Oeuvre Poétique Complète. Par Albert Samain. (1858-1900) * * * * * * * (Toute La poésie Connue D'Albert Samain, Finale Edition.) * * * * * * * LE CHARIOT D'OR LA SYMPHONIE HEROÏQUE. AUX FLANCS DU VASE. AU JARDIN DE L'INFANTE. POLYPHÈME POÈMES INACHEVÉS * * * * * * * TABLE DES MATIERES LE CHARIOT D'OR LES ROSES DANS LA COUPE. Versailles. Elégie I. Soir De Printemps. Soir I. Paysages. Printemps. Elégie II. Matin Sur Le Port. Soir II. J'aime l'aube aux pieds nus. . . Lentement, doucement. . . Soir Sur La Plaine. Nocturne Provincial. La Cuisine. Clydie. Néère. Le Berceau. Devant la mer. . . A Marceline Desbordes-Valmore. Watteau. L'Agréable Leçon. En printemps. . . Soir Païen. Ilda. Retraite. ELEGIES. Comme une grande fleur. . . Dans le parc. . . Comme un père. . . Une douceur splendide. . . Tout dort. . . Une heure sonne au loin. . . Blotti comme un oiseau. . . Je t'aime. . . Je cherche les endroits. . . Quand je suis à tes pieds. . . Je n'ai songé qu'à toi. . . INTERIEUR. Hyacinthe. Ce soir. . . Panthéisme. Soir D'Empire. Son rêve fastueux. . . Automne. Mon enfance. . . Incantation. Nos Sens Divins. Mon coeur est comme un Hérode. . . Paresse. Réveil. Ténèbres. EVOCATIONS, (1886-1900) Bacchante. Le Sphinx. La Chimère. L'Hécatombe. Les Buchers. Antigone. Faust. Emeraude. Vocation. Le Repos En Egypte. La Dame De Printemps. Vision. Hérode. Idéal. La Peau De Bête. LA SYMPHONIE HEROÏQUE. (1888-1900) Symphonie Héroïque. Forêts. Les Monts. Le Fleuve. AUX FLANCS DU VASE. (1898) Le Repas Préparé. Le Boucher. Axilis Au Ruisseau. La Bulle. Le Sommeil De Canope. Le Cortège D’Amphitrite. Mnasyle. Le Marché. Amphise Et Melitta. La Grenouille. Xanthis. Le Petit Palémon. Hermione Et Les Bergers. Rhodante. Le Laboureur. Les Vierges Au Crépuscule. Myrtil Et Palémone. Les Constellations. Nyza Chante. La Tourterelle D’Amymone. Damoetas Et Methymne. Pannyre Aux Talons D’Or. La Maison Du Matin. Le Bonheur. La Sagesse AU JARDIN DE L'INFANTE. Mon Ame Est Une Infante. . . Heures D'Eté. Musique Sur L'Eau. Accompagnement. Promenade A L'Etang. Automne. Larmes. Elégie. Even-Tide. Octobre. Nuit Blanche. Ton souvenir est comme un livre bien aimé. . . Musique Confidentielle. Dilection. Musique. Ermione. Keepsake. Je rêve de vers doux. . . Confins. L'Ile Fortunée. Nocturne. Arpège. L'Indifférent. Invitation. Hiver. ÉVOCATIONS Le Vase. Une. Galswinte. L'Hermaphrodite. La Coupe. La Toison D'Or. Cléopatre. Orgueil. Soirs. Visions. VAS TRISTITIIAE Vieilles Cloches. Les Sirènes. Destins. Les Colombes. Douleur. Extrême-Orient. L'ALLÉE SOLITAIRE Veillée. Des soirs fiévreux et forts. . . Le siècle d'or se gâte. . . Vague et noyée. . . Il est d'étranges soirs. . . Le Bouc noir passe. . . La Tour. La Vie est comme un grand violon. . . Laisse la rue. . . Fleurs suspectes. . . Luxure. L'URNE PENCHÉE Chanson Violette. Chanson D'Eté. Viole. Extase. Silence! Hélène. Ville Morte. Le Sacre. Fin D'Empire. La Vache. Midi. La Prière Du Convalescent. Tsilla. Le Fouet. Tentation. POLYPHÈME PERSONNAGES ACTE I ACTE II POÈMES INACHEVÉS (FRAGMENTS) Dans la salle. . . En une chambre close. . . Lèvres qui donnez le baiser. . . Tristes, leurs grands yeux doux. . . J'ai rêvé cette nuit. . . Je rêve d'une île ancienne. . . Améthyste. Loin des hameaux peuplés. . . C'était une mondaine. . . Tout ce qui t'a touchée. . . Dans l'air frais du malin. . . Pendant qu'au loin la ville. . . Huit heures. . . Toi, ma soeur. . . LE CHARIOT D'OR LES ROSES DANS LA COUPE. Une coupe en cristal d'eau pure à demi pleine, Où baigne, solitaire et suave, une fleur, Une rose de chair, d'idéale couleur, Et qui fait défaillir un ciel à son haleine. A S Versailles. I Ô Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir m'obsède-t-il ainsi? Les ardeurs de l'été s'éloignent, et voici Que s'incline vers nous la saison surannée. Je veux revoir au long d'une calme journée Tes eaux glauques que jonche une feuillage roussi, Et respirer encore, un soir d'or adouci, Ta beauté plus touchante au déclin de l'année. Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus, Tes jardins composés où Louis ne vient plus, Et ta pompe arborant les plumes et les casques. Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans Bruit; Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques S'écoule, douce ainsi qu'un sanglot dans la nuit. II Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut cérémonial. Révérences sans fin. Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin. Mains ducales dans les vieilles valenciennes, Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évêques devant monseigneur le dauphin. Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin; Et ces grâces que l'on disait autrichiennes... Princesses de sang bleu, dont l'âme d'apparat, Des siècles, au plus pur des castes macéra. Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de sèvres. Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou, Avec sa fine épée en verrouil, et surtout Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres! III Mes pas ont suscité les prestiges enfuis. Ô psyché de vieux saxe où le passé se mire... C'est ici que la reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s'éventait dans la tiédeur des nuits. Ô visions: paniers, poudre et mouches; et puis, Léger comme un parfum, joli comme un sourire, C'est cet air vieille France ici que tout respire; Et toujours cette odeur pénétrante des buis... Mais ce qui prend mon coeur d'une étreinte infinie, Aux rayons d'un long soir dorant son agonie, C'est ce grand-trianon solitaire et royal, Et son perron désert où l'automne, si douce, Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse Sur l'eau divinement triste du grand canal. IV Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces. Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant, Se traîne et se retient d'un beau bras languissant, Hélas, c'est le génie en deuil des vieilles races. Ô palais, horizon suprême des terrasses, Un peu de vos beautés coule dans notre sang; Et c'est ce qui vous donne un indicible accent, Quand un couchant sublime illumine vos glaces! Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor, Âmes étincelant sous les lustres. Soirs d'or. Versailles... mais déjà s'amasse la nuit sombre. Et mon coeur tout à coup se serre, car j'entends, Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l'ombre. Elégie I. C'était un soir de grâce et de mansuétude Où l'amour sur les yeux baise la solitude. Dans l'ombre, une idéale haleine de printemps Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants. De jardins en jardins ici la ville bleue Au fond du crépuscule expirait en banlieue... La pluie intermittente et tiède des beaux soirs Avait légèrement mouillé les pavés noirs. L'avenue était sombre, odorante, et déserte... Les bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte, La nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas; Et la terre était douce et fondait sous les pas. Jetant vers le voyage un appel symbolique, Parfois un train lointain sifflait, mélancolique; Et des ombres passaient, lentes et parlant bas, Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas. Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère, J'entendis s'élever une voix solitaire Qui vibrait dans le soir comme un beau violon; Et, me penchant un peu, dans un noble salon Où flottait un passé d'Eloas et d'Elvires, Je vis, à la lueur vacillante des cires, Un visage de marbre avec de lourds bandeaux, Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux. Anxieux, j'écoutai: la voix ardente et sombre S'en allait si blessée, et si triste dans l'ombre, Oh! Si divinement triste, que l'on eût dit Une larme sur le visage de la nuit! ... Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme, Le charme surhumain de la voix d'une femme Qui, sur l'ivoire pâle où flotte son bras nu, Raconte au vent nocturne un amour inconnu... Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède, Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède, Sanglots d'un coeur que rien ne peut plus contenir, Et qui cède, chargé de trop de souvenir! L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre; Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre Exagéraient encor sa hautaine pâleur; Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur Exhalait toute, avec ses cordes épuisées, L'infini de douceur qu'ont les choses brisées... Je l'écoutais, mêlée à l'odeur des jardins, Au grand silence ému de roulements lointains, Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses, Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant, Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant, Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. Ô toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d'or sur les pieds de la nuit, Qui te dira jamais qu'à tes côtés, perdue, Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue, Et, parmi l'ombre douce et les lilas en fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton coeur. Soir De Printemps. Premiers soirs de printemps: tendresse inavouée... Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée... Caresse aérienne... encens mystérieux... Urne qu'une main d'ange incline au bord des cieux... Oh! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes, Met ce pli de langueur à la hanche des femmes? Le couchant est d'or rose et la joie emplit l'air, Et la ville, ce soir, chante comme la mer. Du clair jardin d'avril la porte est entr'ouverte, Aux arbres légers tremble une poussière verte. Un peuple d'artisans descend des ateliers; Et, dans l'ombre où sans fin sonnent les lourds Souliers, On dirait qu'une main de Véronique essuie Les fronts rudes tachés de sueur et de suie. La semaine s'achève, et voici que soudain, Joyeuses d'annoncer la pâques de demain, Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques, Et revenant du fond des siècles catholiques, Font tressaillir quand même aux frissons anciens Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens! Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères, La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères; Et le croissant d'or fin, qui monte dans l'azur, Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur. Sur la ville brûlante, un instant apaisée, On dirait qu'une main de femme s'est posée; Les couleurs, les rumeurs s'éteignent peu à peu; L'enchantement du soir s'achève... et tout est bleu! Ineffable minute où l'âme de la foule Se sent mourir un peu dans le jour qui s'écoule... Et le coeur va flottant vers de tendres hasards Dans l'ombre qui s'étoile aux lanternes des chars. Premiers soirs de printemps: brises, légères fièvres! Douceur des yeux! ... tiédeur des mains! ... langueur Des lèvres! Et l'amour, une rose à la bouche, laissant Traîner à terre un peu de son manteau glissant, Nonchalamment s'accoude au parapet du fleuve, Et puisant au carquois d'or une flèche neuve, De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent, Sourit, silencieux, à la nuit qui consent. Soir I. L'angélique échanson des couchants violets Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes. Des blancheurs d'ailes vers le ciel volent par troupes Le noir des jardins s'ouvre aux mystères seulets. La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets Passent; de jeunes voix vont s'éloignant, en groupes, Et l'étang de saphyr, où dorment les chaloupes, Met son manteau de lune et sort ses feux follets. Tout le firmament brille à travers les ramures. Des pétales mourants tombent des roses mûres: La fleur triste des soirs divins vient de s'ouvrir... Mon âme est un velours douloureux que tout froisse, Et je sens en mon coeur lourd d'ineffable angoisse Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir... Paysages. I L'air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois Pur, Le vieux bourg qui s'effrite en ses noires murailles Ce clair matin d'hiver sourit sous ses pierrailles À ses monts familiers qui rêvent dans l'azur... Une dalle encastrée, en son latin obscur, Parle après deux mille ans d'antiques funérailles. César passait ici pour gagner ses batailles, Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur... Bruissante sous l'ombre en dentelle d'un arbre, La fontaine sculptée en sa vasque de marbre Fait briller au soleil quatre filets d'argent. Et pendant qu'à travers la marmaille accourue La diligence jaune entre dans la grand'rue, La tour du signador jette l'heure en songeant. II L'horloger, pâle et fin, travaille avec douceur; Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques; Et d'un trottoir à l'autre ainsi qu'aux temps antiques Les saluts du matin échangent leur candeur. Panonceaux du notaire et plaque du docteur... À la fontaine un gars fait boire ses bourriques; Et vers le catéchisme en files symétriques Des petits enfants vont, conduits par une soeur. Un rayon de soleil dardé comme une flèche Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche Dans la ruelle obscure ainsi qu'un corridor. De la montagne il sort des ruisselets en foule, Et partout c'est un bruit d'eau vive qui s'écoule De l'aube au front d'argent jusqu'au soir aux yeux d'or. III Le ciel rouge et doré par degrés a pâli; Les oliviers d'argent frémissent; l'herbe ondule; Rose au front, la montagne à sa base accumule De grands blocs transparents de lapis-lazuli. C'est le retour des champs... une étoile a frémi. Dans l'air une douceur de Bethléem circule. L'homme est à pied; la femme assise sur la mule Berce sous son manteau son enfant endormi. Et partout, sur le front portant en équilibre Des mannes où l'odeur des violettes vibre, Par la grand'route grise et par les sentiers bruns, Des femmes, que l'instant et leur marche rend belles, Passent avec lenteur en laissant derrière elles Le divin crépuscule empli de longs parfums. IV Voici les vieux métiers: le cuir, le fer, le bois, La chanson d'établi dans les copeaux éclose; Le marteau sur l'enclume, et le fer chaud qu'on pose, Et cet osier qui court flexible entre les doigts. Ah! Vivre ici pareil au ciel changeant des mois! ... La ville a pour ceinture un clair jardin de roses Ah! Vivre ici parmi l'innocence des choses, Près de la bonne terre, et loin des tristes lois. Ô songe d'une vie heureuse et monotone! Bon pain quotidien; lait pur; conscience bonne; Simplicité des coeurs levés avant le jour... Oui, mais qui sait, hélas! Peut-être quels mystères Même ici, trame, aux nuits d'orage et d'adultères, Ce vieux couple éternel, l'avarice et l'amour? Printemps. Les désespoirs sont morts, et mortes les douleurs. L'espérance a tissé la robe de la terre; Et ses vieux flancs féconds, travaillés d'un mystère, Vont s'entr'ouvrir encor d'une extase de fleurs. Les temps sont arrivés, et l'appel de la femme, Ce soir, a retenti par la création. L'étoile du désir se lève ô vision! Ô robes qui passez, nonchalantes, dans l'âme... Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur; L'émeute verte éclate aux ramures vivaces; Et la vie éternelle arrivant des espaces En ruisseaux de parfums coule à travers le coeur. Voici que le printemps s'avance sous les branches, Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil; Et les cloches tintant parmi l'azur vermeil Versent une allégresse au coeur des maisons blanches. L'âme s'ouvre parmi l'enchantement du jour, Et le monde qu'enivre une vague caresse, Le monde, un jour encor, va noyer sa détresse Dans les cheveux profonds et vivants de l'amour. Amour! Frissons légers des jupes, des voilettes, Et lumières des yeux de femmes transparents... Amour! Musique bleue et songes odorants... Et frêles papillons grisés de violettes... Elégie II. L'heure comme nous rêve accoudée aux remparts. Penchés vers l'occident, nous laissons nos regards Sur le port et la ville, où le peuple circule, Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule. Des bassins qu'en fuyant la mer à mis à sec Monte humide et puissante une odeur de varech. Derrière nous, au fond d'une antique poterne, S'ouvre, nue et déserte, une cour de caserne Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin. Grave et mélancolique un clairon sonne au loin... Cependant par degrés le ciel qui se dégrade D'ineffables lueurs illumine la rade. Et mon âme aux couleurs mêlée intimement Se perd dans les douceurs d'un long enchantement. L'écharpe du couchant s'effile en lambeaux pâles. Ce soir, ce soir qui meurt, s'imprègne dans nos moelles Et, d'un coeur malgré moi toujours plus anxieux, Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux Comme un beau vaisseau d'or chargé de longs adieux! Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène Mugit... la nuit descend insensible et sereine, La nuit... et tout devient, on dirait, éternel: Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel, Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues, Les grands vapeurs fumant des routes parcourues, Le bras de la jetée allongé dans la mer, Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer, Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes, Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes. La nuit tombe... les voix d'enfants se sont éteintes Et ton coeur comme une urne est rempli jusqu'au bord Quand brillent çà et là les premiers feux du port. Matin Sur Le Port. Le soleil, par degrés, de la brume émergeant, Dore la vieille tour et le haut des mâtures; Et, jetant son filet sur les vagues obscures, Fait scintiller la mer dans ses mailles d'argent. Voici surgir, touchés par un rayon lointain, Des portiques de marbre et des architectures; Et le vent épicé fait rêver d'aventures Dans la clarté limpide et fine du matin. L'étendard déployé sur l'arsenal palpite; Et de petits enfants, qu'un jeu frivole excite, Font sonner en courant les anneaux du vieux mur. Pendant qu'un beau vaisseau, peint de pourpre et d'azur Bondissant et léger sur l'écume sonore, S'en va, tout frissonnant de voiles, dans l'aurore. Soir II. C'est un soir tendre comme un visage de femme. Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur, Dont la suavité, flottante au clair-obscur, Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme. Des verts angelisés... des roses d'anémie... L'arc-de-triomphe au loin s'estompe velouté, Et la nuit qui descend à l'occident bleuté Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie. Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés Les pétales du vieil automne sont tombés. Le beau ciel chromatique agonise sa gamme. Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois Je respire la fleur enchantée à mes doigts. C'est un soir tendre comme un visage de femme. J'aime l'aube aux pieds nus. . . J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym, Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore, Et la persienne ouverte avec un bruit sonore, Pour boire le vent frais qui monte du jardin, La grand'rue au village un dimanche matin, La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore, La fille aux claires dents, la feuille humide encore, Et le divin cristal d'un bel oeil enfantin. Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée, Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée, La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux, La lune dans la chambre à travers les rideaux, Une main pâle et douce et lente qui se pose, " deux grands yeux pleins d'un feu triste " , et, sur toute chose, Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose... Lentement, doucement. . . Lentement, doucement, de peur qu'elle se brise, Prendre une âme; écouter ses plus secrets aveux, En silence, comme on caresse des cheveux; Atteindre à la douceur fluide de la brise; Dans l'ombre, un soir d'orage, où la chair s'électrise, Promener des doigts d'or sur le clavier nerveux; Baisser l'éclat des voix; calmer l'ardeur des feux; Exalter la couleur rose à la couleur grise; Essayer des accords de mots mystérieux Doux comme le baiser de la paupière aux yeux; Faire ondoyer des chairs d'or pâle dans les brumes; Et, dans l'âme que gonfle un immense soupir Laisser, en s'en allant, comme le souvenir D'un grand cygne de neige aux longues, longues plumes. Soir Sur La Plaine. Vers l'occident, là-bas, le ciel est tout en or; Le long des prés déserts où le sentier dévale La pénétrante odeur des foins coupés s'exhale, Et c'est l'heure émouvante où la terre s'endort. Las d'avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle, Comme on pose un fardeau, j'ai quitté la maison. J'ai soif de grande ligne et de vaste horizon, Et devant moi s'étend la plaine au crépuscule. Une solennité douce flotte dans l'air, Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe; Et mon coeur, on dirait, grandit avec l'espace, Car la plaine infinie est pareille à la mer. La faux des moissonneurs a passé sur les terres, Et le repos succède aux travaux des longs jours; Parfois une charrue, oubliée aux labours, Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires. L'angélus au loin sonne, et, simple en son devoir, La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure, Et comme une humble vieille en sa robe de bure Semble dire tout bas sa prière du soir. La nuit à l'orient verse sa cendre fine; Seule au couchant s'attarde une barre de feu; Et dans l'obscurité qui s'accroît peu à peu La blancheur de la route à peine se devine. Puis tout sombre et s'enfonce en la grande unité. Le ciel enténébré rejoint la plaine immense... Écoute! ... un grand soupir traverse le silence... Et voici que le coeur du jour s'est arrêté! Et mon âme a frémi de se sentir trop seule, Et tout à coup s'allège à retrouver là-bas, Énorme et toute rose en son halo lilas, La lune qui se lève au-dessus d'une meule. Nocturne Provincial. La petite ville sans bruit Dort profondément dans la nuit. Aux vieux réverbères à branches Agonise un gaz indigent; Mais soudain la lune émergeant Fait tout au long des maisons blanches Resplendir des vitres d'argent. La nuit tiède s'évente au long des marronniers... La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. Tout est noir et désert aux anciens quartiers; Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, Et respire la bonne odeur de la rivière. Le silence est si grand que mon coeur en frissonne. Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne! Au long des grands murs d'un couvent Des feuilles bruissent au vent. Pensionnaires... orphelines... Rubans bleus sur les pèlerines... C'est le jardin des ursulines. Une brise à travers les grilles Passe aussi douce qu'un soupir. Et cette étoile aux feux tranquilles, Là-bas, semble, au fond des charmilles, Une veilleuse de saphir. Oh! Sous les toits d'ardoise à la lune pâlis, Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires, Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires, Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits! ... D'une heure égale ici l'heure égale est suivie Et l'innocence en paix dort au bord de la vie... Triste et déserte infiniment Sous le clair de lune électrique, Voici que la place historique Aligne solennellement Ses vieux hôtels du parlement À l'angle, une fenêtre est éclairée encor. Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort! Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, Furtive, par instants, glisse une ombre de femme La fenêtre s'entr'ouvre un peu; Et la femme, poignant aveu, Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu... Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales! Coeurs qui brûlent! Cheveux en désordre épandus! Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains Pâles! Grands appels suppliants, et jamais entendus! Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées, Dont la chair se consume ainsi qu'un vain flambeau, Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées, Et faites pour l'amour, et d'amour dévorées, Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau! Et mon âme pensive, à l'angle de la place, Fixe toujours là-bas la vitre où l'ombre passe. Le rideau frêle au vent frissonne... La lampe meurt... une heure sonne. Personne, personne, personne. La Cuisine. Dans la cuisine où flotte une senteur de thym, Au retour du marché, comme un soir de butin, S'entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes, Les grands choux violets, le rouge potiron, La tomate vernie et le pâle citron. Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate Gît fouillée au couteau, d'une plaie écarlate. Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés Avec des yeux pareils à des raisins crevés. D'un tas d'huîtres vidé d'un panier couvert d'algues Monte l'odeur du large et la fraîcheur des vagues. Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé; C'est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, De nacre, d'argent clair, d'écailles et de plumes. Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor, Un grand homard de bronze, acheté sur le port, Parmi la victuaille au hasard entassée, Agite, agonisant, une antenne cassée. Clydie. Sur le vieux banc qu'ombrage un vert rideau de vigne Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs, Un écheveau de soie aux brillantes couleurs. Devant elle Palès tient, comme elle l'ordonne, Sur ses petites mains l'écheveau monotone, Et laissant par moments échapper un soupir Remonte un peu le bras que l'ennui fait fléchir. Le fil court. Par instants la blanche fiancée Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée Des premières langueurs de sa jeune saison, Rêve au temps qui viendra de quitter la maison... Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte Palès se tourne et mord dans une pomme verte. Néère. Le vent frais de l'aurore agite les lilas. Néère, nue et blanche, et riant aux éclats, Du bout d'un pied de neige, au bord de la rivière, Agace le cristal de l'onde familière, Cependant que, non loin, guettant l'âge nouveau, Le satyre suspend son haleine au pipeau; Et l'enfant que sa grâce innocente décore, Ignorante des mois, dans sa chair pure encore, Prend le gâteau de miel du satyre rusé, Qui prolonge en échange un étrange baiser. Le Berceau. Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse Palpite comme une âme humble et mystérieuse, Le père, en étouffant ses pas, s'est approché Du petit lit candide où l'enfant est couché; Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige Pose un regard profond qui couve et qui protège. Un souffle imperceptible aux lèvres l'enfant dort, Penchant la tête ainsi qu'un petit oiseau mort, Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes, Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses. D'un fin poudroiement d'or ses cheveux l'ont nimbé; Un peu de moiteur perle à son beau front bombé, Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture, Et, libre maintenant, nu jusqu'à la ceinture, Il laisse voir, ainsi qu'un lys éblouissant, La pure nudité de sa chair d'innocent. Le père le contemple, ému jusqu'aux entrailles... La veilleuse agrandit les ombres aux murailles; Et soudain, dans le calme immense de la nuit, Sous un souffle venu des siècles jusqu'à lui, Il sent, plein d'un bonheur que nul verbe ne nomme, Le grand frisson du sang passer dans son coeur d'homme. Devant la mer. . . Devant la mer, un soir, un beau soir d'Italie, Nous rêvions... toi, câline et d'amour amollie, Tu regardais, bercée au coeur de ton amant, Le ciel qui s'allumait d'astres splendidement Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance; Là-bas, d'un bal lointain, à travers le silence, Douces comme un sanglot qu'on exhale à genoux, Des valses d'Allemagne arrivaient jusqu'à nous. Incliné sur ton cou, j'aspirais à pleine âme Ta vie intense et tes secrets parfums de femme, Et je posais, comme une extase, par instants, Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants! Des arbres parfumés encensaient la terrasse, Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce, La mer jusqu'à tes pieds allongeait son velours, la mer... Tu te taisais; sous tes beaux cheveux lourds Ta tête à l'abandon, lasse, s'était penchée, Et l'indéfinissable douceur épanchée À travers le ciel tiède et le parfum amer De la grève noyait ton coeur d'une autre mer, Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude Une larme tomba de tes yeux d'émeraude. Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer, Souffrante de n'avoir nul mot à proférer. Or, dans le même instant, à travers les espaces Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses, Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi... C'était devant la mer, un beau soir d'Italie, Un soir de volupté suprême, où tout s'oublie, Ô ange de faiblesse et de mélancolie. A Marceline Desbordes-Valmore. L'amour, dont l'autre nom sur terre est la douleur, De ton sein fit jaillir une source écumante, Et ta voix était triste et ton âme charmante, Et de toi la pitié divine eût fait sa soeur. Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, Tu jetais tes cris d'or à travers la tourmente; Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d'amante Formaient leur rythme aux seuls battements de ton coeur. Aujourd'hui, la justice, à notre voix émue, Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand. Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes, Peut-être il suffirait-quelque soir-simplement Qu'une amante vînt là jeter, négligemment, Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes. Watteau. Au-dessus des grands bois profonds L'étoile du berger s'allume... Groupes sur l'herbe dans la brume... Pizzicati des violons... Entre les mains, les mains s'attardent, Le ciel où les amants regardent Laisse un reflet rose dans l'eau; Et dans la clairière indécise, Que la nuit proche idéalise, Passe entre Estelle et Cydalise L'ombre amoureuse de Watteau. Watteau, peintre idéal de la fête jolie, Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir, Et tu donnas une âme inconnue au désir En l'asseyant aux pieds de la mélancolie. Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l'ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit... Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses; Les coeurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses. Les pèlerins s'en vont au pays idéal... La galère dorée abandonne la rive; Et l'amante à la proue écoute au loin, pensive, Une flûte mourir, dans le soir de cristal... Oh! Partir avec eux par un soir de mystère, Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté! La mer est rose... il souffle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté La lune doucement se lève sur Cythère. L'éventail balancé sans trêve Au rythme intime des aveux Fait, chaque fois qu'il se soulève, S'envoler au front des cheveux, L'ombre est suave... tout repose. Agnès sourit; Léandre pose Sa viole sur son manteau; Et sur les robes parfumées, Et sur les mains des bien-aimées, Flotte, au long des molles ramées, L'âme divine de Watteau. L'Agréable Leçon. Dans la brise ailée et sonore S'éveillent les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Brode de ses accords légers Le voile rose de l'aurore. Tircis aux pieds d'églé dit son âme amoureuse. L'air est bleu; la rosée étincelle aux buissons; Le ruisseau d'argent clair brille dans les cressons, Et le chien noir a l'oeil sur la brebis peureuse. Sur ses pipeaux Tircis à la journée heureuse Prélude; mais soudain, jalousant ses chansons, Églé veut à son tour, par d'aimables leçons, D'une haleine qui chante emplir la flûte creuse. Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, Et les maintient crispés sur des accords moroses. Églé s'irrite; alors, Tircis pour l'apaiser Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser; Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses... Dans la lumière qui recule S'endorment les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Suspend ses accords prolongés Au voile bleu du crépuscule. En printemps. . . En printemps, quand le blond vitrier Ariel Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel, Quand aux carrefours noirs qu'éclairent les toilettes En monceaux odorants croulent les violettes Et le lilas tremblant, frileux encor d'hier, Toujours revient en moi le songe absurde et cher Que mes seize ans ravis aux candeurs des keepsakes Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux... Dans des pays d'argent, de cygnes, de roseaux Dont les noms avaient des syllabes d'émeraude, Au bord des étangs verts où la sylphide rôde, Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés, Déchiquetant des ciels d'eau-forte tourmentés, Traînaient limpidement les robes des légendes. Ossian! Walter Scott! Ineffables guirlandes De vierges en bandeaux s'inclinant de profil. Ô l'ovale si pur d'alors, et le pistil Du col où s'éploraient les anglaises bouclées! Ô manches à gigot! Longues mains fuselées Faites pour arpéger le coeur de Raphaël, Avec des yeux à l'ange et l'air " exil du ciel " , Ô les brunes de flamme et les blondes de miel! Mil-huit-cent-vingt... parfum des lyres surannées; Dans vos fauteuils d'Utrecht bonnes vieilles fanées, Bonnes vieilles voguant sur " le lac " étoilé, Ô âmes soeurs de Lamartine inconsolé. Tel aussi j'ai vécu les sanglots de vos harpes Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpes Et vos pâles amants mourant d'un seul baiser. L'idéal était roi sur un grand coeur brisé. C'était le temps du patchouli, des janissaires, D'Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires. Byron disparaissait, somptueux et fatal. Et le cor dans les bois sonnait sentimental. Ô mon beau coeur vibrant et pur comme un cristal. Soir Païen. C'est un beau soir couleur de rose et d'ambre clair. Le temple d'Adonis, en haut du promontoire, Découpe sur fond d'or sa colonnade noire; Et la première étoile a brillé sur la mer... Pendant qu'un roseau pur module un lent accord, Là-bas, Pan accoudé sur les monts se soulève Pour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève; Et des vaisseaux d'Asie embaument le vieux port... Des femmes, épuisant tout bas l'heure incertaine, Causent, l'urne appuyée au bord de la fontaine, Et les boeufs accouplés délaissent le sillon. La nuit vient, parfumée aux roses de Syrie... Et Diane au croissant clair, ce soir en rêverie, Au fond des grands bois noirs, qu'argente un long rayon, Baise ineffablement les yeux d'Endymion. Ilda. Pâle comme un matin de septembre en Norvège, Elle avait la douceur magnétique du nord; Tout s'apaisait près d'elle en un tacite accord, Comme le bruit des pas s'étouffe dans la neige. Son visage, par un étrange sortilège, Avait pris dès l'enfance et gardait sans efforts Un peu de la beauté sublime qu'ont les morts; Et le rire semblait près d'elle sacrilège. Triste avec passion, sur l'eau de ses grands yeux Le songe errait comme un rameur silencieux. Tout ce qui la touchait s'imprégnait d'un mystère. Et si douce, enroulant ses boucles à ses doigts, Avec une pudeur farouche de sa voix, Elle vivait pour la volupté de se taire. Retraite. Remonte, lent rameur, le cours de tes années, Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits... La brise qui s'élève aux jardins d'autrefois Courbe suavement les âmes inclinées. Cherche en ton coeur, loin des grand'routes calcinées, L'enclos plein d'herbe épaisse et verte où sont les croix. Écoutes-y l'air triste où reviennent les voix, Et baise au coeur tes petites mortes fanées. Songe à tels yeux poignants dans la fuite du jour. Les heures, que toucha l'ongle d'or de l'amour, À jamais sous l'archet chantent mélodieuses. Lapidaire secret des soirs quotidiens, Taille tes souvenirs en pierres précieuses, Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens. ELEGIES Comme une grande fleur. . . Comme une grande fleur trop lourde qui défaille, Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents, Avec un long sourire où miroitent tes dents... Je t'enlace; j'ai comme un peu de l'âpre joie Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie. Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue De se sentir au bord du bonheur suspendue, Et toujours le désir pareil au coeur me mord De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort. Incliné sur tes yeux où palpite une flamme Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme... De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants, Où des éclairs de peau reluisent par instants, Un arôme charnel où le désir s'allume Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume. Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser, Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser! ... Dans le parc. . . Dans le parc aux lointains voilés de brume, sous Les grands arbres d'où tombe avec un bruit très doux L'adieu des feuilles d'or parmi la solitude, Sous le ciel pâlissant comme de lassitude, Nous irons, si tu veux, jusqu'au soir, à pas lents, Bercer l'été qui meurt dans nos coeurs indolents. Nous marcherons parmi les muettes allées; Et cet amer parfum qu'ont les herbes foulées, Et ce silence, et ce grand charme langoureux Que verse en nous l'automne exquis et douloureux Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des arbres Et des parterres nus où grelottent les marbres, Baignera doucement notre âme tout un jour, Comme un mouchoir ancien qui sent encor l'amour. Comme un père. . . Comme un père en ses bras tient une enfant bercée Et doucement la serre, et, loin des curieux, S'arrête au coin d'un mur pour lui baiser les yeux, Je te porte couvée au secret de mon âme, Ô toi que j'élus douce entre toutes les femmes, Et qui marches, suave, en tes parfums flottants. Les soirs fuyants et fins aux ciels inconsistants Où défaille et s'en va la lumière vaincue, Je n'en sens la douceur tout entière vécue Que si ton nom chanté sur un rite obsesseur Coule en tièdes frissons de ma bouche à mon coeur! ... Ô longs doigts vaporeux qui font rêver la lyre! ... C'est ta robe évoquée avec un long sourire Qui monte, qui s'étend dans la chute du jour Et, flottante, remplit le ciel entier d'amour... Ô femme, lac profond qui garde qui s'y plonge, Leurre ou piège, qu'importe? ... ô chair tissée en songe, Qui jamais, qui jamais connaîtra sous les cieux D'où vient cet éternel sanglot délicieux Qui roule du profond de l'homme vers tes yeux! Une douceur splendide. . . Une douceur splendide et sombre Flotte sous le ciel étoilé On dirait que là-haut, dans l'ombre Un paradis s'est écroulé. Et c'est comme l'odeur ardente, L'odeur fiévreuse dans l'air noir, D'une chevelure d'amante Dénouée à travers le soir. Tout l'espace languit de fièvres. Du fond des coeurs mystérieux S'en viennent mourir sur les lèvres Des mots qui font fermer les yeux. Et de ma bouche où s'évapore Le parfum des bonheurs derniers, Et de mon coeur vibrant encore S'élèvent de vagues pitiés Pour tous ceux-là qui, sur la terre, Par un tel soir tendant les bras, N'ont point dans leur coeur solitaire Un nom à sangloter tout bas. Tout dort. . . Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre Semble immobile. Au loin s'espacent des beffrois. Et sur la cité, monstre aux écailles de toits, Le silence descend, doux comme une paupière. Les palais et les tours sur le ciel étoilé Découpent des profils de rêve. Notre-dame Se reflète, géante, au miroir de mon âme. Et la sainte-chapelle a l'air de s'envoler! ... Tout dort dans les maisons où regarde la lune. Et ceux-là qu'éreinta la vie et son travail Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail Ou galopent furieux la course à la fortune. Pour moi, je veille, l'âme éparse dans la nuit, Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes, Parmi la solitude aux brises caressantes, Et la lune à travers les arbres me conduit. Paris est recueilli comme une basilique; À peine un roulement de fiacre, par moment, Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement D'une locomotive-au loin-mélancolique. Le silence est profond, comme mystérieux. La nuit porte l'amour endormi sous sa mante Et je n'entends plus rien dans la cité dormante Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante, Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les Cieux. Une heure sonne au loin. . . Une heure sonne au loin. -je ne sais où je vais. Oh! J'ai le coeur si plein de toi, si tu savais! Je te vois, je t'entends. Devant moi solitaire Une apparition blanche frôle la terre, Comme une fée au fond des clairières, le soir. Et cette ombre d'amour si radieuse à voir, Elle a tes yeux, tes yeux d'émeraude, ô ma vie, Dont la douceur étrange aux longs rêves convie, Comme l'azur profond de la mer ou des cieux; Et sa robe qui glisse à plis silencieux, Sa robe, c'est la tienne aussi, ma bien-aimée, Ta robe de bohème onduleuse et lamée Où l'or parmi la soie allume maint éclair, Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair, Dont le seul souvenir, effleurant ma narine, Fait couler un ruisseau d'amour dans ma poitrine... Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts. L'âme en fleurs du printemps s'exhale dans les airs. C'est une tiède nuit d'amant ou de poète, Et j'ai l'amour à l'âme et l'amour à la tête, Et j'ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux! Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux Qu'ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes, Des désirs par instant aigus comme des pointes Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon, Toute l'âme perdue après son violon Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle, Toute l'âme d'un grand enfant fiévreux et pâle... Des fiacres attardés roulent dans les lointains. Sous les arbres émus de frissons incertains, Des brises doucement circulent, attiédies, Et poignantes au coeur comme des mélodies. Le fleuve sourd ondule en moires de langueur Et j'ai tout un bouquet d'étoiles dans le coeur! Je t'aime. Mon sang crie après toi. J'ai la fièvre De boire cette nuit idéale à ta lèvre, D'étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi, Ma vie et de te dire, oh! De te dire: " toi " Avec une langueur si tendre et si profonde Qu'en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde. Blotti comme un oiseau. . . Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid, Les yeux sur ton profil, je songe à l'infini... Immobile sur les coussins brodés, j'évoque L'enchantement ancien, la radieuse époque, Et les rêves au ciel de tes yeux verts baignés! Et je revis, parmi les objets imprégnés De ton parfum intime et cher, l'ancienne année Celle qui flotte encor dans ta robe fanée... Je t'aime ingénument. Je t'aime pour te voir. Ta voix me sonne au coeur comme un chant dans le soir. Et penché sur ton cou, doux comme les calices, J'épuise goutte à goutte, en amères délices, Pendant que mon soleil décroît à l'horizon Le charme douloureux de l'arrière-saison. Je t'aime. . . Je t'aime, -loin de toi ma pensée obstinée, Et, par l'instinct d'amour à l'amour ramenée, Revient vers toi, voltige alentour de ton cou, De tes yeux, de tes seins, comme un papillon fou, Et, grise de tourner dans ton cercle de femme, Reste des jours entiers sans rentrer dans mon âme... Je t'aime, et, malgré moi, je m'en vais par les rues Où flotte un souvenir des choses disparues, Où je sens, pénétré d'amère volupté, Qu'encore un peu de toi dans l'air tendre est resté, Où ton passage embaume encor, où je respire Je ne sais quoi qui garde encor de ton sourire. Mon coeur est tout pareil à ces matins voilés D'automne où le soleil des beaux jours en allés, Vaporeux à travers le ciel mélancolique, Épanche une langueur de lumière angélique... Ainsi mon coeur. Ah! Si, comme aux soirs de jadis, Tu plongeais dans mes yeux tes yeux de paradis, Va, tu n'y trouverais nul grand air ridicule Mais de l'amour, mais un amour de crépuscule Pâle et voilé, couché sur un cher souvenir, Qu'enivre, tristement, la douceur de mourir. Je cherche les endroits. . . Je cherche les endroits où ta robe est allée, Où flotte un souvenir de ta jupe envolée, Où je retrouve encor dans l'air je ne sais quoi Qui me fait palpiter le coeur, et qui fut toi. Là, les yeux au plafond, pendant que mon cigare Exhale un lent nuage azuré qui s'égare Comme dans un brouillard matinal, je revois Ton sourire, ton beau sourire d'autrefois. Le passé me remonte à l'âme... et comme un pâtre Qui rêve solitaire au fond du soir bleuâtre Je regarde immobile en mon recueillement, Je regarde là-bas sur mon coeur doucement, Plus suave, on dirait, dans les ombres accrues, Tourner le choeur léger des choses disparues. Ton souvenir est comme un coffret de reliques Où dorment des joyaux d'amour mélancoliques Et que j'ouvre à genoux pour voir comme un trésor Tout mon passé dans l'ombre étinceler encor! Comme un écho profond l'amour en moi persiste. Le reproche est bavard; la rancune égoïste. Je ne te dirai rien, sinon que je suis triste... Telle une fleur qu'on coupe et qui douce à souffrir Ne sait rien qu'exhaler ses parfums et mourir. Quand je suis à tes pieds. . . Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple Immobile et pieux, quand fervent je contemple Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré, Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré, Tes yeux penchés d'où tombe une douceur câline, Ton cou svelte émergeant d'un flot de mousseline, L'ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins Où mes baisers jaloux s'abattent par essaims, Quand j'absorbe ta vie ainsi par chaque pore, Et, comme un encensoir brûlant qui s'évapore, Quand je sens, d'un frisson radieux exalté, Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté, Toujours ce vain désir inassouvi me hante D'emporter avec moi tes yeux vivants d'amante, De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou Afin de les trouver à toute heure et partout. Aussi quand je m'en vais, pour conserver dans l'âme Encore un peu de toi qui brille, douce flamme, Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d'amant À longs traits, à longs traits, je bois éperdument D'une soif de désert, vorace, inassouvie, Comme si je voulais te prendre de ta vie! ... Mais en vain... car à peine une dernière fois T'ai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts, En me retrouvant seul sur le pavé sonore Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore, Je sens parmi le vent nocturne s'exhaler Tout ce que j'avais pris de toi pour m'en aller... Et de tout son trésor mon coeur triste se vide, Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide Que l'eau vive, qu'on puise aux sources dans les bois Et qu'on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts... Je n'ai songé qu'à toi. . . Je n'ai songé qu'à toi, ma belle, l'autre soir. Quelque chose flottait de tendre dans l'air noir, Qui faisait vaguement fondre l'âme trop pleine. Je marchais, on eût dit, baigné dans ton haleine. Les souffles qui passaient semblaient rouler dans l'air Un souvenir obscur et tiède de ta chair. J'aurais voulu t'avoir près de moi, caressante, Appuyée à mon bras dans ta grâce enlaçante, Et lente et paresseuse, et retardant le pas Pour me baiser sans bruit comme on parle tout bas. L'amour vibrait en moi comme un clavier qu'on frôle Ô câline d'amour bercée à mon épaule! Et je t'évoquais toute avec ton grand manteau, Et la touffe de fleurs tremblante à ton chapeau, Et tes souliers vernis luisant dans la nuit sombre, Et ton ombre au pavé fiancée à mon ombre. Il est ainsi des soirs faits de douceur qui flotte, De beaux soirs féminins où le coeur se dorlote, Et qui font tressaillir l'âme indiciblement Sous un baiser qui s'ouvre au fond du firmament. Tes yeux me souriaient... et je marchais heureux Sous le ciel constellé, nocturne et vaporeux, Pendant que s'entr'ouvrait, blancheur vibrante et pure, Mon âme-comme un lys! -passée à ta ceinture. INTERIEUR. Hyacinthe. Pour la voir aussitôt m'apparaître, fidèle Je n'ai qu'à prononcer son nom mélodieux, Comme si quelque instinct miséricordieux D'avance lui disait l'heure où j'ai besoin d'elle. Je la trouve toujours, quand mon coeur contristé S'exile et se replie au fond de ses retraites, Et pansant à la nuit ses blessures secrètes, Reprend avec l'orgueil sa native beauté. C'est dans un parc illustre où la blancheur des marbres Dans l'ombre çà et là dresse un beau geste nu, Où ruisselle un bruit d'eau léger et continu, Où les chemins rayés par les ombres des arbres S'enfoncent comme on voit aux tableaux anciens. Aux noblesses du coeur le décor est propice, Et parmi les bosquets l'âme de Bérénice Semble encor sangloter des vers raciniens. Elle est là; sous le dais des ténèbres soyeuses, Elle attend; autour d'elle à chaque mouvement Ses ailes font d'un vague et lent frémissement De plumes onduler les fleurs harmonieuses. Ses lèvres par instants laissent tomber le mot Unique où se concentre en goutte le silence; Le geste de ses mains pâles est l'indolence, Et sa voix musicale est fille du sanglot. Nous errons à travers les jardins taciturnes Émus en même temps de limpides frissons, Touchés de nous aimer dans ce que nous pensons Et nous penchant ensemble aux fontaines nocturnes. L'amour s'ouvre à ses doigts comme un lys infini, Tout en elle se donne et rien ne se dérobe. Ses bras savent surtout bercer et sous sa robe Son sein a la chaleur maternelle du nid. La pitié, la douceur, la paix sont ses servantes; À sa ceinture pend le rosaire des soirs, Et c'est elle sans trêve et pourtant sans espoirs, Que je cherche à jamais à travers les vivantes. Elle est tout ce que j'aime au monde, le secret, L'amour aux longs cheveux, la pudeur aux longs voiles, Même elle me ressemble aux rayons des étoiles, Et c'est comme une soeur morte qui reviendrait. Hyacinthe est le nom mortel que je lui donne. Souvent au fond des ans par d'étranges détours Nous évoquons la même enfance aux mêmes jours, Et sa voix dont l'accent fatidique m'étonne Semble du plus profond de mon âme venir. Elle a le timbre ému des heures abolies, Et sonne l'angélus de mes mélancolies Dans la vallée au vieux clocher du souvenir. Et parfois elle dit, pâle en la nuit profonde, Pendant qu'au loin la lune argente un marbre nu Et qu'un ruissellement léger et continu Mêle au son de sa voix l'écoulement de l'onde, Pendant qu'aux profondeurs des grands espaces bleus Palpite une douceur grave et surnaturelle, Et que je vois comme un miracle fait pour elle Les astres scintiller à travers ses cheveux, Elle dit: quelque jour dans un pays suprême Ton désir cueillera les fruits puissants et beaux Dont la fleur blême ici languit sur les tombeaux. Et ton propre idéal sera ton diadème. Avec l'argile triste où chemine le ver Tu quitteras le mal, la honte, l'esclavage, Et je te sourirai dans les lys du rivage, Belle comme la lune, en été, sur la mer. Tes sens magnifiés vivront d'intenses fièvres, Ivres d'intensité dans un air immortel; Alors s'accomplira ton rêve originel Et, penché sur mes yeux pleins d'un soir éternel, C'est ton âme que tu baiseras sur mes lèvres. Ce soir. . . Ce soir, ta chair malade a des langueurs inertes; Entre tes doigts fiévreux meurent tes beaux glaïeuls; Ce soir, l'orage couve, et l'odeur des tilleuls Fait pâlir par instants tes lèvres entr'ouvertes. Les yeux plongeant au fond des campagnes désertes, Nous sentons croître en nous, sous la nue en linceuls, Cette solennité tragique d'être seuls; Et nos voix d'un mystère anxieux sont couvertes. Parfois brille, livide, un éclair de chaleur; Et sa clarté subite, inondant ta pâleur, Te donne la beauté fatale des sibylles. L'ombre devient plus chaude et plus sinistre encor, Et, brûlant dans l'air noir, nos âmes immobiles Sont comme deux flambeaux qui veilleraient un mort. Panthéisme. En juillet, quand midi fait éclater les roses, Comme un vin dévorant boire l'air irrité, Et, tout entier brûlant des fureurs de l'été, Abîmer son coeur ivre au gouffre ardent des choses Voir partout la vie, une en ses métamorphoses, Jaillir; et l'amour, nu comme la vérité, Nonchalamment suspendre à ses doigts de clarté La chaîne aux anneaux d'or des effets et des causes. À pas lents, le front haut, par la campagne en feu, Marcher, tel qu'un grand prêtre enveloppé du dieu, Sur la terre vivante, où palpite l'atome! Sentir comme couler du soleil dans son sang, Et, consumé d'orgueil dans l'air éblouissant, Comprendre en frissonnant la splendeur d'être un homme. Soir D'Empire. Parfois la mort passant devant l'auberge infâme Cogne; et la peur gargouille au ventre des laquais... Les grands vaisseaux d'orgueil pourrissent près des Quais. Et nous n'attendons plus le dieu né d'une femme. Orphelins du passé, nous avons tous dans l'âme, Désertes au soleil, de mornes palanqués. Sur l'eau morte des coeurs fiévreux et compliqués D'étranges feux follets font sautiller leur flamme. Et seule, idole antique aux seins nus parfumés, Enigmatique avec ses yeux demi fermés, La volupté, qui couve une funèbre joie, Sourit, câline et sombre, au monde qui descend, Et crispe avec langueur sur les coussins de soie, Dans la tristesse d'or d'un parfum trop puissant, Ses mains pâles parmi des roses et du sang. Son rêve fastueux. . . Son rêve fastueux, seul, lui donnait des fêtes; Il avait son orgueil intime pour ami. Grave, pour dérider un peu son front blêmi, Il regardait ses fleurs et caressait ses bêtes. Soumis à ses grands yeux étranges de prophète, De beaux désirs pareils à des tigres parmi Les jungles de ses sens s'étiraient à demi. Il vivait seul avec son âme pour conquête. Dans le palais silencieux qu'était son coeur, Des femmes, que gardait secrètes son humeur, Languissaient, comme des sultanes, près des urnes... Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins S'agenouillait, des larmes chaudes sur les mains; Et parfois, soeur aimante, aux terrasses nocturnes La mort venait baiser ses lèvres taciturnes. Automne. (octobre 1894) Le vent tourbillonnant, qui rabat les volets, Là-bas tord la forêt comme une chevelure. Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure Pareil au bruit des mers, rouleuses de galets. L'automne qui descend les collines voilées Fait, sous ses pas profonds, tressaillir notre coeur; Et voici que s'afflige avec plus de ferveur Le tendre désespoir des roses envolées. Le vol des guêpes d'or qui vibrait sans repos S'est tu; le pêne grince à la grille rouillée; La tonnelle grelotte et la terre est mouillée, Et le linge blanc claque, éperdu, dans l'enclos. Le jardin nu sourit comme une face aimée Qui vous dit longuement adieu, quand la mort vient; Seul, le son d'une enclume ou l'aboiement d'un chien Monte, mélancolique, à la vitre fermée. Suscitant des pensers d'immortelle et de buis, La cloche sonne, grave, au coeur de la paroisse; Et la lumière, avec un long frisson d'angoisse, Écoute au fond du ciel venir les longues nuits. Les longues nuits demain remplaceront, lugubres, Les limpides matins, les matins frais et fous, Pleins de papillons blancs chavirant dans les choux Et de voix sonnant clair dans les brises salubres. Qu'importe, la maison, sans se plaindre de toi, T'accueille avec son lierre et ses nids d'hirondelle, Et, fêtant le retour du prodigue près d'elle, Fait sortir la fumée à longs flots bleus du toit. Lorsque la vie éclate et ruisselle et flamboie, Ivre du vin trop fort de la terre, et laissant Pendre ses cheveux lourds sur la coupe du sang, L'âme impure est pareille à la fille de joie. Mais les corbeaux au ciel s'assemblent par milliers, Et déjà, reniant sa folie orageuse, L'âme pousse un soupir joyeux de voyageuse Qui retrouve, en rentrant, ses meubles familiers. L'étendard de l'été pend noirci sur sa hampe. Remonte dans ta chambre, accroche ton manteau; Et que ton rêve, ainsi qu'une rose dans l'eau, S'entr'ouvre au doux soleil intime de la lampe. Dans l'horloge pensive, au timbre avertisseur, Mystérieusement bat le coeur du silence. La solitude au seuil étend sa vigilance, Et baise, en se penchant, ton front comme une soeur. C'est le refuge élu, c'est la bonne demeure, La cellule aux murs chauds, l'âtre au subtil loisir, Où s'élabore, ainsi qu'un très rare élixir, L'essence fine de la vie intérieure. Là, tu peux déposer le masque et les fardeaux, Loin de la foule et libre, enfin, des simagrées, Afin que le parfum des choses préférées Flotte, seul, pour ton coeur dans les plis des rideaux. C'est la bonne saison, entre toutes féconde, D'adorer tes vrais dieux, sans honte, à ta façon, Et de descendre en toi jusqu'au divin frisson De te découvrir jeune et vierge comme un monde! Tout est calme; le vent pleure au fond du couloir; Ton esprit a rompu ses chaînes imbéciles, Et, nu, penché sur l'eau des heures immobiles, Se mire au pur cristal de son propre miroir: Et, près du feu qui meurt, ce sont des grâces nues, Des départs de vaisseaux haut voilés dans l'air vif, L'âpre suc d'un baiser sensuel et pensif, Et des soleils couchants sur des eaux inconnues... Mon enfance. . . Mon enfance captive a vécu dans des pierres, Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, L'usine en feu dévore un peuple moribond. Et pour voir des jardins je fermais les paupières... J'ai grandi; j'ai rêvé d'orient, de lumières, De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon, De cités aux noms d'or, et, seigneur vagabond, De pavés florentins où traîner des rapières. Puis je pris en dégoût le carton du décor Et maintenant, j'entends en moi l'âme du nord Qui chante, et chaque jour j'aime d'un coeur plus fort Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre, Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre, Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre, Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins, Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins, Et cette veuve en noir avec ses orphelins... Incantation. Ô nuit magicienne, ô douce, ô solitaire, Le paysage avec sa flûte de roseau T'accueille; et tes pieds nus posés sur le coteau Font tressaillir le coeur fatigué de la terre. Laissant fuir de ses doigts sa guirlande de fleurs, Voici qu'en tes bras frais s'endort le soir qui rêve. L'âme, veule au soleil, frissonne, se soulève, Et tord sa chevelure à la source des pleurs. Les paysans rentrant par les plaines tranquilles Prennent au crépuscule un accent éternel; Et la tristesse passe, en respirant le ciel Vaguement lumineux dans les eaux immobiles. Derniers bruits des chemins pleins d'ombre. Fin du Jour... Ô nuit, l'âme des fleurs nuptiales t'épie Le bétail est couché; la glèbe est assoupie, Et la servante a clos les portes de la cour. Sur ton sein resplendit la lune magnétique. La nymphe qu'elle attire ondule dans les joncs; Et tout ce qu'en nos coeurs sanglotants nous songeons Monte, comme la mer, vers sa face mystique. L'heure est harmonieuse et grave sous les cieux; L'ombre, étendue au loin, solennise les lignes; Et l'homme, s'éveillant au mystère des signes, Sent monter lentement la prière à ses yeux... Là-bas, la ville au loin presse ses toits san nombre; Seuls, de la multitude anonyme émergés, Les monuments, debout ainsi que des bergers, Veillent pour témoigner de son âme dans l'ombre. L'abîme étoilé s'ouvre à l'ardeur de penser, Et l'esprit, visité de rumeurs inconnues, S'étonne, et frémissant écoute au fond des nues, Comme un grand fleuve noir, l'éternité passer. Ivresse! Bras tendus au ciel! Vol qui s'égare... Baiser de l'infini qui rend pâle un instant... Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant, Toujours l'hériditaire orgueil des fils d'Icare. Un vent sacré venu des espaces profonds Détache le fruit mûr qui pèse aux flancs des femmes, Pendant qu'à son approche, au loin, les grandes âmes Brûlent, comme des feux allumés sur les monts. Je te salue, ô nuit des pâtres, des prophètes, Mère au long voile noir des grands enfantements, Ô féconde par qui, jumelles en tourments, Les oeuvres de la femme et de l'homme sont faites. Grande nuit! Sanctuaire auguste des secrets. Ô nuit, soeur de la mort, comme elle impénétrable. Nuit d'Orphée et d'Isis, déesse vénérable, Aïeule de la mer antique et des forêts! Et nuit divine aussi, vierge pur et clémente Qui ranimes l'amour à ton sourire obscur, Toi qui poses au coeur tes longues mains d'azur, Et portes le sommeil innocent sous ta mante. Seule, tu sais calmer les tourments inconnus De ceux que le mentir quotidien torture. Leur front brûle, et voici ta sombre chevelure; Leur âme est solitaire, et voici tes bras nus. Et chacun, dénouant les liens du masque infâme, Dans ta forêt, sous l'oeil d'or fixe du hibou, Au large de son coeur promène un archet fou, Et marche, magnifique et libre, dans son âme! Cependant qu'aux buissons l'oiseau sentimental, L'oiseau, triste et divin, que les ombres suscitent, Sur les jardins déserts où les feuilles palpitent, Fait ruisseler son coeur en sanglots de cristal. Minuit. La voûte est comme une église tendue. Le livre resplendit, au fond, d'or et de fer. Et la chair est sublime et vibre avec l'éther! Ô vagues de silence à travers l'étendue... Et déjà respirant les fleurs d'étranges soirs, Le rêve s'aventure, enlacé par Hélène, Aux plus lointaines mers de la pensée humaine Sur son char attelé de deux grands cygnes noirs. O nuit, tes pieds divins font tressaillir la terre, Ta coupe d'argent noir contient les profondeurs; Tu fais jaillir de nous les secrètes splendeurs; Et je t'adorerai pour ce triple mystère. O nuit magicienne, ô douce, ô solitaire. Nos Sens Divins. Nos sens, nos sens divins sont de beaux enfants nus Jouant aux vagues d'or des vieilles mers païennes, Innocents, radieux, ivres, les deux mains pleines Des fruits juteux cueillis aux jardins ingénus. Pensive et poursuivant ses antiques chimères L'âme assise non loin surveille leurs ébats; Parfois son doigt se lève et commande et, tout bas, Elle agite en son coeur l'espérance des mères. Les petits fatigués, quand vient la fin du jour, Se couchent comme au fond d'un tiède abri d'amour Dans sa mante aux longs plis d'une croix noire ornée. Et lors, prenant le plus fougueux ou le plus doux, L'âme, les yeux au ciel, l'endort sur ses genoux Et chantant à mi-voix songe à la destinée. Mon coeur est comme un Hérode. . . Mon coeur est comme un Hérode morne et pâle, Un Salomon somptueux, triste et puissant Qui suit d'un oeil magnifique et languissant Les ballets infinis dans les hautes salles. Rêve sans fin, les plus belles ont passé, Portant des noms si doux qu'ils font chanter l'âme. Le roi s'ennuie à voir tourner ses femmes, Roses de feu, les plus chaudes l'ont glacé. L'archet final sanglote sur la mineure. C'est une enfant qui danse comme l'on pleure; Sous son pas, c'est l'âme même qu'elle effleure: Elle s'appelle, ô suave, la pitié. Et dans son coeur, grand lys dur et solitaire, Comme une eau fraîche et pure qui désaltère Le roi sent tomber les larmes de la terre; Et s'élançant de son trône d'or altier Tombe à genoux et baise l'enfant au pied! Paresse. De bout, voluptueux, dans l'ombre où tu t'endors Un clairon martial résonne et te convie. Debout ton coeur, debout ta pensée asservie... Ne faut-il pas que tu sois fort entre les forts? La volonté, lionne à l'indomptable essor, Sous sa griffe superbe emporte au loin la vie, Et s'irrite et triomphe et, belle inassouvie, Rugit à l'avenir sur des dépouilles d'or! Mais non, c'est la débauche en sa louche taverne, Qui t'attise à ses yeux brûlés que le plomb cerne, Et souffle en ricanant ton pur flambeau d'orgueil: Ou bien c'est la câline et mortelle paresse, Ensorceleuse pis qu'une vieille maîtresse Qui te couche à son lit drapé comme un cercueil. Réveil. L'aube d'une clarté s'épanche dans mon âme. Au mur de l'horizon j'ai vu luire une flamme. Les lys soudain dans l'ombre ont frémi de ferveur Et j'ai senti passer la robe du sauveur. Je suis le voyageur endormi sur la route, Las et le coeur sinistre, au carrefour du doute, Suant l'angoisse au fond d'un cauchemar mortel, Et qui, dans le matin dressé comme un autel, D'un beau geste ébloui se réveille et se lève À l'appel d'un grand ciel tout ruisselant de rêve! Le verbe des hauteurs, ranimant mes pensers Pareils après l'orage aux épis renversés, Les redresse d'un seul frisson vers la lumière; Et mon coeur, comme un mort qui soulève sa pierre, Mon coeur ressuscité bat sa vie à grands coups. Car l'épouse mystique a retrouvé l'époux. Ô mon âme, la nuit a lâché sa capture. Tu peux encor tenter la divine aventure, Et vers ton inconnu, d'un frémissant essor, Monter légère au ciel comme une flèche d'or, Va-t'en, va-t'en: déjà le vent de la parole Fait tressaillir ta chevelure qui s'envole Et met la joie au coeur des chênes des forêts. Va, belle, conquérir les magiques secrets, Dont l'amour pour toi seule a soulevé les voiles. L'amour t'attend, le grand papillon des étoiles... Et flotte au large azur l'oriflamme d'argent, L'ange a terrassé l'égoïsme intelligent, La bête au ventre lourd, l'hydre à l'échine torse Qui veut le mordre encore au talon et s'efforce... Éveillée aux rayons, éventée aux fraîcheurs, La mer spirituelle émerge des blancheurs Avec des vols ravis d'âmes neuves encore Comme des alcyons qui tournent dans l'aurore: La mer spirituelle aux vagues de clarté Où monte ton soleil vivant, ô vérité! Quand je marchais, perdu, l'oeil plein d'un couchant sombre, Une main de lumière a pris ma main dans l'ombre Et m'a conduit le long du mystique sentier, Aux jardins où jaillit la source de pitié, Sous les palmes d'où tombe une paix angélique. Alors j'ai revêtu la candide tunique Et l'espoir des enfants a visité mon coeur, Ô mon âme, sois donc forte et fuis la langueur L'âme s'englue au miel du rêve et de la flûte. La vie est à ce prix: roidis-toi pour la lutte. N'attends pas vainement: ton futur t'appartient. Tiens-toi toujours debout pour celui-là qui vient Et dont sur les chemins les pieds gravent l'exemple. Sois le prêtre vêtu de blanc au seuil du temple, Pur et qui tend les bras vers le soleil levant! L'aile des envoyés palpite dans le vent, L'étoile brille au ciel entre toutes bénie, Et voici revenus les temps d'épiphanie. Puisque la moisson croît pour l'éternel semeur, Puisque le lys fleurit en loyal serviteur, Je veux donner ma vie à la bonne-espérance, À la règle, à l'effort, à la persévérance, L'ennoblir de sagesse, et de force l'armer, L'alléger de prière et toute l'enfermer Dans la soif de comprendre et la splendeur d'aimer. Ténèbres. Les heures de la nuit sont lentes et funèbres. Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant, Comme un bruit sourd de mer lointaine qu'on entend, La respiration tragique des ténèbres? Les heures de la nuit sont filles de la peur; Leur souffle fait mourir l'âme humble des veilleuses, Cependant que leurs mains froides et violeuses, S'allongent sous les draps pour saisir notre coeur. ... une âme étrangement dans les choses tressaille, Murmure ou craquement, qu'on ne définit point. Tout dort; on n'entend plus, même de loin en loin, Quelque pas décroissant le long de la muraille. Pâle, j'écoute au bord du silence béant. La nuit autour de moi, muette et sépulcrale, S'ouvre comme une haute et sombre cathédrale Où le bruit de mes pas fait sonner du néant. J'écoute, et la sueur coule à ma tempe blême, Car dans l'ombre une main spectrale m'a tendu Un funèbre miroir où je vois, confondu, Monter vers moi du fond mon image elle-même. Et peu à peu j'éprouve à me dévisager Comme une inexprimable et poignante souffrance, Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence Me semble en cet instant celle d'un étranger. Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie, Harnais quotidien, sonnailles de grelots, Comédie et roman, faux rires, faux sanglots, Et cette herbe des sens folle, comme l'ivraie... Et tout s'avère alors si piteux et si vain, Tant de mensonge éclate au rôle que j'accepte, Que le dégoût me prend d'être ce pître inepte Et de recommencer la parade demain! Les heures de la nuit sont lentes et funèbres. L'angoisse comme un drap mouillé colle à ma chair; Et ma pensée, ainsi qu'un vaisseau sous l'éclair, Roule, désemparée, au large des ténèbres. De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau... Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes Ricane en égorgeant lentement des colombes; Et sa main de squelette agrippe mon manteau... Cloué par un couteau, mon coeur bat, mon sang coule... Et c'est un tribunal au fond d'un souterrain, Où trois juges, devant une table d'airain, Siègent, portant chacun une rouge cagoule. Et mon âme à genoux, devant leur trinité, Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère. Et leur voix n'a plus rien des pitiés de la terre, Et les trous de leurs yeux sont pleins d'éternité. ... mais soudain, dans la nuit d'hiver profonde encore, Tout mon coeur d'un espoir immense a frissonné, Car voici qu'argentine, une cloche a sonné, Par trois coups espacés, la messe de l'aurore. EVOCATIONS. (1886-1900) Bacchante. J'aime invinciblement. J'aime implacablement. Je sais qu'il est des coeurs de neige et de rosée; Moi, l'amour sous son pied me tient nue et brisée; Et je porte mes sens comme un mal infamant. Ma bouche est détendue, et mes hanches sont mûres; Mes seins un peu tombants ont la lourdeur d'un fruit; Comme l'impur miroir d'un restaurant de nuit, Mon corps est tout rayé d'ardentes meurtrissures. Telle et plus âpre ainsi, je dompte le troupeau. Les reins cambrés, je vais plus que jamais puissante; Car je n'ai qu'à pencher ma nuque pour qu'on sente L'odeur de tout l'amour incrusté dans ma peau. Mon coeur aride est plein de cendre et de pierrailles; Quand je rencontre un homme où ma chair sent un roi, Je frissonne, et son seul regard posé sur moi Ainsi qu'un grand éclair descend dans mes entrailles. Prince ou rustre, qu'importe, il sera dans mes bras. Simplement-car je hais les grâces puériles- Je collerai ma bouche à ses dents, et, fébriles, Mes mains l'entraîneront vers mon lit large et bas. La flamme, ouragan d'or, passe, et, toute, je brûle. Après, mon coeur n'est plus qu'un lambeau calciné; Et du plus fol amour et du plus effréné Je m'éveille en stupeur comme une somnambule. Tout est fini; sanglots, menaces, désespoirs, Rien n'émeut mes grands yeux cernés de larges bistres Oh! Qui dira jamais quels cadavres sinistres Gisent sans sépulture au fond de mes yeux noirs! ... Vraiment, je suis l'amante, et n'ai point d'autre rôle. Dans mon coeur tout est mort, quand le temps est passé. Ma passion d'hier? ... c'est comme un fruit pressé Dont on jette la peau par-dessus son épaule. Mon désir dans les coeurs entre comme un couteau; Et parmi mes amants je ne connais personne Qui, sur ma couche en feu, devant moi ne frissonne Comme devant la porte ouverte du tombeau. Je veux les longs transports où la chair épuisée S'abîme, et ressuscite, et meurt éperdument. C'est de tant de baisers, aigus jusqu'au tourment, Que je suis à jamais pâle et martyrisée. Je sais trop combien vaine est la rébellion. Raison, pudeur, qui donc entrerait en balance? Quand mes sens ont parlé, tout en moi fait silence, Comme au désert la nuit quand gronde le lion. Oh! Ce rêve tragique en moi toujours vivace, Que l'amour et la mort, vieux couple fraternel, Sur mon corps disputé, quelque soir solennel, Comme deux carnassiers, s'abordent face à face! ... Qu'importe j'irai ferme au destin qui m'attend. Sous les lustres en feu, dans la salle écarlate, Que mon parfum s'allume, et que mon rire éclate, Et que mes yeux tout nus s'offrent! ... des soirs, Pourtant Je tords mes pauvres bras sur ma couche de braise. Triste et repue enfin, j'écoute avec stupeur L'heure tomber au vide effrayant de mon coeur; Et mon harnais de bête amoureuse me pèse. Mes sens dorment d'un air de félins au repos... Mais leur calme sournois couve déjà l'émeute. Déjà, déjà, j'entends les abois de la meute, Et je bondis avec mes cheveux sur mon dos! Oh! Fuir sans arrêter pour boire aux sources fraîches, Pour regarder le ciel comme un petit enfant... Le ciel! ... l'archer est là souriant, triomphant; Et, folle, sous la pluie innombrable des flèches, Je tombe, en blasphémant la justice des dieux! Aveugle et sourde, hélas! Trône la destinée. Et mon âme au plaisir féroce condamnée Pleure, et pour ne point voir met ses mains sur ses yeux. Mais écoutez... voici la flûte et les cymbales! Les torches dans la nuit jettent des feux sanglants; Ce soir, les vents du sud ont embrasé mes flancs, Et, dans l'ombre, j'entends galoper les cavales... Malheur à celui-là qui passe en ce moment! Demi-nue, et penchée hors de ma porte noire, Je l'appelle comme un mourant demande à boire... Il vient! Malheur à lui! Malheur à mon amant! J'aime invinciblement! J'aime implacablement! Le Sphinx. Seul, sur l'horizon bleu vibrant d'incandescence, L'antique sphinx s'allonge, énorme et féminin. Dix mille ans ont poussé; fidèle à son destin, Sa lèvre aux coins serrés garde l'énigme immense De tout ce qui vivait au jour de sa naissance, Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain, Son âge fait trembler le songeur incertain; Et l'ombre de l'histoire à son ombre commence. Accroupi sur l'amas des siècles révolus, Immobile au soleil, dardant ses seins aigus, Sans jamais abaisser sa rigide paupière, Il songe, et semble attendre avec sérénité L'ordre de se lever sur ses pattes de pierre, Pour rentrer à pas lents dans son éternité. La Chimère. La chimère a passé dans la ville où tout dort, Et l'homme en tressaillant a bondi de sa couche Pour suivre le beau monstre à la démarche louche Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d'or. Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps... Il va toujours, l'oeil fixe, insensible et farouche... Le soir tombe... il arrive; et dès le seuil qu'il touche, Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts. Alors soudain la bête a bondi sur sa proie Et debout, et terrible, et rugissant de joie, De ses grilles de fer elle fouille, elle mord. Mais l'homme dont le sang coule à flots sur la terre, Fixant toujours les yeux divins de la chimère Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor. L'Hécatombe. Dans la splendeur dorée et cruelle du soir Les taureaux, fronts crépus et sanglantes paupières, Se hâtant lourdement sous les sombres lanières, Mélancoliquement s'en vont à l'abattoir. Auprès d'eux, dominant le troupeau du trottoir, Les beaux bouchers, casqués de vivaces crinières, S'avancent, déployant de puissantes manières, Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir. Sur le tas moutonnant de cornes indomptées Flottent d'âcres senteurs d'étables, fermentées; Et d'épais beuglements montent, confus et sourds. Et, fils pâle d'un âge, où la force succombe, Je sens en moi devant la farouche hécatombe Ressusciter l'orgueil brutal des anciens jours. Les Buchers. Les générations passent sous le soleil, Sans regarder le ciel trop haut pour leurs paupières, Bétail indifférent, végétant aux litières Des jours de chair épaisse et d'opaque sommeil. L'or seul, l'or luit partout, dieu sordide et vermeil. Et les peuples obscurs, qu'effare la lumière, Roulent à l'océan sans fond de la matière, Larves mornes qui n'ont jamais connu l'éveil. Alors, pour éclairer la nuit sombre des temps, De loin en loin des coeurs, de beaux coeurs palpitants Brûlent, torches de foi, d'amour, ou de génie. Et l'histoire, stérile amas d'écroulements, N'est qu'un désert peuplé de ces grands flamboiements Par qui l'humanité s'illumine-infinie. Antigone. L'homme, puni des dieux parce qu'il a trouvé, Pareil en sa misère à l'époux de Jocaste, Marche de siècle en siècle et, las du ciel néfaste, Demande chaque soir s'il n'est pas arrivé. Mais, guidant son bâton qui se heurte aux pavés, Sa fille près de lui glisse, voilée et chaste, Et, fidèle, accompagne, ainsi qu'un pur constraste, L'antique désespoir dont les yeux sont crevés. Par les villes de pierre et par les longs faubourgs Ils vont; tendant la main, le soir, aux carrefours, La vierge aux cils blonds chante, et demande l'aumône; Et rien n'est plus sacré que le vieux roi sans yeux, Qui vient à nous du fond des temps mystérieux, Dont l'âme peut souffrir encore et s'en étonne, Et que soutient toujours la divine Antigone. Faust. Ô Faust, ta lampe blême expire de sommeil; La page où tu lis tourne au vent frais de l'aurore. Lève le front, regarde... au chant du coq sonore La face du seigneur monte dans le soleil! Pendant qu'au pavé nu tu crispes ton orteil, Vois, le monde tressaille, heureux d'un jour encore. Ta vie est un serpent maudit qui se dévore. Ton âme? -ta science affreuse l'a tuée. Ta raison? -laisse là cette prostituée Qui s'est donnée à tous, et qui n'a point conçu. Mais Hélène aux bras blancs passe au loin sur la grève, Et ton coeur, ton vieux coeur à la fin se soulève, Devant le corps divin voilé d'un long tissu, Vers le seul rêve humain qui n'ait jamais déçu. Emeraude. Vision de forêts dans l'eau glauque-émeraude. Étangs luisant dans les jardins comme des yeux, Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux Où la panthère d'or, amour, ondule et rôde. Printemps de la couleur. Rêve sentimental De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière Et d'âme rebaignée en la candeur première De la verdure peinte en un vierge cristal. Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise, Au coeur ensorcelé distille le poison. Mers vertes-vision de naufrages tragiques... Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques Du vieux sphynx allongé-fatal-à l'horizon. Vocation. Barbare et somptueux brasier de pierreries, Le sabre, recourbant sa lame d'acier fin, Fait luire sur la rouge extase d'un coussin L'efflorescent trésor de ses orfèvreries. Il chante l'allégresse atroce des tueries; La guerre exalte en lui son orgueil assassin; Et les pierres, qu'enroule un fastueux dessin, Chargent son pommeau d'or de lumières fleuries. Cependant, sous les feux ivres des diamants Il souffre, consumé d'héroïques tourments; Car sa splendeur oisive est vierge encor d'entailles. Et, sombre, dévoré d'un désir incessant, Il couve un vieux poignard tordu par cent batailles, Qui n'a pour tous joyaux qu'une rouille de sang. Le Repos En Egypte. La nuit est bleue et chaude, et le calme infini... Roulé dans son manteau, le front sur une pierre, Joseph dort, le coeur pur, ayant fait sa prière; Et l'âne à ses côtés est comme un humble ami. Entre les pieds du sphinx appuyée à demi, La vierge, pâle et douce, a fermé la paupière; Et, dans l'ombre, une étrange et suave lumière Sort du petit Jésus dans ses bras endormi. Autour d'eux le désert s'ouvre mystérieux; Et tout est si tranquille à cette heure, en ces lieux, Qu'on entendrait l'enfant respirer sous ses voiles Nul souffle... la fumée immobile du feu Monte ainsi qu'un long fil se perdre dans l'air bleu... Et le sphinx éternel atteste les étoiles. La Dame De Printemps. Ses longs cheveux d'aurore ogivant son front lisse, La dame de printemps, en un songe éternel, Au bord du lac où sonnent les cors d'Avenel Mire les fleurs de sa robe de haute lisse. Parmi l'avril épars, et les tièdes délices, Limpide, elle sourit à l'azur fraternel. Ses yeux ont la couleur du lac originel, Et son corps se balance au rythme des calices. L'étendard bleu frissonne au vent sur les tourelles: Or le doux mal qui chante au coeur des tourterelles En son coeur berce un rêve ineffable à saisir. C'est la langueur d'aimer qui brame sur la berge, Et de ses longues mains, elle flatte, la vierge, À ses pieds allongé son tigre, le désir. Vision. I Le soir tombe; la nuit millénaire descend... Sur le temple écroulé pullulent les théâtres; Et les villes de feu, les villes idolâtres Brûlent-rouges au loin-dans le soir saisissant. L'or-soleil s'est couché dans un marais de sang; Et l'âme, sous son fard, suant des peurs verdâtres Écoute au fond du ciel que contemplent les pâtres Clouer dans l'ombre un grand cercueil retentissant. Tous les puits sont taris où buvait la souffrance. La terre, fatiguée, est lasse d'espérance Et ne veut plus prier, tous ses dieux étant sourds. La croix où pend Jésus sur la grève est déserte, Et la mer qui s'en va, comme une épave inerte Roule, vide à ses pieds, le coeur des anciens jours. II Musique-encens-parfums..., poisons..., littérature! ... Les fleurs vibrent dans les jardins effervescents; Et l'androgyne aux grands yeux verts phosphorescents Fleurit au charnier d'or d'un monde en pourriture. Aux apostats du sexe, elle apporte en pâture, Sous sa robe d'or vert aux joyaux bruissants, Sa chair de vierge acide et ses spasmes grinçants Et sa volupté maigre aiguisée en torture. L'archet mord jusqu'au sang l'âme des violons, L'art qui râle agité d'hystériques frissons En la sentant venir a redressé l'échine... Le stigmate ardent brûle aux fronts hallucinés. Gloire aux sens! Hosanna sur les nerfs forcenés. L'antechrist de la chair visite les damnés... Voici, voici venir les temps de l'androgyne. Hérode. Mortelle à voir, avec ses yeux diamantins, Aux pourpres d'un couchant cruel, sous les portiques, Hérodiade, au lent vertige des cantiques, Ondule, monotone, en roulis serpentins. Les colliers ruisselants bruissent, argentins. Dans l'air ivre, gorgé d'encens asiatiques Sa robe a des éclairs de gemmes frénétiques; Et voici s'écarter ses voiles clandestins. Et le roi sent, frisson d'or en ses chairs funèbres, La vipère luxure enlacer ses vertèbres; Et, tendant ses vieux bras de métaux oppressés, D'une bouche repue, incurablement triste, Pendant qu'à terre gît le chef de Jean-Baptiste, Il boit le sang qui brûle au bout des seins dressés, Et l'irritante horreur des grands yeux révulsés. Idéal. Hors la ville de fer et de pierre massive, À l'aurore, le choeur des beaux adolescents S'en est allé, pieds nus, dans l'herbe humide et vive, Le coeur pur, la chair vierge et les yeux innocents. Toute une aube en frissons se lève dans leurs âmes. Ils vont rêvant de chars dorés, d'arcs triomphaux, De chevaux emportant leur gloire dans des flammes, Et d'empires conquis sous des soleils nouveaux! Leur pensée est pareille au feuillage du saule À toute heure agité d'un murmure incertain; Et leur main fièrement rejette sur l'épaule Leur beau manteau qui claque aux souffles du matin. En eux couve le feu qui détruit et qui crée; Et, croyant aux clairons qui renversaient les tours, Ils vont remplir l'amphore à la source sacrée D'où sort, large et profond, le fleuve ancien des jours. Ils ont l'amour du juste et le mépris des lâches, Et veulent que ton règne arrive enfin, seigneur! Et déjà leur sang brûle, en lavant toutes taches, De jaillir, rouge, aux pieds sacrés de la douleur! Tambours d'or, clairons d'or, sonnez par les campagnes! Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer! Ce qui vient d'eux est pur comme l'eau des montagnes, Et fort comme le vent qui souffle sur la mer! Sur leurs pas l'allégresse éclate en jeunes rires, La terre se colore aux feux divins du jour, Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres, Et le coeur de la rose a des larmes d'amour. Là-bas, vers l'horizon roulant des vapeurs roses, Vers les hauteurs où vibre un éblouissement, Ivres de s'avancer dans la beauté des choses, Et d'être à chaque pas plus près du firmament; Vers les sommets tachés d'écumes de lumière Où piaffent, tout fumants, les chevaux du soleil, Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière Au seuil de l'empyrée effrayant et vermeil; Ils vont, ils vont, portés par un souffle de flamme... Et l'espérance, triste avec des yeux divins, Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme, Un jour encore, au ciel lève ses vieilles mains! Pieds nus, manteaux flottants dans la brise, à l'aurore, Tels, un jour, sont partis les enfants ingénus, Le coeur vierge, les mains pures, l'âme sonore... Oh! Comme il faisait soir, quand ils sont revenus! Pareils aux émigrants dévorés par les fièvres, Ils vont, l'haleine courte et le geste incertain. Sombres, l'envie au foie et l'ironie aux lèvres; Et leur sourire est las comme un feu qui s'éteint. Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route Et plante au coeur du mal ses talons frémissants. Ils ont perdu, rongés par la lèpre du doute, Le ciel qui se reflète aux yeux des innocents. Même ils ont renié l'orgueil de la souffrance, Et dans la multitude au front bas, au coeur dur, Assoupie au fumier de son indifférence, Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur. Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules; Aux fentes de leur coeur d'acier noble bardé, Le sang altier des forts goutte à goutte s'écoule, Et puis leur coeur un jour se referme, vidé. Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques, Leur âme épanouie accueille les passants; Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques, Et, le front dans la poudre, adorent les puissants. Ils veulent des soldats, des juges, des polices, Et, rassurés par l'ordre aux solides étaux, Ils regardent grouiller au vivier de leurs vices Les sept vipères d'or des péchés capitaux. Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes À ceux-là qui près d'eux gravissaient l'avenir, Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles, S'étant couchés là-haut, s'y sont laissés mourir; Et le remords les prend quand, au penchant des cimes, Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus, Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes Rêvent, tout grands ouverts, aux idéals perdus! La Peau De Bête. Sous le premier péché courbant son front maudit, Adam, sur qui pesait la main toute-puissante, Avec ève, à son bras défaite et languissante, S'éloignait à pas lents du jardin interdit. Le jour allait finir; à l'horizon livide L'oeil rouge du soleil palpitait dans du sang. Les ombres s'allongeaient dans le soir menaçant, Et la terre était nue, et le ciel était vide. Muets, ils s'avançaient, songeant aux clairs matins Où, sans honte, vêtus d'innocence première, Ils allaient devant Dieu, purs comme la lumière, Un voile d'or posé sur leurs yeux enfantins. Parfois, reprise encor de quelque espoir étrange, Ève tournait la tête et frissonnait de voir, Plus terrible déjà dans les ombres du soir, Briller, là-bas, l'épée ardente de l'archange. Le soleil moribond, dans un suprême effort, Illuminant le ciel de clartés effrayantes, Éclaira jusqu'au fond leurs prunelles béantes... Et la nuit descendit sur eux comme la mort. Alors leur âme en deuil fut deux fois solitaire; Et s'étreignant d'un morne et funèbre baiser, Ils sentirent leurs coeurs d'argile se briser, Et dans leurs yeux monter l'eau triste de la terre. Ève pleurait tout bas sous ses longs cheveux roux; Puis, femme et ne pouvant comprendre la justice, Elle tordit les bras, et d'une âme au supplice, Cria: " pitié, seigneur! " et se mit à genoux... Mais rien ne répondit au fond du grand ciel sombre. Et voici que le vent se leva vers le nord, Et posant sur sa chair nue un baiser qui mord, Fit soudain grelotter ses épaules dans l'ombre. Debout et frémissant, sur sa poitrine en feu Adam l'enlaça toute avec son bras farouche, Et lui chauffa la chair au souffle de sa bouche, Comme s'il la voulait défendre contre Dieu. Auprès d'eux tout à coup, frissonnante et plaintive, Au fond du taillis noir une brebis bêla. Adam la vit, bondit sur elle et l'étrangla, Et des ongles, des dents l'écorcha toute vive! Le sang horriblement ruisselait sur ses doigts, Rouge et brûlant encor d'une vie irritée; Alors, jetant la peau sur ève épouvantée, Il l'entraîna, tremblante à son poing, dans les bois... Ils allaient, la terreur creusait leurs faces blanches; Ils allaient, la sueur au front, les pieds plus lourds, Courant toujours et fous de peur de voir toujours La lune en sang courir derrière eux dans les branches! Cependant, sur leurs pas, l'odeur de la toison Éveillait la fureur des bêtes carnassières; Et, jailli des halliers, des taillis, des clairières, Leur fourmillement fauve emplissait l'horizon... Ainsi longtemps, longtemps, par les forêts obscures, Ils allèrent, l'horreur attachée à leurs flancs; Et la peau de la bête, à ses âcres relents, Allumait dans leurs os le feu noir des luxures; Et, comme devant eux s'ouvrait un souterrain, Là, se ruant dans l'ombre ainsi qu'à la curée, Ils gorgèrent d'amour leur chair désespérée! Et c'est cette nuit-là que fut conçu Caïn. SYMPHONIE HEROÏQUE, (1888-1900) Symphonie Héroïque. Nous sommes les puissants-soldat, rhapsode ou mage, Nous naissons pour l'orgueil de voir, dompteurs altiers, Les siècles asservis se coucher à nos pieds; Et c'est nous qui forgeons, surhumains ouvriers, Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image Nous sommes les puissants exécrés ou bénis, Fronts nimbés d'auréole ou brûlés d'anathème. Le sort nous a marqués pour un destin suprême, Et graves nous allons, pleins du vertige blême Qui trouble l'âme au bord des songes infinis. La terre est découpée au tranchant de nos glaives. Nous formulons le verbe en des rythmes sacrés. Enfants rêveurs, parmi des souffles inspirés, Nous grandissons pour des essors démesurés, Et l'épopée humaine est faite avec nos rêves. Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux, Chaque soleil jailli des clartés éternelles Réfléchit sa première aurore en nos prunelles; Et l'oiseau du futur, en frémissant des ailes, Couve ses oeufs sacrés au fond de nos cerveaux. Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre. Prophètes et césars, passants mystérieux, Le monde s'agenouille aux éclairs de nos yeux; Et nous marchons, n'ayant d'autre ami sous les cieux Que l'ombre qui nous suit, à jamais solitaire. La coupe où le troupeau boit des félicités, Nous l'avons rejetée, à l'aube, déjà vide. Il faut d'autres nectars à notre soif splendide. Les chars sont attelés... et le monde livide Va frissonner devant nos chevaux emportés! Toute la terre à nous! ... les pourpres militaires, La gloire chevauchée entre les glaives nus, La foi jaillie au coeur des peuples ingénus, Les délirantes fleurs des soleils inconnus, Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères Toute la terre à nous! Le vin, l'encens, le miel, Les vaisseaux d'or vidés sur les tables croulantes, Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes... Toute la terre à nous! ô nos lèvres brûlantes, Qu'est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel? Nous sommes les coureurs d'aventures sublimes; Quand la fortune, un soir, nous tombe sous la main, Nous la renversons, nue, au fossé du chemin; Et, calme en ses mépris du plat bétail humain, Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes. Nous respirons la flamme, et vivons des combats. Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes, Rien n'arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes. Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes; Et quand le but ardent flambe à nos yeux, là-bas, Ivres, les poings noués aux crins de la chimère, Nous roulons des galops stridents et furibonds... Et si, parfois, trop d'infini lasse nos bonds, Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons, Et rien jamais n'est plus grand que notre misère! les guerriers: Nous sommes les condors dont le monde est la proie. Nous allons dans le vent, les ongles étirés, Emportant des lambeaux d'empires déchirés, Et la rougeur des grands assauts désespérés Seule en nos sombres yeux allume un peu de joie. Nos chevaux écumants soufflent de la terreur. Nous avons le sauvage orgueil des capitaines; Et nous voulons, chargés de conquêtes lointaines, Voir devant nous pressés des peuples par centaines, Sur qui nous étendons un geste d'empereur les rois: Nos robes vont traînant sur des fronts prosternés. Au rythme lent des grands encensoirs qu'on balance Sous des coupoles d'or nous rêvons en silence. Des tigres allongés gardent notre indolence. Tout tremble, et nous régnons, graves et couronnés. Au fond de nos palais de jaspe et de porphyre Nous avons des milliers d'esclaves à genoux, Que nous faisons mourir d'un geste, sans courroux, Pour plaire à des enfants dont les yeux nous sont doux, Et qui se couchent, nus, avec un long sourire. L'oeil de notre terreur est ouvert en tout lieu. La hache des bourreaux s'use aux têtes coupées; Et sur les nations de vertige frappées, Terribles, nous brillons ainsi que des épées Qu'au fond des cieux cruels tiendrait la main d'un Dieu! Les apôtres: Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance. Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison, L'âme appelle aux barreaux de fer de sa prison, On entend notre voix derrière l'horizon, Et nous apparaissons grands comme l'espérance. La haine des tyrans s'acharne à nous frapper. Nous parlons: sur nos pas grondent les multitudes, Nous faisons ruisseler l'or des béatitudes; Et nous allons mourir au fond des solitudes, Seuls avec les lions que nos yeux font ramper. Les Poètes: Nous allons, promenant nos songes par le monde, Ivres de visions et ruisselants d'aveux. Le vent de l'infini souffle dans nos cheveux. Inspirés nous chantons; et sous nos doigts nerveux L'âme humaine s'éveille et résonne, profonde. Notre rêve immobile enfante l'action. C'est nous qui fiançons en rites grandioses Le mystère du verbe au mystère des choses; Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses Germe, palpite et souffre une création. Nous volons au delà des astres entassés Baigner dans l'azur vierge une aile familière; Nous en redescendons, la flamme à la paupière; Et cette foule, où nous versons de la lumière, Redevient de la nuit, quand nous sommes passés. Penchés sur la douleur et sur l'amour, sans trêve, Nous changeons les sanglots du monde en diamants. Nos coeurs passionnés sont des trépieds fumants, Et des siècles passés, vastes écroulements, Rien ne reste que la splendeur de notre rêve. Nous sommes les puissants exécrés ou bénis. Mais notre race antique est à présent lassée, Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée. Les cieux trop bas ont fait l'âme rapetissée, Et l'air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids. Le monde qui portait nos vastes destinées Sombre, vaisseau perdu qu'affole un désarroi. Tous les feux sont éteints au vieux port de la foi. Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi... Ô vent de deuil sur les âmes déracinées! On dirait qu'un grand mort dans l'ombre est étendu, Autour duquel en choeur pleurent les agonies. Le temps n'est plus de nos superbes tyrannies. Les glaives sont rouillés: les légendes finies... Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu! Le cor sonne pour la suprême chevauchée Des chasseurs d'idéal au galop fulgurant. Ô solitude, en ton silence dévorant, L'écho seul a hurlé l'appel désespérant Sous la lune, dans les branches effarouchée! ... Voici venir le vol augural des corbeaux, Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes. Tout l'avenir est noir de leurs ailes immondes... La mer monte d'en bas avec des voix profondes, Qui demain passera par-dessus nos tombeaux. Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes, Seuls parfois, pris d'un mal étrange à définir, Des enfants tout à coup pâliront de sentir Leur grand coeur visité par un grand souvenir, Et mourront du regret héroïque des palmes. Forêts. (octobre 1896) Vastes forêts, forêts magnifiques et fortes, Quel infaillible instinct nous ramène toujours Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes? Le murmure éternel de vos larges rameaux Réveille encore en nous, comme une voix profonde, L'émoi divin de l'homme aux premiers jours du monde, Dans l'ivresse du ciel, de la terre, et des eaux. Grands bois, vous nous rendez à la sainte nature. Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté, Avec le jeune amour l'antique liberté, Grands bois grisants et forts comme une chevelure! Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer; Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne; L'horreur des lieux sacrés au loin vous environne, Et vous vous lamentez aussi haut que la mer! Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule, Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux; Et rien n'est plus superbe et plus religieux Que votre grand silence, au fond du crépuscule... Autrefois vous étiez habités par les dieux; Vos étangs miroitaient de seins nus et d'épaules, Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules, Sous son front bestial sentait flamber ses yeux. La nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières Où l'herbe était foulée aux pieds lourds des silvains, Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins, Le centaure au galop faisait rouler des pierres. Votre âme est pleine encor des songes anciens; Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves, Les beaux soirs où la lune argente l'eau des fleuves, Fait tressaillir encor vos grands chênes païens. Les muses, d'un doigt pur soulevant leurs longs voiles À l'heure où le silence emplit le bois sacré, Pensives, se tournaient vers le croissant doré, Et regardaient la mer soupirer aux étoiles... Nobles forêts, forêts d'automne aux feuilles d'or, Avec ce soleil rouge au fond des avenues, Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues Vers l'étang solitaire, où meurt le son du cor. Forêts d'avril: chansons des pinsons et des merles; Frissons d'ailes, frissons de feuilles, souffle pur; Lumière d'argent clair, d'émeraude et d'azur; Avril! ... pluie et soleil sur la forêt en perles! ... Ô vertes profondeurs, pleines d'enchantements, Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses, Avec votre mystère, et vos retraites closes, Comme vous répondez à l'âme des amants! Dans le creux de sa main l'amante a mis des mûres; Sa robe est claire encore au sentier déjà noir; De légères vapeurs montent dans l'air du soir, Et la forêt s'endort dans les derniers murmures. La hutte au toit noirci se dresse par endroits; Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare Et le rêve éternel de notre coeur s'égare Vers la maison d'amour cachée au fond des bois. Ô calme! ... tremblement des étoiles lointaines! ... Sur la nappe s'écroule une coupe de fruits; Et l'amante tressaille au silence des nuits, Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines... Forêts d'amour, forêts de tristesse et de deuil, Comme vous endormez nos secrètes blessures, Comme vous éventez de vos lentes ramures Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou d'orgueil. Tous ceux qu'un signe au front marque pour être rois, Pâles s'en vont errer sous vos sombres portiques, Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques, Écoutent dans la nuit parler de grandes voix. Tous ceux que visita la douleur solennelle, Et que n'émeuvent plus les soirs ni les matins, Rêvent de s'enfoncer au coeur des vieux sapins, Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle. Salut à vous, grands bois à la cime sonore, Vous où, la nuit, s'atteste une divinité, Vous qu'un frisson parcourt sous le ciel argenté, En entendant hennir les chevaux de l'aurore. Salut à vous, grands bois profonds et gémissants, Fils très bons et très doux et très beaux de la terre, Vous par qui le vieux coeur humain se régénère, Ivre de croire encore à ses instincts puissants: Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d'écailles, Piliers géants tordant des hydres à vos pieds, Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers, Chênes de cinq cents ans tout labourés d'entailles, Vivez toujours puissants et toujours rajeunis; Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce Et versez-nous la paix, la sagesse et la force, Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis. Les Monts. (septembre 1888) Épiques survivants des vieux âges que hante Une mystérieuse et lointaine épouvante, Les monts dressent au ciel leur tumulte géant. La terre les vénère ainsi que ses grands prêtres, Et, dans la hiérarchie éternelle des êtres, Ils n'ont au-dessus d'eux, les augustes ancêtres, Que le grand ancêtre océan. Le tonnerre leur plaît. Tout le ciel qui s'embrase À leurs fronts ceints d'éclairs met un nimbe d'extase. Ils font rugir la foudre au creux de leurs ravins; Et sous les vents du nord à la sauvage allure, Ils semblent redresser leur antique stature, Ravis de voir flotter comme une chevelure Leurs grandes forêts de sapins. Au-dessus du troupeau servile et gras des plaines, La fière aridité de leurs formes hautaines Se drape en plein azur d'un manteau de clartés. Ils sont les chastes monts aux aigles seuls propices, Et la mort, les deux mains pleines de maléfices, Garde sinistrement au bord des précipices Leurs terribles virginités. Une douceur aussi dans leur grand coeur circule. La corne pastorale au fond du crépuscule De vallon en vallon sonne en se prolongeant. Avec la brebis blanche et la chèvre grimpante Les vaches des bergers s'égrènent sur la pente; Et toute la montagne, où maint troupeau serpente, Est pleine de cloches d'argent. Le soir, c'est derrière eux que le soleil se couche... Alors, la nuit, vêtus d'une ombre plus farouche, Ils rendent à leurs pieds les coteaux plus tremblants. Et quand du fond du ciel la filiale aurore S'avance, d'un premier rayon pur et sonore Elle va, comme on fait aux vieillards qu'on honore, Baiser d'abord leurs cheveux blancs. Ils sont l'élan puissant et profond de la terre. L'azur les glorifie, et leur splendeur austère Exalte les chanteurs aux beaux fronts inspirés. Leurs pensers sont de grands éclairs sur les abîmes; La force des torrents gronde en leurs voix sublimes; Et c'est le même vent vertigineux des cimes Qui souffle dans leurs chants sacrés. L'arc de Diane sonne aux forêts du Taygète. Sur le Parnasse en fleur, Apollon Musagète Fait chanter l'archet d'or dans l'air de cristal bleu. L'Olympe craque au bruit de l'immortelle joie; Sur le Caucase en sang l'affreux vautour s'éploie; Et l'Oeta voit debout dans le feu qui flamboie Hercule devenir un dieu. Moïse au large front d'airain, Orphée imberbe, Tous les pâles songeurs où s'incarna le verbe, Pensifs, ont descendu leurs géants escaliers... Car les monts, où le rêve augustement s'attache, Ont dans leurs profondeurs une âme qui se cache; Et c'est de leurs vieux flancs éventrés qu'on arrache Le marbre où les dieux sont taillés. De sommet en sommet bondissant, éperdue, L'âme-en plein firmament-respire l'étendue, Et s'enivre du froid sublime de l'éther... Les routes, les cités, les campagnes reculent, Toutes les visions de la terre s'annulent; Et seuls les grands sommets dans la lumière ondulent Comme les vagues de la mer. Les monts ont les glaciers d'argent, les sources neuves D'où sort la majesté pacifique des fleuves, Les rocs aériens où l'aigle fait son nid. Par leurs sentiers hardis, fuyant les embuscades, Les chamois indomptés mènent leurs cavalcades; Et l'arc-en-ciel qui brille au travers des cascades Fleurit leurs lèvres de granit. Ainsi, gardant pour eux la terreur des orages, Ils couvrent à leurs pieds les humbles pâturages De la grave bonté d'un regard paternel. Dans l'azur étonné leurs pics superbes plongent. Sans fin à l'horizon leurs croupes se prolongent; Et, doux de la douceur des colosses, ils songent Dans je ne sais quoi d'éternel. Le Fleuve. (mai 1889) Conçu dans l'ombre aux flancs augustes de la terre, Le fleuve prend sa vie aux sources du mystère. Il est le fils des monts déserts et des glaciers; Et les vieux rocs pensifs, farouches nourriciers Du limpide cristal distillé par la voûte, Dans l'ombre, de longs jours l'abreuvent goutte à goutte, L'écoutent gazouiller dans son lit de cailloux, Si faible encore, avec un murmure très doux, Et suivent, attendris, ses limpides manèges Parmi la radieuse innocence des neiges. Tel il grandit, gardé par l'antre paternel, Pur de la pureté des glaces-près du ciel. Mais déjà, frémissant de conquérir l'espace, Il s'élance, et ruisseau turbulent et vorace, Emporte en bouillonnant dans ses flots confondus Des herbes, des rochers et des sapins tordus; Puis, torrent blanc d'écume, il déserte les cimes; Jaloux de l'avalanche, il se rue aux abîmes, Et sur les rocs fumants, ivre et précipité, S'écrase et tombe en des cascades de clarté! Au fond des ravins noirs sa fureur s'est éteinte. Il respire à présent, car la plaine est atteinte, La plaine pacifique aux horizons d'épis. Il promène, étalé, de longs jours assoupis Parmi les terrains roux, les vergers, les pâtures, Le décor symétrique et calme des cultures, Et coule monotone et pareil aux boeufs lents Attelés sur la route aux chars de foin tremblants. Le rire de l'été rayonne sur ses berges. Des troupeaux çà et là boivent à ses flots vierges; Il rencontre, en passant, des villages, des bourgs; Maints châteaux dans ses eaux claires mirent leurs tours Et, charmant, il s'attarde, il serpente, il chatoie, Une frange de fleurs à sa robe de soie. Pourtant il reste en lui des flammes du passé; Et, parfois, quand l'hiver plus fort l'a terrassé, Comme un taureau qu'on couche en pesant sur ses cornes, Tout à coup, s'échappant, crevant les glaçons mornes, Balayant l'horizon, brisant tout, tordant tout, Faisant sauter les ponts de pierre d'un seul coup -car l'âme des fléaux géants est dans son âme- Il arrive comme le vent, comme la flamme! Et les peuples, béants d'horreur sur les coteaux, Écoutent dans la nuit passer ses grandes eaux, Jusqu'au jour où, lion fatigué de ravages, Il retourne à pas lents dormir sur ses rivages, Et reprend, souriant sous l'azur attiédi, Le rêve nonchalant de ses après-midi. Cependant il s'étend. Ses eaux autoritaires Rançonnent durement les ruisseaux tributaires, Et riche de ses flots par des flots augmentés, Il marche comme un roi vainqueur vers les cités. Chargé d'orgueil, au loin, sur les plaines fertiles, Il regarde traîner son manteau semé d'îles, Et, superbe, à plaisir prodiguant les détours, S'avance vers la ville aux immenses faubourgs Où, plein de majesté, comme les patriarches, Il entre, glorieux, sous la splendeur des arches! La ville avec orgueil, du haut des grands quais blancs Regarde s'avancer ses flots nobles et lents. Les vieux palais bâtis par les races lointaines Suspendent sur ses eaux leurs terrasses hautaines. Les rêveurs éblouis vont voir, les soirs vermeils, Sur ses flots somptueux descendre les soleils; Et la nuit jette au fond de ses ondes funèbres Des secrets qu'il emporte à Dieu dans les ténèbres. Un peuple de bateaux le sillonnent sans fin. Il apporte le blé, le fer, le bois, le vin, Et fait sur son chemin bénir ses eaux royales Par les grands bras levés des saintes cathédrales! Il est religieux, sacré, fécond, puissant, Et coule au coeur des nations comme le sang. L'horizon s'élargit, respectueux; la terre, Orgueilleuse de lui, comme une bonne mère, Le salue au passage avec ses bois, ses champs, Ses vignes, ses moissons et ses jardins penchants. L'âge l'a couronné de sagesse; il respire La brise parfumée aux fleurs de son empire, Et revêtu de force et de sérénité Marche tout plein déjà de sa divinité. Triomphateur altier consacré par l'histoire, Charriant sous maint pont sonore un flot de gloire, Il va de plus en plus magnifique et profond. Déjà de hauts vaisseaux apparaissent qui font Palpiter sur ses eaux des gonflements de voiles. Chaque nuit sa splendeur réfléchit plus d'étoiles. Le vent lointain qui vient d'horizons ignorés Soulève vers le soir ses cheveux azurés. L'océan! L'océan! ... déjà vers sa narine Monte en souffle puissant la grande odeur marine. Il tressaille, il s'émeut; déjà de sourds reflux Troublent obscurément ses flots irrésolus. Il a compris; là-bas l'attend l'ultime épreuve. Au fils des monts altiers, roi des plaines, au fleuve, La mort dresse là-bas le lit universel, Brodé d'écume blanche et parfumé de sel. Alors multipliant ses ondes épandues, Superbe, débordant au loin les étendues, Il étreint l'horizon immense peu à peu De l'attendrissement d'un magnifique adieu; Puis, enlacé déjà par l'épouse fatale, Dans un effort suprême, il grandit, il s'étale Et, pareil à la mer, qu'inonde un couchant d'or, Il entre dans l'orgueil sublime de sa mort. AUX FLANCS DU VASE. Le Repas Préparé. Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine; Le maître va rentrer; sur la table de chêne Avec la nappe neuve aux plis étincelants Mets la faïence claire et les verres brillants. Dans la coupe arrondie à l’anse en col de cygne Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne: Les pêches que recouvre un velours vierge encor, Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d’or. Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles, Et puis ferme la porte et chasse les abeilles. Dehors le soleil brûle, et la muraille cuit. Rapprochons les volets, faisons presque la nuit, Afin qu’ainsi la salle, aux ténèbres plongée, S’embaume toute aux fruits dont la table est chargée. Maintenant, va puiser l’eau fraîche dans la cour; Et veille que surtout la cruche, à ton retour, Garde longtemps, glacée et lentement fondue, Une vapeur légère à ses flancs suspendue. Le Boucher. Ardagôn le boucher, à la rouge encolure, Un grand couteau luisant passé dans sa ceinture, Pousse hors de l'étable et conduit au hangar Le boeuf sur qui la vache attache un long regard. Les enfants du village, et Psyllé la première, Déjà chassés vingt fois par la rude fermière, Reviennent plus nombreux et plus hardis encor Que les mouches qu'attire un pot plein de miel d'or. Une corde passée à l'anneau de la dalle Incline par degrés la tête bestiale, Et la brute immobile offre son large front Comme une enclume où va frapper le forgeron. Tout est prêt. Dans la cour descend un grand silence... Le lourd marteau levé lentement se balance, Plane, hésite, et soudain, d'un coup terrible et sourd, Tombe... le crâne sonne... Un léger frisson court. Le boeuf assommé croule: et dans sa gorge inerte Le grand couteau plongé fait par l'entaille ouverte Jaillir à flots pressés un sang noir et fumant. Le sol autour s'empourpre. Ardagôn, par moment, Enfonçant jusqu'au coude un bras qui sort tout rouge Ranime un peu de vie aux flancs du boeuf qui bouge; Et les enfants penchés sentent, en frémissant, Leur petit coeur cruel réjoui par le sang. Axilis Au Ruisseau. Axilis, allongé sur l'herbe de la rive, Suit d'un oeil nonchalant le clair ruisseau d'eau vive Qui court, léger d'aurore, au milieu des prés verts. Le bois s'éveille à peine, et les champs sont déserts... Axilis laisse errer sur sa flûte d'ébène Des doigts vagues qu'un même accord toujours ramène; Car il semble exhalé, si limpide et si pur, Par des lèvres d'argent sur un roseau d'azur! Aux pentes des coteaux flottent des vapeurs blanches Et le matin mouillé sourit nu dans les branches. Le pâtre qu'une ivresse envahit lentement Sent tressaillir sous lui la terre obscurément. Il boit l'haleine en fleur de la saison nouvelle; Il boit le lait sacré de la bonne Cybèle. Eaux courantes, bois verts, feuillage frémissant... Le clair frisson du monde a passé dans son sang! Dans l'herbe humide et drue, il plonge son visage; Il voudrait sur son coeur serrer le paysage. La vie autour de lui circule; il voit courir Mille insectes fiévreux qu'un soir fera mourir. L'oiseau vole; le vent souffle; la feuille tremble; Le ciel est de cristal... Et voici qu'il lui semble Que son âme, pareille au reflet du bouleau, A fui, légère et vaine, au murmure de l'eau... La Bulle. Bathylle, dans la cour où glousse la volaille, Sur l'écuelle penché, souffle dans une paille; L'eau savonneuse mousse et bouillonne à grand bruit, Et déborde. L'enfant qui s'épuise sans fruit Sent venir à sa bouche une âcreté saline. Plus heureuse, une bulle à la fin se dessine, Et, conduite avec art, s'allonge, se distend Et s'arrondit enfin en un globe éclatant. L'enfant souffle toujours; elle s'accroît encore: Elle a les cent couleurs du prisme et de l'aurore, Et reflète aux parois de son mince cristal Les arbres, la maison, la route et le cheval. Prête à se détacher, merveilleuse, elle brille! L'enfant retient son souffle, et voici qu'elle oscille, Et monte doucement, vert pâle et rose clair, Comme un frêle prodige étincelant dans l'air! Elle monte... Et soudain, l'âme encore éblouie, Bathylle cherche en vain sa gloire évanouie... Le Sommeil De Canope. Accoudés sur la table et déjà noyés d’ombre, Du haut de la terrasse à pic sur la mer sombre, Les amants, écoutant l’éternelle rumeur, Se taisent, recueillis devant le soir qui meurt. Alcis songe, immobile et la tête penchée. Canope avec lenteur de lui s’est rapprochée Et, lasse, à son épaule a laissé doucement Comme un fardeau trop lourd glisser son front charmant. Tout s’emplit de silence... Au fond des cours lointaines On entend plus distinct le sanglot des fontaines; Par endroits sur le port une lumière luit; Et l’étrange soupir qui monte vers la nuit, Mystérieux aveu du coeur profond des choses, Ce soir, se fait plus doux de passer sur les roses. Alcis songe... Et la paix immense, la douceur Nocturne, l’infinie et calme profondeur, Le croissant et l’étoile, à sa base, qui tremble, Et la mer murmurante, et cette enfant qui semble, Avec son cou sur lui renversé sans effort, Comme morte d’amour parmi ses cheveux d’or, Tout l’exalte! Une lente et solennelle ivresse Semble élargir jusqu’aux étoiles sa tendresse! Frémissant, il se penche et contemple un long temps Le front uni voilé par les cheveux flottants, Et la bouche de rose où luit l’émail des dents, Et le beau sein qu’un rythme égal et lent soulève... Des feuillages au loin bruissent... La nuit rêve... Alcis, les yeux au ciel, avec un lent baiser Sur la bouche a laissé son âme se poser; Et tout à coup son coeur semble en lui se briser! Car il le sent, jamais, jamais plus dans sa vie, Il ne retrouvera l’adorable accalmie, La nuit et le silence, et cette mer amie, Et ce baiser, dans l’ombre, à Canope endormie. Le Cortège D’Amphitrite. Le cortège léger glisse aux plaines liquides; Une rose lueur teinte le flot changeant; C’est la jeune Amphitrite, en sa conque d’argent, Qui passe sur la mer avec ses Néréides. L’archipel a surgi vers les lointains limpides. Les Tritons font sonner leurs trompes en nageant; Et de leurs bras la nymphe en vain se dégageant, Sent ses beaux seins piqués par leurs barbes squalides. Les vagues doucement ondulent. L’air est pur. Amphitrite sourit, toute nue, à l’azur. Son voile de safran palpite comme une aile, Et la brise ramène en avant ses cheveux, Pendant que les dauphins de leurs mufles hideux, Font jaillir l’eau marine en gerbes devant elle. Mnasyle. Le troupeau maigre épars aux roches du rivage Broute le noir genièvre et la menthe sauvage... Au large la mer luit comme un métal ardent. Soudain le bouc lascif se dresse et, titubant, Sur la chèvre efflanquée à l’échiné rugueuse Satisfait au soleil sa luxure fougueuse. Et Mnasyle, l’éphèbe en fleur de Scyoné, Aussi beau qu’une vierge et d’iris couronné, De ses longs yeux d’or noir le regarde étonné; Et, pris de langueur vague en l’exil de la grève, Laisse flotter sa main sur sa chair nue, et rêve... Le Marché. Sur la petite place, au lever de l’aurore, Le marché rit joyeux, bruyant, multicolore, Pêle-mêle étalant sur ses tréteaux boiteux Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d’oeufs, Et, sur la dalle où coule une eau toujours nouvelle, Ses poissons d’argent clair, qu’une âpre odeur révèle. Mylène, sa petite Alidé par la main, Dans la foule se fraie avec peine un chemin, S’attarde à chaque étal, va, vient, revient, s’arrête, Aux appels trop pressants parfois tourne la tête, Soupèse quelque fruit, marchande les primeurs Ou s’éloigne au milieu d’insolentes clameurs. L’enfant la suit, heureuse; elle adore la foule, Les cris, les grognements, le vent frais, l’eau qui coule, L’auberge au seuil bruyant, les petits ânes gris, Et le pavé jonché partout de verts débris. Mylène a fait son choix de fruits et de légumes; Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes! Alidé bat des mains, quand, pour la contenter, La mère donne enfin son panier à porter. La charge fait plier son bras, mais déjà fière, L’enfant part sans rien dire et se cambre en arrière, Pendant que le canard, discordant prisonnier, Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier. Amphise Et Melitta. Assis au bord du lac où baignent leurs pieds nus, Amphise et Melitta, depuis qu’ils sont venus, Immobiles, les doigts unis les lèvres closes, S’enivrent du beau soir d’or limpide et de roses, Et remplissent leur âme à la splendeur qui sort Des grands monts violets reflétés dans l’eau d’or! Le calme est infini... D’une insensible haleine La brise à leurs pieds roule une eau ridée à peine, Et les cygnes, au long des jardins d’orangers, Voguent lourds de paresse et de parfums chargés. Jamais comme ce soir, et sans rien qui l’altère, Amphise n’a goûté la douceur de la terre. -O Melitta. dit-il et laissant à dessein Son front pâle attardé sur la tiédeur du sein, Il écoute -si doux au fond du soir qui sombre - Le bruit divin du coeur qui pour lui bat dans l’ombre. -Prends mon âme à ma bouche, ami! dit Melitta. -Prends mes yeux! dit Amphise et depuis qu’ils sont là La nuit bleue a noyé le lac et les campagnes; Et la lune se lève au dessus des montagnes. La Grenouille. En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille, Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille Qui, peureuse, et craignant justement pour son sort, Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort, Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes, Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates, Se hâte vers la mare, où, flairant le danger, Ses soeurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé. Dix fois déjà Chloris, à la chasse animée, L’a prise sous sa main brusquement refermée; Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois La petite grenouille a glissé dans ses doigts. Chloris la tient enfin; Chloris chante victoire! Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire. Sa beauté rit au ciel; sous son large chapeau Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue; Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue. Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi A l’étrange contact du corps vivant et froid. La petite grenouille en tremblant la regarde, Et Chloris dont la main lentement se hasarde A pitié de sentir, affolé par la peur, Si fort entre ses doigts battre le petit coeur. Xanthis. Au vent frais du matin frissonne l’herbe fine; Une vapeur légère aux flancs de la colline Flotte; et dans les taillis d’arbre en arbre croisés Brillent,, encore intacts, de longs fils irisés. Près d’une onde ridée aux brises matinales, Xanthis, ayant quitté sa robe et ses sandales, D’un bras s’appuie au tronc flexible d’un bouleau, Et, penchée à demi, se regarde dans l’eau. Le flot de ses cheveux d’un seul côté s’épanche, Et, blanche, elle sourit à son image blanche... Elle admire sa taille droite, ses beaux bras, Et sa hanche polie, et ses seins délicats, Et d’une main, que guide une exquise décence, Fait un voile pudique à sa jeune innocence. Mais un grand cri soudain retentit dans les bois, Et Xanthis tremble ainsi que la biche aux abois, Car elle a vu surgir, dans l'onde trop fidèle, Les cornes du méchant satyre amoureux d’elle. Le Petit Palémon. Le petit Palémon, grand de huit ans à peine, Maintient en vain le bouc qui résiste et l’entraîne, Et le force à courir à travers le jardin, Et brusquement recule et s’élance soudain. Ils luttent corps à corps; le bouc fougueux s’efforce; Mais l’enfant, qui s’arc-boute et renverse le torse, Étreint le cou rebelle entre ses petits bras, Se gare de la corne oblique et, pas à pas, Rouge, serrant les dents, volontaire, indomptable, Ramène triomphant le bouc noir à l'étable. Et Lysidé, sa mère aux belles tresses d’or, Assise au seuil avec un bel enfant qui dort, Se réjouit à voir sa force et son adresse, L’appelle et, souriante, essuie avec tendresse Son front tout en sueur où collent ses cheveux; Et l’orgueil maternel illumine ses yeux. Hermione Et Les Bergers. Palès fait gazouiller la flûte sous ses doigts, Mélène sous sa lèvre anime le hautbois, Et chacun à son tour que la lutte stimule Module un chant qui monte au fond du crépuscule; Hermione aux longs yeux de longs cils ombragés, Un doigt contre sa joue, écoute les bergers. Hermione est au seuil de la quinzième année; Son âme douce est comme une fleur inclinée. La Pitié l'a baisée au coeur dans son berceau, Et toujours dans ses bras elle porte un agneau. La nuit tombe... A cette heure, abandonnant la lutte, Le hautbois lentement se marie à la flûte. Dans le soir qui s’étoile un chant s’élève alors Si poignant et si tendre en ses simples accords Qu’il semble soupirer la tristesse éternelle De tout ce que la terre a de plus doux en elle! Et la vierge aux longs cils sous l’extase étouffant Sent comme un poids trop lourd briser son coeur d’enfant. Un mystère autour d’elle a transformé les choses, Doux comme un flot de lune en été sur des roses. Immobile, le sein gonflé d’un long soupir, Jusqu’au fond de son être elle se sent mourir, Et laisse sur sa joue, et sans qu’elle s’en doute, Son âme en larmes d’or descendre goutte à goutte. Rhodante. Dans l’après midi chaude où dorment les oiseaux Au fond de l’antre empli d’un clair murmure d’eaux Rhodante, nue, a fui les champs où luit la flamme; Et sa ceinture gît sur ses voiles de femme. Rhodante est fine et chaude avec des flancs légers; Le fruit brun de son corps fait languir les bergers. Dans son sang orageux comme un soir de vendanges Elle roule une flamme et des fièvres étranges. Et ses petits seins d’ambre ont des bouts violets. Oh! ses lourds cheveux noirs et ses rouges oeillets! Un rayon d’or tombé dans l’ombreuse retraite, A glissé dans sa chair une langueur secrète; Tout son corps amoureux s’allonge de désir. Ses bras tordus en vain, las d’étreindre le vide, Retombent; des sanglots pressent son coeur rapide. Par l’attente d’un dieu ses traits semblent frappés; Elle arrache de l’herbe avec ses doigts crispés Et soudain se soulève à demi, pâle et sombre... Et les yeux d’or du faune ont pétillé dans l’ombre. Le Laboureur. Mars préside aux travaux de la jeune saison; A peine l’aube errante au bord de l’horizon Teinte de pâle argent la mare solitaire, Le laboureur, fidèle ouvrier de la terre, Penché sur la charrue, ouvre d’un soc profond Le sein toujours blessé, le sein toujours fécond. Sous l’inflexible joug qu’un cuir noue à leurs cornes, Les boeufs à l’oeil sanglant vont, stupides et mornes, Balançant leurs fronts lourds sur un rythme pareil. Le soc coupe la glèbe et reluit au soleil, Et dans le sol antique ouvert jusqu’aux entrailles Creuse le lit profond des futures semailles... Le champ finit ici près du fossé bourbeux; Le laboureur s’arrête, et dételant ses boeufs, Un instant immobile et reprenant haleine, Respire le vent fort qui souffle sur la plaine; Puis, sans hâte, touchant ses boeufs de l’aiguillon, Il repart, jusqu’au soir, pour un autre sillon. Les Vierges Au Crépuscule. -Naïs, je ne vois plus la couleur de tes bagues... -Lydé, je ne vois plus les cygnes sur les vagues... -Naïs, n’entends-tu pas la flûte des bergers? -Lydé, ne sens-tu pas l’odeur des orangers? -D’où vient qu’en moi, Naïs, monte un frisson amer À regarder mourir le soleil sur la mer? -D’où vient ainsi, Lydé, qu’en frémissant j’écoute Le bruit lointain des chars qui rentrent sur la route? Et Naïs et Lydé, les vierges de quinze ans, Seules sur la terrasse aux parfums épuisants, Sentent leur coeur trop lourd fondre en larmes obscures Et, sous leurs fronts penchés mêlant leurs chevelures, D’une étreinte où la bouche à la bouche s’unit, Sanglotent doucement dans le soir infini... Myrtil Et Palémone. Myrtil et Palémone, enfants chers aux bergers, Se poursuivent dans l’herbe épaisse des vergers, Et font fuir devant eux, en de bruyantes joies, La file solennelle et stupide des oies. Or Myrtil a vaincu Palémone en ses jeux; Comme il l'étreint, rieuse, entre ses bras fougueux, Il frémit de sentir, sous les toiles légères; Palpiter tout à coup des formes étrangères; Et la double rondeur naissante des seins nus Jaillit comme un beau fruit sous ses doigts ingénus. Le jeu cesse... Un mystère en son coeur vient d’éclore, Et, grave, il les caresse et les caresse encore. Les Constellations. Clydie, au crépuscule assise dans les fleurs, Regarde, à l’orient, de ses beaux yeux rêveurs Les constellations, claires géométries, Au velours bleu du soir fixer leurs pierreries. Mélanthe les indique et, le doigt vers les cieux, Les nomme par leurs noms doux et mystérieux: Pégase, le Dragon, Cassiopée insigne, Andromède et la Lyre, et la Vierge et le Cygne, Et le grand Chariot qui brille éblouissant Et, seul, n’a point de part aux bains de l’Océan. La majesté des dieux avec l’ombre descend, Donnant une âme auguste aux choses familières. Sur le bord opposé du golfe, des lumières Brillent; par instants glisse et s’éloigne un bateau. Le bruit des rames va s’affaiblissant sur l’eau... Et les amants, dont l’âme au firmament s’abîme, Enivrés de la nuit transparente et sublime, Parfois ferment les yeux et soudain, ô douceur! Retrouvent tout le ciel étoilé dans leur coeur. Nyza Chante. La famille nombreuse, et par les dieux comblée, Tout autour de la table est encor rassemblée: Elyone au long col, Lydie aux seins naissants, Nyza dont la voix triste a de si purs accents, Myrte agile et robuste, Ixène douce et blanche. La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche; Myrte rit aux éclats; Ixène jette un cri; Et le père accoudé sur la table sourit... Le jour fut accablant; par la fenêtre ouverte Un peu de brise vient de la route déserte; La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été. Et le mystère monte avec l’obscurité... L’âme pensive au lent adieu de la lumière: Chante, dit à Nyza la voix grave du père; Et, regardant là-bas briller les derniers feux, Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux. Entre ses soeurs Nyza de son père est chérie; Sa voix semble toujours pleurer une patrie. Elle a treize ans; un soir d’amour, la Volupté De nuit et de lumière a pétri sa beauté. Son petit front de marbre a l’horreur des servages, Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages. Elle chante; ce sont des rondes d’anciens jours, Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs. Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre; Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre, Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir Au fond du grand silence où le jour va mourir! Elyone et Lydie, aux limpides pensées, Se tiennent doucement par la taille enlacées; Le petit Myrte dort, la tête sur son bras; Et le père, sachant qu’on ne le verra pas, Faisant tourner un verre avec sa main distraite, Laisse errer dans ses yeux une larme secrète... Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux, N’a point encore à table apporté les flambeaux. Tout est noir; le grand ciel brille de feux sans nombre; Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre... La Tourterelle D’Amymone. Amymone en ses bras a pris sa tourterelle, Et, la serrant toujours plus doucement contre elle, Se plaît à voir l’oiseau, docile à son désir, Entre ses jeunes seins roucouler de plaisir. Même elle veut encor que son bec moins farouche Cueille les grains posés sur le bord de sa bouche, Puis, inclinant la joue au plumage neigeux, Et, toujours plus câline et plus tendre en ses jeux, Elle caresse au long des plumes son visage, Et sourit, en frôlant son épaule au passage, De sentir, rougissant chaque fois d’y penser, Son épaule plus douce encore à caresser. Damoetas Et Methymne. Damoetas le poète et Methymne le sage, Dans l’agreste douceur d’un calme paysage Où brille une eau courante, où paissent des troupeaux, Assis près de la ruche, alternent leurs propos. Methymne gravement dit l’essence des choses, L’air, l’eau, le feu, la terre et les métamorphoses; Quelle grande âme unique en ses modes divers Transforme incessamment l’éternel univers, Et se révèle, égale, en sa raison profonde, Dans le vol d’un insecte ou l’orbite d’un monde. Damoetas à son tour: quelle Nécessité Mène à travers l’amour la vie à la beauté: Quelle identique loi, passant l’art des orfèvres, A découpé le lys et ciselé les lèvres; Et quels souffles du ciel agitent en tout temps Les bois, la vaste mer aux flots retentissants, Et, venus jusqu’à nous des étoiles lointaines, Propagent d’onde en onde, au bleu des nuits sereines, Le son mélodieux de l’éther musical Où tournent doucement les sphères de cristal... Ainsi vont s’enlaçant leurs nobles rêveries. Des vaches, çà et là, beuglent dans les prairies. Pannyre Aux Talons D’Or. Dans la salle en rumeur un silence a passé... Pannyre aux talons d’or s’avance pour danser. Un voile aux mille plis la cache tout entière. D’un long trille d’argent la flûte la première L’invite; elle s’élance, entre-croise ses pas, Et, du lent mouvement imprimé par ses bras, Donne un rythme bizarre à l’étoffe nombreuse, Qui s’élargit, ondule, et se gonfle et se creuse, Et se déploie enfin en large tourbillon... Et Pannyre devient fleur, flamme, papillon! Tous se taisent; les yeux la suivent en extase. Peu à peu la fureur de la danse l’embrase. Elle tourne toujours; vite! plus vite encore! La flamme éperdument vacille aux flambeaux d’or!... Puis, brusque, elle s’arrête au milieu de la salle; Et le voile qui tourne autour d’elle en spirale, Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis, Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis, Comme au travers d’une eau soyeuse et continue, Dans un divin éclair, montre Pannyre nue. La Maison Du Matin. La maison du matin rit au bord de la mer, La maison blanche, au toit de tuiles rose clair. Derrière un pâle écran de frêle mousseline, Le soleil luit, voilé comme une perle fine; Et du haut des rochers redoutés du marin, Tout l’espace frissonne au vent frais du matin. Lyda, debout au seuil que la vigne décore, Un enfant sur les bras, sourit, grave, à l’aurore, Et laisse, regardant au large, le vent fou Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou. Par l’escalier du ciel l’enfantine journée Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée, Et, pour mieux l’accueillir, la mer au sein changeant Scintille à l’horizon, toute blanche d’argent. Mais déjà les enfants s’échappent; vers la plage Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage. En vain Lyda les gronde: enivrés du ciel clair Leur rire de cristal s’éparpille dans l’air. La maison du matin rit au bord de la mer. Le Bonheur. Pour apaiser l’enfant qui, ce soir, n’est pas sage, Églé, cédant enfin, dégrafe son corsage, D’où sort, globe de neige, un sein gonflé de lait. L’enfant, calmé soudain, a vu ce qu’il voulait, Et de ses petits doigts pétrissant la chair blanche Colle une bouche avide au beau sein qui se penche. Églé sourit, heureuse et chaste en ses pensers, Et si pure de coeur sous les longs cils baissés. Le feu brille dans l’âtre; et la flamme, au passage, D’un joyeux reflet rose éclaire son visage, Cependant qu’au dehors le vent mène un grand bruit... L’enfant s’est détaché, mûr enfin pour la huit, Et, les yeux clos, s’endort d’un bon sommeil sans fièvres, Une goutte de lait tremblante encore aux lèvres. La mère, suspendue au souffle égal et doux, Le contemple, étendu, tout nu, sur ses genoux, Et, gagnée à son tour au grand calme qui tombe, Incline son beau col flexible de colombe; Et, là-bas, sous la lampe au rayon studieux, Le père au large front, qui vit parmi les dieux, Laissant le livre antique, un instant considère, Double miroir d’amour, l’enfant avec la mère, Et dans la chambre sainte, où bat un triple coeur, Adore la présence auguste du bonheur. La Sagesse. Polybe, le vieillard aux secrets merveilleux, Que cent ans de sagesse ont fait semblable aux dieux, Assis près de Clydès le pâtre sur la mousse, Écoute, en lui parlant, descendre la nuit douce, Et regarde, pensif, dans.le golfe désert Les constellations se lever sur la mer... Clydès est pur et doux; sa chevelure brune Couvre un beau front plus blanc qu’un marbre au clair de lune; Il fuit les jeux bruyants et les propos légers, Et le vieillard, qui l’aime entre tous les bergers, Pour lui laisse à longs flots de sa barbe ondoyante La science couler comme une huile abondante. Il dit les fruits, les fleurs, les baumes, les poisons, Les vents du ciel et l'ordre alterné des saisons. Partout il montre l’âme éparse en la matière, La vie épanouie en jardins de lumière, Et célèbre d’un geste élargi peu à peu L’eau sombre et douce unie à la splendeur du feu! Clydès l’écoute, avide; une ardeur le dévore; Il n’est pas satisfait; il veut savoir encore, Comprendre tout, saisir l’ordre unique et fatal, Monter à l’infini l’escalier de cristal, Et par delà le temps, l’étendue et le nombre, Contempler un instant, fulgurante dans l’ombre, Sous son voile criblé de millions d’astres d’or, La Face dont les yeux vivants donnent la mort! Il frémit; la pensée en lui comme une ivresse Monte; ses yeux profonds brillent; sa voix se presse... Mais le vieillard l’arrête, et, lui prenant le bras, Met un doigt sur sa bouche et ne lui répond pas. Clydès frissonne... Il a compris son insolence, Et, pâle, il croit entendre, au sein du calme immense, Chaque mot proféré par son orgueil mortel Tomber sans fin au fond du silence éternel. AU JARDIN DE L'INFANTE. Mon Âme est une infante. . . Mon Âme est une infante en robe de parade, Dont l'exil se reflète, éternel et royal, Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial, Ainsi qu'une galère oubliée en la rade. Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement, Deux lévriers d'Écosse aux yeux mélancoliques Chassent, quand il lui plaît, les bêtes symboliques Dans la forêt du Rêve et de l'Enchantement. Son page favori, qui s'appelle Naguère, Lui lit d'ensorcelants poèmes à mi-voix, Cependant qu'immobile, une tulipe aux doigts, Elle écoute mourir en elle leur mystère... Le parc alentour d'elle étend ses frondaisons, Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustres; Et, grave, elle s'enivre à ces songes illustres Que recèlent pour nous les nobles horizons. Elle est là résignée, et douce, et sans surprise, Sachant trop pour lutter comme tout est fatal, Et se sentant, malgré quelque dédain natal, Sensible à la pitié comme l'onde à la brise. Elle est là résignée, et douce en ses sanglots, Plus sombre seulement quand elle évoque en songe Quelque Armada sombrée à l'éternel mensonge, Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots. Des soirs trop lourds de pourpre où sa fierté soupire, Les portraits de Van Dyck aux beaux doigts longs et purs, Pâles en velours noir sur l'or vieilli des murs, En leurs grands airs défunts la font rêver d'empire. Les vieux mirages d'or ont dissipé son deuil, Et, dans les visions où son ennui s'échappe, Soudain -gloire ou soleil -un rayon qui la frappe Allume en elle tous les rubis de l'orgueil. Mais d'un sourire triste elle apaise ces fièvres; Et, redoutant la foule aux tumultes de fer, Elle écoute la vie -au loin -comme la mer... Et le secret se lait plus profond sur ses lèvres. Rien n'émeut d'un frisson l'eau pâle de ses yeux, Où s'est assis l'Esprit voilé des Villes mortes; Et par les salles, où sans bruit tournent les portes, Elle va, s'enchantant de mots mystérieux. L'eau vaine des jets d'eau là-bas tombe en cascade, Et, pâle à la croisée, une tulipe aux doigts, Elle est là, reflétée aux miroirs d'autrefois, Ainsi qu'une galère oubliée en la rade. Mon Âme est une infante en robe de parade. D'une essence ravie aux vieillesses des roses. Stéphane Mallarmé. Heures D'Été. I Apporte les cristaux dorés, Et les verres couleur de songe; Et que notre amour se prolonge Dans les parfums exaspérés. Des roses! Des roses encor! Je les adore à la souffrance. Elles ont la sombre attirance Des choses qui donnent la mort. L'été d'or croule dans les coupes; Le jus des pêches que tu coupes Eclabousse ton sein neigeux. Le parc est sombre comme un gouffre. Et c'est dans mon coeur orageux Comme un mal de douceur qui souffre. II Frêle comme un harmonica. L'eau pure des vasques soupire; La même étoile en feu se mire Dans nos verres de vieux muscat. Ton col superbe et délicat De Clorinde ou de Lindamire Sort tout entier, pour qu'on l'admire, D'un brocart de pontificat. Dans le soir de magnificence, Les richesses de ta présence Evoquent l'âge Florentin; Et vers le ciel fin de turquoise Monte des coupes du festin, Suave, un songe de framboise. III Lune de cuivre - Paifums lourds... Comme des lampes sous un dôme Les astres brûlent; l'heure embaume; Les fleurs dorment dans le velours. L'âme en langueur des jardins sourds Exhale d'étouffants arômes. L'eau des porphyres polychromes Dans les bassins pleure, toujours. Nulle ombre de feuille qui bouge. Seule, ta lèvre éclate, rouge, A la flamme du haut flambeau; Et tu semblés, dans l'air nocturne. Dure et fatale comme l'urne Impénétrable d'un tombeau. IV Les grands Jasmins épanouis Vibrent dans les chaudes ténèbres... Seuls, les Parfums régnent, funèbres, Sur les jardins évanouis. La phalène en silence vers La flamme d'or se précipite. Dans l'obscurité qui palpite Tes yeux verts rêvent, grands ouverts. Tes yeux verts, 6 ma Bien-Aimée, Rêvent dans l'ombre parfumée D'affreux supplices pour les coeurs; Et ton nez irrité respire Dans l'ctoufïement des odeurs Des fêtes sanglantes d'empire! V Ton menton pose dans ta main; Tes lèvres songent, évasives, Tes prunelles dorment, pensives, Sur une branche de jasmin... La bouche brûlant de carmin. Sous tes parures excessives Tu prends, dans les ombres massives. L'air fabuleux et surhumain. Et mon amour qui s'exacerbe Devant ton silence superbe Cherche en vain, sans trouver la paix, Ce je ne sais quoi de ton âme, De ton coeur, de tes sens, ô femme, Qu'il ne possédera jamais. VI Il pleut des pétales de fleurs. La flamme se courbe au vent tiède De mes deux yeux je te possède, Et mes yeux ont besoin de pleurs. Vieille argile faite aux douleurs, Quel goût de souffrir sans remède Harcèle ainsi le coeur qui cède... Il pleut des pétales de fleurs. Les roses meurent, chaque et toutes. Je ne dis rien, et tu m'écoutes Sous tes immobiles cheveux. L'amour est lourd - Mon âme est lasse. Quelle est donc, Chère, sur nous deux Cette aile en silence qui passe? Musique Sur L'Eau. Oh! Écoute la symphonie; Rien n'est doux comme une agonie Dans la musique indéfinie Qu'exhale un lointain vaporeux; D'une langueur la nuit s'enivre, Et notre coeur qu'elle délivre Du monotone effort de vivre Se meurt d'un trépas langoureux. Glissons entre le ciel et l'onde, Glissons sous la lune profonde; Toute mon âme, loin du monde, S'est réfugiée en tes yeux, Et je regarde tes prunelles Se pâmer sous les chanterelles, Comme deux fleurs surnaturelles Sous un rayon mélodieux. Oh! écoute la symphonie; Rien n'est doux comme l'agonie De la lèvre à la lèvre unie Dans la musique indéfinie... Accompagnement. Tremble argenté, tilleul, bouleau... La lune s'effeuille sur l'eau... Comme de longs cheveux peignés au vent du soir, L'odeur des nuits d'été parfume le lac noir. Le grand lac parfumé brille comme un miroir, La rame tombe et se relève, Ma barque glisse dans le rêve. Ma barque glisse dans le ciel Sur le lac immatériel... Des deux rames que je balance, L'une est Langueur, l'autre est Silence. En cadence, les yeux fermés, Rame, ô mon coeur, ton indolence A larges coups lents et pâmés. Là-bas la lune écoute, accoudée au coteau. Le silence qu'exhale en glissant le bateau... Trois grands lis frais-coupés meurent sur mon manteau. Vers tes lèvres, ô Nuit voluptueuse et pâle. Est-ce leur âme, est-ce mon âme qui s'exhale? Cheveux des nuits d'argent peignés aux longs roseaux... Comme la lune sur les eaux. Comme la rame sur les flots, Mon âme s'effeuille en sanglots! Promenade A L'Etang. Le calme des jardins profonds s'idéalise. L'âme du soir s'annonce à la tour de l'église; Ecoute, l'heure est bleue et le ciel s'angélise. A voir ce lac mystique où l'azur s'est fondu, Dirait-on pas, ma soeur, qu'un grand coeur éperdu En longs ruisseaux d'amour, là-haut, s'est répandu? L'ombre lente a noyé la vallée indistincte. La cloche, au loin, note par note, s'est éteinte, Emportant comme l'âme frêle d'une sainte. L'heure est à nous; voici que, d'instant en instant, Sur les bois violets au mystère invitant Le grand manteau de la Solitude s'étend. L'étang moiré d'argent, sous la ramure brune, Comme un coeur affligé que le jour importune. Rêve à l'ascension suave de la lune... Je veux, enveloppé de tes yeux caressants, Je veux cueillir, parmi les roseaux frémissants, La grise fleur des crépuscules pâlissants. Je veux au bord de l'eau pensive, ô bien-aiméc, A ta lèvre d'amour et d'ombre parfumée Boire un peu de ton âme, à tout soleil fermée. Les ténèbres sont comme un lourd tapis soyeux. Et nos deux coeurs, l'un près de l'autre, parlent mieux Dans un enchantement d'amour silencieux. Comme pour saluer les étoiles premières, Nos voix de confidence, au calme des clairières, Montent, pures dans l'ombre, ainsi que des prières. Et je baise ta chair angéli(iue aux paupières. Automne. A pas lents, et suivis du chien de la maison, Nous refaisons la route à présent trop connue. Un pâle automne saigne au fond de l'avenue, Et des femmes en deuil passent à l'horizon. Comme dans un préau d'hospice ou de prison, L'air est calme et d'une tristesse contenue; Et chaque feuille d'or tombe, l'heure venue, Ainsi qu'un souvenir, lente, sur le ga^on. Le Silence entre nous marche... Coeurs de mensonges, Chacun, las du voyage, et mûr pour d'autres songes, Rêve égoïstement de retourner au port. Mais let bois ont, ce soir, tant de mélancolie Que noire coeur s'émeut à son tour et s'oublie A parler du passé, sous le ciel qui s'endort, Doucement, à mi-voix, comme d'un enfant mort. Larmes. Larmes aux fleurs suspendues, Larmes de sources perdues Aux mousses des rochers creux; Larmes d'automne épandues, Larmes de cors entendues Dans les grands bois douloureux; Larmes des cloches latines, Carmélites, Feuillantines... Voix des beffrois en ferveur; Larmes, chansons argentines Dans les vasques florentines Au fond du jardin rêveur; Larmes des nuits étoilées, Larmes de flûtes voilées Au bleu du pare endormi; Larmes aux longs cils perlées, Larmes d'amante coulées Jusqu'à l'âme de l'ami; Gouttes d'extase, éplorement délicieux, Tombez des nuits! Tombez des fleurs! Tombez des yeux! Et toi, mon coeur, sois le doux fleuve harmonieux, Qui, riche du trésor tari des urnes vides, Roule un grand rêve triste aux mers des soirs languides. Elégie. A Gabriel Rûndon. Quand la nuit verse sa tristesse au firmament Et que, pâle au balcon, de ton calme visage Le signe essentiel hors du temps se dégage, Ce qui t'adore en moi s'émeut profondément. C'est l'heure de pensée où s'allument les lampes. La ville où peu à peu toute rumeur s'éteint, Déserte, se recule en un vague lointain Et prend cette douceur des anciennes estampes. Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois, Fragile pont où l'âme à l'âme communique. Le ciel se décolore; et c'est un charme unique Cette fuite du temps, il semble, entre nos doigts. Je resterais ainsi des heures, des années. Sans épuiser jamais la douceur de sentir Ta tête aux lourds cheveux sur moi s'appesantir, Comme morte parmi les lumières fanées. C'est le lac endormi de l'heure à l'unisson, La halte au bord du puits, le repos dans les roses; Et par de longs fils d'or nos coeurs liés aux choses Sous l'invisible archet vibrent d'un long frisson. Oh! garder à jamais l'heure élue entre toutes, Pour que son souvenir, comme un parfum séché, Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché, Console notre coeur, seul, le soir, sur les routes. Voici que les jardins de la Nuit vont fleurir. Les lignes, les couleurs, les sons deviennent vagues. Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues. Ma soeur, entends-tu pas quelque chose mourir!... Mets surmon front tes mains fraîches comme une eau pure, Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs; Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs. Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture. C'est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous; Et tout ce que la terre a de soupirs qui montent, Il semble qu'à mon coeur enivré le racontent Tes yeux levés au ciel si tristes et si doux. Even-Tide. Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours La ville haletante exhale ses fumées. Frère de nonchaloir, le fleuve aux eaux lamées Roule un flot de légende au pied des vieilles tours. Le peuple, regagnant sans hâte sa demeure. Fait sonner sous ses pas la pierre du vieux pont, Dont l'âme fatiguée aux siècles lui répond Dans cette lassitude indicible de l'heure. Une Main invisible a béni l'horizon. Moins d'animalité pèse sur les paupières; Et, comme un vieux captif enterré sous des pierres, L'âme un instant tressaille au fond de sa prison. Et les grands yeux fiévreux dans les faces hachées. Les pauvres yeux brûlés, dans un élan plaintif. Comme des altérés boivent au ciel pensif. Et les lèvres sont par le Silence touchées. En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts. Le Rêve passe, la ceinture dénouée, Frôlant les âmes de sa traîne de nuée. Au rythme éteint d'une musique d'autrefois. Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve; Et, dans l'émotion pâle du soir tombant. S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc Ma jeunesse déjà grave comme une veuve... Toutes je les revois, les Belles du passé, Dans les robes que leur donna mon coeur crédule, Tournoyer lentement, nymphes du crépuscule, Dans un décor lointain doucement efïacé. Toutes je les revois, légères et câlines, Mêler leur chevelure à la fuite du jour, Et passant devant moi, rapides, tour à tour Chanter ma vie au coeur des vieilles mandolines. J'écoute... et, peu à peu, voici sur les flots bruns. Vers les grands ponts dressés là-bas comme des portes. Que des barques de songe, où sommeillent des mortes, S'éloignent dans la nuit sur d'anciens parfums... Octobre. Octobre est doux. - L'hiver pèlerin s'achemine Au ciel, où la dernière hirondelle s'étonne. Rêvons... le feu s'allume et la bise chantonne. Rêvons... le feu s'endort sous sa cendre d'hermine. L'abat-jour transparent de rose s'illumine, La vitre est noire sous l'averse monotone. Oh! le doux « remember » en la chambre d'automne, Où des trumeaux défunts l'âme se dissémine. La ville est loin. Plus rien qu'un bruit sourd de voitures Qui meurt, mclancolique, auxplis lourds des tentures... Formons des rêves fins sur des miniatures. Vers de mauves lointains d'une douceur fanée Mon âme s'est perdue; et l'Heure enrubannée Sonne cent ans à la pendule surannée... Nuit Blanche. Sonnet. Cette nuit, tu prendras soin que dans chaque vase Frissonne, humide encore, une gerbe de fleurs. Nul flambeau dans la chambre -où tes chères pâleurs Se noieront comme un rêve en des vapeurs de gaze. Pour respirer tous nos bonheurs avec emphase, Sur le piano triste, où trembleront des pleurs, Tes mains feront chanter d'angéliques douleurs Et je t'écouterai, silencieux d'extase. Tels nous nous aimerons, sévères et muets. Seul, un baiser parfois sur tes ongles fluets Sera la goutte d'eau qui déborde des urnes, Ô Soeur! et dans le ciel de notre pureté Le virginal Désir des amours taciturnes Montera lentement comme un astre argenté. Ton souvenir est comme un livre bien aimé. . . Ton Souvenir est comme un livre bien aimé, Qu'on lit sans cesse, et qui jamais n'est refermé, Un livre où l'on vit mieux sa vie, et qui vous hante D'un rêve nostalgique, où l'âme se tourmente. Je voudrais, convoitant l'impossible en mes voeux, Enfermer dans un vers l'odeur de tes cheveux; Ciseler avec l'art patient des orfèvres Une phrase infléchie au contour de tes lèvres; Emprisonner ce trouble et ces ondes d'émoi Qu'en tombant de ton âme, un mot propage en moi; Dire quelle mer chante en vagues d'élégie Au golfe de tes seins où je me réfugie; Dire, oh surtout! tes yeux doux et tièdes parfois Comme une après-midi d'automne dans les bois; De l'heure la plus chère enchâsser la relique, Et, sur le piano, tel soir mélancolique, Ressusciter l'écho presque religieux D'un ancien baiser attardé sur tes yeux. Musique Confidentielle. Au cartel d'or, Qui s'endort, La lyre du pendule à peine se balance. Sans avirons. Nous errons, Au vague, sur le lac enchanté du Silence. L'accord dernier Du clavier Au long des fils vibrants se prolonge et se pâme. Et d'un remous Lent et doux En ondes de langueur s'élargit dans notre âme. Sur les tapis Assoupis Une rose blessée et penchante agonise; Et le désir De mourir Comme une extase en nous monte et se divinise. D'ombre noyé. Déployé, Comme un dais triomphal, pour des pompes célèbres Le lit massif, Dieu pensif. Médite obscurément nos baisers des ténèbres. L'air amolli S'est empli De ton parfum subtil, obsesseur et complexe. Philtre ambigu. Suraigu, Fleur tiède épanouie au soleil de ton sexe. Tes yeux mourants. Transparents, M'ouvrent les profondeurs des verts mélancoliques, Et les charbons Moribonds Font trembler tout au fond des flammes symboliques. Je t'aime ainsi Sans souci De l'heure disparue, et du mal et des peines; Que par nos doigts Plus étroits Notre amour se pénètre au plus fin de nos veines. Restons perdus, Suspendus Au-dessus de la terre ironique et brutale, Sans rien savoir, Sans rien voir, Révélés à la Vie Unique et Musicale... Ne parle pas. Ou si bas Que ce soit un secret vaporeux qu'on devine, Et qui se meurt Dans le coeur Comme une haleine d'ange en un duvet d'hermine. (PAUL MORISSE Musicienne du Silence, Stéphane Mallarmé.) Dilection. J'adore l'indécis, les sons, les couleurs frêles, Tout ce qui tremble, ondule, et frissonne, et chatoie, Les cheveux et les yeux, l'eau, les feuilles, la soie, Et la spiritualité des formes grêles; Les rimes se frôlant comme des tourterelles, La fumée où le songe en spirales tournoie, La chambre au crépuscule, où Son profil se noie. Et la caresse de Ses mains surnaturelles; L'heure de ciel au long des lèvres câlinée, L'âme comme d'un poids de délice inclinée, L'âme qui meurt ainsi qu'une rose fanée, Et tel coeur d'ombre chaste, embaumé de mystère Où veille, comme le rubis d'un lampadaire, Nuit et jour, un amour mystique et solitaire. Musique. Sonnet. Puisqu'il n'est point de mots qui puissent contenir, Ce soir, mon âme triste en vouloir de se taire, Qu'un archet pur s'élève et chante, solitaire, Pour mon rêve jaloux de ne se définir. Ô coupe de cristal pleine de souvenir; Musique, c'est ton eau seule qui désaltère; Et l'âme va d'instinct se fondre en ton mystère, Comme la lèvre vient à la lèvre s'unir. Sanglot d'or!... Oh! voici le divin sortilège! Un vent d'aile a couru sur la chair qui s'allège; Des mains d'anges sur nous promènent leur douceur. Harmonie, et c'est toi, la Vierge secourable, Qui, comme un pauvre enfant, berces contre ton coeur Notre coeur infini, notre coeur misérable. Ermione. Le ciel suave était jonché de pâles roses... Tes yeux tendres au fond de ton large chapeau Rêvaient: tu flottais toute aux plis d'un grand manteau Et ton coeur, qu'inclinaient d'inexprimables choses. Le ciel suave était jonché de pâles roses... Se penchait sur mon coeur comme un iris sur l'eau. Le ciel suave était jonché de violettes... Avec je ne sais quoi dans l'âme de transi, Tu souriais, pâlotte, un sourire aminci; Et ton visage frôle avait, sous la violette, Le ciel suave était jonché de violettes... Les tons pastellisés d'un Lawrence adouci. Ce n'était rien; c'était, dans le soir d'améthyste, Des mots, des frôlis d'âme en longs regards croisés, De la douceur fondue en gouttes de baisers, Une étreinte de soeurs, une joie un peu triste. Ce n'était rien; c'était, dans le soir d'améthyste, Un musical amour sur les sens apaisés. Tu marchais chaste dans la robe de ton âme. Que le désir suivait comme un fauve dompté. Je respirais parmi le soir, ô pureté. Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme. Tu marchais chaste dans la robe de ton âme, Et je sentais mon coeur se dissoudre en bonté. Et quand je te quittai, j'emportai de cette heure, Du ciel et de tes yeux, de ta voix et du temps, Un mystère à traduire en mots inconsistants. Le charme d'un sourire indéfini qui pleure. Et, dans l'âme un écho d'automne qui demeure. Comme un sanglot de cor perdu snr les étangs. Keepsake. Sa robe était de tulle avec des roses pâles, Et rose-pâle était sa lèvre, et ses yeux froids, Froids et bleus comme l'eau qui rêve au fond des bois. La mer Tyrrhénienne aux langueurs amicales Berçait sa vie éparse en suaves pétales. Très douce elle mourait ses petits pieds en croix; Et, quand elle chantait, le cristal de sa voix Faisait saigner au coeur ses blessures natales. Toujours à son point maigre un bracelet de fer, Où son nom de blancheur était gravé « Stéphane », Semblait l'anneau rivé de l'exil très amer. Dans un parfum d'héliotrope diaphane Elle mourait, fixant les voiles sur la mer, Elle mourait parmi l'automne... vers l'hiver. Et c'était comme une musique qui se fane... Je rêve de vers doux. . . Je rêve de vers doux et d'intimes ramages, De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages, De vers blonds où le sens fluide se délie, Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie, De vers silencieux, et sans rythme et sans trame Où la rime sans bruit glisse comme une rame. De vers d'une ancienne étoffe, exténuée, Impalpable comme le son et la nuée, De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures, De vers de soirs d'amour énervés de verveine, Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine, Et qui au long des nerfs baignés d'ondes câlines Meurent à l'infini en pâmoisons félines. Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes. Violes d'or, et pianissim'amorose... Je rêve de vers doux mourant comme des roses. Confins. Dans l'ombre tiède où toute emphase s'atténue, Sur les coussins, parmi la flore des lampas, L'efîeuillement des heures d'or qu'on n'entend pas. Vibrer ainsi qu'un son d'archet qui diminue. S'affiner l'âme en une extase si ténue; Jouir son coeur sur une pointe de compas; Tenter parmi des flacons d'or d'exquis trépas; Ne plus savoir ce que sa vie est devenue... Se retrouver, et puis se perdre en des pays, Et des heures, en des pianos inouïs Faire flotter comme du silence en arpèges; Dans les parfums et la fumée aux lents manèges Jusqu'à son coeur et par ses yeux évanouis Sentir tomber des baisers doux comme des neiges. Vers les Iles d'Amour, en les lacs bleus écloses. Mes Rêves sont partis sur des nacelles roses. L'Ile Fortunée. A Antony Mars. Dites, la Bande Jolie, J'ai l'âme en mélancolie, Dites-moi, je vous supplie. Où c'est. Est-ce à Venise, à Florence? Est-ce au pays d'Espérance? Est-ce dans l'Ile-de-France? Qui sait? Viens, tu verras des bergères, Des marquises bocagères. Des moutons blancs d'étagères, Et puis Des oiseaux et des oiselles, Des Lindors et des Angeles, Et des roses aux margelles Des puits. Viens, tu verras desLucindes, Des Agnès, des Rosalindes, Avec des perles des Indes, Gardant Sur l'index une perruche. Le col serré dans la ruche. Le grand éventail d'autruche Pendant. Les Iris et les Estelles En chaperons de dentelles Rêvent près des cascatelles En pleurs, Et fermant leurs grandes ailes Les papillons épris d'elles En deviennent infidèles Aux fleurs. Unis d'une double étreinte Les Amants rôdent, sans crainte, Aux détours du labyrinthe Secret. Sur le jardin diaphane Un demi-silence plane, Où toute rumeur profane Mourrait. C'est la Divine Journée, Par le songe promenée Sur l'herbe comme fanée Un peu. Avec des amours sans fraude. Des yeux d'ambre et d'émeraude Et de lents propos que brode L'aveu. Le soir tombe... L'heure doirce Qui s'éloigne sans secousse Pose à peine sur la mousse Ses pieds; Un jour indécis persiste. Et le Crépuscule triste Ouvre ses yeux d'améthyste Mouillés. Des cygnes voguent par troupes... On goûte sur l'herbe en groupes; Le dessert choque les coupes D'or fin. Les assiettes sont de Sèvres; Et les madrigaux, si mièvres, Caramélisent les lèvres Sans fin. L'après-midi qui renie L'ivresse du jour bannie Expire en une infinie Langueur... Le toit des chaumières fume. Et dans le ciel qui s'embrume L'argent des astres s'allume. Songeur. Les amants disent leurs flammes, Les yeux fidèles des femmes Sont si purs qu'on voit leurs âmes Au fond; Et, deux à deux, angéliques. Les Baisers mélancoliques. Au bleu pays des reliques S'en vont. Au son des musiques lentes, Les Amoureuses dolentes Ralentissent, nonchalantes, Le pas... Du ciel flotte sur la terre; Et, dans le soir solitaire. L'angélus tinte à Cythère, Là-bas... Nocturne. Nuit d'été. - Sous le ciel de lapis-lazuli, Le parc enchanté baigne en des ténèbres molles. Les fleurs rêvent, l'amour se parfume aux corolles. Tiède, la lune monte au firmament pâli. Ce soir, fête à Bergame au palais Lanzoli! Les couples enlacés descendent des gondoles. Le bal s'ouvre, étoile de roses girandoles. Flûte et cordes, l'orchestre est conduit par Luli. Les madrigaux parmi les robes essaimées Offrent, la lèvre en coeur, leurs fadeurs sublimées; Et, sur le glacis d'or des parquets transparents, Les caillettes Régence, exquisement vieillottes, Détaillent la langueur savante des gavottes Au rythme parfume des éventails mourants. Arpège. L'âme d'une flûte soupire Au fond du pare mélodieux; Limpide est l'ombre où l'on respire Ton poème silencieux, Nuit de langueur, nuit de mensonge, Qui poses d'un geste ondoyant Dans ta chevelure de songe La lune, bijou d'Orient. Sylva, Sylvie et Sylvanire, Belles au regard bleu changeant, L'étoile aux fontaines se mire, Allez par les sentiers d'argent, Allez vite -l'heure est si brève! Cueillir au jardin des aveux Les coeurs qui se meurent du rêve De mourir parmi vos cheveux... L'Indifférent. Dans le parc vaporeux où l'heure s'énamoure. Les robes de satin et les sveltes manteaux Se mêlent, reflétés au ciel calme des eaux, Et c'est la fin d'un soir infini qu'on savoure. Les éventails sont clos; dans l'air silencieux Un andante suave agonise en sourdine, Et, comme l'eau qui tombe en la vasque voisine. L'amour tombe dans l'âme et déborde des yeux. Les grands cils allongés palpitent leurs tendresses; Fluides sous les mains s'arpègent les caresses; Et là-bas, s'efiilant, solitaire et moqueur. L'Indifférent, oh! las d'Agnès ou de Lucile, Sur la scène, d'un geste adorable et gracile, Du bout de ses doigts fins sème un peu de son coeur. Invitation. Mon coeur est un beau lac solitaire qui tremble, Hanté d'oiseaux furtifs et de rameaux frôleurs, Où le vol argenté des sylphes bleus s'assemble En un soir diaphane où défaillent des fleurs. La lune y fait rêver ses pâleurs infinies; L'aurore en son cristal baigne ses pieds rosés; Et sur ses bords, en d'éternelles harmonies, Soupire l'orgue des grands joncs inapaisés. Un temple est au milieu, tout en colonnes blanches, Éclos dans les tiédeurs secrètes du jasmin; Des ramiers bleu-de-ciel s'aiment parmi les branches... Laquelle se mettra la première en chemin? Le lac est vert, le lac est bleu; Voici tinter le couvre-feu. Sonnez l'heure aux ondins, petites campanules. Dame aux yeux verts, Dame aux yeux bleus, Dame d'automne au coeur frileux, De votre éventail onduleux Venez-vous-en bercer le vol des libellules Du crépuscule... Les gondoles sont là, fragiles et cambrées Sur l'eau dormeuse et sourde aux enlacis mourants, Les gondoles qui font, de roses encombrées, Pleurer leurs rames d'or sur les flots odorants. Les nefs d'amour, avec leurs velours de simarres, Captives en tourment, se meurent sur les eaux... Oh! quels doigts fins viendront dénouer les amarres, Un soir, parmi la chevelure des roseaux? Laquelle s'en viendra, quand sonneront les heures, Voguer, pâle de lune et perdue en un ciel? Laquelle au doux sanglot des musiques mineures Taira dans un baiser le mot essentiel? Laquelle -Cydalise on Linda -que t'en semble, Te laissera l'aimer, le front sur ses genoux? Qu'importe... l'âme est triste et leurs baisers sont doux... Mon coeur est un beau lac solitaire qui tremble, Ô les Belles, embarquez-vous! Hiver. Le ciel pleure ses larmes blanches Sur les jours roses trépassés; Et les amours nus et gercés Avec leurs ailerons cassés Se sauvent, frileux, sous les branches. Ils sont finis les soirs tombants, Rêvés au bord des cascatelles. Les Angéliques, où sont-elles! Et leurs âmes de bagatelles, Et leurs coeurs noués de rubans?... Le vent dépouille les bocages, Les bocages où les amants Sans trêve enroulaient leurs serments Aux langoureux roucoulements Des tourterelles dans les cages. Les tourterelles ne sont plus, Ni les flûtes, ni les violes Qui soupiraient sous les corolles Des sons plus doux que des paroles. Le long des soirs irrésolus. Cette chanson -là-bas -écoute, Cette chanson au fond du bois... C'est l'adieu du dernier hautbois, C'est comme si tout l'autrefois Tombait dans l'âme goutte à goutte. Satins changeants, cheveux poudrés, Mousselines et mandolines, Ô Mirandas! Ô Roselines! Sous les étoiles cristallines, Ô Songe des soirs bleu-cendrés! Comme le vent brutal heurte en passant les portes! Toutes, -va! toutes les bergères sont bien mortes. Morte la galante folie, Morte la Belle-au-bois-jolie, Mortes les fleurs aux chers parfums! Et toi, soeur rêveuse et pâlie, Monte, monte, ô Mélancolie, Lune des ciels roses défunts. ÉVOCATIONS Le Vase. C'était un vase étrange; on y voyait courir, Pantelante sous la torche des Erinnyes, Une foule mouvante en spires infinies... Et l'argile vivante avait l'air de souffrir. Quelque ouvrier terrible avait dû la pétrir Avec de la chair âpre et des pleurs d'agonies; Des hydres s'y tordaient, et les Voix réunies Clamaient la double horreur de naître et de mourir. Ivres, les Passions fracassaient des cymbales; L'Avarice et la Haine, ourdissant leurs cabales. Insultaient la Justice avec des bras sanglants. Et seul un lys, élu pour les miséricordes, Priait dans la lumière, et sur l'enfer des hordes Versait son âme triste et noble en parfums blancs. Une. Sphynx aux yeux d'émeraude, angélique vampire, Elle rêve sous l'or cruel de ses frisons; La rougeur de sa bouche est pareille aux tisons. Ses yeux sont faux, son coeur est faux, son amour pire. Sous son front dur médite un songe obscur d'empire. Elle est la fleur superbe et froide des poisons. Et le péché mortel aux acres floraisons De sa chair vénéneuse en parfums noirs transpire. Sur son trône, qu'un art sombre sut tourmenter, Immobile, elle écoute au loin se lamenter La mer des pauvres coeurs qui saignent ses blessures; Et bercée aux sanglots, elle songe, et parfois Brûle d'un regard lourd, où couvent des luxures, L'âme vierge du lys qui se meurt dans ses doigts. Galswinte. Galswinte au crépuscule est assise et grelotte. Toujours ce ciel de fer et ces grands leudes roux! Oh! son beau pays d'or où tous les mois sont doux. Et, le front dans ses mains, secrète, elle sanglote. A peine on l'entrevoit glisser, frêle et pâlotte, Dans le palais brutal où vit son rude époux. Seule, des jours entiers, elle prie à genoux Dans sa chambre où sans fin l'odeur des cierges flotte. Les Barbares pour elle ont presque du mépris Et lente, et si lointaine au fond de ses yeux gris, Elle va, de pleurs froids en silence baignée. O toi, qui pour l'exil ainsi fus désignée, Que de fois j'ai baisé ta face avec ferveur. Blanche morte étendue au plus doux de mon coeur. Vase mélancolique, ô Galswinte, ma soeur. L'Hermaphrodite. Vers l'archipel limpide, où se mirent les Iles, L'Hermaphrodite nu, le front ceint de jasmin, Epuise ses yeux verts en un rêve sans fm; Et sa souplesse torse empruntée aux reptiles. Sa cambrure élastique, et ses seins érectiles Suscitent le désir de l'impossible hymen. Et c'est le monstre éclos, exquis et surhumain, Au ciel supérieur des formes plus subtiles. La perversité rôde en ses courts cheveux blonds. Un sourire éternel, frère des soirs profonds, S'estompe en velours d'ombre à sa bouche ambiguë; Et sur ses pâles chairs se traîne avec amour L'ardent soleil païen, qui l'a fait naître un jour De ton écume d'or, ô Beauté suraiguë. La Coupe. Au temps des Immortels, fils de la vie en fête, Où la Lyre élevait les assises des tours. Un artisan sacré modela mes contours Sur le sein d'une vierge, entre ses soeurs parfaite. Des siècles je régnai, splendide et satisfaite, Et les yeux m'adoraient... Quand, vers la fin des jours, De mes félicités le sort rompit le cours, Et je fus emportée au vent de la défaite. Vieille à présent, je vis; mais, lixe en mon destin, Je vis, toujours debout sur un socle hautain, Dans l'empyrée, où l'Art divin me transfigure. Je suis la Coupe d'or, fille du temps païen; Et depuis deux mille ans je garde, à jamais pure. L'incorruptible orgueil de ne servir à rien. La Toison D'Or. Noire dans la nuit bleue, Argô vogue, rapide. Les Chefs, au crépuscule évoquant la maison, Tristes se sont couchés, et dorment. Seul, Jason, Debout, veille et poursuit son grand rêve intrépide. La Lyre aux clous de feu brille; l'ombre est limpide; Le silence infini vibre!... Et le fils d'Eson Emplit de son orgueil immense l'horizon, Et respire de loin les roses de Colchide. Or, pendant qu'à la proue il s'enivre, pensif. Là-bas, Médée en feu, dans le jardin lascif, Sent sa chair se dissoudre aux tièdes vents d'Asie. Et déjà, sous l'oeil vert du Dragon frémissant, Le Destin, préparant l'antique frénésie. Mêle à la Toison d'or l'odeur sombre du sang. Cléopatre. A Alfred Vailette. I Accoudée en silence aux créneaux de la tour, La Reine aux cheveux bleus serrés de bandelettes, Sous l'incantation trouble des cassolettes, Sent monter dans son coeur ta mer, immense Amour. Immobile, sous ses paupières violettes Elle rêve, pâmée aux fuites des coussins; Et les lourds colliers d'or soulevés par ses seins Racontent sa langueur et ses fièvres muettes. Un adieu rose flotte au front des monuments. Le soir, velouté d'ombre, est plein d'enchantements; Et cependant qu'au loin pleurent les crocodiles, La Reine aux doigts crispes, sanglotante d'aveux, Frissonne de sentir, lascives et subtiles. Des mains qui dans le vent épuisent ses cheveux. II Lourde pèse la nuit au bord du Nil obscur... Cléopâtre, à genoux sous les astres qui brûlent, Soudain pâle, écartant ses femmes qui reculent. Déchire sa tunique en un grand geste impur, Et dresse éperdument sur la haute terrasse Son corps vierge, gonflé d'amour comme un fruit mûr. Toute nue, elle vibre! et, debout sous l'azur, Se tord, couleuvre ardente, au vent tiède et vorace» Elle veut, et ses yeux fauves dardent l'éclair, Que le monde ait, ce soir, le parfum de sa chair... O sombre fleur du sexe éparse en l'air nocturne! Et le Sphynx, immobile aux sables de l'ennui. Sent un feu pénétrer son granit taciturne; Et le désert immense a remué sous lui. Orgueil. J'ai secoué du rêve avec ma chevelure. Aux foules où j'allais, un long frisson vivant Me suivait, comme un bruit de feuilles dans le vent; Et ma beauté jetait des feux comme une armure. Au large devant moi les coeurs fumaient d'amour; Froide, je traversais les désirs et les fièvres; Tout, drame ou comédie, avait lieu sur mes lèvres; Mon orgueil éternel demeurait sur la tour. Du remords imbécile et lâclie je n'ai cure, Et n'ai cure non plus des fadasses pitiés. Les larmes et le sang, je m'y lave les pieds! Et je passe, fatale ainsi que la nature. Je suis sans défaillance, et n'ai point d'abandons. Ma cliair n'estpoint esclave au vieux marché des villes, Et l'homme, qui fait peur aux amantes serviles. Sent que son maître est là quand nous nous regardons. J'ai des jardins profonds dans mes yeux d'émeraude, Des labyrinthes fous, d'où l'on ne revient point. De qui me croit tout près je suis toujours si loin. Et qui m'a possédée a possédé la Fraude. Mes sens, ce sont des chiens qu'au doigt je fais coucher, Je les dresse à forcer la proie en ses asiles; Puis, l'ayant étranglée, ils attendent, dociles, Que mes yeux souverains leur disent d'y toucher. Je voudrais tous les coeurs avec toutes les âmes! Je voudrais, chasseresse aux féroces ardeurs, Entasser à mes pieds des coeurs, encor des coeurs... Et je distribuerais mon butin rouge aux femmes! Je traîne, magnifique, un lourd manteau d'ennui. Où s'étouffe le bruit des sanglots et des râles. Les flammes qu'en passant j'allume aux yeux des mâles Sont des torches de fête en mon coeur plein de nuit. La haine me plaît mieux, étant moins puérile. Mère, épouse, non pas: ni femelle vraiment! Je veux que mon corps, vierge ainsi qu'un diamant, A jamais comme lui soit splendide et stérile. Mon Orgueil est ma vie, et mon royal trésor; Et jusque sur le marbre, où je m'étendrai froide. Je veux garder, farouche, aux plis du linceul roide Une bouche scellée, et qui dit non encor. Soirs. I Calmes aux quais déserts s'endorment les bateaux. Les besognes du jour rude sont terminées, Et le bleu Crépuscule aux mains efféminées Eteint le fleuve ardent qui roulait des métaux. Les ateliers fiévreux desserrent leurs étaux, Et, les cheveux au vent, les fillettes minées Vers les vitrines d'or courent, illuminées, Meurtrir leur désir pauvre aux diamants brutaux. Sur la ville noircie, où le peuple déferle, Le ciel, en des douceurs de turquoise et de perle, Le ciel semble, ce soir d'automne, défaillir. L'Heure passe comme une femme sous un voile; Et, dans l'ombre, mon coeur s'ouvre pour recueillir Ce qui descend de rêve à la première étoile. II Le Séraphin des soirs passe le long des fleurs.., La Dame-aux-Songes chante à l'orgue de l'église; Et le ciel, où la fin du jour se subtilise, Prolonge une agonie exquise de couleurs. Le Séraphin des soirs passe le long des coeurs... Les vierges au balcon boivent l'amour des brises; Et sur les fleurs et sur les vierges indécises Il neige lentement d'adorables pâleurs. Toute rose au jardin s'incline, lente et lasse, Et l'âme de Schumann errante par l'espace Semble dire une peine impossible à guérir... Quelque part une enfant très douce doit mourir. O mon âme, mets un signet au livre d'heures, L'Ange va recueillir le rêve que tu pleures. III Le ciel comme un lac d'or pâle s'évanouit. On dirait que la plaine, au loin déserte, pense; Et dans l'air élargi de vide et de silence S'épanche la grande âme triste de la nuit. Pendant que çà et là brillent d'humbles lumières. Les grands boeufs accouplés rentrent par les chemins; Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains. Respirent le soir calme aux portes des chaumières. Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif Et simple comme un doux tableau de primitif, Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute. Les astres au ciel noir commencent à neiger. Et là-bas, immobile au sommet de la côte, Rêve la silhouette antique d'un berger. Visions. I J'ai rêvé d'une jungle ardente aux fleurs profondes Moite dans des toufîeurs de musc et de toisons, D'une jungle du Sud, ivre de floraisons, Où fermentait l'or des pourritures fécondes. J'étais tigre parmi les tigresses lubriques. Dont l'échiné ondulait de lentes pâmoisons. J'étais tigre... et dans l'herbe, où suaient les poisons, L'amour faisait vibrer nos croupes électriques. Le feu des nuits sans lune exaspérait nos moelles. Dans l'ombre, autour de nous fourmillantes étoiles, Des yeux phosphorescents s'allumaient à nous voir. Un orage lointain prolongeait ses décharges. Et des gouttes d'eau chaude, ainsi que des pleurs larges Voluptueusement tombaient du grand ciel noir. II J'ai rêvé d'un vieux monde à l'âme réprouvée, Où j'apportais, prophète, un coeur ardent et doux. Mes yeux forçaient le Doute à tomber à genoux, Et je faisais du ciel avec ma main levée. Vers ma robe accouraient les Pitiés orphelines; Lorsque je rencontrais, pauvresse des sentiers, L'Espérance en haillons, je lui lavais les pieds... Et des douceurs d'encens rôdaient sur les collines. Puis j'étais mis à mort par l'ordre du Tyran; De ma poitrine alors jaillissait un torrent, Où venait s'étancher l'antique soif des âmes; J'étais Celui qu'on prie aux lentes fins de jour; Et mon pâle visage en un nimbe d'amour Flottait, lune mystique, au coeur triste des femmes. III J'ai rêvé d'un jardin primitif, où des Ames Cueillaient le trèfle d'or en robes de candeur; Où des souffles d'azur, veloutés de tiédeur, Berçaientdes fleurs d'argent,sveltes comme des femmes. A l'ombre, au bord des eaux, sous des arbres légers. Les mystiques Amants rêvaient leur solitude; Et tout était extase, et joie, et plénitude, Et las agneaux de Dieu paissaient dans les vergers. L'Amour sanctifié, sans hâtes et sans fièvres, Buvait à l'urne exquise et profonde des lèvres, O songe d'un désir parfumé par le ciel! Et j'étais lu, debout parmi les marjolaines, Virginal, et l'archet des blanches cantilènes A mes doigts efiilés d'ange immatériel. VAS TRISTITIIAE Une splendeur triste, la volupté du regret. Charles Baudelaire. Vieilles Cloches. A Louis le Cardonnel. Les cloches d'autrefois, dites, où sonnent-elles? L'antan naïf est mort. Les anges, blancs défunts, Reposent, les doigts joints, au tombeau de leurs ailes. La Vierge a clos ses yeux. Dans les jardins fidèles L'âme des lis penchés est veuve de parfums. L'enfant nu, grelottant sur la paille des crèches. Ne voit plus de roi mage en extase à ses pieds. La ville impie est sourde à la ferveur des flèches. Les nefs n'entendent plus dans l'orage des prêches Tonner la voix de fer des grands moines altiers. Nul enfantin pinceau n'enlumine, candide, Son rêve primitif aux marges des missels. Le vent qui passe fait pleurer l'église vide; Et le prêtre doré dans l'étole rigide, Le dimanche, ofTicie au désert des autels. L'antique renouveau des fêtes surannées Ne fleurit plus aux vieux pavés du siècle dur. O fêtes d'autrefois dans l'aurore sonnées, O fêtes, qui veniez par le ciel, couronnées De beaux noms, où tremblait un mystère d'azur! Les chapelets bénits, consolateurs des veuves. Ne s'égrèneront plus sous les doigts orphelins. Il n'est plus le calvaire, où toutes les épreuves, Comme à la grande mer où se perdent les fleuves. Noyaient leurs pleurs d'un jour aux vieux sanglots divins. La foi des nations s'en va, pauvre exilée. Le mauvais serviteur commande à la maison. L'étoile du berger aussi s'en est allée; Et Notre-Dame en deuil regarde, inconsolée, Descendre le soleil gothique à l'horizon. Une lueur encor flotte, à s'éteindre prompte, Rouge adieu sanglotant des pourpres de jadis. Nos coeurs ont froid. La nuit d'une angoisse nous dompte. Ecoute! . . . On chante les derniers De Profundis. Et voici que le spleen, le spleen lunaire monte! Les Sirènes. A Henri Juge. Les Sirènes chantaient... Là-bas, vers les îlots, Une harpe d'amour soupirait, infinie; Les flots voluptueux ruisselaient d'harmonie, Et des larmes montaient aux yeux des matelots. Les Sirènes chantaient... Là-bas, vers les rochers, Une haleine de fleurs alanguissait les voiles; Et le ciel reflété dans les flots pleins d'étoiles Versait tout son azur en l'âme des nochers. Les Sirènes chantaient... Plus tendres à présent. Leurs voix d'amour pleuraient des larmes dans la brise Et c'était une extase où le coeur plein se brise, Comme un fruit mûr qui s'ouvre au soir d'un j our pesant! Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux, Le vaisseau s'en allait, enveloppé de rêves; Et là-bas - visions - sur l'or pâle des grèves Ondulaient vaguement des torses amoureux. Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant. Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues. Roulaient et déroulaient leurs volutes d'argent. Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines. Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines. Tendaient lascivement des pointes de corail. Leurs bras nus suppliants s'ouvraient, immaculés; Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d'algues vertes, Et, le col renverse, les narines ouvertes, Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoiles!... Des lyres se mouraient dans l'air harmonieux; Suprême, une langueur s'exhalait des calices. Et les marins pâmés sentaient, lentes délices. Des velours de baisers se poser sur leurs yeux... Jusqu'au bout, aux mortels condamnés par le sort. Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège; Et, doucement captif entre leurs bras de neige Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort! La nuit tiède embaumait... Là-bas, vers les îlots. Une harpe d'amour soupirait, infinie; Et la mer, déroulant ses vagues d'harmonie. Etendait son linceul bleu sur les matelots. Les Sirènes chantaient... Mais le temps est passé Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines. Où l'on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes, Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé. Destins. Veneris monumenta nefandae. Virgile. O femme, chair tragique, exquisement amère, Femme, notre mépris sublime et notre Dieu, O monstre de douceur et cavale de feu. Qui galope plus vite encore que la Chimère. Femme, qui nous attends dans l'ombre au coin du bois, Quand, chevaliers d'avril, en nos armures neuves Nous allons vers la vie, et descendons les fleuves En bateaux pavoises, le rameau vert aux doigts. L'oriflamme Espérance aux fraîcheurs matinales Ondule, et nous ouvrons dans le matin sacré Nos yeux brillants encor de n'avoir pas pleuré. Nos yeux promis un jour à tes fêtes fatales. Aux mirages de l'art, aux froissements du fer, Le sang rouge à torrents en nous se précipite, Et notre âme se gonfle, et s'élance, et palpite Vers l'infini comme aux approches de la mer! Toi, debout au miroir et dominant la vie. Tu peignes tes cheveux splendides lentement, Et pour nous voir passer, tu tournes un moment Tes yeux d'enfant féroce, à qui tout fait envie. Fleur chaude, fleur de chair balançant ton poison, Tu te souris, tordant ta nudité hautaine. Et déjà les parfums de ta robe lointaine Nagent comme une haleine ardente à l'horizon. A l'horizon d'espoir et de rêves sublimes. D'obstacles à franchir d'un orgueil irrité, Et de sommets divins, où se cabre, indompté. Le grand cheval ailé, qui hennit aux abîmes! Ah! tu la connais bien, sphynx avide et moqueur, Cette folle aux yeux d'or qu'à vingt ans l'on épouse, La Gloire, femme aussi... Lève-toi donc, jalouse, Debout, et plante-nous ta frénésie au coeur! Rampe au long des buissons, darde tes yeux de flamme. Un regard, et déjà la chair folle s'émeut; Un sourire, et l'alcool de nos sens a pris feu; Un baiser, et tes dents ont mordu dans notre âme! A Toi, va, maintenant les sublimes, les fous, Tous ceux qui s'en allaient aux fêtes inconnues. Archanges déplumés, précipités des nues. Oh! comme les voilà rampants à tes genoux! Tout leur coeur altéré râle vers ta peau rose. D'où rayonne un désir électrique et brutal. L'horizon lumineux sombre en un soir fatal. Et voici s'effondrer la grande apothéose... Toi cependant, trônant aux ténèbres du lit, Tu berces leur vieux rêve éteint dans ta chair sourde, Et tu caches le monde à leur paupière lourde Avec tes longs cheveux de langueur et d'oubli. Ta chair est leur soleil; tes pieds nus sont leur gloire; Et ton sein tiède est une mer aux vagues d'or, Où leur coeur de tendresse et d'infini s'endort Sous tes yeux, où s'allume une sombre victoire. Pour toi seule, à jamais, à jamais, sans remords, Chante leur sang brûlé par le feu de ta bouche, Et, souriant du haut de ton orgueil farouche. Tu refermes sur eux, douce enfin à leur mort. Tes bras, tes bras profonds et doux comme la mort. Les Colombes. Partout la mer unique étreint l'horizon nu. L'horizon désastreux où la vieille arche flotte; Au pied du mât penchant l'Espérance grelotte. Croisant ses bras transis sur son coeur ingénu. Depuis mille et mille ans pareils, le soir venu, L'Ame assise à la barre, immobile pilote. Regarde éperdument dans l'ombre qui sanglote Ses colombes s'enfuir vers le port inconnu. Elles s'en vont là-bas, éparpillant leurs plumes A travers le vent fou qui les cingle d'écumes, Ivres du vol sublime enfermé dans leurs flancs; Et, chaque lendemain, au jour blême et cynique, L'arche voit surnager leurs doux cadavres blancs. Les deux ailes en croix sur la mer ironique. A Louis Denise. Douleur. Douleur,quel sombre instinct dans tes bras nous ramène? Pourquoi frémissons-nous cette âpre volupté, En entendant du fond des violons monter Le vieil écho profond de la misère humaine? Pourquoi nos soirs d'amour n'ont-ils toute douceur, Que si l'âme trop pleine en lourds sanglots s'y brise? La Tristesse nous hante avec sa robe grise, Et vit à nos côtés comme une grande soeur. Les plus hauts d'entre nous, vaguant par les ténèbres. Artisans raffîncs de leur propre tourment, Ont taillé leur souffrance ainsi qu'un diamant, Pour lui faire jeter des éclats plus funèbres. Et le coeur dit: « Je suis l'ivrogne furibond. Certes, la joie est bonne, et luit couleur de gloire; Mais quand c'est la Douleur même qui verse à boire, Le verre qu'elle tend nous semble si profond. J'ai soif... A moi le vin des artères brûlantes, L'amour terrible et doux, l'espoir vermeil des forts L'ennui brûle, j'ai soif... Ah! versez à pleins bords Le sang jailli des grandes âmes ruisselantes! L'Orgueil coiffe nos fronts d'un casque triomphant; Mais je sens des fraîcheurs de torrents et d'eaux vives. Et d'immenses forêts profondes et plaintives. Quand la pitié me touche avec sa main d'enfant. Les dieux puissants vivaient l'éternelle journée, Assis dans la lumière avec des fronts d'airain, La croix du Pâle a fait son geste souverain, Et la terre à genoux vers elle s'est tournée. Je veux des passions, de l'amour, de la foi. Comme un guerrier farouche avide de blessures. Je veux voir, même au prix de défaites trop sûres. S'éparpiller mon beau sang rouge autour de moi! Sous la main qui détient l'or des miséricordes, Vivre, sentir en soi les houles de la mer. Tendre - toute en frissons! - la lyre de la chair Et que la lyre en feu fasse éclater ses cordes! Car je suis dans l'ivresse ardente de souffrir. Frère des grands flambeauxdontle vent tord la flamme, Et qui, saignant à flots les pourpres de leur âme, Jettent leurs plus beaux feux à l'heure de mourir. » Extrême-Orient. I Le fleuve au vent du soir fait chanter ses roseaux. Seul je m'en suis allé. - J'ai dénoué l'amarre, Puis je me suis couché dans ma jonque bizarre, Sans bruit, de peur de faire envoler les oiseaux. Et nous sommes partis, tous deux, au fil de l'eau, Sans savoir où, très lentement. - O charme rare. Que donne un inconnu fluide où l'on s'égare!... Par instants, j'arrêtais quelque frêle rameau. Et je restais, bercé sur un flot d'indolence, A respirer ton âme, ô beau soir de silence... Car j 'ai l'amour subtil du crépuscule fin; L'eau musicale et triste est la soeur de mon rêve. Ma tasse est diaphane et je porte, sans fin. Un coeur mélancolique où la lune se lève. II La vie est une fleur que je respire à peine, Car tout parfum terrestre est douloureux au fond. J'ignore l'heure vaine, et les hommes qui vont, Et dans l'Ile d'Émail ma fantaisie est reine. Mes bonheurs délicats sont faits de porcelaine. Je n'y touche jamais qu'avec un soin profond; Et l'azur fin qu'exhale en fumant mon thé blond, En sa fuite odorante emporte au loin ma peine. J'habite un kiosque rose au fond du merveilleux. J'y passe tout le jour à voir de ma fenêtre Les fleuves d'or parmi les paysages bleus; Et, poète royal en robe vermillon, Autour de l'éventail fleuri qui l'a fait naître, Je regarde voler mon rêve, papillon. III Je n'ai plus le grand coeur des époques nubiles, Où mon sang eût jailli, superbe, en maints combats. Le sang coule si rare en l'Empire si las! Et le fer truculent meurtrit nos yeux débiles. Trop riche du trésor des papyrus falots, Notre âme sous son poids de sagesse succombe. Nos dieux sont décrépits, et la misère en tombe. L'espérance est avare, et nous naissons vieillots. Tournant sur ses genoux ses pouces symboliques, Notre esprit séculaire, encombré de reliques. Tisse l'or complique des rêves précieux. Craintive et repliée au centre de sa vie, Notre âme est sans amour, sans haine, sans envie Et l'Ennui dans nos coeurs neige, silencieux... L'ALLÉE SOLITAIRE A Raymond Bonheur. Crois bien qu'il y aura toujours de la solitude sur la terre pour ceux qui en seront dignes. Villiers De LIsle-Adam. Veillée. Penser. Seul dans la nuit sibylline frémir!... Etre pareil au feu, pur, subtil et vivace; Et, respirant l'Idée errante, dans l'espace, Sentir, ainsi qu'un dieu, son front mortel grandir. Ordonner à son sang héroïque d'agir; Quitter ses vanités pauvres, clinquant et crasse, Et revêtant l'orgueil, claire et bonne cuirasse, D'un élan ivre au seuil de l'infmi surgir! Sentir passer en soi, comme une onde ruisselle, Le flot mélodieux de l'âme universelle, Entendre dans son coeur le ciel même qui bat; Et comme un Salomon, lourd de magnificences, Voir dans un faste d'or, de pierres et d'essences. Venir à soi son oeuvre en reine de Saba. Des soirs fiévreux et forts. . . Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode; Et prostrée aux coussins, où son mal la taraude, Trouve à toute pensée un goût de trahison. Pour fuir le désespoir qui souffre à l'horizon. Elle appelle la sombre danseuse qui rôde, Et Salomé vient dans la salle basse et chaude Secouer le péché touffu de sa toison. Elle danse!... Oh! pendant qu'avec l'éclat des pierres Au soleil, tes deux yeux brûlent dans leurs paupières, Mon âme, entends-tu pas bêler dans le verger? Tu le sais bien pourtant quel enfer te l'amène, Et qu'elle va, ce soir, réclamer pour sa peine L'Agneau blanc de ton pauvre coeur pour l'égorger. Le siècle d'or se gâte. . . Le siècle d'or se gâte ainsi qu'un fruit meurtri. Le Coeur est solitaire, et nul Sauveur n'enseigne... Ces gouttes dans la nuit?... C'est ton âme qui saigne? Qui de nous le premier va jeter un grand cri? Un mal ronge le monde au coeur comme une teigne. Car la lettre charnelle a suborné l'esprit, Et nul ne voit le mur où la main chaste écrit: « Que le feu de la fête impudique s'éteigne!» L'oeil morne a parjure la lumière bénie; Et la lampe, soleil fiévreux de l'insomnie, Luit seule en nos tombeaux d'or sombre et de velours. Où, pâle et succombant sous ses colliers trop lourds, Aux sons plus torturés de l'archet plus acide, L'art, languide, énervé, - suprême! - se suicide. Vague et noyée. . . Vague et noyée au fond du brouillard liiémal, Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes. Ce soir, l'ennui visqueux suinte au long des choses, Et je titube au mur obscur de l'animal. Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants, S'afîole et tombe ainsi qu'une danseuse soûle; Et je sens plus amer, à regarder la foule. Le dégoût d'exister qui me remonte aux dents. Un lugubre hibou tournoie en mon front vide; Mon coeur sous les rameaux d'un silence torpide S'endort comme un marais violâtre et fiévreux. Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres, Je vois - vers l'Orient étouffant et cuivreux - Des cités d'or nager dans des couchants barbares Il est d'étranges soirs. . . Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme, Où dans l'air énervé flotte du repentir, Où sur la vague lente et lourde d'un soupir Le coeur le plus secret aux lèvres vient mourir. Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme. Il est de clairs matins, de roses se coiffant. Où l'âme a des gaîtés d'eaux vives dans les roches, Où le coeur est un ciel de Pâques plein de cloches, Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches. Il est de clairs matins, de roses se coiffant, Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant. Il est de mornes jours, où, las de se connaître. Le coeur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin, Où le plus cher passé semble un décor déteint, Où s'agite un minable et vague cabotin. Il est de mornes jours las du poids de connaître. Et, ce jours-là, je vais courbé comme un ancêtre. Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord, Où l'âme, au bout de la spirale descendue, Pâle et sur l'infini terrible suspendue. Sent le vent de l'abîme, et recule éperdue! Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord. Et, ces nuits-là, je suis dans l'ombre comme un mort. Le Bouc noir passe. . . Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs Râlent dans une mare énervante d'odeurs; Et minuit sonne au coeur des sorcières obscènes. Le simoun du désir a balayé la plaine!... Plongée en tes cheveux pleins d'une acre vapeur. Ma chair couve ta chair, et rumine en torpeur L'amour qui doit demain engendrer de la haine. Face à face nos sens, encore inapaisés, Se dévorent avec des yeux stigmatisés; Et nos coeurs desséchés sont pareils à des pierres. La bête Ardente a fait litière de nos corps; Et, comme il est prescrit quand on veille des morts, Nos âmes à genoux - là-haut - sont en prières. La Tour. Mes douze palais d'or ne pouvant plus suffire, Mon coeur royal étant désenchanté du jour. Un soir j'ai fait monter mon trône de porphyre, Pour jamais, au plus haut de ma plus haute tour. Et là, dominant l'homme et les cités sonores, J'ai vécu seul parmi l'azur silencieux. A voir, indifférent, les couchants, les aurores Mirer leurs ciels dans l'eau déserte de mes yeux. Pâle je vis, le goût de la mort à la bouche. LaTerre est sous mes pieds comme un chien qui se couche, Mes mains flottent parmi les étoiles, la nuit. Rien n'a distrait mes yeux immobiles sans trêve; Kien n'a rempli mon coeur toujours vide qui rêve. Sur l'incommensurable mer de mon ennui; Et le Néant m'a fait une âme comme lui. La Vie est comme un grand violon. . . La Vie est comme un grand violon qui sanglote, Et le peuple obstiné, qui grouille aux carrefours, Marche dans cette angoisse, et fourmille, et clapote, Ivre de verser l'heure au tonneau vain des jours. L'Art seul, rare et désert, magicien des moelles, D'un séraphique archer de diamant et d'or. Triste, laisse tomber des notes en étoiles. Et suscite l'immense extase d'une mort. Des coeurs flétris! Descoeursmeurtris! Larmes et luttes! Quand tu peux, dans un ciel de lyres et de flûtes. Epanouir ton âme exquise en rôves-fleurs... Au-dessus de la terre acharnée et falote, La Vie est comme un grand violon qui sanglote... O mon coeur, laisse-moi m'envelopper d'ailleurs. Laisse la rue. . . Laisse la rue à ceux que leur âme importune. Pour toi, respire ainsi qu'un trésor clandestin Le lis de solitude à ton balcon hautain. Et joue avec les blonds cheveux de la Fortune. Tas d'affamés serrés à la table commune. Laisse aux autres leur part hâtive du festin; Et que tes vers, secrets ainsi que ton destin, Montent comme un jet d'eau de minuit vers la lune. Au fond du sanctuaire écoute l'Art devin Propliétiser ton âme, et vers l'OEuvre divin Lève ton coeur ainsi qu'un ciboire d'or fin. Pense, domine l'Age, et respire l'Espace. N'espère pas; l'Espoir est un oiseau rapace. Vis, si tu peux, dans l'éternel l'heure qui passe. Fleurs suspectes. . . Fleurs suspectes, miroirs ténébreux, vices rares, Certes tu fréquentas maint rêve inquiétant; Et, vin noir décanté dans des coupes bizarres, Tu bus à larges traits l'Artifice excitant. Mais voici que déjà, las des vaines fanfares, Tu songes au profond silence où l'on s'entend; Et tu cherches la côte où brillent les vieux phares, Et c'est la maison blanche aujourd'hui qui t'attend. Va, ne t'attarde plus aux parades étranges. Si la vie a rentré quelque blé dans tes granges, Fais ton pain simplement dans la paix du Seigneur. Surtout, naïf badaud des enseignes de gloire, Ne t'en va point chercher du clinquant à la foire Pour les beaux fils de ta joie et de ta douleur, Et rentre enfin dans la vérité de ton coeur. Luxure. Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie, Fruit défendu qui fait claquer les dents d'envie. Chimère d'or assise au désert de l'Ennui. Fille infâme du vieux Désir et de la Nuit. Diamant du Péché scellé sous les sept voiles. Feu du feu! Sang du sang et moelle de nos moelles. Sorcière de Bohême aux philtres souterrains. Suceuse des cerveaux, et Dompteuse des reins. Je te salue, ô très occulte, ô très profonde, Luxure, Pavillon de ténèbres du monde. Luxure, avènement des sens à la splendeur. Diadème de stupre et manteau d'impudeur. Nudité. Jardin rose et divin de la femme. Paradis de la chair qui fait sangloter l'âme. Longs cheveux balayant l'air enivré des soirs. Sombre incantation des odeurs. Parfums noirs. Grandes ondes du sang qui chante. Pleurs d'ivresse, Frissons, vagues toujours plus lentes des caresses. Caresse au long des nerfs... Caresse infiniment! Caresse au long des yeux... Évanouissement... Musique dans les fleurs trop douces... Défaillance. Languide archet d'extase aux cordes du Silence. Lèvres! lèvres! Baiser qui meurt, baiser qui mord. Lèvres, lit de l'amour profond comme la mort! Je te salue, ô très occulte, ô très profonde. Luxure, Étoile pourpre au ciel triste du monde. Luxure, aspic subtil endormi dans les os. Désirs aigus comme des pointes de ciseaux. Tocsin ivre qui tinte aux minutes néfastes. Succube, soeur nocturne et jalouse des Cliastes. Broussailles d'insomnie exaspérant l'éveil. Sabbat-fresque grouillant au grand mur du Sommeil. Gaze entr'ouverte au rythme irrité des Crotales, Coupe vive qui fait grelotter les Tantales. Glace qui fait brûler, Flamme qui fait transir. Étable grasse où dort la bête du plaisir. Je te salue, ô très occulte, ô très profonde, Luxure, OEil dévorant qui regarde le monde! Luxure, vision farouclie des Tropiques. Rois sauvages parmi les plumes et les piques. Palais de jade au bord des Ganges inouïs. Jardins géants, lacs de parfums, ors enfouis. Germinal effrayant des Equateurs torrides. Silences d'or cinglés de vols de cantharides. Vertige des parfums acres et des toisons. Lune de sang sur les marais verts de poisons. Je te salue, ô très occulte, ô très profonde, Luxure, Idole noire et terrible du monde. Luxure, Tiare des Césars pâles et fous. Collier des grandes hétaïres aux crins roux. Reine des Mimes, et des Rythmes, et des Danses, Et Porte d'or triomphale des Décadences. Rêve effrayant des Empereurs voluptueux Parmi les marbres et les tigres somptueux. Fleurs humides de sang. Délices et supplices. Mort respirée au plus suave des calices. Flûtes et luths et cymbales dans les flambeaux! Mort épousée aux lampes vertes des tombeaux. Couchants d'empire oriental. Apothéoses. Religion des créthismes grandioses. Derniers festins... Derniers soupirs... Râle subtil Aux feux de l'art phosphorescent et volatil. Je te salue, ô très occulte, ô très profonde, Luxure, Lèpre d'or rayonnante du Monde. Luxure, haleine ardente au long des coeurs charnels, Passion, mer de pourpre aux frissons solennels. Vigne de volupté, grappe lourde, ambroisie. Vin du sexe qui met le sexe en frénésie. Baume du mal amour. Cordial de rancoeur. Auberge de la route aux pèlerins du coeur. Frissons d'éternité vibres par l'éphémère. Fontaine vive où boit en courant la Chimère. Giron des Esseulés, vaillance des Peureux. Opium de l'esclave, et Chienne du lépreux. Urne jamais tarie où s'acharne la lèvre. Faiblesse du puissant, et puissance du mièvre. Malc herbe de minuit tueuse de remords. Gourde qui fait encor ouvrir la bouche aux morts. Vaisseau splendide et nef des grandes nostalgies, Cinglant, haute la proue, au large des orgies. Jument du cavalier qui va, naseau béant, Les poils dressés, au grand galop, vers le néant. Lacs de soufre où l'on voit - au fond - brûler encore Les jardins de Sodome et les tours de Gomorrhe. Ciel d'angoisse aux confins du sentier éperdu. Martyre! Pleurs d'extase au long du coeur tordu! Tour noire où l'Enchanteur, dans son cercle de flamme. Adjure l'infini par les rites infâmes. Appétit du péché mortel, et soif et faim. Gouffre, soleil sans ombre et spirale sans fin. Luxure, nerfs des nerfs, acide de l'acide, Luxure, ultime amour damné qui se suicide. Spasme vers l'unité. Noces dans l'absolu. Luxure, fin du monde et cycle révolu. Vierge d'or et de sang, vierge consolatrice, Vierge vierge à jamais, vierge dévoratrice. Cité de feu - Philtre d'oubli - Vrille de fer. Vierge damnée et Notre-Dame de l'Enfer, Je te salue, ô très occulte, ô très profonde. Luxure, Impératrice Immortelle du monde. Août 1889. L'URNE PENCHÉE Chanson Violette. Et ce soir-là, je ne sais, Ma douce, à quoi tu pensais, Toute triste, Et voilée en ta pâleur Au bord de l'étang couleur D'améthyste. Tes yeux ne me voyaient point; Ils étaient enfuis loin, loin De la terre; Et je sentais, malgré toi, Que tu marchais près de moi, Solitaire. Le bois était triste aussi, Et du feuillage obscurci. Goutte à goutte, La tristesse de la nuit, Dans nos coeurs noyés d'ennui, Tombait toute... Dans la brume un cor sonna; Ton âme alors frissonna. Et, sans crise, Ton coeur défaillit, mourant. Comme un flacon odorant Qui se brise. Et, lentement, de tes yeux De grands pleurs silencieux, Taciturnes, Tombèrent comme le flot Qui tombe, éternel sanglot. Dans les urnes. Nous revînmes à pas lents. Les crapauds chantaient, dolents, Sous l'eau morte; Et j'avais le coeur en deuil. En t' embrassant sur le seuil De ta porte. Depuis, je n'ai point cherché Le secret encor caché De ta peine... Il est des soirs de rancoeur Où la fontaine du coeur Est si pleine! Fleur sauvage entre les fleurs, Va, garde au fond de tes pleurs Ton mystère; Il faut au lis de l'amour L'eau des yeux pour vivre un jour Sur la terre. Chanson D'Eté. Le soleil brûlant Les fleurs qu'en allant Tu cueilles, Viens fuir son ardeur Sous la profondeur Des feuilles. Cherchons les sentiers A demi frayés Où flotte, Comme dans la mer, Un demi- jour vert De grotte. Des halliers touffus Un soupir confus S'élève Si doux qu'on dirait Que c'est la forêt Qui rêve... Chante doucement; Dans mon coeur d'amant J'adore Entendre ta voix Au calme du bois Sonore. L'oiseau, d'un élan, Courbe, en s'envolant, La branche; Sous l'ombrage obscur La source au flot pur S'épanche. Viens t'asseoir au bord Où les boutons d'or Foisonnent... Le vent sur les eaux Heurte les roseaux Qui sonnent. Et demeure ainsi, Toute au doux souci De plaire, Une rose aux dents. Et ton pied nu dans L'eau claire. Viole. Mon coeur, tremblant des lendemains, Est comme un oiseau dans tes mains Qui s'effarouche et qui frissonne. Il est si timide qu'il faut Ne lui parler que pas trop haut Pour que sans crainte il s'abandonne. Un mot suffit à le navrer, Un regard en lui fait vibrer Une inexprimable amertume. Et ton haleine seulement, Quand tu lui parles doucement, Le fait trembler comme une plume. II t'environne; il est partout. Il voltige autour de ton cou, Il palpite autour de ta robe, Mais si furtif, si passager, Et si subtil et si léger, Qu'à toute atteinte il se dérobe. Et quand tu le ferais souffrir Jusqu'à saigner, jusqu'à mourir. Tu pourrais en garder le doute. Et de sa peine ne savoir Qu'une larme tombée un soir Sur ton gant taché d'une goutte. Extase. Mon coeur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète Entendant vers tes yeux mon désir recueilli. Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière. Et t'ofîrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux. Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul le rythme des mers gonfle ton sein tranquille Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir... Silence! Le silence descend en nous. Tes yeux mi- voilés sont plus doux. Laisse mon coeur sur tes genoux. Sous ta chevelure épandue, De ta robe un peu descendue Sort une blanche épaule nue. La parole a des notes d'or; Le silence est plus doux encor, Quand les coeurs sont pleins jusqu'au bord. Il est des soirs d'amour subtil, Des soirs où l'âme, semble-t-il, Ne tient qu'à peine par un fil... Il est des heures d'agonie Où l'on rêve la mort bénie Au long d'une étreinte infinie. La lampe douce se côirtsume; L'âme des roses hous parfume. Le Temps bat Sa petite enclume. Oh!s'en aller sans nul retour, Oh! s'en aller avant le jour, Les mains toutes pleines d'amour! Oh! s'en aller sans violence, S'évanouir sans qu'on y pense D'une suprême défaillance... Silence!... Silence!.,. Silence!... Hélène. L'acre vapeur d'un soir de bataille surnage. L'Argienne aux bras blancs a franchi les remparts, Et vers le fleuve rouge, où les morts sont épars. Solitaire, s'avance à travers le carnage. Là-bas, les feux des Grecs brillent sur le rivage; Les chevaux immortels hennissent près des chars... Lente, elle va parmi les cadavres hagards. Et passe avec horreur sa main sur son visage. Qu'elle apparaît divine aux lueurs du couchant!... Des longs voiles secrets, qu'elle écarte en marchant, Monte une odeur d'amour irrésistible et sombre; Et déjà les mourants, saignants et mutilés, Rampant vers ses pieds nus sur leurs coudes dans l'ombre, Touchent ses cheveux d'or et meurent consolés. Ville Morte. Vague, perdue au fond des sables monotones, La ville d'autrefois, sans tours et sans remparts, Dort le sommeil dernier des vieilles Babylones, Sous le suaire blanc de ses marbres épars. Jadis elle régnait: sur ses murailles fortes La victoire étendait ses deux ailes de fer. Tous les peuples d'Asie assiégeaient ses cent portes Et ses grands escaliers descendaient vers la mer... Vide à présent, et pour jamais silencieuse, Pierre à pierre, elle meurt, sous la lune pieuse, Auprès de son vieux fleuve ainsi qu'elle épuisé. Et seul, un éléphant de bronze, en ces désastres. Droit encore au sommet d'un portique brisé, Lève tragiquement sa trompe vers les astres. Le Sacre. Notre-Dame annonçait l'apothéose prête Avec la voix d'airain de ses beffrois jumeaux; Au loin les grands canons grondaient, et les drapeaux Se gonflaient, frissonnants, sous l'orgueil de la fête. L'Empereur s'inclina, les mains jointes, nu-tête. Et le Pape apparut, dans l'éclat des flambeaux, Tenant entre ses doigts étincelants d'anneaux La couronne portant la croix latine au faîte. Mon fils! dit le pontife... alors l'orgue se tut. Sur tous les fronts baissés un seul frisson courut, Comme le battement soudain d'une aile immense; Et l'on n'entendit plus, ô César triomphant, Dans la nef où planait un auguste silence. Qu'une vieille à genoux qui pleurait son enfant. Fin D'Empire. Dans l'atrium où veille un César de porphyre, Arcadius, les yeux peints, les cheveux frisés, Par un éphèbe au corps de vierge se fait lire Un doux papyrus grec tout fleuri de baisers. C'est une idylle rose, où le flot bleu soupire, Où l'art mièvre zézaie en vers adonisés; Et l'empereur, qu'un songe ambigu fait sourire, Respire un lis avec des gestes épuisés. Cependant d'heure en heure entrent des capitaines; Ils disent la terreur des batailles lointaines; Mais le maître au front ceint de roses n'entend pas. Et, seul, l'aïeul de marbre au dur profil morose A tressailli dans l'ombre, en écoutant là-bas Craquer sinistrement l'Empire grandiose. La Vache. Rousse dans le pré vert que la lumière inonde, Elle va, lente, avec de l'herbe entre les dents; Son fanon musculeux croule à plis abondants. Et sa queue alentour de ses flancs vagabonde. Entre ses cuisses pend sa mamelle profonde Comme une outre gonflée aux contours débordants. D'où coule sans tarir, depuis les temps des temps, Le lait, fleuve sacré, nourricier du monde. Grave et douce, elle vit, vaguement végétale; La sourde attraction de la terre natale Pèse en ses membres pleins d'une auguste lenteur; Et quand midi répand la lumière par douches, Elle ferme à demi, béate de chaleur. Ses grands yeux chassieux où pullulent des mouches. Midi. Au zénith aveuglant brûle un globe de flamme. Le ciel entier frémit criblé de flèches d'or. Immobile et ridée à peine la mer dort, La mer dort au soleil comme une belle femme. Çà et là, dans le creux des rochers, une lame Blanchit, et par degrés d'un insensible effort Les vagues, expirant sur le sable du bord, Allongent leur ourlet tiède jusqu'à mon âme. Mon âme a fui!... Mon âme est dans la mer sacrée! Mon âme est l'eau qui brille et la clarté dorée. Et l'écume et la nacre, et la brise et le sel! Et mon essence unie à l'essence du monde Court, miroite, étincelle, et se perd, vagabonde, Ainsi qu'un grain d'encens consumé sur l'autel Dans la splendeur sans bords de l'être universel. La Prière Du Convalescent. Les jardins odorants balancent leurs panaches. L'eau miroite au soleil, et le ciel est heureux. Mon coeur,tu peux rentrer dans l'ombre où tu te caches; Ton impuissance insulte au monde vigoureux. Dans un tressaillement qui fait craquer l'écorce, L'arbre, géant joyeux tend ses cent bras musclés. La terre, ivre de sève, étouffe dans sa force, Et la feuille éperdue a des frissons ailés. Mon coeur, tu t'en vas seul dans le bonheur des choses; Pourtant l'Espoir frémit dans l'azur du matin. C'est le temps du travail et des métamorphoses, Il faut à chaque jour un soir lourd de butin. L'amour passe au galop dans les forêts obscures, Triomphal et levant des bras tachés de sang. Le sang tombe étoile des virginités mûres Et l'air tiède des soirs est comme un vin puissant. Tout se réveille, et vibre, et germe, et se déploie, Et porte dans le coeur un plein soleil d'orgueil. Le monde a les couleurs splendides de la joie; Seul, je traîne un corps las courbé vers le cercueil. Seigneur, laissez tomber dans ma coupe tarie Une goutte, une large goutte du vin d'or! Mon coeur est un enfant qui désespère et crie... Seigneur, faites qu'enfin sous ma bouche flétrie Du vieux sein nourricier le lait jaillisse encor! Donnez-moi le vouloir, l'audace, l'énergie. Et le besoin viril de prendre et de dompter, Et que je sente enfin, dans mon âme élargie, La Force comme une rose rouge éclater! Tsilla. C'était aux temps premiers où les brûlants archanges, Qui volent d'astre en astre, un glaive d'or en main, S'arrêtaient quelquefois pour s'unir en chemin Aux filles de la terre en des noces étranges. En ce temps-là vivait, puissant en sa fortune, Sem-Nacor, et sa fille avait pour nom Tsilla; Et jamais nulle femme au monde n'égala Ses cheveux ténébreux comme une nuit sans lune. Or, un soir que Tsilla venait à la fontaine, Sa cruche sur l'épaule, en un pas bien rythmé, Elle vit, seul au bord d'un sentier parfumé, Un étranger vêtu d'une grâce hautaine. Sa bouche avait l'éclat de la grenade vive, Et ses yeux regardaient avec tant de douceur Que, ce soir-là, Tsilla, dont Naïm fut la soeur, Revint de la fontaine à pas très lents, pensive. Le lendemain, au jour tombant, comme la veille. Un grand lis à la main, l'étranger était là; Quand la vierge apparut, il sourit, et Tsilla, Rose, s'épanouit comme une fleur vermeille. Ils causèrent; leurs voix chantaient, mélancoliques; La lune découpait leurs ombres à leurs pieds; Et vers eux les chameaux tournaient, agenouillés, La limpide douceur de leurs grands yeux obliques. Et puis, un soir, à l'heure où le croissant émerge. Dans l'ombre, au bruit lointain des chariots rentrant, Tsilla, sous le frisson d'un palmier odorant, Fit devant l'inconnu tomber sa robe vierge. Ainsi devant le ciel Tsilla, fille d'un homme, Connut, ayant quinze ans, Phaëlim, fils de Dieu; Et ceci se passait près d'Hesbon, au milieu Du pays qui s'étend de Galad à Sodome. Ils s'aimaient; à travers leurs candides prunelles Passait la grande extase où toute l'âme fond; L'infini se mirait dans leur amour profond. Et leurs baisers chantaient par les nuits solennelles! Dans le coeur de Tsilla brûlaient d'ardentes fièvres; Étreignant Phaëlim en ses bras langoureux, Elle versait sur lui la nuit de ses cheveux Et, des heures, buvait, immobile, à ses lèvres. Parfois Tange tendait l'aile comme une voile Et fixant un point d'or dans l'azur enfoui Les amants y jetaient leur amour ébloui, Et montaient, frissonnants, s'aimer dans une étoile. Or, un soir, Tsilla dit d'une voix de prière A Phaëlim: « Montons jusqu'au Soleil, veux-tu? » Et l'ange poursuivit son essor éperdu Dans un ruissellement splendide de lumière. Vol sublime! A leurs yeux le feu bouillonnait, ivre; L'or s'écroulait sur l'or à flots précipités Dans une cataracte énorme de clartés. Et Tsilla regardait, pâle, le Soleil vivre... Quand elle regagna la terre obscure encore, Son passage à travers le sombre firmament Derrière elle allumait tant d'éblouissement Qu'au fond des bois courut le frisson de l'aurore; Car le soleil avait, au baiser de ses flammes, Changé ses cheveux noirs en un grand fleuve d'or; Et c'est pourquoi Tsilla, fille de Sem-Nacor, Fut blonde, la première, entre toutes les femmes. Décembre 1887. Le Fouet. Svelte au-dessus du peuple effaré des chevauX; Le Fouet impérieux cambre sa grâce fine, Et suspend aux poils fins de sa mèche féline Sa cruauté fertile en supplices nouveaux. Connaissant son coeur vil et ses pièges méchants. Ses esclaves ont peur même de sa caresse, Et l'effleurement vague, où flotte une tendresse, Fait courir des frissons dans leurs poils frémissants. Il est le bourreau frêle et, docte en longs tourments, Du hautain nonchaloir où son mépris s'exile, Gomme un prince barbare à l'ennui difficile, Il médite à loisir ses lents raffinements. Dilettante savant, voluptueux du mal, Il ne vibre jamais d'ivresse plus stridente Que lorsqu'il fouille à nu d'une lanière ardente Ce qui palpite au fond d'un ventre d'animal. Oh!les pauvres chevaux, aux vieux genoux pliants, Qui vont trottant, l'oreille inerte, les dents jaunes, Stupides, et souffrant leurs douleurs monotones, Avec d'humbles regards vaguement suppliants! Ils vont; la côte est rude à leurs poumons fourbus. Mais le Fouet droit, là-haut, veille, terreur vivante, Et sans savoir, tout pleins d'une aveugle épouvante. Ils tirent, les naseaux soufflants, les reins tendus. Ils tirent, épuisés, vacillant, chancelant; Alors le fouet qui guette, éternelle menace, Soudain se lève, plane, et s'abattant, vorace, Mord d'un baiser aigu leur ventre pantelant. Il siffle, il cingle, il brûle, il s'exalte, joyeux! A larges tourbillons dans l'air sonore il claque. Et le martyr s'abat dans le brancard qui craque. Sous un féroce éclair qui lui coupe les yeux! Il râle sur le flanc; son ventre où le cuir mord Se soulève à grands coups, comme un soufflet de forge; Et ses yeux, ses doux yeux de bête qu'on égorge, Effarés et vitreux regardent, dans la mort. Alors, las de frapper, le Fouet effervescent. Plus calme par degrés, s'apaise dans son crime; Et doucereusement caresse sa victime Du bout fin de sa mèche où pend un fil de sang. Le soleil luit et, droit dans les rayons dorés, Effilant sa beauté de joli monstre, il rêve D'un ciel d'apothéose où sa gloire s'enlève, Superbe, sur un tas de chevaux massacrés! Août 1889 Tentation. L'Amant Qui parle ainsi dans l'ombre, et quel appel résonne A travers les rideaux pesants et ténébreux? C'est un poignant appel, et ma chair en frissonne Comme s'il m'enlaçait de grands bras langoureux. La Mort Viens, je t'aime, je suis la Belle fabuleuse, La sirène qui rôde aux suprêmes confins, Et qu'on entend chanter, lente et vertigineuse, Dans l'air triste des soirs où les sens sont divins. L'Amant Que veux-tu? Sur mon coeur s'endort la Sulamite, Ivre du vin trop fort que nos lèvres ont bu: Et mon amour, debout dans sa foi sans limite, Est comme un chef superbe au sein de la tribu. La Mort Viens, tous les lendemains d'ici-bas sont funèbres; Chaque miroir d'une heure est un miroir terni, Viens, plonge en mes cheveux ruisselants de ténèbres, En eux seuls tu pourras respirer l'infini. L'Amant Oui, ta voix est suave et mon coeur se dilate A t'écouter chanter, ô pâle, ô sombre soeur; Souvent, dans la fureur du plaisir écarlate, Ta voix d'ombre arrosa mon âme de douceur. La Mort Viens, je suis la suprême amante qu'on épouse Au delà de la vie ironique, au delà Des soleils d'or brutal dont la terre est jalouse; Et la Nuit chaste et froide à jamais me voila. L'Amant L'heure a sonné parmi l'espace taciturne. Vois, mon amante est belle, et je veux l'adorer; Car son coeur est à moi, son coeur plein comme une urne De toute l'eau du ciel que l'amour peut pleurer. La Mort Pauvre fou! Celle-là vraiment l'as-tu bien toute?... Sondas-tu jusqu'au fond l'abîme de ses yeux? Ton amour? C'est un fruit mûr pour le ver du doute. Prends garde, ton amour n'est qu'orgueil, orgueilleux! L'Amant Tais-toi, laisse-moi vivre et m'enivrcr de l'heure. Dans cet air plein encor de ses derniers aveux. Sa chair est glorieuse, et son soufïle m'effleure Et son bras est si blanc qui soutient ses cheveux! La Mort Un nuage d'amour roule à travers la chambre. Les fleurs dans les cristaux s'ouvrent à larges plis. Plus fine que l'acier, plus subtile que l'ambre, Ma voix glisse et pénètre aux plus secrets replis. L'Amant Entre toutes les nuits, ma nuit est magnifique. Va-t'en, je ne veux pas t'appartenir ce soir. Va-t'en, car ton regard tenace et maléfique M'attire et me retient comme un sombre miroir. La Mort Dis, lorsque tu collais tes lèvres à sa bouche, Dis, n'as-tu pas vécu parfois, dans un moment, L'infini d'une angoisse éperdue et farouche?... C'est qu'alors tu baisais ma bouche, ô mon amant. L'Amant Oui, parfois j'ai goûté des baisers de vertige Plus puissants que la plus délirante liqueur Et j'ai senti dans l'ombre, ainsi qu'un noir prodige, Des doigts mystérieux qui détacliaient mon coeur. La Mort C'était moi, moi, te dis-je, à travers l'étendue, A travers le mirage éclatant du plaisir. Tu cherchais dans mes yeux la grande nuit perdue. Viens, je suis la Mort douce, et l'amante attendue. Et je te verserai, sous mes larges pavots. Bercé hors de la vie, et de l'être, et des âges. Au bruit des mers sans fin battant mes noirs rivages, Loin du mal et des pleurs, du doute et des sanglots, Le silence et l'oubli dans l'éternel repos. Mars 1892. POLYPHÈME PERSONNAGES Choeur Des Nymphes. Polyphème. Acis. Galatée. Lycas. Lycas. Choeur. ACTE I (Quatre heures de l'après-midi. Ciel ardemment bleu. Ligne de montagnes finissant en promontoire. La mer.) (A droite un bosquet. Galatée est endormie sur un lit de feuillage à l'ombre. A gauche, l'entrée d'une grotte. Banc de verdure au pied d'un grand olivier. Quand la toile se lève, Polyphème est étendu sur un rocher et regarde la mer. Il demeure immobile pendant toute la durée du choeur.) Choeur Des Nymphes, dans la coulisse. Nymphes des bois et des rivières, Nymphes des sources, des clairières, L'archer cuirassé d'or a redoublé d'ardeur: Venez... Les grands bois noirs ouvrent leur profondeur. Gagnons nos plus secrets asiles... La mer miroite autour des îles; Les lézards brûlent, immobiles. Le ciel palpite ardent et bleu; Nos bouches respirent du feu. La terre à la chaleur se pâme; Nos bras étreignent de la flamme. Cherchons, dans l'antre obscur, pour nos lèvres blessées, L'eau qui pleure en larmes glacées. Les ruisseaux sont taris dans leur lit de cailloux, Les fleurs penchent à demi mortes... Adorons le soleil qui rend les fruits plus doux Et qui fait les moissons plus fortes. Levant leurs sabots d'or, ses quatre chevaux blancs Ont des flammes à la crinière. Chantons, chantons, mes soeurs, les jours étincelants Et les grands soleils ruisselants Dans l'abîme de la lumière! Polyphème. Belle mer écumeuse et bleue où je suis né, Mer, chaque aurore, neuve à mon oeil étonné, Golfe aux eaux de cristal... Montagne aux belles lignes, Bords d'étangs caressés au plumage des cygnes, Sources froides... ruisseaux... feuillage bruissant... Comme je t'adorais, Cybèle au coeur puissant! Grands chênes pleins d'oiseaux, troncs à l'écorce rude, Comme j'étais royal dans votre solitude! Et comme, à vous pareil, au renouveau des ans, Je sentais mon coeur vierge éclater de printemps! J'étais alors le fils bien-aimé de la terre. La terre était à moi, la terre était ma mère; Et quand je m'étendais sur elle quelquefois, Baigné du vent du large et de l'odeur des bois, Il me semblait sentir une vague caresse Du fond du sol sacré répondre à ma tendresse. J'étais ardent et fort et libre en mes ébats. L'eau des branches tombait au matin sur mes bras. Debout, en plein soleil, je buvais la lumière. A l'aurore, en piaffant, j'entrais dans la rivière, Et j'avais, bondissant de la plaine au vallon, Des besoins de hennir comme un jeune étalon! (Il fait quelques pas, puis se laisse retomber découragé.) A présent, lourdement, je traîne ma journée. Vers un seul but mon âme à toute heure est tournée. Je marche sans savoir, et, de longs jours ardents, Je demeure immobile et des sanglots aux dents, A regarder mourir le flot sur le rivage. L'ennui mange mon coeur, mon coeur tendre et sauvage. Elle est là... toujours là... Je ne puis l'arracher!... Elle est là... Je la vois rire, parler, marcher. Je vois ses bras, son front, sa lourde chevelure, Son petit cou d'oiseau, ses fleurs à sa ceinture, Sa robe claire... Oh! fou!.. Mais c'est surtout, grands dieux Cette agonie au coeur quand je pense à ses yeux! Depuis qu'elle est entrée en riant dans ma vie, Je souffre!... Toute paix d'autrefois m'est ravie... D'abord, ce fut charmant; les jours passaient légers: On eût dit une abeille à travers mes vergers... Puis l'aimant, je voulus être beau pour lui plaire, Quant, tout à coup, saisi de trouble et de colère, Je vis que j'étais laid!... Hélas! ce fut un soir Que, penché sur l'étang comme sur un miroir, Pour la première fois je connus mon visage. Honteux, je brouillai l'eau... L'eau refit mon image. La nuit vint... Tout fut noir... Je regardais encor... Et depuis j'ai vécu triste jusqu'à la mort! Alors j'ai deviné le mensonge, la fraude, Cet Acis, ce berger efféminé qui rôde, Il l'a prise... à ses airs de grâce et de fadeur, Quand moi, j'ai simplement l'infini de mon coeur! (Entre Lycas, cherchant à terre, à gauche et à droite.) Ah! c'est toi, mon petit... Que cherches-tu? Lycas. Ma flèche. Polyphème, la découvrant près de lui et la ramassant. Tiens, la voilà. Lycas, la prenant et embrassant Polyphéme. Bonjour. Polyphème. Oh! cette bouche fraîche!... Regarde-moi... C'est bien les beaux yeux de sa soeur Les yeux de Galatée avec plus de candeur; Car de leur charme même ils n'ont pas connaissance Et c'est ce qui leur fait leur divine innocence. Lycas. Tu ne viens pas jouer? Polyphème. Pas aujourd'hui. Lycas. Pourquoi? A présent, tu ne ris plus jamais avec moi. Polyphème. Tu sais bien cependant que je t'aime. Lycas. Oui, sans doute. Mais j'ai comme un reproche à te faire. Polyphème. J'écoute. Lycas. Autrefois nous allions ensemble dans les bois; Tu me faisais porter tes flèches, ton carquois. Souvent quand j'étais las, après nos courses folles, Je montais à cheval sur tes larges épaules... Nous passions à travers les villages, la nuit... Le long des jardins noirs, tu me cueillais un fruit. Nous faisions des échos dans les endroits sonores; Sur le bord de la mer il passait des Centaures Qui couraient au galop, plus vite que le vent, Sous la lune... Tu t'en souviens? Polyphème, avec tristesse. Oui, mon enfant. Lycas. Un vieux surtout, si grand, avec sa barbe blanche, Et sa massue énorme appuyée à sa hanche. Il causait avec toi longtemps, marchant au pas... Moi, j'étais ennuyé, je ne comprenais pas. Tu me contais souvent qu'il savait les mystères De la terre et du ciel. Polyphème. Beaux soirs solitaires! C'est vrai, je me souviens, il me disait, un jour: « Prends garde, il est des coeurs trop tendres pour l'amour. « Toute âme devient folle à l'odeur de la femme. « Prends bien garde.» Et ses yeux perçants m'entraient dans l'âme. Je ne l'écoutai pas. Les dieux m'en ont puni. Lycas, cherchant à l'entraîner. Tu ne veux pas venir? Polyphème. Non. Lycas. Alors, c'est fini? Polyphème, le retenant et l'embrassant. Je n'ai que toi pourtant!... Lycas. Dis-moi pour quelle cause Ton front est-il toujours à présent si morose... Tu sais que Galatée est inquiète aussi? Polyphème, avec amertume. Galatée!... Lycas. Oui, vraiment; elle en prend du souci. Réponds... Ne m'aimes-tu pas plus que Galatée? Polyphème. Pourquoi? Lycas. Pour qu'elle en soit jalouse et dépitée. Polyphème. Foui Lycas sort en riant. Son instinct d'enfant me devine. (Il s'approche à pas lents de l'endroit où Galatée repose, soulève le rideau de feuillage et la contemple.) Elle dort... Qu'elle est jolie avec ses longs cheveux en or! Toute cette amertume en moi, sombre et cruelle, Quand je la vois ainsi, s'efface... Il la contemple longuement. Elle est si belle, Se soutenant la tête avec son bras plié!... Je souffrais tant... Voilà que j'ai tout oublié. Sur son front, par instants, une légère brise Fait voler ses cheveux... D'une bouche indécise Et molle, elle sourit... Oh! ce petit front pur, Ce petit front terrible et muet comme un mur! Connaître un seul instant les secrets qu'il recèle, L'ouvrir... ou le briser!... Voir... savoir... Rêve-t-elle?. Oui, malgré moi, toujours, quand ainsi je la tiens Sous mes yeux tout entière et que je me souviens De tant d'acres douleurs que chaque jour m'apporte, Je demanderais presque aux dieux qu'elle fût morte Galatée, s'éveillant lentement et apercevant Polyphème. Ah! c'est toi!... Comment donc ai-je pu si longtemps Dormir?... L'ombre déjà s'allonge dans les champs. (Elle se lève.) Ah! dieux! Jamais l'été n'eut de chaleurs pareilles! Polyphème, lui tendant à boire. As-tu soif? Galatée, buvant à petits traits. C'est exquis. Polyphème. J'ai pressé des groseilles. Galatée. Que faisais-tu là? Polyphème. Rien... Un moment, j'ai rêvé, Au rythme de ton sein doucement soulevé. Il te déplaît qu'ainsi près de toi je demeure? Galatée, indifférente. Mais non... Polyphème. Viens m'embrasser alors. Galatée, distraite, arrangeant ses cheveux, refaisant les plis de sa robe. Oui, tout à l'heure. Polyphème. Tu sais, ce grand lys bleu dont tu m'avais parlé, Qu'on ne trouve qu'en haut des montagnes?... Je l'ai. Il faut pour le cueillir s'aventurer aux glaces, Traverser des ravins, des torrents, des crevasses, Des trous si noirs qu'on n'en voit pas la profondeur, Le voici. (Il lui tend la fleur.) Galatée, presque sans regarder. Bien... Merci... Tiens! Il n'a pas d'odeur. Polyphème, se rapprochant d'elle. Écoute... Je voudrais... (A part.) Cette angoisse est affreuse... (Haut.) Te demander. Galatée. Quoi donc? Polyphème. Te sens-tu bien heureuse Ici? Galatée. Pourquoi?... Mais... oui... Polyphème. Je me dis, par moments, Qu'à mes côtés ta vie est pauvre d'agréments, Que je tiens malgré tout ta grâce prisonnière, Et que les fleurs enfin s'ouvrent à la lumière. Il fait trop sombre ici pour tes jeunes ébats; Je suis triste toujours. Galatée, inconsciemment. Bah! Je ne le vois pas... Polyphème. C'est vrai, comme un oiseau, tu sautilles, tu criantes. Il faut me pardonner... J'ai des façons méchantes Par moments. Galatée. Méchant... toi? Sais-tu ce que tu dis? Chaque fois que je te regarde, tu souris... Tiens, comme en ce moment. Polyphème, ironique. Et comme tout à l'heure! (L'attirant à lui d'une voix suppliante.) Viens là. Galatée, s'asseyant sur ses genoux et le regardant enfin, avec stupeur. C'est vrai, pourtant... il ne rit pas... il pleure! Polyphème, la serrant contre lui. Ne t'inquiète pas... Par pitié, reste ainsi!... Que je te sente sur mon coeur... Tout est fini. Galatée. Ton âme est, je le sais, douce pour Galatée. Tu la traites toujours comme une enfant gâtée: Alors elle en abuse et manque de raison. Mais sa tète est si folle et ton coeur est si bon! Polyphème. Tes bras nus à mon cou font un collier de neige... Tu veux bien que j'y pose un baiser?... Galatée, avec mutinerie. Mais... qu'aurai-je En retour du baiser? Polyphème. Tout ce que tu voudras. Galatée. Bien, je m'en vais chercher. . . te mettre en l'embarras. . . (Elle hésite un moment.) Si... je te... demandais... Polyphème, la caressant. Un grand baiser!... Galatée, coquette. Je n'ose! Si... je te demandais... Polyphème. Quoi donc? Galatée. Oh! peu de chose... Un grand arc!... un bel arc avec des clous d'argent! Polyphème, surpris. Et pour qui? Galatée, un peu confuse. Pour... Acis. Polyphème, froidement. Acis!... Jamais. Galatée. Méchant! Que lui reproches-tu? Polyphème. Je refuse. Galatée. Il t'estime: Il dit toujours du bien de toi. C'est donc un crime? Polyphème, brusquement. Il vient ici souvent, n'est-ce pas? Galatée, avec assurance. Lui, jamais! Nous ne nous rencontrons que sur les routes... Mais Pourquoi froncer ainsi tes sourcils? Polyphème. Rien... Je pense. Galatée, câline. Tiens... Je te veux donner déjà ta récompense. (Elle l'embrasse dans le cou, longuement.) Polyphème, comme sortant d'un rêve. Oh! ce baiser!... C'est comme un éclair d'or au coeur! (Étreignant brusquement Galalée.) Galatée!... Ah! je t'aime! Galatée, l'écartant vivement. Oh non! tu me fais peur! Polyphème.. la retenant. Ah! reste dans mes bras... qu'un peu je te respire! Oh! baiser tes cheveux... Oh! boire ton sourire!... Galatée, impatiente. Laisse! Polyphème. Je t'aime tant!... Si tu savais... la nuit... Galatée, irritée. Laisse! Polyphème. Ah! ton beau corps souple et fondant comme un fruit, Et ce parfum de toi qui me donne un vertige Et m'enivre et m'affole!... Galatée, le repoussant et se débattant avec dégoût. Oh! laisse-moi, te dis-je! (Ils se regardent un instant face à face.) Polyphème, la maintenant par les poignets. Non... Non... Tu resteras à la fin!... Je le veux. Je te tiens; je suis fort... Sauve-toi si tu peux!... Alors tu ne sais pas qu'il n'est point de minute Où dans mon désespoir contre moi je ne lutte, Pris du désir terrible et fou de t'emporter, Pantelante en mes bras, pour te violenter! Tu ne sais pas que j'ai deux sillons à ma face A force de pleurer!... Tiens, regarde la place Où mes ongles ardents s'enfoncent nuit et jour, Tant j'ai le coeur, vois-tu, dévoré par l'amour!... Tu ne sois pas que j'ai le feu dans les entrailles; Que, le jour, je me roule en sang dans les broussailles, Et qu'en haut sur les monts souvent le fauve a fui En m'entendant hurler aux étoiles, la nuit!... (Reprenant une voix de douceur.) Pourtant je ne suis pas tant que tu crois farouche: Tiens, regarde, ma bouche est tout près de ta bouche... Songe que, pour ta robe effleurée en passant, Il me coule un ruisseau de parfums dans le sang; Songe que je conserve en des cachettes sûres Le fruit vert où tes dents ont laissé leurs morsures; Songe qu'à deux genoux je me traîne aux sentiers Pour adorer la terre où tu posas tes pieds! Cela ne te fait rien?... Oh! ces yeux que j'implore! Quand tu les ouvres, c'est comme un ciel à l'aurore.. Et rien, je n'aurai rien jamais de leur douceur... Non, jamais! Car je vois jusqu'au fond de ton coeur. Il eût fallu pourtant si peu pour ma tendresse! Un sourire... un bon geste... une simple caresse, Même avec du mépris comme on caresse un chien. Mais pas même cela pour moi... Rien, jamais rien Que ce regard affreux glacé comme une eau morte... Galatée, froidement. Veux-tu laisser mes bras!... Polyphème, la lâchant. Va, c'est toi la plus forte!... Quelle folie!... Un dieu m'avait pris la raison! Un instant. . . j 'avais cru. . . mais j 'ai compris. . . Pardon! . . . (Silence. Galatée fait quelques pas, avec une affectation de tranquillité.) Galatée. Lycas n'était-il pas ici tantôt? Polyphème. Sans doute!... (Regardant au dehors.) Veux-tu que je l'appelle?... Il est là sur la route. Galatée, avec une impatience fébrile. Je ne veux pas qu'il joue ainsi par la chaleur: Il s'essouffle, il devient rouge et tout en sueur; Cela lui fait du mal. (Elle s'assied, puis brusquement, ne pouvant plus se contenir, elle éclate en sanglots. Polyphème s'approche, se penche sur elle, mais elle le repousse) Polyphème, suppliant. Tu caches ta figure!... Ce que j'ai fait, c'est sans le vouloir, je te jure. Mon sang brûlant m'égare, et des mots superflus Me viennent malgré moi... Galatée, se levant brusquement. Moi, je n'y pense plus. (Elle va vers la route; puis éclatant de rire bruyamment et avec affectation:) Ah! c'est bien fait! Polyphème. Quoi donc? Galatée. En sautant la muraille, Lycas s'est étalé par terre. POLYPHEME, à part. Elle me raille!... (Haut.) Je t'avais apporté des fruits cueillis exprès, Des pêches, des raisins... Afin qu'ils soient plus frais, Je les ai posés là, sous des feuilles, à l'ombre. Galatée, sans tourner la tête. Merci. Polyphème, va et vient, découragé. L'heure s'avance, et, dans la forêt sombre, Il fera bon chasser ce soir. L'air est en feu. (Il jette son carquois sur ses épaules.) Adieu. (Tendant la main a Galatée.) Tu ne veux pas donner ta main?... Galatée, même jeu. Adieu. (Polyphène la regarde avec tristesse et sort lentement.) Galatée, se retournant enfin. Il est parti, tant mieux; le voilà qui chemine Avec ses dogues noirs, là-bas, par la ravine. Je sens comme d'un poids tout mon coeur s'alléger. Que me veut-il enfin? A quoi peut-il songer? (Elle pose à terre une corbeille remplie de laines de couleurs, s'assied et s'apprête à travailler.) Je suis soumise, douce, et fais tout pour lui plaire: D'où lui vient tout à coup cette étrange colère? Il m'obsède. J'étais, ce matin, au réveil, Si joyeuse en peignant mes cheveux au soleil! Pour voir si j'étais belle, à l'heure coutumière, Je m'étais en passant mirée à la rivière... Maintenant je suis triste et je m'efforce en vain: Ah! qu'il cesse, ou je vais le haïr à la fin! (Bruit de clochettes. Elle lève la tête.) On dirait le troupeau d'Acis dans la vallée. Si c'était lui! Déjà je me sens consolée. (Une flûte rustique se fait entendre. Elle écoute un moment.) C'est lui! (Elle court vers le fond.) Viens vite, Acis!... (Acis, paraît; elle court à lui et l'embrasse.) Ah! je bénis le sort! Galatée. Quel bonheur de te voir! Je m'ennuyais si fort!... Pourquoi ne vins-tu pas selon ton habitude? Acis. J'ai dû garder la ferme, où le travail est rude. Une brebis hier a mis bas deux agneaux; Puis le maître est venu visiter ses troupeaux. Galatée. S'est-il montré, du moins, content de ton ouvrage? Acis. Bientôt je mènerai les boeufs au labourage... Es-tu seule? Galatée. Oui, Lycas joue avec son furet. Acis. Et Polyphème? Galatée. Il est parti dans la forêt... Il faut que je te conte une grande nouvelle. Tu vas rire... Devine et creuse ta cervelle... Polyphème... Acis. Quoi donc? Galatée. ... est amoureux de moi. Acis. Polyphème amoureux! Tu railles! Galatée. Non, ma foi! Comme toi, j'aurais cru l'aventure impossible; Mais, soudain s'emportant avec un air terrible, Lui-même il me l'a dit tout à l'heure... Tiens, vois: (Retroussant la manche de sa tunique et montrant son bras nu.) Je porte encore ici la marque de ses doigts! Acis. Le brutal!... mais, vraiment, alors il t'a battue! Galatée. Oh... non.. Acis. Pourtant... Galatée. Muette ainsi qu'une statue Je l'ai bravé: soudain sa fureur a cessé. Ah! si tu l'avais vu comme un lion forcé Rugir, se tordre et puis, pour calmer mes alarmes, Me supplier avec ses gros yeux pleins de larmes Et demander pardon d'un air humilié! Comme à moi, par instants, il t'aurait fait pitié. Car il est bon, au fond. ..Mais prétendre qu'on l'aime!... Un lourdaud comme lui faire le beau quand même!... Pauvre ami!... Mais j'y songe... Avant de me quitter, Il m'a parlé de fruits qu'il venait d'apporter. (Elle cherche un instant, puis, se ressouvenant soudain, elle court les prendre dans la grotte.) Il les a mis à l'ombre et sous des feuilles fraîches. Les voici... Qu'ils sont beaux! Acis. Des raisins et des pêches. (Prenant une pêche.) Oh! celle-ci dorée et pourpre tout autour! Galatée, la porte à sa bouche et la tend ensuite à Acis. Tiens, mords à même: elle est exquise, mon amour. (A ce moment, Lycas entre doucement par le fond sans être vu, les regarde un moment, et vient chatouiller par derrière la nuque de Galatée avec une paille.) Galatée, sursautant. Que ce Lycas est fou!... Gamin, si je t'attrape!... Lycas, de loin. Qu'est-ce que vous mangez?... C'est bon? Galatée, lui tendant un raisin. Prends cette grappe, Et va-t'en. Lycas. Où? Galatée. N'importe... et ne reste pas là! Lycas. Quand Acis est ici, tu dis toujours cela. (Il s'éloigne à quelque distance.) Galatée, serrée contre Acis. Oh! que je suis heureuse auprès de toi blottie! Ma gaieté tout à l'heure était toute partie: La voilà revenue, et je sens, de bonheur, Comme un millier d'oiseaux qui chantent dans mon coeur. Acis. Tout à l'heure en venant, j'ai fait une trouvaille: Des mésanges... un nid dans un creux de muraille. Veux-tu que nous allions à deux le dénicher? Mais vite... Le soleil va bientôt se coucher. Galatée. Si tu veux. Acis. Nous prendrons les sentiers les plus proches, Et nous traverserons le torrent sur les roches. Galatée. Oui, comme l'autre fois, dans la Gorge-des-Loups... J'ai dû me retrousser presque jusqu'aux genoux; Tout le bord de ma robe était mouillé d'écume. C'est effrayant cette eau qui bouillonne et qui fume... Et j'avais peur, tu sais, tout en riant très fort! Acis, suspendant une grappe en l'air. Tiens, vois la belle grappe avec ses beaux grains d'or! On croirait -et cela donne aux yeux des extases - Regarder le soleil à travers des topazes. Galatée. C'est vrai. (Elle prend brusquement la grappe des mains d'Acis et s'enfuit avec.) Viens la chercher ici, si tu la veux! Acis la poursuit, un moment; elle se cache derrière la haie, derrière l'olivier; il la saisit enfin brusquement.) Galatée, se débattant. Ah! ce n'est pas permis, tu tires mes cheveux! (Acis l'embrasse, et entrouvant un peu sa tunique baise son épaule.) Galatée. Tu sais, quand on fera la vendange, à l'automne, J'aurai seize ans. Acis. Seize ans déjà! Galatée. Cela t'étonne?... Je veux offrir alors à la source du bois, Puis aux nymphes, du lait, des figues et des noix, Un agneau nouveau-né, du miel et deux houlettes Avec un chapelet de sombres violettes. Acis. Moi, j'offrirai pour toi des fromages, des fruits, Une chèvre à longs poils et ma flûte de buis. Galatée. Mais as-tu vu déjà ma petite cigale? De l'aurore à la nuit, d'une ardeur sans égale, Elle chante... En cueillant des fruits dans le jardin, Je l'ai vue -et mon coeur s'en est ému soudain -- Prise au mortel réseau d'une araignée affreuse: Vite, je la sauvai. Depuis, elle est heureuse, Et Polyphème a fait pour elle tout exprès Une petite cage avec des joncs dorés. Viens la voir. Acis. Non, partons avant que la nuit vienne... Plus tard... J'entends là-bas les abois de ma chienne. (Ils se dirigent vers le fond. Entre Lycas.) Lycas, s'attachant à eux. Vous vous en allez? Galatée, impatiente. Oui. Lycas. Loin? Galatée. Non, mais laisse-nous. Lycas. Jamais vous ne voulez m'emmener avec vous. Pourquoi? Galatée, brusquement. Dieux! Qu'il m'ennuie avec son bavardage! (Plus doucement.) Reste: nous reviendrons tout à l'heure; sois sage... Demain, je te dirai sans faute, tout du long, L'histoire du petit Mercure et d'Apollon. (Elle sort avec Acis en courant.) Lycas, seul. Toujours me laisser seul... Ah! comme Galatée Est changée, à présent. Elle est dure, emportée... Autrefois nous étions ensemble tout le jour; Nous jouions, nous chantions chacun à notre tour; Nous allions à la mer chercher des coquillages; Nous portions de la cire et du miel aux villages; Comme je préparais les joncs qu'elle tressait, Souvent elle tournait la tête et m'embrassait; Je lui tendais mes bras pour dévider sa laine... Et maintenant plus rien... Toujours Acis l'entraîne... Sans doute, ils vont rester là-bas jusqu'à la nuit. On dirait qu'elle n'aime à présent plus que lui. ACTE II Polyphème, s'avançant d'un air accablé. Oh! qui m'enlèvera mon éternel ennui! Je n'ai pas pu marcher plus avant aujourd'hui. J'espérais la trouver; sans oser me le dire, J'ai comme le besoin de revoir son sourire. Nous nous sommes tantôt si froidement quittés Que je voulais, confus de mes brutalités, Me rapprocher avec une bonne parole; C'est une enfant, en somme, un petit coeur frivole, Qui n'est pas même heureux de faire tant souffrir! Puis cette idée aussi m'obsède... Découvrir Quelque chose!... savoir!... Car son berger la hante Avec ses yeux fendus, sa démarche traînante, Ses cheveux partagés et sa houlette à fleurs. Elle l'aime... Je sais qu'elle l'aime! douleurs! Tout, son front et ses yeux, sa voix, tout ment en elle; Aussitôt qu'elle en parle, elle devient plus belle! (Il fait quelques pas d'un air sombre.) C'est qu'il est beau, lui!... Moi, je vis, dès mon berceau, Muré dans ma laideur comme dans un tombeau!... Être laid! N'avoir vu jamais sur son visage Une femme arrêter son regard au passage, N'avoir jamais senti, douce comme un soupir, Passer sur soi l'haleine ardente d'un désir, Et déborder pourtant d'amour et de tendresses! Humblement, pauvrement, mendier des caresses, Sans recevoir jamais, d'un geste de dédain, Qu'une aumône qu'on donne en retirant sa main!... Pourtant j'aime! et je suis ardent et mon sang brûle. Mais je n'ai qu'un grand coeur tendre jusqu'au scrupule. Pour mon nom prononcé par elle doucement, Je sens s'ouvrir en moi l'azur d'un firmament, Un mystère pour moi persiste et se dérobe Dans chaque coin d'espace occupé par sa robe. Elle était tout à l'heure ici: je sens dans l'air Flotter encore un peu du parfum de sa chair. C'est ici qu'elle était assise... (Il s'assied à la place occupée par Galatée et, par degrés, s'exalte.) Cette touffe D'herbe au poids de son corps fut foulée... Ah! j'étouffe! (Il va vers la couche de feuillage.) Et cette couche encore affaissée à demi... Sa tête a posé là... c'est là qu'elle a dormi... (Il se jette sur le lit avec frénésie.) Ah! j'ai soif à la fois de baiser et de mordre! Galatée!... Oh! je sens la souffrance me tordre! Jaloux! je suis jaloux!... Oh! rien que d'y penser, Les voir tous les deux là rire et se caresser, Lui béat et stupide, elle chaude et câline Et des roucoulements d'amour plein la poitrine!... J'ai beau lutter... Toujours ces images de feu!... Je les sens s'imprégner dans mes os peu à peu!... Oh! bondir... les surprendre... et m'élancer sur elle... El lui tordre le cou, son cou de tourterelle... Et la jeter sanglante!!... (Etreignant sa poitrine.) Ah! mon coeur me fait mal! (Il se laisse tomber sur le banc de gazon avec abattement.) J'ai soif!... Toujours je fus malheureux et brutal! (Appelant Lycas.) Lycas! Lycas, sortant de la grotte. Quoi donc? Polyphème. Va-t'en chercher à la fontaine Un peu d'eau... va, petit. Lycas. Qu'as-tu? Polyphème. J'ai de la peine. Lycas, le regardant attentivement. Oui, ton front est sévère et tes yeux sont méchants. (Il court chercher à boire et vient tendre à Polyphème la cruche que celui-ci vide abondamment.) Tu souffres? Polyphème. Un peu... Puis j'ai marché dans les champs; Je suis las. (Attirant Lycas à lui.) Mais approche... (Il le regarde un instant et semble hésiter.) -A part. Oh! ce rôle m'écoeure. Haut. Acis et Galatée étaient là tout à l'heure?... N'est-ce pas? Lycas. Oui, pourquoi? Polyphème, la voix un peu tremblante. Que faisaient-ils?... réponds.. Lycas. Rien. Polyphème. Rien?... que disaient-ils? Lycas. Je ne sais. Polyphème. Ah! voyons! Lycas, cherchant un moment. Galatée a trouvé tes fruits... Mais ta main tremble!... Polyphème. Ce n'est rien. Lycas. Ils les ont alors mangés ensemble. Galatée en mettait à la bouche d'Acis. C'était drôle!... ils riaient... tu comprends... Polyphème. Oui, mon fils. Lycas. Moi, je ne l'aime pas, Acis; son air m'agace. Polyphème. Pourquoi? Lycas. Quand il est là, toujours, quoi que je fasse Je suis grondé! Jamais je n'ai part à leurs jeux, Jamais je n'ai le droit de rien faire avec eux. Polyphème. Vient-il souvent ici? Lycas. Tous les jours. Polyphème, à part. La menteuse! (Haut.) Quand il vient, n'est-ce pas, Galatée est joyeuse? Lycas. Qui te l'a dit?... Tu sais?... A travers le jardin Elle court, elle rit, elle chante et soudain Me couvre de baisers, ou bien me prend sur elle Et me câline... Elle est si bonne et puis si belle!... Acis ne t'aime pas, lui. Polyphème. Tu crois? Lycas. J'en suis sûr. Même il a fait de toi des portraits sur un mur... Oh! mais comme ton front tout à coup devient sombre Polyphème, lui prenant le bras, tout bas et d'une voix étranglée. S'embrassent-ils... parfois? Lycas, étonné. S'embrasser? Polyphème. Oui... dans l'ombre. Le soir... N'as-tu pas vu?... Parle, petit enfant, Parle! Lycas. Mais... je ne sais... puis ma soeur me défend. Polyphème. Parle, te dis-je!... Allons! (A part.) Oh! ces sueurs de honte!. Parle! S'embrassent-ils?... Ah! la rage me monte... (Le secouant avec violence.) Réponds donc, à la fin! Lycas, criant et prêt à pleurer. Oh! mais tu me fais mal! Polyphème, hors de lui. Réponds!... S'embrassent-ils? (Lycas, effrayé et tremblant, fait signe que "oui", avec la tête, puis, comprenant d'instinct qu'il cause une grande souffrance, il se jette spontanément dans les bras de Polyphéme.) Polyphème. Ah! dieux! (Il étreint fébrilement Lycas contre lui; tous deux sanglotent un moment; Polyphéme se reprend par degrés.) Polyphème, sombre et accablé. C'était fatal! J'ai mieux aimé vider d'un seul trait la douleur; C'est bien cela: le grand coup de hache en plein coeur! Cent fois j'ai dit qu'ainsi je viendrais à l'apprendre... (Fermant les yeux comme prêt à défaillir, et tout bas.) C'est atroce! (Lycas veut s'approcher.) Va-t'en... Tu ne peux pas comprendre. Laisse-moi... par pitié. Lycas, avec tristesse, s'éloignant. Je m'en vais... au revoir! Polyphème, pris de remords, le rappelant. Viens là. . . . Je t'ai fait mal. . . mais c'est sans le vouloir. Tu le sais... mon petit. (Il l'embrasse.) Lycas. Va, ce n'est rien. (Tournant la tête.) Écoute... J'entends venir. Polyphème. Va voir. Lycas, courant jusqu'au chemin. C'est ma soeur sur la route. Polyphème, avec un brusque sursaut. Et seule? Lycas, mentant, d'une voi^ hésitante. Seule... (Polyphème se lève et s'avance d'un air menaçant. Lycas alors se jette brusquement vers lui, les mains suppliantes.) Oh! dis... tu ne lui feras rien, A Galatée! Polyphème, l'écartant. Allons! Lycas, Rattachant à lui. Tu l'aimes, je sais bien... Elle ne pensait pas te faire de la peine... Polyphème, désignant la grotte. Va-t'en là!... (Il le repousse si violemment que Lycas tombe. L'enfant se relève doucement, et, sans une plainte, rentre à reculons dans la grotte, en regardant toujours Polyphème, qui reste dans la même attitude, le bras étendu.) Polyphème, seul, avec dégoût contre lui-même. Je n'ai plus au coeur que de la haine! (Il arpente la scène, dans une muette et terrible agitation. Il cherche un moment, va vers le fond, puis se cache dans le feuillage du côté opposé à celui qu'occupe le lit de Galatée.) (Silence.) (On entend les rires de Galatée et d' Acis, qui se rapprochent.) Polyphème. Ils viennent; ils sont loin de croire à mon retour. Pour eux je suis là-haut... (Acis et Galatée entrent, entrelacés.) Galatée. Ah! laisse, mon amour... Mes cheveux sont défaits... Que je reprenne haleine Un moment... Tu m'as fait trop courir dans la plaine; Puis, ce méchant taureau qui nous a poursuivis... Acis. C'est ta faute! Toujours tu ris de mes avis. Je t'avais prévenue... Galatée. Et mes oiseaux? Acis. Sans doute Des enfants les ont pris. Galatée. J'en étais sûre. Acis. Écoute, Je t'en retrouverai d'autres. Galatée. Mais pas si beaux... (Montrant sa robe.) Tiens, regarde! Acis. Quoi donc? Galatée. Vois ma robe en lambeaux... En t'aidant à cueillir au mur les églantines, Tu m'as comme à plaisir déchirée aux épines. Acis, railleur. As-tu poussé des cris pour franchir le torrent! Galatée. Ce n'est pas vrai!... D'ailleurs tu n'étais pas très franc Toi-même... et je t'ai vu reculer... Quelle course!... Et cette idée aussi de descendre à la source! Tous ces affreux sentiers de gros cailloux remplis.... Acis. Mais tes pieds nus dans l'eau claire sont si jolis! Galatée. Asseyons-nous: j'ai ri, vois-tu, comme une folle; Je suis lasse. (Elle s'assied sur le banc de gazon qui d'un côté fait tertre et où elle va s'étendre peu à peu avec Acis. Appelant Acis et lui désignant une place auprès d'elle:) Viens, là, l'herbe est ici plus molle. Acis, prenant une grande feuille. Veux-tu que je t'évente? Galatée. Oui, l'air est étouffant. Acis. Veux-tu que je te berce aussi comme une enfant? (Il la berce un moment, les yeux tournés vers la montagne.) Galatée. Que regardes-tu là? Acis. Le soleil qui se couche... Dis-moi, n'est-ce pas l'heure où ton maître farouche Revient? Galatée. Oh! non!... plus tard... Il traîne son ennui Là-haut, et bien souvent ne rentre que la nuit. Acis. Et seul, toujours seul. . . Dieux! Que son humeur est noire Des jours entiers, il rêve en haut du promontoire, Les yeux fixes. Cent fois ainsi je l'ai trouvé... Même, un jour, ignorant qu'il était observé, Je l'ai vu se traîner à genoux dans les ronces, Imitant comme un fou ta voix et tes réponses, Et poussant des sanglots si terribles, vois-tu, Et si tristes qu'au coeur un frisson m'a couru!... Il est très malheureux. Galatée. Bah! laisse Polyphème. Tu ne vas pourtant pas demander que je l'aime! Acis. S'il nous voyait!... Galatée, impatientée. Encor!... (S'accoudant doucement.) Nous sommes seuls... Le soir Tombe; n'entends-tu pas les feuilles s'émouvoir, N'entends-tu pas flotter en rumeurs incertaines Le choeur aux voix d'argent des eaux et des fontaines? Les troupeaux rassemblés descendent des hauteurs; N'entends-tu pas sonner la corne des pasteurs?... Taisons-nous. (Au loin de vagues accords, puis un chant.) Choeur. Nymphes des bois, nymphes des eaux, Naïades ceintes de roseaux, Petites nymphes des ruisseaux, Qui courez tout le jour à travers les étangs Su les grands nénuphars flottants, Un vent frais s'est levé sur les routes poudreuses: Quittez vos retraites ombreuses Et livrez vos bras nus aux brises amoureuses. Les feux du jour sont apaisés... La brise apporte ses baisers Aux grands calices épuisés. Sur la mer aux rumeurs lointaines Des voiles s'en vont vers Athènes... Penchez vos longs cheveux au marbre des fontaines. La mer rose palpite au couchant enflammé: Vers le soleil qui meurt que notre hymne s'élève! Chantons, mes soeurs, voici qu'un jour encor s'achève... Chantons, mes soeurs, le soir limpide et parfumé! Et saluons la nuit, la nuit grave aux longs voiles Qui pose ses pieds bleus sur les nuages d'or Et porte doucement, sous son manteau d'étoiles, Le crépuscule qui s'endort. Nymphes des sources, des rivières, Nymphes des bois et des clairières, Enlacez-vous... Tournez sous le feuillage obscur, Tournez, robes d'argent, d'hyacinthe et d'azur... La mer murmure, solitaire, Des fleurs se ferment sur la terre, La lune monte avec mystère... (Les voix s'éloignent lentement; aux dernières mesures, Polyphème srapproche comme en rampant et vient se cacher derrière Acis et Galatée. Galatée. Oh! rester ainsi toute la nuit!... Le calme est si profond! Tout s'endort; plus un bruit. Un dernier rayon meurt sur le temple d'Hercule. C'est étrange, quand vient ainsi le crépuscule, Toujours je sens mon cceur malgré moi se serrer, Et mes yeux, pour un mot, se mettraient à pleurer. Acis. Même ainsi, près de moi, cette heure te pénètre? Galatée. Oui, ce soir, près de toi plus que jamais peut-être. Acis. C'est que nous éprouvons la présence des dieux: A cette heure le bois devient mystérieux; D'eux-mêmes, sur le bord des eaux, les roseaux sonnent: La broussaille s'anime et les feuilles frissonnent; Jusqu'à l'aube, entr'ouvrant les arbres, les Sylvains Avec les chèvres-pieds mènent leurs jeux divins; Les rochers sont vivants; de grands éclats de rires Sortent des antres noirs où dansent les Satyres, Et la Sirène bleue, en nageant sur le bord, Laisse traîner sa voix comme un grand filet d'or!... Même on entend parfois un bruit de meute en chasse Là-haut, les nuits d'hiver... Et c'est Diane qui passe. Galatée. T'arriva-t-il jamais de voir les dieux de près? Acis. Oui, j'ai vu Pan, un soir... j'étais seul, dans les prés; On eût dit un grand bouc. Sa poitrine était brune; Les cornes découpaient leurs pointes sur la lune. Des bêtes l'entouraient en cercle. Un jet de feu Sortait de sa prunelle, et je tremblais un peu. Galatée. Moi, je mourrais de peur d'une telle aventure... Que fais-tu? Acis. Je dénoue un peu ta chevelure; Tes cheveux d'une soie égalent la douceur... Ah! laisse-moi poser la tête sur ton coeur. Galatée. Tiens, mon amour, respire aussi mes belles roses; Elles sont, ce soir même, à mon corsage écloses. Acis. J'entends battre ton coeur. Galatée. Laisse-moi voir tes yeux: Ils sont plus grands dans l'ombre et me caressent mieux. Pour un simple berger comme ta main est douce! Tu sais que sur ta joue un léger duvet pousse? (Polyphème se soulève légèrement pour mieux les voir. -Galatée seule l'a entendu.) Acis. Pourquoi tressailles-tu? Galatée. C'est la fraîcheur du soir... (Se penchant sur Acis.) Il faut nous rapprocher encor pour mieux nous voir! Dieux! Que la solitude alentour est profonde! On dirait qu'il n'est plus que toi et moi au monde. Montre tes yeux... Acis. Les tiens ont la couleur du ciel. Galatée. Les tiens ont la douceur du vin d'or et du miel, De l'eau fraîche du puits quand la soif vous altère, De tout ce que je sais de plus doux sur la terre. Oh! que mon coeur est lourd!... Je ne sais pas pourquoi, Jamais je n'ai senti tant de douceur en moi. Je te trouve si beau!... Ce soir, je voudrais même Me fondre sous tes dents comme un fruit, tant je t'aime! Et toi, dis, m'aimes-tu? Acis, l'attirant à lui. Penche-toi, viens plus près: Tu sais bien que l'amour dit tout bas ses secrets... Ta chevelure est comme une eau dorée... Encore!... (Il plonge son visage dans la chevelure de Galatée.) Ta bouche!... donne-moi ta bouche! Galatée, à demi pâmée. Je t'adore! (L'obscurité est presque complète. A ce moment, Polyphème surgit. Brusquement, comme si quelque bouleversement mystérieux se passait en lui, il s'arrête et, lentement, lentement, il abaisse ses poings.) Polyphème, à part, tordant ses mains. Quel sentiment étrange arrête ainsi mes bras? J'ai beau vouloir... je sens que je ne pourrai pas. Tant d'amour devant moi!... dérision vivante!... (Il veut encore s'élancer; puis reste comme pétrifié.) Je ne peux pas tuer!... Leur bonheur m'épouvante!. (Vaincu, il recule lentement.) Galatée, se dressant à demi. N'as-tu pas entendu ce bruit dans le buisson? Acis, la ramenant à lui, doucement. Oui, souvent la nuit donne aux feuilles ce frisson. (Bruit de baisers. -Polyphème écoute: une brusque poussée de fureur le rejette en avant; puis il s'arrête, raidi de souffrance.) Polyphème, à part. Oh! ces larges baisers qui tombent goutte à goutte!. Galatée. Entends-tu ces pêcheurs qui passent sur la route? Vois-tu, mêlés ainsi dans un même soupir, Cela ne me ferait presque rien de mourir... (Polyphème étouffe un cri de désespoir et brusquement s'enfonce dans la forêt...) Galatée, se dressant encore. N'as-tu pas cette fois vu se mouvoir une ombre?... Acis. Non, je n'aperçois rien. ..C'est quelque branche sombre. Galatée, se levant du tertre. N'importe, j'aime mieux que nous nous séparions. (Doucement.) Va-t'en. Acis. Partir déjà?... Quand, aux premiers rayons De la lune, la mer est à peine argentée? Galatée. Oui, va-t'en: malgré moi mon âme est agitée. Cette nuit est, vois-tu, si douce que j'ai peur. Comme un vase trop plein de répandre mon coeur. Va-t'en... Je te verrai demain soir à l'orée Du bois... Adieu!... Je t'aime! (Ils s'embrassent.) Acis. Adieu... mon adorée! Galatée, remontant la scène; de loin. Prends le sentier qui va de la vigne aux étangs: Mes yeux pourront ainsi te suivre plus longtemps. (Elle reste un moment accoudée à un arbre. -Grand silence. Elle redescend, pensive.) Il est parti... Pourquoi faut-il que l'heure arrive De se quitter ainsi l'âme encor toute vive?... Demain... Demain!... Un jour est si long à finir! Mais je veux jusqu'à l'aube avec mon souvenir M'endormir sous le ciel les deux mains enlacées, En serrant sur mon coeur mes plus douces pensées. (Elle contemple la nuit.) Comme la terre est douce et le firmament pur! Tout un scintillement fait palpiter l'azur. (Elle fait quelque pas, puis semble écouter avec recueillement.) Le silence est sonore et ressemble, ô merveille! Au bruit d'un coquillage appuyé sur l'oreille... Même je suis saisie en entendant ma voix. Tout dort... et seuls des feux de bergers, par endroits, Font au sommet des monts une petite flamme. (Elle demeure un moment rêveuse. Soudain on entend un grand cri terrible, suivi d'un grand silence.) Oh! ce cri!... c'est affreux... J'en ai froid jusqu'à l'âme! (Elle court au fond de la scène, éperdue.) Acis!... C'est toi?... (Elle écoute.) Mais non, j'entends sur le chemin Sa chanson... Mon coeur bat à rompre sous ma main. (Respirant.) Alors, c'est sur les monts, là-haut, dans quelque gorge, Quelque monstre blessé que Polyphème égorge. (Elle écoute un moment encore.) Oui, car tout redevient déjà silencieux... Rien... plus rien que le bruit des vagues sous les cieux... Dieux, que le doux sommeil descende sur ma couche! (Elle retire lentement ses voiles, s'asseyant sur sa couchette.) Ah! les baisers d'Acis sont encor sur ma bouche... (Elle s'étend et murmure ces derniers vers comme en songe, en diminuant toujours, pour exhaler le dernier comme un soupir.) Je veux le croire encore auprès de moi... Je veux L'entendre encor parler... tout bas... dans mes cheveux. Et sous la nuit sereine, où s'apaisent les fièvres, M'endormir... l'âme heureuse... et son nom sur mes lèvres. (Elle s'endort. -La scène reste vide un moment. Soudain de rauques gémissements s'élèvent) Polyphème, appelant. Lycas!... Lycas!... (Il entre, les bras en avant, tâtonnant. Lycas, sortant de la grotte. C'est toi?... Polyphème. C'est moi, mon enfant... Viens, Approche-toi. Lycas. Qu'as-tu? Polyphème. Prends mes doigts dans les tiens. Lycas. Tes mains tremblent... J'ai peur!... Ta démarche chancelle. Oh! c'est affreux... Du sang sur ta barbe ruisselle! Réponds-moi... Quels malheurs te sont donc arrivés? Polyphème. Je ne vois plus. Lycas. Aveugle? Polyphème. Oui, mes yeux sont crevés! Conduis-moi, mon enfant. Lycas. Horreur!... Est-ce possible!... Polyphème. N'as-tu pas entendu comme un grand cri terrible, Dans la nuit, tout à l'heure? Lycas. Oui. Polyphème. C'était moi. Lycas. Grands dieux! POLYPHEME Oui, j'ai crevé mes yeux! Oui, j'ai crevé mes yeux!.. Mes yeux, mes pauvres yeux, si joyeux à l'aurore... Après ce que j'ai vu, pouvaient-ils voir encore? J'ai couru dans les champs devant moi comme un fou. J'allais... J'aurais voulu m'enfoncer dans un trou, J'aurais voulu sur moi qu'on entassât des pierres! Mais je les avais là, tous deux, sous les paupières, Enlacés et buvant leur amour à pleine âme!... Oh! cette vision de caresse et de flamme, La sentir implacable à mon front s'attacher!... Comme une robe en feu j'ai voulu l'arracher! Et maintenant, levant mes prunelles funèbres, Je suis le malheureux qui tâtonne aux ténèbres... C'est bien ainsi, d'ailleurs. J'absous la trahison: Les dieux avec l'amour leur ont donné raison... Mais livrer en jouet son âme pantelante, Avoir à chaque fibre une goutte sanglante, Ne plus garder un coin qui ne souffre en son coeur... J'ai mieux aimé d'un coup dépasser mon malheur! (Appelant) Lycas! Lycas. Oui. Polyphème. Galatée? Lycas. Elle dort. Polyphème. Que je touche. Sa robe seulement... Mène-moi vers sa couche. (Il s'avance en chancelant, conduit par Lycas.) Est-ce ici? Lycas. Pas encore. POLYPHEME Ici? Lycas. Non. Polyphème. Là? Lycas. Plus près. Polyphème, s'arrêtant et relevant la tête. Ah! j'ai senti frémir la mer et les forêts: Laisse-moi respirer un peu le vent qui passe; C'est comme la pitié de la nuit sur ma face... (Se baissant.) Elle est là... Je frissonne... et mon coeur se souvient. Lycas. J'ai peur... Que vas-tu donc lui faire? Polyphème. Ne crains rien... C'est bien elle!... Voici sa couche de feuillage, Ici sont ses bras nus... et voici son visage... Petit oiseau d'amour, ô tout ce que j'aimais! Mon rayon de soleil!... disparu pour jamais!... T'en vouloir?... A quoi bon?... Petite âme imprudente, Tu jouais. Tu riais de ma détresse ardente... Tu riais... Tu riras... sans doute, encor demain. Quelques pleurs essuyés du revers de la main, Et ce sera fini... Tu riras... pour lui plaire!... C'est terrible... Et je dis tout cela sans colère. Tout à l'heure un désir effrayant m'a mordu: Fou d'amour et d'horreur, un instant, j'ai voulu. Oui, j'ai voulu bondir sur toi comme un sauvage, Et t'écraser la tête aux rochers du rivage! Mais un éclair étrange a frappé mes pensers, Mes poings levés se sont d'eux-mêmes abaissés Et j'ai senti soudain ma fureur et ma rage Crever et ruisseler à flots comme un orage, En laissant à leur place, ayant tout emporté, Une grande souffrance où naissait la bonté. Va, dors bien doucement... Ne crains pas ma justice, Dors sans comprendre même un peu mon sacrifice, Dors... (Il se penche sur le visage de Galatée.) Ton souffle est égal. Je n'ai qu'à me baisser Pour sentir sur mon front ton haleine passer. On dirait que ta bouche entr'ouverte murmure... (Il écoute, avec un frisson.) Acis! toujours Acis!... Oh! l'affreuse torture Est toujours là! J'ai peur!... (Se raidissant.) Soutenez-moi, grands dieux! Qu'une dernière fois je baise ses cheveux. (Il baise la chevelure de Galatée, gravement.) Vents de la mer!... Parfum des bois!... Souffles nocturnes! Petites fleurs dont la rosée emplit les urnes, Grands arbres doucement par la brise agités, Plaines, coteaux, vallons des nymphes habités, Bonne terre et toi, nuit, dont la majesté veille, Protégez à jamais cette enfant qui sommeille... (S'abandonnant peu à peu comme malgré lui.) Qu'elle ignore le mal par le mal expié: Ayez pour elle, ayez un peu de ma pitié! Et puisqu'il n'est ici nul regard que je blesse, Puisque nul ne peut voir ma honte et ma faiblesse, Ah! laissez-moi pleurer un peu comme un enfant. (Il pleure un moment, à genoux, brisé et sanglotant, puis il se redresse lentement.) C'est fini maintenant, ma force est revenue: Je sens en moi descendre une paix inconnue; Mon coeur se calme et rend à présent sous ma main Un beau son grave et fort, comme une urne d'airain. (Touchant Lycas de ses mains tremblantes.) Lycas! c'est toi... je sens ta douce chevelure... Toi seul as su m'aimer, petite créature: Laisse-moi t'embrasser. (Il l'embrasse. -Ici, musique lointaine et vague jusqu'à la fin.) Tu ne peux pas savoir... Des yeux d'enfant sont si profonds pour qui sait voir! Toi seul as su parfois sur ta petite bouche Trouver naïvement la parole qui touche... Aime bien Galatée: elle est ta grande soeur; Aime-la de toute la force de ton coeur! Obéis-lui, sois doux pour elle... Galatée! Oh! ce nom où la fleur de sa chair est restée... Adieu, jardins feuillus, pleins d'ombre et de soleil, Jardins étincelants de son rire au réveil, Vergers, bois familiers, frais ruisseaux, lits de mousse, Adieu, tout ce qui fait que la terre est si douce... Adieu, ma vie... adieu tout ce qui me fut cher! Lycas. Où faut-il te mener, grand ami? Polyphème. Vers la mer. POÈMES INACHEVÉS (FRAGMENTS) Dans la salle. . . Dans la salle aux tiédeurs féminines d'église Où le Mourir des fleurs lentes se subtilise, De larges fleurs berçant dans l'air triste du soir Leurs coupes de velours lourdes de nonchaloir, Éparses dans le sombre en blancheurs indécises Des femmes aux grands airs indolents sont assises, Qu'on dirait d'un pays et d'un temps très lointains. Des femmes pâles dans des vagues de satins. Et ces Dames ce sont mes intimes Pensées En silence par les fleurs larges encensées, Et qui, de leurs beaux }^eux qu'éclaire à son reflet Le rêve intérieur sous leurs longs cils voilé, Regardent sur le parc au faste séculaire S'effeuiller en lys bleus l'heure crépusculaire. Immobiles, les mains vagues, le col penchant, Elles rêvent, le coeur vers le soleil couchant Qui, s'épuisant encore en caresses subtiles, Traîne un rayon mourant dans leurs yeux immobiles Et semble à leurs pâleurs fragiles prodiguer La câline douceur d'un adieu fatigué. Or de ces Dames, l'une a nom Mélancolie, L'autre Amertume, l'autre Espérance-Abolie, Puis encor Souvenir, Exil, Renoncement, Volupté, Lassitude et Découragement. A leur souffle si faible, à leur mourante haleine Le miroir le plus pur se ternirait à peine, Et si fluides sous leurs longs cheveux flottants, Et telles, on dirait, les filles de l'Étang, De l'Étang qui reflète en son coeur monotrne Les somptuosités tristes des soirs d'automne. La plus fière, rigide en ses brocarts lamés, A nom Indifféence et ses yeux sont fermés! L'ombre à flots vaporeux baigne les troncs des arbres, Les eaux, les jardins bleus où s'érigent les marbres; Et les roses dans les grands vases florentins Versent un lourd vertige aux horizons lointains. Mais de l'Occident riche où la lumière sombre Ce qui s'exhale est triste à l'infini dans l'ombre; Et les femmes penchant leur peine sur les fleurs Dans l'âme des parfums respirent leurs douleurs Et sentant dans leur coeur opprimé par la terre Descendre comme un grand désespoir solitaire... C'est dans la salle triste et dans le soir navré Un long sanglot montant comme un Miserere. Or, voici s'élever, là-bas, vers la rivière La sonore chanson des bonnes Lavandières Qui reviennent, parmi des rires ingénus, Saines, le baiser frais des eaux à leurs bras nus, Contentes du labeur utile des Journées Et soumises dans leur simplesse aux Destinées. Leur chant robuste verse, en larges accords purs, Un flot vivant de joie et d'aise aux champs obscurs; Et rien qu'en l'entendant, là-bas, les mornes femmes Sous le satin splendide ont eu froid dans leurs âmes Et, le coeur traversé du grand frisson humain, Ont crié vers la vie, en meurtrissant leur sein. En une chambre close. . . En une chambre close où le jour flotte à peine, Où le silence règne en vainqueur. Un grand violon sombre et tendre dont le coeur Vibre encor de l'écho d'une ancienne peine. Une coupe en cristal d'eau pure à demi-pleine Où baigne, solitaire et suave, une fleur, Une rose de chair, d'idéale couleur, Et qui fait défaillir un ciel à son haleine. Puis une robe éparse et des gants assouplis, Où l'on voit vivre encore une main dans les plis, Jetés sur des feuillets griffés de mots de flamme. Par le vitrail ouvert au vent d'automne, un jour, Quelque chose s'enfuit, fait de langueur d'amour, De musique fanée et de douceurs de femme... Et ce je ne sais quoi d'ailé, c'était mon âme. Lèvres qui donnez le baiser. . . lèvres qui donnez le baiser -ô dictame D'une chair ciselée en corolle de fleur, O lèvres qui priez, vibrantes de douleur, Rives où vient mourir. . . O lèvres qui aimez -pourpre -vin d'or et flamme, Urne ardente où le coeur boit à même le coeur. O lèvres de la mère, où rayonne, vainqueur, L'orgueil vivant jailli du ventre de la femme. Linéament fluide où tient l'immense Amour Et d'où monte et s'épanche en lumière alentour Cette fragilité divine de sourire. O lèvres de silence aux plis mystérieux . . . . . . tristes comme des yeux Où l'ombre d'une peine angélique se mire. Tristes, leurs grands yeux doux. . . Tristes, leurs grands yeux doux remplis de crépuscule, Mes Désirs sont couchés sur le sable qui brûle. Mes Désirs épuisés comme des bêtes mornes Se sont couchés, sentant dans le soir vert fiévreux La mort comme un chacal rôder alentour d'eux. O la tristesse des solitudes sans bornes! Ils vont mourir, et, comme il arrive aux mourants, Ils songent dans un rêve à tes douceurs passées, . . . . . . . . . . . . A tes jupons chargés de souffles odorants. Ils songent, et leur soif d'amour est plus profonde Que le grand ciel qui s'ouvre au-dessus d'eux. . . . . . . . . . . . . La nuit est descendue: il est temps de mourir. Voici dans l'air ému de limpides frissons Voler le choeur poignant des anciennes chansons. O Coeur, ô coeur plus grand que la mer pour souffrir! On dirait que dans l'ombre ils t'ont priée, écoute... Le vent souffle sur les sables... la nuit est noire... O toi, souffrance exquise et mortelle langueur, Dis, ne viendras-tu pas pour leur verser à boire Dans tes yeux ruisselants l'eau vive de ton coeur? J'ai rêvé cette nuit. . . J'ai rêvé cette nuit que mon coeur était mort. Deux cierges le veillaient, purs dans l'air solitaire... Et c'était comme au fond d'un très vieux monastère Dans un pays de neige et de cygnes du Nord. Or, à chaque heure qui sonnait dans les ténèbres, Il sortait de mon coeur une goutte de sang, Et chaque goutte au front du ciel noir se fixant Y marquait ton nom rouge en étoiles funèbres... Une porte glissa dans le mur et, sans bruit, Tu t'avanças, flottante en ta robe lamée, Orgueilleuse, tes bras pleins d'anneaux, parfumée, Et ta gorge vivante offerte comme un fruit. Devant toi les flambeaux abdiquèrent, livides, Et seuls, et ruisselants parmi l'obscurité, Tes beaux yeux de vertige et de fatalité, Tes beaux yeux éclataient, fidèles et splendides. Et mon coeur trépassé d'un long frémissement S'émut, comme un Lazare écartant son drap roide. Une cloche tinta parmi l'aurore froide, Et mon coeur se remit à battre doucement. Et maintenant parmi de royales pelouses Mon coeur vivait, épanoui sur un rosier; Tu passais, lente et belle, et d'un air princier Tes doigts cueillaient la fleur pour tes lèvres jalouses. Et la rose [. . . . . . ] à son tour Frissonnait sous tes doigts magiques vers la vie; Et ployant doucement sa corolle ravie Baisait ta bouche avec ses pétales d'amour. Je rêve d'une île ancienne. . . Je rêve d'une île ancienne, D'une île grecque au nom d'or pur, Ouverte -rose -sur l'azur De quelque mer Ionienne, Je la vois se mirer dans l'eau, Touffe de verdure embaumée Avec sa ville parsemée, Toute blanche au flanc du coteau. Je vois des portiques de marbres Surgir dans le soleil levant, Les oliviers frémir au vent Et les abeilles dans les arbres. Les Vierges s'en vont à pas lents, Traînant par les prés d'asphodèles Des robes que leur corps modèle, Aux grands plis légers et flottants, Le ciel est doux; au loin palpite L'hymne divin de la couleur; Un enfant, beau comme une fleur, Chante l'âme de Théocrite. Des vaisseaux passent au lointain, Venant d'Ophir ou de Golconde; Vénus tord sa nudité blonde Dans le sourire du matin. Je rêve d'une île ancienne, D'une île grecque au nom d'or pur, Ouverte -rose -sur l'azur De quelque mer Ionienne. Heureuse à la lumière exquise, Mon âme est celle des bergers Dont les chevreaux broutent, légers, Parmi le thym et le cytise... Améthyste. L'ombre noyait les bois. C'était un soir antique. Les dieux puissants vaincus par le Dieu pathétique Après mille ans d'Olympe avaient quitté la terre, Et la syrinx pleurait dans Tempe solitaire. Sur la mer en émoi, vers l'orient mystique, Une aube se levait. Pleins de souffles étranges Les chênes remuaient des branches prophétiques, Et les grands lys élus versaient leurs blancs cantiques Aux lacs sanctifiés visités par les Anges. Le ciel était plus doux qu'un col de tourterelle. Rêveuse en longs cheveux une nymphe... frêle Tressait de pâles fleurs autour d'une amulette. Et près d'elle, dans le crépuscule idyllique, Un petit Faune triste, aux yeux de violette, Disait sur un roseau son coeur mélancolique. Et c'était le dernier amour du soir antique. Loin des hameaux peuplés. . . Loin des hameaux peuplés, des fermes, des enceintes, Le grand berger, fantôme lent que son chien suit, Reprend le vieux chemin des solitudes saintes Et s'enfonce au mystère auguste de la nuit. Il s'arrête un instant au haut de la colline Pour lancer un regard aux dernières clartés, Sent un instant son âme à jamais orpheline, Et, grave, redescend vers les obscurités. Une amertume humaine a pénétré son âme: Il médite l'exil sans joie et sans soutien Et songe que sa chair est veuve de la femme Et qu'il n'est pas un coeur qui batte avec le sien. Son compagnon de route a pour nom le Silence; C'est avec lui qu'il mange à jamais son pain bis; Nul n'a besoin de lui [ . . . . . . ] Au maître seul, il doit compte de ses brebis. Alors, levant la tête aux plaines constellées, Il contemple la mer des splendides douceurs Et sent divinement ses peines consolées Par leurs feux caressants comme des yeux de soeurs Il n'est plus exilé dans l'immensité sombre; Les astres dans le ciel le regardent marcher, Et son esprit tressaille aux grandes voix de l'ombre Comme un cheval qui sent son maître s'approcher. Des secrets sont tombés pour lui des chastes nues; Échos vertigineux de lointains firmaments, Les étoiles ont dit des choses inconnues Dont son âme a tremblé jusqu'en ses fondements. Sur la terre son corps passe ainsi qu'un fantôme Que l'on connaît à peine [ . . . . . . ] C'était une mondaine. . . C'était une mondaine et charmante féerie. Devant nous s'étendait le jardin frais et noir, Et la table semblait, scintillante et fleurie, Une grande fleur rose épanouie au soir; Les rires voltigeaient sur les lèvres; des brises Légères balançaient les branches indécises Et faisaient frissonner des boucles de cheveux. Tout était chatoyant, diapré, lumineux Et cela ressemblait à ces fêtes exquises Que l'âme de Watteau rêvait pour ses marquises. Pour moi, j'en jouissais, songeant à part moi-même Que le luxe est parfois joli comme un poème; Et mes yeux composaient un butin précieux, Car tout étincelait: les bagues et les yeux, Les cristaux, les satins, les lèvres, les sourires Et le vin d'or captif dans l'argent fin des buires. Tout à coup le dessert éteignit ses éclats, Et le dernier causeur finit son mot tout bas. Debout, cambrant la taille et renversant la tête Comme une jeune Muse invitée à la fête, Vous chantiez comme il sied les soirs d'enchantements Sous le ciel où tremblaient des pleurs de diamants. Vous chantiez; des échos s'éveillaient dans mon âme Et, grave, j'écoutais ce qu'une voix de femme Où l'art met le secret vibrant qu'il porte en lui Ajoute de beauté frissonnante à la nuit!... Telle je vous voyais [ . . . . . . ] Telle, longtemps avant, mes yeux d'enfant rêveur Vous avaient vu passer au jardin de mon coeur. Et ce fut un moment vécu loin de la terre, La coupe de Thulé bue au seuil du mystère, Quelque chose qui tend le coeur à le briser Et que j'aurais voulu, pour mieux l'éterniser, Mêler à la douceur divine d'un baiser. Tout ce qui t'a touchée. . . Tout ce qui t'a touchée m'inquiète et m'enivre, Tout ce qui dans ta vie un instant a pu vivre, Tes gants, tes bas brodés, ta mante, ton chapeau, Tout ce qui prit un peu de parfum à ta peau, Tout ce qui garde encor -satin, soie ou batiste, Comme un rêve odorant de ta chair qui persiste, C'est mon trésor! Ainsi qu'aux vases des autels Je n'y touche qu'avec des doigts sacramentels. Rien qu'à les effleurer l'amour en moi frissonne, Je crois, penché sur eux, respirer ta personne, Et mon coeur qui s'épuise à force d'adorer, Mon coeur comme le feu voudrait les dévorer! Dans l'air frais du malin. . . Dans l'air frais du matin où s'effare la feuille, Dans la jeune clarté des jours roses et bleus, Dans la nuit solennelle et pure où se recueille L'âme présente encor des bergers fabuleux, Dans le cristal des eaux, dans le velours des mousses Dans l'innocence en fleur des jardins radieux, Dans le concert que font toutes les choses douces, Je retrouve, ô ma soeur, la douceur de tes Yeux. Le printemps odorant la divine féerie, Le renouveau fêtant sa jeune volupté S'incarne pour mon coeur dans ta robe fleurie Et dans ton corps exquis comme un rêve sculpté. Les Parfums, les Couleurs, la tendresse de vivre, Le mois vierge baigné de souffles et d'encens, L'enluminure d'or aux marges du Vieux Livre, mon âme, c'est dans ton coeur que je les sens. Le désir qui palpite à travers la nature Et s'élance en festons étoiles dans les bois, Je le sens frissonner parmi ta chevelure Et je le vibre entier, rien qu'à serrer tes doigts. Ce qui couve d'ardeurs suaves et de fièvres Au sein mystérieux de la création Se ramasse en mon coeur pour jaillir vers tes lèvres Et ruisseler dans l'ombre en adoration. Voici venir les temps où tu marches déesse, Où la rose d'amour fleurit à tes seins blancs, Où ton nom murmuré fiance une caresse A la suavité des narcisses tremblants. Voici venir les temps où tes beaux yeux limpides Semblent plus clairs encore et plus profonds qu'hier, Et versent à mon coeur plein de songes virides L'ivresse d'un lever de lune sur la mer. Et les fleurs sont tes yeux, et la lumière blonde Ton sourire, et le ciel bleu-frêle ta douceur, Et tout l'amour fumant de l'encensoir du monde Ta lèvre sur mon âme appuyée, ô ma soeur. Pendant qu'au loin la ville. . . Pendant qu'au loin la Ville immense est endormie Et qu'il n'en reste plus qu'un murmure dans l'air, Monotone et pareil à celui de la mer, Seul dans ma chambre, assis sur l'étroit lit de fer, Ton portrait devant moi, je songe. -Et l'accalmie De l'Heure solennelle où flottent doucement Des brises qu'on dirait des ailes de pensées Descend en moi du fond des ombres étoilées. Et le souvenir pur des délices passées Brûle comme un flambeau sous le noir firmament. Rares, des bruits de pas s'éloignent par les rues Et je sens peu à peu l'Amour [ . . . . . . ] Dans mon coeur solitaire entrer comme un poinçon, Pendant qu'autour de moi, avec un long frisson, Tournent rêveusement les Robes disparues. Je songe... Une voix tendre a chanté dans la nuit Faite des mille voix de jadis étouffées. Dans l'ombre, comme un choeur aérien de fées, Les Heures d'autrefois, de tes chapeaux coiiïées, Défilent tour à tour dans mes yeux de minuit. Vivace et palpitant sous les souffles nocturnes Mon amour sensitif s'éveille de nouveau. Tel un lys, à midi, tranché par le couteau, Qui se redresse pur et frissonnant dans l'eau. Et voici déborder en moi les vieilles urnes, Les urnes de mon coeur fier et mystérieux Qu'emplissait, chaque soir, de tendresse vivante Une mélancolique et fidèle servante, Et que je renversais à tes pieds nus d'amante Pendant que tu m'ouvrais les jardins de tes yeux. Tes beaux yeux vivants là sous la lampe et ta bouche Riche comme un beau fruit d'automne ruisselant, Ta bouche et l'arc de ton sourire étincelant. Tes yeux, ta bouche... mon trésor ensorcelant!... O pauvre coeur plein d'ombre où ton soleil se couche!... Moi, sans sonner à faux quelque beau désespoir, Je redescends tout seul la colline fanée, Et j'écoute -là-bas -pâle et l'âme inclinée, Le dernier Angélus de la Douce Journée Tomber comme une larme au coeur souffrant du Soir; Et je sens tout en moi tomber pesant et morne Le crépuscule noir qui couvre le chemin. Je suis trop las d'hier pour commencer demain; Si tu passais encor, je baiserais ta main... Et je reste à t'attendre on dirait sur la borne. Parfois même je crois voir la porte s'ouvrir, Et toi surgir vivante en robe d'espérance. grand enfant frileux, câlin, d'âme en souffrance, Fou qui grelotte au noir de ton indifférence Et cherche un peu d'amour ancien pour se couvrir. Des reliques sont là -tout cela qui se sème Le long du beau pèlerinage aventureux Fruits tombés ramassés aux Jardins où l'on s'aime. Passé, Fantôme ailé des lettres, des chiffons, Subtil comme un parfum, léger comme une flamme, Et qui joue à pleurer au violon de l'Ame La male-chanson bleue, la chanson de la femme, Faite de nerfs cassés et de sanglots profonds. Ton portrait devant moi sous la lampe... Et je sombre, Et j'ai beau plonger l'oeil jusqu'au fond du ciel noir, Rien pour me consoler n'en descendra ce soir et je sens, sans le voir, [ . . . . . . ] Quelque chose couler sur ma face dans l'ombre. Huit heures. . . Huit heures, la maison fraîche semble sourire Par sa vitre bien claire aux arbres du jardin. Le rideau tremble au vent qui passe, et tout respire La jeunesse que donne aux choses le matin. La rue est calme encor, parfois dans le silence Résonne un seau bruyant qu'on heurte dans la cour. L'eau ruisselle aux pavés, et partout recommence Le cours familier des besognes du jour. Assise au piano, légère et délicate, La taille mince encore et le torse fluet, La fillette étudie une blanche sonate Compassée et charmante ainsi qu'un menuet. La robe noire avec un ruban de sagesse Retombe en chastes plis autour du tabouret. Sur ses tempes le bleu des veines transparaît. Soigneuse elle s'applique et reprend et s'arrête Quand l'accord malaisé trahit ses doigts nerveux; Alors d'un geste brusque et renversant la tête Elle fait sur son dos ruisseler ses cheveux. Et de ces airs caducs fleurant la bergamote Monte un rêve de ciel tendre et de cristal pur; Une antiquaille en poudre y danse la gavotte Et la divine enfance y sourit à l'azur. Petites mains d'enfant sur les touches d'ivoire, Jouez naïvement le vieux maître ingénu: Tout frissonne et s'éveille au fond de la mémoire Comme un bois plein d'oiseaux quand le jour est venu. C'est l'alouette aux champs, c'est la chambre à l'aurore, C'est le premier rayon aux tuiles du vieux toit, C'est le rire argentin dans l'escalier sonore Et l'eau bénite, encor tremblante au bout du doigt. Et l'homme [ . . . . . . . . . . ] Poussant du fond de l'âme un soupir d'exilé, Sent moins lourde à traîner sa besace de vices Quand sur son coeur fiévreux cette eau pure a passé. Il écoute et voici que de petites fées Vont sautillant parmi les notes de cristal, La source au bois jaillit et par douces bouffées S'exhalent les parfums légers du ciel natal. Petites mains d'enfant, jouez, douces mains pures, Les andante tournés comme des madrigaux, Cependant que la voix qui compte les mesures Donne au coeur apaisé des battements égaux. Au piano d'ébène accoudant ses bras roses, L'Innocence aux grands yeux d'azur semble écouler, Et l'on entend parfois dans le calme des choses Ses grandes ailes d'or doucement palpiter. Toi, ma soeur. . . Toi, ma soeur encor, demain mon inconnue, Toi qu'emporte une insensible trahison, C'est notre coeur, vois-tu, qui meurt à l'horizon, Ce soleil roux qui sombre au fond de l'avenue. Tu viendras voir autour du beau soleil qui meurt Les grands chênes debout devant son agonie Enfant, ouvre ton coeur à la nuit qui descend. Le coeur, la nuit, exhale un parfum plus puissant, Et les yeux de l'amour sont splendides dans l'ombre. Le calme solennel où fondent les chemins Confère une noblesse au geste de tes mains, Et nous semblons [. . . . . . . .] Derrière nous traîner comme un beau manteau sombre. Source: http://www.poesies.net