L’Idole. (1869) Albert Mérat TABLE DES MATIERES Prologue. Le Sonnet Des Yeux. Le Sonnet De La Bouche. Le Sonnet Des Dents. Le Sonnet Du Nez. Le Sonnet Du Front. Le Sonnet Des Cheveux. Le Sonnet De L'Oreille. Le Sonnet Du Cou. Le Sonnet Des Seins. Le Sonnet Des Bras. Le Sonnet Des Mains. Le Sonnet Du Ventre. Le Sonnet De La Jambe. Le Sonnet Du Pied. Le Sonnet De La Nuque. Le Sonnet Des Epaules. Avant-Dernier Sonnet. Dernier Sonnet. Epilogue. Prologue. Le vieux maître excellent de l’école lombarde N’a certes pas créé ses tableaux d’un seul jet, Tant leur style absolu témoigne du projet De ne confier rien à la main qui hasarde. La Joconde n’est point parfaite par mégarde: Il achevait les yeux, la bouche, puis songeait, Chaque ligne en son tour logique s’allongeait. Et l’ensemble palpite and vit and vous regarde. A l’exemple du peintre insigne, je voudrais Saisir tous les accents and rendre tous les traits De la Femme, en laissant chacun une oeuvre entière Et, rattachant le tout d’un plastique lien, Composer dans la forme, honneur de la matière, Une grande figure au front olympien. Le Sonnet Des Yeux. Le soleil des beaux yeux ne brûle que l’été. Plus tard il s’affaiblit; plus tôt, il faut attendre: C’est un rayon d’avril, pâle encor and trop tendre, N’échauffant que la grâce au lieu de la beauté. Au solstice de l’âge un instant arrêté, C’est un feu qui ferait revivre un coeur en cendre Une flamme dorant, avant que de descendre, L’épanouissement de la maturité. Pourtant, un jour plus doux tremble dans l’aube blanche; On dirait que du sein de l’ombre qui l’épanche, Mystérieux, il garde encore de la nuit. Le ciel profond n’a pas dépouillé tous ses voiles; Parmi l’azur il semble oublier des étoiles, Et dans les yeux de vierge une aube monte and luit. Le Sonnet De La Bouche. O lèvres, fleurs de sang qu’épanouit le rire, Frais calice du souffle and rose du baiser, Où, malgré moi, revient mon rêve se poser, Si douces que les mots ne peuvent pas le dire Lèvres, coupes d’amour après qui l’on aspire, Désireuz de l’ivresse and craignant d’y puiser; Le buveur délicat a peur de vous briser, Et lentement avec extase vous attire. Je veux tarir ma soif à vos calices clairs; A votre humide bord irradié d’éclairs Je boirai comme on boit à l’eau d’une fontaine. Versez-moi la caresse, irritante douceur, O lèvres! souvenir, espérance lointaine, Dont je veux mordre encor la fragile épaisseur! Le Sonnet Des Dents. Derrière l’épaisseur and le pur incarnat Des lèvres, qu’en passant fait palpiter l’haleine, On entrevoit les dents découvertes à peine, Comme une aube à travers de frais rideaux grenat. Ce n’est rien qu’un rayon, un filet délicat Dans la bouche pourprée étincelante and faine; La parole les montre en blancheur incertaine; Le rire, plus ouvert, en révèle l’éclat. Sous la suavité des lèvres amoureuses, Attirantes aussi, vous luisez dangereuses. Voluptueusement vous nous blessez un jour, Blanches dents sans pitié, petites dents aiguës, Qui déchirez le rêve, and faites que l’amour Boit les baisers ainsi que d’amères ciguës! Le Sonnet Du Nez. Ouvert à la fraîcheur des roses embaumées, Le nez, suite du front classiquement étroit, Se dessine un peu grand, irréprochable and droit, Dans la convention plastique des camées. La plus belle parmi les mortes bien-aimées, Cléopâtre, la reine à qui mon rêve croit, Avait ce nez petit dont, mieux qu’un charme froid, La grâce fit qu’Antoine oublia ses armées! J’aime encore le nez des Juives, pâle and fin, Dont la narine rose anime le confin De la joue, and palpite and s’enfle sensuelle. La colère le plisse and le dédain le tord, Et l’on voit, frémissant tout entier dans son aile, Le grand amour sans peur, sans mesure and sans tort. Le Sonnet Du Front. Ainsi que la lueur d’une lampe d’opale Veillant dans une alcôve ou devant un autel, Ainsi, rayon d’amour ou soupir immortel, Le feu de la pensée éclaire le front pâle. Ta lucide beauté ne connaît point le hâle, Ni les molles langueurs des roses de pastel: Et l’impeccable orgueil de tes lignes est tel Qu’il faurait démentir les tortures du râle. A la fois transparence and reflet précieux, Tu sembles répéter la lumière des yeux Dans ta blancheur d’hostie and ta rigueur de pierre. Ton étroitesse est comme un abri délicat (Car l’âme ne luit pas toute sous la paupière) Qui concentre and dérobe à peine son éclat. Le Sonnet Des Cheveux. Le flot de ses cheveux a baisé le soleil: Il en est demeuré rouge comme une aurore. Il brille sur la tête auguste and la décore Comme un ruisseau coulant dans un pays vermeil. Les profonds cheveux bruns embaument le sommeil; Les cheveux blonds sont doux; un miel exquis les dore; Mais les roux sont plus beaux and plus puissants encore, Et leur rayonnement aux flammes est pareil. Ondes au cours puissant où mon désir s’abreuve, Ruisselez and roulez éparses comme un fleuve, Et faites à la chair un linceul endormant. Je veux sur le lit blanc des tièdes encolures, Comme un noyé, conme un lascif, éperdument Plonger mes mains dans l’or vivant des chevelures. Le Sonnet De L'Oreille. Elles seraient la nacre au bord des coquillages Si les nacres avaient ces humaines blancheurs; Elles seraient le rose and le satin des fleurs, Si les roses vivaient aux barreaux des treillages. Il semble qu’une fée, en de lointains pillages, Ait pris leur éclat frais à toutes les fraîcheurs; Leur coloris est fait de toutes les couleurs, Et la lumière y trace, exquise, des fillages. C’est la volute and c’est la conque; c’est la chair Devenue arabesque avec son ourlet clair Où préside une loi d’harmonie ancienne; Et vous avez, malgré la date du sculpteur, Des airs de curieuse and de Parisienne Qui fait des mots and qui provoque le conteur. Le Sonnet Du Cou. Un grain d’ambre fondant and roulant dans du lait Ou la goutte de miel d’une abeille importune, Un éclair de soleil dans un rayon de lune, Un peu d’or sous la peau pris comme en un filet, Voilà les tons subtils du cou, si l’on voulait L’avouer, que l’on soit blonde, châtaine ou brune. Mais le contraste fait la neige sur chacune Des épaules plus blanche, and le charme est complet. Droit, il porte au repos, comme une fleur insigne, La tête, puis se penche onduleux; and le cygne, S’il avait cette grâce, aurait ce cou charmant; Puis se renverse avec la bouche qui se pâme, Et trahit, sous l’effort d’un léger battement, Dans sa réalité le doux souffle de l’âme. Le Sonnet Des Seins. L’éclosion superbe and jeune de ses seins Pour enchaîner mes yeux fleurit sur sa poitrine. Tels deux astres jumeaux dans la clarté marine Palpitent dévolus aux suprêmes desseins. Vous contenez l’esprit loin des rêves malsains, Nobles rondeurs, effroi de la pudeur chagrine! Et c’est d’un trait pieux que mon doigt vous burine, Lumineuses parmi la pourpre des coussins. Blanches sérénités de l’océan des formes, Quelquefois je vous veux, sous les muscles énormes, Géantes and crevant le moule de mes mains. Plus frêles, mesurant l’étreinte de ma lèvre, Vers la successîon des muets lendemains, Conduisez lentement mon extase sans fièvre. Le Sonnet Des Bras. O la plus douce and la meilleure des caresses! Autour du cou deux bras enlacés simplement. Premier mot du désir, premier rêve d’amant, Et premier abandon de toutes les maîtresses! Puis vaincus and jetés parmi le flot des tresses Comme le fer tenace arraché de l’aimant; A l’ombre des rideaux le long apaisement Des suprêmes langueurs and des molles paresses. Et quand, l’âme and les sens rassasiés, l’esprit Clairvoyant vous regarde, il voit and vous décrit Relevés and pareils aux anses d’une amphore; Du poignet nu sans vain bracelet de métal, Et du coude où le blanc a des rougeurs d’aurore, A l’épaule au parfum plus doux que le santal. Le Sonnet Des Mains. Blanches, ayant la chair délicate des fleurs, On ne peut pas savoir que les mains sont cruelles. Pourtant l’âme se sèche and se flétrit par elles; Elles touchent nos yeux pour en tirer des pleurs. Le lait pur and la nacre ont formé leurs couleurs; Un peu de rose fait qu’elles semblent plus belles. Les veines, réseau fin de bleuâtres dentelles, En viennent affleurer les plastiques pâleurs. Si frêles! qui pourrait redouter leurs caresses s Les mains, filets d’amour que tendent les maîtresses, Prennent notre pensée and prennent notre coeur. Leur claire beauté ment and leurs chaînes sont sûres; Et ma fierté subit, ainsi qu’un mal vainqueur, Les mains, les douces mains qui nous font des blessures. Le Sonnet Du Ventre. Appuyé sur les reins and sur les contours blancs Des cuisses, au-dessous des merveilles du buste, Le ventre épanouit sa tension robuste Et joint par une courbe exacte les deux flancs. Les tissus de la peau sont à peine tremblants Du souffle qui descend de la poitrine auguste; Et leur nubilité sur les hanches s’ajuste Et s’y fond en accords superbes and saillants. Un enveloppement de caresse ou de vague En termine la grâce and dessine un pli vague Des deux côtés, sur la solidité des chairs. Au milieu, sur le fond de blancheur précieuse, Le nombril, conque rose and corolle aux plis clairs, Entr’ouvre son regard de fleur silencieuse. Le Sonnet De La Jambe. Comme pâlit la joue au baiser de l’amant, Une invisible lèvre a touché la peau rose Aux chevilles; le sang glorieux les arrose Sans que leur neige en soit moins blanche seulement. Voici qu’un peu plus haut le divin gonflement De la chair semble un marbre où la fève est enclose. Le genou souple règle à son gré chaque pose Et conduit l’action du pas ferme and charmant. C’est la vigueur and c’est l’élan des chasseresses; Ou, dans le geste propre aux plastiques paresses, La détente du grand repos oriental. Et l’on songe à Diane, au front ceint de lumière, Parmi ses nymphes, près des sources de cristal, La plus svelte, la plus superbe and la première. Le Sonnet Du Pied. Je veux, humiliant mon front and mes genoux, Prosterné devant toi comme on est quand on prie, Sous le ciel de tes yeux qui font ma rêverie, Baiser pieusement tes pieds petits and doux. J’étancherai, gardant tout mon désir pour vous, La grande soif d’aimer qui n’est jamais tarie, O petits pieds, trésor dont la beauté marie La rose triomphale and claire au lys jaloux. Vous avez des frissons subtils comme les ailes; Non moins immaculés que les mains and plus frêles, A peine vous posez sur notre sol impur. Peureux, lorsque ma lèvre amoureuse vous touche, Je crois sentir trembler, au souffle de ma bouche, Des oiseaux retenus captifs loin de l’azur. Le Sonnet De La Nuque. Comme un dernier remous sur une blanche plage Que les flots refoulés ne peuvent pas saisir, Sur la nuque que mord le souffle du désir, Un frisson de cheveux trace son clair sillage. Frisson d’écume d’or, si vivante que l’âge Se connaît à la voir, and qui semble choisir Les cols dont la beauté modelée à loisir A les perfections antiques d’un moulage. En extase penché, j’aurai pour horizon L’oreille à qui l’amour porte mon oraison, L’oreille, bijou fait en rose de coquille; Et ma bouche osera baiser l’éclat vermeil Des minces cheveux fous brodés par le soleil, Dont la confusion étincelante brille. Le Sonnet Des Epaules. La courbe n’eut jamais d’inflexions plus douces, Excepté quand elle est le sein pur and charmant. Elles laissent tomber leurs ondes mollement Dans la succession des lignes sans secousses. Une ombre d’or que font des duvets and des mousses! A l’aisselle en finit l’épanouissement; Et les songes légers qui viennent en aimant Sur elles vont dormir au bord des trèsses rousses. Opulentes, sans rien qui sente la maigreur, Elles ont, n’étant pas sujettes à l’erreur, L’impeccabilité de marbre des déesses. Nul voisinage exquis n’est pour elles gênant! Elles n’ont pas besoin de faire des promesses. Car elles sont un tout suprême and rayonnant. Avant-Dernier Sonnet. Les Grecs, pour honorer une de leurs Vénus, Inscrivaient Callipyge au socle de la pierre. Ils aimaient, par amour de la grande matière, La vérité des corps harmonieux and nus. Je ne crois pas aux sots faussement ingénus A qui l’éclat du beau fait baisser la paupière; Je veux voir and nommer la forme tout entière Qui n’a point de détails honteux ou mal venus. C’est pourquoi je vous loue, ô blancheurs, ô merveilles, A ces autres beautés égales and pareilles Que l’art même, hésitant, tremble de composer; Superbes dans le cadre indigne de la chambre, L’amoureuse nature a, d’un divin baiser, Sur votre neige aussi mis deux fossettes d’ambre. Dernier Sonnet. Après les yeux, après la bouche, après l’éclat Des cheveux, poursuivant la grâce du poëme, Je ne rencontrais pas une beauté suprême Qu’une autre, sans pouvoir lui nuire, n’égalât. Mais ce siècle est menteur bien plus que délicat; Sa pudeur a poussé les feintes à l’extrême. Voici qu’il a flétri ce dernier sujet, même Avant qu’un simple trait de plume le marquât. Donc mon oeuvre sera par moi-même meurtrie: Au lieu du nu superbe, un pli de draperie Dérobera la fuite adorable des flancs. Encore il se peut bien qu’un vil regard indique Ce voile, malgré soi moulant les contours blancs, Comme une invention de Vénus impudique. Epilogue. Mon esprit, secouant ses ailes de corbeau, A voulu fuir le poids de l’ombre coutumière. Et son vol a monté vers la splendeur première Pour étreindre and fixer le poëme du beau. Si je n’ai pas tenu sûrement le flambeau, C’est que j’aurai tremblé, vaincu par la lumière; Si tu n’as point surgi, déesse tout entière, C’est qu’au moule parfois l’oeuvre laisse un lambeau. Pourtant jaurais voulu te dresser toute nue, Blanche création de la force inconnue, Dans le rayonnement de ta réalité; Et j’aurais simplement montré du doigt ta forme Dépassant, par le seul effet de la beauté, Les efforts monstrueux de la matière énorme. Source: http://www.poesies.net