L'Adieu, Quelques Pages. Par Albert Mérat. (1840-1909) * * * L'ADIEU. QUELQUES PAGES AVANT LE LIVRE. POESIES DIVERSES. DEDICACES. * * * TABLE DES MATIERES. L'ADIEU. I Oh! pourquoi partir sans adieux... II J'ai là, devant moi, son portrait... III Ne leur en veuillons pas... IV Il reste la mélancolie... V Non, tu ne m'as rien emporté... VI C'était le bruit de sa bottine... VII Un jour nous étions en bateau... VIII L'eau coulait au bord des prés... IX Les caresses, ailes de l'âme... X Je n'aimerai jamais que toi... XI Du temps que tu fus tout mon bien... XII Toujours l'extase des baisers... XIII Nous nous rencontrerons... XIV J'ai fait ce rêve bien souvent... XV Son désordre était charmant... XVI J'ai mêlé ma vie à la tienne... XVII Les étoiles ne me sont rien... XVIII Oh! les mauvais dîners charmants... XIX Les poëtes sont des rois... XX Quand on est heureux, on n'a pas d'histoire... XXI Comment aurait-elle pu... XXII Ce qui m'arrive est affreux... XXIII Quand les malheureux ont l'été... XXIV Si je n'étais pas assez bon... XXV Dans la forêt mouillée et verte... XXVI Te souviens-tu de ce matin d'hiver... XXVII En vain ma force se roidit... XXVIII Il ne faut pas les appeler cruelles... XXIX Non, je ne te réclame rien... XXX Ce n'est pas moi qui dois pleurer... XXXI Quand tu n'auras plus ton beau sein... XXXII À m'avouer pour son amant... XXXIII Tu peux bien ne pas revenir... XXXIV Pourquoi la renier... QUELQUES PAGES AVANT LE LIVRE. Intermède. Trois Paysages Du Luxembourg. I Les Cygnes. II Les Lauriers Roses. III Nuit D’Eté. L’Ecroulement Du Campanile. A Madame Charles Simon. A mon ami Théodore Maurer. A Théodore De Banville. Pour Finir. I II III Une Section De L'Exposition De L'Enfance. A Madame F. Wolff. Dédicace D'Un Livre. Pour Un Eventail. Sur Un Carnet. Après La Lecture D'Un Humoriste. Portrait. Souvenir. Deux Dédicaces De «La Rance Et La Mer» A Honoré Daumier. Hiver. Epigrames. A quoi bon... Pour Les Chiens. A La Mémoire De Charles Cros. A Mes Amis Du Parnasse. A Un Qui S’était Permis... Un Homme D’Esprit. A Celui Qui Ne Rit Pas. A Un Front. A Un Mauvais Auteur. A Un Facheux. A Un Critique. La Justice. A Moi-Même. POESIES DIVERSES. En wagon. Le bal allait finir... Les Fenêtres Fleuries. Les Fleurs De Paris. Les Marbres Roses. Dessous De bois. Les Collines. Le Matin. Les Fleurs De Pommiers. La Petite Rivière. DEDICACES. I A L’Auteur. II AU Poète. III AU Même. IV A Des Bergères. V A Claudine. VI A Mon Ami Henri Beauclaire. VII Au Viconte Alain De Lorgeril. VIII A Un Myope. IX A Tartufe. X A Mon Ami Raoul Gineste. XI A Plusieurs. XII A Un Homme De Poids. XIII Contre L’Ennui. XIV A Madame B.C. XV Aux Quarante. XVI A Mon Ami Paul De Frick. XVII A Mon Ami Théodore Maurer. XVIII A Mon Ami Jacques Murray. XIX Au Poète Achille Paysant. XX A Mon Ami Paul Godélier. XXI A René Samuel. XXII A Mon Ami Joseph Uzanne. XXIII Au Poète Charles Reculoux. XXIV A Mon Ami Ernest D'Hervilly. XXV A Léon Marlet. XXVI A Mon Ami Le Docteur Rey. XXVII A Mox Ami F. A. Cazals. XXVIII A Mon Ami Henri Maréchal. XXIX A Mademoiselle Puget. XXX Aux Familles. XXXI A Mon Ami Félix Régamey. XXXII A Mon Ami Emile Blémont. XXXIII A Un Imprudent. XXXIV A Mon Ami Guy-Valor. XXXV Aux Gens D’Esprit. XXXVI Aux Autres. L’ADIEU. (1873) I Oh! pourquoi partir sans adieux? Pourquoi m’ôter ton doux visage, Tes lèvres chères et tes yeux Où je n’ai pas lu ce présage? Pourquoi sans un mot de regret? Est-ce que l’heure était venue? Si ton coeur, hélas! était prêt, Je ne t’aurais pas retenue. Pourquoi t’oublîrais-je? La main De qui me vint cette blessure Eut ce cher caprice inhumain, Et pour me frapper fut peu sûre II J’ai là, devant moi, son portrait. Regardez: la tête est jolie Délicatement, sans apprêt... Je ne l’avais pas embellie. Ce qu’on vantait, c’étaient ses yeux, Beaux parfois d’un éclair farouche. Qu’importe! je n’aimais pas mieux Baiser ses chers yeux que sa bouche. Les ciels charmants me sont fermés. Était-elle pire ou meilleure Que la femme que vous aimez? Je ne le sais pas, mais je pleure. III Ne leur en veuillons pas: Nos pauvres amoureuses Suivent à petits pas Des routes plus heureuses. Paris ne leur vaut rien: On y fait des folies. Elles nous aiment bien Tant qu’elles sont jolies. Que faire? Les laisser S’enfuir à tire-d’ailes, Et puis ne pas cesser De nous souvenir d’elles. IV Il reste la mélancolie Quand le bonheur s’en est allé. Alors il faut bien qu’on oublie Ou qu’on ne soit pu consolé, Mais, comme l’oubli serait pire, Sans le vouloir on se souvient, Et la lèvre essaye un sourire Qu’on effort cruel y retient. Souvenir, oubli, même chose, Faite de douceur et de fiel! -Porte d’amour ouverte et close, Azur et tristesse du ciel! V Non, tu ne m’as rien emporté! C’est encor moi qui te possède; J’ai gardé toute ta beauté; A nul autre je ne te cède! Écoute! L’homme à qui tes bras Ouvrent le ciel de tes caresses, Quoi qu’il fasse, ne t’aura pas, O la plus belle des maîtresses! J’ai mis à l’abri mes trésors Comme un avare statuaire; Et la merveille de ton corps A mon âme pour sanctuaire. VI C’était le bruit de sa bottine A travers ce que je rêvais, Ou sa tête penchée et fine Près de mon front, quand j’écrivais. Elle fit ce manège d’ange Deux beaux étés et deux hivers. Je disais: «Cela me dérange, «Et je ne ferai pas de vers.» Elle remuait tout de même; La plume me tombait des doigts. -Parfums légers de ce qu’on aime, Musique éteinte de sa voix! VII Un jour nous étions en bateau: Elle voulut manger des mûres. -Le bord, c’est presque le coteau, Avec les bois pleins de murmures. Vous savez quels soleils charmants Tombent à midi sur nos plaines. -Penchée en de fins mouvements. Toute rouge, les deux mains pleines, Parmi les feuillages brisés Où quelque merle s’effarouche, Elle noircit de ses baisers Mes paupières et puis ma bouche. VIII L’eau coulait au bord des prés, Loin de nos mélancolies. -Les gazons sont diaprés. Toutes les fleurs sont jolies. Tu te souviens, les oiseaux Chantaient des épithalames, Et les tiges des roseaux Frissonnaient comme nos âmes. Nous fûmes de longs instants Sans parole et sans sourire... Point de baisers! -Le printemps N’eut cette fois rien à dire. IX Les caresses, ailes de l'âme, Par le chemin du souvenir, S’en vont, tremblantes, vers la femme Que l’on n’a pas su retenir. O caresses! choses légères, Au vol fidèle, au rhythme sûr, Suivant les chères passagères Près de la fangie ou dans l’azur; Il se peut que je la revoie Ou que vienne l’oubli vainqueur, Mais vers elle je vous envoie, Lourdes des chaînes de mon coeur. X Je n’aimerai jamais que toi... A moins qu’une femme ne m’aime, Et ne me donne aussi sa foi Pour me la reprendre de même. Car, vois-tu, nous ne pouvons pas, Si forte qu’en soit notre envie, Aux liens frêles de vos bras Dérober jamais notre vie. Nous prenons nos amours brisés Pour nous en forger d’autres chaînes. -O contagion des baisers, Défaillances toujours prochaines! XI Du temps que tu fus tout mon bien, O tête bien-aimée et folle, Par caprice tu voulais bien Voir à mon front une auréole. Dans les tableaux, une nimbe d’or Luit sur la tête des apôtres; Nous n’avons pas ce beau décor: Nous sommes faits comme les autres. Les sonnets les plus triomphants Se font très-simplement en somme. Si les femmes sont des enfants, Un poëte n’est rien qu’un homme. XII «Toujours l’extase des baisers! «Ne boire que la fleur des choses! «Les printemps sont malavisés; «Les roses ont tort d’être roses. «Avoir toujours un oiseau bleu «Qui vous sautille dans la tête! «Il vaut bien mieux nous dire adieu, «C’est gentil et c’est très-honnête. «Ton coeur n’aura qu’à se fermer; «Et puis, vois-tu, l’ai cette envie; «Être heureuse, ne pas aimer, «N’avoir plus cela dans ma vie!» XIII Nous nous rencontrerons Quelquefois par la ville, Et nous cous salûrons D’une façon civile. Un souvenir tout bas Nous parlera peut-être, Ou bien nous n’aurons pas L’air de nous reconnaître; Chacun de son côté, Sans que l’autre s’étonne... -Les fleurs naissent l'été Et meurent à l’automne. XIV J’ai fait ce rêve bien souvent, Qui mettait mon coeur en détresse: L’amour, soufflant comme le vent, Avait emporté ma maîtresse. Mais au matin quel beau réveil! A mes yeux et dans mes oreilles, C’étaient ses yeux comme un soleil Et des paroles sans pareilles; Maintenant presque chaque nuit Je fais encor ce mauvais rêve: C’est le regret qui le conduit Et l’amertume qui l’achève. XV Son désordre était charmant: On eût dit beaucoup de fées Dans un tourbillonnement Légères et décoiffées. Seule, elle, faisait cela; Je riais de la voir rire. -Un jour elle s'envola: Puisse l'air bleu la conduire! Bien souvent j’ai découvert, Tout en cherchant autre chose, Du fil dans un livre ouvert Et, dans mes vers, un noeud rose. XVI J’ai mêlé ma vie à la tienne, Toutes mes nuits et tous mes jours, Sans que la crainte me retienne D’être enfin seul et sans recours. Lorsque j’ai voulu la reprendre, Je me suis, hélas! aperçu Que, dans ce rêve long et tendre, J’ai beaucoup donné, peu reçu. Je gardais de l’heure passée Des chaînes blanches à mon cou: Mais mon esprit et ma pensée Étaient allés je ne sais où. XVII Les étoiles ne me sont rien, Et je ne saurais rien leur dire. Un même éclat qui les vaut bien Fait ton regard et ton sourire. Ceux qui, niant un bien réel, Cherchent les astres sous leurs voiles, Se trompent: ce n’est pas au ciel Que sont les plus douces étoiles. L’éclat des yeux, bien plus certain, Est meilleur parce qu’il est nôtre. Il se lève soir et matin; C’est la nuit seule qui fait l’autre. XVIII Oh! les mauvais dîners charmants Couvrant un seul bout de la table, Les faciles raffinements, Et le bonheur inévitable! C’était trop chaud, citait trop froid, Selon le hasard ou ta guise; Ton sourire m’ôtait le droit De nier cette chère exquise. Nous ferons des repas meilleurs Certainement un jour ou l’autre, Mais toi, tu les feras ailleurs, Et ma table n’est plus la nôtre. XIX Les poëtes sont des rois En effet très-ridicules. Ils ont peut-être des droits Sur les vagues crépuscules, Sur les nuits, sur les soleils, Sur les choses ténébreuses, Et sur les baisers vermeils De leurs belles amoureuses. Ils ne peuvent, tout est là! A la femme brune ou blonde, Sauf leurs rimes de gala, Donner les biens de ce monde. XX Quand on est heureux, on n’a pas d’histoire. On se cache, on s’aime à l’ombre, tout bas; Rien de glorieux, pas de fait notoire; Le monde oublié ne vous connaît pas. Si quelqu’un pourtant, avec un sourire. Dit, en vous voyant fuir l’éclat du jour: «Ce sont des hiboux!» eh bien, laissez dire... Ce sont des oiseaux éblouis d’amour. Quand le baiser fait la parole vaine, On s’en va, muets, dans les grands prés verts. -Loin de mon bonheur, je fixe ma peine Sur l’émail fragile et bleu de mes vers. XXI Comment aurait-elle pu, Quand je le pouvais à peine, Renouer le fil rompu De notre vie incertaine? Les baisers sont des baisers. Les caresses, des caresses. Les bonheurs sont malaisés Quand on n’a que ces richesses. Le soir même, doux et clair, Conspire à donner la fièvre. Plein d’étoiles, il a l'air D’une vitrine d’orfèvre. XXII Ce qui m’arrive est affreux: Elle est morte, je l’enterre. L’adieu fut très-douloureux; Mais je commence à me taire. J’ai, comme on jette des fleurs Sur les blancs cercueils des mortes, Versé sur elle des pleurs Et des fleurs de toutes sortes. Je demeure seul, hélas! Avec ma mélancolie. -Voici venir les lilas Dont le parfum dit: oublie. XXIII Quand les malheureux ont l'été Et le soleil pour leur sourire, Il semble qu’un peu de gaité Vienne atténuer leur martyre. Mais l'hiver, quand il fait si froid, Malgré la force coutumière, L’espérance cède et décroît Ainsi que la douce lumière. Avant que le ciel ne soit bleu, L’amant triste, la lèvre aride, N’a plus même le coin du feu, Où la place laissée est vide. XXIV Si je n’étais pas assez bon, Vois-tu, tu devais me le dire. J’ai l’habitude du pardon Comme toi celle du sourire. L’amant a dans son coeur le ciel: Mais, s’il y passe des nuées, Les heures d’amour éternel En sont parfois diminuées. J’aurais tâché d’être meilleur, Et, sans en rien faire paraître, J’aurais prolongé mon bonheur Et ton bonheur aussi, peut-être. XXV Dans la forêt mouillée et verte, Comme deux rudes compagnons, Nous allions à la découverte Cueillir au loin des champignons. Nous n’y connaissions pas grand’chose; Comme des enfants, tous les deux, Nous goûtions leur chair blanche et rose; C’était peut-être hasardeux. Mais nous ne nous empoisonnâmes Pas même un peu, pas même un jour. Nos estomacs valaient nos âmes, Et nous avions beaucoup d’amour. XXVI Te souviens-tu de ce matin d’hiver, De la dernière et chère promenade? Il faisait beau, le soleil était clair: C'était un temps d’heureux ou de malade. C’était aussi notre pays charmant, Le fleuve lent et sa rive un peu plate; Et les coteaux qui dressent finement Au bord du ciel leur forme délicate; Et je pensais: les pentes de velours Verront encor la belle promeneuse. Aux mois si doux où l’été fait les jours Longs et pareils à l’âme lumineuse. XXVII En vain ma force se roidit. C’est bien fini: je l’ai revue. Elle était gaie. On aurait dit Que je ne l'avais pas connue. Quel changement subit et grand Pourquoi suis-je resté le même? Son beau visage indifférent Est à peine celui que j’aime, Puisse l’oubli venir pour moi De la douce vie ancienne! -Ou bien, par une juste loi, Qu’elle, un jour aussi, se souvienne! XXVIII Il ne faut pas les appeler cruelles: Elles le sont tout naturellement, Comme les fleurs, quelquefois les plus belles, Dont le parfum fait qu’on meurt en dormant. Quand la fraîcheur pure de leur haleine Embaume l'air et flotte autour de nous. C’est un vertige, et la chambre en est pleine, Et des langueurs fléchissent nos genoux. C’est leur vertu, ce n’est pas leur envie D’être un péril: tout poison est normal. Ô douces fleurs, ô roses de la vie, Vous exhalez le bien comme le mal! XXVI Non, je ne te réclame rien; Conserve de l’heure passée Tout ce que tu pris de mon bien: Mon coeur, hélas! et ma pensée. Tu pourras en avoir besoin En ces tristes nuits sans délire Où l’on pleurerait dans un coin, Si l'on pouvait, au lieu de rire. Dans ton coeur à peine fermé Souffre que le regret s’attarde. -Le souvenir d’avoir aimé Te suive longtemps, et te garde! XXX Ce n’est pas moi qui dois pleurer, Et ce n’est pas moi qu’il faut plaindre: Je puis encore t’adorer; L’oubli ne saurait pas m’atteindre. C’est toi, bientôt, qui t’en iras, Ne sachant plus comment on aime, Jeter, hélas! en d’autres bras Le blanc fantôme de toi-même. Dans ton coeur dévasté l’oubli Sèche les fleurs à peine écloses. -Sur mon amour enseveli Le temps fera fleurir des roses. XXXI Quand tu n’auras plus ton beau sein, Ni la douceur de ton haleine, Ni l’éclat rose et le dessin De ta joue adorable et pleine, Alors je serai presque vieux: Mon heure aussi sera passée, Mais l’âge aura mis dans mes yeux Et sur mon front plus de pensée Ton coeur sera triste et déçu Et tu songeras: «Lui, peut-être, «Ne se serait pas aperçu, Ou ne l’eût pas laissé paraître.» XXXII A m’avouer pour son amant Il faudra bien qu’on s’habitue. -Du marbre pur, rose et charmant. J’ai fait jaillir une statue. J’ai taillé le bloc de façon Que ma main s’y puisse connaître; Et l’on doit garder le soupçon Que je demeurerai son maître. Des bras pourront la posséder Et fléchir sous sa blanche étreinte; Nul oeil jaloux la regarder, Sans qu’il y trouve mon empreinte! XXXIII Tu peux bien ne pas revenir Si c’est à présent ton envie; Mais redoute mon souvenir, Qui, malgré toi, t’aura suivie Dans les songes des nuits d’été Des étoiles étaient écloses. Ton pied cher, sans but arrêté. A perdu le chemin des roses Il n’est de loin pas de retour. Les sources claires sont taries Où tu mirais ton pauvre amour... Les petites fleurs sont flétries! XXXIV Pourquoi la renier? Je n’ai pas de colère. Ô mon amour dernier, Ô chose bleue et claire! Pourquoi me souvenir Qu’elle me fût amère? J’aime mieux retenir Par l’aile ma chimère. Le pardon est plus doux. Mon adieu se colore D’un regret sans courroux, D’avoir perdu l’aurore. * * * QUELQUES PAGES AVANT LE LIVRE. (1904) Intermède. Pour changer l’air un peu des lieux où je respire, Je n’ouvrirai pas Dante ou Hugo, ni Shakspeare; J’ouvrirai ma fenêtre et je regarderai Les platanes, les fleurs qui peuvent à mon gré Faire l’ennui moins lourd et l’heure plus clémente. Même dans les jardins la nature est charmante; C’est la feuille toujours ainsi que dans les bois, Et la lumière met aux choses que je vois, La lumière d’ici, fine, discrète et tendre, Des musiques que j’aime et que je sais entendre. Trois Paysages Du Luxembourg. I Les Cygnes. A mon ami Alphonse Saladin. Tu ne vaincras pas par ce signe D’avoir du ciel dans les regards, Ou, dans une mare à canards, D’être l’apparence d’un cygne. Un cygne se voit dans le soir, C’est plus blanc que les tourterelles; -Ne chante pas, cache tes ailes, Que l’on ne puisse pas les voir. C’était joli, ces ailes blanches Sur l’eau dormante du bassin... Tu n’avais pas d’autre dessein, Forme de grâce qui te penches Ou te redresses, puis encor Te courbes en de belles lignes, Comme on fait des strophes insignes Avec des mots de pourpre et d’or, Devant les princesses de France, Que d’être noble et d’embellir Ce jardin où l’on vient cueillir, Quand on est jeune, l’espérance. II Les Lauriers Roses. A mon ami Jacques Murray. Nos jolis climats moroses N’ont qu’un été raccourci; Hélas! ce n’est pas ici Le pays des lauriers roses. Quand le soleil, aux bourgeons Plus indulgent, les desserre, On répare dans la serre La caisse aux verts badigeons; Et c’est plus tard, quand leurs branches Vêtissent les marronniers, Que de vagues jardiniers Portent entre quatre planches, Pour leur faire prendre un peu L’air, ainsi qu’à des phtisiques, Les lauriers près des musiques Militaires de ce lieu; Eux qui, dans le ciel qui brûle, Tendent le baiser vermeil De leurs lèvres au soleil Du Pinde ou du Janicule. III Nuit D’Eté. A Madame René Samuel. Sur le vieux parc et sur la nuit, Je laisse ouverte ma fenêtre; L’été me berce et me pénètre, Calmant la peine qui me suit. L’ombre est claire, presque lactée: La fontaine de Médicis Se perd en contours indécis; Et je ne vois plus Galatée. La lune monte lentement; Au ciel un peu de bleu persiste; Et l’astre, divin coloriste, Teint de perle le firmament. Pas une feuille ne remue Dans les hauts platanes, qui font Au groupe de marbre un plafond Dont l’ombre grandit l’avenue. Dans cet immobile tableau Luit, doux et fait de paix profonde, Pour que la terre au ciel réponde, Un reflet de lune sur l’eau. L’Ecroulement Du Campanile. A mon ami Paul de Frick. Parler de mon écroulement Quand l’adorable Campanile De Saint-Marc croule en ce moment Serait vanité juvénile. O mon écroulement, tais-toi Devant cette chute bien pire: Une merveille, plus que moi, Vaut l’intérêt que je m’inspire. Le vieil autrefois radieux, La lumière des marbres roses, Regret et gloire de mes yeux, O mon âme, revois ces choses! Revois dans la blancheur du soir, Sur les coupoles de Saint-Georges, Quand mon rêve venait s’asseoir, La neige vivante des gorges Des dédicates Corillas, Blondes comme des friandises, Que Guardi met en falbalas Dans les fêtes de ses Venises. A Madame Charles Simon. Le coeur gros de leur trahison (On a le coeur gros à tout âge), Je n’ai pas voulu davantage Demeurer dans cette prison. Je me suis évadé. La route Est délicieuse d’ici Au tertre à peine de Passy, Le long de la ville en déroute, Qui fuit derrière le bateau, Boisée et belle, blanche et bleue, Et dont commence la banlieue Bien au delà de ce coteau. L’eau par le ciel illuminée Reflète le déclin du jour... Chaque pont recule à son tour: Voici la route terminée. Billancourt semble denteler De feuilles les arches de pierre: Je ferme à demi la paupière Et je regarde l’eau couler. Toute passion est la chaîne Qui nous tient pâles et rivés, Fronts bas ou vers le ciel levés: Je n’ai pas de goût pour la haine. Je ne puis pas haïr longtemps: Aimer est beaucoup plus facile. C’est un sentiment qu’on exile, Mais qu’ont encor les braves gens. A mon ami Théodore Maurer. Comme tout bon faiseur de vers, Cette page blanche m’excite, Et, pour aujourd’hui, me suscite D’aller parler aux arbres verts, Au silence de la futaie, Aux plaines blondes près des bois, Aux saisons dont j’entends la voix, Aux petites fleurs de la haie; Aux mille faces de l’été: Sourire du matin, sourire Du soir qui vit et qui respire, A tout ce qui fait la beauté; Ne plus souffrir de la hantise Du faux, du laid et du méchant, Et les oublier dans le chant De la nature qui me grise! A Théodore De Banville. Banville, que je vois d’ici, Viens, bon maître des vers lyriques, M’aider à mettre mon souci Au rang des choses chimériques; Dis-moi qu’il n’est que d’allier L’or et l’émail aux pierreries. Laisse-moi, parfait joaillier, Voir tes pures orfèvreries. Les facettes de ton esprit, Que les dieux firent, sont bien celles De ce joyau qui me sourit Et qui jette des étincelles. Dans l’eau belle des diamants, Comme par miracle enchâssée, Je vois, sous des prismes charmants, La lumière de ta pensée; Et tu souris, en polissant Avec la poudre de tes pierres Un beau collier éblouissant, Qui met du ciel sous tes paupières. Pour Finir. I Vas-tu compter les jours qui te furent mauvais, Vieux lutteur entêté qui t’obstines à vivre: Pourquoi? Parce qu’un peu de lumière t’enivre Et que l’air était bleu du temps que tu rêvais. Mais il n’est plus, le temps de tes rêves; la vie De stigmates précis a sillonné ton front; Ton âme reste haute et n’est pas asservie, Ta robuste fierté te venge d’un affront. Cependant, pour avoir pendant bien des années Marché d’un pied tenace en traçant ton sillon, Tu n’as pas eu le prix des gerbes moissonnées. -Au moins tu n’as pas fait de ta pourpre un haillon. II Ceux-là sont au-dessous même de ma colère, Ils sont rampants et vils et n’ont que mon dédain. Le mépris que j’ai d’eux ne saurait me déplaire, Mais voici que je souffre et m’attriste soudain. C’est que des amitiés anciennes me trahirent; Je porte mon orgueil outragé comme un faix, Parce que des amis qui près de moi vieillirent, Eurent, quand je les vis, le visage mauvais, Ne me répondent pas et même se détournent, Honteux de me mentir du geste et de la voix. Ce sont ces trahisons qui dans le coeur séjournent, Comme si l’on saignait pour la première fois. III Maintenant qu’ils sont là, cloués vifs sur la porte, Comme l’horreur qu’ils ont des Lettres le comporte, Et que j’ai fait justice, ainsi que je le dois, Viens, ma Muse. L’été respire dans les bois. Écoute la chanson de la source qui chante. Le poème que fait la lumière m’enchante. Viens, ma Muse, sourire en me dictant des vers. C’est le rythme divin qui règle l’Univers, Et ce sont des accords, ce sont des harmonies Qui suspendent au ciel les sphères infinies. Une Section De L'Exposition De L'Enfance. Souvenir De 1900. A Madame F. Wolff. Allez voir ces choses étranges! Vous passerez un bon moment. Casimir-Périer dans ses langes Est une trouvaille vraiment. Avant l’âge d’être potache, Même au maillot, concevez-vous Un monsieur Leygues sans moustache Avec des cheveux comme nous! Cet aigle de la République, Ce gosse vague et vagissant, Avait, l’avenir vous l’explique, La République dans le sang. Mais, malgré la peine infinie Qu’on a prise à faire ce choix, Aucun indice de génie Avant quatorze ou quinze mois. C’est très simple, c’est de l’histoire Toute naturelle en effet; La chrysalide de la gloire Précède l’insecte parfait. Dédicace D'Un Livre. A Madame Delorme (Jane Simon). Ce petit livre qui sourit, Accueillez-le par un sourire. Tout, ou presque tout, peut se dire Quand une oreille a de l’esprit. Pour Un Eventail. A Madame Delorme (Jane Simon). Votre nez petit qui va rire Bat et se fronce. L’on dirait, Dans une fête, que Lancret L’a copié sans vous le dire. Sur Un Carnet. I Nulle ligne encor n’est tracée Sur ce vélin bientôt noirci. Dieu me garde d’écrire ici Ce qu’on appelle une pensée! II Comme on choisit à l’étalage Parmi tant de joujoux divers, Merci d’avoir choisi des vers Afin d’amuser cette page. Après La Lecture D'Un Humoriste. L’acier de ton humour est d’une bonne trempe. Ces lances de l’esprit se tiennent par la hampe, Non par le bout pointu qui blesserait la main. Il ne faut pas chercher le trait jusqu’à demain. Où la contorsion paraît le charme expire. -Swift et Dickens se sont partagé cet empire. L’un choisit l’amertume et l’autre la douceur: Cet humour-ci peut dire à la grâce: «Ma soeur,» Et, par un tour léger, malgré la différence, C’est presque aussi joli que de l’esprit de France. L’homme paraît et meurt; le marbre luit et tombe. Sur le cadavre ancien et le débris nouveau, Avide et se gonflant du sang de chaque tombe, La terre d’elle-même élève son niveau. Portrait. «Sa place est dans un cerisier.» Ce vers doit rester solitaire. Si tu veux bien l’apprécier. «Sa place est dans un cerisier.» Il s’entend, sans qu’on soit sorcier, Bonne d’enfant ou militaire. «Sa place est dans un cerisier.» Ce vers doit rester solitaire. Souvenir. Dans un passe-temps très doux, Volets clos et portes closes, On peut causer avec vous De toutes sortes de choses. Vous parliez, je vous donnais La réplique, je vous jure, Et, charmé, je surprenais Un joli mot d’aventure; Et les vers qui font frémir D’épouvante la pécore, Vous omettiez de dormir Pour en écouter encore. C’est horrible déjà d’être un homme vivant! Caricature ou simple ébauche, bien souvent Nous n’avons rien de bon, de beau ni de robuste, Et nous sommes manqués, âme, visage et buste! Le plus faible est de droit mangé par le plus fort, Et ce n’est pas fameux non plus, quand on est mort! Deux Dédicaces De «La Rance Et La Mer» I La courbe blonde d’une plage, Le sourire d’un été clair... Heureux si l’on entend la mer Battre le bord de cette page! II Je n’ai pas regardé, je me suis souvenu; Je faisais reparaître une image effacée, Et mon vers n’avait plus qu’à suivre ma pensée Vers un ciel indécis qu’elle avait reconnu. A Honoré Daumier. On connaît dans ses traits touffus Cette autre Comédie Humaine, Mais le grand peintre que tu fus, Daumier, on ne le sait qu’à peine. Pourtant tu peins loyalement Dans la lumière belle et chaude, Et tes ciels sont d’un ton charmant De lapis fin et d’émeraude. Tu sais fixer dans leur beauté Et l’ambiance de la vie Des scènes de réalité D’une touche juste et ravie. Vous rappelez-vous l’escalier Sur une berge de la Seine? La ménagère en tablier, La fillette... Toute la scène Est dans le mouvement du bras, Qui montre que lourde est la charge Du linge qu’elle vient en bas De plonger dans l’eau lente et large. La petite tient le battoir, Moins pour s’amuser que par aide, Apprentissage du lavoir, Sur les marches à pente raide. La file blanche des maisons Suit le quai haut et le domine, Et, beauté de nos horizons, Le couchant d’or les illumine. C’est simple, pénétrant et beau; Les pauvres gens hantent ton rêve; Tu ris d’un ministre nouveau, Mais ton rire en pitié s’achève; Et le grand redresseur de torts, Don Quichotte, forme insensée, Fantôme défiant les forts, Revient sans cesse à ta pensée. Tu semblés ne te soucier Que d’ombre et de couleur sonore; Et cependant le justicier, Malgré toi, reparaît encore. L’accent reprend son àpreté, Ta mission n’est pas finie; Mais c’est quand même la bonté Qui rayonne dans ton génie. Hiver. A mon ami Ernest Prévost. L’obscur hiver de ses doigts froids Egratigne le paysage, Et le ciel a perdu l’usage De la lumière en qui je crois. Le gris a beau, presque de perle, Faire jolis les horizons, Le flux pâle de nos saisons Sur mon esprit monte et déferle; Et le temps est si loin encor, Le temps qui recule si vite, Où mai, dont la voix nous invite, Dresse ses bois comme un décor; Où les yeux fatigués d’écrire Voient le ciel bleu comme des yeux Et la terre au sein radieux, Comme une femme, nous sourire. Tu veux laisser quelque renom, Combien de temps, pour combien d’hommes? La terre elle-même où nous sommes Vivra-t-elle? Tu sais que non! J’ai perdu le respect comme on perd un peu d’or; J’avais pourtant gardé longtemps ce vasselage: Ce n’est pas que cela disparaisse avec l’âge, C’est qu’aujourd’hui peu vaut qu’on le respecte encor. Conféer ou légiférer, Ces ferrures me sont égales; J’ai d’autres bêtes & ferrer: Je ne ferre que les cigales. Je regarde et je vois, je vois et je puis rendre Tant de choses, au point où j’en suis de mes jours; Si je veux, je remonte ou je descends le cours Du temps qui sonne l’heure, et que je sais entendre. Epigrames. A quoi bon... A quoi bon! ce mot est humain: La tâche vaine effare et navre. Mais, si tu l’as dit, ton cadavre A dû rester sur le chemin. Le monde, l’infini du livre me fait peur. J’ai lu pourtant, mais la pensée est innombrable; Elle fait presque un dieu de l’homme misérable, Qu’elle soit un soupçon de lumière, ou l’erreur. Pour Les Chiens. Chiens, mes frères, mes vieux complices, Vous avez, trop souvent battus, Plusieurs seulement de mes vices, Vous avez toutes mes vertus. A Mon Ami Theodore Maurer Qui Fit Pour Moi Deux Ballades. Quand la pointe est de bon aloi, J’accepte les estafilades... Pourquoi ferais-je des ballades, Puisque vous en faites pour moi! C’est horrible: j’entends sonner Toutes les heures de ma vie... Le seul breuvage que j’envie, Léthé, peux-tu me le donner? A La Mémoire De Charles Cros. J’ai rouvert aujourd’hui ton Coffret de Santal: Il garde le parfum de nos jeunes années, Radieuses, sans rien d’impur, illuminées Par l’exacte pensée et le rêve idéal. A Mes Amis Du Parnasse. I Nous nous étions choisis et liés librement, «Pour rien, pour le plaisir». Nous ne flattions personne. Aimer le beau suffit pour que le front rayonne, Et tout autre souci de la jeunesse ment. II Vers les chanteurs divins dont la face est auguste, Nous avons élevé nos voix avec ferveur Et bâti de nos mains un temple à leur splendeur. L’édifice est debout et la base est robuste. Je suis vieux, mais je sais par des paroles d’or Faire que la beauté me parle et me réponde; Et pour elle ma foi demeure si profonde Que je garde le droit des caresses encor. Garde à jamais le don glorieux d’admirer; Ne cherche pas querelle à la clarté des roses; Reflète le bonheur ou les larmes des choses: C’est par là que tes vers méritent de durer. A Un Qui S’était Permis De M’adresser Quelques Quatrains Pour Railler. C’est toi, le malheureux qui suas tant pour moi A faire trois quatrains sombrement imbéciles; Tu vois bien que ces jeux ne sont pas difficiles, A condition d’être autre chose que toi. Un Homme D’Esprit. J’ai reconnu de loin la voix de ce pointu, Et j’ai fui, redoutant à l’égal de la peste Un sot qui croit sertir l’ïambe et l’anapeste, Quand il a dit: «Bonjour, comment te portes-tu?» A Celui Qui Ne Rit Pas. Je ne sais pas pourquoi ma muse vous sourit, Vous ne connaissez pas les femmes ni les roses. C’est pour d’autres que vous que ces fleurs sont écloses, Et vous n’entendez rien aux choses de l’esprit. A Un Front. Le front trop grand comme un local abandonné, Un terrain sans gazon, comme qui dirait vague, Un caillou blanc et sourd aux chansons de la vague. Un espace sans borne et cependant borné. A Un Mauvais Auteur. Connais-tu ces fatras que l’on ne peut pas lire? On voudrait bien: on a beau faire, on ne peut pas. Le pied tourne: c’est une entorse à chaque pas; Il est pourtant des gens qui purent les écrire! A Un Facheux. Ta laideur te va bien; elle va bien à celle Des visages qui sont sans doute près de toi. Évite de venir la produire chez moi: La main me gauchirait au vers que je cisèle. A Un Critique. Oh! les mauvais vers que tu fis, Grand pontife universitaire! Le plus certain de tes profits Était, critique, de les taire. La Justice. Justice dont on parle comme Si l’on ne connaissait que toi, Oh! combien de lois pour un homme! Combien d’hommes pour une loi! A Moi-Même. Vois, et regarde hors de toi; Pense, efforce-toi de bien dire Ne ris pas, tache de sourire, Et paix aux vers de bonne toi. * * * POESIES DIVERSES. En wagon. Du wagon sombre où rien ne bouge, où rien ne luit, Las des rêves, mauvais compagnons pour la nuit, Le voyageur, avec le jour, cherchant l'espace, Salue en souriant la campagne qui passe: Les arbres, les moissons hautes, l'azur des prés Lointains, sur le penchant des coteaux diaprés, Les villages qui sont tout proches de la route, Les troupeaux ruminants et doux, mis en déroute Par le bruit, les maisons blanches, l'horizon clair; Et dans un champ rougi des premiers feux de l'air, Tandis qu'un clocher fin carillonne une fête, Des travailleurs courbés, et qui lèvent la tête. Le bal allait finir... Le bal allait finir. Les lustres sur les masques Découpaient la lumière en caprices fantasques, Et sur les fronts ternis montraient à vif le fard. L'oeil était somnambule et le rire blafard. La femme avait vieilli de dix ans en une heure. Ce n'était pas le beau plaisir qui nous effleure D'une aile diaprée et légère. C'était Le plaisir convulsif et hagard qui se tait, Ou qui, furieux, fouette et fait hurler la joie. L'orchestre prodiguait le trille qui flamboie, Et, dans les tourbillons d'un air chaud et malsain, La débauche levait le pied, tendait le sien. D'étranges mots faisaient grincer sa bouche rauque. Et là-dedans (le sort est plaisant et se moque Souvent de nous) je vis quelque chose tout près De moi, -sous un rideau, -de suave et de frais. Et je vis que c'était une enfant presque nue, Rose, -quinze ou seize ans. La poitrine ingénue Restait chaste, malgré qu'elle en eût. Le sein dur Pointait sous le tissu rayé d'or et d'azur Avec une charmante et franche gaucherie. Le corps jeune et nerveux sculptait la draperie; Et je me demandai, pensif, voyant cela: "Pourquoi cette méprise? et que vient faire là Cette puberté saine et fragile? Qu'elle aille Dans la paix douce et dans le bonheur. Pour sa taille Il faut encor la robe étroite de l'enfant, Et la main de la mère aimante, qui défend." -Et je la regardais, pauvre petite femme! Et naïf j'étais près de lui dire: " Madame, Vous avez oublié votre poupée. Allons, Il est très tard: fermez vos yeux sous vos cils longs. Votre ange vous attend pour vous bercer lui-même. " Et l'enfant se pendait au cou d'un pierrot blème! Les Fenêtres Fleuries. A Catulle Mendès. Les Parisiens, entendus Aux riens charmants plus qu'au bien-être, Se font des jardins suspendus D'un simple rebord de fenêtre, On peut voir en toute saison Des fils de fer formant treillage Faire une fête à la maison De quelques bribes de feuillage. Dès qu'il a fait froid, leurs couleurs Ne sont plus que mélancolie; Mais cette habitude des fleurs Est parisienne et jolie. Ainsi, tout en haut, sous les toits, L'enfant aux paupières gonflées, Qui coud en se piquant les doigts, A près d'elle des giroflées. Quelquefois même, et c'est charmant Sur la tête de la petite, On voit luire distinctement Des étoiles de clématite. Aux étages moins près du ciel, C'est très souvent la même chose Un printemps artificiel Fait d'un oeillet et d'une rose. Dans un pot muni d'un tuteur, Où tiennent juste les racines, Un semis de pois de senteur Laisse grimper des capucines. Les autres quartiers de Paris Ont des fleurs comme les banlieues C'est que le ciel est souvent gris, Et qu'elles sont rouges et bleues. C'est qu'on trouve un charme, en effet, A ce fantôme de nature, Et que le vrai sage se fait Des bonheurs en miniature. Les Fleurs De Paris. A Sully Prudhomme. Pour faire tous les coeurs contents Avril revient. C'est le printemps Qui pleure, qui rit et barbotte, Et qui, chargé de falbalas, Nous offre ses premiers lilas "Fleurissez-vous! deux sous la botte!" Puis, comme un rêve parfumé, Les petites roses de mai, Et les dernières violettes, Avec les frais muguets des bois, Pareils à des chapeaux chinois Qui feraient trembler leurs clochettes; Les seringas et les oeillets, Points rouges, blancs et violets, Fleurs en boutons et fleurs écloses, Les bluets comme dans les blés, Et les coquelicots mêlés Aux résédas parmi les roses... Car les jardins, les bois, les champs, Qui connaissent bien nos penchants, Ayant des fleurs, nous les envoient. Ils en gardent toujours assez. Nous marchons à pas trop pressés; Il est bon que nos yeux les voient. Que le pavé soit sec ou gras, Jonchant les charrettes à bras, Déjà souffrantes et pâlies, Elles embaument, voulant bien Ne rien coûter ou presque rien, Bien que nous les trouvions jolies. Frêles, elles mourront demain Dans l'eau d'un vase, ou dans la main Distraite et blanche d'une femme, Et, bienfaisantes pour chacun, En rendant un dernier parfum, Elles exhaleront leur âme. Les Marbres Roses. Venise. Nos marbres, pierres de tombeaux, Sont funèbres ou prosaïques. Les marbres roses ne sont beaux Que près de l'or des mosaïques. Le ciel levant vient se poser Sur leurs finesses d'aquarelles: On dirait qu'il donne un baiser À des gorges de tourterelles. En des accords blonds et tremblants Résumant la douceur des choses, Le sang divin des marbres roses Vit aux veines des marbres blancs Du côté que s'en vient la mer, Une mer fine et délicate, Ils tendent vers l'espace amer Leur radieuse clarté mate. Ils ont des voix et des regards; Et, lorsque monte la marée, Ils cherchent si les étendards Ne flottent pas vers la Morée. Dessous De bois. L’ombre bleuâtre and claire au milieu des allées, Comme un long voile plein de taches étoilées, Cache à peine la terre and flotte avec douceur; Le soleil, en rayant la légère épaisseur, Forme des réseaux d’or où palpitent mes rêves. Les frênes aux bourgeons rouges du sang des séves Frissonnent. Les bouleaux, à leur feuillage blanc Prenant la brise, en font un murmure tremblant Que le buisson répète au brin d’herbe qui rampe. Comme des doigts levés au devant d’une lampe, Les rameaux délicats au devant du soleil Laissent filtrer l’éclat du jour tendre and vermeil. L’air lascif est chargé de poussières errantes. Les pommiers, bouquets blancs d’étoiles odorantes, Que le printemps attache à son corsage vert, A travers l’éclaircie ardente du couvert, Derrière les troncs fins and les branches mal closes, Luisent, dans les vergers, auprès des maisons roses. Calmes, faisant un fond délicat au tableau, Transparaissent plus loin le ciel, la terre, l’eau: Car le fleuve déroule au pied des bois tranquilles Ses anneaux lumineux and longs entre les îles, Et semble, au dernier plan, un mince serpent d’or. Une vapeur de nacre, où blanchissent encor Les fleurs peintes d’hier, presque déjà séchées, Qu’avril de ses pinceaux riants avait touchées, Semble continuer la pente du chemin; Et, d’une lieue, on croit toucher avec la main, Modelant l’horizon sur les collines blondes, Le velours ondoyant des verdures profondes. Les Collines. Quand je monte vers la barrière, En laissant la ville en arrière, Quand la rue est près de finir, Un mirage, un décor, un rêve Au bout de mon chemin se lève: Voyez les collines bleuir! Je vous connais: vous êtes Sèvres; Vous avez des noms doux aux lèvres, Et des sourires tentateurs. Vous êtes Meudon; vous, Asnières, Et vous faites bien des manières Pour de si petites hauteurs. C’est que vous êtes les collines, Chères, profondes et câlines, Honneur charmant de notre été, Et que vous êtes très-jolies Dans vos fines mélancolies Et vos caprices de gaîté. C’est quand Avril verdit les branches Que vous nous donnez, les dimanches, A pleins rayons votre soleil, L’ombre qui tombe de vos chênes, Et tout près des sources prochaines, Une heure d’aise et de sommeil. Vos clairières et vos futaies, Les ronces mêmes de vos haies, Tous vos sentiers, je les connais. Car rien de vous ne m’est farouche, Et j’ai baisé plus d’une bouche Dans les fleurs d’or de vos genêts. Blondes collines apparues Vers la banlieue, en haut des rues, Clamart ou bien Montmonrency, Votre grâce est partout la même, Mais entre toutes je vous aime, O montagnes en raccourci! Le Matin. Fraîches, d’un rose vif et pâle tour à tour, Les heures du matin sont l’enfance du jour. Du ciel elles ont vu la ville, leur amie, Et donnent un baiser à la belle endormie. Faites de transparence et de virginité, Nul souffle impur ne touche à leur frêle beauté. Ces heures ont encor des souvenirs d’étoiles; De la pensée obscure elles lèvent les voiles, Et, sereines, touchant le front comme un flambeau, Elles en font jaillir l’étincelle du beau. O blanches visions des formes reparues! Si, l’esprit délié, l’on marche par les rues, Ce ne sont point les sots que l’on rencontre encor, La femme, oiseau d’amour, allant d’un vague essor, Ni le loisir qui flâne ou le vice qui rôde. -La bonne odeur du pain, inattendue et chaude, Vous invite du seuil ouvert des boulangers; Les laitières ont fait leurs mélanges légers, Et le lait baptisé des petites vachères Bleuit encore un peu sous les portes cochères. On rencontre déjà les voitures de fleurs: Tous les parfums issus de toutes les couleurs, Les roses, les bluets, cueillis avant d’éclore, Qui nous viennent des blés et que Paris adore. Parfois une charrette et son lourd attirail; Sur les trottoirs, des gens qui s’en vont au travail, Des filles en sarrau, la mine chiffonnée... Paris vaillant et fort commence sa journée. Comme la rue est vide, ou peu s’en faut, les pas Sonnent distinctement et ne se mêlent pas; Et c’est plaisir d’entendre, à bruits vifs et rapides, Ces soldats du devoir simplement intrépides, Allant au même but par le même chemin Qu’ils avaient fait hier et referont demain. Puis le Louvre, les ponts, la belle mise en scène Des arbres en bouquets au loin, et de la Seine Attirant le regard à ses deux horizons. D’un côté le palais immense, les maisons, La Cité, proue énorme, et les deux tours jumelles, Et le ciel découpant un clocher de dentelles; Et de l’autre, aussi loin que porte le regard, Les ponts échelonnés l’un sur l’autre, l’écart Et la courbe que ont les bords, et les collines, Et le vent du matin qui tord les mousselines De la brume légère au-devant du soleil. Ainsi le jour nouveau, magnifique et vermeil, Brûlant à ses rayons l’aile verte du rêve, Beau comme un jeune dieu, sur la ville se lève. Les Fleurs De Pommiers. Les champs sont comme des damiers Teintés partout du blé qui lève. Avril a mis sur les pommiers Sa broderie exquise et brève. Avant que les soleils brutaux Aient fait jaunir l’herbe et la branche, C’est la gloire de nos coteaux D’avoir cette couronne blanche. Malgré les feuillages légers, Les jardins sont tout nus encore, Mais les fleurs couvrent les vergers Qui rayonnent comme une aurore. La campagne gaie est vraiment Belle et divinement coiffée; Les pommiers ont un air charmant Avec leur tête ébouriffée. Une étoile blanche est leur fleur Qu’Avril peut brûler d’une haleine. Le Chinois en peint la pâleur Sur les tasses de porcelaine. Elle n’a pas d’odeur; elle est Délicate, charnue et grasse; Blanche et mate comme le lait, Aussi légère que la grâce. Elle semble s’enorgueillir Du fragile trésor du germe. Il faut la voir sans la cueillir A cause du fruit qu’elle enferme. Cependant sur le front aimé Qui s’éclaire de l’embellie, Pas une seule fleur de mai N’est, à vrai dire, aussi jolie. J’ai là, tout au fond de mon coeur Un souvenir de matinée: Des fleurs prises d’un doigt moqueur... Mais je ne sais plus quelle année! La Petite Rivière. La petite rivière, bleue Si peu que le ciel ait d’azur, D’ici fait encore une lieue, Puis verse au fleuve son flot pur. Plus grande, elle serait moins douce, Elle n’aurait pas la lenteur Qui dans les herbes mène et pousse Son cours délicat et chanteur. Elle n’aurait pas de prairies Plus vertes si près de la main, Non plus que ces berges fleuries Où marque à peine le chemin. Ni le silence si paisible, Ni parmi les plantes des eaux L’étroit chenal presque invisible Entre les joncs et les roseaux. Et le moulin qui sort des branches N’aurait pas à bruire ailleurs Plus d’eau dans ses palettes blanches, Ni plus de mousses et de fleurs. La petite rivière est gaie Ou mélancolique, suivant Qu’un oiseau chante dans la haie Ou qu’il pleut et qu’il fait du vent. Selon l’heure, joyeuse ou triste, Couleur du soir ou du matin, Comme une charmeuse elle insiste, Lorsque l’oeil la perd au lointain, Derrière le saule incolore Ou le vert des grands peupliers, A montrer une fois encore Ses caprices inoubliés. * * * DEDICACES. (1903) Les Trente-six Dédicaces pour Les Trente-six Quatrains à Madame. I A L’Auteur. Ne cherche, dans aucun cas, A charmer un imbécile: C’est presque aussi difficile Que de plaire aux délicats. II AU Poète. Nié poète, c’est ton lot; Tous les temps ont mêmes allures: On a pris pour des gravelures Ces vignettes de Gravelot. III AU Même. Par le sourire et le baiser Grandis ton rôle de poète, Et qu’en un ciel clair se reflète Ta devise: ne pas raser. IV A Des Bergères. Dans les Trianons bocagers Feuilletez-moi d’un doigt paisible, Plutôt que de lire la Bible A l’ombrage des Bérengers. V A Claudine. Cet hommage m’eût été doux: Je voulais par humeur badine Vous offrir ces quatrains, Claudine; Mais ils sont bien lades pour vous. VI A Mon Ami Henri Beauclaire. Ma muse n’est pas refroidie, Elle s’échauffe même un peu. Buvons, Champagne et Normandie, Et vive le trou du milieu! VII Au Viconte Alain De Lorgeril. J’eus peur d’avoir suivi la trace Des poètes licencieux: Le suffrage m’est précieux D’un homme d’esprit et de race. VIII A Un Myope. C’est moi qui prends en défaut, O critique, vos sornettes: Pour regarder des vignettes Vous n’avez pas l’oeil qu’il faut. IX A Tartufe. Ne prenez pas, Monsieur, ces mines de bégueule; Le talon rouge est ma chaussure, tous mes mots Sont choisis, même quand je m’adresse à des sots Ne me contraigniez pas à vous dire... ta bouche! X A Mon Ami Raoul Gineste. Le poète des chats, vous l’êtes, et j’envie Cette appellation qui plait aux délicats. Heureux si je parus, un instant dans ma vie, Etre, autrement que vous, le poète des chats. XI A Plusieurs. Ami cocu, je te dédie Ce frivole onzième quatrain; Tu demeures le boute-en-train De notre humaine comédie. XII A Un Homme De Poids. Cet hommage, je vous le dois, Mais ce sont des feuilles légères; Elles vous seraient étrangères: Vous êtes un homme de poids. XIII Contre L’Ennui. Certains vers me font aboyer, J’excepte les miens et les vôtres... Tout est là: ne pas ennuyer, Ne pas faire aboyer les autres. XIV A Madame B.C. Les lilas tardent à fleurir, Nous n’avons que des fleurs de givre; L’air sourit en ce petit livre: Permettez-moi de vous l’offrir. XV Aux Quarante. Ma muse a l’air d’être endormie, Elle veille tout en dormant: J’ai fait ces vers évidemment Pour être de l’Académie. XVI A Mon Ami Paul De Frick. Puissiez-vous, vous plaisant à l’art Des petits livres d’étagères, Trouver dans ces feuilles légères Une esquisse de Fragonard! XVII A Mon Ami Théodore Maurer. Les vers ennuyeux, c’est la pluie: On a beau paraître endurant. Il pleut déjà six mois durant! Que ce petit livre t’essuie! XVIII A Mon Ami Jacques Murray. Mon ami, qui m’avez donné Le joli titre de ces pages, Souriez à leurs badinages Sur un sopha capitonné. XIX Au Poète Achille Paysant. Un joli siècle qui fut grand Aima ces légères escrimes... Votre esprit m’est un sûr garant Que vous vous plairez à ces rimes. XX A Mon Ami Paul Godélier. En ce temps d’ennui souverain Où si peu de France surnage, Sois clément à plus d’un quatrain Que j’écrivis par badinage. XXI A René Samuel. A vous qui comprîtes ce jeu, J’offre ces quatrains à Madame; Entre l’hommage et l’épigramme Ils gardent un juste milieu. XXII A Mon Ami Joseph Uzanne. Vers qu’on peut lire Sans ennuis longs; Pièces à dire Dans les salons. XXIII Au Poète Charles Reculoux. Certes, la chair ne vaut pas cher, Mais ne dis pas qu’elle est infâme. Sais-tu même où serait ton âme Sans la guenille de ta chair? XXIV A Mon Ami Ernest D'Hervilly. Cherchant les vieux amis, pas tous, Demeurés indulgents pour elle, Par une pente naturelle Ma pensée est allée à vous. XXV A Léon Marlet. A ce blâme je me résigne Si vous trouvez, mon cher ami, Que ce livre est chaste à demi, Vous «mettrez la feuille de vigne. XXVI A Mon Ami Le Docteur Rey. Docteur, je vais être jaloux: (Je pense aux oeillets de Marcelle); Ma muse, sans être pucelle, N’ose resler seule avec vous. XXVII A Mox Ami F. A. Cazals. A ce petit livre il fallait Une toilette bien plus fine. Caressez-le malgré sa mine: Il est joli, bien qu’il soit laid. XXVIII A Mon Ami Henri Maréchal. Tout en allant et venant, Trouvez à ces vers frivoles Des oreilles bénévoles: «Pas un mot inconvenant!» XXIX A Mademoiselle Puget. Sans que s’offense d’un autre art La majesté de votre ancêtre, En lisant ces vers, veuillez être Mademoiselle Fragonard. XXX Aux Familles. Bien qu’on puisse avec quelque honneur Me recevoir dans les familles, Ce livre n’a pas ce bonheur D’être écrit pour les jeunes filles. XXXI A Mon Ami Félix Régamey. Où sont les petites Mousmés, La fleur d’ambre de leur haleine, Et leurs lèvres de porcelaine Aux coins roses et parfumés? XXXII A Mon Ami Emile Blémont. Jadis, férus du même amour, Nous allâmes en Italie: A Trianon que l’on oublie Venez avec moi faire un tour. XXXIII A Un Imprudent. De grâce, n’allez-pas, mon cher, grossir le choeur. A jeu léger main lourde ou sotte, c’est tout comme; Vous savez ce qui dort dans le coeur de tout homme: N’éveillez pas celui qui dort en votre coeur. XXXIV A Mon Ami Guy-Valor. La vie atroce serait pire Si l’on ne souriait un peu; J’accepte que le ciel soit bleu, Et je m’efforce de sourire. XXXV Aux Gens D’Esprit. Soyez mes anges tutélaires, Les autres ne me sont pas doux; Je crains de manquer d’exemplaires: Dites-moi, combien ètes-vous? XXXVI Aux Autres. Ils sont trop! qu’es-tu malheureux Contre ces flots intarissables? O tous les grains de tous les sables, Vous n’êtes pas aussi nombreux. Source: http://www.poesies.net