Albert Ferland 1872-1943. Mélodies poétiques. Origine: Pierre J. Bédard, Montréal Imprimeur-relieur, 1893 Table Des Matières Préface Vers l'idéal Les astres dans les cieux Le poète Au ciel Croquis et pastels Mignonnette Désirs enfantins L'aurore Le printemps Hymne matinal La débâcle Fantaisies La clochette La bulle de savon Le cerf-volant L'aïeul et l'enfant Mélancolies A une jeune fille Au gré de l'onde Rimes automnales Tristesse Les coeurs Espoir Sur les libres du coeur Une petite vengeance Charmes de l'oeil Profil d'amante Préférence Expansion Secret du coeur Parler d'amour Timidité virginale Alternative érotique Amour divinisé Voix intérieures Amour divin Stances L'automne Apparences illusoires Jéhovah D'ici de là Chante encore! L'aube d'une femme Réponse à une invitation charmante Tendres choses Pour un album Préface Je viens de parcourir une partie des Mélodies poétiques qui composent ce volume, cette lecture m'a procuré de bien douces émotions. Ce que je viens de dire là me dispense d'ajouter que le souffle poétique anime les pages rythmées de ce charmant recueil de poésies. M. Ferland est dans sa vingtième année. C'est l'âge des chauds enthousiasmes et des sentimentales illusions si favorables à l'éclosion du talent poétique. Mais il a encore mieux que cela. Ses vers sont parfois d'une ampleur et ses envolées d'une envergure qui dénotent chez lui un talent sérieux mûri avant l'âge. Bien entendu, son ouvrage n'est pas un chef-d'oeuvre. La forme du vers laisse parfois quelque peu à désirer. Ce ne sont pas précisément des fautes contre les règles de la versification; mais on trouve, rarement par bonheur, dans son livre, certains vers qui déparent le reste. Nul doute que, lorsque son goût aura été épuré par l'expérience, il évitera avec soin ces fautes légères et peu nombreuses qui, chez les poètes arrivés à la célébrité passeraient pour de simples négligences, mais que des censeurs peu indulgents ne voudront peut-être pas tolérer chez un débutant. Alors son vers, uniformément majestueux, énonçant toujours en style noble les hautes conceptions qui hantent son âme de poète, fera l'admiration de tous les amateurs de grande et sérieuse poésie. Je lui conseille de persister à fréquenter les Muses qui semblent le traiter en enfant gâté. Elles l'ont trop bien inspiré dès son début pour ne pas continuer à lui prodiguer leurs faveurs. Les poètes ne font pas fortune, en Canada encore moins qu'ailleurs. Ce n'est pas pour s'enrichir que l'on fait des vers. C'est pour répéter aux rares mortels qui se hasardent parfois à nous lire, les belles choses que des voix célestes font entendre à notre âme, et qui s'expriment bien mieux dans le langage des dieux que dans le prosaïque jargon du commerce. Lorsqu'on peut faire des vers comme ceux de M. Ferland, on a le droit d'être fier de son talent, et c'est un devoir de le cultiver afin de faire partager au public les sentiments qui agitent le coeur, les idées qui bouillonnent dans le cerveau de cette espèce de sensitive vulgairement connue sous le nom de poète. Rémi Tremblay. Vers l'idéal Les astres dans les cieux ou L'idée de la grandeur de Dieu. C'est une belle nuit à l'aspect grandiose, Elle efface à nos yeux tout être et toute chose, Et, comme dans leur flux les vastes océans, Inonde les coteaux, gravit les pics géants, Sème au fond des lointains le vague et le mystère, Fait trembler les contours et douter la lumière, Dissimule, enveloppe, en harmonisant tout, Les rivages couchés avec les monts debout. Son ombre déployée, ainsi qu'un large voile, Se pare à chaque instant sous un regard d'étoile, Et, ravivant l'éther qui paraissait terni, De soleils escortée, elle atteint l'infini. C'est un spectacle auguste, imposant, formidable, Que voir l'embrasement de l'incommensurable, Abîme rayonnant sous le regard de Dieu! Vaste temple d'azur sans bornes sans milieu, Au dôme immensément déployé comme une aile, Où la nuit accomplit sa marche solennelle, Epanche le sommeil aux bons comme aux pervers, Et fait taire la voix du superbe univers! Oh! la nuit Jéhovah fait briller sa puissance, Et frappe plus les cieux de sa magnificence! Il me semble le voir, majestueusement, Entr'ouvrir l'infini sous ses yeux flamboyant, Faire un geste aux soleils, ces rois de la lumière, Dans son souffle vibrant comme un peu de poussière. Il leur dit: « Suivez-moi. » Puis le grand Jéhovah, Radieux, disparaît et par l'éther s'en va. Aussitôt à sa voix, pressés, plus innombrables Que tous les embryons, les limons et les sables Que les fleuves, les mers, durant les siècles lourds, Emportent dans leur lit en poursuivant leur cours, Les astres, les soleils et les sphères ardentes S'avancent dans l'espace en troupes éclatantes. Jéhovah dit toujours: « Montez, montez plus haut. » Et les mondes, tremblant dans l'ombre du Très-Haut, Vertigineusement dévorent l'étendue, Et, d'abîme en abîme en leur course éperdue, Comme avides d'espace et de cieux plus profonds, Ils enfoncent plus loin leurs brûlants escadrons, Franchissent les confins de l'espace visible, Gravissent ce que l'oeil nomme l'imperceptible, Et, toujours poursuivant l'ombre immense de Dieu, Frappent de l'infini les arcades de feu, Escaladent, ravis, les grands degrés de l'être, Pour faire, en vieillissant, qu'un seul pas de leur Maître. Mondes, vous êtes grands devant les yeux de l'homme, Qui semble auprès de vous qu'un misérable atome, Vous êtes cependant sous l'oeil de l'Éternel Plus petits qu'un ciron près d'un faible mortel. Le Seigneur vous a dit: « Mes soleils et mes mondes, Par le prolongement de ces plaines profondes, Gravissez sous mes pas les beaux et vastes cieux, Où je mis l'infini pour éclipser aux yeux Les abords embrasés de mes larges royaumes; Gravitez dans mon souffle ainsi que des atomes. » Dieu parla. Puis soudain les cieux se sont émus, S'ouvrirent à sa voix et l'on ne le vit plus. Cependant l'Éternel, le Dieu trois fois terrible, N'a commencé qu'un pas derrière l'invisible. Et vous, astres de feu, vous, mondes enflammés Qu'un seul mot de sa voix a dans le ciel semés, Vous l'avez moins suivi que les folles poussières Suivent la jeune enfant dans ses courses légères! Le poète À mon ami Germain Beaulieu. Lisez avec le coeur les vers où vibre une âme, Les vers qu'on harmonise au regard d'une femme, Et qu'on écrit parfois, tremblant, sur ses genoux, Tandis qu'elle se penche et daigne bien les lire, Et vous verrez combien, lorsque l'amour l'inspire, Le poète est sensible et doux. Lisez les vers sereins, croquis de la nature, Où tout être a sa voix, ses beautés, son murmure, Où ce qui naît sur terre et ce qui vole aux cieux Ont répandu des pleurs ou laissé leur sourire; Et vous verrez combien, lorsqu'il rêve et s'inspire, Le poète est harmonieux. Lisez aussi les vers où la sainte espérance Epanche un pur rayon pour calmer la souffrance Des jeunes à l'aurore et des vieux au couchant, Où la prière à Dieu porte une âme attendrie; Et vous verrez combien, lorsqu'il espère et prie, Le poète est fort et touchant. 9 Lisez les vers vengeurs châtiant dans leur colère Le crime qui triomphe et le mal qu'on tolère, Les doux vers consolant le chaume ou le haillon, Pleurant les innocents qu'un bras injuste immole; Et vous verrez combien, lorsqu'il frappe et console, Le poète est terrible et bon. Ah! ne dites jamais qu'étrange est le poète, Qui rêve l'infini dans son âme inquiète, Et le jour et la nuit admire le Seigneur, Car si son front brûlant vous fait croire au délire C'est que le doigt de feu qui vibre sur sa lyre Est le doigt de son Créateur! Au ciel À M J. N. Ferland, ptre. Si, comme la fumée errante, Que l'on aime à voir devenir Plus volage et plus transparente Sous les caresses du zéphyr, Si, comme la perle brillante Dont on vit l'aurore embellir Le cou de la timide plante, Où le rayon vint la cueillir, Si, comme l'oiseau de la grève, Tu veux que vers toi je m'élève, Abaisse l'azur jusqu'à moi, Pour que dans ses franges si belles Je puisse découper les ailes Qu'il me faut pour voler vers toi. Croquis et pastels Mignonnette À E. Z. Massicotte. Qu'elle est gentille et qu'on l'admire Cette blonde aux airs gracieux! Son oeil, où son âme se mire, Semble un tout petit coin des cieux. Elle n'a nul penser morose, Son coeur est gai comme un matin, Dans sa mignonne bouche rose Gazouille un doux ris argentin. Oh! quelle grâce brille en elle! Partout ses charmes sont vainqueurs, Et le seul feu de sa prunelle Pourrait lui gagner mille coeurs! Désirs enfantins Laisse-nous donc aller sur le charmant rivage, Où l'on voit miroiter de gracieux cailloux, Que l'onde harmonieuse a su rendre si doux En les grondant si fort durant l'horrible orage. Nous ferons des sillons dans les beaux sables mous, Et, regardant les flots s'incliner sur la plage, Nous laisserons le vent, qui berce le feuillage, Caresser mollement nos chers petits joujoux. Puis lorsque, fatigué d'éclairer la campagne, Le soleil descendra derrière la montagne, Et semblera nous dire: « Adieu, mes bons enfants, » Joyeux, nous reviendrons à notre humble chaumière, En apportant des fruits et quelques fleurs des champs Pour te récompenser, ô douce et tendre mère. L'aurore Romance (musique de M. Desmarais) À madame Hudon. L'aurore semble nous sourire Dans le vague des horizons, Radieuse, elle fait reluire Mille perles sur les gazons. À son aspect l'eau jaillissante Reflète sa douce splendeur, Et moi, l'âme reconnaissante, J'adresse une hymne au Créateur. Elle sème dans l'azur pâle Les frissons du reflet mourant, Et brode ses rayons d'opale Sur la robe du firmament. Ravi par sa clarté naissante Le nid tressaille de bonheur, Et moi, l'âme reconnaissante, J'adresse une hymne au Créateur. Dans les plis de la nappe humide, Miroir où brillent les yeux bleus De plus d'une vierge timide, Elle mire ses faibles feux. En la contemplant l'oiseau chante, Le papillon vole à la fleur, Et moi, l'âme reconnaissante, J'adresse une hymne au Créateur. Le printemps Enfin l'hiver se lasse à souffler la froidure. Grincements de verglas et clameurs d'aquilons Font place aux gazouillis des gentils oisillons, Aux duos des zéphyrs jouant dans la verdure. Le souffle printanier se parfume aux vallons, Sifflotte sur les eaux, roucoule en la ramure, Et l'oeil vers les gazons, l'oreille à tout murmure, Le gai semeur répand le blé dans les sillons. Les mousses s'agraffant coiffent les monts sauvages, Et l'herbe qui revêt les prés et les rivages Dissimule déjà toute trace d'autans. Par moment l'on entend quelque bruissement d'ailes, Et, pensif on se dit: « Ce sont les hirondelles Dont la troupe joyeuse escorte le printemps. » Hymne matinal C'est le printemps, ma douce bien-aimée, L'astre du jour s'élève à l'horizon, Et l'oiselet caché dans la ramée, En sons joyeux, égrène sa chanson. Tout nous invite à nous ravir, ma chère, Tout nous convie à nous charmer le coeur: Chantons, chantons l'aurore printanière, Ouvrons nos coeurs à l'espoir, au bonheur. Le jour au loin sème ses rayons pâles; Mille reflets s'harmonisent aux cieux; Le nid tressaille aux clartés matinales Et de partout monte un chant radieux. Les papillons glissent dans la lumière; Les doux zéphyrs vont caresser la fleur. Chantons, chantons l'aurore printanière, Ouvrons nos coeurs à l'espoir, au bonheur. La débâcle Le fleuve dans son lit ne voulant plus dormir, Comme un jeune coursier frappé d'un coup de lance, Terrible, impétueux, se redresse et s'élance, En rugissant si fort qu'il nous fait tous frémir. Tandis que sur la rive on le voit rebondir, Et qu'il semble agiter quelque crinière immense, En tordant ses noirs flots dans sa sombre démence, On entend par les cieux mille échos l'applaudir. La glace avec fracas se brise, s'amoncelle. Forme un mont palpitant dont le sommet chancelle Et plonge dans l'abîme en frissonnant d'horreur. À le voir élever cette cime si fière On dirait qu'il lui faut des volcans le cratère, Pour épancher comme eux sa sublime fureur. Fantaisies La clochette Clochette D'argent, Va, jette Souvent Ta note, Qui trotte Et flotte Gaîment. Résonne Longtemps Entonne Tes chants, Qu' entraîne L'haleine Sereine Des vents. Tu mêles Tes voix, Si grêles Parfois, À celles Des belles Donzelles Aux bois. Quand vole Ton bruit Frivole La nuit, Zéphyre Soupire, Ma lyre Frémit. La bulle de savon Vole, sphère Qu'un enfant Vient de faire En jouant! Que l'haleine D'un vent doux Te promène Sans courroux! De la rive Où je suis, Fugitive, Tu t'enfuis, Comme un rire Vif et clair Dont zéphyre Remplit l'air Va donc! bulle De savon Beau globule Si mignon! Dans l'espace J'aime à voir Ta surface Se mouvoir. Frémissante Comme l'eau Jailli saute D'un ruisseau, Tu reflètes Dans les feux Que tu jettes Les cieux bleus. Vole, ô sphère! Qu'un enfant Vient de faire En jouant! Que l'haleine D'un vent doux Te promène Sans couroux! Le cerf-volant Qu'il s'envole Mon charmant Et frivole Cerf-volant, Que l'haleine Du zéphyr Fait sans peine Tressaillir! Dans l'espace, Où, gaîment, L'oiseau passe En chantant, Il s'élève Plus léger Que le rêve Mensonger. Sur la plage On vient voir Son image Se mouvoir Dans l'eau pure Du grand lac, Qui murmure Sous le bac. Plus charmante Que les fleurs Et riante Quoique en pleurs, Cette aurore De ses feux Le décore Dans les cieux. Oh! qu'il vole Mon charmant Et frivole Cerf-volant, Que l'haleine Du zéphyr Fait sans peine Tressaillir! L'aïeul et l'enfant «Couche-toi, mon enfant! C'est l'heure où la nuit sombre Voit la chauve-souris tournoyer dans son ombre, Comme un pâle lambeau dans le sein des remous. Au fond de la forêt et sur le noir rivage, D'avides chats-huants mêlent leur voix sauvage Aux formidables cris des lugubres hiboux. «Les corbeaux croassent au milieu des ténèbres, Où leurs chants sont redits par mille échos funèbres, Répandent dans les bois l'épouvante et l'horreur. À leur sinistre aspect, croyant que leur plumage De l'ombre de la mort est l'effroyable image, Les passants effarés frissonnent de terreur. «Un vert livide au front, drapés dans leur suaire, Les morts, sous les cyprès de l'obscur cimetière, Poursuivent, l'oeil hagard, un joyeux feu-follet, Qui sortit d'une tombe en emportant leurs âmes Dans les plis lumineux de sa robe de flammes, Dont l'éclat sur les eaux brode un léger reflet. «Des sylphes, des lutins, des goules, des fantômes Suivis par les follets, les ondines, les gnomes, Vont gaîment explorer les gouffres de l'enfer. Le démon qui les guide est un dragon horrible; Son regard est farouche et sa voix est terrible; Il a des pieds fourchus armés d'ongles de fer. «Les loups-garous velus sur les monts, dans la plaine, Passent, vagues aux yeux, comme une ombre incertaine, Et le gai farfadet danse au bord des marais, Le griffon plane au loin en gobant les étoiles Qu'on voit tomber du ciel à travers les noirs voiles, Qui cachent les splendeurs des ombreuses forêts. «Les esprits tapageurs que Lucifer rassemble, A sa voix, vont bientôt danser, hurler ensemble, En tournoyant autour d'un immense chaudron, Où bouillonne à grand bruit un horrible mélange De venin de crapauds, de bitume, de fange, De lave de volcan et de sang de dragon. «Oh! si dans leur fureur les loups de la montagne, Qui, les yeux flamboyants, parcourent la campagne, Venaient de ton sang pur rougir leurs longues dents! Si le vampire errant, ce monstre fantastique, Qui naquit dans le sein de quelque tombe antique, T'emportait dans la fosse où résonnent ses chants! « Mon enfant, va dormir, écoute ton grand'père! De peur qu'un noir sorcier n'entre dans la chaumière, Afin de rallumer ses grotesques flambeaux, Ou qu'un vieux nécromant, dans sa ronde nocturne, Ne vienne, accompagné de son chien taciturne, Pour te faire priser la poudre des tombeaux. » Comme il disait ces mots, sous l'effort de l'orage, Qui dans la nuit grondait, rugissait, faisait rage, L'aïeul vit sur ses gonds le contrevent frémir; Et le petit enfant qu'envahissait la crainte, De quelque revenant croyant ouïr la plainte, S'enfuit, pâle, éperdu, vers son lit pour dormir. Mélancolies À une jeune fille Qu'il est doux et beau le jeune âge, Où l'âme garde sa candeur, Où, ne redoutant nul orage, On ne connaît que le bonheur! L'enfant passe les jours qu'il donne Joie au coeur et sourire aux yeux, Ne songeant pas que l'on moissonne, Plus tard, des jours moins radieux. Mais bien qu'après ces temps d'aurore Tu verras ton ciel se ternir, Jouis du matin, chante encore, Et, joyeuse, attends l'avenir. Au gré de l'onde Pour me charmer murmure encore, Ô mon aimable Saint-Laurent, Si tu veux que, jusqu'à l'aurore, Ma nef s'abandonne au courant. Oui, que ta vague la plus tendre, Sous les frais baisers du zéphyr, A mon oreille fasse entendre Son plus harmonieux soupir. Que j'aime, lorsque tout sommeille, Hormis l'étoile, qui, la nuit, Semble sur nous un oeil qui veille, Rêver sur l'onde qui s'enfuit! Que j'aime, quand je te caresse Amoureusement de la main, Te voir, comme ému de tendresse, Soulever mollement ton sein! Que j'aime, accompagnant ta vague, Voir, en déroulant leurs splendeurs, Tes bords se perdre dans le vague Des ténébreuses profondeurs. Quelquefois, auprès de la rive Dont j'écoute les doux accords, Dans ma nacelle qui dérive, Au roulis des eaux je m'endors. Tandis que, ravi, je contemple Les beautés sublimes des cieux, Ce grandiose et vaste temple Où par l'astre Dieu parle aux yeux; Tandis qu'un rocher, noir panache Narguant le front des horizons, A son épaule immense attache Une épaulette de rayons; Comme un doux coursier dont les rênes Flottent librement sur son cou, Dans la nuit sombre tu m'entraînes, Et me portes je ne sais où. Ah! que ton flot caresse encore Le flanc de mon léger vaisseau, Et me berce jusqu'à l'aurore Comme l'enfant dans son berceau! Et ne crains pas de me déplaire En me faisant suivre ton cours; Car partout ta rive m'est chère: Elle est le nid de mes amours. Rimes automnales Adieu, les frais zéphyrs, les aubes ravissantes Qui font pâlir l'azur et sourire les eaux! Adieu, source limpide aux ondes jaillissantes Et doux pleurs du matin perlant sur les roseaux! Hélas! les jours sereins que l'aurore charmante Enfante au bas des cieux derrière l'horizon Font place aux vastes pleurs que roule la tourmente, A la mauvaise humeur de la triste saison. Bientôt l'oiseau frileux quittera nos rivages En voyant sous l'autan les bois se dégarnir, Les brumes s'entasser sur les rochers sauvages Et l'homme méditer et le ciel se ternir. Déjà l'automne plane au fond des cieux moroses, Où le soleil est pâle ainsi qu'un oeil mourant, Et le souffle hiémal qui disperse les roses Fait sangloter la feuille au front du bois pleurant. Une immense tristesse assombrit la nature, Qui gémit sur la terre et râle dans les flots; À l'horrible aquilon, qui gronde et les torture, Le roc jette un soupir et l'onde des sanglots. Sous les cruels frimas le flanc des monts frissonne, Le fleuve va frémir dans les immensités; Tout se lamente et souffre, et le vent ne moissonne Que pleurs dans les déserts et cris dans les cités. Plus d'un regard s'attriste au fond des lointains vagues; L'oiseau dans les brouillards sème un lugubre accent; Un funèbre accord naît sous l'écume des vagues; Nul rayon ne reluit dans le ciel pâlissant. Durant ces jours de deuil, qui meurent dans l'orage, L'homme devient plus grave et se plaît à songer; Il va souvent, pensif, rêver sous quelque ombrage, Écouter l'aquilon qui vient tout ravager. La nature l'émeut par sa douleur immense: Il ne peut s'empêcher de pleurer, de frémir, Car son coeur est sensible et quand elle commence A souffrir sous la bise il commence à gémir. C'est bon qu'il pleure ainsi sous l'aquilon qui tonne, Qu'il pense à son passé, qu'il songe à l'avenir, Que pour les morts il prie et que le sombre automne Lui dise qu'il verra bientôt la mort venir. Tristesse Ô funèbre cyprès, qui du deuil est l'image, Toi l'ami du tombeau, l'ombre de la douleur, Daigne me recevoir sous ton épais ombrage, Et sur mon front brûlant épanche la fraîcheur. Fuyant ce monde vain que méprise le sage J'aime, afin de calmer les fibres de mon coeur, Arroser de mes pleurs ton aimable feuillage, Et mêler ma tristesse à ta morne splendeur. Bien que l'aube sourit l'azur me semble sombre Et parfois du trépas je crois voir passer l'ombre Tant le malheur m'éprouve et m'accable de maux! O ma tige sacrée, ô bois que je révère, Sois le seul confident de ma douleur amère. Et pour voir le ciel pur écarte tes rameaux! Les coeurs Je pense que les coeurs si généreux et doux, Qui chantaient et pleuraient comme ceux qui demeurent, Dans le tombeau muet songent toujours à nous, Et n'y meurent. Oui, ces coeurs disparus doivent être encor bons!... Dans le sein de la tombe, où l'on croit qu'ils expirent, Ils doivent quelquefois se rappeler des noms Qu'ils soupirent. Car tous ces nobles coeurs qu'on ose nous ravir Et qu'aux champs du repos les durs fossoyeurs sèment, En eux ont conservé des leurs le souvenir Et les aiment. Lorsque nous en parlons, les larmes dans les yeux, Les plaintes qu'on perçoit au sein des vents qui grondent, Sont, sans doute, leurs voix, oui, ce doivent être eux Qui répondent. Ah! qu'on pense à ces coeurs et que l'on prie aussi, Car si, comme aux cieux gris les automnes se plaignent, Le soir, à notre oreille, ils gémissent ainsi, C'est qu'ils saignent!... Espoir Oh! que le bonheur passe vite! Je n'ai pas encore vingt ans, Et déjà ma barque s'agite Sous le souffle des noirs autans. Hélas! comme les fraîches roses, Comme les parfums du printemps, Comme toutes les belles choses, Le bonheur dure peu longtemps. Jadis, sous les yeux de ma mère, Dans les dentelles du berceau, Je croyais que sur cette terre Il me suivrait jusqu'au tombeau. Mais depuis, n'ayant plus d'aurore, Ni beaux jouets, ni ciel serein, J'appris, quoique bien jeune encore. Qu'il ne brille que le matin. Cependant, bien que son sourire Ait cessé d'égayer mon ciel, Quoique de ma lèvre il retire Sa charmante coupe de miel, L'espérance, divine étoile Qui rayonne an ciel de la foi, Pour m'aider à guider ma voile, Resplendit toujours devant moi. Et tandis que j'écoute l'onde Rugir autour de mon vaisseau, Et que la tempête qui gronde Me courbe ainsi que le roseau, Afin que j'endure en silence Les terribles coups du malheur, Elle me dit: « La Providence N'oublira pas son serviteur. » Sur les fibres du coeur Une petite vengeance Oh! taquine Ma cousine, Qui s'endort, Sur la mousse Fraîche, douce, De ce bord. Oui, moustique, Blesse, pique, Méchamment, Son bras rose, Qui repose Mollement; Parce qu'elle Se rebelle Très souvent, Comme une onde Qu'un vent gronde En passant, Quand, pour rire, Je désire L'embrasser, Ou que j'ose, Lorsqu'on cause, La pincer. Charmes de l'oeil Oh! que tout oeil rempli d'amour Facilement se fait comprendre, Et comme il sait bien, tour à tour, Se faire charmant, doux et tendre! Qu'il soit d'un beau bleu langoureux, Ou plus noir que l'est la nuit même, Toujours lorsqu'il est amoureux, L'oeil est d'une douceur extrême. L'oeil de la blonde pour l'amant Est celui qui va plus à l'âme, Mais l'oeil de la brune est vraiment Celui qui contient plus de flamme. Pourtant tout oeil rempli d'amour, Soit d'une brune ou d'une blonde, Trouve la nuit comme le jour, Des admirateurs par le monde. Profil d'amante Oh! combien j'aime à voir ta chevelure ornée Flotter sur ton épaule au gracieux contour, Descendre avec ampleur sur ta gorge éburnée, Qui délecte les yeux plus qu'un rayon du jour! En laissant au zéphyr une tresse folâtre Sur ton beau front rêveur s'onduler mollement, Comme elle encadre bien ta figure d'albâtre, Où mon regard charmé se pose infiniment. Combien de fois le soir, quand la brise murmure Dans le vague des cieux et dans l'ombre des bois, Je t'admire et m'amuse avec ta chevelure, En la faisant, ma belle, ondoyer sous mes doigts. Ah! lorsqu'ainsi ma main avec amour caresse Et ta joue admirable et tes cheveux soyeux, Comme en mon coeur je sens de longs frissons d'ivresse Et qu'il me vient parfois de bien doux pleurs aux yeux! Préférence Lorsqu'au bas de l'azur, qui semble lui sourire, L'aurore resplendit dans un coin d'horizon, J'aime à voir l'onde pure, au souffle d'un zéphyre, Bercer le doux reflet de son pâle rayon. J'aime entendre les chants formidables, sublimes, Dont la foudre remplit l'immensité des cieux, Lorsque, faisant d'horreur frissonner ses abîmes, Son noir courroux s'attelle à son char lumineux. J'aime à voir palpiter durant sa valse folle, La gente libellule au corset de saphir, Et, sous les bois dormants, le soir, la luciole Voltiger dans une ombre et soudain resplendir. J'aime des ruisselets les gracieux murmures, Le blanc duvet des nids cachés dans les vallons, L'arome exubérant qu'exhalent les ramures Et le fin gazouillis des joyeux oisillons. J'aime la blanche opale et la blonde topaze, La féerique améthyste et les feux éclatants Que mêle un diamant au rayon qui l'embrase Et les rouges rubis que l'on dirait sanglants. J'aime les frais baisers de la brise éplorée, Qui redit au désert le soupir de l'amant, Et le gai papillon dont l'aile diaprée Semble avoir l'arc-en-ciel en son azur charmant. J'aime voir une étoile entre les beaux nuages, La lune aux flots d'argent derrière un mont lointain; J'aime entendre les eaux chanter sur les rivages Et le gai paysan fredonner le matin. J'aime le jeune enfant qui, paisible, sommeille Dans son gentil berceau de dentelles orné, Et le sourire errant sur sa lèvre vermeille, Ainsi qu'une rougeur sur le front incliné. J'aime les résédas, la verveine odorante, Le chrysanthème d'or des automnes rêveurs Et les pâles lilas dont la neige enivrante Blanchit le tapis vert des renouveaux en fleurs. Mais j'aime plus encore, ô brume enchanteresse, Ton regard qui sur moi se pose avec douceur, Et ta suave voix qui me remplit d'ivresse En me charmant l'oreille et m'émouvant le coeur. Expansion Puisque Dieu, pour aimer, te fit tendre et sensible, Je te laisse, ô mon coeur, te délecter d'amour; Car de t'en abstenir il serait impossible, Comme sans respirer subsister un seul jour. Sur terre, dans les cieux tout être et toute chose A sa pente et son but marqué par le Seigneur: Les astres ont l'éther, les papillons la rose, Mais l'amitié, l'amour ont les fibres du coeur. Oui, l'amour pour le coeur est une nourriture, Un besoin sans lequel il ne fait que souffrir: Il lui faut jour et nuit chercher par la nature Un être à consoler, des âmes à chérir. Aime donc, ô mon coeur, puisqu'il t'est nécessaire. Ah! il existe tant d'objets dignes d'amour! Ici-bas c'est la femme et la fleur éphémère, Au ciel c'est l'Éternel et la gloire et le jour. Secret du coeur Romance (air à faire) Bien que mon regard le plus tendre Ne semble jamais te charmer, Et que tu daignes bien m'entendre Sans vouloir paraître m'aimer, Oh! tu n'es pas indifférente! Dans ton oeil rêveur j'ai surpris Souvent quelque pensée errante... Ah! tu m'aimes, je l'ai compris! C'est vainement, ô charmeresse, Que sous l'aspect de la froideur Tu désires cacher l'ivresse Dont je fais tressaillir ton coeur, Car je sais que parfois les âmes, Sous l'apparence des mépris, Dissimulent de tendres flammes Ah! tu m'aimes, je l'ai compris! Charmante enfant, toi qui m'inspires, Daigne m'avouer, sans détour, A quel point pour moi tu soupires, Et fais l'aveu de ton amour. Que ton oeil au regard l'impide Me dévoile ton coeur épris Dont tu rendis l'élan timide, Car tu m'aimes, je l'ai compris! Parler d'amour Ah! si tu comprenais combien j'aime t'entendre, Toi qui sais t'exprimer avec tant de douceur, Tu laisserais souvent ta voix suave et tendre Me délecter l'oreille et m'émouvoir le coeur! Quand sur ta bouche rose un mot d'amour expire, Plus doux que des accords sur la lèvre des flots, Je me sens tressaillir comme sous le zéphyre La feuille harmonieuse au front des verts bouleaux. Oh! tandis que la nuit prête une ombre imposante À l'homme sur la terre, à l'astre dans les cieux, Parle-moi donc, sans bruit, comme parle une amante, Le sourire à la bouche et l'âme dans les yeux! Si tu veux m'enivrer par un bonheur suprême Et me remplir le coeur d'un ineffable émoi, Tu n'as qu'à répéter ce mot divin: « Je t'aime, » Que tu me dis tout bas, en t'inclinant sur moi. Maintenant que tu sais combien j'aime t'entendre, Toi qui parles d'amour avec tant de douceur, Oh! laisse donc encor ta voix suave et tendre Me délecter l'oreille et m'émouvoir le coeur! Timidité virginale Dans ton bel oeil rêveur dont le charme m'enflamme Laisse-moi donc plonger mon regard amoureux, Afin qu'en l'admirant j'interroge ton âme, Et te dise comment tu peux me rendre heureux. Soulève avec amour ta paupière baissée, Qu'effleure mollement le baiser des rayons, Afin qu'en ton regard je sème la pensée Qui chante dans mon coeur durant que nous causons. Oui, tandis que la nuit ceint l'azur de ses voiles; Et verse pour l'amant une pâle clarté, Qui semble sur ton front le reflet des étoiles, Dont j'aime à contempler la sereine beauté; Tandis que dans ses jeux un volage zéphyre Frôle, en les parfumant, tes noirs et beaux cheveux, Et te jette un accord qui longuement soupire, En devenant plus vague et plus harmonieux; Tandis que dans la nuit des plaintives ramures On entend roucouler de gracieux oiseaux, Et que le vent du soir mêle ses longs murmures Au tendre gazouillis de l'onde et des roseaux; Comme un lis qu'une brise en jouant berce et penche, Relève un peu ton front qu'incline la pudeur, Et laisse ta prunelle, où mon aveu s'épanche, Me faire sous ses feux tressaillir de bonheur. Mais tu baisses tes yeux!... Pourquoi donc, jeune fille, Ne veux-tu pas laisser les miens, un seul moment, Errer dans l'infini de ta douce pupille, Que semble contempler la lune au firmament? As-tu peur que j'effleure un penser trop timide Que je pourrais saisir si tu me regardais? Ou crains-tu que ton âme, ainsi qu'un flot limpide, Contre ton gré, s'épanche avec tous ses secrets?... Ah! si tu ne peux pas, sans qu'une rougeur vive Ne fasse sur ton front rayonner sa splendeur, Soutenir mon regard que ta beauté captive, C'est que d'amour pour moi tu sens battre ton coeur! Alternative érotique À l'occasion d'un pèlerinage Laisse donc en ce jour, ô douce bien-aimée, Ma bouche, que ta lèvre a si souvent charmée, Savourer sur la tienne un suave baiser, Ce doux fruit de l'amour que donne toute bouche À celle qui, timide, en tressaillant, la touche, Ne semblant presque pas s'y poser. Laisse aussi mon regard, que ton regard attire, S'attendrir aux douceurs de ton gentil sourire, Qui semble un reflet d'âme au coin de ton oeil noir, Contempler longuement ton front pâle et candide, Où le souffle des ans ne traçant nulle ride, N'a pas encor cueilli l'espoir. Oh! je veux t'embrasser!... Mais, quoi donc, je ne l'ose!... Ah! c'est que le Seigneur a sur ta lèvre rose Descendu ce matin pour se donner à toi! Ce Dieu permettra-t-il que je baise la vierge Qui vient de recevoir, sous les regards du cierge, Le baiser de l'éternel Roi? Oui, le Seigneur permet à l'amant qui l'adore, A chaque crépuscule ainsi qu'à chaque aurore, De mettre un baiser pur près du baiser divin; Et c'est bien sans remords que j'effleure, ô ma chère, Ta bouche par où Dieu, rencontrant ta prière, A daigné descendre en ton sein. Amour divinisé Voici la nuit. Son ombre immense et grandiose Déploie aux cieux profonds sa grave majesté, Et, sur le monde obscur qui lourdement repose, Il semble qu'elle fait rêver l'immensité. Un souffle solennel, parfumant l'étendue, Caresse le front pur comme le front terni, Et, tandis que l'extase est partout répandue, Une étoile s'allume au seuil de l'infini... C'est l'heure où l'on dirait que le coeur est plus tendre, Tendre pour la prière ainsi que pour l'amour, Où sur la lèvre vierge on se permet de prendre Quelque chaste baiser désiré tout un jour. C'est l'heure, oh! l'heure douce, ineffablement douce! Où l'amante et l'amant s'en vont sous les tilleuls Pour s'asseoir, tout rêveurs, sur quelque molle mousse, Et goûter le bonheur de s'entretenir seuls. C'est l'heure de l'amour aux douceurs infinies. Nous devons en jouir puisque nous nous aimons, Nous devons rechercher toutes ses harmonies, Ses parfums, ses soupirs, ses ombres, ses rayons. Allons donc tous les deux, ma tendre bien-aimée, Auprès des flots pensifs, devant les vieux manoirs, Donner à caresser par la brise embaumée, Moi, mon front soucieux, toi, tes beaux cheveux noirs. Allons sous les grands pins aux immenses murmures, En nous parlant tout bas comme des amoureux, Pour mêler aux accords de l'onde et des ramures, Moi, quelques longs soupirs, toi, des mots langoureux. Et quand nous serons las de marcher dans les herbes, De fouler le doux sable où l'onde vient pleurer, D'errer, d'un pas rêveur, devant les monts superbes, D'ouïr les bois chanter et les vents murmurer; Quand nous aurons assez le coeur rempli de joie, Les cheveux parfumés par les brises du soir, Le regard délecté par l'éther qui flamboie, Semblant sans cesse ouvrir des yeux d'or pour nous voir, Mous ploierons les genoux dans l'ombre grandiose, Et tous deux, pénétrés d'un respect solennel, Avec tout ce qui rayonne, ou contemple, ou repose, Sur terre, dans les cieux, nous prierons l'Éternel. Voix intérieures Amour divin À la révérende soeur Ferland « Allez à Lui, vous qui souffrez, car il guérit. » VICTOR HUGO. Ô vous tous qui ployez sous le fardeau des peines, N'allez pas au tombeau, le coeur au désespoir, Car le Christ tend les bras aux misères humaines, Et veut pour vous guérir que vous alliez le voir. S'il est bon, pourquoi donc rejeter l'espérance? S'il console, pourquoi dissimuler vos pleurs? S'il guérit, pourquoi donc lui cacher la souffrance? S'il peut tout, pourquoi donc ne croire qu'aux malheurs? Allez tous, malheureux, au Bienfaiteur suprême; A Lui, ceux qui n'ont rien, car il donne le ciel; A Lui, les coeurs brisés, car ce sont eux qu'il aime; A Lui, vous qui mourez, car il est éternel! Stances Comment! je suis poète et je n'oserai dire, De peur que les pervers, les sots puissent en rire, Que je reconnais Dieu pour le Maître éternel, Que j'adore son nom, que je le crains et l'aime, Que j'espère toujours en sa bonté suprême, Qui daigne à l'homme juste ouvrir son vaste ciel! Non, non, mortels, jamais le Dieu saint que j'adore, Et qu'on doit respecter du couchant à l'aurore, Ne me verra rougir disant son nom si grand! Avec le jour, la nuit, le feu, les vents, les ondes, La terre, les cieux bleus, les soleils et les mondes, Je le dirai toujours et toujours fièrement! Eh! pourquoi rougirai-je en n'étant que poussière, De Celui qui des cieux épanche la lumière? Est-ce parce qu'il est le Maître tout-puissant, Celui qui fit l'azur, l'astre, le mont superbe, L'aigle fier, l'oiselet qui se cache dans l'herbe, L'invisible ciron, le lion rugissant? Dans l'immense désert, sur les plus vastes cimes, Au bord des océans, au fond des cieux sublimes, S'il est un être bon, digne de notre amour, Que c'est bien ce grand Dieu qui remplit l'étendue, Dont la gloire éternelle est partout répandue, Et qui, d'un seul regard, a fait jaillir le jour! Respectez-le, mortels, et gardez-vous d'en rire, Car ce n'est pas en vain qu'il m'enflamme, m'inspire, Et verse dans mon coeur un juste, et saint courroux. Craignez de soulever les flots de sa colère, Oui, tremblez et courbez votre tête si fière, Car il est tout-puissant pour se venger de vous! L'automne À mon père Voici l'automne hélas! l'automne toujours sombre Il doit être méchant, car l'oisillon frémit; Il doit être attristant, car le ciel est plein d'ombre; Il doit être cruel, car le pauvre gémit. Oui, l'automne est morose et ne fait pas sourire: Seigneur, ayez pitié! oh rendez-le plus doux! Voyez, l'oiselet tremble et l'orphelin soupire; L'un a ployé son aile et l'autre les genoux. Oh! que la charité ne chôme pas l'automne! Qu'elle sèche les pleurs tandis qu'il fait souffrir, Qu'elle parle d'amour tandis qu'il gronde et tonne, Qu'elle apporte l'espoir tandis qu'il fait mourir. Ah! l'automne ravit, mais la charité donne! Il aggrave la peine, elle aime l'adoucir! Il est dur et cruel, mais elle est douce et bonne! Il vient pour torturer, mais elle pour guérir! Apparences illusoires Aux jeunes filles Ô très douces enfants, mignonnes jeunes filles Dont j'aime la candeur et les mines gentilles, Les ris harmonieux plus qu'un chant d'oisillons Et les naïvetés et les beaux cheveux blonds, Gardez-vous de le croire exempt des noirs orages, Toujours beau, toujours doux, ainsi que sans nuages, L'âge où l'amour s'éveille et fait vibrer le coeur, Rend l'homme sérieux, joyeux, triste ou moqueur, Où chaque passion se présente à sa porte, Cachant sous les plaisirs les malheurs qu'elle apporte, Où nous sevrons nos coeurs de toute charité Pour le nourrir, hélas! avec la vanité ! Oh! notre âge n'est pas aussi beau qu'il vous semble: Il épanche la joie et la tristesse ensemble; Nous chantons aujourd'hui; nous pleurerons demain. C'est ainsi, mes enfants, qu'on parcourt le chemin Qui mène, tôt ou tard, aux confins de la vie. Où la mort, tour à tour, au tombeau nous convie A poser le fardeau de notre adversité, Et franchir, bien ou mal, ce seuil l'Éternité. Nous sourions parfois, mais, hélas! le sourire Qui, comme en vos beaux yeux, dans les nôtres vient luire Est rarement l'effet d'une pure gaîté, Car nous rions souvent le coeur bien attristé. Plaignez notre sourire et doutez de ses charmes Qui brodent le mensonge en vous voilant nos larmes. Si tout naïvement vous trouvez curieux Que nous cachions nos pleurs en paraissant joyeux, C'est que vous ignorez sous quelles apparences Peuvent se présenter les peines, les souffrances, C'est que le mal pour vous n'est pas encor venu Et que le sombre doute est de vous inconnu. Ah! lorsque vous verrez ce temps plein de tristesse, Où la douleur arrive et l'espoir nous délaisse, Où l'on trouve toujours l'épine auprès des fleurs, Où le rire est parfois plus amer que vos pleurs, Vous comprendrez alors comment notre sourire Peut briller dans nos yeux bien que le coeur soupire. En attendant chantez, sans envier ce temps Tout rempli du regret des rayons du printemps. Oui, ne mûrissez point vos naïves pensées; Ne fuyez pas votre aube aux limpides rosées; Jouissez du bonheur qui sous vos pas fleurit; Contemplez votre ciel dont l'azur vous sourit; Chérissez les parfums, les oiseaux et les roses: Les coeurs ne souffrent pas dans l'amour de ces choses. Jouez sur le rivage où la source des jours Chante, avant que l'autan bouleverse son cours; Restez dans vos vallons et sous vos frais ombrages; Soyez le plus longtemps à l'abri des orages, Et fuyez ce vain monde et ses nombreux appas Qu'en demandant vos coeurs il sème sous vos pas; Méprisez ses plaisirs que le pervers moissonne; Rejetez ses conseils que le mal assaisonne; Redoutez sa louange et son rire flatteur, Car c'est en caressant qu'il flétrit la pudeur. Si vous voulez garder, ô douces jeunes filles, Et vos espoirs vermeils et vos mines gentilles, Votre rire argentin, vos charmantes gaîtés, Ainsi que vos vertus et vos naïvetés, Ne vous arrêtez point à ses molles louanges; Ne prêtez pas l'oreille à ses discours étranges. Qui vous font tant rougir et baisser vos beaux yeux; Restez, restez enfants; ne quittez pas vos jeux, Ni vos rêves dorés, plus beaux qu'une chimère, Ni vos propos légers égayant votre mère, Et ne regardez point par delà les seize ans Pour voir s'il y fait beau plus qu'en votre printemps. Jéhovah À mon ami J. Marie Amédée Denault L'Éternel seul est grand, aussi lui seul est maître! L'univers en tremblant suit l'ombre de sa main; S'il veut, ce qui n'est pas, en se hâtant de naître, Remplit son ordre souverain. Toute force s'éclipse au seuil de sa puissance, Et les cieux, ces reflets de sa magnificence, Prouvent qu'avoir voulu pour lui c'est avoir fait, Que c'est jeu de son bras que de créer un monde, Que d'allumer au sein de la voûte profonde, Autant de soleils qu'il lui plaît. Il est des rois le Roi, des dieux le Dieu suprême, Celui qui s'est fait grand pour toute éternité, Qui voit cet univers comme un peu de lui-même, Un point dans son immensité, Le Seigneur que tout être et toute chose adore, Du sud à l'aquilon, du couchant à l'aurore, Du fond de l'infini jusqu'au bord du néant, Le Principe éternel et le Tout immuable Le seul Dispensateur de l'être immensurable Qu'il épanche éternellement. Il a formé les temps d'un seul jour de son âge; Il est dans le passé, le présent, l'avenir; Le siècle qui va naître est plein de son image, Comme celui qui va finir. Demain lui appartient comme l'heure présente. Lorsqu'il appatraîtra son aurore naissante N'annoncera qu'un jour qu'il voit dès aujourd'hui. Dans la main du futur il met nos destinées, Mûrit les nations aux soleils des années, Et les fait courber devant lui. D'ici de là Chante encore! À miss E. Ehrtone (France) Toi qui rayonnes de génie, Toi dont l'âme, divin accord, S'épanche en longs flots d'harmonie, Pour nous délecter, chante encor! Oui, suis les penchants de ta lyre, Puisqu'elle sait si bien charmer; Que par sa douceur qu'on admire, Ta voix nous oblige à l'aimer. Et lorsqu'à la France adorée Tu redis tes chants les plus beaux, Daigne en donner, jeune inspirée, Au Canada quelques lambeaux. L'aube d'une femme Réponse à un envoi gracieux, à miss E. Ehrtone (France) Que je fus ébloui quand « l'Aube d'une Femme » Déployant jusqu'à moi son pur rayonnement, Vint délecter mes yeux et remplir ma jeune âme D'un doux et long ravissement! Comme une aurore égaie en venant leur sourire, La brune enfant des prés et l'oiselet des cieux, Elle fait gazouiller les cordes de ma lyre, Déride mon front soucieux. Je ne puis me lasser, tant son charme captive, De contempler l'éclat de ses vives splendeurs!... Ah! je suis peu surpris qu'en France et sur ma rive Nombreux soient ses admirateurs!... Si cette aube précède, ainsi que je l'espère, Ô Muse, ornée au front du poétique sceau, Un jour aussi brillant qu'elle est sereine et claire, Oh! combien ce jour sera beau! Réponse à une invitation charmante À Madame Marie-Edouard Lenoir, Présidente de l'Académie Littéraire, Musicale et Biographique de France. Vous êtes sympathique et votre coeur est tendre, Et si le pauvre implore oh! ce n'est pas en vain, Car votre charité vous oblige à l'entendre, A parer vos doigts d'or et lui tendre la main. Vous aimez soulager la peine et la souffrance, Attendrir vos regards aux foyers dégarnis, Donner aux coeurs déçus un rayon d'espérance, Sécher les pleurs des yeux que le deuil a ternis. En assistant ainsi les misères humaines, Vous aimez convier les amis généreux À puiser, comme vous, dans leurs bourses trop pleines, Pour aider l'indigence et faire des heureux. C'est sublime et la France en doit être enchantée! Ainsi que sur sa rive, aux bords du Saint-Laurent, Trouvant d'autres amis vous serez écoutée, Car ici comme en France on est compatissant! Tendres choses À M le Dr Chevrier Que mon oeil se délecte à voir les « Tendres Choses! » Il leur donne un regard de plus en plus charmé, Comme lorsqu'il se plaît à contempler les roses, A se faire éblouir par l'éther enflammé. Souvent, tendres au coeur autant que mirifiques, Elles m'ont touché l'âme et fait pleurer les yeux, Comme les tristes pleurs, les chants mélancoliques Que les brises du soir promènent par les cieux. Plusieurs, quand j'admirais leurs graves harmonies, M'ont fait rêver le calme ainsi que les couroux De l'onde grandiose aux valses infinies, Dont elles sont pour toi des souvenirs si doux. Enfin, très enchanté, j'ai pu tout voir en elles, Les beautés de l'azur, des oiseaux, de la fleur, Automnes, renouveaux et sourires des belles, Tes amours, tes regrets, ton esprit et ton coeur. Pour un album Sur les feuilles blanches encore De ce livre à l'aspect charmant, Que vous voulez que je décore D'un bouquet de vers en passant, Laissez vos amis, jeune fille, Inscrire quelques tendres noms, Disposer quelque fleur gentille, Essayer leurs galants crayons. Plus tard, sur l'océan du monde Si le malheur les fait périr, Vous pourrez dire au flot qui gronde: « Je garde au moins leur souvenir! » Source: http://www.poesies.net