Blanche De Beaulieu Et Autres Histoires. Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) Source: Calmann Lévy, Éditeur, Paris, 1887. TABLE DES MATIERES Blanche De Beaulieu Ou La Vendéenne. I II III IV Chasseurs D'Ours. Les Enfants De La Madone. La Main Droite Du Sire De Giac. I II III IV I Celui qui, dans la soirée du 15 décembre 93, serait parti de la petite ville de Clisson pour se rendre au village de Saint-Crépin, et se serait arrêté sur la crête de la montagne au pied de laquelle coule la rivière de la Moine, aurait vu de l'autre côté de la vallée un étrange spectacle. D'abord, à l'endroit où sa vue aurait cherché le village perdu dans les arbres, au milieu d'un horizon déjà assombri par le crépuscule, il eût aperçu trois ou quatre colonnes de fumée, qui, isolées à leur base, se joignaient en s'élargissant, se balançaient un instant comme un dôme bruni, et, cédant mollement à un vent humide d'ouest, roulaient dans cette direction, confondus avec les nuages d'un ciel bas et brumeux ; il eût vu cette base rougir lentement, puis toute fumée cesser, et, des toits des maisons, des langues de feu aiguës s'élancer à leur place avec un frémissement sourd, tantôt se tordant en spirales, tantôt se courbant et se relevant comme le mât d'un vaisseau ; il lui eût semblé que bientôt toutes les fenêtres s'ouvraient pour vomir du feu ; de temps en temps, quand un toit s'enfonçait, il eût entendu un bruit sourd ; il eût distingué une flamme plus vive, mêlée de milliers d'étincelles, et, à la lueur sanglante de l'incendie s'agrandissant, des armes luire, un cercle de soldats s'étendre au loin ; il eût entendu des cris et des rires, et il eût dit avec terreur : Dieu me pardonne, c'est une armée qui se chauffe avec un village. Effectivement, une brigade républicaine de douze ou quinze cents hommes avait trouvé le village de Saint- Crépin abandonné et y avait mis le feu. Ce n'était point une cruauté, mais un moyen de guerre, un plan de campagne comme un autre ; l'expérience prouva qu'il était le seul qui fût bon. Cependant une chaumière isolée ne brûlait pas, on semblait même avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que le feu ne pût l'atteindre. Deux sentinelles veillaient à la porte, et, à chaque instant, des officiers d'ordonnance, des aides de camp entraient, puis bientôt sortaient pour porter des ordres. Celui qui donnait ces ordres était un jeune homme qui paraissait âgé de vingt à vingt-deux ans ; de longs cheveux blonds séparés sur le front tombaient en ondulant de chaque côté de ses joues blanches et maigres ; toute sa figure portait l'empreinte de cette tristesse fatale qui s'attache au front de ceux qui doivent mourir jeunes. Son manteau bleu, en l'enveloppant, ne le cachait pas si bien qu'il ne laissât apercevoir les signes de son grade, deux épaulettes de général ; seulement ces épaulettes étaient de laine, les officiers républicains ayant fait à la Convention l'offrande patriotique de tout l'or de leurs habits. Il était courbé sur une table, une carte géographique était déroulée sous ses yeux, et il y traçait au crayon, à la clarté d'une lampe qui s'effaçait elle-même devant la lueur de l'incendie, la route que ses soldats allaient suivre. C'était le général Marceau, qui, trois ans plus tard, devait être tué à Altenkirchen. - Alexandre ! dit-il en se relevant à demi... Alexandre ! éternel dormeur, rêves-tu de Saint- Domingue, que tu dors si longtemps ? - Qu'y a-t-il ? dit en se levant tout debout et en sursaut celui auquel il s'adressait, et dont la tête toucha presque le plafond de la cabane ; qu'y a-t-il ? est-ce l'ennemi qui nous vient ? et ces paroles furent dites avec un léger accent créole qui leur conservait de la douceur même au milieu de la menace. - Non, mais un ordre du général en chef Westermann qui nous arrive. Et pendant que son collègue lisait cet ordre, car celui qu'il avait apostrophé était son collègue, Marceau regardait avec une curiosité d'enfant les formes musculeuses de l'Hercule mulâtre qu'il avait devant les yeux. C'était un homme de vingt-huit ans, aux cheveux crépus et courts, au teint brun, au front découvert et aux dents blanches, dont la force presque surnaturelle était connue de toute l'armée, qui lui avait vu, dans un jour de bataille, fendre un casque jusqu'à la cuirasse, et un jour de parade, étouffer entre ses jambes un cheval fougueux qui l'emportait. Celui-là n'avait pas longtemps à vivre non plus ; mais moins heureux que Marceau, il devait mourir loin du champ de bataille, empoisonné par l'ordre d'un roi. C'était le général Alexandre Dumas, c'était mon père. - Qui t'a apporté cet ordre ? dit-il. - Le représentant du peuple, Delmar. - C'est bien. Et où doivent se rassembler ces pauvres diables ? - Dans un bois à une lieue et demie d'ici ; vois sur la carte, c'est là. - Oui, mais sur la carte il n'y a pas les ravins, les montagnes, les arbres coupés, les mille chemins qui embarrassent la vraie route, où l'on a peine à se reconnaître, même dans le jour... Infernal pays... Avec cela qu'il y fait toujours froid. - Tiens, dit Marceau, en poussant la porte du pied, et en lui montrant le village en feu, sors, et tu te chaufferas... Hé ! qu'est-ce là, citoyens ? Ces paroles étaient adressées à un groupe de soldats qui, en cherchant des vivres, avaient découvert, dans un espèce de chenil attenant à la chaumière où étaient les deux généraux, un paysan vendéen qui paraissait tellement ivre, qu'il était probable qu'il n'avait pu suivre les habitants du village, lorsqu'ils l'avaient abandonné. Que le lecteur se figure un métayer à visage stupide, au grand chapeau, aux cheveux longs, à la veste grise ; être ébauché à l'image de l'homme, espèce de degré au- dessous de la bête ; car il était évident que l'instinct manquait à cette masse. Marceau lui fit quelques questions ; le patois et le vin rendirent ses réponses inintelligibles. Il allait l'abandonner comme un jouet aux soldats, lorsque le général Dumas donna brusquement l'ordre d'évacuer la chaumière et d'y enfermer le prisonnier. Il était encore à la porte, un soldat le poussa dans l'intérieur, il alla en trébuchant s'appuyer contre le mur, chancela un instant en oscillant sur ses jambes demi-ployées ; puis, tombant lourdement étendu, demeura sans mouvement. Un factionnaire resta devant la porte, et l'on ne prit pas même la peine de fermer la fenêtre. - Dans une heure nous pourrons partir, dit le général Dumas à Marceau ; nous avons un guide. - Lequel ? - Cet homme. - Oui, si nous voulons nous mettre en route demain, soit. Il y a dans ce que ce drôle a bu du sommeil pour vingt-quatre heures. Dumas sourit : - Viens, lui dit-il ; et il le conduisit sous le hangar où le paysan avait été découvert ; une simple cloison le séparait de l'intérieur de la cabane, encore était-elle sillonnée de fentes qui laissaient distinguer ce qui s'y passait, et avaient dû permettre d'entendre jusqu'à la moindre parole des deux généraux qui un instant auparavant s'y trouvaient. - Et maintenant, ajouta-t-il en baissant la voix, regarde. Marceau obéit, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur lui son ami, même dans les choses habituelles de la vie. Il eut quelque peine à distinguer le prisonnier, qui, par hasard, était tombé dans le coin le plus obscur de la chaumière. Il gisait encore à la même place, immobile ; Marceau se retourna pour chercher son collègue, il avait disparu. Lorsqu'il reporta ses regards dans la cabane, il lui sembla que celui qui l'habitait avait fait un léger mouvement ; sa tête était replacée dans une direction qui lui permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout l'intérieur. Bientôt il ouvrit les yeux avec le bâillement prolongé d'un homme qui s'éveille, et il vit qu'il était seul. Un singulier éclair de joie et d'intelligence passa sur son visage. Dès lors il fut évident pour Marceau qu'il eût été la dupe de cet homme, si un regard plus clairvoyant n'avait tout deviné. Il l'examina donc avec une nouvelle attention ; sa figure avait repris sa première expression, ses yeux étaient refermés, ses mouvements étaient ceux d'un homme qui se rendort ; dans l'un d'eux, il accrocha du pied la table légère qui soutenait la carte et l'ordre du général Westermann que Marceau avait rejeté sur cette table, tout tomba pêle-mêle, le soldat de faction entrouvrit la porte, avança la tête à ce bruit, vit ce qui l'avait causé, et dit en riant à son camarade : « C'est le citoyen qui rêve. » Cependant, celui-ci avait entendu ces paroles, ses yeux s'étaient rouverts, un regard de menace poursuivit un instant le soldat ; puis, d'un mouvement rapide, il saisit le papier sur lequel était écrit l'ordre, et le cacha dans sa poitrine. Marceau retenait son souffle ; sa main droite semblait collée à la poignée de son sabre, sa main gauche supportait avec son front tout le poids de son corps appuyé contre la cloison. L'objet de son attention était alors posé sur le côté ; bientôt, en s'aidant du coude et du genou, il s'avança lentement toujours couché vers l'entrée de la cabane ; l'intervalle qui se trouvait entre le seuil et la porte lui permit d'apercevoir les jambes d'un groupe de soldats qui se tenaient devant. Alors, avec patience et lenteur, il se remit à ramper vers la fenêtre entrouverte ; puis arrivé à trois pieds d'elle, il chercha dans sa poitrine une arme qui y était cachée, ramassa son corps sur lui- même, et d'un seul bond, d'un bond de jaguar, s'élança hors de la cabane. Marceau jeta un cri, il n'avait eu le temps ni de prévoir ni d'empêcher cette fuite. Un autre cri répondit au sien : celui-là était de malédiction. Le Vendéen, en tombant hors de la fenêtre, s'était trouvé face à face avec le général Dumas ; il avait voulu le frapper de son couteau, mais celui-ci, lui saisissant le poignet, l'avait ployé contre sa poitrine, et il n'avait plus qu'à pousser pour que le Vendéen se poignardât lui-même. - Je t'avais promis un guide, Marceau, en voici un, et intelligent, je l'espère. - Je pourrais te faire fusiller, drôle, dit-il au paysan, il m'est plus commode de te laisser vivre. Tu as entendu notre conversation, mais tu ne la reporteras pas à ceux qui t'ont envoyé. - Citoyens, - il s'adressait aux soldats que cette scène curieuse avait amenés -, que deux de vous prennent chacun une main à cet homme, et se placent avec lui à la tête de la colonne, il sera notre guide ; si vous apercevez qu'il vous trompe, s'il fait un mouvement pour fuir, brûlez-lui la cervelle, et jetez-le par-dessus la haie. Puis quelques ordres donnés à voix basse allèrent agiter cette ligne rompue de soldats qui s'étendait alentour des cendres qui avaient été un village. Ces groupes s'allongèrent, chaque peloton sembla se souder à l'autre. Une ligne noire se forma, descendit dans le long chemin creux qui sépare Saint-Crépin de Mont- faucon, s'y emboîta comme une roue dans une ornière, et, lorsque, quelques minutes après, la lune passa entre deux nuages, et se réfléchit un instant sur ce ruban de baïonnettes qui glissaient sans bruit, on eût cru voir ramper dans l'ombre un immense serpent noir à écailles d'acier. II C'est une triste chose pour une armée qu'une marche de nuit. La guerre est belle par un beau jour, quand le ciel regarde la mêlée, quand les peuples, se dressant alentour du champ de bataille comme aux gradins d'un cirque, battent des mains aux vainqueurs ; quand les sons frémissants des instruments de cuivre font tressaillir les fibres courageuses du coeur, quand la fumée de mille canons vous couvre d'un linceul, quand amis et ennemis sont là pour voir comme vous mourrez bien : c'est sublime ! Mais la nuit, la nuit !... Ignorer comment on vous attaque et comment vous vous défendez, tomber sans voir qui vous frappe ni d'où le coup part, sentir ceux qui sont debout encore vous heurter du pied sans savoir qui vous êtes, et marcher sur vous !... Oh ! alors, on ne se pose pas comme un gladiateur, on se roule, on se tord, on mord la terre, on la déchire des ongles ; c'est horrible ! Voilà pourquoi cette armée marchait triste et silencieuse ; c'est qu'elle savait que de chaque côté de sa route se prolongeaient de hautes haies, des champs entiers de genêts et d'ajoncs et qu'au bout de ce chemin il y avait un combat, un combat de nuit. Elle marchait depuis une demi-heure ; de temps en temps, comme je l'ai dit, un rayon de la lune filtrait entre deux nuages et laissait apercevoir, à la tête de cette colonne, le paysan qui servait de guide, l'oreille attentive au moindre bruit, et toujours surveillé par les deux soldats qui marchaient à ses côtés. Parfois on entendait sur les flancs un froissement de feuilles, la tête de la colonne s'arrêtait tout à coup ; plusieurs voix criaient qui vive ?... Rien ne répondait, et le paysan disait en riant : C'est un lièvre qui part du gîte. Quelquefois les deux soldats croyaient voir devant eux s'agiter quelque chose qu'ils ne pouvaient distinguer, ils se disaient l'un à l'autre : « Regarde donc !... » et le Vendéen répondait : « C'est votre ombre, marchons toujours. » Tout à coup, au détour du chemin, ils virent se dresser devant eux deux hommes ; ils voulurent crier ; l'un des soldats tomba sans avoir eu le temps de proférer une parole ; l'autre chancela une seconde, et n'eut que le temps de dire : « À moi ! » Vingt coups de fusil partirent à l'instant ; à la lueur de cet éclair, on put distinguer trois hommes qui fuyaient ; l'un d'eux chancela, se traîna un instant le long du talus, espérant atteindre l'autre côté de la haie. On courut à lui, ce n'était pas le guide ; on l'interrogea, il ne répondit point ; un soldat lui perça le bras de sa baïonnette pour voir s'il était bien mort : il l'était. Ce fut alors Marceau qui devint le guide. L'étude qu'il avait faite des localités lui laissait l'espoir de ne point s'égarer. Effectivement, après un quart d'heure de marche, on aperçut la masse noire de la forêt. Ce fut là que, selon l'avis qu'en avaient reçu les républicains, devaient se rassembler, pour entendre une messe, les habitants de quelques villages, les débris de plusieurs armées, dix-huit cents hommes à peu près. Les deux généraux séparèrent leur petite troupe en plusieurs colonnes, avec ordre de cerner la forêt et de se diriger par toutes les routes qui tendraient au centre ; on calcula qu'une demi-heure suffirait pour prendre les positions respectives. Un peloton s'arrêta à la route qui se trouvait en face de lui ; les autres s'étendirent en cercle sur les ailes ; on entendit encore un instant le bruit cadencé de leurs pas, qui allait s'affaiblissant ; il s'éteignit tout à fait, et le silence s'établit. - La demi- heure qui précède un combat passe vite. À peine si le soldat a le temps de voir si son fusil est bien amorcé, et de dire au camarade : « J'ai vingt ou trente francs dans le coin de mon sac ; si je meurs, tu les enverras à ma mère. » Le mot en avant retentit, et chacun tressaillit, comme s'il ne s'y attendait pas. Au fur et à mesure qu'il s'avançaient, il leur semblait que le carrefour qui forme le centre de la forêt était éclairé ; en approchant, ils distinguèrent des torches qui flamboyaient ; bientôt les objets devinrent plus distincts, et un spectacle dont aucun d'eux n'avait l'idée s'offrit à leur vue. Sur un autel grossièrement représenté par quelques pierres amoncelées, le curé de Sainte-Marie-de-Rhé disait une messe, des vieillards entouraient l'autel, une torche à la main, et tout alentour des femmes, des enfants, priaient à deux genoux. Entre les républicains et ce groupe, une muraille d'hommes était placée, et sur un front plus rétréci présentait le même plan de bataille pour la défense que pour l'attaque : il eût été évident qu'ils avaient été prévenus, quand même on n'eût pas reconnu au premier rang le guide qui avait fui ; maintenant, c'était un soldat vendéen avec son costume complet, portant sur le côté gauche de la poitrine le coeur d'étoffe rouge qui servait de ralliement, et au chapeau le mouchoir blanc qui remplaçait le panache. Les Vendéens n'attendirent pas qu'on les attaquât : ils avaient répandu des tirailleurs dans les bois, ils commencèrent la fusillade, les républicains s'avancèrent l'arme au bras, sans tirer un coup de fusil, sans répondre au feu réitéré de leurs ennemis, sans proférer d'autres paroles après chaque décharge que celles-ci : Serrez les rangs, serrez les rangs. Le prêtre n'avait pas achevé sa messe, et il continuait ; son auditoire semblait étranger à ce qui se passait et demeurait à genoux. Les soldats républicains avançaient toujours. Quand ils furent à trente pas de leurs ennemis, le premier rang se mit à genoux ; trois lignes de fusils s'abaissèrent comme des épis que le vent courbe. La fusillade éclata ; on vit s'éclaircir les rangs vendéens ; et quelques balles passant au travers allèrent jusqu'au pied de l'autel tuer des femmes et des enfants. Il y eut dans cette foule un instant de cris et de tumulte. Le prêtre leva Dieu, les têtes se courbèrent jusqu'à terre, et tout rentra dans le silence. Les républicains firent leur seconde décharge à dix pas, avec autant de calme qu'à une revue, avec autant de précision que devant une cible. Les Vendéens ripostèrent, puis ni les uns ni les autres n'eurent le temps de recharger leurs armes : c'était le tour de la baïonnette, et ici tout l'avantage était aux républicains, régulièrement armés. - Le prêtre disait toujours la messe. Les Vendéens reculèrent, des rangs entiers tombaient sans autre bruit que des malédictions. Le prêtre s'en aperçut, il fit un signe ; les torches s'éteignirent, le combat rentra dans l'obscurité. Ce ne fut plus alors qu'une scène de désordre et de carnage, où chacun frappa sans voir, avec rage, et mourut sans demander merci, merci qu'on n'accorde guère quand on se la demande dans la même langue. Et cependant ces mots : Grâce ! grâce ! étaient prononcés d'une voix déchirante aux genoux de Marceau qui allait frapper. C'était un jeune Vendéen, un enfant sans armes, qui cherchait à sortir de cette horrible mêlée. - Grâce, grâce, disait-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, au nom de votre mère. Le général l'entraîna à quelques pas du champ de bataille pour le soustraire aux regards de ses soldats, mais bientôt il fut forcé de s'arrêter : le jeune homme s'était évanoui. Cet excès de terreur l'étonna de la part d'un soldat, il ne s'empressa pas moins de le secourir, il ouvrit son habit pour lui donner de l'air : c'était une femme. Il n'y avait pas un instant à perdre, les ordres de la Convention étaient précis, tout Vendéen pris les armes à la main ou faisant partie d'un rassemblement, quel que fût son sexe ou son âge, devait périr sur l'échafaud. Il assit la jeune fille au pied d'un arbre, courut vers le champ de bataille. Parmi les morts, il distingua un jeune officier républicain, dont la taille lui parut être à peu près celle de l'inconnue, il lui enleva promptement son uniforme et son chapeau, et revint auprès d'elle. La fraîcheur de la nuit la tira bientôt de son évanouissement. - Mon père, mon père, furent ses premiers mots ; puis elle se leva et appuya ses mains sur son front, comme pour y fixer ses idées. - Oh ! c'est affreux, j'étais avec lui ; je l'ai abandonné ; mon père, mon père ! il sera mort ! - Notre jeune maîtresse, mademoiselle Blanche, dit une tête qui parut tout à coup derrière l'arbre, le marquis de Beaulieu vit, il est sauvé. Vive le roi et la bonne cause ! Celui qui avait dit ces mots disparut comme une ombre, mais cependant pas si vite que Marceau n'eût le temps de reconnaître le paysan de Saint-Crépin. - Tinguy, Tinguy ! s'écria la jeune fille étendant ses bras vers le métayer. - Silence ! un mot vous dénonce, je ne pourrais pas vous sauver, et je veux vous sauver, moi ! Mettez cet habit et ce chapeau, et attendez ici. Il retourna sur le champ de bataille, donna aux soldats l'ordre de se retirer sur Cholet, laissa à son collègue le commandement de la troupe, et revint près de la jeune Vendéenne. Il la trouva prête à le suivre. Tous deux se dirigèrent vers une espèce de grande route qui traverse la Romagne, où le domestique de Marceau l'attendait avec des chevaux de main, qui ne pouvaient pénétrer dans l'intérieur du pays, où les routes ne sont que ravins et fondrières. Là, son embarras redoubla : il craignait que sa jeune compagne ne sût pas monter à cheval, et n'eût pas la force de marcher à pied ; mais elle l'eût bientôt rassuré, en manoeuvrant sa monture avec moins de force, mais autant de grâce que le meilleur cavalier(1). Elle vit la surprise de Marceau et sourit. - Vous serez moins étonné, lui dit-elle, lorsque vous me connaîtrez. Vous verrez par quelle suite de circonstances les exercices des hommes me sont devenus familiers ; vous avez l'air si bon, que je vous dirai tous les événements de ma vie si jeune et déjà si tourmentée. - Oui, oui, mais plus tard, dit Marceau ; nous aurons le temps, car vous êtes ma prisonnière, et pour vous- même je ne veux pas vous rendre votre liberté. Maintenant ce que nous avons à faire est de gagner Cholet au plus vite. Ainsi donc affermissez-vous sur votre selle, et au galop, mon cavalier. - Au galop, reprit la Vendéenne, et trois quarts d'heure après ils entraient à Cholet. Le général en chef était à la mairie. Marceau monta, laissant à la porte son domestique et sa prisonnière. Il rendit compte en quelques mots de sa mission, et revint avec sa petite escorte chercher un gîte à l'hôtel des Sans-Culottes, inscription qui avait remplacé sur l'enseigne les mots : Au grand saint Nicolas. (1) Quand même ce qui suit n'expliquerait pas cette habileté rare chez nous pour une femme, l'usage du pays la justifierait. Les dames des châteaux même montent à cheval, littéralement parlant, comme un fashionable de Longchamp ; seulement elles portent sous leurs robes, que la selle relève, des pantalons pareils à ceux que l'on met aux enfants. Les femmes du peuple ne prennent pas même cette précaution, quoique la couleur de leur peau m'ait longtemps fait croire le contraire. Marceau retint deux chambres ; il conduisit la jeune fille à l'une d'elles, l'invita à se jeter tout habillée sur son lit, pour y prendre quelques instants d'un repos dont elle devait avoir grand besoin après la nuit affreuse qu'elle venait de passer, et alla s'enfermer dans la sienne, car maintenant il avait la responsabilité d'une existence, et il fallait qu'il songeât au moyen de la conserver. Blanche, de son côté, avait à rêver aussi, à son père d'abord, puis à ce jeune général républicain à la figure et à la voix douces. Tout cela lui semblait un songe. Elle marchait pour s'assurer qu'elle était bien éveillée, s'arrêtait devant une glace pour se convaincre que c'était bien elle, puis elle pleurait en songeant à l'abandon dans lequel elle se trouvait ; l'idée de sa mort, de la mort de l'échafaud ne lui vint même pas ; Marceau avait dit avec sa voix douce : Je vous sauverai. Puis pourquoi, elle née d'hier, l'aurait-on fait mourir ? Belle et inoffensive, pourquoi les hommes auraient-ils demandé sa tête et son sang ? À peine pouvait-elle croire elle-même qu'elle courût un danger. Son père, au contraire, chef vendéen, il tuait et pouvait être tué ; mais elle, elle pauvre jeune fille, donnant encore la main à l'enfance... Oh ! bien loin de croire à de tristes présages, le vie était belle et joyeuse, l'avenir immense ; cette guerre finirait, le château vide verrait revenir ses hôtes. Un jour un jeune homme fatigué y demanderait l'hospitalité, il aurait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, une voix douce, des cheveux blonds, un habit de général, il resterait longtemps ; rêve, rêve, pauvre Blanche. Il y a un âge de la jeunesse où le malheur est si étranger à l'existence, qu'il semble qu'il ne pourra jamais s'y acclimater ; quelque triste que soit une idée, elle s'achève par un sourire. C'est que l'on ne voit la vie que d'un côté de l'horizon ; c'est que le passé n'a pas encore eu le temps de faire douter de l'avenir. Marceau rêvait aussi, mais lui voyait déjà dans la vie ; il connaissait les haines politiques du moment ; il savait les exigences d'une révolution ; il cherchait un moyen de sauver Blanche qui dormait. Un seul se présentait à son esprit : c'était de la conduire lui-même à Nantes, où habitait sa famille. Depuis trois ans, il n'avait vu ni sa mère ni ses soeurs, et se trouvant à quelques lieues seulement de cette ville il paraissait tout naturel qu'il demandât une permission au général en chef. Il s'arrêta à cette idée. Le jour commençait à paraître, il se rendit chez le général Westermann ; ce qu'il demandait lui fut accordé sans difficulté. Il voulait qu'elle lui fût remise à l'instant même, ne croyant pas que Blanche pût partir assez tôt ; mais il fallait que cette permission portât une seconde signature, celle du représentant du peuple Delmar. Il n'y avait qu'une heure qu'il était arrivé avec la troupe de l'expédition, il prenait dans la chambre voisine quelques instants de repos, et aussitôt son réveil le général en chef promit à Marceau de la lui envoyer. En rentrant à l'auberge, il rencontra le général Dumas qui le cherchait. Les deux amis n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre ; bientôt il sut toute l'aventure de la nuit. Tandis qu'il faisait préparer le déjeuner, Marceau monta chez sa prisonnière, qui l'avait déjà fait demander ; il lui annonça la visite de son collègue, qui ne tarda pas à se présenter : ses premiers mots rassurèrent Blanche, et après un instant de conversation elle n'éprouvait plus que la gêne inséparable de la position d'une jeune fille, placée au milieu de deux hommes qu'elle connaît à peine. Ils allaient se mettre à table lorsque la porte s'ouvrit. Le représentant du peuple Delmar parut sur le seuil. À peine avons-nous eu le temps au commencement de cette histoire de dire un mot de ce nouveau personnage. C'était un de ces hommes que Robespierre mettait comme un bras au bout du sien pour atteindre en province, qui croyaient avoir compris son système de régénération, parce qu'il leur avait dit : Il faut régénérer, et entre les mains desquels la guillotine était plus active qu'intelligente. Cette apparition sinistre fit tressaillir Blanche, avant même qu'elle sût qui il était. - Ah ! ah ! dit-il à Marceau, tu veux déjà nous quitter, citoyen général, mais tu t'es si bien conduit cette nuit, que je n'ai rien à te refuser ; cependant je t'en veux un peu d'avoir laissé échapper le marquis de Beaulieu ; j'avais promis à la Convention de lui envoyer sa tête. Blanche était debout, pâle et froide, comme une statue de la terreur. Marceau, sans affectation, se plaça devant elle. - Mais ce qui est différé n'est pas perdu, continua-t- il, les limiers républicains ont bon nez et bonnes dents, et nous suivons sa piste. - Voilà la permission, ajouta-t- il, elle est en règle, tu partiras quand tu voudras ; mais auparavant je viens te demander à déjeuner, je n'ai pas voulu quitter un brave tel que toi, sans boire au salut de la République et à l'extermination des brigands. Dans la position où se trouvaient les deux généraux, cette marque d'estime ne leur était rien moins qu'agréable ; Blanche s'était assise, et avait repris quelque courage. On se mit à table, et la jeune fille, pour ne pas se trouver en face de Delmar, fut obligée de prendre place à ses côtés. Elle s'assit assez loin de lui pour ne pas le toucher, et se rassura peu à peu en s'apercevant que le représentant du peuple s'occupait plus du repas que des convives qui le partageaient avec lui. Cependant de temps en temps une ou deux paroles sanglantes tombaient de ses lèvres, et faisaient passer un frison dans les veines de la jeune fille ; mais du reste aucun danger réel ne paraissait exister pour elle, les généraux espéraient qu'il les quitterait sans même lui adresser une parole directe. Le désir de partir était pour Marceau un prétexte d'abréger le repas ; il touchait à sa fin, chacun commençait à respirer plus à l'aise, lorsqu'une décharge de mousqueterie se fit entendre sur la place de la ville, située en face de l'auberge ; les généraux sautèrent sur leurs armes qu'ils avaient déposées près d'eux. Delmar les arrêta : - Bien, mes braves, dit-il en riant et en balançant sa chaise ; bien, j'aime à voir que vous êtes sur vos gardes ; mais remettez-vous à table, il n'y a rien à faire là pour vous. - Qu'est-ce donc que ce bruit ? dit Marceau. - Rien, reprit Delmar, les prisonniers de cette nuit qu'on fusille. Blanche jeta un cri de terreur : - Oh ! les malheureux ! s'écria-t-elle. Delmar posa son verre qu'il allait porter à ses lèvres, se retourna lentement vers elle. - Ah ! voilà qui va bien, dit-il ; si maintenant les soldats tremblent comme des femmes, il faudra habiller les femmes en soldats ; il est vrai que tu es bien jeune, ajouta-t-il en lui prenant les deux mains et en la regardant en face ; mais tu t'y habitueras. - Oh ! jamais, jamais ! s'écria Blanche, sans songer combien il était dangereux pour elle de manifester ses sentiments devant un semblable témoin. Jamais je ne m'habituerai à de telles horreurs. - Enfant, reprit Delmar, en lâchant ses mains, crois- tu que l'on puisse régénérer une nation sans lui tirer du sang, réprimer les factions sans dresser d'échafauds ? As-tu jamais vu une révolution passer sur un peuple le niveau de l'égalité, sans abattre quelques têtes ; malheur alors, malheur aux grands, car la baguette de Tarquin les a désignés ! Il se tut un instant, puis continua : - D'ailleurs, qu'est-ce que la mort ? un sommeil sans songe, sans réveil ; qu'est-ce que le sang ? une liqueur rouge à peu près semblable à celle que contient cette bouteille, et qui ne produit d'effet sur notre esprit que par l'idée qu'on y attache : Sombreuil en a bu. Eh bien ! tu te tais : voyons, n'as-tu pas à la bouche quelque argument philanthropique ? à ta place, un girondin ne resterait pas court. Blanche était donc forcée de continuer cette conversation. - Oh ! dit-elle en tremblant, êtes-vous bien sûr que Dieu vous ait donné le droit de frapper ainsi ? - Dieu ne me frappe-t-il pas, lui ? - Oui, mais il voit au-delà de la vie, tandis que l'homme, quand il tue, ne sait ni ce qu'il donne ni ce qu'il ôte. - Soit ; eh bien ! l'âme est immortelle ou elle ne l'est pas ; si le corps n'est que matière, est-ce un crime de rendre un peu plus tôt à la matière ce que Dieu lui avait emprunté ? Si une âme l'habite, et que cette âme soit immortelle, je ne puis la tuer, le corps n'est qu'un vêtement que je lui ôte, ou plutôt une prison dont je la tire. Maintenant, écoute un conseil, car je veux bien t'en donner un ; garde tes réflexions philosophiques et tes arguments de collège pour défendre ta propre vie, si jamais tu tombes entre les mains de Charette ou de Bernard de Marigny, car ils ne te feraient pas plus grâce que je ne l'ai faite à leurs soldats. Quant à moi, tu te repentirais peut-être de les répéter une seconde fois en ma présence : souviens-t'en. Il sortit. Il y eut un moment de silence. Marceau posa ses pistolets qu'il avait armés pendant cette conversation. - Oh ! dit-il en le suivant du doigt, jamais homme sans s'en douter n'a touché la mort de si près que tu viens de le faire. Blanche, savez-vous que si un geste, un mot, lui étaient échappés qui prouvassent qu'il vous reconnaissait, savez-vous que je lui brûlais la cervelle ? Elle n'écoutait pas. Une seule idée la possédait : c'est que cet homme était chargé de poursuivre les débris de l'armée que commandait le marquis de Beaulieu. - Ô mon Dieu ! disait-elle en cachant sa tête dans ses mains... ô mon Dieu, quand je pense que mon père peut tomber aux mains de ce tigre ; que s'il eût été fait prisonnier cette nuit, il était possible que là devant... C'est exécrable, c'est atroce ; n'est-il donc plus de pitié dans ce monde ? Oh ! pardon, pardon, dit-elle à Marceau, qui plus que moi doit savoir le contraire ? Mon Dieu, mon Dieu !... Dans ce moment, le domestique entra et annonça que les chevaux étaient prêts. - Partons, au nom du ciel, partons ! Il y a du sang dans l'air qu'on respire ici. - Partons, répondit Marceau, et tous trois descendirent à l'instant. III Marceau trouva à la porte un détachement de trente hommes que le général en chef avait fait monter à cheval pour l'escorter jusqu'à Nantes. Dumas les accompagna quelque temps ; mais à une lieue de Cholet, son ami insista fortement pour qu'il y retournât ; de plus loin il eût été dangereux de revenir seul. Il prit donc congé d'eux, mit son cheval au galop, et disparut bientôt à l'angle d'un chemin. Puis Marceau désirait se trouver seul avec la jeune Vendéenne. Elle avait l'histoire de sa vie à lui raconter, et il lui semblait que cette vie devait être pleine d'intérêt. Il rapprocha son cheval de celui de Blanche. - Eh bien ! lui dit-il, maintenant que nous sommes tranquilles et que nous avons une longue route à faire, causons, causons de vous. Je sais qui vous êtes, mais voilà tout. Comment vous trouviez-vous dans ce rassemblement ? d'où vous vient cette habitude de porter des habits d'homme ? Parlez : nous autres soldats, nous sommes habitués à entendre des paroles brèves et dures. Parlez-moi longtemps de vous, de votre enfance, je vous en prie. Marceau, sans savoir pourquoi, ne pouvait s'habituer à employer, en parlant à Blanche, le langage républicain de l'époque. Blanche alors lui raconta sa vie, comment jeune sa mère était morte et l'avait laissée tout enfant aux mains du marquis de Beaulieu ; comment son éducation, donnée par un homme, l'avait familiarisée avec des exercices qui, lorsque éclata l'insurrection de la Vendée, lui étaient devenus si utiles, et lui avaient permis de suivre son père. Elle lui déroula tous les événements de cette guerre, depuis l'émeute de Saint- Florent jusqu'au combat où Marceau lui sauva la vie. Elle parla longtemps, comme il le lui avait demandé, car elle voyait qu'on l'écoutait avec bonheur. Au moment où elle achevait son récit, on aperçut à l'horizon Nantes, dont les lumières tremblaient dans la brume. La petite troupe traversa la Loire, et, quelques instants après, Marceau était dans les bras de sa mère. Après les premiers embrassements, il présenta à sa famille sa jeune compagne de voyage : quelques mots suffirent pour intéresser vivement sa mère et ses soeurs. À peine Blanche eut-elle manifesté le désir de reprendre les habits de son sexe, que les deux jeunes filles l'entraînèrent à l'envi, et se disputèrent le plaisir de lui servir de femme de chambre. Cette conduite, si simple qu'elle paraisse au premier abord, acquérait cependant un grand prix par les circonstances du moment. Nantes se débattait sous le proconsulat de Carrier. C'est un étrange spectacle pour l'esprit et les yeux que celui d'une ville entière toute saignante des morsures d'un seul homme. On se demande d'où vient cette force que prend une volonté sur quatre-vingt mille individus qu'elle domine, et comment, quand un seul dit : Je veux, tous ne se lèvent point pour dire : c'est bien !... mais nous ne voulons pas, nous ! C'est qu'il y a habitude de servilité dans l'âme des masses, que les individus seuls ont parfois d'ardents désirs d'être libres. C'est que le peuple, comme le dit Shakespeare, ne connaît d'autre moyen de récompenser l'assassin de César, qu'en le faisant César. Voilà pourquoi il y a des tyrans de liberté, comme il y a des tyrans de monarchie. Donc le sang coulait à Nantes par les rues, et Carrier qui était à Robespierre ce qu'est l'hyène au tigre et le chacal au lion, se gorgeait du plus pur de ce sang, en attendant qu'il le rendît mêlé au sien. C'étaient des moyens tout nouveaux de massacre, la guillotine s'ébrèche si vite ! Il imagina les noyades, dont le nom est devenu inséparable de son nom ; des bateaux furent confectionnés exprès dans le port, on savait dans quel but, on venait les voir sur le chantier ; c'était chose curieuse et nouvelle que ces soupapes de vingt pieds qui s'ouvraient pour précipiter à fond d'eau les malheureux destinés à ce supplice, et le jour de leur essai il y eut presque autant de peuple sur la rive que lorsqu'on lance un vaisseau avec un bouquet à son grand mât, et des pavillons à toutes ses vergues. Oh ! trois fois malheur aux hommes qui, comme Carrier, ont appliqué leur imagination à inventer des variantes à la mort, car tout moyen de détruire l'homme est facile à l'homme ! Malheur à ceux qui, sans théorie, ont fait des meurtres inutiles ! Ils sont cause que nos mères tremblent en prononçant les mots révolution et république, inséparables pour elles des mots massacre et destruction ; et nos mères nous font hommes, et à quinze ans lequel d'entre nous, en sortant des mains de sa mère, ne frémissait pas aussi aux mots révolution et république ? lequel de nous n'a pas eu toute son éducation politique à refaire avant d'oser envisager froidement ce chiffre qu'il avait regardé longtemps comme fatal - 93 ? Auquel de nous n'a-t-il pas fallu toute sa force d'homme de vingt-cinq ans pour envisager en face les trois colosses de notre Révolution, Mirabeau, Danton, Robespierre ? Mais enfin nous nous sommes habitués à leur vue, nous avons étudié le terrain sur lequel ils marchaient, le principe qui les faisait agir, et involontairement nous nous sommes rappelé ces terribles paroles d'une autre époque : Chacun d'eux n'est tombé que parce qu'il a voulu enrayer la charrette du bourreau qui avait encore besogne à faire ; ce ne sont point eux qui ont dépassé la Révolution, mais la Révolution qui les a dépassés. Ne nous plaignons pas cependant, les réhabilitations modernes se font vite, car maintenant le peuple écrit l'histoire du peuple. Il n'en était point ainsi du temps de messieurs les historiographes de la couronne ; n'ai-je pas entendu dire tout enfant que Louis XI était un mauvais roi, et Louis XIV un grand prince ? Revenons à Marceau et à toute une famille que son nom protégeait contre Carrier même. C'était une réputation de républicanisme si pure que celle du jeune général, qu'un soupçon n'eût pas osé atteindre sa mère ni ses soeurs. Voilà pourquoi l'une d'elles, jeune fille de seize ans, comme étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, aimait et était aimée, et la mère de Marceau, craintive comme une mère, voyant un second protecteur dans un époux, pressait, autant qu'elle le pouvait, un mariage qui était sur le point de s'accomplir, lorsque Marceau et la jeune Vendéenne arrivèrent à Nantes. Ce retour en ce moment fut une double joie. Blanche fut remise aux deux jeunes filles qui devinrent ses amies en l'embrassant, car il y a un âge où chaque jeune fille croit trouver une amie éternelle dans l'amie qu'elle connaît depuis une heure. Elles sortirent ensemble ; une chose presque aussi importante qu'un mariage les occupait : une toilette de femme ; Blanche ne devait pas conserver plus longtemps ses habits d'homme. Bientôt elles la ramenèrent parée de leur double toilette, il avait fallu qu'elle mît la robe de l'une et le shall de l'autre. Folles jeunes filles ! il est vrai qu'elles n'avaient à elles trois que l'âge de la mère de Marceau, qui était encore belle. Lorsque Blanche rentra, le jeune général fit quelques pas au-devant d'elle, et s'arrêta étonné. Sous son premier costume, il avait à peine remarqué sa beauté céleste, et ses grâces qu'elle avait reprises avec ses habits de femme. Elle avait tout fait, il est vrai, pour paraître jolie, un instant elle avait oublié devant une glace, guerre, Vendée et carnage : c'est que l'âme la plus naïve a sa coquetterie lorsqu'elle commence à aimer, et qu'elle veut plaire à celui qu'elle aime. Marceau voulut parler et ne put prononcer une parole ; Blanche sourit et lui tendit la main, toute joyeuse, car elle vit qu'elle lui avait paru aussi belle qu'elle désirait le paraître. Le soir, le jeune fiancé de la soeur de Marceau vint, et comme tout amour est égoïste, depuis l'amour-propre jusqu'à l'amour maternel, il y eut une maison dans la ville de Nantes, une seule peut-être, où tout fut bonheur et joie, quand autour d'elle tout était larmes et douleurs. Oh ! comme Blanche et Marceau se laissaient vivre de leur nouvelle vie ; comme l'autre leur semblait loin derrière eux ! c'était presque un rêve. Seulement de temps en temps le coeur de Blanche se serrait, et des larmes jaillissaient de ses yeux : c'est que tout à coup elle pensait à son père. Marceau la rassurait ; puis, pour la distraire, il lui racontait ses premières campagnes, comment le collégien était devenu soldat à quinze ans, officier à dix-sept, colonel à dix-neuf, général à vingt et un. Blanche les lui faisait répéter souvent, car, dans tout ce qu'il disait, il n'y avait pas un mot d'un autre amour. Et cependant Marceau avait aimé, aimé de toutes les puissances de son âme, il le croyait du moins. Puis bientôt il avait été trompé, trahi : le mépris, à grande peine, s'était fait place dans un coeur si jeune qu'il n'y avait que passions. Le sang qui brûlait ses veines s'était refroidi lentement, une froideur mélancolique avait remplacé l'exaltation ; Marceau enfin, avant de connaître Blanche, n'était plus qu'un malade privé, par l'absence subite de la fièvre, de l'énergie et de la force qu'il ne devait qu'à sa seule présence. Eh bien ! tous ces songes de bonheur, tous ces éléments d'une vie nouvelle, tous ces prestiges de la jeunesse que Marceau croyait à jamais perdus pour lui, renaissaient dans un lointain encore vague, mais que cependant il pouvait atteindre un jour : lui-même s'étonnait que le sourire revînt quelquefois et sans sujet passer sur ses lèvres ; il respirait à pleine poitrine, et ne ressentait plus rien de cette difficulté de vivre, qui la veille encore absorbait ses forces, et lui faisait désirer une mort prochaine comme la seule barrière que ne puisse dépasser la douleur. Blanche, de son côté, entraînée d'abord vers Marceau par un sentiment naturel de reconnaissance, attribuait à ce sentiment les diverses émotions qui l'agitaient. N'était-il pas tout simple qu'elle désirât constamment la présence de l'homme qui lui avait sauvé la vie ? Les paroles qui s'échappaient de sa bouche pouvaient-elles lui être indifférentes ? sa physionomie empreinte d'une mélancolie si profonde ne devait-elle pas éveiller la pitié ? et lorsqu'elle le voyait soupirer en la regardant, n'était-elle pas toujours prête à dire : Que puis-je faire pour vous, ami, pour vous qui avez tant fait pour moi ? C'est agités de ces divers sentiments qui chaque jour acquéraient une force nouvelle, que Blanche et Marceau passèrent les premiers temps de leur séjour à Nantes ; enfin l'époque fixée pour le mariage de la soeur du jeune général arriva. Parmi les bijoux qu'il avait fait venir pour elle, Marceau choisit une parure brillante et précieuse qu'il offrit à Blanche. Blanche la regarda d'abord avec sa coquetterie de jeune fille, puis bientôt elle referma l'écrin. - Les bijoux conviennent-ils à ma situation ? dit-elle tristement ; des bijoux à moi ! tandis que mon père peut-être fuit de métairies en métairies, en mendiant un morceau de pain pour sa vie, une grange pour son asile, tandis que, proscrite moi-même... non, que ma simplicité me cache à tous les yeux ; songez que je puis être reconnue. Marceau la pressa vainement, elle ne consentit à accepter qu'une rose rouge artificielle qui se trouvait parmi les parures. Les églises étaient fermées, ce fut donc à l'hôtel de ville que se sanctionna le mariage ; la cérémonie fut courte et triste, les jeunes filles regrettaient le choeur orné de cierges et de fleurs, le dais suspendu sur la tête des jeunes époux, sous lequel s'échangent les rires de ceux qui le soutiennent, et la bénédiction du prêtre, qui dit : « Allez, enfants, et soyez heureux. » À la porte de l'hôtel de ville, une députation de mariniers attendait les mariés. Le grade de Marceau attirait à sa soeur cet hommage ; un de ces hommes, dont la figure ne lui paraissait pas inconnue, avait deux bouquets : il donna l'un à l'épouse ; puis, s'avançant vers Blanche qui le regardait fixement, il lui présenta l'autre. - Tinguy, où est mon père ? dit Blanche en pâlissant. - À Saint-Florent, répondit le marinier. Prenez ce bouquet, il y a dedans une lettre. Vivent le roi et la bonne cause, mademoiselle Blanche ! Blanche voulut l'arrêter, lui parler, l'interroger, il avait disparu. Marceau reconnut le guide, et malgré lui il admirait le dévouement, l'adresse et l'audace de ce paysan. Blanche lut la lettre avec anxiété. Les Vendéens éprouvaient défaites sur défaites ; toute une population émigrait, reculant devant l'incendie et la famine. Le reste de la lettre était consacré à des remerciements à Marceau. Le marquis avait tout appris par la surveillance de Tinguy. Blanche était triste, cette lettre l'avait rejetée au milieu des horreurs de la guerre ; elle s'appuyait sur le bras de Marceau plus que d'habitude, elle lui parlait de plus près, et d'une voix plus douce. Marceau l'aurait voulue plus triste encore, car plus la tristesse est profonde, plus il y a d'abandon ; et, je l'ai déjà dit, il y a bien de l'égoïsme dans l'amour. Pendant la cérémonie, un étranger qui avait, disait- il, des choses de la dernière importance à communiquer à Marceau avait été introduit dans le salon. En y entrant, Marceau, la tête penchée vers Blanche, qui lui donnait le bras, ne l'aperçut point d'abord ; mais tout à coup il sentit ce bras tressaillir, il leva la tête, Blanche et lui étaient en face de Delmar. Le représentant du peuple s'approcha lentement, les yeux fixés sur Blanche, le rire sur les lèvres ; Marceau, la sueur sur le front, le regardait s'avancer comme don Juan regarde la statue du commandeur. - Citoyenne, tu as un frère ? Blanche balbutia et fut prête à se jeter dans les bras de Marceau. Delmar continua. - Si ma mémoire et ta ressemblance ne me trompent point, nous avons déjeuné ensemble à Cholet. Comment se fait-il que depuis cette époque je ne l'aie pas revu dans les rangs de l'armée républicaine ? Blanche sentait ses forces prêtes à l'abandonner ; l'oeil perçant de Delmar suivait les progrès de son trouble, et elle allait tomber sous ce regard, lorsqu'il se détourna d'elle et se fixa sur Marceau. Alors ce fut Delmar qui tressaillit à son tour. Le jeune général avait la main sur la garde de son épée, qu'il serrait convulsivement. La figure du représentant du peuple reprit aussitôt son expression habituelle ; il parut avoir totalement oublié ce qu'il venait de dire, et, prenant Marceau par le bras, il l'entraîna dans l'embrasure de la fenêtre, l'entretint quelques instants de la situation actuelle de la Vendée, et lui apprit qu'il était venu à Nantes pour se concerter avec Carrier sur les nouvelles mesures de rigueur qu'il était urgent de prendre à l'égard des révoltés. Il lui annonça que le général Dumas était rappelé à Paris ; et, le quittant bientôt, il passa avec un salut et un sourire devant le fauteuil où Blanche était tombée en quittant le bras de Marceau, et où elle était restée froide et pâle. Deux heures après, Marceau reçut l'ordre de partir sans délai pour rejoindre l'armée de l'Ouest, et y reprendre le commandement de sa brigade. Cet ordre subit et imprévu l'étonna ; il crut y voir quelque rapport avec la scène qui s'était passée un instant auparavant : sa permission n'expirait que dans quinze jours. Il courut chez Delmar pour en obtenir quelques explications ; il était reparti aussitôt après son entrevue avec Carrier. Il fallait obéir, balancer c'était se perdre. À cette époque, les généraux étaient soumis au pouvoir des représentants du peuple envoyés par la Convention ; et si quelques revers furent causés par leur impéritie, plus d'une victoire aussi fut due à l'alternative constante où se trouvaient les chefs, de vaincre ou de porter leurs têtes sur l'échafaud. Marceau était près de Blanche lorsqu'il reçut cet ordre. Tout étourdi d'un coup aussi inattendu, il n'avait pas le courage de lui annoncer un départ qui la laissait seule et sans défense au milieu d'une ville arrosée chaque jour du sang de ses compatriotes. Elle s'aperçut de son trouble, et son inquiétude surmontant sa timidité, elle s'approcha de lui avec le regard inquiet d'une femme aimée, qui sait qu'elle a le droit d'interroger, et qui interroge. Marceau lui présenta l'ordre qu'il venait de recevoir. Blanche y eut à peine jeté les yeux, qu'elle comprit à quel danger le défaut d'obéissance exposait son protecteur ; son coeur se brisait, et cependant elle trouva la force de l'engager à partir sans retard. Les femmes possèdent mieux que les hommes cette espèce de courage, parce que chez elles il tient d'un côté à la pudeur. Marceau la regarda tristement : - Et vous aussi, Blanche, dit-il, vous ordonnez que je m'éloigne. Au fait, ajouta-t-il en se levant, et comme se parlant à lui-même, qui pouvait me faire croire le contraire ? Insensé que j'étais ! Lorsque je songeais à ce départ, j'avais quelquefois pensé qu'il lui coûterait des regrets et des pleurs. - Il marchait à grands pas. - Insensé ! des regrets, des pleurs ! Comme si je ne lui étais pas indifférent ! En se retournant, il se trouva en face de Blanche : deux larmes roulaient sur les joues de la jeune fille muette, dont les soupirs saccadés soulevaient la poitrine. À son tour, Marceau sentit des pleurs dans ses yeux. - Oh ! pardonnez-moi, lui dit-il, pardonnez-moi, Blanche ; mais je suis malheureux, et le malheur rend défiant. Près de vous toujours ma vie semblait s'être mêlée à la vôtre ; comment séparer mes heures de vos heures, mes jours de vos jours ? J'avais tout oublié ; je croyais à l'éternité ainsi. Oh ! malheur, malheur ! je rêvais, et je m'éveille. Blanche, ajouta-t-il, avec plus de calme, mais d'une voix plus triste, la guerre que nous faisons est cruelle et meurtrière, il est possible que nous ne nous revoyions jamais. Il prit la main de Blanche, qui sanglotait. - Oh ! promettez-moi que si je tombe frappé loin de vous... Blanche, j'ai toujours eu le pressentiment d'une vie courte ; promettez-moi que mon souvenir se présentera quelquefois à votre pensée, mon nom à votre bouche, ne fût-ce qu'en songe ; et moi, moi, je vous promets, Blanche, que s'il y a, entre ma vie et ma mort, le temps de prononcer un nom, un seul, ce sera le vôtre. Blanche était suffoquée par les larmes ; mais il y avait dans ses yeux mille promesses plus tendres que celles que Marceau exigeait. D'une main, elle serrait celle de Marceau, qui était à ses pieds, et de l'autre, elle lui montrait la rose rouge, dont sa tête était parée. - Toujours, toujours, balbutia-t-elle, et elle tomba évanouie. Les cris de Marceau attirèrent sa mère et ses soeurs. Il croyait Blanche morte ; il se roulait à ses pieds. Tout s'exagère en amour, craintes et espérances. Le soldat n'était qu'un enfant. Blanche rouvrit les yeux, et rougit en voyant Marceau à ses pieds, et sa famille autour de lui. - Il part, dit-elle, pour se battre contre mon père peut-être. Oh ! épargnez mon père ; si mon père tombe entre vos mains, songez que sa mort me tuerait. Que voulez-vous de plus ? ajouta-t-elle en baissant la voix ; je n'ai pensé à mon père qu'après avoir pensé à vous. Puis, rappelant aussitôt son courage, elle supplia Marceau de partir ; lui-même en comprenait la nécessité, aussi ne résista-t-il pas davantage à ses prières et à celles de sa mère. Les ordres nécessaires à son départ furent donnés, et une heure après il avait reçu les adieux de Blanche et de sa famille. Marceau suivait, pour quitter Blanche, la route qu'il avait parcourue avec elle ; il avançait sans presser ni ralentir le pas de son cheval, et chaque localité lui rappelait quelques mots du récit de la jeune Vendéenne ; il repassait en quelque sorte par l'histoire qu'elle lui avait contée ; et le danger qu'elle courait, auquel il n'avait pas songé tant qu'il était près d'elle, lui paraissait bien plus grand maintenant qu'il l'avait quittée. Chaque mot de Delmar bruissait à ses oreilles : à chaque instant, il était prêt à arrêter son cheval, à retourner à Nantes ; et il lui fallut toute sa raison, pour ne pas céder au besoin de la revoir. Si Marceau avait pu s'occuper d'autre chose que de ce qui se passait dans sa propre pensée, il aurait aperçu, à l'extrémité du chemin, et venant vers lui, un cavalier qui, après s'être arrêté un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, avait mis son cheval au galop pour le joindre, et il eut reconnu le général Dumas aussi vite qu'il en avait été reconnu lui-même. Les deux amis sautèrent à bas de leurs chevaux, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Au même instant, un homme, les cheveux ruisselants de sueur, la figure ensanglantée, les habits déchirés, saute par-dessus une haie, roule plutôt qu'il ne descend le long du talus, et vient tomber sans force, et presque sans voix aux pieds des deux amis, en proférant cette seule parole : « Arrêtée ! ... » C'était Tinguy. - Arrêtée ! qui ? Blanche ? s'écria Marceau. Le paysan fit un geste affirmatif ; le malheureux ne pouvait plus parler. Il avait fait cinq lieues, toujours courant à travers terres et haies, genêts et ajoncs ; peut- être eût-il pu courir encore une lieue, deux lieues, pour rejoindre Marceau ; mais l'ayant rejoint, il était tombé. Marceau le considérait la bouche béante et l'oeil stupide. - Arrêtée ! Blanche arrêtée ! répétait-il continuellement, tandis que son ami appliquait sa gourde pleine de vin aux dents serrées du paysan. Blanche arrêtée ! Voilà donc dans quel but on m'éloignait. Alexandre, s'écria-t-il en prenant la main de son ami et en le forçant à se relever ; Alexandre, je retourne à Nantes, il faut m'y suivre, car ma vie, mon avenir, mon bonheur, tout est là. Ses dents se froissaient avec violence ; tout son corps était agité d'un mouvement convulsif. - Qu'il tremble, celui qui a osé porter la main sur Blanche. Sais-tu que je l'aimais de toutes les forces de mon âme ; qu'il n'est plus pour moi d'existence possible sans elle, que je veux mourir ou la sauver ? Oh ! fou ! oh ! insensé que je suis d'être parti !... Blanche arrêtée ! et où a-t-elle été conduite ? Tinguy, à qui cette question était adressée, commençait à revenir à lui. On voyait les veines de son front gonflées, comme si elles étaient prêtes à crever ; ses yeux étaient pleins de sang ; et à peine, tant sa poitrine était oppressée et sifflante, put-il, à cette question faite pour la seconde fois : « Où a-t-elle été conduite ? » répondre : « À la prison du Bouffay. » Ces mots étaient à peine prononcés, que les deux amis reprenaient au galop le chemin de Nantes. IV Il n'y avait pas un instant à perdre ; ce fut donc vers la maison même qu'habitait Carrier, place du Cours, que les deux amis dirigèrent leur course. Lorsqu'ils y furent arrivés, Marceau se jeta à bas de son cheval, prit machinalement ses pistolets, qui se trouvaient dans ses fontes, les cacha sous son habit, et s'élança vers l'appartement de celui qui tenait entre ses mains le destin de Blanche. Son ami le suivit plus froidement, quoique prêt cependant à le défendre s'il avait besoin de son secours, et à risquer sa vie avec autant d'insouciance que sur le champ de bataille. Mais le député de la Montagne savait trop combien il était exécré pour n'être pas défiant, et ni instances ni menaces ne purent obtenir aux généraux une entrevue. Marceau descendit plus tranquillement que ne l'aurait pensé son ami. Depuis un instant, il paraissait avoir adopté un nouveau projet qu'il mûrissait à la hâte, et il n'y eut plus de doute qu'il s'y était arrêté lorsqu'il pria le général Dumas de se rendre à l'instant à la poste, et de revenir l'attendre à la porte du Bouffay avec des chevaux et une voiture. Le grade et le nom de Marceau lui ouvrirent l'entrée de cette prison ; il ordonna au geôlier de le conduire au cachot où Blanche était enfermée. Celui-ci hésita un instant : Marceau réitéra son ordre d'un ton plus impératif, et le concierge obéit en lui faisant signe de le suivre. - Elle n'est pas seule, dit son conducteur en ouvrant la porte basse et cintrée d'un cachot dont l'obscurité fit tressaillir Marceau ; mais elle ne tardera pas à être débarrassée de son compagnon, on le guillotine aujourd'hui. À ces mots, il referma la porte sur Marceau, et l'engagea à abréger autant que possible une entrevue qui pouvait le compromettre. Encore ébloui de son passage subit du jour à la nuit, Marceau étendait ses bras comme un homme qui rêve, cherchant à prononcer le mot de Blanche, qu'il ne pouvait articuler ; et ne pouvant percer de ses regards les ténèbres qui l'environnaient, il entendit un cri : la jeune fille se jeta dans ses bras ; elle l'avait reconnu aussitôt : sa vue, à elle, était déjà habituée à la nuit. Elle se jeta dans ses bras, car il y eut un instant où la terreur lui fit tout oublier, âge et sexe : il ne s'agissait plus que de la vie ou de la mort : elle se cramponna à lui comme un naufragé à une roche, avec des sanglots inarticulés et des étreintes convulsives. - Ah ! ah ! vous ne m'avez donc pas abandonnée ! s'écria-t-elle enfin. Ils m'ont arrêtée, traînée ici ; dans la foule qui me suivait j'ai aperçu Tinguy ; j'ai crié : Marceau ! Marceau ! et il a disparu. Oh ! j'étais loin d'espérer de vous revoir... même ici... Mais vous voilà... vous voilà... vous ne me quitterez plus... Vous m'emmènerez, n'est-ce pas ?... vous ne me laisserez point ici. - Je voudrais, au prix de mon sang, vous en arracher à l'instant même ; mais... - Oh ! voyez donc ; tâtez ces murs ruisselants, cette paille infecte ; vous qui êtes général, ne pouvez-vous... - Blanche, voilà ce que je puis : Frapper à cette porte, brûler la cervelle au guichetier qui l'ouvrira ; vous traîner jusque dans la cour, vous faire respirer l'air, voir le ciel, et me faire tuer en vous défendant mais, moi mort, Blanche, on vous ramènera dans ce cachot, et il n'existera plus sur la terre un seul homme qui puisse vous sauver. - Mais le pouvez-vous, vous ? - Peut-être. - Bientôt ? - Deux jours, Blanche ; je vous demande deux jours. Mais répondez à votre tour, répondez à une question de laquelle dépendent votre vie et la mienne... Répondez comme vous répondriez à Dieu... Blanche, m'aimez- vous ? - Est-ce le moment et le lieu où une telle question doive être faite, et où l'on puisse y répondre ? Croyez- vous que ces murailles soient habituées à entendre des aveux d'amour ? - Oui, c'est le moment, car nous sommes entre la vie et la tombe, entre l'existence et l'éternité. Blanche, hâte-toi de me répondre : chaque instant nous vole un jour, chaque heure une année... Blanche, m'aimes-tu ? - Oh ! oui, oui... Ces mots s'échappèrent du coeur de la jeune fille, qui, oubliant qu'on ne pouvait voir sa rougeur, cacha sa tête dans les bras de Marceau. - Eh bien ! Blanche, il faut à l'instant même que tu m'acceptes pour époux. Tout le corps de la jeune fille tressaillit. - Quel peut être votre dessein ? - Mon dessein est de t'arracher à la mort ; nous verrons s'ils osent envoyer à l'échafaud la femme d'un général républicain. Blanche comprit alors toute sa pensée, elle frémit du danger auquel il s'exposait pour la sauver. Son amour en prit une nouvelle force ; mais rappelant son courage : - C'est impossible, dit-elle avec fermeté. - Impossible ! interrompit Marceau, impossible ! Mais c'est folie ; et quel obstacle peut s'élever entre nous et le bonheur, puisque tu viens de m'avouer que tu m'aimes ? Crois-tu donc que tout ceci soit un jeu ? Mais écoute donc, écoute : c'est ta mort ! vois ! la mort de l'échafaud, le bourreau, la hache, la charrette ! - Oh ! pitié, pitié ! c'est affreux ! Mais toi, toi, une fois ta femme, si ce titre ne me sauve pas, il te perd avec moi !... - Voilà donc le motif qui te fait rejeter la seule voie de salut qui te reste ! Eh bien ! écoute-moi, Blanche ; car à mon tour j'ai des aveux à te faire : en te voyant je t'ai aimée, l'amour est devenu passion, j'en vis comme de ma vie, mon existence est la tienne, mon sort sera le tien ; bonheur ou échafaud, je partagerai tout avec toi. Je ne te quitte plus, nulle puissance humaine ne pourra nous séparer ; ou, si je te quitte, je n'ai qu'à crier vive le roi, ce mot me rouvre ta prison, et nous n'en sortons plus qu'ensemble. Eh bien ! soit ; ce sera quelque chose qu'une nuit dans le même cachot, le trajet dans la même charrette, la mort sur le même échafaud. - Oh ! non, non, va-t'en ; laisse-moi, au nom du ciel, laisse-moi. - Que je m'en aille ! Prends garde à ce que tu dis, et à ce que tu veux, car si je sors d'ici sans que tu sois à moi, sans que tu m'aies donné le droit de te défendre ; j'irai trouver ton père, ton père auquel tu ne songes pas, et qui pleure, et je lui dirai : « Vieillard, elle pouvait se sauver, ta fille, et elle ne l'a point voulu ; elle a voulu que tes derniers jours passassent dans le deuil, et que son sang rejaillît jusque sur tes cheveux blancs. Pleure, pleure, vieillard, non de ce que ta fille est morte, mais de ce qu'elle ne t'aimait pas assez pour vivre. » Marceau avait repoussé Blanche ; elle était allée tomber à genoux à quelques pas de lui, et lui se promenait les dents serrées, les bras sur la poitrine, avec le rire d'un fou ou d'un damné. Il entendit les sanglots de Blanche ; les larmes lui sautèrent des yeux, ses bras retombèrent sans force, et il alla rouler à ses pieds. - Oh ! par pitié, par ce qu'il y a de plus sacré en ce monde, par la tombe de ta mère, Blanche, Blanche, consens à devenir ma femme : il le faut, tu le dois. - Oui, tu le dois, jeune fille, interrompit une voix étrangère qui les fit tressaillir et se relever tous deux ; tu le dois, car c'est le seul moyen de conserver une vie qui commence à peine ; la religion te l'ordonne, et moi je suis prêt à bénir votre union. Marceau, étonné, se retourna, et il reconnut le curé de Sainte-Marie-de-Rhé, qui faisait partie du rassemblement qu'il avait attaqué la nuit où Blanche devint sa prisonnière. - Oh ! mon père, s'écria-t-il en lui saisissant la main et en l'entraînant ; oh ! mon père, obtenez d'elle qu'elle consente à vivre. - Blanche de Beaulieu, reprit le prêtre avec un accent solennel, au nom de ton père, que mon âge et l'amitié qui nous unissait me donnent le droit de représenter, je t'adjure de céder aux instances de ce jeune homme ; car ton père lui-même, s'il était ici, ferait ce que je fais. Blanche semblait agitée de mille sentiments contraires ; enfin elle se jeta dans les bras de Marceau : - Ô mon ami ! lui dit-elle, je n'ai point la force de te résister plus longtemps. Marceau, je t'aime : je t'aime et je suis ta femme. Leurs lèvres se joignirent ; Marceau était au comble de la joie ; il semblait avoir tout oublié. La voix du prêtre l'arracha bientôt à son extase. - Hâtez-vous, enfants, disait-il, car mes instants sont comptés ici-bas ; et si vous tardez encore, je ne pourrai plus vous bénir que des cieux. Les deux amants tressaillirent : cette voix les rappelait sur la terre ! Blanche promena autour d'elle des regards effrayés. - Ô mon ami, dit-elle, quel moment pour unir nos destinées ! quel temple pour un hymen ! Penses-tu qu'une union consacrée sous des voûtes sombres et lugubres puisse être une union durable et fortunée ?... Marceau tressaillit, car lui-même était atteint d'une terreur superstitieuse. Il entraîna Blanche vers un endroit du cachot où le jour, glissant à travers les barreaux croisés d'un étroit soupirail, rendait les ténèbres moins épaisses ; et là, tombant tous deux à genoux, ils attendirent la bénédiction du prêtre. Celui-ci étendit les bras et prononça les paroles sacrées. Au même instant, un bruit d'armes et de soldats se fit entendre dans le corridor. Blanche, effrayée, se jeta dans les bras de Marceau. - Serait-ce déjà moi qu'ils viennent chercher ! s'écria-t-elle. Oh ! mon ami, mon ami, combien en ce moment la mort serait affreuse ! Le jeune général s'était jeté au-devant de la porte, un pistolet de chaque main. Les soldats étonnés reculèrent. - Rassurez-vous, leur dit le prêtre en se présentant, c'est moi que l'on vient chercher, c'est moi qui vais mourir. Les soldats l'entourèrent. - Enfants, s'écria-t-il d'une voix forte, en s'adressant aux jeunes époux ; enfants, à genoux ; car un pied dans la tombe je vous envoie ma dernière bénédiction, et la bénédiction d'un mourant est sacrée. Les soldats étonnés gardaient le silence ; le prêtre avait tiré de sa poitrine un crucifix qu'il était parvenu à dérober à toutes les recherches ; il l'étendait vers eux ; prêt à mourir, c'était pour eux qu'il priait. Il y eut un instant de silence et de solennité où tout le monde crut à Dieu : - Marchons, dit le prêtre. Les soldats l'entourèrent ; la porte se referma, et tout disparut comme une vision nocturne. Blanche se jeta dans les bras de Marceau : - Oh ! si tu me quittes, et qu'on vienne me chercher ainsi ; si je ne t'ai pas là pour m'aider à passer cette porte, oh ! Marceau, te figures-tu, à l'échafaud, moi ! moi à l'échafaud, loin de toi, pleurant et t'appelant, sans que tu me répondes ! Oh ! ne t'en va pas, ne t'en va pas ! Je me jetterai à leurs pieds, je leur dirai que je ne suis pas coupable, qu'ils me laissent en prison avec toi toute ma vie, et que je les bénirai. Mais si tu me quittes... Oh ! ne me quitte donc pas. - Blanche, je suis sûr de te sauver, je réponds de ta vie ; en moins de deux jours je serai ici avec ta grâce, et alors ce ne sera pas toute une vie de prison et de cachot, mais d'air et de bonheur, une vie de liberté et d'amour. La porte s'ouvrit, le geôlier parut. Blanche serra plus fortement Marceau dans ses bras ; elle ne voulait pas le quitter, et cependant chaque instant était précieux ; il détacha doucement ses mains dont la chaîne le retenait, lui promit qu'il serait de retour avant la fin de la deuxième journée : - Aime-moi toujours, lui dit-il en s'élançant hors du cachot. - Toujours, dit Blanche en retombant et en lui montrant dans ses cheveux la rose rouge qu'il lui avait donnée ; et la porte se referma comme celle de l'enfer. V Marceau trouva le général Dumas qui l'attendait chez le concierge ; il demanda de l'encre et du papier. - Que vas-tu faire ? lui dit celui-ci effrayé de son agitation. - Écrire à Carrier, lui demander deux jours, lui dire que sa vie me répond de la vie de Blanche. - Malheureux ! reprit son ami en lui arrachant la lettre commencée : tu menaces, et c'est toi qui es en sa puissance ; n'as-tu pas désobéi à l'ordre que tu as reçu de rejoindre l'armée ? Crois-tu que, te redoutant une fois, ses craintes s'arrêteront même à chercher un prétexte plausible ? Avant une heure, tu serais arrêté ; et que pourrais-tu alors et pour elle et pour toi ? Crois- moi, que ton silence provoque son oubli, car son oubli seul peut la sauver. La tête de Marceau était retombée entre ses mains ; il paraissait réfléchir profondément : - Tu as raison, s'écria-t-il en se relevant tout à coup. Et il entraîna son ami dans la rue. Quelques personnes étaient rassemblées autour d'une chaise de poste. - S'il faisait du brouillard ce soir, dit une voix, je ne sais pas ce qui empêcherait une vingtaine de bons gars d'entrer dans la ville et d'enlever les prisonniers : c'est une pitié comme Nantes est gardée. Marceau tressaillit, se retourna, reconnut Tinguy, échangea avec lui un regard d'intelligence, et s'élança dans la voiture : Paris, dit-il au postillon en lui donnant de l'or ; et les chevaux partirent avec la rapidité de l'éclair. Partout même diligence, partout, à force d'or, Marceau obtint la promesse que des chevaux seraient préparés pour le lendemain, et que nul obstacle n'entraverait son retour. Ce fut pendant ce voyage qu'il apprit que le général Dumas avait donné sa démission, demandant la seule faveur d'être employé comme soldat à une autre armée ; il avait en conséquence été mis à la disposition du Comité de salut public, et se rendait à Nantes au moment où Marceau le rencontra sur la route de Clisson. À huit heures du soir, la voiture qui renfermait les deux généraux entrait à Paris. Marceau et son ami se quittèrent sur la place du Palais-Égalité. Marceau prit à pied la rue Saint-Honoré, la descendant du côté de Saint-Roch, s'arrêta au n° 366, et demanda le citoyen Robespierre. - Il est au Théâtre de la Nation, répondit une jeune fille de seize ou dix-huit ans ; mais si tu veux revenir dans deux heures, citoyen général, il sera rentré. - Robespierre au Théâtre de la Nation ! Ne te trompes-tu pas !... - Non, citoyen. - Eh bien ! je vais l'y joindre, et si je ne l'y trouve pas, je reviendrai l'attendre ici. Voici mon nom, le citoyen général Marceau. Le Théâtre-Français venait de se séparer en deux troupes : Talma, accompagné des comédiens patriotes, avait émigré à l'Odéon. C'est donc à ce théâtre que Marceau se rendit, tout étonné qu'il était d'avoir à chercher dans une salle de spectacle l'austère membre du Comité de salut public. On jouait La Mort de César. Il entra au balcon ; un jeune homme lui offrit sur le premier banc une place auprès de lui. Marceau l'accepta, espérant de là apercevoir celui qu'il cherchait. Le spectacle n'était point commencé ; une étrange fermentation régnait dans le public ; des rires et des signes s'échangeaient et partaient comme d'un quartier général d'un groupe placé à l'orchestre ; ce groupe dominait la salle, un homme dominait ce groupe : c'était Danton. À ses côtés parlaient quand il se taisait, et se taisaient quand il parlait, Camille Desmoulins son séide, Philippeaux, Hérault de Séchelles et Lacroix, ses apôtres. C'était la première fois que Marceau se trouvait en face de ce Mirabeau du peuple, il l'eût reconnu à sa voix forte, à ses gestes impérieux, à son front dominateur, quand même plusieurs fois son nom n'eût pas été prononcé par ses amis. Qu'on nous permette quelques mots sur l'état des différentes factions qui se partageaient la Convention : ils sont nécessaires à l'intelligence de la scène qui va suivre. La Commune et la Montagne s'étaient réunies pour opérer la révolution du 31 mai. Les girondins, après avoir vainement tenté de fédéraliser les provinces, étaient tombés presque sans défense au milieu même de ceux qui les avaient élus, et qui n'osèrent pas seulement leur donner asile aux jours de leur proscription. Avant le 31 mai, le pouvoir n'était nulle part ; après le 31 mai, l'on sentit le besoin de l'unité des forces pour arriver à la promptitude de l'action ; l'Assemblée était l'autorité la plus étendue ; une faction s'était emparée de l'Assemblée, quelques hommes commandaient à cette faction ; le pouvoir se trouva naturellement entre les mains de ces hommes. Le Comité de salut public jusqu'au 31 mai avait été composé de conventionnels neutres ; l'époque de son renouvellement arriva, et les montagnards extrêmes s'y firent place. Barère y resta comme une représentation de l'ancien comité, mais Robespierre en fut élu membre ; Saint-Just, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, soutenus par lui, comprimèrent leurs collègues Hérault de Séchelles et Robert Lindet : Saint-Just se chargea de la surveillance, Couthon d'adoucir dans leurs formes les propositions trop violentes dans le fond ; Billaud-Varennes et Collot d'Herbois dirigèrent le proconsulat des départements, Carnot s'occupa de la guerre, Cambon des finances, Prieur (de la Côte-d'Or) et Prieur (de la Marne) des travaux intérieurs et administratifs ; et Barère, bientôt rallié à eux, devint l'orateur journalier du parti. Quant à Robespierre, sans avoir de fonction précise, il veillait à tout, commandant à ce corps politique, comme la tête commande au corps matériel et en fait agir chaque membre à sa volonté. C'était dans ce parti que la Révolution s'était incarnée ; il la voulait avec toutes ses conséquences, pour que le peuple pût un jour jouir de tous ses résultats. Ce parti avait à lutter contre deux autres : l'un voulait le dépasser, l'autre le retenir. Ces deux partis étaient : Celui de la Commune, représenté par Hébert. Celui de la Montagne, représenté par Danton. Hébert popularisait dans Le Père Duchesne l'obscénité du langage ; l'insulte y suivait les victimes, le rire les exécutions. En peu de temps, ses progrès furent redoutables ; l'évêque de Paris et ses vicaires abjurèrent le christianisme. Le culte catholique fut remplacé par celui de la Raison, les églises furent fermées ; Anacharsis Cloots devint l'apôtre de la nouvelle déesse. Le Comité de salut public s'effraya de la puissance de cette faction ultra-révolutionnaire qu'on avait crue tombée avec Marat, et qui s'appuyait sur l'immoralité et l'athéisme ; Robespierre se chargea seul de l'attaquer. Le 5 décembre 1793, il l'affronta à la tribune, et la Convention, qui avait forcément applaudi aux abjurations sur la demande de la Commune, décréta, sur la demande de Robespierre, qui avait aussi sa religion à établir, que toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes étaient défendues. Danton, au nom du parti modéré de la Montagne, demandait la cessation du gouvernement révolutionnaire ; Le Vieux Cordelier, rédigé par Camille Desmoulins, était l'organe du parti. Le Comité de salut public, c'est-à-dire la dictature, n'avait été, selon lui, créé que pour comprimer au-dedans, et vaincre au- dehors ; et comme il croyait avoir comprimé à l'intérieur et vaincu à la frontière, il demandait qu'on brisât un pouvoir, à son avis devenu inutile, afin que plus tard il ne devînt pas dangereux ; la Révolution avait abattu, et il voulait rebâtir sur un terrain qui n'était pas encore déblayé. C'étaient ces trois factions qui, au mois de mars 1794, époque à laquelle se passe notre histoire, se partageaient l'intérieur de la Convention. Robespierre accusait Hébert d'athéisme et Danton de vénalité ; puis, à son tour, il était accusé par eux d'ambition, et le mot dictateur commençait à circuler. Voilà donc quel était l'état des choses, lorsque Marceau, comme nous l'avons dit, vit pour la première fois Danton, se faisant de l'orchestre une tribune, et jetant à ceux qui l'entouraient de puissantes paroles. On jouait La Mort de César ; une espèce de mot d'ordre avait été donné aux dantonistes ; ils se trouvaient tous à cette représentation, et sur un signal donné par leur chef en se levant, ils devaient faire à Robespierre une application des vers suivants : Oui, que César soit grand ; mais que Rome soit libre. Dieux ! maîtresse de l'Inde, esclave au bord du Tibre ! Qu'importe que son nom commande à l'univers, Et qu'on l'appelle reine alors qu'elle est aux fers ? Qu'importe à ma patrie, aux Romains que tu braves, D'apprendre que César a de nouveaux esclaves ? Les Persans ne sont pas nos plus fiers ennemis ; Il en est de plus grands. Je n'ai pas d'autre avis. Et voilà pourquoi Robespierre, qui avait été prévenu par Saint-Just, était ce soir au Théâtre de la Nation, car il comprenait quelle arme serait entre les mains de ses ennemis, s'ils parvenaient à populariser l'accusation qu'ils portaient contre lui. Cependant Marceau le cherchait vainement dans cette salle ardemment éclairée, où la ligne seule des baignoires restait dans une demi-obscurité à cause de la saillie que les galeries faisaient au-dessus d'elles, et ses yeux, fatigués de cette investigation inutile, retombaient à tout moment sur le groupe de l'orchestre, dont la conversation bruyante attirait l'attention de toute la salle. - J'ai vu notre dictateur aujourd'hui, disait Danton. On a voulu nous réconcilier. - Où vous êtes-vous rencontrés ? - Chez lui ; il m'a fallu monter les trois étages de l'incorruptible. - Et que vous êtes-vous dit ? - Que je savais toute la haine que me portait le Comité, mais que je ne le redoutais pas. Il me répondit que j'avais tort, qu'il n'y avait pas de mauvaises intentions contre moi, mais qu'il fallait s'expliquer. - S'expliquer, s'expliquer ! c'est bien avec des gens de bonne foi. - C'est justement ce que je lui ai répondu ; alors ses lèvres se sont pincées, son front s'est plissé, j'ai continué ; certes, il faut comprimer les royalistes, mais il faut ne frapper que des coups utiles, et ne pas confondre l'innocent avec le coupable. - Eh ! qui vous a dit, a repris Robespierre avec aigreur, qu'on ait fait périr un innocent ? - Qu'en dis-tu ? pas un innocent n'a péri ! me suis-je écrié en m'adressant à Hérault de Séchelles, qui était avec moi, et je suis sorti. - Et Saint-Just était-il là ? - Oui. - Que disait-il ? - Il passait sa main dans ses beaux cheveux noirs, et de temps en temps arrangeait le noeud de sa cravate sur celui de Robespierre. Le voisin de Marceau, dont la tête était appuyée sur ses deux mains, tressaillit, et fit entendre cette espèce de sifflement qui passe entre les dents serrées d'un homme qui se contient ; Marceau n'y prit pas autrement garde, et reporta son attention sur Danton et ses amis. - Le muscadin ! disait Camille Desmoulins en parlant de Saint-Just, il s'estime tant, qu'il porte sa tête avec respect sur ses épaules comme un Saint- Sacrement. Le voisin de Marceau écarta ses mains ; il reconnut la figure douce et belle de Saint-Just, pâle de colère. - Et moi, dit celui-ci en se levant de toute sa hauteur, Desmoulins, je te ferai porter la tienne comme un saint Denis. Il se retourna, on s'écarta pour le laisser passer, et il sortit du balcon. - Eh ! qui le savait si près ? dit Danton en riant. Ma foi, le paquet est arrivé à son adresse. - À propos, dit Philippeaux à Danton, as-tu vu le pamphlet de Laya contre toi ? - Comment, Laya fait des pamphlets ! qu'il refasse L'Ami des Lois ; je serais curieux de le lire, le pamphlet s'entend. - Le voici. Philippeaux lui présenta une brochure. - Eh ! il a signé, pardieu. Mais il ne sait donc pas que, s'il ne se sauve dans ma cave, on lui coupera le cou. Chut, chut, voilà la toile qui se lève. Le mot chut se prolongea dans toute la salle ; un jeune homme qui n'était point de la conjuration continuait cependant une conversation particulière, quoique les acteurs fussent en scène. Danton étendit le bras, lui toucha l'épaule du bout du doigt, et, avec une courtoisie où il y avait une légère teinte d'ironie : - Citoyen Arnault, lui dit-il, laisse-moi écouter comme si on jouait Marius à Minturnes. Le jeune auteur avait trop d'esprit pour ne pas écouter une prière faite en ces termes ; il se tut, et le silence le plus parfait permit d'écouter une des plus mauvaises expositions qu'il y ait eu au théâtre, celle de La Mort de César. Cependant, malgré ce silence, il était évident qu'aucun membre de la petite conjuration que nous avons signalée n'avait oublié le motif pour lequel il était venu ; des coups d'oeil s'échangeaient, des signes se croisaient et devenaient plus fréquents au fur et à mesure que l'acteur approchait du passage qui devait provoquer l'explosion. Danton disait tout bas à Camille : C'est à la scène III, et il répétait les vers en même temps que l'acteur, comme pour hâter son débit, lorsque vinrent ceux-ci, qui les précèdent : César, nous attendions de ta clémence auguste Un don plus précieux, une faveur plus juste, Au-dessus des États donnés par ta bonté... CÉSAR Qu'oses-tu demander, Cimber ? CIMBER La liberté. Trois salves d'applaudissements les accueillirent. - Voilà qui va bien, dit Danton, et il se leva à demi. Talma commença : Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre. Danton se leva tout à fait, jetant autour de lui un regard de général d'armée, qui veut s'assurer que chacun est à son poste, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur un point de la salle : la grille d'une baignoire venait de se soulever ; Robespierre y passait dans l'ombre sa tête aiguë et livide. Les yeux des deux ennemis s'étaient rencontrés, et ne pouvaient se détacher les uns des autres ; il y avait dans ceux de Robespierre toute l'ironie du triomphe, toute l'insolence de la sécurité. Pour la première fois, Danton sentit une sueur froide couler par tout son corps ; il oublia le signal qu'il devait donner : les vers passèrent sans applaudissements ni murmures ; il retomba vaincu : la grille de la baignoire se releva, et tout fut fait. Les guillotineurs l'emportaient sur les septembriseurs. 93 fascinait 92. Marceau, dont l'esprit préoccupé s'occupait de tout autre chose que de la tragédie, fut peut-être le seul qui vît, sans la comprendre, cette scène, qui ne dura que quelques secondes ; cependant il eut le temps de reconnaître Robespierre ; il se précipita hors du balcon, il arriva à temps pour le rencontrer dans le corridor. Il était calme et froid comme si rien ne s'était passé ; Marceau se présenta à lui et se nomma. Robespierre lui tendit la main : Marceau, cédant à un premier mouvement, retira la sienne. Un sourire amer passa sur les lèvres de Robespierre. - Que voulez-vous donc de moi ? lui dit-il. - Une entrevue de quelques minutes. - Ici ou chez moi ? - Chez toi. - Viens alors. Et ces deux hommes, agités d'émotions si différentes, marchaient à côté l'un de l'autre ; Robespierre, indifférent et calme ; Marceau, curieux et agité. C'était donc là l'homme qui tenait entre ses mains le sort de Blanche, l'homme dont il avait tant entendu parler, dont l'incorruptibilité seule était évidente, mais dont la popularité devait paraître un problème. En effet, il n'avait, pour la conquérir, employé aucun des moyens qui avaient été mis en oeuvre par ses prédécesseurs ; il n'avait ni l'éloquence entraînante de Mirabeau, ni la fermeté paternelle de Bailly, ni la fougue sublime de Danton, ni l'ordurière faconde d'Hébert ; s'il travaillait pour le peuple, c'était sourdement et sans en rendre compte au peuple. Au milieu du nivellement général du langage et du costume, il avait conservé son langage poli et son costume élégant(2) ; enfin, autant les autres prenaient de peine pour se confondre dans la foule, autant lui semblait en prendre pour se maintenir au- dessus d'elle ; et l'on comprenait, à la première vue, que cet homme singulier ne pouvait être pour la multitude qu'une idole ou une victime : il fut l'une et l'autre. (2) La mise habituelle de Robespierre est si connue, qu'elle est presque devenue proverbiale. Le 20 prairial, jour de la fête de l'Être suprême, dont il était le pontife, il était vêtu d'un habit bleu-barbeau, d'un gilet de mousseline brodé, posé sur un transparent rose ; une culotte de satin noir, des bas de soie blancs et des souliers à boucles complétaient ce costume. Ce fut avec le même habit qu'on le porta à l'échafaud. Ils arrivèrent ; un escalier étroit les conduisit à une chambre située au troisième ; Robespierre l'ouvrit : un buste de Rousseau, une table sur laquelle étaient ouverts Le Contrat social et l'Émile, une commode et quelques chaises, formaient tous les meubles de cet appartement. Seulement, la propreté la plus grande régnait partout. Robespierre vit l'effet que produisit cette vue sur Marceau. - Voici le palais de César, lui dit-il en souriant ; qu'avez-vous à demander au dictateur ? - La grâce de ma femme, condamnée par Carrier. - Ta femme, condamnée par Carrier ! la femme de Marceau ! le républicain des jours antiques ! le soldat de Sparte ! Que fait-il donc à Nantes ? - Des atrocités. Marceau lui traça alors le tableau que nous avons mis sous les yeux du lecteur. Robespierre, pendant ce récit, se tourmentait sur sa chaise, sans l'interrompre ; cependant Marceau se tut. - Voilà donc comme je serai toujours compris, dit Robespierre d'une voix enrouée, car l'émotion intérieure qu'il venait d'éprouver avait suffi pour opérer ce changement dans sa voix, partout où mes yeux ne sont pas pour voir, et ma main pour arrêter un carnage inutile... Il y a bien cependant assez du sang qu'il est indispensable de répandre, et nous ne sommes pas au bout. - Eh bien donc ! Robespierre, la grâce de ma femme ! Robespierre pris une feuille de papier blanc : - Son nom de fille ? - Pourquoi ? - Il m'est nécessaire pour constater l'identité. - Blanche de Beaulieu. Robespierre laissa tomber la plume qu'il tenait. - La fille du marquis de Beaulieu, le chef des brigands ? - Blanche de Beaulieu, la fille du marquis de Beaulieu. - Et comment se fait-il qu'elle soit ta femme ? Marceau lui raconta tout. - Jeune fou ! jeune insensé ! lui dit-il ; devais-tu ?... Marceau l'interrompit : - Je ne te demande ni injures ni conseils ; je te demande sa grâce, veux-tu me la donner ? - Marceau, les liens de famille, l'influence de l'amour, ne t'entraîneront jamais à trahir la République ? - Jamais. - Si tu te trouvais, les armes à la main, en face du marquis de Beaulieu ? - Je le combattrais comme je l'ai déjà fait. - Et s'il tombait entre tes mains ? Marceau réfléchit un instant. - Je te l'enverrais, et toi-même serais son juge. - Tu me jures cela ? - Sur l'honneur. Robespierre reprit la plume. - Marceau, lui dit-il, tu as eu le bonheur de te conserver pur à tous les yeux : depuis longtemps je te connais, depuis longtemps je désirais te voir. S'apercevant de l'impatience de Marceau, il écrivit les trois premières lettres de son nom, puis s'arrêta. - Écoute : à mon tour, dit-il en le regardant fixement, je te demande cinq minutes ; je te donne une existence tout entière pour ces cinq minutes : c'est bien payé. Marceau fit signe qu'il écoutait. Robespierre continua : - On m'a calomnié près de toi, Marceau, et cependant tu es un de ces hommes rares desquels je désire être connu ; car que m'importe le jugement de ceux que je n'estime pas ? Écoute donc : trois assemblées ont tour à tour agité les destins de la France, se sont résumées dans un homme, et ont accompli la mission dont le siècle les avait chargées : la Constituante, représentée par Mirabeau, a ébranlé le trône ; la Législative, incarnée en Danton, l'a abattu. L'oeuvre de la Convention est immense, car il faut qu'elle achève d'abattre, et qu'elle commence à rebâtir. J'ai là une haute pensée : c'est de devenir le type de cette époque, comme Mirabeau et Danton ont été les types de la leur ; il y aura dans l'histoire du peuple français trois hommes représentés par trois chiffres : 91, 92, 93. Si l'Être suprême me donne le temps d'achever mon oeuvre, mon nom sera au-dessus de tous les noms ; j'aurai fait plus que Lycurgue chez les Grecs, que Numa à Rome, que Washington en Amérique ; car chacun d'eux n'avait qu'un peuple naissant à pacifier, et moi j'ai une société vieillie qu'il faut que je régénère... Si je tombe, mon Dieu ! épargnez-moi un blasphème contre vous à ma dernière heure... Si je tombe avant le temps voulu, mon nom, qui n'aura accompli que la moitié de ce qu'il avait à faire, conservera la tache sanglante que l'autre partie eût effacée : la Révolution tombera avec lui, et tous deux seront calomniés... Voilà ce que j'avais à te dire, Marceau, car je veux, en tout cas, qu'il y ait quelques hommes qui gardent vivant et pur mon nom dans leur coeur, comme la flamme de la lampe dans le tabernacle, et tu es un de ces hommes. Il acheva d'écrire son nom. - Maintenant, voici la grâce de ta femme... Tu peux partir sans même me donner la main. Marceau la lui prit et la serra avec force ; il voulut parler, mais il y avait trop de larmes dans sa voix pour qu'il pût articuler une parole, et ce fut Robespierre qui lui dit le premier : - Allons, il faut partir, il n'y a pas un instant à perdre, au revoir. Marceau s'élança sur l'escalier ; le général Dumas montait comme il descendait. - J'ai sa grâce, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras ; j'ai sa grâce, Blanche est sauvée... - Félicite-moi à mon tour, lui répondit son ami : je viens d'être nommé général en chef de l'armée des Alpes, et je viens en remercier Robespierre. Ils s'embrassèrent. Marceau se jeta dans la rue, courut vers la place du Palais-Égalité, où sa voiture l'attendait, prête à repartir avec la même vitesse qui l'avait amené. De quel poids son coeur était soulagé ! que de bonheur l'attendait ! que de félicités après tant de douleurs ! Son imagination plongeait dans l'avenir ; il voyait le moment où du seuil du cachot il crierait à sa femme : Blanche, tu es libre par moi ; viens, Blanche, et que ton amour et tes baisers acquittent la dette de la vie. De temps en temps cependant une inquiétude vague traverse son esprit, un tressaillement subit frappe son coeur, alors il excite les postillons, promet de l'or, le prodigue, en promet encore : les roues brûlent le pavé ; les chevaux dévorent le chemin, et cependant à peine s'il trouve qu'ils avancent ! partout des relais sont préparés, point de retard ; tout semble partager l'agitation qui le tourmente. En quelques heures il a laissé derrière lui Versailles, Chartres, Le Mans, La Flèche ; il aperçoit Angers ; tout à coup il éprouve un choc terrible, épouvantable : la voiture renversée se brise ; il se relève meurtri, sanglant, sépare d'un coup de sabre les traits qui attachent l'un des chevaux, s'élance rapidement sur lui, gagne la première poste, y prend un cheval de course, et continue sa route avec plus de rapidité encore. Enfin, il a traversé Angers, il aperçoit Ingrandes, atteint Varades, dépasse Ancenis ; son cheval ruisselle d'écume et de sang. Il découvre Saint-Donatien, puis Nantes, Nantes ! qui renferme son âme, sa vie, son avenir. Quelques instants encore, il sera dans la ville, il en atteint les portes : son cheval s'abat devant la prison du Bouffay ; il est arrivé ; qu'importe ? - Blanche ! Blanche ! - Deux charrettes viennent de sortir de la prison, répond le guichetier ; elle est sur la première... - Malédiction ! Et Marceau s'élance à pied, au milieu du peuple, qui se presse, qui court vers la grande place. Il rejoint la dernière des deux charrettes ; un des condamnés le reconnaît : - Général, sauvez-la, sauvez-la... Je ne l'ai pas pu, moi, et j'ai été pris... Vivent le roi et la bonne cause. C'était Tinguy. - Oui, oui !... Et Marceau s'ouvre un chemin ; la foule le heurte, le presse, mais l'entraîne ; il arrive sur la grande place avec elle : il est en face de l'échafaud, il agite son papier en criant : Grâce ! Grâce ! En ce moment, le bourreau, saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d'une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle ; la foule, épouvantée, se détournait avec effroi, car elle croyait lui voir vomir des flots de sang !... Tout à coup, au milieu de cette foule muette, un cri de rage, dans lequel semblent s'être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître, entre les dents de cette tête, la rose rouge qu'il avait donnée à la jeune Vendéenne. Chasseurs D'ours. C'était un pauvre paysan du village de Fouly, nommé Guillaume Mona. L'ours venait toutes les nuits voler des poires, car à ces bêtes tout est bon. Cependant, il s'adressait de préférence à un poirier chargé de crassanes. Qui est-ce qui se douterait qu'un animal comme ça a les goûts de l'homme, et qu'il ira choisir, dans un verger, justement les poires fondantes ? Or, le paysan de Fouly préférait aussi, par malheur, les crassanes à tous les autres fruits. Il crut d'abord que c'étaient des enfants qui venaient faire du dégât dans son enclos ; il prit en conséquence son fusil, le chargea avec du gros sel de cuisine et se mit à l'affût. Vers les onze heures, un rugissement retentit dans la montagne. « Tiens, dit-il, il y a un ours dans les environs. » Dix minutes après, un second rugissement se fit entendre ; mais si puissant, si rapproché, que Guillaume pensa qu'il n'aurait pas le temps de gagner sa maison et se jeta à plat ventre contre terre, n'ayant plus qu'une espérance, que c'était pour ses poires et non pour lui que l'ours venait. Effectivement, l'animal parut presque aussitôt au coin du verger, s'avança en droite ligne vers le poirier en question, passa à dix pas de Guillaume, monta lestement sur l'arbre, dont les branches craquaient sous le poids de son corps, et se mit à y faire une consommation telle qu'il était évident que deux visites pareilles rendraient la troisième inutile. Lorsqu'il fut rassasié, l'ours descendit lentement, comme s'il avait du regret d'en laisser, repassa près de notre chasseur, à qui le fusil chargé de sel ne pouvait pas être dans cette circonstance d'une grande utilité, et se retira tranquillement dans la montagne. Tout cela avait duré une heure à peu près, pendant laquelle le temps avait paru plus long à l'homme qu'à l'ours. Cependant, l'homme était un brave... et il avait dit tout bas, en voyant l'ours s'en aller : « C'est bon, va-t'en ; mais ça ne se passera pas comme ça ; nous nous reverrons. » Le lendemain, un de ses voisins, qui vint le visiter, le trouva occupé à scier en lingots les dents d'une fourche. « Qu'est-ce que tu fais donc là ? lui dit-il. - Je m'amuse », répondit Guillaume. Le voisin prit les morceaux de fer, les tourna et les retourna dans sa main, en homme qui s'y connaît, et, après avoir réfléchi un instant : « Tiens, Guillaume, dit-il, si tu veux être franc, tu avoueras que ces petits chiffons de fer sont destinés à percer une peau plus dure que celle d'un chamois. - Peut-être, répondit Guillaume. - Tu sais que je suis bon enfant, reprit François (c'était le nom du voisin) ; eh bien, si tu veux, à nous deux, l'ours ; deux hommes valent mieux qu'un. - C'est selon », dit Guillaume. Et il continua de scier son troisième lingot. « Tiens, continua François, je te laisserai la peau à toi tout seul, et nous ne partagerons que la prime et la chair. - J'aime mieux tout, dit Guillaume. - Mais tu ne peux pas m'empêcher de chercher la trace de l'ours dans la montagne, et, si je la trouve, de me mettre à l'affût sur son passage. - Tu es libre. » Et Guillaume, qui avait achevé de scier ses trois lingots, se mit, en sifflant, à mesurer une charge de poudre double de celle que l'on met ordinairement dans une carabine. « Il paraît que tu prendras ton fusil de munition ? dit François. - Un peu ! trois lingots de fer sont plus sûrs qu'une balle de plomb. - Cela gâte la peau. - Cela tue plus raide. - Et quand comptes-tu faire ta chasse ? - Je te dirai cela demain. - Une dernière fois, tu ne veux pas ? - Non. - Je te préviens que je vais chercher la trace. - Bien du plaisir. - À nous deux, dis ? - Chacun pour soi. - Adieu, Guillaume ! - Bonne chance, voisin ! » Et le voisin, en s'en allant, vit Guillaume mettre sa double charge de poudre dans son fusil de munition, y glisser ses trois lingots et poser l'arme dans un coin de la boutique. Le soir, en repassant devant la maison, il aperçut, sur le banc qui était près de la porte, Guillaume assis et fumant tranquillement sa pipe. Il vint à lui de nouveau. « Tiens, lui dit-il, je n'ai pas de rancune. J'ai trouvé la trace de notre bête ; ainsi, je n'ai plus besoin de toi. Cependant, je viens te proposer, encore une fois, de faire à nous deux ? - Chacun pour soi », dit Guillaume. Après, le voisin ne put rien dire de ce que fit Guillaume dans la soirée. À dix heures et demie, sa femme le vit prendre son fusil, rouler un sac de toile grise sous son bras et sortir. Elle n'osa lui demander où il allait, car Guillaume n'était pas homme à rendre des comptes à une femme. François, de son côté, avait véritablement trouvé la trace de l'ours ; il l'avait suivi jusqu'au moment où il s'enfonçait dans le verger de Guillaume, et, n'ayant pas le droit de se mettre à l'affût sur les terres de son voisin, il se plaça entre la forêt de sapins qui est à mi-côte de la montagne et le jardin de Guillaume. Comme la nuit était assez claire, il vit sortir celui-ci par sa porte de derrière. Guillaume s'avança jusqu'au pied d'un rocher grisâtre, qui avait roulé de la montagne jusqu'au milieu de son clos, et qui se trouvait à vingt pas tout au plus du poirier, s'y arrêta, regarda autour de lui si personne ne l'épiait, déroula son sac, entra dedans, ne laissant sortir par l'ouverture que sa tête et ses deux bras, et, s'appuyant contre le roc, se confondit bientôt tellement avec la pierre, par la couleur de son sac et l'immobilité de sa personne, que le voisin, qui savait qu'il était là, ne pouvait pas même le distinguer. Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente de l'ours. Enfin, un rugissement prolongé l'annonça. Cinq minutes après, François l'aperçut. Mais, soit par ruse, soit qu'il eût éventé le second chasseur, il ne suivait pas sa route habituelle ; il avait, au contraire, décrit un circuit, et, au lieu d'arriver à la gauche de Guillaume, comme il avait fait la veille, cette fois il passait à sa droite, hors de la portée de l'arme de François, mais à dix pas tout au plus du bout du fusil de Guillaume. Guillaume ne bougea pas. On aurait pu croire qu'il ne voyait pas même la bête sauvage qu'il était venu guetter, et qui semblait le braver en passant si près de lui. L'ours, qui avait le vent mauvais, parut, de son côté, ignorer la présence d'un ennemi, et continua lestement son chemin vers l'arbre. Mais, au moment où, se dressant sur ses pattes de derrière, il embrassait le tronc de ses pattes de devant, présentant à découvert sa poitrine que ses épaisses épaules ne protégeaient plus, un sillon rapide de lumière brilla tout à coup contre le rocher, et la vallée entière retentit du coup de fusil à double charge et du rugissement que poussa l'animal mortellement blessé. Il n'y eut peut-être pas une seule personne, dans tout le village, qui n'entendît pas le coup de fusil de Guillaume et le rugissement de l'ours. L'ours s'enfuit, repassant, sans l'apercevoir, à dix pas de Guillaume, qui avait rentré ses bras et sa tête dans son sac, et qui se confondait de nouveau avec le rocher. Le voisin regardait cette scène, appuyé sur ses genoux et sur sa main gauche, serrant sa carabine de la main droite, pâle et retenant son haleine. Pourtant, c'est un crâne chasseur ! Eh bien, il a avoué que, dans ce moment-là, il aurait autant aimé être dans son lit qu'à l'affût. Ce fut bien pis quand il vit l'ours blessé, après avoir fait un circuit, chercher à reprendre sa trace de la veille, qui le conduisait droit à lui. Il fit un signe de croix (car ils sont pieux, les chasseurs suisses), recommanda son âme à Dieu et s'assura que sa carabine était armée. L'ours n'était plus qu'à cinquante pas de lui, rugissant de douleur, s'arrêtant pour se rouler et se mordre le flanc à l'endroit de sa blessure, puis reprenant sa course. Il approchait toujours. Il n'était plus qu'à trente pas. Deux secondes encore, et il venait se heurter contre le canon de la carabine du voisin, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, aspira bruyamment le vent qui venait du côté du village, poussa un rugissement terrible et rentra dans le verger. « Prends garde à toi, Guillaume, prends garde ! » s'écria François en s'élançant à la poursuite de l'ours, et oubliant tout pour ne penser qu'à son ami : car il vit bien que, si Guillaume n'avait pas eu le temps de recharger son fusil, il était perdu ; l'ours l'avait éventé. Il n'avait pas fait dix pas qu'il entendit un cri. Celui- là, c'était un cri humain, un cri de terreur et d'agonie tout à la fois ; un cri dans lequel celui qui le poussait avait rassemblé toutes les forces de sa poitrine, toutes ses prières à Dieu, toutes ses demandes de secours aux hommes : « À moi !... » Puis rien, pas même une plainte, ne succéda au cri de Guillaume. François ne courait pas, il volait ; la pente du terrain précipitait sa course. Au fur et à mesure qu'il approchait, il distinguait plus clairement la monstrueuse bête, qui se mouvait dans l'ombre, foulant aux pieds le corps de Guillaume et le déchirant par lambeaux. François était à quatre pas d'eux, et l'ours était si acharné à sa proie qu'il n'avait pas paru l'apercevoir. Il n'osait tirer, de peur de tuer Guillaume s'il n'était pas mort ; car il tremblait tellement qu'il n'était plus sûr de son coup. Il ramassa une pierre et la jeta à l'ours. L'animal se retourna, furieux, contre son nouvel ennemi ; ils étaient si près l'un de l'autre, que l'ours se dressa sur ses pattes de derrière pour l'étouffer ; François le sentit bourrer, avec son poitrail, le canon de sa carabine. Machinalement, il appuya le doigt sur la gâchette : le coup partit. L'ours tomba à la renverse : la balle lui avait traversé la poitrine et brisé la colonne vertébrale. François le laissa se traîner, en hurlant, sur ses pattes de devant et courut à Guillaume. Ce n'était plus un homme, ce n'était plus même un cadavre. C'étaient des os et de la chair meurtrie ; la tête avait été dévorée presque entièrement. Alors, comme il vit, au mouvement des lumières qui passaient derrière les croisées, que plusieurs habitants du village étaient réveillés, il appela à plusieurs reprises, désignant l'endroit où il était. Quelques paysans accoururent avec des armes, car ils avaient entendu les cris et les coups de feu. Bientôt tout le village fut assemblé dans le verger de Guillaume. Sa femme vint avec les autres. Ce fut une scène horrible. Tous ceux qui étaient là pleuraient comme des enfants. On fit pour elle, dans toute la vallée du Rhône, une quête qui rapporta sept cents francs. François lui abandonna sa prime, fit vendre à son profit la peau et la chair de l'ours. Enfin chacun s'empressa de l'aider et de la secourir. Les Enfants De La Madone. C'est une scène de brigands que je vais vous raconter, et pas autre chose. Suivez-moi dans la Calabre citérieure ; escaladez avec moi un pic des Apennins, et, arrivé sur sa cime, vous aurez, en vous tournant vers le midi, à votre gauche Cosenza, à votre droite, Santo-Lucido, et devant vous, à mille pas environ, s'escarpant aux flancs de la montagne même, un chemin éclairé, en ce moment, par un grand nombre de feux autour desquels se groupent des hommes armés : ces hommes sont en chasse du brigand Jacomo, avec la bande duquel ils viennent d'échanger bon nombre de coups de fusil ; mais la nuit étant venue, ils n'ont point osé se hasarder à sa poursuite, et ils attendent le jour pour fouiller la montagne. Maintenant baissez la tête et jetez les yeux immédiatement au-dessous de vous, à quinze pieds de profondeur à peu près, sur ce plateau tellement entouré de rochers rougeâtres, de chênes verts et touffus, de lièges pâles et rabougris, qu'il faut le dominer, comme nous le faisons pour deviner qu'il existe ; vous y distinguerez, n'est-ce pas, d'abord, quatre hommes qui s'occupent des préparatifs du souper, en allumant le feu et en écorchant un agneau ; quatre autres qui jouent à la morra(3) avec une rapidité telle que vous ne pouvez suivre les mouvements de leurs doigts ; deux autres qui montent la garde, si immobiles, que vous les prendriez pour des fragments de rochers auxquels le hasard aurait donné une forme humaine ; une femme assise et qui n'ose remuer, de peur d'éveiller un enfant endormi dans ses bras ; enfin, à l'écart, un brigand qui jette les dernières pelletées de terre sur une fosse fraîchement creusée. Ce brigand, c'est Jacomo, cette femme, c'est sa maîtresse, et ces hommes qui montent la garde, qui jouent et qui préparent à souper, c'est ce qu'il appelle ma bande ; quant à celui qui repose dans cette tombe, c'est Hiéronimo, le second du capitaine : une balle vient de lui épargner la potence. Maintenant que vous avez fait connaissance avec les hommes et les localités, laissez-moi dire. Lorsque Jacomo eut accompli l'oeuvre funéraire, il laissa échapper de ses mains la pioche dont il s'était servi, et s'agenouilla sur cette terre fraîche où ses genoux entrèrent comme dans du sable ; il resta ainsi près d'un quart d'heure immobile et priant ; puis, ayant tiré de sa poitrine un coeur d'argent suspendu à son cou par un ruban rouge, et orné d'une image de la Vierge et de l'enfant Jésus, il le baisa pieusement comme doit le faire un honnête bandit : puis, se relevant avec lenteur, il revint, la tête basse et les bras croisés, s'appuyer contre la base du rocher, dont la cime dominait le plateau que nous avons décrit. (3) Jeu qui consiste à présenter rapidement à son partner la main avec un nombre de doigts toujours varié ouverts ou fermés. Il faut pour avoir gagné qu'il devine le nombre des doigts ouverts. Jacomo avait opéré ce mouvement avec tant de silence et de tristesse que nul ne l'avait entendu venir prendre la place qu'il occupait : il paraît que ce relâchement de surveillance lui sembla contraire aux lois de la discipline, car, après avoir promené la vue sur ceux qui l'entouraient, ses sourcils se froncèrent et sa large bouche se fendit pour laisser passer le plus abominable blasphème qui, de mémoire de brigand, ait épouvanté le ciel : « Sangue di Cristo !... » Ceux qui dépeçaient l'agneau se redressèrent sur leurs genoux comme s'ils avaient reçu un coup de bâton sur les reins ; les joueurs restèrent les mains en l'air ; les sentinelles se retournèrent si spontanément qu'elles se trouvèrent en face l'une de l'autre ; la femme tressaillit ; l'enfant pleura. Jacomo frappa du pied. - Maria, faites taire l'enfant, dit-il. Maria ouvrit rapidement son corset écarlate brodé d'or, et approchant des lèvres de son fils ce sein rond et brun qui fait la beauté des Romaines, elle se courba sur lui et l'enveloppa de ses deux bras comme pour le protéger. L'enfant prit le sein et se tut. Jacomo parut satisfait de ces signes d'obéissance : son visage perdit l'expression sévère qui l'avait rembruni un instant pour prendre un caractère profondément triste ; puis il fit de la main signe à ses hommes qu'ils pouvaient continuer. - Nous avons fini de jouer, dirent les uns. - Le mouton est cuit, dirent les autres. - C'est bien ; alors, soupez, répondit Jacomo. - Et vous, capitaine ? - Je ne souperai pas. - Ni moi non plus, dit la douce voix de la femme. - Et pourquoi cela, Maria ?... - Je n'ai pas faim. Ces derniers mots furent prononcés si bas et si timidement que le bandit parut aussi touché de leur accent qu'il était dans sa nature de l'être : il laissa tomber sa main basanée à la hauteur de la tête de sa maîtresse : elle la prit et y appuya ses lèvres. - Vous êtes une bonne femme, Maria. - Je vous aime, Jacomo. - Allons, soyez sage, et venez souper. Maria obéit, et tous deux vinrent prendre place autour de la natte de paille, sur laquelle étaient préparées des tranches de mouton que les bandits avaient fait rôtir en les embrochant à la baguette d'une carabine, du fromage de chèvre, des avelines, du pain et du vin. Jacomo tira de la gaine de son poignard une fourchette et un couteau d'argent qu'il donna à Maria ; quant à lui, il ne prit qu'une tasse d'eau pure, la crainte d'être empoisonné par les paysans, qui pouvaient seuls lui fournir du vin, l'ayant fait depuis longtemps renoncer à cette boisson. Chacun alors se mit à l'oeuvre, à l'exception des deux sentinelles qui, de temps en temps, tournaient la tête et jetaient un regard expressif sur les provisions, qui disparaissaient avec une rapidité effrayante : ces mouvements d'inquiétude devenaient plus rapprochés et plus rapides au fur et à mesure que le repas s'avançait, si bien qu'à la fin ils semblaient être chargés bien plutôt de veiller sur le souper de leurs camarades que sur le bivouac de leurs ennemis. Pendant ce temps Jacomo était triste, et l'on voyait qu'il avait le coeur plein de souvenirs ; tout à coup il parut n'y plus pouvoir résister, il passa la main sur son front, poussa un soupir, et dit : - Il faut que je vous raconte une histoire, enfants ! Vous pouvez venir, vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux sentinelles, ils n'oseront pas à cette heure nous relancer jusqu'ici ; d'ailleurs ils nous croient encore deux. Les sentinelles ne se firent pas répéter deux fois cette invitation, et leur coopération revint donner un peu d'activité au repas, qui commençait à languir. - Voulez-vous que j'aille prendre leur place ? dit Maria. - Merci, ce n'est pas la peine. Maria glissa timidement sa main dans celle de Jacomo. Ceux qui avaient fini de souper s'arrangèrent dans les positions qui leur parurent les plus commodes pour entendre le récit ; ceux qui soupaient attirèrent devant eux le plus de provisions qu'il leur fut possible d'en atteindre, afin de n'avoir rien à demander, et chacun écouta la narration qui va suivre avec cet intérêt qu'accordent, en général, au récit d'une histoire, tous les hommes de la vie errante. - C'était en 1809, les Français avaient pris Naples et y avaient mis un roi. Ce roi, à son tour, voulut prendre la Calabre : per Baccho ! prendre la montagne aux montagnards ; cela n'était point chose facile, pour des païens surtout : plusieurs bandes la défendaient comme nous la défendons encore, car la montagne est à nous, et l'on avait mis la tête des chefs de ces bandes à prix comme on y a mis la mienne : la tête de Césaris, entre autres, valait 3000 ducats napolitains. Une nuit, pendant la soirée de laquelle on avait entendu quelques coups de fusil, comme on a pu en entendre ce soir, deux jeunes bergers qui gardaient leur troupeau dans la montagne de Tarsia soupaient près du feu, qu'ils avaient allumé moins pour se chauffer que pour écarter les loups : c'étaient deux beaux enfants, deux vrais Calabrois, à moitié nus et portant pour tout vêtement une peau de mouton à la ceinture, des sandales aux pieds, un ruban pour suspendre à leur cou l'image de l'Enfant Jésus, et voilà tout. Ils étaient du même âge à peu près ; ni l'un ni l'autre ne connaissait son père, vu qu'on les avait trouvés exposés à trois jours de distance, l'un à Tarente, l'autre à Reggio, ce qui prouvait au moins qu'ils n'étaient pas de la même famille. Des paysans de Tarsia les avaient recueillis, et on les appelait généralement les enfants de la madone(4), comme on appelle les enfants trouvés ; quant à leurs noms de baptême, c'étaient Cherubino et Celestini. (4) Figli della madona. Ces enfants s'aimaient, car leur isolement était le même. Ceux qui les avaient recueillis ne leur avaient pas laissé ignorer que c'était par charité, et dans l'espoir de gagner le paradis, qu'ils avaient fait cette bonne action ; ils savaient ainsi qu'ils ne tenaient à rien sur la terre, et ils s'en aimaient davantage. Ils étaient donc, comme je viens de vous le dire, à garder leurs troupeaux dans la montagne, mangeant au même morceau de pain, buvant dans la même tasse, comptant les étoiles du ciel, et insouciants et heureux, comme si la terre des riches eût été leur terre. Tout à coup ils entendirent du bruit derrière eux et se retournèrent ; un homme, debout et appuyé sur sa carabine, les regardait manger. Oui, par Jésus, c'était un homme ; et son costume répondait de sa profession encore. Il avait un long chapeau calabrais tout bariolé de rubans blancs et rouges, et serré d'un velours noir avec une boucle d'or ; des cheveux nattés qui pendaient de chaque côté de son visage, de larges boucles d'oreilles, le cou nu, un gilet avec des boutons de fil d'argent tressé, comme on n'en fait qu'à Naples, une veste aux boutonnières de laquelle pendaient, noués par un bout, deux mouchoirs de soie rouge, dont le reste se perdait dans sa poche ; sa fidèle padroncina(5) pleine de cartouches et fermée par une plaque d'argent ; une culotte de velours bleu et des bas fixés à ses jambes par de petites bandes de cuir qui tenaient à la sandale. Ajoutez à cela des bagues à tous les doigts et des montres dans toutes les poches, et deux pistolets et un couteau de chasse à la ceinture. Les deux enfants échangèrent sous leurs grands sourcils un coup d'oeil rapide comme un éclair ; le brigand s'en aperçut. - Vous me connaissez ? dit-il. - Non, répondirent les enfants. - Du reste, que vous me connaissiez, oui ou non, peu m'importe ; les hommes de la montagne sont frères et doivent compter les uns sur les autres, ainsi je compte sur vous. Depuis hier, on me poursuit comme une bête fauve. J'ai faim et j'ai soif. - Voici du pain et voici de l'eau, dirent les enfants. Le brigand s'assit, appuya sa carabine contre sa cuisse, arma ses deux pistolets dans sa ceinture et se mit à l'oeuvre. (5) Ceinture de cuir. Lorsqu'il eut fini, il se leva. - Quel est le nom de ce village où l'on aperçoit une lumière ? dit-il aux enfants, en étendant la main vers l'endroit le plus sombre de l'horizon. Les enfants fixèrent quelques secondes leur regard perçant sur le point qu'il indiquait, l'isolèrent en abaissant la main sur leurs yeux, puis se mirent à rire, car ils pensèrent que le brigand se moquait d'eux : ils ne voyaient rien. Ils se retournèrent pour le lui dire ; le brigand avait disparu. Ils comprirent alors qu'il avait employé cette ruse pour qu'ils ne pussent voir de quel côté il opérait sa retraite. Les deux enfants se rassirent ; puis, après quelques instants de silence, ils se regardèrent en même temps. - L'as-tu reconnu ? dit l'un. - Oui, répondit l'autre. Ces quelques mots furent échangés à voix basse, et comme s'ils tremblaient d'être entendus. - Il a craint que nous ne le trahissions. - Et il est parti sans nous rien dire. - Il ne doit pas être loin. - Non, il était trop fatigué. - Je le retrouverais bien, malgré toutes ses précautions, si je voulais. - Moi aussi. Les deux enfants n'en dirent pas davantage, mais ils se levèrent, et partirent de chaque côté de la montagne, comme deux jeunes lévriers en quête. Au bout d'un quart d'heure, Cherubino était de retour près du feu ; cinq minutes après Celestini s'asseyait à son côté. - Eh bien ?... - Eh bien ?... - Je l'ai trouvé. - Moi aussi. - Derrière un buisson de laurier-rose. - Dans l'enfoncement d'un rocher. - Qu'y avait-il à sa droite ? - Un aloès en fleur ; et que tenait-il à ses mains ? - Des pistolets tout armés. - C'est cela. - Et il dormait ? - Comme si tous les anges veillaient sur lui. - Trois mille ducats, c'est autant qu'il y a d'étoiles au ciel !... - Chaque ducat vaut dix carlins, et nous gagnons un carlin par mois, ainsi nous pourrions vivre aussi vieux que le vieux Giuseppe, que nous ne gagnerions pas encore trois mille ducats dans toute notre vie. Les deux enfants se turent pendant quelques minutes. Cherubino rompit le premier le silence. - C'est difficile à tuer un homme, dit-il. - Non, répondit Celestini, l'homme est comme le mouton ; il a une veine au cou ; il faut la couper, voilà tout. - As-tu remarqué le cou de Cesaris ? - Il avait le cou nu, n'est-ce pas ? - Ce ne serait pas difficile à lui... - Non, pourvu que le couteau coupe bien. Chacun des enfants passa la main sur le tranchant de la lame du sien ; puis se levant ils se regardèrent un instant tous les deux sans parler. - Lequel fera le coup pour les deux, dit Cherubino. Celestini ramassa quelques cailloux et lui présenta sa main fermée. - Pair ou non ? - Pair. - Il est impair, c'est à toi. Cherubino partit sans dire un mot ; Celestini le regarda s'éloigner dans la direction où il savait qu'était couché Cesaris, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue, il s'amusa à jeter, les uns après les autres, dans le feu mourant, les cailloux qu'il avait ramassés. Au bout de dix minutes il vit revenir Cherubino ? - Eh bien ! lui dit-il. - Je n'ai pas osé. - Pourquoi ? - Il dormait les yeux ouverts, et il m'a semblé qu'il me regardait. - Allons-y ensemble. Ils partirent en courant, mais bientôt ils ralentirent le pas, bientôt encore ils marchèrent sur la pointe des pieds, enfin ils se couchèrent à plat ventre, et rampèrent comme des serpents, puis arrivèrent au buisson de laurier-rose, comme des serpents encore ils levèrent la tête, s'introduisirent entre les branches, et aperçurent le brigand endormi, dans la même position où ils l'avaient vu. Alors l'un se glissa à sa droite, et l'autre à sa gauche, sous la voûte qui surplombait. Puis arrivés près de lui, les deux enfants, tenant leur couteau entre les dents, se soulevèrent chacun sur un genou. Le brigand semblait éveillé, ses yeux étaient tout grands ouverts, seulement la prunelle était fixe. Celestini fit un signe de la main à Cherubino, afin qu'il suivît tous ses mouvements ; le brigand, avant de s'endormir, avait appuyé sa carabine contre la paroi du rocher, et en avait enveloppé la batterie avec un de ses mouchoirs de soie. Celestini dénoua doucement le mouchoir, l'étendit au-dessus de la tête de Cesaris, et voyant que Cherubino était prêt, il l'abaissa tout à coup en criant : - Va ! Cherubino se précipita comme un jeune tigre sur le cou du brigand ; celui-ci jeta un cri terrible, se dressa debout, et sanglant, fit plusieurs tours sur lui-même, la tête renversée en arrière, lâcha au hasard ses deux coups de pistolet, et retomba mort. Les deux enfants étaient restés à plat ventre et sans souffle. Lorsqu'ils virent que le bandit avait cessé de remuer, ils se relevèrent et s'approchèrent de lui : sa tête ne tenait plus que par la colonne vertébrale ; ils achevèrent de la séparer du corps, l'enveloppèrent dans le mouchoir de soie, et, après être convenus de la porter chacun leur tour, ils partirent pour Naples. Ils marchèrent toute la nuit dans la montagne, s'orientant sur la mer qu'ils voyaient luire à leur gauche. Au point du jour, ils aperçurent Castro-Villari ; mais ils n'osèrent traverser la ville, de peur que le sang ne dénonçât le fardeau qu'ils portaient, et que quelque brigand de la bande de Cesaris ne vengeât sur eux la mort de leur chef. Cependant la faim les prit ; l'un d'eux résolut d'aller chercher du pain à une auberge, tandis que l'autre l'attendrait dans la montagne ; mais lorsqu'il eut fait quelques pas il revint. - Et de l'argent ? dit-il. Ils portaient une tête qui valait trois mille ducats, et ni l'un ni l'autre n'avait un bajocco pour acheter du pain. Celui qui portait la tête dénoua le mouchoir, prit une des boucles d'oreilles de Cesaris, et la donna à son camarade. Une demi-heure après le messager était de retour avec des provisions. Ils mangèrent et se remirent en route. Le soir ils arrivèrent à un petit village nommé Altavilla. L'auberge était encombrée de cochers, qui avaient conduit des voyageurs à Pestum, de bateliers qui avaient remonté la Sèle, et de lazzaroni auxquels il était égal de vivre là ou ailleurs. Les deux enfants s'installèrent dans un coin qu'ils trouvèrent libre, mirent la tête de Cesaris entre eux, soupèrent comme jamais cela ne leur était arrivé, dormirent chacun leur tour, payèrent avec la deuxième boucle d'oreille, et se remirent en route quelques minutes avant le jour. Vers les neuf heures du matin ils aperçurent une grande ville au fond d'un golfe, ils demandèrent comment elle s'appelait : on leur répondit qu'elle s'appelait Naples. Ils n'avaient plus à craindre les compagnons de Cesaris, ils marchèrent donc droit à la ville. Arrivés au pont de la Maddalena, ils s'approchèrent de la sentinelle française, et lui demandèrent en calabrais à qui il fallait s'adresser, pour se faire payer la somme promise à ceux qui apporteraient la tête de Cesaris. La sentinelle les écouta gravement jusqu'au bout, puis réfléchit un instant, releva sa moustache, et se dit à elle-même : - C'est extraordinaire, ces gaillards-là ne sont pas plus hauts que ma giberne, et ils parlent déjà italien ; c'est bien, mes petits amis, passez au large ! Les enfants qui à leur tour ne comprenaient pas, répétèrent leur question. - Il paraît qu'ils y tiennent, dit la sentinelle, et il appela le sergent. Le sergent baragouinait quelques mots d'italien, il comprit à peu près la question, devina que le mouchoir ensanglanté que portait Celestini renfermait une tête, et il appela son officier. L'officier donna aux enfants deux hommes d'escorte qui les conduisirent au Palais-Royal, où était le ministère de la police. Les soldats dirent qu'ils apportaient la tête de Cesaris, et toutes les portes s'ouvrirent devant eux. Le ministre voulut voir les braves qui avaient délivré la Calabre de son fléau, et l'on fit entrer dans son cabinet Cherubino et Celestini. Il regarda longtemps ces deux beaux enfants, à la mine naïve, au costume pittoresque, à l'air grave : il leur demanda en italien comment ils avaient fait ; et ils lui racontèrent leur action comme si c'était la chose la plus simple ; il exigea la preuve de ce qu'ils disaient, et Celestini mit un genou en terre, dénoua le mouchoir, prit la tête par les cheveux, et la posa tranquillement sur le bureau du ministre. Il n'y avait rien à répondre à cela, si ce n'était de payer la somme. Cependant l'Excellence, les voyant si jeunes, leur proposa de les faire entrer dans une pension ou dans un régiment, et leur dit que le gouvernement français avait besoin de jeunes gens braves et décidés. Ils répondirent que les besoins du gouvernement français ne les regardaient pas ; qu'ils étaient de loyaux Calabrais, ne sachant ni lire ni écrire, et qu'ils comptaient bien ne jamais l'apprendre ; que, pour entrer dans un régiment, la vie sauvage à laquelle ils étaient habitués les ayant mal préparés à la discipline militaire, ils craindraient d'avoir peu d'aptitude à la manoeuvre et à l'exercice ; mais que, quant aux trois mille ducats, c'était autre chose, et qu'ils étaient tout prêts à les toucher. Le ministre leur donna un chiffon de papier grand comme les deux doigts, sonna un huissier, et lui ordonna de les conduire à la caisse. Le caissier compta la somme : les deux enfants tendirent le mouchoir de soie encore tout sanglant, le nouèrent par les quatre bouts, sur leurs trois mille ducats, sortirent par une porte qui donnait sur la place de saint Francesco Nuovo, et se trouvèrent à l'extrémité de la grande rue de Tolède. La rue de Tolède est le palais du peuple. Ils virent tout le long des maisons une foule de lazzaroni qui, couchés au soleil, faisaient voluptueusement filer le macaroni de leur écuelle de terre à leurs lèvres brunes. Cette vue leur donna de l'appétit ; ils allèrent à un marchand, lui achetèrent une écuelle, et plein cette écuelle de macaroni ; ils donnèrent un ducat, et on leur rendit neuf carlins, neuf grains et deux calli(6): avec ce qu'on leur rendait ils avaient de quoi vivre un mois et demi de la même manière. Ils allèrent s'asseoir sur les marches du palais Maddaloni, et y firent un dîner de la somptuosité duquel ils n'avaient aucune idée. Dans la rue de Tolède, on dort, on mange, ou l'on joue. Ils n'avaient point encore envie de dormir ; ils avaient mangé ; ils se mêlèrent à un groupe de lazzaroni qui jouaient à la morra. Au bout de cinq heures ils avaient perdu trois calli. En perdant trois calli par jour, ils auraient pu jouer pendant le tiers de l'éternité à peu près. Heureusement que le soir même ils apprirent qu'il existait à Naples des maisons où l'on pouvait manger un ducat à son dîner, et perdre des milliers de calli en une heure. Comme ils voulaient souper ils se firent conduire dans l'une de ces maisons : c'était une table d'hôte. Le patron regarda leur costume, et se mit à rire : ils montrèrent leur argent, et le patron les salua jusqu'à terre, leur dit qu'on les servirait dans leur chambre ; en attendant que leurs excellences eussent fait faire des habits décents qui leur permissent de manger avec tout le monde. (6)Un ducat vaux 10 carlins ; un carlin, 10 grains, et un grain, 12 calli. Cherubino et Celestini se regardèrent, ils ne savaient pas trop ce que l'hôte voulait dire avec ses habits décents : ils trouvaient leur costume de fort bon goût. En effet, il était composé, comme nous l'avons dit, d'une jolie peau de mouton, roulée autour de la ceinture, et de bonnes sandales ficelées aux pieds ; tout le reste du corps était nu, et cela leur paraissait plus commode et moins chaud. Cependant ils se résignèrent lorsqu'on leur eut expliqué qu'il fallait porter un habit complet pour avoir le droit de manger un ducat à son dîner et de perdre des milliers de calli en une heure. Pendant qu'on dressait leur table, un tailleur entra dans leur chambre, et leur demanda quel genre d'habits ils voulaient. Ils répondirent que, puisqu'il leur fallait absolument des habits, ils voulaient chacun un costume calabrais, pareil à ceux que les jeunes gens riches portaient le dimanche à Cosenza et à Tarente. Le tailleur fit signe que cela suffisait, et ajouta que leurs excellences auraient ce qu'elles désiraient le lendemain matin. Leurs excellences soupèrent, et trouvèrent que les ravioli et le sambajone valaient mieux que le macaroni, que le lacryma christi était préférable à l'eau pure, et que le pain de gruau s'avalait plus couramment que la galette d'orge. Lorsqu'ils eurent fini ils demandèrent au garçon s'il leur était permis de coucher par terre ; le garçon leur montra deux lits ; ils les avaient pris pour des chapelles. Celestini, qui décidément était le caissier, enferma le mouchoir et les ducats dans une espèce de secrétaire, en prit la clé, et la pendit au ruban qu'il portait au cou. Puis ils firent dévotement leur prière à la Vierge, baisèrent leur scapulaire, se couchèrent chacun dans un lit où l'on pouvait tenir à cinq sans être gêné, et s'endormirent jusqu'au jour. Le lendemain, le tailleur leur tint parole ; et ce jour- là, comme ils avaient un costume complet, ils purent dîner à table d'hôte, et entrer dans la salle de jeu. Ils y perdirent cent vingt ducats. Un garçon de l'hôtel leur proposa, pour les consoler, de les conduire le soir, dans une maison où ils s'amuseraient davantage encore. Lorsque l'heure fut venue, ils prirent des ducats plein leurs poches, et suivirent le garçon. Ils ne rentrèrent à l'hôtel que le lendemain matin, mourants de faim et les poches vides. C'était une bonne vie ; ils avaient parfaitement retenu l'adresse de la maison où l'on passait la nuit, et ils aimaient presque autant ce qu'on y faisait que la table et le jeu. Ils y retournèrent donc la nuit suivante. Ils menèrent cette existence quinze jours, et cela les forma considérablement : au bout de ce temps, ils eussent tenu tête à un abbé romain ou à un sous- lieutenant français, ce qui est à peu près la même chose. Un soir ils se présentèrent, comme de coutume, à la maison, elle était fermée par ordre supérieur : je ne sais quel assassinat y avait été commis. Ils virent une grande quantité de monde suivant une même direction, et ils suivirent le monde. Quelques minutes après ils se trouvaient près de la Villa Reale, sur la magnifique promenade de la Chiaja. Ils ne la connaissaient point encore. La Chiaja est à dix heures du soir le rendez-vous du beau monde ; Naples vient y respirer la brise du golfe, toute chargée du parfum des orangers de Sorente et des jasmins du Pausilippe. Il y a là plus de fontaines et de statues que sur tout le reste de la terre ; puis, au-delà de ces fontaines et de ces statues, il y a une mer comme on n'en voit nulle part. Ils se promenaient donc là, nos deux Birboni, coudoyant les femmes, heurtant les hommes, une main sur leur argent, et l'autre sur leur poignard. Ils arrivèrent à un groupe arrêté devant un café. Au milieu de ce groupe il y avait une calèche, et dans cette calèche une femme qui prenait des glaces. Le groupe s'était formé pour voir cette femme. C'était bien en effet la plus belle créature qui, depuis Ève, fût sortie des mains de Dieu. Une créature à faire damner un pape. Nos Calabrais entrèrent dans le café, demandèrent deux sorbets, et se mirent à la fenêtre pour voir cette femme de plus près ; elle avait surtout des mains merveilleuses. - Corpo di Baccho, qu'elle est belle ! s'écria Cherubino. Un homme s'approcha de lui, et lui frappa sur l'épaule. - Le moment est bon, mon jeune seigneur, lui dit-il. - Qu'est-ce que cela signifie ? - Cela signifie que la comtesse Fornera est brouillée, depuis deux jours, avec le cardinal Rospoli. - Après ? - Et que si vous voulez, pour cinq cents ducats, et du silence !... - Elle est à moi ? - Elle est à vous. - Ah ! tu es donc ? - Un' ruffiano, per servir lo signore. - Un instant, dit Celestini, c'est que je la veux aussi, moi, cette femme. - Alors, mes excellences, ce sera le double. - Très bien. - Mais qui l'aura le premier ? - Cela nous regarde ; va t'assurer si elle est libre cette nuit, et viens nous rejoindre à l'hôtel de Venise, où nous logeons. Le ruffiano tira de son côté, nos enfants du leur. La voiture de la comtesse partit. Cherubino et Celestini rentrèrent à l'hôtel : il leur restait cinq cents ducats tout juste. Ils se mirent de chaque côté d'une table, posèrent un jeu de carte entre eux deux, et chacun prit une carte à son tour. L'as de coeur tomba à Cherubino. - Bien du plaisir, lui dit Celestini, et il se jeta sur son lit. Cherubino mit les cinq cents ducats dans sa poche, examina si son poignard sortait facilement du fourreau, et attendit le ruffiano : au bout d'un quart d'heure il arriva. - Elle est libre cette nuit, dit-il. - Eh bien ! partons. Ils descendirent : la nuit était superbe, le ciel regardait la terre de tous ses yeux. La comtesse logeait dans le faubourg de la Chiaja ; le ruffiano marchait le premier ; Cherubino le suivait en chantant : Che bella cosa è de morire ucciso Inanze a la porta de la inammorata. L'anima se ne saglie in paradiso, E lo cuorpo lo chiegne la scasata! (7) Ils arrivèrent à une petite porte dérobée, une femme les attendait. (7) La belle chose que de mourir frappé devant la porte de son amoureuse : tandis que l'âme monte en paradis, la maîtresse pleure sur le corps. - Excellence, dit le ruffino, il y a cent ducats pour moi, et vous mettrez les quatre cents autres dans la petite corbeille d'albâtre que vous trouverez sur la cheminée. Cherubino lui compta les cent ducats et suivit la femme. C'était dans un beau palais de marbre ; il y avait de chaque côté de l'escalier des lampes dans des globes de cristal, et entre chaque lampe des cassolettes de bronze où brûlaient des parfums. Ils traversèrent ainsi des appartements à loger un roi et sa cour ; puis, au bout d'une grande galerie, fermée par une cloison, la camérière ouvrit une porte, poussa Cherubino, et la referma derrière lui. - Est-ce vous, Gidsa ? dit une voix de femme. Cherubino regarda du côté d'où venait cette voix, et il reconnut la comtesse, vêtue d'une seule robe de mousseline, couchée sur un sofa recouvert de basin, jouant avec une boucle de ses longs cheveux qu'elle avait dénoués et qui la couvraient comme l'aurait fait une mantille espagnole. - Non, signora, ce n'est pas Gidsa, c'est moi, répondit Cherubino. - Qui, vous ? dit la voix avec une expression plus douce encore. - Moi, Cherubino, l'enfant de la madone ; et le jeune homme s'avança jusqu'aux pieds du sofa. La comtesse se souleva un instant sur le coude, et le regarda étonnée. - Vous venez pour votre maître ? dit-elle. - Je viens pour moi, signora. - Je ne comprends pas. - Eh bien ! je vais vous faire comprendre. Je vous ai vue aujourd'hui à la Chiaja pendant que vous preniez des glaces, et j'ai dit, en vous voyant : Per Baccho, qu'elle est belle ! La comtesse sourit. - Alors un homme est venu à moi et m'a dit : Voulez-vous cette femme que vous trouvez belle ? je vous la donne pour 500 ducats. Je suis rentré chez moi et j'ai pris cette somme ; arrivé à votre porte, il m'a demandé 100 ducats pour lui, et je les lui ai donnés ; quant aux 400 autres, il m'a dit de les mettre dans cette corbeille d'albâtre ; les voilà. Cherubino jeta trois ou quatre poignées d'argent dans la corbeille ; elle était trop pleine et dégorgea sur la cheminée. - Quelle horreur, que ce Maffeo ! dit la comtesse, est-ce de cette manière que l'on fait les choses ? - Je ne sais pas ce que c'est que Maffeo, reprit l'enfant ; et je ne suis pas très au courant de la manière dont on fait les choses. Seulement je sais qu'on vous a promise à moi pour une nuit et moyennant une somme ; je sais encore que j'ai payé cette somme, et que, par conséquent, vous m'appartenez pour une nuit. Cherubino, en achevant ces paroles, fit un pas vers le divan. - Restez là, ou je sonne, s'écria la comtesse, et je vous fais jeter à la porte par mes gens. Cherubino se mordit les lèvres et porta la main à son poignard. - Écoutez, signora, lui dit-il froidement, lorsque vous m'avez entendu entrer, vous avez cru voir paraître quelque petit abbé de famille, ou quelque riche voyageur français, et vous vous êtes dit : J'en aurai bon compte. Ce n'est ni l'un ni l'autre, signora ; c'est un Calabrais, et non pas de la plaine encore, mais de la montagne ; un enfant, si vous voulez, mais un enfant qui a apporté, de Tarsia à Naples, la tête d'un brigand dans un mouchoir, et la tête de quel brigand ? de Césaris ! Cet or, voyez-vous, c'est tout ce qui reste du prix de cette tête ; les 2500 autres ducats se sont envolés au jeu, ont été noyés dans le vin, se sont perdus dans les femmes. Pour ces 500 ducats, j'aurais pu avoir encore dix nuits de femmes, de vin et de jeu, je n'en ai pas voulu ; je vous ai voulue, et je vous aurai. - Morte, oui, cela peut être. - Vivante. - Jamais. La comtesse étendit le bras pour saisir le cordon de la sonnette ; Cherubino ne fit qu'un bond de la cheminée au divan. La comtesse jeta un cri et s'évanouit : Cherubino venait de lui clouer, avec son poignard, la main contre le lambris, six pouces au-dessous de la sonnette.......... Deux heures après, Cherubino rentra à l'hôtel de Venise : il secoua Celestini, qui dormait comme un bienheureux ; celui-ci s'assit sur le lit, se frotta les yeux et le regarda. - Qu'est-ce que ce sang ? lui dit-il. - Rien. - Et la comtesse ? - C'est une femme superbe. - Pourquoi diable me réveilles-tu, alors ? - Parce que nous n'avons plus un calli et qu'il faut partir avant le jour. Celestini se leva. Les deux enfants sortirent de l'hôtel comme ils avaient l'habitude de le faire, et l'on ne songea point à les arrêter. À une heure du matin, ils avaient dépassé le pont de la Maddalena ; à cinq heures ils étaient dans la montagne. Alors ils s'arrêtèrent. - Qu'allons-nous faire ? dit Celestini. - Je n'en sais rien. Est-ce que tu es d'avis de retourner à la bergerie ? - Non, par Jésus ! - Eh bien ! faisons-nous brigands. Les deux enfants se donnèrent la main et se jurèrent aide et amitié éternelle. Ils tinrent saintement leur promesse, car depuis ce jour ils ne se sont point quittés. Je me trompe, dit Jacomo en s'interrompant et en regardant la tombe de Hieronimo ; ils se sont quittés il y a une heure. La Main Droite Du Sire De Giac. (1425-1426) I Si le lecteur, qui nous a déjà si souvent et si complaisamment suivi dans nos excursions historiques à travers la vieille France, veut bien, cette fois encore, faire avec nous un pas rétrograde, nous le transporterons à quelques lieues de la jolie petite ville d'Avranches, entre Trans et Saint-Hilaire, au pied d'un château-fort dont les murailles, cachées à cette heure sous l'herbe, ceignaient bravement, à l'époque où commence cette chronique, le bourg de Saint-James-de- Beuvron. Sur l'emplacement occupé par les vertes et grasses prairies qui s'étendent jusqu'à Pontorson, s'élevaient alors les logis de l'armée de Bretagne, qui, depuis le commencement du carême de 1425, était venue mettre le siège devant le château de Saint-James. En jetant les yeux sur le fossé qui ceint le camp et sur la palissade qui le protège, en suivant les contours anguleux que forment dans leur circuit ce fossé et cette palissade, on reconnaîtra tout d'abord que c'est un capitaine savant dans l'art de mener une bataille qui a tracé le plan de ces fortifications, établies à la fois pour l'attaque et pour la défense. C'est que, dans les guerres bizarres du moyen âge, où tout se faisait, non point d'après un plan de campagne unitaire, mais selon le caprice des chefs aventureux qui avaient une volonté individuelle dès qu'ils trouvaient vingt-cinq hommes pour les aider dans l'accomplissement de cette volonté, il ne fallait qu'une garnison inopinément délivrée, qui se mettait en campagne et marchait instinctivement au secours d'une garnison captive, pour que les assiégeants d'aujourd'hui fussent assiégés demain ; or, c'est ce qui pouvait arriver d'un jour à l'autre à l'armée de Bretagne, s'il plaisait aux Anglais d'Avranches de venir en aide à leurs frères de Saint-James-de-Beuvron. Mais à cette heure, et grâce aux précautions si habilement prises, tout était calme dans le camp ; le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit des hommes de garde, qui, de quart d'heure en quart d'heure, faisaient entendre le cri de veille ; tous les feux étaient éteints dans les baraques des soldats et dans les logis des capitaines ; une seule tente, plus élevée que les autres, et au-dessus de laquelle flottait, à chaque bouffée du vent qui venait de la mer, la bannière de France et de Bretagne, était éclairée encore : c'est que dans cette tente veillait, plein de soucis, le chef de toute cette armée, qui dormait tranquille, se reposant sur lui, comme le troupeau sur le berger. Aussi s'était-il jeté tout cuirassé sur les peaux de loup qui lui servaient de lit ; son casque seul, posé près de la couche militaire, manquait à son armure, ce qui permettait de reconnaître que celui sur lequel pesait une si grande responsabilité que celle de la vie de ses frères était un beau jeune homme de trente-deux à trente-trois ans à peine, aux longs cheveux châtains tombant carrément sur ses épaules, au teint clair, aux yeux bleus, et dont la physionomie aurait eu une expression de douceur parfaite, si un léger froncement de sourcil, qui lui était habituel, n'avait dénoncé cette volonté puissante et continue qui, chez les Bretons, dégénère parfois en entêtement. Une lampe de cuivre, la seule qui, comme nous l'avons dit, veillât encore par le camp, éclairait un manuscrit qu'il lisait, la tête appuyée sur la main gauche, et dans lequel il faisait, de la main droite, des corrections en écriture trois fois plus grosse que celle du texte. Ce manuscrit avait pour titre : Histoire d'Artus, comte de Richemont et connétable de France, contenant ses mémoires faicts depuis l'an 1413 jusqu'à la fin de l'an 1424. - Ah ! mon pauvre Guillaume, murmura le jeune homme lorsqu'il fut arrivé au dernier feuillet, j'ai bien peur que tu n'aies écrit à cette heure les plus riches pages de mon histoire, et que cette année 1425, qui commence si mal, ne tourne au pire. - Voilà de tristes pensées, monseigneur ! répondit un homme vêtu d'un habit de paysan, qui était entré dans la tente d'Artus et s'était approché de son lit sans que celui-ci l'aperçut. - Et, malheureusement, continua le nouveau venu en soupirant, les nouvelles que j'apporte ne sont point de nature à les rendre plus joyeuses. - Ah ! c'est toi, le Gruel ? répondit Artus avec un demi-sourire qui prouvait que, quoique les nouvelles promises fussent tristes, le messager n'en était pas moins le bienvenu. - Sur mon âme, mon pauvre Guillaume, je te croyais pendu, et je comptais envoyer demain une compagnie avec ordre de visiter, les uns après les autres, tous les arbres des environs, afin de te donner, si besoin était, une sépulture chrétienne. - Et cela aurait bien pu arriver, monseigneur, si je n'avais pas pris la précaution de substituer cet habit de manant à votre noble livrée. Les Anglais battent nuit et jour la campagne sous les ordres du comte de Suffolk et du sire de Scales, et, quoique je ne rapporte pas grand argent, ils auraient cependant pu faire une plus mauvaise prise. À ces mots, Guillaume le Gruel vida son escarcelle dans le casque du comte. - Et jusqu'où as-tu été ? - Jusqu'à Rennes, pardieu ! - Tu n'y as point appris de nouvelles du roi ? - Si fait ; il est à Issoudun avec M. de Giac et la cour. - Mais des cent mille écus promis ? - Je n'en ai point entendu parler. - De sorte que cet argent que tu rapportes ?... reprit Artus en tournant négligemment les yeux sur son casque plein d'or. - Se compose du prix des bijoux que vous m'avez chargé de vendre et de deux cents écus d'or, dont moitié m'a été donnée par votre frère, monseigneur Gilles, et l'autre par mesdames d'Alençon et de Lomaigne. - Mes bonnes soeurs ! murmura Artus. - Quant au duc Jean, il était en voyage du côté de Morlaix ou de Quimper, mais, eût-il été à Rennes, vous savez qu'il est plus bourguignon que dauphinois. - De sorte que notre fortune se monte ?... - À quatre cent quatre-vingts écus d'or. - Allons ! il y aura du moins de quoi payer les marchands qui nous approvisionnent de vivres ; quant aux soldats, ils se résigneront à attendre le bon plaisir de notre roi. - Dieu le veuille ! répondit Guillaume avec l'accent d'un homme qui fait à tout hasard une prière, mais sans grand espoir qu'elle sera exaucée. - Qu'est-ce à dire ? murmura Artus en serrant les dents et en fronçant le sourcil. Et qui peut te faire douter de la patience de l'armée, quand son chef lui donne l'exemple ? - Quelques mots que j'ai entendus en rentrant dans les logis, et qu'ont échangés entre eux les soldats de garde à qui j'ai été forcé de me faire connaître. - Et ces mots ?... - Promettaient une révolte pour demain, si, au point du jour, les troupes ne touchaient pas la solde qu'elles attendent depuis cinq mois. - Une révolte ? s'écria Artus en bondissant de son lit. Une révolte ? tu as mal entendu, Guillaume. - Non, monseigneur, je suis sûr de ce que je dis ; ainsi, prenez toute précaution, je vous prie. - Une révolte ! continua Artus en souriant dédaigneusement et en se promenant à grands pas ; une révolte ! ce serait une chose curieuse à voir. Quant à la précaution que je prendrai, ce sera de ne point sortir sans mon épée. - Mais, monseigneur, ne vaudrait-il pas mieux faire attendre les marchands et donner un à-compte aux troupes ? - Les marchands ont livré leurs marchandises sur ma parole, et je ferai honneur à ma parole ; quant aux soldats, je leur dois le pain, l'eau et le fer, et tant qu'ils auront à manger, à boire et à se battre, ils n'ont rien à dire. - Cependant, monseigneur... - Prends cet or, va régler les comptes des marchands, et, s'il en reste quelque chose, fais-en don de ma part aux familles les plus pauvres, en leur recommandant de prier pour la gloire du roi Charles VII et le salut de la France. Guillaume regarda son maître et sortit. Il avait reconnu, à l'expression de son visage, que ce n'était point la peine de répliquer. Quant à Artus, il se rejeta sur son lit, et, soit fatigue d'une veille aussi prolongée, soit confiance en lui-même, soit force de volonté, un quart d'heure après il dormait profondément. Au point du jour, ce sommeil fut interrompu par une grande rumeur qui se faisait dans le camp. Artus se réveilla en sursaut, sauta à bas de son lit, et allait s'élancer hors de sa tente lorsque le Gruel entra. - Qu'est-ce que ce bruit, Guillaume, et que se passe- t-il donc au dehors ? - Ce que j'avais prévu, monseigneur. - Une révolte ! s'écria Artus en saisissant une masse d'armes accrochée au chevet de son lit. - Non, pas encore. - Mais enfin, qu'est-ce donc ? - La garde des portes n'a pas voulu laisser sortir les marchands de bestiaux. - Et pourquoi cela ? - Parce qu'elle a été prévenue, par le soldat qui était en sentinelle devant votre tente, que tout l'argent que j'avais rapporté avait été employé au paiement des vivres, et que rien n'était resté pour la solde de l'armée. - De sorte que ?... continua Artus impatiemment. - De sorte que les troupes veulent reprendre cet or aux marchands, qui, le regardant comme un salaire légitime, ne veulent pas le rendre. - Ils ont raison, par Notre-Dame ! et je vais leur courir en aide, comme à de braves gens. - Ne prenez-vous point votre casque, monseigneur ? - Non, non ; il faut que ces drôles me reconnaissent du plus loin qu'ils me verront, afin que, si l'un d'eux hésite à obéir, il n'ait pas d'excuse. Mon cheval, Jehan, mon cheval ! L'écuyer auquel étaient adressées ces paroles, et qui devait, à toute heure du jour et de la nuit, tenir une monture de guerre prête à tout hasard et à tout besoin, remit la bride aux mains du connétable, et voulut, comme d'habitude, lui présenter le genou ; mais Artus, malgré le poids de son armure, s'élança en selle comme s'il n'eût été vêtu que d'un habit de chasse, et, ayant écouté de quel côté venaient les cris, il lança son cheval au galop dans cette direction. Comme Guillaume l'avait dit, les gardes de la porte, prévenus que les marchands avaient été payés, s'étaient opposés à leur sortie s'ils ne remettaient la moitié de l'argent reçu. On devine qu'une pareille proposition avait été repoussée à l'unanimité, mais les soldats, qui avaient prévu cette résistance, s'étaient promptement décidés à prendre de force ce qu'on ne voulait pas leur donner de bonne volonté. Alors les marchands, qui comprenaient qu'une fois abandonnés aux mains des gens de guerre la répartition de leur argent ne se ferait pas avec une grande exactitude, s'étaient réunis sous prétexte de délibérer, mais au fait pour se préparer à la défense ; en conséquence, ils avaient placé les femmes et les enfants au centre, s'étaient fait un rempart de leurs charrettes, et, armés de bâtons, ils se préparaient à disputer ce que tout digne commerçant a appris dès sa jeunesse, à mettre au-dessus de sa propre vie, son argent. Les soldats, de leur côté, pour qui une semblable guerre n'était qu'un jeu, s'y préparaient avec cette joie féroce qu'éprouvent l'homme et le tigre lorsqu'ils savent que leur victime, trop faible pour leur résister, se dispose cependant à combattre et donnera, par ce semblant de résistance, une apparence de raison à leur cruauté. Ils étaient, en conséquence, accourus de tous les coins du camp, ignorant pour la plupart ce dont il s'agissait, mais disposés, par esprit de corps, à prendre, sans plus ample information, le parti des gens de guerre contre les manants, et criant : À mort ! à mort ! sans savoir encore ce qu'avaient fait ceux qu'ils condamnaient d'avance à mourir. Tout à coup, au milieu de ce bruit et de ce désordre, un cri se fit entendre : - Le connétable ! le connétable ! Au même instant, cette foule, si pressée qu'on n'aurait pas cru qu'un trait d'arbalète eût pu s'y faire jour, se sépara pour faire une route large et libre à son chef, qui, la traversant au galop, ne s'arrêta que lorsque son cheval alla donner de la tête contre les barricades qu'avaient établies les marchands, et au milieu desquelles ils attendaient, plus morts que vifs, ce que Dieu allait décider de leurs personnes et de leur argent. Mais, à la vue du connétable, ils reprirent courage, dérangèrent une charrette pour ouvrir un passage au renfort qui leur arrivait, et, se jetant aux pieds du cheval d'Artus, ils se mirent à crier, les uns, grâce ; les autres, justice. - Pourquoi n'êtes-vous point partis au point du jour, comme je vous l'avais ordonné ? dit Artus d'une voix qui couvrit toutes les autres et fut entendue des derniers rangs de l'armée. - Parce que la garde a refusé de nous ouvrir la porte du camp, répondit d'une voix plus basse celui qui paraissait le chef de la troupe. Artus fit signe qu'on lui ouvrît un nouveau passage, et, s'avançant vers la porte du camp : - Pourquoi, dit-il aux sentinelles avec le même accent, n'avez-vous point laissé sortir ces hommes ? - Parce qu'ils n'avaient pas le mot de passe, monseigneur, répondit un des soldats. - C'est juste ! dit Artus ; et il rentra dans les barricades, se pencha à l'oreille de celui qui lui avait parlé : - Bretagne et Bourgogne, lui dit-il. Maintenant, allez. Le marchand alla vers sa charrette, prit son cheval par la bride et s'avança vers la barrière, suivi de tous ses camarades : - Bretagne et Bourgogne, répéta-t-il aux soldats. - Passez ! répondirent les gardes. Et tout le convoi défila sans obstacle. Lorsque la dernière charrette eut franchi les portes, Artus, qui avait suivi le convoi des yeux, se retourna et aperçut à quelques pas de lui plusieurs chevaliers de Bretagne qui étaient accourus pour le seconder, si besoin était. - Messieurs, leur dit Artus, paraissant avoir complètement oublié la cause qui les avait amenés, je suis fort aise de vous voir réunis, car nous allons donner l'assaut. Messire Alain de la Motte, invitez vos archers à visiter leurs arcs et à mettre leurs trousses au complet. Messire de Molac, ordonnez à ceux de Ploermel et du Roc-Saint-André de préparer les fascines et les échelles. M. de Coetivi, prenez deux cents cavaliers, et faites une reconnaissance du côté d'Avranches et de Pontorson, afin que les Anglais ne viennent pas nous distraire. Quant à vous, Guillaume Éder, nous monterons à l'assaut en même temps, chacun de notre côté ; et, maintenant, que chacun rejoigne sa bannière, et que, dès que tout sera prêt, les trompettes sonnent. À ces mots, chaque capitaine rejoignit son quartier, suivi des hommes qui marchaient sous sa bannière, de sorte que cet emplacement, sur lequel s'agitaient, un quart d'heure auparavant, trois ou quatre mille personnes, se trouva à peu près désert, car il ne restait que les soldats de garde et le connétable, qui, voyant chacun se rendre à son poste, s'achemina vers sa tente pour faire, lui aussi, ses préparatifs de combat. II Une heure après, l'armée de Bretagne sortait de ses logis et s'avançait en bon ordre pour livrer assaut au château de Saint-James-de-Beuvron. Les ordres donnés par le connétable avaient été ponctuellement exécutés. M. de Coetivi, avec vingt-cinq lances, s'était avancé du côté de Pontorson. Messire Alain de la Motte avait divisé ses archers en deux troupes, et, gardant le commandement de l'une, avait confié celui de l'autre à Guillaume, son fils. Monseigneur de Molac avait rassemblé ses écheliers, et Guillaume Éder, selon les ordres du connétable, se préparait à gravir la muraille du côté de l'occident, tandis qu'Artus, prenant avec lui la moitié de l'armée, tournait le château et s'apprêtait à donner l'assaut du côté du midi. Les Anglais, à leur tour, suivaient les mouvements des troupes assiégeantes avec une attention qui prouvait toute l'inquiétude que leur donnaient ces différentes manoeuvres, et garnissaient, vers les deux ponts menacés, les remparts de leurs meilleures troupes. Aussi, à peine l'armée du connétable fut-elle à portée de trait, que les assiégés poussèrent des grands cris ; un sifflement aigu leur succéda, et trois ou quatre hommes tombèrent percés de part en part par les longues flèches des archers anglais. Artus ordonna à ses hommes de serrer le front de la bataille en se couvrant de leurs boucliers, et continua de s'avancer vers les murailles. À peine avaient-ils fait trente pas que de nouveaux messagers de mort pénétrèrent dans ses rangs. Quelques blasphèmes se firent entendre ; cependant la troupe ne continua pas moins sa marche, laissant derrière elle ses morts et ses blessés se débattre sur un chemin de sang. Enfin, arrivé à une demi-portée de trait des remparts, Artus donna l'ordre de faire halte, et échelonna ses hommes sur une triple ligne ; alors les archers bretons plantèrent devant eux leurs boucliers en pointe, et, s'agenouillant derrière, ils s'apprêtèrent à renvoyer aux Anglais flèche pour flèche, mort pour mort. Lorsqu'Artus vit le combat ainsi engagé, il donna l'ordre aux porteurs de fascines de s'avancer vers les fossés, en se faisant un bouclier de leur fardeau, et aux écheliers de les suivre ; puis lui-même, prenant un arc aux mains d'un archer breton qui venait de tomber, il protégea leur entreprise. Plusieurs chevaliers virent alors se ranger près de lui, comme, de nos jours, quelques officiers impatients se mêlent aux tirailleurs, pour peloter en attendant partie ; ce jeu, du reste, était d'autant moins dangereux, que leur armure les mettait à l'abri des traits, qui venaient s'émousser sur leurs cuirasses flamandes, que la lance elle-même avait peine à percer. Cependant, parmi ces volées de flèches qui cliquetaient contre son armure comme la grêle sur un toit, Artus en sentit une le frapper plus violemment que les autres, et une légère douleur à l'épaule gauche lui prouva que, si éprouvée que fût sa cuirasse, la pointe de l'arme ennemie avait pénétré jusqu'à la chair. Il l'arracha aussitôt, et, l'examinant avec soin, il reconnut dans l'empennure le chiffre de Mathieu de Duncaster, fameux ouvrier anglais, qui s'était rendu célèbre par le choix du bois qu'il employait dans la fabrication de ses arcs, et la qualité du fer dont il garnissait ses flèches. À peine avait-il fini cet examen, qu'il se sentit de nouveau frappé à la cuisse. La flèche, cette fois encore, avait entamé la cuirasse, mais n'avait pu la traverser. - Seriez-vous blessé, monseigneur ? s'écria avec inquiétude Guillaume de la Motte, qui était à ses côtés. - Non point, grâce à ma bonne armure de Gand, reprit Artus. Mais il est urgent que je reconnaisse le drôle qui nous envoie de pareils cadeaux, et que j'en fasse promptement justice, car chacune de ces flèches tirées sur les gens des communes serait la mort d'un homme ; et vous-même, Guillaume, s'il vous apercevait au milieu de nous, armé à la légère comme vous l'êtes, votre jaquette de maille ne vous protégerait guère plus qu'un filet de pêcheur, et vous seriez bientôt criblé de flèches comme une pelote d'épingles. - Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi ! murmura Guillaume de La Motte en tombant sur un genou. - Qu'y a-t-il, Guillaume, mon pauvre enfant ? dit Artus. - Il y a que je suis fortement frappé, monseigneur, mais, voyez-vous ce damné Gallois qui se penche sur le rempart pour me montrer à ses camarades ? c'est celui- là, c'est celui-là qui m'a tué. Artus jeta les yeux sur l'archer, puis les reporta vers le blessé, et vit qu'en effet une de ces longues flèches anglaises qui avaient près de trois pieds de long, lui entrait au-dessous du sein droit et lui sortait entre les deux épaules. Artus comprit du premier coup d'oeil que le pauvre Guillaume ne se trompait pas et que sa blessure était mortelle. - Eh bien ! que désires-tu, Guillaume ? lui répondit Artus, et si l'accomplissement de ton désir est au pouvoir de l'homme, ta dernière volonté sera faite. Guillaume ne pouvait plus parler, des flots de sang sortaient de sa bouche ; mais il montrait de la main l'archer qui l'avait blessé et qui s'applaudissait de sa victoire. - Oui, oui, je te comprends, murmura Artus en ajustant sa meilleure flèche sur son arc ; et quoique ton dernier désir ne soit peut-être pas celui d'un bon chrétien, il n'en sera pas moins accompli. - Meurs en paix, Guillaume. La flèche d'Artus partit à son tour, parcourut l'espace en sifflant, et, allant frapper le but où l'oeil de son maître l'avait dirigée, elle traversa les deux tempes de l'archer, malgré le casque de cuir qui lui protégeait la tête. L'Anglais étendit les bras, laissa échapper son arc, et, se renversant en arrière, tomba entre les bras de ses camarades. Artus se retourna vers Guillaume. Un rayon de sanglante joie passait comme un éclair dans les yeux du mourant, qui poussa presque aussitôt un gémissement, se tordit, et expira. - Aux murailles ! aux murailles ! s'écria Artus, profitant du désir de vengeance dont ce spectacle venait d'animer les chevaliers ; - aux murailles ! - Les fossés sont comblés et les échelles sont prêtes. Et, donnant l'exemple, il s'élança aussitôt vers les remparts, suivi de ses capitaines et de ses hommes d'armes. Les archers restèrent en arrière pour protéger l'assaut en écartant les Anglais de la muraille. En un instant cinquante échelles furent dressées, et, animé par l'exemple du connétable, chacun s'élança pour combattre main à main. Déjà les assiégeants étaient arrivés à la moitié de la hauteur des remparts, lorsque le cri : les Anglais ! les Anglais ! se fit entendre derrière eux. Aussitôt, les archers chargés de protéger l'attaque, se croyant surpris, arrachèrent leurs boucliers du sol, et, les jetant sur leurs épaules, se prirent à fuir en répétant eux- mêmes le cri qui les avait alarmés. Alors les assiégés, voyant qu'ils n'avaient plus à combattre que les chevaliers et les hommes d'armes, commencèrent à faire pleuvoir sur leurs têtes, du haut des remparts, des pierres, des charpentes, des poutres, et enfin tous ces projectiles que la tactique des sièges a l'habitude d'amasser sur les murailles lorsqu'un assaut se prépare ; en même temps, un corps de cavalerie se fit ouvrir la porte la plus voisine, et, se déployant dans la plaine, vint charger par derrière cette armée, qui, d'assaillante qu'elle était tout à l'heure, avait grand-peine maintenant à garder la défensive. Artus s'était jeté un des premiers au bas de l'échelle pour faire face à cette nouvelle attaque, et chacun, le reconnaissant à son cri de guerre et aux coups qu'il portait, s'était rallié autour de lui. Le combat s'était donc bientôt rétabli avec un nouvel acharnement au bas des murailles ; mais les chevaliers bretons, à pied et couverts de leurs lourdes armures, écrasés comme ils l'étaient par les pierres lancées du haut des remparts, percés sur les flancs par les flèches des archers, et attaqués de face par la cavalerie, ne pouvaient espérer ressaisir l'avantage qu'ils avaient perdu ; c'était donc plutôt pour mourir que pour vaincre qu'ils continuaient de se défendre, et parce que, voyant le connétable engagé de sa personne, ils avaient honte de l'abandonner. Mais il était évident que sa chute aurait mis à l'instant même fin au combat : aussi tous les efforts des Anglais se dirigeaient-ils contre lui, d'autant plus aisément que lui-même les rappelait sur sa tête en jetant son cri de guerre aussitôt qu'ils semblaient s'égarer d'un autre côté. Tout à coup le cri de Bretagne et Richemont, poussé par des voix amies, retentit de l'autre côté de cette masse qui pressait les assiégeants contre la muraille ; les cris les Bretons ! les Bretons ! se firent entendre. À leur tour, les soldats des remparts les répétèrent avec inquiétude ; un désordre visible se mit dans les rangs des Anglais ; hommes et chevaux s'écartaient ou étaient renversés devant une puissance invisible encore, mais qui se rapprochait de plus en plus. Enfin, comme des mineurs qui se rencontrent, le faible rempart qui séparait Artus du secours qui lui arrivait fut renversé, et monseigneur de Coetivi, sanglant et mutilé, vint tomber expirant aux pieds du connétable. C'était cette troupe, destinée à battre la compagne, qui avait donné l'alarme aux archers bretons, et qui, voyant que, dans la terreur panique qui les avait saisis, ils avaient abandonné leur général, s'était précipitée à son secours et venait effectivement de le sauver. Artus s'élança sur le premier cheval qu'on lui présenta, renfonça dans son fourreau le tronçon de son épée de connétable, et, s'emparant d'une hache d'armes qu'il trouva par hasard à l'arçon de la selle, il poursuivit la cavalerie anglaise jusqu'à la porte de la ville, qui se referma derrière elle. Alors il revint à l'endroit où l'assaut avait été donné ; mais les échelles avaient été brisées par les assiégés ; des torches résineuses jetées sur les fascines les avaient enflammées ; ses troupes elles-mêmes, harassées de fatigue, indiquaient, par leur contenance, que l'obéissance seule les entraînait sur les pas de leur connétable. Artus comprit que la journée était perdue, et, tout en pleurant de rage, donna le signal de la retraite, que ne songèrent point à troubler les Anglais. En arrivant au camp, il apprit que l'attaque commandée par Guillaume Éder n'avait pas été plus heureuse que la sienne ; dès le commencement de l'assaut, Guillaume avait été écrasé par un quartier de rocher que les Anglais avaient fait rouler sur les échelles. Monseigneur de Molac avait été tué d'un coup de flèche. Messire Alain de La Motte, acculé contre un étang, s'y était précipité avec son cheval, et n'avait plus reparu. Enfin, cette escarmouche avait été aussi fatale à la chevalerie bretonne qu'aurait pu l'être une grande bataille perdue. Artus donna les mots de garde, et, se retirant dans sa tente, défendit que personne vînt l'y troubler. Il resta ainsi sans prendre aucune nourriture jusqu'à dix heures du soir. Enfin, mourant de besoin, il appela la sentinelle qui devait veiller devant sa tente. La sentinelle ne répondit point. Ne comprenant rien à ce silence, il s'avança jusqu'à la porte : la porte n'était point gardée. Alors il appela son secrétaire, ses écuyers, ses pages, et les interrogea. Mais il n'en put rien apprendre, si ce n'est que quelque chose d'étrange s'était préparé toute la soirée dans le camp. Ils avaient vu des figures sinistres, ils avaient questionné sans obtenir de réponse. Enfin ils étaient rentrés à l'heure du couvre-feu, et depuis lors, s'étant tenus cois et couverts, ils n'en savaient pas plus que lui. En ce moment, une lueur sanglante commença de paraître vers l'extrémité orientale du camp : les étoiles rougirent ; le ciel se ternit de pourpre ; le feu venait de prendre aux logis des archers, et cependant aucun signe d'alarme n'en avait donné connaissance. Artus regardait avec stupéfaction cet incendie silencieux qui s'approchait rapidement, sans qu'aucun effort s'opposât à sa violence. À tout moment il s'attendait à entendre jeter des clameurs de détresse, à voir ses soldats apparaître au milieu des flammes. Mais tout, au contraire, restait muet et mort, comme si, depuis un siècle, ces logis avaient cessé d'être la demeure des hommes. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, il poussa lui-même un grand cri d'alarme. Un cheval à demi brûlé, qui s'élança d'une baraque croulante, et qui passa rapidement près de lui en hennissant de douleur, fut la seule créature vivante qui lui répondit. Alors la vérité lui apparut hideuse comme un fantôme. Ses genoux tremblèrent sous lui, et la sueur de la honte coula sur son visage. L'armée tout entière s'était retirée en mettant le feu à ses logis, et avait abandonné son connétable. III Cette défection inattendue, et qui avait pour cause le défaut de solde des gens de guerre, conduisait les affaires du roi Charles VII plus bas qu'elles n'avaient jamais été. C'était à grand-peine que le comte de Richemont avait levé, dans le duché de son frère, les vingt mille hommes avec lesquels il était venu mettre le siège devant Saint-James-de-Beuvron ; il les avait soutenus de ses propres ressources tant qu'il avait pu, et comptant toujours sur une somme de 100 000 écus que lui avait positivement promis le roi, et qui avaient même été levés par une taille extraordinaire qu'avaient votée les trois états assemblés à Meun-sur-Yèvre ; mais enfin ces 100 000 écus avaient manqué, on ne savait par quelle cause, et ce nouvel effort d'un des grands vassaux de la couronne s'était encore épuisé dans sa lutte contre l'apathie royale. Les Anglais occupaient la Normandie, la Champagne, l'Île-de-France et la Guyenne ; ils avaient la Bourgogne pour alliée ; ils possédaient tous les ports de France, et recevaient éternellement des secours d'hommes et d'argent de la mère patrie, qui, éloignée du théâtre de la guerre, s'était maintenue riche et populeuse. On ne comprendrait donc pas comment le dauphin conservait, même en France, les dernières provinces qui lui servaient, non pas de royaume, mais de refuge, si l'on ne songeait que les guerres de cette époque n'avaient point encore pris l'aspect unitaire et régulier qu'elles ont de nos jours. Au contraire, chaque capitaine marchait à sa fantaisie, et selon la direction qui lui plaisait ; son armée s'augmentait ou diminuait avec ses moyens de la payer. La solde manquait-elle, les soldats se dispersaient et allaient chercher un autre capitaine, que le besoin ou la cupidité leur faisait choisir parfois dans le camp ennemi ; les campagnes étaient dévastées ; les villes, prises et reprises, changeaient souvent de maître trois ou quatre fois dans la même année : partout ce n'était qu'une guerre de partisans, qui n'avait d'autre résultat que la désolation des provinces, aussi maltraitées par leurs défenseurs que par leurs conquérants. Au milieu de tout cela, les Anglais faisaient, comme nous l'avons dit, des progrès ; mais ces progrès étaient lents, parce que leurs capitaines songeaient beaucoup plus à leur fortune ou à leur honneur particulier, qu'à la fortune ou à l'honneur de la cause qu'ils avaient embrassée. Charles VII, que nous avons laissé enfant dans nos dernières chroniques de France, s'était, pendant les quatre ans qui se sont écoulés entre la mort de son père et le moment où nous reprenons cette histoire, fait homme par l'âge, mais non par le caractère. Il avait les qualités qui font aimer un souverain de son peuple, mais non celles qui font respecter un roi de ses voisins. Toujours au-dessous des grandes circonstances au milieu desquelles il était jeté, il n'avait point encore essayé de lutter de sa personne, et il avait éternellement appelé à son secours de nouveaux alliés, les choisissant parfois même plutôt selon la nécessité que selon la prudence. C'est ainsi que l'épée de connétable, qui se trouvait, depuis le 7 mars 1424, au côté de Richemont, et qui portait sur son fourreau les fleurs de lis de France, s'était égarée un moment entre les mains d'un Écossais. C'est ainsi que le comte de Douglas avait été nommé lieutenant général sur le fait de guerre, dans tout le royaume de France. C'est encore ainsi que Stuart, qui avait été battu et fait prisonnier à Crevant, fut échangé contre un frère du comte de Suffolk, et avait reçu, en récompense de ses bons services, le comté de Dreux, tandis qu'en même temps son beau- frère entrait en possession du duché de Touraine. La confiance de Charles dans ses alliés d'outre-mer avait même été si grande, qu'il en avait formé une compagnie d'élite à laquelle il avait confié la garde de sa personne, et que de cette formation est venu le titre de Compagnie Écossaise, que portait encore, en 1829, la première section des gardes du corps des rois de France. On comprendra dans quelle situation toujours plus précaire les changements de politique, si souvent renouvelés, plongeaient la fortune de la France. Chaque nouveau protecteur arrivait avec des prétentions, des amitiés et des haines qu'il fallait que le roi satisfît et partageât. Ainsi Richemont, loin de recevoir l'épée de connétable comme une faveur, avait dicté lui-même les conditions moyennant lesquelles il consentirait à l'accepter. Ces conditions étaient : le renvoi des ministres qui avaient pris part à l'entreprise de Champtonceaux(8), et l'exil de tous ceux qui avaient trempé dans l'assassinat du duc Jean ; c'est que le nouveau connétable, arrivant au pouvoir avec des vues plus grandes et des relations plus étendues que ceux qui l'avaient précédé, avait rêvé tout d'abord la réconciliation des ducs de Bretagne et de Bourgogne avec le roi de France ; déjà même il avait réalisé une partie de ce rêve, en détachant le duc Jean, son frère, de l'alliance des Anglais, et, encouragé par cette réussite, il avait incontinent ouvert des pourparlers avec Philippe le Bon, donnant pour preuve de repentir de la part du roi le renvoi de Tanneguy Duchâtel, nommé sénéchal à Beaucaire, et l'exil du président Louvet, qui s'était retiré à Avignon. Quant au vicomte de Narbonne, il avait été tué à Verneuil, et les Anglais, en vertu de leurs promesses au duc de Bourgogne, avaient fait écarteler et suspendre à un gibet le cadavre retrouvé sur le champ de bataille. Il n'était donc resté près du roi, et comme président de ses conseils, que le sire de Giac, dont les crimes passés étaient restés ignorés(9), et qu'on croyait toujours le fidèle de la maison de Bourgogne. (8)Le conseil du dauphin avait approuvé une entreprise formée par les Penthièvre pour se saisir de la personne du duc Jean qui était alors en son château de Champtonceaux, en Anjou. (9) Voir les Chroniques de France. Cependant une puissance inconnue et malfaisante neutralisait les uns après les autres les efforts que tentait Artus : le roi, plein de force et de bonne volonté tant qu'il était soutenu par la présence du connétable, retombait, dès qu'il l'avait quitté, dans son apathie habituelle. Retiré à Issoudun, ayant pour titre celui de roi de Bourges, que lui donnaient en riant les Anglais, il passait les journées à la chasse à courre ou au vol, les soirées au jeu de cartes et de dés, et ses nuits entre son amour expirant pour Marie d'Anjou et son amour naissant pour Agnès Sorel. À la fin d'une de ces journées futiles, qui faisaient dire à La Hire que jamais il ne s'estoit trouvé roy qui perdist si joyeulsement son royaulme, Charles, qui mérita depuis le nom de Victorieux, mais que l'on ne pouvait raisonnablement appeler à cette époque que l'Insouciant, jouait aux dés avec le sire de Giac, son favori, dans l'une des salles du château d'Issoudun ; encore, ce jeu, tout à la mode qu'il fût alors, paraissait- il avoir été adopté par le roi plutôt comme une distraction contre l'ennui que comme un plaisir réel : aussi de temps en temps une de ses mains, pendant le long de son fauteuil, allait-elle chercher la tête d'un magnifique lévrier blanc couché à ses pieds, et qui répondait à cet appel en cambrant son long cou de serpent et en entrouvrant à demi ses yeux expressifs comme des yeux humains. Enfin le roi laissa tomber le cornet d'ivoire qu'il tenait, fit tourner son fauteuil sur lui-même, et, se penchant vers son chien favori, il fit entendre un faible sifflement auquel l'animal était habitué ; car aussitôt, se levant sur ses pattes de derrière, il posa celles de devant sur la cuisse du roi. - Bien, Fido, bien ! dit Charles ; vous êtes une belle bête, bien dévouée, comme votre nom le dit, et je sais plus gré au duc de Milan de ce cadeau que de ses trois mille Lombards, qui ont commencé par piller mes provinces, et qui ont fini par me faire perdre la bataille de Verneuil : aussi vous aurez un beau collier d'or tant que j'aurai une couronne sur la tête. - Entendez-vous cette promesse, Fido ? dit de Giac en se mêlant de la conversation. Elle veut dire que vous mourrez avec les armes de France au cou. Fido fit entendre un léger grognement. - Ce n'est pas sûr, de Giac, reprit mélancoliquement Charles en continuant de caresser son lévrier car cette couronne est cruellement convoitée, et déjà les plus beaux fleurons y manquent. Il faut que nos fautes aient grandement courroucé contre nous monseigneur saint Denis, qui est le patron de la France, ou Dieu, qui est le juge des rois, pour que tout aille ainsi de mal en pire dans le royaume. En achevant ces paroles, le roi poussa un soupir, auquel Fido répondit par un gémissement. - Tenez, de Giac, continua le roi, depuis que j'ai été si souvent trahi par les hommes, il m'a plus d'une fois pris l'envie de choisir mon chien pour conseiller, et de me fier à son instinct dans mes amitiés ou dans mes haines. - À ce compte, je ne serais pas longtemps le chef des conseils de Votre Altesse, dit de Giac, car je ne suis pas dans les bonnes grâces de Fido. - On a vu de pareils miracles, continua le roi, répondant à sa pensée plutôt qu'à l'observation de son favori, et souvent Dieu a chargé des animaux de servir de guide aux hommes. L'autre jour, dans la forêt de Dun-le-Roy, n'étions-nous pas perdus, et toute la chasse n'était-elle pas à se demander quel chemin il fallait prendre, sans que personne osât indiquer une route ? Eh bien ! j'eus l'idée de lâcher Fido et de le suivre. Un quart d'heure après, nous avions rejoint les chevaux et les pages qui nous attendaient à la lisière du bois. - Votre Altesse confond l'instinct avec la pensée, le coeur de l'animal avec l'âme de l'homme. - C'est vrai, et cependant regardez ces yeux magnifiques, Pierre ; ne dirait-on pas vraiment qu'on y voit briller un rayon d'intelligence humaine ? Examinez ces oreilles qui se dressent pour écouter ce que je dis ; ne croirait-on pas qu'elles s'ouvrent ainsi pour entendre ? Elles entendent, d'ailleurs. Je n'ai qu'à chasser Fido, pour qu'il parte ; qu'à le rappeler, pour qu'il revienne ; qu'à faire un signe, pour qu'il se couche. Mes courtisans ne savent pas faire autre chose, et cependant on leur donne le titre d'hommes. Il est vrai qu'il y a une chose qui les séparera toujours de cette belle race canine : c'est qu'ils ne savent pas retrouver leur maître quand il se perd, et qu'ils le mordent quand il tombe. Le silence qui succéda à cette boutade misanthropique se serait indéfiniment prolongé peut- être, grâce aux réflexions différentes qu'elle avait fait naître dans l'esprit des deux interlocuteurs, si Fido, par un mouvement brusque et inquiet, n'eût annoncé qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la chambre voisine. Le roi suivait la direction des yeux de l'intelligent animal ; il vit qu'ils étaient fixés vers la porte des gardes. - Tenez, Pierre, dit le roi, voici un étranger qui nous arrive ; voyons comment le recevra Fido : je réglerai ma conduite sur la sienne, et je le fais pour cette fois chef de mes conseils. En ce moment la tapisserie se souleva, et un page annonça : Monseigneur Artus, comte de Richemont, connétable de France. Le roi tressaillit, de Giac devint pâle, Fido courut à la porte. Au même instant le connétable parut : le lévrier, qui le voyait pour la première fois, lui lécha la main. - C'est vous, mon cousin ! dit le roi d'une voix légèrement altérée. Mais c'est vraiment merveille de vous voir. Je vous croyais à cette heure occupé à guerroyer sur les côtes de Normandie, pour le plus grand intérêt de la couronne et la plus grande gloire de la France. - Ainsi faisais-je, sire, répondit Artus en caressant du bout des doigts le lévrier, dont, au premier coup d'oeil, il avait apprécié la race et la beauté. Et ce n'est point ma faute si je suis ici à cette heure, au lieu de planter les trois fleurs de lis de France sur les murailles de Saint-James-de-Beuvron. - Et qui vous ramène sans notre congé, mon cousin ? - Plusieurs demandes que j'ai à vous adresser, sire. - Parlez, dit le roi. Artus se rapprocha de quelques pas. Charles lui offrit un siège de la main ; mais le connétable fit signe qu'il désirait rester debout. - Sire, dit gravement Artus, je ne vous parlerai pas de la maison de Bretagne ; vous la connaissez, car elle est de noblesse égale à la maison de France. Je suis fils, vous le savez, du bon et vaillant duc Jehan, qui recouvra son pays de Bretagne à l'épée, tandis que le roi votre père perdait le sien. - Monsieur mon cousin ! interrompit Charles VII en fronçant le sourcil. Fido se coucha aux pieds du connétable. - Sire, continua Artus, laissez-moi dire ; lorsque j'aurai dit, vous me punirez si j'ai tort. Le noble duc mon père mourut, que nous étions encore bien jeunes ; le duc Philippe le Hardi, qui était comme vous fils de roi, sire, se chargea de notre tutelle et nous emmena dans le pays de Picardie ; mais bientôt il mourut à son tour, et je passai aux mains de monseigneur le duc de Berry, autre fils du roi, lequel chargea un brave écuyer, qui était du pays de Navarre, et qui avait nom Peronit, de faire mon éducation militaire, que le duc votre oncle surveilla lui-même avec le même soin que si j'eusse été son enfant. C'est pour cela que, lors de l'assassinat du duc d'Orléans, en 1407, je fus du parti opposé au duc de Bourgogne ; c'était mon premier engagement, et ce fut de cette époque que je pris l'habitude de tenir les promesses que je faisais. - Oui, je sais que vous êtes un loyal serviteur, mon cousin. Artus s'inclina froidement et continua sans répondre à l'éloge du roi. - De sorte qu'en 1413, lorsque monseigneur le duc de Bourgogne et le roi Charles VI, votre père, contrairement aux intérêts du royaume, mirent le siège devant Bourges, je courus en Bretagne chercher du secours, et cela à telles enseignes que je m'y pris de querelle avec Gilles, mon frère cadet, qui était bourguignon. Je n'en obtins pas moins du duc Jehan, mon frère aîné, seize cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels étaient le vicomte de La Belière, messire Armel de Châteaugiron et messire Eustache de La Monnaye : assemblée si formidable, et capitaines si vaillants, qu'en passant nous prîmes Sillé-le-Guillaume, Beaumont et Laigle d'assaut. - Je me rappelle ces exploits, quoique je fusse bien jeune, mon cousin, interrompit une seconde fois le roi avec un mouvement marqué d'impatience ; mais Artus ne parut aucunement le remarquer, et continua. - En 1415, à la première requête du roi Charles VI, et quoique j'assiégeasse Parthenay, je levai le camp de devant la ville pour aller à la rencontre du roi Henri d'Angleterre, qui assiégeait Harfleur. Monseigneur de Guyenne me donna pour cette entreprise tous les gens de sa maison et ses écuyers. J'y joignis cinq cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels étaient Bertrand de Montauban, le sire de Combour et Édouard de Rohan, qui portait ma bannière. Je rejoignis sur les bords de la Somme messeigneurs d'Orléans, de Bourbon, d'Albret, d'Alençon, de Brabant, de Nevers et d'Eu. Le vendredi 26 octobre 1415, nos bataillons s'assemblèrent près d'Azincourt, dans une place trop étroite pour combattre tant de vaillants hommes. Voilà pourquoi nous perdîmes la journée. J'y fus fait prisonnier de la propre main du roi Henri, dont je brisai la couronne royale d'un coup de hache, après avoir abattu à ses pieds son frère Clarence. Je lui jurai d'être son captif, secouru ou non secouru, tant qu'il serait vivant. Je restai prisonnier cinq ans en Angleterre. Je revins sur parole en Normandie, où je devins amoureux de madame de Guyenne, que je demandai pour femme, mais qui me fit répondre qu'elle ne voulait pas épouser un prisonnier. Je pris patience et tins ma parole, quoique je l'aimasse fort, je vous jure, jusqu'au 31 août 1422, époque à laquelle le roi mourut au château de Vincennes, près Paris. Dès lors je devins libre, car homme vivant n'avait plus rien à me demander. J'épousai madame de Guyenne et vins offrir mes services à Votre Altesse. - Oui, mon cousin ; nous nous vîmes à Angers, et c'est alors que je vous offris l'épée de connétable, libre depuis la mort de Buchan. - Le 7 mars 1424, je la reçus de votre main, sire, dans les prés de Chinon, et, en la recevant, je pris l'engagement de lever à mes frais sur mes terres vingt mille hommes de troupes ; en échange, sire, vous prîtes celui de m'envoyer cent mille écus pour les solder pendant la campagne. Est-ce vrai ? - Oui, mon cousin. - J'ai levé ces vingt mille hommes à mes frais et sur mes terres, je les ai conduits en Normandie ; j'ai pris Pontorson, dont j'ai passé la garnison au fil de l'épée, et de là j'ai été mettre le siège devant Saint-James-de- Beuvron. - Je connais tous ces exploits, mon cousin, et voilà pourquoi je m'étonne de vous voir ici. - C'est que je vous rapporte votre épée de connétable, sire, car j'ai tenu toutes mes promesses, tandis que vous avez manqué aux vôtres. Pardon de vous la rendre en si mauvais état, continua Artus en la tirant du fourreau, mais elle s'est ainsi ébréchée et tronquée à force de frapper sur des armures anglaises. - J'ai manqué à mes promesses ! dit le roi en regardant le tronçon d'épée que lui présentait le connétable ; et auxquelles, mon cousin ? - De Giac fit un mouvement pour se lever et sortir. - Restez, dit le roi en lui faisant signe de s'asseoir. Vous voyez qu'on nous accuse, restez pour nous défendre. - De Giac retomba sur son fauteuil. - Il n'y a pas de ma faute, sire ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour soutenir ma troupe ; j'ai fait vendre chez des marchands de Rennes toutes mes orfèvreries et toutes mes vaisselles d'argent. J'ai fait vendre jusqu'à ma chaîne et à mes éperons d'or, qui prouvaient que j'étais chevalier, jusqu'à la couronne de mon casque, qui prouvait que j'étais comte, et dont les perles m'avaient été données par ma mère, la reine d'Angleterre. Mais cela n'a pu suffire. Aussi, mon armée s'est-elle débandée pendant la nuit, faute d'argent, mettant le feu à ses logis, abandonnant ses bagages, son artillerie, ses machines. J'ai couru après ces félons et ces couards. Je me suis jeté à la tête de leurs escadrons, priant et menaçant ; mais ils n'ont rien écouté, ni menaces ni prières ; ils m'ont renversé de cheval, ils m'ont passé sur le corps. Ils m'ont laissé évanoui sur la route ; et toute cette honte, sire, ne serait pas arrivée à la maison de Bretagne, qui vaut la maison de France, si Votre Majesté avait tenu sa parole. - Mais en quoi donc y ai-je manqué, monsieur mon cousin ? dit à son tour, en se levant et en pâlissant de colère, le roi Charles VII. - En ne m'envoyant pas les cent mille écus que Votre Majesté m'avait promis. - Ce que vous dites là est étrange, mon cousin, dit Charles en se rasseyant et en jetant un regard sur Pierre de Giac ; car les cent mille écus ont été décrétés à Meun-sur-Yèvre par les trois états du royaume, à telles enseignes qu'un évêque, nommé maître Hugues Comberel, a soutenu que cette taxe était encore une nouvelle pillerie, et passerait aux mains de mes favoris, au lieu d'être employée à l'honneur du royaume. Ces cent mille écus ont été levés sur les bonnes villes, et ne sont certes pas restés dans notre caisse, où il n'y a que quatre écus à cette heure : et la preuve, c'est que nous avons été forcé de faire crédit pour quarante livres au chapelain qui a baptisé le dauphin Louis. - Mais alors, où donc est passée cette somme ? dit Artus avec étonnement. - Demandez au chevalier de Giac, mon cousin, répondit timidement le roi ; il doit en savoir quelque chose, car je crois que c'est à lui qu'elle a été remise. - Mais je crois, dit négligemment le chevalier en jouant avec sa chaîne d'or et sans attendre l'interrogation de Richemont, je crois qu'elle sera passée, une partie à acheter ces six magnifiques gerfauts blancs que des marchands de Hongrie nous ont apportés, l'autre à remonter à neuf nos équipages de chasse, qui étaient dans un état indigne d'un grand roi, et le reste... - Et le reste, continua Artus en tremblant de colère, à remettre à neuf la maison de madame Catherine de l'Île-Bouchard, laquelle était indigne de la veuve du comte de Turenne et de la maîtresse de M. de Giac. - Peut-être, répondit le chevalier d'un air moitié embarrassé, moitié indolent. Artus s'agenouilla aux pieds du roi, y déposa le tronçon d'épée qu'il avait tenu à la main, et, se relevant avec dignité, fit un mouvement pour sortir. - Arrêtez, mon cousin ! lui dit Charles en le retenant. Nous ne reprenons pas votre parole. - Sire, prenez-y garde, répondit Artus ; vous savez quelles sont les prérogatives du connétable du royaume. - Oui, mon cousin, nous savons qu'elle sont presque égales à celles du roi. - Vous savez que, parmi mes droits, est le droit de justice basse et haute, et que les sénéchaux, baillis, prévôts, maires, échevins, gardes et gouverneurs de bonnes villes, châteaux et forteresses, ponts et passages, et généralement tous vos justiciers, doivent nous obéir comme à vous-même. - Je le sais. - Et Votre Altesse me confirme dans ces droits qu'elle m'a donnés, au reste, par sa lettre-patente du 7 mars 1424 ? Le roi ramassa l'épée qui était restée à ses pieds, et la présentant à Richemont : - Remettez cette épée en son fourreau, mon cousin, lui dit-il ; nous nous chargeons seulement d'y faire mettre une autre lame et de la choisir plus solide. Richemont s'inclina. - Maintenant Votre Altesse veut-elle me faire remettre les clefs de la ville ? - Et pourquoi cela, mon cousin ? - Parce que je désire aller faire mes dévotions à Notre-Dame du bourg de Deolz, demain dès la pointe du jour, répondit Artus. - Vous pouvez les prendre, dit le roi. - Et maintenant que je n'ai plus rien à dire à Votre Altesse, permettra-t-elle que je me retire ? - Allez, mon cousin, et que Dieu vous garde. Le connétable salua profondément le roi, et se retira, reconduit jusqu'à la porte par Fido, qui l'avait pris en amitié. Le lendemain, au point du jour, comme monseigneur Artus de Richemont était dans l'église de Notre-Dame de Deolz, et que le prêtre montait à l'autel, un écuyer vint lui dire que M. de Giac était arrêté, selon ses ordres, et qu'on attendait son bon plaisir pour savoir ce qu'il en fallait faire. - Qu'Alain Giron et Robert de Montauban l'accompagnent jusque dans les prisons de Dun-le-Roi, avec cent lances ; une fois qu'il y sera déposé, mon bailli sait quel est son office. Allez. - Quant à vous, Jehan de la Boissière, ajouta le connétable en se tournant vers un autre écuyer, partez pour Bourges, et prévenez le bourreau qu'il se rende en diligence à Dun- le-Roi, où l'attend de la besogne qui sera bien payée. Ces ordres données, Richemont se mit à genoux, et écouta dévotement la messe. IV Maintenant nos lecteurs comprennent facilement pourquoi Artus de Richemont avait demandé au roi les clefs de la ville. C'était de peur que le chevalier de Giac ne prît la fuite pendant la nuit. Mais le chef des conseils se reposait trop sur la faveur dont l'honorait Charles, pour concevoir aucune crainte et pour chercher, par conséquent, à se soustraire au sort qui l'attendait. Aussi, lorsque les gens du connétable pénétrèrent dans sa maison, après avoir enfoncé sa porte à coups de hache, ils le trouvèrent tranquillement couché et endormi. Les soldats le forcèrent de se lever, sans lui donner le temps de passer d'autres vêtements qu'une longue robe de velours, et, l'entraînant jusqu'à la porte de la rue, ils le firent monter sur une petite haquenée qui avait, d'avance, été amenée pour lui. Alors arriva l'écuyer qui apportait les nouveaux ordres du connétable. La troupe se mit en marche pour Dun-le-Roi. Trois heures après, le chevalier était écroué dans les prisons de la ville, et, le soir du même jour, le bailli lui lisait sa sentence de mort. De Giac l'écouta, assis dans un coin, les pieds nus sur la dalle, les coudes appuyés sur ses genoux, et la tête dans ses deux mains. Lorsque la lecture fut finie, le bailli lui demanda s'il désirait quelque chose. - Un prêtre, répondit sourdement de Giac. C'était la seule parole qu'il avait prononcée depuis son arrestation, ayant refusé obstinément de répondre aux interrogatoires. Le bailli sortit. L'homme de Dieu trouva, en entrant, le chevalier dans la même position, et, voyant qu'une sueur abondante tombait du front du patient, il commença de l'exhorter à supporter la mort avec courage. - Ce n'est pas la mort que je crains, dit de Giac ; nous nous sommes trop souvent vus de près pour que j'en aie peur. Je la connais ; c'est une vieille amie, et, si elle venait seule, je la bénirais. - La mort vient avec la miséricorde de Dieu, mon fils, dit le prêtre. - Ou avec sa vengeance, mon père, répondit de Giac. - Ayez confiance en celui qui est mort pour la désarmer, continua le moine tirant de sa poitrine un crucifix qu'il présenta au chevalier. Celui-ci étendit la main droite pour le prendre, mais à peine l'eut-il touché qu'il jeta un cri comme s'il eût été de fer rouge. Le crucifix tomba à terre. - Sacrilège ! s'écria le moine. - Ce n'est point un sacrilège, mon père ; c'est un oubli, répondit de Giac. J'aurais dû prendre ce crucifix de la main gauche, puisque la droite est déjà damnée ; et vous voyez, ajouta-t-il en le ramassant, en effet, de la main qu'il avait dite, et en baisant l'image sainte avec amour, que je n'ai point voulu insulter au symbole sacré de notre rédemption. - Vous devez être un grand pécheur, mon fils, répondit le moine. - Si grand, que je crains qu'il n'y ait pas de pardon pour mes crimes. - Vous êtes cependant bien jeune ? - Jeune d'âge, vieux de coeur. Les années font marcher la vie, les douleurs la font courir. Le temps n'a pas de durée par lui-même ; c'est le bonheur et le malheur qui le divisent en minutes ou en siècles. Et, croyez-moi, mon père, quoique je n'aie pas un cheveu blanc sur la tête, peu de vieillards ont vécu autant que moi. - Nos douleurs dans ce monde nous sont parfois comptées dans l'autre, mon fils. Rien n'est perdu pour qui se repent, et cette demande que vous avez faite d'un prêtre commence à me faire espérer que cette eau qui coule sur votre face, et que j'ai prise pour la sueur de la crainte, était celle du remords. - Je vous ai fait demander comme un malade fait demander un médecin, quoiqu'il sache que sa maladie est mortelle. Je vous ai fait demander parce que l'espoir est une chose si profondément enracinée au coeur de l'homme, que, lorsqu'il s'éteint dans cette vie, on espère le voir se rallumer dans l'autre. Je vous ai fait demander, enfin, parce que, depuis dix ans, mon sein renferme des secrets si terribles, qu'il faut que je m'habitue à les dire à un homme, afin d'avoir le courage de les répéter à Dieu. Le moine chercha des yeux un siège. - Asseyez-vous sur cette pierre, lui dit de Giac en se laissant tomber sur ses genoux et lui donnant sa place. Le prêtre s'assit. - J'ai été heureux, mon père. Les vingt-cinq premières années de ma vie se sont passées dans la joie et le plaisir. J'étais riche, noble, brave. J'étais le favori du duc Jean-sans-Peur, qui, comme vous le savez, était le plus puissant duc de la chrétienté. - Oui, murmura le prêtre, pour le malheur de ce pauvre pays de France. - Ah ! vous êtes dauphinois, mon père ? - J'ai été élevé dans l'amour de mes princes et dans la haine des Anglais. - Moi, je n'avais ni amour ni haine. Je me trompe : j'avais de l'amour, mais non point de cet amour dont vous me parlez ; peu m'importait qui tenait le royaume de France, de ses rois légitimes ou du roi conquérant, pourvu que le bras de Catherine s'appuyât sur le mien, pourvu que ses yeux me regardassent avec tendresse, pourvu que sa bouche me dît : Je t'aime !...(10) Je devins son époux ; toute ma vie était dans cette femme, mon père, joie et douleur, depuis le sourire jusqu'au sanglot ; j'aurais donné pour elle, je ne dirai pas mon rang, mon bien, mes richesses, mais ma vie, mon honneur, mon âme. Mon père, cette femme me trompait. Un jour, je surpris une lettre : cette lettre indiquait un rendez-vous. (10) Voir Isabelle de Bavière. Je ne voulus croire que mes yeux ; je me cachai, et je vis Catherine s'avancer, appuyée au bras de son amant, ses yeux perdus dans ceux de son amant ; je l'entendis échanger le mot je t'aime avec son amant, et cet amant, c'était celui que je respectais comme mon prince, que j'aimais comme mon père ; cet amant, c'était le duc Jean de Bourgogne. - Sa plus grande trahison n'est point celle que vous lui reprochez, mon fils. - Grande et petite, il les a payées toutes deux ensemble ; c'est moi qui le décidai à l'entrevue de Montereau, mon père ; c'est moi qui fis établir les tentes de manière à ce qu'il n'y eût point de barrière ; c'est moi qui donnai le signal à Tanneguy-Duchâtel, à Narbonne et à Robert de Loire, et, si je ne le frappai pas après eux, c'est qu'une dernière blessure aurait terminé son agonie et m'aurait volé la volupté de ses dernières douleurs. - Le duc méritait la mort, dit le prêtre en fronçant les sourcils ; que l'absolution du Seigneur descende donc sur ceux qui l'ont frappé, car ils ont sauvé la France ! - Ce n'est pas tout, mon père : je n'avais puni que l'un des coupables ; restait encore sa complice ; j'allai la trouver. Faut-il tout vous dire, et ne savez-vous pas à quels excès de vengeance la jalousie peut porter le coeur de l'homme ? Je versai, oui, je versai de ma main du poison dans le verre de cette femme, pour laquelle, deux ans auparavant, j'aurais donné ma vie ; puis, quand elle eut avalé le poison, je la fis monter à cheval derrière moi, liée autour de moi, enchaînée à moi, et je lançai mon cheval par la solitude, l'espace et la nuit. Pendant deux heures, je sentis se tordre dans les douleurs ce corps que j'avais si souvent porté avec délices dans mes bras pour lui épargner une fatigue. Pendant deux heures, j'entendis se lamenter cette voix dont le son m'avait si souvent fait tressaillir de joie et de bonheur. Enfin, au bout de deux heures, je ne sentis plus rien, je n'entendis plus rien. Mon cheval s'était arrêté sur les bords de la Seine ; je descendis : Catherine était morte. Cheval et cadavre, je poussai tout dans la rivière, et tout disparut. - Quelque grande que fût sa faute, vous avez outrepassé vos droits en vous faisant justice. En état de vie ordinaire, c'est un crime qui ne peut être remis que par le Saint-Père ; mais, à l'heure de la mort, tout prêtre a les mêmes pouvoirs : espérez donc, mon fils, car la miséricorde de Dieu est grande. - Alors, mon père, je me jetai dans tout ce que l'homme appelle les joies, les plaisirs, les honneurs de la vie : débauches, gloire, richesses, j'épuisai tout. Les hommes avaient été sans foi et sans honneur pour moi, je fus sans foi et sans honneur pour eux. Je trahis qui m'aimait, comme j'avais été trahi de ceux que j'avais aimés : amis, maîtresses, pays, ne furent plus que de vains mots que je sacrifiai à un caprice. Et cela dura dix ans, mon père ; dix ans de damnation, que les hommes crurent dix ans de bonheur ; dix ans pendant lesquels il ne se passa pas une minute du jour et une heure de la nuit sans que je visse le duc et Catherine dans les bras l'un de l'autre ; veille ou sommeil n'y faisaient rien, tant ce souvenir était passé dans mon coeur et faisait partie de ma vie ; et, cependant, j'entendais dire quand je passais : Voilà le favori ! voilà le puissant ! voilà l'heureux !... - Et comment ces crimes restèrent-ils cachés aux yeux des hommes ? - C'est qu'une puissance supérieure à la puissance humaine m'avait pris sous sa protection fatale ; car, je ne vous ai pas tout dit, mon père : dans un moment de douleur, de désespoir, dans un moment où je souffrais tant, que je croyais que j'allais mourir, j'offris ma main droite à qui m'offrirait les moyens de me venger. - Eh bien ? dit le prêtre. - Le pacte fut accepté, mon père, murmura de Giac en devenant plus pâle encore. Voilà pourquoi je me suis si bien vengé ; voilà pourquoi ma vengeance est restée cachée aux regards des hommes, voilà pourquoi, lorsque vous m'avez présenté le crucifix et que j'ai voulu le prendre, il m'a brûlé comme une flamme. - Arrière ! s'écria le prêtre en frissonnant de terreur et en se dressant dans l'angle du mur, arrière ! toi qui as fait alliance avec Satan ! - Mon père !... - Ne m'approche pas, maudit ! Notre Saint-Père le pape lui-même voudrait t'absoudre qu'il ne le pourrait pas, car, ouvrît-il à ton corps les portes du ciel, ta main n'en brûlerait pas moins éternellement en enfer. Laisse- moi donc sortir, car je n'ai plus besoin ici. De Giac fit place, et le prêtre s'avança vers la porte, qu'il ouvrit. - Ainsi, malgré mes prières, mon repentir, mes remords, tu refuses de m'absoudre, prêtre ? continua de Giac. - Je ne le puis, répondit le moine, tant que ta main tiendra à ton corps. - Eh bien ! s'écria de Giac, prêtre, rends-moi un dernier service. - Lequel ? dit le moine en ouvrant la porte. - Envoie-moi le bourreau, et, quand tu le verras sortir, rentre. Et de Giac se rassit avec tranquillité sur la pierre où le moine l'avait trouvé. - La chose sera faite comme vous le désirez, dit le prêtre en refermant la porte. Et l'on entendit le bruit de ses sandales se perdre dans le corridor. De Giac, resté seul, tira les bagues qu'il portait à la main gauche et les passa aux doigts de la main droite. À peine avait-il achevé cette mutation, que le bourreau entra. De Giac marcha à lui. - Écoute ! lui dit-il ; voici à cette main pour plus de deux cents écus d'or, de bagues et de pierreries, que je pourrais donner à un prêtre, afin qu'il dise des messes pour le salut de mon âme. De Giac fit une pose, regarda le bourreau dont les yeux étincelaient de cupidité. - Eh bien ! continua de Giac en relevant la manche de sa robe, en posant son bras sur une colonne tronquée qui s'élevait au milieu du cachot, prends ton épée, coupe cette main, et les bagues sont à toi. Le bourreau tira son épée sans dire une parole, lui fit faire deux tours pour prendre sa mesure, et, du troisième, abattit la main du sire de Giac ; puis, ramassant cette main, il la mit dans sa poche de cuir et sortit. Un instant après, le moine rentra. - Maintenant, lui dit de Giac en marchant à lui et en lui montrant son poignet sanglant et mutilé, tu peux me donner l'absolution, prêtre, je n'ai plus ma main. Le lendemain, le sire de Giac fut jeté à l'eau et noyé. 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