Quatre OEuvres De Théâtre. Par Albert Joseph Alexandre Glatigny. (1839-1873) TABLE DES MATIERES Prologue Représenté Pour L'Ouverture Du Théâtre Des Délassements Comiques. Personnages Et Acteurs. SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV Vers Les Saules. (1864) A Madame Ugalde. Personnages Et Acteurs. SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII SCÈNE IX SCÈNE X Les Folies-Marigny. Prologue. (1872) Personnages Et Acteurs. SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III Le Compliment à Molière (1872) SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III Prologue Représenté Pour L'Ouverture Du Théâtre Des Délassements Comiques. Par Albert Joseph Alexandre Glatigny. (1839-1873) Personnages Et Acteurs. Les Délassements: Mmes H. Monnier. Le Public: Dupuis. La Rue De Provence: Cottin. Le Vieux Théâtre: M. Lomon. Un décor quelconque avec des arbres et de la lumière. Costumes dessinés par André Gill. SCÈNE I Au lever du rideau, la scène est vide,le public entre, regarde à droite et à gauche, de l'air d'un homme qui n'est pas rassuré sur les choses qu'il voit. Le Public. Enfin! du jour après la nuit des longs couloirs! Ils dorment tous ici comme de simples loirs: Machinistes, pompiers, qu'on prend pour Théramène Ronflant, son récit fait, pendant une semaine. Personne à qui parler! Hé! Voyant que personne ne répond, saluant. Merci bien! Charmant! C'est le théâtre de la Belle au truc dormant! Où donc est la princesse, et quel discours magique Tenir pour rompre enfin ce sommeil énergique? Çà! quelle est cette farce, et pourquoi m'a-t-on fait Venir, moi, le Public, admirer cet effet Que produit un théâtre où l'on ne voit personne? Vraiment, on s'est moqué de moi, je le soupçonne; Soeur Anne, sans rien voir, monte, monte à sa tour! S'adressant au public de la salle: Mesdames et Messieurs, que pensez-vous du tour? J'estime que l'on est peut-être un peu sans gêne Au boulevard qui prend le nom du prince Eugène. SCÈNE II Les Nouveaux Délassements, Le Public. Les Nouveaux Délassements. Sans gêne! Pourquoi donc, cher Public? Les quinquets De ces tréteaux, qu'hélas! déjà tu critiquais, Ne sont pas allumés encore: on emménage. Pliant sous les fardeaux, les portefaix en nage Apportent les décors, les malles, les cartons. Attends! et tu verras si nous nous écartons Du programme, et s'il est vrai qu'ici l'on te leurre. Mais sois plus patient! ce n'est pas encor l'heure De lever le rideau sur l'ouvrage important Dont l'auteur est caché derrière ce portant. Avant que le chef-d'oeuvre ignoré se meurtrisse Ou triomphe devant tous, permets que l'actrice Ajuste ses cheveux postiches, noirs ou blonds, Et mette, pour cacher sa peur, car nous tremblons, Du rose à son visage, et transforme en étoiles Ses yeux, qui tout à l'heure incendieront les toiles Peintes, où, ce pendant qu'en l'air nous commérons, On dévide le fil des gais Décamérons! Le Public. Donc, ce n'est pas encor cette heure solennelle Où, lorsque l'orchestre a joué sa ritournelle, Le régisseur préside aux hardis casse-cous De la pièce nouvelle en frappant les trois coups? Les Délassements. Pas encore. Le Public. Pardon! C'est que mon montre avance. Çà! vous venez ici prendre la survivance Des vieux Délassements-Comiques, vagabonds Qu'on a vus, surprenant la ville par leurs bonds, De quartier en quartier promener leurs pénates? S'il vous faut parler franc, jadis vous me peinâtes, Quand je vous vis quitter l'antique boulevard, Si français, si vivant, si gamin, si bavard, D'où les couplets joyeux montaient en folles bulles, Où près de la Gaîté dansaient les Funambules! Les Délassements. Mais nous y revenons au boulevard aimé! C'est le même toujours, bien qu'il soit transformé. Car, ô Paris! en vain à nous tu te révèles Jeune, éclatant et riche, et tes maisons nouvelles Se dressent comme pour un féerique décor: L'âme du souvenir chez toi palpite encor! Le vieil esprit gaulois circule dans tes rues, Tel qu'au siècle où, poussant comme autant de verrues, Tes bouges démolis étalaient fièrement Leurs murs percés à jour sous le clair firmament! Et, joyeux d'abriter sous des corniches sûres Ses amours qui temblaient dans les vieilles masures, Le moineau franc, buvant l'air enfin assaini, Arrive aux toits nouveaux porter son ancien nid! Le Public. Bien que le souvenir du passé s'en exhale, Vous allez cependant, dans la nouvelle salle, Créer un genre neuf, et fuir les errements Suivis jusqu'à ce jour par les Délassements? Les Délassements. Je n'en sais rien. Le Public. Comment? Les Délassements. Nous tentons une épreuve Et nous aventurons dans une route neuve. Où nous mènera-t-elle? On le saura demain, Selon que le succès nous donnera la main Ou bien nous tournera les talons. L'Espérance Nous soutient cependant, et, dans la transparence Du grand ciel vers lequel nos regards sont tendus, Nous la voyons, riant des obstacles ardus, Et sa voix, dominant le fracas de l'orage, Chante dans notre coeur et nous dit: Bon courage. Le Public. Pourtant, je ne crois pas vraiment que vous puissiez Faire ce qu'avant vous firent vos devanciers. Les Délassements. Pourquoi pas? Le Public. Pourquoi? Mais parce que d'autres modes Viennent, qui font trouver les vieilles incommodes, Parce qu'il faut du neuf, que sais-je moi? Les Délassements. C'est vrai. Mais rien n'est vieux. Le vin pur dont je m'enivrai Et qui fait, clair et chaud, les destins moins sévères, Est jeune, et c'est le vin qui brillait dans les verres Que vidaient nos aïeux en portant des santés! C'est le même soleil qui vient tous les étés Réjouir les oiseaux sous les vertes ramures Et transformer en or les belles moissons mûres; Et de la ville aux champs, des chaumes aux palais, Toujours le même rire a, depuis Rabelais, Éclaté sur la lèvre en fleur de notre France! Hélas! toujours aussi l'immortelle souffrance A déchiré nos coeurs! L'homme ne change pas; Vers le sentier d'hier il dirige ses pas; Eh bien! pourquoi chercher des routes inconnues Quand s'ouvrent devant nous les vastes avenues Que nos pères joyeux suivirent un matin, Et qui montrent aux yeux ravis un but certain? Ayons donc moins d'orgueil! que le présent relie L'avenir au passé, que souvent on oublie. Le Public. Le passé des Délass. Ah! vraiment! ce boui boui A son histoire, ainsi que les grands peuples? Les Délassements. Oui. Le Public. Une histoire, en ce cas, bien souvent équivoque. Les Délassements. Pour qu'il se justifie, attends que je l'évoque. Parais, ô cher aïeul: ô vieux Théâtre qui Jadis portas le nom de la grande Saqui! SCÈNE III. Les Mêmes, Les Délassements Du Boulevard Du Temple. Le Vieux Théâtre. Madame Saqui! C'est elle, L'immortelle, Qui, rivale des oiseaux, Traversait tout éperdue L'étendue, Libre de nos lourds réseaux. Ce fut, cette souveraine, La marraine Qui donna son nom aimé A ces planches indécises, Mal assises, Théâtre en un soir germé! O souvenirs chers à l'âme, Traits de flamme, Que je vois briller encor! Ainsi qu'un Théâtre illustre, Sous mon lustre Je garde mon livre d'or! C'est Taigny qui fit jolie La Thalie, Venue en ces lieux nouveaux, Et voulut que je taillasse A Paillasse Un habit dans Marivaux. Le souvenir me dessine Alphonsine Chantant des couplets en l'air Sur ces tréteaux où s'amuse Une Muse Chère au drame: Jane Essler! Et combien d'autres encore Que décore Un nom qu'on cite à présent, Dans mes coulisses aimées, Enfumées, Sont venus en commençant! Le Public. En commençant, très-bien! mais plus tard? téméraire! Alors que le maçon de sa pioche, contraire A l'immortalité des nobles monuments, Envoya promener les vieux Délassements, Que fites-vous? Le Vieux Théâtre. J'allai, colportant ma fortune, Guidé par les rayons de l'étoile opportune, Visibles pour les gens qui n'ont pas de bandeau Sur les yeux. Le Public. Oui, je sais encor: l'Eldorado Refusa carrément de vous ouvrir sa porte, Et vous fûtes, poussé comme la feuille morte, Par tous les changements que Paris opéra, Échouer, un beau jour, auprès de l'Opéra. Le Vieux Théâtre. Ah! ce n'était plus moi! c'était ma fille, alerte, Secouant les grelots de sa jeunesse verte, Pimpante, chantonnant, l'oeil émerillonné! Je l'aimais cette enfant. Le Public. Mais elle a mal tourné. SCÈNE IV. Les Mêmes, La Rue De Provence. La Rue De Provence. Qui? moi? j'ai mal tourné! Comment, cher moraliste, Qui de tous mes péchés avez grossi la liste? Parce que je chantais mes chansons de vingt ans Dans les beaux décors bleus, où l'azur du printemps Se mêle aux clairs rayons de l'aurore première! L'éclair des diamants et la folle lumière M'ont ébloui, c'est vrai! Qui ne l'eût pas été? Mais j'avais conservé ma native gaîté; L'élégance faisait glisser sur mes fredaines Le spectateur surpris par les notes soudaines Qui, surgissant du tas poncif des vieux flonflons, Résonnaient sous l'archet des jeunes violons! Les Délassements. Elle a raison! pourquoi cette misanthropie? L'actrice, que le bout de la lorgnette épie, Doit-elle être hideuse et vieille? Non! montrons Les lourds cheveux massés sur les plus jeunes fronts, Et faisons flamboyer, parmi l'accord des lyres, Les yeux divins, versant dans les coeurs leurs délires! Le vieux: Cachez ce sein que je ne saurais voir, Appartient à Tartuffe, et tu le dois savoir, O Public, toi pour qui nous travaillons sans cesse. Pourtant n'imitons pas cette pauvre princesse Qui laissait des crapauds tomber, à chaque instant, De sa bouche, pareille au corsage éclatant De la rose de mai, s'ouvrant pure et timide Dans les parcs idéals où l'on rêve une Armide! Dans les cadres charmants et riches enchâssons Les diamants choisis, et que nos échansons Soient les Amours ailés, pourvu que dans les verres De Bohême, couleur des fraîches primevères, Ils ne nous versent pas du vin falsifié. Maintenant, ô Public! juge: j'ai confié Mes craintes à ton coeur. Ne sois pas trop rigide, L'espérance nous couvre encor de son égide, Laisse-nous-la. Le Public. Mais je ne demande pas mieux, Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Un classique l'a dit. Courage, je m'installe Et je m'en vais juger la pièce, de ma stalle. La Rue De Provence. Mesdames et Messieurs, le prologue est fini, Nous nous sommes fort mal expliqués en ses rimes. La raison, poursuivant le poëte impuni, Cherche des tribunaux pour réprimer ses crimes. Le Vieux Théâtre. Ce théâtre, par nous aujourd'hui rajeuni, En faveur des succès francs auxquels nous sourîmes, Voudrait bien qu'on n'allât point tuer dès le nid Des écoliers encor peu forts en ces escrimes. Les Délassements. Soyez-nous indulgents. Plus tard nous ferons mieux; Le rossignol sans plume, égaré dans la haie, Enchantera demain le bois silencieux. Le Public. Pardonnez-moi de m'être, alors que je m'essaie, Donné pour vous, Public, sous un masque menteur, Et veuillez excuser les fautes de l'auteur. Vers Les Saules (1864) A Madame Ugalde. Pendant que de jeunes comédiens récitaient avec une malicieuse bravoure, devant les hôtes du Casino de Vichy, cette violente fantaisie rimée, je regardais, moi, avec reconnaissance une personne en qui tout révélait la noblesse de l'esprit et du génie, et qui daignait battre des mains en écoutant des vers romantiques. Poëte errant, depuis longtemps exilé de Paris et des théâtres d'opéra, son visage ne m'était pas connu. Oui, j'ignorais que la charmante femme qui applaudissait une comédie écrite ou, pour mieux dire, rêvée à vingt ans, fût la grande artiste qui est Galathée comme elle est Virginie du Caïd et Élisabeth, reine d'Angleterre. Vous vous rappelez quelle fut ma joie lorsque j'appris votre nom! Ce nom glorieux, je l'écris aujourd'hui, pour qu'il me porte bonheur, en tête du petit livre, - qui me rappellera la soirée heureuse entre toutes où cet honneur m'a été donné de serrer votre main pour la première fois. Acceptez ces quelques rimes frivoles, je vous en prie, et croyez-moi, chère et grande artiste, Votre admirateur fervent, Albert Glatigny. Personnages Et Acteurs. Henriette: Mme Borelli-Delahaye. Henri: M. Armand Genty. Blondine: Mlle Marie Protat. Marcel: M. Aurèle. Éléonore: Mlle Guérard. Pontchartrain: M. Gaudy. A La Campagne, Au Mois De Juin. Le théâtre représente un paysage dans les environs de Paris. Au fond, entre les branches des grands arbres et à travers les buissons de rosiers, on entrevoit une rivière. A droite, un cabaret de village, riant à l'oeil. A gauche, un banc de gazon sous une tonnelle de plantes grimpantes. SCÈNE I Henri, Blondine. Henri, entrant. Ramasse qui voudra mon coeur, je n'en veux plus! Blondine, paraissant. Je le prends. Henri la regarde, surpris Elle continue: Vous avez des trésors superflus? Vous les jetez au vent et le vent me les donne. Exécutez-vous donc, cher monsieur, je l'ordonne. Ce coeur qui m'appartient, je le veux à l'instant. Henri. Chère belle, ce soeur, qui m'embarrassait tant, Qu'en ferez-vous? Blondine. Qui sait? une boucle d'oreille; Une grappe semblable aux grappes de la treille Et que je presserai dans mes petites mains; La pelote de son où mes doigts inhumains Enfonceront l'acier qui mord ma chevelure; Ou bien j'effilerai sa fine dentelure Pour en garnir ma robe aux volants étagés. Henri. Ah! mon coeur est bien vieux pour tant d'emplois! songez... Comment vous nomme-t-on? Blondine. Blondine. Henri. O Blondinette! Quand on se pend longtemps après une sonnette, Le cordon, un beau jour, se casse. Blondine. Grand malheur! On en achète un autre. Après? Henri. O lèvre en fleur! Vous riez! Le moulin, haut perché sur la butte, Sait où votre bonnet, hier, fit sa culbute Au bruit des rires fous et des claires chansons, Et, si nous cherchions bien, dans les prochains buissons Les rubans du bonnet se trouveraient encore. Abeille, vous savez où le miel se picore: Ce corsage, ces yeux vifs, témoins éclatants, Vont proclamer partout vos jeunes dix-huit ans. Mais moi! comme un vieillard dont la nuque grisonne, En matière d'amour, hélas! je déraisonne, Et, malgré les appels de vos yeux embrasés, Ma lèvre ne sait plus où nichent les baisers! Blondine. Les cantonniers sont là pour indiquer la voie. Henri. Non! ils se cachent tous, de peur qu'on ne les voie. Blondine. Écoutez! à me voir on dirait, je le sais, Une cervelle en l'air. Pourtant j'ai des accès De bonté qui parfois traversent ma folie. Je connais les sentiers de la mélancolie. Vous souffrez, je l'ai vu; car, par les jours d'été, Celui qui s'en va seul est un être attristé. Lorsqu'on entend frémir les airs de la guinguette, Que le plaisir à deux vous appelle et vous guette, Et qu'il fait du soleil, il faut souffrir, vraiment, Pour se complaire ainsi dans son isolement! Or, moi qui ris toujours, je n'aime pas qu'on pleure. Je vous suivais depuis quelque temps. Tout à l'heure, Quand vous avez jeté ce cri désespéré, Je riais, et mon coeur s'est tout à coup serré. Cela m'a fait du mal. Et puis je suis venue Tendre à votre douleur une main, inconnue Il est vrai, mais qui peut rendre vos maux moins lourds. Allez-vous repousser ma patte de velours? Henri. Cette petite main, je l'aime et je la baise, Mais elle ne peut rien pour moi. Je suis obèse, Triste, cassé. Mon âge est absurde. Blondine. Ah! vieillard! Votre hâtif hiver est formé de brouillard; Mais le brouillard s'en va, quand les clartés sereines Embrasent l'horizon par les yeux des sirènes; Quand les beaux jours de juin invitent les rêveurs, Quand les pommes pour Ève ont de vertes saveurs! Ce dimanche est charmant parmi tous les dimanches; Regardez: les bras nus s'échappent de leurs manches; Partout joie et bonheur, et, si vous en doutiez, Écoutez les couplets épars des canotiers! Les amants, qui toujours trouvent où se repaître, Bravent sous les bosquets l'oeil du garde champêtre, Et, sur l'enseigne en bois du riant cabaret, Cupidon, qu'on barbouille avec du vin clairet, Lance, sans nul repos, ses flèches éternelles, Et les perd au milieu des ombreuses tonnelles! Henri. Quand on porte le deuil de ses illusions... Blondine. Quand on est assailli de folles visions... Henri. O passé bienheureux! Henriette! Henriette! Blondine. Ah! je la sais par coeur la vieille historiette Que vos pleurs étouffés murmurent. Tout est vieux, Tout rajeunit pourtant malgré les envieux! Vous aimiez une femme, et la femme inconstante Vers un autre pays porte aujourd'hui sa tente! Mais n'est-il qu'une vigne au monde où les raisins Mûrissent? Il en est sur les coteaux voisins Où la grappe sanglante est encore accrochée. Nous pouvons nous donner la main. Je suis fâchée Avec Léon. Léon fut mon amant jadis. Eh bien, nous chanterons un seul De Profundis, Pour l'amour de Léon, pour l'amour de la belle! Mais les pleurs sont fatals aux yeux. Je me rebelle Contre le spleen morose et les pleurs ennuyeux! Ma bouche veut s'ouvrir pour les éclats joyeux. Or j'ai quitté Paris et j'ai pris les gondoles Pour les champs embaumés où, sous les girandoles, Étoiles que l'on met aux feuillages touffus, Les sons du violon, mêlés aux bruits confus, Semblent prendre nos pieds et leur coudre des ailes! Henri. Où, dans le bal poudreux, de vives demoiselles Passent les yeux chargés de flammes et d'éclairs, Où les vins du bouchon, que l'eau sut rendre clairs, Se boivent si gaîment sous la verte charmille, Où tout rayonne, où tout flamboie, où tout fourmille! Blondine. Votre regard s'anime en en parlant. Pourquoi N'y pas venir, monsieur, au lieu de rester coi Comme un épouvantail à pierrots? Henri. O Blondine! La sagesse a touché ta lèvre grenadine. Tu dictes le devoir, ô mon jeune mentor! Ton ivresse a raison, et je suis un butor. Blondine. Eh bien, courons au bal tous les deux. Henri. Oui, j'accepte! Nous tâcherons de joindre un exemple au précepte, Et nous noierons l'amour dans un amour nouveau! Oui, le soleil de juin frappe sur mon cerveau! Je veux aimer encore, aimer sous les ramures, Aimer comme l'on aime au temps des moissons mûres, Au milieu des bluets et des coquelicots, Au milieu des baisers dont sont pleins les échos! Il l'embrasse. Blondine. Eh! que faites-vous donc? Henri. Je t'embrasse, Blondine! Tiens, vois ce cabaret et lis: ici l'on dine. Blondine. Je ne sais si je dois... Henri. Pas de scrupules vains! Ne t'en souvient-il plus, chère, c'est toi qui vins Tout d'abord me parler de joie et de folie Et ranimer en moi l'espérance pâlie! J'avais jeté mon coeur et tu l'as ramassé, Viens dîner! le menu sera bientôt dressé, Et l'Amour surgira, victorieux athlète, Dans le rouge argenteuil, les pieds sur l'omelette! Ils entrent dans le cabaret. Paraissent, d'un autre côté, Henriette et Marcel. SCÈNE II Henriette, Marcel Henriette. Là nous sommes venus dans le mois des bourgeons; Des canards barbotaient dans la vase et les joncs, De beaux petits canards que l'on mit à la broche... Bon! ma robe aux buissons à chaque instant s'accroche. Marcel. Tel mon coeur à vos yeux s'accroche, belle enfant. Henriette. Est-il bête! Le poids de l'air est étouffant Et vous me récitez de ces fadeurs énormes! Marcel. Je vous aime! Henriette. Allez donc m'attendre sous les ormes! Marcel. Écoutez-moi... Henriette. Voyons, taisez-vous, à la fin. Ou plutôt commandez le dîner, j'ai très-faim. Marcel veut répondre, mais, sur un geste impérieux d'Henriette, il sort en disant: Oh! l'adorable fille! Henriette s'est assise au pied d'un arbre. Entrent par le fond Pontchartrain et Éléonore. SCÈNE III Henriette, Pontchartrain, Eléonore. Pontchartrain. Oui, nous pourrons, bichette, Donner en cet endroit notre coup de fourchette. Éléonore. Ces bords de la rivière ont un calme si frais... Oh! les rêves charmants qu'en ce lieu je ferais! Pontchartrain. Ouf! qu'il fait chaud! Eléonore. Arsène! Pontchartrain. Éléonore! Ils passent. SCÈNE IV Henriette. Aux branches De ces arbres, jadis pleines de gaîtés franches, J'ai pendu bien des fois mon mantelet. Souvent J'ai couru, les cheveux soulevés par le vent, Sur ces bords. Il baisait mes tresses répandues En ondes sur mon col. Vous êtes-vous perdues, Belles heures d'amour que je cherche partout? O Sèvres, Romainville, ô Meudon, Montretout, Jardins, ô parcs semés de roses, sources pures, Forêts dont le soleil colorait les guipures De feuilles et de fleurs! Je suis triste aujourd'hui. C'est qu'alors il était près de mes côtés, lui! Pourquoi l'ai-je quitté? Dans ce mois de décembre, Quand il s'est trouvé seul en sa petite chambre, Quel froid l'a dû saisir alors! pauvre chéri, Comme il a dû souffrir! tout seul! Est-il guéri? Ah! sans doute qu'il a pris une autre maîtresse. Comme j'arracherais les yeux de la traîtresse, Si je la rencontrais quelque jour à son bras! Oh! dans mon coeur, Henri, dans mon coeur tu vivras, Éternel souvenir des heures amoureuses, Souvenir éternel des heures bienheureuses! SCÈNE V Henriette, Henri. Henri, revenant. Choisissons un endroit propre à notre repas, Afin que les fâcheux ne nous dérangent pas. Vive Blondine! c'est la maîtresse idéale. Tu brilles sur son front, aurore boréale! Et tout l'azur du ciel dans ses yeux est enclos. Vive Blondine! Henriette pleure; on entend un léger hoquet. Tiens, on dirait des sanglots, Une femme qui pleure? Elle est seule. Pauvrette! Son chagrin passera. Je ne sais qui m'arrête Auprès d'elle. La reconnaisant. Henriette! Henriette, avec un cri. Ah! mon Dieu! te voilà! Henri. Dire que tout ceci pourtant m'ensorcela! O ma raison! Henriette. Monsieur Henri... Henri. Mademoiselle... Ah! quel diable en mon coeur m'entraîne encor vers elle? Henriette. Je voudrais vous parler, mais je n'ose. Henri. Achevez Henriette. Vous allez bien depuis... le jour où... vous savez? Henri. Où j'ai cru que j'allais mourir! Vous êtes bonne. Oui, ce sont de ces jours funèbres qu'on charbonne Sur le mur, et ces jours ne s'effacent jamais... Henriette. Autrefois... tous les deux... Henri. Du temps que je t'aimais! C'est le Donec gratus, la chanson éternelle! Henriette. Quand nos mains se donnaient l'étreinte fraternelle Dans ta petite chambre. Ah! que nous nous aimions, Henri! La nuit venait doucement, nous rêvions, Et le même sourire illuminait nos lèvres. Henri. Puis, comme pour payer les bijoux des orfèvres L'amour ne suffit pas... Ah! comme j'ai pleuré! Si tu savais combien j'étais désespéré! Henriette. Qu'il fait chaud! Sous le poids de l'air trop lourd, on plie. Et vous êtes venu... seul? Est-elle jolie? Henri. Qu'irait-on faire au bois tout seul! J'ai sous le bras Dix-huit ans en jupons. Henriette. Tu me la montreras. Comment la nommes-tu? Henri. Blondine. Henriette. Ah! cette fille! Mais vous n'y songez pas, Henri, cela babille Ainsi qu'un perroquet. Henri. Elle parle à mon coeur. Henriette. Mais ses yeux ont toujours un air louche et moqueur. Henri. Je les ai vus s'ouvrir, et la jeune espérance A coloré pour moi leur calme transparence. Henriette. Non! ce n'est pas cela qu'il vous faut. A son nom J'ai tressailli de haine et de colère. Non, Henri, ne l'aimez pas. Cette fille est méchante, Rien en elle ne vibre, en elle rien ne chante; Comme elle vous rendrait malheureux! Henri. Moins pourtant Que celle qui s'en est allée en emportant Mes rêves les plus chers! Ah! moins que cette ingrate Qui m'a fui lâchement, trouvant, l'aristocrate, Que ma chambre n'avait pas assez d'acajou, Et qui m'a laissé là comme on fait d'un joujou, Pour un je ne sais qui doré sur les coutures! Elle était bien aimée entre les créatures, Cependant, cette fille aux froides cruautés! Henriette. Dites-moi, n'est-ce pas que vous la regrettez? Henri. Son épaule, le soir, était douce à ma tête. Henriette. Et pour la recevoir toujours elle était prête. Elle attire la tête de Henri sur son épaule; tous deux se regardent, rouges et embarrassés. Henri. O bizarre destin! Quand je la rencontrais Parfois sur l'escalier, son visage si frais, Son nez si bien rosé, sa démarche hardie, Tout ce qui faisait d'elle une enfant étourdie, Rien ne me conseillait l'amour, et je passais Insoucieux; et toi, cher ange, tu pressais Le pas, en murmurant: Que ce garçon est drôle! Un jour... ah! quel démon nous soufflait notre rôle? Nous nous entretenions comme de gais amants. Je t'aimais, tu m'aimais. Oh! quels enivrements! Henriette. Comme vous passiez vite, adorables soirées! Henri. C'était l'hiver, la nuit abrégeait les vesprées. Henriette. Et comme nous courions, parlant à demi-voix, Dans la neige, ignorant si les vents étaient froids! Henri. Je t'aimais en ce temps où les portes sont closes, Où l'on s'embrasse, où l'on dit mille folles choses Près de l'âtre où souvent le feu ne flambait plus. Mais nous n'en savions rien tous les deux! Tu me plus Dans la morne saison où le grand ciel s'ennuie D'être toujours rayé par la bise et la pluie. O folle! tu jouais avec mes vieux bouquins. Lorsque je regardais tes petits brodequins Revenir au logis, crottés et tout humides, Je disais: Espérons! quand les bourgeons timides Annonceront avril et les prés refleuris, On pourra s'envoler pour un jour de Paris. Les arbres, enivrés de leur nouvelle séve, Ombrageront la mousse. Oui, j'avais fait ce rêve. Je nous voyais tous deux marcher, jeunes et fous, Éveillant les échos bruyants autour de nous. L'hiver est loin déjà; les chansons éclatantes Agitent le rideau des feuilles palpitantes, Je suis seul! Et pourtant, voilà bien le décor Rêvé pour le bonheur! Henriette, lui jetant ses bras autour du cou. Nous sommes deux encor! Henri. Que me dis-tu! Henriette. Henri, c'est l'époque des roses: Les roses auraient peur devant nos fronts moroses, Aimons-nous et rions! Écoute dans mon sein Mon coeur se ranimer et battre le toscin. Oui, tu verras mes pieds vagabonder dans l'herbe Et mes mains entasser les pervenches en gerbe. Viens! l'air retentira du cri de nos amours, Je suis folle de joie, et je t'aime toujours! Henri. Ah! reste dans mes bras! Reste, que je la baise Cette tête adorée. Ah! mauvaise! mauvaise! Que tu m'as fait de mal! Si tu pouvais savoir Tout ce que j'ai souffert? Si tu m'avais pu voir Heurter en sanglotant mon front sur les murailles, Et demander pourquoi l'heure des funérailles Était lente à venir ainsi? Quand j'ai reçu Ce coup, je suis tombé. Ceux qui m'ont aperçu Les premiers dans ma chambre ont dit: Pauvre jeune homme, Il n'en reviendra pas! Et le père Anthiome, Tu sais, notre voisin, oh! ce bon vieux! c'est lui Qui m'a le mieux aidé pendant ces jours d'ennui A porter ma douleur. Tu lui tendras ta joue Ce soir. Il ne faut pas trop lui faire la moue; Car il va te gronder, sois-en sûre. Ah! mon Dieu! Dis, tu n'essaieras plus de jouer à ce jeu? Henriette. Pardonne-moi, Henri. Henri. Oui. Car pendant ces heures, J'évoquais devant moi les autres, les meilleures, Celles qui se passaient en rires infinis; Je vivais ces moments à tout jamais bénis! Et puis, l'illusion aidant à la mémoire, J'étais heureux. Mon coeur était comme une armoire Où tous mes souvenirs étaient numérotés. Alors il me semblait te voir à mes côtés. Oui, mon isolement et mes larmes brûlantes, Mes désespoirs sans fin et mes angoisses lentes, Tout ce qui m'a vieilli, tout ce qui m'a glacé, Je te pardonne tout, pour le bonheur passé! Henriette. Eh bien, pardonne aussi pour l'ivresse future, Pour le bonheur présent. Henri. O chère créature Perdue et retrouvée! Ils se tiennent embrassés. Survient Marcel. SCÈNE VI Henriette, Henri, Marcel. Marcel. Admirable tableau! Symphonie amoureuse où je fais un solo! Henriette. Tiens! c'est vous? Marcel. Oui, c'est moi. Merci de la surprise Que vous me prépariez. Henriette. Mon cher, aucune brise N'a soulevé mon coeur sur ses ailes pour vous. L'hirondelle retourne à l'ancien nid, si doux Qu'elle aurait dû toujours y demeurer blottie. Marcel. Perfide! Henriette. Et de quel droit cette absurde sortie! Quand vous ai-je promis quelque chose? Marcel. Il est vrai... Mais en prenant mon bras... Henriette. J'ai dit: Je vous suivrai A la campagne, mais condition expresse: Vous ne me soufflerez pas un mot de tendresse. Marcel. Je ne dis pas non, mais... Henriette, riant. Ah! ah! pauvre garçon! J'ai retrouvé Henri. Vous savez la chanson? Marcel. Mais être venu deux et rester seul, c'est bête, Surtout quand le soleil vous donne sur la tête. Henri. Lydie est revenue, ô Calaïs! allez Chercher quelque amoureuse ailleurs, si vous voulez! Henriette. Adieu, Marcel! l'oubli vous sera bien facile. Elle prend le bras de Henri et sort en chantant: Et l'on revient toujours A ses premiers amours! SCÈNE VII Marcel. Encore cet oiseau qui m'échappe! Imbécile! Que pensez-vous de moi, tonnelles, verts rideaux, Qui me regardez là, sottement, grands badauds! Quitterai-je les champs tapageurs, où l'on pèche, Sans avoir effleuré le velours d'une pêche? Non! non! je veux rester, je resterai! Tant pis! Mais il faut que j'égrène aussi quelques épis Dans la blonde campagne, avec le Dorimène Que le sort vers l'endroit où sont mes pas amène! En route pour l'amour! Cherchons bien. Justement Une dame, un monsieur vieux et laid, c'est charmant! Entrent Pontchartrain et Éléonore. SCÈNE VIII Marcel, Pontchartrain, Eléonore. Ponchartrain. Certes, il est des cas où le sage recule, C'est un fait avéré... Éléonore. Vous êtes ridicule. Marcel, s'approchant. Je suis de votre avis, madame. Pontchartrain. Hein! quel est Cet intrus, et pour qui me prend-il, s'il vous plaît? Marcel. Je ne vous parle pas, monsieur. Pontchartrain. Comment? Marcel. J'approuve Ce que madame a dit à l'instant, et je trouve Qu'elle a deux fois raison. Donnez-moi donc la paix. Oui, madame, cet homme est un butor épais, Vous ayant... Pontchartrain. Mais, monsieur... Marcel. Assez sur ce chapitre. Pontchartrain. Ah! vous êtes encore un bien singulier pître, Convenons-en! Monsieur arrive là tout droit, Me trouve ridicule, et je n'ai pas le droit De me fâcher! Allons, mais je n'aurais pas d'âme! Marcel. Encore un coup, monsieur, je m'adresse à madame. Éléonore, avec douceur. C'est à moi qu'il s'adresse. Pontchartrain, anéanti. Ah! très-bien! je me tais. Grands dieux! Marcel. Figurez-vous, madame, que j'étais A la campagne, avec une jeune amoureuse, Charmante, vive et folle, un oiseau! vaporeuse A l'excès. Nous étions venus là pour dîner Ensemble; puis après?... nous devions cheminer Par les sentiers perdus, où notre dialogue Fût devenu bien vite une divine églogue. Or, dès les premiers vers à peine murmurés, Brisant et disloquant les mètres préparés, Tombe un monsieur du ciel. Mon amante, ô frivole! Tressaille, pousse un cri, puis dans ses bras s'envole. Je reste là, madame. Et notez que j'avais Un tas de madrigaux qui n'étaient point mauvais, Un galant répertoire admirablement tendre, Et personne, personne à qui le faire entendre! C'était navrant! Rentrer en dedans mon amour! Mais je vous vois, madame, et je vous fais la cour; Je tombe à vos genoux, je saisis vos petites Menottes, qui nous font songer aux clématites; A la neige, au jasmin si pur, au lys vainqueur. J'y répands mes baisers. Voulez-vous de mon coeur? Vous riez doucement. Car, sur votre visage, Le rire est un rayon dans un frais paysage, Et je prends votre bras, que vous m'abandonnez. Pontchartrain. Et que fais-je en ceci, monsieur? Marcel. Vous me gênez. Pontchartrain. Mon Dieu! Marcel. Que fais-je en somme? Une chose ordinaire. Pontchartrain, foudroyé. Quoi, la cour à ma femme, et vous!... sang et tonnerre! Marcel, sans l'écouter. Donc, madame, vos yeux ont de charmants reflets. Tels brillent, dans les cieux embrasés, les palais Où le rouge Phébus remise se berline. Vous avez une grâce adorable et féline; Vos mains sont d'un enfant; j'adore votre front, Ciel pur que les soucis jamais n'obscurciront; Vos douces lèvres sont pareilles aux grenades, Un abeille y viendrait guider ses promenades. N'est-ce pas qu'il est doux, quand on a tout cela, Les yeux où le soleil lui-même étincela, Le charme, la beauté, la voix pure et sonore, De se l'entendre dire ainsi qu'... Pontchartrain, éclatant. Éléonore! Marcel. De se l'entendre dire ainsi qu'à vos genoux, Madame, je le dis. Pontchartrain. Dieux bons! où sommes-nous? Vous allez mettre un terme à ces propos bizarres! Marcel, sans répondre, baise la main d'Éléonore. Pontchartrain. Eh! que faites-vous donc? Marcel. Parbleu! je prends des arrhes. Pontchartrain. Voulez... Marcel. Il est des gens bien impatientants. On m'appelle Marcel, madame, et j'ai vingt ans, Me voulez-vous aimer? Pontchartrain. Est-ce ainsi qu'on me berne? Vous allez à l'instant mettre en votre giberne, Mon beau soldat d'amour, ces déclarations. Marcel. Vous m'ennuyez avec vos interruptions! Voyons! me voulez-vous chercher une querelle? J'accepte! Pontchartrain. Ma femme est... Marcel. Je me battrai pour elle Et vous boirez mon sang, énorme spadassin! Pontchartrain. Spadassin! Marcel. Vous voulez vous rougir dans mon sein: Faites! Pontchartrain. Mais pas du tout! Éléonore, éplorée. Au secours! SCÈNE IX Marcel, Pontchartrain, Eléonore, Henriette, Henri. Henriette et Henri, attirés par le bruit. Qu'est-ce? qu'est-ce? Marcel. Eh! rien, c'est le fracas de cette grosse caisse. Henri. Mon oncle Pontchartrain! Pontchartrain. C'est toi! Dieu soit loué! Viens défendre ton oncle, ô neveu dévoué! Henri, majestueux. Vous n'avez pas toujours, pour moi, l'un de vos proches, Été, comme Bayard, un oncle sans reproches, Et je vais demander souvent aux usuriers, Quand les temps sont mauvais, l'argent que vous pourriez Me donner. Vous m'avez refusé ma cousine Pour lui faire épouser je ne sais quelle usine; Mais je serai clément, comme le sont les dieux, Plus peut-être. Je suis miséricordieux, Mais juste cependant. Parlez, j'ouïs la cause. Pontchartrain. Tu seras indigné quand tu sauras ce qu'ose Ce jeune homme. Henri. Monsieur Marcel! Henriette. Un bon garçon. Henri. Spirituel! Éléonore. Aimable. Pontchartrain. Et qui vient sans façon Me dire que je suis ridicule, à ma face! Mais ce n'est pas qu'un détail oiseux, et je l'efface. Henri. Hé! diable! Pontchartrain. Il tombe aux pieds de mon épouse, puis Dit qu'il l'aime. Je suis calme autant que je puis, Je parle doucement d'abord; monsieur m'envoie Haranguer les moineaux, et veut que je le voie Tranquillement conter ses fleurettes en l'air. Marcel. Allons, modérez-vous, monsieur, vous avez l'air D'un dentiste enrhumé. Soyez donc plus auguste. Henri. Les ennuis sont un vin que le sage déguste Quand le moment en vient. Mon oncle, dégustez. A Marcel. Mais qui peut vous conduire à ces extrémités D'aller faire la cour à ma tante? Marcel. La faute De tout ceci, monsieur, sur le soleil ressaute. Que faire un jour de juin, lorsqu'on est dans les champs, Qu'autour de vous, partout, sur les coteaux penchants, Sur la route, on entend jaser sous les ombrelles Des couples de ramiers avec leurs tourterelles? On boit l'amour dans l'air. Moi j'étais venu deux, Et vous avez trompé mon espoir hasardeux. De là ma rage. Puis vous m'avez dit vous-même: Lydie est revenue, ô Calaïs! et m'aime, Cherchez quelque amoureuse ailleurs, si vous voulez! Pontchartrain, à Henri. Tu l'as dit? Henri. Je l'ai dit. Pontchartrain. Mes esprits sont troublés. Henri. Mon oncle, vous voyez, maintenant tout s'explique. Pontchartrain. Sa conduite à présent me paraît moins oblique. Marcel. Madame se présente. Elle a de fort beaux yeux. Peut-on n'en pas sentir le charme gracieux? Henri. Ce n'est guère facile en effet. Marcel. A ma place Qu'eussiez-vous fait, monsieur? car on n'est pas de glace, Les yeux sont faits pour voir et le coeur pour sentir? Henri. L'argument est logique. Essayez d'en sortir. Pontchartrain. Mon neveu, tout ceci me rend l'esprit perplexe; Certes, il a raison, mais pourtant ça me vexe. Tiens, je pars. SCÈNE X Tous Les Personnages. Blondine, paraissant sur le seuil du cabaret. Çà, voilà deux heures que j'attends. Mouvement général. Henriette, souriant. Ah! Blondine! Henri, à Blondine. Voilà, ma chère. Un contre-temps Survient dans nos amours et finit le volume Dont le commencement est resté dans la plume. L'encre manquait. Pourquoi fatiguer le papier Qu'on froisserait en vain sans y rien copier? L'oiseau du souvenir gazouillait dans les chênes, Et mon coeur s'est repris à ses premières chaînes. Blondine. Eh! n'en rougissez pas! heureux qui peut aimer, Mais plus heureux celui qui voit se ranimer L'amour qu'il oubliait, un jour d'ingratitude! Que voulais-je? jeter en votre solitude Un peu de ma folie, un peu de ma gaîté! Et, complice en cela du soleil de l'été, Quand vous niiez la joie, arrêter vos blasphèmes, Qui se sont, à présent, interrompus d'eux-mêmes. Adieu donc! je m'en vais vous laissant, pauvre oiseau, Vous débattre à votre aise au milieu du réseau Fatal où la sirène à la voix tentatrice Vous a repris encor. Henri. Chère consolatrice, Qui vous consolera? Qui consolerez-vous Maintenant? Marcel, à Blondine. Vous voyez un homme à vos genoux, Qui vous offre son bras pour aller dans la plaine. Un homme abandonné. Vous pouvez, Magdeleine, Encore cette fois répandre vos parfums. Blondine. Nous verrons. Marcel. Voyez vite. Henri. A nos ennuis défunts! Buvons, et que la joie étincelle et fleurisse! Blondine, au public. Notre auteur n'a voulu peindre que son caprice Dans cette comédie où tout va de travers. Quand il a secoué les rimes de nos vers, Sa raison voyageait sur une mer lointaine. Henriette. O messieurs! désarmez la critique incertaine Pour cette oeuvre où l'amour allume son fanal, Et qui prend nos baisers pour tout couplet final. Le rideau tombe. Les Folies-Marigny: Prologue. (1872) Représenté pour la réouverture de ce théâtre. Musique de Mme Ugalde. Personnages Et Acteurs. Le Mois De Mars: Mmes L. Magnier La Fantaisie: Dortal. L'Opérette: A. Collas. Guigno: M. Verlé. La scène est à Paris, aux Champs-Élysées. SCÈNE I Mars, seul. Bon voyage, bonhomme Hiver! ne reviens pas! Le manteau de brouillard dont tu m'enveloppas Se déchire aux rayons du soleil; la verdure Va poindre, le bourgeon sort de l'écorce dure. C'est un printemps encor qui se met en chemin, Et le plus beau de tous, le printemps de demain, Celui qui verse aux coeurs l'espoir à pleine tasse! Mais, d'abord, il siérait que je me présentasse. Mesdames et Messieurs, Théophile Gautier, Ce parfileur de mots si docte en son métier, Raconte, en une fraîche et riante odelette, Comment le mois de Mars prépare la toilette Nouvelle du printemps, et dans chaque buisson Serine au choeur ailé des oiseaux leur chanson! Or c'est moi qui suis Mars! et, précurseur des roses, J'efface nuitamment les empreintes moroses Dont le pied de l'hiver souilla le vert sentier. Je ravive les tons pâlis de l'églantier Et je repeins à neuf la coupole céleste! Lutin joyeux, je vais à droite, à gauche, leste, Dérobant un rayon, ranimant une fleur, Faisant courir sur tout un souffle de chaleur. O larmes des jets d'eau, sources cristallisées, O gais bosquets, orgueil de mes Champs-Élysées, Réveillez-vous! je veux entendre le clic-clac Des cochers mordorés qui reviennent du lac! Que la foule circule et que les harmonies Des concerts, de la brise et des massifs fleuris, Célèbrent à la fois le Printemps de Paris! Chanson. I Sur les toits bleus où s'accroche Un gai rayon de soleil, Le moineau franc, ce gavroche, Se pavane, aux dieux pareil! Dans la lumière tremblante Court sa chanson insolente. Mansarde et trou de souris S'ouvrent à l'aube galante: C'est le Printemps de Paris! II Sur le pont des bateaux-mouches On verra Mimi-Pinson Et les belles peu farouches Qui ne font point de façon, En plein midi, sans mystère, Se diriger vers Cythère. Tous nos chagrins sont guéris; J'aime, je ne puis le taire: C'est le Printemps de Paris! III Ah! que Lycoris s'en aille Avec Gallus dans les bois Chercher la fleur qui tressaille Au contact des petits doigts; Le seul printemps qui m'enflamme Le coeur et me grise l'âme, L'Avril à qui je souris, Celui-là seul que j'acclame, C'est le Printemps de Paris! SCÈNE II Mars, Guignol, puis La Fantaisie Guignol. Bien dit, ô cher lutin, car la séve écumante Bout dans cette cité formidable et charmante, Et comme la forêt, Paris a son réveil Lentement préparé par cinq mois de sommeil. Un nid, c'est bien: pourtant j'aime aussi la fenêtre Aspirant les rayons qui viennent de renaître, Et regardant au loin dans le vague horizon! Car c'est un nid humain que le premier frisson Du printemps vient de rendre à la vie, et de blondes Têtes d'enfants rosés, franches et toutes rondes, En sortent, qui me font oublier les oiseaux. Je suis homme après tout, et jusqu'au fond des os Je sens pour mon semblable une forte tendresse! Tu vois, toujours fidèle à mon poste, je dresse Ma petite baraque où reviendront encor Rire mes spectateurs naïfs aux cheveux d'or. Mars. Bien, Guignol! redis-nous cette histoire éternelle De la mère Gigogne et de Polichinelle Qui fait si bien pâmer ton public de sept ans. Mais, chut! dans ce bosquet, on dirait que j'entends Des soupirs étouffés. Ils aperçoivent la Fantaisie étendue par terre derrière un buisson. Guignol. Ciel! une jeune dame! Mars. Elle est évanouie! Guignol. Oui, son état réclame De grands ménagements. Brusquement. Eh! que faites-vous là, Vagabonde? Qui donc ici vous appela? La Fantaisie, effrayée. Monsieur... Mars, à Guignol. Çà, qui te prend et quelle frénésie? Votre nom, mon enfant? La Fantaisie. Je suis la Fantaisie. Guignol. La Fantaisie! Ah! ah bien! j'en suis enchanté Et vous baise les mains avec civilité. Mais que faisiez-vous là, sur le sol étendue? La Fantaisie. Je mourais de frayeur, car je m'étais perdue En cherchant un logis où l'on voulût de moi. Guignol. Ah! dame! Écoutez donc! On ne peut pas chez soi Accueillir le premier venu. Brutalement. Vos papiers? Mars. Cesse Cet interrogatoire. Hé quoi! pauvre princesse, Vous êtes sans asile? La Fantaisie. Hélas! après avoir Eu mon temps de splendeur et d'éclat, j'ai pu voir Mes courtisans s'enfuir l'un après l'autre, en sorte Que je me suis trouvée, un soir, à demi morte, Cherchant en vain l'étoile hospitalière au ciel. Guignol. Acceptez un bouillon. C'est très-substantiel. La Fantaisie. Bah! je me sens déjà presque aux trois quarts remise. Ces brouillards que la Seine emprunte à la Tamise M'ont bien mouillée un peu, mais il n'y paraît plus! Regardant autour d'elle. Ah! je me reconnais. C'est là que je me plus Autrefois à chanter mes chansons étourdies. Ah! quels joyeux romans, et quelles comédies Où l'Amour convié venait au dénoûment! Ça durait un quart d'heure au plus, c'était charmant. Chanson. I O caprices éphémères, Enfants sans pères ni mères, O rêves pleins de chimères D'un éclat de rire éclos! Loin de la route pâlie Que suit la mélancolie, Votre riante folie Agitait ses clairs grelots. II Comme on aimait! Isabelles, Colombines, les plus belles Prosternaient les plus rebelles Aux genoux de leurs vingt ans! On voyait dans la nuit brune Étinceler, ô fortune! Les caresses de la lune Sur de beaux seins palpitants. III Mais une voix inconnue, De quel noir enfer venue? Un jour, déchirant la nue, A dit à l'Amour: Va-t'en! O joyeuses sérénades, O galantes promenades Dans le bois plein de Ménades... Où sont les neiges d'antan? Mars. Pourquoi désespérer, ô douce Fantaisie? Les beaux jours renaîtront. Vous restez là, saisie Par le froid. Remuez-vous un peu. Nous allons Donner, s'il vous convient, l'accord aux violons Et chanter à plein coeur la Romance à Madame, Allons! de la gaîté! La Fantaisie. Non, j'ai la mort dans l'âme, On ne veut plus de moi nulle part. Autrefois Mes petits actes courts soumettaient à leurs lois Vingt théâtres. Hélas! aujourd'hui le Gymnase Rit de mon ingénue à la robe de gaze; Il lui faut le grand drame et l'étude de moeurs. Le Vaudeville aussi me repousse. Je meurs, C'est ce que j'ai de mieux à faire. Guignol. Elle me plonge Dans la douleur! Mars. Allons! dérision! mensonge Que tous ces désespoirs! Il faut lutter. Je veux Ébouriffer encor ton buisson de cheveux! Vite, du rouge, et plus de ces pâleurs de spectre! La Fantaisie errant ainsi qu'une autre Électre, Ce serait du nouveau vraiment. Assez de pleurs! Nous allons entonner les refrains querelleurs Que tu savais jadis. On te repousse! Ingrate! Baisse les yeux et prends un air contrit, et gratte A la porte en disant ton nom, on ouvrira, Et le passé joyeux pour toi refleurira. C'est ici le théâtre où tu pourras à l'aise T'épanouir sans rien qui te gêne ou te lèse. Le cadre est à souhait pour ces légers tableaux Où le Caprice lance en l'air ses javelots. Les échos te diront des vers de la Nuit rose, Ce poëme rêvé loin du pays de prose. Sur ces tréteaux alors d'éclat environnés, Deburau, Paul Legrand, masques enfarinés. Ont amené l'alerte et folle pantomime Avec son coup de pied qui seul vaut une rime! Déjazet, qui, pour nous, fait les sylphes réels, A chanté la chanson des vingt ans éternels, Et la Farce éclatante aux débordantes joies Vous fait trembler encor, murs de Fouilly-les-Oies! Rouvrons ce gai théâtre enfoui sous les fleurs, Voisin des nids perdus et des merles siffleurs, Jeté comme une graine au vent, et qui persiste A prouver par son rire et ses chants qu'il existe; Son babil manquerait, et vraiment le rond-point, Si mes refrains ailés ne lui parvenaient point, Serait triste. Collons sur les murs nos affiches, Prodiguons les trésors dont nous nous sentons riches, Et laissons faire aux dieux qui sauront maintenir Le ciel toujours serein sur nos têtes frivoles. Guignol. Rouvrons bien vite alors et dépêchons. Tu voles, O Temps, et nous perdons en futiles discours L'heure de la jeunesse et ses instants trop courts! La Fantaisie. Soit! nous allons encor tenter cette entreprise. SCÈNE III Les Mêmes, L'Opérette. L'Opérette. Pas sans moi! TOUS. L'Opérette! Guignol. Oh! la fâcheuse brise. Qui nous l'amène! L'Opérette. C'est ici mon frais berceau, C'est là que je naquis, humble et frêle arbrisseau. Dont la racine plonge aujourd'hui sous la terre. J'étais l'enfant terrible, enragé, volontaire, Que l'on aimait d'abord sans trop savoir pourquoi. C'était charmant et je me laissais vivre, moi, Indolente et sans rien demander. Ma paresse Acceptait cette vie ainsi qu'une caresse. Les yeux clos, je laissais la bride sur le cou A mes destins, courant gaîment je ne sais où. Il paraît que j'étais fort criminelle. Guignol. Certes Vous l'étiez, et très-fort. L'Opérette. Oui, des plumes disertes Ont fait de moi le bouc émissaire. Je suis L'auteur de tous les maux et de tous les ennuis, Parce que l'on riait à mes folles cascades Et que mes grecs bouffons, mes doges, mes alcades Amusaient le public. Guignol. Le public avait tort. L'Opérette. C'est possible, pourtant je ne sens nul remord! Chanson. I O censeurs moroses Dont l'éclat des roses Offense les yeux, Sous votre anathème, Je dis mon poëme De muse bohême Cher aux libres cieux! II Faiseurs de morale A voix gutturale, Sous les verts arceaux Que le soleil dore, Ma chanson sonore Bat de l'aile encore Avec les oiseaux. III Par-dessus les buttes, Ivres de culbutes, Au mois où renaît L'espoir, où la sève Trouble le coeur d'Ève, J'ai, comme en un rêve, Jeté mon bonnet! IV Mais la Muse antique Aux bourgs de l'Attique, Pieds nus et bravant L'ardente poussière En pleine lumière, Courait libre et fière, Les cheveux au vent! Et, si vous le voulez, me voici toute prête A reparaître encore ici. Mars. Chère Opérette Volontiers, mais venez simple comme autrefois, Sans cuivres et sans choeurs étouffant votre voix. Rendez-nous les beaux jours de votre adolescence, Alors qu'on vous aimait en parfaite innocence; Rendez-nous ces bijoux délicats: les Pantins De Violette; ayez l'éclat de vos matins, Et nous applaudirons sans arrière-pensée. Guignol. Eh bien, c'est entendu. Mais l'heure est avancée. A l'action! laissons là tout vain compliment, Et que chacun de nous agisse bravement. Chanson I L'Opérette. Voici le mois où l'hirondelle Joyeuse revient d'Orient, Comme elle, au rendez-vous fidèle, Notre Muse vient en riant. Voici le temps des primevères, Voici le temps où tous les coeurs Sont embrasés, où tous les verres Sont pleins de brûlantes liqueurs. II Mars. Nous arrivons, hardis fantoches, Scapins, Agnès, groupe vermeil, Le vide sonne en nos sacoches, Mais nos yeux sont fous de soleil. Malgré la saison inconstante, Malgré les orages anciens, Nous allons planter notre tente; Dieu garde les Bohémiens! III La Fantaisie. Sois-nous indulgent, encourage, O Public, nos pauvres efforts; Ne fais pas enfuir le mirage Où nous entrevoyons des ports; Laisse-nous cacher sous la feuille Nos ailes vierges de barreaux, Et reçois-nous comme on accueille Une bande de passereaux! Le Compliment à Molière. (1872) Personnages. La Soubrette: Mlle C. Colas. Destin: M. Pierre Berton. Le Scapin: M. Porel. Un Monsieur cravaté de blanc: M. E. Provost. Un Machiniste: M. Ernest. Les Comédiens. Une Toile D'Attente. SCÈNE I La Soubrette, puis Le Scapin. Au lever du rideau, la scène est occupée par des machinistes qui placent des fleurs et des panneaux décoratifs. La Soubrette, entrant. Qu'on se remue! Allons, mettez En l'air toute la friperie! Çà, que la maison soit fleurie De la cave au grenier. Otez Les housses des fauteuils! Qu'on ouvre A deux battants! Que l'on découvre Les lustres ivres de clartés: Gaiement. Ce soir, messieurs, c'est fête au Louvre! Çà, du zèle! qu'à son miroir Sourie encore Célimène. Et vous, là-haut, qu'on se démène! Qu'Alceste au fond de son tiroir Rentre ses chagrins! Que l'on aime! Nous chantons ce soir un poëme Qui devra sentir son terroir De vieille Gaule et de Bohême! Le Scapin, entrant. Des fleurs partout! Malgré l'hiver Nous saurons bien en faire éclore. Il nous en faut, encore! encore! Avec des musiques dans l'air, Avec des chansons amoureuses! Et toi, Danse, il faut que tu creuses De ton pied prompt comme l'éclair Le sol des Tempés bienheureuses! Dépêchons-nous! Que notre main Enroule de folles guirlandes; Près des ifs, que le pin des Landes Jette son ombre au vert chemin Cher à la Muse vagabonde; Surtout que la lumière abonde! Croissez, rose, laurier, jasmin, En frais bouquets pour tout le monde! SCÈNE II Le Monsieur, La Soubrette, Le Scapin. Le Monsieur. Quelle animation inusitée! Holà! Jusqu'au souffleur qui souffle en habit de gala. Que veut dire...? UN MACHINISTE passe et le heurte. Pardon! Le Monsieur. Ne vous gênez pas. Faites. La Soubrette. C'est la fête bénie entre toutes les fêtes Où la Muse sacrée aime à nous convier. Consultez l'almanach: c'est le Quinze-Janvier! Le Monsieur. Le Quinze-Janvier? La Soubrette. Oui. C'est le jour où Molière (La Comédie alors n'était qu'une écolière En quête de son maître et battant les buissons) Descendit des cieux clairs pour dicter ses leçons Au monde émerveillé qui les récite encore, Et les récitera tant qu'on verra l'aurore Enflammer les coteaux et rire à l'univers! C'est notre fête à nous, humbles diseurs de vers Que sa parole enivre et, vibrante, transporte Dans l'Idéal, ouvrant à deux battants sa porte! Le Monsieur. C'est fort bien, mais pourquoi ce bruit? Ne pourrait-on Accomplir ce devoir avec plus de bon ton, Sans machiniste vous envoyant dans les jambes Des vases de carton? Pourquoi ces dithyrambes? Ne vous pourriez-vous pas réunir gravement Et bien peser les mots de votre compliment?... Le Scapin. Comme à l'Académie? Oui, cher Monsieur, peut-être: S'il s'agissait d'un autre, alors on pourrait mettre Une cravate blanche à sa joie et des gants. A son enthousiasme, en termes élégants Arrondir une belle et noble périphrase; Ma foi, non! Aujourd'hui le feu qui nous embrase Veut flamber librement et sort bien de nos coeurs! Certes il est des fronts hautains, sacrés, vainqueurs Qu'un lustre universel et superbe environne, A qui nous présentons en tremblant leur couronne, Mais ceux-là ne sont pas Molière! Voyez-vous, Molière, ce n'est pas un grand homme pour nous, C'est bien mieux que cela, vraiment! c'est notre père! C'est celui dont la voix forte nous crie: Espère! C'est notre conseiller et notre gardien! Le Poëte, tous l'ont, mais le Comédien, Celui qui partagea notre vie, et, tout jeune, Au bel âge où l'on chante, où l'on aime, où l'on jeûne, Courut par les chemins en s'enivrant du luth Éolien, ce coeur généreux qui voulut Consacrer par sa mort héroïque les planches Où la Muse ferma ses yeux de ses mains blanches; Celui-là, ce Molière est à nous, à nous seuls! O morts dont tous les ans nous levons les linceuls. Racine et toi, Corneille, oh! certes! avec joie Notre troupe devant vos marbres se déploie, Et votre souvenir plus qu'à tous nous est cher; Mais votre chair n'est pas mêlée à notre chair, Mais quelque chose en vous toujours nous intimide, Et Molière, le rire aux lèvres, l'oeil humide, Doux, écartant la pourpre aux reflets triomphants, Nous ouvre ses deux bras et nous dit: Mes enfants! Le Monsieur. Eh bien, tout justement, pour cet anniversaire Que, certe! il est utile et même nécessaire De célébrer, j'avais préparé ce discours... Prenez-en connaissance... Il tire de sa poche un manuscrit monstrueux. La Soubrette. Il n'est pas des plus courts. Voyons: Lisant « Réflexions sur la philosophie De Molière, son temps, ses moeurs... » Le Monsieur. Je clarifie Les systèmes divers établis, et j'extrais Une leçon nouvelle... La Soubrette, riant. O peintre aux vastes traits, Toi qui riais d'un rire et si franc et si large, Prévoyais-tu qu'un jour on écrirait en marge De ton oeuvre tous ces commentaires savants, Où phases de la lune, éclipses, cours des vents Et révolutions d'empires sont prédites, Où l'on voit qu'en songeant à Purgon tu médites Sur la pluralité des Mondes! Le Monsieur, vexé et digne. Mais pourtant Faut-il comprendre encor les choses qu'on entend! Le Scapin. Mais on les comprend! D'eux-mêmes Ces prodigieux poëmes Se commentent sans effort. Pourquoi vouloir à nos masques Charmants, vivants et fantasques Attacher un texte mort? Chercheurs de petite bête, Ne vous creusez pas la tête Pour expliquer la clarté! La science est inutile Pour découvrir un reptile Auprès d'Elmire abrité. O Toinette provoquante, Quelle raison éloquente Dans tes propos au gros sel! Ah! le meilleur commentaire De cette oeuvre salutaire, C'est le rire universel. Lorsque nous voyons Alceste Chercher un endroit agreste Bien isolé, dans lequel S'apaisent les brigandages, Que nous font les bavardages Des ânes et de Schlegel! Le Monsieur. Cependant la critique... La Soubrette. Il avait du génie Et son coeur était bon, et la sainte ironie Sur sa lèvre jouait, mais vierge de tout fiel, Voilà tout ce qu'on peut dire d'essentiel! Quant au reste, pathos pur et simple! Mais l'heure Nous presse, et nous avons fait dans notre demeure Venir, pour célébrer Molière acteur errant, Un des nôtres, Destin, l'amoureux transparent Dont Scarron a chanté les folles aventures. Le Scapin. Allons, apparaissez, vivantes créatures, Célie, Agnès, Damis, tous des bouquets aux mains, Devant ce pâle buste aux regards surhumains, Et redemandons-lui le secret du beau rire, De l'amour, des vingt ans et du joyeux délire! SCÈNE III Tous Les Comédiens. Changement: Le jardin avec le buste de Molière. Le Monsieur. J'applaudis, bien que j'eusse, il est vrai, souhaité Voir un peu plus de pompe et de solennité. Le Scapin et la Soubrette remontent en tournant le dos à cet académicien, et Destin s'avance une couronne à la main. DESTIN. O notre père aimé! nous voici tous. Accueille Avec ton bon sourire épanoui ces fils De ton coeur, frissonnant pour l'ombre de la feuille Du vert laurier, derniers descendants de Thespis! Molière, c'est ton nom divin qui nous rallie! Quand nous avons rêvé d'assurer les vieux jours De ceux-là qui s'en vont, pour l'amour de Thalie, Colporter ses chansons par villes et par bourgs; Quand nous avons voulu réunir en famille Tous les comédiens épars, nous avons pris Ton nom, comme celui qui par-dessus tous brille, O Maître vénéré, des plus humbles compris! Toi qui mourus pour nous, près de nous, ô Molière! Nous ne te ferons pas de banal compliment: Nous voulons, d'une voix émue et familière, Te dire: Prends nos coeurs offerts spontanément. Et nous serons heureux, pauvre groupe éphémère Dont rien ne restera quand nous nous en irons, Si nous sentons, changeant en miel l'absinthe amère, Ta bénédiction descendre sur nos fronts. Couronnement du buste. Source: http://www.poesies.net