Le Fer Rouge: Nouveaux Châtiments. Par Albert Glatigny (1839-1873). (Joseph Albert Alexandre) TABLE DES MATIERES I LE RETOUR II VALETS III CHANT DE LA GAZETTE DE COLOGNE IV LACHE V LAON VI PROMENADE EN VILLE VII O FRANCE CLAIRE ET GAIE VIII AINSI QUE L'ALOUETTE IX WILHELMSHOEHE X DANS CES MURS OU L'ECHO XI MEME EPROUVEE XII UN PAUVRE XIII GUITARE XIV "ILS OSENT RESISTER!" XV O SOMBRE HIVER! XVI LES ROIS S'AMUSENT XVII A L'ILE DE JERSEY XVIII AUX PAYSANS DE L'EURE IXX CEUX QUI RESTENT XX HEROS DE L'EMPIRE XXI A GARIBALDI I LE RETOUR C'est toi, chère exilée! Oh! Laisse que j'adore ta figure divine où rayonne l'aurore, ô république, amour vivace de nos coeurs! La fosse où, dix-huit ans, de sinistres vainqueurs t'ont murée, est ouverte, et tu viens, souriante, claire étoile aux rayons de qui tout s'oriente! Les tombeaux ne t'ont rien laissé de leur pâleur; tu viens la lèvre fière et le visage en fleur, tes beaux cheveux au vent, comme en quatre-vingt-douze, dire au monde: " ouvre-moi tes bras, je suis l'épouse, je suis la fiancée! Aimons-nous! Nous allons par le bois, par la plaine et par les noirs vallons épouvanter encor ceux qui me croyaient morte. Nous allons retrouver la France libre et forte, dont le regard, hâtant les lenteurs du berceau, en tirait ces enfants sacrés, Hoche et Marceau! Les rois font leur métier en vendant la patrie; nous la leur reprendrons, toujours belle, inflétrie. Nous balaîrons encor ces louches majestés, ces demi-dieux poussahs, aux doigts ensanglantés, qu'on appelle césars, rois, empereurs, que sais-je? Le sol redeviendra vierge comme la neige des glaciers éternels, partout où nous aurons fait retentir le chant triomphal des clairons! Oh! Lorsqu'on entendra mon rire de gauloise, ce rire dont l'éclat printanier apprivoise les lions du désert, comme l'espoir joyeux rentrera dans les coeurs sombres et soucieux, et comme on redira follement sous les chênes: les tyrans sont vaincus, l'homme n'a plus de chaînes! " oui, c'est toi! C'est ta voix pure qui, ce matin, a réveillé l'écho de son timbre argentin. Oh! Je doutais! En proie à l'angoisse mortelle; nous demandions depuis si longtemps:" viendra-t-elle? " hélas! Nous t'attendions si désespérément, que nous disions: " encore un songe qui nous ment! " c'était bien toi pourtant, république, ô guerrière! Qui nous apparaissais dans un flot de lumière. Tu savais ton pays presque désespéré; alors, brisant du poing le sépulcre effaré qu'avait fermé sur toi la main d'un bandit corse, tu surgis dans ta grâce auguste et dans ta force, en criant: " me voici! Peuple, espère et combats! " va, nous te garderons! Va, si tu succombas pour avoir, dans ta foi divinement sincère, pensé qu'un prince peut n'être pas un corsaire, qu'un serment est sacré, que l'honneur luit pour tous, sois tranquille, à présent nous prendrons garde à nous. Te voilà revenue. Il suffit. Qu'on te voie encor, encor, toujours, messagère de joie! Que mon regard s'enivre à force de te voir! Rappelle-nous les mots presque oubliés: devoir, liberté, dévoûment, amour, paix et concorde. ô bonheur du retour! Comme le coeur déborde, et comme l'air se teint d'azur, de pourpre et d'or!... ô république! Si Barbès vivait encor! 5 Septembre. II VALETS on n'a pas eu besoin de les chasser. D'eux-mêmes ils se sont esquivés, furtifs, grotesques, blêmes, la main à leur derrière ainsi qu'un bouclier, perdant, l'un son toupet, l'autre son râtelier. Dégringolant, soufflant, suant à grosses gouttes, ils se sont culbutés le long des grandes routes, à défaut du remords poursuivis par la peur, regardant derrière eux parfois avec stupeur, effrayés de leur ombre... ô jocrisses, bobêches, à tout fier sentiment jusqu'à la fin revêches! Parce que vous avez été vils, vous croyez, ô hiboux! Par l'éclat du grand jour foudroyés, qu'on sera comme vous, vils, abjects et féroces! Tremblez moins. Modérez le galop de vos rosses. Oui, vous avez été des chacals, vous avez du sang noir de décembre à vos doigts mal lavés; vous disiez: feu! Vos mains dressaient les guillotines; vous avez rédigé les listes clandestines qui vouaient à l'exil nos plus purs citoyens; rien ne vous arrêtait alors; tous les moyens étaient bons, qui pouvaient arracher un sourire au louche fondateur de ce hideux empire qui vous croule à présent sur le dos, et jugeant les autres d'après vous, en ce péril urgent, vous croyez entrevoir de fauves représailles. Vous cherchez les terriers, les caves, les broussailles, les trous à rats, vermine impériale. Allons, rassurez-vous. Tournez moins vite les talons... la république, enfant des ardentes fournaises, laisse à d'autres le soin d'écraser les punaises. 8 Septembre. III CHANT DE LA GAZETTE DE COLOGNE nos pères ont eu cette honte de connaître la liberté; ils étaient ceux que rien ne dompte, ils bravaient l'éclair irrité. Les miasmes venus de France avaient empoisonné leurs coeurs; on lisait: paix et délivrance sur leurs jeunes drapeaux vainqueurs. Leur rire semblait un tonnerre et, comme les feuilles des bois, balayait tout ce qu'on vénère, les princes, les ducs et les rois, et rien n'était affligeant comme leur orgueil téméraire et vain: ils proclamaient les droits de l'homme supérieurs au droit divin! Ils osaient dire qu'une altesse diffère du premier venu par un peu de scélératesse et d'aveuglement ingénu! Mais nous, leurs fils, c'est autre chose! Nous sommes de bons chiens couchants; nous voulons qu'un roi nous impose ses soins paternels et touchants. Nous sommes des sujets d'élite, nous allons, fiers, le front baissé, notre zèle réhabilite aux yeux du maître le passé. Nous étions allemands, nous sommes de bons prussiens; nous portons notre hommage à des gentilshommes dont les mains tiennent des bâtons. Rien aujourd'hui ne nous divise. Nous sommes heureux, hosanna! Et nous avons pris pour devise: Johann Maria Farina! oh! Cologne est la ville sainte de la choucroute et du tabac; le vieux Rhin baigne son enceinte, nous revendiquons Offenbach! Nous exportons de la morale, de la peinture, des vieux suifs; nous avons une cathédrale que nous exploitons en vrais juifs. Aussi, quand un peuple se lève et réclame ses libertés, en voyant l'éclair de son glaive, nous nous sentons tous insultés. Dociles comme une machine, prêts à supporter tous les bâts, quand nous plions si bien l'échine, voici qu'on est brave là-bas! Trouvant que le droit humain chôme, voici que la France, en fureur, quand nous gardons notre Guillaume, vient de vomir son empereur. Un peuple libre sur la carte! Un souverain sur le pavé! Oh! Relevons ce Bonaparte, bien qu'il soit de sang mal prouvé. Car un prince est bien lamentable lorsque des parchemins joyeux n'offrent pas un tas respectable de bandits parmi ses aïeux; lorsque sa généalogie, superbe, n'a pas traversé les siècles disparus, rougie du sang sur l'échafaud versé. Toute maison de bonne souche a son histoire où le poison joue un rôle sombre et farouche dans les mains de la trahison, et la noblesse n'est sincère qu'autant qu'on dit comment advint, qu'un jour, égrenant son rosaire, vers l'an douze ou treize cent vingt, la noble dame châtelaine, son époux allant guerroyer, mêla chastement son haleine au souffle d'un jeune écuyer. Nos princes, Dieu les accompagne et les conduise par la main! Déjà du temps de Charlemagne, étaient voleurs de grand chemin, et, grâce au ciel! Les adultères, les faux, les empoisonnements projettent des lueurs austères jusque sur leurs commencements. Mais au bout du compte, un roi, même sans meurtrier antique au bout d'un passé ténébreux et blême, vaut mieux que pas de roi du tout; et puis, s'il faut qu'on se départe de la saine tradition, bien que récents, les Bonaparte méritent quelque attention; dix-huit brumaire et deux décembre, double date, double sommet au haut duquel la mort se cambre! C'est une race qui promet. Ettenheim sent son moyen âge; Hoche brusquement expirant rehausse encor le personnage nommé Napoléon Le Grand. Règne donc la famille corse au bec sanglant et carnassier! Qu'elle-même allume l'amorce des sinistres canons d'acier! Car nous qu'on outrage et qu'on lie, nous qui voulons des majestés, vraiment cela nous humilie que l'on soit libre à nos côtés. Car notre abjection profonde pâlirait nécessairement lorsque s'étendrait sur le monde l'universel abaissement; quand les peuples, comme à Cologne, chérissant les affronts soufferts, s'écrîraient partout sans vergogne: " de l'argent! Des bâillons! Des fers! " ô bons marchands de vulnéraire, soyez infâmes! Vautrez-vous toujours dans l'ombre funéraire de vos rois mystiques et fous! Aimez la main qui vous fustige, léchez les pieds les plus fangeux, soyez lâches jusqu'au vertige, valets soumis et nuageux! La révolution sacrée jette à la face des bourreaux les trônes brisés, elle crée un peuple de jeunes héros; et vous assisterez, farouches, au grand réveil des nations, et l'on blessera vos yeux louches avec des flèches de rayons. Vous serez contraints de vous taire quand, dans le jour, dans la clarté, nous ferons entendre à la terre le cantique de liberté! Alors, maudissant vos entraves, trahis par vos tyrans, meurtris, vous nous tendrez vos mains d'esclaves, et vous pousserez de grands cris; et la république sereine répondra de sa forte voix: " laquais, dans la nuit souterraine, allez pourrir avec vos rois! " 12 Septembre. IV LACHE on ne le croyait pas si lâche, en vérité! On le savait menteur, voleur, fourbe, effronté, assassin. On n'avait pas oublié ses crimes. On le savait expert en ces louches escrimes des trahisons par qui l'on se sent enlacé. Bien que, Morny défunt, il eût parfois baissé, et bien qu'il se montrât un peu moins fataliste, n'étant plus soutenu par ce vaudevilliste, il donnait sa parole assez impudemment, il ne reculait pas devant le faux serment, et les jours où Ricord lui disait: " le mercure, sire, accélérera promptement votre cure, " il disait assez bien, de l'ordre: " j'en réponds! " et Rouher, Ollivier, tout le clan de fripons, se sentaient plus d'aplomb devant son assurance. Ils le flairaient. L'odeur n'en semblait pas trop rance. On pouvait supposer encor dans ce vieux coeur un restant d'énergie, un soupçon de vigueur. On a vu des brigands courageux, et Cartouche se défendait avec une âpreté farouche; Mandrin faisait payer cher sa peau; les bandits de Corse sont des gueux atroces mais hardis, qui crèvent dans les trous des rochers mais les armes à la main, et faisant reculer les gendarmes. Eh bien! On se trompait: il est lâche. Il se rend sans avoir combattu, furtif, honteux, foirant dans son habit doré d'écuyer quadrumane. C'est un lâche. Voilà ce qu'il est. Il émane des miasmes de lui trahissant le poltron. C'est un lâche. Son air, sa face de citron le disaient. Il n'avait que cela de sincère, mais il est lâche plus qu'il n'était nécessaire. Ceux que son nom dupait encor sont confondus. Les aigles du premier Bonaparte, éperdus, désertent la colonne et cherchent une mare. Napoléon, ce bruit d'airain, ce tintamarre, ce fracas, aujourd'hui, répond à lâcheté! Les châtiments, ce livre où le vers irrité devient un justicier, et prend cet affreux drôle, et le cingle au visage, et le marque à l'épaule, les châtiments se sont trompés. Non, ce n'est pas la nuit où, retiré brusquement du trépas, l'empereur contempla l'ignoble mascarade dans laquelle il faisait lui-même la parade, que l'expiation commença. Ce n'était pas suffisant encor, pas complet. Il restait une coupe à vider, plus lourde et plus amère, pour expier le crime immense de brumaire. Il fallait que ton nom, ô vainqueur d'Iéna! Ton nom sanglant mais fier, ton nom qui rayonna avec l'éclat d'un astre effrayant sur le monde, roulât jusqu'au dernier échelon de l'immonde; il fallait que ce nom aux échos triomphants, fît rire de pitié les tout petits enfants. C'est fait! Napoléon, cela veut dire lâche! Ces combats, ces travaux accomplis sans relâche, cette gloire aboutit aux hontes de Sedan! Lâche! Ce mot t'étreint, implacable carcan; le gueux qui sur ton nom indigné caracole, est un lâche, entends-tu, fauve soldat d'Arcole? Il se rend, il se vend, il vend la France, il vend ta défroque d'honneur et la disperse au vent. C'est un lâche. Il pouvait mourir, mais c'est un lâche! Pourvu qu'il vive et soit riche, rien ne le fâche. Et pendant qu'arrachant la croix de ton plastron, tu pleures d'avoir pu connaître ce poltron, lui, gai, frottant ses yeux fatigués de ribotes, sourit à son vainqueur, et lui cire ses bottes! 14 Septembre. V LAON il est des villes qui sont fières de se changer en cimetières plutôt que de voir outrager leurs foyers, leurs maisons, leurs rues, et leurs morts, ombres apparues terribles devant l'étranger! Elles n'ont qu'un mot: résistance! elles donnent leur existence stoïquement et gravement; la grande âme de la patrie vit dans leur enceinte inflétrie, et chante sur le sol fumant. C'est Strasbourg calme sous les bombes qui chaque jour ouvrant des tombes, passent foudroyantes dans l'air; noble cité qui se résigne à la mort, et veut rester digne de ses fils, Ulrich et Kléber! C'est Toul, c'est Phalsbourg et Mézières qu'entourent de rouges lisières faites de mitraille et d'obus; c'est Montmédy, c'est Metz qui raille, du haut de sa forte muraille, les prussiens déjà fourbus. Elles veulent bien disparaître, mais non pas laisser un nom traître. Elles sont hautaines. Leur front indomptable auquel l'atmosphère fait une couronne, préfère les cicatrices à l'affront. Elles sont l'honneur et l'exemple de l'univers qui les contemple. Leur sang, qu'il est pur et vermeil! Coule par de noires blessures, mais leur joue est sans flétrissures, mais leurs yeux sont pleins de soleil. Elles protégent, ces pucelles, la terre sacrée, entre celles dont le nom veut dire grandeur. Aux loups du nord, pleins de cyniques appétits, leurs blanches tuniques imposent encor la pudeur. ô villes saintes, ô martyres! Vous dont les suaves sourires font baisser les yeux aux bourreaux, oh! Quel pieux pèlerinage le monde fera, d'âge en âge, chez vous, nourrices de héros! Mais à côté de ces guerrières, il est d'autres villes moins fières, bourgeoises dont l'unique plan est de vivre en paix dans la honte, et de lécher la main qui dompte: n'est-ce pas, ô cité de Laon? Bah! Que t'importe l'infamie, pourvu qu'on te laisse endormie dans ton égoïsme ouaté! La gloire, quelquefois, ça coûte, et c'est du sang qu'il en dégoutte; c'est pénible, la liberté. Pourquoi ne pas vivre à son aise, loin du bruit et de la fournaise? à quoi bon se brûler au feu? L'ennemi n'est pas si farouche; il veut s'étendre dans ta couche, pourquoi l'en empêcher, bon dieu! Laon est une fille publique qui veut bien rire, et ne s'explique nul de ces refus violents que d'autres villes font entendre. Enfin, puisqu'elle veut bien tendre sa lèvre aux baisers des uhlans! ça l'irrite qu'on la défende, cette catin; elle appréhende les gros mots de son prussien. Il pourrait la battre. Eh! Qu'a-t-elle donc à risquer? Sa fange est telle, qu'elle n'a plus d'honneur ancien. Ville prudente, ville infâme, ah! Ville sans coeur et sans âme! J'espère qu'on va te rayer du nombre des cités de France; puisque tu mens à l'espérance, que tu ne sais que t'effrayer, que ta citadelle écroulée atteste, sombre et désolée, qu'au moins un français était là, qui n'acceptant point ta défaite, se fit de la mort une fête, le jour où Laon capitula; et que désormais, sur ta joie, sur ta paix hideuse, l'on voie, terrible, la foudre à la main, crachant sur ta lâcheté blême un flot de cendre et d'anathême, le froid justicier Thérémin... 15 Septembre. VI PROMENADE EN VILLE "Accourez tous!... battez la caisse!... le spectacle, si la mauvaise humeur du temps n'y met obstacle, sera fort curieux. Depuis Rome, cela ne s'était jamais vu!... c'est un royal gala! César de Prusse, ainsi que les césars antiques, traînant après son char, avec leurs sciatiques, leur honte sur le front, et leurs maux inconnus comme la profondeur de ton coeur, ô Vénus! Les souverains captifs qui chantent ses louanges! Ah! C'est un beau spectacle, à ravir les domanges passés, présents, futurs, et qu'on voit rarement!... c'est à faire tomber du sombre firmament les astres effarés, qu'une chose pareille! Ce clown à qui l'on va, ce soir, tirer l'oreille, c'était un empereur! On disait: majesté, et sire, et votre altesse, à ce pitre effronté. Il s'attend aux sifflets, mais qu'importe! Il s'en fiche! Il a vu sans rougir écrire sur l'affiche: " Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais. " il est prêt à rentrer dans l'aigle boulonnais, mimodrame du grand Persigny, mis en scène par l'auteur, remonté récemment par Arsène Goubert, de l'alcazar, avec danses! Sénat! Feux célestes! Combat à l'hache! Assassinat! L'aigle a, pour l'attacher, un cordon de saucisses. On continuera par les brillants exercices du jeune enfant Louis, âgé de quatorze ans; un prodige, messieurs, des plus intéressants, qui fait le saut de carpe, et jongle avec des balles! le cousin d'Auteuil ou les corses cannibales, farce avec revolvers et haute cour! Enfin, ascension sur un câble de fer très-fin, par la vieille et célèbre acrobate Eugénie! à trente pieds de haut! Costumée en génie de Mentana!... l'orchestre est mieux qu'à l'opéra. Apothéose rouge, et l'on défilera respectueusement après, la troupe entière, devant Guillaume qui tiendra la chambrière! " 20 Septembre. VII O FRANCE CLAIRE ET GAIE ô France claire et gaie, amante au fier visage! Toi qu'enivre, au milieu d'un riant paysage, la chanson de Ronsard et de Victor Hugo, toi qui jettes aux coeurs un charmant quos ego! belle fille qui fuis, moqueuse, vers les saules, regarde... un tas de gueux, d'épouvantables drôles, taillés à coups de serpe, et s'échappant du bois où les dégrossissaient les horlogers badois, pense déjà sentir sous sa lèvre lippue frémir ta lèvre en fleur! Cette race qui pue l'usure et le vieux cuir, cet amas de croupiers, se masturbe en hurlant de luxure à tes pieds. Leurs groins ont flairé les essences de roses que dégage ton corps. Ce sont de douces choses que cherche à te grogner leur patois allemand. Vois-tu leurs madrigaux s'épater lourdement, et tomber les paquets de leurs grâces tudesques? Leur valse aux pieds pesants décrit des arabesques qui font songer parfois à des guirlandes d'ours. Est-ce que tu pourrais accepter ces pandours, chère France? Ton rire est ta seule réponse, à peine ton sourcil légèrement se fronce devant ce ramassis de juifs et de laquais. Quoi! Ces barons bouffons, ces ducs que tu plaquais gaîment au premier plan de tes opéras bouffes, comme un tas de pourceaux échappés dans les touffes de roses d'un jardin, se vautreraient sur toi! Est-ce que c'est possible? Est-ce que cette loi inéluctable qui fait luire sur le monde ta tête de faunesse, aventureuse et blonde, permettrait cet ignoble et sale accouplement? Allons donc! Si jamais un butor allemand t'approchait, ô Judith! Souviens-toi d'Holopherne. Sans te laisser souiller par son oeil louche et terne, prends cette tête immonde, et de ta belle main, accroche-la, sanglante, au poteau du chemin! 28 Septembre. VIII AINSI QUE L'ALOUETTE ainsi que l'alouette au bord du champ, le paisible poëte fera son chant. De sa voix attendrie il redira ton angoisse, ô patrie! Il chantera ta grandeur dans l'épreuve et ton courroux, et tes voiles de veuve, sacrés pour tous. Il dira, chère France, comment tu sais accepter la souffrance sans dire: assez! Sur la lyre irritée il jettera un appel que Tyrtée applaudira. Des bois, sombres dédales, et des buissons, s'envoleront des balles et des chansons. Son ode échevelée, au souffle pur, sur la noire mêlée fera l'azur. Tambour, clairon sonore, comme à Valmy, il crîra dès l'aurore: -à l'ennemi! Nos ardents volontaires rafraîchiront à ses ondes austères leur jeune front, et dominant l'orage aux bruits moqueurs, il répandra la rage dans tous les coeurs! Il sera le prophète ivre d'espoir, devant qui l'ombre faite est sans pouvoir. à travers le désastre, son oeil perçant verra se lever l'astre éblouissant! L'astre de notre France, clair et joyeux l'étoile délivrance au fond des cieux! Car cette voix si douce, qui chante au bois le réveil de la mousse, cette humble voix, s'enfle parfois et tonne dans l'ouragan, comme le vent d'automne sur l'océan; elle devient terrible, et ses sanglots versent, tel qu'en un crible, la pluie à flots. La calme et chaste muse, au front riant, emprunte de Méduse l'air effrayant; elle prend et secoue la torche en feu, et sa main fine joue avec l'épieu, et cette folle éprise de bulles d'air, qui ramène la brise après l'hiver, secouant les étoffes aux plis dormants, chante les âpres strophes des châtiments! 1er Octobre. IX WILHELMSHOEHE c'est un château galant, trianon germanique, qu'un bottier de Cassel, laissant là sa manique, construisit en l'honneur des grâces et des ris. Les fourrés sont épais, les sentiers sont fleuris; l'ombre est douce, l'eau court dans le parc, les statues agacent le regard, blanches et court-vêtues. On voit bondir parfois de beaux cerfs familiers, et les roses, lançant leurs parfums par milliers, ignorent que l'on parle allemand autour d'elles; les oiseaux au soleil font un charmant bruit d'ailes. On rêve en ce retrait, dans un frais demi-jour, quelque jeune margrave, aux airs de Pompadour, devant un grand miroir ajustant une mouche... non! C'est un vieux soudard, au front bas, à l'oeil louche, qui bâille en regardant les panneaux de Lancret. Bazile, en le voyant rire, se convaincrait que sa race hideuse est encor de ce monde; car s'il a dépouillé la souquenille immonde du vieux maître de chant, pour se chamarrer d'or, ce cuistre n'a pas su se défroquer encor de son masque à soufflets et de son oeil atone, qu'un rayon de soleil ou de franchise étonne. Ce fantoche cassé que, dans ses doigts étroits, la démence a saisi, c'est Napoléon Trois. La honte ne rougit pas même sa pommette. Il mange. Il est heureux pourvu qu'on lui permette de s'habiller en chien savant. Il est d'un sang où l'on aime à l'excès les plaques de fer-blanc. Que de croix! Il en a jusques aux jarretières! Et pour jouer avec met des heures entières. Il a pour ces hochets un sourire enfantin: on les met dans sa couche, afin que le matin il ne pleure pas trop. Il rumine, il digère; sa conscience est nulle, et son âme est légère; et cependant, le vent dans les arbres, le soir, gémit lugubrement, et l'homme pourrait voir les morts de Wissembourg et les morts de décembre coller leurs faces pâles aux vitres de la chambre... il en vient de Cayenne, il en vient des pontons, soldats, proscrits, martyrs, ceux dont nous racontons dans les veilles d'hiver l'histoire épouvantable... alors il se réveille, il s'accroche à la table, et tremblant, effaré, s'écrie avec stupeur: " apportez des flambeaux! Piétri! Piétri! J'ai peur! " 5 Octobre. X DANS CES MURS OU L'ECHO dans ces murs où l'écho répète les hoquets de son oncle Jérôme, au milieu des laquais qui lui disent encor: " sire, " le Bonaparte, par instants, fixe un oeil abruti sur la carte. Il voit les prussiens avancer sur Paris; il ricane. Un exprès annonce qu'on a pris un village et brûlé dix maisons; il jubile. Laid, vomissant sa joie avec un flot de bile, il dit: " tant mieux! Ce peuple était trop arrogant. " chaque plaie à ton sein fait rire ce brigand, mère adorée. Il veut se laver de sa honte dans ton sang. Chaque jour, ce lâche fait le compte de tes blessures: " tiens! Encore celle là, et je vais revêtir mon habit de gala, et je te châtîrai, France maudite! " ô dogue édenté! Corps pourri qui n'es plus qu'une drogue, tu crois donc revenir avec tes prussiens? Ne le souhaite pas. Si jamais tu reviens, tu reviendras ainsi que Tropmann: la moustache rasée, un bonnet vert sur la tête, à l'attache, et Toulon t'ouvrira, pour passer tes hivers, le cabanon de Joze ou bien de Lathauwers! 4 Octobre. XI MEME EPROUVEE même éprouvée ainsi que je te vois, ô France! Dans ces temps douloureux où tes plus jeunes fils vont mourir pour ta délivrance, et lancent aux échos les suprêmes défis; avec tes champs brûlés, tes forêts sépulcrales où reviennent, le soir, des fantômes sanglants, avec tes hameaux pleins de râles, que lèche l'incendie aux reflets aveuglants; sanglotant, par moments, comme une pauvre femme qui se lamente auprès de son foyer désert, montrant le couteau que l'infâme en fuyant a laissé dans ton flanc entr'ouvert; oui, France! Même en deuil et sur tant de victimes promenant lentement ton regard triste et fier, et penchée au bord des abîmes, je te préfère encore à la France d'hier; à la France joyeuse, à la France éclatante où, comme des serpents, rampaient les délateurs, où la vénalité contente mêlait dans son bazar filles et sénateurs. Et pourtant, cette France à voir était superbe; elle gaspillait l'or, elle chantait gaîment, elle avait au front une gerbe de strass qui remplissait l'oeil d'éblouissement; musiques, danses, chants, personnages obliques, ministres frauduleux décorant des forçats; l'honneur, les libertés publiques ayant pour tout refuge ou Bicêtre ou Mazas; la presse basse et vile ou sinon muselée, ayant pour noms Tarbé, Wolff, Aurélien Scholl, ainsi qu'une grue affolée, riant de voir tomber les vaincus sur le sol! Fard, paillettes, clinquant, velours, robes de soie, orgie, oubli de tout, ni pudeur, ni remord; oui, mais sous toute cette joie, on sentait vaguement comme une odeur de mort. C'est que tout était mort en effet, ou sénile, et rien ne réveillait ces obstinés dormants, même quand du fond de son île Victor Hugo faisait tonner les châtiments! par instants, un vieillard, pénible à voir, teint blême, chancelant, fatigué, jaune, faisant horreur, dans ce bal de la mi-carême passait, et l'on disait tout bas: " c'est l'empereur. " sa femme et son enfant suivaient, comme des ombres, ce spectre dégradé qu'un archange poursuit, et les chants devenaient plus sombres, et l'on sentait passer le vent froid de la nuit. ô France! Ta douleur vaut mieux que cette joie. Tu saignes, mais tu vis, mais tu dresses le front sous l'orage qui le foudroie; mais à tes ennemis tu rejettes l'affront; mais tu comprends les mots d'honneur et de patrie; ton courage s'accroît de tous les maux soufferts; d'autant plus forte que meurtrie, tu fais une arme avec les débris de tes fers! L'épreuve sera courte. Un nouveau sang afflue dans tes veines, ô France! Un sang pur et vermeil. Tes fils ont l'âme résolue, et sauront triompher demain, au grand soleil! ô France! Entends chanter les voix libératrices; l'avenir est prochain qui, d'un doigt enchanté, ferme tes nobles cicatrices d'où jaillira pour tous la jeune liberté; et si, que ce penser sur les lâches retombe! On doit voir brusquement s'éteindre ton flambeau, ô France! Descends dans la tombe, et meurs libre! Ton sort n'en sera pas moins beau! 5 Octobre. XII UN PAUVRE vous n'avez pas de flair, Ollivier. C'est dommage. Comment! Vous vous mettez à changer de plumage juste à temps pour vous faire appeler renégat; quand il ne reste plus même un peu de nougat sur la table où Rouher a joué des mâchoires! Rien sur la nappe, rien même dans les armoires, ô Machiavel deux, on a tout nettoyé! Eh quoi! C'est pour l'honneur que vous aurez ployé assez piteusement, il est vrai, votre échine? Vous a-t-on assez pris pour un magot de Chine! Vous a-t-on bien roulé, ministre au pas vainqueur! Ah! Tête plus légère encore que le coeur! Vous vous disiez: " tant pis! La république est morte. Badinguet est un gueux, mais Badinguet l'emporte; c'est lui qui tient le sac en ses doigts triomphants, il est temps de songer à mes petits enfants. L'honneur est un beau mot qui représente un mythe, mais les mythes jamais n'ont empli la marmite. Foin de l'honneur! Il faut devenir sérieux. " et tout droit, quand les rats, d'un trot mystérieux, décampaient en sentant s'écrouler la boutique, vous avez dit: " a-t-on besoin d'un domestique? " c'était raide. Il fallait mentir et renier un passé déjà lourd, mais l'anse du panier avait en ce moment des séductions telles, que vous avez franchi toutes ces bagatelles. C'est Rouher qui riait dans sa calotte, quand debout à la tribune, ô ministre éloquent! Vous tâchiez de prouver au patron votre zèle, cherchant la pie au nid, qui n'était plus chez elle. êtes-vous satisfait maintenant? Avez-vous, pour remettre un morceau d'étoffe à vos genoux usés sur les parquets cirés des tuileries, en vos six mois de règne et de tartuferies, pu grapiller assez dans les coffres à sec? Pas un maravédis, hélas! Pas un copeck! La bénédiction paternelle vous reste, mais ne saurait emplir les poches de la veste qui livre aux coups de pied le bas de votre dos. Avoir été Colbert pour cinq ou six badauds désillusionnés, et Judas pour le monde, et n'avoir rien tiré de ce commerce immonde, c'est désolant! Aussi pourquoi venir si tard? Vous eussiez, au début, pu tirer votre part. Voyez Morny, voyez Rouher, toute la clique. Chacun de ces gueux-là, sinistre et famélique, n'avait pas quatre sous au fond de son gousset. Ils sont venus à temps, un bon vent les poussait; il fallait profiter de leur barque. à cette heure votre position certes serait meilleure; vous seriez un gredin, mais un gredin renté. Enfin, consolez-vous, pauvre déshérité, il vous reste, infirmant l'arrêt qui vous condamne, la gloire académique, avec le bonnet d'âne! 6 Octobre. XIII GUITARE la douce Isabelle d'Espagne songeait dans son appartement, Patrocinio, sa compagne, priait le ciel dévotement, quand on vint lui dire: " l'empire de votre ami Napoléon, à l'heure où nous parlons, expire, reine de Castille et Léon. " puis on lui conta la déroute de Sedan, cette lâcheté de l'homme qui fit banqueroute à l'honneur, à la dignité; comment, pour sauver ses charrettes, son or, ses bagages errants, ce beau fumeur de cigarettes s'était écrié: " je me rends! " ce n'est pas un coeur de romaine acceptant les coups les plus lourds, certes, qu'Isabelle promène sous un corsage de velours, mais si peu que soit une femme, elle peut encore juger avec mépris l'amant infâme de Marguerite Bellanger. Aussi, l'innocente Isabelle, devant son époux ahuri, se dressa fière, presque belle, et se tournant vers Marfori: " par saint Jacques de Compostelle! Ton âme à tous se décela, on connaît ta valeur, dit-elle, mais tu n'aurais pas fait cela! " 7 Octobre. XIV "ILS OSENT RESISTER!" " ils osent résister! " disent-ils. Nous osons. Parce qu'ils ont chez eux l'homme des trahisons, ils pensent nous trouver abattus. Bêtes brutes! Mais ce coup décisif et fatal que vous crûtes nous porter, s'est tourné contre vous justement. Décapité d'un roi, le bon peuple allemand peut se croire perdu, crier miséricorde, et tendre un cou docile et soumis à la corde. Ils ne comprennent pas que la rébellion souffle en chaque poitrine une âme de lion; ils ne peuvent fourrer dans leur cervelle obtuse qu'on puisse mettre en jeu ces grands moyens dont use un peuple qui défend ses droits et son foyer; ils s'étonnent de voir notre main déployer l'étendard rayonnant des libertés publiques! Ce sont de braves gens froids et mélancoliques qu'un regard du roi change en féroces toutous. Ah! Nous vous renverrons dans votre chenil, tous, les badois, ces croupiers, les gens de la Bavière, les prussiens tendant l'échine à l'étrivière, et, si cela vous plaît, vous ferez un grand-duc de ce Napoléon sanguinaire et caduc, tout prêt à déposer sa risible épaulette pour tenir le râteau teuton de la roulette! 7 Octobre. XV O SOMBRE HIVER! ô sombre hiver! Nuit de l'année, viens! Ne garde plus enchaînée la tempête désordonnée. Accours des quatre points des cieux; laisse l'ouragan furieux briser les chênes soucieux. âpre bise, ouragan sonore, accourez tous, je vous implore comme le soleil et l'aurore! Que le champ, ce divin aïeul, disparaisse sous un linceul de neige où le vent règne seul. En ces jours d'angoisse et d'alarmes où nous versons de rouges larmes, noir hiver, prête-nous des armes! Et lorsque leurs cadavres froids seront roidis au coin des bois, lâche tes corbeaux sur les rois! 9 Octobre. XVI LES ROIS S'AMUSENT Strasbourg en flammes; Toul qui se change en brasier; Metz criant au secours dans un cercle d'acier; Verdun où les obus s'abattent sans relâche; Bitche et Phalsbourg poussant des râles; Nancy lâche, ô douleur! Wissembourg dont on dit: " c'était là! " champ lugubre où la mort joyeuse amoncela tant d'hommes forts et beaux, spectres qu'échevelée la France voit passer dans la nue affolée, saignants, hachés, meurtris et souriant encor! Les prussiens foulant l'épi de messidor du pied de leurs chevaux, et conquérants atroces, ivres, léchant les poils de leurs lèvres féroces, épouvantant l'azur de leurs rires hideux, lourds carnassiers faisant le désert autour d'eux! Et puis du sang partout, du sang, du sang encore, le couchant dans le sang, et dans le sang l'aurore! On s'en grise! Sa rouge et fumante vapeur étourdit dans le ciel l'oiseau saisi de peur; plus loin, la maison veuve où l'aïeul qui tâtonne, répète, d'une voix dolente et monotone, le nom du petit-fils avec des cris d'enfant; la mère le faisant rasseoir, en étouffant les sanglots dont son coeur est gonflé... pleins de joie, parlant d'humanité sans peur qu'on les foudroie, les monarques sont là, repaissant leurs regards du spectacle effrayant que, livides, hagards, leur donnent tous les morts étendus sur la plaine. Ils respirent avec un sourire l'haleine que les champs de bataille exhalent vers les cieux... et les peuples, frappés d'horreur, silencieux, assistent, bras croisés, à ce massacre infâme, dont la chair de leur chair et l'âme de leur âme font les frais, sans courir, furieux, acharnés, comme l'on court au loup, aux brigands couronnés! 15 Août. XVII A L'ILE DE JERSEY île charmante et douce, ô Jersey! Qu'en dis-tu? Voilà vingt ans, ton port par les vagues battu, accueillait des proscrits qui t'arrivaient de France. Leurs fronts plissés mais non courbés par la souffrance, convenaient aux soldats de notre liberté. Ils ne t'abusaient pas. Leur fière pauvreté demandait au travail de payer ton asile. à ces vaillants, la vie ardue et difficile, la lutte sous le ciel et l'exemple donné! Beaucoup sont morts avant, hélas! Que n'ait sonné l'heure de la justice au cadran redoutable. Tels qu'un troupeau de boeufs ayant perdu l'étable, voici d'autres proscrits maintenant, mais ceux-là, hormis leur lâcheté, rien ne les exila; ceux-là sont des fuyards, des filous, des escarpes, des maires dont la boue a souillé les écharpes, de vils banqueroutiers esquivés nuitamment, que l'extradition réclame. Sottement, ils se sont dénoncés eux-mêmes par leur fuite. Ce sont les proscripteurs d'autrefois et leur suite! ô Jersey! N'est-ce pas fait pour te bafouer? Où vinrent des martyrs, voir débarquer Rouher; après Victor Hugo divinisant ta roche, voir pousser le bedon risible de Baroche; voir Leboeuf, voir Drouin De Lhuys, voir ces valets dont pas un n'a payé même les faux mollets qu'il mettait pour aller aux bals des tuileries! Sans doute, composant leurs mines attendries, ils te diront qu'ils sont ruinés, malheureux, que l'échafaud était déjà dressé pour eux, et qu'on les poursuivait, et qu'on voulait leur tête! Ne les écoute pas. Ils mentent. La tempête peut-elle s'attaquer à de pareils goujats? C'est par le mépris seul que tu les replongeas, ô France! Dans leur ombre et leurs louches ténèbres. Tacher tes mains du sang de ces gredins funèbres, lever le fer des lois pour abattre un goret, la tête de Baroche à prix! On en rirait. Pourquoi tuer Baroche, ô dieux! La guillotine hésiterait devant ce tas de gélatine que Napoléon Trois avait fait sénateur! Mais ces gâteux tombés de toute la hauteur de leur chaise-percée, ont l'amour-propre encore d'être furieux si le peuple les ignore, et tout en se tenant prudemment à l'abri, ils aimeraient à voir l'horizon assombri les menacer, de loin, d'un tout petit nuage modestement chargé de foudres de louage; cela les poserait auprès de leur portier; " oh! Pauvres gens! " diraient les bonnes du quartier. Non, le silence froid et digne des commères doit faire évanouir ces frivoles chimères. On ne les plaindra pas ces sacs à millions, Ajaxs en qui Daumier voit des tabellions de village, échappés vivants des funambules, proscrits dont la patrie était les vestibules de la chambre à coucher du héros de Sedan; ils doivent tous aller où les neiges d'antan, où les pantins vidés, l'eau sale des cuisines! Mais pourtant, ô Jersey! Si poussant des racines dans ton sol généreux, ces hideux champignons osent parler d'honneur et font les compagnons, conduis-les brusquement devant le cimetière où ceux qui n'ont jamais courbé leur tête altière sont morts pour la justice et pour le droit sacré; entr'ouvre un seul instant le tombeau vénéré, et poussant de la main ces ombres solennelles, confronte-les avec tous ces polichinelles! 10 Octobre. XVIII AUX PAYSANS DE L'EURE sache-le, paysan, la terre que tu vois n'est pas seulement la matrice où, dans le mystère, germe la vie en pur froment. Ce n'est pas seulement de l'orge du trèfle pour tes bestiaux, ou du minerai pour ta forge, du bois pour tes matériaux. C'est mieux encor, c'est la patrie, la patrie, entends-tu? Le sol d'où vers la lumière fleurie l'âme immortelle prend son vol. C'est la tombe verte où ton père ne se sent pas abandonné; le lieu saint qui te dit: espère! Le berceau de ton premier né! ô paysan de Normandie! Te faut-il répéter cela, fils de Rollon, race hardie que toute aventure appela? Prends ton fusil, entre en campagne, dépouille les doutes amers, toi qui fis trembler Charlemagne, ô mon vieil écumeur de mers! Le prussien hurle à ta porte, prends ton fusil. Ne reste pas, comme si ton âme était morte, inerte et te croisant les bras. Prends ton fusil, saisis ta fourche! Derrière les bois, les récifs, embusque-toi! Sois brave; enfourche ton vieux cheval aux reins massifs. ô paysan! Tu m'épouvantes; est-ce que tu n'as plus de coeur? Ainsi que les pâles servantes, ne sais-tu que blêmir de peur? à l'heure où la France oppressée lutte avec les cieux pour témoins, tu sembles n'avoir de pensée que pour ton bétail et tes foins. Ah! Pauvre brute de l'empire, réveille-toi! Ne sens-tu pas que c'est l'heure où chacun respire l'air enflammé des grands combats? Ah! Par pitié pour toi, secoue cet horrible engourdissement, qu'un peu de sang monte à ta joue, le reste du pur sang normand! Rien qu'à ton aspect, on ricane; on dit: " il n'est bon, à présent, qu'aux batailles de la chicane, ce gars narquois, au bras pesant. Pourvu qu'il vende et qu'il trafique, il trouve tout bien. Il est doux. C'est un bonhomme pacifique qui ne s'expose point aux coups. Que l'auguste France périsse, pâle, dans les plis du drapeau, bah! Qu'importe à son avarice! Il dort tranquille dans sa peau. " voilà ce que l'on dit, ô honte! Dis qu'on a menti. Prouve-nous que ta main est solide et prompte à servir un mâle courroux. Trop longtemps, machine rustique aux mains du maire et du curé, dans l'obéissance gothique, ô paysan! Tu t'es muré. Sois homme, enfin! Ouvre ton être aux libres aspirations. Le clair soleil vient de renaître, répudîras-tu ses rayons? Culbutant les troupeaux serviles guidés par Tropmann empereur, ton frère, l'ouvrier des villes, t'enseigne la sainte fureur. Vois donc un peu comme il bouscule ce trône qui t'éblouissait, comment il peut, nouvel Hercule, dire au crime: " qu'est-ce que c'est? " comment, au poltron qui lui montre le toit paisible où l'on s'endort à l'abri de toute rencontre, il dit: " être libre d'abord! " allons donc, paysan, aux armes! Assez de regrets superflus. Des plaintes encore? Des larmes? Mais les femmes n'en veulent plus! Rachète ta lâche inertie, tes votes honteux, la torpeur qui te faisait voir un messie dans l'épouvantable trompeur, dans cet immonde Bonaparte qui maintenant porte à son cou, en gros traits, sur une pancarte, l'arrêt qui le sacre filou! Allons, aux armes! L'heure presse. L'ennemi gronde. Il faut agir. Devant la France qui se dresse il faut n'avoir pas à rougir! Et si la terre mal fumée pendant un mois, se plaint, eh bien! à cette robuste affamée, donne du guano prussien! 12 Octobre. IXX CEUX QUI RESTENT I les hauteurs du ciel pur et clair sont lugubrement enfumées; la marseillaise embrase l'air, comme au temps des quatorze armées; sa voix dit: " l'étranger est là! " et voici que la France entière, à cette voix qui l'appela, court purifier la frontière. Au premier et vibrant appel, l'étudiant quitte son livre, l'étude austère, le scalpel; le pays veut qu'on le délivre! L'ouvrier railleur qui chantait comme un moineau franc à l'aurore, a senti son coeur qui battait au rhythme du tambour sonore. Aujourd'hui nul recul bâtard, la campagne est avec la rue; le sillon s'ouvrira plus tard aux morsures de la charrue. Adieu, famille! Adieu, foyer! Ardents, pleins d'une mâle joie, ils vont où l'on voit flamboyer les yeux du noir oiseau de proie. Ils portent tous au front le sceau des vaillants sans peur ni reproche; ils ont ta jeunesse, ô Marceau! Ils ont le dévoûment de Hoche! Ceux que l'on croyait engloutis dans l'imbécillité des filles, criant: " liberté! " sont partis avec les preneurs de bastilles. On voit, plein de fraternité, l'habit marcher avec la blouse, sous ta lumineuse clarté, ô soleil de quatre-vingt-douze! Rangs confondus, tous citoyens, un coeur pour tous, rien qu'une fibre, qu'une voix pour dire aux anciens: " nous vous rendrons votre sol libre! " II regardez ces maisons hautes, aux sombres murs, si calmes au milieu du fracas des tonnerres, pleines de beaux jardins où pendent des fruits mûrs, tout est silencieux: ce sont les séminaires. Là, pendant que la femme, acceptant le devoir, reste au logis pleurant, attendant des nouvelles, et fait de la charpie, et regarde sans voir le pavé qu'en volant rasent les hirondelles; pendant que le vieillard dit à l'enfant: " grandis! " et lui conte comment jadis les volontaires entraient, tambour battant, chez les rois interdits, en sabots, et brisaient les jougs héréditaires; oui, pendant que brisés et mordant leurs chevets, les malades, songeant à la sainte patrie, disent en agitant leurs bras: " si je pouvais! " et retombent vaincus sur leur couche meurtrie; quand le glas du tocsin emplit l'air frissonnant, quand la France à nos coeurs jette le cri d'alarme; pour chasser l'ennemi trop vite rayonnant, quand on se sert partout de n'importe quelle arme; derrière ces grands murs, roses, gaillards, dispos, des hommes de vingt ans, vêtus de robes noires, reprennent doucement de ravissants propos interrompus pendant l'heure des offertoires. Oh! Les chastes discours! " dimanche, monseigneur officiait avec d'admirables dentelles. -il dîne ici jeudi. -vraiment! -ah! Quel honneur! " c'est comme un gazouillis de jeunes demoiselles. Leur oreille est fermée aux clameurs du dehors. On leur crie au secours: ils chantent des cantiques. On meurt à leurs côtés: ils restent, sages, forts, cloîtrés dévotement dans leurs ardeurs mystiques. Ils n'ont donc pas de coeur, ils n'ont donc pas de sang, ces êtres patelins aux figures placides, et la dévotion, cet agent tout-puissant, les a donc tous fondus en ses mielleux acides! Le seigneur leur défend d'ensanglanter leurs mains, disent-ils, en baissant les yeux vers les guipures de leur surplis. ô vous! Martyrs des droits romains, croient-ils que Mentana leur fasse les mains pures? Ils ont horreur du sang! Pourquoi donc, quand il faut protéger les chiffons dont leur orgueil s'affuble, les temples, les trésors qu'ils gardent en dépôt, leur dais et son panache et leur lourde chasuble, sont-ils donc les premiers à crier: " guerre! Mort! " ils ont horreur du sang qui coule de leurs veines, mais font verser celui des autres sans remord, ô bûcher de Jean Huss! ô gorges des Cévennes! Quoi donc! Ils resteront priant, croisant les bras, sans vouloir secouer leur torpeur animale! Tartufe ne saurait imiter, n'est-ce pas? L'exemple fier donné par l'école normale. Restez donc, prolongez vos pieux nonchaloirs, capucins, cordeliers, jésuites, lazaristes! Qu'on puisse voir mêlés les uniformes noirs des agents de police et des séminaristes. Et plus tard, n'est-ce pas? Quand nos loyaux enfants, ayant fait devant eux évanouir la horde des esclaves du nord, reviendront triomphants, ramenant parmi nous l'éternelle concorde, ô fuyards de la lutte! ô fuyards du forum! Dans votre église alors, superbe de lumières, vous direz, en chantant un hardi te deum: " si vous avez vaincu, c'est grâce à nos prières! " 15 Août. XX HEROS DE L'EMPIRE à Lahire, à Turenne, à Villars, à Marceau, à ces vaillants de France, héroïque faisceau de coeurs purs, de bras fort et de natures fières, à tous ces fronts baignés d'éclatantes lumières, à tous ces preux sans peur que la patrie en deuil montre encore à l'Europe avec un mâle orgueil, à Bayard, à Kléber, à toute cette gloire dont les rayons divins éblouissent l'histoire, l'empire maintenant oppose ses héros. Comme la république, il a des généraux dignes de lui, roulant du grotesque à l'obscène: Mac-Mahon à Sedan venant jouer la scène où Scapin de Géronte escroque le pardon; Leboeuf, ce matamore épique, ce dindon qui glousse et fait la roue au bord d'une tinette; Failly, le bien nommé; Fleury, le proxénète; Canrobert, ce bandit au langage poissard; le pion du petit Bonaparte, Frossard; Boyer... que sais-je encor? J'en passe, et des plus sales, pour qui Toulon trop plein manque de succursales. Mais l'orgueil de ce règne incroyable, celui qui résume en lui seul les hontes d'aujourd'hui, auprès de qui, sortant radieux de sa fange, Palikao produit presque l'effet d'un ange, c'est Bazaine! Ce nom peut-il s'écrire encor? ô dieux! De quel égout ce gueux chamarré d'or est-il sorti? Dis-nous, France qu'il a trahie, sur ta terre sacrée à cette heure envahie, oh! Dis-nous quelle chienne errante l'a mis bas? Et tu croyais en lui! Tu lui tendais les bras, tu lui confiais Metz, la joyeuse pucelle, dont le regard hardi conservait l'étincelle qu'on vit jaillir des yeux en feu du balafré! ô passé glorieux en un jour engouffré! Dans le bagne historique on voyait, comme une ombre, errer déjà Bourbon, le connétable sombre, derrière qui, honteux, s'effondraient les palais où ce lâche, plus vil que les derniers valets, avait, rien qu'une nuit, posé sa tête infâme. Dans le cercle entouré d'une infernale flamme, où se tordent tous ceux qui portent pour blason la pancarte où le juge écrivit: " trahison, " Bourbon a maintenant un compagnon de chaîne: il s'endort, chaque soir, à côté de Bazaine. C'est le même argousin qui les mène au travail. Et là-bas, -effrayant, lugubre épouvantail, - Maximilien mort vient à pas lents, écarte le suaire sanglant, et montre à Bonaparte livide de terreur, stupide et déjà vert, sa poitrine trouée et son crâne entr'ouvert! 5 Novembre. XXI A GARIBALDI nous n'avons demandé le secours d'aucun roi; mais on te peut tout dire et confier, à toi, soldat républicain, coeur loyal, homme juste dont rien n'a pu lasser le dévoûment robuste. Nous sommes en danger, Garibaldi! Depuis deux sombres mois plus noirs et plus lourds que les nuits, l'invasion est là, piétinant sur la France. Cris de rage, sanglots qu'arrache la souffrance, voilà ce qu'on entend sur le sol désolé de ce pays, hier encor, joyeux, ailé, qui, par toutes ses voix, malgré son maître immonde, chantant la liberté, régénérait le monde. Mêlant un nouveau crime à leurs crimes anciens, les corses ont livré la France aux prussiens; la lutte est douloureuse, et l'ogre en son repaire rit de joie, en voyant que plus d'un désespère. à notre aide, ô héros! à notre aide! Viens-t-en parmi nous, et surgis, victorieux Titan, dressant ton front superbe au milieu de l'orage. Toi seul! Cela suffit pour rendre le courage à qui pouvait douter, et raffermir encor les vaillants dont l'audace est la cuirasse d'or. " ce qui reste de moi, disais-tu, je le donne. " merci, nous acceptons cette splendide aumône. Ce qui reste de toi, preux sauveur! C'est l'amour, c'est l'abnégation, c'est la foi sans retour dans la liberté sainte et l'auguste justice. Tu fais évanouir toute gloire factice, ton nom veut dire exemple et veut dire devoir. Nos soldats de vingt ans, guerrier, n'ont qu'à te voir pour monter au niveau de leurs aînés stoïques; bénis leurs jeunes fronts de tes mains héroïques, et Marceau sortira de leurs rangs. Ton nom seul faisait battre nos coeurs déjà sous le linceul dont Bonaparte avait couvert notre patrie, et nous le répétions avec idolâtrie, sans prévoir que ce nom libérateur serait le cri de rallîment qui nous délivrerait. Garibaldi! Ce poids jeté dans la balance où de l'autre côté pèse la violence, rétablit l'équilibre en faveur du bon droit; la lumière se fait partout où l'on te voit, et les rois effarés voient trembler, de leur bouge, leur chute dans les plis de ta chemise rouge! 12 Octobre. Source: http://www.poesies.net