Le Chariot D'Or. Par Albert Samain. (1858-1900) TABLE DES MATIERES LES ROSES DANS LA COUPE. Versailles. Elégie I. Soir De Printemps. Soir I. Paysages. Printemps. Elégie II. Matin Sur Le Port. Soir II. J'aime l'aube aux pieds nus. . . Lentement, doucement. . . Soir Sur La Plaine. Nocturne Provincial. La Cuisine. Clydie. Néère. Le Berceau. Devant la mer. . . A Marceline Desbordes-Valmore. Watteau. L'Agréable Leçon. En printemps. . . Soir Païen. Ilda. Retraite. ELEGIES. Comme une grande fleur. . . Dans le parc. . . Comme un père. . . Une douceur splendide. . . Tout dort. . . Une heure sonne au loin. . . Blotti comme un oiseau. . . Je t'aime. . . Je cherche les endroits. . . Quand je suis à tes pieds. . . Je n'ai songé qu'à toi. . . INTERIEUR. Hyacinthe. Ce soir. . . Panthéisme. Soir D'Empire. Son rêve fastueux. . . Automne. Mon enfance. . . Incantation. Nos Sens Divins. Mon coeur est comme un Hérode. . . Paresse. Réveil. Ténèbres. EVOCATIONS, (1886-1900) Bacchante. Le Sphinx. La Chimère. L'Hécatombe. Les Buchers. Antigone. Faust. Emeraude. Vocation. Le Repos En Egypte. La Dame De Printemps. Vision. Hérode. Idéal. La Peau De Bête. SYMPHONIE HEROÏQUE, (1888-1900) Symphonie Héroïque. Forêts. Les Monts. Le Fleuve. LES ROSES DANS LA COUPE. Une coupe en cristal d'eau pure à demi pleine, Où baigne, solitaire et suave, une fleur, Une rose de chair, d'idéale couleur, Et qui fait défaillir un ciel à son haleine. A S Versailles. I Ô Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir m'obsède-t-il ainsi? Les ardeurs de l'été s'éloignent, et voici Que s'incline vers nous la saison surannée. Je veux revoir au long d'une calme journée Tes eaux glauques que jonche une feuillage roussi, Et respirer encore, un soir d'or adouci, Ta beauté plus touchante au déclin de l'année. Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus, Tes jardins composés où Louis ne vient plus, Et ta pompe arborant les plumes et les casques. Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans Bruit; Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques S'écoule, douce ainsi qu'un sanglot dans la nuit. II Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut cérémonial. Révérences sans fin. Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin. Mains ducales dans les vieilles valenciennes, Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évêques devant monseigneur le dauphin. Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin; Et ces grâces que l'on disait autrichiennes... Princesses de sang bleu, dont l'âme d'apparat, Des siècles, au plus pur des castes macéra. Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de sèvres. Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou, Avec sa fine épée en verrouil, et surtout Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres! III Mes pas ont suscité les prestiges enfuis. Ô psyché de vieux saxe où le passé se mire... C'est ici que la reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s'éventait dans la tiédeur des nuits. Ô visions: paniers, poudre et mouches; et puis, Léger comme un parfum, joli comme un sourire, C'est cet air vieille France ici que tout respire; Et toujours cette odeur pénétrante des buis... Mais ce qui prend mon coeur d'une étreinte infinie, Aux rayons d'un long soir dorant son agonie, C'est ce grand-trianon solitaire et royal, Et son perron désert où l'automne, si douce, Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse Sur l'eau divinement triste du grand canal. IV Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces. Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant, Se traîne et se retient d'un beau bras languissant, Hélas, c'est le génie en deuil des vieilles races. Ô palais, horizon suprême des terrasses, Un peu de vos beautés coule dans notre sang; Et c'est ce qui vous donne un indicible accent, Quand un couchant sublime illumine vos glaces! Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor, Âmes étincelant sous les lustres. Soirs d'or. Versailles... mais déjà s'amasse la nuit sombre. Et mon coeur tout à coup se serre, car j'entends, Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l'ombre. Elégie I. C'était un soir de grâce et de mansuétude Où l'amour sur les yeux baise la solitude. Dans l'ombre, une idéale haleine de printemps Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants. De jardins en jardins ici la ville bleue Au fond du crépuscule expirait en banlieue... La pluie intermittente et tiède des beaux soirs Avait légèrement mouillé les pavés noirs. L'avenue était sombre, odorante, et déserte... Les bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte, La nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas; Et la terre était douce et fondait sous les pas. Jetant vers le voyage un appel symbolique, Parfois un train lointain sifflait, mélancolique; Et des ombres passaient, lentes et parlant bas, Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas. Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère, J'entendis s'élever une voix solitaire Qui vibrait dans le soir comme un beau violon; Et, me penchant un peu, dans un noble salon Où flottait un passé d'Eloas et d'Elvires, Je vis, à la lueur vacillante des cires, Un visage de marbre avec de lourds bandeaux, Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux. Anxieux, j'écoutai: la voix ardente et sombre S'en allait si blessée, et si triste dans l'ombre, Oh! Si divinement triste, que l'on eût dit Une larme sur le visage de la nuit! ... Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme, Le charme surhumain de la voix d'une femme Qui, sur l'ivoire pâle où flotte son bras nu, Raconte au vent nocturne un amour inconnu... Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède, Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède, Sanglots d'un coeur que rien ne peut plus contenir, Et qui cède, chargé de trop de souvenir! L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre; Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre Exagéraient encor sa hautaine pâleur; Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur Exhalait toute, avec ses cordes épuisées, L'infini de douceur qu'ont les choses brisées... Je l'écoutais, mêlée à l'odeur des jardins, Au grand silence ému de roulements lointains, Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses, Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant, Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant, Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. Ô toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d'or sur les pieds de la nuit, Qui te dira jamais qu'à tes côtés, perdue, Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue, Et, parmi l'ombre douce et les lilas en fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton coeur. Soir De Printemps. Premiers soirs de printemps: tendresse inavouée... Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée... Caresse aérienne... encens mystérieux... Urne qu'une main d'ange incline au bord des cieux... Oh! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes, Met ce pli de langueur à la hanche des femmes? Le couchant est d'or rose et la joie emplit l'air, Et la ville, ce soir, chante comme la mer. Du clair jardin d'avril la porte est entr'ouverte, Aux arbres légers tremble une poussière verte. Un peuple d'artisans descend des ateliers; Et, dans l'ombre où sans fin sonnent les lourds Souliers, On dirait qu'une main de Véronique essuie Les fronts rudes tachés de sueur et de suie. La semaine s'achève, et voici que soudain, Joyeuses d'annoncer la pâques de demain, Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques, Et revenant du fond des siècles catholiques, Font tressaillir quand même aux frissons anciens Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens! Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères, La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères; Et le croissant d'or fin, qui monte dans l'azur, Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur. Sur la ville brûlante, un instant apaisée, On dirait qu'une main de femme s'est posée; Les couleurs, les rumeurs s'éteignent peu à peu; L'enchantement du soir s'achève... et tout est bleu! Ineffable minute où l'âme de la foule Se sent mourir un peu dans le jour qui s'écoule... Et le coeur va flottant vers de tendres hasards Dans l'ombre qui s'étoile aux lanternes des chars. Premiers soirs de printemps: brises, légères fièvres! Douceur des yeux! ... tiédeur des mains! ... langueur Des lèvres! Et l'amour, une rose à la bouche, laissant Traîner à terre un peu de son manteau glissant, Nonchalamment s'accoude au parapet du fleuve, Et puisant au carquois d'or une flèche neuve, De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent, Sourit, silencieux, à la nuit qui consent. Soir I. L'angélique échanson des couchants violets Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes. Des blancheurs d'ailes vers le ciel volent par troupes Le noir des jardins s'ouvre aux mystères seulets. La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets Passent; de jeunes voix vont s'éloignant, en groupes, Et l'étang de saphyr, où dorment les chaloupes, Met son manteau de lune et sort ses feux follets. Tout le firmament brille à travers les ramures. Des pétales mourants tombent des roses mûres: La fleur triste des soirs divins vient de s'ouvrir... Mon âme est un velours douloureux que tout froisse, Et je sens en mon coeur lourd d'ineffable angoisse Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir... Paysages. I L'air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois Pur, Le vieux bourg qui s'effrite en ses noires murailles Ce clair matin d'hiver sourit sous ses pierrailles À ses monts familiers qui rêvent dans l'azur... Une dalle encastrée, en son latin obscur, Parle après deux mille ans d'antiques funérailles. César passait ici pour gagner ses batailles, Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur... Bruissante sous l'ombre en dentelle d'un arbre, La fontaine sculptée en sa vasque de marbre Fait briller au soleil quatre filets d'argent. Et pendant qu'à travers la marmaille accourue La diligence jaune entre dans la grand'rue, La tour du signador jette l'heure en songeant. II L'horloger, pâle et fin, travaille avec douceur; Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques; Et d'un trottoir à l'autre ainsi qu'aux temps antiques Les saluts du matin échangent leur candeur. Panonceaux du notaire et plaque du docteur... À la fontaine un gars fait boire ses bourriques; Et vers le catéchisme en files symétriques Des petits enfants vont, conduits par une soeur. Un rayon de soleil dardé comme une flèche Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche Dans la ruelle obscure ainsi qu'un corridor. De la montagne il sort des ruisselets en foule, Et partout c'est un bruit d'eau vive qui s'écoule De l'aube au front d'argent jusqu'au soir aux yeux d'or. III Le ciel rouge et doré par degrés a pâli; Les oliviers d'argent frémissent; l'herbe ondule; Rose au front, la montagne à sa base accumule De grands blocs transparents de lapis-lazuli. C'est le retour des champs... une étoile a frémi. Dans l'air une douceur de Bethléem circule. L'homme est à pied; la femme assise sur la mule Berce sous son manteau son enfant endormi. Et partout, sur le front portant en équilibre Des mannes où l'odeur des violettes vibre, Par la grand'route grise et par les sentiers bruns, Des femmes, que l'instant et leur marche rend belles, Passent avec lenteur en laissant derrière elles Le divin crépuscule empli de longs parfums. IV Voici les vieux métiers: le cuir, le fer, le bois, La chanson d'établi dans les copeaux éclose; Le marteau sur l'enclume, et le fer chaud qu'on pose, Et cet osier qui court flexible entre les doigts. Ah! Vivre ici pareil au ciel changeant des mois! ... La ville a pour ceinture un clair jardin de roses Ah! Vivre ici parmi l'innocence des choses, Près de la bonne terre, et loin des tristes lois. Ô songe d'une vie heureuse et monotone! Bon pain quotidien; lait pur; conscience bonne; Simplicité des coeurs levés avant le jour... Oui, mais qui sait, hélas! Peut-être quels mystères Même ici, trame, aux nuits d'orage et d'adultères, Ce vieux couple éternel, l'avarice et l'amour? Printemps. Les désespoirs sont morts, et mortes les douleurs. L'espérance a tissé la robe de la terre; Et ses vieux flancs féconds, travaillés d'un mystère, Vont s'entr'ouvrir encor d'une extase de fleurs. Les temps sont arrivés, et l'appel de la femme, Ce soir, a retenti par la création. L'étoile du désir se lève ô vision! Ô robes qui passez, nonchalantes, dans l'âme... Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur; L'émeute verte éclate aux ramures vivaces; Et la vie éternelle arrivant des espaces En ruisseaux de parfums coule à travers le coeur. Voici que le printemps s'avance sous les branches, Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil; Et les cloches tintant parmi l'azur vermeil Versent une allégresse au coeur des maisons blanches. L'âme s'ouvre parmi l'enchantement du jour, Et le monde qu'enivre une vague caresse, Le monde, un jour encor, va noyer sa détresse Dans les cheveux profonds et vivants de l'amour. Amour! Frissons légers des jupes, des voilettes, Et lumières des yeux de femmes transparents... Amour! Musique bleue et songes odorants... Et frêles papillons grisés de violettes... Elégie II. L'heure comme nous rêve accoudée aux remparts. Penchés vers l'occident, nous laissons nos regards Sur le port et la ville, où le peuple circule, Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule. Des bassins qu'en fuyant la mer à mis à sec Monte humide et puissante une odeur de varech. Derrière nous, au fond d'une antique poterne, S'ouvre, nue et déserte, une cour de caserne Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin. Grave et mélancolique un clairon sonne au loin... Cependant par degrés le ciel qui se dégrade D'ineffables lueurs illumine la rade. Et mon âme aux couleurs mêlée intimement Se perd dans les douceurs d'un long enchantement. L'écharpe du couchant s'effile en lambeaux pâles. Ce soir, ce soir qui meurt, s'imprègne dans nos moelles Et, d'un coeur malgré moi toujours plus anxieux, Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux Comme un beau vaisseau d'or chargé de longs adieux! Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène Mugit... la nuit descend insensible et sereine, La nuit... et tout devient, on dirait, éternel: Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel, Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues, Les grands vapeurs fumant des routes parcourues, Le bras de la jetée allongé dans la mer, Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer, Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes, Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes. La nuit tombe... les voix d'enfants se sont éteintes Et ton coeur comme une urne est rempli jusqu'au bord Quand brillent çà et là les premiers feux du port. Matin Sur Le Port. Le soleil, par degrés, de la brume émergeant, Dore la vieille tour et le haut des mâtures; Et, jetant son filet sur les vagues obscures, Fait scintiller la mer dans ses mailles d'argent. Voici surgir, touchés par un rayon lointain, Des portiques de marbre et des architectures; Et le vent épicé fait rêver d'aventures Dans la clarté limpide et fine du matin. L'étendard déployé sur l'arsenal palpite; Et de petits enfants, qu'un jeu frivole excite, Font sonner en courant les anneaux du vieux mur. Pendant qu'un beau vaisseau, peint de pourpre et d'azur Bondissant et léger sur l'écume sonore, S'en va, tout frissonnant de voiles, dans l'aurore. Soir II. C'est un soir tendre comme un visage de femme. Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur, Dont la suavité, flottante au clair-obscur, Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme. Des verts angelisés... des roses d'anémie... L'arc-de-triomphe au loin s'estompe velouté, Et la nuit qui descend à l'occident bleuté Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie. Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés Les pétales du vieil automne sont tombés. Le beau ciel chromatique agonise sa gamme. Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois Je respire la fleur enchantée à mes doigts. C'est un soir tendre comme un visage de femme. J'aime l'aube aux pieds nus. . . J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym, Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore, Et la persienne ouverte avec un bruit sonore, Pour boire le vent frais qui monte du jardin, La grand'rue au village un dimanche matin, La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore, La fille aux claires dents, la feuille humide encore, Et le divin cristal d'un bel oeil enfantin. Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée, Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée, La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux, La lune dans la chambre à travers les rideaux, Une main pâle et douce et lente qui se pose, " deux grands yeux pleins d'un feu triste " , et, sur toute chose, Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose... Lentement, doucement. . . Lentement, doucement, de peur qu'elle se brise, Prendre une âme; écouter ses plus secrets aveux, En silence, comme on caresse des cheveux; Atteindre à la douceur fluide de la brise; Dans l'ombre, un soir d'orage, où la chair s'électrise, Promener des doigts d'or sur le clavier nerveux; Baisser l'éclat des voix; calmer l'ardeur des feux; Exalter la couleur rose à la couleur grise; Essayer des accords de mots mystérieux Doux comme le baiser de la paupière aux yeux; Faire ondoyer des chairs d'or pâle dans les brumes; Et, dans l'âme que gonfle un immense soupir Laisser, en s'en allant, comme le souvenir D'un grand cygne de neige aux longues, longues plumes. Soir Sur La Plaine. Vers l'occident, là-bas, le ciel est tout en or; Le long des prés déserts où le sentier dévale La pénétrante odeur des foins coupés s'exhale, Et c'est l'heure émouvante où la terre s'endort. Las d'avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle, Comme on pose un fardeau, j'ai quitté la maison. J'ai soif de grande ligne et de vaste horizon, Et devant moi s'étend la plaine au crépuscule. Une solennité douce flotte dans l'air, Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe; Et mon coeur, on dirait, grandit avec l'espace, Car la plaine infinie est pareille à la mer. La faux des moissonneurs a passé sur les terres, Et le repos succède aux travaux des longs jours; Parfois une charrue, oubliée aux labours, Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires. L'angélus au loin sonne, et, simple en son devoir, La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure, Et comme une humble vieille en sa robe de bure Semble dire tout bas sa prière du soir. La nuit à l'orient verse sa cendre fine; Seule au couchant s'attarde une barre de feu; Et dans l'obscurité qui s'accroît peu à peu La blancheur de la route à peine se devine. Puis tout sombre et s'enfonce en la grande unité. Le ciel enténébré rejoint la plaine immense... Écoute! ... un grand soupir traverse le silence... Et voici que le coeur du jour s'est arrêté! Et mon âme a frémi de se sentir trop seule, Et tout à coup s'allège à retrouver là-bas, Énorme et toute rose en son halo lilas, La lune qui se lève au-dessus d'une meule. Nocturne Provincial. La petite ville sans bruit Dort profondément dans la nuit. Aux vieux réverbères à branches Agonise un gaz indigent; Mais soudain la lune émergeant Fait tout au long des maisons blanches Resplendir des vitres d'argent. La nuit tiède s'évente au long des marronniers... La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. Tout est noir et désert aux anciens quartiers; Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, Et respire la bonne odeur de la rivière. Le silence est si grand que mon coeur en frissonne. Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne! Au long des grands murs d'un couvent Des feuilles bruissent au vent. Pensionnaires... orphelines... Rubans bleus sur les pèlerines... C'est le jardin des ursulines. Une brise à travers les grilles Passe aussi douce qu'un soupir. Et cette étoile aux feux tranquilles, Là-bas, semble, au fond des charmilles, Une veilleuse de saphir. Oh! Sous les toits d'ardoise à la lune pâlis, Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires, Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires, Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits! ... D'une heure égale ici l'heure égale est suivie Et l'innocence en paix dort au bord de la vie... Triste et déserte infiniment Sous le clair de lune électrique, Voici que la place historique Aligne solennellement Ses vieux hôtels du parlement À l'angle, une fenêtre est éclairée encor. Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort! Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, Furtive, par instants, glisse une ombre de femme La fenêtre s'entr'ouvre un peu; Et la femme, poignant aveu, Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu... Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales! Coeurs qui brûlent! Cheveux en désordre épandus! Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains Pâles! Grands appels suppliants, et jamais entendus! Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées, Dont la chair se consume ainsi qu'un vain flambeau, Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées, Et faites pour l'amour, et d'amour dévorées, Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau! Et mon âme pensive, à l'angle de la place, Fixe toujours là-bas la vitre où l'ombre passe. Le rideau frêle au vent frissonne... La lampe meurt... une heure sonne. Personne, personne, personne. La Cuisine. Dans la cuisine où flotte une senteur de thym, Au retour du marché, comme un soir de butin, S'entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes, Les grands choux violets, le rouge potiron, La tomate vernie et le pâle citron. Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate Gît fouillée au couteau, d'une plaie écarlate. Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés Avec des yeux pareils à des raisins crevés. D'un tas d'huîtres vidé d'un panier couvert d'algues Monte l'odeur du large et la fraîcheur des vagues. Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé; C'est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, De nacre, d'argent clair, d'écailles et de plumes. Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor, Un grand homard de bronze, acheté sur le port, Parmi la victuaille au hasard entassée, Agite, agonisant, une antenne cassée. Clydie. Sur le vieux banc qu'ombrage un vert rideau de vigne Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs, Un écheveau de soie aux brillantes couleurs. Devant elle Palès tient, comme elle l'ordonne, Sur ses petites mains l'écheveau monotone, Et laissant par moments échapper un soupir Remonte un peu le bras que l'ennui fait fléchir. Le fil court. Par instants la blanche fiancée Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée Des premières langueurs de sa jeune saison, Rêve au temps qui viendra de quitter la maison... Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte Palès se tourne et mord dans une pomme verte. Néère. Le vent frais de l'aurore agite les lilas. Néère, nue et blanche, et riant aux éclats, Du bout d'un pied de neige, au bord de la rivière, Agace le cristal de l'onde familière, Cependant que, non loin, guettant l'âge nouveau, Le satyre suspend son haleine au pipeau; Et l'enfant que sa grâce innocente décore, Ignorante des mois, dans sa chair pure encore, Prend le gâteau de miel du satyre rusé, Qui prolonge en échange un étrange baiser. Le Berceau. Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse Palpite comme une âme humble et mystérieuse, Le père, en étouffant ses pas, s'est approché Du petit lit candide où l'enfant est couché; Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige Pose un regard profond qui couve et qui protège. Un souffle imperceptible aux lèvres l'enfant dort, Penchant la tête ainsi qu'un petit oiseau mort, Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes, Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses. D'un fin poudroiement d'or ses cheveux l'ont nimbé; Un peu de moiteur perle à son beau front bombé, Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture, Et, libre maintenant, nu jusqu'à la ceinture, Il laisse voir, ainsi qu'un lys éblouissant, La pure nudité de sa chair d'innocent. Le père le contemple, ému jusqu'aux entrailles... La veilleuse agrandit les ombres aux murailles; Et soudain, dans le calme immense de la nuit, Sous un souffle venu des siècles jusqu'à lui, Il sent, plein d'un bonheur que nul verbe ne nomme, Le grand frisson du sang passer dans son coeur d'homme. Devant la mer. . . Devant la mer, un soir, un beau soir d'Italie, Nous rêvions... toi, câline et d'amour amollie, Tu regardais, bercée au coeur de ton amant, Le ciel qui s'allumait d'astres splendidement Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance; Là-bas, d'un bal lointain, à travers le silence, Douces comme un sanglot qu'on exhale à genoux, Des valses d'Allemagne arrivaient jusqu'à nous. Incliné sur ton cou, j'aspirais à pleine âme Ta vie intense et tes secrets parfums de femme, Et je posais, comme une extase, par instants, Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants! Des arbres parfumés encensaient la terrasse, Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce, La mer jusqu'à tes pieds allongeait son velours, la mer... Tu te taisais; sous tes beaux cheveux lourds Ta tête à l'abandon, lasse, s'était penchée, Et l'indéfinissable douceur épanchée À travers le ciel tiède et le parfum amer De la grève noyait ton coeur d'une autre mer, Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude Une larme tomba de tes yeux d'émeraude. Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer, Souffrante de n'avoir nul mot à proférer. Or, dans le même instant, à travers les espaces Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses, Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi... C'était devant la mer, un beau soir d'Italie, Un soir de volupté suprême, où tout s'oublie, Ô ange de faiblesse et de mélancolie. A Marceline Desbordes-Valmore. L'amour, dont l'autre nom sur terre est la douleur, De ton sein fit jaillir une source écumante, Et ta voix était triste et ton âme charmante, Et de toi la pitié divine eût fait sa soeur. Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, Tu jetais tes cris d'or à travers la tourmente; Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d'amante Formaient leur rythme aux seuls battements de ton coeur. Aujourd'hui, la justice, à notre voix émue, Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand. Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes, Peut-être il suffirait-quelque soir-simplement Qu'une amante vînt là jeter, négligemment, Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes. Watteau. Au-dessus des grands bois profonds L'étoile du berger s'allume... Groupes sur l'herbe dans la brume... Pizzicati des violons... Entre les mains, les mains s'attardent, Le ciel où les amants regardent Laisse un reflet rose dans l'eau; Et dans la clairière indécise, Que la nuit proche idéalise, Passe entre Estelle et Cydalise L'ombre amoureuse de Watteau. Watteau, peintre idéal de la fête jolie, Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir, Et tu donnas une âme inconnue au désir En l'asseyant aux pieds de la mélancolie. Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l'ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit... Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses; Les coeurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses. Les pèlerins s'en vont au pays idéal... La galère dorée abandonne la rive; Et l'amante à la proue écoute au loin, pensive, Une flûte mourir, dans le soir de cristal... Oh! Partir avec eux par un soir de mystère, Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté! La mer est rose... il souffle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté La lune doucement se lève sur Cythère. L'éventail balancé sans trêve Au rythme intime des aveux Fait, chaque fois qu'il se soulève, S'envoler au front des cheveux, L'ombre est suave... tout repose. Agnès sourit; Léandre pose Sa viole sur son manteau; Et sur les robes parfumées, Et sur les mains des bien-aimées, Flotte, au long des molles ramées, L'âme divine de Watteau. L'Agréable Leçon. Dans la brise ailée et sonore S'éveillent les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Brode de ses accords légers Le voile rose de l'aurore. Tircis aux pieds d'églé dit son âme amoureuse. L'air est bleu; la rosée étincelle aux buissons; Le ruisseau d'argent clair brille dans les cressons, Et le chien noir a l'oeil sur la brebis peureuse. Sur ses pipeaux Tircis à la journée heureuse Prélude; mais soudain, jalousant ses chansons, Églé veut à son tour, par d'aimables leçons, D'une haleine qui chante emplir la flûte creuse. Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, Et les maintient crispés sur des accords moroses. Églé s'irrite; alors, Tircis pour l'apaiser Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser; Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses... Dans la lumière qui recule S'endorment les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Suspend ses accords prolongés Au voile bleu du crépuscule. En printemps. . . En printemps, quand le blond vitrier Ariel Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel, Quand aux carrefours noirs qu'éclairent les toilettes En monceaux odorants croulent les violettes Et le lilas tremblant, frileux encor d'hier, Toujours revient en moi le songe absurde et cher Que mes seize ans ravis aux candeurs des keepsakes Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux... Dans des pays d'argent, de cygnes, de roseaux Dont les noms avaient des syllabes d'émeraude, Au bord des étangs verts où la sylphide rôde, Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés, Déchiquetant des ciels d'eau-forte tourmentés, Traînaient limpidement les robes des légendes. Ossian! Walter Scott! Ineffables guirlandes De vierges en bandeaux s'inclinant de profil. Ô l'ovale si pur d'alors, et le pistil Du col où s'éploraient les anglaises bouclées! Ô manches à gigot! Longues mains fuselées Faites pour arpéger le coeur de Raphaël, Avec des yeux à l'ange et l'air " exil du ciel " , Ô les brunes de flamme et les blondes de miel! Mil-huit-cent-vingt... parfum des lyres surannées; Dans vos fauteuils d'Utrecht bonnes vieilles fanées, Bonnes vieilles voguant sur " le lac " étoilé, Ô âmes soeurs de Lamartine inconsolé. Tel aussi j'ai vécu les sanglots de vos harpes Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpes Et vos pâles amants mourant d'un seul baiser. L'idéal était roi sur un grand coeur brisé. C'était le temps du patchouli, des janissaires, D'Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires. Byron disparaissait, somptueux et fatal. Et le cor dans les bois sonnait sentimental. Ô mon beau coeur vibrant et pur comme un cristal. Soir Païen. C'est un beau soir couleur de rose et d'ambre clair. Le temple d'Adonis, en haut du promontoire, Découpe sur fond d'or sa colonnade noire; Et la première étoile a brillé sur la mer... Pendant qu'un roseau pur module un lent accord, Là-bas, Pan accoudé sur les monts se soulève Pour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève; Et des vaisseaux d'Asie embaument le vieux port... Des femmes, épuisant tout bas l'heure incertaine, Causent, l'urne appuyée au bord de la fontaine, Et les boeufs accouplés délaissent le sillon. La nuit vient, parfumée aux roses de Syrie... Et Diane au croissant clair, ce soir en rêverie, Au fond des grands bois noirs, qu'argente un long rayon, Baise ineffablement les yeux d'Endymion. Ilda. Pâle comme un matin de septembre en Norvège, Elle avait la douceur magnétique du nord; Tout s'apaisait près d'elle en un tacite accord, Comme le bruit des pas s'étouffe dans la neige. Son visage, par un étrange sortilège, Avait pris dès l'enfance et gardait sans efforts Un peu de la beauté sublime qu'ont les morts; Et le rire semblait près d'elle sacrilège. Triste avec passion, sur l'eau de ses grands yeux Le songe errait comme un rameur silencieux. Tout ce qui la touchait s'imprégnait d'un mystère. Et si douce, enroulant ses boucles à ses doigts, Avec une pudeur farouche de sa voix, Elle vivait pour la volupté de se taire. Retraite. Remonte, lent rameur, le cours de tes années, Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits... La brise qui s'élève aux jardins d'autrefois Courbe suavement les âmes inclinées. Cherche en ton coeur, loin des grand'routes calcinées, L'enclos plein d'herbe épaisse et verte où sont les croix. Écoutes-y l'air triste où reviennent les voix, Et baise au coeur tes petites mortes fanées. Songe à tels yeux poignants dans la fuite du jour. Les heures, que toucha l'ongle d'or de l'amour, À jamais sous l'archet chantent mélodieuses. Lapidaire secret des soirs quotidiens, Taille tes souvenirs en pierres précieuses, Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens. ELEGIES Comme une grande fleur. . . Comme une grande fleur trop lourde qui défaille, Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents, Avec un long sourire où miroitent tes dents... Je t'enlace; j'ai comme un peu de l'âpre joie Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie. Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue De se sentir au bord du bonheur suspendue, Et toujours le désir pareil au coeur me mord De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort. Incliné sur tes yeux où palpite une flamme Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme... De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants, Où des éclairs de peau reluisent par instants, Un arôme charnel où le désir s'allume Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume. Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser, Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser! ... Dans le parc. . . Dans le parc aux lointains voilés de brume, sous Les grands arbres d'où tombe avec un bruit très doux L'adieu des feuilles d'or parmi la solitude, Sous le ciel pâlissant comme de lassitude, Nous irons, si tu veux, jusqu'au soir, à pas lents, Bercer l'été qui meurt dans nos coeurs indolents. Nous marcherons parmi les muettes allées; Et cet amer parfum qu'ont les herbes foulées, Et ce silence, et ce grand charme langoureux Que verse en nous l'automne exquis et douloureux Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des arbres Et des parterres nus où grelottent les marbres, Baignera doucement notre âme tout un jour, Comme un mouchoir ancien qui sent encor l'amour. Comme un père. . . Comme un père en ses bras tient une enfant bercée Et doucement la serre, et, loin des curieux, S'arrête au coin d'un mur pour lui baiser les yeux, Je te porte couvée au secret de mon âme, Ô toi que j'élus douce entre toutes les femmes, Et qui marches, suave, en tes parfums flottants. Les soirs fuyants et fins aux ciels inconsistants Où défaille et s'en va la lumière vaincue, Je n'en sens la douceur tout entière vécue Que si ton nom chanté sur un rite obsesseur Coule en tièdes frissons de ma bouche à mon coeur! ... Ô longs doigts vaporeux qui font rêver la lyre! ... C'est ta robe évoquée avec un long sourire Qui monte, qui s'étend dans la chute du jour Et, flottante, remplit le ciel entier d'amour... Ô femme, lac profond qui garde qui s'y plonge, Leurre ou piège, qu'importe? ... ô chair tissée en songe, Qui jamais, qui jamais connaîtra sous les cieux D'où vient cet éternel sanglot délicieux Qui roule du profond de l'homme vers tes yeux! Une douceur splendide. . . Une douceur splendide et sombre Flotte sous le ciel étoilé On dirait que là-haut, dans l'ombre Un paradis s'est écroulé. Et c'est comme l'odeur ardente, L'odeur fiévreuse dans l'air noir, D'une chevelure d'amante Dénouée à travers le soir. Tout l'espace languit de fièvres. Du fond des coeurs mystérieux S'en viennent mourir sur les lèvres Des mots qui font fermer les yeux. Et de ma bouche où s'évapore Le parfum des bonheurs derniers, Et de mon coeur vibrant encore S'élèvent de vagues pitiés Pour tous ceux-là qui, sur la terre, Par un tel soir tendant les bras, N'ont point dans leur coeur solitaire Un nom à sangloter tout bas. Tout dort. . . Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre Semble immobile. Au loin s'espacent des beffrois. Et sur la cité, monstre aux écailles de toits, Le silence descend, doux comme une paupière. Les palais et les tours sur le ciel étoilé Découpent des profils de rêve. Notre-dame Se reflète, géante, au miroir de mon âme. Et la sainte-chapelle a l'air de s'envoler! ... Tout dort dans les maisons où regarde la lune. Et ceux-là qu'éreinta la vie et son travail Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail Ou galopent furieux la course à la fortune. Pour moi, je veille, l'âme éparse dans la nuit, Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes, Parmi la solitude aux brises caressantes, Et la lune à travers les arbres me conduit. Paris est recueilli comme une basilique; À peine un roulement de fiacre, par moment, Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement D'une locomotive-au loin-mélancolique. Le silence est profond, comme mystérieux. La nuit porte l'amour endormi sous sa mante Et je n'entends plus rien dans la cité dormante Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante, Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les Cieux. Une heure sonne au loin. . . Une heure sonne au loin. -je ne sais où je vais. Oh! J'ai le coeur si plein de toi, si tu savais! Je te vois, je t'entends. Devant moi solitaire Une apparition blanche frôle la terre, Comme une fée au fond des clairières, le soir. Et cette ombre d'amour si radieuse à voir, Elle a tes yeux, tes yeux d'émeraude, ô ma vie, Dont la douceur étrange aux longs rêves convie, Comme l'azur profond de la mer ou des cieux; Et sa robe qui glisse à plis silencieux, Sa robe, c'est la tienne aussi, ma bien-aimée, Ta robe de bohème onduleuse et lamée Où l'or parmi la soie allume maint éclair, Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair, Dont le seul souvenir, effleurant ma narine, Fait couler un ruisseau d'amour dans ma poitrine... Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts. L'âme en fleurs du printemps s'exhale dans les airs. C'est une tiède nuit d'amant ou de poète, Et j'ai l'amour à l'âme et l'amour à la tête, Et j'ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux! Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux Qu'ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes, Des désirs par instant aigus comme des pointes Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon, Toute l'âme perdue après son violon Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle, Toute l'âme d'un grand enfant fiévreux et pâle... Des fiacres attardés roulent dans les lointains. Sous les arbres émus de frissons incertains, Des brises doucement circulent, attiédies, Et poignantes au coeur comme des mélodies. Le fleuve sourd ondule en moires de langueur Et j'ai tout un bouquet d'étoiles dans le coeur! Je t'aime. Mon sang crie après toi. J'ai la fièvre De boire cette nuit idéale à ta lèvre, D'étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi, Ma vie et de te dire, oh! De te dire: " toi " Avec une langueur si tendre et si profonde Qu'en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde. Blotti comme un oiseau. . . Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid, Les yeux sur ton profil, je songe à l'infini... Immobile sur les coussins brodés, j'évoque L'enchantement ancien, la radieuse époque, Et les rêves au ciel de tes yeux verts baignés! Et je revis, parmi les objets imprégnés De ton parfum intime et cher, l'ancienne année Celle qui flotte encor dans ta robe fanée... Je t'aime ingénument. Je t'aime pour te voir. Ta voix me sonne au coeur comme un chant dans le soir. Et penché sur ton cou, doux comme les calices, J'épuise goutte à goutte, en amères délices, Pendant que mon soleil décroît à l'horizon Le charme douloureux de l'arrière-saison. Je t'aime. . . Je t'aime, -loin de toi ma pensée obstinée, Et, par l'instinct d'amour à l'amour ramenée, Revient vers toi, voltige alentour de ton cou, De tes yeux, de tes seins, comme un papillon fou, Et, grise de tourner dans ton cercle de femme, Reste des jours entiers sans rentrer dans mon âme... Je t'aime, et, malgré moi, je m'en vais par les rues Où flotte un souvenir des choses disparues, Où je sens, pénétré d'amère volupté, Qu'encore un peu de toi dans l'air tendre est resté, Où ton passage embaume encor, où je respire Je ne sais quoi qui garde encor de ton sourire. Mon coeur est tout pareil à ces matins voilés D'automne où le soleil des beaux jours en allés, Vaporeux à travers le ciel mélancolique, Épanche une langueur de lumière angélique... Ainsi mon coeur. Ah! Si, comme aux soirs de jadis, Tu plongeais dans mes yeux tes yeux de paradis, Va, tu n'y trouverais nul grand air ridicule Mais de l'amour, mais un amour de crépuscule Pâle et voilé, couché sur un cher souvenir, Qu'enivre, tristement, la douceur de mourir. Je cherche les endroits. . . Je cherche les endroits où ta robe est allée, Où flotte un souvenir de ta jupe envolée, Où je retrouve encor dans l'air je ne sais quoi Qui me fait palpiter le coeur, et qui fut toi. Là, les yeux au plafond, pendant que mon cigare Exhale un lent nuage azuré qui s'égare Comme dans un brouillard matinal, je revois Ton sourire, ton beau sourire d'autrefois. Le passé me remonte à l'âme... et comme un pâtre Qui rêve solitaire au fond du soir bleuâtre Je regarde immobile en mon recueillement, Je regarde là-bas sur mon coeur doucement, Plus suave, on dirait, dans les ombres accrues, Tourner le choeur léger des choses disparues. Ton souvenir est comme un coffret de reliques Où dorment des joyaux d'amour mélancoliques Et que j'ouvre à genoux pour voir comme un trésor Tout mon passé dans l'ombre étinceler encor! Comme un écho profond l'amour en moi persiste. Le reproche est bavard; la rancune égoïste. Je ne te dirai rien, sinon que je suis triste... Telle une fleur qu'on coupe et qui douce à souffrir Ne sait rien qu'exhaler ses parfums et mourir. Quand je suis à tes pieds. . . Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple Immobile et pieux, quand fervent je contemple Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré, Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré, Tes yeux penchés d'où tombe une douceur câline, Ton cou svelte émergeant d'un flot de mousseline, L'ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins Où mes baisers jaloux s'abattent par essaims, Quand j'absorbe ta vie ainsi par chaque pore, Et, comme un encensoir brûlant qui s'évapore, Quand je sens, d'un frisson radieux exalté, Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté, Toujours ce vain désir inassouvi me hante D'emporter avec moi tes yeux vivants d'amante, De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou Afin de les trouver à toute heure et partout. Aussi quand je m'en vais, pour conserver dans l'âme Encore un peu de toi qui brille, douce flamme, Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d'amant À longs traits, à longs traits, je bois éperdument D'une soif de désert, vorace, inassouvie, Comme si je voulais te prendre de ta vie! ... Mais en vain... car à peine une dernière fois T'ai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts, En me retrouvant seul sur le pavé sonore Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore, Je sens parmi le vent nocturne s'exhaler Tout ce que j'avais pris de toi pour m'en aller... Et de tout son trésor mon coeur triste se vide, Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide Que l'eau vive, qu'on puise aux sources dans les bois Et qu'on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts... Je n'ai songé qu'à toi. . . Je n'ai songé qu'à toi, ma belle, l'autre soir. Quelque chose flottait de tendre dans l'air noir, Qui faisait vaguement fondre l'âme trop pleine. Je marchais, on eût dit, baigné dans ton haleine. Les souffles qui passaient semblaient rouler dans l'air Un souvenir obscur et tiède de ta chair. J'aurais voulu t'avoir près de moi, caressante, Appuyée à mon bras dans ta grâce enlaçante, Et lente et paresseuse, et retardant le pas Pour me baiser sans bruit comme on parle tout bas. L'amour vibrait en moi comme un clavier qu'on frôle Ô câline d'amour bercée à mon épaule! Et je t'évoquais toute avec ton grand manteau, Et la touffe de fleurs tremblante à ton chapeau, Et tes souliers vernis luisant dans la nuit sombre, Et ton ombre au pavé fiancée à mon ombre. Il est ainsi des soirs faits de douceur qui flotte, De beaux soirs féminins où le coeur se dorlote, Et qui font tressaillir l'âme indiciblement Sous un baiser qui s'ouvre au fond du firmament. Tes yeux me souriaient... et je marchais heureux Sous le ciel constellé, nocturne et vaporeux, Pendant que s'entr'ouvrait, blancheur vibrante et pure, Mon âme-comme un lys! -passée à ta ceinture. INTERIEUR. Hyacinthe. Pour la voir aussitôt m'apparaître, fidèle Je n'ai qu'à prononcer son nom mélodieux, Comme si quelque instinct miséricordieux D'avance lui disait l'heure où j'ai besoin d'elle. Je la trouve toujours, quand mon coeur contristé S'exile et se replie au fond de ses retraites, Et pansant à la nuit ses blessures secrètes, Reprend avec l'orgueil sa native beauté. C'est dans un parc illustre où la blancheur des marbres Dans l'ombre çà et là dresse un beau geste nu, Où ruisselle un bruit d'eau léger et continu, Où les chemins rayés par les ombres des arbres S'enfoncent comme on voit aux tableaux anciens. Aux noblesses du coeur le décor est propice, Et parmi les bosquets l'âme de Bérénice Semble encor sangloter des vers raciniens. Elle est là; sous le dais des ténèbres soyeuses, Elle attend; autour d'elle à chaque mouvement Ses ailes font d'un vague et lent frémissement De plumes onduler les fleurs harmonieuses. Ses lèvres par instants laissent tomber le mot Unique où se concentre en goutte le silence; Le geste de ses mains pâles est l'indolence, Et sa voix musicale est fille du sanglot. Nous errons à travers les jardins taciturnes Émus en même temps de limpides frissons, Touchés de nous aimer dans ce que nous pensons Et nous penchant ensemble aux fontaines nocturnes. L'amour s'ouvre à ses doigts comme un lys infini, Tout en elle se donne et rien ne se dérobe. Ses bras savent surtout bercer et sous sa robe Son sein a la chaleur maternelle du nid. La pitié, la douceur, la paix sont ses servantes; À sa ceinture pend le rosaire des soirs, Et c'est elle sans trêve et pourtant sans espoirs, Que je cherche à jamais à travers les vivantes. Elle est tout ce que j'aime au monde, le secret, L'amour aux longs cheveux, la pudeur aux longs voiles, Même elle me ressemble aux rayons des étoiles, Et c'est comme une soeur morte qui reviendrait. Hyacinthe est le nom mortel que je lui donne. Souvent au fond des ans par d'étranges détours Nous évoquons la même enfance aux mêmes jours, Et sa voix dont l'accent fatidique m'étonne Semble du plus profond de mon âme venir. Elle a le timbre ému des heures abolies, Et sonne l'angélus de mes mélancolies Dans la vallée au vieux clocher du souvenir. Et parfois elle dit, pâle en la nuit profonde, Pendant qu'au loin la lune argente un marbre nu Et qu'un ruissellement léger et continu Mêle au son de sa voix l'écoulement de l'onde, Pendant qu'aux profondeurs des grands espaces bleus Palpite une douceur grave et surnaturelle, Et que je vois comme un miracle fait pour elle Les astres scintiller à travers ses cheveux, Elle dit: quelque jour dans un pays suprême Ton désir cueillera les fruits puissants et beaux Dont la fleur blême ici languit sur les tombeaux. Et ton propre idéal sera ton diadème. Avec l'argile triste où chemine le ver Tu quitteras le mal, la honte, l'esclavage, Et je te sourirai dans les lys du rivage, Belle comme la lune, en été, sur la mer. Tes sens magnifiés vivront d'intenses fièvres, Ivres d'intensité dans un air immortel; Alors s'accomplira ton rêve originel Et, penché sur mes yeux pleins d'un soir éternel, C'est ton âme que tu baiseras sur mes lèvres. Ce soir. . . Ce soir, ta chair malade a des langueurs inertes; Entre tes doigts fiévreux meurent tes beaux glaïeuls; Ce soir, l'orage couve, et l'odeur des tilleuls Fait pâlir par instants tes lèvres entr'ouvertes. Les yeux plongeant au fond des campagnes désertes, Nous sentons croître en nous, sous la nue en linceuls, Cette solennité tragique d'être seuls; Et nos voix d'un mystère anxieux sont couvertes. Parfois brille, livide, un éclair de chaleur; Et sa clarté subite, inondant ta pâleur, Te donne la beauté fatale des sibylles. L'ombre devient plus chaude et plus sinistre encor, Et, brûlant dans l'air noir, nos âmes immobiles Sont comme deux flambeaux qui veilleraient un mort. Panthéisme. En juillet, quand midi fait éclater les roses, Comme un vin dévorant boire l'air irrité, Et, tout entier brûlant des fureurs de l'été, Abîmer son coeur ivre au gouffre ardent des choses Voir partout la vie, une en ses métamorphoses, Jaillir; et l'amour, nu comme la vérité, Nonchalamment suspendre à ses doigts de clarté La chaîne aux anneaux d'or des effets et des causes. À pas lents, le front haut, par la campagne en feu, Marcher, tel qu'un grand prêtre enveloppé du dieu, Sur la terre vivante, où palpite l'atome! Sentir comme couler du soleil dans son sang, Et, consumé d'orgueil dans l'air éblouissant, Comprendre en frissonnant la splendeur d'être un homme. Soir D'Empire. Parfois la mort passant devant l'auberge infâme Cogne; et la peur gargouille au ventre des laquais... Les grands vaisseaux d'orgueil pourrissent près des Quais. Et nous n'attendons plus le dieu né d'une femme. Orphelins du passé, nous avons tous dans l'âme, Désertes au soleil, de mornes palanqués. Sur l'eau morte des coeurs fiévreux et compliqués D'étranges feux follets font sautiller leur flamme. Et seule, idole antique aux seins nus parfumés, Enigmatique avec ses yeux demi fermés, La volupté, qui couve une funèbre joie, Sourit, câline et sombre, au monde qui descend, Et crispe avec langueur sur les coussins de soie, Dans la tristesse d'or d'un parfum trop puissant, Ses mains pâles parmi des roses et du sang. Son rêve fastueux. . . Son rêve fastueux, seul, lui donnait des fêtes; Il avait son orgueil intime pour ami. Grave, pour dérider un peu son front blêmi, Il regardait ses fleurs et caressait ses bêtes. Soumis à ses grands yeux étranges de prophète, De beaux désirs pareils à des tigres parmi Les jungles de ses sens s'étiraient à demi. Il vivait seul avec son âme pour conquête. Dans le palais silencieux qu'était son coeur, Des femmes, que gardait secrètes son humeur, Languissaient, comme des sultanes, près des urnes... Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins S'agenouillait, des larmes chaudes sur les mains; Et parfois, soeur aimante, aux terrasses nocturnes La mort venait baiser ses lèvres taciturnes. Automne. (octobre 1894) Le vent tourbillonnant, qui rabat les volets, Là-bas tord la forêt comme une chevelure. Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure Pareil au bruit des mers, rouleuses de galets. L'automne qui descend les collines voilées Fait, sous ses pas profonds, tressaillir notre coeur; Et voici que s'afflige avec plus de ferveur Le tendre désespoir des roses envolées. Le vol des guêpes d'or qui vibrait sans repos S'est tu; le pêne grince à la grille rouillée; La tonnelle grelotte et la terre est mouillée, Et le linge blanc claque, éperdu, dans l'enclos. Le jardin nu sourit comme une face aimée Qui vous dit longuement adieu, quand la mort vient; Seul, le son d'une enclume ou l'aboiement d'un chien Monte, mélancolique, à la vitre fermée. Suscitant des pensers d'immortelle et de buis, La cloche sonne, grave, au coeur de la paroisse; Et la lumière, avec un long frisson d'angoisse, Écoute au fond du ciel venir les longues nuits. Les longues nuits demain remplaceront, lugubres, Les limpides matins, les matins frais et fous, Pleins de papillons blancs chavirant dans les choux Et de voix sonnant clair dans les brises salubres. Qu'importe, la maison, sans se plaindre de toi, T'accueille avec son lierre et ses nids d'hirondelle, Et, fêtant le retour du prodigue près d'elle, Fait sortir la fumée à longs flots bleus du toit. Lorsque la vie éclate et ruisselle et flamboie, Ivre du vin trop fort de la terre, et laissant Pendre ses cheveux lourds sur la coupe du sang, L'âme impure est pareille à la fille de joie. Mais les corbeaux au ciel s'assemblent par milliers, Et déjà, reniant sa folie orageuse, L'âme pousse un soupir joyeux de voyageuse Qui retrouve, en rentrant, ses meubles familiers. L'étendard de l'été pend noirci sur sa hampe. Remonte dans ta chambre, accroche ton manteau; Et que ton rêve, ainsi qu'une rose dans l'eau, S'entr'ouvre au doux soleil intime de la lampe. Dans l'horloge pensive, au timbre avertisseur, Mystérieusement bat le coeur du silence. La solitude au seuil étend sa vigilance, Et baise, en se penchant, ton front comme une soeur. C'est le refuge élu, c'est la bonne demeure, La cellule aux murs chauds, l'âtre au subtil loisir, Où s'élabore, ainsi qu'un très rare élixir, L'essence fine de la vie intérieure. Là, tu peux déposer le masque et les fardeaux, Loin de la foule et libre, enfin, des simagrées, Afin que le parfum des choses préférées Flotte, seul, pour ton coeur dans les plis des rideaux. C'est la bonne saison, entre toutes féconde, D'adorer tes vrais dieux, sans honte, à ta façon, Et de descendre en toi jusqu'au divin frisson De te découvrir jeune et vierge comme un monde! Tout est calme; le vent pleure au fond du couloir; Ton esprit a rompu ses chaînes imbéciles, Et, nu, penché sur l'eau des heures immobiles, Se mire au pur cristal de son propre miroir: Et, près du feu qui meurt, ce sont des grâces nues, Des départs de vaisseaux haut voilés dans l'air vif, L'âpre suc d'un baiser sensuel et pensif, Et des soleils couchants sur des eaux inconnues... Mon enfance. . . Mon enfance captive a vécu dans des pierres, Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, L'usine en feu dévore un peuple moribond. Et pour voir des jardins je fermais les paupières... J'ai grandi; j'ai rêvé d'orient, de lumières, De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon, De cités aux noms d'or, et, seigneur vagabond, De pavés florentins où traîner des rapières. Puis je pris en dégoût le carton du décor Et maintenant, j'entends en moi l'âme du nord Qui chante, et chaque jour j'aime d'un coeur plus fort Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre, Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre, Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre, Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins, Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins, Et cette veuve en noir avec ses orphelins... Incantation. Ô nuit magicienne, ô douce, ô solitaire, Le paysage avec sa flûte de roseau T'accueille; et tes pieds nus posés sur le coteau Font tressaillir le coeur fatigué de la terre. Laissant fuir de ses doigts sa guirlande de fleurs, Voici qu'en tes bras frais s'endort le soir qui rêve. L'âme, veule au soleil, frissonne, se soulève, Et tord sa chevelure à la source des pleurs. Les paysans rentrant par les plaines tranquilles Prennent au crépuscule un accent éternel; Et la tristesse passe, en respirant le ciel Vaguement lumineux dans les eaux immobiles. Derniers bruits des chemins pleins d'ombre. Fin du Jour... Ô nuit, l'âme des fleurs nuptiales t'épie Le bétail est couché; la glèbe est assoupie, Et la servante a clos les portes de la cour. Sur ton sein resplendit la lune magnétique. La nymphe qu'elle attire ondule dans les joncs; Et tout ce qu'en nos coeurs sanglotants nous songeons Monte, comme la mer, vers sa face mystique. L'heure est harmonieuse et grave sous les cieux; L'ombre, étendue au loin, solennise les lignes; Et l'homme, s'éveillant au mystère des signes, Sent monter lentement la prière à ses yeux... Là-bas, la ville au loin presse ses toits san nombre; Seuls, de la multitude anonyme émergés, Les monuments, debout ainsi que des bergers, Veillent pour témoigner de son âme dans l'ombre. L'abîme étoilé s'ouvre à l'ardeur de penser, Et l'esprit, visité de rumeurs inconnues, S'étonne, et frémissant écoute au fond des nues, Comme un grand fleuve noir, l'éternité passer. Ivresse! Bras tendus au ciel! Vol qui s'égare... Baiser de l'infini qui rend pâle un instant... Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant, Toujours l'hériditaire orgueil des fils d'Icare. Un vent sacré venu des espaces profonds Détache le fruit mûr qui pèse aux flancs des femmes, Pendant qu'à son approche, au loin, les grandes âmes Brûlent, comme des feux allumés sur les monts. Je te salue, ô nuit des pâtres, des prophètes, Mère au long voile noir des grands enfantements, Ô féconde par qui, jumelles en tourments, Les oeuvres de la femme et de l'homme sont faites. Grande nuit! Sanctuaire auguste des secrets. Ô nuit, soeur de la mort, comme elle impénétrable. Nuit d'Orphée et d'Isis, déesse vénérable, Aïeule de la mer antique et des forêts! Et nuit divine aussi, vierge pur et clémente Qui ranimes l'amour à ton sourire obscur, Toi qui poses au coeur tes longues mains d'azur, Et portes le sommeil innocent sous ta mante. Seule, tu sais calmer les tourments inconnus De ceux que le mentir quotidien torture. Leur front brûle, et voici ta sombre chevelure; Leur âme est solitaire, et voici tes bras nus. Et chacun, dénouant les liens du masque infâme, Dans ta forêt, sous l'oeil d'or fixe du hibou, Au large de son coeur promène un archet fou, Et marche, magnifique et libre, dans son âme! Cependant qu'aux buissons l'oiseau sentimental, L'oiseau, triste et divin, que les ombres suscitent, Sur les jardins déserts où les feuilles palpitent, Fait ruisseler son coeur en sanglots de cristal. Minuit. La voûte est comme une église tendue. Le livre resplendit, au fond, d'or et de fer. Et la chair est sublime et vibre avec l'éther! Ô vagues de silence à travers l'étendue... Et déjà respirant les fleurs d'étranges soirs, Le rêve s'aventure, enlacé par Hélène, Aux plus lointaines mers de la pensée humaine Sur son char attelé de deux grands cygnes noirs. O nuit, tes pieds divins font tressaillir la terre, Ta coupe d'argent noir contient les profondeurs; Tu fais jaillir de nous les secrètes splendeurs; Et je t'adorerai pour ce triple mystère. O nuit magicienne, ô douce, ô solitaire. Nos Sens Divins. Nos sens, nos sens divins sont de beaux enfants nus Jouant aux vagues d'or des vieilles mers païennes, Innocents, radieux, ivres, les deux mains pleines Des fruits juteux cueillis aux jardins ingénus. Pensive et poursuivant ses antiques chimères L'âme assise non loin surveille leurs ébats; Parfois son doigt se lève et commande et, tout bas, Elle agite en son coeur l'espérance des mères. Les petits fatigués, quand vient la fin du jour, Se couchent comme au fond d'un tiède abri d'amour Dans sa mante aux longs plis d'une croix noire ornée. Et lors, prenant le plus fougueux ou le plus doux, L'âme, les yeux au ciel, l'endort sur ses genoux Et chantant à mi-voix songe à la destinée. Mon coeur est comme un Hérode. . . Mon coeur est comme un Hérode morne et pâle, Un Salomon somptueux, triste et puissant Qui suit d'un oeil magnifique et languissant Les ballets infinis dans les hautes salles. Rêve sans fin, les plus belles ont passé, Portant des noms si doux qu'ils font chanter l'âme. Le roi s'ennuie à voir tourner ses femmes, Roses de feu, les plus chaudes l'ont glacé. L'archet final sanglote sur la mineure. C'est une enfant qui danse comme l'on pleure; Sous son pas, c'est l'âme même qu'elle effleure: Elle s'appelle, ô suave, la pitié. Et dans son coeur, grand lys dur et solitaire, Comme une eau fraîche et pure qui désaltère Le roi sent tomber les larmes de la terre; Et s'élançant de son trône d'or altier Tombe à genoux et baise l'enfant au pied! Paresse. De bout, voluptueux, dans l'ombre où tu t'endors Un clairon martial résonne et te convie. Debout ton coeur, debout ta pensée asservie... Ne faut-il pas que tu sois fort entre les forts? La volonté, lionne à l'indomptable essor, Sous sa griffe superbe emporte au loin la vie, Et s'irrite et triomphe et, belle inassouvie, Rugit à l'avenir sur des dépouilles d'or! Mais non, c'est la débauche en sa louche taverne, Qui t'attise à ses yeux brûlés que le plomb cerne, Et souffle en ricanant ton pur flambeau d'orgueil: Ou bien c'est la câline et mortelle paresse, Ensorceleuse pis qu'une vieille maîtresse Qui te couche à son lit drapé comme un cercueil. Réveil. L'aube d'une clarté s'épanche dans mon âme. Au mur de l'horizon j'ai vu luire une flamme. Les lys soudain dans l'ombre ont frémi de ferveur Et j'ai senti passer la robe du sauveur. Je suis le voyageur endormi sur la route, Las et le coeur sinistre, au carrefour du doute, Suant l'angoisse au fond d'un cauchemar mortel, Et qui, dans le matin dressé comme un autel, D'un beau geste ébloui se réveille et se lève À l'appel d'un grand ciel tout ruisselant de rêve! Le verbe des hauteurs, ranimant mes pensers Pareils après l'orage aux épis renversés, Les redresse d'un seul frisson vers la lumière; Et mon coeur, comme un mort qui soulève sa pierre, Mon coeur ressuscité bat sa vie à grands coups. Car l'épouse mystique a retrouvé l'époux. Ô mon âme, la nuit a lâché sa capture. Tu peux encor tenter la divine aventure, Et vers ton inconnu, d'un frémissant essor, Monter légère au ciel comme une flèche d'or, Va-t'en, va-t'en: déjà le vent de la parole Fait tressaillir ta chevelure qui s'envole Et met la joie au coeur des chênes des forêts. Va, belle, conquérir les magiques secrets, Dont l'amour pour toi seule a soulevé les voiles. L'amour t'attend, le grand papillon des étoiles... Et flotte au large azur l'oriflamme d'argent, L'ange a terrassé l'égoïsme intelligent, La bête au ventre lourd, l'hydre à l'échine torse Qui veut le mordre encore au talon et s'efforce... Éveillée aux rayons, éventée aux fraîcheurs, La mer spirituelle émerge des blancheurs Avec des vols ravis d'âmes neuves encore Comme des alcyons qui tournent dans l'aurore: La mer spirituelle aux vagues de clarté Où monte ton soleil vivant, ô vérité! Quand je marchais, perdu, l'oeil plein d'un couchant sombre, Une main de lumière a pris ma main dans l'ombre Et m'a conduit le long du mystique sentier, Aux jardins où jaillit la source de pitié, Sous les palmes d'où tombe une paix angélique. Alors j'ai revêtu la candide tunique Et l'espoir des enfants a visité mon coeur, Ô mon âme, sois donc forte et fuis la langueur L'âme s'englue au miel du rêve et de la flûte. La vie est à ce prix: roidis-toi pour la lutte. N'attends pas vainement: ton futur t'appartient. Tiens-toi toujours debout pour celui-là qui vient Et dont sur les chemins les pieds gravent l'exemple. Sois le prêtre vêtu de blanc au seuil du temple, Pur et qui tend les bras vers le soleil levant! L'aile des envoyés palpite dans le vent, L'étoile brille au ciel entre toutes bénie, Et voici revenus les temps d'épiphanie. Puisque la moisson croît pour l'éternel semeur, Puisque le lys fleurit en loyal serviteur, Je veux donner ma vie à la bonne-espérance, À la règle, à l'effort, à la persévérance, L'ennoblir de sagesse, et de force l'armer, L'alléger de prière et toute l'enfermer Dans la soif de comprendre et la splendeur d'aimer. Ténèbres. Les heures de la nuit sont lentes et funèbres. Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant, Comme un bruit sourd de mer lointaine qu'on entend, La respiration tragique des ténèbres? Les heures de la nuit sont filles de la peur; Leur souffle fait mourir l'âme humble des veilleuses, Cependant que leurs mains froides et violeuses, S'allongent sous les draps pour saisir notre coeur. ... une âme étrangement dans les choses tressaille, Murmure ou craquement, qu'on ne définit point. Tout dort; on n'entend plus, même de loin en loin, Quelque pas décroissant le long de la muraille. Pâle, j'écoute au bord du silence béant. La nuit autour de moi, muette et sépulcrale, S'ouvre comme une haute et sombre cathédrale Où le bruit de mes pas fait sonner du néant. J'écoute, et la sueur coule à ma tempe blême, Car dans l'ombre une main spectrale m'a tendu Un funèbre miroir où je vois, confondu, Monter vers moi du fond mon image elle-même. Et peu à peu j'éprouve à me dévisager Comme une inexprimable et poignante souffrance, Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence Me semble en cet instant celle d'un étranger. Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie, Harnais quotidien, sonnailles de grelots, Comédie et roman, faux rires, faux sanglots, Et cette herbe des sens folle, comme l'ivraie... Et tout s'avère alors si piteux et si vain, Tant de mensonge éclate au rôle que j'accepte, Que le dégoût me prend d'être ce pître inepte Et de recommencer la parade demain! Les heures de la nuit sont lentes et funèbres. L'angoisse comme un drap mouillé colle à ma chair; Et ma pensée, ainsi qu'un vaisseau sous l'éclair, Roule, désemparée, au large des ténèbres. De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau... Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes Ricane en égorgeant lentement des colombes; Et sa main de squelette agrippe mon manteau... Cloué par un couteau, mon coeur bat, mon sang coule... Et c'est un tribunal au fond d'un souterrain, Où trois juges, devant une table d'airain, Siègent, portant chacun une rouge cagoule. Et mon âme à genoux, devant leur trinité, Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère. Et leur voix n'a plus rien des pitiés de la terre, Et les trous de leurs yeux sont pleins d'éternité. ... mais soudain, dans la nuit d'hiver profonde encore, Tout mon coeur d'un espoir immense a frissonné, Car voici qu'argentine, une cloche a sonné, Par trois coups espacés, la messe de l'aurore. EVOCATIONS. (1886-1900) Bacchante. J'aime invinciblement. J'aime implacablement. Je sais qu'il est des coeurs de neige et de rosée; Moi, l'amour sous son pied me tient nue et brisée; Et je porte mes sens comme un mal infamant. Ma bouche est détendue, et mes hanches sont mûres; Mes seins un peu tombants ont la lourdeur d'un fruit; Comme l'impur miroir d'un restaurant de nuit, Mon corps est tout rayé d'ardentes meurtrissures. Telle et plus âpre ainsi, je dompte le troupeau. Les reins cambrés, je vais plus que jamais puissante; Car je n'ai qu'à pencher ma nuque pour qu'on sente L'odeur de tout l'amour incrusté dans ma peau. Mon coeur aride est plein de cendre et de pierrailles; Quand je rencontre un homme où ma chair sent un roi, Je frissonne, et son seul regard posé sur moi Ainsi qu'un grand éclair descend dans mes entrailles. Prince ou rustre, qu'importe, il sera dans mes bras. Simplement-car je hais les grâces puériles- Je collerai ma bouche à ses dents, et, fébriles, Mes mains l'entraîneront vers mon lit large et bas. La flamme, ouragan d'or, passe, et, toute, je brûle. Après, mon coeur n'est plus qu'un lambeau calciné; Et du plus fol amour et du plus effréné Je m'éveille en stupeur comme une somnambule. Tout est fini; sanglots, menaces, désespoirs, Rien n'émeut mes grands yeux cernés de larges bistres Oh! Qui dira jamais quels cadavres sinistres Gisent sans sépulture au fond de mes yeux noirs! ... Vraiment, je suis l'amante, et n'ai point d'autre rôle. Dans mon coeur tout est mort, quand le temps est passé. Ma passion d'hier? ... c'est comme un fruit pressé Dont on jette la peau par-dessus son épaule. Mon désir dans les coeurs entre comme un couteau; Et parmi mes amants je ne connais personne Qui, sur ma couche en feu, devant moi ne frissonne Comme devant la porte ouverte du tombeau. Je veux les longs transports où la chair épuisée S'abîme, et ressuscite, et meurt éperdument. C'est de tant de baisers, aigus jusqu'au tourment, Que je suis à jamais pâle et martyrisée. Je sais trop combien vaine est la rébellion. Raison, pudeur, qui donc entrerait en balance? Quand mes sens ont parlé, tout en moi fait silence, Comme au désert la nuit quand gronde le lion. Oh! Ce rêve tragique en moi toujours vivace, Que l'amour et la mort, vieux couple fraternel, Sur mon corps disputé, quelque soir solennel, Comme deux carnassiers, s'abordent face à face! ... Qu'importe j'irai ferme au destin qui m'attend. Sous les lustres en feu, dans la salle écarlate, Que mon parfum s'allume, et que mon rire éclate, Et que mes yeux tout nus s'offrent! ... des soirs, Pourtant Je tords mes pauvres bras sur ma couche de braise. Triste et repue enfin, j'écoute avec stupeur L'heure tomber au vide effrayant de mon coeur; Et mon harnais de bête amoureuse me pèse. Mes sens dorment d'un air de félins au repos... Mais leur calme sournois couve déjà l'émeute. Déjà, déjà, j'entends les abois de la meute, Et je bondis avec mes cheveux sur mon dos! Oh! Fuir sans arrêter pour boire aux sources fraîches, Pour regarder le ciel comme un petit enfant... Le ciel! ... l'archer est là souriant, triomphant; Et, folle, sous la pluie innombrable des flèches, Je tombe, en blasphémant la justice des dieux! Aveugle et sourde, hélas! Trône la destinée. Et mon âme au plaisir féroce condamnée Pleure, et pour ne point voir met ses mains sur ses yeux. Mais écoutez... voici la flûte et les cymbales! Les torches dans la nuit jettent des feux sanglants; Ce soir, les vents du sud ont embrasé mes flancs, Et, dans l'ombre, j'entends galoper les cavales... Malheur à celui-là qui passe en ce moment! Demi-nue, et penchée hors de ma porte noire, Je l'appelle comme un mourant demande à boire... Il vient! Malheur à lui! Malheur à mon amant! J'aime invinciblement! J'aime implacablement! Le Sphinx. Seul, sur l'horizon bleu vibrant d'incandescence, L'antique sphinx s'allonge, énorme et féminin. Dix mille ans ont poussé; fidèle à son destin, Sa lèvre aux coins serrés garde l'énigme immense De tout ce qui vivait au jour de sa naissance, Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain, Son âge fait trembler le songeur incertain; Et l'ombre de l'histoire à son ombre commence. Accroupi sur l'amas des siècles révolus, Immobile au soleil, dardant ses seins aigus, Sans jamais abaisser sa rigide paupière, Il songe, et semble attendre avec sérénité L'ordre de se lever sur ses pattes de pierre, Pour rentrer à pas lents dans son éternité. La Chimère. La chimère a passé dans la ville où tout dort, Et l'homme en tressaillant a bondi de sa couche Pour suivre le beau monstre à la démarche louche Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d'or. Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps... Il va toujours, l'oeil fixe, insensible et farouche... Le soir tombe... il arrive; et dès le seuil qu'il touche, Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts. Alors soudain la bête a bondi sur sa proie Et debout, et terrible, et rugissant de joie, De ses grilles de fer elle fouille, elle mord. Mais l'homme dont le sang coule à flots sur la terre, Fixant toujours les yeux divins de la chimère Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor. L'Hécatombe. Dans la splendeur dorée et cruelle du soir Les taureaux, fronts crépus et sanglantes paupières, Se hâtant lourdement sous les sombres lanières, Mélancoliquement s'en vont à l'abattoir. Auprès d'eux, dominant le troupeau du trottoir, Les beaux bouchers, casqués de vivaces crinières, S'avancent, déployant de puissantes manières, Et vont roulant le torse en un lourd nonchaloir. Sur le tas moutonnant de cornes indomptées Flottent d'âcres senteurs d'étables, fermentées; Et d'épais beuglements montent, confus et sourds. Et, fils pâle d'un âge, où la force succombe, Je sens en moi devant la farouche hécatombe Ressusciter l'orgueil brutal des anciens jours. Les Buchers. Les générations passent sous le soleil, Sans regarder le ciel trop haut pour leurs paupières, Bétail indifférent, végétant aux litières Des jours de chair épaisse et d'opaque sommeil. L'or seul, l'or luit partout, dieu sordide et vermeil. Et les peuples obscurs, qu'effare la lumière, Roulent à l'océan sans fond de la matière, Larves mornes qui n'ont jamais connu l'éveil. Alors, pour éclairer la nuit sombre des temps, De loin en loin des coeurs, de beaux coeurs palpitants Brûlent, torches de foi, d'amour, ou de génie. Et l'histoire, stérile amas d'écroulements, N'est qu'un désert peuplé de ces grands flamboiements Par qui l'humanité s'illumine-infinie. Antigone. L'homme, puni des dieux parce qu'il a trouvé, Pareil en sa misère à l'époux de Jocaste, Marche de siècle en siècle et, las du ciel néfaste, Demande chaque soir s'il n'est pas arrivé. Mais, guidant son bâton qui se heurte aux pavés, Sa fille près de lui glisse, voilée et chaste, Et, fidèle, accompagne, ainsi qu'un pur constraste, L'antique désespoir dont les yeux sont crevés. Par les villes de pierre et par les longs faubourgs Ils vont; tendant la main, le soir, aux carrefours, La vierge aux cils blonds chante, et demande l'aumône; Et rien n'est plus sacré que le vieux roi sans yeux, Qui vient à nous du fond des temps mystérieux, Dont l'âme peut souffrir encore et s'en étonne, Et que soutient toujours la divine Antigone. Faust. Ô Faust, ta lampe blême expire de sommeil; La page où tu lis tourne au vent frais de l'aurore. Lève le front, regarde... au chant du coq sonore La face du seigneur monte dans le soleil! Pendant qu'au pavé nu tu crispes ton orteil, Vois, le monde tressaille, heureux d'un jour encore. Ta vie est un serpent maudit qui se dévore. Ton âme? -ta science affreuse l'a tuée. Ta raison? -laisse là cette prostituée Qui s'est donnée à tous, et qui n'a point conçu. Mais Hélène aux bras blancs passe au loin sur la grève, Et ton coeur, ton vieux coeur à la fin se soulève, Devant le corps divin voilé d'un long tissu, Vers le seul rêve humain qui n'ait jamais déçu. Emeraude. Vision de forêts dans l'eau glauque-émeraude. Étangs luisant dans les jardins comme des yeux, Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux Où la panthère d'or, amour, ondule et rôde. Printemps de la couleur. Rêve sentimental De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière Et d'âme rebaignée en la candeur première De la verdure peinte en un vierge cristal. Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise, Au coeur ensorcelé distille le poison. Mers vertes-vision de naufrages tragiques... Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques Du vieux sphynx allongé-fatal-à l'horizon. Vocation. Barbare et somptueux brasier de pierreries, Le sabre, recourbant sa lame d'acier fin, Fait luire sur la rouge extase d'un coussin L'efflorescent trésor de ses orfèvreries. Il chante l'allégresse atroce des tueries; La guerre exalte en lui son orgueil assassin; Et les pierres, qu'enroule un fastueux dessin, Chargent son pommeau d'or de lumières fleuries. Cependant, sous les feux ivres des diamants Il souffre, consumé d'héroïques tourments; Car sa splendeur oisive est vierge encor d'entailles. Et, sombre, dévoré d'un désir incessant, Il couve un vieux poignard tordu par cent batailles, Qui n'a pour tous joyaux qu'une rouille de sang. Le Repos En Egypte. La nuit est bleue et chaude, et le calme infini... Roulé dans son manteau, le front sur une pierre, Joseph dort, le coeur pur, ayant fait sa prière; Et l'âne à ses côtés est comme un humble ami. Entre les pieds du sphinx appuyée à demi, La vierge, pâle et douce, a fermé la paupière; Et, dans l'ombre, une étrange et suave lumière Sort du petit Jésus dans ses bras endormi. Autour d'eux le désert s'ouvre mystérieux; Et tout est si tranquille à cette heure, en ces lieux, Qu'on entendrait l'enfant respirer sous ses voiles Nul souffle... la fumée immobile du feu Monte ainsi qu'un long fil se perdre dans l'air bleu... Et le sphinx éternel atteste les étoiles. La Dame De Printemps. Ses longs cheveux d'aurore ogivant son front lisse, La dame de printemps, en un songe éternel, Au bord du lac où sonnent les cors d'Avenel Mire les fleurs de sa robe de haute lisse. Parmi l'avril épars, et les tièdes délices, Limpide, elle sourit à l'azur fraternel. Ses yeux ont la couleur du lac originel, Et son corps se balance au rythme des calices. L'étendard bleu frissonne au vent sur les tourelles: Or le doux mal qui chante au coeur des tourterelles En son coeur berce un rêve ineffable à saisir. C'est la langueur d'aimer qui brame sur la berge, Et de ses longues mains, elle flatte, la vierge, À ses pieds allongé son tigre, le désir. Vision. I Le soir tombe; la nuit millénaire descend... Sur le temple écroulé pullulent les théâtres; Et les villes de feu, les villes idolâtres Brûlent-rouges au loin-dans le soir saisissant. L'or-soleil s'est couché dans un marais de sang; Et l'âme, sous son fard, suant des peurs verdâtres Écoute au fond du ciel que contemplent les pâtres Clouer dans l'ombre un grand cercueil retentissant. Tous les puits sont taris où buvait la souffrance. La terre, fatiguée, est lasse d'espérance Et ne veut plus prier, tous ses dieux étant sourds. La croix où pend Jésus sur la grève est déserte, Et la mer qui s'en va, comme une épave inerte Roule, vide à ses pieds, le coeur des anciens jours. II Musique-encens-parfums..., poisons..., littérature! ... Les fleurs vibrent dans les jardins effervescents; Et l'androgyne aux grands yeux verts phosphorescents Fleurit au charnier d'or d'un monde en pourriture. Aux apostats du sexe, elle apporte en pâture, Sous sa robe d'or vert aux joyaux bruissants, Sa chair de vierge acide et ses spasmes grinçants Et sa volupté maigre aiguisée en torture. L'archet mord jusqu'au sang l'âme des violons, L'art qui râle agité d'hystériques frissons En la sentant venir a redressé l'échine... Le stigmate ardent brûle aux fronts hallucinés. Gloire aux sens! Hosanna sur les nerfs forcenés. L'antechrist de la chair visite les damnés... Voici, voici venir les temps de l'androgyne. Hérode. Mortelle à voir, avec ses yeux diamantins, Aux pourpres d'un couchant cruel, sous les portiques, Hérodiade, au lent vertige des cantiques, Ondule, monotone, en roulis serpentins. Les colliers ruisselants bruissent, argentins. Dans l'air ivre, gorgé d'encens asiatiques Sa robe a des éclairs de gemmes frénétiques; Et voici s'écarter ses voiles clandestins. Et le roi sent, frisson d'or en ses chairs funèbres, La vipère luxure enlacer ses vertèbres; Et, tendant ses vieux bras de métaux oppressés, D'une bouche repue, incurablement triste, Pendant qu'à terre gît le chef de Jean-Baptiste, Il boit le sang qui brûle au bout des seins dressés, Et l'irritante horreur des grands yeux révulsés. Idéal. Hors la ville de fer et de pierre massive, À l'aurore, le choeur des beaux adolescents S'en est allé, pieds nus, dans l'herbe humide et vive, Le coeur pur, la chair vierge et les yeux innocents. Toute une aube en frissons se lève dans leurs âmes. Ils vont rêvant de chars dorés, d'arcs triomphaux, De chevaux emportant leur gloire dans des flammes, Et d'empires conquis sous des soleils nouveaux! Leur pensée est pareille au feuillage du saule À toute heure agité d'un murmure incertain; Et leur main fièrement rejette sur l'épaule Leur beau manteau qui claque aux souffles du matin. En eux couve le feu qui détruit et qui crée; Et, croyant aux clairons qui renversaient les tours, Ils vont remplir l'amphore à la source sacrée D'où sort, large et profond, le fleuve ancien des jours. Ils ont l'amour du juste et le mépris des lâches, Et veulent que ton règne arrive enfin, seigneur! Et déjà leur sang brûle, en lavant toutes taches, De jaillir, rouge, aux pieds sacrés de la douleur! Tambours d'or, clairons d'or, sonnez par les campagnes! Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer! Ce qui vient d'eux est pur comme l'eau des montagnes, Et fort comme le vent qui souffle sur la mer! Sur leurs pas l'allégresse éclate en jeunes rires, La terre se colore aux feux divins du jour, Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres, Et le coeur de la rose a des larmes d'amour. Là-bas, vers l'horizon roulant des vapeurs roses, Vers les hauteurs où vibre un éblouissement, Ivres de s'avancer dans la beauté des choses, Et d'être à chaque pas plus près du firmament; Vers les sommets tachés d'écumes de lumière Où piaffent, tout fumants, les chevaux du soleil, Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière Au seuil de l'empyrée effrayant et vermeil; Ils vont, ils vont, portés par un souffle de flamme... Et l'espérance, triste avec des yeux divins, Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme, Un jour encore, au ciel lève ses vieilles mains! Pieds nus, manteaux flottants dans la brise, à l'aurore, Tels, un jour, sont partis les enfants ingénus, Le coeur vierge, les mains pures, l'âme sonore... Oh! Comme il faisait soir, quand ils sont revenus! Pareils aux émigrants dévorés par les fièvres, Ils vont, l'haleine courte et le geste incertain. Sombres, l'envie au foie et l'ironie aux lèvres; Et leur sourire est las comme un feu qui s'éteint. Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route Et plante au coeur du mal ses talons frémissants. Ils ont perdu, rongés par la lèpre du doute, Le ciel qui se reflète aux yeux des innocents. Même ils ont renié l'orgueil de la souffrance, Et dans la multitude au front bas, au coeur dur, Assoupie au fumier de son indifférence, Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur. Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules; Aux fentes de leur coeur d'acier noble bardé, Le sang altier des forts goutte à goutte s'écoule, Et puis leur coeur un jour se referme, vidé. Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques, Leur âme épanouie accueille les passants; Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques, Et, le front dans la poudre, adorent les puissants. Ils veulent des soldats, des juges, des polices, Et, rassurés par l'ordre aux solides étaux, Ils regardent grouiller au vivier de leurs vices Les sept vipères d'or des péchés capitaux. Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes À ceux-là qui près d'eux gravissaient l'avenir, Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles, S'étant couchés là-haut, s'y sont laissés mourir; Et le remords les prend quand, au penchant des cimes, Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus, Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes Rêvent, tout grands ouverts, aux idéals perdus! La Peau De Bête. Sous le premier péché courbant son front maudit, Adam, sur qui pesait la main toute-puissante, Avec ève, à son bras défaite et languissante, S'éloignait à pas lents du jardin interdit. Le jour allait finir; à l'horizon livide L'oeil rouge du soleil palpitait dans du sang. Les ombres s'allongeaient dans le soir menaçant, Et la terre était nue, et le ciel était vide. Muets, ils s'avançaient, songeant aux clairs matins Où, sans honte, vêtus d'innocence première, Ils allaient devant Dieu, purs comme la lumière, Un voile d'or posé sur leurs yeux enfantins. Parfois, reprise encor de quelque espoir étrange, Ève tournait la tête et frissonnait de voir, Plus terrible déjà dans les ombres du soir, Briller, là-bas, l'épée ardente de l'archange. Le soleil moribond, dans un suprême effort, Illuminant le ciel de clartés effrayantes, Éclaira jusqu'au fond leurs prunelles béantes... Et la nuit descendit sur eux comme la mort. Alors leur âme en deuil fut deux fois solitaire; Et s'étreignant d'un morne et funèbre baiser, Ils sentirent leurs coeurs d'argile se briser, Et dans leurs yeux monter l'eau triste de la terre. Ève pleurait tout bas sous ses longs cheveux roux; Puis, femme et ne pouvant comprendre la justice, Elle tordit les bras, et d'une âme au supplice, Cria: " pitié, seigneur! " et se mit à genoux... Mais rien ne répondit au fond du grand ciel sombre. Et voici que le vent se leva vers le nord, Et posant sur sa chair nue un baiser qui mord, Fit soudain grelotter ses épaules dans l'ombre. Debout et frémissant, sur sa poitrine en feu Adam l'enlaça toute avec son bras farouche, Et lui chauffa la chair au souffle de sa bouche, Comme s'il la voulait défendre contre Dieu. Auprès d'eux tout à coup, frissonnante et plaintive, Au fond du taillis noir une brebis bêla. Adam la vit, bondit sur elle et l'étrangla, Et des ongles, des dents l'écorcha toute vive! Le sang horriblement ruisselait sur ses doigts, Rouge et brûlant encor d'une vie irritée; Alors, jetant la peau sur ève épouvantée, Il l'entraîna, tremblante à son poing, dans les bois... Ils allaient, la terreur creusait leurs faces blanches; Ils allaient, la sueur au front, les pieds plus lourds, Courant toujours et fous de peur de voir toujours La lune en sang courir derrière eux dans les branches! Cependant, sur leurs pas, l'odeur de la toison Éveillait la fureur des bêtes carnassières; Et, jailli des halliers, des taillis, des clairières, Leur fourmillement fauve emplissait l'horizon... Ainsi longtemps, longtemps, par les forêts obscures, Ils allèrent, l'horreur attachée à leurs flancs; Et la peau de la bête, à ses âcres relents, Allumait dans leurs os le feu noir des luxures; Et, comme devant eux s'ouvrait un souterrain, Là, se ruant dans l'ombre ainsi qu'à la curée, Ils gorgèrent d'amour leur chair désespérée! Et c'est cette nuit-là que fut conçu Caïn. SYMPHONIE HEROÏQUE, (1888-1900) Symphonie Héroïque. Nous sommes les puissants-soldat, rhapsode ou mage, Nous naissons pour l'orgueil de voir, dompteurs altiers, Les siècles asservis se coucher à nos pieds; Et c'est nous qui forgeons, surhumains ouvriers, Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image Nous sommes les puissants exécrés ou bénis, Fronts nimbés d'auréole ou brûlés d'anathème. Le sort nous a marqués pour un destin suprême, Et graves nous allons, pleins du vertige blême Qui trouble l'âme au bord des songes infinis. La terre est découpée au tranchant de nos glaives. Nous formulons le verbe en des rythmes sacrés. Enfants rêveurs, parmi des souffles inspirés, Nous grandissons pour des essors démesurés, Et l'épopée humaine est faite avec nos rêves. Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux, Chaque soleil jailli des clartés éternelles Réfléchit sa première aurore en nos prunelles; Et l'oiseau du futur, en frémissant des ailes, Couve ses oeufs sacrés au fond de nos cerveaux. Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre. Prophètes et césars, passants mystérieux, Le monde s'agenouille aux éclairs de nos yeux; Et nous marchons, n'ayant d'autre ami sous les cieux Que l'ombre qui nous suit, à jamais solitaire. La coupe où le troupeau boit des félicités, Nous l'avons rejetée, à l'aube, déjà vide. Il faut d'autres nectars à notre soif splendide. Les chars sont attelés... et le monde livide Va frissonner devant nos chevaux emportés! Toute la terre à nous! ... les pourpres militaires, La gloire chevauchée entre les glaives nus, La foi jaillie au coeur des peuples ingénus, Les délirantes fleurs des soleils inconnus, Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères Toute la terre à nous! Le vin, l'encens, le miel, Les vaisseaux d'or vidés sur les tables croulantes, Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes... Toute la terre à nous! ô nos lèvres brûlantes, Qu'est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel? Nous sommes les coureurs d'aventures sublimes; Quand la fortune, un soir, nous tombe sous la main, Nous la renversons, nue, au fossé du chemin; Et, calme en ses mépris du plat bétail humain, Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes. Nous respirons la flamme, et vivons des combats. Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes, Rien n'arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes. Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes; Et quand le but ardent flambe à nos yeux, là-bas, Ivres, les poings noués aux crins de la chimère, Nous roulons des galops stridents et furibonds... Et si, parfois, trop d'infini lasse nos bonds, Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons, Et rien jamais n'est plus grand que notre misère! les guerriers: Nous sommes les condors dont le monde est la proie. Nous allons dans le vent, les ongles étirés, Emportant des lambeaux d'empires déchirés, Et la rougeur des grands assauts désespérés Seule en nos sombres yeux allume un peu de joie. Nos chevaux écumants soufflent de la terreur. Nous avons le sauvage orgueil des capitaines; Et nous voulons, chargés de conquêtes lointaines, Voir devant nous pressés des peuples par centaines, Sur qui nous étendons un geste d'empereur les rois: Nos robes vont traînant sur des fronts prosternés. Au rythme lent des grands encensoirs qu'on balance Sous des coupoles d'or nous rêvons en silence. Des tigres allongés gardent notre indolence. Tout tremble, et nous régnons, graves et couronnés. Au fond de nos palais de jaspe et de porphyre Nous avons des milliers d'esclaves à genoux, Que nous faisons mourir d'un geste, sans courroux, Pour plaire à des enfants dont les yeux nous sont doux, Et qui se couchent, nus, avec un long sourire. L'oeil de notre terreur est ouvert en tout lieu. La hache des bourreaux s'use aux têtes coupées; Et sur les nations de vertige frappées, Terribles, nous brillons ainsi que des épées Qu'au fond des cieux cruels tiendrait la main d'un Dieu! Les apôtres: Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance. Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison, L'âme appelle aux barreaux de fer de sa prison, On entend notre voix derrière l'horizon, Et nous apparaissons grands comme l'espérance. La haine des tyrans s'acharne à nous frapper. Nous parlons: sur nos pas grondent les multitudes, Nous faisons ruisseler l'or des béatitudes; Et nous allons mourir au fond des solitudes, Seuls avec les lions que nos yeux font ramper. Les Poètes: Nous allons, promenant nos songes par le monde, Ivres de visions et ruisselants d'aveux. Le vent de l'infini souffle dans nos cheveux. Inspirés nous chantons; et sous nos doigts nerveux L'âme humaine s'éveille et résonne, profonde. Notre rêve immobile enfante l'action. C'est nous qui fiançons en rites grandioses Le mystère du verbe au mystère des choses; Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses Germe, palpite et souffre une création. Nous volons au delà des astres entassés Baigner dans l'azur vierge une aile familière; Nous en redescendons, la flamme à la paupière; Et cette foule, où nous versons de la lumière, Redevient de la nuit, quand nous sommes passés. Penchés sur la douleur et sur l'amour, sans trêve, Nous changeons les sanglots du monde en diamants. Nos coeurs passionnés sont des trépieds fumants, Et des siècles passés, vastes écroulements, Rien ne reste que la splendeur de notre rêve. Nous sommes les puissants exécrés ou bénis. Mais notre race antique est à présent lassée, Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée. Les cieux trop bas ont fait l'âme rapetissée, Et l'air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids. Le monde qui portait nos vastes destinées Sombre, vaisseau perdu qu'affole un désarroi. Tous les feux sont éteints au vieux port de la foi. Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi... Ô vent de deuil sur les âmes déracinées! On dirait qu'un grand mort dans l'ombre est étendu, Autour duquel en choeur pleurent les agonies. Le temps n'est plus de nos superbes tyrannies. Les glaives sont rouillés: les légendes finies... Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu! Le cor sonne pour la suprême chevauchée Des chasseurs d'idéal au galop fulgurant. Ô solitude, en ton silence dévorant, L'écho seul a hurlé l'appel désespérant Sous la lune, dans les branches effarouchée! ... Voici venir le vol augural des corbeaux, Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes. Tout l'avenir est noir de leurs ailes immondes... La mer monte d'en bas avec des voix profondes, Qui demain passera par-dessus nos tombeaux. Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes, Seuls parfois, pris d'un mal étrange à définir, Des enfants tout à coup pâliront de sentir Leur grand coeur visité par un grand souvenir, Et mourront du regret héroïque des palmes. Forêts. (octobre 1896) Vastes forêts, forêts magnifiques et fortes, Quel infaillible instinct nous ramène toujours Vers vos vieux troncs drapés de mousses de velours Et vos étroits sentiers feutrés de feuilles mortes? Le murmure éternel de vos larges rameaux Réveille encore en nous, comme une voix profonde, L'émoi divin de l'homme aux premiers jours du monde, Dans l'ivresse du ciel, de la terre, et des eaux. Grands bois, vous nous rendez à la sainte nature. Et notre coeur retrouve, à votre âme exalté, Avec le jeune amour l'antique liberté, Grands bois grisants et forts comme une chevelure! Vos chênes orgueilleux sont plus durs que le fer; Dans vos halliers profonds nul soleil ne rayonne; L'horreur des lieux sacrés au loin vous environne, Et vous vous lamentez aussi haut que la mer! Quand le vent frais de l'aube aux feuillages circule, Vous frémissez aux cris de mille oiseaux joyeux; Et rien n'est plus superbe et plus religieux Que votre grand silence, au fond du crépuscule... Autrefois vous étiez habités par les dieux; Vos étangs miroitaient de seins nus et d'épaules, Et le Faune amoureux, qui guettait dans les saules, Sous son front bestial sentait flamber ses yeux. La nymphe grasse et rousse ondoyait aux clairières Où l'herbe était foulée aux pieds lourds des silvains, Et, dans le vent nocturne, au long des noirs ravins, Le centaure au galop faisait rouler des pierres. Votre âme est pleine encor des songes anciens; Et la flûte de Pan, dans les campagnes veuves, Les beaux soirs où la lune argente l'eau des fleuves, Fait tressaillir encor vos grands chênes païens. Les muses, d'un doigt pur soulevant leurs longs voiles À l'heure où le silence emplit le bois sacré, Pensives, se tournaient vers le croissant doré, Et regardaient la mer soupirer aux étoiles... Nobles forêts, forêts d'automne aux feuilles d'or, Avec ce soleil rouge au fond des avenues, Et ce grand air d'adieu qui flotte aux branches nues Vers l'étang solitaire, où meurt le son du cor. Forêts d'avril: chansons des pinsons et des merles; Frissons d'ailes, frissons de feuilles, souffle pur; Lumière d'argent clair, d'émeraude et d'azur; Avril! ... pluie et soleil sur la forêt en perles! ... Ô vertes profondeurs, pleines d'enchantements, Bancs de mousse, rochers, sources, bruyères roses, Avec votre mystère, et vos retraites closes, Comme vous répondez à l'âme des amants! Dans le creux de sa main l'amante a mis des mûres; Sa robe est claire encore au sentier déjà noir; De légères vapeurs montent dans l'air du soir, Et la forêt s'endort dans les derniers murmures. La hutte au toit noirci se dresse par endroits; Un cerf, tendant son cou, brame au bord de la mare Et le rêve éternel de notre coeur s'égare Vers la maison d'amour cachée au fond des bois. Ô calme! ... tremblement des étoiles lointaines! ... Sur la nappe s'écroule une coupe de fruits; Et l'amante tressaille au silence des nuits, Sentant sur ses bras nus la fraîcheur des fontaines... Forêts d'amour, forêts de tristesse et de deuil, Comme vous endormez nos secrètes blessures, Comme vous éventez de vos lentes ramures Nos coeurs toujours brûlants de souffrance ou d'orgueil. Tous ceux qu'un signe au front marque pour être rois, Pâles s'en vont errer sous vos sombres portiques, Et, frissonnant au bruit des rameaux prophétiques, Écoutent dans la nuit parler de grandes voix. Tous ceux que visita la douleur solennelle, Et que n'émeuvent plus les soirs ni les matins, Rêvent de s'enfoncer au coeur des vieux sapins, Et de coucher leur vie à leur ombre éternelle. Salut à vous, grands bois à la cime sonore, Vous où, la nuit, s'atteste une divinité, Vous qu'un frisson parcourt sous le ciel argenté, En entendant hennir les chevaux de l'aurore. Salut à vous, grands bois profonds et gémissants, Fils très bons et très doux et très beaux de la terre, Vous par qui le vieux coeur humain se régénère, Ivre de croire encore à ses instincts puissants: Hêtres, charmes, bouleaux, vieux troncs couverts d'écailles, Piliers géants tordant des hydres à vos pieds, Vous qui tentez la foudre avec vos fronts altiers, Chênes de cinq cents ans tout labourés d'entailles, Vivez toujours puissants et toujours rajeunis; Déployez vos rameaux, accroissez votre écorce Et versez-nous la paix, la sagesse et la force, Grands ancêtres par qui les hommes sont bénis. Les Monts. (septembre 1888) Épiques survivants des vieux âges que hante Une mystérieuse et lointaine épouvante, Les monts dressent au ciel leur tumulte géant. La terre les vénère ainsi que ses grands prêtres, Et, dans la hiérarchie éternelle des êtres, Ils n'ont au-dessus d'eux, les augustes ancêtres, Que le grand ancêtre océan. Le tonnerre leur plaît. Tout le ciel qui s'embrase À leurs fronts ceints d'éclairs met un nimbe d'extase. Ils font rugir la foudre au creux de leurs ravins; Et sous les vents du nord à la sauvage allure, Ils semblent redresser leur antique stature, Ravis de voir flotter comme une chevelure Leurs grandes forêts de sapins. Au-dessus du troupeau servile et gras des plaines, La fière aridité de leurs formes hautaines Se drape en plein azur d'un manteau de clartés. Ils sont les chastes monts aux aigles seuls propices, Et la mort, les deux mains pleines de maléfices, Garde sinistrement au bord des précipices Leurs terribles virginités. Une douceur aussi dans leur grand coeur circule. La corne pastorale au fond du crépuscule De vallon en vallon sonne en se prolongeant. Avec la brebis blanche et la chèvre grimpante Les vaches des bergers s'égrènent sur la pente; Et toute la montagne, où maint troupeau serpente, Est pleine de cloches d'argent. Le soir, c'est derrière eux que le soleil se couche... Alors, la nuit, vêtus d'une ombre plus farouche, Ils rendent à leurs pieds les coteaux plus tremblants. Et quand du fond du ciel la filiale aurore S'avance, d'un premier rayon pur et sonore Elle va, comme on fait aux vieillards qu'on honore, Baiser d'abord leurs cheveux blancs. Ils sont l'élan puissant et profond de la terre. L'azur les glorifie, et leur splendeur austère Exalte les chanteurs aux beaux fronts inspirés. Leurs pensers sont de grands éclairs sur les abîmes; La force des torrents gronde en leurs voix sublimes; Et c'est le même vent vertigineux des cimes Qui souffle dans leurs chants sacrés. L'arc de Diane sonne aux forêts du Taygète. Sur le Parnasse en fleur, Apollon Musagète Fait chanter l'archet d'or dans l'air de cristal bleu. L'Olympe craque au bruit de l'immortelle joie; Sur le Caucase en sang l'affreux vautour s'éploie; Et l'Oeta voit debout dans le feu qui flamboie Hercule devenir un dieu. Moïse au large front d'airain, Orphée imberbe, Tous les pâles songeurs où s'incarna le verbe, Pensifs, ont descendu leurs géants escaliers... Car les monts, où le rêve augustement s'attache, Ont dans leurs profondeurs une âme qui se cache; Et c'est de leurs vieux flancs éventrés qu'on arrache Le marbre où les dieux sont taillés. De sommet en sommet bondissant, éperdue, L'âme-en plein firmament-respire l'étendue, Et s'enivre du froid sublime de l'éther... Les routes, les cités, les campagnes reculent, Toutes les visions de la terre s'annulent; Et seuls les grands sommets dans la lumière ondulent Comme les vagues de la mer. Les monts ont les glaciers d'argent, les sources neuves D'où sort la majesté pacifique des fleuves, Les rocs aériens où l'aigle fait son nid. Par leurs sentiers hardis, fuyant les embuscades, Les chamois indomptés mènent leurs cavalcades; Et l'arc-en-ciel qui brille au travers des cascades Fleurit leurs lèvres de granit. Ainsi, gardant pour eux la terreur des orages, Ils couvrent à leurs pieds les humbles pâturages De la grave bonté d'un regard paternel. Dans l'azur étonné leurs pics superbes plongent. Sans fin à l'horizon leurs croupes se prolongent; Et, doux de la douceur des colosses, ils songent Dans je ne sais quoi d'éternel. Le Fleuve. (mai 1889) Conçu dans l'ombre aux flancs augustes de la terre, Le fleuve prend sa vie aux sources du mystère. Il est le fils des monts déserts et des glaciers; Et les vieux rocs pensifs, farouches nourriciers Du limpide cristal distillé par la voûte, Dans l'ombre, de longs jours l'abreuvent goutte à goutte, L'écoutent gazouiller dans son lit de cailloux, Si faible encore, avec un murmure très doux, Et suivent, attendris, ses limpides manèges Parmi la radieuse innocence des neiges. Tel il grandit, gardé par l'antre paternel, Pur de la pureté des glaces-près du ciel. Mais déjà, frémissant de conquérir l'espace, Il s'élance, et ruisseau turbulent et vorace, Emporte en bouillonnant dans ses flots confondus Des herbes, des rochers et des sapins tordus; Puis, torrent blanc d'écume, il déserte les cimes; Jaloux de l'avalanche, il se rue aux abîmes, Et sur les rocs fumants, ivre et précipité, S'écrase et tombe en des cascades de clarté! Au fond des ravins noirs sa fureur s'est éteinte. Il respire à présent, car la plaine est atteinte, La plaine pacifique aux horizons d'épis. Il promène, étalé, de longs jours assoupis Parmi les terrains roux, les vergers, les pâtures, Le décor symétrique et calme des cultures, Et coule monotone et pareil aux boeufs lents Attelés sur la route aux chars de foin tremblants. Le rire de l'été rayonne sur ses berges. Des troupeaux çà et là boivent à ses flots vierges; Il rencontre, en passant, des villages, des bourgs; Maints châteaux dans ses eaux claires mirent leurs tours Et, charmant, il s'attarde, il serpente, il chatoie, Une frange de fleurs à sa robe de soie. Pourtant il reste en lui des flammes du passé; Et, parfois, quand l'hiver plus fort l'a terrassé, Comme un taureau qu'on couche en pesant sur ses cornes, Tout à coup, s'échappant, crevant les glaçons mornes, Balayant l'horizon, brisant tout, tordant tout, Faisant sauter les ponts de pierre d'un seul coup -car l'âme des fléaux géants est dans son âme- Il arrive comme le vent, comme la flamme! Et les peuples, béants d'horreur sur les coteaux, Écoutent dans la nuit passer ses grandes eaux, Jusqu'au jour où, lion fatigué de ravages, Il retourne à pas lents dormir sur ses rivages, Et reprend, souriant sous l'azur attiédi, Le rêve nonchalant de ses après-midi. Cependant il s'étend. Ses eaux autoritaires Rançonnent durement les ruisseaux tributaires, Et riche de ses flots par des flots augmentés, Il marche comme un roi vainqueur vers les cités. Chargé d'orgueil, au loin, sur les plaines fertiles, Il regarde traîner son manteau semé d'îles, Et, superbe, à plaisir prodiguant les détours, S'avance vers la ville aux immenses faubourgs Où, plein de majesté, comme les patriarches, Il entre, glorieux, sous la splendeur des arches! La ville avec orgueil, du haut des grands quais blancs Regarde s'avancer ses flots nobles et lents. Les vieux palais bâtis par les races lointaines Suspendent sur ses eaux leurs terrasses hautaines. Les rêveurs éblouis vont voir, les soirs vermeils, Sur ses flots somptueux descendre les soleils; Et la nuit jette au fond de ses ondes funèbres Des secrets qu'il emporte à Dieu dans les ténèbres. Un peuple de bateaux le sillonnent sans fin. Il apporte le blé, le fer, le bois, le vin, Et fait sur son chemin bénir ses eaux royales Par les grands bras levés des saintes cathédrales! Il est religieux, sacré, fécond, puissant, Et coule au coeur des nations comme le sang. L'horizon s'élargit, respectueux; la terre, Orgueilleuse de lui, comme une bonne mère, Le salue au passage avec ses bois, ses champs, Ses vignes, ses moissons et ses jardins penchants. L'âge l'a couronné de sagesse; il respire La brise parfumée aux fleurs de son empire, Et revêtu de force et de sérénité Marche tout plein déjà de sa divinité. Triomphateur altier consacré par l'histoire, Charriant sous maint pont sonore un flot de gloire, Il va de plus en plus magnifique et profond. Déjà de hauts vaisseaux apparaissent qui font Palpiter sur ses eaux des gonflements de voiles. Chaque nuit sa splendeur réfléchit plus d'étoiles. Le vent lointain qui vient d'horizons ignorés Soulève vers le soir ses cheveux azurés. L'océan! L'océan! ... déjà vers sa narine Monte en souffle puissant la grande odeur marine. Il tressaille, il s'émeut; déjà de sourds reflux Troublent obscurément ses flots irrésolus. Il a compris; là-bas l'attend l'ultime épreuve. Au fils des monts altiers, roi des plaines, au fleuve, La mort dresse là-bas le lit universel, Brodé d'écume blanche et parfumé de sel. Alors multipliant ses ondes épandues, Superbe, débordant au loin les étendues, Il étreint l'horizon immense peu à peu De l'attendrissement d'un magnifique adieu; Puis, enlacé déjà par l'épouse fatale, Dans un effort suprême, il grandit, il s'étale Et, pareil à la mer, qu'inonde un couchant d'or, Il entre dans l'orgueil sublime de sa mort. Source: http://www.poesies.net