Le Comte De Moret. (1866) (Le Sphinx Rouge.) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME III TABLE DES MATIERES I Les Lardoires Du Roi Louis XIII. II Pendant Que Le Roi Larde. III Le Magasin D'Ildefonse Lopez. IV Les Conseils De L'Angely. V La Confession. VI Ou Mr Le Cardinal De Richelieu Fait Une Comédie Sans Le Secours De Ses Collaborateurs. VII Le Conseil. VIII Le Moyen De Vauthier. IX Le Fétu De Paille Invisible, Le Grain De Sable Inaperçu. X La Résolution De Richelieu. XI Les Oiseaux De Proie. XII Le Roi Règne. XIII Les Ambassadeurs. XIV Les Entr'Actes De La Royauté. XV Tu Quoque, Barabas! XVI Comment, En Faisant Chacun Leur Première Sortie, Etienne Latil Et Le Marquis De Pisani Eurent La Chance De Se Rencontrer. XVII Le Cardinal A Chaillot. XVIII Mirame. XIX Les Nouvelles De La Cour. XX Pourquoi Le Roi Louis XIII Etait Toujours Vêtu De Noir. XXI Ou Le Cardinal Règle Le Compte Du Roi. TROISIÈME VOLUME. Chapitre I Les Lardoires Du Roi Louis XIII. Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait le lendemain et se faisait saigner le surlendemain. Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait qu'augmenter. Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait encore à son air lugubre. Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme. Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait religieusement parole à lui et aux autres. Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait, sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux yeux, mais toujours inutilement. Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des favorites. La buggera a passato i monti, disaient les Italiens. La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler l'Irrésistible, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué. -Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse. -Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi. -Comment donc les aimez-vous, alors? -De la ceinture en haut, répondit le roi. -Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre, je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des cuisses. C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé d'aller chez la reine. Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf, tenait momentanément la corde. Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé. Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud. Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête. Puis Baradas, le favori du moment. Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII, tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour. En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers; c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses plaisanteries. Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille; homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième; Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu. Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus lui faire leur cour. -Messieurs, allons larder! fit-il. -Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela s'accorde bien: majesté et larder! Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille et celui de Nogent sur le milieu de sa tête. -Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent. -Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély. -Devant le roi, y penses-tu? -Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence... -Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux. -Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély? -On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon argent. -Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit. -Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi. -A vous, Sire? -Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons larder! Ces deux mots: Allons larder, méritent une explication, sous peine de ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous allons la donner. Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique, c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire Bassompierre, il réussissait très-bien. Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés. Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en commémoration d'une main auguste, on a appelé une royale, si bien que le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre: Hélas! ma pauvre barbe, Qui t'a donc faite ainsi? C'est le grand roi Louis Treizième de ce nom Qui toute ébarba sa maison. Ça, monsieur de la Force, Faut vous la faire aussi. Hélas, Sire, merci, Ne me la faites pas: Me méconnaîtraient mes soldats. Laissons la barbe en pointe Au cousin Richelieu, Car par la vertudieu Ce serait trop oser Que de prétendre la raser. Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de boeuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement. Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans. Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands progrès. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage, c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les autres ne se bornaient point à des figures héraldiques et variaient leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les morceaux ornementés par eux. Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons le cours de notre récit. Sur ces mots:-Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons nommées se hâtèrent donc de suivre le roi. Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger, dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de veau, soit son filet de boeuf, son lièvre, soit son faisan, et où l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre, disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la forme, assez haut pour être entendu: -Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé rubis sur l'ongle? Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent, donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses bras en disant: -Je nage, je nage, je nage! -Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là. -Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a perdu pied, n'est-ce pas? -Oui. -Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond. -Après? -Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage! En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on disait alors, un des meilleurs becs de l'époque. -Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne m'inquiéterait pas! Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et comme il était très médisant de caractère: -Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il. -Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc. -Comme César, dit Bassompierre. -Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie? -Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis qu'il en fait, ce qui est affirmatif. Le duc d'Angoulême haussa les épaules. -Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise. -Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi. -Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion ridicule, perdre un si bon locataire. -Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi de plus honnête que l'industrie de notre cousin? -D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu, quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX, roi de France; votre père, de glorieuse mémoire, fils d'Antoine de Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien. -Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII. -Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour: «Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.» -Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord. -Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il rendait l'argent. -Pas toujours, dit Bassompierre. -Comment, pas toujours! fit le roi. -Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi. -Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles, j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières. -Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre? -Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui, Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.» -Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a répondu mon père? -Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis: «Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!» -Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII. -Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine, qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les demi-pistoles. -Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela. -A mon père? demanda Louis XIII. -Je lui ai vu voler un manteau, moi. -Un manteau! -Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre. -Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin. -Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui, n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là, puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva, croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le deuil. -Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste. -Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement: «C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu, industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages. -Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles, devant la porte de votre hôtel. -Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc d'Angoulême. Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de veau le cardinal. -Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, m'est avis que c'est toi cette fois qui es lardé. Chapitre II Pendant Que Le Roi Larde. C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte. Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées, quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses, quitte à ne point les tenir. Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi mettait à piquer son veau. Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié. Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas. Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint. -Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade? -Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre. -Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin! L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme s'il tenait une épée. -Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses. L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le peut-être de l'autre monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de Danemark, cherchant-qui sait? peut-être comme le premier les meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs était une conversation folâtre près de la leur. C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon. Il en fut encore ainsi cette fois. -Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon. -Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier, pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant, si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette, cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil de venir ainsi. -Conseil de fou! dit le roi. -Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély. Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence. -C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui. Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un boeuf, Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard. Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet, le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou faisait semblant de dormir. -Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort intéressant. -Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me cherche querelle. -A quel propos? -Il paraît que M. de Vendôme s'ennuie en prison. -Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre. -Et, continua Bassompierre, il m'a écrit. -A vous?... -Probablement il me croit en faveur. -Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme? -Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély. -Tais-toi, fou! dit le roi. -Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie. -Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos. -Et il vous écrit? demanda le roi. -Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je devais être de la coterie de M. de Guise. -Pourquoi cela? -Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa soeur. -Et que lui avez-vous répondu? -Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela. -Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi. -Je rêve, Sire. -A quoi? -A la guerre du Piémont. -Et que rêvez-vous? -Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne. Que dites-vous de mon rêve, Sire? -Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres, dit l'Angély. -Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi. -Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera sous toi, mais si c'est le cardinal, il commandera sur toi. -Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande. -Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas commandé dans Paris du temps du roi Henri III. -La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre. -Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire, aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un grand parti pour Monsieur. -Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout autre que le roi. -C'est votre avis? dit Louis XIII. -Oui, Sire. -Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché? -Votre Majesté a eu tort. -Comment, j'ai eu tort? -Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je méritais d'y aller. -Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un homme d'expérience. -Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là. -Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'ordonnait de prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se contentait de me l'offrir, je le porterais à Son Eminence, en lui disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux. -Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si modeste. -Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me compare. -Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour MONSIEUR, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je nommerais MONSIEUR. -Et pourquoi cela? fou. -C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle, il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids. -Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas. -Ah! tu te décides à parler, dit le roi. -Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire. -Pourquoi ne piques-tu pas? -Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir mauvais. -Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te parfumer. -Qu'est-ce? demanda Baradas. -De l'eau de Naffe. -Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe. Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de l'eau contenue dans son flacon. Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher. -Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit coquin s'est permise à mon égard? On se tut. Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit: -Sire, je le ferais fouetter. -Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas exaspéré. Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le maréchal. Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent. -Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je vais vous la donner. Georges, une lardoire. Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire: -Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre. On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori, et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans l'épaule et l'y laissa. -Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps. En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri. -M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi. Le maréchal prit son chapeau. -Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt. -A qui? demanda le roi. -A Philippe éveillé. Et tandis que le roi criait:-Bouvard! que l'on m'aille chercher Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant: -Lui, le fils de Henri IV? Jamais!... Chapitre III Le Magasin D'Ildefonse Lopez. Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez. Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif-il passait près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan-il eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau. Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes: «Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.» Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son registre de demandes: «Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.» Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas. Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez. -Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître des requêtes: Guadaçamilles. Le marquis l'arrêta. -Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat. -Non. -Savez-vous ce que veut dire: Guadaçamilles? -Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose de formidable. -Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M. de Bassompierre. Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé. Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il conseilla à des marchands de draps une opération à Constantinople: l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il était nécessaire, il fendait un diamant en deux. Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac en France. Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât. Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour l'intelligence de ce dernier. Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question, non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais encore de reine qui veut vendre un royaume. Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis, d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de l'autre, une lettre: -Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine. -Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie. -Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine. -Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant ce cadeau. -Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant la main vers la mante. -Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté doit d'abord lire la lettre. -Et qui a porté la lettre et la cage? -Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de Son Altesse. La reine prit la lettre, la décacheta et lut: «Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal, bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous plaindre de lui. «Votre tante dévouée, «CLAIRE-EUGÉNIE.» -Ah! dit la reine-qu'il parle! qu'il parle! Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français: -La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde. -Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon cher oiseau, vous entendre parler espagnol. A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait: -Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos lleguen. -Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire en italien? L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec l'accent italien seulement dire: -Dares la mia vita per la carissima patrona mia! La reine battit les mains de joie. -Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet? demanda-t-elle. -L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier. -En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche. Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt: -Give me your hand, and I shall give you my heart. -Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais, ma chère Isabelle? -Oui, madame. -Avez-vous compris? -Le perroquet a dit: «Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon coeur.» -Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit qu'il parlait encore, Bellier? -Le hollandais, madame. -Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le hollandais. -Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la Frise; il sait le hollandais. -Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du roi. Mme de Fargis courut et ramena Beringhen. C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France, très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué. Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre. Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui demandât son cinquième compliment, il dit: -Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in hollandsch myne niefte geboorte taal. -Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle hollandais comme s'il était d'Amsterdam. -Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la reine. -Il a dit à Votre Majesté: «Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en hollandais, ma chère langue natale.» -Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas qu'il ne soit aussi beau que bien instruit. En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit une belle révérence à Sa Majesté. Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des plus gracieuses à la reine. La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans. En ce moment on entendit par le corridor appeler: -Monsieur le premier! monsieur le premier! C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le premier valet de chambre. Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait. La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte était encore ouverte: -Qu'y a-t-il? -Le roi demande M. Bouvard. -Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté? Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une direction différente. On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes. -Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est arrivé chez le roi. -Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec. -Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander. -Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose point demander des nouvelles de son mari! -Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis. -Et si le roi se fâche? -Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII. Puis s'approchant de la reine tout bas: -Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses nouvelles. Et, en trois bonds, elle fut dehors. Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de rire. La reine respira. -Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle. -Très grave, au contraire, il y a eu un duel. -Un duel! fit la reine. -Oui, en présence du roi même. -Et quels sont les audacieux qui ont osé? -M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé. -D'un coup d'épée? -Non, d'un coup de lardoire. Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui n'appartenait qu'à cette joyeuse nature. -Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez. Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée de faire la moindre objection à la proposition de la reine. Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce qui veut dire à la fois Marguerite et perle. Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite Gretchen. Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la rue du Mouton et de la place de Grève. Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main, un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à la reine. Ce jeune homme, c'était le comte de Moret. Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était accouru. Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même cérémonial qu'il avait fait pour la reine: -Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu d'abord à vous, comme le voulait absolument mon coeur; mais là où est la reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour. Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps de lui répondre autrement que par sa rougeur. La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le coeur de la jeune fille. Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses déployées devant elle. Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants, auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries. Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles; quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des perles vivantes. Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine, accourut: -Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle donc embarrassée? -Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles. -Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente deniers. -D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman. -Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis. -Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce. -N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos sept cents pistoles. -Où cela, ma mie? demanda la reine. -Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute cette tapisserie de l'Inde. -Eh mais, c'est Particelli. -Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery. -Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même? -Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi. -Je ne comprends pas. -Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus vite possible.-Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.-Parce qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.-Bon! a répondu le cardinal, Particelli a été pendu.-J'en suis fort aise, a répondu le roi, car c'est un grand voleur!» -De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point. -De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M. d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents pistoles. -Et comment m'acquitterai-je envers lui? -Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne font qu'un. Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son gros ventre. -Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli. -D'Emery! fit le trésorier. -Et de quoi, mon Dieu! fit la reine. -Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras... -D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier. -Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres chez Lopez. -Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable! -Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une grande reine, monsieur Particelli? -D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi d'Emery. -C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu. -Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service. -C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne plus m'appeler Particelli. -C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M. Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il n'aura affaire qu'à vous. -A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli, n'est-ce pas? -Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût abouché avec Lopez. Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un coup d'oeil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres; d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte. Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses intéressantes. -Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès. -Oui, par le comte de Moret. -Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur de Milan... -Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère. -Et la reine a médité le conseil qui lui était donné. La reine rougit et baissa les yeux. -Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait? -Dieu nous garde de ce malheur! monsieur. -Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous? -Dieu en déciderait. -Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque confiance dans la parole de Monsieur. -Aucune, c'est un misérable. -On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque couvent de France. -Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort. -Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère? -Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste. -Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort du roi, tout le monde est aux pieds de la régente. -Je le sais, monsieur. -Eh bien? La reine poussa un soupir. -Je n'aime personne, murmura-t-elle. -Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un-qu'il est par malheur inutile d'aimer. Anne d'Autriche essuya une larme. -Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant promettez-moi une chose. -Laquelle, monsieur? -Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du repos de la France et de l'Espagne. -Que voulez-vous que je vous promette, monsieur? -Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues, vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis. -La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa Majesté. Puis tout bas: -Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute. -Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas! Chapitre IV Les Conseils De L'Angely. Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer, et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même. Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci un enfant gâté. Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la mort de la Châtaigneraie. Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même, d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille. Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé de lui rendre la belle Briséis. L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs, et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis ensemble. La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême: -Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous? Le duc haussa les épaules. -J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour l'égratignure de M. de Baradas. -Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter; par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout huguenot qu'il fût resté au fond du coeur. -Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son vivant vous l'abominiez. -Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions pas de ses meilleurs amis. -Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance, savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi. Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui. -Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M. d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin. -Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit; il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs, vous les avez gris. -Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je ne l'ai pas. -Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre, vous qui n'avez jamais vu le feu. -Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La Rochelle donc? -C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment-le feu! -Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême, je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous nous séparions. -Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard. Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour cela, on ressemble toujours à quelqu'un. -Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous le rappelez-vous ce Virginio Orsini?-Monsieur, de son côté, ressemble au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez. -Non je ne saurais pas le savoir. -C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà? -Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher duc, je vous en préviens. -Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse. -Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré. Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se vantait de n'avoir pas lui-même. Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite torture commencée sur le duc de Guise. Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély. Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis, triste, la tête basse et les yeux fixés en terre. -Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir. Louis releva la tête. -Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui à qui il s'adresse abonder dans son sens. -Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif. -Que dis-tu de M. Bassompierre? -Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse. Un éclair passa dans l'oeil morne de Louis XIII. -L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à M. de Baradas. Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur. -La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il. -Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang. Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre. -Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour rien. Peste! -Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de Bassompierre. -As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut ronger une lime et qui s'y usa les dents? -Que veux-tu dire encore avec tes apologues? -Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis-cela regarde notre ministre Richelieu.-C'est toi qu'on appelle le Juste de ton vivant, mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le Juste après sa mort. -Quoi! -Tu ne trouves pas, Louis?-Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand il est venu te dire-«Sire, pendant que je veille à la fois à votre salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi, c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»-Tu interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds et te dit tout.-Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de Richelieu:-Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:-Le fouet, Sire. Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre, qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M. de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en personne, te répondra:-Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée. -Que lui répondras-tu, à ton ministre? -J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis te dire. -Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le commettre, comme Chalais. -N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous le roi Henri II. -Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville, c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te recevra! -Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction quelconque, ou il le fera comme il le dit. -Et que fera-t-il? -Il restera chez lui! -Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M. Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un ingrat comme les autres,-dont tu te dégoûteras comme des autres;-quant à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils. -Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu me donnes parfois de bons conseils. -Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons. -Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure? -Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner. -Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu? -Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite. Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la répugnance. -Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du bon. -Pas à la cour, du moins. -Comment, pas à la cour? -Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte. -O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis cela? -Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse. -Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la croyais sage. -Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de Chevreuse. -Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal. Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris. -Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande... -Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à une autre.-Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là n'est point une vestale. -Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose rimée latine: Fargia dic mihi sodes Quantas commisisti Sardes Inter primas alque Laudes Quando..... Le roi s'arrêta court. -Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira. -Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche chaste ne saurait répéter. -Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre, mais elle n'en a que plus d'expérience. -Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide. -J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du moins les anecdotes grivoises. -Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner jamais:-Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:-Je ne jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.-Oh! le méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.-D'ailleurs, ma conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée. -Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage. Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles. -Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard. -Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire, dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un léger tremblement. -Contre sa beauté? -Encore moins. -Et contre son esprit? -Elle est charmante, mais... -Mais quoi? -Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais..... -Allons donc. -Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie. -Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te perd. -Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle? -S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec, elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces vilenies de pages et d'écuyers. -Mais Baradas? -Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne d'Arc; en tout cas, essaye! -Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait? -Eh bien, il te restera Saint-Simon. -Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle proprement dans son cor. -Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé. -Que dois-je faire, l'Angély? -Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de l'Europe. -Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai. -Eh quand cela, demanda l'Angély? -Dès ce soir. -Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi. Chapitre V La Confession. Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une lettre adressée au prince et conçue en ces termes: «Monsieur le duc, «Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus distingués, de la campagne qui va s'ouvrir. «Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue, toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète. «Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle serait aussi à la mienne. «Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous, de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort. «Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre très-dévoué serviteur. «ARMAND, cardinal de Richelieu.» Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre, Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec le comte de Moret. Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire. Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la chambre. Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude, descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé, quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre. Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que, pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il frapperait sur son timbre. Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui suffirait pour expédier la dame voilée, il ne crut pas devoir ajouter d'autre recommandation. Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée. Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait d'introduire. Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet, qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de distinction. Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue paraissait fort intimidée: -Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici: parlez. Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui. La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de comprimer les battements de son coeur. Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la crainte. Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes. -A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis. Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche. -Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur; mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre protection. Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière. -Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous êtes. -Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous, monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré. -Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et de ministre. La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de lui et leva son voile. Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise. -Isabelle de Lautrec, murmura-t-il. -Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux bonnes dispositions de Votre Eminence? -Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue. -Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je cours. -Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de moi. -Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession. Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et s'arrêteraient sur ma bouche. -Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces susceptibilités fussent-elles exagérées. -Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse que moi... -Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger dans cette place que vous occupiez. -Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une attention que je ne méritais certes pas. Le respect, pendant quelque temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit: «Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé. Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et, prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre: «Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut encore plus froide pour moi que la reine. -Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la reine attendait de vous? -Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi, mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole, s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main. Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis. Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis était assise près de moi. -Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant. -Oui, monseigneur. -Continuez, mon enfant. -Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à Votre Eminence. -Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous, n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis. -Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur. -Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce qu'elle vous a dit, n'est-ce pas? -Mot pour mot, monseigneur. -Et que répondîtes-vous? -Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!-Puis, prenant Mme de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me disant:-Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en échange de votre dévouement-et elle rentra dans sa chambre. Mme de Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire, c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter à vos pieds et de vous tout dire. -Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime, mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à genoux et de lui donner la forme d'une confession. -C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre. -Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer? -Non, mais un danger, monseigneur. -Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société, est d'aimer et d'être aimée. -Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle par le rang et par la naissance. -Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom, quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore l'égal des plus beaux noms de France. -Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle et surtout dangereuse. -Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas? -Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui m'épouvante. -Vous vous êtes aperçue de cet amour? -Il m'en a fait l'aveu. -Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une prière. -La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand qu'ici. -Si j'avais affaire à un coeur moins pur et moins noble que le vôtre, moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre pureté et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de votre père, je vous en donnerai les moyens. -Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer. -La route ne sera peut-être pas sans danger. -Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où l'innocence de mon coeur et la virginité de mes pensées sont des chances de plus de succomber.-Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante. -Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt, du moins arrêté pour votre départ. -Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur? -A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile. -Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le trouble de mon coeur. -Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que ce coeur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon insuffisante tendresse. En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau et frappa sur un timbre. Guillemot parut. Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal. -En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des tableaux. -Seul, ou accompagné? -Avec un jeune homme. -Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander si je suis libre. Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de Montmorency et le comte de Moret. Chapitre VI Ou Mr Le Cardinal De Richelieu Fait Une Comédie Sans Le Secours De Ses Collaborateurs. Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé, sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie, éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII. Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours, c'était, non point la guerre d'Italie-elle était arrêtée-Mais c'était le choix du chef qu'on donnerait à cette armée. C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret; seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier les intentions qu'il avait sur le comte. C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à son oncle un fait de cette importance. Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une ouverture de paix que lui faisait le prince. Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves, inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à le ménager, à le protéger, à aider sa fortune-étant le seul fils de Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.-Le comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée, servant la France, représentée dans sa politique par le duc de Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour avoir conspiré contre lui. Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne pourrait plus se dégager. Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût fait pour Monsieur. Les premiers compliments échangés: -Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris. -Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire, que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par me faire une promesse? -Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous. Montmorency s'inclina. -Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à cause de votre extrême jeunesse-c'était celle de connétable. L'épée fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers, au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi vivant il ne le sera jamais! Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de Montmorency. Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.-Il continua: -La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la grandeur ou l'abaissement de la France. Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le cardinal: -Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie. Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience la fin de son discours: -Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si, comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre toute liberté. -Votre main! monseigneur, dit Montmorency. Le cardinal lui tendit la main. -Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis. -Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir. -Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur? -Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en campagne au commencement du mois prochain. -Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon gouvernement ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent gentilshommes et cinq cents cavaliers. -Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce que vous feriez dans cette circonstance? -Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous. -Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée de connétable. -Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret? -Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même, la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront. Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots, parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de Moret au duc. -Laissez-moi Galuar. Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement. Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le regardant avec une respectueuse tendresse: -Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux qui ont aimé le père d'aimer le fils. Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu, pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût s'adoucir. -Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est bon, ne saurait que répondre. -Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal, car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter dans les périls auxquels vous vous exposez. -Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me menacent? -Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement? -Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient, monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement. -Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28, je crois. -Le 28, monseigneur. -Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour MONSIEUR. Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence qu'exerce un homme de génie: -Oui, monseigneur, dit-il. -Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi, vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la soeur de Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi, vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes présenté chez elle, vous étiez son amant. -Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à de pareils détails. -Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant de la soeur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route, quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, fidèle à la mémoire du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin. -Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce douloureux spectacle? -Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, au moment où, déguisé en gentilhomme basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et minuit. -Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je reconnais que votre police est bien faite. -Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur vous de si exacts renseignements? -Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un intérêt quelconque. -Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal qu'il pouvait se faire à lui-même. -Comment cela, monseigneur? -Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime, mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le faut. -Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur? -Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche. Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de votre père. -Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me dit à moi? -Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de Concini, et non de Henri IV. -Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites. -Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France. -Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce pas? -On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV. -Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier une mission. -Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains pour vous. -Qui m'éloigne du danger? Richelieu fit signe que oui. -Et par conséquent de Paris? -Il s'agirait de retourner en Italie. -Hum! fit le comte de Moret. -Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie? -Non, mais j'en aurais pour rester à Paris. -Alors vous refusez, monsieur le comte? -Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner. -Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard. -Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête. -Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans y prendre part? -Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard possible. -C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte? -C'est bien résolu, monseigneur. -Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je chercherai quelqu'un, comte, qui veuille bien vous remplacer près de Mlle Isabelle de Lautrec. -Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père? -Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne? -Oh! mais, monseigneur, pardon. -Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur. -Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi. -Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien? -Non, monseigneur. -Vous acceptez? -J'accepte. -En ce cas, voici mes dernières instructions. -J'écoute. -Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera aussi sacrée qu'une soeur. -Je le jure. -A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée et prendre un commandement sous M. de Montmorency. -Oui, monseigneur. -Et si le hasard faisait-vous comprenez, un homme de prévoyance doit supposer tout ce qui est possible-si le hasard faisait que vous vous aimassiez... Le comte de Moret fit un mouvement. -C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant, je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père. -Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur. J'aime Mlle de Lautrec. -Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle, par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux. -Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma reconnaissance; mais... Le comte s'arrêta inquiet. -Mais quoi? demanda le cardinal. -Il me reste un doute. -Lequel? -J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur. -Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que vous désirez. -Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là comment la voir. -Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais, moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai quelques ordres à donner. Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui, de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres détails de la vie. La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de Lautrec elle-même. Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique, poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué. Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait, croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou, l'Estoile et Mayret. Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être présenté au cardinal. Chapitre VII Le Conseil. Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté, dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre. Le conseil se tenait le soir. Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis, qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre, plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre. Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa présence. La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la détermination adoptée. Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de Médicis. Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais, malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts, il n'en était que plus puissant. Le conseil était indiqué pour huit heures du soir. A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise. A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles sacramentelles: -Asseyez-vous! MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre égal à celui des délibérants. Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre, comme il eût dit toute autre chose, il dit: -Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc? -A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous procédions sans lui? Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif. Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la délibération: -Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.-Il s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers-prétentions que nous avons appuyées-et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M. le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires. Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés: -L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche. C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise commencée;-cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux objections qui lui seront faites. Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal Bérulle. Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre, consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit: -Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables, auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées; et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés injustement. Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise, s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds de Leurs Majestés. Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis. Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu: -Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à répondre, répondez. Richelieu se leva. -Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision, que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné, de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions, et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis. Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue, que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans, a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante. Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci, incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais, comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré. Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui: -En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous, et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je ne suis ni prophète-et Richelieu regarda avec un sourire son collègue le cardinal de Bérulle-ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la fin du mois de mai prochain. En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté, victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne. Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de Richelieu. Le roi prit la parole: -M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de lui-même et de la politique suivie, de dire le ministre du roi, car cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.-Oui, nous sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé. Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse. Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique, presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua: -La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais l'époque où nous devons nous mettre en campagne,-bien entendu que les opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort. Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas, l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous ne la suivons pas. Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un léger signe de remerciement. Puis se tournant vers Bérulle: -Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le cardinal. Bérulle se leva. -Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux mots: le ministre du roi, a proposé de faire la guerre immédiatement, et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons, je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu, en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante mille,-eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée, sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être avantageuse.-J'ai dit. Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les capitaines admis au conseil,-Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de Guise, Marillac-l'Epée-n'étant plus des jeunes gens-et ardents à la guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger il ne faut être que courageux. Le cardinal se leva. -Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le soldat bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de canons et de forteresses. Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent, mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions. Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit! Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs, paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi. Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table. -Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne, et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu, messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Le conseil est levé. Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement. Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait donner la conduite du siége de La Rochelle. Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à conserver les apparences de la neutralité. Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de Vauthier. -Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.» -Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général. -Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé lieutenant général dans l'esprit du roi? -C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité. -Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de Médicis. -Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans. -Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène. -Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant. Puis, se retournant vers Vauthier: -Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il? -Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté. -Venez vite alors.» Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant aux appartements particuliers de Marie de Médicis. Chapitre VIII Le Moyen De Vauthier. Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet, de la part des deux reines. Et, en effet, quoique rentré chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une seconde tentative sur son fils. Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et, à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély. Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait dire. Baradas avait gardé le silence le plus complet. C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur, qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de campagne. Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant, jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély, ramener aux pieds du roi. Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles. Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en prendre des informations de son côté, et c'était pour cela particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou. Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait sans aucun renseignement précis. Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély, que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité. Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus-et une personne du dévouement de laquelle il était sûr-à consulter, il répondit d'une voix assez bienveillante: -Entrez. M. le Premier entra. -Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély? -Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M. Beringhen. -Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la reine Anne d'Autriche. -Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là? -Oui, Sire. -Toutes deux? -Oui, Sire. -Et elles veulent me parler ensemble? -Ensemble, oui, sire. Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée suivie de la reine Anne d'Autriche. Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile, auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière. En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre entêtement d'un taureau qui présente les cornes. Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux: -Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles persécutions. Que me voulez-vous? dites vite. -Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa belle mère,-je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver. -Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là, à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de la constance et des privations? -Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient Dieu de vous conserver à la France et à elles! La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet. -Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté qu'arriverait-il de nous et de la France? -Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux résolutions prises. -Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin, puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à tous.... -A toutes! vous voulez dire, madame, interrompit le roi. -Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point votre ministre bien-aimé? -Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume. -Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez près de nous et avec nous. -Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non, madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que je le reconnaisse tout le premier.-Ah! s'il y avait un prince de ma maison auquel je pusse me fier. -N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur? -Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté. -Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie. -Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai, et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je m'en trouve bien. Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour cacher ses larmes. Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine visible, et il le réprima immédiatement. Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains: -Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice, cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère, mais la France vous en seront reconnaissantes. -C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce que vous m'avez dit. Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire les rois, et qui disent que l'audience est terminée. Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte parut la tête de Gaston d'Orléans. -Eh bien? demanda-t-il. -Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu, c'est à vous de faire le reste. -Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc. -Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de la chambre du roi. -C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne pas le lui donner. Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas. Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait, toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine d'espérance: -Victoire! il est chez le roi. Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras ouverts. Chapitre IX Le Fétu De Paille Invisible, Le Grain De Sable Inaperçu. Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie, suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver. La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de cette valeur qu'il avait sous les yeux. Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars 1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que je battrai Charles-Emmanuel. Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis: -Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle, mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage, comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée d'avance. -Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son ambition, les uns dans la tête, les autres dans le coeur, et le moment venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon coeur. -Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte. -Oui, monseigneur. -Et vous aimez au-dessus de vous. -Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune. -Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence? -Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence, qui ne fera rien qu'avec sa permission. Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa mémoire. -Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle de Lautrec? -Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant. -Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été présentée à Sa Majesté comme votre fiancée. -Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez, de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux de vous appeler mon fils.» -Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les promesses de son père? -Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais dire s'est contentée de me répondre que son coeur était libre, et qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés. -Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela? -Il y a un an, monseigneur. -Et depuis l'avez-vous revue? -Rarement. -Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour? -Il y a quatre jours seulement. -Qu'a-t-elle répondu? -Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué l'embarras à son émotion. Le cardinal sourit; et à lui-même:-Il me semble, dit-il, qu'elle a oublié ce détail dans sa confession. Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude. -Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs? demanda-t-il. -Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et, s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point de moi. La sérénité reparut sur le visage du vicomte. -Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant. En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin. Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car, d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la récompense qu'il ambitionnait. Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et les yeux souriants, apparut sur le seuil. -O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous devriez être dans votre chambre à vous reposer? -Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de dormir, et je n'eusse pas fermé l'oeil sans vous féliciter de votre succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?... -Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le coeur dilaté et en respirant à pleine poitrine. -Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux, laissez-moi partager votre triomphe. -Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche de l'échafaud d'un de mes ennemis,-victoire d'autant plus belle, Marie, qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,-les esclaves que l'on soumet par la force restent nos ennemis,-ceux que l'on soumet par le raisonnement deviennent vos apôtres.-Oh! si Dieu m'aide, dans six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car, dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat a latere, légat à vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant, et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi, Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir. -Mais vous serez brisé demain. -Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien porté. -Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit? -Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant, soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit. Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle se fût perdue dans la pénombre de l'escalier. Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez Marion Delorme. Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du cabinet dans la chambre voisine. Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de l'entrée secrète perdue dans la boiserie: -Qui frappe? demanda-t-il à voix basse. -Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul? -Oui. -Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois d'une certaine importance. Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache. Ce jeune homme, c'était Marion. -Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous. -Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet, sonnez; si j'y suis, frappez. -Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en souvenir. Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui. -Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;-non, ce serait manquer de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît, monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin tous les deux. -Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle, et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais trop tôt. -Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez. -J'écoute. -Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M. Baradas. -Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi. -En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély, les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près d'un quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord, tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux reines. Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans se donner la peine de dissimuler son inquiétude: -Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude. -J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre Eminence de qui je les tiens. -S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous l'avoue, bien aise de le savoir. -Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que je rends service à celui qui me les a donnés. -C'est donc un ami. -C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son dévoué serviteur. -Son nom? -Saint-Simon. -Ce petit page du roi? -Justement. -Vous le connaissez? -Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez moi ce soir. -Ce soir ou cette nuit? -Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues, dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre compte de sa bonne réussite aux reines. -Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose me fût répétée, dites-vous? -Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion, a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai, mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble serviteur.» -C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion, dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance. -Ah, monseigneur. -J'y aviserai; mais en attendant.... Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique. -Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi. Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos. Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant au doigt. Puis, lui baisant la main: -Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes, et vous ne vous en repentirez pas. -Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis jamais. Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une villanelle de Desportes. Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri. -Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de sable inaperçu! Puis avec une expression de mépris impossible à rendre: -Ah! dit-il, un Baradas!! Chapitre X La Résolution De Richelieu. Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses. Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le lendemain, nous ne dirons pas lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité. Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles; le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans son tiroir. Un coup d'oeil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait une réponse à faire. Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant, passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre le cachet. Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte, et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était arrivé. Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien venue. Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque chose de nouveau. Enfin Richelieu ouvrit le message. Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il lisait, s'étendait sur son front. Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de lui, s'appuya sur un fauteuil. Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue. Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes, il s'essuyait le front. Il était évidemment en proie à une vive angoisse. Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration haletante. Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et qui semblait n'avoir plus la force de la porter. Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui tendait une main frissonnante. Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa. Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui, la serra contre son coeur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en essayant de sourire: -Lisez, lui dit-il. Mme de Combalet lut tout bas. -Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira. Mme de Combalet lut: «Monsieur le cardinal et bon ami, «Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant que des deux questions, la question intérieure est la plus importante, à cause des troubles que suscitent au coeur du royaume M. de Rohan et ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal, en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils. «Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère. «J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation importante.-Si je reste, qui ira? Si je pars, qui restera? Plus heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la fois rester et partir. «Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin, je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. «Votre affectionné, «LOUYS.» La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les démences de Saül. Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du cardinal. -Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la peine. -Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie? -Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle? -Très sérieusement. -A votre place, moi? Elle hésita. -A ma place, toi? voyons, achève. -A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là, nous verrons un peu comment ils s'en tireront. -C'est ton avis, Marie? Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie: -Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines, princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux. -Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les appelles? -Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout. -Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet, j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et d'avance ma résolution était prise. Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit: «Sire! «J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets. «ARMAND, cardinal de Richelieu.» Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes silencieuses coulaient sur ses joues. -Vous pleurez, lui dit le cardinal? -Oui, dit-elle, et de saintes larmes! -Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie? -Celles que l'on verse, la joie dans le coeur, sur l'aveuglement de son roi et le malheur de son pays. Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce. -Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées. -Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre? -Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire place aux infortunes non méritées-ce sphinx, on l'appelle le Doute.-Pourquoi Dieu, demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois, ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême? -Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le comprendre. -Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but. Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille? sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France, or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi? Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier parut. -Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart d'heure. Charpentier s'inclina et sortit. Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit: P. S.-Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie-le cardinal consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui-elle monte à trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté. N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle. Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison. Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté, Armand [+] RICHELIEU. A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait. En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.-35,000 hommes étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire campagne. Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe, appela le messager et lui donna le pli en disant. -A Sa Majesté en personne. Et il ajouta une seconde bourse à la première. La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât, près du cocher, et dit: -A Chaillot! -Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta: -Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot, dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon. Chapitre XI Les Oiseaux De Proie. Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis, obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal, dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.» Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les augustes personnages qui l'attendaient. Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne et Monsieur. Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens, Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; coeur lâche et déloyal, méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le sourire, et rendait ce mépris en haine. Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils. Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans, se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce, à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue, gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise, l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se tenait prêt à trahir encore. Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que, grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire. Vers dix heures et demie-on se rappelle que le cardinal l'avait fait attendre-le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission. Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager. -M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix? -Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et de ne remettre cette lettre qu'à elle-même. -C'est bien, dit le roi, allez! Le messager se retira. Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire. -Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se joignait à la prière. Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix n'avait point ses inconvénients? -Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes intérêts? Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur les différents auditeurs appelés à l'écouter. «SIRE!... A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient pas évanouis comme des fantômes. -Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience. Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine altération dans la voix: «Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté... -Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il accepte. -Attendez, madame, dit le roi, il y a un mais... -Alors, lisez, Sire, lisez! -Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas. Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose. «Mais je ne puis par malheur l'accepter. Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur, incapables de se contenir! Le roi fit un mouvement d'impatience. -Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît. Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence. Le roi reprit: «Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.» -Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe. -Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude s'irriter l'oeil du roi. Anne pressa plus fortement le genou de Marie. -Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils. -Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame, je le sais, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il continua avec une impatience mal réprimée. «Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble, et surtout le plus fidèle de vos sujets. «ARMAND, cardinal de Richelieu.» Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée; les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi pour lui baiser la main. Mais le roi arrêta tout le monde du regard. -Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum. Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le post-scriptum que se trouvait généralement le point le plus important de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: Il y a un post-scriptum, et la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils: -J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision, vous ne reviendriez pas sur la vôtre. -J'ai promis, madame, répondit Louis XIII. -Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur. Le roi lut: «P. S.-Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté.» -Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler! Le roi frappa du pied, le silence se fit. «N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle. «Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison. «Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté.» ARMAND [+] RICHELIEU. -Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voilà tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître. La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette royauté, répondit la première. -Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance; mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le cardinal, je me permettrai d'émettre un avis. -Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien venu. -Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les affaires intérieures en votre absence. -Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le cardinal? -Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai pas osé revenir sur ce point. -Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil? -Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu. -Et après? -Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux sceaux; on peut les y laisser. -Le roi fit un signe de tête. -Et à la guerre? demanda-t-il. -Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués, à pourvoir à la sûreté de l'Etat. -Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant, dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de son ministère. -Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune. -Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur. -Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait Monsieur parfaitement capable. Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon. -Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux; ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume. -C'est bien, dit le roi, nous aviserons. -Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils, qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu, le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines largesses qui ne seraient que des actes de justice. -Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient. -Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en hypothéquant mes biens. -Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire de la mémoire du roi votre père. -Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame. Puis, se tournant vers Anne d'Autriche. -Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du même genre à me faire? -Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux, à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000 livres. -Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque autre prière à m'adresser? Anne se tut. -Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari, ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté. -La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser. -Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de... Monsieur hésita sur le chiffre. -De combien? demanda le roi. -Mais, de cent cinquante mille livres au moins. -Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait six millions à la France et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon frère, et que la parenté se paye. -Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille, mon fils, à qui ira-t-il? -Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa famille. Votre fils, madame, aura ses cent cinquante mille livres d'entrée en campagne. Louis XIII appuya sur le mot votre fils, car, en effet, tout le monde savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis. -Est-ce tout? demanda le roi. -Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui nous manquait... -Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce serait nous révolter contre elle. -Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu. -Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien. -Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence. -Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi, fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi. -Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie. -Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi, car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré. Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du matin. Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni la portée: -Enfin! je vais donc régner! Chapitre XII Le Roi Règne. Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France, appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de l'ordre dans les finances et à retrouver ce métal que l'on croyait être la propriété de la seule Espagne,-l'or. Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais, à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol. En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir. De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son ministre. Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille livres? Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt mille livres de Richelieu. Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du fameux trésor. Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever, tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant, laissa voir un immense coffre de fer. Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de voir. Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre. A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa valeur sur une étiquette. Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur, après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa, et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus pur. Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si, dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre. Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe; puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef. -Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il, que sur un mot écrit par moi. Charpentier s'inclina. -Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi? -Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours seul. -Seul?... et à quoi travaillait-il seul? -Aux affaires de l'Etat, Sire. -Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat? -Il avait des agents qui lui faisaient des rapports. -Quels étaient ces principaux agents? -Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports. Au reste, tous sont prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils auront affaire. -C'est bien. -En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M. le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne. Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au plus tard. -Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment quelqu'un qui attende? -M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir l'honneur d'être reçu par Votre Majesté. -J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave soldat; je serai bien aise de le voir. Charpentier alla à la porte d'entrée. -Monsieur Cavois? dit-il. Cavois parut. -Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me parler? -Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté. -Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous l'accorder. -Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé. -Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois. -Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne suis plus à personne. -Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi. -Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur. -Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal? -Parce que le coeur y était, Sire. -Et qu'il n'y est pas avec moi. -Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir. -Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal? -Le bien qu'il m'avait fait. -Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui? Cavois secoua la tête. -Ce n'est plus la même chose. -Ce n'est plus la même chose, répéta le roi. -Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait. Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous gagnerons douze à quinze mille livres par an. -Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an, c'est bon à savoir. -Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége. -Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois? -Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à porteurs dans les rues de Paris. Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout, immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses. -Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que vous avez dans les gardes de M. le cardinal? -Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine. -Je ferai Jussac maréchal-de-camp. -Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de devenir maréchal-de-camp loin de lui. -Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois... -C'est mon désir, Sire. -Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille pistoles. -Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M. le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent avec cet homme. -Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur Cavois? -Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes. -Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien? -Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira, et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble de ses serviteurs. -C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du capitaine à tout refuser, vous êtes libre. Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait. -Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi, comme M. Cavois, de me servir? -Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail. -Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera installé, que ferez-vous? -Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le cardinal, qui est habitué à mon service. -Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez ces deux qualités. -Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M. le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.» -Tes père et mère honoreras Afin de vivre longuement, répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre, monsieur Charpentier. -Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée? -Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur. Charpentier s'inclina. -N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète? -Oui, Sire. -Je désire le voir. -En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même? -Frappez, dit le roi. Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit. Rossignol tenait un papier à la main. -Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier. -Laissez-nous, dit le roi. Charpentier sortit. -C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi. -Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des yeux, le papier. -On vous dit habile déchiffreur? -Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon pareil. -Vous pouvez reconnaître tous les chiffres? -Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres. -Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu? -Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur. -Mon frère! -Oui, Sire, à Son Altesse royale. -Et que disait M. de Lorraine à mon frère? -Votre Majesté désire-t-elle le savoir? -Sans doute. -Je vais le lui aller chercher. Il commença par l'original et lut: JUPITER... «... est chassé de l'OLYMPE..., continua Louis XIII. -Du LOUVRE, fit Rossignol. -Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi. -Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol. -Monsieur conspire et contre qui? -Contre Votre Majesté et contre l'Etat. -Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur... -Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue. -«... il peut, reprit Louis XIII, il peut se réfugier en CRÈTE.... -En LORRAINE. -«... MINOS... -Le duc CHARLES IV. -«lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé de CÉPHALE... -La santé de VOTRE MAJESTÉ. -C'est moi qu'on appelle Céphale? -Oui, Sire. -Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que Céphale. Qu'était-ce que Céphale? -Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite. Louis XIII fronça le sourcil. -Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi! -Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol. -Vous en êtes sûr? -Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir. -Où en étions-nous? -«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de Céphale, c'est-à-dire du roi...-Vous en êtes là, Sire. Le roi continua: -«... ne peut durer...-Comment ne peut durer! -C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du duc de Lorraine, du moins. -Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade! Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire. «... Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser PROCRIS...-Procris? -Oui, LA REINE, fit Rossignol, Procris était la femme infidèle de Céphale. -«... ne ferait-on pas épouser la reine à JUPITER-à Monsieur! s'écria le roi. -Oui, Sire, à Monsieur. -A Monsieur! Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et continua: -«... Le bruit court que L'ORACLE... M. LE CARDINAL «... Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser VÉNUS. Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de tourmenter le papier qu'il tenait à la main. -VÉNUS? répéta vivement le roi impatient. -MADAME DE COMBALET, MADAME DE COMBALET, dit vivement Rossignol. «... A CÉPHALE, continua le roi, me faire épouser madame de Combalet à moi! où ont-ils pris cette visée? «... En attendant que JUPITER, c'est-à-dire Monsieur, continue de faire sa cour à HÉBÉ... -A la PRINCESSE MARIE. -«... Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se croit, l'ORACLE, ou le cardinal, se trompe en croyant JUPITER amoureux d'HÉBÉ. «Signé MINOS.» -CHARLES IV. -Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer; ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné les Guise? Puis, se retournant vivement vers Rossignol. -Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de M. le cardinal? -Elle était confiée à M. Senelle. -Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien entouré. -Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance acheté par le P. Joseph. -Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi. Rossignol cligna de l'oeil. -L'ombre de M. le cardinal, dit-il. -Et alors, le valet de chambre de Senelle... -Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée. -Qu'a fait Senelle, alors? -Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là qu'a reçue S. A. R. Monsieur. -Et qu'a répondu mon frère Jupiter au sage Minos? demanda le roi en riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant agitées, quoiqu'il eût cessé de parler. -Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens. -Comment, c'est sa réponse que vous tenez? -Oui, Sire. -Donnez. -Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien moi-même. -Comment cela? -Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre. Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement inintelligibles. -Astre-se Be-l'amb. dans la joie L. M. T. se vent être se. -Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire. -Je le saurai demain, Sire. -Ce n'est point l'écriture de mon frère. -Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier. -Et quand cette lettre a-t-elle été écrite? -Aujourd'hui, vers midi, Sire! -Et vous en avez la copie! -A deux heures, le P. Joseph me la remettait. Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le deviner: -Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui demanda-t-il. -Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée! -Je vous croyais à M. le cardinal. -Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi. -Mais j'en ai besoin, moi, de vous! -Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France. -Pourquoi cela? -Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre lesquels le cardinal seul peut me protéger. -Et si je vous protége, moi! -Sa Majesté en aura l'intention, mais...... -Mais?... -Mais elle n'aura point la puissance. -Hein! fit le roi en fronçant le sourcil. -D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien modestement placé. -Où cela? -En Angleterre. -Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles, probablement? -Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le cardinal; j'ai refusé. -Et si je vous offrais autant que le roi Charles. -Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté. -De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie? -On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur. Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve. -Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi. -Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer à mon départ pour lequel tout est préparé. -Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre talent contre la France. -J'en donne ma parole à Votre Majesté. -Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que vous et vos compagnons! Le roi regarda sa montre. -Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici; veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite. -Elle le sera, Sire. Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer: -Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol. -Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à Charpentier de le faire entrer. -Il est là, Sire! -Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même. -Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à l'Éminence grise. Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la porte du cabinet. -Venez, venez, mon père, dit le roi. Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine, et avec toutes les apparences de l'humilité. -Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi. -Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant ses yeux. -Oui, Sire. -Depuis longtemps? -Depuis une heure, à peu près. -Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là? -Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est d'attendre les ordres de son roi. -Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon père. -Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux saintement baissés. -Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère? -Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix. -Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la croisade. -Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir. -Comment cela? -J'ai fait un poëme latin intitulé la Turciade, pour animer les princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés. -Vous rendiez de grands services à M. le cardinal? -Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles moyens. -Combien M. le cardinal vous donnait-il par an? -Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement. -Vous avez un carrosse? -Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord. -L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi. -Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite. -Et il vous donna un carrosse. -Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire, le P. Ange Sabini, montant un cheval entier... -Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le carrosse que vous avait offert le cardinal. -Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés. -Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous désirez que je vous fasse. -Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut dans la voie des honneurs. -Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire? -Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû sortir. -Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le roi. -Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau éteint, je suis aveugle. -Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M. le cardinal vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre. -Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber. -Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau rouge, la chute est supportable. Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin. Cet éclair n'échappa point au roi. -N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise? -Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements! -Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement? -Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce but. -Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien? -Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours, qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à l'endroit d'un pauvre capucin. Louis XIII regarda le P. Joseph de son oeil le plus pénétrant; mais il était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux baissés. Les lèvres seules semblaient mobiles. -Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée; il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience. Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage. -Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque le P. Joseph eut fini. -Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté. -Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi. -Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa poitrine et s'inclinant jusqu'à terre. Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois le roi du seuil de la porte. -Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi! Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la pénombre de l'antichambre: -N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois, ni deux, ni un peut-être. Puis reprenant: -Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un fou! Chapitre XIII Les Ambassadeurs. Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était dans le cabinet du cardinal. L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant, l'intéressait profondément. Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois mille pistoles. Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le matin, suivant, dix heures. Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois coups sur le timbre. Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire. -Eh bien? lui demanda impatiemment le roi. -Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre. -Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord. -La voilà, Sire. Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta la clef. Le roi lut: JB le roi. ASTRE SE la reine. BE la reine-mère. L'AMB Monsieur. L. M. le cardinal. T. la mort. PIF PAF la guerre. ZANE duc de Lorraine. GIER Mme de Chevreuse. OEL Mme de Fargis. O enceinte. -Et maintenant? dit le roi. -Appliquez le chiffre, Sire. -Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à ce travail. Rossignol prit le papier et lut: «La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée; mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine, plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte à la mort du roi. «GASTON D'ORLÉANS.» Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la molette de son éperon. -Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est enceinte ce ne sera pas de moi. Puis, se retournant vers Rossignol: Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur? -Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre. -Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas? -Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous arrivât point malheur. -Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas servi des armes qu'il avait contre eux? -Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis. Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux. Puis, revenant à Rossignol: -Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre, dit-il, mais avec la clef en haut. -Oui, Sire. -Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore? -Bien certainement, Sire. -Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui? -Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela regarde M. Charpentier. Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et agitée, avait frappé deux coups sur le timbre. Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi. Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil. Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur le bureau du cardinal, murmurant: -Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un Anglais peut-être! Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce qu'il disait: -Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et dans la famille. Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier. Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de s'avancer en disant: -Me voilà, Sire! -C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui? -Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la Saladie de Venise. -Qu'ont-ils été y faire? -Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M. le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard. -Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que c'était moi qui les recevrais. -Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même. -Quel est le premier arrivé? -M. de Beautru. -Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer. -Il y est, Sire. -Qu'il entre alors. Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et s'effaça pour laisser entrer Beautru. L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire attendre Sa Majesté. -M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle. -Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le cardinal. -Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur? en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui. -Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi. -Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière. -Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui, au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à l'abaissement de la France. -On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le comte-duc d'Olivarès? -Oui, Sire. -De quelle mission étiez-vous chargé près de lui? -Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue. -Eh bien? -Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des échantillons à Votre Majesté. -Mais il se moquait de vous, ce me semble! -Et surtout, Sire, de celui que je représentais. -Monsieur! -Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges agréables au lieu de vérités dures. -Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre expédition d'Italie? -On en rit, Sire. -On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite? -Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis, ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du duc de Nevers. -Ah! l'on croit cela à Madrid! -Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit-je sais cela d'un des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté-que l'on a écrit à don Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.» -Vous êtes sûr de ce que vous me dites? -Parfaitement sûr, Sire. Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était vivement préoccupé. Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru. -Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose? -Des propos de cour, voilà tout. -Mais ces propos de cour, que disaient-ils? -Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté. -N'importe, je veux savoir. -Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette fange! -Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied, que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine. Beautru s'inclina. -A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir. -Obéissez donc alors. -On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante... -Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma mort c'est leur ancre de salut. Continuez. -On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses précautions pour s'assurer... Beautru hésita. -S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc. -Pour s'assurer la régence. -Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne. -Pour s'assurer la régence! répéta Beautru. Le roi frappa du pied. -Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas? -Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi. Et Beautru s'inclina devant le roi. -Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur pour la suivre jusqu'au bout. -Qu'ordonne Votre Majesté? -Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué. -Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le malheur de la blesser. -Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M. Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un à récompenser. Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur extraordinaire près de Philippe IV. Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos au roi. -Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera. Heureusement-et le roi commença de rire d'un rire strident et nerveux-heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié! -Puis, l'oeil plus sombre et la voix plus altérée: -Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal. Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds. -Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda Charpentier. -Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein d'intérêt! Puis, avec ce même rire presque convulsif: -Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le veulent, ils le savent enfin. Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte. -Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas? parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour lui. -Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses, je ne sais pas si je dois vous répéter... -Me répéter quoi? -Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous avez eu à vous plaindre. -Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du cardinal de l'autre côté des monts? -Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et demi. -Et au nom de qui sont ces traites? -Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher l'argent, elles sont payables à vue. Le roi les prit, les tourna et les retourna. -Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France. Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au timbre et appela. Charpentier parut. -Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. le cardinal a emprunté les six millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la guerre? -Oui, Sire, à M. de Bullion. -S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter? -Au contraire, Sire, il les lui a offerts. -Comment cela? -M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié, et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence. -Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout. -Et avec quoi? demanda le cardinal. -Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille hommes et un million d'or en croupe. -Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut. -Quand? -Le plus tôt possible! -Ce soir, sera-ce trop tard? Le cardinal se mit à rire. -Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il. -Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre. -Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion? M. de Bullion se leva et salua Son Eminence. -Votre parole, monseigneur, dit-il. Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut dit. -C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion? -A la trésorerie, je présume. -Attendez. Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit: Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal, veuillez me les donner si la chose est possible,-je vous engage ma parole de vous les rendre d'ici à un mois. Votre affectionné, LOUYS. Puis, se retournant vers Charpentier: -Beringhen est-il là? demanda-t-il. -Oui, sire. -Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller chez M. de Bullion. Il y a réponse. Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra. -Eh bien? fit le roi. -M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M. de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe. Louis fit un signe de tête. -Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire? -Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M. Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit. -Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous fournir moi-même l'occasion de le voir. La Saladie s'inclina. -Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse, qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai reconnaissant de votre zèle. La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi. Charpentier était resté à la porte. -J'attends M. de Charnassé, dit le roi. Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé que celui-ci était devant ses yeux. -Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce qu'il paraît. -Oui, Sire. -Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier seulement j'apprends à connaître le prix du temps. -Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne? -M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre l'initiative en tout point, s'est contenté de m'annoncer votre départ et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus. -Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise quelles étaient mes instructions? -Dites. -Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par coeur pour le cas où les instructions écrites s'égareraient. «Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister, pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.» -Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez sans doute de particulières. -Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe. -Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe. -J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine, province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France. -Oui, dit le roi en souriant, je comprends la Crète et le roi Minos; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine? -Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement accomplir votre entreprise sur Mantoue. Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater. -Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte? -Oui, Sire, mais à certaines conditions. -Qui sont?... -Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus convenable peut-être, que je lui en explique le sens? -Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des mains. -N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi. -Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je vais l'apprendre. Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas: «De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. «Ce 19 décembre 1628. «Mon cher cardinal, «Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise. «Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter avec vous, pas avec d'autres. «Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha? «Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain de tenir personnellement vis à vis de vous les engagements que je prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais ne me dites pas: Le roi fera. Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval. «Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai à force de vin de Hongrie. «Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai avec joie et orgueil, «Votre affectionné, «GUSTAVE-ADOLPHE.» Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la lecture fut finie, il la froissa dans sa main. Puis, se retournant vers le baron de Charnassé: -Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il. -J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire. -Barbare, ours du Nord! murmura-t-il. -Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes, les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie; c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et Waldstein. -Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne. -Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant. -Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le roi de Suède, baron. -Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur pour la France. -Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal n'est plus aux affaires. Puis se retournant vers la porte où l'on grattait: -Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi. Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le premier. -C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez. Beringhen entra. -Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un large sceau, voici la réponse de M. de Bullion. Le roi ouvrit et lut: «Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres qu'elle me demande. «C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond, «Sire, «Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté, «Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet, «DE BULLION.» Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où allait son crédit financier. En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun sous le poids d'un sac qu'ils portaient. -Qu'est-ce que cela? demanda le roi. -Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de Bullion envoie à M. le cardinal. -M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent? -Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie. -Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet? -Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon sur son premier commis, M. Lambert. -L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire à ses propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité. -Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques jours pour vous dire mes volontés. Puis de la main il leur fit signe de se retirer. Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups. Charpentier parut. -Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres avec le reste, et payez ces hommes d'abord. Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent. Ils sortirent. -Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai demain: je me sens horriblement fatigué. -Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors Charpentier; c'est demain le jour des rapports. -De quels rapports? -Des rapports de la police de M. le cardinal. -Quels sont ses principaux agents? -Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de Souscarrières. -Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne? -Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive voix. -Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort. -De sorte que si les agents viennent en personne? -Je les recevrai. -Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents, dont je ne vous ai point parlé encore. -Un quatrième agent alors? -Agent plus secret que les autres. -Et qu'est-ce que cet agent? -Une femme, Sire. -Mme de Combalet? -Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence, c'est sa nièce. -Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu? -Très-connu, Sire. -Elle s'appelle? -Marion Delorme. -M. le cardinal reçoit cette courtisane? -Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin. -Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement. -Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle quelque chose d'important à dire à Votre Majesté. -Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume. -Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de communication. -Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence en me donnant de pareils détails? -C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté. -Et où est cette porte? -Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit. Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion Delorme. Enfin la curiosité l'emporta. -Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir. D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier. Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre. Chapitre XIV Les Entr'Actes De La Royauté. L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni personne de sa famille; de sorte que personne n'avait reçu de lui ni les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait les toucher. De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré sur rien. Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa sortie, plus muet le soir que le matin. Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa chambre. Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent, mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec la même insouciance, la même rapidité. Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux enfants-c'étaient presque des enfants-Baradas, l'aîné, avait vingt ans à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux lignes et demie qui constituaient le corps du billet. Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et plumes, et avait entrepris cette oeuvre colossale pour un gentilhomme de cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté. Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait, que le trésorier était à ses ordres. Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou plutôt à l'hôtel de M. le cardinal. Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis, reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant les trois mille pistoles. A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son coeur se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier le lui descendît jusque dans sa chaise. Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or, qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la révérence et avait refusé. Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du cardinal se refermait sur Charpentier. Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant: -Pour Mlle Delorme. Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs: -Au Louvre! Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous n'hésiterons point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne. En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme lui. Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse: -Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas? -Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez véritablement service. -Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand plaisir, monsieur Baradas. Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le reste. Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes. Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures, s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé. Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre. Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui qui le couvrait déjà. L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que, cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait pour son bouquet et son velouté. Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train de dégourdir. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui, au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste, l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il éprouvait le besoin-et ce besoin, il l'éprouvait souvent-de se désaltérer. L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où Louis XIII poussait un soupir de tristesse. L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de l'autre. -Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi, surtout quand on règne! Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux! -Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son assiette, pourquoi es-tu si malheureux? -Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me trahit. -Bon! tu viens de t'en apercevoir? -Non, je viens de m'en assurer. -Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze rose. -L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie, mon enfant, ou je te fais fouetter. -Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à travers une gaze rose! -Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne. -Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM. Copernic et Galilée l'ont dit avant moi. -Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre. -Hum! hum! fit l'Angély. -Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué eût-il fait pour l'arrêter trois jours. -Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours. -Pas lui, mais le Seigneur. -Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir. -L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une lieue. -Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en supposant que tu sois le fils de ton père! -L'Angély, fit le roi. -Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te trompe. -Tout le monde, l'Angély. -Moins ta mère, cependant. -Ma mère comme les autres. -Bah! moins ta femme, j'espère. -Ma femme plus que les autres. -Oh! moins ton frère, cependant. -Mon frère plus que tous. -Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te trompât! -L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal seul qui ne me trompât point. -Mais c'est le monde renversé, alors! Louis secoua tristement la tête. -Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de lui, tu avais fait des largesses à toute la famille. -Hélas! -Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur. -C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély. -Bon! alors ils ne les tiennent pas encore. -L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir. -Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme voleur, j'espère. -Non, c'est pendant que j'ai de l'argent... -Tu as donc de l'argent? -Oui, mon enfant. -Parole d'honneur? -Foi de gentilhomme, et beaucoup. -Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils; l'année 1629 peut être mauvaise. -Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau. -Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste. -Il faudrait que je fusse fou pour être gai. -Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en, quel est ton désir, dis-le? -J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély. -Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas. -Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste encore. -Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère. -Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours. -Laisse-les se plaindre, mon fils. -Si je mourais, l'Angély? -Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es. -Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un maravédis. -Eh bien, je m'en irais donc. -Que deviendrais-tu? -Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un endroit folâtre. -Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély? -Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager. -Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély. -Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre. -Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel. -Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis. -On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre. -Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu commences à me faire froid dans les os. -Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse? -Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté. -Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai donné à Baradas? -Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas? -Oui. -Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé. -Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi? -Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons garçons et de belles filles. -Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien. -Pas même à la vertu de M. Baradas. -C'est pécher que de causer avec toi. -Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon fils. -Lequel? -C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de me laisser manger mon dessert tranquille. -Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais prier. Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire. -C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le plus. Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant: Lorsque Bacchus entre chez moi Je sens l'ennui, je sens l'émoi S'endormir, et, ravi, me semble Que dans mes coffres j'ai plus d'or, Plus d'argent et plus de trésor Que Midas et Crésus ensemble. Je ne veux rien, sinon tourner, Sauter, danser, me couronner La tête d'un tortis de lierre. Je foule en esprit les honneurs, Rois, reines, princes, grands seigneurs, Et du pied j'écrase la terre. Versez-moi donc du vin nouveau Pour m'arracher hors du cerveau Le soin, par qui le coeur me tombe. Versez-donc pour me l'arracher, Il vaut mieux aussi se coucher Ivre au lit que mort dans la tombe! Chapitre XV Tu Quoque, Barabas! Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou faisait semblant de dormir. Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande compassion pour ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui, non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui. Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier, il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de Baradas. Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour venir causer avec lui. Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter, d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles. Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche: -Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il. -J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux. -Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant. -Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille pistoles! -Non, je m'en souviens, au contraire. -Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je n'y comptais pas. -Pourquoi n'y comptais-tu pas? -L'homme propose, Dieu dispose. -Mais quand l'homme est roi? -Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu! -Eh bien. -Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent: «Je nage, je nage, je nage.» -De sorte que tu as les trois mille pistoles. -Oui, Sire. -Et que te voilà riche. -Eh, eh! -Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes. -Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que je ne joue jamais. -Tu me l'as dit, du moins. -Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir. -Bien vrai, Baradas? -C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté. -La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le serpent lui-même. -Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette maxime pour l'écrire dans mon livre de messe. -A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu m'as paru distrait, Baradas. -Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec. Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation: -Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent? -Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des oeuvres pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme restreinte... -Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi. -Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes soeurs. -Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie, à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes. A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi. -Et des sept cent cinquante restant que feras-tu? -Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci, Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à faire ne manquent pas, et sur toutes les routes on rencontre des orphelins à secourir et des veuves à consoler. -Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas. -Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de n'avoir point trois cents femmes et huit cents... -Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des objets que réprouvent la morale et la religion. -Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse quelque lecture pieuse? Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi. Il se leva, alla prendre la Consolation éternelle de Gerson, revint s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine de componction, commença sa lecture. A la troisième page, le roi dormait profondément. Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place, gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue. Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours, tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue. Il y trouva Charpentier qui l'attendait. Le roi était pâle, fatigué, abattu. Il demanda si les rapports étaient arrivés. Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de Souscarrières et de Lopez. Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi. -J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements. -Et les ont-ils apportés? -M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi. -Faites entrer Lopez. Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse Lopez. Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre. -C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais depuis longtemps, et vous me coûtez cher. -Comment cela, Sire? -N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux? -Oui, Sire. -Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait chez vous. Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire passer pour des perles. -De quoi riez-vous? demanda le roi. -Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal? -Parfaitement. -Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses conséquences. -Lisez-moi ce paragraphe. -Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires. -Donnez. -Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles. -Sous le prétexte, avez-vous dit? -Sous le prétexte, oui, Sire. -Quel était donc le but réel? -De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de Mirabel, qui devait se trouver là, par hasard. -Par hasard? -Sans doute, Sire, c'est toujours par hasard que S. M. la reine rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait mandé. -C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre. -Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre de lui, le rencontre, par hasard, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement. -Et c'est chez vous que cette rencontre se fait? -Avec autorisation du cardinal. -De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne. -Oui, sire. -Et ils ont eu une longue conférence? -Ils ont échangé quelques paroles seulement. -Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles. -M. le cardinal le sait déjà. -Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret. -C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre Majesté. -Et quelles sont ces paroles? -Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de mon tailleur de diamants. -Il connaît donc l'espagnol? -Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie de lui. -Ils ont dit? -L'AMBASSADEUR: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une lettre de son illustre frère? -LA REINE: Oui, monsieur. -Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu? -J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai réponse. -Par quel moyen? -Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier et Mlle de Lautrec. -Vous croyez pouvoir vous y fier? -Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas, qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne. -Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis: et cette petite naine? -On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait à ne point être prise au dépourvu.» -A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi. -Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en baissant la tête. -Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées? -J'en suis payé, Sire, dit Lopez. -Comment, vous êtes payé? -Oui, Sire. -Et par qui? -Par M. Particelli. -Particelli, le banquier italien? -Oui. -Mais on m'a dit qu'il avait été pendu. -C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa banque à M. d'Emery, un bien honnête homme. -En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel? -La reine régnante, non; la reine-mère, si. -Ma mère! et quand cela? -Hier. -Dans quel but? -Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu. -Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu? -Ce sont les propres paroles de Sa Majesté. -Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables! s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous encore autre chose à me dire? -Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la maison acheter des bijoux. -Quels bijoux? -Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux. -Pour combien? -Pour trois cents pistoles. -Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux. -Probablement pour quelque maîtresse, Sire. -Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les femmes; et puis? -C'est tout, Sire. -Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: si mon état empire, elle avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel: M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui ai donné.-C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se dira chez vous. -Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation. -Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières, s'il est là. -Me voilà, Sire, dit une voix. Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main, le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il se tenait plié, la moitié de sa taille. -Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi. -Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné qu'elle désirait me voir. -Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire. -Mon rapport ne date que de deux jours, Sire. -Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours. -Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et chez l'ambassadeur d'Espagne. -Je sais ce qu'il y allait faire, continuez. -Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M. l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire de son côté. -Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez. -Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après, est descendu avec un sac d'argent très lourd. -Je sais cela. -De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine. -Quelle porte? demanda vivement le roi. -Celle de Mlle Delorme. -Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme? -Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre. -Une lettre! -Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau. -Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de là... de là où est-il allé? -Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la nuit. -Avez-vous autre chose à me dire? -Sur qui, Sire? -Sur M. Baradas. -Non, Sire. -Bien, allez. -Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis. -Allez. -De M. de Marillac. -Allez. -De Monsieur. -Ce que je sais me suffit. Allez. -Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à Chaillot. -Peu m'importe. Allez. -En ce cas, Sire, je me retire. -Retirez-vous. -Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de moi? -Trop content! Souscarrières salua et sortit à reculons. Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur le timbre. Charpentier accourut. -Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler? -C'était bien simple, dit Charpentier. Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se retournant vers le roi: -Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même; dois-je refermer la porte? -Inutile. -Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste? -Laissez-moi seul. Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient en face du passage secret. Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque léger qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit. -Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai! A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans. Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula ébloui. Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une pensionnaire: -Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres. Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir. -Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe, vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme. -Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion. -Alors, si vous êtes... Marion...... Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite. -Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une lettre? -J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant. -Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures? -Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres. -Les avez-vous conservées? -J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon coeur; la quatorzième, la voilà! -C'est son écriture! s'écria le roi. Et il tira vivement la lettre des mains de Marion. Puis se tournant et la retournant: -Elle n'est pas décachetée, dit-il. -Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais reçue. Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit. -Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre? -Il y a un moyen, c'est de la décacheter. -Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais je suis roi. Marion lui prit doucement la lettre des mains. -Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter. Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII. Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais qui conseillent un coeur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant plus de quelques minutes. Voici le contenu de cette lettre: «Belle Marion, «J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus, je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration, cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le jeu.-Cette proposition vous convient-elle, dites-moi oui, et j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi non, et, mon sac au cou, je cours me jeter à la rivière. «Vous dites oui, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais. «En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds. «Votre tout dévoué, «BARADAS.» Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu. Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, la main qui tenait la lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond désespoir, et-de même que César, qui avait paru sentir à peine les coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par la seule main qui lui fût chère: Tu quoque, Brute,-Louis XIII, avec un accent lamentable s'écria: -Et toi aussi, Baradas! Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule, mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au cocher: -A Chaillot! Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à elle: -Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page. Chapitre XVI Comment, En Faisant Chacun Leur Première Sortie,Etienne Latil t Le Marquis De Pisani Eurent La Chance De Se Rencontrer. Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son ministère, à Louis XIII. Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la Barbe Peinte au garde des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle. Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait été dite,-elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée. Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,-beau jonc, à pommeau d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé, regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose que sur son épée. A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court, s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant maître Soleil en face: -C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il. -Vrai comme l'Evangile. -Et de qui tenez-vous la nouvelle? -D'une dame de la cour. Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute condition. Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil: -Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté personnelle de M. le cardinal? Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement. -Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à La Rochelle il portait par-dessus. -Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure? -Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les plats avant lui. Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face. -Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là? -Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise. -Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de sortir? -Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.-Trois semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les soins assidus de Mme Soleil-ce qui n'a point de prix-cela vaut-il plus de vingt pistoles? -Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que l'honneur de vous avoir logé, nourri... -Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir. -Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter vingt pistoles en signe de votre satisfaction... -Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas? -Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde. -Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles. Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard, avec cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartient qu'à certains états; puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents livres: -Votre chaise est prête, mon maître, dit-il. Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et, faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de lui. -Allons, ton bras, fit-il. -Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec bien du regret que je vous le donne, allez. -Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir plus intimement connu. -J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la garde. -A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas. -Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret, M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un cardinal! Latil secoua la tête. -Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise. -Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte? -A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à Chaillot. -A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et douloureuse maladie. Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne à la main, se tenait debout au seuil. Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha. -Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de me répondre. Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de répondre. -Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte. -M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq jours, et personne ne sait où il est. -Pas même monseigneur? -Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc. -Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur. -Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien concerner Votre Seigneurie. -Laquelle? -Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison. Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent. -M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a bien voulu penser à moi.-Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal. Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la Ferronnerie. Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où Latil, à la porte de l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue, assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency. Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie. Il résulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisèrent à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani, préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait, reconnut le marquis Pisani. On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin. Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la vitre ouverte: -Hé! monsieur le bossu! cria-t-il. Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre. -Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses porteurs de s'arrêter. -Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un vieux compte à régler avec vous, répondit Latil. Puis à, ses porteurs: -Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme, et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre. Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la chaise de Latil à l'endroit indiqué. -Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils. -Ici parfaitement, dit Latil. Ah! Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par la bague qu'il lui avait montrée. De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil. -En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme. -Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles. Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le pavé. Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des deux chaises. -Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens. Les porteurs du marquis secouèrent la tête. -Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles coupées. Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils étaient passés: -D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous avons de quoi répondre. -Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire le sien. -Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups d'épée que je t'ai déjà donnés? -Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour cela que je veux absolument vous en rendre un. -Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes. -Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup d'épée par derrière. Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de son adversaire. Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par l'autre portière. Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux chaises. Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la chaise. -Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je vous en ferai autant. Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs, surtout quand ils sont beaux et généreux. Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en jetant quatre pistoles sur le pavé. Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune pistole. Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants. Il en prit son parti. -A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani. -A Chaillot, dit Etienne Latil. Chapitre XVII Le Cardinal A Chaillot. Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde, l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami Hercule. Il respira. -Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir. Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant des vers. Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se réfugiait un jour ou deux par mois. Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de temps? il n'en savait rien. Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille. Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot, le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés. Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie, Mirame, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées. Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui avait fait. Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son panégyriste. La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis sur un banc en disant: -Ma place est là. Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus. Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui commençaient à être à la mode. On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à quoi il avait répondu: -Je ne suis rien,-n'annoncez donc personne. On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement: -M. le cardinal n'a plus de gardes,-je viens veiller à sa sûreté. La chose avait paru assez bizarre à Guillemot pour qu'il crût devoir avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal. Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal. Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur. Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de son épée. Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le reconnaître. -Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil. -Moi-même, Votre Eminence. -Cela va mieux à ce qu'il paraît. -Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir mes services à Votre Eminence. -Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je veuille me défaire. -C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient se défaire de vous? -Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable. En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu qui se tenait près de la porte. -Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma disgrâce. -Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point fâché d'avoir pris rang avant les autres. -Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien faible. -C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi. -Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber dans une rixe au cabaret de la Barbe Peinte? -Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras. -Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être assassiné. -Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses porteurs: Hôtel Rambouillet, tandis que je disais aux miens: A Chaillot!-Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse. -Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine? demanda le cardinal. -Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est très-commode quand on est malade. -Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!... Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde. -Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M. Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur venait vous offrir? Latil montrant son épée. -Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir de tout ceci. -Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon Cavois à moi. -Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez ici, chère madame Cavois, venez. Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les formes primitives commençassent à disparaître sous un certain embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et de Mme de Combalet. -Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il nous donnait. -Comment, qu'il nous donnait? dit le cardinal; mon ministère vous donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame? -Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche seule. -Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet. -Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame, comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place. -Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant, -Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet, que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous votre mari et à moi mon oncle. -Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose. -Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi. -Où ça? où ça? demanda Mme Cavois. -En Italie donc. -Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore, monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite femme!... jamais! -Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi. -Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec elle une fois par hasard!... jamais! -Mais les devoirs de sa charge? -De quelle charge? -En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi. -Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa démission à Sa Majesté. -Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire? -Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette heure-ci, c'est fait, quoi! -Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à vos huit enfants. -Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises, qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez, les petits, entrez tous. -Comment! vos enfants sont là? -Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration à celui qui pousse. -Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois? -Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;-entrez tous, entrez tous, M. le cardinal le permet. -Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt j'ordonne à Latil de s'asseoir;-prenez un fauteuil et asseyez vous, Latil. Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de plus, il se fût trouvé mal. Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille, jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans. Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une flûte de Pan. -Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout, vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le remercier. -Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu. -Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner des ordres à mes enfants: à genoux marmaille. Les enfants obéirent. -Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir et matin. -Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma mère, à mes frères, à mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous les soirs à la maison. -Amen, répondirent en choeur tous les autres enfants. -Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une prière faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait été exaucée. -Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons. Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient agenouillés. -Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit! -Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté. -Dieu vous en garde! monseigneur. Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la quatrième avec le plus petit de tous. Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement. -Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à craindre: votre ennemie s'appelle Médicis. -Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet en rentrant; le poison... -Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce que mangera Votre Eminence. Je m'offre. -Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est offert. -Et qui a été accepté? -Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son oncle. -Et qui cela? demanda Latil. -Moi, dit Mme de Combalet. -Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur. -Que faites-vous? dit le cardinal. -Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence? -A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vôtre est rare, et l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre. Puis se tournant vers Mme de Combalet: -Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps, mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour demain. -M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant. -Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà déjà un qui ne s'est pas fait attendre. -Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait apprendre la poésie! Chapitre XVIII Mirame. Rotrou n'était pas seul. Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique l'admiration et non la servilité. -C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous êtes le plus fidèle de mes fidèles. -Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains, nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers! -Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le compagnon de Rotrou. -C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter à vous. Il espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps, vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de Bourgogne. -Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens? demanda le cardinal. -Réponds toi-même, dit Rotrou. -Mélite, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de noir. -Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et même lui comme les autres. -L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est pour moi plus qu'un ami, c'est un frère. -J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes. Puis se retournant vers Corneille: -Et vous êtes ambitieux, jeune homme. -Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait, me comblerait de joie. -Laquelle? -Demandez à mon ami Rotrou. -Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal. -Mieux que cela, monseigneur, modeste. -Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser? -Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille. -Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes. -Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise. -La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose. Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs, c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille. Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture en grosse lettre, était écrit le mot: Mirame. -Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris jusqu'ici, voici mon oeuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu tous, Mirame, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est oeuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables. Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui veut dire: -Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer. Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et reprit: -Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée Mirame, laquelle a une confidente nommée Almire et une suivante nommée Alcine. De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien, nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la France, un type équivalent à celui d'Arimant. -Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert. -Justement, dit Richelieu. Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là, malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question. -Azamor, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement amoureux, mais encore fiancé de Mirame. -Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant. -Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la situation, n'est-ce pas, messieurs? -C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père; elle trahit son père pour son amant. Rotrou donna un second coup de genou à Corneille. Corneille comprenait de moins en moins. -Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement, matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du palais. -Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord Buckingham... -Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord, est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or, qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement, et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne s'oppose plus à son union avec Arimant. -Bravo! crièrent en choeur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert. -C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout. -On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en dis-tu, Corneille? Corneille fit un signe de tête. -Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à voir bondir d'enthousiasme. -Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe des actes. -Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie: Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle Que d'infidélités pour paraître fidèle -Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée. -Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième, au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec Arimant. -Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la tragédie est faite. -Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de placer dans mon oeuvre. -Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert. -Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit: Les projets d'Arimant s'en iront en fumée Je méprise l'effet d'une si grande armée; Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi. En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute. ACASTE. Quoi, Sire, votre sang! LE ROI. Oui, mon sang; mais écoute: Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau Celle qui vous paraît un céleste flambeau, Est un flambeau fatal à toute ma famille. Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille. Son coeur qui s'abandonne au jeu d'un étranger, En l'attirant ici m'attire le danger. Cependant que partout je me montre invincible, Elle se laisse vaincre! ACASTE. O dieux! est-il possible? LE ROI Acaste, il est trop vrai par différents efforts, On sape mon Etat et dedans et dehors; On corrompt mes sujets, on conspire ma perte, Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte! A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard, on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de tous. Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua: -Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et une pensée à laquelle je ne veux rien changer. -Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert. -Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou. -J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira. LE ROI Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance: Le superbe Arimant, plein de vaine espérance, Demande à me parler et prétend de vous voir. Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir? -Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis XIII, dit Bois-Robert. Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui rendit son attouchement; il commençait à comprendre. -Mirame, répond, dit Richelieu, S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie. Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie; Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger. LE ROI. Si du roi de Colchos il avait l'héritage? MIRAME. S'il vous hait, il aura ma haine pour partage. LE ROI. Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins. MIRAME. S'il agit contre vous, il faut les rendre vains. LE ROI. Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. -Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit Richelieu s'interrompant. -Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de comprendre sa beauté, continuez, continuez. Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers. Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. MIRAME. Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables. -J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit Colletet. Richelieu continua. Il se vante d'avoir quelque bonheur secret. MIRAME. Un amour bien traité devrait être discret. -Belle pensée, murmura Corneille. -Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance. LE ROI. Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame. MIRAME. Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme? LE ROI. Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant? MIRAME. Vous me voyez rougir de courroux seulement! Richelieu s'interrompit. -Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés du deuxième et du troisième acte. -Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre ses vers avant et après les vôtres, monseigneur? -Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au sort. -La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes. -Téméraires, dit en riant Richelieu. -Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa volonté. -Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième. -Et moi du quatrième, dit l'Etoile. -Et moi du cinquième, dit Colletet. -Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse. Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille. -Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper. -Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf. -Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit Rotrou. Chapitre XIX Les Nouvelles De La Cour. Les cinq actes de Mirame distribués, la recommandation, faite pour le cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour leur dicter le plan complet des deux premiers actes. Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il était chargé de les communiquer. Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot. Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva, Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta. Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette frivole occupation. Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient faire leurs rapports dans la journée. Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses espérances, n'était pas encore écoulée. Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le roi. Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un si important avis à Marion Delorme. -Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe. Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à quatre. A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face à face avec lui. Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal. -Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne suis pas le roi. -Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir. Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal. -Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis. Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je vous prie. -Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant. -C'est bien, dit le cardinal, je devinerai. -Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et demie, le roi n'était pas chez vous. -Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets. -Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en faire quelqu'une. -Ne vous en a-t-elle jamais fait? -A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la jeunesse et en montrant des dents magnifiques. -Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M. Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait point, mais aiderait, au contraire! -Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le vouloir, je l'ai nommée. -Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure, je n'ai point entendu. -Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille gauche dont César entendait mal? -C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province. -Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête au Louvre. -Je sais cela. -Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille livres à la reine régnante. -Et les leur a-t-il donnés? -Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont contentés de la promesse du roi, mais... -Mais? -Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé tout net. -Ah! -Cela étonne Votre Eminence? -Non. -Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres; mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été le toucher dans la soirée. -Mais les autres? -Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre; le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville, qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui. -Le roi... le roi... -Le roi? répéta Saint-Simon. -A-t-il assisté au conseil? -Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade. -Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous? -De la guerre, probablement. -Qui vous le fait croire? -Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de Bassompierre. -Voyons le mot? -Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois. -Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre. -Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte. -Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du conseil. Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu. -Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à mon aise de leurs désastres. -Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui. Richelieu le regarda. -Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui de la France. -Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier. -Personne, monseigneur, je vous l'affirme. -Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres. -De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour l'aider à transporter toute sa richesse chez lui. -Et que va-t-il faire de ses trente mille livres? -Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une seconde, n'est-ce pas, monseigneur? -Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme? -De les manger avec elle. -Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix? -Non, par lettre, heureusement. -Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre les mains. Saint-Simon tira sa montre. -Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette heure-ci, elle doit s'en être dessaisie. -Pour qui? demanda vivement le cardinal? -Mais pour le roi! monseigneur. -Pour le roi! -Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas sans que vous revissiez Sa Majesté. -Ah! je comprends, maintenant. En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit entendre. Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil. Saint-Simon courut à la fenêtre: -Le roi! cria-t-il. Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant: -Le roi! La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante d'émotion: -Le roi! murmura-t-elle. -Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté. Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le front. Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés marche à marche et d'une manière mesurée. Guillemot parut sur la porte et annonça: -Le roi! -Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand diplomate que ma voisine Marion Delorme. Chapitre XX Pourquoi Le Roi Louis XIII Etait Toujours Vêtu De Noir. Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de Richelieu se trouvèrent face à face. -Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence, je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre jusqu'à moi. Le roi regarda autour de lui. -Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il. -Seuls, Votre Majesté. -Vous en êtes certain? -J'en suis certain, Sire. -Et nous pouvons parler en toute liberté? -En toute liberté. -Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi. Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber. Le cardinal se tint debout et attendit. Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un instant: -Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort. -Tort, Sire! en quoi? -De faire ce que j'ai fait. Le cardinal regarda fixement le roi à son tour. -Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires, nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication est venue. -Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous n'oublierez pas... -Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur, le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant, avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent dont elle vient de dire: J'ai eu tort, elle n'aura qu'à dire: Cardinal, vous avez raison, et nous laisserons tomber le passé dans le gouffre de l'oubli. -Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute. -Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter, par mon désintéressement et ma probité. -Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi. -Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un grand tort qu'elle a eu. -Monsieur! fit le roi. -Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté m'ordonne-t-elle de me taire? -Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne, au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches. -Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois qu'elle mérite. Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant: -Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt à tout entendre. -J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma probité; veuillez donc m'écouter. Louis XIII fit un signe de tête. -J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres. -Je sais cela, dit le roi. -Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre, bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre. -Je sais encore cela. -Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous m'avez offertes, après la prise de La Rochelle. -Je m'en souviens. -J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres; j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les caisses du roi. -Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus honnête homme de mon royaume. Le cardinal salua. -Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne régnante, S. M. la reine mère. Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il continua: -S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier; j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de revenu. -C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal. -Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit. -C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre, et hier un et demi. -Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche. -Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout entendre. -Sire, le grand malheur des princes, la grande calamité des Etats, sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines, venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison, et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France, conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche. -Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine Anne n'a aucun pouvoir sur moi. -C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour elle que j'ai le plus fait. -Pardonnez-lui, monsieur le cardinal. -Non, Sire, je ne le lui pardonne pas. -Même si je vous en prie? -Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté, puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout entière lui soit dite. Le roi poussa un soupir. -Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix altérée. -Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois; votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère... -Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal. Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au contraire, les en faire jaillir. -Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux. Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à Marseille... -Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler, et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi, en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez, monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez tout me dire, maintenant? -Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté, va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai? -Oui, et j'y suis parvenu. -Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire? -L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans, vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne connais pas les autres. -Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je les connais tous, moi, les assassins! Le roi poussa un gémissement. -Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle, que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa récompense? -On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles repenties; elle s'appelait la Coëtman, elle est morte il y a douze jours seulement. -Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille iniquité s'accomplit! -Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs secrets. -Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous, une autre personne que moi qui le sait. Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux que n'eussent fait des paroles. -Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux. -Oui, dit Louis XIII pâlissant. -Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables. -Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès. Et le cardinal crut le voir pâlir encore. -Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par lui. -J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?.... après?.... -Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M. Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans, l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté. -Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces deux hommes? demanda le roi. -Non, Sire, répondit le cardinal. -Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M. de Luynes; le plus jeune c'était moi! -Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement. -Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des coupables, la voilà! -O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez. -Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se porte en noir. -Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le. -Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi, l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez de moi ce que vous voudrez. Le cardinal hésitait. -Prenez, dit le roi, prenez, je le veux. Le cardinal s'inclina et prit le papier. -Puisque Votre Majesté le veut, dit-il. -Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal, la France et moi nous nous remettons entre vos mains. Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et lui dit: -Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère, le dévouement de toute ma vie. -J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la France. Chapitre XXI Ou Le Cardinal Règle Le Compte Du Roi. Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis à son bureau et travaillant. Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures. Le cardinal écrivait, le roi attendait. Le cardinal leva la tête. -Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a approuvées. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majesté, d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant point sur l'impression générale. -Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave. Le cardinal salua et lut: «Sire, «Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que vous voulez bien me donner. «Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté, comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France. «Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais, car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me donner une nouvelle preuve que, si son coeur cède parfois à ces beaux sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis dans tous les coeurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide, qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant les lois mêmes de la nature. «Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire-et M. de Chalais, que vous nommez, en est la preuve-a su les abandonner même à la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à son roi et son coeur à la France; peut-être un jour descendrai-je du pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas. «Oui, Sire-et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le dire,-oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en renouvelle l'assurance-en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe affirmatif.-Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends directement avec vous par ordre très positif de mon maître. «Quant à appeler Votre Majesté ami Gustave,-je ne connais que deux hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV, qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. [+] ARMAND, cardinal Richelieu. «Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les miens.» Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au cardinal: -Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon âme? -Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché je le prends sur moi. -Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous puisse être damné sans l'autre? -La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant l'éternité. -Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher cardinal. -Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites. -Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma mère et ma femme? -Oui, Sire. -Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser l'infidélité, le mensonge et la trahison? -Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis cinquante mille écus à son frère... -S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus! -Raison de plus, pour lui donner un dédommagement. -Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour nous susciter des embarras de toute espèce. -Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il renonçait à cet amour. -Tout en faisant son prix pour y renoncer. -S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au taux qu'il a fixé lui-même. -Cinquante mille écus! -C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole. -Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV. -Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine. -Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire? -A quoi nous servirait Gustave-Adolphe? Le roi réfléchit un instant. -Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il; monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère, qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres! -Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui nous en avons. -Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère? -Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire? -Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est. -Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille livres. -J'ai promis, je n'ai rien signé. -Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit! -Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle tranquilles? -La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son pouvoir perdu. -Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci par exemple! -Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres, signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de la reine qu'à celui du roi. Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main. -Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous êtes un grand ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes dont nous venons de régler l'emploi. -C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications qu'il a accordées. -Laquelle? -Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori, trente mille livres. Le roi rougit. -L'Angély a refusé, dit-il. -Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté. Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé l'autre. -Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là... -Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille livres par mois à celui qu'il honore de son intimité. -Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme. -Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire, en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire, et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme vous lui restez bon maître. Le roi réfléchit un instant. -Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade Saint-Simon? -Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante. -Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire quelque chose pour lui. A propos, et le conseil? -Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre; j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur. Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer. -Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon à votre service, à moins que vous ne soyez-ce à quoi j'ai plus d'une fois pensé-à moins que vous ne soyez le démon lui-même. Source: http://www.poesies.net