Le Comte De Moret. (1866) (Le Sphinx Rouge.) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME II TABLE DES MATIERES I Etat De L'Europe En 1628. II Marie De Gonzague. III Le Commencement De La Comédie. IV Isabelle Et Marina. V Ou Monseigneur Gaston, Comme Le Roi Charles IX Joue Son Petit Role. VI Eve Et Le Serpent. VII Ou Le Cardinal Utilise Pour Son Compte Le Brevet. Qu'Il A Donné A Souscarrières. VIII L'In Pace. IX Le Récit. X Maximilien De Béthune, Duc De Sully Baron De Rosny. XI Les Deux Aigles. XII Le Cardinal En Robe De Chambre. XIII La Demoiselle De Gournay. XIV Le Rapport De Sous Carrières. Chapitre I Etat De L'Europe En 1628. Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu clair sur son échiquier. Le fiat lux nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses, rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé de faire jaillir une clarté générale. Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un keepsake ou un album, sur une table de salon, pour que les visiteurs en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à l'intelligence du premier. Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de prendre la même place comme puissance matérielle. Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe. Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome. Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans, Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée, général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce népotisme, Rome est au pillage:-«Ce que ne firent point les Barbares,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,-«les Barberini l'ont fait.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le Gésu et la Propagande, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso, florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le Gésu, la police du globe, et la Propagande, sa conquête. De là sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies anacréontiques. Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne. Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de douze millions. L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu Charles- Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil. Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II, auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens. L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit, n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se vendre. Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard. Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après. C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola, le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et il n'en entendit plus parler. Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice, elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté, mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître. Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,-Maurice, qui se croit aimé et qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric- Henri, et qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes: petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant, pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh! là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de 3,000 francs. Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis Allemand. Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême. En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde. Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner, drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes, il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase caractéristique:-«Et avec cela pas méchant!» Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir, Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly, et, dans un an, elle en sera à la période suédoise. Passons donc à l'Angleterre. Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre, et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer. Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante, plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle avait eu une jeunesse accidentée. Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans, la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles, vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien, elle en essaya de grandes. Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et soumettant les désirs du roi aux jeûnes non- seulement de l'Eglise, mais de la controverse. Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque, ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter le roi, les ministres et le Parlement. Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse comme des bêtes sauvages-écrivit-il-ces prêtres et ces femmes qui vont prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se lamentèrent, comme les filles de Sion emmenées en esclavage, quand elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France. Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux. Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où, par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud. De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre. Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:-Votre maître est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique, ni chevalier!-La jeune reine d'Espagne, de son côté, soeur d'Henriette, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses contre Richelieu. Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie contre la France, qu'il s'agissait de morceler. Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III. Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante d'Espagne en mariage. Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné. La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba. Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint- Genix, et enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita. A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont; au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le versant oriental, mais il restait le maître des passages qui conduisaient de la France en Italie. Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta. Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se regardât comme un prince italien. Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie. Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable. François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son oncle maternel. Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague, vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste. Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan. Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci des monts. Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague, héritière de Mantoue et du Montferrat. Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu-et l'intérêt du cardinal de Richelieu était toujours celui de la France-l'intérêt du cardinal de Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel. Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague, duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue. Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III. L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie. Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal, Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture. Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le Belbo. Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle. Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces 16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du cardinal. Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de Gurron. Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement gentilshommes. Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce. La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche, tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers, dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle garde contre lui. La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son coeur, qui ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement, n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe. Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion, parce qu'il lui a ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste, n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le cas où la reine serait enceinte. Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on l'éloigne. On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt! Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas. Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume. Chapitre II Marie De Gonzague. Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint- Nicaise, c'est-à-dire est situé comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint- Thomas-du-Louvre et l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise, juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à présent, le sujet de notre récit. L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à- dire au 13 décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque, qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel. Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que, comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses. Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat, pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour, attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou leur ambition, poussaient à la politique. On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu, et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue. C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir, vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique, c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles, où se tient la princesse Marie. Un des premiers arrivés était M. le prince. Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre, rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé. Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais Vendôme l'est encore plus que moi!»-Et cela le consolait, en supposant qu'il eût besoin de consolation. Expliquons ce changement. En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui, quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel on disait: Ce petit prince si gentil, Qui toujours chante et toujours rit, Toujours caresse la mignonne, Dieu gard' de mal le petit homme! En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du parti protestant. Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac, avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait: Mort ou messe! répondait: Mort! tandis que Henri, plus prudent, répondait: Messe! Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race. Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir tout simplement empoisonné par sa femme. Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon. Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une pêche. Deux heures plus tard, il était mort! La même nuit, le page se sauvait en Espagne. Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée. Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence royale, mais condamnée par la conscience publique. Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom, qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les ignorent eux-mêmes. En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret. Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre, de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise humeur, fermait sa porte. Un jour, il la laissa entrebâillée. Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de Montmorency. «Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus parfait.» Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un nuage. Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet. Il y avait un moment où les dames, vêtues en nymphes, et, si léger que soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque; Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait, était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir le javelot pénétrer au plus profond de son coeur. Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency, quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle. A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil; il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui, moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage. Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses noces. Le roi croyait avoir son homme sous la main. Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance disparaissait. D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille, Henri IV un demi- million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir cinquante. Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas. Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux. En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie. Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne le consolaient pas. Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour. M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière, fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de consultations gratis. Il y allait ces jours-là. Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui, le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le connaître. C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II, prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite: -N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés. Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: Bon pour 20,000 écus. -Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez de prospérer. Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency les 20,000 écus. -Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me les ayez rapportés, je vous les donne de bon coeur. Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel écouter, lorsque Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet dans toutes les alcôves: L'astre de Roger Ne luit plus au Louvre, Chacun le découvre Et dit qu'un berger Arrivé de Douvre L'a fait déloger. Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de Bouteville. Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait. Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui. Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel celle- ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit. -Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte. Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince de trente- trois ans, de la première famille de France, riche à millions, gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18, chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait de cent gentilshommes et de trente pages. Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier cria: -Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans. Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie elle-même. -Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre, ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses. Chapitre III Le Commencement De La Comédie. Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse Marie de Gonzague. Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de son pourpoint et à l'endroit des jarretières. Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un silence général. En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'oeil d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, de lui ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à communiquer. Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main. Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville, s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la fois aux cavaliers et aux dames: -Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon honneur. Connaissez-vous cela, princesse? -Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir. -C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous, princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au galop, selon les besoins et la rétribution du voituré. J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais, vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à Montmorency et en le saluant de la tête. -Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je suis en tout point de l'avis de Votre Altesse. Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait là: -Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre? -C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent. -Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM. les Quinze-Vingts. -Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à Mantoue, près du duc de Rethellois. -Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues publiques? -Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre. -En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique. -Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant. Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail. -Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de fils? -Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer; mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti. -Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon compliment la première fois que je le rencontrerai. -Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a fait pis que cela. -Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise. -Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa soeur, Mme de Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans, qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.-Mon frère! criait Mme de Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?-Bon! répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.-Je me plaindrai à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie. L'abbesse eut peur.-Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.-Ah! ma soeur, elle est bien laide.-Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous faites.-Est-ce bien utile, ma soeur?- Très utile, ou la jolie se plaindra.-Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez, elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et empêcha la jolie de se plaindre. -Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de Combalet. -Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire. -Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire cette nouvelle folie? -Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite, des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander tout ce qu'il voudra. -Eh bien? -Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise, son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de Guise qu'à onze heures du matin. -Voilà une belle vie pour un futur archevêque! -En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons, une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux; l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en même temps que vous.» -Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour. Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute. -Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je. -Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi il avait fait venir tous ces bateleurs?-Pour leur promettre à chacun un louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne sautaient plus que pour Mlle de Pons. -A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises. -J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins répondaient à peu près de lui. -Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a voulu aller en prendre en personne. -Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc que Pisani avait voulu le faire tuer? -Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo. En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça: -Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret. -Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même, et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire vingt mots de suite. Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames. N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il faisait toute chose. Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois, qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence, et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre modestement sa place près du duc de Montmorency. -Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée, justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous. -Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on s'occupe de moi en si bonne compagnie? -Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui? -Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle de ma cousine? -Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en lui tendant la main. Le comte la lui serra. Puis tout bas: -Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle. Je suis amoureux. -De moi? -Un peu, mais d'une autre beaucoup. -Impertinent! Comment l'appelez vous? -Je ne sais pas son nom. -Est-elle jolie, au moins? -Je ne l'ai jamais vue. -Est-elle jeune? -Elle doit l'être. -A quoi jugez-vous cela? -A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine que j'ai bue! -Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là. -J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens. -O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui pourtant se ternit si vite! -Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner. -D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de Mme de Rambouillet. -Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret. -Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet. -Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis? -Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas, cousine Marina? -Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis. -Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses bons amis. -Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez elle. -Elle m'a prié de cesser mes visites. -Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé. -Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi. -A l'endroit de qui? -Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le donne à chacun en mille, cela fait trente mille. -Nous donnons notre langue aux chiens. -A l'endroit de sa femme! Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte. -Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa belle-soeur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son assassinat. -Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de la Montagne, en disant que j'étais son amant? -Pas plus que Mme de Chevreuse. -Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand coeur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire. -Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner? -Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme, monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé; seulement, je tâcherai de n'offenser personne. Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même temps une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres. A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que l'huissier annonça: -Mademoiselle Isabelle de Lautrec. Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée. En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle. Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et, s'inclinant respectueusement devant son fauteuil: -Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects, cette lettre à vos pieds. Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de Mme de Fargis et la secouant avec force: -Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime! Chapitre IV Isabelle Et Marina. Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de la princesse Marie. La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau, d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci; sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds; mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main, c'est-à-dire fin, délicat et cambré. Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit entre ses bras et la baisa au front. -A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami, votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je puis en faire part à ceux qui nous aiment? -Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M. de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté, les faire connaître en France. La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet, qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire la belle messagère. Marie lut d'abord la lettre tout bas. Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste de l'assemblée. Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna. Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse. Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu. L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration historique faisait presque l'égale de celle des princes. Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en était sûr. Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre. -Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie, envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille écus de rente, en terre souveraine. «M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.» -Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec les protestants. -Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais pas d'opposition. -Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle. -J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout. -C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le commandement de l'armée que l'on envoie en Italie? -Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc, que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral, pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait, achètera un million le droit de diriger en personne la campagne d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin. -Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million, au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien. Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses frais de campagne. -J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas échapper cette occasion de faire valoir vos droits. -Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi, mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très cher frère le comte de Moret. Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston flattaient sa suprême ambition: -Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur, répondit- il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai de la mémoire. En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit aussitôt par cette même porte. Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une guerre- certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue-donnait à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements. L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait donné déjà passage à Mme de Longueville. Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot Vauthier, et tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la reine-mère. Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse Marie. -Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien promis à personne. Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son habitude. A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement général que causait la disparition successive de la douairière de Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune fille interdite: -Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue, a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir, après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte de Moret. Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit. En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux reproche, lui disait: -Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée! Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait effleuré son visage. -Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus Astarté elle-même, mais... -Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs, ses dents comme un fil de perles. -Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en contente... -Elle s'en contentera, dit la magicienne. Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros. Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une chaise en disant: -Au Louvre! -Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en aime qu'une seule; mais Ventre- saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera de leur faire face! Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit conduire à l'hôtel Montmorency. Chapitre V Ou Monseigneur Gaston, Comme Le Roi Charles IX Joue Son Petit Role. En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain nombre de minutes, se retira. Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons déjà parlé, lui dit à voix basse: -Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne pas vous retirer sans l'avoir vue. Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle pouvait attendre seule. Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou plutôt avait entendu le nom de Vauthier. Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague. C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui faire part du message de la reine-mère. La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa à l'instant même de faire venir le prince et de lui demander une explication; Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il s'était servi à leur égard. On a vu comment le prince sortit du salon. Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu. En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair d'étonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui: -Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé? Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie, qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux de tous, séparer la mère et le fils. -Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine, votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des siennes. -Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans lequel elle est faite. -Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour ignorer le jour et l'année où je suis né. -Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608. -Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628, c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille, je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai. -Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère. -M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme ma mère. Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit. -Monseigneur, dit Mme de Longueville. Mais Gaston l'interrompant: -Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car, vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main. Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France. -Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la reine, du cardinal, du roi! -Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt dépendront de moi. -Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames. -Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou l'autre, il me laissera le trône de France. -Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considérez, monseigneur, comme ne pouvant tarder, la mort du roi votre frère. La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne perdait point une parole de ce que disait Monsieur. -Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard. -Les augures? demanda Mme de Longueville. Marie redoubla d'attention. -Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval. Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien, madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une invincible aversion pour moi, vous serez ma femme. -Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage. -Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons. -Et comment cela? -Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez un peu. -De quelle façon? -Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas? -Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de Richelieu. -Bon! s'il épousait sa nièce. -Mme de Combalet? Les deux femmes se regardèrent. -Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale, passerait par tout ce que l'on voudrait. Les deux dames se regardèrent de nouveau. -Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville. -On ne peut plus sérieux! -C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur son frère. -Parlez-lui en, madame. Puis se retournant vers la princesse Marie: -Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien. -Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura pas à se plaindre de ma réponse. La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui saisit vivement la main, et la baisant avec passion: -Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon bonheur est attaché. Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion. Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans. -Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse Royale Monsieur. -Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation. -Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à part l'honneur de voir ma nièce duchesse d'Orléans, soeur du roi, reine peut-être, je serais très- heureuse, madame, de vous voir entrer dans notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que nous ayons besoin d'en user. -Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien, que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à cause de moi. Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons. Chapitre VI Eve Et Le Serpent. Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service, conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait, pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier, c'est-à-dire à dix heures du soir. Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine. La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui, même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie, ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid; mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal. La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce coeur de vingt-six ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place, demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours, jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration vague, à tous les souffles qui passaient. Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur, qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout jamais Gaston du trône, en la faisant régente. Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant: épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne. Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel, ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la Jeunesse du Cid. A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et joyeuse: -Entrez! Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la reine. -Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi. -Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine, dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée? -Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie. -Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature, puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les coeurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment. -Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis! -Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit siècles. -Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles? -Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que je crois. -A ce que tu crois? -Oui. -Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première parole que tu dis. -Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera reçue. Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion. Anne retira vivement sa main. -Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la fièvre. Et de qui es-tu amoureuse? -D'un rêve. -Comment, d'un rêve? -Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada, que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et amoureux... -De toi? -De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre. -En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me dis. -Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse. -Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites? -Si fait, avec Mme de Combalet. -Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve? -Oui, et même vous le connaissez, mon rêve. -Moi? -Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme. -Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien. -Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant? -Mais qui donc? -Notre messager, le comte de Moret. -Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet d'un vrai chevalier. -Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui, oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers, comme il fait en ce moment. -A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me donnait un conseil que je ne comprends pas très bien. -Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne comprenne pas. -Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration. Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever. -Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de Fargis. -Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve la lettre. Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la reine seule. Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de divan où elle était assise. -Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa place sur le canapé. -Comment! sur le même siége que Votre Majesté? -Oui, il faut que nous parlions bas. Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main. -Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. D'abord, que disent ces trois ou quatre lignes-là? -Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps possible ton mari en Espagne. -Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours! Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite! -Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus graves? Et la reine haussa doucement les épaules. -Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV. -Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté. -Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air d'innocence parfaitement joué. -Voyons cela. «Ma soeur-lut la reine-je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.» -Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais et peut- être pire que l'on n'avait. -Attends donc! et la reine continua: «Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez enceinte.» -Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout. «-Les reines de France,»-poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant chercher le sens des paroles qu'elle lisait,-ont un «grand avantage sur leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire sans elles.» -Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout? -Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis. -Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête femme. -Que veux-tu dire? -Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas appelé du tout... -Eh bien? -Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce dauphin, si difficile à faire, serait fait. -Mais c'eût été un double crime! -Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui conseille non- seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété. -Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de France le fils d'un Anglais. -D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII, qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une action louable. -Fargis! -Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en êtes pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale, tandis que le silence accommodait tout. -Hélas! -Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que Votre Majesté a pleinement raison. -Tu vois. -Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère, supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que lui-Anne poussa un soupir-à un homme de race française, mieux encore, à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple, tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini. -Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies? -Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre Majesté. Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France? -Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi. -Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts. -Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là. -Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là; mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu beaucoup moins fréquent. -Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que toi. Et de qui est- il amoureux, ton rêve? -De votre protégée Isabelle. -D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où l'avait-il vue? -Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les cabinets noirs. -Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service qu'il m'a rendu. -Et celui qu'il pourrait vous rendre encore! -Fargis! -Madame? -En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit, ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous tes contes. Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours. Chapitre VII Ou Le Cardinal Utilise Pour Son Compte Le Brevet Qu'Il A Donné A Souscarrières. Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée en campagne de Marie de Médicis. Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son ministre Bérulle. C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie. Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques. C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère dans la mort de Henri IV. Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV, qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et le plus suprême respect. L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur de l'argent de la France. Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus qu'à prendre le chemin de l'exil. Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge, son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte. De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et l'on se trouva rue de l'Homme-Armé. Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à l'horloge des Blancs- Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient. Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la Barbe Peinte, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil. C'était pour cela justement que le cardinal venait. Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un ancien. Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se faire transporter à l'hôtel Montmorency. Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés dont il était l'objet. Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la belle Marina-Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,-l'avait gardée en location mensuelle. Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la silhouette d'un capucin. Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le général de l'ordre. Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort et venait pour l'enterrer. -Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière, malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui. -Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en convalescence. -Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir faire ce compliment? -Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et secrètement avec vous, mon frère. -Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil. -Justement! pour affaire d'Etat. -Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence grise, alors? -Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis l'Éminence rouge. Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait affaire. -Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en effet vous-même, monseigneur! -Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous. -Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces me le permettront. -Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs. Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée. -Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme énorme qui vous a été offerte. -Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M. d'Epernon. -Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut affecté de cette catastrophe? -J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans la cour; à quatre heures précises, le roi descendit. -Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai? -Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point tout ce que je sais? -Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force. -Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, monseigneur? -Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence. -Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie. -Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte. -On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné. Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an 1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux. -Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, d'un nommé Lagarde? -Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à M. d'Epernon! -Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela. -Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil. -Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez! -Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez, disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y étaient nommés. -N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette communication? -Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal, arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en changer. -Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi! -Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied. -Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées? -Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon. M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu. Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi, il se détacha de la muraille et nous suivit. -C'était l'assassin? -Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens. -Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon de n'oublier aucun détail. -Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près. Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!-Le peuple était triste et défiant. -En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point le roi à quelque chose? -Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que moi. -Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue. -Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui. -C'est cela! murmura le cardinal. -Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé. La voiture s'arrêta. En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi, cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup; elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était mort.-«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et conduisez-le au Louvre!» Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre. -Le duc cria cela? demanda-t-il? -Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et je criais:-C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!-Lequel, criait-on, lequel?-Celui qui est habillé de vert.» On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: «E amazatto!» -Il est tué! répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste. -On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du roi. -Il y vint, vous êtes sûr? -Il y vint, oui, monseigneur. -Parla-t-il à Ravaillac? -Il lui parla. -Avez-vous entendu ce qu'il lui disait? -Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot. -Faites alors. -Il lui disait d'un air paterne: Mon ami! -Il appelait Ravaillac mon ami? -Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien. -Et comment était l'assassin? -Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé. -Resta-t-il à l'hôtel de Retz? -Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le 17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie. -A quelle heure précise le roi fut-il tué? -A quatre heures vingt minutes. -Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris? -A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait proclamé la reine régente. -C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec Ravaillac. -Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant lapider le coupable, il lapidait les murs. -Il ne dénonça jamais personne? -Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime. -Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé? -Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs. -J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal publié; il y est dit: «Ce qui se passa à la question est le secret de la cour.» -Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la consolation d'un Salve Regina. -Et cette consolation lui fut-elle donnée? -Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «Judas à la damnation!» -Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de l'exécuteur, disiez-vous? -Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin. -Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud il avait fait des aveux. -Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.» Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, écrivit ce que lui dicta le patient. -Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, qu'avoua-t-il? -Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine. -Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous jamais entendu parler chez le duc? -Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent. -Qu'en disait-on? -Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du duc et de la reine. -Et cette feuille écrite? -Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui étaient autour de la barrière, sautèrent par- dessus, escaladèrent l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres de la reine. Voilà. -Ainsi, c'est tout ce que vous savez? -Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully. -Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman? -Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait. -Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal. -Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi. -Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous? -Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le Parlement, qui arrêtait toute enquête, vu la qualité des accusés. Ce vu la qualité des accusés était une éternelle menace. Concini tué, Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée. -Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point. -Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante ou morte. -Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance. Et il ajouta: -J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient. -Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un in pace, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus. -Et tu sais où est cet in pace? demanda vivement le cardinal. -Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de laquelle on lui passait son boire et son manger. -Et tu l'y as vue? demanda le cardinal. -Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre ici!» Le cardinal se leva. -Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me faut! Puis à Latil: -Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de l'avenir. -Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps. -Temps de quoi? demanda Richelieu. -Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais mourir?... Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller. Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement. Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit. Chapitre VIII L'In Pace. Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que l'on ne fît disparaître les preuves vivantes. Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle Ravaillac, disait- on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un in pace, c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils auront la force de les supporter. Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du Chevalier le couvent des Filles repenties. Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église Saint- Jacques-du-Haut-Pas. Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs de sonner vigoureusement. Le plus grand des deux porteurs obéit. Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet s'ouvrit, et la tête de la soeur tourière apparut, demandant ce que l'on voulait. -Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph pour parler à la supérieure de choses d'importance. Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal. -De quel père Joseph? demanda la tourière. -Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal. La voix avait un tel accent d'autorité, que la tourière ne fit pas d'autres questions, referma son guichet et disparut. Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné passage se refermait derrière. La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit. -La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière. -A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu portant le froc ou la robe. L'oeil du cardinal lança un éclair. Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles. Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus sûrement et plus rapidement à son but. -Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman. La tourière fit un pas en arrière. -Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence vient-elle de prononcer là? -C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble. La tourière resta muette. -Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse affirmative. La tourière continua de garder le silence. -Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un accent où on commençait à sentir frémir l'impatience. -Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du couvent. Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle d'une seconde religieuse. -Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement à une question qui ne vous est point adressée? -Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les faire. -Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel, bon gré mal gré, il faut que l'on réponde. Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette: -Apportez une lumière, dit-il. Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander. Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une cire allumée. -Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture, on vit briller un grand sceau de cire rouge. Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les barreaux de la grille. A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes suivantes: «Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera. «Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le 1628e. «ARMAND, cardinal de RICHELIEU.» -Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à m'incliner. -Veuillez alors ordonner à la soeur tourière de rentrer chez elle et de s'y enfermer. -Vous avez entendu, soeur Perpétue, dit la supérieure, obéissez. Soeur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma. Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au premier signal. Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal pénétrait dans le parloir. -Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix sévère, que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas? -Parce que, répondit la supérieure, je regarde comme morte toute personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables. -Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau. -La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez. -La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison peut se rouvrir. -Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et l'éternité? -Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les juges. -Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi. -Le roi? demanda le cardinal. -Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je résisterai à tout autre. -Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le cardinal. Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet que faisait celle de Méduse dans l'antiquité. La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait, un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le bras tendu, marchant la première, elle dit: -Suivez-moi, monseigneur. Richelieu la suivit; on traversa la cour. Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine arrivée des gelées hivernales. La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle de vent ne venait la courber. Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière, qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils dépassaient. Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing. -C'est là? demanda le cardinal. -C'est là, répondit la supérieure. Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre. Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour tâcher de voir dans l'intérieur. Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de bête fauve. Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge. Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et fut prête à s'éteindre. Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle reprit sa vivacité. Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge. Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle humide. Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque insensés. Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine, pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue et si persistante, que la plainte s'était régularisée en un râle monotone et douloureux. Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard de menaçant reproche à la supérieure qui murmura: -C'était l'ordre. -L'ordre de qui? demanda le cardinal. -Du jugement. -Quel est donc le texte de ce jugement? -Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie que de pain et d'eau. Le cardinal passa la main sur son front. Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge où la nuit s'était faite de nouveau. -Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame de Coëtman? -Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière. -Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame de Coëtman? -J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un douloureux sanglot. -Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal. -Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes cris. Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure. -L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle. -L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser mourir de faim. -Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure. Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la bouche. Il se signa. -C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge! Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion: -Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et du pain. -Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi jurez-vous? -Sur les cinq plaies de Notre Seigneur. -Qui êtes-vous? -Je suis prêtre. -Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas. -Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et je vous jure sur ma foi de gentilhomme. -Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui qui aurait manqué à ces deux serments? -Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre. -Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je dirai tout. -Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain, habits, feu, vous aurez la liberté. -La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout! Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse: -La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!-Oh! vous êtes donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts: Levez-vous et sortez de vos tombeaux! -Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure, j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour que cette femme y puisse passer. -Suivez-moi, dit la supérieure. Le cardinal fit un mouvement. -Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je retomberai dans ma nuit. Le cardinal étendit la main vers elle. -Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton martyre touche à sa fin. Mais elle, saisissant de ses mains décharnées la main du cardinal et la retenant comme dans un double étau: -Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine! Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers. Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux porteurs qui accoururent: -Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq pistoles pour chacun de vous. Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main. Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins épaisse, ils se mirent à la besogne. -Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire? -Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et préparer un souper. La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui; comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse du pouvoir ecclésiastique. Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce que lui avait promis le cardinal. -C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes- vous, afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité? Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur, quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit, perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'oeuvre de sa délivrance. Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir, elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir et de les déchirer, en criant: -Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes libérateurs bénis, mes frères bien-aimés! Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le tirèrent à eux. Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie, lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui avec un cri de reconnaissance. Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets. -Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les habits qui vous sont promis. Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait: -Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la chambre de la supérieure. Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une table: -Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, une plume, de l'encre, et laissez-nous. La supérieure obéit. Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant: -Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi. En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à la place que lui indiquait du doigt le cardinal. Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit. Chapitre IX Le Récit. Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre que d'une personne vivante. Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs, n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas, laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un trépassé, on entendit ces paroles: -Du feu! comme c'est bon du feu! Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la chaleur. -Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brûler! La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme. Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine. -Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous, je ne vous connais pas. -Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va vous donner du pain et la liberté. Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir. -Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix: mais pourrez- vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis terribles et puissants. -Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant qu'eux. -Lequel? -Dieu! La dame de Coëtman secoua la tête. -Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle. -Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus. -J'ai bien faim! dit-elle. Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent. A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi. -Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi. Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses. -Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la chambre la supérieure. -Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs à la prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et qu'elles se retirent. Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre. Une cuiller était dans la tasse, une fourchette et un couteau étaient dans le même plat que le poulet. -Venez, dit la supérieure à ses religieuses. Toutes trois allaient sortir. Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta. -Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme, dit-il. -Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure. Et, faisant une révérence, elle sortit. La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un oeil avide. Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras étendus vers lui, le couvrait du regard. -Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit? -Trois, monseigneur. -Pourquoi m'appelez-vous monseigneur? -J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense comme vous le faites. -S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le bouillon par cuillerée. -Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours. Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première cuillerée de bouillon à la bouche. Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement. Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse. En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir. Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées. Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine: -Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire. -Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons causer. Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui, il l'aida à s'asseoir dessus. Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une garde- malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat, la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la royauté n'eût pas même essayé de faire plier. Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa miséricorde. Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est nécessaire, devient une justice. -J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide vers la table. -Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre. -Que voulez-vous savoir? -Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la première fois? -A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer. -Avez-vous jamais entendu parler de ses visions? -Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche s'échappaient des torrents d'hosties. -N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal. -Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison, M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait. M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi. -Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le cardinal. -Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort, charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis, je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur. -N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples? -Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert, secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il tuerait le roi. -Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous. Avez- vous connu ce Latil? -Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses. -Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez. -J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman. Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute réconfortée. -A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal. -Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était décidé à tuer le roi. -Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence? -Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé. -Par qui? -Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était. -Et dans quel danger était la reine-mère? -Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme adultère, et la renvoyer à Florence. -Et cette confidence faite, que résolûtes-vous? -Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois, que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud. -Par qui vous fit-elle dire cela? -Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire. -Quelle idée vous vint alors? -Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot. -Et alors? -Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi. -Comment vous reçurent-ils? -Fort mal. -Y trouvâtes-vous le père Cotton? -Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur, qui me répondit que j'étais une visionnaire.-Avertissez au moins le confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.-A quoi bon? répondit-il.-Mais, si l'on tue le roi! m'écriai-je.-Mêlez-vous de vos affaires.-Prenez garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges, et je leur dis vos refus.-Alors, allez au père Cotton lui-même.-Où est-il?-A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai moi-même. Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus arrêtée. -Et comment se nommait le procureur des jésuites? -Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue. -Et l'autre lettre? -L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully. -Par qui? -Par Mlle de Gournay. -Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres. -Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi; seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne méritant pas créance. -Et quelle date pouvait avoir cette lettre? -Elle devait être du 10 ou du 11 mai. -Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée? -C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où j'étais, pendant une nuit-alors je comptais encore le temps-c'était pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule, me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau. Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance. Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture, essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus. J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée. Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent, j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre ténébreuse et fatale s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée, j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis à exécution. Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim; je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était mon consentement à la vie. Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît, moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années devait durer le mien. Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre. Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher, mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille. J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai. Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps, c'est-à-dire avec la vie. Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir et de le presser sur mon coeur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que les espérances dont il semblait être le symbole. Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à ceux qui me restaient à vivre. Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau, mais pas à autre chose. Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis, je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains. Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins, je ne me sentais pas vivre. Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit, quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin, dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort, j'en eus peur! Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier. Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris. Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la bouche. Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre, puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses, que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais point la force, je râlais. Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles. Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue. Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon cadavre. Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre. -Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle. -D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai dit, il s'agit de répondre fidèlement. -J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant. -Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature, nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre, vécût si longtemps? -C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure. -C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs. -C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère. -Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui à cette époque n'était que son apothicaire. -Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient la mort de cette femme soit accompli.-Il étendit la main vers la dame de Coëtman.-Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu m'importe, cela vous regarde et non pas moi. -Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur. -Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apporté le souper. Vous leur expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se taire. D'ailleurs-il montra de son doigt sec et impératif la dame de Coëtman-d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux. -Est-ce tout, monseigneur? -C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé, avec des rideaux aux portières. -Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur. -Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois encore se faire jour dans le reste de notre récit;-maintenant, dit le cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin à la santé de notre bonne supérieure. Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note suivante de son journal: «Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV. «Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.» Chapitre X Maximilien De Béthune, Duc De Sully Baron De Rosny. Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde ce long et douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable. Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai, dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie, et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties. Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières révélations de Ravaillac. Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme infranchissable. Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère, parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait. Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille. Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire. Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle en était sortie. Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15 à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux, s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de dix ou douze ans plus âgé que lui. Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants: «Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue, dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux encore, qu'elle n'a jamais existé.» Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé, avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal, après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire. Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété, étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient emportée avec eux. C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches. Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis, lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver. Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne s'arrêterait point en si beau chemin. En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay. Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours levé et dans son cabinet à cinq heures du matin. Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre heures. A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir ses deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on commençait d'appeler: le règne du grand roi. Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face, c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour et de l'étudier sous ses différents aspects. Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme son père et son grand- père, descendre de la maison des comtes de Béthune de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage, lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: Mon cousin. Il avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur d'Autriche et du roi d'Espagne. Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV-et c'était un des grands défauts de ce grand roi- oublieux jusqu'à l'ingratitude et faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy, pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la couronne. Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et qui n'était rien autre chose qu'un sauf- conduit contre ses créanciers; aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant aller du leur où bon leur semblerait. Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union. Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une simple fantaisie d'amoureux. Il voulait donner à la France une reine française, chose qu'elle n'avait jamais eue. Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher, donnait le plus souvent ses ordres au conseil. Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage. Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle, entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le royaume. Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère. Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que Richelieu, par exemple, eût compris, et ce que ne comprit point Sully. Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, à soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur. C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre, les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie. Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit. Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France. Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de France:-«Il n'y a pas d'enfants de France,» dit Sully en renvoyant la quittance. Le roi n'osa insister. C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle qu'il le croyait lui-même. Il lui opposa-à elle qui commençait à vieillir-une rivale toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine. Gabrielle était, hélas! une caisse vide. Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane. Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée sous le nom de florissante santé. Gabrielle le vit. -Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse. Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent. Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna la femme. Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque, nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait: Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme. Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de choeur: cet excellent roi aimait la musique! Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV, comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de plus avec ce célèbre banquier romain. Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand. Sully et Zamet se comprirent. Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil juste et la main sûre, c'était partie gagnée. Sully avait fait le valet près de Gabrielle, il le dit lui-même dans ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela valet. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le lui dît. Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle: -J'aime mieux un valet comme lui que dix maîtresses comme vous. L'heure était venue. Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-soeur Bianca. Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait lui porter malheur. Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire? Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une pareille imprudence. La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand plaisir la duchesse à ses levers et à ses couchers. La duchesse, furieuse, cria à l'impertinence. -Les choses ne sont point comme on le croit, lui dit Sully pour l'apaiser, et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se rompt pas. Evidemment il savait tout. Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle? Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda bien qu'on le tînt au courant. Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson. De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré des cuisines de sa soeur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il avait fait fortune.-«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne, que tu as plus gagné à porter les poulets de mon frère qu'à larder les miens.» Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets. C'est à lui que Sully avait dit: -Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque accident à Mme la duchesse de Beaufort. Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers. Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour le supplier de rester à Fontainebleau, d'autant plus qu'elle était morte.» Et il ajoutait: «Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.» Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir. Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit: -Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et longue. C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la chose dans ses mémoires. Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de Médicis. Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à rompre encore. Ce fut celle d'Henriette d'Entragues. Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père demandait cinq cent mille francs. Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter cinq cent mille francs au père. Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de Henri IV. Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les charles et dans les florins, et même dans les florentins; une partie de cette somme venait de la Toscane. -Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela? -Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M. d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille. -Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour moitié, mon bon Sully. Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent; mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra point l'amour. Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver, refit la promesse de mariage déchirée par Sully. Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre, et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche. -Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait tout de son long. Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait, s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève: -O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de Sully! Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main, alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya. Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un Rosny, faisons-en un Biron!» A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez jamais, si Rosny ne vous aide.» Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul. C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV-à partir de cette mort, il ne dansa plus-tous les soirs, un valet de chambre du roi, nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul, coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher quelques femmes de «réputation mauvaise,» dit Tallemant des Réaux, qui est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire douteuse. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu, devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de Chevigny. S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère, il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants. Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut terminé: -Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous; faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les marches. Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: Quo jussa Jovis. Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans les nuages avec: Aquila in nubilus. -Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur matinal. -Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu! Chapitre XI Les Deux Aigles. Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était l'importun qui venait le déranger avant le jour. Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés, et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet. Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée, les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé. Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en présence était singulièrement représenté par sa devise. Aquila in nubibus, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: Quo jussa Jovis, où l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et n'étant rien que par Henri IV. Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi n'est-ce pas pour ceux qui savent ces détails aussi bien que moi que je les consigne ici, et ceux- là peuvent les passer; mais c'est pour ceux qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le titre ambitieux de roman historique, veulent apprendre quelque chose en le lisant, afin que ce titre soit justifié. Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans, et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation. Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard, orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce détail. -Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous étonne? -J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y attendais pas. -Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si glorieusement servi le père? -Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même l'honneur de l'abattre. -Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle les souvenirs. -On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit dédaigneusement Sully? -Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes. -Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là. -Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques, Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens de cette grande politique. -Ce qui me brouilla avec la reine mère. -On y établissait l'influence française en Italie, continua le cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie, la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur Mathias... -Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent les parricides. Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car, sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et continua: -Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully, laissez-moi être Mécène. Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds de sa grandeur passée. Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui eussent fait honneur à un jeune homme: -Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent pas des choses bien merveilleuses. -Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes? -Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a vingt- quatre ans. -Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes qu'aujourd'hui? -Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes! -Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions, et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles? -Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque consolé pour ceux qui ne sont plus. -Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants. -Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre règne: Desmarets, Bois- Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault, Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font qu'un taillis. -Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs-et l'on dit que vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal-il faut des distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire jardinier qu'autre chose. -Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui du monde entier. -Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de vos poëtes? -D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps, monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé vous-même. -Moi! je vous ai parlé de deux choses? -Oui. -Je n'ai rien dit... -Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: Projets qui m'ont brouillé avec la reine-mère. -C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et Espagnole par son oncle Charles-Quint. -Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle devait d'être reine de France. -J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître, et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti. -Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille. -Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez. -Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui existe entre le père et le fils? Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En êtes-vous là? Puis: -Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui, j'y ai songé et bien souvent. -Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout, tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant, chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner, trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs, souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes; mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le coeur de moitié dans ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait. -Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné. -Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre; regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne. -Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise. -Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître, à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi autrefois et qui est le mien aujourd'hui. -En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus puissant que le roi? -Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que les parricides frappèrent Henri IV? -Ai-je dit les parricides, ou le parricide? -Vous avez dit les parricides. Sully se tut. -Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai, et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus? -On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences. -Lesquelles? -Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:-«Si j'avais deux vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne, et elle ferma son coeur à tous les avis qui lui furent donnés. -Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman? Sully tressaillit. -Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi. -Mais... insista Richelieu, cette dame de Coëtman ne s'est-elle point aussi adressée à vous, monsieur le duc? Sully baissa la tête. -Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que veux-tu, Rosny-il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance quoiqu'il m'eût fait duc de Sully-que veux-tu Rosny? il en sera ce qu'il plaira à Dieu. -Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur le duc? -Oui. -Cette lettre, à qui était-elle adressée? -A moi, pour être remise au roi. -Par qui vous était-elle adressée? -Par la dame de Coëtman. -Une autre femme s'était chargée de vous la remettre? -Mlle de Gournay. -Et puis-je vous demander, monsieur le duc-remarquez que c'est pour le bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner. Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre. -Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi? -Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et celui de Concini y étaient en toutes lettres. -Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc? -Non, je l'ai rendue. -Puis-je vous demander à qui? -A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay. -Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots: «Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de Coëtman.» -Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation. -Cependant si elle refusait? -Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation. -Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis tous droits à ma reconnaissance. Sully s'inclina. -Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au Parlement. -La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu. -Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille? -Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort. -Savez vous à qui? demanda Richelieu. -Oui. -Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie; alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille, c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise. -Impossible. -Et pourquoi impossible? -J'ai fait serment. Le cardinal se leva. -Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France. Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence dont le P. Joseph lui avait promis le secours. Chapitre XII Le Cardinal En Robe De Chambre. Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin, renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent, satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de chambre. Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur, ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce. Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même. Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme, dont seul il avait la clef. Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui. Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu, que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant aucunement trait à la politique. Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal. D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion. Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette et referma la première. Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante: -Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que sait-on de lui? Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.» Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand ministre. Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon voisin. -Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le secrétaire. -C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer. Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur, ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides, qui surchargent leurs pénitents de Pater noster et d'Ave Maria... Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P. Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon. Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt, gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait, il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille: -Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner du vin et nous sert de la piquette. A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P. Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le mettant sur sa tête:-«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il. -Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il était de la couleur du nez de votre aumônier. Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert. Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner aujourd'hui, lui, invariablement disait: qu'il ferait beau manger. Il en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas moins Lafalone. Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert, l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron, puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses gens de ne pas savoir le défaire de lui. -Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien? Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui. Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le bois qui vient de Normandie. C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un coeur excellent, guidait la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert, à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux. On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique, ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé. C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de ses fatigues. D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener. Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois convives. Charpentier ouvrit la porte. Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa le premier. Il tenait une lettre à la main. -Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé? -Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux! -Et pourquoi? -Ils n'en feront jamais d'autres! -Qui? -Ceux qui m'écrivent de votre part. -Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre? -Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de vos gens, elle est assez polie. -Qui est donc mal, alors? -L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle. -Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse? -Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,» les sots. -Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse? -Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu merci, la première sottise que vous auriez faite. -Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie. -Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère. -Tant mieux! -Pourquoi, tant mieux? -Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.» -Faites cela et vous verrez. -Que verrai-je? -Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul. -Bon, je vous enverrai chercher par Cavois. -Je ne mangerai pas. -On vous fera manger de force. -Je ne boirai pas. -On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de clos-vougeot et de chambertin. -Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement, vous êtes un méchant homme. -Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter! -Et sous quel prétexte? -Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession. Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre en morceaux et la jetait au feu. Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée. -Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui son déjeuner magnifiquement servi? Et levant les plats les uns après les autres: -Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale, écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec cela. -Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez; chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux. Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter. -Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux, du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez? -Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur. -Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal. -Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin, mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan, qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple et de la rue Saint-Antoine. -Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot; asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous conter quelque joli mensonge. -Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui l'interromprai. -Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude. -Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert, puisque je raconte la vérité. -La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne. -Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à cent pas d'ici, rue des Tournelles. -Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant. -Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.» Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son bien. -C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan. Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les chausses de dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front: -Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire. -Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert? -Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de Pisani, a la fièvre. -En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles de ma part, en passant chez elle. -Inutile, monseigneur. -Pourquoi cela, inutile? -Parce qu'elle est guérie. -Guérie, et qui l'a traitée? -Voiture. -Bah! Il s'est donc fait médecin? -Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre. -Comment cela? -Il ne s'agit que d'avoir deux ours. -Comment, deux ours? -Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux montreurs d'ours avec leurs bêtes. -Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire. Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à l'hôtel Rambouillet. La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée. -Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot? -Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on soit en état de grâce avec lui. -Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu! avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de Rambouillet. -Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu. -Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal. -N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé, fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez. -Mais certainement, que j'y crois. -Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que vous n'y croyiez pas. -Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone? -J'achève, monseigneur. -Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète. -Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous présenter. -Encore un protégé. -Non, monseigneur, une protégée. -Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami. -Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans! -Et que fait ta protégée? -Des vers, monseigneur. -Des vers? -Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre? -Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à Lafalone. -Quatre seulement. -Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient. -Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil, voici. -Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers! -Lisez au dessous de la gravure, monseigneur. -Ah! très-bien. Et le cardinal lut les quatre vers suivants: Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, La douceur de tes yeux et ce glaive irrité? La douceur de mes yeux caresse ma patrie, Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté. -Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et puissante, de qui sont-ils? -Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur. -Marie Lejars, demoiselle de Gournay. -Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay? -De Mlle de Gournay, oui, monseigneur. -De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: L'Ombre. -Qui a fait un volume intitulé: L'Ombre. -Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois. -Comme cela se trouve. -Prends mon carrosse et va me la quérir. -Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur. -L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la Sainte-Chapelle. -Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre. -Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure! -Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré. -La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert. -Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal. -Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre. -Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne. Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux dévotement levés au ciel: -Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon déjeuner que nous avons si bien mangé. C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone. -Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi. Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte, Lafalone roulant sur lui-même et disant: -Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence. Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au ciel: -Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation! Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence. Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son oeil pensif leur sévère physionomie. -La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh! moi aussi, je le connaîtrai. Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut momentanément sur ses lèvres. Chapitre XIII La Demoiselle De Gournay. La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et était de bonne maison. A l'âge de 19 ans, elle avait lu les Essais de Montaigne, et en étant restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur. Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime qu'elle faisait de sa personne et de son livre. Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si enthousiaste, lui offrit l'affection et l'alliance de père à fille, ce qu'elle reçut avec reconnaissance. A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous de sa signature: Fille d'alliance de Montaigne. Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère, lorsque Bois- Robert, que l'on nommait le solliciteur des Muses affligées, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de Richelieu. Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il disait: -Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le cardinal. Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait lui dire de la lui amener. La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait, en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal. Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires de son livre de L'Ombre. Mais elle alors, sans se déconcerter. -Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre divertissement! Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette humilité, lui fit ses excuses. Puis, se retournant vers Bois-Robert: -Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de Gournay? -Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant. -Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension. C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la nôtre. Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et au premier mot de sa phrase. -Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois. -Oui, fit le cardinal. -Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de Gournay a des domestiques. -Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal. -Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur comprendra cela. -Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert. -Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert. -Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance du cardinal. -Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son Eminence. -Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal. -La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard. -Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard, répondit le cardinal. La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit rasseoir. -Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon. -Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention. -Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon? -Non, le Bois, je l'avoue. -C'est la chatte de Mlle de Gournay. -Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie. Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer. -Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition qu'elle aura des tripes. -Oui, elle en aura, et même des tripes à la mode de Caen, si Votre Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie Piaillon, monseigneur, mais... -Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empêcher de rire, il y a un mais? -Oui, monseigneur; mais ma mie Piaillon vient de chatonner. -Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains. -Combien de chatons? demanda le cardinal. -Cinq! -Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe, le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton. Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je vous permets de remercier Son Eminence. -Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure. -Bah! fit Bois-Robert étonné. -Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle. Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de Gournay. -Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez mademoiselle dans le salon. Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui se passait. Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert: -Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander. -Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille. -C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile; vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas? -Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin. -Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610. Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal d'un oeil qui trahissait l'inquiétude. -Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le bien-aimé. -Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander est relatif à sa mort. Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler. -Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous accorder. -Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je n'y comprends rien. -Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman? Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement. -Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore. -Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour être communiquée au roi Henri IV? -Le 10 mai, oui, monseigneur. -Vous savez ce que contenait cette lettre? -C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné. -La lettre nommait les auteurs du complot? -Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante. -Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman? -Je me les rappelle. -Voulez-vous me dire leurs noms? -C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur! -Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal d'Ancre et le duc d'Epernon? La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe affirmatif. -Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se contentant de lui en parler. -Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay. -Cette lettre, vous l'avez gardée? -Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de Coëtman qui l'avait écrite. -Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully? -Non, monseigneur. -Ni de la dame de Coëtman? -J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante. -Donc vous avez cette lettre? -Oui, monseigneur. -Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est de me la remettre. -Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un instant auparavant on l'eût crue incapable. -Pourquoi cela? -Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant, à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de justification, et M. le duc de Sully. -La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et deux heures, au couvent des Filles repenties. -Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une martyre. -Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie pas davantage aujourd'hui. Mlle de Gournay secoua la tête. -Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle, surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde. -Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai accordées au prix de cette lettre. Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême. -Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience. -Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M. de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander. Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par une porte: -Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre que vous ne rendrez qu'à moi. Puis s'adressant à Bois-Robert: -Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne? -Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie. -Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre du Ier janvier de l'année 1628. -Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de Richelieu pour la lui baiser. -C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal. -Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa main, à une vieille fille de mon âge! -Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal. Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si elle n'eût eu que 25 ans. Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par l'autre. Chapitre XIV Le Rapport De Sous Carrières. Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes: Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât le titre d'ambassadeur. La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue, à Venise et à Rome. La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe. Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon, déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris, il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne. -Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton? -Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte, mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer l'instrument de son martyre. Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se présente; malgré la défense, le valet l'annonce. -Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me débarrasser de lui? -Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire. -Dis-lui que je suis au lit, pardieu! Le valet sort et rentre. -Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé. -Dis-lui que je suis malade, alors. Le valet sort et rentre: -Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette. -Dis-lui que je suis à l'extrémité. Le valet sort et rentre. -Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux. -Dis-lui que je suis mort. Le valet sort et rentre. -Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite. -Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais cru trouver un homme plus entêté que moi. Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait Fachinetti. -Je n'en vois que neuf, dit Beautru. -Bon! et Fachinetti, dit le cardinal? -Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le titre des neuf autres. Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât della gallos, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps et d'âme-Beautru mettait l'âme en doute,-mais tout au moins de corps, à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme, lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche. Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible mouvement d'épaule et murmura: -J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre. La dépêche de La Saladie était plus explicite encore. Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon. A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable. Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie annonçait qu'il partait pour Venise. Richelieu prit son cahier de notes et écrivit: «Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui ordonnant d'annoncer à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un ennemi éclairé.» Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres, devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie. M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et était arrivé près de Gustave. La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer une ligue avec lui. Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier scrupule: -Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur de la France avant tout! Et tirant un papier à lui, il écrivit: -Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand méditait la perte. «Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.» Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que, huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée. Enfin le cardinal ajoutait: «Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès, le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la maison d'Autriche.» «La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé partiront le jour même. Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully avait donné décharge à Mlle de Gournay. Elle était conçue en ces termes: «Au roi Henri IV, Majesté très-aimée! «Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu partout sous le nom de Tueur du Roi, qui m'a avoué à moi-même son dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc d'Epernon. «Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante, «JEANNE LEVOYER, dame de COETMAN.» Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore quelque chose à lui dire. -Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait lorsqu'il était de belle humeur. -Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier rapport. -Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières et apporte-le moi. Cavois sortit. Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher. Il contenait le renseignement suivant: «Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de Lautrec.» -Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est près du duc de Rethellois, à Mantoue! Et il écrivit en note: «Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.» Puis se parlant à lui-même: -Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en Italie, murmura-t-il, il ira de grand coeur, ne fût-ce que pour se rapprocher de sa bien-aimée. Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde. Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut: Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal de Richelieu. «Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit Souscarrières: «M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice, et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze heures du matin. «Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez. «Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la reine et lui remettre un billet. «A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M. le cardinal sera averti du jour.» -Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me serait pas inutile. «Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait conduire au Louvre. -Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons. Puis, sur son cahier de notes il écrivit: «Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer de la petite écurie, son amant.» «Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait conduire, de son côté, un astrologue nommé le Censuré. L'entretien a duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la conversation. «Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion, et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc de Montmorency, Mme de Fargis... «En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant. -Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons. «Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé en capucin... -Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant. Puis il reprit avec une curiosité croissante: Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte. -Hum! fit le cardinal. «A l'hôtellerie de la Barbe Peinte, où il est resté jusqu'à une heure et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes, au couvent des filles repenties.» -Diable! diable!» Puis, la curiosité le poussant: «Là il s'est fait ouvrir les portes par la soeur tourière, a fait lever la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était exécuté.» Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua: «Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue, Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin. -Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux, tant mieux; continuons: «A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume, elle est remontée en chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près; vers six heures un quart, elle rentrait place Royale. «Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin, chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite. «Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y sont consignés. «Et a signé: «MICHEL, dit SOUSCARRIÈRES.» -Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin. Cavois! Cavois! Le capitaine des gardes entra: -Monseigneur? -L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal. -Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M. Souscarrières lui- même. -Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer. Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au cardinal. -Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence. -Me voici, monseigneur, dit Souscarrières. -Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un homme habile. -Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme heureux. -Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance? -Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion qu'il venait d'autoriser. -Eh bien? -Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu Son Eminence. -Après? -Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi. -Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant! Source: http://www.poesies.net