étinceler la lame comme on voit briller un éclair. -Grâce ! grâce ! cria le métayer. Je dirai tout, j’avouerai tout : mais ne me tuez pas. La main de maître Jacques arrêta le bras de Joseph Picaut, qui, nonobstant cette promesse de Courtin, allait s’abattre sur lui. -Non, dit Jacques, pas encore. J’y réfléchis, il peut nous servir. Ficelle-le-moi comme un saucisson, et qu’il ne puisse remuer ni pieds ni pattes. Le malheureux Courtin était tellement épouvanté, qu’il tendit de lui-même les mains à Joseph, qui les lui enlaçait d’une corde mince et déliée dont maître Jacques avait dit à son compagnon de se munir. Cependant, le métayer n’avait point encore lâché la ceinture pleine d’or, qu’à l’aide de son coude il maintenait serrée contre son estomac. -Eh bien, en finiras-tu ? demanda le maître des lapins. -Laissez-moi encore amarrer cette patte, répondit Joseph. -Bien, bien, et après, tu en feras autant à celui-ci, continua Jacques, en désignant M. Hyacinthe, qu’il avait laissé se relever sur un genou, et qui demeurait, muet et immobile, dans cette posture. -Ça irait plus vite si j’y voyais clair, dit Joseph Picaut, dépité d’avoir fait, dans l’obscurité, à sa ficelle, un noeud qu’il ne pouvait démêler. -Mais, au fait, dit maître Jacques, pourquoi diable nous gênerions-nous ? pourquoi n’allumerions-nous pas notre lanterne ? Cela me réjouira l’âme, de voir un peu la face de ces marchands de rois et de princes. En effet, maître Jacques tira de sa poche une petite lanterne, et l’alluma, à l’aide d’un briquet phosphorique, aussi paisiblement que s’il eût été au milieu de la forêt de Touvois ; puis il promena sa clarté sur le visage de M. Hyacinthe et de Courtin. À cette lueur, Joseph aperçut la ceinture de cuir que le métayer tenait sur sa poitrine, et se précipita sur lui pour la lui arracher. Maître Jacques se méprit sur la portée de ce geste ; il crut que, cédant à sa haine contre le maire de la Logerie, le chouan voulait l’assassiner, et il se précipita sur lui pour prévenir ce dessein. Au même instant, une ligne de feu, partie de la voûte supérieure de la tour, raya l’obscurité ; une explosion sourde se fit entendre, et maître Jacques tomba sur le corps de Courtin, qui se sentit le visage inondé d’une liqueur chaude et insipide. -Ah ! brigand ! s’écria maître Jacques, en se relevant sur un genou et en s’adressant à Joseph ; ah ! tu m’as tendu un piège ! je t’avais pardonné ton mensonge ; mais tu payeras ta trahison ! Et, d’un coup de pistolet tiré à bout portant, il foudroya le frère de Pascal Picaut. La lanterne s’était éteinte, en roulant des escaliers dans le lac ; la fumée des deux coups de feu avait rendu l’obscurité plus épaisse. M. Hyacinthe, en voyant tomber maître Jacques, s’était relevé, et, pâle, muet, fou de terreur, il tournait en courant autour du donjon, sans trouver une issue ; enfin, il aperçut, à travers une des étroites fenêtres, les étoiles qui brillaient sur la voûte noire du ciel, et, avec la vigueur que donne l’épouvante, sans s’inquiéter de son complice, il escalada l’appui de cette fenêtre, et, ne calculant ni la hauteur ni le danger, il s’élança la tête la première dans le lac. L’immersion dans l’eau froide calma le sang qui se portait à son cerveau avec une suprême violence, et lui rendit toute sa raison. Il revint à la surface de l’eau et s’y soutint en nageant. Il regardait autour de lui, pour voir de quel côté il devait se diriger, lorsqu’il aperçut une barque amarrée dans l’excavation qui permettait à l’eau du lac de pénétrer dans la tour. C’était sans doute au moyen de cette barque que les deux hommes étaient arrivés jusqu’au souterrain inondé. M. Hyacinthe, tout frémissant, l’atteignit, faisant le moins de bruit qu’il lui fût possible, y grimpa, saisit les avirons et gagna le large. Ce ne fut qu’à cinq cents pas du bord qu’il pensa à son compagnon. -Rue du Marché, 22, s’écria-t-il. Non, la terreur ne m’a rien fait oublier ; le succès, maintenant, dépend de la célérité avec laquelle je vais rentrer dans Nantes. Pauvre Courtin ! à présent, je puis bien, je crois, me considérer comme l’héritier des cinquante mille francs qui me restaient à lui donner ; mais quelle sotte idée j’ai eue de lui livrer ma sacoche ! À cette heure, j’aurais l’adresse et l’argent. Quelle faute ! quelle faute ! Et, pour étouffer ses remords, le Juif se courba sur les rames et fit voler la barque sur l’eau du lac, avec une vigueur qui semblait incompatible avec son apparence débile. XXXIV OEil pour oeil, dent pour dent Pour suivre M. Hyacinthe dans sa fuite presque miraculeuse, nous avons abandonné notre vieille connaissance Courtin, étendu sur le sol, pieds et poings liés, au milieu d’une obscurité profonde, entre les deux bandits blessés. Le bruit de la respiration haletante de maître Jacques, les plaintes de Joseph lui causaient autant d’épouvante que lui en avaient donné leurs menaces ; il tremblait que l’un d’eux ne vînt à se souvenir que lui aussi était là, et ne pensât à exercer sur lui une suprême vengeance en le tuant ; il retenait son souffle de crainte qu’il ne le rappelât à leur pensée. Cependant, un autre sentiment était plus fort chez lui que celui-là même de conservation de sa vie : il voulait jusqu’au dernier moment, soustraire à ceux qui pouvaient être ses bourreaux la ceinture précieuse, qu’il continuait à presser contre son coeur, et il osa, pour la leur cacher, ce qu’il n’eût point osé peut-être pour sauver sa vie : la laissant doucement couler contre sa poitrine, étouffant, par une pression habile et avec un instinct magnétique, comme si ses nerfs eussent communiqué avec cet or, le bruit métallique qu’il pouvait rendre, il la fit glisser sur le sol, et, par un mouvement insensible, rampant dans sa direction, il arriva à se coucher dessus et à la couvrir de son corps. Comme il achevait d’accomplir cette difficile manoeuvre, il entendit la porte de la tour qui criait en roulant sur ses gonds rouillés ; il tourna les yeux du côté d’où venait le bruit, et il aperçut une sorte de fantôme vêtu de noir qui s’avançait, pâle, tenant une torche d’une main et traînant de l’autre, par sa baïonnette, un lourd fusil dont la crosse résonnait sur les dalles. À travers les ombres de la mort, qui s’étendaient déjà devant ses yeux, Joseph Picaut vit l’apparition ; car il s’écria d’une voix entrecoupée par l’angoisse : -La veuve ! la veuve ! La veuve Picaut -c’était elle, en effet -s’avança lentement, et, sans jeter un regard sur le maire de la Logerie, ni sur maître Jacques, qui, comprimant de sa main gauche la blessure qui lui trouait verticalement la poitrine, essayait de se soulever sur la droite, elle s’arrêta devant son beau-frère, et le considéra avec une expression qui conservait un reste de menace. -Un prêtre ! un prêtre ! s’écria le moribond épouvanté par cette espèce de fantôme sombre qui éveillait un sentiment jusque-là inconnu en lui, le remords. -Un prêtre ! et à quoi te servira un prêtre, misérable ? rendra-t-il la vie à ton frère, que tu as assassiné ? -Non, non, s’écria Picaut, non, je n’ai pas assassiné Pascal, j’en jure sur l’éternité, où je suis près de descendre. -Tu ne l’as pas assassiné ; mais tu as laissé faire les assassins, si toutefois tu ne les as pas poussés au crime. Non content de cela, tu as tiré sur moi, et, sans la main d’un brave homme qui a fait dévier le coup, dans une seule soirée tu étais deux fois fratricide. Mais, sache-le bien, ce n’est point du mal que tu as voulu me faire que je me suis vengée : c’est la main de Dieu qui t’a frappé par la mienne, Caïn ! -Eh quoi ! s’écrièrent à la fois Joseph Picaut et maître Jacques, ce coup de feu... ? -Ce coup de feu, c’est moi qui savais te surprendre une fois de plus dans le crime, c’est moi qui l’ai tiré ! oui, Joseph, oui, toi si brave, toi si fier de ta force, humilie-toi devant l’arrêt de la Providence : tu meurs frappé de la main d’une femme. -Oh ! que m’importe, à moi, d’où le coup vient ! du moment que j’en meurs, il vient de Dieu. Je t’en conjure donc, femme, laisse à mon repentir le temps d’être efficace ; fais que je puisse me réconcilier avec le Ciel, que j’ai offensé, amène-moi un prêtre, je t’en conjure ! -Ton frère a-t-il eu un prêtre, lui, à sa dernière heure ? lui as-tu donné, à lui, le temps d’élever son âme à Dieu lorsqu’il est tombé sous les coups de tes complices au gué de la Boulogne ? Non, oeil pour oeil, dent pour dent ; meurs de mort violente ; meurs sans secours spirituel ni temporel, comme est mort ton frère ! et que tous les brigands, qui, au nom d’un drapeau quel qu’il soit, portent la ruine dans leur patrie et le deuil dans leurs familles, descendent avec toi au plus profond de l’enfer ! -Femme ! s’écria maître Jacques parvenant à se soulever, quel que soit son crime, quoi qu’il vous ait fait, il n’est pas beau de lui parler ainsi. Pardonnez-lui bien plutôt, afin que l’on vous pardonne à vous-même. -Joseph, dit-elle, Dieu dessille les yeux du mourant et entrouvre pour eux les profondeurs de son ciel. Comme Pascal t’a pardonné, je te pardonne ; comme il a oublié, j’oublie tout, pour ne me rappeler qu’une chose, c’est que tu étais son frère. Frère de Pascal, meurs en paix ! -Merci, merci, balbutia Joseph, dont la voix devenait de plus en plus sifflante et dont les lèvres commençaient à se teindre d’une mousse rougeâtre ! merci ! Mais la femme ? mais les petits ? -Ta femme est ma soeur et tes enfants sont mes enfants, dit solennellement la veuve. Meurs en paix, Joseph ! La main du chouan se porta à son front comme s’il eût essayé de faire le signe de la croix ; ses lèvres murmurèrent encore quelques paroles qui n’étaient point faites, sans doute, pour les oreilles humaines, car personne ne les comprit. Puis il ouvrit démesurément les yeux, étendit les bras et poussa un profond soupir. C’était le dernier. -Amen ! dit maître Jacques. La veuve s’agenouilla et demeura en prière près de ce corps pendant quelques instants, tout étonnée que ses yeux eussent tant de larmes pour celui qui l’avait tant fait pleurer. Il se fit un long silence. Sans doute, ce long silence pesait à maître Jacques ; car tout à coup, il s’écria : -Sacredié ! on ne se douterait guère qu’il y a encore un chrétien de vivant, ici ! Je dis un, car je n’appelle pas les Judas des chrétiens. La veuve tressaillit : près du mort, elle avait oublié le moribond. -Je vais retourner à la maison et vous envoyer du secours, dit-elle. -Du secours ? Peste ! gardez-vous-en bien : on ne me guérirait que pour la guillotine, et merci, la Picaut, j’aime mieux la mort du soldat ; je la tiens, je ne la lâche point. -Et qui vous dit donc que je vous livrerais ? -N’êtes-vous pas pataude et femme de pataud ? Fichtre ! la prise de maître Jacques, cela vaut bien la peine d’être griffonné dans vos états de services, la veuve ! -Mon mari était patriote ! j’ai hérité de ses sentiments, c’est vrai ; mais j’ai, avant toute chose, horreur des traîtres et de la trahison. Pour tout l’or du monde, je ne livrerais personne, pas même vous. -Vous avez horreur de la trahison ? Entends-tu là- bas ? Eh bien, voilà mon affaire. -Voyons, Jacques, laissez-moi appeler, fit la veuve. -Non, répondit le maître des lapins ; j’ai mon compte, je le sens et je le sais : j’en ai tant fait, de ces trous-là, que je m’y connais ! dans deux heures, dans trois au plus, je me serai égaillé dans la grand-lande, dans la dernière, dans la bonne, dans la belle, dans la lande du bon Dieu ! Mais écoutez-moi. -Parlez. -Cet homme que vous voyez, continua-t-il en poussant Courtin du pied comme il eût fait d’un animal immonde, cet homme, pour quelques pièces d’or, a vendu une tête qui, pour tous, devait être sainte et sacrée ; non seulement parce qu’elle est de celles qui sont destinées à porter les couronnes, mais encore parce que son coeur est noble, bon et généreux. -Cette tête, répliqua la veuve, elle s’est abritée sous mon toit. Car, au portrait que venait de tracer maître Jacques, Marianne avait reconnu Petit-Pierre. -Oui, une première lois, vous l’avez sauvée, je sais cela, la Picaut, et c’est ce qui vous fait grande à mes yeux ; c’est ce qui m’a donné l’idée de vous adresser ma prière. -Voyons, que faut-il faire ? -Approchez et tendez l’oreille ; vous seule devez entendre ce que je vais dire. La veuve passa du côté opposé à Courtin, et se pencha vers le blessé. -Il faut, dit-il à voix basse, il faut avertir l’homme qui est chez vous. -Qui donc ? demanda la veuve avec stupeur. -Celui que vous cachez dans votre étable, celui que, chaque nuit, vous allez soigner et consoler. -Mais, qui donc vous a appris... -Bon ! est-ce que vous croyez que l’on cache quelque chose à maître Jacques ? Tout ce que je dis est vrai, la Picaut, et c’est ce qui fait que maître Jacques le chouan, maître Jacques le chauffeur, vous dit que, malgré la façon dont vous traitez vos parents, il serait fier d’en être. -Mais le gars est convalescent ; à peine s’il a la force de se tenir debout, et encore en s’appuyant contre les murailles. -La force, soyez tranquille, il la trouvera ; car c’est un homme, lui, un homme comme il n’y en aura plus après nous, dit le Vendéen avec un orgueil sauvage, et s’il ne peut marcher lui-même, il trouvera bien le moyen de faire marcher les autres, allez ! Dites-lui seulement qu’il avertisse à Nantes, et sur-le-champ, sans perdre une minute, une seconde ! qu’il avertisse qui il sait... L’autre est en marche tandis que nous bavardons. -Cela sera fait, maître Jacques. -Ah ! si votre gredin de Joseph avait parlé plus tôt, reprit maître Jacques en redressant son buste pour arrêter le sang qui se portait avec violence à sa poitrine ; il savait, je suis sûr, ce qui se tramait entre ces deux gueux-là ; mais il les tenait, il croyait vivre... L’homme propose et Dieu dispose... C’est le magot qui l’a tenté. À propos, la veuve, vous devez le trouver quelque part, ce magot. -Qu’en faudra-t-il faire ? -Deux parts : vous donnerez l’une aux orphelins que la guerre a faits chez les blancs comme chez les bleus ; c’est ma part, celle-là, celle qui devait me revenir après le coup ; l’autre part, c’est celle de Joseph ; vous la donnerez à ses enfants. Courtin poussa un soupir d’angoisse ; car ces mots avaient été prononcés d’une voix assez haute pour qu’il les entendît. -Non, dit la veuve, non, c’est de l’or de Judas ; il porterait malheur ! Merci, je ne veux pas de cet or pour les pauvres enfants, si innocents qu’ils soient. -Vous avez raison ; donnez tout aux pauvres ; les mains qui reçoivent l’aumône lavent tout, même le crime. -Et lui ? fit la veuve en désignant Courtin du doigt, mais sans le regarder. -Lui ! il est bien lié, bien ficelé, bien garrotté, n’est-ce pas ? -Il en a l’air, du moins. -Eh bien ! celui qui est là-bas décidera de son sort. -Soit. La veuve inclina la tête vers Courtin. Les cordes serraient si étroitement les bras du maire de la Logerie qu’elles entraient dans les chairs, qui boursouflaient à l’entour, rougies et violacées. La figure du métayer, surtout, trahissant les angoisses qu’il éprouvait, était plus pâle que celle de maître Jacques. -Non, il ne peut bouger, répliqua Marianne ; voyez plutôt. D’ailleurs, je donnerai un tour de clef à la porte. -Oui, et puis, au fait, ce ne sera pas long ; vous allez y aller tout de suite, n’est-ce pas, la mère ? -Soyez tranquille. -Merci !... Oh ! le merci que je vous dis n’approche pas du merci que vous dira tout à l’heure celui qui est là-bas, allez ! -Bien ; mais laissez-moi vous transporter dans le donjon, où vous pourrez recevoir tous les secours que réclame votre état. Confesseur et médecin seront muets, soyez tranquille. -Soit... Ce sera drôle, au fait, de voir maître Jacques mourir dans un lit, lui qui, toute sa vie, a couché sur la mousse ou sur la bruyère. La veuve prit le Vendéen entre ses bras et, l’enlevant de terre, elle le déposa sur le grabat qui s’y trouvait. Maître Jacques, malgré les souffrances qu’il devait endurer, malgré la gravité de sa position, restait, en face de la mort, sardonique et rieur, comme il l’avait été pendant toute sa vie ; le caractère de cet homme, qui ne ressemblait en rien à celui de ses compatriotes, ne se démentait pas un seul instant. Cependant, au milieu de ses sarcasmes, qu’il adressait aussi bien à ce qu’il avait défendu qu’à ce qu’il avait combattu, il ne cessa de prier la veuve Picaut d’aller au plus vite remplir auprès de Jean Oullier la mission dont il l’avait chargée. Ainsi activée par lui, la veuve Picaut ne prit que le temps de pousser les verrous du vieux fruitier, où elle laissait Courtin prisonnier ; elle traversa le jardin, rentra dans l’auberge, et trouva sa vieille mère tout alarmée du bruit des coups de feu qui était parvenu jusqu’à elle ; l’absence de sa fille avait redoublé les alarmes de la brave femme, et elle commençait à craindre, lorsque Marianne rentra, qu’elle n’eût été victime de quelque guet-apens de son beau-frère. La veuve, sans lui dire un mot de ce qui s’était passé, la pria de ne laisser pénétrer personne jusqu’aux ruines, et, jetant sa mante sur ses épaules, elle se disposa à sortir. Au moment où elle posait la main sur le loquet, on frappa doucement à la porte. Marianne se retourna vers sa mère. -Mère, dit-elle, si quelque étranger demande à passer la nuit dans l’auberge, dites que nous n’avons plus de place. Personne ne doit pénétrer ici cette nuit ; la main de Dieu est sur la maison. On frappa pour la seconde fois. -Qui va là ? demanda la veuve, en ouvrant la porte, mais en barrant le passage avec son corps. Bertha parut sur le seuil. -Vous m’avez fait savoir ce matin, madame, dit la jeune fille, que vous aviez une communication importante à me faire. -Ah ! vous avez raison, répondit la veuve ; je l’avais oublié. -Juste Dieu ! dit Bertha remarquant que le fichu de Marianne était marbré de larges taches de sang, serait-il arrivé quelque chose à l’un des miens ? Mary ! mon père ! Michel ! Et, malgré la force d’âme de la jeune fille, cette dernière pensée ébranla si fortement son coeur, qu’elle dut s’appuyer à la muraille pour ne pas tomber. -Rassurez-vous, dit la Picaut ; ce n’est point un malheur que je voulais vous annoncer ; au contraire, c’est un de vos anciens amis, que vous croyiez perdu, que vous avez pleuré, qui vit et qui doit vous voir. -Jean Oullier ! s’écria Bertha, devinant à l’instant même de qui il était question ; Jean Oullier ! c’est de lui, n’est-ce pas, que vous voulez parler ? Il vit ? Oh ! que le Ciel soit béni ! mon père va-t-il être heureux ! Conduisez-moi près de lui, madame, tout de suite, à l’instant, je vous en conjure ! -C’était mon intention aussi, ce matin ; mais, depuis ce matin, bien des événements sont arrivés, et vous avez un devoir plus pressant que celui-là. -Un devoir ! demanda Bertha, étonnée ; et lequel ? -Celui de vous rendre à Nantes sur-le-champ ; car je doute que, épuisé comme il l’est, le pauvre Jean Oullier puisse faire ce qu’en attendait maître Jacques. -Et qu’irai-je faire à Nantes ? -Dire à celui ou à celle que vous appelez Petit- Pierre que le secret de sa demeure a été vendu et acheté ; qu’elle ait à la quitter au plus vite. Tout asile est plus sûr que celui qu’elle occupe maintenant. La trahison est sur elle, et Dieu veuille que vous arriviez à temps ! -Trahie ! s’écria Bertha, trahie ! et par qui ? -Par celui qui, une fois déjà, avait envoyé chez moi les soldats pour la prendre, par Courtin, le métayer de la Logerie. -Oh ! s’écria Bertha en joignant les mains, ne pourrais-je le voir ? -Jeune fille, jeune fille, dit la veuve, évitant de répondre à la question, c’est moi, que les partisans de cette femme ont faite veuve, qui vous dis de vous hâter ! et c’est vous, qui vous vantez d’être une de ses fidèles, qui hésitez à partir ! -Non, non ; vous avez raison, dit Bertha, je n’hésite pas, je pars ! Et, en effet, la jeune fille fit un mouvement pour sortir. -Vous ne pouvez aller à Nantes à pied, vous n’arriveriez pas à temps. Mais, dans l’écurie de cette maison, il y a deux chevaux ; prenez celui que vous voudrez, et faites-le-vous seller par le garçon d’écurie. -Oh ! dit Bertha, soyez tranquille, je le sellerai bien moi-même. Mais, que pourra donc faire pour vous, pauvre veuve, celle que, pour la seconde fois, vous avez sauvée ? -Dites-lui qu’elle se souvienne de ce que je lui ai dit dans ma chaumière, près de ce lit où deux hommes tués pour elle gisaient étendus ; dites-lui que c’est un crime d’apporter la discorde et la guerre dans un pays où ses ennemis eux-mêmes la défendent contre la trahison. Allez, allez, mademoiselle, et Dieu vous conduise ! Et, à ces mots, la veuve s’élança hors de la maison, et se rendit d’abord chez le curé de Saint-Philbert, qu’elle pria de passer au donjon ; puis, aussi rapidement que la chose était possible, elle se dirigea à travers champ vers sa métairie. XXXV Les pantalons rouges Bertha courut à l’écurie, choisit celui des deux chevaux qui lui parut le plus propre à faire promptement la route, jeta sur son dos une selle, et, la bride à la main, elle attendit que l’animal eût fini de manger. Tandis qu’elle attendait, un bruit, bien connu dans ces temps de trouble, parvint jusqu’à elle. C’était le retentissement régulier des pas d’une troupe en marche. Au même instant, on frappa violemment à la porte de l’auberge. À travers un châssis vitré qui donnait sur un fournil communiquant avec la cuisine, la jeune fille entrevit des soldats, et, aux premiers mots qu’ils prononcèrent, elle comprit qu’ils venaient demander un guide. En ce moment, rien n’était indifférent à Bertha, qui avait à trembler à la fois pour son père, pour Michel et pour Petit-Pierre. Elle ne voulut donc point partir sans savoir précisément ce que désiraient ces hommes ; et, certaine de ne pas être reconnue sous le costume de paysanne qu’elle avait conservé, elle passa de l’écurie dans le fournil, et pénétra jusqu’à la cuisine. Un lieutenant commandait à la petite troupe. -Comment ! disait-il à la mère Chompré, il n’y a pas un homme dans cette maison ?... pas un seul ? -Non, monsieur, répondit la vieille femme ; ma fille est veuve, et le seul garçon d’écurie que nous ayons, est, à ce qu’il paraît, allé je ne sais où. -Eh ! c’est justement votre fille que j’eusse voulu trouver, dit le lieutenant ; si elle était là, elle nous servirait de guide, comme elle a fait la fameuse nuit du saut de Baugé, ou, si elle ne pouvait pas nous en servir elle-même, elle nous en choisirait un de sa main, et, celui-là, on pourrait s’y fier, tandis qu’avec les misérables paysans que nous racolons de force et qui sont à moitié chouans, il n’y a pas moyen de voyager tranquille. -La maîtresse Picaut est absente ; mais peut-être y a-t-il moyen de la remplacer, dit Bertha en s’avançant résolument. Allez-vous loin, messieurs ? -Tudieu ! voilà une jolie fille ! dit le jeune officier en s’approchant. Conduisez-moi où vous voudrez, la belle enfant, et du diable si je ne vous suis pas ! Bertha baissa les yeux en tordant le coin de son tablier, comme eût pu le faire une naïve villageoise. -Si ce n’est pas bien loin d’ici, messieurs, et que la maîtresse le permette, je puis vous accompagner. Je connais assez bien les alentours. -Accepté ! dit le lieutenant. -Mais ce serait à une condition, continua Bertha : c’est que quelqu’un me ramènerait ici ; j’aurais peur, toute seule par les chemins. -Dieu me garde de céder ce soin-là à un autre, ma belle fille ! dit l’officier, quand même cette complaisance devrait me coûter mes épaulettes. Voyons, connais-tu la Banloeuvre ? Au nom de cette métairie qui appartenait à Michel, et qu’elle avait habitée pendant quelques jours avec le marquis et Petit-Pierre, Bertha sentit un frisson courir par tout son corps ; une sueur froide lui monta au front ; son coeur battit avec violence ; cependant, elle domina son émotion. -La Banloeuvre ? répéta-t-elle. Non, ce n’est pas de chez nous, cela. Est-ce un bourg ou un château, la Banloeuvre ? -C’est une métairie. -Vous allez en logement à la Banloeuvre ? -Non, nous y allons en expédition. -Qu’est-ce que cela veut dire, en expédition ? demanda Bertha. -Eh bien, à la bonne heure ! dit le lieutenant, voilà une belle enfant qui ne demande pas mieux que de s’instruire. -C’est tout naturel : si je vous conduis ou vous fais conduire à la Banloeuvre, il faut au moins que je sache ce que vous allez y faire. -Nous allons, dit le sous-lieutenant se mêlant à la conversation pour placer sa plaisanterie, nous allons passer un blanc à la lessive de plomb, afin que, de blanc, il devienne bleu. -Ah ! fit Bertha, ne pouvant retenir une exclamation de terreur. -Tudieu ! qu’avez-vous ? demanda le lieutenant. Si l’on vous avait dit le nom de celui que nous allons arrêter, je croirais que vous en êtes amoureuse. -Moi ! dit Bertha, faisant appel à toute l’énergie de son caractère pour dissimuler l’effroi qui lui comprimait le coeur, moi, amoureuse d’un monsieur ? -On a vu des rois épouser des bergères, dit le sous- lieutenant, qui paraissait décidément être d’humeur bouffonne. -Bon ! dit le lieutenant ; et voilà, sur ma foi, la bergère qui va s’évanouir comme une grande dame. -Moi ! fit Bertha, en essayant de sourire ; moi, m’évanouir ? Allons donc ! Ce sont des manières que l’on apprend à la ville, et non pas ici. -Il n’en est pas moins vrai que vous êtes devenue pâle comme votre linge, ma belle fille. -Dame, vous parlez de fusiller un homme comme de tirer un lapin au coin d’une haie. -Tandis que ce n’est pas du tout la même chose, dit le sous-lieutenant. Un lapin fusillé est bon à rôtir, tandis qu’un chouan n’est bon à rien. Bertha ne put empêcher son fier et énergique visage de trahir, par son expression, le dégoût que lui inspirait la plaisanterie du jeune officier. -Voyons, dit Bertha, si je vous demandais, par exemple, le nom de celui que vous allez arrêter, me le diriez-vous ? -Ma foi, dit le jeune officier, je n’aurais pas grand mérite à vous le dire, car je ne crois pas qu’il y ait le moindre inconvénient à ce que vous le sachiez. -Mais, s’il y en avait un, enfin ? -Le nom de celui que nous allons arrêter est M. de Vincé. Bertha se recula et regarda l’officier. Un pressentiment lui disait qu’il s’était joué d’elle et l’avait trompée. -Allons, allons, en route ! dit le lieutenant, je vais demander au maire ce que nous n’avons pu trouver ici. Puis, se retournant vers Bertha : -Ah ! quel que soit le guide qu’il me donne, ajouta- t-il, il ne m’en fournira point qui m’agrée autant que vous, la belle enfant ! Et il poussa un soupir affecté. Enfin, s’adressant aux soldats : -Allons, vous autres, en route ! dit le lieutenant. Le sous-lieutenant et les quelques soldats qui étaient entrés avec l’officier, sortirent pour reprendre leurs rangs. Celui-ci demanda une allumette pour allumer son cigare. Bertha chercha en vain l’objet demandé sous le chambranle de la cheminée. L’officier, alors, prit un papier dans sa poche et l’alluma à la lampe ; Bertha, qui suivait tous ses mouvements, jeta un regard sur ce papier que la flamme commençait à tordre, et entre ses plis jaunissants, elle lut distinctement le nom de Michel. « Ah ! je m’en doutais, pensa-t-elle ; il a menti ! Oui, oui, c’est bien Michel qu’ils vont arrêter ! » -Chut ! lui dit-il en posant un doigt sur sa bouche, vous n’êtes pas une paysanne. Veillez sur vous si vous avez à vous cacher ; car, si vous jouez aussi mal votre rôle avec ceux qui vous cherchent qu’avec moi qui n’ai point mission de vous chercher, vous êtes perdue ! Et, sur ces mots, il sortit vivement, de peur sans doute de se perdre lui-même. Bertha n’attendit même pas que la porte fût refermée derrière lui ; elle saisit le débris du papier. C’était la dénonciation que Courtin avait envoyée à Nantes par le paysan dont il avait fait son messager, et que celui-ci avait remise, pour abréger la course, au premier poste qu’il avait rencontré sur la route. Ce poste était celui de Saint-Martin, village voisin de Saint-Philbert. Il restait assez de l’écriture du maire de la Logerie pour éclairer Bertha sur la destination de la troupe qui marchait vers la Banloeuvre. Et, courant à l’écurie, elle passa la bride au cheval, s’élança sur son dos, le fit sortir de la maison, et, lui cinglant les flancs d’un vigoureux coup de houssine, elle parvint à le mettre tout d’abord à une allure qui n’était ni le trot, ni le galop, mais grâce à laquelle elle pouvait cependant gagner une demi-heure sur les soldats. Lorsqu’elle traversa la place de Saint-Philbert, elle entendit sur sa droite, et dans la direction du pont, le bruit de la petite troupe qui s’éloignait. Elle s’orienta, prit une ruelle, dépassa les maisons, lança son cheval dans la Boulogne, la passa à la nage, et vint rejoindre le chemin un peu au-dessus de la forêt de Machecoul. XXXVI La louve blessée Au bout d’une heure, Bertha atteignit la forêt du Touvois ; là, force lui fut de renoncer à cette vitesse ; le chemin était si bien semé de fondrières, que deux fois le pauvre petit cheval breton s’abattit ; elle le mit au pas, en calculant qu’elle avait dû gagner une avance suffisante pour donner à Michel le temps de fuir. Michel allait, une fois de plus, lui devoir la vie ! Il faut avoir aimé, il faut avoir éprouvé les ineffables joies du sacrifice, il faut savoir tout ce qu’il y a de bonheur dans cette immolation de soi-même au profit de l’être aimé, pour comprendre combien Bertha se sentit, pendant quelques minutes, joyeuse et fière, en songeant que l’existence de Michel, qu’elle allait sauver, lui coûterait peut-être si cher ! Elle était tout entière à ces pensées lorsque, aux rayons de la lune, elle vit briller les murs blancs de la métairie, encadrés dans les touffes noires des noisetiers. La porte charretière était ouverte. Bertha descendit de son cheval, l’attacha à un des anneaux du mur extérieur et pénétra dans la cour. Le fumier dont elle était jonchée amortissait le bruit de son pas ; nul chien par ses aboiements ne signala son entrée aux habitants de la métairie. À sa grande surprise, Bertha aperçut, attaché à la porte de la maison, un cheval tout sellé et tout bridé. Le cheval pouvait être à Michel ; mais tout aussi bien pouvait-il être à un étranger. Bertha voulut s’en assurer avant de pénétrer dans la maison. Un des volets de cette même salle dans laquelle Petit-Pierre avait demandé au nom de Michel, la main de la jeune fille au marquis de Souday, était entrouvert ; Bertha s’en approcha doucement et regarda à l’intérieur. À peine y eut-elle jeté les yeux, qu’elle poussa un cri étouffé et faillit tomber à la renverse. Elle venait de voir Michel aux genoux de Mary ; un des bras du jeune homme entourait la taille de sa soeur ; la main de celle-ci jouait dans les cheveux du baron ; leurs lèvres se souriaient, leurs yeux rayonnaient de cette expression de bonheur à laquelle on ne se trompe plus une fois que l’on a aimé. Le moment d’accablement qui suivit cette découverte ne dura chez Bertha qu’une seconde. Elle se précipita vers la porte, la poussa avec violence et parut sur le seuil, les cheveux épars, l’oeil flamboyant, le visage livide, la poitrine haletante, comme la statue de la Vengeance. Mary poussa un cri et tomba à genoux, le visage entre ses mains. Elle avait tout deviné à première vue, tant Bertha paraissait profondément bouleversée. Michel, épouvanté par le regard de Bertha, s’était relevé brusquement, et, comme s’il se trouvait en face d’un ennemi, avait machinalement porté la main à ses armes. -Frappez ! s’écria Bertha, qui avait vu son mouvement, frappez donc, malheureux ! ce sera le digne complément de votre lâcheté et de votre trahison. -Bertha... balbutia Michel, laissez-moi vous dire... laissez-moi vous expliquer... -À genoux ! à genoux ! vous et votre complice ! s’écria Bertha. C’est à genoux qu’il faut prononcer les odieux mensonges que vous allez inventer pour votre défense... Oh ! l’infâme ! moi qui accourais pour sauver sa vie ; moi qui, à moitié folle de terreur, de désespoir, parce qu’un danger était suspendu sur sa tête, oubliais tout, honneur et devoir ; moi qui mettais ma vie à ses pieds, qui n’avais qu’un but, qu’un désir, qu’un souhait, celui de lui dire : « Tiens, Michel, regarde et vois si je t’aime ! » j’arrive, et je le trouve trahissant tous ses serments, parjurant toutes ses promesses, infidèle aux liens sacrés, je ne dirai pas de l’amour, mais de la reconnaissance ! et avec qui ? et pour qui ? Pour l’être que j’aimais le plus au monde après lui ! pour la compagne de mon enfance ! pour ma soeur ! Mais il n’y avait donc pas d’autre femme à séduire ! Dis, dis, misérable ! continua Bertha en saisissant le bras du jeune homme, et en le secouant avec violence. Ou voulais-tu donc, en me laissant désespérée, m’ôter encore les consolations que l’on doit trouver dans le coeur de cette seconde soi-même que l’on appelle une soeur ? -Bertha, écoutez-moi, dit Michel, écoutez-moi, je vous en conjure ! Nous ne sommes pas, Dieu merci, aussi coupables que vous le croyez... Oh ! si vous saviez, Bertha ! -Je n’écoute rien ! je n’écoute que mon coeur, que la douleur brise et que le désespoir étreint ! je n’écoute que la voix de ma conscience, qui me dit que tu es un lâche !... Mon Dieu, mon Dieu, cria-t-elle en tordant ses cheveux noirs dans ses mains crispées, mon Dieu, est- ce donc là le prix de ma tendresse pour lui, de cette tendresse qui a été si aveugle, que mes yeux se fermaient, que mes oreilles se bouchaient lorsqu’on me disait que cet enfant, que cette femmelette tremblante, timide, indécise, n’était pas digne de mon amour ? Oh ! pauvre folle que j’étais ! j’espérais que la reconnaissance l’attacherait à celle qui prenait en pitié sa faiblesse, à celle qui bravait les préjugés, l’opinion publique pour l’aller chercher dans sa fange, pour faire, enfin, de son nom souillé, un nom honorable et honoré ! -Ah ! s’écria Michel en se redressant, assez ! assez ! -Oui, d’un nom souillé, répéta Bertha. Ah ! cela te touche ? Tant mieux ! je le redis alors... Oui, d’un nom souillé par ce qui est le plus odieux, le plus lâche, le plus infâme, par la trahison ! Oh ! famille de trahisseurs ! le fils continue l’oeuvre du père ; je devais m’attendre à cela. -Mademoiselle, mademoiselle, dit Michel, vous abusez du privilège de votre sexe pour m’insulter, non seulement en moi, mais encore dans ce que l’homme a de plus sacré, dans la mémoire de mon père. -Un sexe, un sexe ! ai-je un sexe à cette heure ? Ah ! je n’en avais pas tout à l’heure, quand tu te jouais de moi aux pieds de cette pauvre folle ! je n’en avais pas, quand tu faisais de ma soeur la plus misérable des créatures ! Et parce que je ne me lamente pas, parce que je ne me traîne pas à tes pieds en m’arrachant les cheveux et en me frappant la poitrine, voilà que, tout à coup, tu découvres que je suis une femme, un être que l’on doit respecter parce qu’il est timide, auquel on doit épargner la douleur parce qu’il est faible ! Non, non, pour toi, je n’avais pas, et je n’ai plus de sexe ; tu n’as devant toi, maintenant, à partir de cette heure, qu’une créature que tu as mortellement offensée et qui t’insulte !... Baron de la Logerie, je t’ai déjà dit qu’il était cent fois traître et lâche, celui qui séduisait la soeur de sa fiancée ; -car j’étais sa fiancée, à cet homme ! - baron de la Logerie, non seulement tu es un traître et un lâche, mais encore tu es fils de traître et de lâche ; ton père était un infâme qui a vendu et livré Charette, et qui a, du moins, expié son crime, lui, car il l’a payé de sa vie ! On t’a dit qu’il s’était tué lui-même à la chasse, ou qu’il y avait été tué par accident ; mensonge bénévole, et que je démens, moi ; il a été tué par celui qui lui avait vu accomplir sa lâche action, il a été tué par... -Ma soeur ! s’écria Mary, en se redressant et en mettant sa main sur la bouche de Bertha ; ma soeur, vous allez vous rendre coupable d’un de ces crimes que vous reprochez aux autres ; vous allez disposer d’un secret qui ne vous appartient pas. -Soit ; mais qu’il parle donc, cet homme ! que le mépris que je lui témoigne lui fasse donc relever la tête ; qu’il trouve donc, dans sa honte ou dans son orgueil, la force de m’ôter une existence dont je ne veux plus, qui m’est odieuse, qui ne sera plus qu’un long délire, qu’un désespoir éternel ; qu’il achève au moins ce qu’il a commencé ! Mon Dieu, mon Dieu ! poursuivit Bertha, dans les yeux de laquelle les larmes commençaient à se frayer un passage, comment permettez-vous aux hommes de briser ainsi le coeur de vos créatures ? Mon Dieu, mon Dieu ! qui donc me consolera, désormais ? -Moi ! dit Mary, moi, ma soeur, ma bonne soeur, ma soeur chérie ! si tu veux m’entendre ; moi, si tu veux me pardonner ! -Vous pardonner, à vous ? s’écria Bertha en repoussant sa soeur. Non ; vous êtes la compagne de cet homme : je ne vous connais plus ! Seulement, veillez mutuellement l’un sur l’autre ; car votre trahison doit vous porter malheur à tous deux. -Bertha, Bertha ! au nom du Ciel, ne me parle pas ainsi ! ne nous maudis pas, ne nous insulte pas. En ce moment, sur le seuil de la porte, que Bertha avait laissée toute grande ouverte, parurent des soldats, et l’officier que nous avons vu à l’auberge de Saint- Philbert s’avança au milieu de la chambre et, posant la main sur l’épaule de Michel : -Vous êtes monsieur Michel de la Logerie ? lui dit- il. -Oui, monsieur. -Alors, au nom de la loi, je vous arrête. -Grand Dieu ! s’écria Bertha, qui revenait à elle ; grand Dieu ! j’avais oublié !... Ah ! c’est moi qui le tue !... Et là-bas, là-bas, que se passe-t-il ? -Michel, Michel, dit Mary, qui, à l’aspect du danger que courait le jeune homme, oublia ce qu’elle venait de dire à sa soeur, Michel, si tu meurs, je mourrai avec toi ! -Non, non, il ne mourra pas, je te le jure, soeur, et vous serez heureux ! Place, monsieur ! place ! continua- t-elle en s’adressant à l’officier. -Mademoiselle, répliqua celui-ci avec une douloureuse politesse, comme vous, je ne sais pas transiger avec mes devoirs. À Saint-Philbert, vous n’étiez pour moi qu’une inconnue suspecte ; mais je ne suis pas commissaire de police, et je n’avais rien à vous dire ; ici, je vous trouve en rébellion flagrante contre la loi, et je vous arrête. -M’arrêter ! m’arrêter en ce moment ! Vous me tuerez, monsieur, vous ne m’aurez pas vivante. Et, avant que l’officier fût revenu de sa surprise, Bertha escalada la fenêtre, sauta dans la cour et courut vers la porte. Elle était gardée par des soldats. En promenant ses regards autour d’elle, la jeune fille aperçut le cheval de Michel, qui, épouvanté par l’apparition des soldats et par le bruit, courait çà et là dans la cour. Profitant de la confiance que le lieutenant avait dans la précaution qu’il avait prise d’entourer la maison, et qu’il empêchait d’user de violence pour saisir une femme, elle alla droit à l’animal, d’un bond s’assit sur la selle, et, passant comme une tempête devant l’officier stupéfait, elle arriva à un endroit où le mur d’enceinte était légèrement écrêté et, de la bride et du talon, enleva si vigoureusement l’animal -qui était un excellent cheval anglais -qu’elle lui fit franchir l’obstacle, qui avait encore près de cinq pieds, et le lança dans la plaine. -Ne tirez pas ! ne tirez pas sur cette femme ! cria l’officier, qui ne regardait pas la prise comme assez importante pour que, ne pouvant l’avoir vive, il se décidât à l’arrêter morte. Mais les soldats qui formaient un cordon autour du mur extérieur n’entendirent pas ou ne comprirent pas cet ordre, et une grêle de balles siffla autour de Bertha, que les bonds puissants du vigoureux anglais portaient rapidement du côté de Nantes. XXXVII La plaque de cheminée Voyons maintenant ce qui se passait à Nantes, dans cette nuit que nous avons vue s’ouvrir par la mort de Joseph Picaut et se continuer par l’arrestation de M. Michel de la Logerie. Vers neuf heures du soir, un homme aux vêtements trempés d’eau et souillés de boue s’était présenté chez le préfet, et, sur le refus de l’huissier de l’introduire auprès de ce magistrat, lui avait fait porter une carte toute-puissante, à ce qu’il paraît, car immédiatement le préfet avait quitté ses occupations pour recevoir cet homme, qui n’était autre que M. Hyacinthe. Dix minutes après cette entrevue, une forte escouade de gendarmes et d’agents de police se dirigeait vers la maison que maître Pascal habitait rue du Marché, et se présentait à la porte donnant sur cette rue. Nulle précaution n’était prise pour assourdir le bruit des pas de cette colonne, pour donner le change sur ses intentions ; si bien que Me Pascal, qui l’avait vue venir, put à loisir s’assurer que la porte de la ruelle n’était pas gardée et sortir par celle-là, avant que les agents de l’autorité eussent achevé d’enfoncer celle de la rue du Marché, que l’on refusait de leur ouvrir. Il se dirigea vers la rue du Château et entra au numéro 3. M. Hyacinthe, qu’il n’avait pas aperçu, caché qu’il était dans l’ombre d’une borne, le suivit avec toute la précaution dont se sert le chasseur pour la proie qu’il convoite. Pendant cette opération préliminaire, du succès de laquelle M. Hyacinthe avait probablement répondu, l’autorité avait pris de fortes dispositions militaires, et, aussitôt que le Juif eut rendu compte de ce qu’il avait vu au préfet de la Loire-Inférieure, douze cents hommes, mis sur pied, se dirigèrent vers la maison dans laquelle l’espion avait vu disparaître Me Pascal. Les douze cents hommes étaient divisés en trois colonnes. La première descendit le Cours, laissant des sentinelles jalonnées le long des murs du jardin de l’évêché et des maisons contiguës ; longea les fossés du château et se trouva en face du numéro 3, où elle se déploya. La seconde, se dirigeant par la rue de l’Évêché, traversa la place Saint-Pierre, descendit la grande rue, et vint rejoindre la première par la rue basse du Château. La troisième se relia aux deux autres par la rue haute du Château, en laissant, comme celle-ci, un long cordon de baïonnettes derrière elle. L’investissement était complet ; tout le pâté de maisons dans lequel se trouvait le numéro 3 était cerné. Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés des commissaires de police, qui marchaient le pistolet au poing. La troupe se répandit dans la maison, fut placée à toutes les issues ; sa mission était accomplie, celle des policiers commençait. Quatre dames étaient, en apparence, les seules habitantes de la maison : ces dames appartenant à la haute aristocratie nantaise, respectables autant par leur honorabilité que par leur position sociale, furent mises en état d’arrestation. Au-dehors, le peuple s’amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats. La ville, tout entière, était descendue dans ses places et dans ses rues. Cependant, aucun signe royaliste ne se manifestait ; c’était une curiosité grave et voilà tout. Les perquisitions étaient commencées à l’intérieur et le premier résultat des recherches confirma l’autorité dans la conviction que Mme la duchesse de Berry était dans la maison ; une lettre à l’adresse de Son Altesse royale fut trouvée tout ouverte sur une table ; la disparition de maître Pascal, que l’on avait vu entrer et que l’on ne retrouvait plus, prouvait qu’il y avait une cachette. Le tout était de la trouver. Les meubles furent ouverts lorsque les clefs s’y trouvaient, défoncés lorsqu’elles manquaient. Les sapeurs et les maçons sondaient les planchers et les murs à grands coups de marteau ; des architectes, amenés dans chaque chambre, déclaraient qu’il était impossible, d’après leur conformation intérieure comparée à leur conformation extérieure, qu’elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes qu’elles renfermaient. Dans une de celles-ci, on mit la main sur divers objets, entre autres, des imprimés, des bijoux et de l’argenterie appartenant au propriétaire de la maison, mais qui, dans ce moment, ajoutèrent à la certitude du séjour de la princesse dans cette maison. Arrivés aux mansardes, les architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il pouvait y avoir une retraite. Alors on passa aux maisons voisines, où les recherches continuèrent. On sondait les gros murs avec une telle force, que des morceaux de maçonnerie se détachèrent et qu’un moment il y eut crainte que ces murs tout entiers ne s’écroulassent. Pendant que ces choses se passaient en haut, les dames que l’on avait arrêtées montraient un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par des soldats, elles s’étaient mises à table. Deux autres femmes -et l’histoire devra aller chercher les noms de celles-là dans leur obscurité pour les conserver à la postérité -deux autres femmes encore étaient, de la part de la police, l’objet d’une surveillance toute spéciale ; ces femmes, les servantes de la maison, nommées Charlotte Moreau et Marie Boissy, furent conduites au château, et, de là, à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu’elles résistaient à toutes les menaces, on tenta de les corrompre ; des sommes de plus en plus fortes leur furent successivement offertes, mais elles répondirent constamment qu’elles ignoraient où était Mme la duchesse de Berry. Après ces recherches infructueuses, les perquisitions se ralentirent ; le préfet donna le signal de la retraite, laissant, par précaution, un nombre d’hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la maison, ainsi que des commissaires de police qui s’établirent au rez-de- chaussée. La circonvallation fut continuée, et la garde nationale vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de repos. Par la distribution des sentinelles, deux gendarmes se trouvèrent dans les deux mansardes que l’on venait d’explorer. Le froid était si vif, que ces gendarmes n’y purent résister : l’un descendit et remonta avec des mottes à brûler ; dix minutes après, un feu magnifique flambait dans la cheminée, et, au bout d’un quart d’heure, la plaque devint rouge. Presque en même temps, et quoiqu’il ne fît point encore jour, les barres de fer et les madriers frappaient à coups redoublés sur le mur de la mansarde et l’ébranlaient. Malgré ce vacarme effroyable, l’un des deux gendarmes s’était endormi ; son compagnon, réchauffé momentanément, avait cessé d’entretenir le feu. Enfin, les ouvriers abandonnèrent cette partie de la maison, que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si minutieusement explorée. Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui venait de succéder au fracas et au mouvement diabolique qui se faisait depuis la veille, secoua son camarade, afin de dormir à son tour. L’autre s’était refroidi dans son sommeil et se réveilla tout gelé. À peine eut-il les yeux ouverts, qu’il songea à se réchauffer ; en conséquence, il ralluma le feu ; puis, comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il jeta dans le brasier une énorme quantité de paquets de Quotidienne qui se trouvaient dans la chambre, jetés pêle-mêle sous une table. Ce feu produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une chaleur plus vive que les mottes ne l’avaient fait la première fois. Le gendarme, enchanté, se délassait de son ennui en lisant des Quotidienne, lorsque, tout à coup, son édifice pyrotechnique s’écroula et les mottes qu’il avait appuyées contre la plaque roulèrent au milieu de la mansarde. En même temps, il entendit derrière la plaque un bruit qui fit naître en lui une singulière idée : il se figura qu’il y avait des rats dans la cheminée, que la chaleur allait les forcer de déloger ; il réveilla son camarade, et tous deux, ils se mirent en devoir de leur donner la chasse avec leur sabre. Pendant qu’ils concentraient toute leur attention dans cet affût d’un nouveau genre, l’un d’eux s’aperçut que la plaque avait fait un mouvement. Il s’écria : -Qui est là ? Une voix de femme lui répondit : -Nous nous rendons, nous allons ouvrir : éteignez le feu ! Les deux gendarmes s’élancèrent aussitôt sur le feu, qu’ils dispersèrent à coups de pied. La plaque de la cheminée, pivotant sur elle-même, démasqua une ouverture béante, et une femme, le visage pâle, la tête nue, les cheveux hérissés sur le front comme ceux d’un homme, vêtue d’une robe de napolitaine, simple, de couleur brune, sillonnée de larges brûlures, sortit de cette ouverture en posant ses pieds et ses mains sur le foyer ardent. Cette femme, c’était Petit-Pierre, c’était Son Altesse royale madame la duchesse de Berry. Ses compagnons la suivirent. Il y avait seize heures qu’ils étaient enfermés dans cette cachette, sans aucune nourriture. Le trou qui leur avait donné asile avait été pratiqué entre le tuyau de la cheminée et le mur de la maison voisine, sous le toit, dont les chevrons lui servaient de couverture. Au moment où les troupes s’ébranlaient pour cerner la maison, Son Altesse royale était occupée à écouter Me Pascal, lequel faisait en riant le récit de l’alerte qui venait de le chasser de sa maison. À travers les fenêtres de l’appartement où elle se trouvait, la duchesse voyait, sur un ciel calme, la lune se lever, et, sur sa lumière, se découper, comme une silhouette brune, les tours massives, immobiles et silencieuses du vieux château. Il y a des moments où la nature semble si douce et si amie que l’on ne peut croire qu’au milieu de ce calme un danger veille et vous menace. Mais, tout à coup, Me Pascal, en s’approchant de la fenêtre, vit reluire les baïonnettes. À l’instant même, il se rejeta en arrière, en criant : -Sauvez-vous, madame ! sauvez-vous ! Madame s’était précipitée aussitôt sur l’escalier et chacun l’avait suivie. Arrivée à la cachette, elle appela ses compagnons. Comme il avait été reconnu que l’on pouvait y tenir par rang de taille, les hommes qui accompagnaient Son Altesse royale y étaient entrés les premiers ; puis, comme la demoiselle qui était venue retrouver Madame ne voulait point passer avant elle : -En bonne stratégie, lui dit la duchesse, en riant, lorsqu’on opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Les soldats ouvraient la porte de la rue lorsque celle de la cachette se refermait. Nous avons vu avec quel soin minutieux les perquisitions avaient été opérées : chaque coup frappé contre la muraille retentissait dans l’asile où se trouvaient la duchesse de Berry et ses compagnons ; sous les marteaux, sous les barres de fer, sous les madriers, les briques se détachaient, le plâtre tombait en poussière et les prisonniers étaient menacés d’être ensevelis sous les décombres. Lorsque les gendarmes firent du feu, la plaque et le mur de la cheminée, en s’échauffant, communiquèrent à la petite retraite une chaleur qui allait toujours augmentant. L’air y devenait de moins en moins respirable, et ceux qu’elle renfermait eussent péri asphyxiés, étouffés, s’ils ne fussent parvenus à déranger quelques ardoises du toit pour renouveler l’air. C’était la duchesse qui souffrait le plus ; car, entrée la dernière, elle se trouvait appuyée contre la plaque ; chacun de ses compagnons lui avaient offert à plusieurs reprises d’échanger sa place avec elle, mais jamais elle n’avait voulu consentir. Au danger d’être asphyxiés était venu, pour les prisonniers, s’en joindre un nouveau, celui d’être brûlés vifs ; la plaque était rouge et le bas des vêtements des femmes menaçait de s’enflammer. Deux fois déjà, le feu avait pris à la robe de madame, et elle l’avait étouffé à pleines mains, au prix de deux brûlures dont elle conserva longtemps les marques. Chaque minute raréfiait encore l’air intérieur et l’air extérieur fourni par les trous du toit entrait en trop petite quantité pour le renouveler suffisamment. La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante ; rester dix minutes de plus dans cette fournaise, c’était compromettre les jours de la duchesse. Chacun l’avait suppliée de sortir ; elle seule ne le voulut pas ; ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu’un souffle ardent séchait sur ses joues. Le feu avait pris encore une fois à sa robe, une fois encore elle l’avait éteint ; mais, dans le mouvement qu’elle fit en se relevant, elle avait soulevé la gâchette de la plaque, qui s’était entrouverte et avait ainsi attiré l’attention des gendarmes. Supposant que cet accident avait dénoncé sa retraite, prenant en pitié les souffrances de ses compagnons, madame avait alors consenti à se rendre et était sortie de la cheminée ainsi que nous l’avons raconté précédemment. Ses premières paroles furent pour demander Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée, qu’il n’avait point voulu quitter. XXXVIII Trois coeurs brisés Aussitôt qu’on lui eut annoncé l’arrivée du général, madame s’avança précipitamment vers lui. -Général, dit-elle vivement, je me rends à vous et m’en remets à votre loyauté. -Madame, répondit Dermoncourt, Votre Altesse royale est sous la sauvegarde de l’honneur français. Il la conduisit alors vers une chaise, et, en s’asseyant, madame lui dit encore, en lui serrant fortement le bras : -Général, je n’ai rien à me reprocher ; j’ai rempli les devoirs d’une mère pour reconquérir l’héritage d’un fils. Sa voix était brève et accentuée. Quoique pâle, madame était animée comme si elle avait eu la fièvre. Le général lui fit apporter un verre d’eau dans lequel elle trempa ses doigts : la fraîcheur la calma un peu. Pendant ce temps, le préfet et le commandant de la division avaient été prévenus de ce qui venait de se passer. Le préfet arriva le premier. Il entra dans la chambre où était madame, le chapeau sur la tête, comme s’il n’y avait pas eu là une femme prisonnière qui, par son rang et ses malheurs, méritait plus d’égards qu’on ne lui en avait jamais rendu. Il s’approcha de la duchesse, la regarda en portant cavalièrement la main à son chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit : -Ah ! oui, c’est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres. -Qu’est-ce que cet homme ? demanda la princesse. La demande était naturelle, car M. le préfet se présentait sans aucune des marques distinctives de sa haute position administrative. -Madame ne devine pas ? répondit le général. Elle le regarda avec un léger sourire. -Ce ne peut être que le préfet, dit-elle. -Madame n’aurait pas deviné plus juste, quand elle aurait vu sa patente. -Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration ? -Non, madame. -J’en suis bien aise pour la Restauration. En ce moment, le préfet rentra ; comme la première fois, il ne se fit pas annoncer ; comme la première fois, il souleva à peine son chapeau. Apparemment, ce jour- là, M. le préfet avait faim ; car il apportait un morceau de pâté sur une assiette qu’il tenait à la main ; il posa son assiette sur une table, se fit donner une fourchette et un couteau et se mit à manger, tournant le dos à la princesse. Madame le regarda avec une expression empreinte à la fois de mépris et de colère. -Général, s’écria-t-elle, savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j’occupais ? -Non, madame. -Deux huissiers, pour me faire raison de monsieur. Le préfet, lorsqu’il eut terminé son repas, se retourna et demanda à la duchesse ses papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu’on y trouverait un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce portefeuille et le rapporta. -Monsieur, dit la duchesse en le lui ouvrant, les choses renfermées dans ce portefeuille sont de peu d’importance ; mais je tiens à vous les donner moi- même, afin de vous expliquer leur destination. Et elle lui remit, les unes après les autres, chacune des choses que contenait le portefeuille. -Madame sait-elle combien elle a d’argent ? demanda le préfet. -Monsieur, il doit y avoir dans la cachette environ trente-six mille francs, dont douze mille appartiennent aux personnes que je désignerai. Le général s’approcha alors de madame et lui dit que, si elle se trouvait un peu mieux, il serait instant qu’elle quittât la maison. -Pour aller où ? dit-elle en le regardant fixement. -Au château, madame. -Ah ! bien ! et de là, à Blaye, sans doute ? -Général, dit alors un des compagnons de madame, Son Altesse royale ne peut aller à pied ; cela ne serait pas convenable. -Monsieur, répliqua Dermoncourt, une voiture ne ferait que nous encombrer. Madame peut aller à pied en jetant un manteau sur ses épaules, et en mettant un chapeau sur sa tête. Alors, le secrétaire du général et le préfet, qui se piqua de galanterie cette fois, descendirent au second étage et en rapportèrent trois chapeaux. La princesse en choisit un qui était noir, parce que sa couleur, dit-elle, était analogue à la circonstance ; après quoi, elle prit le bras du général, et, lorsqu’elle passa devant la mansarde, jetant un dernier regard sur la plaque de la cheminée, qui était restée ouverte : -Ah ! général, dit-elle en riant, si vous ne m’aviez pas fait une guerre à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est au-dessous de la générosité militaire, vous ne me tiendriez pas sous votre bras à l’heure qu’il est. Allons ! mes amis ! ajouta-t-elle en s’adressant à ses compagnons. La princesse descendit l’escalier. Au moment où elle allait franchir le seuil de la maison, elle entendit un grand bruit dans la foule qui s’entassait derrière les soldats, et formait une ligne dix fois plus épaisse que les rangs de ceux-ci. Madame put croire que ces cris s’adressaient à elle ; mais elle ne donna pas d’autre signe de crainte que de presser plus fortement le bras du général. Quand la princesse s’avança entre le double rang de soldats et de gardes nationaux qui faisaient la haie depuis la maison jusqu’au château, les cris et les murmures qu’elle avait entendus recommencèrent plus violents qu’ils ne l’avaient été d’abord. Le général jeta les yeux du côté d’où venait ce tumulte ; il aperçut une jeune fille vêtue en paysanne qui essayait de se frayer un passage à travers les rangs des militaires, lesquels, frappés de sa beauté et du désespoir empreint sur sa figure, lui opposaient leur consigne, mais sans recourir à la violence pour la repousser. Dermoncourt reconnut Bertha, et, du doigt, la désigna à la princesse. Celle-ci poussa un cri. -Général, dit-elle vivement, vous m’avez promis que vous ne me sépareriez d’aucun de mes amis ; laissez venir à moi cette jeune fille. Sur un signe du général, les rangs s’ouvrirent, et Bertha put arriver jusqu’à l’auguste prisonnière. -Grâce, madame ! grâce pour une malheureuse qui pouvait vous sauver et qui ne l’a point fait ! Oh ! je veux mourir en maudissant ce fatal amour qui a fait de moi la complice involontaire des traîtres qui ont vendu Votre Altesse royale !... -Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Bertha, interrompit la princesse en la soulevant et en lui donnant celui de ses bras qui était libre. Ce que vous faites en ce moment prouve que, quoi qu’il soit arrivé, je n’ai point à accuser un dévouement dont jamais je ne perdrai le souvenir. Mais j’avais à vous entretenir d’autre chose, mon enfant ; j’avais à vous demander pardon d’avoir contribué à une erreur qui, peut-être, a fait votre malheur ; j’avais à vous dire... -Je sais tout, madame, dit Bertha en relevant sur la princesse ses yeux rougis par les larmes. -Pauvre enfant ! répliqua la duchesse en étreignant la main de la jeune fille ; eh bien, suivez-moi alors. Le temps et mon affection vous calmeront cette douleur que je conçois, que je respecte. -Je demande pardon à Votre Altesse de ne pouvoir lui obéir ; mais j’ai fait un voeu et je dois l’accomplir. Dieu est le seul que le devoir place pour moi au-dessus de mes princes. -Allez donc, chère enfant ! allez ! dit madame, qui pressentait le projet de la jeune fille ; et que ce Dieu dont vous parlez soit avec vous ! Lorsque vous L’invoquerez, n’oubliez pas Petit-Pierre. Dieu accueille les prières des coeurs brisés. On était arrivé aux portes du donjon. La duchesse leva les yeux sur ses murs noircis ; puis elle tendit sa main à Bertha, qui, s’agenouillant, déposa un baiser sur cette main en murmurant encore une fois le mot pardon ; et madame, après un moment d’hésitation, franchit la poterne en envoyant encore un dernier signe d’adieu, un dernier sourire à Bertha. Le général quitta le bras de la duchesse pour la laisser passer ; il se retourna du côté de la jeune fille. Puis, à demi-voix : -Et votre père ? lui demanda-t-il. -Il est à Nantes. -Dites-lui qu’il retourne dans son château, qu’il s’y tienne tranquille ; il ne sera pas inquiété. Je briserais mon épée plutôt que de le laisser arrêter, mon vieil ennemi ! -Merci pour lui, général. -Bien ! Et vous, si vous avez besoin de mes services, disposez de moi, mademoiselle. -Je voudrais un passeport pour Paris. -Quand ? -Sur-le-champ. -Où vous l’envoyer ? -De l’autre côté du pont Rousseau, à l’auberge du Point du Jour. -Dans une heure, vous aurez votre passeport, mademoiselle. Et, faisant un signe d’adieu à la jeune fille, le général à son tour s’enfonça sous la voûte sombre. Bertha fendit les rangs pressés de la foule, s’arrêta à la première église qu’elle rencontra sur son chemin et resta longtemps agenouillée sur les dalles froides du parvis. Lorsqu’elle se releva, ces dalles étaient tout humides de ses larmes ; elle traversa la ville et gagna le pont Rousseau. En approchant de l’auberge du Point du Jour, elle aperçut son père assis sur le seuil de la porte. En quelques heures, le marquis de Souday avait vieilli de dix années ; son oeil avait perdu cette expression goguenarde qui lui donnait tant de vivacité ; il portait la tête basse, comme un homme qu’un fardeau trop lourd accable. Averti par le curé qui avait reçu les dernières confidences de maître Jacques et qui était venu prévenir le marquis dans sa retraite, le vieillard s’était sur-le- champ mis en route pour Nantes. À une demi-lieue du pont Rousseau, il avait rencontré Bertha, dont le cheval venait de s’abattre et de se briser un tendon dans la course furieuse qu’elle lui avait fait prendre. La jeune fille avoua à son père ce qui s’était passé. Le vieillard ne lui avait pas adressé un reproche ; seulement, il avait brisé contre les pavés de la route le bâton qu’il tenait à la main. En arrivant au pont Rousseau, et bien qu’il ne fût guère que sept heures du matin, la rumeur publique leur avait appris l’arrestation de la princesse, arrestation qui n’était pas encore consommée cependant. Bertha, sans oser lever les yeux sur son père, avait couru vers Nantes ; le vieillard s’était assis sur le banc où nous le retrouvons encore quatre heures après. Cette douleur était la seule contre laquelle sa philosophie épicurienne et égoïste fût impuissante ; il eût pardonné à sa fille bien des fautes ; il ne pouvait songer sans désespoir qu’elle avait enveloppé son nom dans ce crime de lèse-chevalerie, et que les Souday, à leur dernier jour, auraient aidé à précipiter la royauté dans le gouffre. Lorsque Bertha s’approcha de lui, il lui tendit silencieusement un papier plié qu’un gendarme venait de lui remettre. -Ne me pardonnerez-vous pas comme elle m’a pardonné, père ? dit la jeune fille, d’un ton doux et humble qui contrastait bien singulièrement avec sa manière dégagée d’autrefois. Le vieux gentilhomme secoua tristement la tête. -Où retrouverai-je mon pauvre Jean Oullier ? dit-il. Puisque Dieu me l’a conservé, je veux le voir, je veux qu’il me suive loin de ce pays. -Vous quitterez Souday, mon père ? -Oui. -Et où irez-vous ? -Où je pourrai cacher mon nom. -Et Mary, la pauvre Mary, qui est innocente, elle ? -Mary sera la femme de celui qui est aussi la cause que cet exécrable forfait s’est accompli... Je ne reverrai pas Mary. -Vous serez seul. -Non pas ; j’aurai Jean Oullier. Bertha baissa la tête ; elle rentra dans l’auberge, où elle échangea ses vêtements de paysanne contre des habits de deuil qu’elle venait d’acheter. Lorsqu’elle ressortit, elle ne trouva plus le vieillard où elle l’avait laissé ; elle l’aperçut sur la route, les mains croisées derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine, cheminant tristement dans la direction de Saint- Philbert. Bertha poussa un sanglot ; puis elle jeta un dernier regard sur la plaine verdoyante du pays de Retz que l’on apercevait dans le lointain, bordée par les lignes bleuâtres de la forêt de Machecoul. Et, s’écriant : « Adieu, tout ce que j’aime ici-bas ! » elle rentra dans la ville de Nantes. XXXIX Le bourreau de Dieu Pendant les trois heures que Courtin passa, toujours garrotté des pieds à la tête, étendu sur le sol dans les ruines de Saint-Philbert, côte à côte avec le cadavre de Joseph Picaut, son coeur passa par toutes les angoisses qui peuvent tordre et déchirer un coeur. Soudain un bruit venu du dehors le fit tressaillir ; on marchait dans la cour intérieure du château, et bientôt il entendit le grincement que produisait une main en ébranlant les verrous du vieux fruitier. Le coeur de Courtin battit à lui briser la poitrine ; il haletait de crainte, il suffoquait d’angoisse ; car il prévoyait que celui qui allait entrer, c’était le vengeur qu’avait annoncé maître Jacques. La porte s’ouvrit. La flamme d’une torche éclaira la voûte de ses reflets sanglants. Courtin eut un moment d’espérance ; car ce fut la veuve -qui portait cette torche -qu’il aperçut la première, et il crut d’abord qu’elle était seule ; mais, quand elle eut fait deux pas dans la tour, un homme qui était derrière elle se démasqua. Les cheveux du métayer se dressèrent sur sa tête ; il ne se sentit pas le courage de dévisager cet homme ; il ferma les yeux et demeura muet. L’homme et la veuve s’avancèrent. Marianne donna la torche à son compagnon, en lui désignant du doigt maître Courtin, et, comme insoucieuse de ce qui allait se passer, elle s’agenouilla aux pieds du cadavre de Joseph Picaut, où elle se mit en prière. Quant à l’homme, il continua de s’approcher de maître Courtin, et, sans doute pour s’assurer que c’était bien le maire de la Logerie, il lui promena sur le visage la flamme de sa torche. « Dormirait-il ? se demanda l’explorateur à demi- voix. Oh ! non ; il est trop lâche pour dormir ! non, sa figure est trop pâle, il ne dort pas... » Alors, il ficha la torche dans une fente de la muraille, s’assit sur une énorme pierre qui, de la voûte, avait roulé jusqu’au milieu de la tour, et s’adressant à Courtin : -Allons, ouvrez les yeux, monsieur le maire ! lui dit-il ; nous avons à causer ensemble, et j’aime à voir le regard de ceux qui me parlent. -Jean Oullier ! s’écria Courtin devenant livide, de pâle qu’il était, et faisant un haut-le-corps désespéré pour rompre ses liens et s’enfuir : -Jean Oullier vivant ! -Monsieur Courtin, dit Jean Oullier, il est juste que l’accusé se défende. Défendez-vous donc, si vous pouvez. Écoutez bien ; je commence. -Oh ! vous pouvez dire ; je ne crains rien, fit Courtin. -C’est ce que nous allons voir. Qui m’a livré aux gendarmes à la foire de Montaigu, pour arriver plus sûrement aux hôtes de mon maître, que vous supposiez bien que je défendrais ? qui, ayant fait cela, s’est lâchement embusqué derrière la haie du dernier jardin de Montaigu, et, ayant emprunté un fusil au maître de ce Courtin, s’en est servi pour tirer sur mon chien et tuer mon pauvre compagnon ? Qui, si ce n’est vous ? Répondez, monsieur Courtin. -Qui oserait dire qu’il m’a vu faire le coup ? s’écria le métayer. -Trois personnes qui en ont rendu témoignage, et, parmi elles, l’homme auquel appartenait l’arme dont vous vous êtes servi. -Pouvais-je savoir que ce chien fût le vôtre ! Non, monsieur Jean, sur l’honneur, je l’ignorais. Jean Oullier fit un geste de dédain. -Qui, continua-t-il de la même voix calme, mais accusatrice, qui, s’étant glissé dans la maison de Pascal Picaut, a vendu aux bleus le secret de la sainte hospitalité de ce foyer, secret qu’il avait surpris ? -J’atteste ! dit sourdement la voix de la veuve de Pascal sortant de son silence et de son immobilité. Le métayer tressaillit et n’osa se disculper. -Depuis quatre mois, reprit Jean Oullier, qui ai-je constamment rencontré sur mon passage, tramant de honteuses machinations, dressant ses filets en se couvrant du nom de son maître, en affichant le dévouement, la fidélité, l’attachement, en souillant ces vertus au contact de ses criminelles intentions ? qui ai- je entendu, dans la lande de Bouaimé, discuter le prix du sang, peser l’or qu’on lui offrait pour la plus lâche et la plus odieuse des trahisons ? qui encore, si ce n’est vous ? -Je vous jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, dit Courtin, qui se figurait toujours que le principal grief de Jean Oullier était la blessure qu’il lui avait faite, je vous le jure, j’ignorais que ce fût vous qui étiez dans ce malheureux buisson. -Mais quand je vous dis que ceci, je ne vous le reproche pas ; je ne vous en ai pas dit un mot, je ne vous en ouvrirai pas la bouche : la liste de vos crimes est assez longue sans cela. -Vous parlez de mes crimes, Jean Oullier, et vous oubliez que mon jeune maître, qui bientôt va devenir le vôtre, me doit la vie ; que, si j’avais été un traître, comme vous le dites, je l’eusse livré aux soldats, qui, chaque jour, passaient et repassaient devant le seuil de ma maison ; vous oubliez tout cela, tandis qu’au contraire, vous vous faites arme des circonstances les plus insignifiantes pour m’accabler. -Si tu as sauvé ton maître, reprit Jean Oullier, du même ton inexorable, c’est que cette feinte générosité était utile à tes desseins ; et mieux eût valu pour lui, mieux eût valu pour les deux pauvres jeunes filles les laisser finir honorablement, glorieusement leur vie, plutôt que de les mêler à ces honteuses intrigues ; et c’est ce que je te reproche, Courtin ; c’est cette pensée qui redouble ma haine contre toi. -La preuve que je ne vous en veux pas, Jean Oullier, répliqua Courtin, c’est que, si j’eusse voulu, il y a longtemps que vous ne seriez plus de ce monde. -Que veux-tu dire ? -Lorsque le père de monsieur Michel fut tué, assassiné, monsieur Jean, disons le mot, il y avait un traqueur qui n’était plus qu’à dix pas de lui, et ce traqueur, on l’appelait Courtin. Jean Oullier se dressa de toute sa hauteur. -Oui, poursuivit le métayer, et ce traqueur a vu que c’était la balle de Jean Oullier qui avait couché le traître sur l’herbe. -Et, si le traqueur le raconte, il dira vrai ; car cela, ce n’était point un crime : c’était une expiation, répondit Jean Oullier, et je suis fier d’avoir été celui que la Providence avait choisi pour frapper l’infâme ! -Dieu seul peut frapper, Dieu seul peut maudire, monsieur Oullier. -Non ! Oh ! je ne m’y trompe pas, c’est lui qui m’avait mis au coeur cette haine profonde du forfait, le souvenir ineffaçable de la trahison ; c’était Son doigt qui touchait mon coeur lorsque ce coeur frissonnait, chaque fois que j’entendais prononcer le nom du Judas. Quand je l’ai frappé, j’ai senti le souffle de la justice divine qui passait sur mon visage et qui le rafraîchissait, et, à partir de ce moment, j’ai trouvé le calme et le repos qui me fuyaient depuis que je voyais le crime impuni prospérer sous mes yeux. Tu vois bien que Dieu était avec moi. -Dieu ne peut être avec le meurtrier. -Dieu est toujours avec le bourreau qui a levé l’épée de sa justice. Les hommes ont le leur ; mais Lui a le sien ; ce jour-là, j’étais l’épée de Dieu comme je le suis aujourd’hui. -Mais vous allez donc m’assassiner comme vous avez assassiné le baron Michel ? -Je vais punir celui qui a vendu Petit-Pierre, comme j’ai puni celui qui avait vendu Charette ; je vais le punir sans crainte, sans souci, sans remords. -Mon Dieu ! -Maître Courtin, tu vas sortir d’ici sans liens et sans entraves ; mais, je t’en préviens, garde-toi ! aussitôt que tu auras passé le seuil de ces ruines, je serai sur ta trace et cette trace, je ne l’abandonnerai plus que lorsque je t’aurai frappé à mon tour, que lorsque, de ton corps, j’aurai fait un cadavre. Garde-toi, maître Courtin ! garde-toi ! Et, en achevant ces mots, Jean Oullier prit son couteau et coupa les cordes qui attachaient les pieds et les mains du métayer. Courtin eut un mouvement de joie frénétique ; mais ce mouvement de joie, il le réprima aussitôt. En se relevant, il avait senti sa ceinture ; elle s’était en quelque sorte rappelée à lui. Avec l’espérance, Jean Oullier venait de lui rendre la vie ; mais qu’était la vie sans son or ? Il se recoucha aussi vite qu’il s’était levé. Jean Oullier, pendant le mouvement de Courtin, si rapide qu’il eût été, avait entrevu le cuir gonflé de la ceinture et deviné ce qui se passait dans le coeur du métayer. -Qu’attends-tu donc pour partir ? lui dit-il. Oui, je comprends, tu crains qu’en te voyant libre comme moi, plus fort que moi, ma colère ne se réveille ; tu crains que je ne te jette un second couteau et qu’armé de celui- ci, je ne te dise : « Défends-toi, maître Courtin ! » Non, Jean Oullier n’a qu’une parole. Hâte-toi, fuis ! si Dieu est pour toi, Il te dérobera à mes coups ; s’Il t’a condamné, que m’importe l’avance que je te donne ! Prends ton or maudit et va-t’en. Maître Courtin ne répondit pas ; il se leva, chancelant comme un homme ivre ; il essaya d’attacher sa ceinture autour de sa taille, mais il ne put y parvenir, ses doigts tremblaient comme s’ils eussent été agités par la fièvre. Avant de partir, il se retourna avec terreur du côté de Jean Oullier. Le traître craignait une trahison. Il ne pouvait croire que la générosité de son ennemi ne cachât point un piège. Jean Oullier, du doigt, lui montra la porte. Courtin se précipita dans la cour ; mais, avant qu’il eût franchi le seuil de la poterne, il entendit la voix du Vendéen qui, sonore comme un clairon de bataille, lui criait : -Garde-toi, Courtin ! Garde-toi. Maître Courtin, tout libre qu’il était, frémit, et, en ce moment de trouble, son pied heurtant une pierre, il trébucha et tomba à la renverse. Il poussa un cri d’angoisse ; il lui semblait que le Vendéen allait se précipiter sur lui. Il croyait sentir le froid de la lame de son poignard pénétrer dans son dos. Ce n’était qu’un mauvais présage ; Courtin se releva, et, une minute après, il avait dépassé la poterne et s’élançait dans la campagne, qu’il avait si bien cru ne jamais revoir. Lorsqu’il eut disparu, la veuve vint à Jean Oullier et lui tendit la main. -Jean, lui dit-elle, en vous écoutant, je songeais combien mon pauvre Pascal avait raison lorsqu’il me disait qu’il y avait de braves gens sous tous les drapeaux. Jean Oullier serra cette main que lui tendait la digne femme qui lui avait sauvé la vie. -Comment vous trouvez-vous, maintenant ? lui demanda-t-elle. -Mieux ! on trouve toujours de la force dans la lutte. -Et où allez-vous aller ? -À Nantes. D’après ce que m’a raconté votre mère, Bertha n’y est point allée, elle, et je crains bien qu’un malheur ne soit arrivé là-bas. -Bon ! mais, au moins, prenez un bateau ; cela épargnera à vos jambes la fatigue de la moitié du chemin. -Soit, répondit Jean Oullier. Et il suivit la veuve, jusqu’à l’endroit du lac où les barques de pêcheurs étaient tirées sur le sable. XL Où L’On Voit Qu’Un Homme Qui A Cinquante Mille Francs Sur Lui Peut Quelquefois Etre Fort Gêné. C’était dans Nantes que le métayer devait chercher un refuge ; dans Nantes, où la police habile et nombreuse sauvegarderait sa vie, jusqu’à ce que l’on fût parvenu à arrêter Jean Oullier, résultat que Courtin se flattait d’obtenir très prochainement à l’aide des indications qu’il pourrait fournir sur les asiles ordinaires des condamnés et des insoumis. Il gagna la route. Sur la route, il lui semblait que sa peur serait moins vive ; il rencontrerait des passants, qui pouvaient, sans doute, être des ennemis, mais qui, aussi, pouvaient le secourir si on l’attaquait, et, sous l’impression de l’épouvante qui l’accablait, il croyait qu’un être vivant, quel qu’il fût, lui paraîtrait moins redoutable que ces spectres noirs, menaçants, implacables dans leur immobilité, que sa terreur lui montrait à chaque pas dans les champs. D’ailleurs, sur la route, il pouvait trouver une voiture se rendant à Nantes, y demander une place et abréger de moitié la longueur du chemin. Lorsqu’il eut fait cinq cents pas, il se trouva sur la chaussée qui suit, pendant un quart de lieue, les rives du lac de Grand-Lieu, auquel elle sert de digue en même temps qu’elle sert de chemin. Courtin s’arrêtait de minute en minute pour prêter l’oreille, et bientôt il crut distinguer le pas d’un cheval sur le pavé. Il se jeta dans les roseaux qui bordent la route du côté du lac. Mais, alors, il entendit, à sa gauche, un bruit d’avirons qui frappaient doucement les eaux du lac. Il se glissa entre les joncs, regarda du côté d’où venait le bruit, et aperçut, dans l’ombre, une barque qui glissait lentement le long du bord. C’était, sans doute, un pêcheur qui allait retirer avant le jour les filets qu’il avait placés la veille. Le cheval approchait ; le fracas de ses fers sur le pavé épouvantait Courtin ; là, il voyait le danger ; il ne songeait qu’à le fuir. Il siffla doucement pour attirer l’attention du pêcheur. Celui-ci suspendit le mouvement de ses avirons et écouta. -Par ici ! par ici ! s’écria Courtin. Il n’avait pas fini de parler qu’un vigoureux coup d’aviron fit avancer la barque jusqu’à quatre pieds du métayer. -Pouvez-vous me faire traverser le lac, me conduire jusqu’à la hauteur de Port-Saint-Martin ? demanda Courtin. Il y a un franc pour vous. Le pêcheur, enveloppé dans une espèce de vareuse dont le capuchon lui cachait le visage, ne répondit que par une inclination de tête ; mais il fit mieux que de répondre : d’un coup de gaffe, il fit entrer son bachot au milieu des joncs, qui se courbèrent en frémissant sous son avant ; et, au moment où le cheval qui avait excité les inquiétudes de maître Courtin arrivait à la hauteur de l’endroit où il se trouvait, en deux enjambées il rejoignit la barque, dans laquelle il sauta. Le pêcheur, comme s’il eût partagé les appréhensions du métayer, poussa au large avec empressement, et celui-ci respira. Au bout de dix minutes, la chaussée et ses arbres n’apparaissaient plus que comme une ligne sombre à l’horizon. Courtin ne se sentait pas de joie. Cette barque qui s’était trouvée là si à point comblait tous ses voeux, dépassait toutes ses espérances. Une fois à Port-Saint- Martin, il n’avait plus qu’une lieue à faire pour gagner Nantes, une lieue sur une route fréquentée à quelque heure de la nuit que ce fût, et, une fois à Nantes, il était sauvé. La joie de Courtin était si grande, que, malgré lui, et par l’effet de la réaction des terreurs qu’il avait éprouvées, il se laissait aller à la manifester tout haut. Assis à l’arrière du bachot, il regardait avec ivresse le pêcheur, qui, se courbant sur ses rames, s’éloignait, à chaque effort de son bras, de la rive où était le danger ; ces coups d’aviron, il les comptait ; puis il riait sourdement, il palpait sa ceinture, il faisait glisser l’or entre ses plis. Ce n’était pas du bonheur, c’était de l’ivresse. Cependant, il commença de trouver que le pêcheur l’avait suffisamment éloigné de la rive et qu’il était temps de mettre le cap sur Port-Saint-Martin, qu’en suivant la direction imprimée au bateau, ils devaient infailliblement laisser à droite. Pendant quelques instants, il attendit, croyant que c’était là une manoeuvre du pêcheur, que celui-ci cherchait quelque courant qui facilitât sa tâche. Mais le pêcheur ramait toujours et ramait toujours dans la direction du large. -Eh ! gars, dit enfin le métayer, vous aurez mal entendu ; ce n’est point à Port-Saint-Père que je vous ai dit que je voulais aller : c’est à Port-Saint-Martin. Dirigez-vous donc de ce côté ; vous aurez plus tôt gagné votre argent. Le pêcheur demeura silencieux. -M’avez-vous entendu ? voyons ! reprit Courtin impatienté. Port-Saint-Martin, bonhomme ! C’est à droite qu’il vous faut prendre. Que nous ne longions pas la chaussée de trop près, c’est bien ; que nous restions hors de la portée des balles que l’on pourrait nous envoyer de la rive, ça me va encore ; mais nageons de ce côté, s’il vous plaît ! L’injonction de Courtin ne parut pas avoir été entendue du rameur. -Ah çà ! êtes-vous sourd ? s’écria le métayer commençant à se fâcher. Le pêcheur ne répondit que par un nouveau coup d’aviron qui fit voler la barque à dix pas plus loin sur la surface du lac. Courtin, hors de lui, se précipita à l’avant, rabattit le capuchon qui dissimulait dans son ombre le visage du pêcheur, approcha sa tête de la sienne, et, poussant un cri étouffé, tomba à genoux au milieu de la barque. L’homme abandonna les rames, et, sans se lever : -Décidément, maître Courtin, dit-il, Dieu a prononcé et a prononcé contre vous. Je ne vous cherchais pas, et Il vous envoie à moi ; je vous oubliais pour un temps, et Il vous met sur mon passage ! Dieu veut que vous mouriez, maître Courtin. -Non, non, vous ne me tuerez pas, Jean Oullier ! s’écria celui-ci retombant dans ses premières terreurs. -La vie ne te servirait qu’à commettre de nouvelles fautes ! La mort, ce sera l’expiation ! tu la redoutes ; mets tes angoisses aux pieds du Seigneur, et Il te recevra dans sa miséricorde ! Maître Courtin, le temps passe, et, aussi vrai que Dieu trône au-dessus de ces astres, dans dix minutes tu seras devant lui. -Dix minutes, mon Dieu ! Dix minutes ! oh ! pitié ! pitié ! -Le temps que tu emploies en prières inutiles est perdu pour ton âme, songes-y, Courtin, songes-y ! Courtin ne répondit pas ; sa main s’était posée sur une rame, et une lueur d’espoir venait de traverser son cerveau. Il saisit doucement l’aviron ; puis, se relevant brusquement, il le brandit au-dessus de la tête du Vendéen ; celui-ci se rejeta à droite, et esquiva le coup ; la rame tomba sur le bordage de l’avant, se brisa en mille éclats, et ne laissa qu’un tronçon dans les mains du métayer. Prompt comme la foudre, Jean Oullier sauta à la gorge de Courtin, qui, pour la seconde fois, tomba à genoux. Le misérable, paralysé par la peur, roula au fond de la barque ; sa voix étranglée murmurait à peine le cri de « Grâce, grâce ! » -Maître Courtin, je ne te tuerai pas sans avoir ma part du danger, lui dit-il ; maître Courtin, je te forcerai à te défendre, si ce n’est contre moi, au moins contre la mort ; elle vient, elle approche, défends-toi ! Le métayer ne répondit que par un gémissement ; il roulait des yeux hagards autour de lui, mais il était facile de voir que son regard ne distinguait aucun des objets qui l’entouraient ; la mort, terrible, hideuse, menaçante, les effaçait tous. Au même instant, Jean Oullier donna un vigoureux coup de talon dans le bordage. Les ais, à moitié pourris, cédèrent et l’eau entra en bouillonnant dans le bateau. Courtin se réveilla en sentant la fraîcheur de l’eau gagner ses pieds, et poussa un cri horrible, un cri qui n’avait rien d’humain. -Je suis perdu ! dit-il. -C’est le jugement de Dieu ! s’écria Jean Oullier en étendant son bras vers le ciel. Une première fois, je ne t’ai point frappé parce que tu étais garrotté ; cette fois encore, ma main t’épargnera, maître Courtin. Si ton bon ange veut de toi, qu’il te sauve ; moi, je n’aurai pas trempé les mains dans ton sang. Courtin s’était levé pendant que Jean Oullier prononçait ces paroles, et, en faisant jaillir l’eau autour de lui, il allait çà et là dans la barque. Jean Oullier, calme, impassible, s’était agenouillé sur l’avant ; il priait. L’eau gagnait toujours. -Oh ! qui me sauvera ? qui me sauvera ? criait Courtin devenu livide et contemplant avec effroi les six pouces de bois qui restaient à peine hors de la surface du lac. -Dieu, s’Il le veut ! ta vie, comme la mienne, est dans Ses mains ; qu’Il prenne l’une ou l’autre, ou qu’Il nous sauve ou nous condamne tous les deux. Nous sommes dans Sa droite ; encore une fois, maître Courtin, accepte Son jugement. Comme Jean Oullier achevait ces paroles, le bateau craqua dans toutes ses membrures ; l’eau était arrivée à la hauteur du dernier bordage ; la barque pivota une fois sur elle-même, se soutint une seconde encore à la surface de l’eau, puis elle manqua sous les pieds des deux hommes et s’engouffra dans les profondeurs du lac en faisant entendre un sombre murmure. Courtin fut entraîné dans le remous de la barque ; mais il revint à la surface de l’eau et ses doigts saisirent le second aviron, qui flottait auprès de lui ; ce morceau de bois sec et léger le soutint sur l’eau assez longtemps pour qu’il pût adresser une nouvelle prière à Jean Oullier. Celui-ci ne répondit pas : il s’était mis à la nage et il avançait doucement dans la direction où on voyait le jour se lever. -À moi ! à moi ! criait le malheureux Courtin. Aide-moi à gagner la rive, Jean Oullier, et je t’abandonne tout l’or que j’ai sur moi. -Jette cet or impur au fond du lac, dit le Vendéen, qui avait aperçu le métayer accroché à son épave ; c’est la seule chance qu’il te reste pour préserver ta vie, et ce conseil est la seule chose que je veuille faire pour toi. Courtin porta la main à sa ceinture ; mais elle lui eût brûlé les doigts, qu’il ne l’eût pas retirée plus vite, et, comme si le Vendéen lui eût commandé de s’ouvrir les entrailles, de sacrifier sa chair et son sang : -Non, non, murmura-t-il, je le sauverai, cet or, et me sauverai avec lui ! Alors, il essaya de nager. Mais il n’avait, dans cet exercice, ni la force, ni l’habileté de Jean Oullier ; d’ailleurs, le poids qu’il portait était trop lourd, et à chaque brassée, il enfonçait sous l’eau, qui, malgré lui, pénétrait dans sa gorge. Il appela encore Jean Oullier ; mais Jean Oullier était à cent brasses. Ses yeux se fermèrent malgré lui ; ses membres se roidirent tout à fait, il donna une dernière pensée à ceux avec lesquels il avait traversé la vie, aux enfants, à la femme, au vieillard qui avaient embelli sa jeunesse ; aux deux jeunes filles qui avaient remplacé ceux qu’il avait aimés ; il voulait que sa dernière prière fût pour eux comme sa dernière pensée. Mais, en ce moment, et malgré lui, une idée soudaine traversa son cerveau ; un fantôme passa devant ses yeux ; il vit Michel, le père, baigné dans son sang, et gisant sur la mousse de la forêt ; alors, élevant le bras hors de l’eau, vers le ciel, il s’écria : « Mon Dieu, si je m’étais trompé ! si c’était un crime ! pardonnez-le-moi, non pas dans ce monde, mais dans l’autre. » Puis, comme si cette suprême invocation eût épuisé ses dernières forces, l’âme sembla abandonner ce corps qui flottait, inerte, entre deux eaux, -au moment où le soleil, sortant de derrière les montagnes de l’horizon, dorait de ses premiers feux la surface du lac, au moment où l’on arrêtait Petit-Pierre !... Cependant Michel, conduit par les soldats, était dirigé sur Nantes. Au bout d’une demi-heure de marche, le lieutenant qui commandait la petite troupe, s’était approché de lui. -Monsieur, lui avait-il dit, vous avez l’air d’un gentilhomme ; j’ai l’honneur de l’être moi-même, et cela me fait souffrir de vous voir les menottes aux mains ; voulez-vous que nous les échangions contre une parole ? -Volontiers, répondit Michel, et je vous remercie, monsieur, en vous jurant que, de quelque part que le secours me vienne, je ne quitterai point vos côtés sans votre permission. Et tous deux avaient continué leur route bras dessus bras dessous, si bien, que, pour qui les eût rencontrés, il eût été difficile de décider lequel des deux était le prisonnier. La nuit était belle, le lever du soleil fut splendide : toutes les fleurs, humides de rosée, semblaient étincelantes de diamants ; l’air se chargeait des plus douces senteurs ; les petits oiseaux chantaient dans les branches ; cette course était une vraie promenade. Arrivé à l’extrémité du lac de Grand-Lieu, le lieutenant arrêta son prisonnier, avec lequel il avait dépassé d’un bon quart de lieue le reste de la colonne, et, lui montrant du doigt une masse noirâtre qui flottait à la surface du lac, à cinquante pas du bord, environ : -Qu’est-ce que cela ? fit-il. -On dirait le corps d’un homme ? répondit Michel. -Savez-vous nager ? -Un peu. -Ah ! si je savais nager, je serais déjà à l’eau, dit en soupirant l’officier, qui, en même temps, se retourna avec inquiétude du côté de la route pour appeler ses hommes à l’aide. Michel n’en écouta pas davantage ; il descendit la berge, en un tour de main se déshabilla, et se précipita dans le lac. Quelques instants après, il ramenait à la rive un corps qui semblait inanimé et qu’il venait de reconnaître pour celui de Jean Oullier. Pendant ce temps, les soldats étaient arrivés et s’empressaient autour du noyé. L’un d’eux détacha sa gourde, et, desserrant les dents du Vendéen, il lui introduisit quelques gouttes d’eau-de-vie dans la bouche. Son premier regard se porta sur Michel, qui lui soutenait la tête, et il y eut une telle expression d’angoisse dans ce regard que le lieutenant s’y trompa. -Voilà votre sauveur, mon ami ! dit-il en désignant Michel au Vendéen. -Mon sauveur !... son fils ! s’écria Jean Oullier. Ah ! merci, mon Dieu ! Vous êtes aussi grand dans Vos miséricordes que terrible dans Vos justices ! XLI Épilogue. Un jour de l’année 1843, vers sept heures du soir, une lourde voiture s’arrêta à la porte du couvent des Carmélites de Chartres. Cette voiture contenait cinq personnes : deux enfants de huit à neuf ans, un homme et une femme de trente à trente-cinq, et un paysan cassé par l’âge, mais encore vert malgré ses cheveux blancs. En dépit de l’humilité de son costume, ce paysan occupait, aux côtés de la dame, le fond de la voiture ; un des enfants jouait sur ses genoux avec les anneaux d’une grosse chaîne d’acier qui attachait sa montre à la boutonnière de son gilet, tandis que lui passait sa main noire et ridée dans la chevelure soyeuse de l’enfant. À la secousse qu’éprouva la voiture en cessant de rouler sur le pavé de la grand-route, pour s’engager dans le faubourg Saint-Jean, la dame passa la tête par la portière, puis la retira avec une expression douloureuse lorsqu’elle eut aperçu les murs élevés qui entouraient le couvent, et la sombre porte qui y donnait entrée. Le postillon descendit de cheval, s’approcha de la portière et dit : -C’est ici. La dame serra la main de son mari, qui était placé en face d’elle, et deux grosses larmes roulèrent le long de ses yeux. -Allez, Mary, et du courage ! lui dit le jeune homme, dans lequel nos lecteurs reconnaîtront le baron Michel de la Logerie ; je regrette que la règle du couvent m’interdise de partager avec vous ce triste devoir ; depuis dix ans, c’est la première fois que nous souffrirons loin l’un de l’autre ! -Vous lui parlerez de moi, n’est-ce pas ? dit le vieux paysan. -Oui, mon Jean, répondit Mary. La jeune femme descendit le marchepied, sauta à bas de la voiture et frappa à la porte. Le bruit du marteau rendit un son funèbre en se répercutant sous la voûte. -La mère Sainte-Marthe ? dit la dame. -Vous êtes la personne que notre Mère attend ? demanda la carmélite. -Oui, ma Soeur. -Alors, venez ! vous allez la voir ; mais rappelez- vous que la règle veut que, toute notre Supérieure qu’elle est, vous ne l’entreteniez qu’en présence d’une de ses Soeurs, qu’elle défend surtout que vous lui parliez, même en ce moment, des choses mondaines qu’elle a laissées en arrière. Mary inclina la tête. La tourière marcha la première et conduisit la baronne de la Logerie à travers un corridor sombre et humide sur lequel s’ouvraient une douzaine de portes ; elle poussa une de ces portes et se rangea de côté pour laisser passer Mary. Celle-ci hésita un moment ; elle suffoquait d’émotion ; puis elle recueillit ses forces, franchit le seuil et se trouva dans une cellule de huit pieds carrés, à peu près. Dans cette cellule, il y avait pour tous meubles un lit, une chaise et un prie-Dieu ; pour tous ornements, quelques images de sainteté collées aux murailles nues, un crucifix d’ébène et de cuivre qui étendait ses bras au-dessus du prie-Dieu. Mary ne vit rien de tout cela. Sur le lit, il y avait une femme dont le visage avait pris la couleur et la transparence de la cire, dont les lèvres décolorées semblaient près d’exhaler leur dernier soupir. Cette femme, c’était ou plutôt -cela avait été Bertha ! Maintenant, ce n’était plus que la mère Sainte- Marthe, supérieure du couvent des Carmélites de Chartres. Bientôt ce ne devait plus être qu’un cadavre. En voyant entrer l’étrangère, la mourante avait ouvert ses bras et Mary s’y était précipitée. Longtemps elles se tinrent étroitement embrassées toutes les deux, Mary trempant de ses larmes le visage de sa soeur, Bertha haletante ; car, dans ses yeux creusés par les rigueurs du cloître, il semblait qu’il n’y eût plus de larmes. La tourière, qui s’était assise sur la chaise et qui lisait son bréviaire, n’était pas tellement occupée de ses prières, qu’elle ne remarquât ce qui se passait autour d’elle. Elle trouva, sans doute, que ces embrassements se prolongeaient au-delà des règles prescrites, car elle toussa pour avertir les deux soeurs. La mère Sainte-Marthe repoussa doucement Mary, mais sans lâcher sa main, qu’elle tenait dans la sienne. -Soeur ! soeur ! murmura celle-ci, qui eût dit jamais que nous nous retrouverions ainsi ? -C’est la volonté de Dieu, il faut s’y soumettre, répondit la carmélite. -Cette volonté est quelquefois bien sévère, soupira Mary. -Que dites-vous, ma soeur ! cette volonté est douce et miséricordieuse pour moi, au contraire. Dieu, qui pouvait me laisser encore pendant de longues années sur la terre, daigne me rappeler à Lui. -Vous retrouverez notre père là-haut ! dit Mary. -Et qui laisserai-je sur la terre ? -Notre bon ami Jean Oullier, qui vit et qui vous aime toujours, Bertha. -Merci !... Et qui encore ? -Mon mari... et deux enfants qui s’appellent, le garçon Pierre, et la fille Bertha, et auxquels j’ai appris à vous bénir. Une légère rougeur passa sur les joues de l’agonisante. -Chers enfants ! murmura-t-elle ; si Dieu m’accorde une place à Ses côtés, je vous promets de Le prier pour eux là-haut. Et la mourante commença sur la terre la prière qu’elle devait achever au Ciel. Au milieu de cette prière, et dans le silence que faisaient les assistants, on entendit la vibration d’une cloche ; puis bientôt après, le tintement d’une sonnette ; puis, enfin, dans le corridor, des pas qui se rapprochaient de la cellule. C’était le viatique qui s’approchait. Mary tomba à genoux à la tête du lit de Bertha. Le prêtre entra, tenant le saint ciboire de la main gauche, de la droite l’hostie consacrée. En ce moment, Mary sentit la main de Bertha qui cherchait la sienne ; la jeune femme crut que c’était pour la lui serrer seulement. Elle se trompait. Bertha lui glissait dans la main un objet qu’elle reconnut pour un médaillon. Elle voulut le regarder. -Non, non, dit Bertha ; quand je serai morte. Mary fit signe qu’elle se conformerait à la prescription, et baissa la tête sur ses mains jointes. La cellule s’était emplie de religieuses qui s’étaient mises à genoux, et, aussi loin que le regard pouvait plonger dans le corridor ; on en voyait d’autres agenouillées et priant dans leur costume sombre. La mourante parut reprendre quelque force pour aller au-devant de son Créateur ; elle se souleva en murmurant : -Me voici, mon Dieu ! Le prêtre lui posa l’hostie sur les lèvres ; la mourante retomba les yeux fermés et les mains jointes. Si l’on n’eût pas vu le mouvement de ses lèvres, on eût pu croire qu’elle était morte, tant son visage était pâle, tant le souffle qui sortait de sa poitrine était faible. Le prêtre acheva les autres cérémonies de l’extrême- onction sans que la mourante rouvrît les yeux. Puis il sortit et les assistants le suivirent. La tourière s’approcha alors de Mary, demeurée à genoux, et lui toucha légèrement l’épaule. -Ma soeur, dit-elle, la règle de notre ordre s’oppose à ce que vous restiez plus longtemps dans cette cellule. -Bertha ! Bertha ! dit Mary en sanglotant, entends- tu ce que l’on me dit ? Mon Dieu ! avoir vécu vingt ans sans nous quitter un jour, onze ans séparées, et ne pouvoir rester deux heures ensemble au moment de se quitter pour jamais ! -Vous pouvez rester dans la maison jusqu’au moment de ma mort, ma soeur, et je serai heureuse de mourir vous sachant près de moi et priant pour moi. Mary voulut s’incliner pour embrasser une dernière fois la mourante ; mais la religieuse présente à l’entrevue l’arrêta en disant : -Ma soeur, ne détournez point, par des souvenirs terrestres, notre sainte mère de la voie céleste où elle marche en ce moment. -Oh ! je ne la quitterai cependant pas ainsi ! s’écria Mary en se jetant sur le lit de Bertha, et en appuyant ses lèvres sur les siennes. Les lèvres de Bertha répondirent à ce baiser par un faible frémissement ; puis elle-même repoussa doucement sa soeur de la main. Mais la main qui avait fait ce geste n’eut plus la force de rejoindre l’autre ; elle retomba sur le lit. La religieuse s’avança, et, sans une larme, sans un soupir, sans que son visage trahît la moindre émotion, elle prit les deux mains de la mourante, les rapprocha l’une de l’autre et les posa jointes sur la poitrine. Puis elle poussa doucement Mary vers la porte. -Oh ! Bertha ! Bertha ! s’écria la jeune femme en éclatant en sanglots. Il lui sembla qu’à ces sanglots répondait comme un murmure et que, dans ce murmure, elle pouvait distinguer le nom de Mary. Elle était dans le corridor ; la porte de la cellule se referma derrière elle. -Oh ! que je la revoie ! dit Mary, une fois, une seule fois encore ! Mais la religieuse étendit les bras et lui barra le chemin. -C’est bien, dit Mary, que ses larmes aveuglaient ; conduisez-moi, ma Soeur. La religieuse conduisit la jeune femme dans une cellule vide ; celle qui l’avait habitée était morte la veille. Mary, à travers ses larmes, entrevit un prie-Dieu surmonté d’un crucifix ; elle alla s’y agenouiller en trébuchant. Pendant une heure, elle resta abîmée dans la prière. Au bout d’une heure, la religieuse rentra, et, de la même voix froide et impassible : -Mère Sainte-Marthe vient de mourir, dit-elle. -Puis-je la revoir ? demanda Mary. -La règle de notre ordre le défend, répondit la religieuse. Mary laissa retomber sa tête sur ses mains avec un soupir. Dans une de ces mains était renfermé l’objet que Bertha lui avait remis au moment de recevoir pour la dernière fois son divin Créateur. Mère Sainte-Marthe était morte ; Mary pouvait donc voir quel était cet objet. Comme elle l’avait deviné à la forme, c’était un médaillon. Mary ouvrit ce médaillon : il contenait des cheveux et un papier. Les cheveux étaient de la même couleur que ceux de Michel. Le papier renfermait ces mots : Coupés pendant son sommeil, dans la nuit du 5 juin 1832. « Ô mon Dieu ! murmura Mary en levant les yeux sur le crucifix, ô mon Dieu, recevez-la dans votre miséricorde ; car Votre passion, à vous, n’a duré que quarante jours et la sienne a duré onze ans ! » Puis, mettant le médaillon sur son coeur, Mary descendit l’escalier froid et humide du couvent. La voiture et ceux qu’elle avait amenés attendaient toujours à la porte. -Eh bien ? demanda Michel en ouvrant la portière et en faisant un pas au-devant de Mary. -Hélas ! tout est fini ! dit-elle en se jetant dans ses bras ; elle est morte en promettant de prier pour nous Là-Haut. -Heureux enfants ! dit Jean Oullier en posant ses deux mains, l’une sur la tête du petit garçon, l’autre sur celle de la petite fille ; heureux enfants ! marchez hardiment dans la vie : une martyre veille sur vous du haut des Cieux ! Fin. Source: http://www.poesies.net