Le Comte De Moret. (1866) (Le Sphinx Rouge.) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME I TABLE DES MATIERES I L'Hôtellerie De La Barbe Peinte. II Ce Qui Advint De La Proposition Faite Par L'Inconnu A Maitre Etienne. III Ou Le Lecteur Commence A S'Expliquer La Haine Que Le Gentilhomme Bossu Portait Au Comte De Moret, Et Ce Qu'il Advint. IV L'Hotel De Rambouillet. V Ce Qui Se Passait A L'Hôtel Rambouillet, Au Moment Ou Souscarrières Se Débarrassait De Son Troisième Bossu. VI Marina Et Jaquelino. VII Escaliers Et Corridors. VIII Sa Majesté Le Roi Louis XIII. IX Ce Qui Se Passa Dans La Chambre A Coucher De La Reine Anne D'Autriche Après Que Le Roi Louis XIII En Fut Sorti. X Les Lettres Qu'On Lit Devant Témoins Et Les Lettres Qu'On Lit Tout Seul. XI Le Sphinx Rouge. XII L'Eminence Grise. XIII Ou Mme Cavois Devient L'Associée De M. Michel. XIV Ou Le Cardinal Commence A Voir Clair Sur Son Echiquier. Chapitre I L'Hôtellerie De La Barbe Peinte. Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, située rue de l'Homme-Armé; il était sûr d'y trouver, chez maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte. Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui, remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne, représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs, l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait une place trop importante, et attirait les chalands par une trop majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle. En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom étrange de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, on pouvait, sur la façade de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant: Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne faisant qu'un des deux: A LA BARBE PEINTE SOLEIL LOGE A PIED ET A CHEVAL. L'enseigne de la Barbe Peinte pouvait rivaliser d'ancienneté avec celle de l'Homme-Armé, mais nous devons avouer en notre qualité de romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription était toute moderne. Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,-avait, pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles, qui faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit. Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle, sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé les recettes que l'hôtellerie de la Barbe Peinte faisait, du temps où les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur toile aux angles des appartements. Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère: le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait trente ans à peine, était la soeur de lait d'une des dames les plus puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette soeur de lait qui recommandait l'hôtellerie de la Barbe Peinte aux nobles étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues, jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue Sainte-Avoye. Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs? C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra. En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des Trois Mousquetaires, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles, le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue de l'Homme-Armé. Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage, mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs ordinaires. Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle en miniature. Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses deux jambes croisées l'une sur l'autre. C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou de trahison. Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses larges et les bottes de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la désinvolture de celui qui le portait. Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur était mobile et irritable. Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué. -Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse-comme vous l'appelez-et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait la parole-court le risque de se rouiller au fourreau! -Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour les dix ou douze pots de vin que je dois? -Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure, sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts. S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre escarcelle. -Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car, avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phoebé est dans son plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou plutôt tu entends,-et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu de sa poche-qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne règle pas mon compte hic et nunc, c'est tout simplement que je veux le faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons offices. Et peut-être bien-continua l'hôte insoucieux de maître Soleil, en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les carreaux-peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui cherche l'enseigne de la Barbe Peinte. Justement, il l'a vu, et paraît on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four, et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite. Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte, empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui, disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte d'entrée. Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la salle basse de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, interrogea d'un regard prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage, et s'avança vers lui. Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur. L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité qui devait toujours aller en augmentant, à mesure que la nuit tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre préambule: -C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis capitaine dans les Flandres? Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son oeil vers celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il se piquait: -Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser? Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au milieu de la route qu'il avait à parcourir. L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide, sur la table: -J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil? -Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête approbateur, celui auquel s'adressait la question. -Alors, faites-moi la grâce de me répondre. -Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne? -Je veux lui proposer une bonne affaire. -Une bonne affaire! Ah! ah! -Mieux que bonne, excellente. -Pardon-interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;-mais, avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler? -Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement à votre oreille? -Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas dans de pareils démêlés. -Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans le monde. Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières lueurs du jour: -Oh! oh!-dit-il-un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante pistoles. -Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche, longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour. -Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une dette, si petite qu'elle fût. -Qu'à cela ne tienne! -Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie, les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir, pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal humectées écorchent la bouche d'où elles sortent. -Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans son manteau. Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à obéir aux ordres qui lui seraient donnés. -Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur! L'aubergiste de la Barbe Peinte disparut aussi rapidement que le fait de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne Latil. -Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux deniers. -Voici un louis d'or de deux pistoles et demie-dit l'inconnu en jetant sur la table la pièce annoncée;-puis, comme l'aubergiste portait la main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie: -Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir de monsieur. -A l'avoir-murmura le bravo-voilà un mot qui sent son marchand d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte, les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients. Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant si largement ses dettes, des regards de profonde admiration. Chapitre II Ce Qui Advint De La Proposition Faite Par L'Inconnu A Maitre Etienne Latil. L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec Etienne Latil: -Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune? -On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de vous faire connaître mes prix. -Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate, avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place. -Mourir sur place-répéta le spadassin.-Si elle ne meurt pas, je rends l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues. -Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais encore un homme d'honneur. Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon. -Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous? -Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien, vous devez connaître le proverbe: Che va piano va sano. Allons doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous comprenez bien, pour agir à la légère. -Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez vous assurer que la somme y est. Et l'inconnu jeta une bourse sur la table. Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point et la regarda à peine. -Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,-dit-il de ce ton railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa bouche-nous voulons la rencontre immédiate? -Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix. -Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume, et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous, j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne, puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez dédaigneusement le spadassin. -Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi de gentilhomme que j'en suis aux regrets. Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots: -Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation là-dessus. -Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et comment faudra-t-il l'attaquer?-Mais, son nom d'abord? -Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous pourrez le reconnaître facilement. Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise: -Ce n'est point assez-dit-il-je vous l'ai dit et je vous le répète: je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire. L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience. -En vérité!-dit-il,-vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M. Latil.-Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque. -Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition frise l'assassinat! L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant la bourse tout à fait. -En ce cas-dit-il-il ne me convient guère d'être votre homme, et le genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu. -Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu. -Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M. d'Epernon parce que je les avais. -Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon! Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc. -Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups d'épée. -Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie. -Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas, c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait. -Il n'acceptera point votre appel. -Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois aussi noble que mes aînés! -Il n'acceptera point, vous dis-je. -Alors je le bâtonnerai de telle manière qu'il n'osera plus jamais se présenter devant la bonne compagnie. -On ne le bâtonne pas. -Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez? L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et par devant. -Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer vos scrupules et mettre fin à vos objections? Latil secoua la tête et poussa un soupir. -Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le coeur plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras, pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je ne demande pas mieux. -Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens: refusez ou acceptez. -Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir à mes habitudes! -Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions par nous entendre. -Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue de la Cerisaie, n'est-ce pas? -Oui. -Pour ce soir? -Si c'est possible. -Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas. -Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable, que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé. -Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche. -Allez-vous faire des difficultés? -Non, mais poser des exceptions, exceptis exipiendis, comme nous disions au collége de Libourne. -Voyons ces exceptions. -D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal. -Ni l'un ni l'autre. -Ni un ami de M. le cardinal? -Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire. -Et qu'est-il au roi? -Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine. -Je comprends, un amoureux de Sa Majesté. -Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée? -Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or, et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham. -Et-interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le comte de Moret. Latil bondit sur sa chaise. -Ouais!-dit-il-le comte de Moret? -Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans votre exception, ce me semble? -Antoine de Bourbon?-insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la table. -Oui, Antoine de Bourbon. -Le fils de notre bon roi Henri? -Le bâtard, vous voulez dire. -Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur, jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale. -Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale. -Mais le fils du roi Henri IV en est. Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur l'inconnu. -Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le père! -Vous? -Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon; l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous êtes un misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse! -Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais percer la langue et coudre les lèvres. -Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En garde! misérable!... Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang. Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si avantageusement à l'occasion. Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui, se mit à crier tout à coup: -A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine! A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par la poitrine. Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau. Chapitre III Ou Le Lecteur Commence A S'Expliquer La Haine Que Le Gentilhomme Bossu Portait Au Comte De Moret, Et Ce Qu'il Advint. Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée, s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne, l'oeil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des maisons. Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui parlait les bras croisés. -Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une mauviette. -Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand cela serait arrivé! -Comment, le grand malheur? -Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène, raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être mort ou mieux encore n'être jamais né? Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents. -Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler tous tes voeux? -Parce qu'avant de mourir, je veux me venger! -Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé. -J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté pour se la refuser quand on peut la prendre. -Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas? -Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire. -Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec lui et tue-le. -Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner! -Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons entendu nommé Souscarrières. -Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur? -Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y serais par hasard? -C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules. -Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce serait... -Voyons, achève. -Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à peine d'Italie. -Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue de la Cerisaie. -Alors, c'est donc...-Souscarrières hésita un instant, puis, comme si le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.-C'est donc le comte de Moret? Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa seule réponse. -Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani? -J'aime madame de Maugiron. -Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire. -Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en fronçant le sourcil. -Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme? -La soeur de Marion Delorme, oui! -Qui demeure dans la même maison que son autre soeur, madame de La Montagne? -Oui! cent fois oui! -Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords éternel d'avoir commis un crime inutile. -Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout. -Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron. -Et de qui est-il donc l'amant? -De sa soeur, Mme de La Montagne. -Impossible! -Marquis, je te jure qu'il en est ainsi. -Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures? -Foi de gentilhomme! -Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron. -Avant-hier? -Oui, avant-hier. -A onze heures du soir? -Comment sais-tu cela? -Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point la maîtresse du comte de Moret. -Tu te trompes, te dis-je. -Alors, va toujours. -Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme. -Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.-Je dis seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret. -Oh! tu me damnes, en vérité! -Tu ne l'as pas vu, le comte? -Si, je l'ai vu. -Comment cela? -Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron. -Eh bien? -Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La Montagne. -Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,-quel était donc l'homme dont j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron? -Bah! marquis, soyez philosophe. -Philosophe! -Oui, à quoi bon vous en inquiéter? -Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc, si ce n'est pas un fils de France. -Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au marquis tout un horizon de doutes étranges. -Certainement! répondit-il, pour le tuer. -Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur. -Oui! oui! oui! cent fois oui! -Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet homme, c'était moi. -Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son épée,-défends-toi. -Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à la main,-à tes ordres. Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et voilée.-Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva, mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa sur lui-même. -Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes témoin que c'est lui qui l'a voulu. -Hélas! oui-répondirent ses compagnons. -Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur. -Nous l'attesterons. -Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher Bouvard, le chirurgien du roi. -C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami, heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de Rambouillet. -Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé! Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des Orties et de la rue Fromenteau, en disant: -Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du corps, pour me débarrasser de lui! Chapitre IV L'Hotel De Rambouillet. Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou, comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les Sarrazins avaient crevé les yeux. La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire comment tout à l'heure-était née en 1588,-c'est-à-dire l'année où le duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par ordre de Henri III.-Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la chrétienté-et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine. Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de la maison d'Angennes,-maison illustre qui, de son côté, avait donné le cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III. En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait, dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget Dufresnes.-La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres tournois;-puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus, revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons de campagne-l'une à Chaillot-l'autre à Rueil, et place Royale, une maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme. La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située rue Saint-Thomas-du-Louvre-cette maison s'était trouvée trop étroite pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même. Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg, quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel. L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses martyrs, mais Julie d'Angennes eut ses mourants. Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de sa beauté. Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion: ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de Grignan. Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours. L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche, était, avait toujours été et devait toujours être un des mourants de la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son impatience, d'attendre près d'une demi-heure. -Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment tandis que Mme de Montausier accouche! Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de l'Abbaye de Saint-Germain. Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi. Il avait-Neuf-Germain, bien entendu-une maîtresse rue Gravillier, la dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse; aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main. Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière, défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton, était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue Gravillier demandait à lui parler. La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât savoir ce que le savetier avait à lui dire. -Faites-le entrer, dit-il. L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et s'approchant de M. de Rambouillet: -Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma porte. Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille. Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée avant lui. Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola Silésie,-on appelait quinola à cette époque un écuyer de second ordre,-autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle Neuf-Germain son fou interne et Silésie son fou externe, attendu qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à quelques pas seulement. Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie, vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer. M. de Rambouillet l'appela devant lui. -Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant. -Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces. -Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces? -Parce que je les tue à coups de marteau. -A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie. -Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus dure qu'une puce. -C'est vrai. -Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de marteau, je les écrase. Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut en bas de l'escalier. Quand on le ramassa, il avait le cou rompu. Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse, fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que maître Claude bougeât de la maison. Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause. -Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir rouer. -Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse. -Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour retourner en Grève. Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu de mal voir, Claude ne vit rien du tout. Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la marquise: -Ah! madame-dit-il-que de belles choses ils ont, ces coquins de chanoines! Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent-et puis, ajouta-t-il-le plus important que j'oubliais. -Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude? -Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont. -De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son bras au trésor de Saint-Denis. -Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église. Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre. En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru-celui qui introduisit à l'Académie la mode des discours de remerciements,-soupait à l'hôtel de Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le sommelier congédia tous les autres domestiques. -Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru. -Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la marquise, personne ne vous servira ce soir que moi. Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper. Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales célébrités de l'époque. Chapitre V Ce Qui Se Passait A L'Hôtel Rambouillet, Au Moment Ou Souscarrières Se Débarrassait De Son Troisième Bossu. Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans l'hôtellerie de la Barbe Peinte le premier chapitre de ce livre, toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il y avait chez elle assemblée extraordinaire. Aussi n'était-on pas venu, on était accouru. Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier, et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine, placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté, la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté des langues. Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait un barbare. D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme la Délivrance d'Andromède, la Conquête du sanglier de Calydon et la Mort de Bradamante, des oeuvres comme Hamlet, comme Macbeth, comme Othello, comme Jules César, comme Roméo et Juliette et comme Richard III, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des estomacs français. Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon, Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru. Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une invitation de Mme de Rambouillet était un double événement. On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte. Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire très-peu vêtues. C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit Tallemant des Réaux, le plus agréable spectacle du monde. Un évêque de nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle le plus agréable du monde, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens, elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci étant allé le remercier:-Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon collègue, j'étais le plus laid des évêques de France. Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet, plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore, mais dont on a cependant une vague perception. La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers et Mondory avaient pris la direction du théâtre. Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez elle Frédégonde, ou le Chaste Amour, de Hardy. Depuis ce temps, il avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller. Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait pour titre: l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux. Quoique de médiocre valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets et Bois-Robert. Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse, avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la marquise, puis la belle Julie. Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans, tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée. -Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!-et c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le courage, je l'espère, de crier derrière son char: César, souviens-toi que tu es mortel! -Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,-car c'était lui-même,-laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même, et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon Mort amoureux, comme s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je fais en ce moment. -Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda Mlle Paulet. -Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il vous aura vue, adorable lionne,-la Bague de l'oubli! Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les yeux de se fixer sur lui. -Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal? -M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai profité de cela pour travailler de mon mieux. Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou. -Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son frère. -Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci. Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un sourire de bonhomie. Rotrou aussi l'entendit. -Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le dis. Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que Rotrou présentait avec une si brillante promesse. Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère, par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de la pensée, et par des yeux pleins de flammes. Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse, quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante. Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et continua: -Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui bientôt sera fils de son génie. -Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais augure. -Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou. -Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance. -Ab illice cornix, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau, prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse Julie. -Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons. Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: Dieu le veuille! On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à leur place: -Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le titre de votre comédie? Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à l'oreille. -Elle s'appelle Mélite, répondit-il, à moins toutefois que Votre Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom. -Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi, Mélite est charmant, et si la fable y correspond... -Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire. -Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il vrai? -Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son compagnon. Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un mauvais sujet que lui. -Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait l'histoire, le visage de son éventail. Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du salon de Mme de Rambouillet. -J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers qu'en raconter l'argument. -Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame, qu'un ami de ce libertin... -Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille. -Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen, où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas? -M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de carmélite. -Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue. Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai pas compris, moi. -Je l'espère bien, belle Sapho-c'était le nom que l'on donnait à Mlle Scudéri dans le dictionnaire des ridicules-je parle pour M. l'évêque de Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas? Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant: -Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera. -Oui, ad eventum festina, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M. Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas Fidélité, à ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les Muses. -Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire. -Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette preuve, mon ami Corneille vous la donnera. -Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est immortalisée. -Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari. -Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée. Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au ciel et en hochant tristement la tête. -Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert de nous réciter des rimes de sa comédie. -Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami. Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il récita les vers suivants: Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable; Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable! Le change serait juste après tant de rigueur, Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; Elle a sur mes esprits une entière puissance; Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain, dans un éloignement, Un peu de liberté pour mon ressentiment; D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, Et par un si doux charme aveugle ma raison, Que je cherche le mal et fuis la guérison. Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, Qu'il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon coeur irrité Et soutient mon amour contre sa cruauté. Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir, Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux, Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage, Voulut obstinément loger sur son visage. Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais à ce dernier vers: Voulut absolument loger sur son visage, les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence. Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens, il s'inclina en disant: -Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire? -Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient leur goût sur celui de la maîtresse de la maison. Corneille continua: Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable, Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté! Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable. C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite. Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite: Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour. Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne devait naître que huit ans plus tard Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme, celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains. Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie. -En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir. -Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât. -Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il revient et me demande: «A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous? «-C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit. «Qui est-ce cela? M. Chapelain! «Celui qui a fait la Pucelle. «-La Pucelle! ah! c'est donc un statuaire!... -Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal. Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence? -Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier ministre! -C'est bon! faites jouer Mélite; qu'elle réussisse, et nous arrangerons tout cela! Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la sienne et la regarda comme si elle lui appartenait. -Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse. -Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes. Hélas! non, elle est trop petite! -Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour vous, l'autre pour qui vous voudrez. -Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main. Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber. Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux faveurs. Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les deux futurs auteurs de Venceslas et du Cid. La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse. Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet, et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en souriant: -Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: Qui m'aime me suive, mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le bras. -Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise. Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet. Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent comme ils l'entendirent. Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui, elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus pour en sortir. Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait qu'il n'existait ni porte ni issue. Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail. Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs. Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le décorateur. Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon, il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la Pucelle, et qui eut l'honneur de lui survivre. On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention; aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue, la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants: Urgande sut bien autrefois, En faveur d'Amadis et de sa noble bande, Par ses charmes fixer les lois Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende. J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis, Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande A su conserver Amadis. Par la puissance de cet art, J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible, Du temps et du sort à l'écart, Franche des changements de l'être corruptible, Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas, Bref où ne montrent pas leur visage terrible, La vieillesse, ni le trépas. Cette incomparable beauté, Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre, Par cet édifice enchanté Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre; Elle y brille en son trône et son éclat divin De là sur les mortels va désormais s'épandre Sans nuage, éclipse, ni fin. Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et couvert de sang, en s'écriant: -Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre avec Souscarrières et il est dangereusement blessé. Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle comme un mort. -Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé. Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de l'hôtel de la Barbe Peinte. Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots: -J'AI SOIF! Chapitre VI Marina Et Jaquelino. Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la Barbe peinte, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris, nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant. Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse, accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne, désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et attendait depuis une demi-heure à peu près. Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13. Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force. Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme, complétaient le charmant ensemble de cette physionomie. Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret, passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard ou d'épée. Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied, de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui tenait lieu de bottes à celui qui le portait. Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme campagnard. Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième. A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui prouvait que le visiteur était attendu. La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon, à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé qu'à la Diane, la taille était fine-ou plutôt paraissait plus fine qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui, relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une petitesse exagérée. Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut prononcé le nom de Marina et que celle qu'il désignait sous ce nom, comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de Jaquelino, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir celui à qui elle avait affaire. -Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente cousine. -Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme. -Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit commencer à faire connaissance en s'embrassant. -Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à une pudeur trop susceptible. Les deux jeunes gens s'embrassèrent. -Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore. Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux paroles. -Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me faire vous attendre? -Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai. -Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse. -Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les attends humblement. -Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous? s'écria Marina en le relevant. Puis elle ajouta avec son provocant sourire: -C'est dommage, vous êtes charmant ainsi. -Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout, a-t-on appris mon retour avec satisfaction? -Avec joie. -Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience? -Avec bonheur. -Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec sympathie? -Avec enthousiasme. -Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que j'attends. -Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux jours et demi. -C'est vrai. -Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et avant-hier? -A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues! -D'où les avez-vous vues? -Mais de la rue, comme un simple mortel. -Comment les avez-vous trouvées? -Superbes. -N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté Louis XIII déguisé en Jupiter. -Et en Jupiter Stator. -Stator ou autre, peu m'importe. -Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au contraire est là. -Là! Où? -Dans le mot Stator. Savez-vous ce que veut dire stator? -Ma foi, non. -Cela veut dire Jupiter qui arrête, ou qui s'arrête. -Tâchons que ce soit Jupiter qui s'arrête. -Au pied des Alpes, n'est-ce pas? -Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche et l'Espagne... -Foudre de bois... -Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce moment. Donc, chère cousine, Jupiter Stator, après avoir menacé l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir lancée. -Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez bien heureuses. -J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure bien que l'armée française ne passera pas les Alpes. -Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude, vous le savez. -Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir. -Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se perdre inutilement. -C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer à des choses utiles. -Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes! -Je vous écoute, cousine. Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put inventer. -Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre. -Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par Leurs Majestés? -Ce soir même. -Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance ce soir à la cour. -Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se repose en vous attendant. -Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en me présentant. -Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé. -Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait infiniment agréable. -Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps au dehors, comme vous voyez. -Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement. -Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois. En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux. -Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que donneriez-vous bien pour la reine? -Ma vie! Est-ce assez? -C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin! -A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page? -C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: Cazal, et il vous répondra: Mantoue. Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double baiser. Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui, si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister. Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de Ronsard: Il me semble que la journée Dure plus longue qu'une année, Quand par malheur je n'ai ce bien De voir la grand'beauté de celle Qui tient mon coeur et sans laquelle, Vissé-je tout, je ne vois rien. Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer. Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix: -Hé! maître Soleil! fit-il. Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main. -Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme? -Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine près de lui? -Il se confesse. -Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et pourquoi se confesse-t-il? -Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé. -Et de quoi meurt-il, votre honnête homme? -Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois: il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui lui sort par le dos. -Il avait donc affaire à plusieurs hommes? -A quatre, monsieur, à quatre. -Une querelle? -Non, une vengeance. -Une vengeance? -Oui, l'on craignait qu'il ne parlât. -Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire? -Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de Moret, et qu'il avait refusé. Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier. -Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là, brave homme? -Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite après avoir demandé à boire. -Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon? -Antoine de Bourbon, oui. -Le fils de Henri IV? -Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret. -C'est étrange! -Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi! Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie: -Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront pas au salut de votre âme. A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude, et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts, les sourcils froncés, la bouche béante. Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna: -Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la table. Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage, comme s'il eût craint d'être connu par lui. Chapitre VII Escaliers Et Corridors. En sortant de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, le comte de Moret, dont nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre donnant sur la rue Sainte-Avoye. Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les cires et marcha devant lui. Le prince suivit le page. L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au premier, puis, s'adressant au prince: -Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il. -Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de Moret. -Non, monseigneur, j'ai congé. -Veux-tu venir avec moi, alors? -Avec grand plaisir, monseigneur. -En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera froide. -Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il paraît? -Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un mot, même à ton maître. -Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant un doigt sur ses lèvres. Puis il fit un mouvement pour sortir. -Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te donner. Le page s'inclina. -Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés dans les fontes. -Un seul cheval? -Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval attirerait l'attention. -Monseigneur sera obéi de point en point. Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements du bronze. -Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure tout soit prêt. Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui donnait le comte. Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier, simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense. Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré, prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup rappelé un souvenir oublié: -Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer? Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à l'hôtellerie de la Barbe Peinte. Chanson, va-t'en où je t'adresse, Dans la chambre de ma maîtresse; Et dis, baisant sa blanche main, Que, pour en santé me remettre, Il ne lui faut rien moins promettre Que de te cacher dans son sein. A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui. Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache, gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies. Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain, au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé. Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de Mme la princesse. Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon. Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse. -CAZAL! dit le comte. -MANTOUE! répondit le page. Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant vers celui qui devait lui servir de guide: -C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il. -Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il avait affaire à une femme. -Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez la bonté de m'indiquer le chemin. Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui. Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et se dirigèrent vers l'angle nord. Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses efforts pour masculiniser: -Maison de madame la princesse, dit-il. Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse. Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier: -Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours l'honneur d'être jaloux de moi? -Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle. -Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus jolie créature qui soit au monde. -Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais pas mes frais de voyage, monseigneur. -Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens vous étiez exilée? -On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner. -Sans condition? -On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue. -Et ce serment, vous le tenez? -Scrupuleusement, comme vous voyez. -Et votre conscience ne vous dit rien? -J'ai dispense du pape. Le comte se mit à rire. -Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de conduire un beau-frère chez sa belle-soeur. -Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la Barbe Peinte; chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine? -Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV! Tous les autres ne sont que des bâtards. -Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte. -Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un peu de votre sang dans les veines! -Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse. -Et qui sait, peut-être pas du même père non plus. -Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il faut que je vous embrasse! -Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie? -Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et il laissa tomber la main de la duchesse. -Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la Barbe peinte une de nos plus jolies femmes, et il se plaint! -Ma cousine Marina? -Eh! oui, votre cousine Marina. -Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette enchanteresse. -Comment! vous ne la connaissez pas? -Non. -Vous ne connaissez pas Fargis? -Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne? -Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait exiler toutes. -Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire, voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!... Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance. -Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés? -Nous sommes donc arrivés? La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor obscur. -Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle. -Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer là-dedans? -Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même. -Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas grand'chose, les femmes me traitent si mal. -Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce corridor... -Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis attendu par une femme? -Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis? -Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse! -Prenez garde à la trappe. La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus complète obscurité. Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta. Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure jusqu'au bout: -Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir. Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en avant. A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres, qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient venir à lui. Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent. Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant, lorsqu'une voix douce et tremblante demanda: -Est-ce vous, monseigneur? La voix était à deux pas à peine. -Oui, répondit le comte. Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la sensitive. Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne. Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement nouvelle, et par conséquent complétement inconnue. Cette sensation était délicieuse. -Oh! murmura-t-il, où êtes vous? -Ici, balbutia la voix. -On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous? Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant: -La voici, dit-elle. Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter autrement que comme le cri de la pudeur alarmée. -Monseigneur! -Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse, autant que s'il eût parlé à la reine. Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin de ses lèvres, et un silence se fit. Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie. C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main complétement muette. Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique et surtout virginale. Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser, c'était contre son coeur. Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait. -Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix. -Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce qu'il répondait. -Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté. -C'est vrai! je l'avais oublié!-Et avec un soupir: Allons, dit-il. Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe, moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même. Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite. -Nous arrivons, dit-elle. -Hélas! murmura le comte. Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile. A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre. La jeune fille s'arrêta. -Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous conduire, suivez-moi! Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se trouva dans l'antichambre de la reine. Le comte la suivait. Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied, l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se rapprochant. C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le grand escalier. -Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade? -En effet, on vient de ce côté, dit le prince. -Attendez, fit la jeune fille, je vais voir. Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit, et, revenant vivement vers le comte: -C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet! Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le comte et entra après lui. Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra chez la reine. Chapitre VIII Sa Majesté Le Roi Louis XIII. Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un chapitre à cette étrange personnalité. Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent, âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane, avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis avait reçu, disons-nous, cet avis: -Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième, Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en France, de ne pas être répudiée. Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu pour la fiancée du roi de France. Dix jours ne pouvant se distraire Au plaisir de la regarder, Il a, par un effort contraire, Essayé de la retarder. Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales. C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau tableau de Rubens qui est au Louvre! Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le Juste, parce qu'il était né sous le signe de la Balance. Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers, ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet écrasé la tête d'un moineau franc. Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le sceptre. Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé: -Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie. Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste, dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «enfant, enfantissime!» Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «A midi, il va jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice, appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant lui-même, car il aimait la musique avec transport. Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin, Hérouard:-Mettez-moi cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.» Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant même le distique suivant: Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent. Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première fois de la locution familière à François Ier, il jura par sa foi de gentilhomme. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa. On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,-«un pied-plat de Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là, de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans, pies-grièches et perroquets, furent nommés oiseaux de cabinet, pour que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le sommeil et le croyant absent. En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII, qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que le 18 de la même année, il tira sa première perdrix. Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa l'homme pour la première fois, et tua Concini. Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix. Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont avertis. «Lundi 24 avril 1617. «Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, fait ses affaires, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé. «Le maréchal d'Ancre «tué sur le pont du «Louvre entre dix et «onze heures du matin. «Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze; les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, une petite cuillerée. «AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie. «FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.» «AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie. «Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite chaleur douce. Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté, et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne s'est AMUSÉ que ces deux fois là. En outre, il s'est mis au lit avec un pouls plein, égal, une petite chaleur douce. Il a prié Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à sept heures et demie du matin, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus de neuf heures. Pauvre enfant! Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de royauté le lendemain. La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas rester vide, et remplacera Concini. Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa galanterie se borne à lui dire: Beau soleil de qui je veux Pour jamais souffrir les feux, Regarde où tu me conduis, Et connais ce que tu peux En voyant ce que je suis. En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais, comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes avec l'habit. Comme le ballet de la Délivrance de Renaud n'a rien produit, on essaye d'un autre ballet qui a pour titre: les Aventures de Tancrède dans la forêt enchantée. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa chambre de garçon. Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à ceux qui l'y poussaient qu'il courrait risque d'y perdre son crédit. Le jour fut fixé au 25 janvier 1619. Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner l'emploi. Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin. Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui nous paraît concluante: Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi per forza al letto della Regina. Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour, si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en 1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis, qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après devait devenir premier ministre. Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie, tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre! Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui, depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon, n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie d'Espagne. Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée, a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient dans le cabinet. L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre de la chambre à coucher. En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide, exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés. Tout y était dans l'ordre le plus parfait. La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit. Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix frémissante de surprise s'écria: -Comment, c'est vous, Sire? -Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une femme. -Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de votre visite? -Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni demain ni après-demain. -Votre Majesté chasse? demanda la reine. -Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit, madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de Chevreuse? -Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec. -Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer; mais où est-elle donc? -Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé. Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle? -Non, merci. Au revoir, madame. -Au revoir, Sire. Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller. Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en murmurant: -Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé. Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait: -La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi, messieurs! Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche pour rentrer chez le roi. Chapitre IX Ce Qui Se Passa Dans La Chambre A Coucher De La Reine Anne D'Autriche Après Que Le Roi Louis XIII En Fut Sorti. A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie, et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la porte. Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des torches des deux pages. Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau: -Venez, Monseigneur, dit-elle au comte. Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi. Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui, et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté, elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de la puberté. Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte, dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un certain trouble altérait la sérénité: -Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon; lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera. Et elle rentra chez la reine. Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir. -Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus pressé qu'elle n'avait fait pour le roi. -Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine. -Vous savez que le roi sort d'ici? -Je l'ai vu, madame. -Il avait sans doute des soupçons? -C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus. -Le comte est là? -Dans la chambre qui précède celle-ci. -Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main. Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour l'éclairer. Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.-En conséquence, elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller, régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle. Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, là, endormie sur un canapé. L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait donner la sienne au comte de Moret. Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience, et murmurant des paroles à voix basse. Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du manteau. Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation. Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était pas insensible à ce que l'on appelait alors l'honneur de la couronne et que l'on appelle aujourd'hui l'honneur de la France. Son égoïsme et sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été immonde dans toute cette affaire de Nantes. Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano. Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme Richelieu. Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse, poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.-Chalais vint s'offrir à MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans défense-un prêtre. Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique, supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est bon. Cette fois, cependant, il échoua. Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias, commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré. Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en sortit sans tête. Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans. Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la Grosse banquière; c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue. Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III. Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms. Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret, toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des antécédents. Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard. Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé, palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il n'avait eu aucune idée. Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla chercher au fond de sa rêverie. -Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là? -Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre Majesté. -Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir. Chapitre X Les Lettres Qu'On Lit Devant Témoins Et Les Lettres Qu'On Lit Tout Seul. Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à coucher d'Anne d'Autriche. Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit, l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit sur le groupe placé dans la lumière. Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc d'Orléans. La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur. Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser, puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci le releva en lui disant: -Dans mes bras, mon frère. Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné. Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston l'embrassement dont il l'honorait. Puis, saluant la reine: -Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné cette précieuse occasion d'être reçue par elle? La reine sourit. -N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner quelque consolation. Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine. -Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan, et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère. Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid. -Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc. Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la seconde lettre: -Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout point ce qu'elle renferme. La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la lampe. -Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine, votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est auguste. Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre. La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui. Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au comte: -Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang, et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui sont confiés. -Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet, neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je suis forcé d'en mettre à mon dévouement. Les deux reines échangèrent un regard. -Et quelles réserves faites-vous? Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les yeux. -J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme, et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur. -Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, Prince, dit la reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot prince; notre ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a juré notre perte, c'est le cardinal! -Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi. -Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur Christine. Parlez Gaston. Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant du geste à la lire. Le comte la prit et la lut. La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat, que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de France. Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston. -Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci. -Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant, mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la famille surtout. -Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous connaissiez la note dont vous étiez porteur. Le comte prit le papier et lut la note suivante: «Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si, malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.» C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier. Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du plus profond respect. -Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune suivra la nôtre. -Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions, mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier celle de ma naissance. -Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous, de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait plus sortir du Louvre. Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret, renoncer à cet espoir. Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné. Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un escalier secret: -Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance. Le comte s'inclina. -Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de convention à échanger? -Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer. Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement dans la cour. Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le page et le cheval du duc de Montmorency. -Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi le seul moyen de la revoir! Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement, s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et, tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une main tremblante, à la chaleur des bougies. Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit, sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge. Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient: «-Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague, mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien moyen d'être régente, craignant de ne pas être reine.» -Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y veillerai! Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à secret. De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses femmes. Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli d'étoffe. Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte perdue dans la tapisserie. Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine. C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit, astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup, qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que son rival. Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait la chambre à coucher. -Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures invisibles. -Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la lettre qu'elle attendait? -La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité. Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut. -En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela. L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation chimique demandée à Vauthier. Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois quarts de la page. Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas. A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres, puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on put lire distinctement le conseil suivant: «Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.» Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent. -Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine mère. -Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les avis de M. de Savoie étaient bons à suivre. -Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous consulté les astres, Vauthier? -Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de l'observatoire de Catherine de Médicis. -Eh bien, que disent-ils? -Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis. -Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle, que celui-ci baisa respectueusement. Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se referma sur eux. Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page, restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact de la poussière de charbon. Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même. Elle disait: «Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez enceinte. «Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire sans elles. «Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin, pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la. «PHILIPPE.» La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de secrétaire. Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin, en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle murmura: -O Buckingham! Buckingham! Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment, le silence de la chambre royale. Chapitre XI Le Sphinx Rouge. Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste Philippe de Champagne, représentant au vrai, comme on disait alors, la fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu. Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique, dont la devise était un aigle dans les nuages, Aquila in nubibus, c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité. Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains, méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit d'attendre de la postérité. Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles? Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en vous signant, comme vous feriez devant un fantôme? Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur, pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas autre chose. Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire que tout est abattu. C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre 1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France, voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable que notre grand historien Michelet appelle le Sphinx rouge. Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de travail et d'embarras que le reste du monde. Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.» C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait chanceler sous les défaillances royales. Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent, l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans cesse dans une agitation terrible. C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire. Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain, brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la mort. Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait, le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins que Louis XIII, à la même heure s'il était possible. Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil. C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle portait depuis la mort de son mari. Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre. Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps. A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance. A l'autre, Charpentier, son secrétaire. A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches. -Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot. -Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de chambre. -Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle. Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre qu'il avait reçu. Se retournant alors vers Charpentier: -Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il. -Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle à monseigneur ce soir. -S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est dans la chambre des gardes? -Oui, monseigneur. -Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette nuit besoin de ses services. Le secrétaire se retira. -Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de Lorraine. -Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle Céphale, la reine Procris, Votre Eminence l'Oracle, Mme de Combalet Vénus. -C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je lirai la dépêche moi-même. Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer. -A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une gratification de vingt pistoles. -Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner? -Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la tenez prête pour le moment où je vous appellerai. Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre. Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du cardinal. Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles qui, jusque-là, s'étaient ouvertes. Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison, tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la naissance et la séparation. Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le mieux. A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses deux bras en disant: -Oh! venez, venez, Marie! La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle. -Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille bien aimée! Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait à sa fille: -Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées comme vous. -Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin de moi? -J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir plus nécessaire que jamais. -Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant, ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne vous réussit-il pas! -Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas? -De tout mon coeur, de toute mon âme! -Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds, Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien! qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné, à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous. Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne, qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas? S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous? -Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez, d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison, c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime; eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et n'aimerai jamais que vous. -Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux, puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux? Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux, eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même l'existence. Ah! je fais des tragédies.-Hélas! je n'en sais pas de plus sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller conquérir son héritage.-Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui. Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair, maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France, Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard, pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et Venise!-Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne sauverez pas Mantoue, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil projet de s'accomplir! Il se leva. -Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne pas compromettre la gloire de la couronne de France. -Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée. -Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis; j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre. Il marchait avec agitation. -Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain. -Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait aujourd'hui? D'où venez-vous? -J'ai été chez Mme de Rambouillet. -Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire. -On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen. -Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois mois que Rotrou descend du coche. -Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis. -Et comment l'appelle-t-on, ce poëte? -Pierre Corneille. Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire: Inconnu. -Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche? -Avec une comédie en cinq actes. -Qui a pour titre? -Mélite. -Ce n'est point un nom historique. -Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à effacer tous les poëtes passés, présents et futurs. -L'impertinent! Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les chiens. -Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût. -En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous l'aurez au palais que je fais bâtir. -Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous. -Est-ce tout? -Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire. -Pourquoi cela? -Parce que dans le reste il y a un coup d'épée. -Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur! -Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une blessure. -Dangereuse? -Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes... Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du bras gauche. -Sait-on à quel propos le combat a eu lieu? -Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret. -Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani? -Un de ses amis. -Son nom? Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit des duels. -Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel. -Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie. -Un certain Souscarrières. -Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là! -C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il n'est coupable en rien. -Qui? -M. Souscarrières. Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait. Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait. -C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à Pisani. -C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal. Et il frappa sur un timbre. Charpentier parut. -Faites venir Cavois, dit le cardinal. -Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet. -Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa fortune. -Oh! ne raillez pas, mon oncle. -Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas la laisser tomber. Cavois entra. -Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi, vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières. -Oui, monseigneur. -Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir de causer un instant avec lui. -Et s'il refusait de venir? -Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble. «De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!» -Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en s'inclinant. Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent personnage. Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou d'Eminence Grise! Chapitre XII L'Eminence Grise. Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal, qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide autour d'elle. Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition; en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à baiser au cardinal en lui disant: -Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard. Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal. A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains, capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres, qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les renseignements. C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la famille. Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en litière ou en carrosse. Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient à cette époque les rues de Paris. Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied. Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la première porte se fût refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis, s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph: -Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher du Tremblay? Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom de famille. -Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour avoir l'honneur de vous voir! -Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et sur les causes de ce retour. -Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais cependant je me crois sur la bonne route. -Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne. -Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières. -Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent là. -Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne sait pas de laquelle des deux il est l'amant. -C'est bien, je le saurai, dit le cardinal. Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par écrire sur un carré de papier-«De laquelle de vos deux soeurs le comte de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?» Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du cabinet, en pressant un bouton. Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur. Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal. Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place. -Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans paraître s'étonner de rien. -Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande. -Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout particulièrement de moi? -Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur? -Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret. -Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence, que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie; ce qui était peu de chose... -Je vous trouve injuste pour les bons pères;-Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.-Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons ce qu'a fait la Providence? -Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même. -Vous l'avez vu? -Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur. -Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu. -Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu. -Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela. Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester debout. Il remercia donc le cardinal de la tête et continua: -Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de l'Homme-Armé. -A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la Barbe Peinte. -C'était justement là que courait la foule, monseigneur. -Et vous y courûtes avec la foule. -Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil, lequel a été autrefois à M. d'Epernon. -A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay, cet homme pourra nous être utile un jour. -J'en doute, monseigneur. -Pourquoi cela? -Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance qu'il revienne. -Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné. -Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à point. -Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je présume. -A blanc. -Et vous dit-il quelque chose d'important? -Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever du secret de la confession. -C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève. -Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas voulu assassiner, lui, le comte de Moret. -Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale. -Rivalité d'amour. -Vous le savez? -Je le pense. -Et vous ne connaissez point l'assassin? -Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est qu'il avait affaire à un bossu. -Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous surveilliez Fontrailles. -Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter. -Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à votre récit. -Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret lui-même est entré dans la chambre où je le confessais. -Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte? -Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or, en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency; si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront pas.» -L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point reconnu? -Oui, monseigneur, parfaitement sûr. -Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge? -Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de la rue de l'Homme-Armé. -Qui? -Déguisée en paysanne des Pyrénées. -Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai pas le temps de chercher. -Mme de Fargis. -Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie? -C'est probable. -Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous. -C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils de Henri IV. -Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous. -En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé assez important pour vous être soumis. -Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme loge chez le duc de Montmorency. -Oui, monseigneur. -Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins celui-là est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son épée de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher. Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la compléter. -Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire? -Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire seule. -Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera. -Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre tête. -S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal, mais pour son serviteur et son domestique. Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement. A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. pour le laisser sortir, comme il s'était effacé pour le laisser entrer. L'Éminence grise une fois sortie: -Monseigneur, dit Cavois, il est là. -Souscarrières? -Oui, monseigneur. -Il était donc chez lui. -Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet. -Faites-le entrer. Cavois resta immobile et les yeux baissés. -Eh bien? -Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande. -Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous être agréable. -C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours, ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison. -Et vous êtes fatigué de veiller. -Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir. -Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois. -Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse. -Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit avec votre femme. -Ah! merci, monseigneur. -Je vous autorise à l'aller chercher. -A aller chercher Mme Cavois? -Oui, et à l'amener ici. -Ici, monseigneur, y pensez-vous? -J'ai à lui parler. -A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement. -J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je lui fais passer. -Un cadeau! -Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec lui, allez chercher votre femme. -Mais elle sera couchée, monseigneur. -Vous la ferez lever. -Elle ne voudra pas venir. -Prenez deux gardes avec vous. Cavois se mit à rire. -Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois. -Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles disent ce qu'elles pensent. -Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit? -Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois. -Monseigneur va être obéi. Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit. A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse. Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande. La voici: «Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de Pisani.» -C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de du Tremblay, qu'il y a une providence. En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et annonçait: -Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières! Chapitre XIII Ou Mme Cavois Devient L'Associée De M. Michel. Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous avons raconté les prouesses au commencement de ce volume. Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie. Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait amené une suite avec lui. -Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau, mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose? -Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel. -Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme ainsi, monseigneur? -Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble. -Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble demoiselle Anne de Rogers. -Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira. -Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont, après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction à un si grand génie. Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver, s'inclina devant le cardinal. -Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire, je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite personnel que je vous la fais. Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient particuliers. -Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu déferré du tour que prenait la conversation. -Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel? Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance. -Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel? demanda le cardinal. -Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître. -Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait l'honneur d'être M. votre père. -Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le seigneur de Souscarrières. -Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car, comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou, si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de légitimer les enfants adultérins. -Diable! diable! murmura Souscarrières. -Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps, jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien cela? -A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur? -Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours, si ce n'est pas précisément la lettre:-«Pardieu, monsieur de Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse, mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit. Souscarrières s'inclina. -Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous êtes adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,-je sais bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère; sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche, il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.» Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche: votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier, que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura 30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce point ainsi que la chose s'est passée. -A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a oublié une chose. -Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur. -C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs, pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France. -Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour. L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes encore qu'à votre mariage. -Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur? -Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet endroit-là. -Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières. -Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut pas être le vôtre. -Monseigneur est bien dur pour moi. -Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et vous allez le voir. Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré. L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce n'était point pour rire. Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine. Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau. Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes avec la lame. Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel. -Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont plus réjoui que celle-là. -D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité, il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle. -Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est lui qui s'est battu avec moi. -Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de Moret y avez les vôtres. -Comment, monseigneur, vous savez.... -Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille: vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel. -Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre. A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les yeux et les oreilles. -Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il avait prise dans un cabaret. -Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le cabaret de l'Homme-Armé... -Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné.... -.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry, dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu d'avoir soixante-quatre quartiers de roture? -Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité. -Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel. -Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes. -Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme vous. -Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire. -Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus. Souscarrières tressaillit. -Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera, d'oublier ce que je dois à Votre Eminence. -Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans les miennes. -Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me reconnaître. -Oh! quant à cela, volontiers. -J'écoute de toutes mes oreilles. -Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation d'Angleterre. -Le brevet des chaises à porteurs! s'écria Souscarrières, qui voyait se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue qu'en rêve... -De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve l'autre moitié pour un don que je veux faire. -Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda Souscarrières. -Non, un dévouement, c'est plus rare. -Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la moitié, il me comblera. -Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons deux cents, par exemple. -Mettons deux cents, oui, monseigneur. -Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel, supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront, s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui vous chercherai le moindrement querelle pour cela. -Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur? -Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges, ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous convient-il? -Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont imposées? demanda en hésitant Souscarrières. -Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive sous un joug aussi dur qu'est le mien. -Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria Souscarrières. -Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi, c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des rideaux bien épais. -Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire? -Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter. -Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon exploitation? -Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent. -Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais. -Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser directement à moi. -A vous, monseigneur? -Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous, c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois monsieur, n'est-ce pas? -Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du cardinal. -Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.-Au revoir, monsieur Michel. Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, ne pouvant croire à sa bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui. Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon toute probabilité, il avait parlé sérieusement. Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce fut de sa voix la plus aimable qu'il cria: -Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc. Chapitre XIV Ou Le Cardinal Commence A Voir Clair Sur Son Echiquier. A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence. -Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec un accent languedocien des plus prononcés, me voilà. -Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir. -Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue toute seule. -Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de grossir sa voix. -Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce pour que je lui parle? je lui parlerai. -Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation. -Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître? -Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour, et... -Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est monseigneur qui a besoin d'être excusé. -Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être excusé? -Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites? -Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari? -Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu, monseigneur? -Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément. -Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à l'ordre. -Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des gardes. -Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie. Cavois fit un mouvement. -Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins. J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie; je puis m'en vanter. -Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal. -Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui, et huit enfants, monseigneur. -Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux, et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle! -Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O amour que tu es, laisse-moi t'embrasser. Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de son mari et l'embrassa. -Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne humeur, se pâmait de rire. -Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât. Tout-à-coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui était mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous héritez!» -Cavois! je ne le connais pas.-Oh! reprit la femme du notaire, un beau garçon!-Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce pas, Cavois? -Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce pas? -Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard à la porte? -Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je, il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il m'épousa. -Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le cardinal. -Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux; quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y avait point passé. -Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître Cavois que le reste du monde. -Oh! oui, monseigneur. -Mieux que le roi? -Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il m'emmenât avec lui. -Mieux que la reine? -Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur, elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux. -Mieux que moi? -Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir. -Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous seuls. Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari: -Eh bien, dit-elle, nous ferions... -Oui, que feriez-vous? -Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils étaient seuls aussi. Le cardinal se mit à rire avec eux. -Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison? -Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur de nous en prendre deux. -Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr. -Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois? -Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits. -Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas. -Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient. -Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux. -J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M. Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris. -Oh! monseigneur. -Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit jours dans sa chambre à coucher. -Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds et en lui baisant les mains. Le cardinal étendit les deux mains sur eux. -Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne savait pas le latin. -Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez. Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux heures, venaient de se passer tant de choses. Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire. -Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon: «Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de Mme de la Montagne,-rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de l'Homme-Armé-lui, déguisé en Basque-elle en Catalane-chargé selon toute probabilité de lettres pour les deux reines par Charles-Emmanuel-assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le comte de Moret-Pisani, repoussé par Mme de Maugiron-blessé par Souscarrières-sauvé par sa bosse. -Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse. -La reine absente du ballet pour cause de migraine.» -Qu'y a-t-il encore? voyons! Et il chercha dans sa mémoire. -Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol en a retrouvé le chiffre, et il appela: -Rossignol! Rossignol! Le même petit bonhomme à lunettes reparut. -La lettre et le chiffre, dit le cardinal. -Les voici, monseigneur. Le cardinal les prit. -C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de vingt, que vous aurez à faire. -J'espère que Votre Eminence en sera contente. Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut: Voici textuellement ce qu'elle disait: «Si Jupiter est chassé de l'Olympe, il peut se réfugier en Crète, Minos lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de Céphale ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser Procris à Jupiter? Le bruit court que l'Oracle veut se débarrasser de Procris pour faire épouser Vénus à Céphale. En attendant, que Jupiter continue de faire la cour à Hébé, et à feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec Junon. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, l'Oracle se trompe en croyant Jupiter amoureux d'Hébé. «MINOS.» -Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre: Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs. CÉPHALE, LE ROI. PROCRIS, LA REINE. JUPITER, MONSIEUR. JUNON, MARIE DE MÉDICIS. L'OLYMPE, LE LOUVRE. L'ORACLE, LE CARDINAL. VÉNUS, Mme DE COMBALET. HÉBÉ, MARIE DE GONZAGUE. MINOS, CHARLES IV, DUC DE LORRAINE. LA CRÈTE, LA LORRAINE. «Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine; le duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec le plus grand plaisir, mais la santé du Roi ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser la Reine à Monsieur? Le bruit court que le Cardinal veut marier Mme de Combalet au Roi. En attendant, que Monsieur continue de faire la cour à Marie de Gonzague et à feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec Marie de Médicis; il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le Cardinal se trompe en croyant Monsieur amoureux de Marie de Gonzague. «CHARLES IV.» Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du joueur triomphant: -Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier. Source: http://www.poesies.net