Le Comte De Moret. (1866) (Le Sphinx Rouge.) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) TOME IV TABLE DES MATIERES I L'Avalanche. II Guillaume Coutet. III Marie Coutet. IV Pourquoi Le Conte De Moret Avait Eté Travailler Aux Fortification Du Pas De Suze. V Une Halte Dans La Montagne. VI Les Ames Et Les Etoiles. VII Le Pont De Giacon. VIII Le Serment. IX Le Journal De M. Bassompierre. X Ou Le Lecteur Retrouve Un Ancien Ami. XI Ou Monsieur Le Cardinal Trouve le Guide Dont Il Avait Besoin. XII Le Pas De Suze. XIII Ou Il Est Prouvé Qu'Un Homme N'Est Jamais Sur D'Etre Pendus, Eut-Il Déja La Corde Au Cou. XIV La Plume Blanche. XV Ce Que Pense L'Angely Des Compliments Du Duc De Savoie. XVI Un Chapitre D'Histoire. XVII Deux Anciens Amants. XVIII Le Cardinal Entre En Campagne. XIX Buisson Creux. XX Ou Le Compte De Moret Se Charge De Faire Entrer Un Mulet Et Un Million Dans Le Fort De Pignerol. XXI Le Frère De Lait. XXII L'Aigle Et Le Renard. XXIII L'Aurore. XXIV Le Billet Et Les Pincettes. Chapitre I L'Avalanche. Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au territoire français. Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets. Deux hommes et deux femmes. Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine. Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge, vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues. A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais sympathique au suprême degré. Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux, marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à peine dix-sept à dix-huit ans. L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon. La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas. Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes, c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur: Vénus est par cent mille noms Et par cent mille autres surnoms Des pauvres amants outragée; L'un la dit plus dure que le fer, L'autre la surnomme enfer, Et l'autre la nomme enragée. L'un l'appelle soucis et pleurs, L'autre tristesse et douleurs Et l'autre la désespérée. Mais moi, parce qu'elle a toujours Eté propice à mes amours, Je la surnomme la sucrée! Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il ne chantait pas, il était trop occupé pour cela. Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture, dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont parfois plus reconnaissantes que du premier. Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane fit halte. Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre. On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui était d'avance déclarée. Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze et même Turin, pour aller directement en Lombardie? La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux noirs et avec son doux sourire en disant: -Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous voudrez. Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le visage était caché sous son capuchon. -Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis? Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique. -Plaît-il? demanda-t-elle. Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que l'on avait fait halte. Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire. Le jeune homme la mit au courant de la question. -Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu. -Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé par votre bouche, et nous suivrons votre avis. -Eh bien? demanda la jeune fille. -Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous? -Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau? Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée. -Quoi? demanda-t-il. -Des fleurs dans cette saison! Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges, on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif. -Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des Alpes. -Oh! la charmante fleur, dit Isabelle. -La désirez-vous? s'écria le jeune homme. Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur. -Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du moins ne plus rien voir. Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture, corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les descentes difficiles. Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa poitrine. En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait. -Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il demandait un abri. La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda tranquillement ce qui se passait. Tout à coup cependant elle poussa un cri. L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle puissant de la mort passer devant elle. Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les précipiter dans l'abîme. A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient courir les autres. Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un point qu'elle indiquait du doigt, criait: -Là! là! là! Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait préservé de l'encombrement. Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le chemin était vide. Le comte de Moret comprit tout. -Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher, et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor, courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux. Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur donner pour compagne de voyage. Chapitre II Guillaume Coutet. Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice. Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin. Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui les prononçait. -Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi! Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant sous son poids. Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme. Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'oeil. -Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort pour soutenir un homme. Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du comte. Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse d'échelle. Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils entreprenaient le sauvetage. En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la traverse. Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin déraciné roulait dans le précipice. Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette corde. Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à eux. La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui venait si miraculeusement d'échapper à la mort. Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son tour: -Courage, courage, vous êtes sauvé. En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde, se cramponnait à la selle du mulet. On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du comte de Moret. Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes. Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était sauvé. Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de nouveau la corde autour de sa ceinture. Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau de chasse au fourreau. Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements convulsifs, l'homme ouvrit les yeux. L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses premières paroles furent des actions de grâces. Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé. -Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez besoin de ma vie, demandez la. Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils venaient de mettre à son cours. Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue. Mais, par un retour sur lui-même, il murmura: -La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont conservée. Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un pas. -Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage. Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du Genévrier d'or qu'un accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur la route, et le prie de lui envoyer des secours. Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit par un signe d'affirmation. Puis s'adressant au pauvre diable: -Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.-Vous allez monter sur mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est arrivé, je conduirai celui de madame par la bride. Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de Moret lui ferma la bouche en lui disant: -J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en m'en rendant un plus grand encore. -Bien vrai? demanda Guillaume Coutet. -Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se dénonçait par ces paroles. -Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de commander à un pauvre paysan comme moi. Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du mulet d'Isabelle-heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de son humanité. Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de Chaumont et s'arrêtait à la porte du Genévrier d'or. Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du Genévrier d'or, non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa disposition. Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman, et d'une autre chambre pour lui et Galaor. Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre. Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain, au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin. Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit. Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement. -Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini: -C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route, soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous. -Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus heureux qui ait jamais existé. -Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu-vous voyez que je ne veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à votre reconnaissance-je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu, de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et à laquelle il porte le plus grand intérêt. -Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage. -Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie voudra faire de nous des otages. -Il faudrait éviter Suze. -Le peut-on? -Oui, si vous vous fiez à moi. -Vous êtes du pays? -Je suis de Gravière. -Vous connaissez les chemins? -J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la montagne. -Vous vous chargez d'être notre guide. -Le chemin est rude. -Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue. -C'est bien, je réponds de tout. Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui suffisait. -Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout. -Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet. -Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant de Suze. -Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier. -Et où demeure votre frère? -A Gravière, comme moi. -Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous? -Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici? -Est-ce possible? -Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici; mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe. -Quel âge a votre frère? -Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence. -Quelle taille a-t-il? -Celle de Votre Excellence. -Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux? -Il est seul. -Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service? -Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu pour vous. -C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une bonne récompense pour lui. -Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé. -Alors que notre hôte l'aille chercher. -Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander. -Je vous l'envoie. Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière. Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du Genévrier d'or, ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet. Chapitre III Marie Coutet. Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et de ses bras indiquaient un corps nerveux. Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur qui passait. Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il chercher? c'est ce qu'il ignorait. Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son dévouement aux désirs de son frère. A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de faire monter le Gentilhomme. Le comte de Moret se rendit à l'invitation. -Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition. Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du premier coup d'oeil, crut reconnaître en lui le courage allié à la franchise. -Votre nom, lui dit-il est français. -En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux. Il montra son frère. -Alors vous êtes restés Français. -De coeur comme de nom. -Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze. -On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni à qui elle appartient. -Mais alors vous servez contre votre pays. Le jeune homme haussa les épaules. -Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il. -Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites, me les donnerez-vous? -On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé de le garder. -Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification? -J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire. -Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en avant de Suze, et particulièrement de ceux des Crêts de Montabon et des Crêts de Montmoron. -Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon. -Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux? -Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant. -Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on cherchait des travailleurs partout. -Pour combien de jours? -Pour un jour seulement. -Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance. -Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures? -Oui. -Et puis-je me présenter à votre place? -Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des travailleurs, Jean Miroux.-Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon service, il n'y a rien à dire. -Vous entendez, Guillaume? -Oui, excellence. -A quelle heure commencent les travaux? -A sept heures du matin. -Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai aux travaux. -Et des habits? -N'en avez-vous pas à me prêter? -Ma garde-robe n'est pas bien fournie. -N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur? -Ils sembleront bien neufs. -On les souillera. -Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout. -Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de l'argent. Le comte tendit une bourse à Marie Coutet. -Mais il y a beaucoup trop. -Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé. Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes; Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain. Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position pour ainsi dire exceptionnelle. La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui, comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime. Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre; mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet l'attendait avec les habits qu'il avait achetés. Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué, Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu; aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en paysan piémontais. Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure, l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu. Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être rendu aux travaux. Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet, et qui était conçue en ces termes: «Mon cher Jean Miroux, «Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter; mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il n'y a que mon pauvre mulet Dur-au-Trot-vous vous rappelez que c'est comme cela que vous l'avez baptisé vous-même-qui a roulé jusqu'au fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les affaires ne péricliteront pas. «Votre cousin issu de germain, «GUILLAUME COUTET» Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant; elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter ainsi. Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait surnommé Dur-au-Trot. Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune, au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet. Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en état de lui donner. Chapitre IV Pourquoi Le Conte De Moret Avait Eté Travailler Aux Fortification Du Pas De Suze. Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de Suze. Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais comme un droit. En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au cardinal. Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la lettre suivante: A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu. «Monseigneur, «Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être rapporté. «Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont. «Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de Suze. «Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des travaux qu'il fait exécuter. «La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des travailleurs. «Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et celles qu'elle doit éviter. «Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane; en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et l'autre le Crêt de Montmoron. «C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi ils consistaient. «Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de l'autre, et dont les feux se croisent. «En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes, et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à vingt-cinq. «Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie. «La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer. «En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille. «Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné. «Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune, nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc de Savoie par des chemins à lui connus. «Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite admiration. «Antoine de BOURBON, comte de MORET.» A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée, augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet. Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures. Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart d'heure on entendit le bruit d'un torrent. Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on n'avait pas prévue. Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui, et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux les regardent, poussa son mulet dans la rivière. Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et, arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel: -Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez. Le comte obéit. Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge. La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la clarté du jour, regardait le torrent du même oeil qu'elle avait regardé le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait vécu dix ans côte à côte avec la mort. Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord. Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même, forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son intention. Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le courant pendant l'espace de cinquante pas environ. Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre. Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui, il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué, de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds. Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours. Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page. La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait. Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans accident. Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la suivait. Tous deux gagnèrent la rive sans accident. Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette eau glacée. Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin. Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes de la montagne. Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne pouvoir donner passage à deux personnes de front. Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de Coëtman et Galaor. La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée. Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient. Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque. Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour la chasse au chamois. On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra. Chapitre V Une Halte Dans La Montagne. Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre. On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de ces animaux. Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre. Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui qu'elle aime. -J'ai peur, fit elle. -Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous. -D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis. -Et nous? demanda le comte. -Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons-et attendez-moi. Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière. Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil, dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair. -Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en sûreté que dans l'auberge du Genévrier d'or. Je vais m'occuper de ces messieurs. Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de voyage. La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il ne garantissait que les personnes. Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un instant. Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume. Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'oeil le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes. Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils étaient assis. Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et Galaor, celle des deux hommes. Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de Mlle de Lautrec. La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols, Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples éléments. Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre. L'élément espagnol dominait. Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre. Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela, ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours pluvieux. De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de couteau. A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: Ce n'est rien, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: Laissez faire. Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants. On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et chaises, s'élança par la porte et disparut. Un râle d'agonie se fit entendre sous la table. Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait fait un mouvement naturel à tout coeur non endurci pour secourir les combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait cloué sur sa valise. C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu philanthropique. -Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas! -Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger! -Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde, laissez-les faire! Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet. Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il râlait en attendant qu'il mourût. Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le poser dessus. Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira. A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis, le partage fait, on prit-les trois Allemands toujours-le cadavre auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant dans les hautes mers. Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps humain s'écrasant sur les rochers. De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il, qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perçant pour voir et compter les atomes humains. Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le voyageur, sans la voir, écrase sous son pied. Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était assise sur le seuil. -Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille. En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire d'ange qui fait son paradis partout où il est: -Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et n'attendons que vous. -Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix. La porte se referma. En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume. -Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous pourrons, cette atmosphère me soulève le coeur. -C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix minutes, je sortirai avec les deux valises. -Soupçonnez-vous quelque danger? -Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font de la vie d'un homme. -Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de bandits nous y trouverions? -Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois, il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé outre. -Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes, nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner. -J'y vais. Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu. Chapitre VI Les Ames Et Les Etoiles. En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit où le cadavre avait été précipité. Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets. De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui avait dit d'être tranquille, elle l'était. La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige, et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient au ciel comme d'immenses vagues de vapeur. Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste. On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout, qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant. D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa contemplation. Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet d'Isabelle en lui tendant l'autre main. -A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il. -A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour nous. -Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à l'infinité de notre globe! -Vous la connaissez, vous? Le comte sourit. -J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien, professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant dangereux à sa propre sûreté. -La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami. -Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés! -Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la foi prime la science. -N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV; que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas en mourant-hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de penser à moi-mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier, laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son libre examen. -N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine inquiétude. -Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur, vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois donc, mais aux choses dont je me rends compte, répugnant à me laisser imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait jamais un grand malheur. -Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à un païen. -Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme hérétique. -Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous disait donc ce savant italien? -Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité absolue. -Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami. -Avez-vous habité sur le rivage de la mer? -J'ai été deux fois à Marseille. -Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée? -Celle où le soleil se couchait. -N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer. -Et je le jurerais encore. -Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la terre qui marche. -Impossible! -Je vous avais bien dit que vous nieriez. -Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher. -Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe. -Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil. -Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face opposée à celle où nous sommes. -Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en bas. -Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai parlé, nous enveloppe et nous soutient. -Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter, parlons d'autre chose. -De quoi parlerons-nous? -De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans ma pensée. -Et à quoi pensiez-vous? -Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre mort. -Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle. -Ambitieuse, et pourquoi? -Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre: Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois, sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre. -Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence; sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent. C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la terre. -Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa science. -Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons dans le ciel sont-ils plus gros que la terre? -Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette étoile d'un jaune d'or! -Je la vois. -C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente et un printemps éternel. -Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble si gros? -C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux millions de lieues de nous. -Mais qui vous a dit tout cela, Antoine? -Mon savant italien. -Et vous l'appelez? -Galilée. -Et vous croyez à ce qu'il vous a dit? -J'y crois fermement. -Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage. -Si nous avons une âme, Isabelle. -En douteriez-vous? -Cela ne m'est pas absolument démontré. -Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante que vous, de croire à mon âme, moi. -Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne. -Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre, après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel; vers quel monde la dirigeriez-vous? -Et vous, ma chère Isabelle, voyons? -Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des amants malheureux. -Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre âme serait le plus mal. -Pourquoi cela? -Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme! -Oh! quel malheur! vous en êtes sûr? -Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire que la mienne ne l'y suivrait pas. -Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre âme que la vôtre à suivre la mienne. -Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus. -Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection. -Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel, c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une fraîcheur adorables. -Va donc pour Vénus, dit Isabelle. Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit. Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une barque sur une mer d'azur. Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à faire à la petite caravane. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer devant lui le nom de Guillaume. Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor. Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs, échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers eux. -Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au contrebandier son ami le change sur la position sociale des voyageurs-position sociale qu'il avait parfaitement devinée-nous sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher, pour laisser passer ceux qui nous poursuivent. Chapitre VII Le Pont De Giacon. Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers, après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis de la salle commune. La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir tué l'Allemand. Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé. -Hé! les Espagnols, dit-il. Et il se rejeta en arrière. Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur compatriote. Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe. Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire partie de la caravane conduite par Guillaume. C'était un coup, et probablement un bon coup à faire. Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas. L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant prendre ses armes. Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait encore avant eux. Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps à perdre, et ils ne devaient pas être loin. Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et cinq mulets. Ces quatre mots, le pont de Giacon, sortirent à la fois de la bouche des deux contrebandiers. Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô. Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la dominant. Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on prendrait celle qu'ils ne prendraient pas. Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se cacheraient. La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou l'autre des deux chemins. Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le pont de Giacon. Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche. Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,-un océan de nuages noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir la lune.-Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient rentrer dans l'obscurité. Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre et écouta. Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre l'autre, la caravane s'était arrêtée. Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut. On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons pas de temps. On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel, la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la montagne. Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc, conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds. Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir. Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident. Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant. -Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la mule. Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux. Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible qu'ils fussent découverts. Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux. La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à l'appui de son opinion. Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme. L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon. Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon. Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation des routiers. -Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être renseignés. Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur. -Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent de la locution espagnole hombre, as-tu rencontré des voyageurs sur ta route? -Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était interrogé, changeant sa réponse en demande. -Justement. -Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de Giacon. Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord. Les bandits prirent la route conduisant à Venaux. Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet, à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les rejoindre promptement. Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes. En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits, descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée, demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne récompense pour l'avis si à propos donné par lui. On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin, auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart. Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant, c'est-à-dire au Pas de Suze. Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et aboutissant à Malavet, où l'on coucha. Le lendemain, on tint conseil. On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les mains des Espagnols. Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai fils du Béarnais. Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc. Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo, Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage. A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque grand seigneur voyageant incognito. Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir. Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée. Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez. Chapitre VIII Le Serment. Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse paternelle et filiale. Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de Richelieu. Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à Isabelle. C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té, qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi. Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs. Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV, refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui. Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire dévier de la route où le cardinal l'avait engagé. On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et couché à Varenne. Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février. Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le froid dans les montages. Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère inflexible du cardinal, il y avait à espérer. Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des secours à Mantoue. Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère, s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares, Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et occupaient Worms, Francfort, la Souabe. Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà apparaître au sommet des Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les rivières sur leurs boucliers. Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille. Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis, Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait en avant et lui forcerait la main. Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance. Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas se faire tuer et de n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle, la chose lui suffit. Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'épouse, et même nous le soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage. Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir jamais d'autre épouse qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses; et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon allait l'un à son coeur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il rendait insensé. D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment où elle allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer. Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane dont elle brûlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter, Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu faire, augmentât encore la solennité du serment. Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte, qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais: Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher! Mon amour est profond et grand comme la mer! Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir, deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement devant l'ex-voto en mémoire des miracles accomplis par les différents saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient vers l'autel de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque. La jeune fille arriva la première et s'agenouilla. Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite. Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de bonheur. Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux, nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées du coeur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de flamme. Puis, ce premier bouillonnement du coeur apaisé, leurs mains se cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où elle était: -Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime. Le comte regardait la madone. -Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je t'aime, mon Isabelle adorée. Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le poids de leur bonheur. Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en disant: -Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi. -On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas. -Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses bras. Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu. -Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort, ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse de personne, mais seulement celle de votre divin Fils. Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges! Chapitre IX Le Journal De M. Bassompierre. Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier, et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse, que l'arrestation du roi a rendu célèbre. Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre dans la partie historique de notre récit. Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur. En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue: «Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à coup sûr et qui me servira bien. Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation. -C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il. -Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en l'interrogeant; mais où la suivrai-je? -En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je prendrai avec vous Créquy, qui connaît ces pays-là, et j'espère que nous ferons parler de nous. -Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y monter. -Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal. -Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera, surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses. Le roi se mit à rire. -Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui vous paiera. -Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute. -Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre, attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez avec votre argent. -Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent. Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain envoya prendre l'argent. Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M. le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les trente mille à la reine Anne. L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille livres de traitement par an. Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait données en un bon au porteur. Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût, n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses voeux, secondés, comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement, l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer. La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois, en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve; heureusement il la laissait enceinte. Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais, du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes, où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui. Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil. Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était arrêté à Grenoble. Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les monts. Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à Briançon. Là commençaient les embarras sérieux. Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre; mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient, neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant Guise, qui devait amener la flotte. Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était sa force. Il espérait que la présence du roi, le danger personnel qu'il courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les manoeuvres des deux reines. Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de munitions. Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par le cardinal. Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de l'Europe. Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait manoeuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret étaient vrais. Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque homme avait sept coups à tirer. -Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième. Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon, que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble; mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette heure avoir franchi les monts. Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut; mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont. Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion. Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit clair dans les desseins du négociateur. Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats. Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait. -Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a pas pu donner. -Comment cela? demanda le prince. -Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés. -Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités entre la France et le Piémont. -Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit pareil. -Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage au roi votre maître! -Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrière lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent. C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera. D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver. Le cardinal tira sa montre. -Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin, après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze. Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons; tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre. -J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit Victor Amédée en se levant. -Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter. Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous jugera. Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on multiplierait sur sa route était irrévocablement pris. Chapitre X Ou Le Lecteur Retrouve Un Ancien Ami. A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une table et écrivit la lettre suivante: «Sire, «Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté, fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves raisons de le faire. «J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux encore, Votre Majesté elle-même. «Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté voudrait voyager de nuit et incognito. «J'ai l'honneur d'être, De Votre Majesté, «Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur, «Armand RICHELIEU.» Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela: -Etienne! Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin. C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil. Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus solide et plus triomphant que jamais. L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté qui n'échappa point au cardinal. -Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant dix heures du soir. -Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est? Le cardinal tira sa montre. -Il est près de midi. -Et le roi est à Oulx? -Oui. -A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire. -Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine, et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir. -J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence. Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre. Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et, l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx. Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en étaient emparés et le rendaient praticable à peu près. A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il était à Oulx. Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de neuf. A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il ordonna que le messager fut introduit près de lui. Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté royale. Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le dessus de son chapeau. Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour. -Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles manières, mon ami? -N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres à votre illustre père, de glorieuse mémoire? -Si fait! mais la mode en est un peu passée. -Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû rester la même. -Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat? -J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à son fils. -Page du duc d'Epernon! répéta le roi. -Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu les mains criblées. Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices: -Sire, voyez mes mains, dit-il. Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis: -Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi tes mains, mon brave. Et, prenant les mains de Latil il les lui serra. -Maintenant, dit il, relève-toi. Latil se releva. -C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil. -Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler. -L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le pli qu'il lui apportait. -J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre. -Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que j'ai à leur parler à l'instant même. Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent. Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont. Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel on déciderait le mode d'attaque du lendemain. A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles, chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en sondant le chemin. Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force, mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry. Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage, prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas. A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces prérogatives de la puissance en se sentant obéi. Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat, il devait se conduire en soldat. En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et attendit. Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant. L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna le dos à l'ouragan. Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature, les animaux partagent la frayeur de l'homme. La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre oiseau de nuit. Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux pieds. En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté tout habillé sur son lit. Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi. Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M. de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux de la reine, il le reçut bien. Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte. Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France, il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille d'Ivry lui revint à la pensée: -C'est un signe de bonheur, dit-il. En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita le roi à descendre de cheval. Le roi descendit. Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les trois chevaux. Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises. -Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur; je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces précautions-là. Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit que d'une victoire, à la porte de l'hôtel du Genévrier d'or, et recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal. -Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain. -Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi. -Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette glorieuse besogne. Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays, dressée par M. de Pontis, étendue sur une table. Chapitre XI Ou Monsieur Le Cardinal Trouve le Guide Dont Il Avait Besoin. Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les avait perdues. Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il lui fit croire qu'il était juste. Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel; mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières. Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont. Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne, de Valence et de Thoyras. Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency. Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait. Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle, que nous avons raconté déjà dans notre livre des Trois Mousquetaires, le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra d'entrer dans quelques détails sur le forcement de ce fameux pas de Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit. En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en longueur, était parti pour Turin. Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez le cardinal. A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi. -Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin? -Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier ministre qui lui réponde. -Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal? -Entièrement. -D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir. Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de Verrue. Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils, mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée II, et qui fut connue sous le nom de la Dame de volupté, ce comte de Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un émissaire de Charles-Emmanuel. En voyant la figure grave du cardinal, cet oeil profond qui fouillait les coeurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en équilibre tous les autres souverains de l'Europe, il s'inclina profondément et respectueusement. -Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à Turin. -Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de Savoie, monsieur le comte. -Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en personne; il se fait apporter en chaise. -Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte? -L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt. -Et vers quelle heure? -Je n'oserais pas promettre avant midi. -Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de Suze; au point du jour on les attaquera. -J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le passage. -Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus besoin d'entrevue. -Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse y met une condition. -Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle? -Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte. -Dites. -Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa soeur, et à cette condition les passages seront ouverts demain. Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela: -Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après demain on le lui remettra en mémoire. -Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront transmises par Votre Eminence à Sa Majesté? -Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse une proposition où son honneur est taché et celui de la France compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués. Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il savait prendre parfois: -J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux; portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je puisse et doive répondre. Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond et se retira. Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille hommes de pied et à quatre mille chevaux. Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient le canon et le mousquet qui décidaient tout. Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire qu'il doit occuper dans les manoeuvres d'un peuple essentiellement guerrier. Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la baïonnette. A minuit, on entra au conseil. Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy. Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret. -Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire. Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à eux deux qu'il s'adressait: -Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment. Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre. Restait le duc de Montmorency. Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait. Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi. -Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent point impossibles à rencontrer. -Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les approuvez-vous? -Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à perdre pour se procurer ce guide et cet officier. En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du cardinal dont le visage rayonna. -Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle et officier intrépide en une seule et même personne. Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres: Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret. Latil s'inclina et sortit. Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de Richelieu. Chapitre XII Le Pas De Suze. Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et un intrépide officier. En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur les remparts de Suze adossées à la montagne. Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus considérable eût été trop difficile à manoeuvrer dans de pareils chemins. Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos, mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre. Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter. C'était combler tous les désirs de celui-ci. A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui une journée de vivres. Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme. A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé, protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige. On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse. Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet pour forcer la barricade. Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie. Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de Saulx. Plus les mousquetaires à cheval du roi. Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents. Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre. Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus. Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour l'armée et la personne du roi. M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut arrêté. M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui. -Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au parlementaire. -Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci. -Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en amis, ou en ennemis? -En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain. -Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les ordres de Son Altesse. -Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous disputer le passage? -J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention de Son Altesse. -Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon rapport au roi. -Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de Verrue, vous en êtes parfaitement le maître. Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des barricades, et Comminges revenant vers le roi. -Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges. Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini: -Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier. En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient les soutenir. Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la main. -Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons le ballet. Le roi le regarda le sourcil froncé. -Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc de l'artillerie? -Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien. -M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal. -Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre honneur, ou que je serai mort ou pris. -Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en prends à vous. -Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement. -Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine de M. le maréchal, j'ai bon espoir. Puis s'adressant à Bassompierre: -Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre mieux. Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le genou. On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre. Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne et de la grande barricade. A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille dans les reins. Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte avec lui. M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron. M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la montagne, marcha au milieu des enfants perdus. On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en face. Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment; Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon. Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied, il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours. Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or. Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du roi. MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de Schomberg. Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher sur la demi-lune. Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la poitrine. Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui troisième, venait de sauter dans la route.-Il y descendit le quatrième. M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut ses habits criblés de balles. La redoute de gauche fut emportée.-Valaisans et Piémontais se réfugièrent dans la demi-lune. Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite. On y combattait avec le même acharnement. Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers la demi-lune de Suze. C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée. Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise. Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude. Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur réussite mais en leur ordonnant de se ménager. Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg, de Créquy, de Montmorency. «Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat. «Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal recommencera.» Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées, marchèrent sur la demi-lune. Chapitre XIII Ou Il Est Prouvé Qu'Un Homme N'Est Jamais Sur D'Etre Pendus, Eut-Il Déja La Corde Au Cou. Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les marches qu'une à une. On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la montagne. Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette furia francese, déjà bien connue des Italiens à cette époque. D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau au bout de l'épée. Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait. De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang. Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour voir à son aise le cadavre sanglant. On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles; l'escalade commença. Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire. Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à l'assaut. Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres qui nettoyaient deux ou trois échelles. Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés, puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris. -Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la rescousse! Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était, entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et l'entendre. Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa diversion. Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu, ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet; mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher. Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent. La nuit était obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombée qu'elle éclairait le chemin. Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde. Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur servaient en quelque sorte de parapet. En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut. Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis. Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point. Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper. La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit. En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet au pied. Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir. Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur. Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait. Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il serait pendu ou fusillé. Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur. Cet avis si sage, si avantageux l'emporta. Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants: Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une hôtellerie consacrée aux muletiers. Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la corde demandée. Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre faisant le centre d'un nouveau système planétaire. On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols, celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y fit un noeud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le noeud coulant autour du cou. Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet ordre: -Enlevez. Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud coulant au col du condamné tomber roide mort. Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et des soldats. En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur lui. -Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal, celui qui tentera de fuir est mort. Personne ne bougea. -Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu, il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous ont poursuivis, leur procès ne sera pas long. Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit Espagnols, le neuvième était mort. Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient sans miséricorde, échangèrent un coup d'oeil, et avec l'énergie du désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui gardaient la porte de la rue. Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle, Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était placé sur le seuil. De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps sur le parquet... tout était dit. Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore, étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats. -On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins. Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées. -Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir. Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne sera fait aucun mal, seront libres. -Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil. -Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre. Puis, s'adressant au contrebandier lui-même: -La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez dix minutes. Latil s'inclina. -En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne. Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était achevée. C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains. -C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que, dans une heure, nous soyons à Suze. Et la troupe se remit en marche. Chapitre XIV La Plume Blanche. On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de Coëtman. Le silence le plus sévère était recommandé, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats. Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle commençait à se découper dans les premières lueurs du matin. La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près au-dessus des créneaux. De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart. La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la montagne, ce point n'était aucunement gardé. Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et donnèrent l'alarme. Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart. En se retournant il vit Latil à ses côtés. Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se renforcer. A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces vingt hommes il s'élança vers la porte de France. Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze, fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de ce qui se passait. Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais il ne pouvait s'y opposer. C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire naturellement son entrée. Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait sur ceux qui la défendaient. La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison, Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville. Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu, et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière. On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée s'amasser autour du Crêt de Montabon. Donc les deux armées étaient aux prises. Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui. En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait. Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret. Latil s'approcha du comte. -Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est un très-brave soldat nommé le colonel Belon. -Eh bien, demanda le comte, après? -Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier. -Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas mieux. Mais comment t'y prendras-tu? -Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel, je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de 3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais voilà tout. -A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel. -Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes! Le comte de Moret leva son épée, et les tambours battirent et les trompettes sonnèrent la charge. Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la seconde et même la troisième seraient déchargées. Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe savoyarde avait paru s'animer. Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté fait un mouvement agressif. Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre. La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu. -C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu; ripostons et chargez au drapeau. Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui ne bougèrent point. -Tirez bas, cria Latil. Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger. Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs français. -A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança l'épée haute sur le colonel. Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du désordre et s'élança au milieu des Piémontais. Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la gorge. -Secouru ou non secouru? lui dit-il. Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes. -Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort. -Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil. -Secouru ou non secouru? -Secouru ou non secouru. -Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous êtes libre. Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs piémontais. Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel, les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée. Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le fils de Henri IV!» Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!» Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers. -Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte, poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais il est important que l'on entende notre feu des retranchements. Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui avait porté le trouble parmi leurs défenseurs. Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des retranchements. Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant toujours. Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin; mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc par la bride, une espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche. Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée, avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin. Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol. Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix secondes, tomba frappé de deux blessures en criant: -Sauvez-vous, mon prince! A ces mots: Sauvez vous, mon prince! Latil sauta par-dessus le blessé et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se trouver hors de sa portée. Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se rendit secouru ou non secouru. Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu, écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français, comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent. Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et s'embrassèrent au milieu de l'ennemi. Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux étendards devant lui, crièrent ensemble: -Vive le roi! C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux devaient tomber. -Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute voix le Cardinal. En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût entendues, Latil franchissait la porte. Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au cardinal. Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne devaient rien attendre que de leur bon plaisir. Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord. -Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui, ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux de France. Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit, l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde. -Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par moi. -Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois pareilles à Ivry. Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII lui tendit les bras et l'embrassa cordialement. Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait. Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat d'argent. Chapitre XV Ce Que Pense L'Angely Des Compliments Du Duc De Savoie. Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins d'une année qu'il méritait le titre de Victorieux, et qu'il faisait son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes. Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait. Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait plus loin que le roi, était moins tranquille que lui. Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions. Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne permettaient pas aux commissaires d'en faire venir. Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville, celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des grandes famines. Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux, ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants. Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le maréchal d'Ancre, répondit: -Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt à lui accorder l'audience qu'elle me demandera. Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de louanges, vint au cardinal: -Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en montrant un siége au cardinal. Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi. -Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII. -Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite, et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse. -Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus; vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à peine nous sommes en campagne vous proposez la paix. -Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive avec tous les avantages que nous espérions? -Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de menaces pour nous arrêter après un seul combat? -L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la campagne. -Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la demandât. -Il est beau au vainqueur de la proposer. -Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la demande? -Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances. -Lequel? -Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre soeur. -Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille; il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de m'en faire souvenir. Vous pensez donc?... -Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire, après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu de la miséricorde et de la clémence. -Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex. -C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre; que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le passé; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par vous, Sire. -Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en échange de tout cela. -Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande, nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus. -Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé. -Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la valeur des chefs qui les ont conduits au combat. -Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir. -Ainsi, ma proposition est acceptée? -Mais qui enverra-t-on? -Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire. -A merveille. -Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets... -Il y aura donc des articles secrets! -Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc, ou son fils. -Tout est arrêté ainsi alors! -Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle. -C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué et avoir besoin d'une bonne nuit. Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal, Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu, qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi. Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres. «Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal. «De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose, disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever d'eux-mêmes le siège de Cazal.» «Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.» Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait de lui-même le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé. Le 31 mars et le 1er avril, le traité fut ratifié par le duc de Savoie et par le roi Louis XIII. Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de Lorraine. Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant: -Est-ce que vous comptez sur un traité, vous? -Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique. -Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en exécuter un seul! Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive de ne point l'exécuter comme les autres. Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une entrevue aurait lieu. Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit à sa bonne soeur tous les honneurs possibles et lui fit toutes les amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui. Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier; mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les escaliers et l'attendit au seuil. -Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez! -Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas si facilement quand on est roi de France. Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les officiers par une galerie mal soutenue et tremblante. -Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en sûreté. -Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant Votre Majesté comme tout plie sous elle. -Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que penses-tu des compliments de mon oncle? -Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély. -Et à qui donc? -Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il nous les fît. L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la situation. Chapitre XVI Un Chapitre D'Histoire. Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des milliers d'enfants qui s'habillent de deuil. Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement. Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid. A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir les droits de l'empire en Italie. Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale. A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France, poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan, les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples. De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires. Voici ce qui se décidait entre eux. L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et l'on marcherait immédiatement sur Mantoue. Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue. L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement, mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu. Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé; mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été, et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze mille dans le Languedoc. Le roi fit ses adieux à son bon oncle le duc de Savoie, ignorant encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon, Gap, Châtillon, et marchait sur Privas. Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la peste. Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses prétentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc. Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les chefs catholiques. Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler toutes les villes protestantes. On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même, comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand, en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer au préjudice de ses droits. Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et de munitions nécessaires. Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six mois. Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier trente régiments. On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur son ultimatum. De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel drapeau il arborerait. L'empereur répondit: «Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le droit commun.» Le duc de Savoie répondit: «Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.» M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal, en le chargeant de répondre. Le cardinal répondit: «Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à celles du roi pour maintenir le traité de Suze.» Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours, avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les provinces voisines. Puis cette curieuse réserve était faite: «En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier les injures du cardinal de Richelieu, injures dont il le punira tôt ou tard.» Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux. Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de son frère. -Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur ami. -Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous. Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie et généralissime de toutes ses armées. En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au cardinal: -Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire railleur, quels droits nous réservez-vous donc? -Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à la discussion. Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal improvisa une nouvelle campagne. Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.» Cet obstacle, c'était la peste. La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait forcé le roi de passer par Briançon. Elle était passée de Milan-c'est la même que Manzoni peint dans les Promessi sposi-elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste, comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de Saint-Nizier, importèrent la contagion au coeur de Lyon. On était aux derniers jours du mois de septembre. On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la porte des maisons. C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine: Ejus præsidio, non ultra pestis. 1628. Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse. Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient des engraisseurs qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs et leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler, mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui restait du poison. Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au Rhône l'empoisonneur! Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent, consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais! C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper. Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles, affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant le salut de leur âme à la conservation de leur honneur. Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre, six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue, l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins. Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui, et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits funèbres exerçaient une funeste influence surtout sur l'organisme nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui, au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille, chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône. Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades pauvres, enlever les cadavres. Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux moribonds leurs bagages et leurs bijoux. On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même. Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la nourriture et les médicaments par la fenêtre. Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine, sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux, les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts. D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait leur servir de linceul. Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui mouraient au coin des rues et au bord des fossés. On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la pourriture humaine. Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre. Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de corbeaux. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen infâme de la vie et de la mort. Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie, et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie. La peste se piqua et profita d'un changement de température pour revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les feux. Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de nouveau au mois d'août et disparut en décembre. Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes. L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628, et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de Richelieu, frère du cardinal. Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais. L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la première fois, la cour voulait suivre l'armée. Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter. M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers pour exécuter les travaux de défense de la place. Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle; il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses auxiliaires. Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue. Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul. Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy, Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la postérité. Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630 négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs. Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas de Suze. Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et s'adressant franchement à lui: -Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous: la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or, la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin, la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc, et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question; de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis; usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils et moi. Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la paix ou la guerre dans le pli de votre manteau. C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus précieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises. Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut l'avouer, par un imminent orage. En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'oeil: arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000 hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland. Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante; Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort, la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande, Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel. A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal; Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais, mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au duc et coupèrent les vivres aux assiégeants. Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége, lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui, comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques de bronze du Panthéon d'Agrippa. Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français, s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et chasser les Français d'Italie. A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient, eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le cardinal. Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse, soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que c'était se défendre lui même. Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche, l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de la révolte. En effet, les mécontents étaient nombreux. Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu. Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans leur mécontentement, cessaient de rendre la justice. Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés. Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il était au courant de toutes ces menées et suivait de l'oeil tous ces mécontentements. Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades, pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de Paris et même hors de France. Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien, et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et une augmentation de revenus. Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du côté de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait exactement ses instructions. Chapitre XVII Deux Anciens Amants. Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage, avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction. L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans le coeur du fils de Henri IV. Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui formaient les hordes impériales. Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M. de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle, mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son rival. Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et de coeurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte vivrait, de forcer l'inclination de sa fille. Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère, vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant, certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la Barbe Peinte, deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir, en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis, nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté, expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler connaissance avec sa belle cousine Marina. Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours. Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu, Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui, prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France, toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre à la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait: forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre. Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il devait se briser contre lui. Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency, précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près d'elle des priviléges d'un frère. Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel, dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse Urbain d'Espalomba. C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos lecteurs. Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée d'Aoste, comme dirait Shakspeare. Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans, avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne, lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur étaient tournés non point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent de l'amour. Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser. Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'oeil constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants furent heureux. Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même. Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver. Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret avait tenu son serment. Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi, étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois elle rêvait son retour. Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la capitale. Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer, mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble le plus à l'amour. Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin, mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret, pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol, et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle arctique et le pôle antarctique du palais. Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené avec elle sa soeur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune femme épousant un vieux mari, les soeurs de lait étant les ennemies naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées. Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte viendrait voir sa soeur sous le nom de Gaëtano. Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa soeur reste dans la maison qu'habite sa soeur, surtout quand cette soeur est commensale d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait en loger cinquante. Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit. Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et sérieusement. Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au dévouement de ses sujets!... De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en sortant de table et en entrant dans la salle de bal: -Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant les maris si inquiets et si mélancoliques. Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le cardinal, au village de Bussolino. Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non lui qui allait au prince de Piémont. Chapitre XVIII Le Cardinal Entre En Campagne. La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie. Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre couronne. Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé, c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne. Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre côté, la question étant posée ainsi: «Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille hommes au roi? Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il: «Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes, avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.» C'était un nouveau point de vue sous lequel se présentait la question, et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de Suze. Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre. Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les voici: -Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre. Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche de son ministre lui en donne sa parole. Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques jours pour rapporter la réponse de son père. Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino. «Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la conquête du Milanais.» Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze. Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans une autre.» -C'est votre dernier mot? demanda le cardinal. -Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant. Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut. Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas: -Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que personne ne lui rende les honneurs militaires. Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté. -Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle; j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les égards qu'un beau-frère doit au mari de sa soeur; mais je crois qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée française des incommodités capables de la ruiner. A partir d'aujourd'hui, 17 mars,-le cardinal tira sa montre et regarda l'heure,-à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie. Gardez-vous! nous nous garderons! Et il salua le prince, qui sortit. Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la hallebarde sur l'épaule. Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était. Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point. -Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire insulter? Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la partie, il ne douta plus. Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme bas. A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur demanda conseil. Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe, secoué la guerre, il fallait la guerre. Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le lendemain, ne retenant que Montmorency. Puis, resté seul avec lui: -Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain? Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair. -Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose d'impossible. -Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli. Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches caudines. -Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que, dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et en ennemi. Le cardinal regarda le duc. -Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition. Montmorency salua et sortit. -J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand coeur, et, quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains dévouements vantés bien haut. Puis, frappant deux fois sur le timbre: -Etienne! Etienne répéta-il. Latil parut. -Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal. -Celui qui est à une lieue de Turin? -Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils. Latil sourit. -Il y aurait un coup à faire, dit-il. -Lequel? -Celui de les enlever tous les deux. -T'en chargerais-tu? -Parbleu! -Combien te faudrait-il d'hommes pour cela? -Cinquante bien armés, bien montés. -Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis, cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi. -L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra. -As-tu quelque observation à faire Latil? -Une seule, monseigneur. -Laquelle? -Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours à ceux qui l'exécutent: Tant si vous réussissez, et l'on ne dit jamais: Tant si vous ne réussissez pas. Or, la partie la plus habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines. Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas. -Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne réussissez pas. -Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune. -Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute. -A la garde de Dieu, Monseigneur! Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant: -Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant de m'en entretenir? -A une personne seulement. -Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte cinquante chances sur cent. Richelieu fronça le sourcil. -Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait trop fort. Puis à Latil: -En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne sera pas à toi que j'en voudrai. Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait sa jalousie pour les regarder partir. Chapitre XIX Buisson Creux. Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron, donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino. Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées, dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière. Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il l'attendait d'un moment à l'autre. En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la moindre émotion sur son visage: -La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent demain, gardons-nous. Le duc lui répondit du même ton. -Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol. Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de la danse. Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme, et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France, conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à l'instant même pour leurs citadelles. Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc. Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba. Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du prince Victor-Amédée. -Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à exécuter. -Et pourquoi cela, monsieur? -Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas jusqu'à Pignerol. -La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une voiture dans mes écuries. -Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa santé. -En ce cas, laissez-la ici et partez seul. Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon. -Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre Altesse. -Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne perdiez pas une minute pour sortir. -Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte. -Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au contraire, c'est une preuve de confiance. -Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité. -Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en supposant qu'elles soient attaquées, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant même. -Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre qu'il soit fini? -Vous pouvez attendre qu'il soit fini. -Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons. -Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense. Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de mauvaise humeur que murmura le comte Urbain. Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir. Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait par l'autre. Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie d'aucun quadrille, étaient déjà partis. Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte et la comtesse. Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne faisait point partie le prince Victor-Amédée. Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était sorti. Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre. Là, il lui présenta un billet. -Lisez, mon père, dit-il. -Qu'est-ce que cela? demanda le duc. -Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte; mais il repoussa la bourse et répondit: -Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui paye ses serviteurs. Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop. Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net. «Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et à Turin. -Pas de signature? demanda le duc. -Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du comte de Moret. -Quelle livrée portait le page? -Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait conduit avec lui et qu'il nommait Galaor. -Ce doit être cela. Eh bien? -Votre avis, monsieur? -Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné; attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas. -Alors, en route, monseigneur. Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle, -Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon fils.-Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs. L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en souriant et en saluant de la main. Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers, traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes, enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue. Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut voir une ombre qui s'avançait rapidement. De son côté, le cavalier-car cette ombre était celle d'un cavalier et même d'un cheval-de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la petite troupe avec non moins de curiosité et d'inquiétude que la petite troupe ne l'examinait lui-même. Latil avait été sur le point de crier: Qui vive! mais il craignait que ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la route. Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli, coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze. Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet; mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à feu pouvait donner l'éveil. Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure: non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait l'augmenter. Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout, même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence nocturne, véritable roi des ténèbres. Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête. L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance, prenait pour Latil une suprême gravité. Son premier mot avait été: -Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu. Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval accusait une longue route déjà faite. Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans celle de Turin. Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon. Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois cavaliers sur la route de Latil. En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient aux trois autres portes. A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient les soldats. Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança, le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle. Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de son côté au devant de lui. -Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité, et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des soldats de mon frère Louis XIII. -Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la soeur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner des nouvelles de Leurs Altesses, que nous venons de rencontrer, il y a dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les nouvelles que nous venons de prendre. Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine d'aventure: -Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus, comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux! Chapitre XX Ou Le Compte De Moret Se Charge De Faire Entrer Un Mulet Et Un Million Dans Le Fort De Pignerol. Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût été prévenu. Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu? Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency! Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à l'égard de son roi. Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans l'obscurité. Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait. Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, Suze et Savoie. Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg, du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du duc de Montmorency, etc., etc. Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea. L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre. Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller rejoindre la route d'Italie. C'était ce que l'on verrait au jour. En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval. Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de lieue au-delà de Suze, la route d'Italie. Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ. Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait Latil. M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à plumes rouges et monté sur un cheval noir. En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil. -C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer. Richelieu fronça le sourcil, son oeil lança un éclair dans la direction du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait des enfants perdus. Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or; une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil, c'est-à-dire son capitaine et son lieutenant des gardes, marchaient derrière lui. Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord. Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le cardinal n'en perdît pas une syllabe. -Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne? -Quoi? Monseigneur. -Tout ce que ces drôles disent de moi. -Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de prise sur un prince de l'Eglise. -Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être plus sages. Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal. -Eh bien? demanda le cardinal. -Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience. -Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux? -Je m'en suis bien gardé, Monseigneur! -Que leur as-tu dit, alors? -Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils auraient double distribution de vin. Le cardinal mordit un instant sa moustache. -Peut-être as-tu bien fait, dit-il. Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour du château. On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois heures. -Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda Latil. -Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la leur donner; mais que tout soit payé comptant. -Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer... -Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas? Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant une feuille de ses tablettes: «Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci me rendra compte.» Et il signa. Latil partit devant. Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une armée de verres rangée autour de chaque tonneau. Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les rangs. Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal. -Eh bien, monseigneur? lui dit-il. -Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi. -Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église, ayant vécu avec les hommes d'église. -Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes d'église, moins on les connaît. Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui les principaux chefs. -Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis. Puis il ajouta: -Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes. Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal et promirent d'être exacts au rendez-vous. Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal de Richelieu les avait convoqués. Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg, le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le comte de Moret et M. d'Auriac. Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains appuyées sur la table: -Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux. Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes, gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie, employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France. Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement, est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol? Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.-Aidez-moi, je donnerai un million en échange des clefs de la forteresse. Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang d'âge, à chacun des assistants. Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir. C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le cardinal: -Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois jours je me charge de les faire entrer. Chapitre XXI Le Frère De Lait. Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli, un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais, se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano, vers huit heures du soir. Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse d'Urbain, et demandait la signora Jacintha. La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient les fenêtres de la chambre de Jacintha. A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré, c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de grenadiers. Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en soeur joyeuse et pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri: -Gaëtano! cher Gaëtano! Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la maison maternelle pour suivre sa maîtresse. Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à ce qu'il paraissait-car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en expliquer avec lui-à l'entretenir d'affaires de la plus haute importance. Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures. Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux. Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France, il ne se ferait pas faute d'accepter. Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue. La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son frère et y entra après lui et referma la porte. Gaëtano poussa une exclamation de joie. -Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère Jacintha, où est ta maîtresse? -Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu, dit en riant la jeune fille. -Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout. -Et où réglerez-vous ces affaires importantes? -Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop. -Devant moi! -Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha, nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers. -Alors, moi, que deviendrai-je? -Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller. -Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais pas si grand diplomate. -Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse? Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul mot: -Cherchez. Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant à demi voix: -Mathilde! Mathilde! Mathilde! Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction de cette voix en criant de son côté: -Antonio! Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur leurs têtes une pluie de fleurs. Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et ne se répondant que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot. Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps: -C'est donc toi! Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui! Puis, revenant la première à la raison: -Mais mon mari! s'écria la comtesse. -Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de Jacintha et m'a permis de demeurer au château. Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure des explications était venue. Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse. Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol. Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque dont il prononça le mot ENTREZ. La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la comtesse. -C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de cette visite matinale? -Quelle nouvelle, monsieur? -Mais que nous allons probablement être assiégés! -Oui, et je voulais causer de cela avec vous. -Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle? -Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle m'a empêchée de dormir. -On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air fatigué. -J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler. -Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez importante pour me la dire. -Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences. -Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre... -Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous parler de ces choses-là. -Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant. -Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils. -Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous? -D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous! -Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours présente à ma mémoire. -Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au mien. -Ces propositions, je me les rappelle, madame. -Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à Pignerol! -Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner la preuve. -Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée, peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune immense. Le comte regarda sa femme d'un air étonné. -Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous voulez en venir. -Aussi vais-je aborder nettement la question. L'étonnement du comte redoublait. -Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret. -Du fils naturel du roi Henri IV. -Oui, monsieur. -Eh bien? madame. -Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de Pignerol! Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise. -Un million! dit-il, je voudrais le voir. -Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur! Le comte serra ses mains crispées. -Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte? -D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain. -Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa soeur hier soir? -Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue. -Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte. -Si vous refusiez!... c'était possible. Le comte demeura un moment pensif. -Et quelles sont les garanties qu'on me donne. -L'argent. -Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi? -Un otage. -Et quel est cet otage? -Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu, vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire dans quelle ville de France je dois vous rejoindre. -Et le million sera payé? -En or. -Quand? -Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis la capitulation signée par vous et autorisé mon départ. -Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir avec lui. Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se l'était promis à lui-même, avec la comtesse. Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse. La garnison avait vie et bagages sauvés. Chapitre XXII L'Aigle Et Le Renard. Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir le secourir. Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les bannières savoyardes. Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu. La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le commandant de sa cavalerie: -Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison, mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un n'en reste debout. L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux furent passés au fil de l'épée. Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au coeur de ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois, c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un étranger. Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au fourreau. Quant à Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations du duc de Savoie. Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée, qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses projets dans le Montferrat. Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein, remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes, ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes. Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire, ne tendaient la main que pour prendre et piller. Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir Richelieu. Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de Charles-Emmanuel. Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la perspicacité de son lieutenant des gardes: -Arrive ici, lui dit le cardinal. -Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau. -Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini? -Je ne l'ai jamais vu, monseigneur. -Et son nom? -Parfaitement inconnu. -De toi? mais peut-être pas de moi! Latil secoua la tête. -Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il. -Comment s'appelle-t-il? -Mazarino Mazarini, monseigneur. -Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne. Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon voisin.-Jeune? -Vingt-six à vingt-huit ans à peine. -Beau ou laid? -Joli. -Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie? -A son accent, je le croirais du royaume de Naples. -Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise? -Coquet. -Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne serai pas surpris. Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait: -Le capitaine Mazarino Mazarini. Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que Latil l'avait dépeint. De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient jamais administré le royaume,-de son côté, disons-nous, en saluant le cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup d'oeil. Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette fois le présent et l'avenir. Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre les deux Aigles; mais l'Aigle et le Renard. Le renard entra donc avec son regard fin et oblique. L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond. -Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si jeune d'âge. -En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans. -Trente, monseigneur. Le cardinal se mit à rire. -Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois. Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais menti et m'étais vieilli de deux ans. Voulez-vous l'absolution? -Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour où je voudrai être évêque. -Serait-ce votre intention? -Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence. -Cela vous sera facile avec la protection que vous avez. -Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections? -La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me parler de la part du cardinal Antonio Barberini. -Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté. -Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même. -Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux. -Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége, n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant, n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége, était plus en état de porter une quenouille qu'une épée. -Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me répéter ce que les neveux disent de l'oncle... -Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas, ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du château Saint-Ange, où se faisait l'élection: Mort et incendie ou Barberino pape! Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix. En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on, d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait. -Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama. -Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de Fratres qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien. -Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome. -Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités? -On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin sourire. -C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment parlé d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire près de moi? -Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas. -Pourquoi? -Parce qu'elle est absurde. -Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors? -Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde. -Et quelle est cette chose? Mazarin haussa les épaules. -Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire demander si vous auriez cette générosité, en considération de la princesse de Piémont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol, concession qui avancerait de beaucoup la paix. -Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des gloires du règne de Louis XIII. -Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la faire? -Non, pas précisément. -Alors, dites, monseigneur. -Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa soeur. On m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie; attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus positives. -Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir. -Qu'en feront-ils? -Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose. -Comptez-vous donc rester en Italie? -Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me donner encore. -Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir suffisant à votre ambition? -L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur; chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: Memento mori. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une secte. Mazarin parut vouloir s'arrêter. -Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute. -Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi; vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan, Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples. -Et où irez vous, si vous quittez l'Italie? -Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en France probablement. -Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose? -Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur. -Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère. -C'est mon seul désir, monseigneur. Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à reculons. -J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût pour monter sur celui qui allait affronter la tempête. Puis il ajouta tout bas: -Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre une soutane. Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France. Latil le lui fit remarquer. Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher. Celui-ci lui remit une lettre venant de France. -Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée. -Très pressée, monseigneur. Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots; mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance. Fontainebleau, 17 mars 1630. «Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes. «Revenu à Fontainebleau.-Amoureux! Gardez-vous. P. S.-Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant! Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement invraisemblable, qu'il douta. -N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en veine. -Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est allé conduire sa belle otage à Briançon. -Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la nouvelle de la prise de Pignerol. Latil s'inclina et sortit. Chapitre XXIII L'Aurore. Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite, continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique, était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser. Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou conspirait sourdement contre lui. Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du statu quo, qui défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix? Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en choeur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine Henriette d'Angleterre. Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre, venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père; Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller toutes les grandes maisons du royaume. Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal, avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient. Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi. Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux reines et le conseil le rejoindraient à Lyon. Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston, d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine mère, qui tenait son cercle. Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète. Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle agissait dans ses intérêts. Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de la soeur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de profiter de l'absence de son frère pour l'épouser. Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière. De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot, le cardinal de Lyon. Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous, mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de Gonzague. Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement parti pour sa maison de Limours. Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau. Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous allons le dire. Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère, Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir défaillir. La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne d'Autriche, fut rappelée à Paris. La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant. -Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu, pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté. -Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que ce soir. -J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons, qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante? La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce de pacte qui en avait été la suite. -Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis. -Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de me faire attendre en endormant mes craintes. -Le roi est-il donc plus mal? -Moralement, oui; physiquement, non! -Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame. -Que faire? demanda la reine. Puis plus bas: -Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira point au-delà du signe de l'Ecrevisse! -Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté. La reine sourit. -Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle. -C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV. -Mon Dieu! -Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais une fois n'a tenu sa parole. La reine garda un instant le silence. -Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon confesseur j'acceptasse-oh! rien que d'y penser j'ai honte-en supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter d'autres? -Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis? -Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter la voix. -Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants. -Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine. -C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de 1619. -C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour en faire foi. -Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa femme il en avait. -Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la répugnance, Fargis? demanda vivement la reine. -Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père, et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait point assez d'attention: il serait difficile! Puis regardant, du même oeil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par ce doute, s'était redressée: -Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille bouche, de pareils cheveux et-passant la main sur le cou cambré de la reine-une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait la peau froide et visqueuse d'un serpent. -Que me dites-vous là? ma chère? -La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis. -Tais-toi, Fargis tu me fais froid. -Eh bien, ma belle reine, cette répugnance du roi Henri pour sa femme, qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le nôtre. -Où veux-tu en arriver? -A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et qu'alors... -Eh bien? -Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance, au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne. -Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri II était un homme. -Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il... La reine répondit par un soupir. -Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée? -Je l'ai, reprit Fargis. -Et plus belle que... La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de dépit:-et plus belle que moi? allait-elle dire. Fargis la comprit. -Plus belle que vous, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous, madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout on ne l'appelle que l'Aurore. -Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison? -D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M. de Hautefort. -Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée? -Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant, peut-être plus encore. -Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer? -Oui. -Et elle l'accepte avec résignation! -Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin du roi... -Qu'a à faire là-dedans Bouvard? -Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté! -Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera difficile! -Il s'en charge. -Mais c'est donc arrangé? -Il ne manque à tout cela que votre consentement. -Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore! -Rien de plus facile, madame, elle est là! -Comment là? -Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle. Mais il n'est plus là. -Et elle, y est-elle? -Oui, madame. La reine regarda la Fargis d'un oeil dans lequel ou pouvait remarquer une nuance d'irritation. -Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie. -Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir Votre Majesté que lorsque tout serait prêt. -Oui, et tout est prêt alors? -Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci. -Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune amie. -Dites votre fidèle servante, madame. -Faites entrer. Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit. -Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos hommages. La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la chambre. La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et d'étonnement. -La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis. -Trop peut-être! répondit la reine. Chapitre XXIV Le Billet Et Les Pincettes. Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle. C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'Aurore. C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et alors en ayant conçu la possibilité par ces soins d'un jour que le roi avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme. Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine cette tasse d'absinthe en la frottant de miel. On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée. Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras tendus, en s'écriant: «Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec bienveillance. Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire renvoyer le cardinal de Richelieu. Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII. Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient faire leurs pâques avec lui. Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux. Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était une jeune fille à genoux sur la dalle nue. Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à glands d'or. Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il appela un page et lui fit porter le sien. Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva, salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise, et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des femmes du midi. Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable, produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui avait fait donner trente mille livres pour sa vertu. Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres. Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme gouvernante de ses filles. Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le rejoindre à Fontainebleau. Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque, conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui fallait des vers pour cette belle personne-là. Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois. Il loua fort la beauté de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté. Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers. Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde, amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux, sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il étendait la main pour la saisir. Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point. -Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot désirs. -Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert. -Mais, parce que je ne désire rien. A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les désirs, et tout fut dit. Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité, mirent leur costume complet. Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la poésie de Bois-Robert et la musique du roi. Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort sans mauvaises pensées. Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient, au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point l'espoir de les lui inspirer. En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle. Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux. Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage, mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi faisait à sa prétendue. Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre les deux familles. Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme! Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent. Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie. Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua. Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir, remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi s'en aperçût, un billet cacheté en poulet. Le roi voudrait savoir de qui était le billet. Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort. Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne. Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en papier découpé. Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer. Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà tout. Fargis les dévorait. -Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme. Louis XIII fronça le sourcil. Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait encore cette belle statue de marbre rose. En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les jambes du roi. Louis crut que c'était Grisette, sa chienne favorite, et l'écarta du pied. La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main. Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la main de Mlle de Hautefort. Le roi ne perdit rien de ce manège. L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui servit à merveille les intentions des conspiratrices. Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche. -La naine vous a remis un billet? demanda-t-il. -Vous croyez, Sire? -J'en suis sûr. Il se fit un petit silence. -De qui? demanda le roi. -Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort. -Lisez-le, vous le saurez. -Plus tard, Sire! -Pourquoi plus tard? -Parce que je ne suis pas pressée. -Mais moi je le suis. -En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis bien libre de recevoir des billets de qui je veux. -Non. -Comment, non? -Attendu... -Attendu quoi? -Attendu...... attendu...... que je vous aime! -Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant. -Oui. -Mais que dira Sa Majesté la reine? -Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la preuve que j'aime quelqu'un. -Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit. -J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi ne le saura point. Et elle se leva. -C'est ce que nous verrons, dit le roi. Et il se leva à son tour. Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle s'y enfuit. Louis XIII l'y suivit. La reine suivit le roi en l'excitant. -Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine. Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de fouiller la jeune fille. Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche, et, le mettant dans sa poitrine: -Venez le prendre là, Sire, dit-elle. Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers le roi. Le roi hésita; les bras lui tombèrent. -Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes ses forces de l'embarras de son mari. Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant: -Mais prenez donc, prenez donc, Sire. Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile, enleva la lettre. La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de Mlle de Hautefort en murmurant: -Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle proposée par Fargis. La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort. Le roi la lut et tout honteux la lui rendit. Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien différents. La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi. -Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau! Puis, plus bas, avec un soupir: -Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle. S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du roi d'Angleterre? Source: http://www.poesies.net