Les Louves De Machecoul. Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Tome I TABLE DES MATIERES I L'aide De Camp De Charette. II La Reconnaissance Des Rois. III Les Deux Jumelles. IV Comment, En Venant Pour Une Heure Chez Le marquis, Jean Oullier Y Serait Encore, Si Le Marquis Et Lui Ne Fussent Pas Morts Depuis Dix Ans. V Une Portée De Louvarts. VI Un Lièvre Blessé. VII Monsieur Michel. VIII La Baronne De La Logerie. IX Galon-D'Or Et Allégro. X Où Les Choses Ne Se Passent Pas Tout A Fait Comme Les Avait Rêvées Le Baron Michel. XI Le Père Nourricier. XII Noblesse Oblige. XIII La Cousine De Cinquante Lieues. XIV Petit-Pierre. XV Heure Indue. XVI La Diplomatie De Courtin. XVII Le Cabaret D'Aubin Courte-Joie. XVIII L'homme De La Logerie. XIX La Foire De Montaigu. XX L'Emeute. XXI Les Ressources De Jean Oullier. XXII Apporte, Pataud ! Apporte. XXIII À Qui Appartenait La Chaumière. XXIV Comment Marianne Picaut Pleura Son Mari. XXV Où L'Amour Prête Des Opinions Politiques A Ceux Qui N'En Ont Pas. XXVI Le Saut De Baugé. XXVII Les Hôtes De Souday. XXVIII Où le marquis de Souday regrette Amèrement Que Petit-Pierre Ne Soit Pas Gentilhomme. XXIX L'Alarme. XXX Mon Compère Loriot. XXXI Où Le Général Porte Un Toast Qu'Il N'Avait Prévu. XXXII Où la Curiosité De Maître Loriot N'Est Pas Précisément Satisfaite. XXXIII La Chambre De La Tourelle. XXXIV Qui Finit Tout Autrement Que S'Y Attendait Mary. XXXV Bleu Et Blanc. XXXVI Où Le Pied Le Plus Mignon De France Et De Navarre Trouve Que Les Pantoufles De Cendrillon Le Chausseraient Moins Bien Que Les Bottes De Sept Lieues. XXXVII Où Petit-Pierre Fait Le Meilleur Repas Qu’Il Ait Fait De Sa Vie. XXXVIII L’Egalité Devant Les Morts. XXXIX La Perquisition. XL Où Jean Oullier Dit Ce Qu'Il Pense Du Jeune Baron Michel. I L’Aide De Camp De Charette. S’il vous est arrivé par hasard, cher lecteur, d’aller de Nantes à Bourgneuf, vous avez, en arrivant à Saint- Philbert, écorné, pour ainsi dire, l’angle méridional du lac de Grand-Lieu, et, continuant votre chemin, vous êtes arrivé, au bout d’une ou deux heures de marche, selon que vous étiez à pied ou en voiture, aux premiers arbres de la forêt de Machecoul. Là, à gauche du chemin, dans un grand bouquet d’arbres qui semble appartenir à la forêt, dont il n’est séparé que par la grande route, vous avez dû apercevoir les pointes aiguës de deux minces tourelles et le toit grisâtre d’un petit castel perdu au milieu des feuilles. En 1832, ce petit castel était la propriété d’un vieux gentilhomme nommé le marquis de Souday, et s’appelait le château de Souday, du nom de son propriétaire. Le marquis de Souday était l’unique représentant et le dernier héritier d’une vieille et illustre Maison de Bretagne ; le marquis de Souday, déjà héritier, sinon des biens -il n’en restait d’autres que la petite gentilhommière que nous avons dite -du moins du nom de son père, était le premier page de Son Altesse royale M. le comte de Provence. À seize ans -c’était l’âge qu’avait alors le marquis, -les événements ne sont guère que des accidents ; il était, au reste, difficile de ne pas devenir profondément insoucieux à la cour épicurienne, voltairienne et constitutionnelle du Luxembourg, où l’égoïsme avait ses coudées franches. C’était M. de Souday qui avait été envoyé sur la place de Grève pour guetter le moment où le bourreau serrerait la corde autour du cou de Favras, et où celui- ci, en rendant le dernier soupir, rendrait à Son Altesse royale sa tranquillité un instant troublée. Il était revenu à grande course dire au Luxembourg : -Monseigneur, c’est fait ! Et monseigneur, de sa voix claire et flûtée, avait dit : -À table, messieurs ! à table ! Et l’on avait soupé, comme si un brave gentilhomme, qui donnait gratuitement sa vie à Son Altesse, ne venait pas d’être pendu comme un meurtrier et comme un vagabond. Puis étaient arrivés les premiers jours sombres de la Révolution, la publication du livre rouge, la retraite de Necker, la mort de Mirabeau. Un jour, le 22 février 1791, une grande foule était accourue et avait enveloppé le palais du Luxembourg. Il s’agissait de bruits répandus. Monsieur, disait-on, voulait fuir et aller rejoindre les émigrés qui se rassemblaient sur le Rhin. Mais Monsieur se montra au balcon, et fit le serment solennel de ne point quitter le roi. Et, en effet, le 21 juin, il partit avec le roi, sans doute pour ne point manquer à sa parole de ne le pas quitter. Il le quitta néanmoins, et pour son bonheur ; car il arriva tranquillement à la frontière avec son compagnon de voyage le marquis d’Avaray, tandis que Louis XVI était arrêté à Varennes. Notre jeune page tenait trop à sa réputation de jeune homme à la mode pour demeurer en France, où cependant la monarchie allait avoir besoin de ses plus zélés serviteurs ; il émigra donc à son tour, et, comme personne ne fit attention à un page de dix-huit ans, il arriva sans accident à Coblentz, et aida à compléter les cadres des compagnies de mousquetaires qui se reformaient là-bas, sous les ordres du marquis de Montmorin. Pendant les premières rencontres, il fit bravement campagne avec les trois Condés, fut blessé devant Thionville, puis, après bien des déceptions, éprouva la plus forte de toutes par le licenciement des corps d’émigrés ; mesure qui, avec leurs espérances, enlevait à tant de pauvres diables le pain du soldat, leur dernière ressource. Le marquis de Souday tourna alors les yeux vers la Bretagne et la Vendée, où, depuis deux ans, on combattait. Voici où en était la Vendée. Tous les premiers chefs de l’insurrection étaient morts : Cathelineau avait été tué à Vannes, Lescure avait été tué à la Tremblaye, Bonchamp avait été tué à Cholet, d’Elbée avait été ou allait être fusillé à Noirmoutiers. Enfin, ce que l’on appelait la « grande armée » venait d’être anéantie au Mans. Cette grande armée avait été vaincue à Fontenay, à Saumur, à Torfou, à Laval et à Dol ; elle avait eu l’avantage dans soixante combats ; elle avait tenu tête à toutes les forces de la République, commandées successivement par Biron, Rossignol, Kléber, Westermann, Marceau ; elle avait, en repoussant l’appui de l’Angleterre, vu incendier ses chaumières, massacrer ses enfants, égorger ses pères ; elle avait eu pour chefs Cathelineau, Henri de la Rochejaquelein, Stofflet, Bonchamp, Forestier, d’Elbée, Lescure, Marigny et Talmont ; elle était restée fidèle à son roi quand le reste de la France l’abandonnait ; elle avait adoré son Dieu quand Paris avait proclamé qu’il n’y avait plus de Dieu ; grâce à elle, enfin, la Vendée avait mérité d’être appelée, un jour, devant l’histoire, la terre des géants. Charette et la Rochejaquelein étaient restés à peu près seuls debout. Louis XVII était mort, et, le 26 juin 1795, Louis XVIII avait été proclamé roi de France, au quartier général de Belleville. Le 15 août 1795, c’est-à-dire moins de deux mois après cette proclamation, un jeune homme apportait à Charette une lettre du nouveau roi. Cette lettre, écrite de Vérone et en date du 8 juillet 1795, conférait à Charette le commandement légitime de l’armée royaliste. Charette voulait répondre au roi par le même messager et le remercier de la faveur qu’il lui accordait ; mais le jeune homme fit observer qu’il était rentré en France pour y rester et pour y combattre, demandant que la dépêche apportée par lui lui servît de recommandation près du général en chef. Charette, à l’instant même, l’attacha à sa personne. Ce jeune messager n’était autre que l’ancien page de Monsieur, le marquis de Souday. En se retirant, pour se reposer des vingt dernières lieues qu’il venait de faire à cheval, le marquis trouva sur son chemin un jeune garde de cinq ou six ans plus âgé que lui, et qui, le chapeau à la main, le regardait avec un affectueux respect. Il reconnut le fils d’un des métayers de son père avec lequel il avait chassé et aimait fort à chasser autrefois, nul ne détournant mieux un sanglier et n’appuyant mieux les chiens quand l’animal était détourné. -Eh ! Jean Oullier, s’écria-t-il, est-ce toi ? -Moi-même en personne, pour vous servir, monsieur le marquis, répondit le jeune paysan. -Ma foi, mon ami, bien volontiers ! Es-tu toujours bon chasseur ? -Oh ! oui, monsieur le marquis ! seulement, pour le quart d’heure, ce n’est plus le sanglier que nous chassons, c’est un autre gibier. -N’importe ; si tu veux, nous chasserons celui-ci ensemble comme nous chassions l’autre. -Ça n’est pas de refus ; au contraire, monsieur le marquis, repartit Jean Oullier. Et, à partir de ce moment, Jean Oullier fut attaché au marquis de Souday comme le marquis de Souday était attaché à Charette ; c’est-à-dire que Jean Oullier était l’aide de camp de l’aide de camp du général en chef. Charette remporta quelque temps après la terrible victoire des Quatre-Chemins : ce fut la dernière, car la trahison allait se mettre de la partie. Victime d’un guet-apens, de Couëtu, le bras droit de Charette, son autre lui-même depuis la mort de Jolly, fut pris et fusillé. Dans les derniers temps de sa vie, Charette ne peut pas faire un pas, que son adversaire, quel qu’il soit, Hoche ou Travot, n’en soit averti sur-le-champ. Environné de troupes républicaines, cerné de tous côtés, poursuivi jour et nuit, traqué de buissons en buissons, rampant de fossés en fossés, sachant qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard il doit être tué dans quelque rencontre, ou, s’il est pris vivant, fusillé sur place ; sans asile, brûlé de la fièvre, mourant de soif et de faim, n’osant demander, aux fermes qu’il rencontre, ni un peu de pain, ni un peu d’eau, ni un peu de paille, il n’a plus autour de lui que trente-deux hommes dont font partie le marquis de Souday et Jean Oullier, quand, le 25 mars 1796, on lui annonce que quatre colonnes républicaines marchent simultanément contre lui. -Bien ! dit-il ; en ce cas, c’est ici qu’il faut se battre jusqu’à la mort et vendre chèrement sa vie. C’était à la Prélinière, dans la paroisse de Saint- Sulpice. Mais, avec ses trente-deux hommes, Charette ne se contente pas d’attendre les républicains : il marche au-devant d’eux. À la Guyonnière, il rencontre le général Valentin, à la tête de deux cents grenadiers et chasseurs. Charette trouve une bonne position, et s’y retranche. Là, pendant trois heures, il soutient les charges et le feu de deux cents républicains. Douze de ses hommes tombent autour de lui. L’armée de la chouannerie, qui se composait de vingt- quatre mille hommes lorsque M. le comte d’Artois était à l’île Yeu, est aujourd’hui réduite à vingt hommes. Ces vingt hommes tiennent autour de leur général, et pas un ne songe à fuir. Pour en finir, le général Valentin prend un fusil, et, à la tête de cent quatre-vingts hommes qui lui restent, charge à la baïonnette. Dans cette charge, Charette est blessé d’une balle à la tête et a trois doigts de la main gauche coupés d’un coup de sabre. Le marquis de Souday prend Charette entre ses bras, et tandis que Jean Oullier tue de ses deux coups de fusil les deux soldats républicains qui le pressent de plus près, il se jette dans le bois avec son général et sept hommes qui restent. À cinquante pas de la lisière, Charette semble reprendre sa force. -Souday, dit-il, écoute mon dernier ordre. Le jeune homme s’arrête. -Dépose-moi au pied de ce chêne. Souday hésitait à obéir. -Je suis toujours ton général, lui dit Charette d’une voix impérieuse ; obéis-moi donc ! Le jeune homme, vaincu, obéit et dépose son général au pied du chêne. -Là ! maintenant, dit Charette, écoute-moi bien. Il faut que le roi, qui m’a fait général en chef, sache comment son général en chef est mort. Retourne auprès de Sa Majesté Louis XVIII, et raconte-lui ce que tu as vu ; je le veux ! Charette parlait avec une telle solennité, que le marquis de Souday, qu’il tutoyait pour la première fois, n’eut pas même l’idée de désobéir. -Allons, reprit Charette, tu n’as pas une minute à perdre, fuis ; voilà les bleus ! En effet, les républicains paraissaient à la lisière du bois. Souday prit la main que lui tendait Charette. -Embrasse-moi, dit celui-ci. Le jeune homme l’embrassa. -Assez, dit le général. Pars ! Souday jeta un regard à Jean Oullier. -Viens-tu ? lui dit-il. Mais celui-ci secoua la tête d’un air sombre. -Que voulez-vous que j’aille faire là-bas, monsieur le marquis, dit-il, tandis qu’ici... -Ici, que feras-tu ? -Je vous dirai cela si, un jour, nous nous revoyons, monsieur le marquis. Jean Oullier et le marquis de Souday s’enfoncèrent alors dans le bois. Seulement, au bout de cinquante pas, Jean Oullier, trouvant un épais buisson, s’y glissa comme un serpent en faisant un signe d’adieu au marquis de Souday. Le marquis de Souday continua son chemin. II La Reconnaissance Des Rois. Le marquis de Souday gagna les bords de la Loire, et trouva un pêcheur qui le conduisit à la pointe de Saint-Gildas. Une frégate croisait en vue ; c’était une frégate anglaise. Pour quelques louis de plus, le pêcheur conduisit le marquis jusqu’à la frégate. Arrivé là, il était sauvé. Deux ou trois jours après, la frégate héla un trois- mâts de commerce qui gouvernait pour entrer dans la Manche. C’était un bâtiment hollandais. Le marquis de Souday demanda à passer à son bord ; le capitaine anglais l’y fit conduire. Le trois-mâts hollandais déposa le marquis à Rotterdam. De Rotterdam, celui-ci gagna Blankenbourg, petite ville du duché de Brunswick que Louis XVIII avait choisie pour sa résidence. Il avait à s’acquitter des dernières recommandations de Charette. Louis XVIII était à table ; l’heure du repas fut toujours une heure solennelle pour lui. L’ex-page dut attendre que Sa Majesté eût dîné. Après le dîner, il fut introduit. Il raconta les événements qu’il avait vus se dérouler sous ses yeux, et surtout la dernière catastrophe, avec une telle éloquence, que Sa Majesté, qui cependant était assez peu impressionnable, fut impressionnée au point de lui dire : -Assez, assez, marquis ! Oui, le chevalier de Charette était un brave serviteur, nous le reconnaissons. Et il lui fit signe de se retirer. Le messager obéit ; mais, en se retirant, il entendit le roi qui disait d’un ton maussade : -Cet imbécile de Souday qui vient me raconter ces choses-là après dîner ! C’est capable de troubler ma digestion ! Le marquis était susceptible ; il trouva que, après avoir exposé sa vie pendant six mois, être appelé imbécile par celui-là même pour qui il l’avait exposée, était une médiocre récompense. Il lui restait une centaine de louis dans sa poche ; il quitta le même soir Blankenbourg, en se disant : « Si j’avais su être reçu de cette façon-là, je ne me serais pas donné tant de peine pour venir ! » Il regagna la Hollande, et, de la Hollande, passa en Angleterre. Là commença une nouvelle phase de l’existence du marquis de Souday. Cet homme, qui avait bravé les poursuites des colonnes infernales, ne sut pas résister aux méchantes suggestions de l’oisiveté ; il chercha le plaisir partout et à tout prix, pour combler le vide qui s’était fait dans son existence depuis qu’il n’avait plus, pour l’occuper, les péripéties d’une lutte exterminatrice. Il y avait deux ans qu’il menait cette existence, lorsque le hasard lui fit rencontrer, dans un tripot de la Cité dont il était un des hôtes les plus assidus, une jeune ouvrière qu’une de ces hideuses créatures qui pullulent à Londres arrachait de sa mansarde et produisait pour la première fois. Malgré les changements que la mauvaise fortune avait apportés en lui, la pauvre jeune fille reconnut cependant un reste de seigneurie ; elle se jeta en pleurant aux pieds du marquis, le suppliant de la sauver de la vie infâme à laquelle on voulait la consacrer et pour laquelle elle n’était point faite, ayant été sage jusque-là. La jeune fille était belle ; le marquis lui offrit de le suivre. La jeune fille se jeta à son cou, et promit de lui donner tout son amour, de lui consacrer tout son dévouement. La malheureuse enfant s’appelait Éva. Elle tint parole, la pauvre et honnête fille qu’elle était : le marquis fut son premier et son dernier amour. Il se réfugia avec Éva dans une mansarde de Piccadilly. La jeune fille savait très bien coudre ; elle trouva du travail chez une lingère. Le marquis donna des leçons d’escrime. À partir de ce moment, ils vécurent un peu du modique produit des leçons du marquis et des travaux d’Éva, beaucoup du bonheur qu’ils trouvaient dans un amour devenu assez puissant pour dorer leur indigence. Et cependant cet amour, comme toutes les choses mortelles, s’usa, mais à la longue. Le ciel avait été longtemps sans se décider à bénir cette union illégitime ; mais enfin les voeux que formait depuis douze ans Éva furent exaucés. La pauvre femme devint enceinte et donna le jour à deux jumelles. Malheureusement, Éva ne jouit que quelques heures de ces joies maternelles qu’elle avait tant souhaitées : la fièvre de lait l’emporta. Le marquis se sépara de ses deux petites filles. Il les plaça en nourrice dans le Yorkshire, et trouva dans sa douleur des élans de tendresse qui touchèrent bien vivement la paysanne qui les emmenait. Lorsqu’il se fut ainsi séparé de tout ce qui le rattachait au passé, le marquis de Souday succomba sous le poids de son isolement ; il devint sombre et taciturne ; le dégoût de la vie s’empara de lui, et, comme sa foi religieuse n’était pas des plus solides, il eût fini, selon toute probabilité, par faire un saut dans la Tamise, si la catastrophe de 1814 n’était point arrivée à propos pour le distraire de ses idées lugubres. Rentré dans sa patrie, qu’il n’espérait plus revoir, le marquis de Souday vint tout naturellement demander à Louis XVIII, le prix du sang qu’il avait répandu pour lui ; mais les princes sont souvent ingrats. Le marquis dut se contenter de la croix de Saint- Louis, du grade et de la retraite de chef d’escadron, et à s’en aller manger le pain du roi dans sa terre de Souday, seule épave que le pauvre émigré eût recueillie de l’immense fortune de ses ancêtres. Ce qu’il y eut de beau, c’est que ces déceptions n’empêchèrent point le marquis de Souday de faire son devoir, c’est-à-dire de quitter de nouveau son pauvre castel lorsque Napoléon opéra son merveilleux retour de l’île d’Elbe. Napoléon tombe une seconde fois, une seconde fois le marquis de Souday rentra à la suite de ses princes légitimes. Mais, cette fois, mieux avisé qu’en 1814, il se contenta de demander à la Restauration la place de lieutenant de louveterie de l’arrondissement de Machecoul, qui, étant gratuite, lui fut accordée avec empressement. Privé pendant toute sa jeunesse d’un plaisir qui, dans sa famille, était une passion héréditaire, le marquis de Souday commença de s’adonner à la chasse avec fureur. Toujours triste de la vie solitaire, pour laquelle il n’était pas fait ; devenu encore plus misanthrope à la suite de ses déconvenues politiques, il trouvait dans cet exercice l’oubli momentané de ses souvenirs amers. Aussi la possession d’une louveterie qui lui donnait le droit de parcourir gratuitement les forêts de l’État lui causa-t-elle plus de satisfaction qu’il n’en avait éprouvé en recevant du ministre sa croix de Saint Louis et son brevet de chef d’escadron. Or, le marquis de Souday vivait depuis deux ans déjà dans son petit castel, battant les bois jour et nuit, avec ses six chiens, seul équipage que lui permît son mince revenu, voyant ses voisins tout juste autant qu’il le fallait pour ne point passer pour un ours et songeant le moins possible aux héritages comme aux gloires du passé, lorsqu’un matin, qu’il partait pour aller explorer la partie nord de la forêt de Machecoul, il se croisa sur la route avec une paysanne qui portait une enfant de trois à quatre ans sur chacun de ses bras. Le marquis de Souday reconnut cette paysanne et rougit en la reconnaissant. C’était la nourrice du Yorkshire, à laquelle, depuis trente-six à trente-huit mois, il oubliait régulièrement de payer la pension de ses deux nourrissonnes. La brave femme s’était rendue à Londres, et avait fort intelligemment été demander des renseignements à l’ambassade française. Elle arrivait donc par l’intermédiaire de M. le ministre de France, qui ne doutait point que le marquis de Souday ne fût on ne peut plus heureux de retrouver ses enfants. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’il ne s’était pas tout à fait trompé. Les petites filles rappelaient si parfaitement la pauvre Éva, que le marquis eut un moment d’émotion ; il les embrassa avec une tendresse qui n’était pas feinte, donna son fusil à porter à l’Anglaise, prit les deux enfants dans ses bras et rapporta à son castel ce butin inattendu, à la grande stupéfaction de la cuisinière nantaise qui composait son domestique, et qui l’accabla de questions sur la singulière trouvaille qu’il venait de faire. Cet interrogatoire épouvanta le marquis. Il n’avait que trente-neuf ans et songeait vaguement à se marier, regardant comme un devoir de ne pas laisser finir dans sa personne une maison aussi illustre que l’était la sienne ; il n’eût point été fâché, d’ailleurs, de se décharger sur une femme des soins du ménage, qui lui étaient odieux. III Les Deux Jumelles. Le marquis de Souday s’était mis au lit, en se répétant à lui-même ce vieil axiome : « La nuit porte conseil. » Puis, dans cette espérance, il s’était endormi. En dormant, il avait rêvé. Il avait rêvé à ses vieilles guerres de Vendée avec Charette, dont il avait été l’aide de camp, et surtout il avait rêvé à ce brave fils d’un métayer de son père qui avait été son aide de camp, à lui : il avait rêvé à Jean Oullier, auquel il n’avait jamais songé, qu’il n’avait jamais revu depuis le jour où Charette mourant, ils s’étaient séparés dans le bois de la Chabotière. Autant qu’il pouvait se le rappeler, Jean Oullier, avant de se joindre à l’armée de Charette, habitait le village de la Chevrolière, près du lac de Grand-Lieu. Le marquis de Souday fit monter à cheval un homme de Machecoul qui lui faisait d’habitude ses commissions, et, en lui remettant une lettre, le chargea d’aller à la Chevrolière s’informer si un nommé Jean Oullier vivait encore et habitait toujours le pays. Jean Oullier n’était pas mort. Il était à la Chevrolière même. Voici ce qui était advenu de lui après sa séparation d’avec le marquis de Souday. Il était resté caché dans le buisson d’où, sans être vu, il pouvait voir. Il avait vu le général Travot faisant Charette prisonnier, et le traitant avec tous les égards qu’un homme comme le général Travot pouvait avoir pour Charette. Mais il paraît que ce n’était pas là tout ce que voulait voir Jean Oullier, puisque, Charette placé sur un brancard et emporté, il resta encore, lui, dans son buisson. Il est vrai qu’un officier et un piquet de douze hommes étaient, de leur côté, restés dans le bois. Une heure après que ce poste était installé là, un paysan vendéen avait passé à dix pas de Jean Oullier, et avait répondu au qui-vive de la sentinelle bleue par le mot ami, réponse bizarre dans la bouche d’un paysan royaliste parlant à des soldats républicains. Puis le paysan avait échangé un mot d’ordre avec la sentinelle, qui l’avait laissé passer. Puis, enfin, il s’était approché de l’officier, qui, avec une expression de dégoût impossible à décrire, lui avait remis une bourse pleine d’or. Après quoi, le paysan avait disparu. Selon toute probabilité, l’officier et les douze hommes n’avaient été laissés dans le bois que pour attendre ce paysan ; car à peine avait-il disparu, qu’eux- mêmes s’étaient ralliés et avaient disparu à leur tour. Selon toute probabilité encore, Jean Oullier avait vu ce qu’il voulait voir ; car il sortit de son buisson comme il y était entré, c’est-à-dire en rampant, se remit sur les pieds, arracha la cocarde blanche de son chapeau, et, avec l’insouciance d’un homme qui, depuis trois ans, joue sa vie chaque jour sur un coup de dés, s’enfonça dans la forêt. La même nuit, il arriva à la Chevrolière. Sa maison n’était plus qu’une ruine noircie par la fumée ; sa femme et ses deux enfants étaient morts. Voilà ce qu’il apprit. Un instant après, il se laissa tomber à genoux et pria. Il était temps ; il allait blasphémer. Il pria pour ceux qui étaient morts. Puis, retrempé par cette foi profonde qui lui donnait l’espoir de les retrouver un jour dans un monde meilleur, il bivouaqua sur ces tristes ruines. Le lendemain, au point du jour, il était à la besogne. Seul, et sans demander d’aide à personne, il rebâtit sa chaumière. Il y vécut de son humble travail journalier ; et qui eût conseillé à Jean Oullier de demander aux Bourbons le prix de ce qu’à tort ou à raison il regardait comme un devoir accompli, celui-là eût fort risqué de révolter la simplicité pleine de grandeur du pauvre paysan. On comprend qu’avec ce caractère Jean Oullier, recevant une lettre du marquis de Souday, qui l’appelait son vieux camarade et le priait de se rendre à l’instant même au château, on comprend que Jean Oullier ne se fit pas attendre. Il ferma la porte de sa maison, mit la clef dans sa poche, et, comme il vivait seul, n’ayant personne à prévenir, il partit à l’instant même. Le messager voulut lui céder le cheval, ou du moins le faire monter en croupe ; mais Jean Oullier secoua la tête. -Grâce à Dieu, dit-il, les jambes sont bonnes. Et, appuyant sa main sur le cou du cheval, il indiqua lui même par une espèce de pas gymnastique l’allure que le cheval pouvait prendre. C’était un petit trot de deux lieues à l’heure. Le soir, Jean Oullier était au château de Souday. La première chose que fit le marquis, ce fut de prendre Jean Oullier à part et de lui confier sa position et les embarras qui en résultaient pour lui. Jean Oullier accepta cependant la proposition que lui fit le marquis de Souday de lui faire élever ses deux enfants, jusqu’au moment où elles auraient atteint l’âge d’aller en pension. Il chercherait, à la Chevrolière ou aux environs, quelque brave femme qui leur tînt lieu de mère, -si toutefois quelque chose tient lieu de mère à des orphelins. Il fut donc décidé que, le lendemain, Jean Oullier emmènerait les deux enfants. À huit heures du matin, lorsque la carriole fut amenée devant le perron du château, les deux jumelles, lorsqu’elles eurent compris qu’on allait les emmener, commencèrent à pousser des cris de désespoir. Le marquis de Souday employa toute son éloquence à persuader ses petites filles Bertha et Mary qu’en montant dans la voiture elles auraient bien plus de friandises et de plaisir qu’en restant auprès de lui ; mais plus il parlait, plus Mary sanglotait et plus Bertha trépignait et l’étreignait avec rage. L’impatience commençait à gagner le marquis ; et, voyant que la persuasion ne pouvait rien, il allait employer la force, lorsque, en levant les yeux, son regard se fixa sur Jean Oullier. Deux grosses larmes roulaient le long des joues bronzées du paysan et allaient se perdre dans l’épais collier de favoris roux qui lui encadrait le visage. Ces larmes étaient à la fois une prière pour le marquis et un reproche pour le père. M. de Souday fit signe à Jean Oullier de dételer le cheval, et, tandis que Bertha, qui avait compris ce signe, dansait de joie sur le perron, il dit à l’oreille du métayer : -Tu partiras demain. Ce jour-là, comme il faisait très beau, le marquis voulut utiliser la présence de Jean Oullier en allant à la chasse et en s’y faisant accompagner par lui. Il le conduisit, en conséquence, dans sa chambre, pour qu’il l’aidât à revêtir son costume d’expédition. Tout louvetier qu’il était, comme nous l’avons dit, le marquis était trop pauvre pour se donner le luxe d’un valet de chiens ; et il conduisait lui-même son petit équipage. Aussi, forcé de se partager entre le soin du défaut et la préoccupation du tir, était-il rare qu’il ne rentrât point bredouille. Avec Jean Oullier, ce fut tout autre chose. Le vigoureux paysan, dans toute la force de l’âge, gravissait les rampes les plus escarpées de la forêt avec la force et la légèreté d’un chevreuil : il bondissait au- dessus des halliers quand il lui semblait trop long de les tourner, et, grâce à ses jarrets d’acier, il ne quittait pas ses chiens d’une semelle ; enfin, dans deux ou trois occasions, il les appuya avec tant de bonheur, que le sanglier qu’on chassait, comprenant que ce n’était pas en fuyant qu’il se débarrasserait de ses ennemis, finit par les attendre et par faire tête dans un fourré où le marquis eut la joie de le tuer au ferme ; ce qui ne lui était pas encore arrivé. Le marquis rentra chez lui transporté d’allégresse, en remerciant Jean Oullier de la délicieuse journée qu’il lui devait. Pendant le dîner, il fut d’une humeur charmante et inventa de nouveaux jeux pour mettre les petites filles à l’unisson de son humeur. Le soir, lorsqu’il rentra dans sa chambre, le marquis de Souday trouva Jean Oullier assis les jambes croisées, dans un coin, à la manière des Turcs ou des tailleurs. Le brave homme avait en face de lui une montagne de vêtements et tenait à la main une vieille culotte de velours dans laquelle il promenait l’aiguille avec fureur. -Que diable fais-tu là ? lui demanda le marquis. -L’hiver est froid dans ce pays de plaine, surtout quand le vent vient de la mer ; et, rentré chez moi, j’aurais froid aux jambes, rien qu’en pensant que la bise peut arriver aux vôtres par de telles ouvertures ! répondit Jean Oullier en montrant à son maître une fente qui allait du genou à la ceinture, dans la culotte qu’il réparait. -Ah çà ! tu es donc tailleur ? fit le marquis. -Hélas ! dit Jean Oullier, est-ce qu’on ne sait pas un peu de tout quand, depuis plus de vingt ans, on vit seul ? D’ailleurs, on n’est jamais embarrassé quand on a été soldat. -Bon ! est-ce que je ne l’ai pas été aussi, moi ? demanda le marquis. -Non ; vous avez été officier, vous, et ce n’est pas la même chose. Le marquis de Souday regarda Jean Oullier avec admiration, puis se coucha, s’endormit et ronfla sans que cela interrompît le moins du monde la besogne de l’ancien chouan. Au milieu de la nuit, le marquis se réveilla. Jean Oullier travaillait toujours. La montagne de vêtements n’avait pas sensiblement diminué. -Mais tu n’auras jamais fini, même en travaillant jusqu’au jour, mon pauvre Jean ! lui dit le marquis. -Hélas ! j’en ai grand peur ! -Alors, va te coucher, mon vieux camarade ; tu ne partiras que lorsqu’il y aura un peu d’ordre dans toute cette défroque, et nous chasserons encore demain. IV Comment, En Venant Pour Une Heure Chez Le Marquis, Jean Oullier Y Serait Encore, Si Le Marquis Et Lui Ne Fussent Pas Morts Depuis Dix Ans. Le matin, avant de partir pour la chasse, le marquis de Souday eut l’idée d’aller embrasser ses enfants. En conséquence, il monta à leur chambre et fut fort étonné de trouver Jean Oullier qui l’avait devancé, et qui débarbouillait les deux petites filles avec la conscience et l’obstination de la meilleure gouvernante. Et le pauvre homme, à qui cette occupation rappelait les enfants qu’il avait perdus, semblait y trouver une satisfaction complète. L’admiration du marquis se changea en respect. Pendant huit jours, les chasses se succédèrent sans interruption, toutes plus belles et plus fructueuses les unes que les autres. Pendant ces huit jours, tour à tour piqueur et économe, Jean Oullier, en cette dernière qualité, une fois rentré à la maison, travailla sans relâche à rajeunir la toilette de son maître ; et il trouva encore le temps de ranger la maison de haut en bas. Le marquis de Souday, loin de vouloir maintenant presser son départ, songeait avec effroi qu’il allait lui falloir se séparer d’un serviteur si précieux. Du matin jusqu’au soir, et quelquefois du soir jusqu’au matin, il repassait dans son cerveau quelle était celle des qualités du Vendéen qui le touchait le plus sensiblement. Jean Oullier avait le flair d’un limier pour découvrir une rentrée au bris des ronces ou sur l’herbe mouillée de rosée. Dans les chemins secs et pierreux de Machecoul, de Bourgneuf et d’Aigrefeuille, il déterminait sans hésitation l’âge et le sexe du sanglier dont la trace semblait imperceptible. Jamais piqueur à cheval n’avait appuyé des chiens comme Jean Oullier le savait faire, monté sur deux longues jambes. Enfin, les jours où la fatigue le forçait de donner relâche à la petite meute, il était sans pareil pour deviner les enceintes fertiles en bécasses et y conduire son maître. -Ah ! par ma foi, au diable le mariage ! s’écriait parfois le marquis lorsqu’on le croyait occupé de songer à tout autre chose. Qu’irais-je faire dans cette galère, où j’ai vu si tristement ramer les plus honnêtes gens ? Par la mort-Dieu ! je ne suis plus un tout jeune homme : voilà que je prends mes quarante ans ; je ne me fais aucune illusion, je ne compte séduire personne par mes agréments personnels. Je ne puis donc espérer autre chose que de tenter une vieille douairière avec mes trois mille livres de rente, dont la moitié meurt avec moi ; j’aurai une marquise de Souday grondeuse, quinteuse, hargneuse, qui m’interdira peut-être la chasse, que ce brave Jean sert si bien, et qui, à coup sûr, ne tiendra pas le ménage plus décemment qu’il ne le fait. Et cependant, reprenait-il en se redressant et en balançant le haut du corps, sommes-nous dans une époque où il soit permis de laisser finir les grandes races, soutiens naturels de la monarchie ? ne me serait-il pas bien doux de voir mon fils relever l’honneur de ma maison ? tandis qu’au contraire, moi à qui l’on n’a jamais connu de femme -légitime du moins -que vais-je faire penser de moi ? Que diront mes voisins de la présence de ces deux petites filles à la maison ? Ces réflexions, lorsqu’elles lui venaient, -et c’était d’ordinaire les jours de pluie, quand le mauvais temps l’empêchait de se livrer à son plaisir favori, -ces réflexions jetaient parfois le marquis de Souday dans de cruelles perplexités. Il en sortit, comme sortent de pareilles situations tous les tempéraments indécis, les caractères faibles, tous les hommes qui ne savent pas prendre un parti en restant dans le provisoire. Bertha et Mary, en 1831, avaient atteint leurs dix- sept ans, et le provisoire durait toujours. La pureté de race des marquis de Souday a fait merveille en se retrempant dans le sang plein de sève de la plébéienne saxonne : les enfants d’Éva sont deux splendides jeunes filles aux traits fins et délicats, à la taille svelte et élancée, à la tournure pleine de noblesse et de distinction. Elles se ressemblent comme se ressemblent tous les jumeaux ; seulement, Bertha est brune comme était son père, Mary est blonde comme était sa mère. Jean Oullier avait été le seul instituteur des enfants d’Éva, comme il avait été leur seule gouvernante. Le digne Vendéen leur avait appris tout ce qu’il savait, à lire, à écrire, à compter, à prier avec une tendre et profonde ferveur Dieu et la Vierge ; puis à courir les bois, à escalader les rochers, à traverser les halliers de houx, de ronces, d’épines, le tout sans fatigue, sans peur et sans faiblesse ; à arrêter d’une balle un oiseau dans son vol, un chevreuil dans sa course ; enfin, à monter à poil ces indomptables chevaux de Mellerault, aussi sauvages dans leurs prairies ou dans leurs landes que les chevaux des gauchos dans leurs pampas. De leur côté, les deux enfants avaient complété, aussi bien qu’elles avaient pu, au moral, leur éducation, si vigoureusement développée par Jean Oullier sous le rapport physique ; elles avaient, en jouant à cache- cache dans le château, découvert une chambre qui, selon toute probabilité, n’avait pas été ouverte depuis trente ans. C’était la bibliothèque. Là, elles avaient trouvé un millier de volumes, à peu près. Chacune, dans ces volumes, avait choisi selon son goût. La sentimentale et douce Mary avait donné la préférence aux romans, la turbulente et positive Bertha, à l’histoire. Lors de la première communion des deux petites filles, le curé de Machecoul, qui les aimait pour leur piété et la bonté de leur coeur, avait hasardé quelques observations sur la singulière existence qu’on leur préparait en les élevant de la sorte ; mais ces amicales remontrances étaient venues se briser contre l’indifférence égoïste du marquis de Souday. Et l’éducation que nous avons décrite avait continué, et, de cette éducation, il était résulté des habitudes qui avaient fait -grâce à leur position déjà si fausse -une fort méchante réputation à Bertha et à sa soeur, dans tout le pays. Et, en effet, le marquis de Souday était entouré de gentillâtres qui lui enviaient fort l’illustration de son nom, et qui ne demandaient qu’une occasion de lui rendre le dédain que les ancêtres du marquis avaient probablement témoigné aux leurs ; aussi, lorsqu’on le vit conserver dans sa demeure et appeler ses filles les fruits d’une liaison illégitime, se mit-on à publier à son de trompe ce qu’avait été sa vie à Londres ; on exagéra ses fautes ; on fit de la pauvre Éva, qu’un miracle de la Providence avait conservée si pure, une fille des rues, et, peu à peu, les hobereaux de Beauvoir, de Saint- Léger, de Bourgneuf, de Saint-Philbert et de Grand- Lieu se détournèrent du marquis, sous prétexte qu’il avilissait la noblesse, dont, vu la roture de la plupart d’entre eux, ils étaient bien bons de prendre tant de souci. Bientôt, ce ne furent pas seulement les hommes qui désapprouvèrent la conduite actuelle du marquis de Souday et calomnièrent sa conduite passée ; la beauté des deux soeurs ameuta contre elles toutes les mères et toutes les filles, à dix lieues à la ronde. Bref, on en dit tant sur Bertha et sur Mary, que, quelles qu’eussent été jusque-là, et quelles que fussent encore en réalité la pureté de leur vie et l’innocence de leurs actions, elles devinrent un objet d’horreur pour tout le pays. Par les valets des châteaux, par les ouvriers qui approchaient des bourgeois, par les gens même qu’elles employaient ou à qui elles rendaient service, cette haine s’infiltra dans le populaire ; de sorte que -à l’exception de quelques pauvres aveugles ou de quelques bonnes vieilles femmes impotentes que les orphelines secouraient directement -toute la population en blouse et en sabots servait d’écho aux contes absurdes inventés par les gros bonnets des environs ; et il n’était pas un bûcheron, pas un sabotier de Machecoul, pas un cultivateur de Saint-Philbert ou d’Aigrefeuille qui ne se fût cru déshonoré de leur ôter son chapeau. Enfin, les paysans avaient donné à Bertha et à Mary un sobriquet, et ce sobriquet, parti d’en bas, avait été acclamé dans les régions supérieures, comme caractérisant parfaitement les appétits et les dérèglements que l’on prêtait aux jeunes filles. Ils les appelaient les louves de Machecoul. V Une Portée De Louvarts. Le marquis de Souday resta complètement indifférent à ces manifestations de l’animadversion publique ; bien plus, il ne sembla pas même se douter qu’elle existât. Lorsqu’il s’aperçut qu’on ne lui rendait plus les rares visites que, de loin en loin, il se croyait obligé de faire à ses voisins, il se frotta joyeusement les mains, se tenant pour débarrassé de corvées qui lui étaient odieuses, et qu’il n’accomplissait jamais que contraint et forcé, soit par ses filles, soit par Jean Oullier. Il lui revint bien par-ci par-là quelque chose des calomnies qui circulaient sur le compte de Bertha et de Mary ; mais il était si heureux entre son factotum, ses filles et ses chiens, qu’il jugea que ce serait compromettre la félicité dont il jouissait que d’accorder la moindre attention à ces absurdes propos. Jean Oullier fut loin d’être aussi philosophe que son maître. Le mépris, que les pauvres comme les riches ne prenaient point la peine de déguiser pour les orphelines, l’affectait profondément ; s’il se fût laissé aller aux mouvements de son sang, il eût cherché querelle à toute physionomie qui lui semblait irrespectueuse, et il eût corrigé les uns à coups de poing, et proposé aux autres le champ clos ; mais son bon sens lui faisait comprendre que Bertha et Mary avaient besoin d’une autre réhabilitation, et que des coups donnés ou reçus ne prouveraient absolument rien pour leur justification. Il redoutait, en outre, -et c’était là sa plus grande crainte, -qu’à la suite d’une des scènes qu’il eût si volontiers provoquées, les jeunes filles ne fussent instruites du sentiment public à leur égard. Le pauvre Jean Oullier courbait donc la tête sous cette injuste réprobation, et de grosses larmes, de ferventes prières à Dieu, ce suprême redresseur des torts et des injustices des hommes, témoignaient seules de son chagrin. Il y gagna une misanthropie profonde. Ne voyant autour de lui que des ennemis de ses chères enfants, il ne pouvait faire autrement que de haïr les hommes, et il se préparait, tout en rêvant aux futures révolutions, à leur rendre le mal pour le mal. La révolution de 1830 était arrivée sans donner l’occasion à Jean Oullier, qui comptait un peu là- dessus, de mettre ses mauvais désirs à exécution. Mais, comme l’émeute, qui, tous les jours, grondait dans les rues de Paris, pouvait bien, dans un temps donné, déborder en province, il attendait. Or, par une belle matinée de septembre, le marquis de Souday, ses filles, Jean Oullier et la meute chassaient dans la forêt de Machecoul. C’était une journée impatiemment attendue pour le marquis, et dont, depuis trois mois, il se promettait grande liesse ; il s’agissait tout simplement de prendre une portée de louvarts dont Jean Oullier avait découvert le liteau, alors qu’ils n’avaient point encore les yeux ouverts, et que, depuis, il avait choyés, soignés, ménagés en digne piqueur de louvetier qu’il était. Cette dernière phrase, pour ceux de nos lecteurs qui ne sont point familiers avec le noble art de la vénerie, demande peut-être quelques explications. Autant la chasse d’un vieux loup est impraticable en laisser courre, et autant elle est ennuyeuse et monotone en battue, autant celle d’un louvart de cinq à sept mois est facile, agréable et amusante. Aussi, pour ménager ces charmants loisirs à son maître, Jean Oullier, lorsqu’il avait découvert la portée, s’était bien gardé de troubler et d’effrayer la louve. Enfin, un jour, jugeant qu’ils devaient être mûrs pour ce qu’il en voulait faire, il les avait rebûchés dans une vente de quelques centaines d’hectares, et avait découplé les six chiens du marquis de Souday sur l’un d’entre eux. Le pauvre diable de louvart, qui ne savait pas ce que signifiaient ces abois et ces éclats de trompe, perdit la tête : il quitta immédiatement l’enceinte, où il laissait sa mère et ses frères, et où il y avait encore, pour sauver sa peau, les chances d’un change ; il gagna un autre triage, dans lequel il se fit battre pendant une demi-heure en randonnant comme un lièvre ; puis, fatigué, sentant ses grosses pattes tout engourdies, il s’assit naïvement sur sa queue, et attendit. Il n’attendit pas longtemps pour apprendre ce qu’on lui voulait ; car Domino, le chien de tête du marquis, un Vendéen au poil dur et grisâtre, arrivant presque immédiatement, d’un coup de gueule lui brisa les reins. Jean Oullier reprit ses chiens, les ramena à sa brisée, et, dix minutes après, l’un des frères du défunt était sur pied et la meute lui soufflait au poil. Celui-ci, plus avisé, ne quitta point les environs ; aussi, des changes fréquents, donnés tantôt par les louvarts survivants, tantôt par la louve, qui s’offraient volontairement aux chiens, retardèrent-ils l’instant de son trépas ; mais Jean Oullier connaissait trop bien son métier pour laisser compromettre le succès par de semblables erreurs : aussitôt que la chasse prenait les allures vives et directes qui caractérisent les allures d’un vieux loup, il rompait ses chiens, les ramenait à l’endroit où avait eu lieu le défaut, et les remettait sur la bonne voie. Enfin, serré de trop près par ses persécuteurs, le pauvre louveteau essaya d’un hourvari ; il revint sur ses pas et sortit si naïvement du bois, qu’il donna dans le marquis et dans ses filles ; surpris, perdant la tête, il essaya de se couler entre les jambes des chevaux ; mais M. de Souday, se penchant sur l’encolure de son cheval, le saisit vivement par la queue et le lança aux chiens, qui l’avaient suivi dans son retour. Ces deux hallalis successifs avaient prodigieusement diverti le châtelain de Souday, et il ne voulait point s’en tenir là. Il discutait avec Jean Oullier pour savoir si l’on retournerait attaquer aux brisées ou si on laisserait aller les chiens sous bois à la billebaude, ce qui restait de louvarts devant être sur pied. Mais la louve, qui se doutait probablement qu’on en voulait encore à ce qui lui restait de sa progéniture, traversa la route à dix pas des chiens, au plus fort de la discussion entre Jean Oullier et le marquis. À la vue de l’animal, la petite meute, que l’on avait négligé de recouper, ne poussa qu’un aboi, et, ivre d’ardeur, se précipita sur sa trace. Appels, cris désespérés, coups de fouet, rien ne put la retenir, rien ne parvint à l’arrêter. Jean Oullier joua des jambes pour la rejoindre ; le marquis et ses filles mirent leurs chevaux au galop dans le même dessein ; mais ce n’était plus un louvart timide et hésitant que les chiens avaient devant eux : c’était un animal hardi, vigoureux, entreprenant, qui marchait d’assurance comme s’il regagnait son fort, perçant droit, insoucieux des vallons, des rochers, des montagnes, des torrents qu’il trouvait sur sa route, et cela, sans frayeur, sans précipitation, enveloppé de temps en temps par le petit équipage qui le poursuivait, trottant au milieu des chiens et les dominant de la puissance de son regard oblique et surtout par les craquements de sa formidable mâchoire. La louve, traversant les trois quarts de la forêt, prit son débouché en plaine, comme si elle se dirigeait sur la forêt de la Grand-Lande. Jean Oullier maintenait sa distance, et grâce à l’élasticité de ses jambes, restait à trois ou quatre cents pas de ses chiens. Forcés, par les escarpements, de suivre les lignes courbes et les routes, le marquis et ses filles étaient restés en arrière. Lorsque ces derniers furent arrivés à leur tour sur la lisière de la forêt, et qu’ils eurent gravi le coteau qui domine le petit village de la Marne, ils aperçurent, à une demi-lieue devant eux, entre Machecoul et la Brillardière, au milieu des ajoncs semés entre ce village et la Jacquelerie, Jean Oullier, ses chiens et sa louve, toujours dans la même allure et suivant la ligne droite dans la même position. Le succès des deux premières chasses, la rapidité de la course avaient fort échauffé le sang du marquis de Souday. -Mordieu ! dit-il, je donnerais dix jours de ma vie, pour être en ce moment entre Saint-Étienne de Mermorte et la Guimarière, pour envoyer une balle à cette coquine de louve. -Elle se rend, bien sûr, à la forêt de la Grand- Lande, répondit Mary. -Oui, dit Bertha ; mais, certainement, elle reviendra à son lancer du moment où les petits ne l’ont pas quitté ; elle ne peut continuer à se forlonger ainsi. Le chemin dans lequel venait de se lancer le marquis était pierreux et coupé de ces ornières impraticables. M. de Souday, mieux monté que ses filles, pouvant plus vivement qu’elles actionner sa bête, avait pris sur elles un avantage de quelques centaines de pas ; rebuté par les difficultés de la route, apercevant un champ ouvert, il y lança son cheval, et, sans avertir ses enfants, il coupa à travers la plaine. Bertha et Mary, croyant toujours suivre leur père, continuèrent leur course périlleuse le long du chemin creux. Il y avait un quart d’heure à peu près qu’elles couraient, séparées de leur père, lorsqu’elles se trouvèrent dans un endroit où la route était profondément encaissée entre deux talus bordés de haies dont les branches se croisaient au-dessus de leurs têtes ; là, elles s’arrêtèrent tout à coup, croyant entendre à peu de distance l’aboi bien connu de leurs chiens. Presque au même instant, un coup de fusil retentit à quelques pas d’elles, et un gros lièvre, les oreilles ensanglantées et pendantes, sortit de la haie et déboula dans le chemin, tandis que des cris furieux de « Après ! après, chiens ! Taïaut ! taïaut ! » partaient du champ qui dominait l’étroit sentier. Les deux soeurs croyaient être tombées dans la chasse d’un de leurs voisins, et elles allaient discrètement s’éloigner, lorsque, à l’endroit où le lièvre avait fait sa trouée, elles virent apparaître, hurlant à pleine gorge, Rustaud, un des chiens de leur père, puis, après Rustaud, Faraud, puis Bellaude, puis Domino, puis Fanfare, tous se succédant sans intervalle, tous chassant ce malheureux lièvre, comme si, de la journée, ils n’eussent eu connaissance de plus noble gibier. Mais la queue du sixième chien venait à peine de se dégager de l’étroite ouverture, qu’elle y fut remplacée par une tête humaine. Cette tête était la figure d’un jeune homme pâle, effaré, aux cheveux ébouriffés, aux yeux hagards, faisant des efforts surhumains, pour que le corps suivît la tête à travers l’étroite coulée, et poussant, tout en luttant contre les ronces et les épines, les taïauts que Bertha et Mary avaient entendus après le coup de fusil tiré cinq minutes auparavant. VI Un Lièvre Blessé. Ce fut avec fureur, avec rage que le pauvre garçon essaya de se dépêtrer, et, dans ce nouvel et suprême effort qu’il fit, sa physionomie prit une telle expression de désespoir, que Mary s’en sentit touchée. -Monsieur, dit Mary au jeune homme, je crois qu’un peu d’aide ne vous serait point inutile pour sortir d’ici ; voulez-vous accepter le secours que ma soeur et moi sommes prêtes à vous offrir ? Il se dressa sur ses poignets et chercha à se mouvoir en avant, donnant à la partie antérieure de son corps la force diagonale qui fait marcher les animaux de l’ordre des serpents ; par malheur, dans ce mouvement, son front porta avec force contre le tronçon d’une branche de pommier sauvage que la serpe du cultivateur, en façonnant cette haie, avait taillée en biseau aigu et tranchant ; la branche coupa la peau comme eût fait le rasoir le mieux affilé ; le jeune homme, se sentant sérieusement blessé, poussa un cri et le sang, jaillissant aussitôt en abondance, lui couvrit tout le visage. À la vue de l’accident dont, bien involontairement, elles étaient devenues la cause, les deux soeurs s’élancèrent vers le jeune homme, le saisirent par les épaules, et, réunissant leurs efforts avec une vigueur que l’on n’eût point rencontrée dans des femmes ordinaires, elles parvinrent à l’attirer en dehors de la haie et à l’asseoir sur le talus. Ne pouvant se rendre compte du peu de gravité réelle de la blessure et la jugeant sur l’apparence, Mary devint pâle et tremblante ; quant à Bertha, moins impressionnable que sa soeur, elle ne perdit pas la tête un seul instant. -Cours à ce ruisseau, dit-elle à Mary, et trempes-y ton mouchoir afin que nous débarrassions ce malheureux du sang qui l’aveugle. Puis, tandis que Mary obéissait, se retournant vers le jeune homme : -Souffrez-vous beaucoup, monsieur ? demanda-t- elle. -Pardon, mademoiselle, répondit le jeune homme, mais tant de choses me préoccupent en ce moment, que je ne sais trop si c’est le dedans ou le dehors de la tête qui me fait mal. Puis, éclatant en des sanglots jusque-là à grand- peine retenus par lui : -Ah ! s’écria-t-il, le bon Dieu me punit d’avoir désobéi à maman ! Bien que celui qui parlait ainsi fût fort jeune, -le jeune homme pouvait avoir une vingtaine année, -il y avait, dans les étranges paroles qu’il venait de prononcer, un accent enfantin qui jurait si plaisamment avec sa taille, avec son harnachement de chasseur, que, malgré la commisération que la blessure avait excitée en elles, les jeunes filles ne purent retenir un nouvel éclat de rire. Le pauvre garçon lança aux deux soeurs un regard de reproche et de prière, tandis que deux grosses larmes perlaient à ses paupières. Et, en même temps, avec un mouvement d’impatience, il arracha le mouchoir trempé d’eau fraîche que Mary lui avait appliqué au front. -Eh bien, demanda Bertha, que faites-vous donc ? -Laissez-moi ! s’écria le jeune homme ; je ne suis nullement disposé à recevoir des soins que l’on me fait payer par des moqueries. Oh ! je me repens bien maintenant de ne pas avoir obéi à ma première idée, qui était de m’enfuir, au risque de me blesser cent fois plus gravement. -Oui, mais, puisque vous avez été assez raisonnable pour ne l’avoir pas fait, repartit Mary, soyez assez raisonnable encore pour me laisser remettre ce bandeau sur votre front. Et, ramassant le mouchoir, la jeune fille s’approcha du blessé avec une telle expression d’intérêt, que celui- ci, secouant la tête, non pas en signe de refus, mais en signe d’abattement, répondit : -Faites comme vous voudrez, mademoiselle. -Oh ! oh ! fit Bertha, qui n’avait rien perdu des mouvements de physionomie du jeune homme, pour un chasseur, vous êtes un peu bien susceptible, mon cher monsieur. -D’abord, mademoiselle, je ne suis point chasseur, et, moins que jamais, après ce qui vient de m’arriver, je suis disposé à le devenir. -À mon tour, pardon, reprit Bertha sur ce même ton de raillerie qui avait déjà révolté le jeune homme, pardon ; mais, à en juger par l’acharnement avec lequel vous vous escrimiez contre les ronces et les épines, et surtout par l’ardeur avec laquelle vous excitiez nos chiens, il m’était permis de supposer que vous aspiriez, au moins, à ce titre de chasseur. -Oh ! non, mademoiselle : j’ai cédé à un entraînement que je ne comprends plus, à présent que je suis de sang-froid et que je sens combien ma mère avait raison d’appeler ridicule et barbare ce délassement qui consiste à tirer plaisir et vanité de l’agonie et de la mort d’un pauvre animal sans défense. -Prenez garde, mon cher monsieur ! dit Bertha ; pour nous qui avons le ridicule et la barbarie de nous complaire à ce délassement, vous allez ressembler au renard de la fable. En ce moment, Mary, qui avait été de nouveau tremper son mouchoir dans le ruisseau, s’apprêtait à le nouer pour la seconde fois autour du front du jeune homme. Mais celui-ci, la repoussant : -Au nom du Ciel, mademoiselle, lui dit-il, faites- moi grâce de vos soins. Ne voyez-vous pas que votre soeur continue à se moquer de moi ? -Voyons, je vous en prie, dit Mary de sa voix la plus douce. Mais lui, sans se laisser prendre à la douceur de cette voix, se leva sur son genou dans le dessein bien visible de s’éloigner. Cette obstination, qui était bien plus celle d’un enfant que celle d’un homme, exaspéra l’irascible Bertha, et son impatience, pour être inspirée par un sentiment d’humanité très respectable, ne s’en traduisit pas moins par des expressions un peu trop énergiques pour son sexe. -Morbleu ! s’écria-t-elle comme se fût écrié son père en pareille circonstance, ce méchant petit bonhomme n’entendra donc pas raison ? Occupe-toi de le panser, Mary ; je vais lui tenir les mains, moi, -et du diable s’il bouge ! Et, en effet, Bertha, saisissant les poignets du blessé avec une puissance musculaire qui paralysa tous les efforts qu’il fit pour se dégager, parvint à faciliter la tâche dévolue à Mary, qui, dès lors, assura solidement le mouchoir sur la blessure. Lorsque cette dernière, avec une adresse qui eût fait honneur à un élève de Dupuytren ou de Jobert, eut suffisamment consolidé les ligatures : -Maintenant, monsieur, dit Bertha, vous voilà à peu près en état de regagner votre demeure ; vous pouvez donc en revenir à votre idée première, et nous tourner les talons sans même nous dire merci. Vous êtes libre. Mais, malgré cette permission donnée, malgré cette liberté rendue, le jeune homme resta immobile. Le pauvre garçon semblait à la fois prodigieusement surpris et profondément humilié d’être tombé, lui si faible, aux mains de deux femmes si fortes ; ses regards allaient de Bertha à Mary et de Mary à Bertha, sans qu’il pût trouver une parole pour leur répondre. Enfin, il ne vit d’autre moyen pour échapper à son embarras que de se cacher le visage entre les deux mains. -Mon Dieu ! dit Mary inquiète, vous trouveriez- vous mal ? Le jeune homme ne répondit pas. Bertha lui écarta doucement les mains du visage, et s’apercevant qu’il pleurait, devint à l’instant même aussi douce et aussi compatissante que sa soeur. -Vous êtes donc blessé plus que vous ne paraissez l’être et vos douleurs sont donc bien vives, que vous pleurez ainsi ? demanda Bertha. En ce cas, montez, soit sur mon cheval, soit sur celui de ma soeur, et nous allons, Mary et moi, vous reconduire jusque chez vous. Mais le jeune homme fit de la tête un signe vivement négatif. -Voyons, dit Bertha insistant, c’est assez d’enfantillage. Nous vous avons offensé ; mais pouvions-nous supposer que nous trouverions sous votre veste de chasse l’épiderme d’une jeune fille ? Voyons, nous gardez-vous rancune ? -Non, mademoiselle, répondit le jeune homme, et c’est contre moi seulement que je suis de méchante humeur. -Pourquoi cela ? -Je ne sais que vous dire... Peut-être ai-je honte d’avoir été plus faible que vous, moi qui suis un homme ; peut-être encore suis-je tout simplement tourmenté par cette idée de rentrer à la maison... Que vais-je dire à ma mère pour expliquer cette blessure ? Les deux jeunes filles se regardèrent ; elles, qui étaient des femmes, n’eussent point été embarrassées pour si peu ; mais, cette fois, elles se privèrent de rire, quelle que fût l’envie qu’elles en eussent, en voyant de quelle susceptibilité nerveuse était doué celui à qui elles avaient affaire. -Eh bien, alors, dit Bertha, si vous ne nous gardez pas rancune, donnez-moi une poignée de main, et quittons-nous comme de nouveaux, mais de bons amis. Et elle tendit la main au blessé, ainsi qu’un homme eût fait à un homme. Celui-ci, de son côté, allait sans doute lui répondre par le même geste, lorsque Mary fit le signe de quelqu’un qui demande l’attention, en levant un doigt en l’air. -Chut ! fit à son tour Bertha. Et elle écouta comme sa soeur, sa main restant à moitié chemin de celle du jeune homme. On entendait, au lointain mais se rapprochant avec rapidité, des abois vifs, tumultueux, prolongés : ceux de chiens qui sentent que la curée va venir. C’était la meute du marquis de Souday, qui, n’ayant pas, pour rester dans le chemin creux, les mêmes raisons que les deux jeunes filles, s’était lancée à la poursuite du lièvre blessé, et qui le ramenait en lui soufflant au poil. Bertha sauta sur le fusil du jeune homme, dont le côté droit était désarmé et déchargé. Celui-ci fit un geste comme s’il eût voulu prévenir une imprudence ; le sourire de la jeune fille le rassura. Elle passa rapidement la baguette dans le canon chargé, comme fait tout chasseur prudent lorsqu’il est sur le point de se servir d’un fusil qu’il n’a pas chargé lui-même, et, reconnaissant que l’arme était préparée dans de bonnes conditions, elle fit quelques pas en avant, en maniant le fusil avec une aisance qui prouvait combien cet exercice lui était familier. Presque au même instant, le lièvre sortit de la haie, revenant par le côté opposé avec l’intention probable de suivre le chemin qu’il avait déjà pris ; mais, en apercevant nos trois personnages, il fit une volte rapide pour retourner sur ses pas. Si prompt qu’eût été son mouvement, Bertha avait eu le temps de l’ajuster ; elle fit feu, et l’animal, foudroyé, roula le long du talus et resta raide mort au milieu du chemin. Sur ces entrefaites, Mary avait pris la place de sa soeur et tendu la main au jeune homme. Pendant quelques secondes, attendant ce qui allait se passer, les deux jeunes gens restèrent les mains entrelacées. Bertha alla ramasser le lièvre, et, revenant à l’inconnu, qui tenait toujours la main de Mary : -Tenez, monsieur, voilà votre excuse, dit-elle. -Comment cela ? demanda-t-il. -Vous raconterez que le lièvre s’est levé dans vos jambes ; vous direz que votre fusil est parti malgré vous, par entraînement, et vous ferez amende honorable à madame votre mère en jurant, comme vous nous l’avez juré tout à l’heure, que cela ne vous arrivera plus. Le lièvre plaidera les circonstances atténuantes. Le jeune homme secoua la tête avec découragement. -Non, dit-il, je n’oserai jamais avouer à ma mère que je lui ai désobéi. -Elle vous a donc positivement défendu de chasser ? -Je le crois bien ! -Et vous braconnez ! dit Bertha ; vous commencez juste par où l’on finit. Avouez, du moins, que vous avez la vocation. -Ne plaisantez pas, mademoiselle ; vous avez été si bonne pour moi, que je ne saurais plus vous bouder ; il en résulterait que le chagrin que vous me feriez serait double. -Alors, vous n’avez qu’une alternative, monsieur, dit Mary : mentir, -et c’est ce que vous ne voulez point faire, et surtout ce que nous ne voulons point vous conseiller, -ou bien avouer tout franchement la vérité : croyez-moi, quelle que soit l’opinion de madame votre mère sur la distraction que vous aurez prise sans son aveu, votre franchise la désarmera. Après tout, ce n’est point un si grand crime que la mort d’un lièvre. -C’est égal, je n’oserai jamais ! -Oh ! mais elle est donc bien terrible, madame votre mère ? ajouta Bertha. -Non, mademoiselle ; elle est bien bonne, bien tendre ; elle va au-devant de tous mes désirs ; elle prévient tous mes caprices ; mais, sur ce qui est de me laisser toucher à un fusil, elle est intraitable, et cela se conçoit, dit le jeune homme avec un soupir : mon père a été tué à la chasse. Les deux jeunes filles tressaillirent. -Alors, monsieur, dit Bertha devenue aussi grave que celui à qui elle s’adressait, nos plaisanteries n’ont été que plus déplacées et nos regrets ne sont que plus vifs. J’espère donc que vous oublierez les plaisanteries et ne vous souviendrez que des regrets. -Je ne me souviendrai, mademoiselle, que des bons soins que vous avez bien voulu me donner, et c’est moi qui espère que vous voudrez bien oublier mes craintes puériles et ma niaise susceptibilité. -Si fait, nous nous en souviendrons, monsieur, dit Mary, pour ne plus jamais nous donner, vis-à-vis d’un autre, les torts que nous avons eus vis-à-vis de vous et dont les conséquences ont été si fâcheuses. Pendant que Mary répondait, Bertha était remontée à cheval. Le jeune homme, une seconde fois, tendit timidement la main à Mary. Mary la lui toucha du bout des doigts et s’élança à son tour légèrement en selle. Alors, rappelant leurs chiens, qui, à leur voix, vinrent se rallier autour d’elles, les deux soeurs donnèrent de l’éperon à leurs chevaux, qui s’éloignèrent rapidement. Le blessé, muet et immobile, resta quelque temps à regarder les deux jeunes filles, jusqu’à ce qu’un angle du sentier les eût fait disparaître à ses yeux. Puis il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et demeura pensif. VII Monsieur Michel. Ce qui venait de se passer avait produit sur le jeune homme une impression si vive, qu’il lui sembla, lorsque les deux jeunes filles eurent disparu, qu’il sortait d’un rêve. Il se promettait de chercher à les revoir, ou, tout au moins, de s’informer qui elles étaient. Le ciel sembla un instant vouloir satisfaire immédiatement sa curiosité ; car, s’étant mis en route pour regagner sa demeure, à cinq cents pas, à peu près, de l’endroit où s’était passée la scène entre lui et les deux jeunes filles, il se croisa avec un individu chaussé de grandes guêtres de cuir, portant par-dessus sa blouse une trompe de chasse et une carabine en sautoir, et tenant un fouet à la main. Cet individu marchait vite, et semblait de fort mauvaise humeur. C’était évidemment quelque piqueur de la chasse que suivaient les deux jeunes filles. Aussi le jeune homme, appelant à son aide sa mine la plus gracieuse et son sourire le plus engageant pour l’aborder : -Mon ami, lui dit-il, vous cherchez deux demoiselles, n’est-ce pas ; l’une montée sur un cheval bai brun, l’autre sur une jument rouan ? -D’abord, je ne suis pas votre ami, monsieur, attendu que je ne vous connais pas ; ensuite, je ne cherche pas deux demoiselles : je cherche mes chiens, répondit brutalement l’homme à la blouse, mes chiens, qu’un imbécile a tout à l’heure détournés de la voie d’un loup qu’il venait de manquer, lui, comme une mazette qu’il est. Le jeune homme se mordit les lèvres. L’homme à la blouse, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu pour Jean Oullier, continua : -Oui, moi, je voyais tout cela des hauteurs de la Benaste, que je descendais après le hourvari de notre animal, et j’eusse volontiers cédé mes droits à la prime que M. le marquis de Souday m’abandonne, pour n’être en ce moment qu’à deux ou trois longueurs de fouet de l’échine de ce malappris ! Celui auquel il parlait ne jugea point à propos de revendiquer en aucune façon, au dénouement de cette scène, le rôle qu’il avait ébauché au commencement et, de toute l’apostrophe de Jean Oullier, qu’il laissait parler comme s’il n’avait absolument rien à y apprendre, il ne releva qu’un mot. -Ah ! dit-il, vous appartenez à M. le marquis de Souday ? Jean Oullier regarda de travers le malencontreux interrogateur. -Je m’appartiens à moi-même, répondit le vieux Vendéen ; je mène les chiens de M. le marquis de Souday ; mais voilà tout, et c’est autant pour mon plaisir que pour le sien. -Tiens, dit le jeune homme comme se parlant à lui- même, depuis six mois que je suis revenu chez maman, je n’avais jamais entendu dire que M. le marquis de Souday fût marié... -Eh bien, moi, interrompit Oullier, je vous l’apprends, mon cher monsieur ; et, si vous avez à répondre à cela, je vous apprendrai bien autre chose encore, entendez-vous ? Et, après avoir prononcé ces mots avec un ton de menace auquel son interlocuteur sembla ne rien comprendre, Jean Oullier, sans se préoccuper davantage de la disposition d’esprit où il le laissait, tourna les talons et rompit la conférence en reprenant avec rapidité le chemin de Machecoul. Resté seul, le jeune homme fit encore quelques pas dans la ligne suivie par lui depuis qu’il avait quitté les deux jeunes filles, puis, prenant à gauche, il entra dans un champ. Dans ce champ, un paysan conduisait sa charrue. Le jeune homme s’approcha de lui. -Eh bien, lui dit le paysan d’un ton familier, avons- nous fait bonne chasse, monsieur Michel ? Le jeune homme, sans répondre, dégagea la gibecière de son épaule et la laissa tomber aux pieds du paysan. Celui-ci, à travers l’épais tissu du filet, aperçut le poil jaunâtre et soyeux du lièvre. -Oh ! oh ! fit-il, un capucin ! Vous n’y allez pas de main morte pour votre début, monsieur Michel. Sur quoi, il tira l’animal du sac, le prit, l’examina en connaisseur et lui pressa légèrement l’abdomen, comme si, en ce qui concernait le gibier, il ne se fût fié que médiocrement aux précautions qu’avait dû prendre un chasseur aussi inexpérimenté que paraissait l’être monsieur Michel. -Courtin, dit monsieur Michel en affectant le ton de la plus profonde indifférence, saviez-vous que M. le marquis de Souday fût marié ? -Non, par ma foi, dit le paysan, je ne le savais pas. Monsieur Michel fut la dupe de son apparence de bonhomie. -Et qu’il eût deux filles ? continua-t-il. Courtin releva vivement la tête et regarda le jeune homme avec une fixité tellement interrogative, que, bien qu’une vague curiosité eût seule dicté cette question, celui-ci rougit jusqu’au blanc des yeux. -Auriez-vous rencontré les louves ? demanda Courtin. En effet, j’ai entendu le cor du vieux chouan. -Qu’appelez-vous les louves ? demanda monsieur Michel. -J’appelle les louves les bâtardes du marquis, donc ! -Ces deux jeunes filles, vous les appelez les louves ? -Dame, c’est ainsi qu’on les nomme au pays ; mais vous arrivez de Paris, vous : vous ne pouvez point savoir cela. La grossièreté avec laquelle maître Courtin s’exprimait en parlant des deux jeunes filles embarrassa si bien le timide jeune homme, que, sans savoir pourquoi, il répondit par un mensonge. -Non, dit-il, je ne les ai point rencontrées. À la façon dont monsieur Michel répondit, Courtin douta. -Tant pis pour vous, répliqua-t-il ; car ce sont deux jolis brins de filles, bons à voir et plaisants à crocher. Puis, regardant monsieur Michel avec son clignotement habituel : -On dit, continua-t-il, qu’elles aiment un peu trop à rire ; mais il en faut comme cela pour les bons enfants, n’est-il pas vrai, monsieur Michel ? Il continua : -Au reste, reprit-il avec une bonhomie passablement jouée, on en dit toujours -et sur les jeunes filles surtout -bien plus long qu’il n’y en a. Mademoiselle Bertha et mademoiselle Mary... -Elles s’appellent Mary et Bertha ? demanda vivement le jeune homme. -Mary et Bertha, oui. Mademoiselle Bertha est la brune et mademoiselle Mary la blonde. Et, comme il regardait monsieur Michel avec toute l’acuité dont son regard était capable, il lui sembla qu’au nom de Mary, le jeune homme avait légèrement rougi. -Je disais donc, reprit l’obstiné paysan, que mademoiselle Mary et mademoiselle Bertha aiment la chasse, les chiens, les chevaux ; mais cela n’empêche pas d’être honnête, et défunt M. le curé de la Benaste, qui était un fin braconnier, n’a pas dit les plus méchantes messes parce que son chien était dans la sacristie et son fusil le long de l’autel. -Le fait est, répliqua monsieur Michel oubliant qu’il contredisait sa première assertion, le fait est qu’elles ont l’air doux et bon, mademoiselle Mary surtout. -Et elles sont douces et bonnes, monsieur Michel ; elles le sont ! L’année passée, pendant les chaleurs humides, quand cette espèce de fièvre de marécage, dont tant de pauvres diables sont morts, a couru dans le pays, qui a soigné les malades, et sans bouder encore, alors que les médecins, les pharmaciens et tout le tremblement jusqu’aux vétérinaires avaient déserté ? Les louves, comme ils disent tous. Ah ! elles ne font point la charité au prône, celles-là ; mais elles visitent en cachette les maisons des malheureux ; elles sèment des aumônes et elles récoltent des bénédictions. Aussi, si les riches les haïssent et si les nobles les jalousent, ah ! l’on peut dire hardiment que les pauvres gens sont pour elles. -Et d’où vient donc alors qu’elles sont si mal vues ? demanda M. Michel. -Bon ! est-ce que l’on sait cela ? est-ce qu’on se le demande ? est-ce que l’on s’en rend compte ? Les hommes, voyez-vous, monsieur Michel, c’est, sans comparaison, comme les oiseaux : quand il y en a un de malade et qui fait le houssu, tous viennent lui arracher les plumes ; ce qu’il y a de sûr au fin fond de tout cela, c’est que ceux de leur rang leur tournent le dos et leur jettent la pierre, à ces pauvres demoiselles. Tenez, par exemple, votre maman est bien bonne, n’est-ce pas, monsieur Michel ? eh bien, je suis sûr que vous lui en parleriez, qu’elle répondrait comme tout le monde : « Ce sont des gueuses ! » Mais, malgré le changement de front de Courtin, monsieur Michel ne paraissait pas disposé à entrer dans une causerie plus intime ; quant à maître Courtin lui- même, il jugea, de son côté, que, pour une séance, il avait suffisamment préparé la voie à la confidence qu’il espérait. Puis, comme monsieur Michel semblait vouloir se retirer, il le reconduisit jusqu’à l’extrémité de son champ. Seulement, en le reconduisant, il remarqua que les regards du jeune homme se dirigeaient bien souvent vers les masses sombres de la forêt de Machecoul. VIII La Baronne De La Logerie. Maître Courtin abaissait respectueusement devant son jeune maître la barrière mobile qui fermait son champ, lorsqu’une voix de femme appelant Michel se fit entendre derrière la haie. À cette voix, le jeune homme tressaillit et s’arrêta. Au même instant, la personne qui avait appelé parut en face de l’échalier qui servait de communication entre le champ de maître Courtin et le champ voisin. Elle pouvait avoir de quarante à quarante-cinq ans. C’était la personne dont les futurs reproches avaient paru inspirer d’avance une si grande appréhension au pauvre jeune homme. -Eh quoi ! s’écria-t-elle, vous êtes ici, Michel ? Vraiment, mon ami, vous êtes bien peu raisonnable et vous avez bien peu d’égards pour votre mère ! Il y a plus d’une heure que la cloche du château vous a appelé pour le dîner ; vous savez combien je déteste attendre, et combien je tiens à des repas bien réglés, et je vous trouve causant tranquillement avec ce rustre ! Michel commença par balbutier une excuse ; mais, presque au même instant, l’oeil de sa mère aperçut ce qui avait échappé à Courtin, ou ce sur quoi Courtin n’avait pas voulu demander d’explication : c’est-à-dire que la tête du jeune homme était entourée d’un mouchoir, et que ce mouchoir était maculé de taches sanglantes que son chapeau de paille, si larges qu’en fussent les bords, ne dissimulait qu’imparfaitement. -Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en élevant une voix qui, dans son diapason ordinaire, était déjà trop élevée, vous êtes blessé ! Que vous est-il arrivé ? Parlez, malheureux ! Vous voyez bien que je meurs d’inquiétude. Et alors, enjambant l’échalier avec une impatience et surtout avec une légèreté qu’on n’eût point osé attendre de son âge et de sa corpulence, la mère du jeune homme arriva près de lui, et, avant qu’il eût pu s’y opposer, enleva le chapeau et le mouchoir. La plaie, ravivée par l’arrachement de l’appareil, recommença de saigner. Monsieur Michel, comme l’appelait Courtin, était si peu préparé à voir le dénouement qu’il redoutait se brusquer de la sorte, qu’il demeura tout interdit et ne sut que répondre. Maître Courtin vint à son aide. -Oh ! que madame la baronne ne soit aucunement inquiète ! Ce n’est rien, dit-il, absolument rien ! -Mais, enfin, comment cela lui est-il arrivé ? Répondez pour lui, Courtin, puisque monsieur s’obstine à garder le silence. Et, en effet, le jeune homme demeurait toujours muet. -Vous allez le savoir, madame la baronne, répondit Courtin. Il faut vous dire que j’avais ici un fagot des émondes d’automne ; il était bien trop lourd pour que je le misse tout seul sur mes épaules ; monsieur Michel a eu la bonté de m’aider, et une branche du maudit fagot lui a fait au front une égratignure, comme vous voyez. -Mais c’est plus qu’une égratignure ! Vous auriez pu l’éborgner ! Une autre fois, maître Courtin, cherchez vos pareils pour charger vos fagots, entendez-vous ? Outre que vous eussiez pu estropier cet enfant, c’est très inconvenant, ce que vous avez fait là. Maître Courtin baissa humblement la tête, comme s’il eût apprécié toute l’étendue de son méfait ; mais cela ne l’empêcha point, en apercevant la gibecière qui était restée sur le gazon, d’envoyer, d’un coup de pied habilement calculé, le lièvre rejoindre le fusil dans la haie. -Allons, venez, monsieur Michel, dit la baronne, dont la soumission du paysan ne semblait point calmer la mauvaise humeur ; venez, nous ferons examiner votre blessure par le médecin. Puis, se retournant après avoir fait quelques pas : -À propos, maître Courtin, dit-elle, vous n’avez point encore soldé votre terme de la Saint-Jean, et cependant votre bail expire à Pâques. Pensez-y ; car je suis bien résolue à ne point garder des fermiers inexacts à tenir leurs engagements. La physionomie de maître Courtin devint plus piteuse encore qu’elle ne l’était quelques minutes auparavant ; cependant, elle se dérida, lorsque, pendant que sa mère franchissait les palissades avec incomparablement plus de difficultés que la première fois, le jeune homme lui dit tout bas ces deux mots : -À demain ! Aussi, malgré la menace qu’il venait d’entendre, ce fut très allégrement qu’il reprit le manche de sa charrue et qu’il se remit à la pousser dans le sillon, tandis que ses maîtres regagnaient le château ; et, tout le reste de la soirée, il anima ses chevaux en leur chantant la Parisienne, hymne patriotique très en vogue à cette époque. Pendant que maître Courtin chante l’hymne susdit, à la grande satisfaction de son attelage, disons quelques mots de la famille Michel. La mère du jeune Michel était la veuve d’un de ces fournisseurs qui avaient su faire, aux dépens de l’État, une fortune rapide et considérable à la suite des armées impériales, et que les soldats caractérisaient du sobriquet parlant de riz-pain-sel. Après le retour des Bourbons, le baron Michel de la Logerie décida, en bon seigneur qu’il était, d’aller prendre possession de sa terre et de se montrer à ses vassaux. Le baron Michel était homme d’esprit ; il désirait arriver à la Chambre ; il n’y pouvait arriver que par l’élection, et l’élection du baron dépendait de la popularité dont il jouirait dans le département de la Loire-Inférieure. Il était né paysan ; il avait vécu jusqu’à vingt-cinq ans avec des paysans, sauf les deux ou trois années passées dans les bureaux ; il savait donc comment prendre les paysans. Il fut ce que l’on appelle bon prince, retrouva là quelques camarades des vieilles guerres de la Vendée, leur toucha la main, parla, les larmes aux yeux, de la mort de ce pauvre M. Jolly, de ce cher M. de Couëtu et de ce digne M. Charette ; il s’enquit des besoins de la commune, qu’il ne connaissait pas, fit faire un pont qui établit les communications les plus importantes entre le département de la Loire-Inférieure et celui de la Vendée, fit réparer trois chemins vicinaux et rebâtir une église, dota un hospice d’orphelins et un hôpital de vieillards, recueillit force bénédictions et se complut si bien dans ce rôle patriarcal, qu’il manifesta l’intention de passer désormais six mois seulement dans la capitale et les six autres mois en son château de la Logerie. Enfin, cédant aux sollicitations de sa femme, qui de Paris, où elle était restée, ne comprenant rien à ce féroce amour des champs qui s’était emparé de lui, écrivait lettres sur lettres pour presser son retour, le baron Michel décida que ce retour aurait lieu le lundi suivant, la journée du dimanche devant être consacrée à une grande battue aux loups que l’on faisait dans les bois de la Pauvrière et dans la forêt de la Grand-Lande, infestés de ces animaux. La battue fut splendide : de chaque enceinte, il sortait des animaux ; de chaque ligne, il partait une fusillade si bien nourrie, que l’on eût cru à une petite guerre. Les loups et les sangliers commencèrent à s’amonceler dans la charrette à côté des barriques du baron, sans compter le gibier de contrebande, tel que lièvres et chevreuils, que l’on tuait dans cette battue comme on les tue dans toutes les battues sous couleur d’animaux nuisibles, et que l’on cachait discrètement avec l’intention de les venir prendre à la nuit tombée. Les enivrements du succès furent tels, qu’ils firent oublier le héros de la journée : ce ne fut donc qu’après les dernières traques que l’on s’aperçut que le baron Michel n’avait pas reparu depuis le matin. On s’enquit de lui : personne, depuis cette traque où le hasard du numéro l’avait envoyé si loin, ne l’avait revu ; on supposa que, ennuyé de ce divertissement, ou poussant trop loin sa sollicitude pour ses hôtes, il était revenu à la petite ville de Légé, où le repas avait été préparé par ses ordres. Mais, en arrivant à Légé, les chasseurs ne le trouvèrent point ; quelques-uns, plus insoucieux que les autres, s’attablèrent sans lui. Mais cinq ou six, atteints de pressentiments funestes, retournèrent aux bois de la Pauvrière, et, munis de torches et de lanternes, se mirent à le chercher. Au bout de deux heures d’investigations infructueuses, on le trouva dans le fossé de la seconde enceinte où l’on avait traqué. Il était roide mort : une balle lui avait traversé le coeur. Cette mort fit grand bruit ; le parquet de Nantes évoqua l’affaire ; le chasseur placé immédiatement au- dessous du baron fut arrêté ; il déclara qu’éloigné de cent cinquante pas du baron, dont un angle de bois le séparait, il n’avait rien vu ni rien entendu. Il fut prouvé, en outre, que le fusil du paysan mis en cause n’avait point été déchargé de la journée ; d’ailleurs, de l’endroit où il était placé, le chasseur ne pouvait frapper la victime qu’au côté droit et c’était au côté gauche que le baron Michel avait été atteint. L’instruction en resta donc là ; on fut réduit à attribuer au hasard la mort de l’ex-munitionnaire, et l’on supposa qu’une balle égarée, comme cela arrive si souvent dans les traques, était venue l’atteindre sans mauvaise intention de la part de celui au fusil duquel elle avait échappé. Cependant, il resta dans le pays une rumeur confuse de vengeance accomplie. La baronne Michel de la Logerie demeura donc veuve avec un fils unique. La baronne Michel était une de ces femmes aux vertus négatives comme on en rencontre tant dans le monde. Elle se croyait tout simplement une sainte ; elle était régulière aux offices, soumise aux jeûnes, fidèle aux prescriptions de l’Église ; et qui lui eût dit qu’elle péchait sept fois par jour l’eût fort étonnée. Cependant, rien n’était plus vrai ; il était certain que, rien qu’en incriminant l’humilité de Mme la baronne de la Logerie, on pouvait, à chaque instant de la journée, la prendre en flagrant défit de désobéissance aux préceptes du Sauveur des hommes ; car, si mal ou si peu justifié qu’il fût, elle poussait son orgueil nobiliaire jusqu’à la folie. Aussi avons-nous vu que notre rusé paysan, maître Courtin, qui avait sans façon appelé le fils monsieur Michel, n’avait pas une seule fois manqué de donner de la baronne à la mère. Naturellement, Mme de la Logerie avait le monde et le siècle en horreur ; elle ne lisait point un compte rendu de police correctionnelle, dans son journal, sans les accuser l’un et l’autre -monde et siècle -de l’immoralité la plus noire ; à l’entendre, l’âge de fer datait de 1800 ; aussi, son plus grand souci avait-il été de préserver son fils de la contagion des idées du jour, en l’élevant loin du monde et de ses dangers ; jamais elle ne voulut entendre parler pour lui d’éducation publique ; les établissements des jésuites eux-mêmes lui furent suspects, par la facilité avec laquelle les bons pères composaient avec les obligations sociales des jeunes gens qu’on leur confiait ; et, si l’héritier des Michel reçut quelques leçons d’étrangers auxquels, pour les sciences et les arts indispensables à l’éducation d’un jeune homme, on fut forcé d’avoir recours, ce ne fut jamais qu’en présence de sa mère et sur un programme approuvé par elle, qui seule se chargeait d’imprimer la direction à donner aux idées, aux travaux et surtout à la partie morale de cette éducation. IX Galon-D’Or Et Allégro. Comme Michel s’en était douté et surtout l’avait craint, il avait été vigoureusement grondé par sa mère. Celle-ci n’avait pas été la dupe du récit de maître Courtin ; la blessure que son fils avait à la tête n’était point une égratignure faite par une épine. Le jeune homme, pendant tout le dîner, se sentit mal à son aise, baissant les yeux et mangeant à peine ; mais, il faut le dire, l’incessant examen de sa mère n’était point la seule chose qui le troublât. Entre ses paupières baissées et le regard maternel, il voyait continuellement flotter comme deux ombres. Ces deux ombres, c’était la double image de Bertha et de Mary. Michel pensait à Bertha avec une certaine impatience, il faut l’avouer. Qu’était-ce donc que cette amazone qui maniait un fusil comme un chasseur de profession, qui bandait les blessures comme un chirurgien, et qui, lorsqu’elle trouvait de la résistance dans le patient, lui tordait les poignets, avec ses mains blanches et féminines, comme eût pu le faire Jean Oullier avec ses mains viriles et calleuses ? Mais aussi comme Mary était charmante, avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus ! comme sa voix était douce et son accent persuasif ! avec quelle légèreté elle avait touché la plaie, lavé le sang, serré le bandage ! En vérité, Michel ne regrettait pas sa blessure, lorsqu’il calculait que, sans cette blessure, il n’y eût eu aucune raison pour que les deux jeunes filles lui eussent adressé la parole et se fussent occupées de lui. Il est vrai qu’il y avait une chose bien autrement grave que sa blessure : c’était la mauvaise humeur qu’elle avait causée à sa mère et les doutes qu’elle pouvait faire naître dans l’esprit de celle-ci ; mais la colère de Mme de la Logerie passerait ; et ce qui ne passerait pas, c’est l’impression qu’avaient laissée dans son coeur, à lui, ces quelques secondes pendant lesquelles il avait tenu dans sa main la main de Mary. Aussi, comme tout coeur qui commence à aimer, mais qui doute encore de son amour, le plus grand besoin qu’éprouvât le jeune homme était celui de la solitude. Il en résulta qu’aussitôt après le dîner, profitant du moment où la baronne causait avec un domestique, il s’éloigna sans entendre ce que lui disait sa mère, ou plutôt, sans se rendre compte des paroles qu’elle lui adressait. Ces paroles avaient cependant leur importance. Mme de la Logerie défendait à son fils de diriger ses courses vers Saint-Christophe-du-Ligneron, où, d’après le dire de son domestique, régnait une mauvaise fièvre. Puis elle recommandait qu’un cordon sanitaire s’organisât autour de la Logerie, afin qu’aucun habitant du village infesté ne fût reçu au château. L’ordre devait s’exécuter à l’instant même, à l’endroit d’une jeune fille qui venait demander, pour son père, atteint d’une première attaque de fièvre, du secours à la baronne de la Logerie. Sans doute, si Michel n’eût pas été si préoccupé, eût-il fait quelque attention à ces paroles de sa mère ; car le malade, c’était son père nourricier, le métayer Tinguy, et la ménagère qui venait réclamer secours, sa soeur de lait, Rosine, pour laquelle il avait conservé une grande affection. Mais, en ce moment, c’était du côté de Souday que les yeux du jeune homme étaient tournés, et celle à laquelle il pensait, c’était cette charmante louve ayant nom Mary. Aussi fut-il bientôt perdu dans la partie la plus profonde et la plus épaisse du parc. Il avait pris un livre en manière de contenance ; mais, quoiqu’il eût eu l’air de lire jusqu’à ce qu’il eût gagné la lisière des grands arbres, quiconque lui eût demandé le titre de son livre l’eût bien embarrassé. Il s’assit sur un banc et se mit à réfléchir. À quoi réfléchissait Michel ? La réponse est facile à faire. Comment reverrait-il Mary et sa soeur ? Le hasard l’avait servi en les lui faisant rencontrer une première fois, mais six mois seulement après son retour dans le pays. Le hasard y avait donc mis le temps. S’il allait plaire au hasard d’être six autres mois sans ménager au jeune baron une seconde rencontre avec ses voisines, ce serait long pour l’état où était son coeur ! D’un autre côté, ouvrir des communications avec le château de Souday n’était pas chose commode. Il n’existait pas une grande sympathie entre le marquis de Souday, émigré de 1790, et le baron Michel de la Logerie, noble de l’Empire. D’ailleurs, Jean Oullier, dans le peu de mots qu’il avait dits au jeune homme, ne lui avait pas laissé entrevoir un bien grand désir de faire sa connaissance. Restaient les jeunes filles, qui lui avaient marqué cet intérêt, brusque chez Bertha, doux chez Mary ; mais comment arriver aux jeunes filles, qui, si elles chassaient deux ou trois fois par semaine, ne chassaient jamais qu’en la compagnie de leur père et de Jean Oullier ? Michel se promettait de lire, les uns après les autres, tous les romans qu’il trouverait dans la bibliothèque du château, espérant découvrir dans l’un d’eux quelque ingénieux moyen qu’il commençait à craindre que son esprit, réduit à ses propres inspirations, ne lui fournît pas. En ce moment, il sentit qu’on lui touchait doucement l’épaule ; il se retourna en tressaillant. C’était maître Courtin. La figure du digne métayer exprimait une satisfaction qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler. -Pardon, excuse, monsieur Michel, dit le métayer ; mais, en ne vous voyant pas plus bouger qu’une souche, j’ai cru que c’était votre statue et non pas vous. -Et tu vois que c’est moi, Courtin. -J’en suis bien aise, monsieur Michel. J’étais inquiet de savoir comment cela s’était passé entre vous et madame la baronne. -Elle a un peu grondé. -Oh ! je m’en doute bien. Est-ce que vous lui avez parlé du lièvre ? -Je m’en suis bien gardé ! -Et des louves ? -Quelles louves ? demanda le jeune homme, qui n’était pas fâché de ramener la conversation sur ce point. -Les louves de Machecoul... Il me semblait vous avoir dit que c’était ainsi que l’on nommait les demoiselles de Souday. -Encore moins que du lièvre, tu comprends bien, Courtin ! Je crois que les chiens de Souday et ceux de la Logerie, comme on dit, ne chassent pas ensemble. -Dans tous les cas, reprit Courtin, avec cet air narquois que, malgré ses efforts, il n’était pas toujours maître de dissimuler, si vos chiens ne chassent pas ensemble, vous pourrez chasser, vous, avec leurs chiens. -Que veux-tu dire ? -Regardez, fit Courtin, en tirant à soi et en faisant en quelque sorte entrer en scène deux chiens courants couplés et qu’il tenait en laisse. -Qu’est-ce que cela ? demanda le jeune baron. -Qu’est-ce que cela ? Galon-d’or et Allégro, donc ! -Mais je ne sais pas ce que c’est que Galon-d’or et Allégro. -Ce sont les chiens de ce bandit de Jean Oullier. -Pourquoi lui as-tu pris ses chiens ? -Je ne les lui ai pas pris ; je les lui ai mis tout simplement en fourrière. -Et de quel droit ? -De deux droits : d’abord comme propriétaire, et ensuite comme maire. Courtin était maire au village de la Logerie, qui se composait d’une vingtaine de maisons, et il était très fier de ce titre. -Veux-tu m’expliquer tes droits, Courtin ? -Eh bien, d’abord, monsieur Michel, comme maire, je les confisque parce qu’ils chassent en temps prohibé. -Je ne croyais pas qu’il y eût de temps prohibé pour chasser le loup, et, comme M. de Souday est louvetier... -Très bien ! s’il est louvetier, qu’il chasse ses loups dans la forêt de Machecoul, et non dans la plaine ; d’ailleurs, vous avez bien vu, ajouta avec son sourire matois maître Courtin, vous avez bien vu que ce n’était pas un loup qu’ils chassaient, puisque c’était un lièvre, et que même, ce lièvre, c’est une des louves qui l’a tué. Le jeune homme fut sur le point de dire à Courtin que ce nom de louves, appliqué aux demoiselles de Souday, lui était désagréable, et qu’il le priait de ne plus s’en servir désormais ; mais il n’osa formuler sa prière d’une façon aussi nette. -C’est mademoiselle Bertha qui l’a tué, Courtin, dit-il ; mais c’est moi qui l’avais tiré et blessé d’abord ; c’est donc moi qui suis le coupable. -Bon, bon, bon ! comment entendez-vous cela ? L’auriez-vous tiré si les chiens ne l’avaient pas chassé ? Non. C’est donc la faute des chiens si vous l’avez tiré, et si mademoiselle Bertha l’a tué ; c’est donc les chiens que je punis, comme maire, d’avoir, sous prétexte de courre le loup, chassé un lièvre en temps prohibé. Mais ce n’est pas le tout ; après les avoir punis comme maire, je les repunis comme propriétaire. Est-ce que je leur ai donné permis de chasse sur mes terres, aux chiens de monsieur le marquis ? -Sur tes terres, Courtin ? dit en riant Michel. Il me semble que tu te trompes, et que c’était sur les miennes, ou plutôt sur celles de ma mère, qu’ils chassaient. -C’est tout un, monsieur le baron, puisque, vos terres, je les afferme. Or, vous savez, nous ne sommes plus en 1789, où les seigneurs avaient le droit de passer avec leurs meutes à travers les moissons du paysan et de tout coucher à terre sans rien payer ; non, non, non ! aujourd’hui, nous sommes en 1832, monsieur Michel : chacun est maître chez soi, et le gibier est à celui qui le nourrit. Donc, le lièvre chassé par les chiens de M. le marquis est à moi, puisqu’il mange le blé que j’ai semé sur les terres de Mme Michel, et c’est moi qui dois manger le lièvre blessé par vous et tué par la louve. Michel fit un mouvement que Courtin surprit du coin de l’oeil ; cependant, il n’osa point manifester son mécontentement. -Il y a une chose qui m’étonne, dit le jeune homme ; c’est que ces chiens, qui tirent si fort sur leur corde et qui paraissent te suivre avec tant de répugnance, se soient laissé rejoindre par toi. -Oh ! dit Courtin, je n’ai pas eu de peine à cela. Quand je suis revenu de vous lever l’échalier, à vous et à madame la baronne, j’ai trouvé ces messieurs à table. -À table ? -Oui, à table dans la haie, où j’avais caché le lièvre ; ils l’avaient trouvé, et ils dînaient. Il paraît qu’ils ne sont pas chèrement nourris au château de Souday et qu’ils chassent pour leur compte. Tenez, voyez l’état où ils l’ont mis, mon lièvre. Et, en disant ces mots, Courtin tira de la vaste poche de sa veste le train de derrière de l’animal faisant la pièce principale du délit. La tête et le train de devant avaient complètement disparu. -Et quand on pense, ajouta Courtin, qu’ils ont fait ce beau coup-là le temps d’aller vous reconduire. Ah ! il faudra que vous nous en fassiez tuer quelques-uns, mes drôles, pour me faire oublier celui-là ! -Courtin, laisse-moi te dire une chose, fit le jeune baron. -Oh ! dites, ne vous gênez pas, monsieur Michel. -C’est que, comme maire, tu dois doublement respecter la légalité. -La légalité, je la porte dans mon coeur. Liberté ! ordre public ! Est-ce que vous n’avez pas vu que ces trois mots-là sont écrits sur la façade de la mairie, monsieur Michel ? -Eh bien, raison de plus pour que je te dise que ce que tu fais là n’est pas légal et porte atteinte à la liberté et à l’ordre public. -Comment ! dit Courtin, les chiens des louves ne troublent pas l’ordre public en chassant sur mes terres en temps prohibé, et je ne suis pas libre de les mettre en fourrière ? -Ils ne troublent pas l’ordre public, Courtin, ils blessent des intérêts privés ; et tu as le droit, non pas de les mettre en fourrière, mais de leur faire un procès- verbal. -Ah ! c’est bien long, tout cela, et, s’il faut laisser chasser les chiens et se contenter de leur faire des procès-verbaux, alors ce ne sont plus les hommes qui sont libres, ce sont les chiens. -Courtin, dit le jeune homme avec cette petite pointe de morgue dont est toujours plus ou moins atteint l’homme qui a feuilleté un code, tu commets l’erreur que commettent beaucoup de gens : tu confonds la liberté avec l’indépendance ; l’indépendance est la liberté des hommes qui ne sont pas libres, mon ami. -Mais qu’est-ce donc que la liberté, monsieur Michel ? -La liberté, mon cher Courtin, c’est l’abandon que chacun fait, au profit de tous, de son indépendance personnelle. C’est dans le fonds général d’indépendance qu’un peuple entier ou chaque citoyen puise la liberté ; nous sommes libres et non indépendants, Courtin. -Oh ! moi, dit Courtin, je ne connais pas tout cela. Je suis maire et propriétaire ; je tiens les deux meilleurs chiens de la meute du marquis, Galon-d’or et Allégro, je ne les lâche pas. Qu’il vienne les chercher, et je lui demanderai, moi, ce qu’il va faire aux réunions de Torfou et de Montaigu. -Que veux-tu dire ? -Oh ! je m’entends. -Oui, mais, moi, je ne t’entends pas. -Il n’y a pas besoin que vous m’entendiez, vous ; vous n’êtes pas maire. -Oui, mais je suis habitant du pays, et j’ai intérêt à savoir ce qui s’y passe. -Oh ! ce qui s’y passe, ça n’est pas difficile à voir ; il s’y passe que les messieurs se remettent à conspirer. -Les messieurs ? -Eh ! oui, les nobles ! ces... Je me tais, quoique vous ne soyez pas de cette noblesse-là, vous. Michel rougit jusqu’au blanc des yeux. -Tu dis que les nobles conspirent, Courtin ? -Et pourquoi donc qu’ils feraient comme cela des assemblées, la nuit ? Qu’ils se réunissent, le jour, pour boire et manger, ces fainéants, très bien, c’est permis, et l’autorité n’a rien à y voir ; mais, quand on se réunit la nuit, ce n’est pas dans de bonnes intentions. En tout cas, qu’ils se tiennent bien ! J’ai l’oeil sur eux, moi. Je suis maire, et, si je n’ai pas le droit de tenir les chiens en fourrière, j’ai celui d’envoyer les hommes en prison ; je connais le Code à cet endroit-là. -Et tu dis que M. de Souday fréquente ces assemblées ? -Ah bien, ce serait bon qu’il ne les fréquentât point, un vieux chouan, un ancien aide de camp de Charette ! Qu’il vienne réclamer ses chiens, oui, qu’il y vienne, et je l’envoie à Nantes, lui et ses louves ! elles expliqueront ce qu’elles font à courir les bois, comme la chose leur arrive, la nuit. -Mais, dit Michel avec une vivacité à laquelle il n’y avait point à se tromper, tu m’as dit toi-même, Courtin, que, si elles couraient les bois la nuit, c’était pour porter secours aux pauvres malades. Courtin recula d’un pas, et, montrant avec son sourire habituel son jeune maître du doigt : -Ah ! je vous y prends, vous ! dit-il. -Moi ! fit le jeune homme rougissant ; et à quoi me prends-tu ? -Elles vous tiennent au coeur. -À moi ? -Oui, oui, oui... Ah ! je ne vous donne pas tort, au contraire, quoique ce soient des demoiselles, ce n’est pas moi qui dirai qu’elles ne sont pas jolies. Allons, ne rougissez pas comme vous faites ; vous ne sortez pas du séminaire ; vous n’êtes ni prêtre, ni diacre, ni vicaire ; vous êtes un beau garçon de vingt ans. Allez de l’avant, monsieur Michel ; elles seraient bien dégoûtées si elles ne vous trouvaient pas de leur goût, quand vous les trouvez du vôtre. -Mais, mon cher Courtin, dit Michel, en supposant que tu dises vrai, ce qui n’est pas, est-ce que je les connais ? est-ce que je connais le marquis ? est-ce qu’il suffit d’avoir rencontré deux jeunes filles à cheval pour se présenter chez elles ? -Ah ! oui, je comprends, fit Courtin d’un air railleur ; ça n’a pas le sou, mais ça a de grandes manières. Il faudrait une occasion, un motif, un prétexte. Michel se tut et resta la tête baissée ; il sentait l’oeil du paysan qui pesait sur lui. -Ainsi, vous n’avez pas trouvé le moyen ?... Eh bien ! je l’ai trouvé, moi. -Toi ?... s’écria vivement le jeune homme, en relevant la tête. Puis, comprenant qu’il venait de laisser échapper sa plus secrète pensée : -Mais, où diable as-tu vu que je voulais aller au château ? dit-il en haussant les épaules. -Et le moyen, continua Courtin comme si son maître n’avait pas essayé de nier ; le moyen, le voici... Michel affectait la distraction de l’indifférence, mais écoutait de toutes ses oreilles. -Vous dites au père Courtin : « Courtin, tu vas me remettre les chiens ; le reste me regarde. » Je vous dis : « Voilà les chiens, monsieur Michel. Quant à l’indemnité, dame ! avec un ou deux jaunets, on en verra le jeu ; on ne veut pas la mort du pécheur. » Alors, vous comprenez, vous écrivez un petit billet au marquis. Vous avez rallié ses chiens, et vous les lui renvoyez ; alors, il ne peut pas se dispenser de vous remercier et de vous inviter à l’aller voir... À moins que, pour plus de sûreté encore, vous ne les lui reconduisiez vous-même. -C’est bien, c’est bien, Courtin, dit le jeune baron. Laisse-moi les chiens ; je les renverrai au marquis, non point pour qu’il m’invite à aller au château, car il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu supposes, mais parce que, entre voisins, on se doit de bons procédés. -Alors, prenons que je n’ai rien dit... Mais, c’est égal, cela fait deux jolis brins de filles que les demoiselles de Souday ! Et, quant à l’indemnité... -Tiens, dit le jeune baron en souriant, c’est trop juste, voilà pour le tort que les chiens t’ont fait en passant sur mes terres et en mangeant la moitié du lièvre que Bertha avait tué. Et il donna au métayer ce qu’il avait dans sa bourse, c’est-à-dire trois ou quatre louis. X Où Les Choses Ne Se Passent Pas Tout A Fait Comme Les Avait Rêvées Le Baron Michel. Michel se décida à partir sans retard. Il marchait depuis une demi-heure quand, tout à coup, un homme parut à la lisière du bois, bondit par- dessus le fossé et se trouva, de ce seul bond, au milieu de la route, barrant le chemin au jeune baron. Cet homme, c’était Jean Oullier. -Ah ! ah ! dit-il, c’est donc vous, monsieur Jolicoeur, qui non seulement détournez mes chiens du loup que je chasse pour les mettre sur le lièvre que vous chassez, mais qui encore vous donnez la peine de les coupler et de les mener en laisse ? -Monsieur, dit le jeune homme tout essoufflé, monsieur, si j’ai couplé et enlaissé les chiens, c’était pour avoir l’honneur de les reconduire moi-même à M. le marquis de Souday. -Ah ! oui, comme cela ? Ne vous donnez pas la peine, mon cher monsieur ! Maintenant que vous m’avez rencontré, je les reconduirai bien moi-même. Et, avant que monsieur Michel eût pu s’y opposer ou même eût deviné son intention, Jean Oullier lui avait arraché la chaîne des mains et l’avait jetée sur le cou des chiens, comme on jette la bride sur le cou d’un cheval. En se sentant libres, les chiens partirent à fond de train dans la direction du château, suivis par Jean Oullier, qui ne courait guère moins vite qu’eux, tout en faisant claquer son fouet et en criant : -Au chenil, au chenil, drôles ! Cette scène avait été si rapide, que les chiens et Jean Oullier étaient déjà à un kilomètre du baron avant que celui-ci fût revenu de sa surprise. Il resta anéanti sur le chemin. Il y était depuis dix minutes, à peu près, la bouche ouverte et les yeux fixés dans la direction où avaient disparu Jean Oullier et les chiens, lorsqu’une voix de jeune fille, caressante et douce, fit entendre ces quelques mots à deux pas de lui : -Jésus Dieu ! monsieur le baron, que faites-vous donc à cette heure-ci, nu-tête, sur le grand chemin ? Ce qu’il faisait, le jeune homme eût été bien embarrassé de le dire ; il suivait ses espérances, qui s’envolaient du côté du château de Souday et à la poursuite desquelles il n’osait se mettre. Il se retourna pour voir qui lui adressait la parole. Il reconnut sa soeur de lait, la fille du métayer Tinguy. -Ah ! c’est toi, Rosine, dit-il ; et d’où viens-tu donc toi-même ? -Hélas ! monsieur le baron, dit l’enfant avec des larmes plein la voix, je viens du château de la Logerie, où j’ai été bien mal reçue par madame la baronne. -Comment cela, Rosine ? Tu sais bien que ma mère t’aime et te protège. -Oui, dans les temps ordinaires, mais pas aujourd’hui. -Comment, pas aujourd’hui ? -Certes ! car, il y a une heure, pas plus tard que cela, elle m’a fait mettre à la porte. -Pourquoi ne m’as-tu pas demandé ? -Je vous ai demandé, monsieur le baron ; mais il m’a été répondu que vous n’y étiez pas. -Comment ! je n’étais pas au château ? Mais j’en sors, ma chère ! or, si vite que tu aies couru, tu n’as pas couru si vite que moi, j’en réponds ! -Ah ! dame, c’est possible, monsieur le baron, parce que, voyez-vous, repoussée comme je l’ai été par madame votre mère, l’idée m’est bien venue d’aller trouver les louves ; mais je ne m’y suis pas décidée tout de suite. -Et qu’as-tu donc à leur demander, aux louves ? Michel s’efforça pour prononcer ce mot louves. -Ce que je venais demander à madame la baronne : des secours pour mon pauvre père, qui est bien malade. -Malade de quoi ? -D’une mauvaise fièvre qu’il a prise dans les marais. -D’une mauvaise fièvre ? répéta Michel. Est-ce une fièvre maligne intermittente ou typhoïde ? -Je ne sais pas, monsieur le baron. -Qu’a dit le médecin ? -Dame, monsieur le baron, le médecin loge à Palluau ; et nous ne sommes pas assez riches pour payer une visite de médecin. -Et ma mère ne t’a pas donné d’argent ? -Mais quand je vous dis qu’elle n’a pas même voulu me voir ! « Une mauvaise fièvre ! » s’est-elle écriée. « Elle est venue au château quand son père est malade d’une mauvaise fièvre ? Qu’on la chasse ! » -C’est impossible. -Je l’ai entendue, monsieur le baron, tant elle criait haut ; d’ailleurs, la preuve est que l’on m’a chassée. -Attends, attends, dit vivement le jeune homme, je vais t’en donner, moi, de l’argent. Et il fouilla dans ses poches. Mais, on se le rappelle, il avait donné à Courtin tout ce qu’il avait sur lui. -Ah ! mon Dieu, dit-il, je n’ai pas un sou sur moi, ma pauvre enfant ! Reviens avec moi au château, Rosine, et je te donnerai ce dont tu auras besoin. -Oh ! non, dit la jeune fille : pour tout l’or du monde, je n’y retournerais pas, au château ; non ! puisque ma résolution est prise, tant pis, je m’adresserai aux louves ; elles sont charitables et ne mettront pas à la porte une pauvre enfant qui vient leur demander secours pour son père qui se meurt. -Mais... mais, répliqua le jeune homme en hésitant, on dit qu’elles ne sont pas riches. -Qui cela ? -Mlles de Souday. -Oh ! ce n’est pas de l’argent qu’on va leur demander, à elles... ce n’est pas l’aumône qu’elles font : elles font mieux que cela, le bon Dieu le sait. -Que font-elles donc ? -Elles vont elles-mêmes où est la maladie, et, quand elles ne peuvent pas guérir le malade, elles soutiennent le mourant et pleurent avec ceux qui survivent. -Oui, dit le jeune homme, quand c’est une maladie ordinaire ; mais quand c’est une fièvre pernicieuse... ? -Est-ce qu’elles regardent à cela, elles ? est-ce qu’il y a des fièvres pernicieuses pour les bons coeurs ? Vous voyez bien, j’y vais, n’est-ce pas ? -Oui. -Eh bien, dans dix minutes, si vous restez là, vous me verrez repasser en compagnie de l’une ou de l’autre des deux soeurs, qui reviendra avec moi pour soigner mon père. Au revoir, monsieur Michel ! Ah ! je n’aurais jamais cru cela de la part de madame la baronne : faire chasser comme une voleuse la fille de celle qui vous a nourri ! Et la jeune fille s’éloigna sans que le jeune homme trouvât un mot à lui répondre. Mais Rosine avait dit une parole qui lui était demeurée dans le coeur. Elle avait dit : « Dans dix minutes, si vous restez là, vous me verrez repasser avec l’une ou l’autre des deux soeurs. » Michel était bien décidé à rester là ; l’occasion manquée d’une façon devait se rattraper de l’autre. Si le hasard faisait que ce fût Mary qui sortît avec Rosine ! Mais le moyen de supposer qu’une jeune fille de dix-huit ans, la fille du marquis de Souday, sortirait, à huit heures du soir, pour aller secourir, à une lieue et demie de chez elle, un pauvre paysan atteint d’une fièvre pernicieuse ! Ce n’était pas probable, ce n’était même pas possible. Rosine faisait les deux soeurs meilleures qu’elles n’étaient, comme d’autres les faisaient pires. D’ailleurs, comment était-il croyable que la baronne Michel, une âme dévote, ayant prétention à toutes les vertus, se fût conduite dans cette circonstance tout au contraire des deux jeunes filles dont on disait tant de mal dans tout le canton ? Si cela se passait ainsi que l’avait prédit Rosine, ne seraient-ce pas les jeunes filles qui seraient les vraies âmes selon le coeur de Dieu ? Mais, bien certainement, ni l’une ni l’autre ne viendrait. Le jeune homme se répétait cela pour la dixième fois depuis dix minutes, lorsqu’il vit, à l’angle de la route où avait disparu Rosine, reparaître deux ombres de jeunes filles. Malgré l’obscurité, il reconnut Rosine ; mais, quant à la personne qui l’accompagnait, impossible de la reconnaître : elle était enveloppée d’une mante. L’esprit du baron Michel était tellement perplexe et son coeur surtout tellement ému que les jambes lui manquèrent pour aller jusqu’aux jeunes filles, et qu’il attendit qu’elles vinssent à lui. -Eh bien, monsieur le baron, fit Rosine toute fière, que vous avais-je dit ? -Que lui avais-tu donc dit ? demanda la jeune fille à la mante. Michel poussa un soupir : à son accent ferme et décidé, il avait reconnu Bertha. -Je lui avais dit, répliqua Rosine, qu’on ne me ferait pas chez vous ce que l’on m’avait fait au château de la Logerie, qu’on ne me chasserait pas. -Mais, dit Michel, tu n’as peut-être pas dit à Mlle de Souday quelle sorte de maladie a ton père ! -D’après les symptômes, répondit Bertha, cela me fait tout l’effet d’être une fièvre typhoïde. Voilà pourquoi il serait bon de ne pas perdre une minute ; c’est une maladie qui demande à être prise à temps. Venez-vous avec nous, monsieur Michel ? -Mais, mademoiselle, dit le jeune homme, la fièvre typhoïde est contagieuse. -Les uns disent que oui, les autres disent que non, répondit indifféremment Bertha. -Mais, insista Michel, la fièvre typhoïde est mortelle ! -Dans beaucoup de cas ; cependant, il y a quelques exemples de guérison. Le jeune homme tira Bertha à lui. -Et vous allez vous exposer à un pareil danger ? demanda-t-il. -Sans doute. -Pour un inconnu, pour un étranger ? -Celui qui est un étranger pour nous, répondit Bertha avec une suprême douceur, est, pour d’autres créatures, un père, un frère, un mari ! Il n’y a pas d’étranger dans ce monde, monsieur Michel, et, à vous- même, ce malheureux ne vous est-il pas quelque chose ? -C’est le mari de ma nourrice, balbutia Michel. -Vous voyez bien, répliqua Bertha, que vous aviez tort de le traiter d’étranger. -Aussi j’avais offert à Rosine de revenir au château avec moi ; je lui aurais donné de l’argent pour aller chercher un médecin. -Et tu as refusé, préférant t’adresser à nous ? dit Bertha. Merci, Rosine. Le jeune homme était confondu. Il avait beaucoup entendu parler de la charité, mais il ne l’avait jamais vue, et voilà qu’elle lui apparaissait tout à coup sous les traits de Bertha. Il suivait les deux jeunes filles, pensif et la tête inclinée. -Si vous venez avec nous, dit Bertha, ayez la bonté, monsieur Michel, de nous aider, en portant cette petite boîte qui contient des médicaments. -Oui, dit Rosine ; mais M. le baron ne vient pas avec nous ; il sait la peur qu’a Mme de la Logerie des mauvaises fièvres. -Tu te trompes, Rosine, dit le jeune homme, j’y vais. Et il prit des mains de Bertha la boîte que celle-ci lui présentait. Une heure après, tous trois arrivaient à la chaumière du père de Rosine. XI Le Père Nourricier. Cette chaumière était située, non pas dans le village même, mais en dehors, à une portée de fusil à peu près ; elle attenait à un petit bois, avec lequel elle communiquait par une porte de derrière. Le bonhomme Tinguy -c’était ainsi que, d’habitude, on appelait le père de Rosine -était un chouan d’ancienne roche ; tout enfant, il avait fait la première guerre de la Vendée, avec les Jolly, les de Couëtu, les Charette et les la Rochejaquelein. Il s’était marié et avait eu deux enfants ; le premier était un fils qui, subissant les lois de la conscription, servait en ce moment dans l’armée ; l’autre était Rosine. À la naissance de chacun d’eux, la mère -comme font ordinairement les paysannes pauvres -avait pris un nourrisson. Le frère de lait du jeune Tinguy était le dernier rejeton d’une famille noble du Maine ; il se nommait Henri de Bonneville. Le frère de lait de Rosine était, comme nous le savons déjà, Michel de la Logerie, qui est un des principaux acteurs de notre drame. Henri de Bonneville avait deux ans de plus que Michel ; les deux enfants avaient bien souvent joué ensemble au seuil de cette porte que Michel allait franchir, à la suite de Rosine et de Bertha. Plus tard, ils s’étaient revus à Paris. Mme de la Logerie avait fort encouragé cette amitié de son fils avec un jeune homme ayant, dans les provinces de l’Ouest, une grande position de fortune et d’aristocratie. Ces deux nourrissons avaient amené un peu d’aisance dans la maison Tinguy ; mais le paysan vendéen est ainsi fait, qu’il n’avoue jamais son aisance. Tinguy se faisait donc pauvre aux dépens de sa propre vie, et, si malade qu’il fût, il se serait bien gardé d’envoyer chercher à Palluau un médecin. D’ailleurs, les paysans, et les paysans vendéens moins encore que les autres, ne croient ni à la médecine ni au médecin. Voilà comment Rosine s’était adressée d’abord au château de la Logerie, où elle avait son entrée toute faite comme soeur de lait de Michel, et comment ensuite, expulsée du château, elle avait eu recours aux demoiselles de Souday. Au bruit que les trois jeunes gens firent en entrant, le malade se souleva avec peine ; mais aussitôt il retomba sur son lit en poussant une plainte douloureuse. Une chandelle brûlait, éclairant le lit, la seule partie de la chambre qui fût dans la lumière, tandis que tout le reste demeurait dans les ténèbres ; cette lumière montrait, sur une espèce de grabat, un homme d’une quarantaine d’années, en lutte avec le terrible démon de la fièvre. Il était pâle jusqu’à la lividité ; son oeil était vitreux et abattu, et, de temps en temps, tout son corps était secoué de frissons. Michel frissonna à cette vue, et comprit qu’ayant eu l’intuition de l’état dans lequel était le malade, sa mère eût hésité à laisser entrer Rosine, sachant que la jeune fille arrivait tout imprégnée de ces miasmes fébriles qui flottaient, atomes visibles en quelque sorte, autour du lit du moribond et dans ce cercle de lumière qui l’entourait. Il songeait au camphre, au chlore, au vinaigre des quatre voleurs, à tous ces préservatifs, enfin, qui peuvent isoler du malade l’homme qui se porte bien, et, n’ayant ni vinaigre, ni chlore, ni camphre, il resta du moins près de la porte, pour se mettre en communication avec l’air extérieur. Quant à Bertha, elle ne songea à rien de tout cela : elle alla droit au lit du malade, et prit sa main, brûlante de fièvre. Le jeune homme fit un mouvement pour l’arrêter, ouvrit la bouche pour pousser un cri ; mais il demeura en quelque sorte pétrifié de cette audacieuse charité, et il resta sous le poids d’une terreur admirative. Bertha interrogea le malade. La veille au matin, au moment de se lever, il s’était senti si fatigué, qu’en descendant du lit les jambes lui avaient manqué. Au lieu de se remettre au lit et d’envoyer chercher un médecin, Tinguy avait continué de s’habiller, et, faisant un effort pour vaincre le mal, était descendu à la cave, d’où il était remonté avec un pot de cidre ; puis il avait coupé un morceau de pain : à son avis, il s’agissait de se donner des forces. Il avait bu son pot de cidre avec délice, mais n’avait pas pu avaler la première bouchée de son morceau de pain. Après quoi, il était parti pour son travail des champs. Pendant la route, il avait été pris d’un violent mal de tête et d’un grand saignement de nez ; la lassitude avait dégénéré en courbature ; deux ou trois fois, il avait été obligé de s’asseoir. Il avait rencontré deux sources et y avait bu avidement ; mais, au lieu de se calmer, sa soif était devenue si grande, que, la troisième fois, il avait bu à une ornière. Enfin, il était arrivé jusqu’à son champ ; mais alors il n’avait pas eu la force de donner son premier coup de bêche dans le sillon commencé la veille ; il s’était, pendant quelques instants, tenu debout, appuyé sur son instrument ; puis la tête lui avait tourné, et il s’était couché, ou plutôt il était tombé à terre, dans une prostration complète. Il était resté là jusqu’à sept heures du soir, et il y serait resté toute la nuit, si le hasard n’eût fait passer à quelques pas de lui un paysan du village de Légé ; ce paysan vit un homme couché ; il appela ; l’homme ne répondit point, mais fit un mouvement. Le paysan s’approcha et reconnut Tinguy. À grand-peine il parvint à ramener le malade chez lui : celui-ci était si faible, qu’il avait mis plus d’une grande heure à faire un quart de lieue. Il avait passé la nuit ainsi, dévoré par la fièvre, buvant chaque instant sans pouvoir éteindre le feu qui le brûlait. Le matin, il avait essayé de se lever ; mais à peine avait-il pu se mettre sur son séant ; la tête, dans laquelle il sentait d’horribles élancements, lui avait tourné, et il s’était plaint d’une violente douleur au côté droit. Bertha s’approcha de Michel et mettant un doigt sur sa bouche, tout bas, pour que le malade ne l’entendît point : -L’état de cet homme, dit-elle, est fort grave. Un médecin est de toute nécessité, et j’ai bien peur qu’il n’arrive trop tard ! Pendant que je vais donner au malade quelque calmant, courez jusqu’à Palluau, cher monsieur Michel, et ramenez le docteur Roger... -Mais vous... vous ? demanda le jeune baron avec anxiété. -Moi, je reste ici ; vous m’y retrouverez. J’ai à causer de choses importantes avec le malade. -De choses importantes ? demanda Michel étonné. -Oui, répondit Bertha. -Cependant... insista le jeune homme. -Je vous dis, interrompit la jeune fille, que tout retard peut avoir des conséquences graves. Partez donc sans perdre une minute et ramenez le docteur. Michel s’élança hors de la chaumière ; une flamme inconnue circulait par tout son corps et en doublait la puissance vitale ; il se sentait une force étrange, il était capable d’accomplir des miracles. Un mur lui eût barré le passage, qu’il l’eût escaladé ; une rivière se fût trouvée sur son chemin, sans pont ni gué, que, ne songeant pas même à se débarrasser de ses vêtements, il se fût jeté à la nage et l’eût traversée sans hésitation. Il regrettait que ce fût une chose si facile que lui eût demandée Bertha ; il eût voulu des obstacles, une chose difficile, impossible même. Quel gré Bertha pouvait-elle lui savoir de faire cinq quarts de lieue à pied pour aller chercher un médecin ? Ce n’était pas deux lieues et demie qu’il eût voulu faire ; c’était au bout du monde qu’il eût voulu aller ! Il eût été heureux de se donner à lui-même quelque preuve d’héroïsme qui lui permît de mesurer son courage à celui de Bertha. On comprend que, dans l’état d’exaltation où était le jeune baron, il ne songeait point à la fatigue : les cinq quarts de lieue qui séparent Légé de Palluau furent donc faits en moins d’une demi-heure. Le docteur Roger était un des familiers du château de la Logerie, dont Palluau n’est distant que d’une heure à peine. Le jeune baron n’eut qu’à se nommer pour que le docteur, ignorant encore que le malade fût un simple paysan, sautât à bas du lit et criât, à travers la porte de sa chambre à coucher, que dans cinq minutes il serait prêt. Au bout de cinq minutes, en effet, il entra dans le salon, demandant au jeune homme la cause de cette visite nocturne et inattendue. En deux mots, Michel mit le docteur au courant de la situation ; et, comme M. Roger s’étonnait de le voir prendre un si vif intérêt à un paysan, qu’il vînt à pied, la nuit, la voix émue, le front en sueur, chercher un médecin pour aller porter secours à ce paysan, le jeune baron de la Logerie expliqua cet intérêt par les liens d’affection qui l’attachaient au malade, lequel était son père nourricier. Puis, interrogé par le docteur sur les symptômes du mal, Michel répéta fidèlement tout ce qu’il avait entendu, priant M. Roger de prendre avec lui les médicaments nécessaires, le village de Légé n’étant pas encore entré dans le cercle de la civilisation, au point de posséder un pharmacien. En voyant le jeune baron ruisselant de sueur et en apprenant qu’il était venu à pied, le docteur, qui avait déjà donné l’ordre de seller son cheval, changea cet ordre en disant à son domestique d’atteler sa carriole. Michel voulait, à toute force, empêcher ce changement ; il soutenait qu’il irait à pied plus vite que le docteur n’irait à cheval ; il se sentait fort de cette vigueur vaillante de la jeunesse et du coeur, et, comme il le disait, il eût marché aussi vite à pied que le docteur à cheval, s’il n’eût pas marché plus vite. Le docteur insistait, Michel refusait ; le jeune homme termina la discussion en s’élançant dehors et en criant au docteur : -Venez le plus vite que vous pourrez ; je vais devant, et je vous annonce. Le docteur crut que le fils de Mme la baronne Michel était devenu fou. Il se dit qu’il l’aurait bientôt rejoint, et maintint son ordre de mettre le cheval à la carriole. C’était l’idée de reparaître aux yeux de la jeune fille dans une carriole qui exaspérait notre amoureux. Il lui semblait que Bertha lui saurait bien autrement gré de sa promptitude en le voyant revenir tout courant et ouvrir la porte de la cabane en criant : « Me voilà ! le docteur me suit ! » que si elle le voyait arriver en carriole avec le docteur. Il comprenait encore cette course, à cheval sur un beau coursier, la crinière et la queue au vent, soufflant le feu par les naseaux, et annonçant son arrivée par des hennissements... Mais en carriole ! Mieux cent fois arriver à pied. C’est une chose si poétique qu’un premier amour, qu’il a une haine profonde de tout ce qui est prose. Or, que dirait Mary quand sa soeur Bertha lui raconterait qu’elle avait envoyé le jeune baron chercher le docteur Roger à Palluau, et que le jeune baron était revenu en carriole avec le docteur ! Nous l’avons dit, mieux valait-il dix fois, vingt fois, cent fois, arriver à pied. Le jeune homme comprenait que, dans cette mise en scène d’un premier amour, la sueur au front, les yeux ardents, la poitrine haletante, la poussière sur les vêtements, les cheveux rejetés en arrière par le vent, tout cela est bon, tout cela fait bien. Quant au malade, eh ! mon Dieu, il était à peu près oublié, avouons-le, au milieu de cette exaltation fébrile ; ce n’était pas à lui que pensait Michel : c’était aux deux soeurs ; ce n’était pas pour lui qu’il courait, d’une course à faire trois lieues à l’heure : c’était pour Bertha et Mary. La cause principale, dans ce grand cataclysme physiologique qui s’opérait chez notre héros, était devenue un accessoire ; ce n’était plus un but, c’était un prétexte. Michel, s’appelant Hippomène et disputant le prix de la course à Atalante, n’eût pas eu besoin, pour remporter ce prix, de laisser tomber les pommes d’or sur sa route. Il riait de dédain à l’idée que le docteur poussait son cheval avec l’espoir de le rejoindre ; il éprouvait une sensation d’une volupté infinie à sentir le vent froid de la nuit glacer la sueur sur son front. Rejoint par le docteur ! Il serait plutôt mort que de se laisser rejoindre. Il avait, en allant, mis une demi-heure à faire le chemin ; il le fit en vingt-cinq minutes au retour. Comme si elle eût pu deviner cette célérité impossible, Bertha était venue attendre son messager sur le seuil de la porte ; elle savait bien que, logiquement, il ne pouvait être de retour que dans une demi-heure au plus tôt, et cependant elle écoutait. Il lui sembla entendre des bruits de pas, mais imperceptibles, dans le lointain. Il était impossible que ce fût déjà le jeune homme, et cependant elle ne douta pas une seconde que ce ne fût lui. Et, en effet, au bout d’un instant, elle le vit poindre, apparaître, se dessiner dans les ténèbres, en même temps que lui-même, l’oeil fixé sur la porte, mais doutant de ses yeux, la découvrait de son côté, immobile et la main appuyée sur son coeur, que, pour la première fois, elle sentait battre avec une violence inaccoutumée. En arrivant à Bertha, le jeune homme, comme le Grec de Marathon, était sans voix, sans souffle, sans haleine, et peu s’en fallut que, comme lui, il ne tombât, sinon mort, du moins évanoui. Il n’eut que la force de prononcer ces paroles : -Le docteur me suit. Puis, pour ne pas tomber, il s’appuya de la main à la muraille. S’il eût pu parler, il se fût écrié : « Vous direz à Mlle Mary, n’est-ce pas ? que, pour l’amour d’elle et de vous, j’ai fait deux lieues et demie en cinquante minutes ! » Mais il ne pouvait parler ; de sorte que Bertha dut croire et crut que c’était pour l’amour d’elle seule que son envoyé avait accompli son tour de force. Elle sourit de joie, et, tirant son mouchoir de sa poche : -Oh ! mon Dieu, dit-elle en essuyant doucement le visage du jeune homme, et ayant bien soin de ne pas toucher à la blessure du front, que je suis fâchée que vous ayez pris si fort à coeur ma recommandation de faire diligence ; vous voilà dans un bel état ! Puis, comme une mère qui gronde, elle ajouta avec un accent d’une douceur infinie, et tout en haussant les épaules : -Enfant que vous êtes ! Ce mot enfant avait été prononcé d’un ton de si indicible tendresse, qu’il fit tressaillir Michel. Il saisit la main de Bertha. Elle était moite et tremblante. En ce moment, on entendit le bruit de la carriole sur la grande route. -Ah ! voilà le docteur, dit Bertha en repoussant la main de Michel. Lui, la regarda avec étonnement. Pourquoi repoussait-elle sa main ? Il lui était impossible de se rendre compte de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille ; mais il sentait instinctivement que, si la jeune fille avait repoussé sa main, ce n’était ni par haine, ni par dégoût, ni par colère. Bertha rentra, sans doute pour annoncer au malade l’arrivée du médecin. Michel resta à la porte pour attendre celui-ci. En le voyant venir dans cette carriole d’osier, qui le secouait si grotesquement, Michel se félicita plus que jamais de la détermination qu’il avait prise de venir à pied. Il est vrai que, si Bertha fût rentrée au bruit des roues, comme elle venait de le faire, elle n’eût pas vu le jeune homme dans le vulgaire véhicule. Mais, si elle n’eût pas vu Michel, n’aurait-elle pas attendu jusqu’à ce qu’elle le vît ? Michel se dit à lui-même que c’était plus que probable, et il sentit dans son coeur, sinon l’ardente satisfaction de l’amour, du moins le doux chatouillement de l’orgueil. XII Noblesse Oblige. Lorsque le docteur entra dans la chambre du malade, Bertha avait repris sa place au chevet du lit. -Oh ! docteur, dit-elle, venez ! venez vite ! voilà le pauvre Tinguy qui a le délire. Et, en effet, le malade manifestait la plus vive agitation. Le docteur s’approcha de lui. -Voyons, mon ami, dit-il, calmez-vous ! -Laissez-moi, dit le malade, laissez-moi ! Il faut que je me lève ; on m’attend à Montaigu. -Non, mon cher Tinguy, lui dit Bertha ; non, on ne vous attend pas encore... -Si fait, mademoiselle, si fait ! C’était pour cette nuit. Qui ira de château en château, annoncer la nouvelle, si je ne suis pas là ? -Taisez-vous, Tinguy ! taisez-vous ! dit Bertha. Songez que vous êtes malade et que vous avez près de votre lit le docteur Roger. -Le docteur Roger est des nôtres, mademoiselle ; nous pouvons donc tout dire devant lui. Il sait qu’on m’attend ; il sait qu’il faut que je me lève sans retard ; il sait qu’il faut que j’aille à Montaigu. Le docteur Roger et la jeune fille échangèrent un regard rapide. -Massa, dit le docteur. -Marseille, répondit Bertha. Et tous deux, d’un mouvement spontané, se tendirent et se serrèrent la main. Bertha revint au malade. -Oui, c’est vrai, lui répondit-elle en se penchant à son oreille ; oui, le docteur Roger est des nôtres ; mais il y a là quelqu’un qui n’en est pas... Elle baissa la voix pour que Tinguy seul pût l’entendre. -Et ce quelqu’un, ajouta-t-elle, c’est le jeune baron de la Logerie. -Ah ! c’est vrai, dit le bonhomme, il n’en est pas, lui. Ne lui dites rien ! Courtin est un traître. Mais si je ne vais pas à Montaigu, qui ira ? -Jean Oullier ! Soyez tranquille, Tinguy. -Oh ! si Jean Oullier y va, dit le malade, si Jean Oullier y va, je n’ai pas besoin d’y aller ! il a bon pied, bon oeil, et il tire bien un coup de fusil, lui ! Et il éclata de rire. Mais, dans cet éclat de rire, il sembla avoir épuisé toute sa force, et retomba sur son lit. Le jeune baron avait écouté tout ce dialogue, dont, au reste, il n’avait surpris que quelques parties, sans y rien comprendre. Il avait seulement entendu « Courtin est un traître ! » et, à la direction de l’oeil de la jeune fille parlant au malade, il avait deviné qu’il était question de lui. Il s’approcha, le coeur serré ; il y avait là quelque secret dont il n’était point. -Mademoiselle, dit-il à Bertha, si maintenant je vous gêne, ou si seulement vous n’avez plus besoin de moi, dites un mot, et je me retire. Il y avait un tel accent de tristesse dans ces quelques paroles, que Bertha en fut touchée. -Non, dit-elle, non, restez... Nous avons encore besoin de vous, au contraire ; vous allez aider Rosine à préparer les prescriptions de M. Roger, tandis que je causerai avec lui du traitement qu’il faudra faire suivre à notre malade. Puis, au médecin : -Docteur, ajouta-t-elle tout bas, occupez-les ; vous me direz ce que vous savez, et je vous dirai ce que je sais. Puis, se retournant vers Michel : -N’est-ce pas, mon ami, dit-elle de sa voix la plus douce, n’est-ce pas que vous voudrez bien aider Rosine ? -Tout ce qu’il vous plaira, mademoiselle, répondit le jeune homme ; ordonnez et vous serez obéie. -Docteur, vous voyez, dit Bertha, vous avez là deux aides pleins de bonne volonté. Le docteur courut à sa voiture, en tira une bouteille d’eau de Sedlitz et un sac de farine de moutarde. -Tenez, vous, dit-il au jeune homme en lui présentant la bouteille, débouchez cela, et faites-en boire au malade un demi-verre, de dix en dix minutes. Puis, à Rosine en lui remettant le sac de moutarde : -Délaye-moi cela dans de l’eau bouillante, dit-il ; c’est pour mettre aux pieds de ton père. Le malade était retombé dans l’atonie qui avait précédé le moment d’exaltation que Bertha n’avait calmé qu’en lui promettant que Jean Oullier prendrait sa place. Le docteur jeta un regard sur lui, et, voyant que, momentanément, on pouvait, grâce à la prostration dans laquelle il était tombé, le laisser aux soins du jeune baron, il s’avança vivement vers Bertha. -Voyons, mademoiselle de Souday, lui dit-il, puisque nous nous sommes reconnus pour gens de la même opinion, que savez-vous ? -Mais que Madame est partie de Massa le 21 avril dernier, et qu’elle a dû aborder à Marseille le 29 ou le 30 avril. Nous sommes aujourd’hui le 6 mai ; Madame doit être débarquée, et le Midi doit être en pleine révolte. -Voilà tout ce que vous savez ? demanda le docteur. -Oui, tout, répondit Bertha. -Vous n’avez pas lu les journaux du 3 au soir ? Bertha sourit. -Nous ne recevons pas de journaux au château de Souday, dit-elle. -Eh bien, fit le docteur, tout est manqué ! -Comment ! tout est manqué ? -Madame a complètement échoué. -Ah ! mon Dieu, que me dites-vous là ? -La vérité tout entière. Madame, après une heureuse traversée sur le Carlo Alberto, a débarqué sur la côte, à quelques lieues de Marseille ; un guide l’attendait, qui la conduisit dans une maison isolée, entourée de bois et de rochers. Madame avait six personnes seulement avec elle... -J’écoute, j’écoute. -Elle expédia aussitôt une de ces personnes à Marseille, pour dire au chef du complot qu’elle était débarquée et qu’elle attendait le résultat des promesses qui l’avaient attirée en France. -Après ? -Le soir, le messager revint avec un billet qui félicitait la princesse de son heureuse arrivée et qui lui annonçait que Marseille ferait son mouvement le lendemain. -Eh bien ? -Eh bien ! le lendemain, le mouvement se fit ; mais Marseille n’y prit aucune part ; de sorte qu’il a complètement échoué. -Et Madame ? -On ignore où elle est ; on espère qu’elle s’est rembarquée sur le Carlo Alberto. -Les lâches ! murmura Bertha. Oh ! je ne suis qu’une femme ; mais, si Madame était venue dans la Vendée, je jure Dieu que j’eusse donné l’exemple à certains hommes ! Adieu, docteur, et merci. -Vous nous quittez ? -Il est important que mon père sache ces détails. Il y avait, ce soir, réunion au château de Montaigu. Je retourne à Souday. Je vous recommande mon pauvre malade, n’est-ce pas ? Laissez une ordonnance bien en règle ; moi ou ma soeur, à moins de nouveaux événements, viendrons passer la nuit prochaine près de lui. -Voulez-vous prendre ma voiture ? Je m’en irai à pied, et demain vous me la renverrez par Jean Oullier ou tout autre. -Merci ; je ne sais où Jean Oullier sera demain ; d’ailleurs, j’aime mieux marcher. J’étouffe un peu ; la marche me fera du bien. Bertha tendit la main au docteur, serra la sienne avec une force toute masculine, jeta sa mante sur ses épaules et sortit. Mais, à la porte, elle trouva Michel, qui, sans entendre la conversation, n’avait pas un instant perdu de vue la jeune fille, et qui, ayant deviné qu’elle allait sortir, avait, avant elle, gagné la porte. -Ah ! mademoiselle, dit Michel, que se passe-t-il donc et qu’avez-vous appris ? -Rien, dit Bertha. -Oh ! rien !... Si vous n’aviez rien appris, vous ne seriez point partie ainsi, sans vous occuper de moi, sans me dire adieu, sans me faire un signe. -Pourquoi vous dirais-je adieu, puisque vous me reconduisez ? À la porte du château de Souday, il sera temps de vous dire adieu. -Comment ! vous permettez ?... -Quoi ? que vous m’accompagniez ? Mais, après tout ce que je vous ai fait faire cette nuit, c’est votre droit, mon cher monsieur... à moins, toutefois, que vous ne soyez trop fatigué. -Moi, mademoiselle, fatigué, quand il s’agit de vous suivre ? Mais, avec vous ou avec mademoiselle Mary, j’irais au bout du monde ! Fatigué ? Oh ! jamais ! Bertha sourit ; puis, regardant de côté le jeune baron : « Quel malheur, murmura-t-elle, qu’il ne soit pas des nôtres ! » Mais, bientôt, avec un sourire : « Bah ! dit-elle, avec ce caractère-là, il sera ce que l’on voudra qu’il soit. » -Il me semble que vous me parlez, dit Michel, et cependant, je n’entends pas ce que vous me dites. -Cela tient à ce que je vous parle tout bas. -Pourquoi me parlez-vous tout bas ? -Parce que ce que je vous dis ne peut se dire tout haut, en ce moment du moins. -Mais plus tard ? demanda le jeune homme. -Ah ! plus tard, peut-être... À son tour, le jeune homme remua les lèvres, mais sans que sa bouche laissât échapper aucun son. -Eh bien, demanda Bertha, que signifie cette pantomime ? -Que je vous parle bas à mon tour, avec cette différence que ce que je dis tout bas, je vous le dirais tout haut et à l’instant même si j’osais... -Je ne suis pas une femme comme les autres femmes, dit Bertha avec un sourire presque dédaigneux, et ce que l’on me dit tout bas, on peut me le dire tout haut. -Eh bien, ce que je vous disais tout bas, c’est que je vous voyais, avec un profond regret, vous jeter dans un danger certain... aussi certain qu’inutile. -De quel danger parlez-vous, cher voisin ? demanda la jeune fille d’un ton légèrement railleur. -Mais de celui dont vous entretenait tout à l’heure le docteur Roger. Il va y avoir un soulèvement en Vendée. -Vraiment ? -Vous ne le nierez pas, j’espère ? -Moi ! et pourquoi le nierais-je ? -Votre père et vous y prendrez part. -Vous oubliez ma soeur, dit en riant Bertha. -Oh ! non, je n’oublie personne, répliqua Michel avec un soupir. -Eh bien ? -Eh bien, laissez-moi vous dire en ami tendre, en ami dévoué... que vous avez tort. -Et pourquoi ai-je tort, ami tendre, ami dévoué ? demanda Bertha avec une nuance de moquerie qu’elle ne pouvait entièrement chasser de son caractère. -Parce que la Vendée n’est plus, en 1832, ce qu’elle était en 1793, ou plutôt parce qu’il n’y a plus de Vendée. -Tant pis pour la Vendée ! Mais, par bonheur, il y a toujours une noblesse, monsieur Michel ; et il est une chose que vous ne savez peut-être pas encore, mais que vos descendants sauront, dans cinq ou six générations, c’est que noblesse oblige. Le jeune homme fit un mouvement. -Maintenant, dit Bertha, parlons d’autre chose, s’il vous plaît ; car, sur ce point, je ne vous répondrai plus, attendu -comme le disait le pauvre Tinguy -que vous n’êtes pas des nôtres, monsieur Michel. -Mais, dit le jeune homme désespéré de la dureté de Bertha à son égard, de quoi voulez-vous que je vous parle ? -De quoi je veux que vous me parliez ? Mais de tout au monde ! La nuit est magnifique : parlez-moi de la nuit ; la lune est brillante : parlez-moi de la lune ; les étoiles sont de flamme : parlez-moi des étoiles ; le ciel est pur : parlez-moi du ciel. Les deux jeunes gens marchaient ainsi côte à côte depuis un quart d’heure, à peu près, et gardant tous les deux le silence, quand, tout à coup, Bertha s’arrêta en faisant signe à Michel de s’arrêter. Le jeune homme obéit : avec Bertha, c’était son rôle d’obéir. -Entendez-vous ? demanda Bertha. -Non, dit Michel en secouant la tête. -J’entends, moi, dit la jeune fille l’oeil brillant, l’oreille tendue. Et elle écouta avec une nouvelle attention. -Mais qu’entendez-vous ? -Le pas de mon cheval et de celui de Mary ; on est en quête de moi. Il y a quelque chose de nouveau. Elle écouta encore. -C’est Mary qui me cherche, dit-elle. -Mais à quoi reconnaissez-vous cela ? demanda le jeune homme. -À la manière dont les chevaux galopent. Doublons le pas, s’il vous plaît. Le bruit se rapprochait rapidement, et, au bout de cinq minutes, on vit un groupe se dessiner dans l’obscurité. Il se composait de deux chevaux et d’une femme montant un de ces deux chevaux et conduisant l’autre en main. -Je vous disais bien que c’était ma soeur, fit Bertha. En effet, le jeune homme avait reconnu Mary, moins encore à la forme de la jeune fille, devenue visible dans les ténèbres, qu’aux battements précipités de son coeur. Mary, elle aussi, l’avait reconnu, et ce fut facile à voir au geste d’étonnement qui lui échappa. Il était évident qu’elle s’attendait à retrouver sa soeur seule ou avec Rosine, mais aucunement avec le jeune baron. Michel vit l’impression produite par sa présence et s’avança. -Mademoiselle, dit-il à Mary, j’ai rencontré votre soeur, qui allait porter des secours à Tinguy, et, pour qu’elle ne fût pas seule, je l’ai accompagnée. -Et vous avez parfaitement fait, monsieur, dit Mary. -Tu ne comprends pas, répondit Bertha en riant : il croit qu’il a besoin de m’excuser, ou peut-être même de s’excuser. Il faut lui pardonner quelque chose, pauvre garçon. Il va joliment être grondé par sa maman ! Puis, s’appuyant à l’arçon de la selle de Mary : -Qu’y a-t-il donc, blondine ? lui demanda-t-elle. -Il y a que la tentative de Marseille a échoué. -Je sais cela. Madame est embarquée. -Voilà où est l’erreur ! -Comment ! voilà où est l’erreur ? -Oui. Madame a déclaré que, puisqu’elle était en France, elle n’en sortirait plus. -Vraiment ? -De sorte qu’à cette heure, elle est en route pour la Vendée, si elle n’y est pas arrivée déjà. -Et par qui savez-vous cela ? -Par un message reçu ce soir, au château de Montaigu, pendant la réunion et au moment où tout le monde désespérait. -Âme vaillante ! s’écria Bertha dans son enthousiasme. -De sorte que mon père est revenu au grand galop, et, quand il a appris où tu étais, m’a ordonné de prendre les chevaux et de te venir chercher. -Oh ! me voilà ! dit Bertha. Et elle mit le pied à l’étrier. -Eh bien ! lui demanda Mary ; tu ne dis pas adieu à ton pauvre chevalier ? -Si fait. Et Bertha tendit la main au jeune homme, qui s’avança lentement et tristement. -Ah ! mademoiselle Bertha, murmura-t-il en lui prenant la main, je suis bien malheureux ! -Et de quoi ? fit la jeune fille. -De ne pas être un des vôtres, comme vous disiez tout à l’heure. -Et qui vous empêche de le devenir ? demanda Mary en lui tendant la main à son tour. Le jeune homme se précipita sur cette main qu’on lui tendait, et la baisa avec la double passion de l’amour et de la reconnaissance. -Oh ! oui, oui, oui, murmura-t-il assez bas pour que Mary seule l’entendît, pour vous et avec vous ! Mais la main de Mary fut en quelque sorte arrachée des mains du jeune homme par le brusque mouvement que fit le cheval de Mary. Bertha, en aiguillonnant le sien du talon, avait sanglé un coup de baguette sur la croupe de celui de sa soeur. Chevaux et cavalières partirent au galop et s’enfoncèrent dans l’obscurité comme des ombres. Le jeune homme resta seul et immobile au milieu du chemin. -Adieu ! lui cria Bertha. -Au revoir ! lui cria Mary. -Oh ! oui, oui, dit-il en tendant les bras vers les deux fugitives, oui, au revoir ! au revoir ! Les deux jeunes filles continuèrent leur chemin sans échanger une parole. Seulement, en arrivant à la porte du château : -Mary, dit Bertha, tu vas bien te moquer de moi. -Pourquoi cela ? demanda Mary tressaillant malgré elle. -Je l’aime, dit Bertha. Un cri de douleur fut près de s’échapper de la poitrine de Mary. Elle eut la force de l’étouffer. -Et moi qui lui ai crié : « Au revoir ! » dit-elle. Dieu veuille que je ne le revoie pas. XIII La Cousine De Cinquante Lieues. Le lendemain du jour où s’étaient passés les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire le 7 mai 1832, il y avait grande réunion au château de Vouillé. On célébrait l’anniversaire de la naissance de Mme la comtesse de Vouillé, qui était en train d’accomplir sa vingt-quatrième année. On venait de se mettre à table, et, à cette table de vingt-cinq ou vingt-six couverts étaient assis le préfet de la Vienne, et le maire de Châtellerault, parents à des degrés plus ou moins éloignés de Mme de Vouillé. On achevait de manger le potage, lorsqu’un domestique, se penchant à l’oreille de M. de Vouillé, lui dit quelques mots tout bas. M. de Vouillé se fit répéter deux fois les mêmes paroles par le domestique. Puis, s’adressant à ses convives : -Veuillez m’excuser un instant, dit-il ; mais il y a à la grille une dame qui arrive en poste, et qui ne veut, à ce qu’il paraît, parler qu’à moi seul. Ai-je congé d’aller voir ce que me veut cette dame ? La permission fut accordée au comte d’une voix unanime ; seulement, Mme de Vouillé suivit des yeux son mari jusqu’à la porte, avec une certaine inquiétude. M. de Vouillé courut à la grille ; une voiture, en effet, y stationnait. Elle contenait deux personnes : une femme et un homme. Un domestique en livrée bleu de ciel à galons d’argent était près du postillon. En apercevant M. de Vouillé, qu’il paraissait attendre avec impatience, le domestique sauta lestement du siège à terre. -Mais arrive donc, lambin ! cria-t-il, dès qu’il crut que le comte pouvait l’entendre. M. de Vouillé s’arrêta, étonné, plus qu’étonné, stupéfait. Quel était donc le domestique qui se permettait de l’apostropher de pareille façon ? Il s’approcha, pour laver la tête du drôle. Mais tout à coup, éclatant de rire : -Comment ! c’est toi, de Lussac ? lui demanda-t-il. -Certainement, c’est moi. -Que signifie cette mascarade ? Le faux domestique ouvrit la voiture et présenta son bras à la dame pour l’aider à descendre. Puis : -Mon cher comte, dit-il, j’ai l’honneur de te présenter Mme la duchesse de Berry. Puis, s’adressant à la duchesse : -Madame la duchesse, monsieur le comte de Vouillé, l’un de mes meilleurs amis et l’un de vos plus fidèles serviteurs. Le comte recula de deux pas. -Madame la duchesse de Berry ! s’écria-t-il stupéfait. -Elle-même, monsieur, dit la duchesse. -N’es-tu pas heureux et fier de recevoir Son Altesse royale ? demanda de Lussac. -Aussi heureux et aussi fier que puisse l’être un ardent royaliste ; mais... -Comment ! il y a un mais ? demanda la duchesse. -Mais c’est aujourd’hui l’anniversaire de la naissance de ma femme, et j’ai vingt-cinq personnes à table ! -Eh bien, monsieur, puisqu’il y a un proverbe français qui dit que « quand il y en a pour deux, il y en a pour trois », vous donnerez bien cette extension au proverbe de dire : « Quand il y en a pour vingt-cinq, il y en a pour vingt-huit ». car je vous préviens que M. le baron de Lussac, tout mon domestique qu’il est pour le moment, compte dîner à table, attendu qu’il meurt de faim. -Oh ! mais, sois tranquille, j’ôterai ma livrée, dit le baron. M. de Vouillé se prit les cheveux à pleines mains, tout prêt à se les arracher. -Mais comment faire ? comment faire ? s’écria-t-il. -Voyons, dit la duchesse, parlons raison. -Oh ! oui, parlons raison, dit le comte, le moment est bien choisi ! Je suis à moitié fou. -Ce n’est pas de joie, il me semble, dit la duchesse. -C’est de terreur, madame ! -Oh ! vous exagérez la situation. -Mais comprenez donc, madame, que j’ai le préfet de la Vienne et le maire de Châtellerault à ma table. -Eh bien, vous me présenterez à eux. -À quel titre, bon Dieu ? -À titre de cousine. Vous avez bien une cousine qui demeure à quelque cinquante lieues d’ici ? -Oh ! quelle idée, madame ! -Allons donc ! -Oui, j’ai, à Toulouse, une cousine à moi : Mme de la Myre. -Voilà justement l’affaire ! je suis Mme de la Myre. Puis, se retournant vers la voiture et tendant le bras à un vieillard de soixante à soixante-cinq ans qui attendait pour se montrer que la discussion fût finie : -Venez, monsieur de la Myre, venez ! dit-elle ; c’est une surprise que nous faisons à notre cousin, d’arriver juste pour l’anniversaire de sa femme. Allons, mon cousin, ajouta la duchesse en sautant à bas de la voiture. Et elle passa gaiement son bras sous celui du comte de Vouillé. -Allons, dit M. de Vouillé décidé à risquer l’aventure que la duchesse entamait si joyeusement ; allons ! -Et moi, donc ! cria le baron de Lussac, lequel, monté dans la voiture, qu’il transformait en cabinet de toilette, changeait sa redingote de livrée bleu de ciel contre une redingote noire, est-ce qu’on m’oublie ici, par hasard ? -Mais que diable seras-tu, toi ? demanda M. de Vouillé. -Pardieu ! je serai le baron de Lussac, et, si madame le permet, le cousin de ta cousine. -Holà ! holà ! monsieur le baron, dit le vieillard qui accompagnait la duchesse, il me semble que vous prenez bien des libertés. -Bah ! à la campagne, dit la duchesse. -En campagne, vous voulez dire ! fit de Lussac. Et, comme il avait achevé sa transformation : -Allons ! dit-il à son tour. M. de Vouillé, qui faisait tête de colonne, prit bravement le chemin de la salle à manger. La curiosité des convives et l’inquiétude de la maîtresse de la maison avaient été d’autant plus excitées que l’absence du comte s’était prolongée outre mesure. Aussi, quand la porte de la salle à manger se rouvrit, tous les regards se tournèrent-ils vers les nouveaux arrivants. Mais, quelle que fût la difficulté du rôle qu’ils avaient à jouer, les acteurs ne se déconcertèrent point. -Chère amie, dit le comte à sa femme, je t’ai souvent parlé d’une cousine à moi, qui habite les environs de Toulouse. -Mme de la Myre ? interrompit vivement la comtesse. -Mme de la Myre, c’est cela. Eh bien, elle va à Nantes et n’a pas voulu passer devant le château sans faire connaissance avec toi ; le hasard veut qu’elle arrive un jour de fête ; j’espère que cela lui portera bonheur. -Chère cousine ! dit la duchesse en ouvrant les bras à Mme de Vouillé. Les deux femmes s’embrassèrent. Quant aux hommes, M. de Vouillé se contenta de dire à haute voix : -Monsieur de la Myre... Monsieur de Lussac... On s’inclina. -Maintenant, dit M. de Vouillé, il s’agit de trouver des places aux nouveaux venus, qui ne m’ont point caché qu’ils mouraient de faim. Il se fit un mouvement ; la table était grande, les convives avaient leurs coudées franches ; il n’était point difficile de trouver trois places. -Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez à dîner M. le préfet de la Vienne, cher cousin ? demanda la duchesse. -Mais oui, madame ; c’est cet honnête citoyen que vous voyez à la droite de la comtesse, avec des lunettes, une cravate blanche et la rosette d’officier de la Légion d’honneur à sa boutonnière. -Oh ! présentez-moi donc à lui. M. de Vouillé était hardiment entré dans la comédie ; il pensa qu’il fallait la pousser jusqu’au bout. Il s’avança vers le préfet, qui se tenait majestueusement appuyé sur sa chaise. -Monsieur le préfet, dit-il, voici ma cousine qui, dans son respect traditionnel pour l’autorité, pense qu’une présentation générale est insuffisante vis-à-vis de vous, et qui veut vous être présentée particulièrement. -Généralement, particulièrement et officiellement, répondit le galant fonctionnaire, madame sera toujours la bienvenue. -J’en accepte l’augure, monsieur, dit la duchesse. -Et madame va à Nantes ? dit le préfet pour dire quelque chose. -Oui, monsieur, et de là à Paris ; je l’espère du moins. -Ce n’est pas la première fois que madame va dans la capitale ? -Non, monsieur ; je l’ai habitée douze ans. -Et madame l’a quittée ?... -Oh ! bien malgré moi, je vous jure. -Depuis longtemps ? -Il y aura deux ans au mois de juillet. -Je comprends que lorsqu’on a habité Paris... -On désire y revenir ! Je suis bien aise que vous compreniez cela. -Oh ! Paris ! Paris ! fit le fonctionnaire. -Vous avez raison : c’est le paradis du monde, répondit la duchesse. Et elle se retourna vivement, car elle sentait qu’une larme mouillait sa paupière. -Allons, allons, à table ! dit M. de Vouillé. -Oh ! mon cher cousin, dit la duchesse en jetant un regard vers la place qui lui était destinée, laissez-moi près de monsieur le préfet, je vous prie ; il vient de faire des voeux si bien sentis pour la chose que je désire le plus au monde, qu’il s’est, du premier coup, inscrit au nombre de mes amis. Le préfet, enchanté du compliment, recula vivement sa chaise, et Madame fut installée à sa gauche, au détriment de la personne à laquelle cette place d’honneur était échue. Les deux hommes se placèrent sans objection aucune aux postes qui leur étaient destinés, et s’occupèrent bientôt -M. de Lussac surtout -à faire, comme ils s’y étaient engagés, honneur au repas. Chacun suivant l’exemple donné par M. de Lussac, il se fit un de ces moments de silence solennel qui ne se retrouvent qu’au commencement des dîners impatiemment attendus. Madame fut la première qui rompit le silence : son esprit aventureux était, comme l’oiseau de mer, surtout à l’aise dans la tempête. -Eh bien, dit-elle, il me semble que notre arrivée a interrompu la conversation. Rien n’est triste comme un dîner muet ; je déteste ces dîners-là, je vous en préviens, mon cher comte ; ils ressemblent à des dîners d’étiquette, à ces repas des Tuileries, où l’on ne parlait, dit-on, que quand le roi avait parlé. On causait avant notre arrivée ; de quoi causait-on ? -Chère cousine, dit M. de Vouillé, monsieur le préfet avait la bonté de nous donner des détails officiels sur l’échauffourée de Marseille. -Échauffourée ? dit la duchesse. -C’est le mot dont il s’est servi. -Et c’est bien véritablement celui qui convient à la chose, dit le fonctionnaire. Comprenez-vous une expédition de ce genre-là, dont les dispositions sont si légèrement prises, qu’il suffise d’un sous-lieutenant du 13e de ligne, qui arrête un chef de rassemblement, pour que tout le coup de main tombe à l’eau ? -Eh ! mon Dieu, monsieur le préfet, dit la duchesse avec mélancolie, il y a toujours, dans les grands événements, un moment suprême où la destinée des princes et des empires vacille comme la feuille au vent ! Si, à la Mure, par exemple, lorsque Napoléon s’est avancé au-devant des soldats envoyés contre lui, un sous-lieutenant quelconque l’eût pris au collet, le retour de l’île d’Elbe n’était plus, lui aussi, qu’une échauffourée. Il se fit un silence, tant Madame avait prononcé ces mots d’un ton pénétré. Ce fut elle qui reprit la parole. -Et la duchesse de Berry, demanda-t-elle, sait-on, au milieu de tout cela, ce qu’elle est devenue ? -Elle a regagné le Carlo Alberto et s’est rembarquée. -Ah ! -C’était la seule chose raisonnable qu’elle eût à faire, ce me semble, ajouta le préfet. -Vous avez raison, monsieur, dit le vieillard qui accompagnait Madame, et qui parlait pour la première fois ; et, si j’avais eu l’honneur d’être près de Son Altesse, et qu’elle m’eût accordé quelque autorité, je lui eusse donné bien sincèrement ce conseil. -On ne vous parle pas, à vous, monsieur mon mari, dit la duchesse ; je parle à monsieur le préfet, et je lui demande s’il est bien sûr que Son Altesse royale se soit rembarquée. -Madame, dit le préfet, avec un de ces gestes administratifs qui n’admettent pas la dénégation, le gouvernement en a la nouvelle officielle. -Ah ! fit la duchesse, si le gouvernement en a la nouvelle officielle, il n’y a rien à objecter à cela ; mais, ajouta-t-elle, se hasardant sur un terrain plus glissant encore que celui qu’elle avait parcouru jusque-là, j’avais, moi, entendu dire autre chose. -Madame ! dit le vieillard avec un léger accent de reproche. -Qu’aviez-vous entendu dire, ma cousine ? dit M. de Vouillé, qui, lui aussi, commençait à prendre à la situation un intérêt de joueur. -Oui, qu’avez-vous entendu dire, madame ? insista le préfet. -Oh ! vous comprenez, monsieur le fonctionnaire, dit la duchesse, je ne vous donne rien d’officiel, moi : je vous parle de bruits qui n’ont peut-être pas le sens commun. -Madame de la Myre ! dit le vieillard. -Ah ! monsieur de la Myre, dit la duchesse. -Savez-vous, madame, insinua le préfet, que monsieur votre mari me paraît fort contrariant ! Je gage que c’est lui qui ne veut pas vous laisser retourner à Paris ? -Justement ! Mais j’espère bien y aller malgré lui. « Ce que femme veut, Dieu le veut. » -Oh ! les femmes ! les femmes ! s’écria le fonctionnaire public. -Quoi ? demanda la duchesse. -Rien, dit le préfet. J’attends, madame, que vous vouliez bien nous faire part de ces bruits dont vous parliez tout à l’heure. -Oh ! mon Dieu, c’est fort simple. J’avais entendu dire, -mais remarquez bien que je ne vous donne la chose que comme un bruit, -j’avais entendu dire, au contraire, que la duchesse de Berry avait repoussé toutes les instances de ses amis, et avait obstinément refusé de regagner le Carlo Alberto. -Eh bien, mais où serait-elle donc, alors ? demanda le préfet. -En France. -En France ! Et pourquoi faire, en France ? -Dame, vous savez bien, monsieur le préfet, dit la duchesse, que le but principal de Son Altesse royale était la Vendée. -Sans doute ; mais, du moment où elle avait échoué dans le Midi... -Raison de plus pour tenter de réussir dans l’Ouest. Le préfet sourit dédaigneusement. -Alors, vous croyez au rembarquement de Madame ? demanda la duchesse. -Je puis vous affirmer, dit le préfet, qu’elle est en ce moment dans les États du roi de Sardaigne, auquel la France va demander des explications. -Pauvre roi de Sardaigne ! il en donnera une toute simple. -Laquelle ? -« Je savais bien que Madame était une folle ; mais je ne savais point qu’elle le fût assez pour faire ce qu’elle a fait. » -Madame ! madame ! fit le vieillard. -Ah çà ! dit la duchesse, j’espère bien, monsieur de la Myre, que, si vous gênez mes volontés, vous me ferez la grâce de respecter mes opinions, qui, d’ailleurs j’en suis sûre, sont celles de monsieur le préfet. N’est- ce pas, monsieur le préfet ? -Le fait est, répondit en riant le fonctionnaire, que Son Altesse royale, à mon avis, a agi, dans toute cette affaire, avec une grande légèreté. -Là ! voyez-vous ! dit la duchesse ; que sera-ce donc si les bruits se réalisent et si Madame se rend en Vendée ! -Mais par où s’y rendrait-elle ? demanda le préfet. -Dame, par la préfecture de votre voisin, par la vôtre... On dit qu’elle a été vue et reconnue à Toulouse, au moment où elle changeait de chevaux à la porte de la poste, dans une voiture découverte. -Ah ! par exemple, dit le préfet, ce serait trop fort ! -Si fort, dit le comte, que M. le préfet n’en croit rien. -Pas un mot, dit le fonctionnaire en appuyant sur chacun des trois monosyllabes qu’il venait de prononcer. En ce moment, la porte s’ouvrit, et un des domestiques du comte annonça qu’un huissier de la préfecture demandait à remettre au premier fonctionnaire du département une dépêche télégraphique arrivée de Paris à l’instant même. -Vous permettez qu’il entre ? demanda le préfet au comte de Vouillé. -Je crois bien ! répondit celui-ci. L’huissier entra et remit une dépêche cachetée au préfet, qui s’inclina en offrant ses excuses aux convives comme il l’avait fait au maître de la maison. Le silence était profond, et tous les yeux étaient fixés sur le fonctionnaire. Madame échangeait des signes avec M. de Vouillé, qui riait tout bas, avec M. de Lussac, qui riait tout haut, et avec son faux mari, qui gardait son imperturbable sérieux. -Ouais ! s’écria tout à coup le fonctionnaire public, tandis que ses traits avaient l’indiscrétion d’exprimer la plus profonde surprise. -Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Vouillé. -Il y a, s’exclama le fonctionnaire, que Mme de la Myre nous disait la vérité à l’endroit de Son Altesse royale ; que Son Altesse royale n’a pas quitté la France ; que Son Altesse royale se dirige sur la Vendée par Toulouse, Libourne et Poitiers. Et, sur ces paroles, le préfet se leva. -Mais où allez-vous donc, monsieur le préfet ? demanda la duchesse. -Faire mon devoir, madame, si pénible qu’il soit, et donner des ordres pour que Son Altesse royale soit arrêtée, si, comme me le dit la dépêche de Paris, elle a l’imprudence de passer par mon département. -Faites, monsieur le préfet, faites, dit Madame ; je ne puis qu’applaudir à votre zèle, et vous promettre de m’en souvenir dans l’occasion. Et elle tendit sa main au préfet, qui la lui baisa galamment, après avoir, d’un regard, demandé à M. de la Myre une permission que celui-ci lui accorda du regard. XIV Petit-Pierre. Revenons à la chaumière du bonhomme Tinguy, que nous avons quittée pour faire une pointe au château de Vouillé. Quarante-huit heures se sont écoulées. Nous retrouvons Bertha et Michel au chevet du malade. Bien que les visites régulières du docteur Roger rendissent la présence de la jeune fille tout à fait inutile dans ce foyer pestilentiel, Bertha, malgré les observations de Mary, avait voulu continuer de donner des soins au Vendéen. La charité chrétienne n’était peut-être plus le seul mobile qui l’attirât dans la cabane du métayer. Quoi qu’il en fût, par une coïncidence assez naturelle, Michel, abjurant ses terreurs, avait devancé Mlle de Souday, et se trouvait déjà installé dans la chaumière, lorsque Bertha s’y était présentée. L’état de Tinguy empirait d’heure en heure. Bertha ne pouvait conserver d’illusion sur l’état du pauvre paysan. Elle voulut épargner à Rosine les angoisses de l’agonie de son père, agonie qu’elle s’attendait à voir commencer d’un instant à l’autre, et elle lui ordonna d’aller chercher le Dr Roger. -Mais, si vous voulez, mademoiselle, dit Michel, je pourrai faire cette course ; j’ai de meilleures jambes que cette enfant, et, d’ailleurs, il n’est pas très prudent de l’exposer la nuit sur les chemins. -Non, monsieur Michel, Rosine ne court aucun danger, et j’ai mes raisons pour tenir à vous garder près de moi. Cela vous est-il donc désagréable ? -Oh ! mademoiselle, vous ne le pensez pas ! mais je suis si heureux de pouvoir vous être utile, que je tiens à n’en jamais laisser échapper l’occasion. -Soyez tranquille ; il est probable que, d’ici à peu de temps, j’aurai plus d’une fois besoin de mettre votre dévouement à l’épreuve. Rosine était sortie depuis dix minutes à peine, lorsque le malade sembla tout à coup éprouver un mieux sensible et très extraordinaire ; ses yeux perdirent leur fixité, la respiration lui devint plus facile, ses doigts crispés se détendirent, il les passa à plusieurs reprises sur son front pour essuyer la sueur qui le baignait. -Comment vous trouvez-vous, mon père Tinguy ? demanda la jeune fille au paysan. -Mieux, répondit-il d’une voix faible. Le bon Dieu voudrait-il que je ne déserte pas avant la bataille ? ajouta-t-il en essayant de sourire. -Peut-être ! puisque c’est pour Lui aussi que vous allez combattre. Le paysan hocha tristement la tête, en poussant un profond soupir. -Monsieur Michel, dit Bertha au jeune homme en l’attirant dans un angle de la chambre, de façon à ce que sa voix n’arrivât pas jusqu’au malade ; monsieur Michel, courez chez le curé ; qu’il vienne, et réveillez les voisins. -Ne va-t-il donc pas mieux, mademoiselle ? Il vous le disait tout à l’heure. -Enfant que vous êtes ! n’avez-vous donc jamais vu s’éteindre une lampe ? Sa dernière flamme est toujours la plus vive ; il en est ainsi de notre misérable corps. Courez vite ! nous n’aurons pas d’agonie ; la fièvre a épuisé les forces de ce malheureux ; l’âme s’envolera sans lutte, sans effort, sans secousse. -Et vous allez rester seule auprès de lui ? -Allez vite, et ne vous inquiétez pas de moi. Quand le curé arriva, Bertha lui montra le malade, et le prêtre, comprenant sur-le-champ ce qu’elle attendait de lui, commença les prières des agonisants. Michel supplia Bertha de se retirer, et, la jeune fille y ayant consenti, ils sortirent tous deux, après avoir fait une dernière prière au chevet de Tinguy. Les voisins arrivaient les uns après les autres ; chacun s’agenouillait et répétait après le prêtre les litanies de la mort. Deux minces chandelles de cire jaune, placées de chaque côté d’un crucifix de cuivre, éclairaient cette scène lugubre. Tout à coup, et dans un moment où le prêtre et les assistants récitaient mentalement l’Ave Maria, un cri de chat-huant, parti à peu de distance de la chaumière, domina le bourdonnement monotone. Tous les paysans tressaillirent. À ce cri, le moribond, dont depuis quelques instants les yeux étaient voilés, dont la respiration était devenue sifflante, releva la tête. -Me voilà ! s’écria-t-il, me voilà !... C’est moi qui suis le guide ! Puis il essaya de contrefaire le hululement de la chouette, en répondant au cri qu’il avait entendu. Il ne put y parvenir ; son souffle éteint ne donna qu’une sorte de sanglot ; sa tête fléchit en arrière ; ses yeux s’ouvrirent largement. Il était mort. Alors, un étranger apparut au seuil de la chambre. C’était un jeune paysan breton, vêtu d’un chapeau à larges bords, d’un gilet rouge à boutons argentés, d’une veste bleue bordée de rouge, et de hautes guêtres de cuir ; il tenait à la main un de ces bâtons ferrés dont les hommes de la campagne se servent lorsqu’ils vont en voyage. Il parut surpris du spectacle qu’il avait devant les yeux ; cependant, il n’adressa de question à personne. Il s’agenouilla et se mit en prières ; ensuite, il s’approcha du lit, considéra attentivement la figure pâle et décolorée du pauvre Tinguy ; deux grosses larmes roulèrent sur ses joues ; il les essuya, puis sortit en silence, comme il était entré. Les paysans, accoutumés à cette pratique religieuse qui veut qu’on ne passe pas devant le logis d’un mort sans donner une prière à son âme et une bénédiction à son corps, ne s’étonnèrent point de la présence de l’étranger et ne firent aucune attention à son départ. Celui-ci retrouva, à quelques pas de là, un autre paysan plus petit et plus jeune que lui, et qui paraissait être son frère. Ce dernier était monté sur un cheval harnaché à la mode du pays. -Eh bien, Rameau-d’or, dit le petit paysan, qu’y a- t-il donc ? -Il y a... qu’il n’y a point de place pour nous dans la maison ; un hôte y est entré qui l’occupe tout entière. -Lequel ? -La mort. -Qui est mort ? -Celui-là même à qui nous venions demander l’hospitalité. Je vous dirais bien : faisons-nous une égide de cette mort ; cachons-nous sous un coin du linceul que nul ne viendra lever ; mais j’ai entendu dire que Tinguy est mort d’une fièvre typhoïde, et, quoique les médecins nient la contagion, je ne vous exposerai pas à un pareil danger. -Vous ne craignez pas d’avoir été vu et reconnu ? -Impossible ! Il y avait huit ou dix personnes, hommes et femmes, priant autour du lit. Je suis entré, je me suis agenouillé, j’ai prié comme les autres. C’est ce que fait, dans ce cas, tout paysan breton ou vendéen. -Et, maintenant, qu’allons-nous faire ? demanda le plus jeune des deux paysans. -Je vous l’avais dit ; nous avions à nous décider entre le château de mon camarade et la cabane du pauvre paysan qui devait être notre guide, entre les douceurs du luxe et d’une demeure princière, avec une sécurité médiocre, et la chaumière étroite, le mauvais lit, le pain de sarrasin, avec une sécurité entière. Le bon Dieu a tranché la question ; nous n’avons plus de choix à faire ; il faut donc nous contenter du confortable. -Mais le château n’est pas sûr, m’avez-vous dit. -Le château appartient à un de mes amis d’enfance, dont le père a été fait baron par la Restauration ; le père est mort ; le château est habité, à cette heure, par sa veuve et son fils. Si le fils était seul, je serais tranquille ; quoique faible, c’est un coeur honnête ; mais je crois sa mère égoïste et ambitieuse, ce qui ne laisse pas que de m’inquiéter. -Bah ! pour une nuit ! Vous n’êtes pas aventureux, Rameau-d’or. -Si fait, pour mon propre compte ; mais je réponds à la France, ou tout au moins à mon parti, des jours de Mad... -De Petit-Pierre, voulez-vous dire... Ah ! Rameau- d’or, depuis deux heures que nous marchons, voilà le dixième gage que vous me devez. -Ce sera le dernier, Mad... Petit-Pierre, voulais-je dire ; désormais, je ne vous connais plus d’autre nom que celui-là, je ne vous sais plus d’autre condition que d’être mon frère. -Allons, allons, au château ! Je me sens si fatigué, que j’irais demander un gîte à celui de l’ogresse du conte bleu. -Nous allons prendre un chemin de traverse, grâce auquel nous serons arrivés en dix minutes, fit le jeune homme. Mettez-vous en selle le plus commodément que vous pourrez ; je marcherai à pied, et vous n’aurez qu’à me suivre ; sans quoi, nous pourrions perdre un chemin à peine tracé. -Attendez, dit Petit-Pierre. Et il se laissa glisser à bas du cheval. -Où allez-vous ? dit Rameau-d’or avec inquiétude. -Vous avez fait votre prière au lit de cet humble paysan : à moi de faire la mienne. -Y pensez-vous ? -C’était un brave et honnête coeur, insista Petit- Pierre ; s’il eût vécu, il eût risqué sa vie pour nous. Je dois bien une pauvre prière à son cadavre. Rameau-d’or leva son chapeau et s’écarta pour laisser passer son jeune compagnon. Comme l’avait fait Rameau-d’or, le petit paysan entra dans la cabane, prit la branche de buis, la trempa dans l’eau bénite et la secoua sur le corps ; puis il s’agenouilla, fit sa prière au pied du lit, et sortit sans que sa prière eût été plus remarquée que ne l’avait été celle de son compagnon. Petit-Pierre, à son tour, vint rejoindre Rameau-d’or comme, cinq minutes auparavant, celui-ci était venu le rejoindre. Le jeune homme aida Petit-Pierre à remonter à cheval ; puis tous deux, le plus jeune en selle, l’autre à pied, prirent silencieusement et à travers champs ce sentier presque invisible qui conduisait, comme nous l’avons dit, par une ligne plus courte, au château de la Logerie. À peine avaient-ils fait cinq cents pas dans les terres, que Rameau-d’or s’arrêta et arrêta le cheval de Petit-Pierre. -Qu’y a-t-il encore ? demanda celui-ci. -J’entends un bruit de pas, dit le jeune homme. Rangez-vous contre ce buisson ; moi, je reste derrière cet arbre. Celui qui va nous croiser passera probablement sans nous voir. L’évolution eut la rapidité d’une manoeuvre stratégique. Bien en prit aux deux voyageurs ; car celui qui venait, s’avançait si rapidement qu’il fut en vue, malgré l’obscurité, au moment même où chacun venait de prendre son poste, Petit-Pierre contre la haie, Rameau-d’or derrière son arbre. L’inconnu auquel ils venaient de céder la place ne se trouva bientôt plus qu’à une trentaine de pas de Rameau-d’or, dont les yeux, déjà habitués aux ténèbres, commencèrent à distinguer un jeune homme de vingt ans, courant plutôt qu’il ne marchait dans la même direction qu’eux. Il avait son chapeau à la main, et ce qui devait servir encore à le faire reconnaître, c’est que ses cheveux, rejetés en arrière par le vent, laissaient le visage complètement découvert. Rameau-d’or poussa une exclamation de surprise ; mais, comme s’il demeurait encore dans le doute, et hésitait dans son désir, il laissa le jeune homme le dépasser de trois ou quatre pas, et ce ne fut que lorsque celui-ci eut complètement tourné le dos qu’il cria : -Michel ! Le jeune homme, qui ne s’attendait pas à entendre retentir son nom au milieu des ténèbres et dans cet endroit désert, fit un bond de côté, et, d’une voix toute frissonnante d’émotion : -Qui m’appelle ? demanda-t-il. -Moi, dit Rameau-d’or en enlevant son chapeau et une perruque qu’il jeta au pied de l’arbre et en s’avançant vers son ami sans autre déguisement que le complément du costume breton, qui, au reste, ne devait rien changer à sa physionomie. -Henri de Bonneville ! s’écria le baron Michel au comble de l’étonnement. -Moi-même. Mais ne prononce pas mon nom si haut ; nous sommes dans un pays et dans un moment où les buissons, les fossés et les arbres partagent avec les murs le privilège d’avoir des oreilles. -Ah ! oui, dit Michel effrayé ; et puis... -Oui, et puis... fit M. de Bonneville. -Alors, tu viens peut-être pour le soulèvement dont on parle ? -Justement ! Maintenant, voyons, en deux mots, qui es-tu ? -Moi ? -Oui, toi. -Mon ami, répondit le jeune baron, je n’ai pas d’opinion bien arrêtée encore ; cependant je t’avouerai tout bas... -Aussi bas que tu voudras, mais dépêche-toi d’avouer ! -Eh bien, je t’avouerai tout bas que je penche pour Henri V. -Eh bien, mon cher Michel, dit gaiement le comte de Bonneville, si tu penches pour Henri V, c’est tout ce qu’il me faut. -Permets... C’est que je ne suis pas complètement décidé encore. -Tant mieux ! j’aurai le plaisir d’achever ta conversion, et, pour que je l’entreprenne avec plus de chance de succès, tu vas t’empresser d’offrir un gîte dans ton château à moi et à un de mes amis qui m’accompagne. -Où est-il, ton ami ? -Le voici, dit Petit-Pierre en s’avançant et en saluant le jeune homme avec une aisance et une grâce qui contrastaient singulièrement avec le costume qu’il portait. Michel considéra quelques instants le petit paysan, et, se rapprochant de Rameau-d’or, ou plutôt du comte de Bonneville : -Henri, lui dit-il, comment s’appelle ton ami ? -Michel, tu manques aux traditions de l’hospitalité antique ; tu as oublié l’Odyssée, mon cher, et tu m’affliges ! Que t’importe le nom de mon ami ? Ne te suffit-il pas de savoir que c’est un homme parfaitement bien né ? -Es-tu bien sûr que ce soit un homme ? Le comte et Petit-Pierre se mirent à rire aux éclats. -Décidément, mon pauvre Michel, tu tiens à savoir qui tu recevras chez toi ? -Non pas pour moi, mon bon Henri, pas pour moi, je te jure ; mais c’est qu’au château de la Logerie... -Eh bien, au château de la Logerie ? -Ce n’est pas moi qui suis le maître. -Oui, c’est la baronne Michel qui est la maîtresse ; j’en avais prévenu mon ami Petit-Pierre ; mais, au lieu d’y séjourner, nous n’y resterons qu’une nuit. Tu nous conduiras à ton appartement, je ferai une visite à la cave et au garde-manger -tout cela est encore à la même place, -mon jeune compagnon se jettera sur ton lit, où il dormira tant bien que mal ; puis, demain au point du jour, je me mettrai en quête d’un gîte, et, ce gîte trouvé, ce qui ne sera pas difficile, j’espère, nous te débarrasserons de notre présence. -C’est impossible, Henri ! Ne crois pas que ce soit pour moi que je craigne ; mais ce serait compromettre ta sûreté que de te laisser pénétrer dans le château. -Comment cela ? -Ma mère veille encore, j’en suis sûr : elle attend mon retour ; elle nous verra entrer ; ton déguisement, nous le motiverons, je le crois ; mais celui de ton compagnon, qui ne m’a pas échappé, comment le lui expliquerons-nous ? -Il a raison, dit Petit-Pierre. -Mais que faire, alors ? -Et, continua Michel, il ne s’agit pas seulement de ma mère. -De qui s’agit-il donc encore ? -Attends ! fit le jeune homme en jetant un regard d’inquiétude autour de lui, éloignons-nous encore de cette haie et de ce buisson. -Diable ! -Il s’agit de Courtin. -De Courtin ? qu’est-ce que cela ? -Tu ne te souviens pas de Courtin le métayer ? -Oh ! si fait ! un bon diable qui était toujours de ton avis contre tout le monde, et même contre ta mère. -Justement ! Eh bien, Courtin est maire du village, philippiste enragé ! S’il te voyait courant les champs, la nuit, sous ce costume, sans autre forme de procès, il te ferait arrêter. -Voilà qui mérite d’être pris en considération, dit Henri, devenu plus grave. Qu’en pense Petit-Pierre ? -Je ne pense rien, mon cher Rameau-d’or ; je vous laisse penser pour moi. -Et le résultat de tout cela, c’est que tu nous fermes ta porte ? dit Bonneville. -Que vous importe, dit le baron Michel, dont les yeux venaient de s’allumer, brillants d’espérance, que vous importe, si je vous en ouvre une autre, et plus sûre que celle du château de la Logerie ? -Comment ! que nous importe ? Il nous importe fort, au contraire ! Qu’en dit mon jeune compagnon ? -Je dis que, pourvu qu’une porte s’ouvre, c’est tout ce qu’il me faut. Je tombe de fatigue, je dois l’avouer. -Alors, suivez-moi, dit le baron. -Attends... Est-ce bien loin ? -Une heure... cinq quarts de lieue à peine. -Petit-Pierre se sent-il la force ? demanda Henri. -Petit-Pierre la trouvera, répondit le petit paysan en riant. Suivons donc le baron Michel. -Suivons le baron Michel, répéta Bonneville. En route, baron ! Et le petit groupe, immobile depuis dix minutes, sortit de son immobilité, et, conduit par le jeune homme, se remit en chemin. Mais à peine Michel avait-il fait cinquante pas, que son ami lui mit la main sur l’épaule. -Où nous mènes-tu ? lui dit-il. -Au château de Souday. -Comment ! au château de Souday ? -Oui ; tu connais bien le château de Souday, avec ses tourelles pointues et couvertes d’ardoise, à gauche de la route, en face de la forêt de Machecoul ? -Le château des louves ? -Des louves, si tu veux. -Soit ; mais, pour me faire paraître le chemin moins long, mon cher Rameau-d’or, dit le jeune paysan, vous allez me dire ce que c’est que les louves. -Je vous dirai ce que j’en sais, du moins. -C’est tout ce que je puis exiger de vous. Alors, la main appuyée à l’arçon de la selle, le comte de Bonneville raconta à Petit-Pierre l’espèce de légende qui avait cours, dans le département de la Loire-Inférieure et dans les départements environnants, sur les deux sauvages héritières du marquis de Souday, sur leurs chasses de jour, sur leurs excursions de nuit, et sur les meutes aux aboiements fantastiques avec lesquelles elles forçaient, à grande course de chevaux, les loups et les sangliers. Le comte en était au point le plus dramatique de la légende, lorsque, tout à coup, il aperçut les tourelles du château de Souday, et, s’arrêtant court dans son récit, annonça à son compagnon qu’ils étaient parvenus au terme de leur course. Petit-Pierre, convaincu qu’il allait voir quelque chose de pareil aux sorcières de Macbeth, appelait à lui tout son courage pour aborder le château terrible, quand, au détour de la route, il se trouva en face de la porte ouverte et, devant cette porte, aperçut deux ombres blanches qui semblaient attendre, éclairées par une torche que portait derrière elles un homme au rude visage et au costume rustique. Petit-Pierre jeta un regard craintif sur Bertha et sur Mary, car c’étaient elles qui, prévenues par le baron Michel, étaient venues au-devant des deux voyageurs. Il vit deux adorables jeunes filles : l’une blonde aux yeux bleus et à la figure angélique ; l’autre aux yeux et aux cheveux noirs, à la physionomie fière et résolue, au visage loyal, et souriant toutes deux. Le jeune compagnon de Rameau-d’or descendit de cheval, et tous deux s’avancèrent vers les jeunes filles. -Votre ami, M. le baron Michel, m’a fait espérer, mesdemoiselles, que M. le marquis de Souday, votre père, voudrait bien nous accorder l’hospitalité, dit le comte de Bonneville, en abordant Bertha et Mary. -Mon père est absent, monsieur, répondit Bertha ; il regrettera d’avoir perdu cette occasion d’exercer une vertu que l’on trouve peu à pratiquer de nos jours. -Mais je ne sais si Michel vous aura dit, mademoiselle, que cette hospitalité pouvait bien ne pas être sans danger. Mon jeune compagnon et moi, nous sommes presque des proscrits ; la persécution peut être le prix de l’asile que vous nous offrez. -Vous venez au nom d’une cause qui est la nôtre, monsieur. Étrangers, nous vous eussions accueillis ; proscrits, royalistes, vous êtes les bienvenus, quand bien même la mort et la ruine devraient entrer avec vous dans notre pauvre demeure. Mon père serait là, qu’il vous parlerait comme je vous parle. -M. le baron Michel vous a, sans doute, appris mon nom ; il me reste à vous dire celui de mon jeune compagnon. -Nous ne vous le demandons pas, monsieur ; votre qualité vaut mieux pour nous que votre nom, quel qu’il soit ; vous êtes royalistes et proscrits pour une cause à laquelle, toutes femmes que nous sommes, nous voudrions donner notre sang ! Entrez dans cette maison ; si elle n’est ni riche ni somptueuse, au moins la trouverez-vous discrète et fidèle. Et, d’un geste de suprême majesté, Bertha indiqua la porte aux deux jeunes gens en les invitant à en passer le seuil. -Que saint Julien soit béni ! dit Petit-Pierre à l’oreille du comte de Bonneville ; voilà le château et la chaumière, entre lesquels vous vouliez que je choisisse, résumés en un même gîte. Elles me plaisent tout plein, vos louves ! Et il franchit la poterne, en faisant une gracieuse inclination de tête aux deux jeunes filles. Le comte de Bonneville suivit. Mary et Bertha firent un amical signe d’adieu à Michel, et la dernière lui tendit la main. Mais Jean Oullier poussa si rudement la porte, que le pauvre jeune homme n’eut pas le temps de saisir cette main. Il regarda pendant quelques instants les tourelles du château, qui se dessinaient tout en noir sur le fond brun du ciel, les fenêtres qui s’illuminaient les unes après les autres, et il s’éloigna. Lorsqu’il eut disparu, les buissons s’écartèrent et livrèrent passage à un personnage qui, dans un intérêt bien différent de celui des autres acteurs, avait assisté à cette scène. Ce personnage était Courtin, qui, après s’être assuré que personne n’était dans les environs, reprit le chemin par lequel avait disparu son jeune maître pour retourner à la Logerie. XV Heure Indue. Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque le jeune baron Michel se retrouva au bout de l’avenue par laquelle on arrivait au château de la Logerie. Lorsqu’il lui fallut marcher à découvert le long des pelouses, lorsqu’il aperçut la fenêtre de la chambre de sa mère, qui se détachait sur la façade sombre, cette fenêtre étant la seule éclairée, le coeur lui faillit tout à fait. Ses pressentiments ne l’avaient donc pas trompé : la baronne guettait le retour de son fils. Il se jeta sur la gauche, suivit une charmille, perdu dans son ombre ; gagna le mur du potager, qu’il escalada, et passa, par la porte de communication, du potager dans le parc. Une fois, dans le parc, il pouvait, grâce aux massifs, atteindre aisément les fenêtres du château. Jusque-là, l’opération lui avait réussi à merveille ; mais le plus difficile ou plutôt le plus chanceux restait à accomplir : il s’agissait de trouver une fenêtre que la négligence de quelque domestique eût laissée ouverte et par laquelle il pût pénétrer dans le logis et regagner son appartement. Tout à coup, il aperçut une ombre qui glissait le long des pelouses. Michel s’arrêta et reconnut que c’était un homme. Il suivait le chemin que lui-même eût dû suivre s’il se fût décidé à rentrer directement au château. Le jeune baron fit quelques pas en arrière, et se tapit dans l’ombre portée par la saillie de la tourelle. Cependant, l’homme approchait. Lorsqu’il ne fut plus qu’à une cinquantaine de pas du château, Michel entendit retentir à la fenêtre la voix sèche de sa mère. Il s’applaudit de ne point avoir passé sur les pelouses par lesquelles cet homme arrivait. -Est-ce vous, enfin, Michel ? demanda la baronne. -Non, madame, non, répondit une voix que le jeune homme reconnut, avec un étonnement mêlé de crainte, pour celle du métayer ; et c’est beaucoup trop d’honneur que vous faites au pauvre Courtin de le prendre pour M. le baron. -Grand Dieu ! s’écria la baronne, qu’est-ce qui vous amène à cette heure ? -Ah ! vous vous doutez bien que c’est quelque chose d’important, n’est-ce pas, madame la baronne ? -Serait-il arrivé malheur à mon fils ? L’accent de profonde angoisse avec lequel sa mère avait prononcé ces paroles toucha si vivement le jeune homme, qu’il allait s’élancer pour la rassurer. Mais la réponse de Courtin, qu’il entendit presque immédiatement, paralysa cette bonne disposition. Michel rentra donc dans l’ombre qui lui servait de cachette. -Oh ! que nenni, madame, répondit le métayer ; le jeune gars, si j’ose m’exprimer ainsi en parlant de M. le baron, est sain comme l’oeil, jusqu’ici du moins. -Jusqu’ici ! interrompit la baronne. Est-il donc sur le point de courir quelque danger ? -Eh ! eh ! fit Courtin, oui bien ! il pourrait lui arriver quelque dommage s’il continuait à se laisser affrioler par des espèces du calibre de ces satanées femelles que l’enfer confonde ! et c’est pour prévenir ce malheur que j’ai pris la liberté de venir vous trouver ainsi au milieu de la nuit, me doutant bien, du reste, que vous étant aperçue de l’absence de M. le baron, vous ne vous seriez pas couchée. -Et vous avez bien fait, Courtin. Mais, enfin, où est-il, ce malheureux enfant ? le savez-vous ? Courtin regarda autour de lui. -Je suis étonné, par ma foi, qu’il ne soit pas encore rentré, dit-il. J’ai pris tout exprès le chemin vicinal pour lui laisser le sentier libre, et le sentier est d’un bon quart de lieue plus court que le chemin vicinal. -Mais, encore une fois, d’où vient-il ? où était-il ? qu’a-t-il fait ? Pourquoi court-il les champs, la nuit, à deux heures du matin, sans souci de mes inquiétudes, sans réfléchir qu’il compromet sa santé et la mienne ? -Madame la baronne, dit Courtin, ne trouvez-vous pas vous-même que voilà bien des questions pour que j’y réponde en plein air ? Puis, baissant la voix : -Ce que j’ai à raconter à madame la baronne est si grave, qu’elle ne sera pas trop en sûreté dans sa chambre pour m’écouter... sans compter que, si le jeune maître n’est point au château, il ne peut tarder à y arriver, ajouta le métayer en regardant de nouveau avec inquiétude autour de lui, et que je ne me soucierais pas le moins du monde qu’il sût que je l’espionne, quoique ce soit pour son bien-être et surtout pour vous rendre service. -Attendez-moi un instant, Courtin. La baronne se retira de la fenêtre, et, un instant après, Michel entendit grincer la clef et les verrous de la porte d’entrée. Il écouta d’abord avec angoisse ; mais bientôt, il reconnut que cette porte qui venait de s’ouvrir avec tant de difficulté, sa mère et Courtin, dans leur préoccupation, oubliaient de la refermer. Le jeune homme attendit quelques secondes pour leur laisser le temps de gagner les étages supérieurs, puis, se glissant le long du mur, il gravit le perron, poussa la porte, qui tourna sans bruit sur ses gonds et il se trouva dans le vestibule. Son projet primitif avait été de rentrer dans sa chambre à coucher et d’y attendre les événements en faisant semblant de dormir. En ce cas, l’heure de sa rentrée ne pouvant être précisée, il avait encore la chance de se tirer de ce mauvais pas par un audacieux mensonge. Mais les choses étaient bien changées depuis qu’il avait pris cette première détermination. Courtin l’avait suivi, Courtin l’avait vu, Courtin connaissait sans doute la retraite du comte de Bonneville et de son compagnon. Michel s’oublia un instant lui-même pour ne songer qu’à la sûreté de son ami, que le métayer, avec les opinions que lui connaissait Michel, pouvait singulièrement compromettre. Au lieu de monter au second étage, le jeune homme s’arrêta au premier : au lieu de monter à sa chambre, il se glissa à pas de loup dans le corridor. Puis, s’arrêtant à la porte de la chambre de sa mère, il écouta. -Ainsi, vous croyez, Courtin, demandait la baronne, vous croyez sérieusement que mon fils s’est laissé prendre aux gluaux d’une de ces malheureuses ? -Ah ! oui, madame, quant à cela, j’en suis sûr ; et il y est si bien pris même, que vous aurez grand-peine, j’en ai peur, à l’en dépêtrer. -Des filles sans le sou ! -Dame, elles viennent du plus vieux sang du pays, madame la baronne, dit Courtin, qui voulait sonder le terrain ; et, pour vous autres, nobles, ça fait quelque chose, à ce qu’il paraît. -Pouah ! dit la baronne, des bâtardes ! -Mais jolies, l’une comme un ange, l’autre comme un démon ! -Que Michel ait voulu s’en amuser quelques instants, comme tant d’autres l’ont fait dans le pays, dit- on, c’est possible ; mais avoir songé à épouser l’une d’elles, cela ne se peut pas, et il me connaît trop pour avoir pensé que je consentisse jamais à une pareille union. -Sauf le respect que je lui dois, madame la baronne, mon avis est que M. Michel n’a pas encore réfléchi à tout cela, et ne se rend peut-être pas compte lui-même du sentiment qu’il éprouve pour les donzelles ; mais ce dont je suis certain, c’est que, d’une autre façon, d’une façon plus grave, là, il est rudement en train de se compromettre. -Que voulez-vous dire, Courtin ? -Dame, fit le métayer, savez-vous, madame la baronne, qu’il serait bien dur, pour moi qui vous aime et qui vous respecte, de faire arrêter mon jeune maître ? Michel tressaillit dans le corridor ; cependant ce fut la baronne qui reçut la plus violente commotion. -Arrêter Michel ! fit-elle en se redressant ; mais il me semble que vous vous oubliez, maître Courtin. -Non, madame la baronne, je ne m’oublie pas. -Cependant... -Je suis votre métayer, mais, avant d’être votre métayer, je suis citoyen et, de plus, maire, et, de ce côté-là aussi, j’ai des devoirs que je dois remplir, madame la baronne, si marri qu’en soit mon pauvre coeur. -Quel galimatias me faites-vous là, maître Courtin, et quel rapprochement peut-il y avoir entre mon fils, votre qualité de citoyen et votre titre de maire ? -Le rapprochement, le voici, madame la baronne : c’est que monsieur votre fils a des accointances avec les ennemis de l’État. -Je sais bien, dit la baronne, que M. le marquis de Souday a des opinions très exagérées ; mais les amourettes de Michel avec l’une ou l’autre de ses filles ne sauraient, il me semble, constituer un délit. -Ces amourettes mèneront monsieur Michel plus loin que vous ne le croyez, madame la baronne, c’est moi qui vous le dis. Je sais bien qu’il ne trempe encore que le bout du bec dans l’eau trouble que l’on fait autour de lui ; mais cela suffit pour lui obscurcir la vue. -Voyons, assez de métaphores comme cela ; expliquez-vous, Courtin. -Eh bien, madame la baronne, voici l’explication tout entière. Ce soir, après avoir assisté à la mort de ce vieux chouan de Tinguy, au risque de rapporter la fièvre pernicieuse au château, après avoir reconduit la plus grande des deux louves jusque chez elle, M. le baron a servi de guide à deux paysans qui n’étaient pas plus des paysans que je ne suis un monsieur, et il les a conduits au château de Souday. -Qui vous a dit cela, Courtin ? -Mes deux yeux, madame la baronne : ils sont bons, et j’y crois. -Mais, à votre avis, quels étaient ces deux paysans ? -Ces deux paysans ? -Oui. -L’un, j’en mettrais ma main au feu, était le comte de Bonneville, un chouan fini, celui-là ! Il n’y a pas à me dire non, il a été assez longtemps dans le pays, et je l’ai reconnu. Quant à l’autre... -Eh bien, achevez. -Quant à l’autre, si je ne me trompe, c’est encore mieux que cela. -Et qui donc ?... Voyons, nommez-le, Courtin. -Suffit, madame la baronne ; s’il le faut, -et il le faudra, probablement, -je le nommerai à qui de droit. -À qui de droit ! Mais vous allez donc dénoncer mon fils ? s’écria la baronne stupéfaite du ton de son métayer, ordinairement si humble avec elle. -Assurément, madame la baronne, répondit Courtin avec aplomb. -Mais vous n’y pensez pas, Courtin ! -J’y pense si bien, madame la baronne, que je serais déjà en route pour Montaigu ou même pour Nantes, si je n’avais tenu à vous prévenir auparavant, afin que vous avisiez à mettre monsieur Michel en sûreté. -Mais, en supposant même que Michel ne soit pas enveloppé dans cette affaire, dit vivement la baronne, vous allez me compromettre vis-à-vis de mes voisins, et, qui sait ! peut-être attirer sur la Logerie d’affreuses représailles ! -Eh bien ! nous défendrons la Logerie, madame la baronne. -Mais, Courtin, fit la baronne prête à descendre à la prière, ce n’est pas aussi grave que vous le supposez, j’en suis sûre. -Eh ! pardieu ! si, madame la baronne, c’est très grave. Je ne suis qu’un paysan ; mais cela n’empêche point que je n’en sache aussi long qu’un autre, attendu que j’écoute beaucoup et que j’ai l’oreille fine. Le pays de Retz est en ébullition ; encore un coup de feu, et le bouillon passera par-dessus la marmite. -Courtin, vous vous trompez. -Mais non, madame la baronne, mais non. Je sais ce que je sais, mon Dieu ! les nobles se sont déjà réunis trois fois, quoi ! une fois chez le marquis de Souday, une fois chez celui qu’ils appellent Louis Renaud, et une fois chez le comte de Saint-Amand. Toutes ces réunions-là sentent la poudre, madame la baronne ; et, à propos de poudre, il y en a deux quintaux et pas mal de sacs de balles chez le curé de Montbert. Enfin, -et ceci est le plus grave, -enfin, puisqu’il faut vous le dire, on attend dans le pays la duchesse de Berry, et m’est avis, d’après ce que je viens de voir, qu’il pourrait bien se faire qu’on ne l’attendît pas longtemps. -Pourquoi cela ? -Parce que je crois qu’elle y est. -Où cela, grand Dieu ? -Eh bien ! au château de Souday, donc. -Au château de Souday ? -Oui, où monsieur Michel l’aurait conduite ce soir. -Michel ? Ah ! le malheureux enfant. Mais que faire, grand Dieu ! que faire ? -Écoutez, madame la baronne, dit Courtin, ce qu’il faut faire, le voici. -Parlez, Courtin, parlez. -Eh bien ! pour mettre monsieur Michel tout à fait hors de ce guêpier-là, il faudrait, selon moi, par un moyen quelconque, prières ou menaces, le décider à quitter la Logerie et à partir pour Paris. -Oui, Courtin, oui, vous avez raison. -Seulement, je crois qu’il ne le voudra pas. -Quand j’aurai décidé, Courtin, il faudra bien qu’il veuille. -Il aura vingt et un ans dans onze mois : il est bien près d’être majeur. -Et moi, je vous dis qu’il partira, Courtin. Mais qu’avez-vous ? En effet, Courtin tendait l’oreille du côté de la porte. -Il me semble que l’on a marché dans le corridor, dit Courtin. -Voyez. Courtin prit la lumière et se précipita vers le corridor. -Il n’y a personne, dit-il en rentrant ; et, cependant, il me semblait bien avoir entendu des pas. -Mais où pensez-vous qu’il soit, à cette heure, le malheureux enfant ? -Dame ! fit Courtin, peut-être chez moi à m’attendre. Le jeune baron a confiance en moi, et ce ne serait pas la première fois qu’il serait venu me conter ses petits chagrins. -Vous avez raison, Courtin, c’est possible ; retournez chez vous, et surtout ne faites rien sans m’en parler. -Entendu, madame la baronne. S’il rentre, séquestrez-le ; ne le laissez point communiquer avec les louves ; car, s’il les revoit... -Eh bien ? -Eh bien ! je ne serais point étonné d’apprendre qu’un de ces jours il fait le coup de fusil dans les genêts. -Oh ! il me fera mourir de chagrin ! Quelle malencontreuse idée mon mari a-t-il eue de revenir dans ce maudit pays ! -Malencontreuse idée, oui, madame la baronne, pour lui surtout ! La baronne pencha tristement la tête sous le souvenir que venait d’évoquer Courtin, lequel se retira, après avoir exploré les environs et s’être assuré que personne ne pouvait le voir sortir du château de la Logerie. XVI La Diplomatie De Courtin. Courtin avait fait à peine deux cents pas sur le chemin qui conduisait à sa métairie, lorsqu’il entendit un froissement dans les buissons près desquels il passait. -Qui va là ? demanda-t-il en prenant le large et en se mettant en garde avec le bâton qu’il tenait à la main. -Ami, répondit une voix juvénile. Et celui auquel appartenait cette voix apparut sur le bord du sentier. -Mais c’est monsieur le baron ! s’écria le métayer. -Lui-même, Courtin. -Et où donc allez-vous à cette heure ? Grand Dieu ! si Mme la baronne vous savait dans les champs, en pleine nuit, que dirait-elle ? fit le métayer en jouant la surprise. -C’est comme cela, Courtin. -Dame ! fit le métayer d’un air narquois, il est présumable que monsieur le baron a ses raisons ? -Oui, et tu les sauras, dit Michel, lorsque nous serons chez toi. -Chez moi ! vous venez chez moi ? s’écria Courtin étonné. -Refuses-tu de me recevoir ? demanda le jeune homme. -Juste Dieu ! moi, refuser de vous recevoir dans une maison qui, à tout prendre, est à vous ! -Alors, comme il est tard, ne perdons pas de temps. Marche devant, je te suis. Courtin, assez inquiet du ton impératif de son jeune maître, obéit ; puis, après une centaine de pas, il franchit un échalier, traversa un verger et se trouva à la porte de sa métairie. Une fois entré dans la salle d’en bas, qui servait en même temps de salle commune et de cuisine, il rassembla quelques tisons épars dans le foyer, souffla sur l’un d’eux qui s’était conservé embrasé, et alluma une chandelle de cire jaune, qu’il accrocha dans la cheminée. Alors seulement, et, à la lueur de cette bougie, il vit ce qu’il n’avait pu voir à la lumière de la lune : c’est que Michel était pâle comme la mort ! -Ah ! monsieur le baron, fit Courtin, Jésus Dieu ! qu’avez-vous donc ? -Courtin, fit le jeune homme en fronçant le sourcil, j’ai entendu ta conversation avec ma mère. -Oui-da, vous écoutiez ? fit le métayer, un peu surpris. Mais, se remettant aussitôt : -Eh bien ! après ? demanda-t-il. -Tu désires beaucoup voir renouveler ton bail l’année prochaine. -Moi, monsieur le baron ?... -Toi, Courtin, et beaucoup plus que tu ne le dis. -Dame ! je n’en serais pas fâché, monsieur le baron, et, cependant, s’il y avait empêchement, on n’en mourrait pas. -Courtin, c’est moi qui renouvellerai ton bail, dit le jeune homme ; car, au moment de la signature, je serai majeur. -Oui, comme vous dites, monsieur le baron. -Mais tu comprends bien, poursuivit le jeune homme, auquel le désir de sauver le comte de Bonneville et de rester près de Mary, donnait une résolution tout à fait en dehors de son caractère, tu comprends bien, n’est-ce pas ? que, si tu fais ce que tu as dit ce soir, c’est-à-dire si tu dénonces mes amis, ce n’est point moi qui renouvellerai le bail d’un dénonciateur ? -Oh ! oh ! fit Courtin. -C’est comme cela. Une fois sorti de la métairie, Courtin, il faut lui dire adieu ; tu n’y rentreras plus. -Mais le gouvernement ! mais Mme la baronne ! -Tout cela ne me regarde pas, Courtin. Je m’appelle le baron Michel de la Logerie ; la terre et le château de la Logerie m’appartiennent, par abandon de ma mère, aussitôt ma majorité ; je suis majeur dans onze mois, et ton bail échoit dans treize. -Mais si je renonce à mon projet, monsieur le baron ? dit le métayer d’un air câlin. -Si tu renonces à ton projet, tu auras ton bail. -Aux mêmes conditions que par le passé ? -Aux mêmes conditions que par le passé. -Ah ! monsieur le baron, si ce n’était pas la peur de vous compromettre, dit Courtin en allant chercher dans le tiroir d’un bahut une petite bouteille remplie d’encre, une feuille de papier et une plume, qu’il mit sur la table. -Qu’est-ce que cela ? demanda Michel. -Dame, si monsieur le baron voulait avoir la complaisance d’écrire ce qu’il vient de dire... On ne sait qui meurt ni qui vit, et moi, de mon côté... voilà le Christ, eh bien ! sur le Christ, je ferai serment à monsieur le baron... -Je n’ai pas besoin de tes serments, Courtin ; car, en sortant d’ici, je retourne à Souday ; j’avertis Jean Oullier de se tenir sur ses gardes, et Bonneville de chercher un autre gîte. -Eh bien, alors, raison de plus, dit Courtin en présentant la plume à son jeune maître. Michel prit la plume des mains du métayer et écrivit sur le papier : Moi, soussigné, Auguste-François Michel, baron de la Logerie, m’engage à renouveler le bail de Courtin aux mêmes conditions que celui qu’il tient en ce moment. Et, comme il allait mettre la date : -Non, dit le métayer, ne datez point, s’il vous plaît, mon jeune maître. Nous daterons cela le lendemain de votre majorité. Et il se contenta de signer, en laissant, entre le texte de l’engagement et la signature, la place nécessaire pour mettre une date. -Si monsieur le baron voulait se reposer plus à son aise que sur cette escabelle et s’il ne tenait pas à rentrer au château avant le jour, reprit Courtin, je dirais à monsieur le baron : j’ai là-haut et à son service, un lit qui n’est pas trop méchant. -Non, répondit Michel ; n’as-tu pas entendu que je t’ai dit que j’allais retourner à Souday ? -Pourquoi faire ? Puisque monsieur le baron a ma promesse, foi de Courtin, de ne rien dire, il a bien le temps. -Ce que tu as vu, Courtin, un autre a pu le voir, et, si tu te tais parce que tu as promis, un autre, qui n’a pas promis, peut parler. Au revoir donc ! -Monsieur le baron fera ce qu’il voudra, dit Courtin ; mais il a tort, là, vraiment tort, de retourner dans cette souricière. -Bon, bon ! je te remercie de tes conseils ; mais je suis bien aise que tu saches que je suis d’âge à faire ce que je veux. Et, se levant à ces mots, prononcés avec une fermeté dont le métayer l’eût cru incapable, il se dirigea vers la porte et sortit. Courtin le suivit des yeux jusqu’à ce que la porte fût refermée ; alors, portant vivement la main sur la promesse de bail, il la relut, la plia soigneusement en quatre, et la serra dans son portefeuille. Puis, comme il lui semblait entendre parler aux environs de la métairie, il alla à la fenêtre, en entrouvrit le rideau et vit le jeune baron face à face avec sa mère. -Ah ! ah ! mon jeune coq, dit-il, avec moi vous chantiez bien haut ; mais voilà une maîtresse poule qui va rabattre votre caquet ! En effet, la baronne, ne voyant pas revenir son fils, avait pensé que ce que lui avait dit Courtin pourrait bien être vrai et qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que son fils fût chez le métayer. Elle avait balancé un instant, moitié fierté, moitié crainte de sortir la nuit ; mais, enfin, les inquiétudes maternelles l’avaient emporté, et, s’enveloppant d’un grand châle, elle avait pris le chemin de la métairie. En arrivant à la porte, elle en avait vu sortir son fils. Alors délivrée de toute crainte, en revoyant le jeune homme sain et sauf, son caractère impérieux avait repris le dessus. Michel, de son côté, en apercevant sa mère, avait reculé d’un pas avec stupéfaction. -Suivez-moi, monsieur, lui dit la baronne ; ce n’est point trop tôt, ce me semble, pour rentrer au château. Le pauvre garçon n’eut l’idée ni de discuter, ni de fuir ; il suivit sa mère, obéissant et passif comme un enfant. Pas une parole ne fut échangée entre la baronne et son fils pendant tout le chemin. En somme, Michel aimait encore mieux ce silence qu’une discussion dans laquelle son obéissance filiale, ou plutôt sa faiblesse de caractère, lui eût nécessairement donné le dessous. Lorsque tous les deux rentrèrent au château, le jour commençait à poindre. La baronne, toujours muette, conduisit le jeune homme à sa chambre. Il y trouva une table servie. -Vous devez avoir faim et être fatigué, lui dit la baronne. Et, lui montrant successivement la table et le lit. -Voici pour la faim et voici pour le sommeil, ajouta-t-elle. Après quoi, elle se retira, fermant la porte derrière elle. Le jeune homme entendit, en frissonnant, tourner deux fois la clef dans la serrure. Il était prisonnier. Michel mangea à la hâte, et, après avoir été à la porte et s’être assuré qu’il était bien réellement prisonnier, il se coucha et s’endormit. Il se réveilla vers les dix heures du matin. Michel s’aperçut, avec une certaine inquiétude, que la table avait été assez copieusement servie pour faire face non seulement au dîner de la veille, mais encore au déjeuner et même au dîner du jour. Il commença, dès lors, à craindre que sa captivité ne durât plus longtemps qu’il ne l’avait cru. Cette crainte se confirma quand il vit venir successivement deux et trois heures. En ce moment, et comme il prêtait avec attention l’oreille au moindre bruit, il lui sembla entendre des détonations du côté de Montaigu. Ces détonations avaient la régularité de feux de peloton. Cependant, il était impossible de dire si bien réellement ces détonations venaient d’une fusillade. Montaigu était à plus de deux lieues de la Logerie, et un orage lointain pouvait produire un bruit à peu près pareil. Mais non, le ciel était pur. Ces détonations durèrent environ une heure ; puis tout rentra dans le silence. Les inquiétudes du baron étaient si grandes, qu’il avait -à part le déjeuner pris le matin -complètement oublié de manger. Au reste, il avait décidé une chose : c’était, la nuit venue, et quand tout le monde serait couché au château, de dévisser la serrure de sa chambre avec son couteau, et de sortir, non point par la porte du perron, qui serait probablement fermée, elle aussi, mais par une fenêtre quelconque. Cette possibilité de fuir rendit l’appétit au prisonnier. Il dîna en homme qui pense avoir à traverser une nuit orageuse et qui prend des forces pour faire face à tous les accidents de cette nuit. Michel avait fini de dîner vers sept heures, à peu près : la nuit devait venir dans une heure ; il se jeta sur son lit, pour attendre. Que méditait sa mère ? Tout à coup, il sembla au jeune baron qu’il entendait le bruit des grelots que l’on attache au collier des chevaux de poste. Il courut à la fenêtre. Il lui sembla voir, sur la route de Montaigu, une espèce de groupe se mouvant assez rapidement dans l’ombre et se dirigeant vers le château de la Logerie. Au bruit des sonnettes se mêlait celui du trot de deux chevaux. En ce moment, le postillon qui montait l’un de ces deux chevaux fit claquer son fouet, probablement pour annoncer son arrivée. Il n’y avait aucun doute à conserver : c’était un postillon qui venait avec des chevaux de poste. En même temps, et par un mouvement instinctif, le jeune homme jeta les yeux sur les communs. Il vit les domestiques qui tiraient de dessous la remise la calèche de voyage de sa mère. Une lueur illumina son cerveau. Ces chevaux de poste qui venaient de Montaigu, ce postillon qui faisait claquer son fouet, cette calèche de voyage que l’on tirait de dessous la remise... plus de doute : sa mère partait et l’emmenait avec elle ! Michel résolut de risquer le tout pour le tout. Il s’approcha de la fenêtre, et mesura la hauteur : elle était de trente pieds, à peu près. Le jeune baron demeura un instant pensif ; évidemment une grande lutte se livrait en lui. Enfin, il parut prendre son parti ; il alla à son secrétaire, en tira une somme assez considérable en or, et en garnit ses poches. En ce moment, il lui sembla entendre des pas dans le corridor. Il referma vivement le secrétaire, alla se jeter sur son lit et attendit. XVII Le Cabaret D’Aubin Courte-Joie. Il était clair qu’un soulèvement se préparait dans la Bretagne et dans la Vendée. Comme nous avons entendu Courtin l’expliquer à la baronne de la Logerie, les rassemblements des chefs légitimistes n’étaient un mystère pour personne : les noms des Bonchamp et des d’Elbée modernes qui devaient se mettre à la tête des corps vendéens étaient connus et signalés ; les anciennes organisations en paroisses, capitaineries et divisions se reformaient ; les curés refusaient de chanter le Domine salvum fac regem Philippum et recommandaient au trône Henri V, roi de France, et Marie-Caroline, régente ; enfin, dans les départements riverains de la Loire, et particulièrement dans ceux de la Loire-Inférieure et de Maine-et-Loire, l’air était imprégné de cette saveur de poudre qui précède les grandes commotions politiques. Malgré la fermentation générale, peut-être même à cause de cette fermentation, la foire de Montaigu promettait d’être brillante. Dans les cabarets, l’affluence était grande ; le cidre, l’eau-de-vie et le café s’y débitaient par quantités prodigieuses ; mais le tempérament du paysan vendéen est si robuste, que les quantités énormes de liquide absorbé n’exerçaient ni sur les visages ni sur les caractères une influence sensible : le teint des buveurs était un peu plus allumé, les yeux étaient un peu plus brillants ; mais les hommes restaient d’autant plus maîtres d’eux-mêmes qu’ils se méfiaient de ceux qui tenaient les cabarets, et des citadins qu’ils pouvaient y rencontrer. Un seul des nombreux cabarets de Montaigu était tenu par un homme auquel les Vendéens pouvaient compter et vis-à-vis duquel, en conséquence, ils se dispensaient de toute contrainte. Ce cabaret était situé au centre de la ville, sur le champ même de la foire, à l’angle de la place et côtoyant une ruelle qui aboutissait, non pas à une autre rue, non pas aux champs, mais à la rivière la Maine, qui contourne la ville au sud-ouest. Le propriétaire de ce cabaret se nommait Aubin Courte-Joie. Aubin était son nom de famille ; Courte-Joie était un sobriquet qu’il devait à la railleuse prodigalité de ses amis. Malgré ses deux jambes de bois, Aubin Courte-Joie était l’agent le plus actif et le plus intelligent du mouvement qui s’organisait. Sentinelle avancée au milieu du camp ennemi, il renseignait les chefs vendéens sur tout ce que le gouvernement préparait pour sa défense, non seulement dans le canton de Montaigu, mais encore dans tous ceux des environs. Les mendiants nomades, ces hôtes d’un jour auxquels personne ne suppose une valeur, dont jamais on ne se méfie, étaient dans ses mains des auxiliaires merveilleux qu’il faisait rayonner à dix lieues à la ronde ; ils lui servaient à la fois d’espions et d’intermédiaires avec les habitants des campagnes. Son cabaret était le rendez-vous naturel de ceux que l’on appelait les chouans ; c’était le seul, nous l’avons dit, dans lequel ils ne se crussent pas obligés de comprimer les élans de leur royalisme. Le jour de la foire de Montaigu, le cabaret d’Aubin Courte-Joie ne paraissait pas tout d’abord aussi peuplé de consommateurs que l’on eût pu le supposer en raison de l’affluence considérable des gens de la campagne. Dans la première des deux pièces qui le composaient, pièce sombre et noire, meublée d’un comptoir en bois à peine poli, de quelques bancs et de quelques escabelles, une dizaine de paysans tout au plus étaient attablés. La seconde pièce servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, de cabinet à Aubin Courte-Joie, et devenait encore, dans les grandes occasions, une annexe à la salle commune ; on y recevait des amis. Le jour de la foire de Montaigu, Aubin Courte-Joie avait ouvert ce qui pouvait passer pour son sanctuaire à de nombreux amis. Si, dans la salle commune, il ne se trouvait pas plus de dix ou douze consommateurs, on pouvait compter plus de vingt personnes dans l’arrière-boutique. De ces hommes, la plus grande partie étaient assis autour de la table et buvaient en causant avec animation. Aubin Courte-Joie était assis dans une espèce de fauteuil de bois sous le manteau de la cheminée ; à son côté, Jean Oullier, avec son chien couché entre ses jambes. Derrière eux, la nièce de Courte-Joie, jeune et belle paysanne que le cabaretier avait prise avec lui pour s’occuper des soins de son négoce, activait le feu et veillait sur une douzaine de tasses brunes, dans lesquelles mijotait doucement, à la chaleur du foyer, ce que les paysans appellent la rôtie au cidre. Aubin Courte-Joie parlait très vivement, quoique à voix basse, à Jean Oullier, lorsqu’un petit sifflement qui imitait le cri d’alarme et de ralliement de la perdrix partit de la salle du cabaret. -Qui nous vient là ? s’écria Courte-Joie en se penchant pour regarder à travers la meurtrière qu’il s’était ménagée dans les rideaux. L’homme de la Logerie... Attention ! Avant que cette recommandation fût arrivée à ceux qu’elle concernait, tout était rentré en ordre, dans la chambre de Courte-Joie. La petite porte s’était doucement close ; les femmes, les mendiants avaient disparu. Les hommes qui comptaient les galettes avaient fermé et renversé leurs sacs, s’étaient assis dessus et fumaient leur pipe dans une attitude nonchalante. Quant aux buveurs, tous s’étaient tus et trois ou quatre s’étaient endormis sur la table comme par enchantement. Jean Oullier lui-même s’était tourné du côté du foyer, de façon à dérober ses traits à la première inspection de ceux qui entreraient. XVIII L’homme De La Logerie. Courtin -car c’était lui que Courte-Joie avait désigné sous le nom de l’homme de la Logerie - Courtin était effectivement entré dans la première pièce du cabaret. Le métayer regarda autour de lui, sembla ne pas trouver dans la pièce d’entrée la figure qu’il cherchait, puis ouvrit résolument le vitrage et montra sa figure de fouine sur le seuil de la seconde pièce. Ici encore, personne n’eut l’air de faire attention à lui. Seule, Mariette, la nièce d’Aubin Courte-Joie, occupée à servir les pratiques, fit trêve à la sollicitude avec laquelle elle surveillait les tassées de cidre, se redressa et demanda à Courtin, comme elle eût fait à l’un des habitués de l’établissement de son oncle : -Quoi qu’il faut vous servir, monsieur Courtin ? -Un café, répondit Courtin, en inspectant tour à tour les physionomies qui garnissaient les bancs, et tous les coins de la salle. -C’est bien... Allez vous asseoir, répondit Mariette ; je vais vous porter cela tout à l’heure, à votre place. -Oh ! ce n’est point la peine, répondit Courtin avec bonhomie ; baillez-la-moi tout de suite, ma tasse ; je la boirai au coin du feu avec les amis. Personne ne parut s’offenser de la qualification que se donnait Courtin, ou plutôt de celle qu’il donnait aux assistants ; mais aussi, personne ne se dérangea pour lui offrir une place. Courtin fut donc obligé de faire un nouveau pas en avant. -Vous allez bien, gars Aubin ? demanda-t-il, en s’adressant au cabaretier. -Comme vous voyez, répondit celui-ci, sans même retourner la tête de son côté. Il était facile à Courtin de s’apercevoir qu’il n’était pas reçu par la société avec une extrême bienveillance ; mais il n’était pas homme à se démonter pour si peu. -Allons, la Mariette, dit-il, donne-moi une escabelle, que je me sise à côté de ton oncle. -Il n’y en a pas, maître Courtin, répondit la jeune fille ; vous avez, Dieu merci ! d’assez bons yeux pour le voir. -Eh bien ! ton oncle va me donner la sienne, continua Courtin, avec une audacieuse familiarité, quoique, au fond, il se sentît peu encouragé par l’attitude du cabaretier et de ses hôtes. -S’il le faut absolument, grommela Aubin Courte- Joie, on te la donnera, attendu qu’on est le maître de la maison, et qu’il ne sera pas dit qu’à la Branche de Houx, il a été refusé un siège à qui a voulu s’asseoir. -Alors donne-le-moi donc, ton siège, comme tu dis, beau parleur ; car j’aperçois là celui que je cherche. -Qui cherches-tu donc ? demanda Aubin, qui se leva et auquel, à l’instant même, vingt escabelles furent offertes. -Je cherche Jean Oullier, donc ! dit Courtin, et m’est avis que le voilà. En entendant prononcer son nom, Jean Oullier se leva à son tour, et, d’un ton presque menaçant : -Voyons, que me voulez-vous ? demanda-t-il à Courtin. -Eh bien ! eh bien ! il ne faut pas me dévorer pour cela ! répondit le maire de la Logerie. Ce que j’ai à vous dire vous intéresse encore plus que moi. -Maître Courtin, reprit Jean Oullier d’une voix grave, quoi que vous en ayez dit tout à l’heure, nous ne sommes pas des amis, il s’en faut même, et du tout au tout ! vous le savez trop pour être venu au milieu de nous avec de bonnes intentions. -Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, gars Oullier ! -Maître Courtin, continua Jean Oullier sans s’arrêter aux signes que lui adressait Aubin Courte-Joie pour l’engager à la prudence, maître Courtin, depuis que nous nous connaissons, vous avez été bleu, vous avez acheté du mauvais bien. -Du mauvais bien ? interrompit le métayer avec son sourire narquois. -Oh ! je m’entends, et vous m’entendez aussi, je veux dire du bien venant de mauvaise source. Vous avez fait alliance avec les patauds des villes ; vous avez persécuté les gens des bourgs et des villages, ceux qui avaient conservé leur foi à Dieu et au roi. Que peut-il donc y avoir de commun aujourd’hui entre vous qui avez fait cela et moi qui ai fait tout le contraire ? -Non, répliqua Courtin, non, gars Oullier, je n’ai pas navigué dans vos eaux, c’est vrai ; mais, quoique d’un autre parti que vous, je dis qu’entre voisins on ne doit pas vouloir la mort l’un de l’autre. Je vous ai donc cherché et suis venu à vous pour vous rendre service, je le jure. -Je n’ai que faire de vos services, maître Courtin, répondit Jean Oullier. -Et pourquoi cela ? demanda le métayer. -Parce que je suis sûr que vos services cacheraient une trahison. -Ainsi, vous refusez de m’entendre ? -Je refuse ! répliqua brutalement le garde-chasse. -Et tu as tort, dit à demi-voix le cabaretier, auquel la rudesse franche et loyale de son compagnon semblait une fausse manoeuvre. -Eh bien ! alors, reprit lentement Courtin, si malheur arrive aux habitants du château de Souday, n’en accusez que vous, gars Oullier. Il y avait évidemment une intention extensive dans la façon dont Courtin avait prononcé le mot habitants ; au nombre des habitants, les hôtes étaient certainement compris. Jean Oullier ne put se méprendre à cette intention, et, malgré sa force d’âme habituelle, il devint fort pâle. Il regretta de s’être si fort avancé ; mais il était dangereux de revenir sur sa détermination première. Si Courtin avait des soupçons, cette reculade ne ferait que les confirmer. Oullier s’appliqua donc à maîtriser son émotion, et se rassit en tournant le dos à Courtin de l’air le plus indifférent du monde. Son attitude était si dégagée, que Courtin, tout matois qu’il était, s’y laissa prendre. Il ne sortit donc pas avec la précipitation qui eût dû naturellement suivre sa réplique ; il fouilla longtemps dans sa bourse de cuir pour y chercher la menue monnaie qui devait payer son café. Aubin Courte-Joie comprit ce retard, et profita du moment pour prendre la parole : -Mon Jean, dit-il en s’adressant à Oullier avec une bonhomie parfaite, mon Jean, il y a longtemps que nous sommes des amis et que nous suivons la même route, j’espère : voilà deux jambes de bois qui le prouvent ! Eh bien ! je ne crains pas de te dire, devant M. Courtin, que tu as tort, entends-tu ? Tant qu’une main est fermée, il n’y a qu’un fou qui puisse dire : « Je sais ce qu’elle contient. » Certes, M. Courtin, continua Aubin Courte-Joie en insistant sur le titre qu’il donnait au maire de la Logerie, certes, M. Courtin n’a pas été des nôtres ; mais il n’a pas été contre nous non plus ; il a été pour lui ; voilà tout ce qu’on peut lui reprocher. Mais, aujourd’hui que les querelles sont mortes ; aujourd’hui qu’il n’y a plus ni bleus ni chouans ; aujourd’hui que nous sommes sous la paix, Dieu merci, que t’importe la couleur de sa cocarde ? Et, par ma foi, si M. Courtin a, comme il dit, de bonnes choses à te communiquer, pourquoi ne pas les entendre, ces bonnes choses ? Jean Oullier haussa les épaules d’un air d’impatience. « Vieux renard ! » pensa Courtin, trop bien renseigné sur ce qui se passait pour se laisser abuser par les fleurs de rhétorique pacifique dont Aubin Courte- Joie jugeait à propos d’émailler son discours. Mais, tout haut : -D’autant mieux, ajouta-t-il, que la politique n’est pour rien dans ce dont je voulais l’entretenir. -Là, tu le vois bien, dit Courte-Joie ; rien n’empêche que tu ne devises avec M. le maire. Allons, allons, fais-lui place auprès de toi, et vous jaserez tout à votre aise. -Voyons, qu’avez-vous à me dire ? Et dépêchons ! demanda Jean Oullier. -Jean Oullier, vous me gardez rancune et vous avez tort, là, parole d’honneur, c’est moi qui vous le dis. -Prouvez-le, et je vous croirai. Voilà la confiance que j’ai en vous. -Je ne vous veux pas de mal ; je me veux du bien à moi-même, comme disait tout à l’heure Aubin Courte- Joie, qui est un homme de jugement, et c’est tout ; ce n’est point là un grand crime, il me semble. Je m’occupe de mes petites affaires, sans me mêler beaucoup de celles des autres, parce que je me dis : « Mon bonhomme, si, au terme de Pâques ou à celui de Noël, tu n’as pas ton argent prêt dans ton boursicot, le roi, qu’il s’appelle Henri V ou Louis-Philippe, ne s’en souciera pas plus que son fisc, et tu recevras un papier à son image ; ce qui sera bien de l’honneur pour toi, mais ce qui te coûtera cher. Laisse donc Henri V et Louis- Philippe s’arranger comme il leur plaira, et songe à toi. » Vous, vous raisonnez autrement, je le sais, c’est votre affaire ; je ne vous blâme point et ne puis tout au plus que vous plaindre. -Gardez votre pitié pour d’autres, maître Courtin, repartit Jean Oullier avec hauteur ; je n’en ai souci, je vous jure, non plus que je n’avais souci de vos confidences. -Quand je dis je vous plains, mon gars Oullier, c’est de votre maître aussi bien que de vous que je veux parler. M. le marquis est un homme que je vénère, il s’est fait massacrer dans la grande guerre... Eh bien, qu’y a-t-il gagné ? -Maître Courtin, vous aviez dit que vous ne parleriez pas politique ; voilà déjà que vous manquez à votre parole, il me semble. -Oui, je l’ai dit, c’est vrai ; mais ce n’est pas ma faute si, dans ce satané pays, la politique est si bien entortillée à nos affaires, que l’une ne va plus sans les autres ! Je vous disais donc, mon gars Oullier, que M. le marquis était un homme que je vénère et que cela me fait deuil, grand deuil, de le voir écrasé par un tas d’enrichis, lui qui jadis marchait le premier de la province. -S’il est content de son sort, que vous importe ? répondit Jean Oullier. Vous ne l’avez pas entendu se plaindre, et il ne vous a pas demandé d’argent à emprunter ? -Que diriez-vous d’un homme qui vous proposerait de rendre au château de Souday toute la fortune, toute la richesse qui en sont sorties ? Voyons, dit Courtin sans s’arrêter aux duretés de son interlocuteur, pensez- vous que cet homme serait votre ennemi, et ne vous semble-t-il pas que M. le marquis lui devrait une fière reconnaissance ?... Là, répondez carrément, comme on vous parle. -Assurément, si c’était par des moyens honnêtes qu’il voulût faire tout cela, l’homme dont vous parlez... mais j’en doute. -Des moyens honnêtes ! Est-ce qu’on oserait vous en proposer d’autres, Jean Oullier ? Tenez, mon gars, je suis franc comme jonc et je n’y vais pas par quatre chemins : je peux faire, moi qui vous parle, que les mille et les cents deviennent plus communs au château de Souday que les écus de cinq livres ne le sont aujourd’hui ; seulement... -Seulement, quoi ? Voyons ! Ah ! voilà où le bât vous blesse, n’est-ce pas ? -Seulement, dame, il faudrait que j’y trouvasse mon profit, moi. -Si l’affaire est bonne, ça serait juste et l’on vous y ferait votre part. -N’est-ce pas, donc ! et ce que je demande pour pousser à la roue, c’est bien peu de chose. -Mais encore qu’est-ce que vous demandez ? répliqua Jean Oullier, qui devenait à son tour très curieux de connaître la pensée de Courtin. -Oh ! mon Dieu ! c’est simple comme bonjour : je voudrais d’abord qu’on s’arrangeât de façon à ce que je n’aie plus à renouveler le bail, ni à payer de fermage pour la métairie que j’occupe pour douze années encore. -C’est-à-dire qu’on vous en ferait cadeau ? -Si M. le marquis le voulait, je ne le refuserais pas, vous comprenez ; non, je ne suis pas si fort ennemi de moi-même. -Mais comment cela s’arrangerait-il ? Votre métairie appartient au fils Michel ou à sa mère ; je n’ai point entendu dire qu’ils voulussent la vendre. Comment pourrait-on vous donner ce qui ne nous appartient pas ? -Bon ! continua Courtin ; mais, si je me mêlais de l’affaire que je vous propose, peut-être que cette métairie ne tarderait pas à vous appartenir, ou à peu près, et alors l’affaire serait facile. Qu’en dites-vous ? -Je dis que je ne vous comprends pas, maître Courtin. -Farceur !... Ah ! c’est que c’est un beau parti que notre jeune homme ! Savez-vous que, outre la Logerie, il a encore la Coudraie, les moulins de la Ferronnerie, les bois de Gervaise, et que tout cela, bon an mal an, donne bien huit mille pistoles ? Savez-vous que la vieille baronne lui en réserve autant, après sa mort, bien entendu ? -Qu’est-ce que le fils Michel, dit Oullier, a de commun avec M. le marquis de Souday, et en quoi la fortune de votre maître peut-elle intéresser le mien ? -Allons, voyons, jouons franc jeu, mon gars Oullier. Pardine ! vous n’avez pas été sans vous apercevoir que notre monsieur est amoureux d’une de vos demoiselles, et fièrement encore ! Laquelle, je n’en sais rien ; mais que M. le marquis dise un mot, qu’il me baille un bout d’écrit, par rapport à la métairie ; une fois mariée, la jeune fille -elles sont fines comme des mouches ! -maniera son mari à sa guise et aura de lui tout ce qu’elle voudra ; celui-ci n’aura garde de lui refuser quelques méchants arpents, surtout lorsqu’il s’agira de les donner à un homme envers lequel, de son côté, il sera reconnaissant tout plein. Alors, je fais mon affaire et la vôtre. Nous n’avons qu’un obstacle, voyez- vous, c’est la mère ; eh bien, je me charge, moi, de lever cet obstacle, ajouta Courtin en se penchant sur Jean Oullier. -Maître Courtin, répondit Jean Oullier en fronçant le sourcil, je n’ai aucune influence sur les déterminations de M. le marquis de Souday ; mais, si j’en avais une, si petite qu’elle fût, jamais cette métairie n’entrerait dans la famille, et, y entrât-elle, jamais elle ne servirait à payer la trahison ! -De grands mots que tout cela, fit Courtin. -Non ; si pauvres que soient Mlles de Souday, jamais je ne voudrais pour elles du jeune homme dont vous me parlez ; si riche que soit ce jeune homme, et portât-il un autre nom que le sien, jamais Mlle de Souday ne devrait acheter une alliance par une bassesse. -Tu appelles cela une bassesse, toi ? Moi, je n’y vois qu’une bonne affaire. -Je ne sers point d’intermédiaire à de tels marchés, maître Courtin. D’ailleurs, la récompense que j’aurais à vous proposer, si elle était proportionnée à ce qu’ils pourraient attendre de vous, serait si peu de chose, que ce n’est pas la peine d’en parler. -Eh ! eh ! qui sait ? Tu ne te doutais guère, mon gars, que je connusse l’affaire de la Chabotière ! Peut- être je t’étonnerais bien si je te disais tout ce que je sais. Jean Oullier eut peur de paraître effrayé. -Tenez, dit-il à Courtin, en voilà assez. Si vous voulez vous vendre, adressez-vous à d’autres. De semblables marchés me répugneraient, quand bien même je serais en mesure de les faire. Ils ne me regardent pas, Dieu merci ! -C’est votre dernier mot, Jean Oullier ? -Mon premier et mon dernier. Suivez votre chemin, maître Courtin, et laissez-nous dans le nôtre. -Eh bien ! tant pis, dit Courtin en se levant ; car, foi d’homme, j’aurais été bien aise de marcher avec vous autres. En achevant ces paroles, Courtin se leva, fit un signe de tête à Jean Oullier et sortit. À peine avait-il passé le seuil de la porte, qu’Aubin Courte-Joie, trottant sur ses deux jambes de bois, se rapprocha de Jean Oullier. -Tu as fait une sottise, dit-il à voix basse. -Que fallait-il faire ? -Le conduire à Louis Renaud ou à Gaspard ; ils l’eussent acheté. -Qui ? ce méchant traître ? -Mon Jean, en 1815, quand j’étais maire, j’ai été à Nantes ; j’ai vu là un homme que l’on appelait X..., qui était ou avait été ministre, et je lui ai entendu dire deux choses que j’ai retenues : la première, que ce sont les traîtres qui font et défont les empires ; la seconde, que la trahison est la seule chose en ce monde qui ne se mesure pas à la taille de celui qui la fait. -Que me conseilles-tu, à présent ? -De le suivre et de veiller sur lui. Jean Oullier réfléchit un instant. Puis, se levant à son tour : -Je crois, par ma foi, que tu pourrais bien avoir raison. Et il sortit tout soucieux. XIX La Foire De Montaigu. L’état d’effervescence des esprits dans l’ouest de la France ne prenait pas le gouvernement au dépourvu. Bien avant l’apparition de Madame sur les côtes de Provence, on était renseigné à Paris sur le mouvement qui se préparait ; des mesures de répression promptes et vigoureuses avaient été concertées ; du moment où il devint évident que la princesse s’était dirigée vers les provinces de l’Ouest, il ne s’agissait plus que de les mettre à exécution, que d’en confier la direction à des hommes sûrs et habiles. Les départements dont on craignait le soulèvement avaient été divisés en autant d’arrondissements militaires qu’ils comptaient de sous-préfectures. Montaigu, placé dans l’arrondissement de Clisson, avait sa garnison, qui consistait en une compagnie du 32e régiment de ligne. Le jour où s’étaient passés les événements que nous venons de raconter, cette garnison avait été renforcée de deux brigades de gendarmerie, arrivées de Nantes le matin même, et d’une vingtaine de chasseurs à cheval. Les chasseurs à cheval avaient servi d’escorte à un officier général de la garnison de Nantes qui était en tournée pour inspecter les détachements. Cet officier général était le général Dermoncourt. L’inspection de la garnison de Montaigu étant terminée, Dermoncourt, vieux soldat aussi intelligent qu’énergique, pensa qu’il ne serait pas hors de propos de passer l’inspection de ceux qu’il appelait ses vieux amis les Vendéens, et qu’il avait aperçus en rangs si pressés sur la place et dans les rues de Montaigu. Il se dépouilla de son uniforme, revêtit des habits bourgeois et descendit au milieu de la foule, accompagné d’un membre de l’administration civile qui se trouvait à Montaigu en même temps que lui. Quoique toujours sombre, l’attitude de la population restait calme. -Allons, allons ! dit le général, mes vieux amis les Vendéens ne sont pas trop changés, et je les retrouve aussi peu communicatifs que je les ai laissés, il y a tantôt trente-huit ans. -Ils me semblent, à moi, d’une indifférence de bon augure, repartit l’administrateur d’un ton important. Je crois pouvoir affirmer que ce ne sont point là les allures d’un peuple qui se prépare à l’insurrection. Allons donc ! ces gens-là songent à leur petit commerce et pas à autre chose, c’est moi qui vous en réponds. -Vous avez raison, mon cher monsieur, et je suis parfaitement de votre avis : ces braves gens, comme vous les appelez, ne songent absolument qu’à leur petit commerce ; mais ce commerce, c’est la façon la plus avantageuse de détailler les balles de plomb et les lames de sabre qui forment leur fond de boutique pour le quart d’heure et qu’ils comptent nous repasser le plus tôt possible. -Croyez-vous ? -Je ne le crois pas, j’en suis sûr. Si l’élément religieux ne manquait pas, très heureusement pour nous, à cette nouvelle levée de boucliers et ne me faisait penser qu’elle ne peut pas être générale, je vous répondrais hardiment qu’il n’est pas un des gaillards que vous voyez là en veste de bure, en culotte de toile et en sabots, qui n’ait son poste, son rang, son numéro dans un des bataillons qu’enrégimentent messieurs les nobles. -Quoi ! les mendiants aussi ? -Oui, les mendiants surtout. Ce qui caractérise cette guerre, mon cher monsieur, c’est que nous avons affaire à un ennemi qui est partout et n’est nulle part ; vous le cherchez, et vous n’apercevez qu’un paysan comme ceux-ci, qui vous salue, qu’un mendiant qui vous tend la main, qu’un colporteur qui vous offre sa marchandise, qu’un musicien qui vous écorche les oreilles avec sa trompette, qu’un charlatan qui débite sa drogue, qu’un petit pâtre qui vous sourit, qu’une femme qui allaite son enfant sur le seuil de sa chaumière, qu’un buisson parfaitement honnête et parfaitement inoffensif qui se penche sur le chemin ; vous passez sans méfiance. Eh bien ! paysan, pâtre, mendiant, musicien, charlatan, femme, colporteur, sont autant d’adversaires ! -N’exagérez-vous pas un peu, général ? dit l’officier civil d’un air de doute. -Pardieu ! nous pouvons en tenter l’expérience, monsieur le sous-préfet. Nous voici au milieu d’une foule parfaitement pacifique ; nous n’avons autour de nous que des amis, des Français, des compatriotes. Eh bien ! faites seulement arrêter l’un de ces hommes ! -Qu’arriverait-il donc si je l’arrêtais ? -Il arriverait que l’un d’eux que nous ne connaissons pas, peut-être ce jeune gars en veste blanche, peut-être ce mendiant qui mange de si bon appétit sur le seuil de cette porte, et qui se trouverait être Diot Jambe-d’argent, Bras-de-fer ou tout autre chef de bande, se lèverait et ferait un signe ; qu’à ce signe, douze ou quinze cents bâtons qui se promènent fondraient sur notre tête, et qu’avant que mon escorte eût pu venir à notre aide, nous serions moulus comme deux gerbes de blé sous le fléau. Vous ne me semblez pas convaincu ? Allons, décidément, vous voulez en faire l’expérience. -Si fait, si, je vous crois, général, s’écria le sous- préfet avec vivacité. Pas de mauvaise plaisanterie, diable ! Depuis que vous m’avez éclairé sur leurs intentions, toutes ces figures me semblent rembrunies de moitié ; je leur trouve l’air de vrais coquins. -Allons donc ! ce sont de braves gens, de très braves gens ; seulement, il faut savoir les prendre, et, malheureusement, cela n’est pas donné à tous ceux qu’on leur envoie, dit le général avec un sourire narquois. Voulez-vous avoir un échantillon de leur conversation ? Vous êtes, vous avez été ou vous avez dû être avocat ; je gage que jamais vous n’avez rencontré, parmi vos confrères, un gaillard aussi habile à parler sans rien dire que le sont ces gens-là. -Hé ! gars, continua le général en s’adressant à un paysan de trente-cinq à quarante ans, qui tournait autour d’eux en examinant avec curiosité une galette qu’il tenait à la main. Hé ! gars, indiquez-moi donc où l’on vend de ces beaux gâteaux comme vous en avez là et dont la mine seule m’affriande. -On ne les vend pas, monsieur ; on les donne. -Peste ! mais voilà qui me décide, j’en veux un. -C’est bien curieux, dit le paysan, c’est bien curieux tout de même qu’on donne ainsi de bonne galette de blé blanc que l’on pourrait si bien vendre ! -Oui, c’est assez singulier ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que le premier individu sur lequel nous tombons, non seulement réponde à nos questions, mais encore aille au-devant de celles que nous pourrions lui adresser. Montrez-moi donc votre galette, mon brave homme. Le général examina à son tour l’objet que lui remit le paysan. C’était un simple gâteau de farine et de lait ; seulement, avant la cuisson, on avait, avec un couteau, dessiné une croix et quatre barres parallèles sur la croûte. -Diable ! mais c’est d’autant plus agréable de recevoir un semblable cadeau qu’il réunit l’utile à l’agréable. Cela doit être un rébus, ce joli petit dessin. Dites-moi donc, mon brave, qui vous a donné ce gâteau ? -On ne me l’a pas donné, on se méfie de moi. -Ah ! vous êtes patriote ? -Je suis maire de ma commune, je tiens pour le gouvernement. J’ai vu une femme en remettre de semblables à des gens de Machecoul, et cela, sans qu’ils les lui demandassent, sans qu’ils lui offrissent rien en échange. Alors, je l’ai priée de m’en vendre, elle n’a pas osé me refuser. J’en ai pris deux, j’en ai mangé un devant elle, et j’ai mis l’autre, que voici, dans ma poche. -Et voulez-vous me le céder, mon brave homme ? Je fais collection de rébus, et celui-là m’intéresse. -Je puis vous le donner ou vous le vendre, comme vous voudrez. -Ah ! ah ! fit Dermoncourt en regardant son interlocuteur avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait jusqu’alors ; je crois te comprendre. Tu peux donc expliquer ces hiéroglyphes ? -Peut-être, et, à coup sûr, vous fournir d’autres renseignements qui ne sont pas à dédaigner. -Mais tu veux qu’on te paye ? -Sans doute, reprit effrontément le paysan. -C’est ainsi que tu sers le gouvernement qui t’a nommé maire ? -Parbleu ! le gouvernement n’a pas mis un toit de tuiles à ma maison, il n’a pas changé les murs de bauge en murs de pierre ; elle est couverte de paille, bâtie de bois et de terre : cela s’enflamme tout de suite, brûle vite, et il ne reste rien que des cendres. Qui risque gros doit gagner gros ; car tout cela, vous entendez bien, peut être brûlé en une nuit. -Tu as raison. Allons, monsieur l’administrateur, voici qui rentre dans vos attributions. Grâce à Dieu, je ne suis qu’un soldat, et la marchandise doit être payée quand on me la livre. Payez donc et livrez-la-moi. -Faites vite, dit le métayer ; car de tous côtés on nous observe. En effet, les paysans s’étaient rapprochés peu à peu du groupe formé par les deux messieurs et par leur compatriote. Sans autre motif apparent que la curiosité qu’excitent toujours les étrangers, ils avaient fini par former un cercle assez compacte autour des trois personnages. Le général s’en aperçut. -Mon cher, dit-il tout haut en s’adressant au sous- préfet, je ne vous engage point à vous fier à la parole de cet homme ; il vous vend deux cents sacs d’avoine à dix-neuf francs le sac ; reste à savoir s’il vous les livrera. Donnez-lui des arrhes et qu’il vous signe une promesse. -Mais je n’ai ni papier, ni crayon, dit le sous-préfet, qui comprenait l’intention du général. -Allez à l’hôtel, morbleu !... Voyons, continua le général, y en a-t-il d’autres ici qui aient de l’avoine à vendre ? Nous avons des chevaux à nourrir. Un paysan répondit affirmativement, et, pendant que le général discutait du prix avec lui, le sous-préfet et l’homme à la galette purent s’éloigner sans trop exciter l’attention. Cet homme, nos lecteurs ont dû s’en douter, n’était autre que Courtin. XX L’Emeute. Une demi-heure après la conférence du sous-préfet et de Courtin, un gendarme parcourait les groupes, cherchant le général, qu’il trouva causant très intimement avec un respectable mendiant couvert de haillons ; le gendarme dit quelques mots à l’oreille du général, et celui-ci revint précipitamment à l’Hôtel du Cheval-Blanc. Le sous-préfet l’attendait à la porte. -Eh bien ? demanda le général en voyant l’air satisfait du fonctionnaire public. -Ah ! général, grande nouvelle et bonne nouvelle ! répondit celui-ci. -Voyons un peu cela. -L’homme à qui j’ai eu affaire est véritablement très fort. -La belle nouvelle ! ils le sont tous, très forts ! Le plus niais d’entre eux en remontrerait à M. de Talleyrand. Que vous a-t-il dit, l’homme très fort ? -Il a vu arriver avant-hier soir, au château de Souday, le comte de Bonneville déguisé en paysan et, avec lui, un autre petit paysan qui lui a paru être une femme. -Eh bien, après ? -Eh bien, général, il n’y a pas de doute. -Achevez, monsieur le sous-préfet ! vous voyez mon impatience, dit le général du ton le plus calme. -Je veux dire qu’à mon avis, il n’y a point de doute que cette femme ne soit celle qui nous est signalée, c’est-à-dire la princesse. -Qu’il n’y ait pas doute pour vous, soit ; mais il y a doute pour moi. -Pourquoi cela, général ? -Parce que, moi aussi, j’ai reçu des confidences. Quand je vous ai quitté, j’ai continué mon marché d’avoine. Le paysan auquel je m’étais adressé m’a demandé des arrhes ; c’était trop juste. Moi, de mon côté, je lui ai demandé un reçu ; c’était plus juste encore. Il a voulu l’aller écrire chez un marchand quelconque. « Bah ! lui ai-je dit, voilà un crayon, vous avez bien un bout de papier sur vous ; mon chapeau vous servira de table. » Il a déchiré une lettre, m’a donné son reçu, et le voici. Lisez. Le sous-préfet prit le papier et lut : Reçu de M. Jean-Louis Robier la somme de cinquante francs, à compte sur trente sacs d’avoine que je m’engage à lui livrer le 28 courant, Ce 14 mai 1832. F. TERRIEN. -Eh bien, observa le sous-préfet, je ne vois là aucun renseignement, moi. -Tournez le papier, s’il vous plaît. -Ah ! ah ! fit le sous-préfet. Le papier que tenait le fonctionnaire public était la moitié d’une lettre déchirée par le milieu. Au verso, il lut les lignes suivantes : ............. arquis, ................. ois à l’instant la nouvelle ................. celle que nous attendons ................. à Beaufays le 26 au soir. ................. officiers de votre division ................. présentés à Madame. ................. votre monde sous la main. ................. respectueux, ................. oux. -Ah ! diable, fit le sous-préfet, c’est tout simplement l’annonce d’une prise d’armes que vous me communiquez là ; car il est facile de reconstruire ce qui manque. -Attendez donc ! dit Dermoncourt ; ce n’est pas tout. Après avoir quitté mon marchand d’avoine, j’ai abordé un mendiant, une espèce d’idiot. Je lui ai demandé s’il voulait nous servir de guide pour nous conduire au Loroux, où nous devions, vous vous le rappelez, aller faire un tour. « Je ne peux pas, parce que je suis commandé, m’a-t-il dit, pour conduire une belle dame et deux messieurs comme vous, du Puy-Laurens à la Flocelière. » -Ah diable ! cela se complique, il me semble. -Au contraire, cela s’éclaircit. -Expliquez-vous. -Les confidences qui viennent sans qu’on les appelle, dans ce pays où il est si difficile de les obtenir quand on les cherche, me paraissent des pièges assez grossiers pour qu’un vieux renard comme moi ne donne pas dedans. La duchesse de Berry, si duchesse de Berry il y a, ne peut être à la fois à Souday, à Beaufays et à Puy-Laurens. Voyons, que vous en semble, mon cher sous-préfet ? -Dame, répondit le fonctionnaire public en se grattant l’oreille, je crois qu’elle a pu être ou pourra être tour à tour dans les trois endroits, et, ma foi, sans aller courir au gîte où elle était ou au gîte où elle sera, j’irais droit à la Flocelière, c’est-à-dire à l’endroit où votre idiot la signale aujourd’hui. -Vous êtes un mauvais limier, mon cher, dit le général. Le seul renseignement exact que nous ayons reçu est celui de ce drôle qui nous a donné de la galette et que vous avez amené ici... -Mais les autres ? -Je parierais mes épaulettes de général contre des épaulettes de sous-lieutenant que les autres nous sont envoyés par quelque madré compère qui avait vu monsieur le maire causer avec nous, et qui avait intérêt à nous faire prendre le change. En chasse donc, mon cher sous-préfet, et occupons-nous de Souday, si nous ne voulons pas faire buisson creux. -Bravo ! s’écria le sous-préfet ; je craignais d’avoir fait un pas de clerc ; mais ce que vous me dites me rassure. -Qu’avez-vous fait ? -Eh bien, ce maire, j’ai là son nom : il s’appelle Courtin et est maire d’un petit village qu’on nomme la Logerie. Eh bien, cet homme m’a désigné un individu qui pouvait nous servir de guide, et qu’en tout cas il était prudent d’arrêter afin qu’il ne retournât point au château pour donner l’alarme. -Et cet homme ? -C’est l’intendant du marquis, son garde. Voici son signalement. Le général prit un papier et lut : Cheveux grisonnants et courts, front bas, yeux noirs et vifs, sourcils hérissés, nez orné d’une verrue, avec du poil dans les narines, favoris encadrant le visage, chapeau rond, veste de velours, gilet et culotte pareils, guêtres et ceinture en cuir. Signes particuliers : un chien d’arrêt braque de poil marron. La seconde incisive de gauche cassée. -Bon ! s’écria le général ! mon marchand d’avoine trait pour trait ! maître Terrien, qui ne s’appelle pas plus Terrien, j’en répondrais, que je ne m’appelle Barrabas. -Eh bien, général, vous pourrez vous en assurer tout à l’heure, j’ai donné l’ordre de l’arrêter, et ce doit être fait au moment où je vous parle. -Mille tonnerres ! s’écria le général en laissant tomber sur la table un si violent coup de poing, que le magistrat en rebondit sur son fauteuil. Mille tonnerres ! répéta-t-il, qu’avez-vous fait là ? À ce moment, une rumeur sourde vint du dehors, grossissant de seconde en seconde jusqu’à ce qu’elle eût atteint le diapason de ce concert terrible que font les multitudes qui préludent à la bataille. Le général ouvrit la fenêtre. Il aperçut, à cent pas de l’auberge, les gendarmes qui amenaient Jean Oullier, garrotté au milieu d’eux. La foule les entourait, hurlante et menaçante ; les gendarmes n’avançaient que lentement et avec peine. Cependant ils n’avaient point encore fait usage de leurs armes ; mais il n’y avait pas une minute à perdre. -Allons, le vin est tiré, il faut le boire ! dit le général en se dépouillant de sa redingote et en revêtant à la hâte son uniforme. Puis, appelant son secrétaire : -Rusconi, mon cheval ! mon cheval ! cria-t-il. Vous, monsieur le sous-préfet, tâchez de rassembler les gardes nationaux, s’il y en a ; mais que pas un fusil ne s’abaisse sans mon ordre. Un capitaine, envoyé par le secrétaire, entra. -Vous, capitaine, continua le général, réunissez vos hommes dans la cour ; que mes vingt chasseurs montent à cheval ; deux jours de vivres et vingt-cinq cartouches par homme ; et tenez-vous prêts à sortir au premier signal que je donnerai. Le vieux général, qui avait retrouvé tout le feu de sa jeunesse, descendit dans la cour, et, tout en envoyant au diable les pékins, ordonna que l’on ouvrît la porte cochère qui donnait sur la rue. -Comment ! s’écria le sous-préfet, vous allez vous présenter seul à ces furieux ? Vous n’y songez pas, général ! -Au contraire, je ne songe qu’à cela. Morbleu ! ne faut-il pas que je dégage mes hommes ? Allons, place ! place ! ce n’est pas le moment de faire du sentiment. En effet, aussitôt que les deux battants furent ouverts, et que la porte, en roulant sur ses gonds, lui eut donné passage, le général, enlevant vigoureusement son cheval de deux coups d’éperon, se trouva, du premier bond de l’animal, au milieu de la rue et au plus fort de la mêlée. Cette soudaine apparition d’un vieux soldat à la figure énergique, à la haute stature, à l’uniforme brodé et constellé de décorations, l’audace merveilleuse dont il faisait preuve produisirent sur la foule l’effet d’une commotion électrique. Les clameurs cessèrent comme par enchantement ; les bâtons levés s’abaissèrent. Les paysans les plus voisins du général portèrent la main à leur chapeau ; les rangs compacts s’ouvrirent, et le soldat de Rivoli et des Pyramides put avancer d’une vingtaine de pas dans la direction des gendarmes. -Eh bien, qu’avez-vous donc, mes gars ? s’écria-t-il d’une voix si retentissante, qu’on l’entendit jusque dans les rues attenantes à la place. -Nous avons que l’on vient d’arrêter Jean Oullier, dit une voix. -Et que Jean Oullier est un brave homme, dit une autre voix. -Silence ! dit le général d’un ton de commandement si impérieux, que toutes les voix se turent. Puis alors : -Si Jean Oullier est un brave homme, il sera relâché ; s’il est un de ceux qui cherchent à vous tromper, à abuser de vos bons et loyaux sentiments, Jean Oullier sera puni. Croyez-vous donc qu’il soit injuste de punir ceux qui cherchent à replonger le pays dans les effroyables désastres dont les vieux ne parlent aux jeunes qu’en pleurant ? Et, tout en parlant, le général poussait son cheval dans la direction des gendarmes, qui, de leur côté, faisaient tous leurs efforts pour arriver au général. Mais, à mesure que le général avançait dans le cercle qui entourait les gendarmes et leur prisonnier, il trouvait des physionomies moins favorablement disposées ; les plus rapprochées étaient tout à fait menaçantes. Pour ceux-là, il était inutile de se mettre en frais d’éloquence : il y avait chez eux parti pris de ne jamais écouter et d’empêcher les autres d’écouter. Ils ne criaient pas, ils hurlaient. Le général comprit la situation, et résolut d’imposer à ces hommes par un de ces actes de vigueur corporelle qui ont tant de pouvoir sur les multitudes. Aubin Courte-Joie était au premier rang des mutins. Avec l’infirmité que nous lui connaissons, cela paraîtra d’abord étrange. Mais Aubin Courte-Joie, à ses deux mauvaises jambes de bois avait, pour le moment, substitué deux bonnes jambes de chair et d’os ; Aubin Courte-Joie s’était fait une monture d’un mendiant à taille colossale. Ainsi juché, Aubin Courte-Joie arrivait à la hauteur de l’épaule du général, et le poursuivait de ses vociférations frénétiques et de ses gestes menaçants. Le général allongea la main de son côté, le saisit par le collet de sa veste, l’enleva à la force du poignet, le tint quelque temps suspendu au-dessus de la foule, et, le jetant enfin à un gendarme : -Serrez-moi ce polichinelle, dit-il, il finirait par me donner la migraine. Le mendiant, débarrassé de son cavalier, avait relevé la tête, et le général reconnut l’idiot avec lequel il s’était entretenu dans la matinée. L’action du général avait soulevé l’hilarité de la foule ; mais cette hilarité ne dura pas longtemps. En effet, Aubin Courte-Joie se trouvait entre les bras du gendarme à la gauche duquel était Jean Oullier. Il tira doucement de sa poche son couteau tout ouvert et le plongea jusqu’au manche dans la poitrine du gendarme en criant : -Vive Henri V ! Sauve-toi, mon gars Oullier. En même temps, le mendiant, qui, par un légitime sentiment d’émulation, voulait sans doute répondre dignement à l’acte athlétique du général, se glissait sous son cheval, et, par un brusque et vigoureux mouvement, saisissant le général par sa botte, le jetait de l’autre côté. Le général et le gendarme tombèrent en même temps : on eût pu les croire tués tous deux. Mais le général se releva immédiatement et se remit en selle avec autant de force que d’adresse. En se remettant en selle, il donna un si vigoureux coup de poing sur la tête nue du mendiant, que celui-ci, sans pousser un cri, tomba à la renverse comme s’il eût eu le crâne brisé. Ni le gendarme ni le mendiant ne se relevèrent ; le mendiant était évanoui, le gendarme était mort. De son côté, Jean Oullier, quoiqu’il eût les mains liées, donna un si brusque coup d’épaule au second gendarme, que celui-ci chancela. Jean Oullier franchit le corps du soldat mort et se jeta dans la foule. Mais le général avait l’oeil partout, même sur ce qui se passait derrière lui. Il fit faire une volte à son cheval, qui bondit au milieu de cette foule vivante, empoigna Jean Oullier comme il avait empoigné Aubin Courte-Joie, et le plaça en travers de son cheval. Alors, les pierres commencèrent à pleuvoir et les bâtons à reprendre leur position offensive. Les gendarmes tinrent bon ; ils enveloppèrent le général et firent autour de lui une ceinture, présentant leurs baïonnettes à la foule, qui, n’osant plus les attaquer corps à corps, se contenta de les attaquer de ses projectiles. Ils avancèrent ainsi jusqu’à vingt pas de l’auberge. À ce moment, la situation du général et de ses hommes devenait critique. Les paysans, qui semblaient décidés à ne pas laisser Jean Oullier au pouvoir de ses ennemis, se montraient de plus en plus audacieux. Déjà quelques baïonnettes s’étaient teintes de sang, et cependant l’ardeur des mutins ne faisait que s’accroître. Heureusement qu’à la distance où étaient placés les soldats, la voix du général pouvait arriver jusqu’à eux. -À moi les grenadiers du 32e ! cria-t-il. Au même instant, les portes de l’auberge s’ouvrirent, les soldats se précipitèrent la baïonnette en avant et refoulèrent les paysans. Le général et son escorte purent pénétrer dans la cour. Le général y trouva le sous-préfet, qui l’attendait. -Voilà votre homme, dit-il en lui jetant Jean Oullier comme un paquet ; il nous a coûté cher. Dieu veuille qu’il rapporte son prix ! Puis, montrant Jean Oullier : -Nous n’avons qu’une chance pour nous, ajouta-t- il, c’est que cet homme ait été seul dans le secret. A-t-il communiqué avec quelqu’un depuis que vous l’avez arrêté, gendarmes ? -Non, mon général, pas même par signes, attendu qu’il a les mains liées. -Lui avez-vous vu faire un geste de la tête, dire un mot ? Vous le savez, avec ces gaillards-là, un geste suffit, un mot dit tout. -Non, mon général. -Eh bien, alors, courons-en la chance. Faites manger vos hommes, capitaine ; dans un quart d’heure, nous nous mettrons en route. Les gendarmes et la garde nationale suffiront pour maintenir la ville ; j’emmène mes vingt chasseurs pour éclairer la route. Le général rentra dans l’intérieur de l’auberge. Les soldats firent leurs préparatifs de départ. Pendant ce temps, Jean Oullier restait assis sur une pierre, au milieu de la cour, gardé à vue par deux gendarmes. Sa figure conservait son impassibilité habituelle ; il caressait, de ses deux mains liées, son chien, qui l’avait suivi, et qui appuyait sa tête sur les genoux de son maître, en léchant de temps en temps les mains par lesquelles il était caressé, comme pour rappeler au prisonnier que, dans son infortune, il avait conservé un ami. Jean Oullier le caressait doucement avec une plume de canard sauvage qu’il avait ramassée dans la cour ; puis, profitant d’un moment où ses deux gardiens avaient cessé de regarder de son côté, il glissa cette plume entre les dents de l’animal, lui fit un signe d’intelligence, et se leva en disant tout bas : -Va, Pataud ! Le chien s’éloigna doucement, en regardant de temps en temps son maître ; puis, arrivé à la porte, il la franchit sans être remarqué de personne et disparut. -Bon ! dit Jean Oullier, voilà qui arrivera avant nous. Malheureusement, les gendarmes n’étaient pas seuls à surveiller le prisonnier ! XXI Les Ressources De Jean Oullier. Il n’y a encore aujourd’hui, dans toute la Vendée, que fort peu de grandes et belles routes, et le peu qu’il y en a ont été faites depuis 1832, c’est-à-dire depuis l’époque où se sont passés les événements que nous avons entrepris de raconter. C’est principalement l’absence des grandes voies de communication qui avait fait la force des insurgés de la grande guerre. Disons un mot de celles qui existaient alors, en nous occupant seulement de celles de la rive gauche de la Loire. Elles sont au nombre de deux. La première va de Nantes à La Rochelle par Montaigu ; la seconde, de Nantes à Paimboeuf par le Pèlerin, en côtoyant presque toujours les bords du fleuve. Il existe, outre ces routes de premier ordre, quelques mauvaises routes secondaires ou transversales ; elles se dirigent de Nantes sur Beaupréau par Vallet, de Nantes sur Mortagne, Cholet et Bressuire par Clisson, de Nantes sur les Sables-d’Olonne par Légé, de Nantes sur Challans par Machecoul. Pour arriver de Montaigu à Machecoul en suivant ces routes, il était absolument nécessaire de faire un détour considérable ; en effet, il fallait aller jusqu’à Légé, déboucher, de là, sur la route de Nantes aux Sables-d’Olonne, la suivre jusqu’au point où elle coupe celle de Challans et remonter ensuite jusqu’à Machecoul. Le général avait pris ses précautions pour n’être pas surpris. Deux chasseurs, le pistolet au poing, marchaient en avant et éclairaient la colonne, qu’une douzaine d’hommes flanquaient des deux côtés de la route, de manière à fouiller les buissons et les genêts qui l’entouraient toujours et la dominaient quelquefois. Le général marchait en tête de sa petite troupe, au milieu de laquelle il avait placé Jean Oullier. Le vieux Vendéen, les poignets attachés, avait été mis en croupe d’un chasseur ; une sangle qui le serrait par le milieu du corps avait été, pour plus de sûreté, bouclée sur la poitrine du cavalier de façon que Jean Oullier, quand bien même il fût parvenu à se débarrasser des entraves qui lui liaient les mains, ne pût échapper au soldat. Deux autres chasseurs marchaient à droite et à gauche du premier et avaient été spécialement chargés de veiller sur le prisonnier. Il était un peu plus de six heures du soir lorsque l’on sortit de Montaigu ; on avait cinq lieues à faire, et, en supposant que ces cinq lieues prissent cinq heures, on devait se trouver vers onze heures au château de Souday. Cette heure semblait très favorable au général pour exécuter son coup de main. À Vieille-Vigne, on fit halte pour donner un quart d’heure de repos aux fantassins. On plaça le Vendéen au milieu du carré, de manière à l’isoler de la population qui était accourue et qui se pressait, curieuse, autour des soldats. Le cheval qui portait Jean Oullier était déferré, et fatiguait beaucoup sous son double poids ; le général désigna, pour le remplacer, celui de l’escorte qui semblait le plus vigoureux. Ce cheval appartenait à un des cavaliers de l’avant- garde qui, malgré les dangers qu’il courait en espèce de sentinelle perdue, ne sembla prendre le poste de son camarade qu’avec beaucoup de mauvaise grâce. Pendant les préparatifs de cette substitution, à la lueur de la lanterne que l’on avait approchée, -la nuit était tout à fait venue, -que l’on avait approchée, disons-nous, pour examiner si les sangles et les liens étaient en bon état, Jean Oullier put apercevoir les traits de l’homme avec lequel il allait faire la route ; ses yeux rencontrèrent les yeux du soldat, et il remarqua que celui-ci avait rougi en le regardant. Tout à coup, le général ordonna de rompre les rangs et de marcher par file, le sentier étant devenu si étroit, les talus si rapprochés les uns des autres, qu’il était impossible à deux cavaliers d’y cheminer de front. Pendant le moment de confusion que nécessita cette manoeuvre, Jean Oullier se mit à siffler tout bas l’air breton dont les paroles commencent ainsi : Les chouans sont des hommes de bien... À la première note de l’air, le cavalier ne put s’empêcher de tressaillir. Alors, comme, des deux chasseurs, l’un était devant, l’autre derrière, Jean Oullier, débarrassé de leur surveillance, approcha sa lèvre de l’oreille du cavalier silencieux. -Ah ! tu as beau te taire, dit-il ; je t’ai reconnu du premier coup, Thomas Tinguy, comme, du premier coup, tu m’as reconnu toi-même. Le soldat poussa un soupir et fit un mouvement d’épaules qui semblait dire qu’il agissait contre son gré. Mais il ne répondit pas encore. -Thomas Tinguy, continua Jean Oullier, sais-tu où tu vas ? sais-tu où tu conduis le vieil ami de ton père ? Au pillage et à la désolation du château de Souday, dont les maîtres ont été de tout temps les bienfaiteurs de ta famille ! Thomas Tinguy poussa un nouveau soupir. -Ton père est mort ! reprit Jean Oullier. Thomas ne répondit pas, mais frissonna sur sa selle ; seulement, ce monosyllabe sortit de sa bouche, entendu de Jean Oullier seul : -Mort ?... -Oui, mort ! murmura le garde-chasse. Et qui veillait à son chevet, avec ta soeur Rosine, quand le vieux a rendu le dernier soupir ? Les deux jeunes demoiselles de Souday, que tu connais bien, mademoiselle Bertha et mademoiselle Mary ; et cela, au risque de leur vie, puisque ton père est mort d’une fièvre pernicieuse. Ne pouvant prolonger son existence, comme deux anges qu’elles sont, elles ont adouci son agonie. Où est maintenant ta soeur, qui n’avait plus d’asile ? Au château de Souday. Ah ! Thomas Tinguy, j’aime mieux être le pauvre Jean Oullier que l’on va fusiller dans un coin, peut-être, que celui qui le mène garrotté au supplice ! -Tais-toi, Jean ! tais-toi ! dit Thomas Tinguy, avec une voix sanglotante ; nous ne sommes pas encore arrivés... On verra. Pendant que cela se passait entre Jean Oullier et le fils de Tinguy, le ravin dans lequel cheminait la petite troupe avait pris une pente rapide. On descendait vers un des gués de la Boulogne. La nuit était venue, nuit sombre, obscure, sans une étoile au ciel ; et cette nuit qui, d’un côté, pouvait favoriser le dénouement de l’expédition, pouvait aussi, de l’autre, devenir pour sa marche, dans ce pays sauvage et inconnu, une source de graves inconvénients. En arrivant au bord de la rivière, on y trouva les deux chasseurs d’avant-garde qui attendaient, le pistolet au poing. Ils étaient arrêtés et inquiets. En effet, au lieu d’une eau claire et limpide, bondissant sur des cailloux, comme on la voit ordinairement aux endroits guéables, ils avaient trouvé devant eux une onde noire et stagnante qui battait mollement les bords des rochers dans lesquels la Boulogne est encaissée. On avait beau regarder de tous côtés, on ne voyait pas le guide que Courtin avait promis d’envoyer. Le général jeta un cri d’appel. -Qui vive ? répondit-on de l’autre côté de la rivière. -Souday ! dit le général. -Alors, c’est à vous que j’ai affaire, cria la voix. -Sommes-nous au gué de la Boulogne ? demanda le général. -Oui. -Pourquoi les eaux sont-elles si hautes ? -Il y a une grande crue à cause des dernières pluies. -Malgré cette crue, le passage est-il possible ? -Dame, jamais je n’ai vu la rivière à cette hauteur- là ; je crois donc qu’il serait plus prudent... La voix du guide s’arrêta tout à coup et parut se perdre dans un sourd gémissement. Puis on entendit le bruit d’une lutte comme serait celle de plusieurs hommes qui font rouler des cailloux sous leurs pieds. -Mille tonnerres ! cria le général, on assassine notre guide ! Un cri d’angoisse et d’agonie répondit à cette exclamation du général et la confirma. -Un grenadier à cheval derrière chaque cavalier libre ! cria le général ; le capitaine derrière moi ! les deux lieutenants ici, avec le reste de la troupe, le prisonnier et les trois chasseurs de garde ! Allons et vivement ! En un instant, chacun des dix-sept chasseurs eut un grenadier derrière lui. Quatre-vingts grenadiers et les deux lieutenants, le prisonnier et les trois chasseurs, y compris Tinguy, restaient sur la rive droite de la Boulogne. L’ordre s’exécuta avec la rapidité de la pensée, et le général, suivi de ces dix-sept chasseurs, ainsi doublés d’autant de grenadiers, entra dans le lit de la rivière. À vingt pas du bord, les chevaux perdirent pied ; mais ils se mirent à nager pendant quelques instants et atteignirent sans accident le bord opposé. À peine sur la rive, les fantassins mirent pied à terre. -Ne voyez-vous rien ? dit le général essayant de sonder l’obscurité qui entourait la petite troupe. -Non, mon général, répondirent les soldats tout d’une voix. -Cependant, c’est bien d’ici, répliqua le général comme se parlant à lui-même, que le brave homme nous a répondu. Fouillez les buissons, mais sans vous écarter les uns des autres ; peut-être trouverez-vous son cadavre. Les soldats obéirent, cherchant dans un rayon de cinquante mètres environ autour de leur chef ; mais ils revinrent au bout d’un quart d’heure sans avoir rien découvert et assez décontenancés de cette subite disparition de leur guide. -Vous n’avez rien trouvé ? demanda le général. Un seul grenadier s’avança, tenant à la main un bonnet de coton. -J’ai trouvé ce bonnet de coton, dit-il. -Où cela ? -Accroché aux épines d’un buisson. -C’est le bonnet de coton de notre guide, dit le général. -Comment cela ? demanda le capitaine. -Parce que, répondit sans hésitation le général, les hommes qui l’ont attaqué devaient porter des chapeaux. Le capitaine se tut, n’osant pas interroger davantage ; mais il était évident que l’explication du général ne lui avait rien expliqué. Dermoncourt comprit son silence. -C’est bien simple, dit-il : les hommes qui viennent d’assassiner notre guide nous suivaient évidemment depuis que nous avons quitté Montaigu, et cela, dans l’intention de nous enlever notre prisonnier. Il paraît que la prise est plus importante que je ne l’avais pensé d’abord ! Ces hommes qui nous suivaient étaient à la foire et devaient être, comme ils le sont quand ils vont à la ville, coiffés de chapeaux, tandis qu’au contraire, le guide, pris dans son lit à l’improviste, réveillé par l’homme qui devait nous l’envoyer, a dû mettre la première coiffure qui lui sera tombée sous la main, ou bien plutôt encore garder celle qu’il avait sur la tête ; de là le bonnet de coton. -Et vous pensez, général, dit le capitaine, que les chouans ont osé s’aventurer si près de notre colonne ? -Ils marchent de conserve avec nous depuis Montaigu, et ne nous ont pas quittés de vue un seul instant. Mordieu ! on se plaint toujours de l’inhumanité qui dirige cette guerre, et, en toute occasion, on s’aperçoit, à ses dépens, qu’on n’est jamais assez inhumain. -Croyez-vous donc qu’ils oseront nous attaquer ? -S’ils étaient en force, ce serait déjà fait ; mais ils sont cinq ou six hommes, tout au plus. -Voulez-vous que je fasse passer les hommes restés sur l’autre rive, général ? -Attendez ! Nos chevaux ont perdu pied : nos fantassins se noieraient. Il doit y avoir un autre gué plus praticable dans les environs. -Vous le supposez, général ? -Parbleu ! j’en suis sûr. -Vous connaissez donc la rivière ? -Pas le moins du monde. -Eh bien, alors ? -Ah ! capitaine, on voit bien que vous n’avez pas fait, comme moi, la grande guerre, cette guerre de sauvages dans laquelle il fallait sans cesse procéder par induction. Ces gens-là n’étaient point placés en embuscade sur cette partie de la rive au moment où nous nous sommes présentés sur l’autre, c’est clair. -Pour vous, général. -Eh ! mon Dieu, pour tout le monde. S’ils eussent été placés sur cette rive-ci, ils eussent entendu marcher le guide, qui marchait sans défiance, et n’eussent point attendu notre arrivée pour s’emparer de sa personne ou le tuer ; donc, cette bande marchait sur nos ailes, flanquait nos flanqueurs. -Effectivement, général, c’est probable. -Ils ont dû arriver sur les bords de la Boulogne un instant avant nous. Or, l’intervalle qui a séparé l’instant où nous sommes arrivés et où nous avons fait halte, de celui où notre homme a été assailli, a été trop court pour qu’ils aient fait un long détour, afin de chercher un passage. -Pourquoi n’auraient-ils point passé au même endroit que nous ? -Parce que la plupart des paysans, surtout dans l’intérieur des terres, ne savent pas nager. C’est donc tout près d’ici que doit exister ce passage. Que quatre hommes remontent la rivière, et que quatre hommes la descendent pendant cinq cents pas. Allons, et lestement ! Il s’agit de ne pas mourir ici... Avec cela que nous sommes mouillés ! Au bout de dix minutes, l’officier était de retour. -Vous aviez parfaitement raison, général, dit-il : à trois cents pas d’ici, il y a un îlot au milieu de la rivière : un arbre relie cet îlot à la rive gauche, et un autre arbre va de l’îlot au bord opposé. -Bravo ! dit le général ; le reste de notre troupe pourra passer sans mouiller une cartouche. Puis, s’adressant au petit corps resté sur l’autre rive : -Ohé ! lieutenant, cria-t-il, remontez la Boulogne jusqu’à ce que vous trouviez un arbre jeté en travers de la rivière, et veillez sur le prisonnier. XXII Apporte, Pataud ! Apporte. Pendant cinq minutes, à peu près, les deux petites troupes remontèrent parallèlement les deux rives de la Boulogne. Enfin, le général arrivé devant l’endroit désigné par le capitaine, cria halte. -Un lieutenant et quarante hommes en avant ! dit-il. Quarante hommes et un lieutenant descendirent à la rivière et passèrent, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, mais pouvant soutenir au-dessus de la rivière leurs fusils et leurs cartouches, qui ne furent point mouillés. Les quarante soldats abordèrent et se rangèrent en bataille. -Maintenant, dit le général, faites passer le prisonnier. Thomas Tinguy se mit à l’eau, flanqué d’un chasseur à droite et à gauche. -En vérité, Thomas, dit Jean Oullier d’une voix basse et pénétrante, à ta place, je craindrais une chose : c’est que le spectre de mon père ne se dressât devant moi pour avoir mis en balance le sang de son meilleur ami avec une méchante sangle qu’il s’agit de déboucler. Le chasseur passa la main sur son front baigné de sueur et fit le signe de la croix. En ce moment, les trois cavaliers étaient arrivés au milieu de la rivière ; mais le courant les avait un peu séparés les uns des autres. Tout à coup, un grand bruit, accompagné du rejaillissement de l’eau, prouva que ce n’était point vainement que Jean Oullier avait évoqué devant le pauvre soldat breton l’image vénérée de celui qui lui avait donné la vie. Le général ne se méprit pas un instant sur la cause du bruit qu’il avait entendu. -Le prisonnier s’évade ! cria-t-il d’une voix de tonnerre. Allumez les torches et dispersez-vous sur la rive, et feu sur lui s’il se montre ! Quant à toi, ajouta-t-il en s’adressant à Thomas Tinguy, qui prenait terre à deux pas de lui sans avoir un seul instant cherché à fuir, quant à toi, tu n’iras pas plus loin ! Et, tirant un pistolet de ses fontes : -Meurent ainsi tous les traîtres ! cria-t-il. Et il fit feu. Thomas Tinguy, atteint en pleine poitrine, tomba roide mort. Au bout de quelques secondes, Jean Oullier eut besoin de respirer ; force lui fut donc de reparaître à la surface de l’eau. Mais, au même instant, dix coups de feu éclatèrent sur l’une et l’autre rive, et autant de balles soulevèrent l’écume autour du nageur. Par un miracle, aucune ne l’atteignit ; mais il avait senti sur son visage le souffle strident des projectiles. Il n’était point prudent de tenter une seconde fois le hasard ; car, cette fois, ce ne serait plus tenter le hasard, ce serait tenter Dieu. Il replongea, et, comme il trouvait du fond, au lieu de continuer à descendre la rivière, il se mit à la remonter. Étouffant, autant que possible, le bruit de sa respiration, Jean Oullier parvint à atteindre un saule dont les branches s’avançaient au-dessus de la rivière, et dont l’extrémité des branches pendait à fleur d’eau. Le nageur saisit une de ces branches, la mit entre ses dents et se soutint la tête renversée en arrière, de manière que sa bouche et son nez seuls fussent à l’air. Il venait à peine de reprendre sa respiration lorsqu’il entendit un hurlement plaintif partant de l’endroit où la colonne avait fait halte et où il était entré dans la rivière. Ce hurlement, il le reconnut. -Pataud ! murmura-t-il, Pataud, ici ? Pataud, que j’avais renvoyé à Souday ? Il doit lui être arrivé quelque malheur pour qu’il n’y soit point parvenu... Oh ! mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il avec une incroyable ferveur et une foi suprême, c’est maintenant qu’il est nécessaire que ces gens ne me reprennent pas ! Les soldats qui avaient vu le chien de Jean Oullier dans la cour de l’auberge le reconnurent aussi. -Voilà son chien ! voilà son chien ! s’écrièrent-ils. -Bravo ! dit un sergent, le chien nous aidera à retrouver le maître. Et il essaya de mettre la main sur Pataud. Mais, bien que la marche du pauvre animal parût alourdie, Pataud lui échappa, et, ayant humé l’air dans la direction du courant, il se jeta à la rivière. -Par ici, camarades ! par ici ! cria le sergent, s’adressant aux soldats qui exploraient les bords de la rivière, et en étendant le bras dans la direction qu’avait prise le chien. Nous allons trouver le chien en arrêt. Tout beau, Pataud ! tout beau ! Jean Oullier, du moment où il avait reconnu le cri de Pataud, avait, au risque de ce qui pouvait lui arriver, mit la tête hors de l’eau. Il vit le chien qui, coupant diagonalement la rivière, nageait droit de son côté ; il comprit qu’il était perdu s’il ne prenait point un parti suprême. Il détacha doucement la casaque de poil de chèvre qui recouvrait son gilet et la laissa aller au fil de l’eau, tout en la poussant vers le milieu du courant. Pataud n’était plus qu’à cinq ou six pas de lui. -Cherche ! apporte ! lui dit doucement Jean Oullier en lui indiquant la direction qu’il devait prendre. Puis, comme le chien, sentant sans doute ses forces diminuer, hésitait à obéir : -Apporte, Pataud ! apporte ! dit Jean Oullier d’un ton plus impératif. Pataud s’élança dans la direction du sayon de poil, qui avait déjà gagné une vingtaine de pas sur lui. Voyant que sa ruse réussissait, Jean Oullier fit provision d’air et plongea de nouveau, au moment même où les soldats arrivaient au pied du grand saule. L’un d’eux grimpa lestement sur l’arbre, et, allongeant la torche, éclaira tout le lit de la Boulogne. On vit alors la casaque rapidement entraînée par le courant et Pataud nageant après cette casaque en poussant des plaintes et des gémissements, comme s’il eût déploré l’impossibilité où le mettaient ses forces épuisées d’accomplir l’ordre de son maître. Les soldats, qui suivaient la manoeuvre de l’animal, redescendirent la rivière, s’éloignant de Jean Oullier, et, comme l’un d’eux aperçut la casaque qui flottait à fleur d’eau : -Ici ! cria-t-il, mes amis, ici, ici, le brigand ! Et il fit feu sur la casaque. Grenadiers et chasseurs coururent en tumulte le long des deux rives, s’éloignant de plus en plus de l’endroit où s’était réfugié Jean Oullier, et criblant de leurs balles la peau de bique, vers laquelle Pataud nageait en désespéré. Pendant quelques minutes, le feu fut si vivement soutenu, qu’il n’était plus besoin de torches ; les éclairs de soufre enflammé qui jaillissaient des fusils illuminaient le ravin sauvage où coule la Boulogne, et les rochers, répercutant le bruit des détonations, doublaient celui de la fusillade. Le général s’aperçut le premier de l’erreur de ses soldats. -Faites cesser le feu, dit-il au capitaine, qui marchait à son côté ; ces imbéciles ont lâché la proie pour l’ombre ! En ce moment, un éclair brilla sur la crête d’un rocher avoisinant la rivière ; un sifflement aigu se fit entendre au-dessus de la tête des deux officiers, et une balle alla s’enfoncer, à deux pas en avant d’eux, dans le tronc d’un arbre. -Ah ! ah ! fit le général, avec le plus grand sang- froid, notre drôle n’avait demandé qu’une douzaine d’Ave Maria ; m’est avis que ses amis vont faire plus largement les choses. En effet, trois ou quatre nouvelles détonations se firent entendre et les balles ricochèrent sur le rivage. Un homme jeta un cri. Alors, d’une voix qui dominait le tumulte : -Clairons, cria le général, sonnez le ralliement, et vous autres, éteignez les torches ! Et, se mettant à la tête de ses soldats, il commença de gravir l’escarpement du ravin avec tant d’élan, que, malgré l’obscurité qui rendait l’ascension plus difficile, malgré les balles qui venaient ricocher au milieu des soldats et blessèrent encore deux hommes, en un instant la petite troupe eut couronné les hauteurs. Le feu des ennemis s’éteignit alors comme par enchantement. Le général, suivi de sa petite troupe, n’avait pas encore quitté la hauteur, qu’un homme sortait de l’eau, s’arrêtait un instant pour écouter, derrière le tronc d’un saule, et se glissait le long des buissons, dans l’intention évidente de suivre la même route que les soldats avaient prise. Comme il empoignait une touffe de bruyère pour gravir le rocher, un faible gémissement se fit entendre à quelques pas de lui. Jean Oullier -car cet homme n’était autre que notre fugitif -s’avança du côté où il avait entendu gémir. Il se baissa, étendit la main et sentit qu’une langue douce et chaude se promenait sur cette main. -Pataud ! mon pauvre Pataud ! murmura le Vendéen. C’était effectivement Pataud, qui, usant ce qui lui restait de forces, avait amené sur la rive la peau de bique de son maître, et s’était couché dessus pour y mourir. Jean Oullier tira son vêtement de dessous le chien, et appela Pataud. Pataud poussa un long gémissement, mais ne bougea point. Jean Oullier prit le chien dans ses bras pour l’emporter ; mais le chien ne faisait plus aucun mouvement. Pataud était mort en sauvant son maître, que le hasard avait ramené là pour recevoir sa dernière caresse. XXIII À Qui Appartenait La Chaumière. La chaumière vers laquelle se dirigeaient maintenant les troupes du général était habitée par deux ménages. Ces deux ménages avaient pour chefs les deux frères : l’aîné Joseph, le cadet Pascal Picaut. Le père des deux Picaut avait fait, dès 1792, partie des premiers rassemblements du pays de Retz et il avait pris sa part des affreux massacres qui signalèrent les débuts de l’insurrection sur la rive gauche de la Loire. Mais le 25 février 1796, Stofflet fut fait prisonnier, à la ferme de la Poitevinière, avec deux aides de camp et deux chasseurs qui l’accompagnaient. On fusilla le chef vendéen et les deux officiers ; on renvoya les deux paysans à leurs chaumières. Il y avait deux ans que Picaut, qui était un des deux chasseurs de Stofflet, n’avait revu sa maison. En y arrivant, il aperçut sur le seuil deux grands jeunes gens vigoureux et bien bâtis, qui se jetèrent à son cou et l’embrassèrent. C’étaient ses fils. L’aîné avait dix-sept ans, l’autre seize. Picaut avait laissé chez lui deux enfants ; il retrouvait deux soldats. Seulement, comme lui, ces soldats étaient absolument désarmés. Avec ses fils, il recruta quelques mécontents comme lui, et devint chef d’une bande qui, quoique peu nombreuse, ne laissa pas que de témoigner de ses sentiments de haine pour la République. La tactique de Picaut était des plus simples. Il habitait d’ordinaire les forêts. Pendant le jour, il laissait reposer ses hommes. La nuit venue, il sortait du bois qui lui servait d’asile, embusquait sa petite troupe le long des haies ; puis, si un convoi ou une diligence venait à passer, il l’attaquait et l’enlevait ; quand les convois étaient rares ou les diligences trop bien escortées, Picaut se dédommageait sur les avant-postes, qu’il fusillait, et sur les fermes des patriotes, qu’il incendiait. Après une ou deux expéditions, ses compagnons lui avaient donné le surnom de Sans-Quartier, et Picaut, qui tenait à mériter consciencieusement ce titre, ne manqua jamais, depuis, de faire pendre, fusiller ou éventrer tous les républicains, mâles ou femelles, bourgeois ou militaires, vieillards ou enfants, qui tombaient entre ses mains. Il continua ses opérations jusqu’en 1800 ; mais, à cette époque, l’Europe laissant quelque répit au premier consul, -ou le premier consul laissant quelque répit à l’Europe, -Bonaparte, qui avait sans doute entendu vanter les exploits de Picaut Sans-Quartier, résolut de lui consacrer ses loisirs et dépêcha contre lui, non pas un corps d’armée, mais deux chouans recrutés rue de Jérusalem et deux brigades de gendarmerie. Picaut, sans défiance, reçut les deux faux frères dans sa bande. Quelques jours après, il tombait dans une souricière. On le prit, lui et la meilleure partie de sa bande. Picaut paya de sa tête la sanglante renommée qu’il s’était acquise : comme c’était encore plus un coureur de grandes routes et un arrêteur de diligences qu’un soldat, il fut condamné, non pas à la fusillade, mais à la guillotine. Il monta, au reste, bravement à l’échafaud, ne demandant pas plus de quartier aux autres qu’il n’en avait accordé lui-même. Joseph, son fils aîné, fut envoyé au bagne avec les autres prisonniers. Quant à Pascal, qui avait échappé à l’embuscade et regagné ses forêts, il continua à chouanner avec des restes de bande. Mais cette vie de sauvage ne tarda point à lui devenir odieuse ; il se rapprocha des villes, et, un beau jour, il entra dans Beaupréau, remit au premier soldat qu’il rencontra son sabre et son fusil, et se fit conduire chez le commandant de la ville, auquel il raconta son histoire. Ce commandant, qui était chef d’une brigade de dragons, s’intéressa au pauvre diable, et, en considération de sa jeunesse et de la singulière confiance avec laquelle il avait agi à son endroit, il lui offrit d’entrer dans son régiment. En cas de refus, il était forcé de le livrer à l’autorité judiciaire. Devant une semblable alternative, Pascal Picaut, qui, du reste, ayant appris le sort de son père et de son frère, ne tenait plus à retourner au pays, Pascal Picaut, disons-nous, ne pouvait hésiter et n’hésita point. Il endossa l’uniforme. Quatorze ans après, les deux fils de Sans-Quartier se retrouvaient en venant prendre possession du petit héritage que leur avait laissé leur père. La rentrée des Bourbons avait ouvert à Joseph les portes du bagne, et licencié Pascal, qui, de brigand de la Vendée, était devenu brigand de la Loire. Joseph, sortant du bagne, rentrait dans sa chaumière plus exalté que ne l’avait jamais été son père, brûlant à la fois de venger, dans le sang des patriotes et la mort de son père et les tortures que lui-même avait subies. Pascal, au contraire, revenait avec des pensées toutes différentes de ses idées primitives, changées par le monde nouveau qu’il avait vu, et surtout par son contact avec des hommes pour lesquels la haine des Bourbons était un devoir, la chute de Napoléon une douleur, l’entrée des alliés une honte ; sentiment qu’entretenait dans son coeur la vue de la croix qu’il portait sur sa poitrine. Cependant, et malgré une dissidence d’opinion qui amenait des discussions fréquentes, malgré la mésintelligence habituelle qui régnait entre eux, les deux frères ne s’étaient point séparés et avaient continué d’habiter en commun la maison que leur père leur avait laissée, et de cultiver la moitié des champs qui l’entouraient. Tous deux s’étaient mariés : Joseph avec la fille d’un pauvre paysan ; Pascal, auquel sa croix et sa petite pension donnaient une certaine considération dans le pays, avait épousé la fille d’un bourgeois de Saint- Philbert, patriote comme il l’était lui-même. Le soir du jour où Jean Oullier avait été fait prisonnier, la femme de Pascal Picaut était fort inquiète. Son mari avait quitté le logis vers quatre heures, c’est-à-dire au moment même où la colonne du général Dermoncourt sortait de Montaigu. Pascal devait aller, disait-il, régler un compte avec Courtin, de la Logerie, et, quoiqu’il fût près de huit heures, il n’était pas encore rentré. Mais l’inquiétude de la pauvre femme était devenue de l’angoisse quand elle avait à trois cents pas de sa maison, entendu retentir les différents coups de feu tirés sur les bords de la Boulogne. Marianne Picaut attendait donc son mari avec la plus vive anxiété, et, de temps en temps, elle quittait son rouet, installé au coin de la cheminée, pour aller écouter à la porte. Les détonations éteintes, elle n’entendit plus rien, que le bruit du vent qui agitait la cime des arbres, ou le cri d’un chien qui, dans le lointain, poussait un hurlement plaintif. Le petit Louis -l’enfant que Pascal aimait tant - vint à son tour, au bruit de ces coups de feu, s’informer si son oncle était rentré ; mais à peine avait-il montré sa jolie petite tête blonde et rose à la porte, que la voix de sa mère, qui le rappelait durement, le fit disparaître. Depuis quelques jours, Joseph était devenu plus hautain, plus menaçant, et, le matin même, avant de partir pour la foire de Montaigu, à laquelle il devait se rendre, il avait eu avec son frère une scène qui, sans la patience du vieux soldat, fût certainement devenue une rixe. La femme de Pascal n’osa donc pas aller communiquer ses inquiétudes à sa belle-soeur. Tout à coup, elle entendit un bruit de voix chuchotant avec mystère dans le verger qui précédait la chaumière. Elle se leva si précipitamment, qu’elle renversa son rouet. Au même instant, la porte s’ouvrit, et Joseph Picaut parut sur le seuil. XXIV Comment Marianne Picaut Pleura Son Mari. La présence de son beau-frère, que Marianne Picaut attendait si peu en ce moment, un vague pressentiment de malheur qui vint la saisir à sa vue, produisirent sur la pauvre Marianne une si vive impression qu’elle retomba sur sa chaise, à demi morte de terreur. Comme il était entré dans le cercle de lumière que renvoyait le foyer, Marianne put voir que son beau- frère, lui aussi, était fort pâle. -Au nom du bon Dieu, Joseph, lui demanda-t-elle, qu’avez-vous ? Vous n’avez pas rencontré votre frère ? -Qui donc l’avait emmené hors de chez lui ? demanda le chouan. -Encore une fois, personne, je vous dis ; seulement, vers les quatre heures de l’après-midi, il a quitté la maison, pour aller payer au maire de la Logerie le sarrasin que, la semaine dernière, il lui avait acheté pour vous. -Le maire de la Logerie ? répliqua Joseph Picaut en fronçant le sourcil. Ah ! oui, maître Courtin... Encore un fier brigand, celui-là ! Il y a cependant longtemps que je dis à Pascal, et ce matin encore, je le lui ai répété : « Ne tente pas le Dieu que tu renies, ou il t’arrivera malheur ! » -Joseph ! Joseph ! s’écria Marianne, osez-vous bien mêler le nom de Dieu à ces paroles de haine contre votre frère qui vous chérit si bien, vous et les vôtres, qu’il s’ôterait le pain de la bouche pour le donner à vos enfants ! Si le malheur veut qu’il y ait des discordes civiles dans notre pauvre pays, est-ce une raison pour que vous les introduisiez jusque dans notre chaumière ? Gardez votre opinion, mon Dieu, et laissez-lui la sienne ; la sienne est inoffensive, et la vôtre ne l’est pas. Son fusil reste accroché à la cheminée, ne se mêle à aucune intrigue et ne menace aucun parti ; tandis que, depuis six mois, il n’est pas de jour où vous ne soyez sorti armé jusqu’aux dents ! tandis que, depuis six mois, il n’est point de menaces que vous n’ayez proférées contre les gens des villes où j’ai mes parents, et même contre nous ! -Il vaut mieux sortir le fusil au poing ; il vaut mieux affronter les patauds, comme je le fais, que d’amener chez nous les nouveaux bleus et de leur servir de guide quand ils se répandent dans nos campagnes pour aller piller les châteaux de ceux qui ont gardé la foi. -Qui a servi de guide aux soldats ? -Pascal. -Quand cela ? où cela ? -Ce soir, au gué de Pont-Farcy. -Grand Dieu ! c’est du côté du gué que venaient les coups de fusil ! s’écria Marianne. Tout à coup, les yeux de la pauvre femme devinrent fixes et hagards. Ils venaient de s’arrêter sur les mains de Joseph. -Vous avez du sang aux mains ! s’écria-t-elle. À qui ce sang, Joseph ? dites-le-moi ! à qui ce sang ? Le premier mouvement du chouan avait été de cacher ses mains ; mais il paya d’audace. -Ce sang, répondit Joseph, dont le visage, de pâle qu’il était, devint pourpre ; ce sang, c’est celui d’un traître à son Dieu, à son pays et à son roi ; c’est le sang d’un homme qui a oublié que les bleus avaient envoyé son père à l’échafaud et son frère au bagne, et qui n’a pas craint de servir les bleus ! -Vous avez tué mon mari ! vous avez assassiné votre frère ! s’écria Marianne en se dressant en face de Joseph avec une violence sauvage. -Non, pas moi, dit Joseph. -Tu mens ! -Je vous jure que ce n’est pas moi. -Alors, si tu jures que ce n’est pas toi, jure aussi que tu m’aideras à le venger. -Vous aider à le venger ! moi, Joseph Picaut ? Non, non, répondit le chouan d’une voix sombre ; car, quoique je n’aie point porté la main sur lui, j’approuve ceux qui l’ont frappé ; et, si j’avais été à leur place, quoiqu’il fût mon frère, je jure Notre Seigneur que je l’aurais frappé comme eux ! -Répète ce que tu viens de dire, s’écria Marianne ; car j’espère avoir mal entendu. Le chouan répéta mot pour mot les mêmes paroles. -Sois donc maudit alors, comme je les maudis ! s’écria Marianne, en levant la main avec un geste terrible au-dessus de la tête de son beau-frère, et cette vengeance que tu répudies, et dans laquelle je t’enveloppe, fratricide d’intention, sinon de fait, nous resterons deux pour l’accomplir : Dieu et moi ! et, si Dieu me manque, eh bien ! seule, j’y suffirai ! Puis, avec une énergie qui domina complètement le chouan : -Et maintenant, où est-il ? reprit Marianne ; qu’ont- ils fait de son corps ? Parle ! mais parle donc ! Tu me rendras bien son cadavre, n’est-ce pas ? -Quand je suis arrivé, au bruit des coups de fusil, dit Joseph, il respirait encore. Je l’ai pris dans mes bras pour l’apporter ici ; mais il est mort en chemin. -Et, alors, tu l’as jeté dans un fossé comme un chien, n’est-ce pas, Caïn ? Oh ! moi qui ne voulais pas y croire, quand je lisais cela dans la Bible ! -Non, dit Joseph, je l’ai déposé dans le verger. -Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la pauvre femme, dont tout le corps fut agité d’un tremblement convulsif. Mon Dieu ! peut-être t’es-tu trompé, Joseph... peut-être respire-t-il encore ; peut-être, avec des soins, des secours, est-il possible de le sauver ! Viens avec moi, Joseph, viens ! et, si nous le retrouvons vivant, eh bien ! je te pardonnerai d’être l’ami des meurtriers de ton frère... Elle décrocha la lampe et s’élança vers la porte. Mais, au lieu de la suivre, Joseph Picaut, qui, depuis quelques instants, prêtait l’oreille aux bruits du dehors, entendant ces bruits -qui étaient évidemment d’une troupe en marche -se rapprocher de la chaumière, attendit que le reflet de la lampe que portait sa belle- soeur n’éclairât plus la porte de la maison, sortit par cette porte, contourna les bâtiments, et, franchissant la haie qui les séparait des champs, s’élança dans la direction de la forêt de Machecoul, dont les masses noires se dessinaient à cinq cents pas de là. La pauvre Marianne, de son côté, courait çà et là dans le verger. Éperdue, à moitié folle, elle promenait sa lampe autour d’elle, oubliant de concentrer ses regards sur le cercle de lumière que celle-ci projetait sur le gazon ; il lui semblait que, pour retrouver le cadavre de son mari, ses yeux perceraient les ténèbres. Tout à coup, en passant à un endroit où deux ou trois fois déjà elle avait passé, elle trébucha, faillit tomber, et, dans ce mouvement, ses mains, en se portant vers la terre, rencontrèrent un corps humain adossé contre l’échalier. Elle poussa un cri terrible, se précipita sur le cadavre, l’embrassa étroitement ; puis, l’enlevant entre ses bras comme, en d’autres circonstances, elle eût fait d’un enfant, elle le porta dans l’intérieur de la chaumière et le déposa sur le lit. Quelle que fût la mésintelligence qui régnait entre les deux frères, la femme de Joseph se leva et accourut chez Pascal. En apercevant le cadavre de son beau-frère, elle tomba à genoux près du lit en sanglotant. Marianne prit la lumière que sa belle-soeur avait apportée, -car, pour elle, elle avait laissé la sienne à l’endroit où elle avait retrouvé Pascal, -Marianne, disons-nous, prit la lumière et la promena sur le visage de son mari. Pascal Picaut avait la bouche et les yeux ouverts, comme s’il vivait encore. Marianne mit vivement la main sur la poitrine du cadavre ; le coeur ne battait plus. Alors, se tournant vers sa belle-soeur, qui pleurait et priait toujours, la veuve de Pascal Picaut, dont les yeux étaient devenus rouges et flamboyants comme les tisons de l’âtre, s’écria : -Voilà ce que les chouans ont fait de mon mari ! voilà ce que Joseph a fait de son frère ! eh bien ! sur ce cadavre, je jure de ne me donner ni paix ni trêve jusqu’à ce que les assassins aient payé le prix du sang ! -Et vous n’attendrez pas longtemps, pauvre femme ! ou j’y perdrai mon nom, dit une voix d’homme derrière les deux femmes. Toutes deux se retournèrent et aperçurent un officier enveloppé d’un manteau. Cet officier était entré sans qu’elles l’entendissent. À la porte, on voyait dans l’ombre étinceler les baïonnettes. On entendait hennir les chevaux, qui respiraient dans la brise l’odeur du sang. -Qui êtes-vous ? demanda Marianne. -Un vieux soldat comme votre mari, un homme qui a vu assez de champs de bataille pour qu’il ait le droit de vous dire qu’il ne faut pas gémir sur le sort de ceux qui, comme lui, tombent pour la patrie, mais qu’il faut les venger. -Je ne gémis pas, monsieur, répondit la veuve en redressant la tête et en secouant ses cheveux épars. Que vous amène dans notre chaumière en même temps que le mort ? -Votre mari devait nous servir de guide dans une expédition importante pour le salut de votre malheureux pays : cette expédition peut empêcher que des flots de sang ne coulent pour une cause perdue ; ne pourriez- vous me donner quelqu’un pour le remplacer ? -Rencontrerez-vous des chouans dans votre expédition ? demanda Marianne. -C’est probable, répondit l’officier. -Eh bien, alors, c’est moi qui serai votre guide ! s’écria la veuve en décrochant le fusil de son mari, suspendu au manteau de la cheminée. Où voulez-vous aller ? Je vous conduis ; vous me payerez avec des cartouches. -Nous voulons aller au château de Souday. -Bien ; je vous y conduirai, je sais les chemins. Et, jetant un dernier regard sur le cadavre de son mari, la veuve de Pascal Picaut sortit la première de sa maison, suivie par le général. La femme de Joseph resta à prier près du corps de son beau-frère. XXV Où L’Amour Prête Des Opinions Politiques A Ceux Qui N’En Ont Pas. Nous avons laissé le jeune baron Michel sur le point de prendre un grand parti. Son hésitation ne dura pas longtemps. Il y avait, en face de ses fenêtres, un énorme peuplier du Canada dont les branches s’avançaient à quatre ou cinq pieds du balcon. La nécessité le rendit ingénieux. Il avait trouvé, en furetant dans la chambre, tout un attirail de pêche qui jadis lui avait servi à s’escrimer contre les carpes et les gardons du lac de Grand-Lieu, plaisir innocent que la sollicitude maternelle, si exagérée qu’elle fût, avait cru pouvoir autoriser. Il prit une de ses cannes de pêche, qu’il munit d’un hameçon. Il déposa la canne dressée près de la fenêtre. Il alla à son lit et prit un drap. À l’extrémité du drap, il noua un chandelier, il lui fallait un objet d’un certain poids : un chandelier tomba sous sa main, il prit un chandelier. Il lança son chandelier de manière à le faire retomber de l’autre côté d’une des plus grandes branches du peuplier. Puis, avec le bout de sa ligne armée d’un hameçon, il saisit le bout flottant et le ramena à lui. Après quoi, il lia les deux bouts énergiquement au balcon de sa fenêtre ; une espèce de pont suspendu, d’une solidité à toute épreuve, se trouva ainsi établi entre la fenêtre et le peuplier. Le jeune homme se mit à califourchon sur ce pont comme un matelot sur sa vergue, et, en avançant doucement, il eut bientôt atteint la branche, puis enfin la terre. Alors, et sans se soucier si on le verrait ou non, il traversa la pelouse en courant et se dirigea vers Souday, dont, à présent, il savait le chemin mieux que personne. Lorsqu’il fut à la hauteur de la roche Servière, il entendit une fusillade qui lui parut éclater entre Montaigu et le lac de Grand-Lieu. Aussi, loin de ralentir sa marche au bruit de cette fusillade, ne pensa-t-il qu’à redoubler de vitesse ; du pas accéléré, il passa au pas de course, et arriva bientôt aux premiers arbres de la forêt de Machecoul. Sous la voûte obscure des arbres, tombant de temps en temps dans un fossé, se heurtant à une pierre, s’accrochant à un buisson, tant l’obscurité était grande, tant le sentier était étroit, il arriva enfin à ce que l’on appelle le val du Diable. Il franchissait le ruisseau qui en suit le fond, lorsqu’un homme s’élançant brusquement d’une touffe de genêts, se précipita sur lui et le saisit si brusquement, qu’il le renversa en arrière dans le lit fangeux du ruisseau ; et, lui faisant sentir contre la tempe le froid du canon d’un pistolet : -Pas un cri ! pas un mot ! ou vous êtes mort ! lui dit-il. Cette position affreuse pour le jeune homme se prolongea pendant une minute qui lui sembla un siècle. L’homme lui avait mis un genou sur la poitrine, le maintenait renversé, et restait lui-même immobile comme s’il attendait quelqu’un. Enfin, voyant que ce quelqu’un ne venait pas, il poussa un cri de chat-huant. Un cri semblable, venu de l’intérieur du bois, lui répondit ; puis le pas rapide d’un homme se fit entendre, et un nouveau personnage arriva sur le lieu de la scène. -Est-ce toi, Picaut ? dit l’homme qui tenait sous son genou le jeune baron. -Non, ce n’est pas Picaut, répondit l’homme ; c’est moi. -Qui, toi ? -Moi, Jean Oullier ! répondit le nouveau venu. -Jean Oullier, s’écria le premier avec tant de joie, qu’il se dressa à moitié et soulagea d’autant son prisonnier. Vrai, c’est vous ? vrai, vous avez échappé aux culottes rouges ? -Oui, grâce à vous autres, mes amis ; mais nous n’avons pas une minute à perdre si nous voulons éviter de grands malheurs. -Que faut-il faire ? Maintenant que te voilà libre et que tu es avec nous, tout ira bien. -Combien as-tu d’hommes avec toi ? -Nous étions huit en sortant de Montaigu ; les gars de Vieille-Vigne nous ont ralliés : nous devons bien être quinze ou dix-huit à cette heure. -Et des fusils ? -Tous en ont. -Bien. Où les as-tu égaillés ? -Sur la lisière de la forêt. -Il faut rassembler tout ton monde. -Oui. -Tu connais le carrefour des Ragots ? -Comme ma poche. -Vous y attendrez les soldats, non pas en embuscade, mais à découvert ; tu ordonneras le feu quand ils seront à vingt pas de tes hommes. Tuez-en le plus que vous pourrez ; ce sera toujours autant de vermine de moins. -Bien ; et après ? -Aussitôt les fusils déchargés, vous vous séparerez en deux bandes : l’une fuira par le sentier de la Cloutière, l’autre par le chemin de Bourgnieux. Vous fuirez en tiraillant, bien entendu ; faut leur donner du goût à vous suivre. -Pour les détourner de leur route, quoi ! -Justement, Guérin ! c’est cela. -Oui, mais... et vous ? -Moi, je cours à Souday. Il faut que j’y sois dans dix minutes. -Oh ! oh ! Jean Oullier, fit le paysan d’un air de doute. -Eh bien, après ? demanda Jean Oullier. Se défie-t- on de moi, par hasard ? -On ne dit pas qu’on se défie de toi, on dit qu’on ne se fie à aucun autre. -Il faut que je sois dans dix minutes à Souday, te dis-je ; et, quand Jean Oullier dit il faut, c’est qu’il faut ! Toi, tu occuperas les soldats pendant une demi- heure, c’est tout ce que je te demande. -Jean Oullier ! Jean Oullier ! -Quoi ? -Eh bien, si les gars allaient ne pas vouloir attendre les culottes rouges à découvert ? -Tu le leur ordonnerais, au nom du bon Dieu ! -Si c’était toi qui leur ordonnais, ils obéiraient ; mais moi... avec ça qu’il y a là Joseph Picaut, et tu sais bien que Joseph Picaut ne fait qu’à sa manière. -Mais, si je ne vais pas à Souday, qui ira à ma place ? -Moi, si vous voulez bien, monsieur Jean Oullier, dit une voix qui semblait sortir de terre. -Qui est-ce qui parle ? demanda le garde. -Un prisonnier que je viens de faire, répondit le chouan. -Comment s’appelle-t-il ? -Oh ! je ne lui ai pas demandé son nom. -Votre nom ? demanda durement Jean Oullier. -Je suis le baron de la Logerie, répliqua le jeune homme en parvenant à s’asseoir. Car la main de fer du Vendéen s’était desserrée, lui avait rendu la liberté de ses mouvements, et il en profitait pour respirer. -Ah ! le fils Michel... Encore vous par ici ? murmura Jean Oullier à demi-voix et d’un ton farouche. -Oui ; lorsque M. Guérin m’a arrêté, j’allais justement à Souday, prévenir mon ami Bonneville et Petit-Pierre que leur retraite était connue. -Et comment saviez-vous cela ? -Je l’ai appris hier au soir, en écoutant une conversation de ma mère avec Courtin. -Comment alors, ayant de si belles intentions, avez- vous tant tardé à avertir votre ami ? repartit Jean Oullier avec un accent tout à la fois de doute et d’ironie. -Parce que la baronne m’avait enfermé dans ma chambre, que cette chambre est située au second étage, que je n’ai pu sortir que cette nuit, par la fenêtre, et au risque de me tuer. Jean Oullier réfléchît pendant quelques secondes. Puis : -Eh bien, soit, dit-il enfin. Allez-y donc ! Et Michel s’élança dans la direction du château de Souday : -Bonne chance, monsieur Jean Oullier ! cria-t-il au Vendéen. Jean Oullier resta un instant rêveur. Puis, à Guérin : -Voyons, toi, dit-il, appelle les gars. Le chouan déchaussa un de ses sabots, et, l’approchant de sa bouche, il imita le hurlement du loup. -Crois-tu qu’ils t’entendront ? demanda Jean Oullier. -À coup sûr ! J’ai pris le dessus du vent, pour les rallier au besoin. -Alors, inutile de les attendre ici. Gagnons le carrefour des Ragots ; tu les hauleras tout en marchant, et ce sera autant de temps de gagné. -Combien, à peu près, avez-vous d’avance sur les soldats ? demanda Guérin en se jetant dans le fourré à la suite de Jean Oullier. -Une grande demi-heure ; ils se sont arrêtés à la ferme de la Pichardière. -De la Pichardière ? fit Guérin, devenu rêveur. -Sans doute ; le Pascal Picaut, qu’ils auront réveillé, leur aura servi de guide. N’est-il pas homme à cela ? -Le Pascal Picaut ne servira plus de guide à personne : le Pascal Picaut ne se réveillera plus ! dit Guérin d’une voix sombre. -Ah ! ah ! dit Jean Oullier, tantôt... c’était donc lui ? -Oui, c’était lui. -Et vous l’avez tué ? -Il se débattait, il appelait à l’aide ; les soldats étaient à demi-portée de fusil de nous. Il a bien fallu ! -Pauvre Pascal ! fit Jean Oullier. -Oui, reprit Guérin ; quoique pataud, c’était un brave homme. -Et son frère ? demanda Jean Oullier. -Son frère ? -Oui, Joseph. -Il regardait, dit Guérin. Jean Oullier se secoua, comme un loup qui reçoit dans le flanc une charge de chevrotines. Cette vigoureuse nature avait accepté toutes les conséquences d’une lutte terrible, comme le sont d’ordinaire les luttes des guerres civiles, mais il n’avait pas prévu celle-là, et elle le faisait frissonner d’horreur. Pour dérober son émotion à Guérin, il se mit à hâter le pas et, malgré les ténèbres, à franchir les cépées avec la rapidité qu’il y mettait quand il appuyait ses chiens. Guérin, qui, du reste, s’arrêtait de temps en temps pour souffler dans son sabot, avait peine à le suivre. Tout à coup, il l’entendit qui sifflait doucement pour l’avertir de faire halte. En ce moment, ils étaient arrivés à un endroit de la forêt que l’on appelle le saut de Baugé. Ils n’étaient qu’à peu de distance du carrefour des Ragots. XXVI Le Saut De Baugé. Le saut de Baugé est un marécage au-dessus duquel le chemin qui conduit à Souday monte presque perpendiculairement. C’est un des escarpements les plus abrupts de cette montueuse forêt. La colonne des culottes rouges, comme Guérin appelait les soldats, devait d’abord traverser ces marécages, puis gravir cette côte rapide. Jean Oullier était arrivé à l’endroit de la route où le chemin s’étend, à l’aide de fascines, à travers le marécage, pour monter ensuite la colline. Arrivé là, il avait, comme nous l’avons dit, sifflé Guérin, qui le trouva réfléchissant. -Eh bien ! demanda Guérin, à quoi penses-tu ? -Je pense, répondit Jean Oullier, que ceci vaudrait peut-être mieux que le carrefour des Ragots. -D’autant plus, dit Guérin, que voici une charrette derrière laquelle on pourrait s’embusquer. Jean Oullier, qui n’y avait pas fait attention, examina l’objet que lui indiquait son compagnon. C’était une lourde voiture chargée de bois, que ses conducteurs avaient abandonnée pour la nuit au bord du marais, sans doute parce que, surpris par l’obscurité, ils n’avaient pas osé se hasarder sur l’étroit chemin qui, pareil à un pont, traversait le marais fangeux. -J’ai une idée, dit Jean Oullier, en regardant alternativement la charrette et la colline, qui se dressait comme un rempart sombre de l’autre côté du marais ; seulement, il faudrait... Et Jean Oullier regarda autour de lui. -Il faudrait, quoi ? -Que les gars arrivassent. -Les voici, dit Guérin. Tiens, regarde ; voici Patry, voici les deux frères Gambier, voilà les gens de Vieille- Vigne, et puis Joseph Picaut. Jean Oullier se détourna pour ne pas voir celui-ci. Effectivement, les chouans arrivaient de tous les côtés ; il en sortait un de derrière chaque haie, il en surgissait un de chaque buisson. Enfin, ils furent tous réunis. -Mes gars, leur dit Jean Oullier, depuis que la Vendée est Vendée, c’est-à-dire depuis qu’elle se bat, jamais ses enfants ne se sont trouvés plus qu’aujourd’hui dans l’obligation de montrer leur coeur et leur foi. Si nous n’arrêtons pas les soldats de Louis- Philippe, je crois qu’un grand malheur arrivera ; un malheur tel, mes enfants, que toute la gloire dont notre pays s’est couvert en sera effacée. Quant à moi, je suis bien décidé à laisser mes os dans le saut de Baugé avant de permettre que cette infernale colonne aille plus loin. -Nous aussi, Jean Oullier, dirent toutes les voix. -Bien ! je n’attendais pas moins des hommes qui m’ont suivi depuis Montaigu pour me délivrer, et qui y ont réussi. Voyons, pour commencer, cela vous effrayerait-il, de m’aider à pousser cette charrette jusqu’au haut de la côte ? -Essayons, dirent les Vendéens. Jean Oullier se mit à leur tête, et la lourde voiture, que les uns poussaient par les roues, les autres par- derrière, tandis que huit ou dix la tiraient par les brancards, traversa sans encombre le marais, et fut hissée plutôt que traînée sur le sommet de l’escarpement. Lorsque Jean Oullier l’eut calée avec des pierres, de façon qu’elle ne redescendît pas d’elle-même, entraînée par son propre poids, cette rampe qu’elle avait eu tant de peine à gravir : -Maintenant, dit-il, vous allez vous embusquer de chaque côté du marais, moitié à droite, moitié à gauche, et, quand il sera temps, c’est-à-dire quand je crierai : « Feu ! » vous tirerez. Si les soldats se retournent et vous suivent, comme je l’espère, battez doucement en retraite du côté de Grand-Lieu, toujours de façon à les entraîner à votre poursuite, à dégager Souday, où ils veulent arriver. Si, au contraire, ils continuent leur chemin à grande course, alors, chacun de notre côté, nous irons les attendre au carrefour des Ragots. C’est là qu’il s’agira de tenir ferme et de mourir à son poste. Les chouans allèrent s’embusquer aux deux côtés du marécage ; Jean Oullier resta seul avec Guérin. Alors, il se jeta à plat ventre, collant son oreille contre terre : -Ils approchent, dit-il ; ils suivent le chemin de Souday comme s’ils le connaissaient. Qui diable peut donc les conduire, puisque Pascal Picaut est mort ? Allons, va rejoindre les hommes, dit-il à Guérin ; moi, je reste ici. -Pour quoi faire ? -Tu le verras tout à l’heure. Guérin obéit. Jean Oullier se glissa sous la charrette et attendit. À peine Guérin avait-il pris son poste près de ses compagnons, que les deux chasseurs d’avant-garde se trouvèrent au bord du marécage. Voyant la difficulté du terrain, ils s’arrêtèrent, hésitants. -Tout droit ! cria une voix fermement accentuée, quoique avec un timbre féminin, tout droit ! Les deux chasseurs s’engagèrent dans le marécage, et, grâce au chemin tracé par les fascines, ils le traversèrent sans accident, et se mirent alors à gravir la hauteur, se rapprochant de plus en plus de la charrette et, par conséquent de Jean Oullier. Lorsqu’ils ne furent plus qu’à vingt pas de lui, Jean Oullier, toujours sous la charrette, se suspendit par les mains à l’essieu, par les pieds aux barres de devant, et demeura immobile. Bientôt les deux chasseurs d’avant-garde arrivèrent à la hauteur de la charrette. Ils l’examinèrent attentivement, du haut de leur monture ; mais, ne voyant rien qui pût exciter leur méfiance, ils continuèrent leur chemin. Le gros de la colonne était alors au bord du marais. La veuve passa d’abord, puis le général, puis les chasseurs. Derrière les chasseurs, vint l’infanterie. On traversa le marécage dans cet ordre. Mais, au moment où l’on atteignait le bas de la pente, un bruit semblable au roulement du tonnerre partit du sommet de l’escarpement que les soldats allaient gravir ; le sol trembla sous leurs pas, et une sorte d’avalanche descendit du haut de la colline avec la rapidité de la foudre. -Rangez-vous ! cria Dermoncourt d’une voix qui dominait tout cet horrible fracas. Et, saisissant la veuve par le bras, il donna un coup d’éperon à son cheval, qui bondit et se jeta dans les buissons. Mais les soldats, pour la plupart, n’eurent pas le temps d’exécuter l’ordre de leur chef. Paralysés par le bruit étrange qu’ils entendaient, ne sachant à quel nouvel ennemi ils avaient affaire, aveuglés par les ténèbres, se sentant enveloppés par le danger, ils demeurèrent au milieu du chemin, et la charrette -car c’était elle que Jean Oullier avait lancée sur la déclivité de la route -troua leur masse comme eût pu le faire un énorme boulet, et s’abattit au milieu d’eux, tuant ceux qui se trouvaient sous ses roues, blessant ceux qu’elle couvrait de ses débris. Un moment de stupeur suivit cette catastrophe ; mais elle n’eut point de prise sur Dermoncourt, qui, d’une voix forte, cria : -En avant, soldats ! en avant ! et sortons au plus vite de ce coupe-gorge. Au même instant, une voix non moins forte que celle du général, cria : -Feu, les gars ! Un éclair sortit de chacun des buissons qui bordaient le marécage, et une pluie de balles vint crépiter autour de la petite colonne. La voix qui avait commandé le feu s’était fait entendre en avant de la colonne, les coups de feu pétillaient derrière elle ; le général, vieux loup de guerre, aussi rusé que Jean Oullier, comprit la manoeuvre. On voulait le détourner de son chemin. -En avant ! cria-t-il ; ne perdez pas votre temps à riposter... En avant ! en avant !... La troupe prit le pas de course, et, malgré la fusillade, elle arriva au sommet de la colline. En même temps que le général et les soldats accomplissaient leur mouvement ascensionnel, Jean Oullier, se masquant derrière les bruyères, descendait rapidement la colline et se retrouvait au milieu de ses compagnons. -Bravo ! lui dit Guérin. Ah ! si nous avions eu seulement dix bras comme les tiens et quelques charrettes de bois comme celle-là, nous serions à cette heure délivrés de ces maudits soldats. -Hum ! répondit Jean Oullier, je ne suis pas aussi satisfait que toi. J’avais espéré qu’ils retourneraient en arrière, et il n’en est rien : ils m’ont tout l’air de continuer leur route. Au carrefour des Ragots, donc ! et aussi vite que nos jambes pourront nous y porter. -Qui donc prétend que les culottes rouges continuent leur route ? demanda une voix. Jean Oullier s’approcha de la clairière marécageuse d’où cette voix était partie et reconnut Joseph Picaut. -Je prétends, moi, continua celui-ci, que, depuis qu’ils sont arrivés au faîte de la montagne, les bleus n’ont point bougé de place. Vous n’avez donc pas d’oreilles, vous autres, que vous ne les entendez pas qui trépignent là-haut, comme des moutons dans leur parc ? Eh bien, si vous ne les entendez pas, je les entends, moi. -Il faudrait s’en assurer, dit Jean Oullier à Guérin, évitant ainsi de répondre à Joseph. -Vous avez raison, Jean Oullier, et j’y vais moi- même, répondit Guérin. Le Vendéen traversa le marais, se jeta dans les roseaux, gravit la moitié de la rampe, puis, arrivé là, se coucha à plat-ventre, rampant comme une couleuvre le long des rochers, et glissant si doucement entre les bruyères, que c’était à peine si son passage agitait leur cime. Il arriva ainsi jusqu’aux deux tiers de la colline. Lorsqu’il ne fut plus qu’à trente pas du point culminant, il se redressa, mit son chapeau au bout d’une branche, et l’agita au-dessus de sa tête. Aussitôt un coup de feu, parti de la hauteur, fit voler le chapeau de Guérin à vingt pas de son propriétaire. -Il a raison, dit Jean Oullier, qui entendit d’en bas la détonation. Mais comment se fait-il qu’ils renoncent à leur projet ? Leur guide a-t-il été tué ? -Leur guide n’a pas été tué, dit Joseph Picaut d’une voix sinistre. -Tu l’as donc vu ? demanda une voix ; car Jean Oullier semblait décidé à ne plus adresser la parole à Picaut. -Oui, répondit le chouan. -Reconnu ? -Oui. -Alors, murmura Jean Oullier se parlant à lui- même, c’est qu’ils n’aiment pas les fondrières, et que l’air des marais leur semble malsain. Derrière ces rochers, ils sont à l’abri de nos balles, et ils y vont sans doute demeurer jusqu’au jour. Effectivement, on aperçut bientôt de faibles lueurs briller sur la hauteur ; puis, peu à peu, ces lueurs s’activèrent, grandirent, et quatre ou cinq feux éclairèrent de leurs reflets sanglants les maigres buissons qui poussaient entre les interstices des roches. -Voilà qui est bien étrange, si leur guide est encore avec eux, dit Jean Oullier. Enfin, c’est possible, et, comme, s’ils changent d’idée, c’est toujours par le carrefour des Ragots qu’ils doivent passer... Allons, allons, vous autres, au carrefour des Ragots, et vivement ! Suivez le lit du ruisseau jusqu’à la taille des Quatre-Vents, et, dans un quart d’heure, vous y serez. -Et toi, Jean Oullier ? demanda Guérin. -Moi, répondit le vieux garde, je cours à Souday ; je veux m’assurer que ce Michel a rempli sa mission. La petite troupe s’éloigna obéissante, suivant, comme l’avait dit Jean Oullier, le cours du ruisseau, qu’elle descendait. Le vieux garde resta seul. Il écouta pendant quelques instants le bruit de l’eau que les chouans agitaient en marchant ; mais bientôt ce bruit finit par se confondre avec celui des cascatelles, et Jean Oullier tourna la tête du côté des soldats. Si le chef de la colonne ennemie voulait continuer son mouvement agressif contre Souday, il devait ou suivre le chemin, et alors rencontrer les chouans au carrefour des Ragots, ou prendre par la pente praticable, c’est-à-dire revenir sur ses pas, et suivre le ruisseau que les Vendéens venaient de remonter. Mais le ruisseau recevait, à quelques pas de là, un affluent considérable ; il devenait torrent, et torrent profond et rapide ; ses bords étaient garnis de ronces qui les rendaient impénétrables. Il n’y avait donc aucun danger à redouter de ce côté. Et cependant, par une espèce de pressentiment, Jean Oullier n’était pas tranquille. Il lui semblait tout à fait extraordinaire que la volonté de Dermoncourt eût ainsi cédé à la première attaque, et que le général eût si subitement et si facilement renoncé à son dessein de marcher sur Souday. Au lieu de s’éloigner, comme il l’avait dit, il regardait donc les hauteurs d’un air pensif et inquiet, lorsqu’il lui sembla que les feux perdaient de leur vivacité et de leur éclat, et que la lumière qu’ils projetaient sur les rochers qui leur servaient d’abri devenait de plus en plus pâle. Jean Oullier eut bien vite pris son parti ; il s’élança par le même chemin qu’avait pris Guérin, et en employant la même tactique que lui ; seulement, il ne s’arrêta point, comme Guérin, aux deux tiers de la montée ; il continua de ramper jusqu’à ce qu’il fût au pied des blocs de pierre qui entouraient la hauteur d’une espèce de ceinture. Puis il écouta ; mais il n’entendit aucun bruit. Alors, il se dressa doucement sur ses pieds, et, par l’intervalle que laissaient entre elles deux énormes roches, il regarda, et ne vit rien. La place était déserte, les feux étaient solitaires, et les branches de genêt dont on les avait couverts crépitaient seules en s’éteignant dans le silence. Jean Oullier gravit un versant des rochers, se laissa glisser sur l’autre, et tomba à la place où il avait supposé les soldats. Les soldats avaient disparu. Alors, il poussa un cri terrible, cri de rage et d’appel à ses compagnons, et, avec la légèreté d’un daim poursuivi, en appelant à ses muscles d’acier, il s’élança le long de la chaîne de rochers, dans la direction de Souday. Il n’y avait plus à en douter, le guide inconnu, ou plutôt connu de Joseph Picaut seul, avait dirigé les soldats du côté de la viette des Biques. Quelles que fussent les difficultés que la nature du terrain opposait à la marche de Jean Oullier, glissant sur les roches plates couchées dans la mousse comme autant de pierres funèbres, se heurtant aux rocs de granit qui se dressaient sur la bruyère comme des soldats en sentinelle, s’enchevêtrant les pieds dans les ronces qui lui déchiraient la chair, il ne mit pas plus de dix minutes à parcourir la colline dans toute sa longueur. Arrivé à son extrémité, il escalada un dernier monticule qui dominait le vallon, et aperçut les soldats. Ils achevaient de franchir la déclivité de la colline ; ils s’étaient hasardés, contre toute attente, dans la viette des Biques, à la lueur des torches qu’ils avaient allumées pour éclairer leurs pas, on voyait leur file serpenter le long de l’abîme. Jean Oullier se cramponna à l’énorme pierre sur laquelle il était monté, la secoua, espérant l’ébranler et la faire rouler sur leurs têtes. Mais les efforts de cette rage folle furent impuissants, et un ricanement moqueur répondit aux imprécations dont il les accompagnait. Jean Oullier se retourna, pensant que Satan seul pouvait rire ainsi. Le rieur était Joseph Picaut. -Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Jean Oullier en prenant ses cheveux à pleines mains, qui donc a pu les conduire par la viette des Biques ? -En tout cas, dit Joseph Picaut, celle qui les y a conduits ne les ramènera ni par ce chemin ni par un autre. Regarde-la bien maintenant, Jean Oullier, si tu tiens à la voir vivante. Jean Oullier se pencha de nouveau. Les soldats avaient traversé le ruisseau : ils se reformaient autour du général. Au milieu d’eux, à cent pas à peine, mais séparée des deux hommes par un abîme, on apercevait une femme, les cheveux épars, qui, du doigt, indiquait au général le chemin qu’il devait suivre. -Marianne Picaut, s’écria Jean Oullier. Le chouan ne répondit rien ; mais il mit son fusil à l’épaule et chercha lentement son point de mire. Jean Oullier s’était retourné au bruit qu’avait fait le chien en s’armant. Au moment où le tireur allait appuyer sur la gâchette, il releva brusquement le canon du fusil. -Malheureux ! lui dit-il, laisse-lui au moins le temps d’ensevelir ton frère. Le coup partit en l’air ; la balle alla se perdre dans l’espace. -Tiens ! s’écria Joseph Picaut furieux, en saisissant son fusil par le canon, et en déchargeant un coup terrible par la crosse sur la tête de Jean Oullier, qui ne s’attendait point à cette attaque ; tiens ! les blancs comme toi, je les traite comme des bleus ! Malgré sa force herculéenne, le vieux Vendéen tomba d’abord sur les genoux, puis, ne pouvant pas même se maintenir dans cette position, roula le long du rocher. Dans cette chute, il voulut se retenir à une touffe de bruyère que sa main avait saisie instinctivement ; mais peu à peu il la sentit qui cédait sous le poids de son corps. Bientôt, il lui parut qu’il était attiré vers l’abîme comme par une force irrésistible ; ses doigts quittèrent leur dernier appui. Mais, au moment même où il s’imaginait qu’il allait entendre l’air tourbillonner et siffler à son passage, qu’il allait sentir la pointe aiguë des rochers déchirer son corps, des bras vigoureux le tirèrent et le transportèrent sur une petite plate-forme qui s’étendait à quelques pas du précipice. Il était sauvé ! Seulement, ces bras le secouaient bien brutalement pour être des bras amis. XXVII Les Hôtes De Souday. Le lendemain de l’arrivée du comte de Bonneville et de son compagnon au château de Souday, le marquis était revenu de son expédition, ou plutôt de sa conférence. En descendant de cheval, le digne gentilhomme manifesta une humeur massacrante. Il gourmanda ses filles, qui n’étaient pas venues au- devant de lui au moins jusqu’à la porte, pesta après Jean Oullier, qui avait pris la licence d’aller à la foire de Montaigu sans son consentement, et querella la cuisinière, qui, à défaut de son majordome, était venue lui tenir l’étrier et qui, au lieu de lui tenir celui de droite, tirait de toutes ses forces sur l’étrivière de gauche ; ce qui força le marquis à descendre du côté opposé au perron. Décidément, le marquis était furieux. Mais quelle désillusion ne rapportait-il pas ? Il avait donc accueilli avec enthousiasme l’annonce d’une prise d’armes, et une commotion politique de cette espèce, venue à point, lui prouvait, une fois de plus, ce que déjà bien des fois il avait supposé que son placide et naïf égoïsme : à savoir, que le monde entier avait été créé et manoeuvrait pour la plus complète satisfaction d’un aussi digne gentilhomme que l’était M. le marquis de Souday. Mais il avait trouvé, chez ses coreligionnaires, une tiédeur, un désir d’atermoiement qui l’avaient exaspéré. Les uns avaient prétendu que l’esprit public n’était pas mûr ; les autres, qu’il était imprudent de rien tenter sans s’être assuré d’une défection dans l’armée ; les autres avaient avancé que l’enthousiasme religieux et politique était singulièrement refroidi chez les paysans, qu’il serait difficile de les conduire au combat, et l’héroïque marquis, qui ne pouvait comprendre que la France entière ne fût pas prête, alors qu’une petite campagne lui semblait un passe-temps tout à fait agréable, que Jean Oullier avait fourbi sa meilleure carabine, que ses filles lui avaient brodé une écharpe et un coeur sanglant, le marquis, disons-nous, avait rompu brusquement en visière avec ses amis et avait regagné son château sans vouloir en écouter davantage. Mary, qui savait à quel point son père respectait la tradition de l’hospitalité, profita d’une recrudescence de mauvaise humeur chez le digne gentilhomme pour lui annoncer doucement la présence du comte de Bonneville au château, espérant opérer ainsi une diversion au courroux, que manifestait l’irascible vieillard. -Bonneville ! Bonneville ! Qu’est-ce que c’est que cela, Bonneville ? grommelait le marquis de Souday. Quelque pancalier ou quelque avocat ; un de ces officiers poussés tout épauletés, ou un de ces bavards qui n’ont jamais fait feu que de la langue. Ayant, à ce moment, entendu quelque bruit derrière lui, le marquis se retourna et aperçut un tout jeune homme, vêtu en paysan, qui, appuyé comme lui à la cheminée, se chauffait comme lui les pieds au foyer. L’étranger était entré sans bruit par une porte latérale, et le marquis, qui, du reste, lui tournait le dos au moment de son entrée, emporté par la chaleur de ses imprécations, n’avait pas pris garde aux signes par lesquels ses filles l’avertissaient de la présence d’un de leurs hôtes. Petit-Pierre -car c’était lui -paraissait avoir de seize à dix-huit ans ; mais il était bien mince et bien frêle pour son âge ; sa figure était pâle, et les longues boucles de cheveux noirs qui l’encadraient en faisaient encore ressortir la blancheur ; ses grands yeux bleus rayonnaient d’intelligence et de courage ; sa bouche, fine et légèrement retroussée dans les coins, s’animait d’un sourire malicieux ; son menton, fortement proéminent, indiquait une force de volonté peu commune ; enfin, un nez légèrement aquilin complétait une physionomie dont la distinction contrastait étrangement avec son costume. -Monsieur Petit-Pierre, dit Bertha en prenant la main du nouveau venu et en le présentant à son père. Le marquis fit une profonde inclination, à laquelle le jeune paysan répondit par un salut des plus gracieux. Le vieil émigré n’était que légèrement intrigué par le costume et par le nom de Petit-Pierre : la grande guerre l’avait habitué à ces sobriquets sous lesquels les gens de la plus haute naissance dissimulaient leurs qualités, aux travestissements sous lesquels ils cherchaient à cacher leur distinction native ; ce qui le préoccupait singulièrement, c’était l’excessive jeunesse de son hôte. -Mlles de Souday m’ont dit, monsieur, qu’elles avaient été assez heureuses pour pouvoir être, hier au soir, de quelque utilité à vous et à votre ami M. le comte de Bonneville ; ce m’est un double regret d’avoir été absent de ma maison. Sans la désagréable corvée que ces messieurs m’ont fait faire, j’aurais eu l’honneur de vous ouvrir moi-même mon pauvre château. -Votre hospitalité, monsieur le marquis, ne pouvait que gagner à être exercée par d’aussi gracieux intermédiaires, répondit galamment Petit-Pierre, qui ajouta : -Lorsque ces demoiselles m’ont fait l’honneur de me présenter à vous, vous me sembliez être de ceux qui désirent une prise d’armes immédiate. -Ventrebleu ! je puis vous l’avouer, à vous, monsieur, qui, à ce que je vois, êtes des nôtres... -Mais n’avez-vous pas entendu dire comme moi, monsieur le marquis, demanda-t-il, que la prise d’armes n’était différée qu’à cause de l’incertitude où l’on était sur l’arrivée de la princesse ? Cette phrase sembla redoubler la mauvaise humeur du marquis. -Laissez-moi donc tranquille, jeune homme, dit-il d’un accent profondément courroucé. Est-ce que je ne connais pas cette vieille plaisanterie ? Est-ce que, pendant cinq ans que j’ai guerroyé en Vendée, on n’a pas cessé de nous promettre cette épée royale qui devait rallier autour d’elle toutes les ambitions ? -Monsieur le marquis de Souday, dit Petit-Pierre d’une voix singulièrement émue, je vous jure, moi, que Mme la duchesse de Berry, n’eût-elle eu qu’une coquille de noix à son service, eût traversé la mer pour venir se ranger sous le drapeau que Charette portait d’une main si vaillante et si noble ; je vous jure qu’aujourd’hui elle viendra, sinon vaincre, du moins mourir avec ceux qui se lèveront pour défendre les droits de son fils ! Il y avait tant d’énergie dans cet accent, et il était si extraordinaire que de semblables paroles sortissent de la bouche d’un petit paysan de seize ans, que le marquis de Souday regarda son interlocuteur avec une surprise profonde. -Mais qui êtes-vous donc, lui dit-il en cédant à son étonnement ; qui êtes-vous donc pour parler ainsi des résolutions de Son Altesse royale et vous engager pour elle, jeune homme... ou plutôt enfant ? -Il me semblait, monsieur le marquis, que Mlle de Souday, en me présentant à vous, m’avait fait l’honneur de vous dire mon nom. -C’est juste, monsieur Petit-Pierre, fit le marquis tout confus. Mille pardons ! mais, continua-t-il, en s’adressant avec plus d’intérêt à son interlocuteur, qu’il supposait le fils de quelque grand personnage, serait-il indiscret de vous demander votre opinion sur l’opportunité de la prise d’armes ? Quelle que soit votre jeunesse, vous parlez avec tant de raison, que je ne vous cacherai pas mon désir de la connaître. -Mon avis, si je puis me permettre d’en émettre un... -Comment donc ! mais, auprès des piètres sires que j’ai entendus causer cette nuit, vous me semblez un des sept sages de la Grèce. -Vous êtes trop indulgent. Je suis donc d’avis, monsieur le marquis, qu’il est fort malheureux que nous n’ayons pu sortir de nos bauges comme il était convenu dans la nuit du 13 au 14 mai. -Voyez-vous ! que leur disais-je ! Et vos raisons, monsieur ? -Mes raisons, les voici. Les soldats sont cantonnés dans les villages, logés chez les habitants, dispersés, éloignés les uns des autres, sans direction, sans drapeau ; rien n’était plus facile que de les surprendre et de les désarmer dans le premier moment de la surprise. -C’est fort juste ; tandis qu’à présent ?... -À présent... depuis deux jours, l’ordre est donné d’évacuer les petits cantonnements, de resserrer le réseau militaire qui couvre le pays, de se grouper, non plus par compagnie, mais par bataillon, par régiment ; aujourd’hui, il nous faut une bataille rangée pour obtenir le résultat que nous donnait une nuit de sommeil. -Très certain, dit Petit-Pierre avec l’expression la plus modeste qu’il put donner à sa physionomie. Le marquis regarda son hôte avec stupéfaction. -C’est fâcheux, reprit-il, très fâcheux ! Enfin, comme vous dites, mon jeune ami, -permettez-moi de vous donner ce titre, -le mieux est de prendre patience et d’attendre que la nouvelle Marie-Thérèse vienne se placer au milieu de ses nouveaux Hongrois, et de boire, en attendant ce jour, à la santé de son royal rejeton et du drapeau sans tache. Pour cela, il faudrait que ces demoiselles daignassent s’occuper de notre déjeuner, puisque Jean Oullier est parti, puisque quelqu’un, ajouta-t-il en lançant un regard à demi courroucé à ses filles, s’est permis de l’envoyer à Montaigu sans mon ordre. -Ce quelqu’un, c’est moi, monsieur le marquis, dit Petit-Pierre, avec un ton dont la courtoisie n’était pas exempte de fermeté. Et je vous demande pardon d’avoir disposé ainsi d’un de vos hommes ; mais il était urgent que nous sussions à quoi nous en tenir sur les dispositions des paysans rassemblés à la foire de Montaigu. Sur ces entrefaites, Mary rentra et annonça à son père qu’il était servi, après que Petit-Pierre eut présenté au marquis, son ami, le comte de Bonneville. XXVIII Où Le Marquis De Souday Regrette Amèrement Que Petit-Pierre Ne Soit Pas Gentilhomme. Les deux jeunes gens, que le marquis de Souday poussait devant lui, s’arrêtèrent sur le seuil de la salle à manger. L’aspect de la table, en effet, était formidable. Au centre se dressait, comme la citadelle antique dominant toute la ville, un majestueux pâté de sanglier et de chevreuil ; un brochet d’une quinzaine de livres, trois ou quatre poulets en daube, une véritable tour de Babel de côtelettes, une pyramide de lapereaux à la sauce verte flanquaient cette citadelle, au nord, au midi, à l’est et à l’ouest, et, comme pour leur servir de postes avancés, la cuisinière de M. de Souday les avait entourés d’un épais cordon de plats qui se touchaient les uns les autres, et qui garnissaient les approches d’aliments de toutes sortes : hors-d’oeuvre, entrées, entremets, légumes, salade, fruits et marmelades ; tout cela pressé, entassé, amoncelé dans une confusion peu pittoresque, mais pleine de charme, cependant, pour des appétits qu’avait aiguisés l’air incisif des forêts du pays de Mauge. Aussi, lorsqu’on se leva de table, le marquis de Souday, que la satisfaction de son appétit avait rendu fort expansif, était enchanté de son jeune ami. On rentra au salon ; mais Petit-Pierre, au lieu de se réunir aux deux jeunes filles, au comte de Bonneville et au marquis de Souday autour de la cheminée, alla droit à la fenêtre et appuya son front contre la vitre. Au bout d’un instant, et comme le marquis de Souday faisait au comte de Bonneville force compliments sur son jeune compagnon, le nom du jeune gentilhomme, prononcé d’une voix brève et avec un accent impérieux, le fit tressaillir. C’était Petit-Pierre qui l’appelait. Il se retourna vivement, et courut plutôt qu’il ne marcha au jeune paysan. Celui-ci lui parla tout bas pendant quelques instants et comme s’il lui donnait des ordres. Après chaque phrase de Petit-Pierre, Bonneville s’inclinait en signe d’assentiment. Quand Petit-Pierre eut fini, Bonneville prit son chapeau, salua et sortit. Petit-Pierre alors s’avança vers le marquis. -Monsieur de Souday, dit-il, je viens d’affirmer au comte de Bonneville que vous ne trouveriez pas mauvais qu’il prît un de vos chevaux pour faire une tournée dans les châteaux des environs, et donner rendez-vous ce soir, à Souday, à ces mêmes hommes contre lesquels vous êtes entré ce matin en lutte ; on les trouvera sans doute encore réunis à Saint-Philbert. Voilà pourquoi je lui ai enjoint de se hâter. -Mais, fit le marquis, quelques-uns de ces messieurs me garderont peut-être rancune de la façon dont je leur ai parlé ce matin, et feront probablement quelques façons pour venir chez moi. -Un ordre décidera ceux-là qu’une invitation trouverait rétifs. -Un ordre de qui ? demanda le marquis étonné. -Mais de Mme la duchesse de Berry, dont M. de Bonneville a les pleins pouvoirs. Maintenant, demanda Petit-Pierre avec une certaine hésitation, peut-être craignez-vous qu’une pareille réunion au château de Souday n’ait une funeste conséquence pour vous et votre famille ? En ce cas, marquis, dites un mot ; le comte de Bonneville n’est pas encore parti. -Corbleu ! dit le marquis, qu’il parte, et au galop, dût-il crever mon meilleur cheval ! * Le même jour, à cinq heures de l’après-midi, le comte de Bonneville était de retour. Il avait vu cinq des principaux chefs, et ceux-ci devaient être au château de Souday, entre huit et neuf heures. C’étaient Louis Renaud, Pascal, Coeur-de-Lion, Gaspard et Achille, leurs noms d’emprunt. En conséquence, à huit heures du soir, Oullier n’étant pas revenu, -au grand désespoir du marquis, - la porte du château fut confiée à Mary, qui ne devait ouvrir qu’à ceux qui frapperaient d’une certaine façon. Le salon, contrevents fermés, rideaux tirés, fut destiné à la conférence. Dès sept heures du soir, quatre personnages attendaient dans ce salon : c’étaient le marquis de Souday, le comte de Bonneville, Petit-Pierre et Bertha. Mary, nous l’avons dit, faisait le guet dans une espèce de petite logette percée, du côté de la grande route, d’une fenêtre à travers les barreaux de laquelle on pouvait voir qui frappait, de manière à n’ouvrir qu’après s’être assuré de l’identité du visiteur. Enfin, à huit heures précises, on entendit frapper à la porte et l’on reconnut, aux trois coups espacés d’une certaine façon, que ce devait être un des chefs convoqués. -Ah ! fit Petit-Pierre, en allant vivement à la porte. Mais le comte de Bonneville l’arrêta d’un geste et d’un sourire respectueux. -C’est juste, dit le jeune homme. Et il alla se perdre dans le coin le plus obscur du salon. Presque au même moment, le chef convoqué apparaissait dans l’encadrement de la porte. -M. Louis Renaud, dit le comte de Bonneville assez haut pour que Petit-Pierre entendît et pût, d’après le nom de guerre, connaître le nom véritable. Le marquis de Souday alla au-devant de Louis Renaud avec d’autant plus d’empressement qu’il avait reconnu dans ce jeune homme un de ceux qui, comme lui, avaient été pour une prise d’armes immédiate. -Ah ! venez, mon cher comte ; vous êtes le premier arrivé ; c’est de bon augure. -Si j’arrive le premier, mon cher marquis, dit Louis Renaud, ce n’est pas, j’en suis certain, que j’y aie mis plus d’empressement que mes compagnons ; c’est que, étant plus rapproché de vous, j’ai eu moins de chemin à faire. Et, en achevant ces mots, celui qui s’annonçait sous le nom de Louis Renaud, quoique revêtu d’un simple costume de paysan breton, se présentait avec une grâce juvénile si parfaite et saluait Bertha avec une aisance si aristocratique, que ces deux qualités, devenues des défauts, lui eussent considérablement nui s’il eût été forcé d’emprunter, même momentanément, les manières et le langage de la caste sociale à laquelle il avait emprunté son costume. Ces devoirs de politesse rendus au maître de la maison et à Bertha, le comte de Bonneville eut son tour. Mais celui-ci, comprenant l’impatience de Petit- Pierre, qui, pour être caché dans son coin, ne rappelait pas moins sa présence par des mouvements dont le comte de Bonneville semblait pouvoir donner seul l’interprétation, aborda nettement la question. -Mon cher comte, dit-il à Louis Renaud, vous connaissez l’étendue de mes pouvoirs ; vous avez lu la lettre de Son Altesse royale Madame, et vous savez que, momentanément du moins, je suis son intermédiaire auprès de vous... Quel est votre avis sur la situation ? -Mon avis, mon cher comte, je l’ai dit ce matin, pas tel peut-être que je vais le dire ici ; mais, ici, où je sais être avec d’ardents partisans de Madame, je puis risquer la vérité tout entière. -Oui, la vérité tout entière, dit Bonneville ; c’est ce qu’il faut surtout que sache Madame ; et, ce que vous me direz, mon cher comte, vous n’en avez aucun doute, ce sera comme si elle l’entendait. -Eh bien ! mon avis serait de ne rien commencer avant l’arrivée du maréchal. -Le maréchal, fit Petit-Pierre, n’est-il point à Nantes ? Louis Renaud, qui n’avait pas encore remarqué le jeune homme, tourna les yeux vers lui en entendant cette interpellation, puis salua, et répondit : -Aujourd’hui seulement, en rentrant chez moi, j’ai appris qu’à la nouvelle des événements du Midi le maréchal avait quitté Nantes, et que personne ne savait, ni la route qu’il avait prise, ni la résolution qu’il avait arrêtée. Petit-Pierre frappa du pied avec impatience. -Mais, s’écria-t-il, le maréchal était l’âme de l’entreprise, cependant ! Son absence va nuire au soulèvement, diminuer la confiance du soldat. En son absence, tous les droits vont être égaux, et nous allons voir renaître parmi les chefs ces rivalités qui furent si fatales au parti royaliste dans les premières guerres de la Vendée. Voyant que Petit-Pierre s’était emparé de la conversation, le comte de Bonneville s’effaça, démasquant le jeune homme, qui fit deux pas en avant et entra dans le cercle de lumière projeté par les lampes. Louis Renaud regarda avec étonnement ce jeune homme, presque enfant, qui venait de parler avec tant d’assurance et de précision. -C’est un retard, monsieur, dit-il, et voilà tout. Ne doutez point que, dès que le maréchal sera assuré de la présence de Madame en Vendée, il ne s’empresse de se rendre à son poste. -M. de Bonneville ne vous a-t-il donc pas dit que Madame était en route et serait incessamment au milieu de ses amis ? -Si fait, monsieur, et cette nouvelle m’a, pour ma part, causé une vive joie. -Un retard ! un retard ! murmura Petit-Pierre. J’avais toujours entendu dire, il me semble, que tout soulèvement dans votre pays devait avoir lieu dans la première quinzaine de mai, afin qu’on pût disposer plus facilement des habitants des campagnes, qui, plus tard, sont occupés de leurs travaux ; or, nous sommes au 14 ; donc, nous sommes en retard. Quant aux chefs, ils sont convoqués, n’est-ce pas ? -Oui, monsieur, répondit Louis Renaud avec une certaine gravité triste ; je dis plus, c’est que vous ne devez même guère compter que sur les chefs. Puis il ajouta avec un soupir : -Et pas sur tous encore, ainsi qu’a pu le voir, ce matin, monsieur le marquis de Souday. -Mais alors, dit Petit-Pierre, il faudra donc renoncer à tout espoir, à toute tentative ? -À tout espoir, oui, peut-être ; à toute tentative, non. Madame nous a fait écrire qu’elle était poussée par le comité directeur de Paris ; Madame nous a fait affirmer qu’elle avait des ramifications dans l’armée ; essayons ! Peut-être une émeute à Paris, peut-être une désertion parmi les soldats lui donnera-t-elle raison contre nous. Si nous ne tentions rien pour elle, Madame serait convaincue, en se retirant, que, si l’on avait tenté quelque chose, on eût pu réussir, -et il ne faut pas que Madame ait un doute. -Cependant, si l’on échoue ? s’écria Petit-Pierre. -Ce sera cinq ou six cents personnes qui se seront fait tuer inutilement, voilà tout ; et il est bon que, de temps en temps, un parti, dût-il échouer, donne ces sortes d’exemples, non seulement à son pays, mais encore aux nations voisines. -Vous n’êtes point de ceux qui ont renvoyé leurs hommes, vous ? demanda Petit-Pierre. -Si fait, monsieur ; mais je suis de ceux qui ont fait le serment de mourir pour Son Altesse royale. D’ailleurs, continua le jeune homme, peut-être l’affaire est-elle déjà engagée, et n’aurons-nous d’autre mérite que de suivre le mouvement. -Comment cela ? demandèrent en même temps Petit-Pierre, Bonneville et le marquis. -Il y a eu des coups de fusil tirés aujourd’hui, à la foire de Montaigu. -Et on en tire en ce moment du côté du gué de la Boulogne, dit une voix inconnue et qui venait du côté de la porte, dans l’encadrement de laquelle apparaissait un nouveau personnage. XXIX L’Alarme. Celui que nous venons d’introduire, ou plutôt qui s’introduisait lui-même dans le salon du marquis de Souday, était le commissaire général de la future armée vendéenne, qui avait changé son nom, fort connu au barreau de Nantes, contre le pseudonyme de Pascal. Plusieurs fois, il avait été à l’étranger pour y conférer avec Madame et la connaissait parfaitement. Il y avait deux mois à peine qu’il avait fait un dernier voyage de ce genre, et que, portant à Son Altesse royale des nouvelles de la France, il avait, en échange, reçu ses ordres. C’était lui qui était revenu dire à la Vendée de se tenir prête. -Ah ! ah ! fit le marquis de Souday avec un certain mouvement des lèvres qui annonçait qu’il n’avait pas les avocats dans une inattaquable admiration, monsieur le commissaire général Pascal... -Qui nous apporte des nouvelles, à ce qu’il paraît, dit Petit-Pierre dans l’intention bien visible d’attirer sur lui toute l’attention du nouveau venu. En effet, au son de la voix qui venait de prononcer ces paroles, le commissaire civil tressaillit, et se retourna du côté de Petit-Pierre, lequel lui fit des yeux et des lèvres un signe imperceptible, mais qui parut suffire à lui indiquer ce qu’il avait à faire. -Des nouvelles, oui, répéta-t-il. -Bonnes ou mauvaises ? demanda Louis Renaud. -Mélangées... Mais commençons par la bonne. -Dites ! -Son Altesse royale a traversé heureusement le Midi et est arrivée saine et sauve en Vendée. -Êtes-vous sûr de cela ? demandèrent en même temps le marquis de Souday et Louis Renaud. -Aussi sûr qu’il est sûr que je vous vois tous cinq dans ce salon, et en bonne santé, répondit Pascal. Maintenant, passons aux autres nouvelles. -Avez-vous appris quelque chose de Montaigu ? demanda Louis Renaud. -On s’y est battu aujourd’hui, dit Pascal ; quelques coups de fusil ont été tirés par la garde nationale, quelques paysans ont été tués ou blessés. -Il y a eu aussi des coups de fusil au gué de la Boulogne. -Je présume, du moins, que ceux que je viens d’entendre sur la route se tirent par là. -Peut-être, dit le marquis, serait-il bon que Bertha allât à la découverte et écoutât ; elle nous rendrait compte de ce qui se passe. Bertha se leva. -Comment ! dit Petit-Pierre, mademoiselle ? À ce moment, on frappa à la porte à coups redoublés. -Diable ! fit le marquis, ce n’est pas un des nôtres. On écouta avec plus d’attention. « Ouvrez ! criait une voix, ouvrez ! Il n’y a pas un instant à perdre. -C’est sa voix ! dit vivement Mary. -Sa voix ! répéta le marquis ; la voix de qui ? -Oui, la voix du jeune baron Michel, dit Bertha, qui, comme sa soeur, l’avait reconnue. -Et que vient faire ici ce pancalier ? dit le marquis, en faisant un pas vers la porte, comme pour s’opposer à son entrée. -Laissez-le venir, marquis, laissez-le venir ! s’écria Bonneville. Il n’est point à craindre, et je réponds de lui. À peine avait-il prononcé ces mots, que l’on entendit le bruit d’un pas rapide, qui se précipitait vers le salon, et que l’on vit apparaître le jeune baron, pâle, haletant, couvert de boue, ruisselant de sueur, n’ayant plus de souffle que pour dire : -Pas un instant à perdre ! fuyez ! Ils viennent ! Et il tomba sur un genou, appuyant une de ses mains contre la terre ; la respiration lui manquait, ses forces étaient épuisées. Comme il l’avait promis à Jean Oullier, il avait fait plus d’une demi-lieue en six minutes. Il y eut dans le salon un moment de trouble et de confusion suprêmes. -Aux armes ! cria le marquis. Et, sautant sur son fusil, il indiqua du doigt un râtelier placé dans le coin du salon et supportant trois ou quatre carabines et fusils de chasse. Le comte de Bonneville et Pascal, d’un seul et même mouvement, se jetèrent au-devant de Petit-Pierre pour le défendre. Mary s’élança vers le jeune baron pour le relever et lui porter secours s’il était besoin. Bertha courut à la fenêtre qui donnait sur la forêt et l’ouvrit. On entendit alors quelques coups de fusil plus rapprochés, et cependant à une certaine distance. -Ils sont à la viette des Biques, dit Bertha. -Allons donc ! fit le marquis, impossible qu’ils tentent une pareille route. -Ils y sont, père, dit Bertha. -Oui, oui, murmura Michel, je les ai vus ; ils avaient des torches ; une femme les guidait, marchant la première ; le général marchait le second. -Oh ! maudit Jean ! dit le marquis, pourquoi n’es-tu pas ici ? -Il se bat, monsieur le marquis, dit le jeune baron ; il m’a envoyé, ne pouvant venir. -Lui ? fit le marquis. -Mais je venais, mademoiselle, dit-il, je venais de moi-même. Depuis hier, je sais que l’on doit attaquer le château ; mais j’étais prisonnier, je suis descendu par la fenêtre du second... -Grand Dieu ! fit Mary en pâlissant. -Bravo ! fit Bertha. -Messieurs, dit tranquillement Petit-Pierre, je crois qu’il s’agirait de prendre un parti. Combattons-nous ? En ce cas, il faut nous armer, fermer les portes du château et prendre nos postes. Fuyons-nous ? Je crois qu’il y a encore moins de temps à perdre. -Fuyons ! dit Bonneville. Quand Petit-Pierre sera en sûreté, nous nous défendrons. -Eh bien, fit Petit-Pierre, que dites-vous là, comte ? -Je dis que rien n’est prêt et que nous ne pouvons pas nous battre... N’est-ce pas, messieurs ? -On peut toujours se battre, dit la voix jeune et nonchalante d’un nouveau venu, en s’adressant moitié à ceux qui étaient dans le salon, moitié à deux autres jeunes gens qui le suivaient et que, sans doute, il avait rencontrés à la porte. -Ah ! Gaspard ! Gaspard ! s’écria Bonneville. Et, s’élançant à la rencontre du nouvel arrivant, il lui dit quelques mots à l’oreille. -Messieurs, dit Gaspard, le comte de Bonneville a parfaitement raison : en retraite ! Puis, s’adressant au marquis : -Y a-t-il à votre château quelque porte, quelque sortie secrète, marquis ? Nous n’avons pas de temps à perdre : les derniers coups de fusil que nous écoutions à la porte, Achille, Coeur-de-Lion et moi, n’étaient pas tirés à plus de cinq cents pas d’ici. -Messieurs, dit le marquis de Souday, vous êtes chez moi ; c’est à moi de prendre la responsabilité de tout. Silence ! que l’on m’écoute et que l’on m’obéisse aujourd’hui : j’obéirai à mon tour demain. Il se fit un profond silence. -Mary, dit le marquis, faites fermer la porte du château, mais sans la barricader, afin qu’on puisse l’ouvrir au premier coup qui sera frappé. Bertha, au souterrain sans perdre un instant ! Moi et mes deux filles, nous recevrons le général et lui ferons les honneurs du château, et, demain, partout où vous serez, nous vous rejoindrons ; seulement, faites-le-nous savoir. Mary s’élança hors de la chambre pour exécuter l’ordre de son père, tandis que Bertha, faisant signe à Petit-Pierre de la suivre, sortait par la porte opposée, traversait la cour, entrait dans la chapelle, prenait deux cierges sur l’autel, les allumait à une lampe, les mettait aux mains de Bonneville et de Pascal, et, poussant un ressort qui faisait tourner sur lui-même le devant de l’autel, découvrait un escalier conduisant aux caveaux qui servaient autrefois de sépulture aux seigneurs de Souday. -Il n’y a point à vous égarer, dit Bertha : vous trouverez la porte à l’extrémité, et la clef est en dedans. Cette porte donne sur la campagne. Petit-Pierre prit la main de Bertha, la serra vivement et s’élança dans le souterrain derrière Bonneville et Pascal, qui éclairaient le chemin. Louis Renaud, Achille, Coeur-de-Lion et Gaspard suivirent Petit-Pierre. Bertha referma la porte sur eux. Elle avait remarqué que le baron Michel n’était point parmi les fugitifs. XXX Mon Compère Loriot. Le marquis de Souday, après avoir suivi des yeux les fugitifs jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans la chapelle, poussa une de ces exclamations qui indique que la poitrine est dégagée d’un certain poids, et rentra dans le vestibule. Le marquis venait à peine de s’asseoir dans son fauteuil et n’avait pas encore eu le temps de remarquer la préoccupation de ses deux filles, lorsqu’un coup de marteau retentit sur la porte. Le marquis de Souday tressaillit, non pas qu’il n’attendît point ce coup de marteau ; mais ce coup de marteau n’était point tel qu’il l’attendait ; il était timide, presque obséquieux et, par conséquent, n’avait rien de militaire. Le marquis sortit du salon, traversa le vestibule et s’avança sur la première marche du perron. En effet, au lieu des sabres et des baïonnettes qu’il s’attendait à voir étinceler dans l’ombre, au lieu des figures soldatesques et des moustaches avec lesquelles il croyait avoir à faire connaissance, le marquis de Souday ne voyait rien autre chose que la coupole d’un immense parapluie de toile bleue qui se dirigeait vers lui la pointe en avant, gravissant le perron marche à marche. Comme ce parapluie, qui avançait toujours, pareil à la carapace d’une tortue, menaçait de lui crever l’oeil avec la pointe qui sortait de son centre telle que la pointe d’un bouclier antique, le marquis releva l’orbe de ce bouclier et se trouva face à face avec un museau de fouine surmonté de deux petits points brillants comme des escarboucles, et coiffé d’un chapeau très haut de forme, très étroit de bords, et si souvent brossé et rebrossé, qu’il brillait dans l’ombre comme s’il eût été verni. -Par les mille diables d’enfer ! s’écria le marquis de Souday, c’est mon compère Loriot ! -Prêt à vous rendre ses petits services, si vous l’en jugez digne, fit le dernier venu, d’une voix de fausset qui devenait caverneuse, tant son propriétaire s’efforçait de la rendre pateline. -Vous êtes le très bienvenu à Souday, Me Loriot, dit le marquis avec un accent de bonne humeur et comme s’il se promettait quelque joie de la présence de celui qu’il accueillait par un cordial salut. J’y attends ce soir nombreuse compagnie, et, en votre qualité de notaire du maître du logis, vous m’aiderez à en faire les honneurs. Venez saluer ces demoiselles. Et le vieux gentilhomme, avec une aisance qui prouvait à quel degré il était pénétré de la distance qui existait entre un marquis de Souday et un notaire de village, précéda son hôte dans le salon. Il est vrai que Me Loriot mettait un soin si minutieux à frotter ses pieds sur le paillasson gisant à la porte de ce sanctuaire, que la politesse que le marquis eût jugé à propos de lui faire en restant derrière lui eût dégénéré en une véritable corvée. Profitons du moment où le tabellion, éclairé par l’entrebâillement de la porte, referme son parapluie et se frotte les pieds, pour esquisser son portrait. Maître Loriot, notaire à Machecoul, était un petit bonhomme, maigre et fluet, paraissant encore de moitié plus exigu par suite de l’habitude qu’il avait prise de ne jamais parler que courbé en deux et dans l’attitude du plus profond respect. Maître Loriot était un des visiteurs les plus habituels du château de Souday. Lorsque le petit notaire se crut certain que ses chaussures n’avaient pas conservé un vestige de crotte, il entra dans le salon. Il salua de nouveau le marquis, qui avait déjà repris sa place dans le fauteuil, et commença de complimenter les deux jeunes filles. Mais le marquis ne lui laissa pas le loisir d’achever ses compliments. -Loriot, lui dit-il, je serai toujours enchanté de vous voir. Le notaire s’inclina jusqu’à terre. -Seulement, continua le marquis, vous me permettrez de vous demander, n’est-ce pas ? ce qui peut vous amener dans notre désert à neuf heures et demie du soir, et par un temps pareil. Je sais bien que, lorsqu’on a un parapluie comme le vôtre, la voûte du ciel est toujours bleue. Loriot crut convenable de ne pas laisser passer la plaisanterie du marquis sans en rire et sans murmurer : -Ah ! très bien ! très bien ! Puis, répondant directement : -Voici, dit-il. J’étais au château de la Logerie, d’où je suis parti fort tard, ayant, sur un ordre reçu à deux heures seulement, été porter de l’argent à la propriétaire du susdit château ; je revenais à pied, selon ma coutume, lorsque j’ai entendu dans la forêt des bruits de fâcheux augure, et qui m’ont confirmé ce que je savais déjà de l’émeute de Montaigu ; j’ai appréhendé, si j’allais plus loin, de rencontrer, sur mon chemin, des soldats du duc d’Orléans, et j’ai pensé que monsieur le marquis daignerait m’accorder l’hospitalité pour cette nuit. Au nom de la Logerie, Bertha et Mary avaient relevé la tête, comme deux chevaux qui entendent au loin et tout à coup le bruit du clairon. -Vous venez de la Logerie ? fit le marquis. -Comme j’ai eu l’honneur de le dire à monsieur le marquis, répliqua Me Loriot. -Tiens ! tiens ! tiens ! Mais nous avons déjà eu quelqu’un de la Logerie, ce soir. -Le jeune baron, peut-être ? répondit le notaire. -Oui. -C’est justement lui que je cherche. -Loriot, dit le marquis, je m’étonne de vous voir, vous que je considère comme un homme dont les principes sont solides, je m’étonne de vous voir prostituer de la sorte, en l’accolant au nom de ces Michel, un titre que, d’habitude, vous respectez. En entendant le marquis prononcer cette phrase avec un suprême dédain, Bertha devint pourpre et Mary pâlit. L’impression que les paroles qu’il avait dites produisaient sur les jeunes filles ne fut pas remarquée du vieux gentilhomme, mais elle n’échappa point au petit oeil gris du notaire. Il allait parler, quand, de la main, M. de Souday lui fit signe qu’il n’avait pas tout dit. -Puis, continua celui-ci, pourquoi vous, compère, que nous traitons avec bonté, avec bienveillance, pourquoi croyez-vous nécessaire de vous servir d’un subterfuge pour entrer dans notre maison ? -Monsieur le marquis..., balbutia Loriot. -Vous y venez chercher Michel, n’est-ce pas ? Rien de mieux ! Pourquoi mentir ? -Que monsieur le marquis daigne agréer mes très humbles excuses !... La mère de ce jeune homme, que j’ai été forcé d’accepter au nombre de mes clientes, attendu que c’est un legs de mon prédécesseur, est fort inquiète : au risque de se casser le cou, son fils est descendu d’une fenêtre du deuxième étage, et, au mépris de ses volontés maternelles, il a pris la fuite ; de sorte que Mme Michel m’avait chargé... -Ah ! ah ! fit le marquis, il a fait tout cela ? -Littéralement, monsieur le marquis. -Eh bien, voilà qui me raccommode avec lui... Pas tout à fait, entendons-nous bien, mais un peu. -Si monsieur le marquis pouvait m’indiquer où j’ai la chance de trouver le jeune homme, dit Loriot, je le reconduirais à la Logerie. -Ah ! quant à cela, du diable si je sais comment ni par où il s’est esquivé ! Voyons, le savez-vous, vous autres ? demanda le marquis s’adressant à ses filles. Bertha et Mary firent toutes deux un signe négatif. -Vous le voyez, mon pauvre compère, dit le marquis, nous ne pouvons vous être d’aucune utilité. Mais pourquoi la mère Michel avait-elle séquestré son fils ? -Il paraîtrait, répondit le notaire, que le jeune Michel, jusqu’aujourd’hui si doux, si docile et si obéissant, est devenu tout à coup amoureux. -Ah ! ah ! il a pris le mors aux dents, dit le marquis ; je connais cela. Eh bien, compère Loriot, si vous êtes appelé en conseil, dites à la mère de lui rendre la bride et de lui donner du champ : cela vaut mieux que la martingale. Au fond, pour le peu que je l’ai vu, il m’a eu l’air d’un bon petit diable. -Un excellent coeur, monsieur le marquis ! et, avec cela, fils unique, plus de cent mille livres de rente ! dit le notaire. -Hum ! fit le marquis, s’il n’a que cela, ce sera bien peu pour racheter les vilenies du nom qu’il porte. -Mon père ! s’écria Bertha, tandis que Mary se contentait de soupirer, vous oubliez le service qu’il nous a rendu ce soir. -Eh ! eh ! fit Loriot regardant Bertha, la baronne aurait-elle raison ? Par ma foi, ce serait un beau contrat à faire ! Et il se mit à supputer ce que pourrait lui rapporter d’honoraires le contrat de mariage du baron Michel de la Logerie avec Mlle Bertha de Souday. -Tu as raison, mon enfant, dit le marquis ; aussi laissons Loriot chercher le chaton de la mère Michel, et ne nous en inquiétons pas aujourd’hui. À cet instant même, le marteau retentit, mais vigoureusement cette fois. Le marquis de Souday, prenant un flambeau, s’avança sur le perron. Bertha et Mary le suivirent, Mary pensive, Bertha inquiète, toutes deux regardant, au plus profond de l’ombre de la cour, pour voir si elles ne découvriraient point celui auquel elles ne cessaient pas de songer. XXXI Où Le Général Porte Un Toast Qu’Il N’Avait Prévu. Selon les instructions du marquis, transmises par Mary à Rosine, la porte avait été ouverte aux soldats dès le premier coup de marteau. La porte ouverte, ils avaient envahi la cour, et se hâtaient de cerner la maison. Au moment où le vieux général descendait de cheval, il aperçut les deux porte-flambeaux, et, à côté d’eux, moitié dans l’ombre, moitié dans la lumière, les deux jeunes filles. Tout cela s’avançait vers lui d’un air tout à la fois empressé et gracieux qui le surprit. -Ma foi, général, s’écria le marquis en descendant jusqu’au dernier degré de l’escalier pour aller aussi loin que possible à la recherche du général, je désespérais presque de vous voir... ce soir, du moins. -Vous désespériez, dites-vous, monsieur le marquis ? fit le général stupéfait de cet exorde. -Je désespérais de vous voir, je le répète. À quelle heure êtes-vous parti de Montaigu ? vers sept heures ? -À sept heures précises. -Eh bien ! c’est cela ! j’avais calculé qu’il fallait un peu plus de deux heures pour venir ; je vous attendais donc vers neuf heures un quart, neuf heures et demie ; mais voilà qu’il en est plus de dix ! J’en étais à me dire : « Mon Dieu, serait-il arrivé quelque accident qui me prive de l’honneur de recevoir un si brave et si estimable officier ? » -Ainsi, vous m’attendiez, monsieur ? -Pardieu ! Je parie que c’est ce maudit gué de Pont- Farcy qui vous aura retardé. Quel abominable pays, général ! des ruisseaux qui, à la moindre pluie, deviennent des torrents impraticables ; des chemins... ils appellent cela des chemins ! moi, j’appelle cela des fondrières ! Au reste, vous en savez bien quelque chose ; car je présume que ce n’est pas sans quelque difficulté que vous avez franchi le maudit saut de Baugé, une mer de boue où l’on enfonce jusqu’à la ceinture quand on n’enfonce pas jusque par-dessus la tête ! Mais avouez que tout cela n’est rien à côté de la viette des Biques, où, tout jeune, moi, un chasseur enragé, je n’osais pas me hasarder sans frémir... Vraiment, général, en pensant à tout ce que l’honneur que vous me faites vous aura coûté de peines et de fatigues, je ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance. Le général vit que, pour le moment, il avait affaire à plus fin que lui. Il se résolut à manger franchement le plat que le marquis lui servait. -Croyez bien, monsieur le marquis, répondit-il, que je regrette de m’être tant fait attendre, et qu’il n’y a aucunement de ma faute dans le retard que vous me reprochez. En tout cas, je tâcherai de profiter de la leçon que vous voulez bien me donner, et, une autre fois, en dépit des gués, des sauts et des viettes, j’arriverai selon les règles les plus rigoureuses de la politesse. En ce moment, un officier s’approcha du général pour prendre ses ordres relativement à la perquisition que l’on devait faire dans le château. -C’est inutile, mon cher capitaine, dit le général. N’entendez-vous pas que notre hôte nous dit que nous arrivons trop tard ? C’est nous dire que nous n’avons aucune peine à prendre et que nous trouverons tout en ordre dans le château. Tout en prononçant ces paroles, le général jetait un regard circulaire tout autour de lui. Sans manifester la moindre surprise, il remarqua la table non desservie. Le général comprenait fort bien que M. de Souday avait été averti de son approche ; rompu à cette guerre, il connaissait la facilité et la rapidité avec lesquelles se transmettaient les communications entre un village et un autre. Néanmoins, il fit contre mauvaise fortune bon coeur et accepta, en son nom et en celui des officiers qui l’accompagnaient, l’invitation de son hôte. Bertha et Mary avaient préparé des coupes. Chacun prit la sienne puis le général rompit le silence et dit : -Monsieur le marquis, le choix d’un toast serait assez difficile pour vous comme pour nous ; mais il en est un qui n’embarrassera personne et qui doit avoir le pas sur tous les autres. Veuillez me permettre de le porter à la santé de mesdemoiselles de Souday, en les remerciant d’avoir bien voulu s’associer à la courtoise réception dont vous nous honorez. -Ma soeur et moi, nous vous remercions, monsieur le général, dit Bertha. -Général, dit à son tour le marquis, en se grattant l’oreille, comment, sans nous compromettre ni l’un ni l’autre, vais-je répondre à votre gracieux toast à mes filles ? Avez-vous une femme ? Le général tenait à embarrasser le marquis. -Non, dit-il. -Une soeur ? -Non. -Une mère, peut-être ?... -Oui, dit le général, qui semblait s’être embusqué et attendre là le marquis : j’ai la France, notre mère commune. -Eh bien, bravo ! je bois à la France ! et puissent se continuer pour elle les huit siècles de gloire et de grandeur qu’elle doit à ses rois. -Et permettez-moi d’ajouter, dit le général, le demi- siècle de liberté qu’elle doit à ses enfants. -Par ma foi, j’accepte le toast : blanche ou tricolore, la France est toujours la France ! Tous les convives tendirent leurs verres, et compère Loriot lui-même, entraîné par l’exemple du marquis, fit raison au toast du maître de la maison, modifié par le général, et vida son verre. Puis Bertha et Mary se levèrent et passèrent dans le salon. Me Loriot, qui semblait être venu pour avoir autant affaire aux jeunes filles qu’au marquis, se leva à son tour, et les suivit. XXXII Où La Curiosité De Maître Loriot N’Est Pas Précisément Satisfaite. Me Loriot avança en faisant courbette sur courbette et en se frottant joyeusement les mains. -Ah ! ah ! dit Bertha, vous paraissez bien satisfait, monsieur le notaire. -Mesdemoiselles, répondit Me Loriot à demi-voix, j’ai fait de mon mieux pour seconder les ruses de monsieur votre père ; j’espère qu’au besoin vous ne vous refuserez point à témoigner de l’aplomb et du sang-froid que j’ai montrés dans cette circonstance. -De quelles ruses de guerre parlez-vous, cher monsieur Loriot ? dit Mary en riant. Ni Bertha ni moi ne savons ce que vous voulez dire. -Mon Dieu, reprit le notaire, je n’en sais pas plus que vous ; mais j’ai pensé que monsieur le marquis devait avoir de puissantes et sérieuses raisons pour traiter comme de vieux amis, et mieux que l’on ne traite parfois de vieux amis, les affreux soudards qui sont ici. -Cela est son secret, mon cher monieur Loriot, répondit Bertha, mais vous, de votre côté, voulez-vous m’apprendre comment il se fait qu’ayant à chercher quelque part M. Michel de la Logerie, vous soyez venu tout droit au château de Souday. Bertha avait prononcé ces paroles d’une voix ferme et accentuée, et le notaire, auquel elles étaient adressées, les écouta avec beaucoup plus d’embarras que n’en éprouvait son interlocutrice. Quant à Mary, elle s’était rapprochée de sa soeur, avait passé son bras sous le sien, avait appuyé sa tête sur son épaule, et attendait, avec une curiosité qu’elle ne cherchait pas à dissimuler, la réponse de maître Loriot. -Eh bien, puisque vous désirez savoir le pourquoi, mademoiselle, je suis venu, parce que Mme la baronne de la Logerie m’avait indiqué le château de Souday comme le lieu où son fils s’était très probablement retiré après sa fuite. -Et sur quoi Mme de la Logerie appuyait-elle ses suppositions ? demanda Bertha. -Mademoiselle, répliqua le notaire de plus en plus embarrassé, je ne sais si j’aurai le courage d’aller jusqu’au bout. -Pourquoi pas, monsieur le notaire ? continua Bertha gardant le même aplomb. Voulez-vous que je vous aide ? C’est parce qu’elle croit, avez-vous dit, que l’objet de l’amour de monsieur son fils est au château de Souday. -C’est justement cela, mademoiselle. -Bien ! Mais ce que je désirerais connaître, ce que je tiendrais à savoir, c’est l’opinion de Mme de la Logerie sur cet amour. -Cette opinion ne lui est point positivement favorable, mademoiselle, reprit le notaire ; cela, je dois l’avouer. -Voilà déjà un point sur lequel mon père et la baronne s’entendent, dit en riant Bertha. -Mais, continua le notaire avec intention, monsieur Michel sera majeur dans quelques mois, libre, par conséquent, de ses actions, maître de son immense fortune... -De ses actions, dit Bertha, tant mieux ; cela pourra lui servir. -À quoi, mademoiselle ? demanda malignement le notaire. -Mais à réhabiliter le nom qu’il porte, à faire oublier les tristes souvenirs que son père a laissés dans le pays. Quant à la fortune, si j’étais celle que monsieur Michel honore de son affection, je lui conseillerais d’en faire un tel usage, que bientôt il n’y aurait pas, dans toute la province, un nom plus honorable et plus honoré que le sien. -Que lui conseilleriez-vous donc, mademoiselle ? fit le notaire tout étonné. -De rendre cette fortune à ceux à qui l’on prétend que son père l’a prise, de restituer à leurs propriétaires les biens nationaux que monsieur Michel avait achetés. -Mais, en ce cas, mademoiselle, dit le petit notaire tout à fait désorienté, vous ruineriez celui qui aurait l’honneur de vous aimer ! -Qu’importe, s’il lui restait la considération de tous et la tendresse de celle qui lui aurait conseillé le sacrifice. En ce moment, Rosine parut à la porte, et, passant sa tête entre les deux battants : -Mademoiselle, dit-elle, sans s’adresser particulièrement ni à Mary ni à Bertha, voulez-vous venir, s’il vous plaît ? Bertha tenait à continuer la conversation avec le notaire ; elle était avide de se renseigner sur les sentiments que Mme de la Logerie nourrissait contre elle, encore plus peut-être que de ceux que son fils nourrissait pour elle. -Allons, va, ma chérie ! dit Bertha en appuyant ses lèvres sur le front de Mary ; va et, en même temps, occupe-toi de la chambre de Me Loriot ; car je crains que, dans tout ce bouleversement, on n’ait oublié de lui préparer un gîte. Mary avait l’habitude d’obéir, elle obéit : des deux soeurs, elle était la nature douce et flexible. Elle trouva Rosine à la porte. -Que nous veux-tu ? lui demanda-t-elle. Celle-ci ne répondit point ; et, comme si elle eût craint d’être entendue de la salle à manger, où le marquis racontait la dernière journée de Charette, elle tira Mary par le bras, et l’emmena sous l’escalier qui se trouvait à l’autre extrémité du vestibule. -Mademoiselle, lui dit-elle, il a faim. -Il a faim ? répéta Mary. -Oui ; il vient de me le dire à l’instant même. -Mais de qui parles-tu ? et qui donc a faim ? -Lui, le pauvre garçon ! -Qui, lui ? -Monsieur Michel, donc ! -Comment ! Monsieur Michel est ici ? -Ne le savez-vous donc point ? -Mais non. -Il y a deux heures, -après que mademoiselle votre soeur fut rentrée au salon, un peu avant que les soldats fussent arrivés, -eh bien, il est entré à la cuisine. -Il n’est donc pas parti avec Petit-Pierre ? -Mais non. -Et tu dis qu’il est entré à la cuisine ? -Oui ; il était si las, que cela faisait pitié. Je l’ai conduit dans la chambre de la tourelle ; mais, comme les soldats ont pris le rez-de-chaussée, on n’y peut plus entrer que par le corridor qui est au bout du grenier, et je viens vous en demander la clef. Le premier mouvement de Mary -c’était le bon - fut de prévenir sa soeur ; mais, à ce premier mouvement, il ne tarda pas à en succéder un second, et celui-là, il faut l’avouer, était le moins généreux : c’était de voir Michel seule et la première. Rosine, d’ailleurs, lui fournit un prétexte pour suivre celui-là. -Voici la clef, lui dit Mary. -Oh ! mademoiselle, répliqua Rosine, venez avec moi, je vous en supplie. Il y a tant d’hommes dans le château, que je n’ose m’y hasarder seule, et que je mourrais de peur pour monter là-haut ; tandis que vous, la fille de monsieur le marquis, tout le monde vous respectera. -Alors, viens ! Et Mary s’élança dans l’escalier avec la légèreté d’un de ces chevreuils qu’elle poursuivait dans les rochers de la forêt de Machecoul. XXXIII La Chambre De La Tourelle. -Est-ce toi, Rosine ? demanda Michel quand il entendit une main qui cherchait à ouvrir la porte. -Non, ce n’est pas Rosine, monsieur Michel ; c’est moi. Michel reconnut la voix de Mary mais il n’en pouvait croire ses oreilles. La voix continua : -Oui, moi... moi qui suis furieuse contre vous ! Mais, comme l’accent jurait avec la voix, Michel ne fut pas trop effrayé de cette fureur. -Mademoiselle Mary ! s’écria-t-il, mademoiselle Mary ! mon Dieu ! Et il s’appuya contre la muraille pour ne pas tomber. Pendant ce temps, la jeune fille ouvrait la porte. -Vous ! s’écria Michel, vous, mademoiselle Mary ! Oh ! que je suis heureux ! -Oh ! pas tant que vous le dites. -Comment cela ? -Puisque vous avouez, au milieu de votre bonheur, que vous mourez de faim. -Ah ! mademoiselle, qui vous a dit cela ? balbutia Michel en rougissant jusqu’au blanc des yeux. -Rosine... Voyons, arrive, Rosine ! continua Mary. Bien ! commence par poser ta lanterne sur cet établi, et ouvre vite ton panier. Ne vois-tu pas que monsieur Michel le dévore du regard ? Sur l’invitation de Mary, il reprit son canapé d’avoine, et trouva fort agréable de manger les morceaux que lui découpait la main blanche de la jeune fille. -Oh ! que vous êtes donc enfant ! lui disait Mary. Pourquoi n’avoir pas dit à mon père : « Monsieur, il me serait impossible de rentrer chez ma mère ce soir ; veuillez me garder jusqu’à demain matin » ? -Oh ! je n’eusse jamais osé ! s’écria Michel. -Pourquoi cela ? -Parce qu’il m’impose énormément, monsieur votre père ! -Mon père ! mais c’est le meilleur homme du monde. Et puis, n’êtes-vous pas notre ami, à nous ? -Oh ! que vous êtes donc bonne, mademoiselle, de me donner ce titre ! Puis, se hasardant à faire un pas en avant : -Mais est-il bien vrai, demanda le jeune baron, que je l’aie déjà gagné ? Mary rougit légèrement. -Saviez-vous que Me Loriot est ici ? -Me Loriot, de Machecoul ?... s’exclama le jeune homme. -Me Loriot, de Machecoul, répéta Mary, il venait vous chercher. -Mais, mademoiselle, fit Michel effrayé, je ne veux pas retourner à la Logerie, moi ; ma mère veut m’emmener à Paris. Est-ce que vous lui avez dit que j’étais ici, à ce notaire ? -Je m’en suis bien gardée ! -Oh ! mademoiselle, que je vous remercie ! -Il ne faut pas m’en savoir gré ; je ne le savais pas. -Mais maintenant que vous le savez... Michel hésita. -Eh bien ? -Il ne faut pas le lui dire, mademoiselle, répliqua Michel, honteux de sa propre faiblesse. -Ah ! ma foi, monsieur Michel, dit Mary, je vous avouerai une chose... -Avouez, mademoiselle, avouez ! -Eh bien, c’est qu’il me semble que, si j’étais homme, dans aucune circonstance, Me Loriot ne pourrait m’embarrasser beaucoup. Michel parut rassembler toutes ses forces pour prendre une résolution. -Au fait, vous avez raison, dit-il, je vais lui déclarer que je ne rentrerai jamais à la Logerie. En ce moment, les deux enfants tressaillirent. La cuisinière appelait Rosine à grands cris. -Oh ! mon Dieu ! firent-ils en même temps, presque aussi tremblants l’un que l’autre. -Entendez-vous, mademoiselle ? dit Rosine. -Oui. -On m’appelle. -Mon Dieu ! fit Mary se relevant et toute prête à fuir, se douterait-on que nous sommes ici ? -Eh bien, quand on s’en douterait, quand on le saurait même, répondit Rosine, il n’y aurait pas grand mal à cela. Je vous laisse. Mary n’osa pas la retenir davantage. Rosine partit donc et laissa les deux jeunes gens seuls. XXXIV Qui Finit Tout Autrement Que S’Y Attendait Mary. La petite chambre n’était éclairée que par la réverbération de la lanterne, dont la lumière, comme celle d’un réflecteur, se portait tout entière sur la porte d’entrée et laissait dans l’obscurité, ou à peu près, le reste de la chambre, -si toutefois on peut appeler une chambre l’espèce de pigeonnier où se trouvaient nos deux jeunes gens. Ce que Michel voulait maintenant, c’était un moyen quelconque de dire à Mary qu’il l’aimait. Il cherchait lequel employer ; mais il eut beau chercher, il trouva que le plus simple était de lui prendre la main et de la porter à ses lèvres. Ce fut ce qu’il fit tout à coup, sans même avoir la conscience de ce qu’il faisait. -Monsieur Michel ! monsieur Michel ! lui dit Mary plus étonnée que colère, que faites-vous donc ? Et la jeune fille se releva vivement. Michel comprit qu’il s’était trop avancé, et qu’il fallait maintenant tout dire. Ce fut lui à son tour qui prit la posture que venait de quitter Mary, c’est-à-dire qui tomba à genoux, et qui, dans ce mouvement, parvint à ressaisir la main qui lui avait échappé. Il est vrai que la main ne chercha point à se retirer. -Oh ! vous aurais-je offensée ? s’écria le jeune homme. Si cela était, je serais bien malheureux et je vous demanderais bien humblement pardon à genoux. -Michel ! dit Mary d’une voix dans laquelle il y avait au moins autant de compassion que de tendresse, vous m’aimez donc bien ? -Oh ! mademoiselle Mary. Ne le voyez-vous pas, avec vos yeux et avec votre coeur ? Passez votre main sur mon front que la sueur inonde, posez-la sur mon coeur tout bouleversé ; voyez le tremblement qui agite tout mon corps, et demandez encore si je vous aime ! La fiévreuse exaltation qui avait si subitement transformé le jeune homme s’était communiquée à Mary : elle n’était ni moins émue ni moins tremblante que lui-même ; elle avait tout oublié, et la haine de son père pour le nom que portait Michel, et les répulsions de Mme de la Logerie pour sa famille, et même les illusions que Bertha s’était faites sur l’amour de Michel, qu’elle, Mary, s’était tant de fois promis à elle- même de respecter. Elle allait répondre à cet amour passionné, par un amour plus passionné encore peut- être lorsqu’un léger bruit qu’elle entendit du côté de la porte lui fit retourner la tête. Alors elle aperçut Bertha, qui se tenait droite et immobile sur le seuil. L’ouverture de la lanterne faisait face à la porte ; en sorte que la lumière qui s’en échappait était toute concentrée sur le visage de Bertha. Mary put donc juger combien sa soeur était pâle, combien il y avait de douleur et de colère amassées sur ces sourcils froncés et dans ces lèvres contractées violemment. Elle fut si effrayée de cette apparition inattendue et presque menaçante, qu’elle repoussa le jeune homme, dont la main n’avait point quitté la sienne, et s’avança vers sa soeur. Mais celle-ci, qui, de son côté, entrait dans la tourelle, ne s’arrêta point à Mary, et, l’écartant de la main comme elle eût fait d’un obstacle inerte, elle marcha droit à Michel. -Monsieur, lui dit-elle d’une voix vibrante, ma soeur ne vous a-t-elle point dit que Me Loriot, le notaire de madame la baronne, vient de sa part vous chercher et désire vous parler ? Michel balbutia quelques paroles. -Vous le trouverez au salon, dit Bertha de la même voix dont elle eût formulé un ordre. Michel, rendu à toutes ses timidités, à toutes ses terreurs, se redressa en vacillant, et si confus, qu’il ne put trouver un mot pour répondre, et gagna la porte. Aussitôt que Michel eut disparu dans la spirale de l’escalier, et que, de son oreille tendue vers la porte, Bertha l’eut senti s’éloigner, elle saisit la main de sa soeur, et, la serrant avec une force qui témoignait de la violence de ses sensations : -Que vous disait-il ainsi, à vos genoux ? demanda- t-elle d’une voix étranglée. Voyons, parle ! Que te disait-il ? Je te demande ce qu’il te disait ! s’écria la rude jeune fille en secouant si violemment le poignet de sa soeur, que Mary poussa un cri et s’affaissa sur elle- même comme si elle allait s’évanouir. Ce cri rendit à Bertha tout son sang-froid. Cette nature impétueuse et violente, mais souverainement bonne, se fondit à cette expression de la douleur et du désespoir qu’elle causait à sa soeur ; elle ne la laissa point tomber jusqu’à terre ; elle la reçut dans ses bras, elle l’enleva comme elle eût fait d’un enfant et la coucha sur l’établi, tout en la tenant toujours étroitement embrassée ; enfin, elle la couvrit de ses baisers, et quelques larmes vinrent tomber sur les joues de Mary. -Pauvre petite ! pauvre petite ! disait Bertha parlant à sa soeur comme à un enfant que l’on a blessé par mégarde, pardonne-moi ! je t’ai fait du mal... je t’ai fait de la peine, ce qui est bien pis ! pardonne-moi ! Puis, faisant un retour sur elle-même : -Pardonne-moi ! répéta-t-elle. C’est ma faute aussi : j’aurais dû t’ouvrir mon coeur avant de te faire voir que l’étrange amour que j’éprouve pour cet homme... pour cet enfant, ajouta-t-elle avec une nuance de dédain, a si bien su me dominer tout entière, qu’il a pu me rendre jalouse de celle que j’aime plus que tout au monde, plus que ma vie, plus que lui !... Ah ! Mary, tout à l’heure, je te demandais de me pardonner ; maintenant, je te dis : « Plains-moi, ma soeur ! ma soeur, aie pitié de moi ! » mais l’anxiété dans laquelle je suis est cent fois plus cruelle que ne le serait la douleur. Dis ! dis ! il ne te parlait pas d’amour ? Mary ne savait pas mentir, ou, du moins, le dévouement ne lui avait point encore appris le mensonge. -Si, dit-elle. -Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Bertha, en s’arrachant de la poitrine de Mary, et en allant se jeter, les bras ouverts et étendus, la face contre la muraille. Il y avait un tel accent de désespoir dans ces deux exclamations, que Mary en fut épouvantée ; elle oublia Michel, elle oublia son amour, elle oublia tout pour ne songer qu’à sa soeur. Ce sacrifice en face duquel son coeur hésitait depuis le moment où elle avait appris que Bertha aimait Michel, elle l’accomplit vaillamment et avec une abnégation sublime, en ce qu’elle souriait le coeur brisé. -Folle que tu es ! s’écria-t-elle en s’élançant au cou de Bertha ; mais laisse-moi donc achever ! -Oh ! ne m’as-tu pas dit qu’il te parlait d’amour ? répliqua la louve blessée. -Sans doute ; mais je ne t’ai pas dit qui était l’objet de cet amour. -Mary, Mary, aie pitié de mon pauvre coeur ! -Bertha ! chère Bertha ! -C’était de moi qu’il te parlait ? Mary n’eut pas la force de répondre ; elle fit avec la tête un signe affirmatif. Bertha respira avec bruit, passa plusieurs fois sa main sur son front brûlant ; la secousse avait été trop violente pour qu’elle rentrât immédiatement dans son état normal. -Mary, dit-elle à sa soeur, ce que tu viens de me dire me paraît si fou, si impossible, si insensé, que j’ai besoin que tu me rassures par serment. Jure-moi... La jeune fille hésita. -Tout ce que tu voudras, ma soeur, dit Mary, qui avait hâte elle-même de mettre entre son coeur et son amour un abîme infranchissable. -Jure-moi que tu n’aimes pas Michel et que Michel ne t’aime pas. Elle lui mit une main sur l’épaule. -Jure-le-moi par la tombe de notre mère. -Par la tombe de notre mère, dit résolûment Mary, je ne serai jamais à Michel. Et elle se jeta dans les bras de sa soeur, cherchant dans les caresses de celle-ci la récompense de son sacrifice. XXXV Bleu Et Blanc. Il était près de deux heures du matin, lorsque le marquis de Souday accepta de se rendre au désir de ses hôtes et de les conduire dans les appartements qu’il leur destinait ; après quoi, il rentra lui-même dans le sien. Le marquis de Souday, échauffé par les dispositions guerrières de son esprit et par la conversation qui avait défrayé la soirée, ne rêva que combats. Il assistait à une bataille auprès de laquelle celles de Torfou, de Laval et de Saumur n’étaient que des jeux d’enfant ; à travers une grêle de balles et de mitraille, il conduisait sa division à l’assaut d’une redoute, et plantait le drapeau blanc au milieu des retranchements ennemis, lorsque quelques coups heurtés à la porte de sa chambre vinrent le distraire de ses exploits. -Entrez ! s’écria le marquis en se frottant les yeux. Ah ! ma foi, général, continua-t-il, vous arrivez bien ; deux minutes de plus, et vous étiez mort ! -Comment cela ? -Oui, d’un coup d’estoc, je vous pourfendais. -À charge de revanche, mon digne ami, dit le général en lui tendant la main. -Mais, voyons, qui vous amène si matin, mon cher général ? car il ne me semble pas qu’il y ait plus d’une heure que le jour a paru. -Je viens vous faire mes adieux, mon cher hôte, répondit le général. -Déjà ! Voyons, restez avec moi aujourd’hui. -Impossible. Mais je voudrais vous donner avant mon départ un bon conseil. -Lequel donc ? -Quittez Souday, quittez Machecoul, partez pour l’Angleterre. -Ah ! ah ! ah ! -Oui. -Nous sommes donc compromis ? demanda à demi voix le marquis en se frottant allégrement les mains. -Si vous ne l’êtes pas encore, vous ne tarderez pas à l’être. -Mais, voyons, voulez-vous m’apprendre comment et par qui je vais me trouver compromis ? -D’abord, votre domestique Jean Oullier, qui a tenté d’arrêter dans sa marche la colonne qui devait investir le château ; dans cette tentative, il a amené diverses collisions, où nous avons perdu trois hommes, sans compter celui dont j’ai fait justice, et que je soupçonne fort d’être de vos environs. -Comment se nommait-il ? -François Tinguy. -Chut ! général, ne parlez pas si haut, par pitié ! sa soeur est ici et son père est à peine enterré. -Ah ! les guerres civiles ! que le diable les emporte ! dit le général. -Ce sont cependant les seules logiques. -C’est possible. -N’importe, je l’avais pris, votre Jean Oullier, et il s’est sauvé. -Mais, général, dit le marquis, je ne vois pas, jusqu’à présent, en quoi la conduite de mon garde peut m’être imputée à crime. -Attendez donc ! Vous avez, depuis avant-hier, logé deux personnes au château de Souday. Ces deux personnes étaient un homme et une femme. Le marquis secoua la tête négativement. -Soit ; mettons deux hommes, quoique l’un des deux n’ait, de notre sexe, que les habits. Le marquis se tut ; le général continua : -De ces deux personnages, lui, le plus petit, a passé toute la journée au château ; l’autre a couru les environs, afin de donner rendez-vous pour le soir à divers gentilshommes, dont, si j’étais indiscret, je pourrais vous citer les noms, comme je vous cite, par exemple, celui du comte de Bonneville. Le marquis se tut ; il fallait avouer ou mentir. -Eh bien ! quand j’aurais reçu chez moi quelques voisins ; quand j’aurais accueilli deux étrangers, où serait le délit, général ? Voyons, là, je parle le Code en main... Ah ! à moins que la loi des suspects ne soit proclamée à nouveau. -Il n’y a pas délit parce que des voisins sont venus chez vous ; il y a délit parce que ces voisins y ont ouvert un conciliabule dans lequel s’est agitée la question de la prise d’armes. -Qui le prouvera ? -La présence des deux étrangers. -Bah ! -Très certainement ; car, de ces deux étrangers, le plus petit, qui était blond, ou plutôt blonde, doit nécessairement porter une perruque noire, puisqu’il se déguise, n’est pas moins que la princesse Marie- Caroline, que vous appelez la régente du royaume, ou Son Altesse royale Mme la duchesse de Berry, quand vous ne l’appelez pas Petit-Pierre. Le marquis fit un bond dans son lit. -Après ? dit-il. -Eh bien ! après, tandis que vous étiez au plus intéressant de la conversation, un jeune homme que l’on ne devrait pas s’attendre à rencontrer dans votre camp est venu vous avenir que la troupe se dirigeait sur votre château ; alors, vous, monsieur le marquis, vous avez proposé de résister... ne le niez pas, j’en suis sûr ; mais bientôt l’avis contraire a été adopté. Mademoiselle votre fille, celle qui est brune... -Bertha... -Mademoiselle Bertha a pris un flambeau ; elle est sortie, et tout le monde -excepté vous, monsieur le marquis, qui avez probablement jugé à propos de vous occuper par avance des nouveaux hôtes que le Ciel vous envoyait -tout le monde est sorti avec elle. Elle a traversé la cour et s’est dirigée du côté de la chapelle ; elle en a ouvert la porte, elle est passée la première, elle a été droit à l’autel. En poussant un ressort qui est caché dans la patte gauche de l’agneau sculpté sur le devant de l’autel, elle a cherché à faire jouer une trappe ; le ressort, qui depuis longtemps n’avait probablement pas fait son office, a résisté ; alors, elle a pris la sonnette qui sert pour la messe, sonnette dont le manche est en bois, et l’a appuyée sur le bouton d’acier ; le panneau a basculé et a découvert un escalier qui descend dans un souterrain. Mademoiselle Bertha a pris alors deux cierges sur l’autel, les a allumés et les a remis à deux des personnes qu’elle accompagnait ; puis, vos hôtes entrés dans le souterrain, elle en a refermé la trappe par- dessus eux et est revenue, ainsi qu’une autre personne qui, elle, n’est pas rentrée immédiatement, mais, au contraire, a erré dans le parc. Quant aux fugitifs, arrivés à l’extrémité du souterrain, dont la sortie donne dans les ruines de ce vieux château que l’on voit d’ici, ils ont eu quelque peine à se frayer un passage à travers les pierres ; l’un d’eux est même tombé ; enfin, ils sont descendus dans le chemin creux qui contourne les murs du parc et ils ont délibéré ; trois ont été rejoindre la route de Nantes à Machecoul, deux ont pris la traverse qui conduit à Légé, et le sixième et le septième se sont dédoublés, ou plutôt doublés... -Ah çà ! mais c’est un conte bleu que vous me faites là, général ! -Attendez donc ! vous m’interrompez précisément à l’endroit le plus intéressant... Je vous disais que le sixième et le septième fugitifs s’étaient doublés : c’est- à-dire que le plus grand a pris le plus petit sur ses épaules et marché ainsi jusqu’à un petit ru qui va se jeter dans le grand ruisseau coulant au pied de la viette des Biques, et, ma foi, c’est à celui-là ou à ceux-là que je donne la préférence ; c’est donc sur eux que je découplerai mes chiens. -Mais encore une fois, général, s’écria le marquis de Souday, je vous le répète, tout cela n’a existé que dans votre imagination. -Laissez donc, mon vieil ennemi ! Vous êtes capitaine de louveterie, n’est-ce pas ? -Oui. -Eh bien ! quand vous voyez dans la terre molle le pied d’un ragot, bien net, bien accentué, une voie saignante, comme vous appelez cela, êtes-vous disposé à vous laisser persuader que ce ragot n’est qu’un fantôme de sanglier ? Eh bien ! tout cela, marquis, je l’ai vu, plutôt, je l’ai lu. Vous savez, mon cher marquis, dit le général en forme d’exorde, que je ne vous demande aucunement vos secrets, et je suis si parfaitement sûr, si profondément convaincu que tout s’est passé comme je le prétends, que je vous dispense de me dire si je me trompe ou si je ne me trompe pas ; je tiens seulement à vous prouver, par amour-propre, que nous avons le flair aussi fin dans notre camp que dans vos landes : petite satisfaction vaniteuse que je veux me donner, et voilà tout. -Allez donc ! allez donc ! fit le marquis, impatient. -Commençons par le commencement. Je savais que M. le comte de Bonneville était arrivé chez vous, dans la nuit d’avant-hier, accompagné d’un petit paysan qui avait tout l’air d’une femme déguisée en homme, et que nous soupçonnions être Madame... Ceci est un bénéfice d’espion, que je ne fais point figurer dans mon inventaire, ajouta le général. -Vous avez raison... Pouah ! fit le marquis. -Mais, en arrivant ici, j’avais déjà remarqué deux choses... La première, c’est que, sur les dix couverts qui étaient dressés, cinq serviettes étaient roulées, ce qui prouvait que le dîner était au moins en l’honneur de M. de Bonneville et de son compagnon, qui n’avaient pas jugé à propos de nous attendre. -Et, maintenant, la seconde observation ? demanda le marquis. -C’est que mademoiselle Bertha, lorsque j’ai eu l’honneur de lui être présenté, singulièrement couverte de toiles d’araignée : elle en avait jusque dans sa belle chevelure, or j’ai découvert que c’était justement la porte de votre chapelle, porte à laquelle j’ai aperçu une douzaine d’araignées qui travaillaient avec un zèle inimaginable à réparer le dégât que l’on avait, cette nuit, occasionné dans leurs filets ; zèle qui leur était inspiré par la confiance que l’ouverture de la porte sur laquelle elles avaient fixé leur atelier n’était qu’un accident qui n’avait aucun motif pour se renouveler. -Ce ne sont là, vous en conviendrez, que des indices un peu vagues, mon cher général. -Oui ; mais, lorsque votre limier porte le nez au vent en tirant légèrement sur sa botte, ce n’est là qu’un indice encore plus vague, n’est-ce pas ? et cependant, sur ces indices, vous faites le bois avec soin et très grand soin même ! -Certainement ! dit le marquis. -Eh bien, c’est aussi mon système ; et, dans vos allées où le sable manque essentiellement, marquis, je découvris des voies fort significatives. -Des pas d’hommes et de femmes ? fit le marquis. Bon ! il y en a partout. -Non, il n’y a point partout des pas agglomérés juste selon la quantité des acteurs que je supposais en scène, en ce moment, et des pas de gens qui ne marchent point, mais qui courent, et qui courent simultanément. -Mais à quoi avez-vous reconnu que ces personnes couraient ? -Ah ! marquis, c’est l’A B C du métier. -Enfin, dites toujours. -Parce qu’elles enfonçaient plus de la pince que du talon, et que la terre était refoulée en arrière. Est-ce cela, monsieur le louvetier ? -Bien, fit le marquis d’un air de connaisseur, bien ! Ensuite ? -Ensuite ? -Oui. -J’ai examiné ces empreintes ; il y avait des pieds d’hommes de toutes les formes, des bottes, des brodequins, des souliers ferrés ; puis, au milieu de tous ces pieds d’hommes, un pied de femme mince et délié, un pied de Cendrillon, un pied à faire damner les Andalouses de Cordoue à Cadix, en dépit des souliers ferrés qui le contenaient. -Passez, passez. -Et pourquoi cela ? -Parce que, si vous vous y arrêtez un instant, vous allez devenir amoureux de ce soulier ferré. -Le fait est que je voudrais fort le tenir. Cela viendra peut-être ! Mais c’était sur les marches du porche de la chapelle et sur les dalles de l’intérieur que les traces étaient devenues palpables ; la boue avait fait des siennes sur ces dalles polies. Je trouvai, en outre, près de l’autel, des gouttelettes de cire en grand nombre et précisément autour d’une empreinte fine et allongée que je jurerais être celle de mademoiselle Bertha ; et, comme d’autres taches de bougie existaient sur la marche extérieure de la porte, juste dans la direction verticale de la serrure, j’en conclus que c’était mademoiselle votre fille qui tenait la lumière et qui s’était servie de la clef, tout en s’éclairant de la main gauche, et en inclinant la lumière, tandis qu’elle introduisait, de la droite, la clef dans la serrure ; au surplus, les débris de toile d’araignée arrachés à la porte et retrouvés dans ses cheveux prouvent surabondamment que ce fut elle qui fraya le passage. -Allons, continuez. -Le reste en vaut-il bien la peine ? J’ai vu que tous ces pas s’arrêtaient devant l’autel ; la patte de l’agneau pascal était écrasée et laissait à découvert le petit bouton d’acier qui aboutissait au ressort ; de sorte que je n’ai pas eu grand mérite à le découvrir. Il a résisté à mes efforts, comme il avait résisté à ceux de mademoiselle Bertha, qui s’y est si bien écorché les doigts, qu’elle a laissé une petite ligne de sang sur la brisure toute fraîche du bois sculpté. Comme elle, alors, j’ai cherché un corps dur pour pousser la tige du petit levier, et, comme elle, j’ai avisé le manche de bois de la sonnette, qui avait conservé la trace de la pression de la veille, plus, de son côté, une petite trace de sang. -Bravo ! fit le marquis, lequel prenait évidemment un double intérêt à la narration. -Alors, comme vous le comprenez bien, continua Dermoncourt, je suis descendu dans le souterrain. Les pieds des fuyards étaient parfaitement empreints dans un sable humide ; enfin, et pour conclusion, j’ai retrouvé les pas dans le chemin, et, comme ils se séparaient, j’ai pu les classer dans l’ordre que je vous ai indiqué. -Non, ce n’est pas la conclusion. -Comment ! ce n’est pas la conclusion ? Si fait ! -Non. Qui a pu vous apprendre qu’un des voyageurs avait pris l’autre sur son dos ? -Ah ! marquis, vous tenez à me faire faire parade de mon peu d’intelligence. Le fameux petit pied au soulier ferré, je l’ai revu dans le souterrain, puis encore dans le chemin creux qui est derrière les ruines, à l’endroit où l’on s’est arrêté et où l’on a délibéré, chose facile à voir au piétinement de la terre ; il se montre encore une fois dans la direction qui mène au ru ; puis, tout à coup, près d’une grosse pierre que la pluie aurait dû laver et que j’ai trouvée, au contraire, maculée de boue, il disparaît ! À partir de ce moment, comme les hippogriffes ne sont plus de notre siècle, je présume que M. de Bonneville a pris son jeune compagnon sur ses épaules ; d’ailleurs, le pas du susdit M. de Bonneville s’est fort alourdi ; ce n’est plus celui d’un jeune homme frais et gaillard comme nous l’étions à son âge. -Mais vous avez oublié quelque chose, général. Qui vous fait présumer que le compagnon de M. de Bonneville soit l’auguste personne que vous désigniez tout à l’heure ? -D’abord, parce qu’on le fait passer partout et toujours avant les autres et que l’on dérange les pierres pour qu’il passe. -Reconnaissez-vous donc, au pied, si celui ou celle qui passe est blond ou brun, brune ou blonde ? -Non ; mais je le reconnais à autre chose. -À quoi ? Voyons ? ce sera ma dernière question. -Eh bien, mon cher marquis, vous m’avez fait l’honneur de me donner précisément la chambre qu’occupait hier le compagnon de M. de Bonneville. -Oui, je vous ai fait cet honneur ; après ? -Honneur dont je vous suis tout à fait reconnaissant, et voici un joli petit peigne d’écaille que j’ai trouvé au pied du lit. Avouez, cher marquis, que ce peigne est bien coquet pour appartenir à un petit paysan ; en outre, il contenait et contient encore, comme vous pouvez le voir, des cheveux d’un blond cendré, qui n’est pas le moins du monde le blond doré de votre seconde fille, la seule blonde qu’il y ait dans votre maison. -Général, s’écria le marquis, faites-moi arrêter, si bon vous semble ; mais, je vous le dis une fois pour cent, une fois pour mille, je n’irai pas en Angleterre ; non, non, non, je n’irai pas ! -Oh ! oh ! marquis, quelle mouche vous pique ? -Non ; vous avez stimulé mon émulation, aiguillonné mon amour-propre, que diable ! Lorsque, après la campagne, vous viendrez à Souday, ainsi que vous me l’avez promis, je n’aurai rien à vous raconter qui puisse faire le pendant de vos histoires. -Écoutez, mon vieil et bon ennemi, dit le général, je vous ai donné ma parole de ne pas vous prendre, cette fois, du moins ; cette parole, quoi que vous fassiez, ou plutôt quoi que vous ayez fait, je la tiendrai ; mais, je vous en conjure, au nom de tout l’intérêt que vous m’inspirez, au nom de vos charmantes filles, n’agissez plus à la légère, et, si vous ne voulez point sortir de France, au moins tenez-vous tranquille chez vous. Que Dieu vous garde et vous tienne en santé ! Seulement, il est probable que le hasard -et que le diable l’emporte ! -nous mettra encore en face l’un de l’autre, comme il nous y a mis jadis ; mais, à présent, je vous connais, et, s’il y a une mêlée, comme celle qui eut lieu il y a trente- six ans, à Laval, ah ! je vous chercherai, je vous jure ! -Et moi, donc ! s’écria le marquis ; je vous promets que je vous appellerai de tous mes poumons ! Je serais si aise et si fier à la fois de montrer à tous ces blancs- becs ce que c’était que les hommes de la grande guerre. -Allons, voilà le clairon qui m’appelle. Adieu donc, marquis, et merci de votre hospitalité. -Au revoir, général, et merci pour une amitié qu’il me reste à vous prouver que je partage. Les deux vieillards se serrèrent les mains ; Dermoncourt sortit. Le marquis s’habilla et regarda par la fenêtre défiler la petite colonne, qui montait l’avenue dans la direction de la forêt. À cent pas du château, le général commanda un à droite ; puis, arrêtant son cheval, il jeta un dernier regard sur les petites tourelles pointues de la demeure de son nouvel ami ; il aperçut celui-ci, lui envoya de la main un dernier adieu ; puis, tournant bride, il rejoignit ses soldats. Au moment où, après avoir suivi des yeux, le plus longtemps qu’il lui fut possible, le petit détachement et celui qui le commandait, le marquis de Souday se retirait de la fenêtre, il entendit gratter légèrement à une petite porte qui donnait dans son alcôve et qui, par un cabinet, communiquait avec l’escalier de service. -Qui diable peut venir par là ? se demanda-t-il. Et il alla tirer le verrou. La porte s’ouvrit immédiatement, et il aperçut Jean Oullier. -Jean Oullier ! s’écria-t-il avec un accent de joie véritable ; c’est toi ; te voilà, mon brave Jean Oullier ! Ah ! par ma foi, la journée s’annonce sous d’heureux auspices. Et il tendit les deux mains au vieux garde, qui les serra avec une vive expression de reconnaissance et de respect. Puis, dégageant sa main, Jean Oullier fouilla à sa poche et présenta au marquis un papier grossier, mais plié en fourme de lettre. M. de Souday le prit, l’ouvrit et le lut. Au fur et à mesure qu’il le lisait, son visage s’illuminait d’une joie indicible. -Jean Oullier, dit-il, appelle ces demoiselles, assemble tout mon monde... Non, ne rassemble encore personne ; mais fourbis mon épée, mes pistolets, ma carabine, tout mon harnais de guerre ; donne l’avoine à Tristan. La campagne s’ouvre, mon cher Jean Oullier, elle s’ouvre ! -Bertha ! Mary ! Bertha ! -Monsieur le marquis, dit froidement Jean Oullier, la campagne est ouverte pour moi depuis hier, à trois heures. Aux cris du marquis, les deux jeunes filles étaient accourues. Mary avait les yeux rouges et gonflés. Bertha était rayonnante. -Mesdemoiselles, mesdemoiselles, fit le marquis, vous en êtes, vous venez avec moi ! Lisez, lisez plutôt. Et il tendit à Bertha la lettre qu’il venait de recevoir de Jean Oullier. Cette lettre était conçue en ces termes : Monsieur le marquis de Souday, Il est utile à la cause du roi Henri V que vous avanciez de quelques jours le moment où l’on prendra les armes. Veuillez donc rassembler le plus d’hommes dévoués qu’il vous sera possible dans la division dont vous avez le commandement, et vous tenir, ainsi qu’eux, mais vous surtout, à ma disposition immédiate. Je crois que deux amazones de plus dans notre petite armée pourraient aiguillonner à la fois l’amour et l’amour-propre de nos amis, et je vous demande, monsieur le marquis, de vouloir bien me donner vos deux belles et charmantes chasseresses pour aides de camp. Votre affectionné PETIT-PIERRE. -Ainsi, demanda Bertha, nous partons ? -Parbleu ! fit le marquis. -Alors, mon père, dit Bertha, permettez-moi de vous présenter une recrue. -Toujours ! Mary resta muette et immobile. Bertha sortit, et, une minute après, rentra tenant Michel par la main. -Monsieur Michel de la Logerie, dit la jeune fille en accentuant ce titre, lequel demande à vous prouver, mon père, que Sa Majesté Louis XVIII ne s’est point trompée en lui décernant la noblesse. Le marquis, qui avait froncé le sourcil au nom de Michel, chercha à se dérider. -Je suivrai avec intérêt les efforts que monsieur Michel fera pour arriver à ce but, dit-il enfin. Et il prononça ces sobres paroles du ton que l’empereur Napoléon eût pu prendre la veille de la bataille de Marengo et d’Austerlitz. XXXVI Où Le Pied Le Plus Mignon De France Et De Navarre Trouve Que Les Pantoufles De Cendrillon Le Chausseraient Moins Bien Que Les Bottes De Sept Lieues. Qu’étaient devenus, dans leur fuite, le comte de Bonneville, Petit-Pierre et leurs compagnons ? Les suppositions du général étaient parfaitement justes : à la sortie du souterrain, les gentilshommes vendéens avaient traversé les ruines, avaient gagné le chemin creux, et, là, avaient délibéré pendant quelques instants sur la route qu’il convenait de prendre. Petit-Pierre, qui tenait, silencieux, sa place au milieu du petit groupe, jugea que le moment était arrivé pour lui de faire connaître sa décision. -Nous n’avons pas de temps à perdre en discussions inutiles. Mais je veux d’abord, mes amis, vous demander pardon de l’incognito que j’ai cru devoir garder avec vous, et qui n’avait qu’un but, celui de connaître vos pensées les plus franches, votre opinion la plus vraie, sans que l’on fût tenté de supposer que vous aviez voulu complaire à ce que l’on sait être le plus ardent de mes désirs. Or, maintenant que Petit-Pierre est suffisamment renseigné, la régente avisera. Mais, en attendant, séparons-nous ; le moindre gîte me suffira pour passer le reste de la nuit, et le comte de Bonneville, qui connaît parfaitement le pays, saura bien me trouver ce gîte. -Mais quand serons-nous admis à conférer directement avec Son Altesse royale ? demanda Pascal s’inclinant devant Petit-Pierre. -Aussitôt que Son Altesse royale aura trouvé un palais pour sa majesté errante, Petit-Pierre vous appellera près de lui, ce qui ne tardera pas. Chacun des gentilshommes prit tour à tour la main que Petit-Pierre lui tendait et la baisa respectueusement. Puis chacun prit la direction assignée à leur retraite, et, s’enfonçant dans le chemin creux, les uns à droite, les autres à gauche, ils ne tardèrent pas à disparaître. Bonneville et Petit-Pierre restèrent seuls. -Et nous ? demanda alors celui-ci à son compagnon. -Nous, nous allons suivre une direction diamétralement opposée à celle de ces messieurs. -Alors, en route et sans perdre une minute ! dit Petit-Pierre en courant vers le chemin. -Un instant ! un instant ! cria Bonneville. Oh ! pas comme cela, s’il vous plaît ! Il faut que Votre Altesse... -Bonneville ! Bonneville ! fit Petit-Pierre, vous oubliez nos conventions. -C’est vrai ; que Madame veuille bien m’excuser. -Encore ! Ah çà ! mais vous êtes incorrigible. -Il faut que Petit-Pierre me permette de le prendre sur mes épaules. -Comment donc ! mais très volontiers. Voilà justement une borne qui semble plantée là à cet effet. Approchez, approchez, comte. Petit-Pierre était déjà monté sur la borne. Le jeune comte s’approcha ; Petit-Pierre se plaça à califourchon sur ses épaules. Et le jeune homme appuya vers la gauche, attiré, eût-on dit, par le murmure d’un ruisseau. -Eh bien, que faites-vous donc ? demanda Petit- Pierre. Vous perdez le chemin ! Vous voilà dans l’eau jusqu’aux genoux. -Sans doute, dit Bonneville en remontant, d’un tour de reins, Petit-Pierre sur ses épaules. Et maintenant, qu’ils nous cherchent ! continua-t-il en marchant rapidement dans le lit du petit ruisseau. -Ah ! ah ! fort ingénieux, dit Petit-Pierre. Vous avez manqué votre vocation, Bonneville. Vous eussiez dû naître dans une forêt vierge ou dans les pampas. Le fait est que, si, pour nous suivre, il faut une trace, celle- ci ne sera point facile à trouver. -Ne riez pas : celui qui nous cherche est fait à toutes les ruses de ce genre. Il a combattu en Vendée à l’époque où Charette, quoique presque seul, donnait aux bleus une terrible besogne. -Eh bien, tant mieux ! dit joyeusement Petit-Pierre, il y aura du plaisir à lutter avec des gens qui en valent la peine. Malgré l’assurance qu’il témoignait, Petit-Pierre, après avoir prononcé ces paroles, demeura pensif, tandis que Bonneville luttait courageusement contre les cailloux roulants et les branches mortes qui entravaient considérablement sa marche ; car il continua de suivre le lit du petit ruisseau pendant un quart d’heure, à peu près. À cette distance de leur point de départ, le ruisseau se déversait dans un autre plus considérable que le premier, et lequel n’était autre que celui qui contournait la viette des Biques. Dans celui-là, Bonneville eut bientôt de l’eau jusqu’à la ceinture, et il dut inviter Petit-Pierre à remonter d’un étage, c’est-à-dire à s’asseoir sur sa tête au lieu de s’asseoir sur ses épaules, s’il voulait éviter le désagrément d’un bain de pieds ; puis l’eau devint si profonde, qu’à son grand regret, Bonneville dut reprendre terre et se décider à faire route le long des rives du petit torrent. Mais les deux fugitifs étaient tombés de Charybde en Scylla, car les rives du torrent, véritables forts à sangliers, hérissés d’épines, garnis de ronces entrelacées, devinrent presque immédiatement impraticables. Bonneville posa Petit-Pierre à terre ; il n’y avait plus moyen de le porter, ni sur la tête, ni sur les épaules. Alors, Bonneville entra hardiment dans le taillis, recommandant à Petit-Pierre de le suivre pas à pas, et, malgré les broussailles, malgré l’épaisseur du bois, malgré l’obscurité si profonde de la nuit, il avança en ligne exactement droite, comme ceux qui ont une pratique constante de la vie de forêt peuvent seuls y parvenir. Le procédé leur réussit à merveille, car, au bout d’une cinquantaine de pas, ils se trouvèrent dans un de ces sentiers que l’on appelle des lignes, et qui sont tracées parallèlement les unes aux autres dans les forêts, autant pour marquer la limite des coupes que pour servir à l’exploitation. De temps en temps, le comte de Bonneville s’arrêtait pour reconnaître son chemin et pour donner à son jeune compagnon le temps de respirer ; il annonçait d’avance à celui-ci tous les accidents de terrain qu’ils rencontraient sur leur route, et cela avec une précision qui indiquait combien la forêt de Machecoul lui était familière. Ils marchaient depuis dix minutes en silence, lorsque Bonneville s’arrêta et saisit le bras de son compagnon, dont le premier mouvement fut de demander ce qu’il y avait. -Silence ! et parlez très bas, dit Bonneville. N’entendez-vous rien ? -Non. -Moi, j’entends des voix. -Où ? -Là, à cinq cents pas de nous environ ; et il me semble même qu’à travers les branches je distingue une lueur rouge. -En effet, je la vois aussi. -Qu’est-ce que cela ? -Je vous le demande. -Diable ! -Des charbonniers peut-être. -Non ; nous ne sommes point dans le mois où ils exploitent leurs coupes, et, nous serions certains que ce sont des charbonniers que je ne voudrais pas encore me confier à eux ; je n’ai pas le droit, étant votre guide, de donner quelque chose à l’imprévu. -Alors, risquons-nous auprès du feu de ces braves gens. Je vous avoue que je ne serais point fâché de me réchauffer un peu. -Restez ici, et laissez-moi aller à la découverte. -Cependant... -Ne craignez rien. En disant ces mots, Bonneville avait disparu sans bruit dans l’obscurité. XXXVII Où Petit-Pierre Fait Le Meilleur Repas Qu’Il Ait Fait De Sa Vie. Petit-Pierre, resté seul, s’appuya contre un arbre, et, muet, immobile, les yeux fixes, l’oreille tendue, il attendit, essayant de saisir au passage le plus petit bruit. Pendant cinq minutes, à part l’espèce de bourdonnement qui semblait venir du même côté que la lueur, il n’entendit rien. Tout à coup, le hennissement d’un cheval retentit dans la forêt et fit tressaillir Petit-Pierre. Presque au même moment, il entendit un léger bruit dans les broussailles, et une ombre se dressa devant lui : c’était Bonneville. Bonneville, qui ne voyait pas Petit-Pierre, collé au tronc de l’arbre, l’appela deux fois. Petit-Pierre bondit vers lui. -Alerte ! alerte ! dit Bonneville en entraînant Petit- Pierre. -Qu’y a-t-il ? -Pas un instant à perdre ! Venez ! venez ! Puis, tout en courant : -Un bivouac de chasseurs. S’il n’y avait eu que des hommes, j’aurais pu me chauffer au même feu qu’eux, sans qu’ils me vissent ou qu’ils m’entendissent ; mais un cheval m’a éventé et a henni. -Je l’ai entendu. -Alors, vous comprenez... Pas un mot ! des jambes, voilà tout. Et, en effet, sans prononcer une parole, Bonneville et Petit-Pierre firent à peu près cinq cents pas dans un layon, que, par bonheur, ils avaient rencontré sur le chemin. Puis, il tira Petit-Pierre dans la lisière et, s’arrêtant : -Maintenant, dit-il, respirez. Pendant que Petit-Pierre respirait, Bonneville essaya de s’orienter. -Sommes-nous perdus ? demanda Petit-Pierre inquiet. -Oh ! il n’y a pas de danger ! dit Bonneville ; seulement, je cherche s’il n’y a pas un moyen d’éviter ce maudit marais. -S’il doit nous mener plus directement à notre but, prenons-le, dit Petit-Pierre. -Il le faudra bien, répondit Bonneville ; je ne vois pas d’autre chemin. -Alors, en route ! dit Petit-Pierre ; seulement, guidez-moi. Bonneville ne répondit rien ; mais, comme preuve d’urgence il se mit immédiatement en marche, et, au lieu de suivre la ligne dans laquelle ils s’étaient engagés, il tourna à droite et se remit à marcher dans le taillis. Au bout de dix minutes, les buissons devinrent plus rares, l’obscurité devint moins profonde ; ils étaient à la lisière de la forêt, et ils entendaient devant eux le murmure des roseaux entrechoqués par le vent. -Ah ! ah ! fit Petit-Pierre, qui reconnaissait ce bruit, il paraît que nous y sommes. -Oui, répondit Bonneville, et je ne vous cacherai point que voilà le moment le plus critique de notre nuit. Et, à ces mots, le jeune homme sortit de sa poche un couteau, qui, à la rigueur, pouvait passer pour un poignard, et coupa un petit arbre qu’il ébrancha et dont il eut soin de cacher les émondes. -Maintenant, dit-il, mon pauvre Petit-Pierre, il faut vous résigner et reprendre votre siège sur mes épaules. Petit-Pierre fit à l’instant même ce que lui demandait son guide, et celui-ci s’avança vers le marais. La marche de Bonneville, alourdie par le poids qu’il portait, embarrassée par la longue gaule qu’il tenait à la main et avec laquelle il sondait le terrain à chaque pas qu’il faisait, était horriblement difficile. Souvent, il enfonçait dans la vase, jusqu’au-dessus du genou, et ce terrain, qui semblait mou et peu compact lorsqu’il s’agissait d’y entrer, offrait une véritable résistance lorsqu’il s’agissait d’en sortir ; ce n’était alors qu’avec la plus grande peine que Bonneville parvenait à en arracher ses jambes ; on eût dit que le gouffre ouvert sous leurs pieds ne pouvait se décider à lâcher sa proie. Bientôt le terrain devint plus solide ; la ligne noire de bois qui avait toujours marqué l’horizon se rapprocha et grandit ; les deux fugitifs touchaient à l’extrémité du marécage. On se remit en marche à travers bois, et, une demi- heure après, on se retrouva au bord d’une rivière qu’il fallait traverser. Bonneville essaya de son procédé ordinaire mais, au premier pas qu’il fit dans le lit du ruisseau, l’eau lui monta jusqu’à la ceinture ; au second, il en avait jusqu’au cou, et les jambes de Petit-Pierre trempaient dans la rivière. Bonneville, qui se sentait entraîné par le courant, attrapa une branche d’arbre et regagna le bord. Il fallait chercher un passage. Au bout de trois cents pas, Bonneville crut l’avoir trouvé. Ce passage, c’était le tronc d’un arbre renversé par le vent en travers de la rivière et encore tout garni de ses branches. -Croyez-vous pouvoir marcher là-dessus ? demanda-t-il à Petit-Pierre. -Si vous y marchez, j’y marcherai, répondit celui- ci. -Tenez-vous aux branches, n’y mettez pas d’amour-propre ; ne levez un pied que quand vous serez bien sûr que l’autre est d’aplomb, dit Bonneville en grimpant sur le tronc de l’arbre. -Je vous suis, n’est-ce pas ? -Attendez, je vais vous donner la main. -M’y voilà ! Mon Dieu, qu’il faut donc savoir de choses pour courir les champs ! je n’aurais jamais cru cela. -Ne parlez pas, pour Dieu ! faites attention à vos pieds... Un instant ! n’avancez pas : voici une branche qui vous gênerait ; je vais la couper. Au moment où le jeune comte se baissait pour exécuter ce qu’il venait de dire, il entendit derrière lui un cri étouffé, puis le bruit d’un corps qui tombait à l’eau. Il se retourna : Petit-Pierre avait disparu. Sans perdre une seconde, Bonneville se laissa tomber à la même place, et le hasard le servit si bien, qu’en allant au fond de la rivière, qui, dans cet endroit, n’avait pas moins de sept ou huit pieds de profondeur, sa main rencontra la jambe de son compagnon. Il la saisit, et, la tête perdue, tremblant d’émotion, sans se rendre compte de la position tout à fait désagréable dans laquelle il maintenait celui qu’il sauvait, en deux brasses, il atteignit la rive de la rivière, fort heureusement aussi peu large qu’il était profond. Petit-Pierre ne faisait plus le moindre mouvement. Bonneville le prit entre ses bras, et le déposa sur les feuilles sèches, lui parlant, l’appelant, le secouant. Mais Petit-Pierre restait muet et immobile. Le comte de Bonneville s’arrachait les cheveux de désespoir. -Oh ! c’est ma faute, c’est ma faute ! murmurait-il. Mon Dieu, vous me punissez de mon orgueil ! J’ai trop présumé de moi-même, j’ai répondu de lui. Oh ! ma vie, mon Dieu ! pour un soupir, pour un souffle, pour une haleine. L’air frais de la nuit fit plus pour la résurrection de Petit-Pierre que toutes les lamentations de Bonneville ; au bout de quelques minutes, il ouvrit les yeux et éternua. Bonneville, qui était au paroxysme de la douleur, et jurait de ne pas survivre à celui dont il croyait avoir causé la mort, poussa un cri de joie, et tomba devant Petit-Pierre, qui était déjà assez revenu à lui pour comprendre les dernières paroles du jeune homme. -Bonneville, dit Petit-Pierre, vous ne m’avez pas dit : « Dieu vous bénisse ! » Je vais être enrhumé du cerveau ! -Vivante ! vivante ! s’écriait Bonneville, aussi expansif dans sa joie qu’il l’avait été dans sa douleur. -Oui, bien vivante, grâce à vous ! Si vous étiez un autre, je vous jurerais de ne jamais l’oublier. -Vous êtes trempée, mon Dieu ! -Nous nous réchaufferons en marchant. Bonneville aida Petit-Pierre à se débarrasser de l’eau qui effectivement remplissait sa chaussure ; il lui ôta sa veste de gros drap, qu’il tordit avant de la lui remettre sur les épaules ; puis, cette double opération finie : -Et, maintenant, à la Benaste, dit-il, et rondement ! -Hein ! Bonneville, fit Petit-Pierre, ce que nous avons gagné à vouloir éviter un feu qui nous irait si bien maintenant ! -Nous ne pouvions pas cependant aller nous livrer ! répondit Bonneville d’un air désespéré. -Bon ! n’allez-vous pas prendre ma réflexion pour un reproche ? Oh ! que vous avez le caractère mal fait !... Allons, marchons, marchons ! Depuis que je joue des jambes, il me semble que tout cela sèche ; dans dix minutes, je vais transpirer. Bonneville n’avait pas besoin d’être excité ; il avançait si rapidement, que Petit-Pierre avait de la peine à le suivre et, de temps en temps, était obligé de lui rappeler que leurs jambes étaient de longueur fort inégale. Mais Bonneville était resté sous le coup de l’émotion profonde que lui avait causée l’accident de son jeune compagnon, et ce qui achevait de lui faire perdre la tête, c’est que, dans ces buissons qui lui étaient si familiers cependant, il ne retrouvait pas son chemin. Dix fois déjà, en entrant dans une ligne, il s’était arrêté pour regarder autour de lui, et dix fois aussi, après avoir secoué la tête, il avait repris sa marche avec une sorte de frénésie. Enfin, Petit-Pierre, qui avait été forcé de faire quelques pas en courant pour le rejoindre, lui dit, à la suite d’une nouvelle hésitation : -Eh bien ! voyons, qu’y a-t-il, mon cher comte ? -Il y a que je suis un misérable, dit Bonneville, que j’ai trop présumé de ma connaissance des localités et que... et que... -Et que nous sommes égarés ? -J’en ai peur ! -Et moi, j’en suis sûr : voilà une branche que j’ai cassée tout à l’heure ; nous avons déjà passé par ici, et nous tournons sur nous-mêmes. Vous voyez que je profite de vos leçons, ajouta Petit-Pierre triomphant. -Ah ! dit Bonneville, je vois ce qui a causé mon erreur. -Qu’est-ce ? -En sortant de l’eau, j’ai repris terre du côté par lequel nous étions venus, et j’étais si bouleversé, que je n’y ai pas fait attention. -En sorte que notre plongeon a été tout à fait inutile, dit Petit-Pierre en éclatant de rire. -Oh ! je vous en prie, madame, ne riez pas comme cela, dit Bonneville : votre gaieté me fend le coeur. -Soit ; mais elle me réchauffe, moi. -Vous avez donc froid ? -Un peu... mais ce n’est pas le pis. -Qu’y a-t-il ? -Il y a une demi-heure que vous n’osez pas m’avouer que nous sommes perdus, et il y a une demi- heure que je n’ose vous dire, moi, que, décidément, mes jambes semblent vouloir refuser le service. -Qu’allons-nous devenir, alors ? -Eh bien, vais-je donc être forcée de jouer votre rôle d’homme et de vous donner de la fermeté ? Voyons, le conseil est ouvert ; quel est votre avis ? -Qu’il est impossible de gagner la Benaste cette nuit. -Mais, alors ? -Alors, il faut tâcher de joindre, avant le jour, la métairie la plus proche. -Soit. Pouvez-vous vous orienter ? -Pas d’étoiles au ciel, pas de lune. -Et pas de boussole, dit Petit-Pierre, qui essayait, en plaisantant, de rendre le courage à son compagnon. -Attendez. -Bon ! voilà une idée qui vous point, j’en suis sûr. -À cinq heures du soir, j’ai, par hasard, examiné les girouettes du château : le vent était de l’est. Bonneville leva en l’air son index mouillé de salive. -Que faites-vous ? -Une girouette. Puis, après un instant : -Le nord est là, dit-il sans hésitation ; en marchant dans le vent, nous déboucherons sur la plaine, du côté de Saint-Philbert. -Oui, en marchant ; voilà justement le difficile. -Voulez-vous que j’essaye de vous prendre dans mes bras ? -Bon ! vous avez déjà bien assez de vous porter, mon pauvre Bonneville. La duchesse se releva avec effort ; car, pendant ces quelques mots, elle s’était assise ou plutôt laissée tomber au pied d’un arbre. -Là ! dit-elle ; maintenant, me voilà debout. Je veux qu’elles avancent, ces jambes rebelles, et je les dompterai comme tous les rebelles ; je suis ici pour cela. Et la vaillante femme fit quatre ou cinq pas ; mais sa fatigue était si grande, ses membres si bien roidis par le bain glacial qu’elle avait pris, qu’elle chancela et tomba. Petit-Pierre pleurait, encore plus de rage que de douleur. -Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-il, vous m’avez mesuré la tâche d’un géant, et vous ne m’avez donné que les forces d’une femme ! Bon gré mal gré, Bonneville prit Petit-Pierre dans ses bras, et se mit à courir à son tour. La marche du brave gentilhomme se soutint ainsi, rapide pendant près d’un quart d’heure. Son chapeau tomba ; mais, ne s’inquiétant plus des traces qu’il laissait, le comte ne prit point la peine de le ramasser ; il sentait le corps de Petit-Pierre frissonner dans ses bras ; il entendait ses dents que le froid faisait s’entrechoquer, et ce bruit l’aiguillonnait, comme les clameurs de la foule aiguillonnent un cheval de course et lui prêtent une force surhumaine. Mais, peu à peu, cette vigueur factice s’éteignit ; les jambes de Bonneville ne lui obéirent plus que par un mouvement machinal ; le sang se fixa à sa poitrine et l’étouffa. Il sentit son coeur se gonfler ; il ne respirait plus, il râlait ; une sueur glacée inondait son front, ses artères battaient comme si sa tête eût dû se fendre ; de temps en temps, un voile épais passait sur ses yeux, tout marbrés de flammes. Bientôt, il glissa à la moindre pente, chancela à la moindre pierre, trébucha au plus petit obstacle, et ses genoux pliés, impuissants à se redresser, n’avancèrent plus qu’avec effort. -Arrêtez-vous ! arrêtez-vous, monsieur de Bonneville ! criait Petit-Pierre ; arrêtez-vous, je vous ordonne ! -Non, non ! je ne m’arrêterai pas, répondit Bonneville ; j’ai encore des forces, Dieu merci ! et je les userai jusqu’au bout... M’arrêter ! m’arrêter ! quand nous touchons au port ; quand, au prix de quelques efforts, je vous aurai mise en sûreté !... m’arrêter quand nous sommes au bout de notre course... Tenez, tenez, regardez plutôt ! Et, en effet, à l’extrémité du layon qu’ils suivaient, on apercevait une large bande rougeâtre qui s’élevait insensiblement à l’horizon, et sur cette bande se détachaient en noir des lignes à angles droits, à bords précis, qui indiquaient une maison. Le jour commençait à paraître. On arrivait au bord des champs. Mais, au moment où Bonneville poussait un cri de joie, ses jambes plièrent sous lui, il s’affaissa, tomba sur les genoux, puis son corps se renversa doucement en arrière comme si un effort suprême de sa volonté eût voulu, au moment où tout sentiment l’abandonnait, éviter à celui qu’il tenait dans ses bras les dangers d’une chute. Petit-Pierre se dégagea de l’étreinte et se trouva debout sur ses pieds, mais si vacillant, qu’il ne valait guère mieux que son compagnon. Il essaya de soulever le comte et ne put y parvenir. Bonneville, de son côté, tenta de rapprocher les mains de sa bouche, sans doute pour faire entendre le signal d’appel ordinaire des chouans ; mais le souffle lui manqua, et à peine eut-il assez de force pour dire à Petit-Pierre : -N’oubliez pas... Et il s’évanouit. La maison que l’on avait en vue n’était guère à plus de sept ou huit cents pas de l’endroit où se trouvaient Bonneville et Petit-Pierre. Celui-ci résolut de s’y rendre et d’y demander à tout risque du secours pour son ami. Il fit donc un effort suprême et s’élança dans la direction de cette maison. Au moment où il croisait un carrefour, Petit-Pierre vit, dans une des lignes aboutissant à ce carrefour, un homme qui marchait dans la direction opposée à la campagne. Il appela cet homme, qui ne tourna même pas la tête. Mais alors Petit-Pierre, soit par une inspiration soudaine, soit qu’il se rappelât les dernières paroles de Bonneville, utilisant les leçons que le comte lui avait données, rapprocha à son tour les mains de sa bouche et fit entendre le cri de la chouette. L’homme s’arrêta aussitôt, rebroussa chemin et vint à Petit-Pierre. -Mon ami, dit celui-ci, lorsqu’il le vit à portée de la voix, si vous voulez de l’or, je vous en donnerai ; mais, d’abord, au nom de Dieu ! venez m’aider à sauver un malheureux qui se meurt ! Puis, autant que ses forces le lui permettaient, et certain que l’homme allait le suivre, Petit-Pierre se hâta de retourner vers Bonneville, dont il souleva la tête avec effort. Le comte était toujours évanoui. Aussitôt que le nouveau venu eut jeté les yeux sur ce corps étendu dans le chemin : -Il n’est pas besoin que l’on me promette de l’or, dit-il, pour que je porte secours à M. le comte de Bonneville. Petit-Pierre regarda l’homme avec plus d’attention. -Jean Oullier ! s’écria-t-il en reconnaissant le garde du marquis de Souday aux premiers rayons du jour, qui commençait à naître. Jean Oullier, pouvez-vous me trouver un asile tout près d’ici pour mon ami et pour moi ? Le garde n’eut pas même besoin de chercher pour répondre. -Il n’y a que cette maison à une demi-lieue à la ronde. Et il prononça ces mots avec une répugnance visible. Mais Petit-Pierre ne remarqua point ou ne parut pas remarquer cette répugnance. -Il faut m’y conduire et l’y porter, dit-il. -Là-bas ? fit Jean Oullier. -Oui ; ne sont-ce pas des royalistes, les gens qui habitent cette maison ? -Je n’en sais rien encore, fit Jean Oullier. -Allez ! je vous remets nos existences entre les mains, Jean Oullier, et je sais que vous méritez toute ma confiance. Jean Oullier chargea Bonneville, toujours évanoui, sur ses épaules et prit Petit-Pierre par la main. Puis il s’achemina vers la maison, qui n’était autre que celle de Joseph Picaut et de sa belle-soeur. Jean Oullier franchit l’échalier aussi légèrement que si, à la place du comte de Bonneville, il n’eût porté que son carnier ; mais, une fois dans le verger, il s’avança avec une certaine prudence. Tout dormait encore chez Joseph Picaut. Mais il n’en était point ainsi chez la veuve ; on apercevait une lueur, et l’on voyait une ombre passer et repasser derrière les rideaux. Entre les deux, Jean Oullier prit aussitôt son parti. « Ma foi, tout bien pesé, j’aime autant cela », se dit- il à lui-même en s’avançant résolument du côté de la maison de Pascal. Arrivé à la porte, il l’ouvrit. Le cadavre de Pascal était couché sur le lit. La veuve avait allumé deux chandelles et priait devant le mort. En entendant la porte tourner sur ses gonds, elle se releva. -Veuve Pascal, lui dit Jean Oullier sans lâcher ni son fardeau ni la main de Petit-Pierre, je vous ai sauvé la vie cette nuit, à la viette des Biques. Marianne regarda avec étonnement et comme rappelant ses souvenirs. -Vous ne me croyez pas ? -Si, Jean, je vous crois ; je sais que vous n’êtes point homme à dire un mensonge, fût-ce pour sauver votre vie ; d’ailleurs, j’ai entendu le coup et j’ai doutance de la main qui l’a lâché. -Veuve Pascal, voulez-vous venger votre mari et faire votre fortune du même coup ? Je vous en amène les moyens. -Comment cela ? -Voici, poursuivit Jean Oullier, Mme la duchesse de Berry et M. le comte de Bonneville, qui allaient mourir tous deux peut-être de fatigue et de faim, si je n’étais pas venu vous demander pour eux un asile ; les voici ! La veuve regarda toute stupéfaite, mais avec un intérêt visible. -Cette tête que vous voyez, continua Jean Oullier, vaut son pesant d’or ; vous pouvez la livrer si bon vous semble, et, comme je vous le disais, votre mari est vengé et votre fortune est faite. -Jean Oullier, répondit la veuve d’une voix grave, Dieu nous a ordonné la charité pour tous, grands ou petits. Deux malheureux viennent frapper à ma porte, je ne les repousserai pas ; deux proscrits viennent me demander un asile, ma maison s’écroulera avant que je les livre. XXXVIII L’Egalité Devant Les Morts. Le même jour, vers deux heures de l’après-midi, maître Courtin avait quitté la Logerie et s’était mis en route sous prétexte de se rendre à Machecoul, pour acheter un boeuf de labour, mais en réalité pour avoir des nouvelles des événements de la nuit. Arrivé au gué de Pont-Farcy, il trouva les garçons meuniers qui relevaient le corps du fils de Tinguy, et autour d’eux quelques femmes et quelques enfants qui considéraient le cadavre avec la curiosité naturelle à leur sexe et à leur âge. Lorsque le maire de la Logerie, stimulant son bidet d’un coup de bâton à tige de cuivre qu’il tenait à la main, l’eût fait entrer dans la rivière, tous les yeux se tournèrent de son côté, et la conversation cessa comme par enchantement, bien que, jusque-là, elle eût été des plus vives et des plus animées. -Eh bien, qu’y a-t-il donc, gars ? demanda Courtin, en faisant fendre diagonalement l’eau à son cheval, de façon à prendre terre précisément en face du groupe. -Un mort, répondit un des meuniers avec le laconisme du paysan vendéen. Courtin arrêta son regard sur le cadavre, et vit qu’il était revêtu d’un uniforme. -Heureusement encore, dit-il, que ce n’est pas un du pays. Malgré ses opinions philippistes, le maire de la Logerie ne croyait pas prudent de témoigner de la sympathie à un soldat de Louis-Philippe. -C’est ce qui vous trompe, monsieur Courtin, répondit d’une voix sombre un homme à veste brune. Le titre de monsieur qui lui était donné, et même avec une certaine affectation, ne flatta aucunement le métayer de la Logerie ; dans les circonstances où l’on se trouvait, dans la phase où le pays venait d’entrer, il savait que ce titre de monsieur, dans la bouche d’un paysan, lorsqu’il n’était pas un témoignage de respect, équivalait à une injure ou à une menace, ce qui inquiétait bien autrement Courtin. En effet, le maire de la Logerie se rendait la justice de ne pas prendre le titre qu’on venait de lui donner comme une marque de considération ; aussi résolut-il d’être de plus en plus circonspect. -Il me semble cependant, continua-t-il d’un ton doucereux, que l’uniforme qu’il porte est celui des chasseurs. -Bah ! l’uniforme ! répliqua le même paysan ; comme si vous ne saviez pas que la chasse aux hommes -c’est ainsi que les Vendéens nomment la conscription -ne respecte pas plus nos fils et nos frères que les autres ; il me semble, pourtant, que vous devriez le savoir, vous qui êtes maire. Il se fit un nouveau silence ; ce silence parut si lourd à porter à Courtin, qu’il l’interrompit. -Et sait-on le nom du pauvre gars qui a péri si malheureusement ? demanda Courtin, qui faisait des efforts inouïs mais infructueux pour amener une larme dans son oeil. Personne ne répondit. -Et connaît-on d’autres victimes ? Par exemple, parmi les nôtres, parmi les gars du pays, y en a-t-il eu de tués ? J’ai entendu dire que bon nombre de coups de fusil avaient été tirés. -En fait d’autres victimes, répondit le même paysan, je ne connais encore que celle-là, quoique ce soit presque un péché d’en parler auprès du cadavre d’un chrétien. En disant ces mots, le paysan s’était détourné, et, tout en fixant les yeux sur Courtin, il lui indiquait du doigt le corps du chien de Jean Oullier, resté sur la rive et caressé par le courant, dans lequel il baignait à moitié. Maître Courtin devint fort pâle ; il toussa comme si une main invisible lui serrait la gorge. -Qu’est-ce que cela ? dit-il. Un chien ! Ah ! si nous n’avions à pleurer que des victimes de cette espèce, nous garderions nos larmes pour une autre occasion. -Eh ! eh ! fit l’homme à la veste brune, le sang d’un chien, ça se paye comme autre chose, monsieur Courtin ; et je suis sûr que le maître du pauvre Pataud n’en tiendra pas quitte pour peu celui qui a tiré sur son chien, à la sortie de Montaigu, avec du plomb à loup, dont trois grains lui sont entrés dans le corps. En achevant ces mots, l’homme, comme si, ayant échangé, à son avis, assez de paroles avec Courtin, trouvait inutile d’attendre sa réponse, tourna les talons, passa un échalier et disparut derrière une haie. Quant aux meuniers, ils reprirent leur marche avec le cadavre. Les femmes et les enfants suivirent le funèbre cortège en priant tumultueusement et à voix haute. Courtin resta seul. « Bon ! pour que je paye ce que le gars Oullier aura établi à mon compte », dit le maire de la Logerie en éperonnant de son unique éperon, son bidet, qui avait pris goût à la halte, « il faut qu’il se tire d’abord des griffes qui le serrent grâce à moi ; ce qui n’est pas commode, quoique, à la rigueur, ce soit possible. » Maître Courtin continua sa route ; mais, la curiosité l’aiguillonnant de plus en plus, il trouva que c’était bien longtemps souffrir que d’attendre, pour la satisfaire, que l’amble modeste de son cheval l’eût conduit jusqu’à Machecoul. Or, en ce moment, il passait justement devant la croix de la Bertaudière, où aboutissait le chemin qui menait à la maison des Picaut. Il pensa à Pascal, qui pouvait, mieux que personne, lui donner des nouvelles, puisque, la veille, il avait dû servir de guide aux soldats. « Mais que je suis donc bonasse ! s’écria-t-il, se parlant à lui-même ; sans me rallonger de plus d’une petite demi-heure, je puis savoir tout ce qui s’est passé, et cela, d’une bouche qui ne me cachera rien. Allons donc chez Pascal : il me dira, lui, ce que le coup a produit. » Maître Courtin tourna donc à droite, et cinq minutes après, il débouchait du petit verger et faisait son entrée sur le fumier de la cour de la demeure de Picaut. Joseph, assis sur le collier d’un cheval, fumait sa pipe devant la porte de la partie de la maison qu’il habitait. En voyant le maire de la Logerie, il ne jugea point qu’il fût utile qu’il se dérangeât. Maître Courtin, qui avait une admirable perspicacité pour tout voir sans avoir l’air de rien remarquer, attacha son bidet à un des anneaux de fer scellés dans le mur. Puis, se tournant vers Joseph : -Votre frère est-il chez lui ? demanda-t-il. -Oui, il y est encore, répondit Picaut en appuyant sur le mot encore, d’un air qui sembla singulier au maire de la Logerie. Courtin se mordit les lèvres, mais ne répondit rien à Joseph. Lorsque, par la porte, les yeux de Courtin purent plonger dans l’intérieur de la chambre, le spectacle qu’il aperçut et auquel il s’attendait si peu, le fit reculer sur le seuil. -Qui donc est mort ici ? demanda-t-il. -Regardez, répondit la veuve sans quitter sa place du coin de la cheminée, qu’elle était allée reprendre après lui avoir ouvert la porte. Courtin reporta les yeux sur le lit, et, quoiqu’il ne vît, à travers le drap, que la forme du cadavre, il devina tout. -Pascal ! s’écria-t-il, Pascal ! -Je croyais que vous le saviez, dit la veuve. -Moi ? -Oui, vous... vous qui êtes la première cause de sa mort. -Moi ? non ! répliqua Courtin, qui pensa à l’instant même à ce que venait de lui dire le frère de la victime et qui sentait combien il était important pour sa sécurité de se disculper ; moi ? Je vous jure, foi d’homme, qu’il y a plus de huit jours que je n’ai vu seulement votre défunt mari. -Ne jurez pas, répondit la veuve. Pascal ne jurait jamais, lui ; car, lui, jamais il ne mentait. -Mais, enfin, qui vous a donc dit que je l’avais vu ? demanda Courtin. Voilà qui est fort, par exemple ! -Ne mentez pas en face d’un mort, monsieur Courtin, dit Marianne ; cela vous porterait malheur. -Je ne mens pas, balbutia le métayer. -Il est parti d’ici pour aller chez vous ; c’est vous qui l’avez engagé à servir de guide aux soldats. Courtin fit un nouveau mouvement de dénégation. -Oh ! ce n’est pas que je vous en blâme, continua la veuve en regardant fixement une petite paysanne de vingt-cinq à trente ans, qui filait sa quenouille dans l’autre angle de la cheminée ; c’était son devoir de prêter assistance à ceux qui veulent empêcher que le pays ne soit, une fois de plus, ravagé par la guerre civile. -C’était aussi mon but, à moi, mon unique but, répondit Courtin, mais en baissant si fort la voix, que c’était à peine si la jeune paysanne pouvait l’entendre. Je voudrais que le gouvernement nous débarrassât, une bonne fois, de tous ces fauteurs de troubles, de tous ces nobles qui nous écrasent de leurs richesses pendant la paix, et qui nous font massacrer quand vient la guerre ; j’y travaille, maîtresse Picaut ; mais il ne faut pas s’en vanter, voyez-vous : on ne sait que trop ce dont ces gens-là sont capables. Puis, tout à coup, se tournant du côté de la petite paysanne, que déjà, depuis un instant, sans paraître la voir, il regardait du coin de l’oeil : -Mais quelle est donc cette jeunesse ? demanda le métayer. -Une cousine à moi, venue ce matin de Port-Saint- Père, pour m’aider à rendre les derniers devoirs à mon pauvre Pascal et pour me tenir compagnie. -De Port-Saint-Père, ce matin ? Ah ! ah ! maîtresse Picaut, c’est une bonne marcheuse, et elle a fait promptement la route. La pauvre veuve, peu habituée au mensonge, et n’ayant jamais eu de motifs de mentir, mentait mal ; elle se mordit les lèvres et lança à Courtin un coup d’oeil de colère qui, par bonheur, ne rencontra point les yeux de celui-ci, occupé en ce moment à examiner un habillement complet de paysan qui séchait devant la cheminée. Mais, dans tout le costume, ce qui semblait le plus particulièrement intriguer Courtin, c’était une paire de souliers et une chemise. Il est vrai que la paire de souliers était, quoique ferrée, d’un cuir et d’une forme qui ne sont pas très communs dans les chaumières, et que, de son côté, la chemise était de la plus fine batiste qui se pût voir. -Joli lin ! joli lin ! marmottait le métayer froissant entre ses doigts le moelleux tissu ; m’est avis qu’il ne doit pas écorcher le cuir de celui qui le porte. La jeune paysanne crut qu’il était temps de venir en aide à la veuve, qui semblait sur les épines et dont le front se chargeait d’une manière visible de nuages de plus en plus menaçants. -Oui, dit-elle, ce sont des hardes que j’avais achetées à Nantes d’un fripier, pour tailler dedans un déshabillé au petit neveu de feu mon cousin Pascal. -Et vous les avez lavées avant de les donner à un couseur, et vous avez, par ma foi, bien fait, la jolie fille ! car, enfin, ajouta Courtin en regardant plus fixement encore la jeune paysanne, des défroques de friperie, on ne sait jamais qui les a portées : ça peut être un prince et ça peut être un galeux. -Maître Courtin, interrompit Marianne, que cette conversation semblait impatienter de plus en plus, il me semble que voilà votre bidet qui se tourmente à la porte. Courtin parut écouter. -Si je n’entendais pas, dit-il, votre beau-frère, qui marche dans le grenier au-dessus de nos têtes, je dirais que c’est lui qui le tourmente, le mauvais gars. À cette nouvelle preuve de l’esprit essentiellement observateur du maire de la Logerie, ce fut au tour de la jeune paysanne de pâlir ; et cette pâleur augmenta encore lorsqu’elle entendit Courtin, qui s’était levé pour aller observer son cheval à travers les carreaux, dire comme se parlant à lui-même : -Mais non, il est bien là, le garnement ! c’est bien lui qui asticote ma bête avec la mèche de son fouet. Puis, revenant à la veuve : -Mais qui donc, alors, avez-vous dans votre grenier, la maîtresse ? La fileuse allait répondre que Joseph avait une femme et des enfants, et que le grenier était commun aux deux familles ; mais la veuve ne lui donna pas même le temps de commencer sa phrase. -Maître Courtin, dit-elle en se redressant, toutes vos questions ne vont-elles pas bientôt prendre fin ? Je hais les espions, moi, je vous en préviens, qu’ils soient rouges ou blancs. -Oui, oui, dit Courtin avec une bonhomie parfaitement jouée, ma présence vous est odieuse ; puisque vous le voulez absolument, puisque vous me chassez, je m’en vais. En ce moment, la veuve, qui, depuis un instant, paraissait de plus en plus préoccupée, indiqua d’un coup d’oeil rapide à la jeune paysanne une huche à pain qui se trouvait derrière la porte. Sur cette huche, on avait oublié une écritoire qui était restée là tout ouverte ; l’écritoire, sans doute, qui avait servi à donner à Jean Oullier l’ordre qu’il avait apporté le matin même au marquis de Souday. Cette écritoire consistait en une poche de maroquin vert qui s’enroulait autour d’une espèce de tube en carton, lequel tube contenait tout ce qu’il fallait pour écrire. En allant vers la porte, Courtin ne manquerait pas de voir le portefeuille et les papiers épars qui le recouvraient à moitié ! La jeune paysanne comprit le signe, vit le danger, et, avant que le maire de la Logerie se fût retourné, leste comme une biche, elle avait passé derrière lui, et s’était assise sur la huche, de façon à masquer complètement le malencontreux portefeuille. Courtin ne parut pas prêter la moindre attention à cette manoeuvre. -Allons, allons, adieu, la maîtresse Picaut ! dit-il. J’ai perdu dans votre homme un camarade que j’aimais grandement ; vous en avez douté ; mais l’avenir vous l’apprendra. Si quelqu’un vous gêne ou vous moleste dans le pays, vous n’avez qu’à me venir trouver, entendez-vous ? On a une écharpe, et vous verrez. La veuve ne répondit pas ; elle avait dit à Courtin ce qu’elle avait à lui dire, et ne semblait plus prêter la moindre attention au métayer. Courtin se retira. Le maire de la Logerie détacha son bidet, ramassa une poignée de paille et bouchonna la selle, que Joseph avait fait malicieusement, et en raison de la haine qu’il inculquait à ses enfants pour les patauds, souiller par eux de bouse de vache depuis le pommeau jusqu’au troussequin. Puis, sans se plaindre, sans récriminer, comme si l’accident auquel il venait de porter remède était tout naturel, il enfourcha sa monture de l’air le plus indifférent du monde. Le visage caché entre ses deux mains, la veuve pleurait. -Pauvre femme ! murmura la duchesse, vos larmes tombent goutte à goutte sur mon coeur et chacune d’elles y laisse un douloureux sillon. Hélas ! c’est la conséquence terrible, inévitable des révolutions : c’est sur la tête de ceux qui les font que doivent retomber toutes ces larmes et tout ce sang. -Ne serait-ce pas plutôt, si Dieu était juste, sur la tête de ceux qui les causent ? repartit la veuve, d’une voix sourde qui fit tressaillir son interlocutrice. -Vous nous haïssez donc bien ? demanda la jeune paysanne avec douleur. -Oh ! oui, je vous hais ! répondit la veuve. Comment voulez-vous que je vous aime ?... -Cependant, vous m’avez donné asile. -Ce qui ne m’empêchera point, une fois que vous aurez quitté ma demeure, de faire des voeux pour que ceux qui vous poursuivent vous atteignent. -Mais pourquoi donc ne me livrez-vous pas à eux, si tels sont vos sentiments ? -Parce que ces sentiments sont moins puissants que mon respect pour l’infortune, que ma religion pour le serment, que mon culte pour l’hospitalité ; parce que j’ai juré que vous seriez sauvée aujourd’hui ; puis aussi un peu, parce que j’espère que ce que vous avez vu ici ne sera pas une leçon perdue, et vous dégoûtera de vos projets ; car vous êtes humaine, vous êtes bonne, je le sais. -Qui pourrait donc m’y faire renoncer, à ces projets que je nourris depuis dix-huit mois ? -Ceci ! dit la veuve. Et, d’un mouvement rapide et violent comme tout ce qu’elle faisait, elle arracha le drap qui recouvrait le mort. XXXIX La Perquisition. En ce moment, on heurta à une trappe qui communiquait avec le grenier. -Qu’avez-vous donc ? demanda la voix de Bonneville. Il avait entendu quelques mots de ce que venait de dire la veuve, et il s’inquiétait. -Rien, rien, répliqua la jeune paysanne en serrant la main de son hôtesse avec une énergie affectueuse et qui témoignait de l’impression que les paroles de celle-ci avaient produite sur elle. Puis, donnant un autre accent à sa voix : -Et vous ?... demanda-t-elle en montant, pour converser plus aisément, les premiers degrés d’une échelle qui conduisait du plancher à la trappe. La trappe se souleva et la figure souriante du jeune homme apparut. -Comment vous trouvez-vous ? acheva la paysanne. -Tout prêt à recommencer si votre service l’exige. La paysanne lui envoya un remerciement dans un sourire. -Mais qui donc est venu tout à l’heure ? demanda Bonneville. -Un paysan nommé Courtin, que je ne crois pas précisément de nos amis. -Ah ! ah ! le maire de la Logerie ? -C’est cela. -Oui, continua Bonneville, Michel m’en a parlé : c’est un homme dangereux. Vous auriez dû le faire suivre. -Par qui ? Nous n’avons personne. -Mais par le beau-frère de notre hôtesse. -Vous avez vu la répugnance que notre brave Oullier avait contre lui. -Et cependant, c’est un blanc, s’écria la veuve, c’est un blanc, ce frère qui a laissé égorger son frère ! La paysanne et Bonneville firent tous deux un mouvement d’horreur. -Alors, nous ferons très bien de ne pas le mêler à nos affaires, dit Bonneville ; il y porterait malheur ! Mais n’avez-vous personne, ma chère dame, que l’on puisse mettre en sentinelle dans les environs ? -Jean Oullier y a pourvu, répondit la veuve ; et moi, de mon côté, j’ai envoyé mon neveu sur la lande de Saint-Pierre, d’où l’on découvre tous les environs. -C’est un enfant, hasarda la paysanne. -Plus sûr que certains hommes, dit la veuve. -Du reste, reprit Bonneville, nous n’avons plus bien longtemps à attendre : dans trois heures, il fera nuit ; dans trois heures, nous aurons des chevaux et nos amis seront là. -Trois heures, dit la paysanne, qui, depuis les paroles de la veuve, semblait en proie à une triste préoccupation. En trois heures, il peut se passer bien des choses, mon pauvre Bonneville ! -Qui vient en courant ? s’écria la femme Picaut en se précipitant de la fenêtre vers la porte qu’elle ouvrit. C’est toi, petit ? -Oui, tante, oui, répondit l’enfant tout essoufflé. -Qu’y a-t-il donc ? -Tante ! tante ! s’écria l’enfant, les soldats ! les soldats ! Ils arrivent là-bas. Ils ont surpris et tué l’homme qui faisait le guet. -Les soldats ? les soldats ? dit, en rentrant dans sa chaumière Joseph Picaut, qui, de sa porte, avait entendu le cri de son petit garçon. -Qu’allons-nous faire ? demanda Bonneville. -Les attendre, dit la jeune paysanne. -Pourquoi ne pas essayer de fuir ? -Si c’est l’homme de tout à l’heure qui les amène ou qui les a prévenus, ils doivent avoir cerné la maison. -Qui parle de fuir ? demanda la veuve Picaut. N’ai- je pas dit que cette maison était sûre ? n’ai-je pas dit que, tant que vous seriez chez moi, il ne vous arriverait point malheur ? Ici, la scène se compliqua d’un nouveau personnage. Pensant probablement que c’était pour lui que les soldats venaient, Joseph Picaut parut sur le seuil. La maison de sa soeur, bien connue comme bleue, lui paraissait sans doute un asile. Mais, en apercevant les deux hôtes de sa belle-soeur, il recula de surprise. -Ah ! vous avez ici des gentilshommes ? dit-il. Je ne m’étonne plus si voilà les soldats qui arrivent : vous avez vendu vos hôtes ! -Misérable ! lui répondit Marianne en saisissant le sabre de son mari accroché à la cheminée, et en s’élançant sur Joseph, qui la coucha en joue. Bonneville sauta à bas de l’échelle ; mais déjà la jeune paysanne s’était jetée entre le frère et la soeur, couvrant la veuve de son corps. -Abaisse ton arme ! cria-t-elle au Vendéen avec un accent qui ne semblait pas sortir de ce corps si frêle et si délicat, tant il était mâle et énergique ; abaisse ton arme ! au nom du roi, je te l’ordonne ! -Mais qui êtes-vous pour me parler ainsi ? demanda Joseph Picaut, toujours prêt à se révolter contre toute autorité. -Je suis celle que l’on attendait, je suis celle qui commande. À ces mots, dits avec une suprême majesté, Joseph Picaut, tout interdit et comme frappé de stupeur, laissa tomber son fusil. -Maintenant, continua la jeune paysanne, tu vas monter là-haut avec monsieur. -Et vous ? demanda Bonneville. -Moi, je reste ici. -Mais... -Nous n’avons pas le temps de discuter. Allez ! mais allez donc ! Les deux hommes montèrent et la trappe se referma derrière eux. -Que faites-vous donc ? demanda la paysanne à la veuve Picaut, qu’elle regardait avec surprise déranger le lit sur lequel était couché son mari, et le tirer au milieu de la chambre. -Je vous prépare un asile où personne n’ira vous chercher. -Mais je ne veux pas me cacher, moi. Sous cet habit, ils ne me reconnaîtront pas ; je veux les attendre. -Et moi, je ne veux pas que vous les attendiez, dit la femme Picaut avec un accent tellement énergique qu’il domina son interlocutrice. Vous avez entendu ce qu’a dit cet homme ; si vous étiez découverte chez moi, on penserait que je vous ai vendue, et il ne me plaît pas de courir cette chance qu’on vous découvre. -Vous, mon ennemie. -Oui, votre ennemie, mais qui se coucherait sur ce lit pour mourir près de celui qui y est déjà, si elle vous voyait prisonnière. Il n’y avait pas à répliquer. La veuve de Pascal Picaut souleva le matelas sur lequel le cadavre était étendu et y cacha d’abord les habits, la chemise et les souliers qui avaient si fort éveillé la curiosité de Courtin ; puis, entre le matelas et la paillasse, elle indiqua une place à la jeune femme, qui s’y glissa sans résistance, tout en se ménageant une ouverture pour pouvoir respirer du côté de la ruelle. Puis le lit fut remis à sa place. La maîtresse Picaut achevait à peine d’inspecter du regard tous les coins de la chambre et de s’assurer que rien n’avait été oublié qui pût compromettre ses hôtes, qu’elle entendit le cliquetis des armes et que la silhouette d’un officier se dessina devant les carreaux. -C’est bien ici ? dit l’officier s’adressant à un de ses camarades qui marchait derrière lui. -Que voulez-vous ? fit la veuve en ouvrant la porte. -Vous avez des étrangers, ici ; nous voulons les voir, répondit l’officier. -Ah çà ! vous ne me reconnaissez donc pas ? interrompit Marianne Picaut évitant de répondre directement à la question qui lui était faite. -Si, pardieu ! je vous reconnais : vous êtes la femme qui nous a servi de guide cette nuit. -Eh bien ! alors, si, cette nuit, je vous ai menés à la recherche des ennemis du gouvernement, il n’y a pas d’apparence que j’en cache aujourd’hui chez moi. -Dame ! c’est assez logique, capitaine, ce qu’elle dit, fit le second officier. -Bah ! est-ce qu’on peut se fier à ces gens-là ? Ils sont tous brigands dès la mamelle, repartit le lieutenant. N’avez-vous pas vu ce petit bonhomme, un mioche de dix ans, qui, malgré nos menaces, a descendu la lande en courant ? C’était leur sentinelle ; il les a avertis. Par bonheur, comme ils n’ont pas eu le temps de fuir, ils doivent être cachés quelque part. -C’est possible, au fait. -Allons donc, c’est sûr. Puis, se tournant vers la veuve : -Voyons, dit l’officier, il ne vous sera fait aucun mal, mais on va fouiller votre maison. -Faites, répondit-elle avec le plus grand sang-froid. Et, s’asseyant au coin de la cheminée, elle prit la quenouille et le fuseau qu’elle avait laissés sur la chaise et se mit à filer. Le lieutenant fit un signe de la main à cinq ou six soldats qui entrèrent ; puis, après avoir promené un regard tout autour de la chambre, il alla droit au lit. La veuve devint plus pâle que le lin qui chargeait sa quenouille ; ses yeux flamboyèrent ; le fuseau s’échappa de ses doigts. L’officier regarda sous le lit, puis dans la ruelle, puis étendit la main comme pour soulever le drap qui recouvrait le cadavre. La veuve de Pascal n’en put supporter davantage. Elle se leva, bondit vers l’angle de la chambre où était déposé le fusil de son mari, l’arma résolument, et, menaçant l’officier : -Si vous portez la main sur ce cadavre, dit-elle, aussi vrai que je suis une honnête femme, je vous tue comme un chien. Le second lieutenant tira son camarade par le bras. La femme Picaut, sans quitter son arme, se rapprocha du lit, et, pour la seconde fois, elle enleva le linceul qui couvrait le corps. -Et, maintenant, voyez !... dit-elle. Cet homme, qui était mon mari, est mort, hier, à votre service. -Ah ! notre premier guide, celui du gué de Pont- Farcy ! fit le lieutenant. -Pauvre femme ! dit son compagnon, laissons-la tranquille ; c’est une pitié que de la tourmenter encore dans l’état où elle est. -Cependant, reprit le premier, la déclaration de l’homme que nous avons rencontré était précise et catégorique... -Nous avons eu tort de ne pas le forcer de nous suivre. -Avez-vous d’autres pièces que celle-ci ? -J’ai le grenier au-dessus d’ici et l’étable à côté. -Fouillez le grenier et l’étable ; mais, auparavant, ouvrez les bahuts et visitez le four. Les soldats se répandirent dans la maison pour exécuter l’ordre du chef. Du terrible asile où elle était blottie, la jeune paysanne ne perdait pas un détail de la conversation, elle entendait le pas des soldats qui gravissaient l’échelle, et elle frémit plus vivement encore à ce bruit qu’elle ne l’avait fait quand les soldats s’étaient approchés du lit mortuaire qui la recélait ; car elle pensait avec terreur que la cachette du Vendéen et de Bonneville était bien loin d’être aussi sûre que la sienne. Aussi, lorsqu’elle entendit redescendre ceux qui avaient été chargés d’explorer le grenier, sans qu’aucun cri, aucun choc, aucune lutte eût indiqué la découverte des deux hommes, son coeur fut soulagé d’un poids énorme. Le premier lieutenant attendait dans la chambre d’en bas, adossé à la huche. Le second avait dirigé les recherches de huit ou dix soldats dans l’étable. -Eh bien ! demanda le premier lieutenant, n’avez- vous rien trouvé ? -Non, répondit un caporal. -Avez-vous au moins remué la paille, le foin et tout le tremblement ? -Nous avons sondé partout avec nos baïonnettes ; s’il y avait eu un homme quelque part, il est impossible qu’il n’en eût pas senti la pointe. -Soit ; visitons l’autre maison ; il faut bien qu’ils soient quelque part. Les hommes sortirent de la chambre ; l’officier les suivit. Tandis que les soldats continuaient leur exploration, le lieutenant se tenait appuyé contre la muraille extérieure, et regardait, d’un air soupçonneux, un petit appentis qu’il se proposait de faire visiter à son tour. En ce moment, un morceau de plâtre à peine gros comme la moitié du petit doigt tomba aux pieds du lieutenant. L’officier releva vivement la tête, et il lui semblait avoir vu une main disparaître entre deux chevrons du toit. -À moi ! s’écria-t-il, d’une voix de tonnerre. Tous les soldats accoururent. -Vous êtes de jolis cadets ! et vous avez bien fait votre métier ! leur dit-il. -Que se passe-t-il donc, lieutenant ? demandèrent les soldats. -Il se passe que ces hommes sont là-haut, dans le grenier que vous prétendez avoir visité. Qu’on ne laisse pas un fétu de paille sans le retourner. Allons, alerte ! Les soldats rentrèrent chez la veuve. Ils allèrent droit à la trappe et cherchèrent à la soulever ; mais, cette fois, elle résista : elle avait été assujettie en dedans. -À la bonne heure ! voilà que la chose se dessine ! cria l’officier en mettant lui-même le pied sur le premier échelon. Allons, continua-t-il en élevant la voix, sortez de votre tanière, ou nous irons vous y chercher. On entendit alors un colloque assez vif dans le grenier. Il était évident que les assiégés n’étaient point d’accord sur la marche à suivre. En effet, voici ce qui s’était passé. Bonneville et son compagnon, au lieu de se cacher dans l’endroit où le foin était le plus épais, et qui devait tout d’abord attirer l’attention des soldats, s’étaient glissés sous une couche qui n’avait pas plus de deux pieds de hauteur et qui se trouvait tout près de la trappe. Ce qu’ils avaient espéré était arrivé : les soldats leur marchèrent presque sur le dos, sondèrent les tas de foin les plus élevés, remuèrent les bottes de paille à l’endroit où elles avaient été amoncelées en plus grand nombre ; mais ils négligèrent de regarder tout ce qui, comparativement au reste du grenier, ne leur paraissait pas avoir plus d’épaisseur qu’un tapis. Nous avons vu qu’ils s’étaient retirés sans avoir trouvé ceux qu’ils cherchaient. De leur cachette, l’oreille collée au plancher, qui était mince, Bonneville et le Vendéen entendaient distinctement tout ce qui se disait à l’étage inférieur. En entendant que l’officier donnait l’ordre de visiter sa maison, Joseph Picaut conçut une vive inquiétude ; il avait chez lui un dépôt de poudre dont la possession lui était fort désagréable en ce moment. Malgré les représentations de son compagnon, il quitta son asile pour aller observer les soldats, qu’il commença de regarder à travers les interstices que les poutres laissaient entre le toit et la muraille. C’est ainsi qu’il avait fait tomber un atome de maçonnerie sur l’officier ; c’est ainsi qu’il avait éveillé l’attention de celui-ci ; c’est ainsi que le lieutenant avait vu disparaître la main sur laquelle Joseph Picaut s’appuyait pour regarder dans la cour. Lorsqu’il entendit retentir la voix de l’officier, lorsqu’il comprit que lui et son compagnon étaient découverts, Bonneville sauta sur la trappe et l’assujettit, tout en reprochant amèrement au Vendéen l’imprudence qui les perdait. C’étaient ces reproches dont on avait entendu le murmure de la chambre de la veuve. Mais, enfin, puisqu’ils étaient reconnus, les reproches étaient inutiles ; il fallait prendre un parti. -Vous avez dû les apercevoir, au moins ? demanda Bonneville à Joseph Picaut. -Oui. -Combien sont-ils ? -Une trentaine, à ce qu’il m’a semblé. -Alors, toute résistance serait une folie ; d’ailleurs, ils n’ont pas découvert Madame, et notre arrestation, en les entraînant loin d’ici, complétera l’oeuvre de salut que votre brave belle-soeur a si bien commencée. -De sorte que votre avis, à vous... ? demanda Picaut. -Est de nous rendre. -Nous rendre ? s’écria le Vendéen. Jamais ! -Comment ! jamais ? -Oui, je comprends que vous y pensiez, vous, vous êtes noble, vous êtes riche ; on vous mettra dans une bonne prison où vous aurez toutes vos aises ; mais, moi, on me renverra au bagne, où j’ai déjà passé quatorze ans ! Non, non, j’aime mieux un lit de terre que le lit du forçat, la fosse que le cabanon. -Si une lutte ne compromettait que nous, répliqua Bonneville, je vous jure que je partagerais votre sort, et que, comme vous, ils ne m’auraient pas vivant ; mais c’est la mère de notre roi que nous avons à sauver, et ce n’est le moment de consulter ni nos goûts ni nos intérêts. -Tuons-en le plus possible, au contraire ! ce sera autant d’ennemis de moins pour Henri V. Jamais je ne me rendrai, je vous le répète, continua le Vendéen en posant son pied sur la trappe, que Bonneville avait fait mine de rouvrir. -Oh ! dit le comte en fronçant le sourcil, vous allez m’obéir et sans répliquer, n’est-ce pas ? Picaut éclata de rire. Mais, au milieu de sa menaçante gaieté, un coup de poing de Bonneville l’envoya rouler au bout du grenier. Il tomba et laissa échapper son fusil. Mais, en tombant, il s’était trouvé vis-à-vis d’une lucarne fermée par un volet plein. Alors, une idée subite avait illuminé son esprit : c’était de laisser le jeune homme se rendre et de profiter de la diversion pour fuir. En effet, il parut se rendre à l’ordre de Bonneville ; mais, tandis que celui-ci dégageait la trappe, d’un coup de doigt, il fit sauter le crochet qui fermait la lucarne, ramassa son fusil, et, au moment où le comte, ayant ouvert la trappe, descendait les premiers échelons en criant : « Ne tirez pas ! nous nous rendons ! » le Vendéen se pencha, fit feu par l’ouverture sur le groupe de soldats, se retourna, s’élança d’un bond prodigieux de la lucarne dans le jardin, d’où, après avoir essuyé le feu de deux ou trois soldats placés en sentinelle, il s’enfuit vers la forêt. Au coup parti du grenier, un soldat était tombé grièvement blessé ; mais, en même temps, dix fusils s’étaient abaissés sur Bonneville, et, avant que la maîtresse du logis, qui se précipitait pour lui faire un rempart de son corps, fût arrivée au niveau de la trappe, le malheureux jeune homme, frappé de sept à huit balles, roulait des échelons, et venait s’abattre aux pieds de la veuve en s’écriant : -Vive Henri V ! À ce cri suprême de Bonneville, un autre cri de douleur et de désespoir répondit. Le tumulte qui suivit l’explosion empêcha les soldats de remarquer que ce cri venait précisément du lit où Pascal Picaut reposait, et qu’il semblait sortir de la poitrine de ce cadavre, seul majestueusement calme et impassible au milieu de cette terrible scène. Les soldats s’étaient élancés dans le grenier, afin de s’emparer du meurtrier, ignorant qu’il s’était échappé par la fenêtre. Le lieutenant, au travers de la fumée, aperçut la veuve qui s’était agenouillée et qui pressait contre sa poitrine la tête de Bonneville, qu’elle avait soulevée. -Est-il mort ? demanda-t-il. -Oui, répondit Marianne d’une voix étranglée par l’émotion. -Mais, vous-même, vous êtes blessée ! Et, en effet, de larges gouttes de sang tombaient, vives et pressées, du front de la veuve Picaut sur la poitrine de Bonneville. -Moi ? demanda-t-elle. -Oui ; votre sang coule. -Qu’importe mon sang, répondit la veuve, quand il n’en reste plus une goutte dans le corps de celui pour lequel je n’ai pas su mourir comme j’avais juré de le faire ! En ce moment, un soldat parut à la trappe. -Lieutenant, dit-il, l’autre s’est enfui par le grenier ; on a tiré dessus et on l’a manqué. -C’est l’autre qu’il nous faut ! cria le lieutenant, prenant naturellement celui qui s’était sauvé pour Petit- Pierre ; à moins qu’il ne retrouve un autre guide, nous aurons aisément celui-là. Allons sus ! à sa poursuite ! Puis, réfléchissant. -Mais, auparavant, bonne femme, continua-t-il, dérangez-vous. Vous autres, fouillez le mort. L’ordre fut exécuté ; mais on ne trouva rien. Puis, le lieutenant rassembla sa troupe et s’éloigna dans la direction que ses soldats avaient vu prendre au fuyard. Aussitôt qu’ils se furent éloignés, la veuve courut au lit, et, soulevant le matelas, elle en tira la princesse évanouie. Dix minutes après, le corps de Bonneville avait été déposé à côté de celui de Pascal Picaut, et les deux femmes, la prétendue régente et l’humble paysanne, agenouillées toutes deux au pied du lit, priaient ensemble pour ces deux premières victimes de l’insurrection de 1832. XL Où Jean Oullier Dit Ce Qu’Il Pense Du Jeune Baron Michel. Pendant que les funèbres événements dont on vient de lire le récit se passaient dans la maison où Jean Oullier avait déposé le pauvre Bonneville et son compagnon, tout était rumeur, mouvement, joie et tumulte dans le château du marquis de Souday. Le vieux gentilhomme ne se sentait pas d’aise. Il était enfin arrivé ce moment tant attendu ! Il avait choisi pour son costume de guerre le moins fané des habits de chasse qu’il avait pu retrouver dans sa garde-robe. Il essayait le fil de son sabre sur tous les meubles qui se trouvaient à sa portée. En outre, de temps en temps, il dérouillait sa voix de commandement, en apprenant l’exercice à Michel, voire même au notaire, qu’il voulait absolument adjoindre à celui-ci dans le nombre de ses recrues, mais qui, quelle que fût l’exagération de ses opinions légitimistes, ne croyait pas devoir les manifester d’une façon extra-légale. Mais, à ce moment, un événement nouveau et grave venait certainement de se produire car il appelait, de la cour où il se trouvait, Jean Oullier. Celui-ci descendit en toute hâte pour le rejoindre. Il le trouva dans un état de surexcitation extrême. À côté de lui, se tenait un paysan couvert de sueur et de boue. Ce paysan apportait la nouvelle que les soldats avaient envahi la maison de Pascal Picaut. Il les avait vus y entrer, mais il ne savait rien de plus. Il était placé dans les genêts du chemin de la Sablonnière avec mission de courir au château si les soldats se dirigeaient vers la maison où étaient les deux fugitifs. Il avait rempli sa mission à la lettre. Le marquis -auquel Oullier avait raconté qu’il avait laissé Petit-Pierre et le comte de Bonneville dans la maison de Pascal Picaut -le marquis était en proie à une vive agitation. -Jean Oullier, Jean Oullier, répétait-il du ton dont Auguste disait : « Varus ! Varus ! » Jean Oullier, pourquoi t’être fié à d’autres que toi-même ? Si un malheur est arrivé, ma pauvre maison aura donc été déshonorée, avant que sa ruine soit accomplie ! Jean Oullier ne répondait pas au marquis ; il baissait la tête et restait sombre et muet. Ce silence et cette immobilité exaspérèrent le marquis. -Allons, mon cheval, Jean Oullier ! s’écria-t-il ; et, si celui qu’hier encore, sans savoir qui il était, j’appelais mon jeune ami, est prisonnier des bleus, montrons, en mourant pour le délivrer, que nous n’étions pas indignes de sa confiance. Mais Jean Oullier secoua la tête. -Comment ! dit le marquis, tu ne veux pas me donner mon cheval ? -Et il a raison, dit Bertha, qui venait d’arriver, et qui avait entendu l’ordre donné par le marquis, et le refus de Jean Oullier ; gardons-nous de rien compromettre par une précipitation irréfléchie. Puis, s’adressant au messager : -As-tu vu, lui demanda-t-elle, les soldats quitter la maison de Picaut et en emmener des prisonniers ? -Non ; je les ai vus quasi assommer le gars Malherbe, que Jean Oullier avait mis en vedette au coin de la haute lande. Je les ai guettés jusqu’à ce que je les aie vus entrer dans le verger de Picaut, et je suis accouru pour vous prévenir, comme maître Jean m’en avait donné l’ordre. -Maintenant, Jean Oullier, reprit Bertha, croyez- vous pouvoir répondre de la femme à laquelle vous les avez confiés ? Jean Oullier se retourna vers Bertha, et, la regardant d’un oeil de reproche : -Hier, fit-il, j’aurais dit de Marianne Picaut : « Je réponds d’elle comme de moi-même » ; mais... -Mais ? reprit Bertha. -Mais, aujourd’hui, reprit le vieux garde avec un soupir, je doute de tout. -Allons, allons, tout cela, c’est du temps de perdu. Mon cheval ! Qu’on m’amène mon cheval ! Et, dans dix minutes, je saurai à quoi m’en tenir. Bertha arrêta le marquis. -Ah ! fit celui-ci, est-ce comme cela que l’on m’obéit dans la maison ? Que pourrai-je donc attendre des autres, si, chez moi, on commence par ne pas exécuter mes ordres ! -Vos ordres sont sacrés, mon père, dit Bertha, et pour vos filles surtout ; mais votre dévouement vous emporte. N’oublions pas que ceux qui causent nos inquiétudes sont, aux yeux de tous, de simples paysans. Or, le marquis de Souday s’enquérant lui-même à cheval de deux paysans dénonce l’importance qu’il attache à leurs personnes et les signale sur-le-champ à l’attention de nos ennemis. -Mademoiselle Bertha a raison, dit Jean Oullier, et c’est moi qui vais m’y rendre. -Pas plus vous que mon père. -Pourquoi cela ? -Parce que vous courez trop gros risque en allant de ce côté. -J’y ai bien été ce matin, et j’ai bien couru ce gros risque pour voir avec quel plomb avait été tué mon pauvre Pataud ; je fetrai bien la même course pour m’informer de M. de Bonneville et de Petit-Pierre. -Et moi, reprit Bertha, je vous dis, Jean, qu’après tout ce qui est arrivé la nuit dernière, vous ne pouvez vous montrer là où il y a des soldats ; il nous faut, pour une semblable mission, quelqu’un qui ne soit nullemment compromis, qui puisse arriver au coeur de la place sans exciter aucun soupçon, se renseigner sur ce qui s’est passé et même, s’il est possible, sur ce qui se passera. -Quel malheur que cet animal de Loriot se soit entêté à retourner à Machecoul ! dit le marquis de Souday. Je l’ai pourtant assez prié de rester. J’avais un pressentiment de tout cela en voulant l’attacher à ma division. -Eh bien, mais ne vous reste-t-il pas monsieur Michel ? dit Jean Oullier avec ironie. Vous pouvez l’envoyer à la maison de Picaut, lui, là et partout où vous voudrez. Y eût-il dix mille hommes autour de cette maison, qu’on l’y laissera pénétrer, et nul n’aura doutance qu’il vienne pour faire votre affaire. -Eh ! mais voilà justement ce qu’il nous faut, dit Bertha, acceptant le concours que Jean Oullier apportait au but secret de sa proposition, quelque mauvaise intention qu’y eût mise celui-ci ; sans doute, n’est-ce pas, mon père ? -Par la sambleu ! je le crois bien ! s’écria le marquis de Souday. Malgré ses apparences tant soit peu féminines, ce jeune homme nous sera décidément fort utile. Aux premiers mots qui avaient été dits, au reste, Michel s’était approché et attendait respectueusement les ordres du marquis. Lorsqu’il vit que le marquis acceptait la proposition de Bertha, son visage devint radieux. Bertha rayonnait elle-même. -Êtes-vous prêt à faire ce que le salut de Petit- Pierre exige, monsieur Michel ? demanda la jeune fille au baron. -Je suis prêt à faire tout ce qu’il vous plaira, mademoiselle, afin de prouver à M. le marquis ma reconnaissance pour le bienveillant accueil que j’ai reçu de lui. -Bien ! Alors, prenez un cheval, -pas le mien, on le reconnaîtrait, -et ne faites qu’un temps de galop jusque-là. Entrez sans armes dans la maison, comme si la curiosité seule vous y amenait, et, s’il y a danger pour nos amis... Le marquis chercha ; il n’avait l’initiative ni prompte ni facile. -S’il y a danger pour nos amis, reprit Bertha, allumez un feu de bruyère sur la grand-lande ; pendant ce temps, Jean Oullier aura rassemblé ses hommes, et alors, réunis et bien armés, nous volerons au secours de ceux qui nous sont si chers. -Bravo ! fit le marquis de Souday ; j’ai toujours dit, moi, que Bertha était la forte tête de la famille. Bertha sourit d’orgueil en regardant Michel. -Et toi, dit-elle à sa soeur, qui était descendue à son tour, et qui s’était approchée doucement, tandis qu’au contraire Michel s’éloignait pour aller prendre le cheval, et toi, ne vas-tu donc pas songer à t’habiller, enfin ? -Non, répondit Mary. -Comment ! non ? -Je compte rester ainsi. -Y penses-tu ? -Sans doute, dit Mary avec un triste sourire ; dans une armée, à côté des soldats qui combattent et qui meurent, il faut les soeurs de charité qui les soignent et qui les consolent ; je serai votre soeur de charité. Bertha regarda Mary avec étonnement. Peut-être allait-elle lui adresser quelque question à l’endroit du changement de résolution qui s’était fait dans l’esprit de la jeune fille, lorsque Michel, déjà monté sur le cheval qui lui était destiné, reparut, et, s’approchant de Bertha, arrêta la parole sur ses lèvres. Alors, s’adressant à celle qui lui avait donné des ordres : -Vous m’avez bien dit ce que je devais faire, mademoiselle, dans le cas où il serait arrivé quelque malheur dans la maison de Pascal Picaut ; mais vous ne m’avez pas dit ce que je devais faire si Petit-Pierre était sain et sauf. -En ce cas, dit le marquis, revenir, pour nous rassurer. -Non pas, répondit Bertha, qui tenait à ménager le rôle le plus important possible à celui qu’elle aimait ; ces allées et venues donneraient des soupçons aux troupes qui doivent rôder autour de la forêt. Vous resterez chez les Picaut ou aux environs, et, à la tombée de la nuit, vous irez nous attendre au chêne de Jailhay. Le connaissez-vous ? -Je crois bien ! dit Michel, c’est sur le chemin de Souday. Michel connaissait tous les chênes du chemin de Souday. -Bien ! reprit la jeune fille ; nous serons cachés près de là. Vous ferez le signal : trois fois le cri du chat- huant, une fois le cri de la chouette, et nous vous rejoindrons. Allez donc, cher monsieur Michel ! Michel salua le marquis de Souday et les deux jeunes filles ; puis, s’inclinant sur le cou de sa monture, il partit au galop. C’était au reste, un excellent cavalier, et Bertha fit remarquer qu’en tournant court, à la porte cochère, il avait fait faire à son cheval un très habile changement de pied. -C’est incroyable combien il est facile de faire d’un rustre un homme comme il faut ! dit le marquis en rentrant au château. Il est vrai qu’il faut que les femmes s’en mêlent. Ce jeune homme est vraiment fort bien. -Oui, répondit Jean Oullier, des hommes comme il faut, on en fait tant qu’on en veut ; ce sont les hommes de coeur qui ne se font pas si facilement. -Jean Oullier, répliqua Bertha, vous avez déjà oublié ma recommandation ; prenez garde ! -Vous vous trompez, mademoiselle, répondit Jean Oullier ; c’est parce que je n’oublie rien, au contraire, que vous me voyez tant souffrir jusqu’à présent. J’avais pris pour un remords l’aversion que je porte à ce jeune homme ; mais, à partir d’aujourd’hui, je commence à craindre que ce ne soit un pressentiment. -Un remords, vous, Jean Oullier ? -Ah ! vous avez entendu ? -Oui. -Eh bien, je ne m’en dédis pas. -Qu’avez-vous donc à vous reprocher envers lui ? -Rien envers lui, dit Jean Oullier d’une voix sombre ; mais envers son père... -Envers son père ? dit Bertha, frissonnant malgré elle. -Oui, dit Jean Oullier ; un jour, pour lui, j’ai changé de nom ; je ne me suis plus appelé Jean Oullier. -Et comment vous êtes-vous appelé ? -Je me suis appelé le Châtiment. -Pour son père ? répéta Bertha. Puis, se rappelant tout ce qui s’était raconté dans le pays à propos de la mort du baron Michel : -Pour son père, trouvé mort à une partie de chasse ! Ah ! qu’avez-vous dit, malheureux ! -Que le fils pourrait bien venger le père, en nous rendant deuil pour deuil. -Et pourquoi cela ? -Parce que vous l’aimez follement. -Après ? -Et que je puis vous certifier une chose, moi... -Laquelle ? -C’est que, foi de Jean Oullier, il ne vous aime pas. Bertha haussa les épaules avec dédain ; mais elle n’en avait pas moins reçu le trait en plein coeur. Elle éprouva presque un sentiment de haine pour le vieux Vendéen. -Occupez-vous donc de rassembler vos hommes, mon pauvre Jean Oullier, lui dit-elle. -Je vous obéis, mademoiselle, répondit le chouan. Et il s’avança vers la porte. Bertha rentra sans jeter un regard sur lui. Mais, avant de quitter le château, Jean Oullier appela le paysan qui, tantôt, était venu apporter la nouvelle. -Avant les soldats, lui demanda-t-il, avais-tu vu entrer quelqu’un dans la maison des Picaut ? -Chez Joseph, ou chez Pascal ? -Chez Pascal. -Oui, maître Jean Oullier. -Et ce quelqu’un, qui était-ce ? -Le maire de la Logerie. -Et tu dis qu’il est entré chez la Pascal ? -J’en suis sûr. -Tu l’as vu ? -Comme je vous vois. -Et de quel côté s’est-il éloigné ? -Par le sentier de Machecoul. -Par où sont venus les soldats, un instant après, n’est-ce pas ? -Justement ! Il ne s’est pas écoulé un quart d’heure entre le départ de l’un et la venue des autres. -Bien ! fit Jean Oullier. Puis, tendant son poing fermé dans la direction de la Logerie : -Courtin ! Courtin ! dit-il, tu tentes Dieu. Mon chien, hier, tué par toi ; cette trahison aujourd’hui !... C’est trop pour ma patience ! XLI Les lapins de maître Jacques Au sud de Machecoul, formant triangle autour du bourg de Légé, s’étendent trois forêts. On les nomme les forêts de Touvois, des Grandes- Landes et de la Roche-Servière. L’importance territoriale de ces forêts est médiocre, en les prenant chacune séparément ; mais, placées à trois kilomètres à peine les unes des autres, elles se relient entre elles par les haies, par les champs de genêts et d’ajoncs, plus nombreux de ce côté qu’en aucune autre partie de la Vendée, et forment ainsi une agglomération forestière très considérable. Il en résulte que, par suite de ces dispositions topographiques, elles sont devenues de véritables foyers de révolte, où, dans les temps de guerre civile, l’insurrection se concentre, avant de s’élancer dans les pays circonvoisins. Le bourg de Légé, outre qu’il était la patrie du fameux médecin Jolly, demeura presque constamment le quartier général de Charette, pendant la grande guerre ; c’est là, au milieu de la ceinture de bois qui entoure cette bourgade, qu’il venait se réfugier après une défaite, reformer ses bandes décimées et se préparer à de nouveaux combats. En 1832, et bien que la route de Nantes aux Sables- d’Olonne, qui traverse Légé, en eût modifié la situation stratégique, ses environs accidentés et boisés n’en étaient pas moins restés un des centres les plus ardents du mouvement qui s’organisait. Les trois forêts des environs cachaient, dans les impénétrables taillis de houx entrelacés de fougère qui poussent à l’ombre de leurs futaies, des bandes de réfractaires, dont les rangs se grossissaient tous les jours et qui devaient servir de noyau aux divisions insurrectionnelles du pays de Retz et de la plaine. Les fouilles que l’autorité avait fait faire, les battues qu’elle avait fait pratiquer dans ces bois n’avaient amené aucun résultat. La rumeur publique prétendait que les insoumis avaient su s’y pratiquer des demeures souterraines dans le genre de celles que les premiers chouans s’étaient creusées dans les forêts de Gralla et du fond desquelles ils avaient si souvent bravé toutes les recherches dirigées contre eux. Cette fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Vers la fin de la journée où nous avons laissé Michel, sortant du château de Souday, s’élancer sur le cheval du marquis vers la maison de Picaut, celui qui se fût trouvé caché derrière un des hêtres centenaires qui entourent la clairière de Folleron, dans la forêt de Touvois, eût assisté à un curieux spectacle. À l’heure où le soleil, en s’abaissant à l’horizon, fait place à une espèce de crépuscule, à l’heure où le taillis est déjà dans l’ombre qui semble monter de la terre, et où un dernier rayon éteint de ses jeux mourants le cime des grands arbres, il eût vu venir de loin un personnage qu’avec un peu de bonne volonté il eût pu prendre pour un être fantastique, et qui, tout en venant à petits pas, regardait avec précaution autour de lui, chose, qui au premier abord, semblait lui être d’autant plus facile, qu’il paraissait avoir deux têtes pour veiller doublement à sa sûreté. Ce personnage vêtu de haillons sordides, d’une veste et de semblants de culotte dont le drap primitif avait complètement disparu sous les mille pièces de toutes couleurs par lesquelles on avait cherché à remédier à sa vétusté, paraissait, comme nous l’avons dit, appartenir à un de ces monstres bicéphales qui occupent une place distinguée dans les rares exceptions que la nature se plaît à créer dans ses heures de folle fantaisie. Ces deux têtes étaient fort distinctes l’une de l’autre, et, quoique en apparence soudées au même tronc, étaient loin d’avoir un air de famille. À côté d’une large face d’un rouge de brique, couturée par la petite vérole, presque entièrement couverte par une barbe inculte, apparaissait une seconde figure moins repoussante, pleine d’astuce et de malice dans sa laideur, tandis que la première n’exprimait que l’idiotisme pouvant monter parfois jusqu’à la férocité. Au reste, ces deux physionomies si distinctes appartenaient à deux de nos anciennes connaissances que nous avons entrevues à la foire de Montaigu et que nous retrouvons ici : à Aubin Courte-Joie, le cabaretier de Montaigu, et -qu’on nous pardonne le nom peut- être un peu trop expressif, mais que nous ne nous croyons pas le droit de changer -à Trigaud la Vermine, le mendiant à la force herculéenne qui, on se le rappelle sans doute, a joué son rôle dans l’émeute de Montaigu, en soulevant de terre le cheval du général, et en jetant celui-ci hors des étriers. Par un calcul assez sage et dont nous avons déjà dit un mot, Aubin Courte-Joie avait recomplété son individu à l’aide de cette espèce de bête de somme, qu’il avait, par bonheur, rencontrée sur son chemin ; en échange des deux jambes qu’il avait laissées sur la route d’Ancenis, le cul-de-jatte avait retrouvé des membres d’acier qui ne reculaient devant aucune fatigue, qui ne s’épouvantaient devant aucune tâche, qui le servaient comme jamais ses membres personnels ne l’avaient servi, qui exécutaient, enfin, ses volontés avec une obéissance passive, et qui en étaient arrivés, après quelque temps de cette association, à deviner la pensée même d’Aubin Courte-Joie, pour peu qu’elle se traduisît par un simple mot, un simple signe et même une simple pression de la main sur l’épaule ou du genou sur les flancs. Ce qui était surtout le plus étrange, c’est que le moins satisfait de la communauté, ce n’était pas Trigaud la Vermine ; tout au contraire ; son épaisse intelligence comprenait qu’Aubin Courte-Joie dirigeait ses forces dans le sens qui avait toutes ses sympathies ; quelques mots de blancs et de bleus qui tombaient dans ses larges oreilles, toujours dressées, toujours ouvertes, lui prouvaient qu’il soutenait, en servant de locomotive à l’hôtelier, une cause dont le culte était le seul objet qui eût survécu à l’affaissement de son cerveau. Il en était glorieux ; sa confiance dans Aubin Courte-Joie était sans bornes ; il était fier d’être lié corps et âme à un esprit dont il reconnaissait la supériorité, et s’était attaché à celui que l’on pouvait appeler son maître avec l’abnégation qui caractérise tous les attachements où l’instinct domine. Trigaud portait Aubin tantôt sur son dos, tantôt sur ses épaules, aussi affectueusement qu’une mère eût porté son enfant ; il lui prodiguait des soins, il avait pour lui des attentions qui semblaient démentir l’état d’idiotisme dans lequel était le pauvre diable, qui jamais ne regardait à ses propres pieds s’il n’allait pas les meurtrir à quelque caillou tranchant, mais qui, en marchant, écartait avec sollicitude les branches qui eussent pu froisser le corps ou fouetter le visage de son guide. Lorsqu’ils furent arrivés au tiers à peu près de la clairière, Aubin Courte-Joie toucha du doigt l’épaule de Trigaud, et le géant s’arrêta court. Alors, sans avoir besoin de parler, l’aubergiste indiqua du doigt une grosse pierre placée au pied d’un énorme hêtre, à l’angle de droite de la clairière. Le géant se dirigea vers le hêtre, ramassa la pierre et attendit le commandement. -Maintenant, dit Aubin Courte-Joie, frappe trois coups. Trigaud fit ce qu’on lui disait de faire, en espaçant les coups de façon à ce que le premier et le second se suivissent rapidement, et que le troisième ne retentît qu’après un certain intervalle. À ce signal, qui avait résonné sourdement sur le tronc de l’arbre, une petite plaque de gazon et de mousse se souleva et une tête sortit de dessous terre. -Ah ! c’est vous, maître Jacques, qui faites aujourd’hui le guet à la gueule du terrier ? demanda Aubin, visiblement satisfait de trouver là une connaissance tout à fait intime. -Dame ! mon gars Courte-Joie, c’est que c’est l’heure de l’affût, vois-tu, et je veux toujours m’être assuré par moi-même si les environs sont nets de chasseurs, avant de laisser sortir mes lapins. -Et vous faites bien, maître Jacques, vous faites bien, répliqua Courte-Joie, aujourd’hui surtout ; car il n’y a pas mal de fusils dans la plaine. -Ah bien ! conte-moi donc cela ! -Volontiers. -Entres-tu ? -Oh ! nenni, Jacques ! nous avons déjà bien assez chaud comme cela, mon garçon. pas vrai, Trigaud ? Le géant poussa un grognement qui, avec beaucoup de bonne volonté, pouvait se traduire par une affirmation. -Tiens, il parle donc, maintenant ? dit maître Jacques. Autrefois, on disait qu’il était muet. Sais-tu que tu es fièrement chanceux, gars Trigaud, que notre Aubin t’ait pris comme cela en amitié ? À présent, te voilà presque un homme, sans compter que tu as la pâtée assurée, ce que tous les chiens ne peuvent pas dire, même ceux du château de Souday. Le mendiant ouvrit sa large bouche et commença un ricanement qu’il n’acheva pas, un geste d’Aubin ayant refoulé dans les cavités du larynx cet élan d’hilarité que les larges poumons du géant rendaient dangereux. -Plus bas, donc ! plus bas, Trigaud ! dit-il rudement. Puis, à maître Jacques : -Il se croit toujours sur la grand-place de Montaigu, le pauvre innocent. -Eh bien, voyons alors, puisque vous ne voulez pas entrer, je vais faire sortir les gars. Vous avez raison, au reste, mon Courte-Joie, il fait rudement chaud là- dedans ! Il y en a plusieurs qui disent qu’ils sont cuits ; mais, vous savez, ces gaillards-là, ça se plaint toujours. -Ce n’est pas comme Trigaud, répliqua Aubin, en assenant par manière de caresse un grand coup de poing sur la tête de l’éléphant qui lui servait de monture ; il ne se plaint jamais, lui. Trigaud fit, avec son gros rire, un signe de la tête plein de reconnaissance pour les signes d’amitié dont l’honorait Courte-Joie. Maître Jacques, que nous venons de présenter à nos lecteurs, mais avec lequel il nous reste à leur faire faire connaissance, était un homme de cinquante à cinquante- cinq ans, qui avait tous les dehors d’un honnête métayer du pays de Retz. Si ses cheveux étaient longs et flottants sur ses épaules, sa barbe, en revanche, était faite de près et rasée avec le plus grand soin ; il portait une veste de drap fort propre, d’une forme presque moderne, si on la comparait à celles qui sont encore de mise en Vendée ; un gilet, également de drap, à larges raies alternativement blanches et chamois ; une culotte de toile bise et des guêtres de cotonnade bleue étaient la seule partie de son costume qui se rapprochât de celui de ses compatriotes. Une paire de pistolets, dont les crosses reluisantes soulevaient cette veste, étaient le seul ornement militaire qu’il portât en ce moment. Avec sa figure placide et bonasse, maître Jacques était tout simplement le chef d’une des bandes les plus audacieuses du pays et le chouan le plus déterminé qu’il y eût à dix lieues à la ronde, où il jouissait d’une formidable réputation. Maître Jacques n’avait jamais sérieusement posé les armes pendant les quinze années qu’avait, en réalité, duré le règne de Napoléon. Avec deux ou trois hommes, plus souvent encore seul et isolé, il avait tenu tête à des brigades entières détachées à sa poursuite ; son courage et son bonheur avaient quelque chose de surnaturel, qui avait fait naître, parmi la population superstitieuse du Bocage, cette idée qu’il était invulnérable et que les balles des bleus ne pouvaient rien contre lui. Aussi, après la révolution de juillet, dès les premiers jours d’août 1830, lorsque maître Jacques annonça qu’il allait se mettre en campagne, tous les réfractaires des environs étaient-ils venus se grouper autour de lui et n’avaient-ils point tardé à lui former une troupe respectable, avec laquelle il avait déjà commencé la seconde série de ses exploits de partisan. Après avoir demandé quelques instants à Aubin Courte-Joie, maître Jacques, qui, pour converser avec le nouveau venu, avait sorti la tête d’abord, puis le buste au-dessus de la trappe, se pencha vers l’ouverture et fit entendre un petit sifflement bizarrement modulé. À ce signal, on entendit sortir des entrailles de la terre un bourdonnement qui ressemblait assez à celui qui sort d’une ruche d’abeilles ; puis, à quelques pas de là, entre deux buissons, une large claire-voie, recouverte, comme la petite trappe, de gazon, de mousse, de feuilles mortes, dont l’aspect était parfaitement semblable à celui du terrain environnant, se leva verticalement, soutenue qu’elle était par quatre pieux à ses quatre angles. En se levant, elle découvrit l’orifice d’une espèce de silo très large et très profond, et, de ce silo, une vingtaine d’hommes sortirent successivement. Les costumes de ces hommes n’avaient rien de l’élégance pittoresque qui caractérise les brigands qu’on voit sortir des cavernes en carton de l’Opéra-Comique ; il s’en fallait de beaucoup. Quelques-uns d’entre eux avaient des uniformes qui ressemblaient à s’y méprendre à celui de Trigaud la Vermine ; d’autres, et c’étaient les plus élégants, portaient des vestes de drap ; mais la plupart étaient vêtus de toile. La même variété, au reste, se faisait remarquer dans l’armement. Trois ou quatre fusils de munition, une demi-douzaine de fusils de chasse, autant de pistolets formaient la série des armes à feu ; mais celle de l’arme blanche était bien loin d’être aussi respectable ; car elle ne consistait guère que dans le sabre qui appartenait à maître Jacques, dans deux piques datant de la première guerre, et dans huit ou dix fourches soigneusement aiguisées par leurs propriétaires. Lorsque tous ces braves eurent émergé dans la clairière, maître Jacques se dirigea vers le tronc d’un arbre abattu sur lequel il s’assit, et Trigaud déposa Aubin Courte-Joie à côté de lui, puis s’éloigna à quelques pas, de façon à rester cependant à portée du geste de son associé. -Oui, mon Courte-Joie, dit maître Jacques, les loups sont en chasse ; mais ça me fait plaisir tout de même de voir que tu t’es dérangé pour m’avertir. Puis, tout à coup : -Ah çà ! mais, au fait, demanda-t-il, comment es-tu là ? Tu as été pincé en même temps que Jean Oullier. Jean Oullier s’est sauvé en passant le gué de Pont- Farcy ; qu’il se soit sauvé, lui, il n’y a rien là qui m’étonne ; mais toi, mon pauvre sans pattes, comment t’y es-tu donc pris ? -Et les pattes de Trigaud, répondit en riant Aubin Courte-Joie, pour quoi les comptez-vous ? J’ai un peu piqué le gendarme qui me tenait ; il paraît que ça lui a fait mal, puisqu’il m’a lâché, et la poigne de mon compère Trigaud a fait le reste. Mais qui vous a donc raconté cela, maître Jacques ? Maître Jacques haussa les épaules d’un air insouciant. Puis, sans répondre à la question, qui lui paraissait sans doute oiseuse : -Ah çà ! dit-il, est-ce que tu viendrais m’avertir, par hasard, que le jour est changé ? -Non, cela tient toujours pour le 24. -Tant mieux ! répliqua maître Jacques ; car, en vérité, ils me font perdre patience avec leurs remises et leurs lésineries. Est-ce qu’il faut tant de façons, bon Jésus ! pour prendre son fusil, dire au revoir à sa femme et sortir de chez soi ? -Patience ! vous n’avez plus longtemps à attendre, maître Jacques. -Quatre jours ! fit celui-ci avec impatience. -Eh bien ? -Eh bien ! je trouve que c’est trop de trois. Je n’ai pas, moi, la chance de Jean Oullier, qui, la nuit dernière, a pu les abîmer un peu, au saut de Baugé. -Oui, le gars me l’a dit. -Malheureusement, répliqua maître Jacques, ils ont cruellement pris leur revanche. -Comment cela ? -Tu ne sais donc pas ? -Non ; je viens de Montaigu en droite ligne. -En effet, tu ne peux rien savoir. -Eh bien ! qu’est-il arrivé ? -Ils ont tué, dans la maison de Pascal Picaut, un brave jeune homme que j’estimais, moi qui n’estime guère ses pareils. -Lequel ? -Le comte de Bonneville. -Bon ! et quand cela ? -Dame ! aujourd’hui même, vers les deux heures de l’après-midi. -Comment diable, de votre terrier, avez-vous pu savoir cela, mon Jacques ? -Est-ce que je ne sais pas tout ce qui peut m’être utile, moi ! -Alors, je ne sais pas si c’est la peine de vous dire ce qui m’amène. -Pourquoi donc ? -Parce que vous le savez probablement déjà. -Ça se pourrait bien. -Je voudrais en être sûr. -Bon ! -Par ma foi, oui, cela m’épargnerait une commission désagréable, et dont je ne me suis chargé qu’en rechignant. -Ah ! tu viens de la part de ces messieurs, alors. Et maître Jacques prononça les deux mots que nous avons soulignés d’un ton qui flottait entre le mépris et la menace. -Oui, d’abord, répondit Aubin Courte-Joie, et puis, ensuite, Jean Oullier, que j’ai rencontré, m’a donné aussi un message pour vous. -Jean Oullier ? Ah ! venant de la part de celui-là, tu es le bienvenu ! C’est un gars que j’aime, Jean Oullier ; il a fait dans sa vie une chose qui lui a donné en moi un ami. -Laquelle ? -C’est son secret, ça n’est pas le mien. Mais voyons d’abord ce que me veulent les gens des grandes maisons. -C’est ton chef de division qui m’envoie à toi. -Le marquis de Souday ? -Justement. -Eh bien ! que me veut-il ? -Il se plaint que tu attires, par tes sorties trop fréquentes, l’attention des soldats du gouvernement ; que, par tes exactions, tu irrites les populations des villes, et que tu paralyses ainsi d’avance le mouvement commun, en le rendant plus difficile. -Bon ! pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt, leur mouvement ? Il y a, Dieu merci, assez de temps que nous l’attendons ; moi, pour mon compte, je l’attends depuis le 30 juillet. -Et puis... -Comment ! ce n’est pas tout ? -Non ; il t’ordonne... -Il m’ordonne ? -Attends donc ! tu obéiras ou tu n’obéiras pas ; mais il t’ordonne... -Écoute bien ceci, Courte-Joie : quelque chose qu’il m’ordonne, je fais d’avance un serment. -Lequel ? -C’est de lui désobéir. Maintenant, parle, je t’écoute ! -Eh bien ! il t’ordonne de te tenir tranquille dans ton cantonnement jusqu’au 24, et surtout de n’arrêter ni diligence, ni voyageur sur la route, comme tu l’as fait ces jours passés. -Eh bien, je jure, moi, répondit maître Jacques, que le premier qui, ce soir, ira de Légé à Saint-Étienne ou de Saint-Étienne à Légé me passera par les mains ! Quant à toi, tu resteras ici, gars Courte-Joie, et, pour réponse, tu iras lui raconter demain ce que tu auras vu. -Ah ! fit Aubin, non. -Quoi, non ? -Vous ne ferez pas cela, maître Jacques. -Si pardieu ! je le ferai. -Jacques ! Jacques ! insista le cabaretier, tu comprendras que c’est compromettre gravement notre cause. -C’est possible ; mais je lui prouverai, à ce vieux reître que je n’ai pas nommé, que j’entends que moi et mes hommes restions parfaitement en dehors de sa division, et que jamais ici ses ordres ne seront exécutés. Et, maintenant que tu en as fini avec les ordres du marquis de Souday, passe à la commission de Jean Oullier. -Soit ! Comme j’arrivais à la hauteur du pont Servières, je l’ai rencontré ; il m’a demandé où j’allais, et, quand il a su que c’était ici : « Parbleu ! a-t-il dit, cela ferait joliment notre affaire ! Demande donc au maître Jacques s’il voudrait déménager pour quelques jours, et laisser son terrier à la disposition de quelqu’un. » -Ah ! ah ! Et te l’a-t-il nommé, ce quelqu’un, mon Courte-Joie ? -Non. -N’importe ! Quel qu’il soit, s’il vient au nom de Jean Oullier, il sera le bienvenu ; car je suis sûr que Jean ne me dérangerait pas si cela n’en valait pas la peine. Ce n’est pas comme ce tas de fainéants de messieurs, qui font le bruit et nous laissent faire la besogne. -Il y en a de bons, il y en a de mauvais, dit philosophiquement Aubin. -Et quand viendra celui qu’il veut cacher ? demanda maître Jacques. -Cette nuit. -À quoi le reconnaîtrai-je ? -Jean Oullier l’amènera lui-même. -Bon ! Et c’est tout ce qu’il demande ? -Non pas ; il désire, en outre, que vous éloigniez soigneusement, cette nuit, de la forêt, toute personne suspecte, et que vous fassiez visiter tous les environs, et principalement le sentier de Grand-Lieu. -Tu vois ! le divisionnaire m’ordonne de n’arrêter personne, et Jean Oullier me demande que le chemin soit libre de culottes rouges et de patauds ; voilà une raison de plus pour que je tienne la parole que je te donnais tout à l’heure. Et comment Jean Oullier saura-t- il que je l’attends ? -S’il peut venir, s’il n’y a pas de troupes en Touvois, je dois l’en avertir. -Comment ? -Par une branche de houx chargée de quinze feuilles qui se trouvera à moitié chemin de Machecoul, au carrefour de la Benaste, la pointe tournée du côté de Touvois, sur le milieu de la route. -T’a-t-on donné un mot de reconnaissance ? Jean Oullier ne doit certainement pas avoir oublié cela. -Oui ; on dira : Vaincre, et on répondra : Vendée. -Bien ! dit maître Jacques en se levant et en se dirigeant vers le centre de la clairière. Arrivé là, il appela quatre de ses hommes, leur dit quelques mots tout bas, et les quatre hommes, sans répondre, s’éloignèrent dans quatre directions différentes. Au bout de quelques instants, pendant lesquels maître Jacques avait fait monter une cruche qui paraissait contenir de l’eau-de-vie, et en avait offert à son compagnon, on vit reparaître quatre individus, des quatre côtés par où les premiers s’étaient éloignés. C’étaient les sentinelles qui venaient d’être relevées par leurs camarades. -Y a-t-il du nouveau ? leur demanda maître Jacques. -Non ! répondirent trois de ces hommes. -Bien ! Et toi, tu ne dis rien ? demanda-t-il au quatrième. C’est pourtant toi qui avais le bon poste. -La diligence de Nantes était escortée de quatre gendarmes. -Ah ! ah ! tu as le flair bon, toi ! tu sens les espèces... Et quand on pense qu’il y a des gens qui voudraient nous brouiller avec elles ! Mais soyez tranquilles, les amis, on est là !... -Eh bien ? demanda Courte-Joie. -Eh bien ! pas une culotte rouge dans les environs. Dis à Jean Oullier qu’il peut amener son monde. -Bon ! fit Courte-Joie, qui, pendant l’interrogatoire des vedettes, avait préparé une branche de houx dans la forme convenue avec Jean Oullier ; bon, je vais envoyer Trigaud. Puis, se retournant du côté du géant : -Arrive ici, la Vermine ! dit-il. Maître Jacques l’arrêta. -Ah çà ! mais tu es fou de te séparer de tes jambes ? lui dit-il. Et si tu allais avoir besoin de lui ! Allons donc ! est-ce que nous n’avons pas ici une quarantaine d’hommes qui ne demandent qu’à se détirer ? Attends, et tu vas voir ! Hé ! Joseph Picaut ! cria maître Jacques. À cet appel, notre vieille connaissance, qui dormait sur l’herbe d’un sommeil dont il semblait avoir grand besoin, se dressa sur son séant. -Joseph Picaut ! répéta maître Jacques avec impatience. Celui-ci se décida, se leva en grommelant, et arriva devant maître Jacques. -Voilà une branche de houx, dit le chef des lapins ; tu n’en détacheras pas une feuille, et tu iras tout de suite la porter sur le chemin de Machecoul, au carrefour de la Benaste, en face du calvaire, la pointe tournée du côté de Touvois. Et maître Jacques se signa en prononçant le mot calvaire. -Mais... fit Picaut en rechignant. -Comment ! mais ? -C’est que quatre heures d’une course comme je viens d’en faire une ont brisé mes jambes. -Joseph Picaut, répliqua maître Jacques, dont la voix devint stridente et cuivrée comme le son d’une trompette, tu as quitté ta paroisse pour t’enrôler dans ma bande ; tu es venu, je ne t’ai point cherché. Maintenant, rappelle-toi bien une chose : c’est qu’à la première observation, je frappe, et qu’au premier murmure, je tue. En disant ces mots, maître Jacques avait pris sous sa veste un de ses pistolets, l’avait empoigné par le canon et avait assené un vigoureux coup de pommeau sur la tête du paysan. La commotion fut si violente, que Joseph Picaut, tout étourdi, tomba sur un genou. Selon toute probabilité, sans son chapeau, dont le feutre était fort épais, il eût eu le crâne fendu. -Et maintenant, va ! dit maître Jacques en regardant avec le plus grand calme si la secousse n’avait pas fait tomber la poudre du bassinet. Joseph Picaut, sans répondre une parole, s’était relevé, avait secoué la tête et s’était éloigné. Courte-Joie le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu. -Vous avez donc ça dans votre bande ! demanda-t- il à maître Jacques. -Oui ; ne m’en parle pas. -Depuis longtemps ? -Depuis quelques heures. -Mauvaise acquisition que vous avez faite là. -Je ne dis pas cela tout à fait ; le gars est brave comme était feu son père, que j’ai connu ; seulement, il a besoin de prendre un peu les allures de mes lapins et de se faire au terrier. Ça viendra ! ça viendra ! -Oh ! je n’en doute pas. Vous avez un fier talent pour les éduquer. -Dame, ce n’est pas d’hier que je m’en mêle. Mais, continua maître Jacques, c’est l’heure de ma ronde, il faut que je te quitte, mon pauvre Courte-Joie. Ainsi donc, c’est bien convenu, les amis de Jean Oullier sont chez eux ici ; quant au divisionnaire, il aura ma réponse ce soir. C’est bien tout ce que le gars Oullier t’a dit ? -Oui. -Fouille dans ta mémoire. -C’est tout. -N’en parlons plus, alors. Si le terrier lui convient, on le lui cédera, à lui et à ses gens. Je ne suis pas embarrassé de mes gars ; ces lapins-là, c’est comme les souris, ça a plus d’un trou. À tout à l’heure donc, gars Aubin, et, en m’attendant, mange la soupe. Tiens, je les vois là-bas qui s’apprêtent à fricoter. Maître Jacques descendit dans ce qu’il appelait son terrier ; puis il en remonta, l’instant d’après, armé d’une carabine, dont il visita l’amorce avec le plus grand soin. Puis il disparut entre les arbres. Cependant, la clairière s’était animée et présentait en ce moment un coup d’oeil des plus pittoresques. Un grand feu avait été allumé dans le silo, et sa réverbération, passant à travers la trappe, éclairait les buissons des lueurs les plus fantasques et les plus bizarres. À ce feu cuisait le souper des réfractaires disséminés dans la clairière ; les uns, agenouillés, disant leur chapelet ; les autres, assis et chantant à demi-voix ces chansons nationales dont les mélodies plaintives et traînantes allaient parfaitement au caractère du paysage. Deux Bretons, couchés sur le ventre à côté même de l’orifice du silo, et éclairés par sa réverbération, se disputaient, au moyen de deux osselets donc chaque face était teinte d’une couleur différente, la possession de quelques pièces de monnaie, tandis qu’un gars, qu’à son teint pâle et jauni par la fièvre on reconnaissait pour un habitant du marais, s’évertuait, sans un grand succès, à enlever l’épais enduit de rouille qui couvrait le canon et la batterie d’une vieille carabine. Aubin, habitué à ces sortes de scènes, n’y prenait point garde. Trigaud lui avait fabriqué une espèce de lit avec des feuilles ; Aubin s’était assis sur ce matelas improvisé, et il y fumait sa pipe aussi tranquillement que s’il eût été dans son cabaret de Montaigu. Tout à coup, il lui sembla entendre dans l’éloignement un cri d’alarme, le cri du chat-huant, mais modulé d’une façon sinistre et prolongée, qui indiquait un danger. Courte-Joie siffla doucement pour avertir les réfractaires de faire silence ; puis, presque au même instant, un coup de feu retentit, à un millier de pas environ. En un clin d’oeil, les seaux d’eau, tenus tout exprès en réserve pour cet usage, avaient été jetés sur le feu ; la claie avait été abaissée, la trappe s’était refermée, et les lapins de maître Jacques, y compris Aubin Courte-Joie, que son compère avait repris sur ses épaules, s’étaient éparpillés dans toutes les directions, attendant pour agir le signal de leur chef. XLII Du danger qu’il peut y avoir à se trouver dans les bois en mauvaise compagnie Il était près de sept heures du soir, lorsque Petit- Pierre, accompagné du baron Michel, devenu son guide en remplacement du pauvre Bonneville, quitta la chaumière où il avait couru de si grands dangers. Ce ne fut point, on le comprend bien, sans une vive et profonde émotion que Petit-Pierre franchit le seuil de cette chambre où il laissait froid et inanimé le valeureux jeune homme qu’il connaissait depuis quelques jours à peine et qu’il aimait déjà comme on aime ses vieux amis. Ce coeur vaillant éprouva une espèce de défaillance en songeant qu’il allait retourner seul aux périls que, depuis quatre ou cinq jours, le pauvre Bonneville partageait avec lui ; la cause royale n’avait perdu qu’un soldat, et cependant Petit-Pierre croyait avoir perdu une armée ! C’était le premier grain des sanglantes semailles qui allaient encore une fois tomber dans la terre de la Vendée, et Petit-Pierre se demandait avec angoisse si, cette fois au moins, elles produiraient autre chose que le deuil et les regrets. Petit-Pierre ne fit point à Marianne l’injure de lui recommander le corps de son compagnon ; quelque étranges que lui eussent semblé les idées de cette femme, il avait su apprécier l’élévation de ses sentiments, et avait reconnu tout ce qu’il y avait de vraiment bon et de profondément religieux sous cette rude écorce. Lorsque Michel eut amené son cheval devant la porte, il rappela à Petit-Pierre que les moments étaient précieux, et que leurs amis les attendaient ; alors celui- ci se retourna vers la veuve de Pascal Picaut, et, lui tendant la main : -Comment vous remercierai-je de ce que vous avez fait pour moi ? lui dit-il. -Je n’ai rien fait pour vous, répondit Marianne ; j’ai payé une dette, acquitté un serment, voilà tout. -Alors, demanda Petit-Pierre, les larmes aux yeux, vous ne voulez pas même de ma reconnaissance ? -Si vous tenez absolument à me devoir quelque chose, reprit la veuve, lorsque vous prierez pour ceux qui seront morts pour vous, ajoutez à vos prières quelques mots pour ceux qui seront morts à cause de vous. -Vous me croyez donc quelque crédit auprès de Dieu ? dit Petit-Pierre, sans pouvoir s’empêcher de sourire à travers ses larmes. -Oui, parce que je vous crois destinée à souffrir. -Acceptez au moins ceci, reprit Petit-Pierre en détachant de son cou une médaille suspendue à un mince cordonnet de soie noire ; ce n’est que de l’argent, mais le saint père l’a bénit devant moi, et m’a dit, en me le remettant, que Dieu exaucerait les voeux que l’on formulerait sur cette médaille, pourvu qu’ils fussent justes et pieux. Marianne commença par prendre la médaille, puis : -Merci, dit-elle. Sur cette médaille, je vais prier Dieu afin qu’il écarte la guerre civile de notre pays, et qu’il nous conserve la grandeur et la liberté. -Bien ! répliqua Petit-Pierre ; la dernière partie de votre voeu rentrera tout à fait dans les miens. Puis, après un dernier signe d’adieu à la veuve, tous deux disparurent derrière la haie. Pendant quelque temps, Petit-Pierre, la tête penchée sur sa poitrine, se laissant aller au mouvement de sa monture, parut plongé dans de profondes et mélancoliques réflexions. Enfin, il fit un effort sur lui-même, et, secouant la douleur qui l’oppressait, il se tourna du côté de Michel, qui marchait à côté de lui. -Monsieur, lui dit-il, je sais déjà de vous deux choses qui vous assurent toute ma confiance : la première, c’est que c’est à vous que nous dûmes, hier au soir, l’avis que les soldats marchaient sur le château de Souday ; la seconde, c’est que, aujourd’hui, vous venez, au nom du marquis et de ses aimables filles ; mais il me reste à en apprendre une troisième : c’est qui vous êtes. Mes amis sont assez rares dans la circonstance où je suis pour que je désire savoir leur nom et que je puisse promettre de ne pas l’oublier. -Je m’appelle le baron Michel de la Logerie, répondit le jeune homme. -De la Logerie ? Attendez donc, monsieur ? mais il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends prononcer ce nom. -Effectivement, madame, dit le jeune homme, notre pauvre Bonneville conduisait Votre Altesse chez ma mère... -Eh bien, que dites-vous donc là ? Votre Altesse ! À qui parlez-vous ? Je ne vois pas d’altesse ici ; je ne vois qu’un pauvre paysan nommé Petit-Pierre. -C’est vrai ; mais Madame m’excusera... -Encore ! -Eh bien, mon pauvre Bonneville vous conduisait chez ma mère, lorsque j’eus l’honneur de vous rencontrer et de vous mener au château de Souday. -De sorte que c’est déjà une triple reconnaissance que je vous dois. Oh ! cela ne m’effraye pas, et, si grands que soient les services rendus, j’espère bien qu’un jour viendra où je pourrai les acquitter tous. Michel balbutia quelques mots qui n’arrivèrent point à l’oreille de son interlocuteur ; mais les paroles de ce dernier ne parurent pas moins avoir produit sur lui une certaine impression ; car, à partir de ce moment, tout en se conformant, autant que possible, à l’injonction qui lui avait été faite, il redoubla encore de soins et d’égards pour celui qu’il avait à conduire. -Mais il me semble, reprit Petit-Pierre après un moment de réflexion, que, d’après ce que m’avait dit M. de Bonneville, l’opinion royaliste n’était pas précisément celle de votre famille. -Effectivement, mad... mon... -Appelez-moi Petit-Pierre, ou ne m’appelez pas du tout ; c’est le seul moyen que vous ne soyez jamais embarrassé. Ainsi, c’est donc à une conversion que je dois l’honneur de vous avoir pour chevalier ? -Conversion facile ! À mon âge, les opinions ne sont pas encore des convictions, ce sont de simples sentiments. -Vous êtes fort jeune, dit Petit-Pierre en regardant son guide. Petit-Pierre poussa un soupir. -C’est le bel âge, dit-il, pour aimer et pour combattre. Le jeune baron poussa un gros soupir, et Petit- Pierre, qui l’entendit, sourit imperceptiblement. -Eh ! eh ! reprit ce dernier, voilà un soupir qui m’en dit bien long sur la cause de la conversion politique dont nous parlions tout à l’heure ! Je gagerais qu’il y a quelque part deux beaux yeux qui n’y sont point étrangers, et que, si les soldats de Louis-Philippe vous fouillaient pour le quart d’heure, ils trouveraient sur vous, selon toute apparence, une écharpe qui vous est encore plus chère par les mains qui l’ont brodée que par les principes dont sa couleur est l’emblème. -Je puis vous assurer, madame, balbutia Michel, que ce n’est point là la cause de ma détermination. -Allons, allons, il ne faut pas vous en défendre : ceci est de la vraie chevalerie, monsieur Michel. N’oublions pas, soit que nous descendions d’eux, soit que nous voulions leur ressembler, que les preux mettaient les dames presque au niveau de Dieu et au niveau des rois, en les confondant tous les trois dans la même devise. N’allez-vous pas être honteux d’aimer, à présent ? Mais c’est là votre meilleur titre à ma sympathie. Ventre-saint-gris ! comme eût dit Henri IV, avec une armée de vingt mille amoureux, je voudrais conquérir non seulement la France, mais le monde ! Voyons maintenant le nom de votre belle, monsieur le baron de la Logerie. -Oh ! fit Michel, d’un air profondément scandalisé. -Ah ! vous êtes discret, jeune homme ! Je vous en fais mon compliment ; c’est une qualité d’autant plus précieuse qu’elle devient de jour en jour plus rare ; mais, bah ! à un camarade de voyage, en lui recommandant de garder le secret le plus absolu, cela se dit, croyez-moi, baron. Voyons, voulez-vous que je vous aide ? Gageons qu’en ce moment nous marchons vers la dame de nos pensées. -Vous dites vrai, répondit Michel. -Gageons que ce n’est ni plus ni moins qu’une de nos belles amazones de Souday. -Oh, mon Dieu ! qui a pu vous le dire ? -Eh bien ! Je vous en félicite, mon jeune camarade ; toutes louves qu’on les dit, à ce qu’il paraît, je les tiens pour de braves et nobles coeurs, parfaitement capables de donner le bonheur à ceux qu’ils choisiront. Vous êtes riche, monsieur de la Logerie ? -Hélas ! oui, répondit Michel. -Tant mieux, et non pas hélas ! car vous pourrez enrichir votre femme ; ce qui est, il me semble, un grand bonheur. En tout cas, comme dans toutes les amours il y a toujours une certaine somme de difficultés à vaincre, si Petit-Pierre peut vous être bon à quelque chose, vous n’aurez qu’à disposer de lui : il sera heureux de reconnaître ainsi les services que vous voudrez bien lui rendre. Mais, si je ne me trompe, voici quelqu’un qui vient à nous ; voyez donc ! Effectivement, on entendait le pas d’un homme. Ce pas était encore à quelque distance, mais il allait se rapprochant. -Il me semble que cet homme est seul, dit Petit- Pierre. -Oui, mais nous n’en devons pas moins être sur nos gardes, répondit le baron, et je vais vous demander la permission de monter sur le cheval près de vous. -Volontiers ; mais êtes-vous donc déjà fatigué ? -Non, du tout ! Seulement, je suis fort connu dans le pays, et, si l’on m’y rencontrait à pied, à côté d’un paysan monté sur un cheval que je conduis par la bride, comme Aman conduisait Mardochée, cela donnerait très certainement à penser. -Bravo ! ce que vous dites là est on ne peut plus juste, et je commence à croire que l’on fera quelque chose de vous. Petit-Pierre descendit ; Michel sauta lestement en selle, et Petit-Pierre se remit modestement en croupe. Ils n’avaient pas achevé de s’accommoder sur leur monture, qu’ils se trouvèrent à trente pas de l’individu qui marchait dans leur direction, et qu’à son tour ils l’entendirent s’arrêter. -Oh ! oh ! dit Petit-Pierre, il paraît que, si nous avons peur des passants, voilà un passant qui a peur de nous. -Qui va là ? dit Michel en grossissant sa voix. -Eh ! c’est monsieur le baron ! répondit l’homme en s’avançant ; du diable si je m’attendais à vous rencontrer sur la route à une pareille heure ! -Vous disiez vrai quand vous disiez que vous étiez connu, fit Petit-Pierre en riant. -Oh ! oui, par malheur ! dit Michel d’un ton qui fit comprendre à Petit-Pierre que l’on se trouvait en face d’un danger. -Quel est donc cet homme ? demanda Petit-Pierre. -Courtin, mon métayer, celui que nous soupçonnons d’avoir dénoncé votre présence chez Marianne Picaut. Puis, avec une vivacité et un ton impératif qui firent comprendre à son compagnon l’urgence de la situation : -Cachez-vous derrière moi, dit-il à Petit-Pierre. Celui-ci se hâta de se soumettre à cet avis. -C’est vous, Courtin ? fit Michel, tandis que Petit- Pierre s’effaçait de son mieux. -Oui, c’est moi, répondit le métayer. -Et d’où venez-vous donc, vous-même ? demanda Michel. -De Machecoul, où j’étais allé pour acheter un boeuf. -Où est votre boeuf, alors ? Je ne le vois pas. -Je n’ai point fait affaire ; avec toute cette damnée politique, le commerce ne va pas et l’on ne trouve plus rien sur les marchés, dit Courtin, qui, tout en parlant, examinait, autant que l’obscurité pouvait le permettre, le cheval que montait le jeune baron. Puis, comme Michel laissait tomber la conversation : -Ah çà ! continua Courtin, mais vous tournez encore le dos à la Logerie, à ce qu’il me semble, monsieur le baron. -Rien d’étonnant à cela ; je vais à Souday. -M’est-il permis de vous faire observer que vous n’êtes pas tout à fait dans la route ? -Oh ! je le sais bien ; mais je crains de trouver la vraie route gardée, et je prends un détour. -En ce cas, et si vous allez véritablement à Souday, dit Courtin, je crois devoir vous donner un avis. -Lequel ? Un avis, s’il est sincère, est toujours le bienvenu. -C’est que vous trouverez la cage vide. -Bah ! -Oui, et ce n’est point là qu’il faut vous rendre, monsieur le baron, si vous voulez trouver l’oiseau qui vous fait courir les champs. -Qui t’a dit cela, Courtin ? fit Michel tout en manoeuvrant son cheval de façon à mettre constamment son corps de face avec celui de son interlocuteur, et à masquer ainsi Petit-Pierre. -Qui me l’a dit ? fit Courtin. Pardieu ! mon oeil ! J’ai vu sortir toute la bande, que l’enfer confonde ! Elle a défilé à mes pieds dans le chemin des Grandes- Landes. -Est-ce que les soldats étaient de ce côté ? demanda le jeune baron. Petit-Pierre pensa que cette question était de trop, et pinça le bras de Michel. -Les soldats ? reprit Courtin. Voilà que, vous aussi, vous avez peur des soldats ! Eh bien ! dans ce cas, je ne vous conseille point de vous hasarder, cette nuit, dans la plaine, car vous ne feriez pas une lieue sans apercevoir des baïonnettes. Faites mieux, monsieur Michel... -Que veux-tu que je fasse ? Voyons et, si c’est mieux, je le ferai. -Revenez-vous-en avec moi à la Logerie ; vous causerez une grande joie à votre mère, à qui cela fait deuil de vous savoir dehors avec d’aussi pauvres intentions. -Maître Courtin, fit Michel, à mon tour, je vous donnerai un avis. -Lequel, monsieur le baron ? -C’est de vous taire. -Non, je ne me tairai pas, répondit le métayer en affectant une émotion douloureuse ; non, il m’est trop cruel de voir mon jeune maître exposé à mille dangers, et tout cela pour... -Taisez-vous, Courtin ! -Pour une de ces maudites louves dont le fils d’un paysan comme moi ne voudrait pas ! -Misérable ! te tairas-tu ? s’écria le jeune homme en levant sur Courtin la cravache qu’il tenait à la main. Ce mouvement, que Courtin cherchait sans aucun doute à provoquer, fit avancer le cheval de Michel d’un pas, et le maire de la Logerie se trouva ainsi à la hauteur des deux cavaliers. -Pardonnez-moi si je vous offense, monsieur le baron, dit-il d’un ton pleurard, pardonnez-moi ; mais voici deux nuits que je ne dors pas en pensant à tout cela. Petit-Pierre frissonna ; il retrouvait dans la voix du maire de la Logerie ces mêmes intonations patelines et fausses qu’il avait déjà entendues dans la chaumière de la femme Picaut, et qui s’étaient traduites, le métayer parti, par de si tristes événements. Il fit à Michel un second appel qui voulait dire : « À quelque prix que ce soit, finissons-en avec cet homme. » -C’est bien ! dit Michel ; passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre. Courtin fit comme s’il s’apercevait seulement alors que le jeune baron avait quelqu’un en croupe. -Ah ! mon Dieu ! dit-il, vous n’êtes pas seul ?... Ah ! je comprends, monsieur le baron, que ce que je vous ai dit vous ait blessé. Allons, monsieur, qui que vous soyez, vous vous montrerez sans doute plus raisonnable que votre jeune ami. Joignez-vous à moi pour lui dire qu’il n’y a rien de bon à gagner en bravant les lois et la force dont dispose le gouvernement, comme il semble disposé à le faire pour plaire à ces louves. -Encore une fois, Courtin, dit Michel avec un ton de véritable menace, retirez-vous ! J’agis comme bon me semble, et je vous trouve bien hardi de vous permettre de juger ma conduite. Mais Courtin, dont on connaît la mielleuse persistance, semblait disposé à ne pas s’éloigner avant d’avoir vu les traits du mystérieux personnage que son jeune maître portait en croupe, et qui, autant qu’il le pouvait, lui tournait le dos. -Voyons, dit-il, en essayant de donner à ses paroles l’accent de la bonne foi la plus parfaite, demain, vous ferez ce qu’il vous plaira de faire ; mais, pour cette nuit au moins, venez vous reposer dans votre métairie, vous et la personne, homme ou dame, qui vous accompagne. Je vous jure, monsieur le baron, qu’il y a danger à être dehors cette nuit. -Le danger ne peut exister ni pour mon compagnon ni pour moi ; car nous ne nous mêlons en rien à la politique... Eh bien ! que faites-vous donc à ma selle, Courtin ? continua le jeune homme en remarquant chez son métayer un mouvement qu’il ne s’expliquait pas. -Mais rien, monsieur Michel, rien, dit Courtin avec une parfaite bonhomie. Ainsi, vous ne voulez écouter ni mes conseils ni mes prières ? -Non ; passez votre chemin et laissez-moi suivre ma route. -Allez, alors ; fit le métayer de son ton cauteleux, et que Dieu vous conserve ! Mais rappelez-vous seulement que votre pauvre Courtin a fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher qu’un malheur ne vous arrivât. Et, ce disant, Courtin se décida enfin à se ranger de côté. Et Michel, ayant donné de l’éperon à son cheval, s’éloigna. -Au galop ! au galop ! dit Petit-Pierre. Oui, j’ai reconnu l’homme qui est cause de la mort du pauvre Bonneville ! Éloignons-nous au plus vite ; cet homme est un porte-malheur ! Le jeune baron piqua son cheval des deux ; mais à peine l’animal eut-il fourni une douzaine de temps, que la selle tourna et que les deux cavaliers tombèrent lourdement sur les cailloux. Petit-Pierre se releva le premier. -Êtes-vous blessé ? demanda-t-il à Michel, qui se relevait à son tour. -Non, répondit celui-ci ; mais je me demande comment... -Comment nous sommes tombés ? La question n’est pas là. Nous sommes tombés, voilà le fait. Ressanglez votre cheval, et le plus vite qu’il vous sera possible ! -Aïe ! dit Michel, qui avait déjà jeté la selle sur le dos de l’animal, les deux sangles sont cassées à la même hauteur toutes deux. -Dites qu’elles sont coupées, fit Petit-Pierre ; c’est un tour de votre infernal Courtin, et cela ne nous annonce rien de bon. Attendez donc, et regardez par ici... Michel, dont Petit-Pierre avait saisi le bras, tourna les yeux dans la direction que lui indiquait Petit-Pierre, et, à un demi-quart de lieue dans la vallée, il aperçut trois ou quatre feux qui brillaient dans les ténèbres. -C’est un bivouac, dit Michel. Si ce drôle a des soupçons, et sans aucun doute il en a, comme sa course le conduit du côté de ce bivouac il va une seconde fois, nous mettre les culottes rouges sur les bras. -Ah ! croyez-vous que, me sachant avec vous, moi, son maître, il ose... ? -Je suis payé pour tout supposer, monsieur Michel. -Vous avez raison, et il ne faut rien donner au hasard. -Nous ferons bien de quitter le sentier frayé, alors. -J’y pensais. -Combien nous faut-il de temps pour gagner à pied l’endroit où le marquis nous attend ? -Une heure, au moins ; aussi nous n’avons pas de temps à perdre. Mais qu’allons-nous faire du cheval du marquis ? Nous ne pouvons lui faire franchir les échaliers. -Jetons-lui la bride sur le cou ; il retournera à son écurie, et, si nos amis l’arrêtent au passage, ils comprendront qu’il nous est arrivé quelque accident et se mettront à notre recherche... Mais chut ! -Quoi ? -N’entendez-vous rien ? demanda Petit-Pierre. -Si fait, des pas de chevaux dans la direction du bivouac. -Voyez-vous que ce n’était pas sans intention que votre brave homme de fermier avait coupé la sangle de notre cheval ! Détalons donc, mon pauvre baron ! -Mais, si nous laissons le cheval ici, ceux qui nous poursuivent le trouveront et devineront facilement que les cavaliers ne sont pas loin. -Attendez, dit Petit-Pierre, il me vient une idée... -D’où ? -D’Italie... Les courses des barberi... oui, c’est cela. Imitez-moi, monsieur Michel. -Faites et ordonnez. Petit-Pierre s’était mis à l’oeuvre. De ses mains délicates, et au risque de se déchirer les doigts, il brisait des branches d’épine et de houx dans la haie voisine ; il en forma un paquet assez volumineux, et, comme, de son côté, Michel avait fait ce qu’il avait vu faire à Petit-Pierre, on eut deux petits fagots. -Qu’allez-vous faire de cela ? demanda Michel. -Déchirez la marque de votre mouchoir, et donnez- moi le reste. Michel obéissait à la parole. Petit-Pierre déchira deux bandes du mouchoir et noua les fagots. Puis il en attacha un à la crinière du cheval, qui était longue et soyeuse ; l’autre, à la queue. Le pauvre animal, qui sentait les aiguillons pénétrer dans ses chairs, commença de se cabrer et de ruer. De son côté, le jeune baron commençait de comprendre. -Maintenant, dit Petit-Pierre, enlevez-lui la bride, afin qu’il ne se casse pas le cou, et laissez aller l’animal. Le cheval fut à peine débarrassé de l’entrave qui le retenait, qu’il hennit, secoua encore une fois avec rage sa crinière et sa queue, puis partit comme une trombe, laissant derrière lui toute une traînée d’étincelles. -Bravo ! dit Petit-Pierre. À présent, ramassez la selle, et mettons-nous promptement à l’abri. Ils se jetèrent de l’autre côté de la haie, Michel traînant après lui selle et bride. Là, ils se baissèrent, puis prêtèrent l’oreille. Ils entendaient encore le galop du cheval qui résonnait sur les cailloux. -Entendez-vous ? dit le baron, satisfait. -Oui ; mais nous ne sommes pas seuls à écouter, monsieur le baron, dit Petit-Pierre, et voici l’écho ! XLIII Où maître Jacques tient le serment qu’il a fait à Aubin Courte-Joie Effectivement, le bruit que le baron Michel et Petit- Pierre avaient entendu, du côté par où Courtin venait de disparaître, se changeait en un fracas tumultueux qui allait toujours se rapprochant ; et, deux minutes après, une douzaine de chasseurs, lancés au galop sur les traces ou plutôt sur le bruit que faisait en fuyant le cheval du marquis de Souday, -lequel accompagnait sa fuite de hennissements furieux, -passèrent comme une tempête à dix pas de Petit-Pierre et de son compagnon, qui se redressant au fur et à mesure que les cavaliers s’éloignaient, les suivirent de l’oeil dans leur course enragée. -Ils vont bien, dit Petit-Pierre ; mais, c’est égal, je doute qu’ils le rattrapent. -D’autant plus, répondit le baron, qu’ils vont justement passer à l’endroit où nos amis nous attendent, et que le marquis me paraît tout à fait d’humeur à ralentir leur poursuite. -Bataille, alors ! fit Petit-Pierre. Hier dans l’eau, aujourd’hui dans le feu ; j’aime mieux cela ! Et il essaya d’entraîner le baron Michel du côté où il comptait que la bataille allait avoir lieu. -Oh ! non, non, dit Michel, résistant ; non, je vous en prie, n’y allez pas ! -N’êtes-vous pas curieux de combattre sous les yeux de votre belle, baron ? Elle est là, cependant ! -Je le crois, dit tristement le jeune homme ; mais, vous le voyez, les soldats sillonnent la campagne dans toutes les directions ; si l’on tire quelques coups de fusil, ils accourront au feu ; nous pouvons tomber dans un de leurs partis, et, si j’accomplissais si malheureusement la mission dont je me suis chargé, je n’oserais plus jamais me présenter devant le marquis... -Voyons, dites devant sa fille. -Eh bien ! oui ! -Alors, pour ne pas vous brouiller avec votre belle amie, je vous promets de vous obéir. -Merci, merci, dit Michel saisissant vivement les mains de Petit-Pierre. Puis, s’apercevant de l’inconvenance qu’il commettait : -Oh ! pardon, pardon ! dit-il en faisant vivement un pas en arrière. -Bon ! dit Petit-Pierre, ne faites pas attention. Où le marquis de Souday m’avait-il ménagé un asile ? -Chez moi, dans une métairie à moi. -Pas dans celle de Courtin, j’espère ? -Non, dans une autre, parfaitement isolée, perdue dans les bois, de l’autre côté de Légé... Vous savez, le village où était la maison de Tinguy ? -Oui ; mais connaissez-vous les chemins qui y conduisent ? -Parfaitement. -Je me défie un peu de cet adverbe-là en France ; mon pauvre Bonneville, lui aussi, connaissait parfaitement les chemins, et, cependant, il s’est égaré. Petit-Pierre poussa un soupir et murmura : -Pauvre Bonneville !... Hélas ! c’est peut-être cette erreur qui est la cause de sa mort. Ce retour que faisait Petit-Pierre en arrière le ramenait naturellement aux pensées mélancoliques qui avaient déjà occupé son esprit lorsqu’il avait quitté la maison où s’était accomplie la catastrophe qui avait coûté la vie à son premier compagnon ; il redevint silencieux, et, après un signe de consentement, il se mit à suivre son nouveau guide, ne répondant que par des monosyllabes aux rares questions que lui adressait Michel. Quant à celui-ci, il se tira de ses nouvelles fonctions avec infiniment plus d’adresse et de bonheur que l’on n’aurait pu s’y attendre. Il se jeta sur la gauche, et, traversant la plaine, il gagna un ruisseau qu’il connaissait pour y avoir maintes fois pêché des écrevisses dans son enfance ; ce ruisseau traverse d’un bout à l’autre le vallon de la Benaste, remonte vers le sud pour redescendre au nord et rejoindre la Boulogne auprès de Saint-Colombin. Les deux rives, bordées de prairies, offraient un chemin à la fois sûr et commode. Michel le suivit quelque temps en portant Petit-Pierre sur ses épaules, comme avait fait le pauvre Bonneville. Puis, sortant du ruisseau après y avoir fait un kilomètre environ, il appuya de nouveau à gauche, gravit une colline et montra à Petit-Pierre les masses sombres de la forêt de Touvois, que, dans l’obscurité, on entrevoyait au pied de la colline sur laquelle ils étaient parvenus. -Est-ce donc déjà votre métairie ? demanda Petit- Pierre. -Non ; nous avons encore à traverser la forêt de Touvois ; mais, dans trois quarts d’heure, nous y serons arrivés. -Et la forêt de Touvois est-elle sûre ? -C’est probable : les soldats savent bien qu’il n’y a rien de bon, pour eux, à traverser nos forêts la nuit. -Et vous ne craignez pas de vous y perdre ? -Non ; car nous n’irons point à travers le fourré ; nous n’y entrerons même que quand nous aurons trouvé le chemin de Machecoul à Légé ; en suivant la lisière de l’est, nous devons nécessairement le rencontrer. -Et alors ? -Alors, nous n’aurons plus qu’à le suivre en remontant. -Allons, allons, dit Petit-Pierre, je rendrai bon compte de vous, mon jeune guide, et, ma foi, il ne tiendra pas à Petit-Pierre que votre courageux dévouement n’obtienne la récompense qu’il ambitionne. Mais voici un chemin à peu près praticable ; ne serait-ce pas celui que nous cherchons ? -C’est bien facile à reconnaître : il doit y avoir un poteau à droite... Eh ! tenez, le voici ! C’est cela même. Et, maintenant, Petit-Pierre, j’ose vous promettre une bonne nuit. -Tant mieux ! dit Petit-Pierre en soupirant ; car je ne puis pas vous cacher que les terribles émotions de la journée ont mal réparé les fatigues de l’autre nuit. Petit-Pierre n’avait pas achevé ces mots, qu’une silhouette noire se dressa sur le revers du fossé, bondit sur la route, et qu’un homme le saisissant violemment au collet, lui cria d’une voix de tonnerre : -Arrêtez, ou vous êtes mort ! Michel s’élança au secours de son jeune compagnon en assenant sur la tête de l’agresseur un vigoureux coup de la pomme de plomb de sa cravache. Mais il faillit payer cher sa généreuse intervention. L’homme, sans lâcher Petit-Pierre, qu’il contenait de la main gauche, tira un pistolet de dessous sa veste et fit feu sur le baron Michel. Heureusement pour le pauvre jeune homme que, quelle que fût la faiblesse de Petit-Pierre, ce n’était point un gaillard à se tenir aussi parfaitement tranquille que l’eût souhaité l’homme au pistolet : il vit le geste, et, d’un geste plus rapide encore, il releva si à propos le bras qui ajustait l’arme meurtrière, que la balle, qui, sans ce mouvement, traversait infailliblement la poitrine du baron Michel, ne fit que lui labourer le haut de l’épaule. Il revenait à la charge et l’assaillant sortait un second pistolet de sa ceinture, lorsque deux autres individus s’élancèrent hors des buissons et le saisirent par-derrière. Alors, l’homme, le voyant hors d’état de nuire, se contenta de dire à ses deux coopérateurs : -Fusillez-moi ce gaillard-là ! et, quand vous en aurez fini avec lui, vous me débarrasserez de celui-ci. -Mais, se hasarda de dire Petit-Pierre, de quel droit nous arrêtez-vous de la sorte ? -Du droit de ceci, répondit l’homme en montrant la carabine qu’il portait en sautoir sur son épaule. Pourquoi ? Vous le saurez tout à l’heure. Attachez solidement l’homme à la cravache ; quant à celui-ci, ajouta-t-il avec mépris en désignant Petit-Pierre, ce n’est pas la peine : je crois que nous n’aurons pas grande difficulté à nous en faire suivre. -Mais, enfin, où nous conduisez-vous ? demanda Petit-Pierre. -Oh ! vous êtes bien curieux, mon jeune ami, répondit l’homme. -Mais encore ?... -Eh ! pardieu ! marchez, si vous tenez tant à le savoir. Vous le verrez tout à l’heure par vos propres yeux. Et l’homme, prenant le bras de Petit-Pierre sous le sien, l’entraîna dans le fourré, tandis que Michel, qui regimbait encore vigoureusement, poussé par les deux acolytes, y pénétrait à son tour. Ils marchèrent ainsi pendant dix minutes, après lesquelles ils arrivèrent à la clairière que nous connaissons pour la demeure de Jacques, le maître des lapins ; car c’était lui qui, pour tenir saintement la promesse qu’il avait faite à Courte-Joie, avait arrêté les deux premiers voyageurs que le hasard avait envoyés sur la route et c’était son coup de pistolet qui avait mis en rumeur tout le camp des réfractaires. XLVII Où il est démontré que tous les juifs ne sont pas de Jérusalem -Holà ! hé ! les lapins ! fit maître Jacques, en arrivant à la clairière. Et, à la voix de leur chef, les lapins obéissants sortirent des buissons, des touffes de genêts et de broussailles, sous lesquels ils s’étaient gîtés au premier cri d’alarme, et rentrèrent dans la clairière, où, autant que le leur permettait l’obscurité, ils examinèrent curieusement les deux prisonniers. Puis, comme cet examen dans les ténèbres ne leur suffisait pas, l’un d’eux descendit dans le terrier, y alluma deux morceaux de sapin et revint les mettre sous le nez de Petit-Pierre et de son compagnon. Maître Jacques avait été reprendre sa place habituelle sur le tronc d’arbre, et il causait paisiblement avec Aubin Courte-Joie, auquel il racontait les incidents de la prise qu’il venait d’opérer, avec la même conscience qu’un villageois raconte à sa femme les détails d’une acquisition qu’il a faite au marché. Michel, que cette première affaire et la blessure qu’il avait reçue avaient nécessairement ému, s’était assis ou plutôt couché sur l’herbe ; Petit-Pierre, debout à côté de lui, regardait, avec une attention qui n’était pas exempte de dégoût, les figures des bandits ; ce qui lui était d’autant plus facile que ceux-ci, leur curiosité satisfaite, avaient repris leurs occupations interrompues, c’est-à-dire leurs psalmodies, leurs jeux, leur sommeil et le soin de leurs armes. Cependant, tout en jouant, tout en buvant, tout en chantant, tout en nettoyant leurs fusils, leurs carabines et leurs pistolets, ils ne perdaient pas un seul instant de l’oeil les deux prisonniers, que, pour surcroît de précaution, on avait placés au centre de la clairière. Ce fut alors seulement, en ramenant ses regards des bandits sur son compagnon, que Petit-Pierre s’aperçut de la blessure de celui-ci. -Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-il en voyant le sang qui, coulant de son bras, était descendu jusqu’à sa main, vous êtes blessé ? -Je crois que oui, Mad..., mons... -Oh ! par grâce, jusqu’à nouvel ordre, Petit-Pierre, et plus que jamais ! Souffrez-vous beaucoup ? -Non ; il m’a semblé que je recevais un coup de bâton sur l’épaule, et, maintenant, j’ai le bras tout engourdi. -Essayez de le remuer. -Oh ! dans tous les cas, il n’y a rien de cassé. Voyez ! Et, effectivement, il remua assez facilement le bras. -Allons, tant mieux ! Voilà qui va enlever d’assaut le coeur de celle que vous aimez, et, si votre noble conduite ne suffisait pas, je vous promets d’intervenir ; j’ai de bonnes raisons pour croire que mon intervention sera efficace. -Que vous êtes bonne ! -Que je suis bon ! bon ! bon ! Ne l’oubliez donc plus, malheureux que vous êtes ! -Oui, Petit-Pierre ; et, quoique vous m’ordonniez après une pareille promesse, s’agît-il d’enlever à moi tout seul une batterie de cent pièces de canons, je marcherais tête baissée sur la redoute. Ah ! si vous vouliez parler au marquis de Souday, je serais le plus heureux des hommes ! -Ne gesticulez donc pas ainsi : vous allez empêcher le sang de s’arrêter. Ah ! il paraît que c’est le marquis que vous redoutez particulièrement. Eh bien ! je lui parlerai, à ce terrible marquis, foi de... Petit-Pierre ; seulement, pendant qu’on nous laisse tranquilles, continua Petit-Pierre en jetant un regard autour de lui, causons de nos affaires. Où sommes-nous, et quelles sont ces gens-là ? -Mais, dit Michel, cela m’a tout l’air d’être des chouans. -Des chouans qui arrêtent des voyageurs inoffensifs ? C’est impossible. -Cela s’est vu, cependant. -Oh ! -Et si cela ne s’est pas vu, j’ai bien peur que cela se voie aujourd’hui. -Mais que vont-ils faire de nous ? -Nous allons le savoir ; car voici qu’ils se remuent, et c’est sans doute pour nous faire l’honneur de s’occuper de nos personnes. -Ah ! par exemple, fit Petit-Pierre, il serait curieux que ce fût de mes partisans que vînt pour nous le danger. En tout cas, silence ! Michel fit un signe pour indiquer qu’il n’y avait de sa part aucune indiscrétion à redouter. Comme l’avait fort judicieusement remarqué le jeune baron, maître Jacques, après avoir conféré avec Aubin Courte-Joie et quelques-uns de ses hommes, venait de donner l’ordre qu’on lui amenât les prisonniers. Petit-Pierre s’avança avec assurance vers l’arbre sous lequel le maître des lapins tenait ses assises ; mais Michel, qui, à cause de sa blessure et de ses mains liées, éprouvait quelque difficulté à se dresser sur ses jambes, mit un peu plus de temps à obéir ; ce que voyant, Aubin Courte-Joie fit signe à Trigaud la Vermine, qui, saisissant le jeune homme par la ceinture, l’enleva avec autant de facilité qu’un autre eût fait d’un enfant de trois ans, et le posa devant maître Jacques en ayant soin de le placer dans une situation exactement semblable à celle où il était lorsqu’il avait été ramassé, manoeuvre que Trigaud la Vermine opéra en lançant fort adroitement en avant les extrémités inférieures de Michel, puis en donnant une secousse au centre de gravité avant de laisser retomber le tout sur le sol. -Butor ! murmura Michel, auquel la douleur avait fait perdre sa timidité naturelle. -Vous n’êtes pas poli, dit maître Jacques ; non, je vous le répète, vous n’êtes pas poli, monsieur le baron Michel de la Logerie ! et le procédé de ce brave garçon valait mieux que cela. Mais voyons, laissons toutes ces futilités, et arrivons-en à nos petites affaires. Jetant alors un coup d’oeil plus arrêté sur le jeune homme : -Je ne me suis pas trompé, continua-t-il : vous êtes bien monsieur le baron Michel de la Logerie ? -Oui, répondit brièvement Michel. -Bien ! qu’aviez-vous à faire sur la route de Légé, en pleine forêt de Touvois, à cette heure de la nuit ? -Je pourrais vous répondre que je n’ai pas de comptes à vous rendre, et que les routes sont libres. -Mais vous ne me répondrez pas cela, monsieur le baron. -Pourquoi ? -Parce que, sauf le respect que je vous dois, vous répondriez une sottise, et que vous avez trop d’esprit pour cela. -Comment ? -Sans doute : vous voyez bien que vous avez des comptes à me rendre, puisque je vous en demande ; vous voyez bien que les routes ne sont pas libres, puisque vous n’avez pas pu continuer votre chemin. -Soit ! je ne discuterai pas avec vous. J’allais à ma métairie de la Banloeuvre, qui, vous le savez, est située à l’une des extrémités de la forêt de Touvois, où nous sommes. -Eh bien, à la bonne heure, monsieur le baron, faites-moi toujours l’honneur de me répondre ainsi, et nous serons d’accord. Maintenant, comment se fait-il que monsieur le baron de la Logerie, qui a tant de bons chevaux dans ses écuries, tant de bons carrosses sous ses remises, voyage à pied comme les simples manants, comme nous pourrions le faire ? -Nous avions un cheval ; mais, dans une chute que nous avons faite, il s’est échappé, et nous n’avons pas pu le rejoindre. -Bien encore. À présent, monsieur le baron, j’espère que vous serez assez bon pour nous donner des nouvelles. -Moi ? -Oui. Que se passe-t-il par là-bas, monsieur le baron ? -En quoi ce qui se passe de nos côtés peut-il vous intéresser ? demanda Michel, qui, ne devinant pas encore tout à fait à qui il avait affaire, ne savait trop quelle couleur il devait donner à ses réponses. -Dites toujours, monsieur le baron, reprit maître Jacques ; ne vous inquiétez pas de ce qui peut m’être utile ou de ce qui peut m’être indifférent. Voyons, rappelez bien vos souvenirs. Qu’avez-vous rencontré sur votre route ? Michel regarda Petit-Pierre avec embarras. Maître Jacques surprit ce regard ; il appela Trigaud la Vermine et lui ordonna de se placer entre les deux prisonniers, comme la Muraille du Songe d’une nuit d’été. -Eh bien, continua Michel, nous avons rencontré ce que l’on rencontre à toute heure et sur tous les chemins, depuis trois jours, dans les environs de Machecoul : des soldats. -Et sans doute ils vous ont parlé ? -Non. -Comment ! non ? Ils vous ont laissés passer sans vous parler ? -Nous les avons évités. -Bah ! fit maître Jacques d’un ton dubitatif. -Voyageant pour nos affaires, il ne nous convenait point d’être mêlés malgré nous dans celles qui ne nous regardent pas. -Et quel est ce jeune homme qui vous accompagne ? Petit-Pierre s’empressa de répondre avant que Michel eût eu le temps de le faire : -Je suis, dit-il, le domestique de monsieur le baron. -Alors, mon ami, dit maître Jacques répliquant à Petit-Pierre, permettez-moi de vous dire que vous êtes un bien mauvais domestique ; et, en vérité, tout paysan que je suis, cela me chagrine de voir un domestique répondre pour son maître, surtout quand on ne lui adresse pas la parole, à lui ! Puis, revenant à Michel : -Ah ! ce jeune garçon est votre domestique ? continua maître Jacques. Eh bien ! il est fort gentil ! Et le maître des lapins regarda Petit-Pierre avec une profonde attention, tandis que l’un de ses hommes passait sa torche devant le visage de ce dernier pour faciliter l’examen. -Voyons, de fait, que voulez-vous ? demanda Michel. Si c’est ma bourse, je ne compte pas la défendre, prenez-la ; mais laissez-nous aller à nos affaires. -Ah ! fi donc ! répondit maître Jacques, si j’étais un gentilhomme comme vous, monsieur Michel, je vous demanderais raison d’une pareille offense. Voyons, vous nous prenez donc pour des voleurs de grand chemin ? Voilà qui n’est pas du tout flatteur, et, sans la crainte de vous être désagréable, je vous révélerais mes qualités ; mais vous ne vous occupez pas de politique... Monsieur votre père, cependant, que j’ai eu l’avantage de connaître quelque peu, s’en mêlait, lui, et il n’y a pas perdu sa fortune ; je vous avoue donc que je croyais trouver en vous un serviteur zélé de Sa Majesté Louis- Philippe. -Eh bien, vous vous seriez trompé, mon cher monsieur, répondit très irrévérencieusement Petit- Pierre : M. le baron est, au contraire, un partisan très zélé d’Henri V. -Vraiment, mon jeune ami ? s’écria maître Jacques. Puis, se tournant vers Michel : -Voyons, monsieur le baron, continua-t-il, ce que vient de dire là votre compagnon... non, je me trompe, votre domestique, est-ce bien vrai ? -C’est l’exacte vérité ! répondit Michel. -Ah ! mais voilà qui me comble de joie ! Et moi qui croyais avoir affaire à d’affreux patauds ! Mon Dieu, que je suis donc honteux de vous avoir traités de la sorte, et que d’excuses j’ai à vous faire ! Recevez-les, monsieur le baron ; vous-même, prenez-en votre part, mon jeune ami, et touchez là tous deux, le domestique comme le maître... Je ne suis pas fier, moi. -Eh ! pardieu ! dit Michel, dont la politesse railleuse de maître Jacques était loin d’apaiser la mauvaise humeur, vous avez un moyen bien simple de nous témoigner vos regrets : c’est de nous renvoyer où vous nous avez pris. -Oh ! fit maître Jacques, non. -Comment ! non ? -Non, non, non ; je ne souffrirai pas que vous nous quittiez de la sorte ; d’ailleurs, deux partisans de la légitimité comme nous, monsieur le baron Michel, doivent avoir à s’entretenir ensemble de la grande question de la prise d’armes. N’êtes-vous pas de cet avis, monsieur le baron ? -Soit ! mais l’intérêt même de cette cause exige que, moi et mon domestique, nous nous mettions promptement en sûreté à la Banloeuvre. -Monsieur le baron, nul asile, je vous jure, n’est plus sûr que celui que vous trouverez parmi nous ; puis je ne souffrirai pas que vous nous quittiez avant que je vous aie donné une preuve de l’intérêt vraiment touchant que je vous porte. -Hum ! murmura Petit-Pierre, il me semble que cela se gâte. -Voyons, dit Michel. -Vous êtes dévoué à Henri V ? -Oui. -Très dévoué ? -Oui. -Énormément ? -Je vous l’ai dit. -Vous l’avez dit, et je n’en doute pas. Eh bien ! je vais vous fournir les moyens de manifester ce dévouement d’une manière éclatante. -Faites. -Vous voyez tous ces braves, fit maître Jacques, en montrant à Michel sa troupe, c’est-à-dire une quarantaine de drôles ayant bien plus l’air de bandits de Callot que d’honnêtes paysans ; ils ne demandent qu’à se faire tuer pour notre jeune roi et son héroïque mère ; seulement, ils manquent de tout ce qui est nécessaire pour atteindre ce but : d’armes pour combattre, d’habits pour se présenter convenablement au feu, d’argent pour alléger les fatigues du bivouac. Vous ne souffrirez pas, je le présume, monsieur le baron, que tous ces dignes serviteurs, en accomplissant ce que vous-même regardez comme un devoir, s’exposent à toutes les maladies, rhumes, fluxions de poitrine, qui résultent de l’intempérie des saisons ? -Mais où diable, répliqua Michel, voulez-vous que je trouve de quoi vêtir et armer vos hommes ? Est-ce que j’ai des magasins à ma disposition ? -Ah ! monsieur le baron, reprit maître Jacques, croyez-vous donc que je sache assez peu mon monde pour avoir pensé à donner à un homme comme vous l’ennui de tous ces détails ? Non ; j’ai là un serviteur merveilleux (et il montra Aubin Courte-Joie) qui vous épargnera toute peine ; il vous suffira de le fournir d’argent, et il fera pour le mieux, tout en ménageant votre bourse. -S’il ne s’agit que de cela, dit Michel avec la facilité de la jeunesse et l’enthousiasme d’une opinion naissante, de grand coeur ! Combien vous faut-il ? -À la bonne heure ! fit maître Jacques assez étonné de cette facilité. Eh bien, croyez-vous que ce soit exagérer les choses que de vous demander cinq cents francs par homme ? Vous comprenez que je voudrais, outre la tenue, -verte comme celle des chasseurs de M. de Charrette, -leur voir un havresac convenablement garni ; cinq cents francs, c’est à peu près moitié du prix que Philippe compte à la France pour chaque homme qu’elle lui fournit, et chacun de mes hommes vaut bien deux soldats de Philippe. Vous voyez que je suis raisonnable. -Dites-moi en deux mots la somme que vous exigez, et finissons. -Eh bien ! j’ai une quarantaine d’hommes, y compris les absents par congé en règle, mais qui doivent rejoindre les drapeaux au premier signal : cela fait tout juste vingt mille francs, c’est-à-dire une misère pour un homme riche comme vous êtes, monsieur le baron. -Soit ; dans deux jours, vous aurez vos vingt mille francs, fit Michel, en essayant de se lever, je vous en donne ma parole. -Oh ! que non pas !... Nous voulons vous épargner toute peine, monsieur le baron. Vous avez bien aux environs un ami, un notaire qui vous avancera cette somme : vous allez lui écrire un petit mot bien pressant, bien poli, et l’un de mes hommes se chargera de le lui remettre. -Volontiers ! donnez-moi ce qu’il faut pour écrire et déliez-moi les mains. -Mon compère Courte-Joie va vous fournir plume, encre et papier. Maître Courte-Joie, en effet, commença de tirer de sa poche un encrier garni. Mais Petit-Pierre fit un pas en avant. -Un instant, monsieur Michel ! dit-il avec résolution. Et vous, maître Courte-Joie, comme on vous appelle, rengainez vos ustensiles ; cela ne se fera pas. -Bah ! vraiment, monsieur le domestique ? demanda maître Jacques. Et pourquoi cela ne se ferait-il pas, s’il vous plaît ? -Parce que de pareils procédés, monsieur, rappellent un peu trop les bandits de la Calabre et de l’Estramadure pour être de mise chez des hommes qui se prétendent les soldats du roi Henri V ; parce que c’est une véritable extorsion, et que je ne la souffrirai pas. -Vous, mon jeune ami ? -Oui, moi ! -Si je vous considérais comme étant réellement ce que vous avez prétendu être, je vous traiterais comme on traite un laquais impertinent ; mais il me semble que vous avez quelque droit au respect que l’on porte à une femme, et je n’aurai garde de compromettre ma réputation de galanterie en vous brutalisant. Je me bornerai donc, pour le moment, à vous engager à ne point vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. -Cela me regarde beaucoup, au contraire, monsieur, reprit Petit-Pierre avec une suprême hauteur ; car il m’importe que vous ne vous serviez point du nom d’Henri V pour commettre des actes de brigandage. -Oh ! mais vous prenez grand souci, ce me semble, des affaires de Sa Majesté, mon jeune ami. Vous aurez bien la bonté de me dire à quel titre, n’est-ce pas ? -Faites éloigner vos hommes, et je vous le dirai, monsieur. -Ah ! ah ! fit maître Jacques. Puis se tournant vers ses hommes : -Éloignez-vous un peu, les lapins, dit-il. Les hommes obéirent. -Ce n’était pas nécessaire, fit maître Jacques, attendu que je n’ai pas de secret pour ces braves gens ; mais, enfin, pour vous plaire, il n’y a rien que je ne fasse, comme vous voyez. Nous voilà seuls ; parlez donc. -Monsieur, dit Petit-Pierre en faisant un pas vers maître Jacques, je vous ordonne de mettre ce jeune homme en liberté ; je veux que vous nous donniez une escorte, que vous nous fassiez conduire à l’instant même où nous voulons aller, et que vous envoyiez à la recherche d’amis que nous attendons. -Vous voulez ! vous ordonnez ! Ah çà ! ma tourterelle, vous parlez comme le roi sur son trône. Et, si je refuse, que direz-vous ? -Si vous refusez, avant vingt-quatre heures, je vous aurai fait fusiller. -Voyez-vous cela ! C’est donc à madame la régente que j’ai l’honneur de parler ? -À elle-même, monsieur. Ici, maître Jacques fut pris d’un accès de rire convulsif ; ses lapins, le voyant si joyeux, se rapprochèrent pour avoir leur part d’hilarité. -Ouf ! dit-il les voyant revenus à leur premier poste, je n’en puis plus. Mes pauvres lapins, vous avez été bien étonnés tout à l’heure, n’est-ce pas ? lorsque monsieur le baron de la Logerie, fils du Michel que vous savez, nous a déclaré que Henri V n’avait pas de meilleur ami que lui ; mais ce qui se passe à cette heure est bien autrement fort, bien autrement sérieux, bien autrement incroyable ! Voici qui dépasse tout ce que l’imagination la plus galopante aurait pu concevoir : savez-vous ce que c’est que ce joli petit paysan, que vous avez pu prendre pour ce que vous avez voulu, mais que, moi, j’ai purement et simplement regardé comme la maîtresse de monsieur le baron ? Eh bien ! mes petits lapins, vous vous trompiez, je me trompais, nous nous trompions tous : ce jeune homme inconnu n’est ni plus ni moins que la mère de notre roi ! Un murmure d’incrédulité ironique parcourut les rangs des réfractaires. -Et moi, je vous jure, s’écria Michel, que ce que l’on vous dit est la vérité. -Ah ! beau témoignage, par ma foi ! s’écria à son tour maître Jacques. -Je vous assure..., interrompit Petit-Pierre. -Non pas, reprit maître Jacques, c’est moi qui vous assure que, si, d’ici à dix minutes que je lui ai données pour réfléchir, votre écuyer, ma belle dame errante, n’a pas pris le parti que je lui ai indiqué comme pouvant seul le sauver, il ira tenir compagnie aux glands qui poussent au-dessus de nos têtes... Qu’il choisisse vite, du sac ou de la corde ; si je n’ai pas l’un, l’autre ne lui manquera pas. -Mais c’est une infamie ! s’écria Petit-Pierre, hors de lui. -Qu’on le saisisse ! dit maître Jacques. Quatre réfractaires s’avançaient pour exécuter cet ordre. -Voyons, dit Petit-Pierre, qui de vous osera porter la main sur moi ! Et comme Trigaud, peu sensible à la majesté de la parole et du geste, avançait toujours : -Eh quoi ! reprit Petit-Pierre reculant devant le contact de cette main sordide, et arrachant du même coup son chapeau et sa perruque, quoi ! parmi tous ces bandits, il ne se trouvera pas un soldat pour me reconnaître ? Dieu me laissera sans secours, à la merci de pareils brigands ? -Oh ! non pas, fit une voix derrière maître Jacques, et voici venir quelqu’un qui dira à monsieur que sa conduite est indigne d’un homme portant une cocarde qui n’est blanche que parce qu’elle est sans tache. Maître Jacques se retourna prompt comme la foudre, et braquant déjà un de ses pistolets sur le nouvel arrivant ; tous les bandits avaient sauté sur leurs armes, et ce fut sous une voûte de fer que Bertha -car c’était elle -fit son entrée dans le cercle qui entourait les deux prisonniers. -La louve ! la louve ! murmurèrent quelques-uns des hommes de maître Jacques qui connaissaient Mlle de Souday. -Que venez-vous faire ici ? s’écria le chef des lapins. Ignorez-vous que je ne reconnais aucunement l’autorité que monsieur votre père s’arroge sur ma troupe, et que je refuse de faire partie de sa division ? -Taisez-vous, drôle ! dit Bertha. Et, allant droit à Petit-Pierre et mettant un genou en terre devant lui : -Je vous demande pardon, lui dit-elle, pour ces hommes qui vous ont injurié et menacé, vous qui aviez tant de droits à leurs respects ! -Ah ! par ma foi, dit gaiement Petit-Pierre, vous arrivez fort à propos ! Sans vous, la position devenait mauvaise, et voilà un pauvre garçon qui vous devra quelque chose comme la vie ! car ces messieurs ne parlaient pas moins que de le pendre et de m’envoyer lui tenir compagnie. -Oh ! mon Dieu ! oui, dit Michel, qu’Aubin Courte-Joie, en voyant la tournure que prenait la chose, s’était hâté de délier. -Et ce qui m’eût paru le plus fâcheux dans tout cela, dit Petit-Pierre en souriant et en montrant Michel, c’est que ce jeune homme est tout à fait digne qu’une bonne royaliste comme vous s’intéresse à lui. Bertha sourit à son tour, et baissa les yeux. -C’est donc vous qui m’acquitterez envers lui, continua Petit-Pierre ; et, de votre côté, vous ne m’en voudrez pas trop, n’est-ce pas ? si, pour dégager la promesse que je lui ai faite, je touche quelques mots de tout cela à monsieur votre père. Bertha se pencha, et ce mouvement, qu’elle fit pour saisir la main de Petit-Pierre et la baiser, dissimula la rougeur qui couvrait ses joues. Cependant maître Jacques, tout honteux de sa méprise, s’était approché et balbutiait quelques excuses. Malgré la répulsion profonde que lui inspirait cet homme, Petit-Pierre comprit qu’il serait impolitique de lui témoigner autre chose que du ressentiment. -Vos intentions sont peut-être excellentes, monsieur, lui dit-il ; mais vos façons sont déplorables et ne tendent pas à moins qu’à nous faire passer tous pour des détrousseurs de grand-route, comme étaient autrefois messieurs les compagnons de Jéhu. J’espère que vous vous en abstiendrez désormais. Puis, se détournant, et comme si ces gens n’existaient plus pour lui : -Et maintenant, dit Petit-Pierre à Bertha, racontez- moi comment vous êtes arrivée jusqu’à nous. -Votre cheval a senti les nôtres, répondit la jeune fille ; en passant, nous l’avons recueilli, et nous nous sommes éloignés ; car nous entendions les chasseurs qui le suivaient. En voyant le double fagot d’épines dont la pauvre bête était ornée, nous avons bien pensé que c’était pour vous échapper que vous vous étiez débarrassés de l’animal ; alors, nous nous sommes tous dispersés, et, nous donnant rendez-vous à la Banloeuvre, nous nous sommes mis à votre recherche. Je traversais la forêt ; les lumières ont attiré mon attention, ainsi que le bruit des voix ; j’ai quitté mon cheval, de peur qu’un hennissement ne me trahît, je me suis approchée, et, dans la préoccupation générale, personne ne m’a vue ni entendue. Vous savez le reste, madame. -Bien, répondit Petit-Pierre ; et, si maintenant monsieur veut bien me donner un guide, à la Banloeuvre, Bertha ! car je vous avoue que je tombe de fatigue... -Je vous conduirai moi-même, madame, répondit respectueusement maître Jacques. Petit-Pierre inclina la tête en signe d’assentiment. Maître Jacques fit bien les choses. Dix de ses hommes marchèrent en avant pour éclairer la route, tandis que lui-même, accompagné de dix autres, escortait Petit-Pierre, monté sur le cheval de Bertha. Deux heures après, et au moment où Petit-Pierre, Bertha et Michel achevaient de souper, le marquis et Mary arrivèrent à leur tour, et M. de Souday témoigna une grande joie de trouver en sûreté celui qu’il appelait son jeune ami. Nous devons avouer que, toujours homme de l’ancien régime, cette joie du marquis, si vive et si réelle qu’elle fût, était tempérée par les témoignages du plus profond respect. Dans la soirée, Petit-Pierre eut avec le marquis de Souday, dans un coin de la salle, un long entretien que Bertha et Michel suivirent tous deux avec un vif intérêt, qui s’accrut encore lorsque Jean Oullier entra dans la métairie ; en ce moment, M. de Souday s’approcha des jeunes gens, et, prenant la main de Bertha, tout en s’adressant à Michel : -Monsieur Petit-Pierre, dit-il, vient de m’assurer que vous aspiriez à la main de mademoiselle Bertha, ma fille. J’eusse peut-être eu d’autres idées pour son établissement ; mais, en face de ses gracieuses insistances, je ne puis que vous répondre, monsieur, qu’après la campagne, ma fille sera votre femme. La foudre tombant aux pieds de Michel ne l’eût pas stupéfié davantage. Pendant que le marquis mettait la main de Bertha dans la sienne, il voulut se tourner vers Mary, comme pour implorer son intervention. Mais la voix de celle-ci murmura à son oreille ces mots terribles : -Je ne vous aime pas ! Accablé de douleur, confondu de surprise, Michel prit machinalement la main que le marquis lui présentait. XLV Maître Marc Le même jour où se passaient, dans la maison de la veuve Picaut, au château de Souday, dans la forêt de Touvois et à la métairie de la Banloeuvre, les divers événements qui ont fait le sujet de nos derniers chapitres, la porte de la maison du n° 17 de la rue du Château, à Nantes, s’ouvrait, vers cinq heures du soir, pour donner passage à deux individus dans l’un desquels on eût pu reconnaître le commissaire civil Pascal, avec lequel nos lecteurs ont déjà fait connaissance au château de Souday, et qui, après en être sorti comme nous le savons, avait, pendant la nuit, regagné sans encombre son domicile politique et social. L’autre, c’est-à-dire celui dont nous allons momentanément nous occuper, était un homme d’une quarantaine d’années, à l’oeil vif, intelligent, profond, au nez recourbé, aux dents blanches, aux lèvres épaisses et sensuelles, comme les ont d’habitude les gens d’imagination ; son habit noir, sa cravate blanche, son ruban de la Légion d’honneur indiquaient, autant qu’on peut en juger sur les apparences, un homme appartenant à la magistrature du pays. Ce personnage était, en effet, un des avocats les plus distingués du barreau de Paris, arrivé depuis la veille à Nantes et descendu chez son confrère, le commissaire civil. Dans le vocabulaire royaliste, il portait le nom de Marc, c’est-à-dire un des prénoms de Cicéron. Arrivé à la porte de la rue, conduit, comme nous l’avons dit, par le commissaire civil, il y trouva un cabriolet qui stationnait. Il serra affectueusement la main de son hôte et monta dans le véhicule, tandis que le cocher, se penchant vers le commissaire civil, lui demandait, comme s’il eût connu, sur ce point, l’ignorance du voyageur : -Où faut-il conduire monsieur ? -Vous voyez bien ce paysan qui se tient au bout de la rue sur un cheval gris pommelé ? dit le commissaire civil. -Parfaitement, répliqua le cocher. -Eh bien ! il s’agit tout simplement de le suivre. À peine ce renseignement eut-il été donné, que, comme si l’homme au cheval gris pommelé eût pu entendre les paroles, il se mit en route, descendant le bas de la rue du Château et tournant à droite, de manière à longer la rivière qui coulait à sa gauche. En même temps, le cocher enlevait son cheval d’un coup de fouet, et la machine criarde à laquelle nous avons donné le nom un peu ambitieux de cabriolet se mettait à danser sur les pavés inégaux de la capitale du département de la Loire-Inférieure, suivant tant bien que mal le guide mystérieux qui lui était donné. Au moment où le cabriolet arrivait à son tour à l’angle de la rue du Château et tournait dans la direction indiquée, le voyageur revit le cavalier, qui, sans jeter un regard en arrière, prenait le pont Rousseau, qui traverse la Loire et conduit à la route de Saint-Philbert-de- Grand-Lieu. Le voyageur traversa le pont et enfila la route. Le paysan avait mis son cheval au trot, mais à un trot assez modéré pour que le voyageur pût le suivre. Cependant, le paysan ne retournait même pas la tête et paraissait non seulement si indifférent à ce qui se passait derrière lui, mais encore si ignorant de la mission qu’il remplissait comme guide, qu’il y avait des moments où le voyageur se croyait dupe d’une mystification. Quant au cocher, n’étant pas dans la confidence, il ne pouvait donner aucun renseignement capable de calmer l’inquiétude de Me Marc, et, comme, lorsqu’il avait demandé au commissaire civil : « Où allons- nous ? » celui-ci lui avait répondu : « Suivez l’homme au cheval gris pommelé », il suivait l’homme au cheval gris pommelé, ne paraissant pas plus s’occuper de son guide que son guide ne s’occupait de lui. Après deux heures de marche, et comme le jour commençait de tomber, on arriva à Saint-Philbert-de- Grand-Lieu. L’homme au cheval gris s’arrêta devant l’auberge du Cygne de la Croix, descendit de cheval, remit le cheval aux mains d’un garçon d’écurie et entra dans l’auberge. Le voyageur arriva cinq minutes après lui et descendit à la même auberge que lui. Dans la cuisine, le paysan le croisa, et, tout en le croisant, sans avoir l’air de le connaître, sans que personne le vît, il lui glissa un petit papier dans la main. Le voyageur passa dans la salle commune, vide pour le moment, demanda une bouteille de vin et de la lumière. On lui apporta ce qu’il demandait. Il ne toucha point à la bouteille, mais déplia le billet, qui contenait ces mots : Je vais vous attendre sur la grande route de Légé ; suivez-moi, mais sans chercher à me rejoindre ni à me parler. Le cocher restera à l’auberge, avec le cabriolet. Le voyageur brûla le billet, se versa un verre de vin dans lequel il trempa ses lèvres, donna rendez-vous pour le lendemain soir au cocher, et sortit de l’auberge sans avoir éveillé l’attention de l’aubergiste, ou tout au moins sans que l’aubergiste eût paru faire attention à lui. Arrivé à l’extrémité du village, il aperçut son homme, qui se taillait une canne dans une haie d’aubépine. La canne étant coupée, le paysan se mit en route, tout en taillant les branches. Me Marc le suivit pendant une demi-lieue à peu près. Au bout d’une demi-lieue, -et comme la nuit était tout à fait venue, -le paysan entra dans une maison isolée, située à la droite de la route. Le voyageur avait forcé le pas et y entra presque en même temps que lui. Au moment où il arriva sur le seuil, il n’y avait qu’une femme dans la pièce donnant sur la route. Le paysan était devant elle et semblait attendre l’arrivée du voyageur. Dès que celui-ci parut : -Voilà, dit le paysan, un monsieur qu’il faut conduire. Puis, en achevant ces mots, il sortit sans donner le temps à celui qu’il annonçait de le remercier, ni de parole ni d’argent. Lorsque le voyageur, qui l’avait suivi des yeux, ramena son regard étonné vers la maîtresse de la maison, celle-ci lui fit signe de s’asseoir, et, sans s’inquiéter aucunement de sa présence, sans lui adresser un seul mot, continua de vaquer aux affaires de la maison. Un silence de plus d’une demi-heure succéda à cette marque de stricte politesse, et le voyageur commençait à s’impatienter lorsque le maître de la maison rentra, et, sans manifester aucun signe d’étonnement ni de curiosité, salua son hôte. Seulement, il chercha des yeux sa femme, qui lui répéta textuellement cette phrase du guide : -Voilà un monsieur qu’il faut conduire. Le maître de la maison jeta alors sur l’étranger un de ces regards inquiets, fins et rapides qui n’appartiennent qu’aux paysans vendéens ; mais, presque aussitôt, sa physionomie reprenant le caractère qui lui était habituel, c’est-à-dire celui de la bonhomie et de la naïveté, il s’avança vers son hôte, le chapeau à la main. -Monsieur désire voyager dans le pays ? dit-il. -Oui, mon ami, répondit Me Marc, je désirerais aller plus avant. -Monsieur a des papiers, sans doute ? -Certainement. -En règle ? -Tout ce qu’il y a de plus en règle. -Sous son nom de guerre, ou sous son véritable nom ? -Sous mon véritable nom. -Je suis forcé, pour ne point faire erreur, de prier monsieur de me les montrer. -Voici, dit-il. Le paysan prit le passeport, y jeta les yeux pour voir si le signalement correspondait au visage, et, rendant le passeport au voyageur après l’avoir replié : -C’est très bien, dit-il ; monsieur peut aller partout avec ce papier-là. -Et vous vous chargez de me faire conduire ? -Oui, monsieur. -Je désirerais bien que ce fût le plus vite possible. -Je vais faire seller les chevaux. Le maître de la maison sortit. Dix minutes après, il rentra. -Les chevaux sont prêts, dit-il. -Et le guide ? -Il attend. Le voyageur sortit et trouva à la porte un garçon de ferme, déjà en selle et tenant un cheval en main. Me Marc comprit que ce cheval était sa monture, ce garçon de ferme son guide. Et, en effet, à peine eut-il le pied dans l’étrier, que son nouveau conducteur se mit en route non moins silencieusement que ne l’avait fait son prédécesseur. Il était neuf heures du soir ; il faisait nuit close. XLVI De quelle façon on voyageait dans le département de la Loire-Inférieure au mois de mai 1832 Après une heure et demie de marche pendant laquelle pas une parole ne fut échangée entre le voyageur et son guide, on arriva à la porte d’un de ces bâtiments particuliers au pays et qui sont moitié métairie, moitié château. Le guide s’arrêta, fit signe au voyageur d’en faire autant ; puis il descendit et frappa à la porte. Un domestique vint ouvrir. -Voilà un monsieur qui doit parler à monsieur, dit le garçon de ferme. -Ce n’est pas possible, répondit celui-ci ; monsieur est couché. -Déjà ? demanda le voyageur. Le domestique se rapprocha. -Monsieur a passé la nuit dernière à un rendez-vous et une grande partie de la journée à cheval. -N’importe ! dit le guide, il faut que ce monsieur-là lui parle ; il vient de la part de M. Pascal, et va rejoindre Petit-Pierre. -En ce cas, c’est différent, dit le domestique ; je vais réveiller monsieur. -Demandez-lui, dit le voyageur, s’il peut me donner un guide sûr... Un guide me suffira. -Je ne crois pas que monsieur fasse cela, répondit le domestique. -Que fera-t-il, alors ? -Il conduira monsieur lui-même, répondit le garçon. Et il rentra. Au bout de cinq minutes, il reparut. -Monsieur fait demander à monsieur s’il a besoin de prendre quelque chose, ou s’il préfère continuer son chemin sans s’arrêter. -J’ai dîné à Nantes, je n’ai besoin de rien. J’aimerais mieux continuer ma route. Le domestique disparut de nouveau. Quelques instants après, un jeune homme s’approcha. Cette fois, ce n’était plus le domestique, c’était le maître. -Dans toute autre circonstance, dit-il au voyageur, j’insisterais, monsieur, pour que vous me fassiez l’honneur de vous arrêter sous mon toit ; mais vous êtes sans doute la personne que Petit-Pierre attend, et qui arrive de Paris ? -Justement, monsieur. -Monsieur Marc, alors ? -Monsieur Marc. -En ce cas, ne perdons pas une minute ; car vous êtes attendu avec impatience. Se tournant alors vers le garçon de ferme : -Ton cheval est-il frais ? lui demanda-t-il. -Il a fait une lieue et demie depuis le matin. -En ce cas, je le prends ; les miens sont éreintés. Reste ici à vider une bouteille avec Louis ; je serai de retour dans deux heures. Louis, fais les honneurs de la maison à ce camarade-là. Et le jeune homme se mit en selle aussi légèrement que si, comme sa monture, il n’avait fait qu’une lieue et demie dans la journée. Puis, se tournant vers le voyageur : -Êtes-vous prêt, monsieur ? demanda-t-il. Sur le signe affirmatif de celui-ci, tous deux partirent. Au bout d’un quart d’heure de silence, un cri retentit à cent pas devant eux. Me Marc tressaillit et demanda quel était ce cri. -C’est notre éclaireur, répondit le chef vendéen. Il demande à sa manière si la route est libre. Écoutez, et vous allez entendre la réponse. Il étendit sa main, la posa sur l’épaule du voyageur, et, arrêtant lui-même son cheval, donna à Me Marc l’exemple d’en faire autant. En effet, presque aussitôt un second cri se fit entendre, venant d’un point plus éloigné ; il semblait l’écho du premier, tant il était pareil. -Nous pouvons avancer ; la route est libre, dit le chef vendéen, en remettant son cheval au pas. -Nous sommes donc précédés d’un éclaireur ? -Précédés et suivis. Nous avons un homme à deux cents pas devant nous et un homme à deux cents pas derrière nous. -Mais quels sont ceux qui répondent à notre éclaireur d’avant-garde ? -Les paysans dont les chaumières bordent la route. Faites attention lorsque vous passerez devant l’une de ces chaumières, vous verrez une petite lucarne s’ouvrir, une tête d’homme se glisser par cette lucarne, demeurer immobile comme si elle était de pierre et ne disparaître que lorsque nous serons hors de vue. Si nous étions des soldats de quelque cantonnement environnant, l’homme qui nous aurait regardés passer sortirait aussitôt par une porte de derrière ; puis, s’il y avait aux alentours quelque rassemblement, ce rassemblement serait prévenu en temps utile de l’approche de la colonne qui pouvait le surprendre. En ce moment le chef vendéen s’interrompit. -Écoutez, fit-il. Les deux cavaliers s’arrêtèrent. -Mais, dit le voyageur, je n’ai entendu que le cri de notre éclaireur, il me semble. -Justement ; aucun cri ne lui a répondu. -Ce qui veut dire ?... -Qu’il y a des soldats aux environs. À ces mots, il mit son cheval au trot ; le voyageur en fit autant. Presque au même moment, ils entendirent des pas pressés ; c’était l’homme placé derrière eux qui les rejoignait de toute la vitesse de ses jambes. À l’embranchement de deux routes, ils trouvèrent celui qui marchait devant eux, immobile et indécis. Le chemin bifurquait, et, comme on n’avait, ni d’un côté, ni de l’autre, répondu à son cri, il ignorait lequel des deux sentiers il fallait prendre. Tous deux, au reste, conduisaient à la même destination, seulement, celui de gauche était un peu plus long que celui de droite. Après un moment de délibération entre le chef et le guide, ce dernier s’enfonça dans le sentier de droite, où bientôt le chef vendéen et le voyageur s’enfoncèrent à leur tour, laissant à la place qu’ils quittaient leur quatrième compagnon, qui, cinq minutes après, les suivit. Les mêmes distances continuaient d’être observées entre le corps d’armée et ses avant-garde et arrière- garde. À trois cents pas plus loin, les deux royalistes trouvèrent leur éclaireur arrêté. Celui-ci leur fit, de la main, un signe qui commandait le silence. Puis, à voix basse, il laissa tomber ces mots : -Une patrouille ! En effet, en écoutant attentivement, on entendait, mais au loin encore, le bruit régulier des pas que fait une troupe en marche ; c’était une des colonnes mobiles du général Dermoncourt qui faisait sa ronde de nuit. On était dans un de ces chemins creux si fréquents en Vendée à cette époque, et surtout à celle de la première guerre, mais qui disparaissent maintenant tous les jours pour faire place à des routes vicinales ; les deux talus en étaient si rapides, qu’il était impossible de faire gravir l’un ou l’autre à des chevaux ; il n’y avait donc qu’un moyen d’éviter la patrouille, c’était de tourner bride, de regagner un endroit découvert et de s’écarter à droite ou à gauche. Mais, de même que les cavaliers entendaient le bruit des pas des fantassins, les fantassins pouvaient entendre le bruit des pas des chevaux, et se mettre à la poursuite de ceux-ci. Tout à coup, l’éclaireur attira l’attention du chef vendéen par un signe. Il avait vu, grâce à un rayon de lune fugitif et déjà disparu, le reflet des baïonnettes lançant un éclair, et son doigt, levé diagonalement, indiquait à l’oeil du chef vendéen et du voyageur la direction qu’ils devaient suivre. En effet, les soldats, -pour éviter l’eau qui, en général, coule dans les chemins creux, après les pluies abondantes, -au lieu de suivre le chemin dominé par son double talus, avaient gravi un de ces talus, et marchaient de l’autre côté de la haie naturelle qui s’étendait à la gauche des voyageurs. En suivant cette route, ils allaient passer à dix pas des deux cavaliers et des deux piétons perdus dans les profondeurs du chemin creux. Si un seul des deux chevaux eût henni, la petite troupe était prisonnière ; mais, comme s’ils eussent compris le danger, ils restèrent aussi silencieux que leurs maîtres, et les soldats passèrent, sans se douter près de qui ils avaient passé. Quand le bruit des pas des soldats se fut perdu dans l’éloignement, la respiration revint aux voyageurs, et ils se remirent en marche. Un quart d’heure après, on se détourna de la route, et l’on rentra dans la forêt de Machecoul. Là, on était plus à l’aise ; il n’était point probable que les soldats s’engageassent la nuit dans cette forêt ou, du moins, qu’ils suivissent d’autres routes que les grandes artères qui la traversent ; en prenant un des sentiers connus des gens du pays, et que fraye l’indiscipline des piétons, il n’y avait donc rien à craindre. On descendit de cheval, on laissa les deux montures aux mains d’un des éclaireurs, tandis que l’autre disparaissait rapidement dans les ténèbres, rendues plus épaisses encore par les premières feuilles de mai. Le chef vendéen et le voyageur prirent la même route que lui. Il était évident que l’on approchait du but de la course, l’abandon que l’on faisait des chevaux en était une preuve. En effet, à peine Me Marc et son guide eurent-ils fait deux cents pas, qu’ils entendirent le huhulement du chat-huant. Le chef vendéen rapprocha ses mains, et, en réponse à ce huhulement prolongé et lugubre, fit entendre le cri aigu de la chouette. Le cri du chat-huant se fit entendre de nouveau. -Voilà notre homme, dit le chef vendéen. Quelques minutes après, on entendait le bruit des pas faisant crier l’herbe du sentier, et le guide reparaissait, accompagné d’un étranger. Cet étranger n’était autre que notre ami Jean Oullier, seul et par conséquent premier piqueur du marquis de Souday, qui momentanément avait renoncé à ses chasses, tout occupé qu’il était des événements politiques qui allaient se dérouler autour de lui. Dans les deux autres présentations de ce genre, le voyageur avait entendu ces paroles échangées entre son guide et celui auquel il s’adressait : « Voici un monsieur qui désire parler à monsieur. » Cette fois la formule changea, et le chef vendéen dit à Jean Oullier : -Mon ami, voici un monsieur qui a besoin de parler à Petit-Pierre. Ce à quoi Jean Oullier se contenta de répondre : -Qu’il vienne avec moi. Le voyageur tendit la main au chef vendéen, qui la lui serra cordialement ; puis il porta cette même main à sa poche dans l’intention de partager sa bourse entre les deux guides ; mais le chef vendéen devina cette intention, et, lui posant à son tour la main sur le bras, lui fit signe de ne pas donner suite à une libéralité que les braves paysans prendraient pour une offense. Me Marc comprit, et une poignée de main l’acquitta envers les paysans, comme elle l’avait acquitté envers le chef. Après quoi, Jean Oullier reprit le chemin par lequel il était venu,en disant ces deux mots, qui avaient la brièveté d’un ordre et l’accent d’une invitation : -Suivez-moi. La séparation fut aussi courte que l’invitation avait été laconique. Le voyageur commençait à s’habituer à ces formes mystérieuses et brèves, insolites pour lui, et qui révélaient, sinon la conspiration flagrante, du moins l’insurrection prochaine. Ombragés qu’ils étaient par leurs grands chapeaux, à peine avait-il vu le visage du chef vendéen et des deux guides. À peine, dans l’épaisseur du bois, voyait-il se mouvoir la forme de Jean Oullier. Cependant, peu à peu, cette forme qui marchait devant lui ralentit le pas de manière à se trouver à ses côtés. Le voyageur sentit vaguement que son guide avait quelque chose à lui dire, et il prêta l’oreille. En effet, il entendit ces mots passer comme un murmure : -Nous sommes espionnés ; un homme nous suit dans le bois. Ne vous inquiétez pas de me voir disparaître. Attendez-moi à l’endroit où j’aurai disparu. Le voyageur répondit par un simple signe de tête, qui voulait dire : « C’est bien ; allez ! » On fit cinquante pas encore. Tout à coup, Jean Oullier s’élança dans le bois. On entendit, à vingt ou trente pas dans l’épaisseur de la forêt, le bruit que ferait un chevreuil se levant d’effroi. Ce bruit s’éloigna aussi rapidement que si c’eût été, en effet, un chevreuil qui l’eût causé. Dans la même direction, on entendit s’éloigner les pas de Jean Oullier. Puis le bruit s’éteignit. Le voyageur s’appuya contre un chêne et attendit. Au bout de vingt minutes d’attente, une voix dit près de lui : -Allons ! Il tressaillit ; cette voix était celle de Jean Oullier ; seulement, le vieux garde-chasse était revenu si doucement, qu’aucun bruit n’avait révélé son retour. -Eh bien ? demanda le voyageur. -Buisson creux ! fit Jean Oullier. -Personne ? -Quelqu’un... Mis c’est un drôle qui connaît le bois aussi bien que moi. -De sorte que vous n’avez pu le rejoindre ? Oullier secoua négativement la tête,comme s’il lui eût coûté de dire de la voix qu’un homme lui avait échappé. -Et vous ne savez pas qui ? continua le voyageur. -Je m’en doute, répondit Jean Oullier en étendant le bras dans la direction du midi ; mais, en tout cas, c’est un malin. Puis, comme on était arrivé à la lisière de la forêt : -Nous y sommes, dit-il. Et, en effet, Me Marc vit se dresser devant lui la métairie de la Banloeuvre. Jean Oullier regarda avec attention des deux côtés de la route. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la route était libre. Il traversa la route seul ; puis, avec un passe-partout, ouvrit la porte. La porte ouverte : -Venez ! dit-il. Me Marc traversa rapidement à son tour le grand chemin et disparut sous le porche béant. La porte se referma derrière les deux hommes. Une forme blanche apparut sur le perron. -Qui va là ? demanda une voix de femme, mais une voix forte et impérative. -Moi, mademoiselle Bertha, répondit Jean Oullier. -Vous n’êtes pas seul, mon ami ? -Je suis avec le monsieur de Paris qui demande à parler à Petit-Pierre. Bertha descendit et alla au-devant du voyageur. -Venez, monsieur, dit-elle. Et la jeune fille conduisit Me Marc dans un salon assez pauvrement meublé, mais dont le parquet était parfaitement ciré, dont les rideaux étaient irréprochablement blancs. Un grand jeu était allumé, et, près du feu, une table dressée supportait un souper tout servi. -Asseyez-vous, monsieur, dit la jeune fille avec une grâce parfaite, et qui, cependant, n’était pas dénuée d’un côté viril qui lui donnait une grande originalité ; vous devez avoir faim et soif ; buvez et mangez. Petit- Pierre dort ; mais il a donné l’ordre de l’éveiller si quelqu’un venait de Paris. Vous venez de Paris ? -Oui, mademoiselle. -Dans dix minutes, je suis à vous. Et Bertha disparut comme une vision. Le voyageur resta quelques secondes immobile d’étonnement. C’était un observateur, et jamais il n’avait vu plus de grâce et plus de charme joints à une pareille décision de volonté. On eût dit le jeune Achille déguisé en femme et n’ayant pas encore vu briller le glaive d’Ulysse. Aussi, tout absorbé, soit dans cette pensée, soit dans celles qui s’y rattachaient, le voyageur ne songea-t-il ni à boire ni à manger. Un instant après, la jeune fille rentra. -Petit-Pierre est prêt à vous recevoir, monsieur, dit- elle. Le voyageur se leva ; Bertha marcha devant lui. Elle tenait à la main un court flambeau, qu’elle levait pour éclairer l’escalier, et qui éclairait en même temps son visage. Le voyageur regardait avec admiration ces beaux cheveux et ces beaux yeux noirs, ce teint mat portant le hâle juvénile de la santé, et cette allure ferme et dégagée qui semblait révéler la déesse. Il murmura avec un sourire, en se rappelant son Virgile, cet homme qui, lui-même, est un sourire de l’antiquité : -Incessu patuit dea ! La jeune fille frappa à la porte d’une chambre. -Entrez, répondit une voix de femme. La porte s’ouvrit ; la jeune fille s’inclina légèrement pour laisser passer le voyageur. Il était facile de voir que l’humilité n’était point sa principale vertu. Le voyageur passa, la porte se referma derrière lui ; la jeune fille resta dehors. Source: http://www.poesies.net