Sonnets. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) TABLE DES MATIERES SONNETS Contre La Présence Réelle. Extase. Accourez au secours. . . Au tribunal d'amour. . . Auprès de ce beau teint. . . Bien que la guerre soit âpre. . . Ce doux hiver. . . Dans le parc de Thalcy. . . Diane. . . En un petit esquif éperdu. . . Est-il donc vrai. . . Je brûle avec mon âme. . . Je sens bannir ma peur. . . Les lys me semblent noirs. . . Mille baisers perdus. . . N'a doncques peu l'amour.. Nos désirs sont d'amour. . . Nous ferons. . . Oui, je suis. . . Oui, mais ainsi qu'on voit. . . Quand du sort inhumain. . . Ronsard si tu as su. . . Si vous voyiez mon coeur. . . Sort inique et cruel. . . Soupirs épars. . . Sous un oeil languissant. . . Un clairvoyant faucon. . . Vous qui avez écrit. . . POESIES DIVERSES Jugement. Prière Du Matin. Prière Du Soir. Réveil. Pseaume III. L'Hiver Du Sieur D'Aubigné. La Chambre Dorée. Au temps que la feille. . . En mieux il tournera. . . Mais quoi! c'est trop chanté. . . Pressé de désespoir. . . Ô divine Inconstance. . . Soubs la tremblante courtine. . . Sus. . . Tu vois. . . Voici la mort du ciel. . . SONNETS Contre La Présence Réelle. N'est-ce point sans raison que ces champis désirent Etre sur les humains respectés en tous lieux, Car ils sont demi-dieux, puisque leurs pères tirent Leur louable excrément de substance des Dieux. Et si vous adorez un ciboire pour être Logis de votre Dieu, vous devez, sans mentir, Adorer ou le ventre ou bien le cul d'un Prêtre, Quand ce Dieu même y loge et est prêt d'en sortir. Tout ce que tient le Prêtre en sa poche, en sa manche, En sa braguette est saint et de plus je vous dis Qu'en ayant déjeuné de son Dieu le dimanche, Vous devez adorer son étron du lundi. Trouvez-vous cette phrase et dure et messéante? Le prophète Esaïe en traitant de ce point En usait, appelant vos Dieux Dieux de fiente, Or digérez le tout et ne m'en laissez point. Extase. Ainsi l'amour du Ciel ravit en ces hauts lieux Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde Va soupirant çà bas à liberté seconde De soupirs poursuivant l'âme jusques aux Cieux. Vous courtisez le Ciel, faibles et tristes yeux, Quand votre âme n'est plus en cette terre ronde: Dévale, corps lassé, dans la fosse profonde, Vole en ton paradis, esprit victorieux. Ô la faible espérance, inutile souci, Aussi loin de raison que du Ciel jusqu'ici, Sur les ailes de foi délivre tout le reste. Céleste amour, qui as mon esprit emporté, Je me vois dans le sein de la Divinité, Il ne faut que mourir pour être tout céleste. Accourez au secours. . . Accourez au secours de ma mort violente, Amants, nochers experts en la peine où je suis, Vous qui avez suivi la route que je suis Et d'amour éprouvé les flots et la tourmente. Le pilote qui voit une nef périssante, En l'amoureuse mer remarquant les ennuis Qu'autrefois il risqua, tremble et lui est avis Que d'une telle fin il ne perd que l'attente. Ne venez point ici en espoir de pillage: Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage, Je n'ai que des soupirs, de l'espoir et des pleurs. Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes. Pour l'air sont mes espoirs volagers et menteurs, La mer me fait périr pour s'enfler de mes larmes. Au tribunal d'amour. . . Au tribunal d'amour, après mon dernier jour, Mon coeur sera porté diffamé de brûlures, Il sera exposé, on verra ses blessures, Pour connaître qui fit un si étrange tour, A la face et aux yeux de la Céleste Cour Où se prennent les mains innocentes ou pures; Il saignera sur toi, et complaignant d'injures Il demandera justice au juge aveugle Amour: Tu diras: C'est Vénus qui l'a fait par ses ruses, Ou bien Amour, son fils: en vain telles excuses! N'accuse point Vénus de ses mortels brandons, Car tu les as fournis de mèches et flammèches, Et pour les coups de trait qu'on donne aux Cupidons Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flèches. Auprès de ce beau teint. . . Auprès de ce beau teint, le lys en noir se change, Le lait est basané auprès de ce beau teint, Du cygne la blancheur auprès de vous s'éteint Et celle du papier où est votre louange. Le sucre est blanc, et lorsqu'en la bouche on le range Le goût plait, comme fait le lustre qui le peint. Plus blanc est l'arsenic, mais c'est un lustre feint, Car c'est mort, c'est poison à celui qui le mange. Votre blanc en plaisir teint ma rouge douleur, Soyez douce du goût, comme belle en couleur, Que mon espoir ne soit démenti par l'épreuve, Votre blanc ne soit point d'aconite noirci, Car ce sera ma mort, belle, si je vous trouve Aussi blanche que neige, et froide tout ainsi. Bien que la guerre soit âpre. . . Bien que la guerre soit âpre, fière et cruelle Et qu'un douteux combat dérobe la douceur, Que de deux camps mêlés l'une et l'autre fureur Perde son espérance, et puis la renouvelle, Enfin, lors que le champ par les plombs d'une grêle Fume d'âmes en haut, ensanglanté d'horreur, Le soldat déconfit s'humilie au vainqueur, Forçant à jointes mains une rage mortelle. Je suis porté par terre, et ta douce beauté Ne me peut faire croire en toi la cruauté Que je sens au frapper de ta force ennemie: Quand je te crie merci, je me mets à raison, Tu ne veux me tuer, ni m'ôter de prison Ni prendre ma rançon, ni me donner la vie. Ce doux hiver. . . Ce doux hiver qui égale ses jours A un printemps, tant il est aimable, Bien qu'il soit beau, ne m'est pas agréable, J'en crains la queue, et le succès toujours. J'ai bien appris que les chaudes amours, Qui au premier vous servent une table Pleine de sucre et de mets délectable, Gardent au fruit leur amer et leurs tours. Je vois déjà les arbres qui boutonnent En mille noeuds, et ses beautés m'étonnent, En une nuit ce printemps est glacé, Ainsi l'amour qui trop serein s'avance, Nous rit, nous ouvre une belle apparence, Est né bien tôt bien tôt effacé. Dans le parc de Thalcy. . . Dans le parc de Thalcy, j'ai dressé deux plançons Sur qui le temps faucheur ni l'ennuyeuse estorse* Des filles de la nuit jamais n'aura de force, Et non plus que mes vers n'éteindra leurs renoms. J'ai engravé dessus deux chiffres nourrissons D'une ferme union qui, avec leur écorce, Prend croissance et vigueur, et avecq'eux s'efforce D'accroître l'amitié comme croissent les noms. Croissez, arbres heureux, arbres en qui j'ai mis Ces noms, et mon serment, et mon amour promis. Auprès de mon serment, je mets cette prière: " Vous, nymphes qui mouillez leurs pieds si doucement, Accroissez ses rameaux comme croît ma misère, Faites croître ses noms ainsi que mon tourment. " (*) attaque Diane. . . Diane, ta coutume est de tout déchirer, Enflammer, débriser, ruiner, mettre en pièces, Entreprises, desseins, espérances, finesses, Changeant en désespoir ce qui fait espérer. Tu vois fuir mon heur, mon ardeur empirer, Tu m'as sevré du lait, du miel de tes caresses, Tu resondes les coups dont le coeur tu me blesses, Et n'as autre plaisir qu'à me faire endurer. Tu fais brûler mes vers lors que je t'idolâtre, Tu leur fais avoir part à mon plus grand désastre: " Va au feu, mon mignon, et non pas à la mort, Tu es égal à moi, et seras tel par elle ". Diane repens-toi, pense que tu as tort Donner la mort à ceux qui te font immortelle. En un petit esquif éperdu. . . En un petit esquif éperdu, malheureux, Exposé à l'horreur de la mer enragée, Je disputais le sort de ma vie engagée Avec les tourbillons des bises outrageux. Tout accourt à ma mort: Orion pluvieux Crève un déluge épais, et ma barque chargée De flots avec ma vie était mi-submergée N'ayant autre secours que mon cri vers les cieux. Aussitôt mon vaisseau de peur et d'ondes vide Reçut à mon secours le couple Tyndaride! Secours en désespoir, opportun en détresse. En la mer de mes pleurs porté d'un frêle corps, Au vent de mes soupirs pressé de mille morts, J'ai vu l'astre besson des yeux de ma maîtresse. Est-il donc vrai. . . Est-il donc vrai qu'il faut que ma vue enchantée Allume dans mon sein l'homicide désir Qui fait haïr ma vie, et pour elle choisir L'aisé saccagement de ma force domptée! Puis-je.voir sans pleurer ma raison surmontée. Laisser mon sens captif par la flamme périr? Puis-je voir la beauté qui me contraint mourir Se rire en sa blancheur de moi ensanglantée? Je maudis les fiertés, les beautés et les cieux, Je maudis mon vouloir, mon désir et mes yeux, Je louerais les beautés, cieux et persévérance, Si sa beauté voulait animer sa pitié, Si les cieux inclinaient sur moi son amitié, La dure fermeté, si elle était constance. Je brûle avec mon âme. . . Je brûle avec mon âme et mon sang rougissant Cent amoureux sonnets donnés pour mon martyre, Si peu de mes langueurs qu'il m'est permis d'écrire Soupirant un Hécate, et mon mal gémissant. Pour ces justes raisons, j'ai observé les cent: A moins de cent taureaux on ne fait cesser l'ire De Diane en courroux, et Diane retire Cent ans hors de l'enfer les corps sans monument. Mais quoi? puis-je connaître au creux de mes hosties, A leurs boyaux fumants, à leurs rouges parties Ou l'ire, ou la pitié de ma divinité? Ma vie est à sa vie, et mon âme à la sienne, Mon coeur souffre en son coeur. La Tauroscytienne Eût son désir de sang de mon sang contenté. Je sens bannir ma peur. . . Je sens bannir ma peur et le mal que j'endure, Couché au doux abri d'un myrte et d'un cyprès, Qui de leurs verts rameaux s'accolant près à près Encourtinent la fleur qui mon chevet azure! Oyant virer au fil d'un musicien murmure Milles nymphes d'argent, qui de leurs flots secrets Bebrouillent en riant les perles dans les prés, Et font les diamants rouler à l'aventure. Ce bosquet de verbrun qui cette onde obscurcit, D'échos harmonieux et de chants retentit. Ô séjour aimable! ô repos précieux! Ô giron, doux support au chef qui se tourmente! Ô mes yeux bien heureux éclairés de ses yeux! Heureux qui meurt ici et mourant ne lamente! Les lys me semblent noirs. . . Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance, Les roses sentir mal, les oeillets sans couleur, Les myrtes, les lauriers ont perdu leur verdeur, Le dormir m'est fâcheux et long en votre absence. Mais les lys fussent blancs, le miel doux, et je pense Que la rose et l'oeillet ne fussent sans honneur, Les myrtes, les lauriers fussent verts, du labeur, J'eusse aimé le dormir avec votre présence, Que si loin de vos yeux, à regret m'absentant, Le corps endurait seul, étant l'esprit content: Laissons le lys, le miel, roses, oeillets déplaire, Les myrtes, les lauriers dès le printemps flétrir, Me nuire le repos, me nuire le dormir, Et que tout, hormis vous, me puisse être contraire. Mille baisers perdus. . . Mille baisers perdus, mille et mille faveurs, Sont autant de bourreaux de ma triste pensée, Rien ne la rend malade et ne l'a offensée Que le sucre, le ris, le miel et les douceurs. Mon coeur est donc contraire à tous les autres coeurs, Mon penser est bizarre et mon âme insensée Qui fait présente encor' une chose passée, Crevant de désespoir le fiel de mes douleurs. Rien n'est le destructeur de ma pauvre espérance Que le passé présent, ô dure souvenance Qui me fait de moi même ennemi devenir! Vivez, amants heureux, d'une douce mémoire, Faites ma douce mort, que tôt je puisse boire En l'oubli dont j'ai soif, et non du souvenir. N'a doncques peu l'amour. . . N'a doncques peu l'amour d'une mignarde rage, D'un malheur bien heureux, d'un malheureux bonheur Combattre votre ennui, et mêler la couleur D'un oeillet, sur le lys de votre blanc visage! C'est à cette blancheur, que l'amour fait hommage, C'est l'honneur de vos yeux, c'est encor' l'autre honneur Qui rit en votre front. Mais c'est plutôt malheur Qu'un bonheur, car un bien ne peut faire dommage. Diane, je sais bien, vous êtes de bon or, Mais il est blêmissant, pour ce qu'il n'a encor' Pris couleur aux chaleurs d'une ardente fournaise. Ayez pitié de vous, et comme peu à peu La flamme roussit l'or, l'amour soit votre feu Et que je sois l'orfèvre, et l'hymen soit la braise. Nos désirs sont d'amour. . . Nos désirs sont d'amour la dévorante braise, Sa boutique nos corps, ses flammes nos douleurs, Ses tenailles nos yeux, et la trempe nos pleurs, Nos soupirs ses soufflets, et nos sens sa fournaise. De courroux, ses marteaux, il tourmente notre aise Et sur la dureté, il rabat nos malheurs, Elle lui sert d'enclume et d'étoffe nos coeurs Qu'au feu trop violent, de nos pleurs il apaise, Afin que l'apaisant et mouillant peu à peu Il brûle d'avantage et rengrège* son feu. Mais l'abondance d'eau peut amortir la flamme. Je tromperai l'enfant, car pensant m'embraser, Tant de pleurs sortiront sur le feu qui m'enflamme Qu'il noiera sa fournaise au lieu de l'arroser. (*) augmente Nous ferons. . . Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux: J'en serai laboureur, vous dame et gardienne. Vous donnerez le champ, je fournirai de peine, Afin que son honneur soit commun à nous deux. Les fleurs dont ce parterre éjouira nos yeux Seront vers florissants, leurs sujets sont la graine, Mes yeux l'arroseront et seront sa fontaine Il aura pour zéphyrs mes soupirs amoureux. Vous y verrez mêlés mille beautés écloses, Soucis, oeillets et lys, sans épines les roses, Ancolie et pensée, et pourrez y choisir Fruits sucrés de durée, après des fleurs d'attente, Et puis nous partirons à votre choix la rente: A moi toute la peine, et à vous le plaisir. Oui, je suis. . . Oui, je suis proprement à ton nom immortel Le temple consacré, tel qu'en Tauroscytie Fut celui où le sang apaisait ton envie: Mon estomac pourpré est un pareil autel. On t'assommait l'humain, mon sacrifice est tel, L'holocauste est mon coeur, l'amour le sacrifice, Les encens mes soupirs, mes pleurs sont pour l'hostie L'eau lustrale, et mon feu n'est borné ni mortel. Conserve, déité, ton esclave et ton temple, Ton temple et ton honneur, et ne suis pas l'exemple De l'ardent boute-feu qui, brûlant de renom, Brûla le marbre cher, et l'ivoire d'Éphèse. Si tu m'embrases plus, n'attends de moi sinon Un monceau de sang, d'os, de cendres et de braise. Oui, mais ainsi qu'on voit. . . Oui, mais ainsi qu'on voit en la guerre civile Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur De leur douteux combat laisser tout le malheur Au corps mort du pays, aux cendres d'une ville, Je suis le champ sanglant où la fureur hostile Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur Qui saccage le sang, richesse de mon coeur, Et en se débattant font leur terre stérile. Amour, fortune, hélas! apaisez tant de traits, Et touchez dans la main d'une amiable paix: Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre. Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment! Fortune, apaise-toi d'un heureux changement, Ou vous n'aurez bientôt ni dispute, ni terre. Quand du sort inhumain. . . Quand du sort inhumain les tenailles flambantes Du milieu de mon corps tirent cruellement Mon coeur qui bat encor' et pousse obstinément, Abandonnant le corps, ses plaintes impuissantes, Que je sens de douleurs, de peines violentes! Mon corps demeure sec, abattu de tourment Et le coeur qu'on m'arrache est de mon sentiment, Ces parts meurent en moi, l'une de l'autre absentes. Tous mes sens éperdus souffrent de ses rigueurs, Et tous également portent de ses malheurs L'infini qu'on ne peut pour départir éteindre, Car l'amour est un feu et le feu divisé En mille et mille corps ne peut être épuisé, Et pour être parti, chaque part n'en est moindre. Ronsard si tu as su. . . Ronsard si tu as su par tout le monde épandre L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté, Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté, Et les chastes amours de toi et ta Cassandre, Je ne veux à l'envi pour sa nièce, entreprendre D'en rechanter autant comme tu as chanté, Mais je veux comparer à beauté la beauté, Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre. Je sais que je ne puis dire si doctement, Je quitte de savoir, je brave d'argument, Qui de l'écrit augmente ou affaiblit la grâce. Je sers l'aube qui naît, toi le soir mutiné, Lorsque de l'Océan l'adultère obstiné, Jamais ne veut tourner à l'Orient sa face. Si vous voyiez mon coeur. . . Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage, Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois, Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix Forcée à me pleurer, et briser votre rage. Si ces maux n'apaisaient encor votre courage Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois, Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois Que fait votre sujet qui porte votre image. Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait, Qui n'ait avant mon coeur percé votre portrait. C'est ainsi qu'on a vu en la guerre civile Le prince foudroyant d'un outrageux canon La place qui portait ses armes et son nom, Détruire son honneur pour ruiner sa ville. Sort inique et cruel. . . Sort inique et cruel! le triste laboureur Qui s'est arné* le dos à suivre sa charrue, Qui sans regret semant la semence menue Prodigua de son temps l'inutile sueur, Car un hiver trop long étouffa son labeur, Lui dérobant le ciel par l'épais d'une nue, Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue L'aspic demi pourri, demi sec, demi mort. Un été pluvieux, un automne de glace Font les fleurs, et les fruits joncher l'humide place. A! services perdus! A! vous, promesses vaines! A! espoir avorté, inutiles sueurs! A! mon temps consommé en glaces et en pleurs. Salaire de mon sang, et loyer de mes peines! (*) éreinté Soupirs épars. . . Soupirs épars, sanglots en l'air perdus, Témoins piteux des douleurs de ma gêne, Regrets tranchants avortés de ma peine, Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus, Désirs tremblants, mes pensers éperdus, Plaisirs trompés d'une espérance vaine, Tous les tressauts qu'à ma mort inhumaine Mes sens lassés à la fin ont rendus, Cieux qui sonnez après moi mes complaintes, Mille langueurs de mille morts éteintes, Faites sentir à Diane le tort Qu'elle me tient, de son heur ennemie, Quand elle cherche en ma perte sa vie Et que je trouve en sa beauté la mort! Sous un oeil languissant. . . Sous un oeil languissant et pleurant à demi, Sous un humble maintien, sous une douce face, Tu cache un faux regard, un éclair de menace, Un port enorgueilli, un visage ennemi. Tu as de la douceur, mais il y a parmi Les six parts de poison; dessous ta bonne grâce, Un dédain outrageux à tous coups trouve place. Tu aimes l'adversaire et tu hais ton ami, Tu fais de l'assurée et tu vis d'inconstance, Ton ris sent le dépit. Somme, ta contenance Est semblable à la mer qui cache tout ainsi Sous un marbre riant les écueils, le désastre, Les vents, les flots, les morts. Ainsi fait la marâtre Qui déguise de miel l'aconite noirci. Un clairvoyant faucon. . . Un clairvoyant faucon en volant par rivière Planait dedans le ciel, à se fondre apprêté Sur son gibier blotti. Mais voyant à côté Une corneille, il quitte une pointe première. Ainsi de ses attraits une maîtresse fière S'élevant jusqu'au ciel m'abat sous sa beauté, Mais son vouloir volage est soudain transporté En l'amour d'un corbeau pour me laisser arrière. Ha! beaux yeux obscurcis qui avez pris le pire, Plus propres à blesser que discrets à élire, Je vous crains abattu, ainsi que fait l'oiseau Qui n'attend que la mort de la serre ennemie Fors que le changement lui redonne la vie, Et c'est le changement qui me traîne au tombeau. Vous qui avez écrit. . . Vous qui avez écrit qu'il n'y a plus en terre De nymphe porte-flèche errante par les bois, De Diane chassante, ainsi comme autrefois Elle avait fait aux cerfs une ordinaire guerre, Voyez qui tient l'épieu ou échauffe l'enferre? Mon aveugle fureur, voyez qui sont ces doigts D'albâtre ensanglantés, marquez bien le carquois, L'arc et le dard meurtrier, et le coup qui m'atterre, Ce maintien chaste et brave, un cheminer accort. Vous diriez à son pas, à sa suite, à son port, A la face, à l'habit, au croissant qu'elle porte, A son oeil qui domptant est toujours indompté, A sa beauté sévère, à sa douce beauté, Que Diane me tue et qu'elle n'est pas morte. POESIES DIVERSES Jugement. Enfants de vanité, qui voulez tout poli, qui le style saint ne semble assez joli, Qui voulez tout coulant, et coulez périssables Dans l'éternel oubli, endurez mes vocables Longs et rudes; et, puisque les oracles saints Ne vous émeuvent pas, aux philosophes vains Vous trouverez encore, en doctrine cachée, La résurrection par leurs écrits prêchée. Ils ont chanté que quand les esprits bienheureux Par la voie de lait auront fait nouveaux feux, Le grand moteur fera, par ses métamorphoses, Retourner mêmes corps au retour de leurs causes. L'air, qui prend de nouveau toujours de nouveaux corps, Pour loger les derniers met les premiers dehors; Le feu, la terre et l'eau en font de même sorte. Le départ éloigné de la matière morte Fait son rond et retourne encore en même lieu, Et ce tour sent toujours la présence de Dieu. Ainsi le changement ne sera la fin nôtre, Il nous change en nous-même et non point en un autre, Il cherche son état, fin de son action: C'est au second repos qu'est la perfection. Les éléments, muants en leurs règles et sortes, Rappellent sans cesser les créatures mortes En nouveaux changements: le but et le plaisir N'est pas là, car changer est signe de désir. Mais quand le ciel aura achevé la mesure, Le rond de tous ses ronds, la parfaite figure, Lorsque son encyclie aura parfait son cours Et ses membres unis pour la fin de ses tours, Rien ne s'engendrera: le temps, qui tout consomme, En l'homme amènera ce qui fut fait pour l'homme; Lors la matière aura son repos, son plaisir, La fin du mouvement et la fin du désir. Prière Du Matin. Le Soleil couronné de rayons et de flammes Redore nostre aube à son tour: Ô sainct Soleil des Saincts, Soleil du sainct amour, Perce de flesches d'or les tenebres des ames En y rallumant le beau jour. Le Soleil radieux jamais ne se courrouce, Quelque fois il cache ses yeux: C'est quand la terre exhalle en amas odieux Un voile de vapeurs qu'au devant elle pousse, En se troublant, et non les Cieux. Jesus est toujours clair, mais lors son beau visage Nous cache ses rayons si doux, Quand nos pechez fumans entre le Ciel et nous, De vices redoublez enlevent un nuage Qui noircit le Ciel de courroux. Enfin ce noir rempart se dissout et s'esgare Par la force du grand flambeau. Fuyez, pechez, fuyez: le Soleil clair et beau Vostre amas vicieux et dissipe et separe, Pour nous oster nostre bandeau. Nous ressusciterons des sepulchres funebres, Comme le jour de la nuict sort Si la premiere mort de la vie est le port, Le beau jour est la fin des espaisses tenebres, Et la vie est fin de la mort. Prière Du Soir. Dans l'épais des ombres funèbres, Parmi l'obscure nuit, image de la mort, Astre de nos esprits, sois l'étoile du Nord, Flambeau de nos ténèbres. Délivre-nous des vains mensonges Et des illusions des faibles en la foi: Que le corps dorme en paix, que l'esprit veille à toi, Pour ne veiller à songes. Le corps repose en patience, Dorme la froide crainte et le pressant ennui: Si l'oeil est clos en paix, soit clos ainsi que lui L'oeil de la conscience. Ne souffre pas en nos poitrines Les sursauts des méchants sommeillants en frayeur, Qui sont couverts de plomb, et se courbent en peur Sur un chevet d'épines. ceux qui chantent tes louanges Ton visage est leur ciel, leur chevet ton giron, Abrités de tes mains, les rideaux d'environ Sont le camp de tes anges. Réveil. Arrière de moi vains mensonges, Veillants et agréables songes, Laissez-moi, que je dorme en paix: Car bien que vous soyez frivoles, C'est de vous qu'on vient aux paroles, Et des paroles aux effets. Voyez au jardin les pensées De trois violets nuancées, Du fond rayonne un beau soleil: Voilà bien des miennes l'image, Sans odeur, sans fruit, sans usage, Et ne plaisent qu'un jour à l'oeil; Ce n'est qu'Amour en l'apparence, Ce n'est qu'une verte espérance, Que rayons et vives clartés: Mais cette espérance est trop vaine, Ce plaisir ne produit que peine, Et ses rayons obscurités. Mes désirs s'envolent sans cesse De la fureur à la finesse, Le milieu est des coeurs bénins: On peint la Chimère de même, On lui donne à ses deux extrêmes Ou les lions, ou les venins. Ce qui se digère par l'homme Se fait puant; voyez-vous comme C'est un dangereux animal, Changeant le bien en son contraire: Car ce qui est vain à bien faire, Ne l'est pas à faire du mal. Pseaume III. Dieu quel amas herissé de mutins, quel peuple ramassé! Ô que de folles rumeurs, et que de vaines fureurs! Ils ont dit: Cet homme est misérable, le pauvre ne sent prest Rien de secours de ce lieu, rien de la force de Dieu. Mais c'est mentir à eux: Dieu des miens contre mes haineux Est le pavois seur et fort, contre le coup de la mort. Par lui je hausse le front, lui qui m'entend, lui qui du S. mont Tant eslevé, chaque fois preste l'oreille à ma voix. Dont dormir m'en irai; de tressauts, ni de crainte je n'aurai. Puis resveillé ne m'assaut crainte, frayeur, ni tressaut: J'ai de sa main seurté, de sa main n'ont sans peine presté L'ombre du son le sommeil, l'aube du jour le resveil. Vienne la tourbe approcher, courir, enceindre, ou se retrancher, Quand ils m'assiegeront, mille de file et de front, Dieu qui a veu le dedans du Malin, lui brisera les dents, D'ire le coeur escuniant, langue, palais blasphémant Dieu sçaura le salut de Sion bien conduire à son but, Mesme le coeur des siens remplir et croistre de biens. Gloire soit au Pere, et Fils et à l'Esprit, source des esprits Tel qu'il soit et sera-t-il, aux siècles, ainsi soit-il. L'Hiver Du Sieur D'Aubigné. Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont, et je leur dis: " Vous sentez, hirondelles, S'éloigner la chaleur et le froid arriver. Allez nicher ailleurs pour ne fâcher, impures, Ma couche de babil et ma table d'ordures; Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver. " D'un seul point le soleil n'éloigne l'hémisphère; Il jette moins d'ardeur, mais autant de lumière. Je change sans regrets lorsque je me repens Des frivoles amours et de leur artifice. J'aime l'hiver, qui vient purger mon coeur du vice, Comme de peste l'air, la terre de serpents. Mon chef blanchit dessous les neiges entassées Le soleil qui me luit les échauffe, glacées, Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois. Fondez, neiges, venez dessus mon coeur descendre, Qu'encores il ne puisse allumer de ma cendre Du brasier, comme il fit des flammes autrefois. Mais quoi, serai-je éteint devant ma vie éteinte? Ne luira plus en moi la flamme vive et sainte, Le zèle flamboyant de ta sainte maison? Je fais aux saints autels holocaustes des restes De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes, Clair et sacré flambeau, non funèbre tison. Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines! Le rossignol se tait, se taisent les sirènes; Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs L'espérance n'est plus bien souvent tromperesse, L'hiver jouit de tout: bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage et non plus des labeurs. Mais la mort n'est pas loin; cette mort est suivie D'un vivre sans mourir, fin d'une fausse vie Vie de notre vie et mort de notre mort. Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage? Qui a jamais été si friand du voyage Que la longueur en soit plus douce que le port? La Chambre Dorée. "Eh bien! vous, conseillers de grandes compagnies, Fils d'Adam qui jouez et des biens et des vies, Dites vrai, c'est à Dieu que compte vous rendez. Rendez-vous la justice ou si vous la vendez? Plutôt, âmes sans loi, parjures, déloyales, Vos balances, qui sont balances inégales, Pervertissent la terre et versent aux humains Violence et ruine, ouvrages de vos mains. Vos mères ont conçu en l'impure matrice, Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice; Le mensonge qui fut votre lait au berceau Vous nourrit en jeunesse et abesche au tombeau. Ils semblent le serpent à la peau marquetée D'un jaune transparent, de venin mouchetée, Ou l'aspic embuché qui veille en sommeillant, Armé de soi, couvert d'un tortillon grouillant. A l'aspic cauteleux cette bande est pareille, Alors que de la queue il s'étoupe l'oreille; Lui, contre les jargons de l'enchanteur savant, Eux pour chasser de Dieu les paroles au vent. A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bouche, Brise les grosses dents en leur puante bouche: Prends la verge de fer, fracasse de tes fléaux La mâchoire puante à ces fiers lionceaux. Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent; Au camp leurs ennemis sans peine se confondent: S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las, Que leurs traits sans frapper s'envolent en éclats. La mort, en leur printemps, ces chenilles suffoque, Comme le limaçon sèche dedans la coque, Ou comme l'avorton qui naît en périssant Et que la mort reçoit de ses mains en naissant. Brûle d'un vent mauvais jusque dans les racines Les boutons les premiers de ces tendres épines; Tout périsse, et que nul ne les prenne en ses mains Pour de ce bois maudit réchauffer les humains. Au temps que la feille. . . Au temps que la feille blesme Pourrist languissante à bas, J'allois esgarant mes pas Pensif, honteux de moy mesme, Pressant du pois de mon chef Mon menton sur ma poitrine, Comme abatu de ruine Ou d'un horrible meschef. Après, je haussois ma veuë, Voiant, ce qui me deplaist, Gemir la triste forest Qui languissoit toute nuë, Veufve de tant de beautez Que les venteuses tempestes Briserent depuis les festes Jusqu'aux piedz acraventez. Où sont ces chesnes superbes, Ces grands cedres hault montez Quy pourrissent leurs beautez Parmy les petites herbes? Où est ce riche ornement, Où sont ces espais ombrages Qui n'ont sçeu porter les rages D'un automne seulement? Ce n'est pas la rude escorce Qui tient les trons verdissans: Les meilleurs, non plus puissans, Ont plus de vie et de force, Tesmoin le chaste laurier Qui seul en ce temps verdoie Et n'a pas esté la proie D'un yver fascheux et fier. Quant aussi je considere Un jardin veuf de ses fleurs, Où sont ses belles couleurs Qui y florissoient naguere, Où si bien estoient choisis Les bouquets de fleurs my escloses, Où sont ses vermeilles rozes Et ses oillets cramoisis? J'ai bien veu qu'aux fleurs nouvelles, Quant la rose ouvre son sein, Le barbot le plus villain Ne ronge que les plus belles: N'ay je pas veu les teins vers, La fleur de meilleure eslitte, Le lys et la margueritte, Se ronger de mille vers? Mais du myrthe verd la feuille Vit tousjours et ne luy chault De vent, de froit, ny de chault, De ver barbot, ny abeille Tousjours on le peut cuillir Au printemps de sa jeunesse, Ou quant l'yver qui le laisse Fait les autres envieillir. Entre un milion de perles Dont les carquans sont bornez Et dont les chefz sont ornez De nos nimphes les plus belles, Une seulle j'ai trouvé Qui n'a tache, ne jaunisse, Ne obscurité, ne vice, Ni un gendarme engravé. J'ay veu parmi nostre France Mille fontaines d'argent, Où les nimphes vont nageant Et y font leur demourance; Mille chatouilleux zephirs De mille plis les font rire: Là on trompe son martire D'un milion de plaisirs. Mais un aspit y barbouille, Ou le boire y est fiebvreux, Ou le crapault venimeux Y vit avecq' la grenoille. Ô mal assise beauté! Beauté comme mise en vente, Quand chascun qui se presente Y peut estre contenté! J'ay veu la claire fontaine Où ces vices ne sont pas, Et qui en riant en bas Les clairs diamens fontaine: Le moucheron seulement Jamais n'a peu boire en elle, Aussi sa gloire immortelle Florist immortellement. J'ai veu tant de fortes villes Dont les clochers orguilleux Percent la nuë et les cieux De piramides subtiles, La terreur de l'univers, Braves de gendarmerie, Superbes d'artillerie, Furieuses en boulevers: Mais deux ou trois fois la fouldre Du canon des ennemis A ses forteresses mis Les piedz contremont en pouldre: Trois fois le soldat vengeant L'yre des Dieux alumée, Horrible en sang, en fumée, La foulla, la sacageant. Là n'a flory la justice, Là le meurtre ensanglanté Et la rouge cruauté Ont heu le nom de justice, Là on a brisé les droitz, Et la rage envenimée De la populace armée A mis soubz les pieds les loix. Mais toy, cité bien heureuse Dont le palais favory A la justice cheri, Tu regne victorieuse: Par toy ceux là sont domtez Qui en l'impudique guerre Ont tant prosterné à terre De renoms et de beautez. Tu vains la gloire de gloire, Les plus grandes de pouvoir, Les plus doctes de savoir, Et les vaincueurs de victoire, Les plus belles de beauté, La liberté par la crainte, L'amour par l'amitié sainte, Par ton nom l'eternité. En mieux il tournera. . . En mieux il tournera l'usage des cinq sens. Veut-il suave odeur? il respire l'encens Qu'offrit jésus en croix, qui en donnant sa vie Fut le prêtre, l'autel et le temple et l'hostie. Faut-il des sons? le Grec qui jadis s'est vanté D'avoir ouï les cieux, sur l'Olympe monté, Serait ravi plus haut quand cieux, orbes et pôles Servent aux voix des saints de luths et de violes. Pour le plaisir de voir les yeux n'ont point ailleurs Vu pareilles beautés ni si vives couleurs. Le goût, qui fit chercher des viandes étranges, Aux noces de l'Agneau trouve le goût des anges, Nos mets délicieux toujours prêts sans apprêts, L'eau du rocher d'Oreb et le Man toujours frais: Notre goût, qui à soi est si souvent contraire, Ne goûtra l'amer doux ni la douceur amère. Et quel toucher peut être en ce monde estimé Au prix des doux baisers de ce Fils bien-aimé? Ainsi dedans la vie immortelle et seconde Nous aurons bien les sens que nous eûmes au monde, Mais, étant d'actes purs, ils seront d'action Et ne pourront souffrir infirme passion: Purs en sujets très purs, en Dieu ils iront prendre Le voir, l'odeur, le goût, le toucher et l'entendre. Au visage de Dieu seront nos saints plaisirs, Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs, Désirs, parfaits amours, hauts désirs sans absence, Car les fruits et les fleurs n'y font qu'une naissance. Chétif, je ne puis plus approcher de mon oeil L'oeil du ciel; je ne puis supporter le soleil. Encor tout ébloui, en raisons je me fonde Pour de mon âme voir la grande âme du monde, Savoir ce qu'on ne sait et qu'on ne peut savoir, Ce que n'a ouï l'oreille et que l'oeil n'a pu voir; Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole, Le coeur ravi se tait, ma bouche est sans parole: Tout meurt, l'âme s'enfuit, et reprenant son lieu Extatique se pâme au giron de son Dieu. Mais quoi! c'est trop chanté. . . Mais quoi! c'est trop chanté, il faut tourner les yeux Éblouis de rayons dans le chemin des cieux. C'est fait, Dieu vient régner, de toute prophétie Se voit la période à ce point accomplie. La terre ouvre son sein, du ventre des tombeaux Naissent des enterrés les visages nouveaux: Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces. Ici les fondements des châteaux rehaussés Par les ressuscitants promptement sont percés; Ici un arbre sent des bras de sa racine Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine; Là l'eau trouble bouillonne, et puis s'éparpillant Sent en soi des cheveux et un chef s'éveillant. Comme un nageur venant du profond de son plonge, Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe. Les corps par les tyrans autrefois déchirés Se sont en un moment en leurs corps asserrés, Bien qu'un bras ait vogué par la mer écumeuse De l'Afrique brûlée en Tylé froiduleuse. Les cendres des brûlés volent de toutes parts; Les brins plus tôt unis qu'ils ne furent épars Viennent à leur poteau, en cette heureuse place Riants au ciel riant d'une agréable audace. Pressé de désespoir. . . Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois Mon poignard nu, je l'offre aux mains de ma déesse, Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix, Ces mots coupés je presse: " Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire, Prends ce fer en tes mains pour m'en ouvrir le sein, Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire, Et le pressant tout chaud, étouffe en l'autre main Sa vie et son martyre. Ah dieu! si pour la fin de ton ire ennemie Ta main l'ensevelit, un sépulcre si beau Sera le paradis de son âme ravie, Le fera vivre heureux au milieu du tombeau D'une plus belle vie! " Mais elle fait sécher de fièvre continue Ma vie en languissant, et ne veut toutefois, De peur d'avoir pitié de celui qu'elle tue, Rougir de mon sang chaud l'ivoire de ses doigts, Et en troubler sa vue. Ô divine Inconstance. . . Ô divine Inconstance, aie pitié de moi Guéris en me blessant ma plaie et mon émoi, Pardonne le dépit de mon âme pressée, Pardonne-lui les maux qu'au premier offensée, Elle a vomi sur toi frénétique en courroux. Change sa volonté, ton nom lui sera doux, Et comme j'ai tourné le médire en louange, Fais qu'un coeur amoureux à n'aimer plus se change. Je te ferai rouler un autel d'un ballon, J'immolerai dessus des feuilles qu'Aquilon Ton père nous fait choir au pluvieux automne, Je t'offrirai de l'air d'une cloche qui sonne, Et le coq qui virait sur le haut du clocher, Dansant de cent façons; je courrai te chercher De l'eau et du savon, et ferai à merveilles D'une paille fendue envoler des bouteilles; J'offrirai du duvet, plumes, fleurs et chardons, Et de l'eau de la mer et des petits glaçons, Un caméléon tout vif, et au lieu de paroles, Je dirai sans propos cent mille fariboles, Et sacrant tout cela à ton nom immortel Je brûlerai encor et le temple et l'autel. Soubs la tremblante courtine. . . Soubs la tremblante courtine De ces bessons arbrisseaux, Au murmure qui chemine Dans ces gazouillans ruisseaux, Sur un chevet touffu esmaillé des couleurs D'un million de fleurs, A ces babillars ramages D'osillons d'amour espris, Au fler des roses sauvages Et des aubepins floris, Portés, Zephirs pillars sur mille fleurs trottans, L'haleine du Printemps. Ô doux repos de mes pennes, Bras d'yvoire pottelez, Ô beaux yeulx, claires fontaines Qui de plaisir ruisselez, Ô giron, doux suport, beau chevet esmaillé A mon chef travaillé! Vos doulceurs au ciel choisies, Belle bouche qui parlez, Sous vos levres cramoysies Ouvrent deux ris emperlez; Quel beaulme precieux flotte par les zephirs De vos tiedes souspirs! Si je vis, jamais ravie Ne soit ceste vie icy, Mais si c'est mort, que la vie Jamais n'ait de moy soucy: Si je vis, si je meurs, ô bien heureux ce jour Ou paradis d'amour! Sus. . . Sus! que mon âme donc aille servir son âme Et que ce corps ne soit inutile à sa dame! Premièrement je prie à mains jointes les dieux Émus de mon ardeur, qu'ils fassent de mes yeux Deux brillants diamants sur qui la molle audace Du poinçon acéré ne laisse aucune trace, Non plus que sur mon coeur on n'a jamais pu voir Que le fer ni le feu aient eu aucun pouvoir. Ce sera pour complaire à la meurtrière vue Qui tira pai mes yeux mon coeur à l'impourvue, Ce sera pour orner et les mains et les doigts Qui serrèrent ma vie esclave sous ses lois. Que mes dents par les cieux soient faites immortelles Changées pour jamais en tout autant de perles Sans tache ni obscur, comme sans tache aussi Fut mon amour, mon âme, et ma foi jusqu'ici. Ce sera pour lier cet obstiné courage A rendre pour l'amour la peine et le dommage, Ce sera pour lier sa chevelure en rond, Pour embellir son chef et couronner son front. Ma peau lui servira de véritable ocagne Meilleure qu'il n'en vient de la mi-maure Espagne, Pour garantir du chaud du soleil outrageux Les mains de ma meurtrière, en sorte que je veux Garder contre le feu ce qui me met en cendre, Et pour mille forfaits tel service lui rendre. Et vous, mes nerfs, lassés de tirer mes malheurs, Je veux que ci-après vous chantiez mes douleurs Sur le luth enchanteur que ma maîtresse fière A l'ouïr de ma mort lâchera en colère Sur le dos de son lit. Change, coeur endurci, Change, coeur obstiné, change de nom aussi: Tu as aimé les coups et les piqûres Et tu prends à plaisir et faveur les blessures; Quand mes yeux seront clos d'un éternel sommeil, Tu auras un office et supplice pareil: Tu serviras Diane et sur les mêmes brèches Que firent dedans toi mille sanglantes flèches Tu seras gardien des épingles qu'au soir Sa délicate main te fera recevoir, Celles qui remparaient d'un satin noir sa face, Ou qui piquaient mes doigts punis de mon audace. Coule, sang irrité, et après mon malheur Ne change point encor ta naïve couleur, Fais-toi son vermillon, ô plaie bienheureuse, Qui poussant sur mon sang mon âme langoureuse Lui donne ce soulas qu'au bout de mes douleurs Renaîtront de ma mort tant de vives couleurs Qui feront ma sévère, à nulle autre pareille, Au lustre de mon sang reluire plus vermeille. . . Tu vois. . . "Tu vois, juste vengeur, les fleaux de ton Eglise, Qui, par eux mise en cendre et en masure mise, A, contre tout espoir, son espérance en toy, Pour son retranchement, le rempart de la foy. Tes ennemis et nous sommes esgaux en vice, Si, juge, tu te sieds en ton lict de justice; Tu fais pourtant un choix d'enfans ou d'ennemis Et ce choix est celuy que ta grace y a mis. Si tu leur fais des biens, ils s'enflent en blasphemes, Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous mesmes; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux; Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous. . . . Veux-tu long-temps laisser en cette terre ronde Regner ton ennemy? N'es-tu seigneur du monde, Toy, Seigneur, qui abbats, qui blesses, qui gueris, Qui donnes vie et mort, qui tüe et qui nourris? Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand' merveilles; Quant tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles? Leurs mains ne servent plus qu'à nous persecuter; Ils ont tout pour Satan, et rien pour te porter. Sion ne reçoit d'eux que refus et rudesses, Mais Babel les rançonne et pille leurs richesses; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Monstrent l'or aux enfers et les neiges aux cieux. Les temples du payen, du Turc, de l'idolatre, Haussent au ciel l'orgueil du marbre et de l'albastre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hebergé, A basti tout le monde et n'i est pas logé! Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hyrondelles; On dresse quelque fuye aux simples colombelles; Tout est mis à l'abry par le soing des mortels, Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni autels; Tu as tout l'univers, où ta gloire on contemple, Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple, Où te chassera l'homme, ô Dieu victorieux? Tu possedes le ciel et les cieux des hauts cieux? Nous faisons des rochers les lieux où l'on te presche, Un temple de l'estable, un autel de la creiche; Eux, du temple une estable aux asnes arrogants, De la saincte maison la caverne aux brigands. Les premiers des chrestiens prioient aux cimetieres: Nous avons faict ouir aux tombeaux nos prieres, Faiet sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annoncé la vie aux logis de la mort. Tu peux faire conter ta loüange à la pierre; Mais n'as-tu pas tousjours ton marchepied en terre? Ne veux-tu plus avoir d'autres temples sacrez Qu'un blanchissant amas d'os de morts asserrez? Les morts te loüeront-ils? Tes faicts grands et terribles Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles? N'aurons-nous entre nous que visages terreux, Murmurant ta loüange aux secrets de nos creux? En ces lieux caverneux tes cheres assemblées, Des ombres de la mort incessamment troublées, Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux, Et ton renom voler des terres dans les cieux? Quoy! serons-nous muets, serons-nous sans oreilles, Sans mouvoir, sans chanter, salis ouïr tes merveilles? As-tu esteint en nous ton sanctuaire? Non, De nos temples vivans sortira ton renom. Tel est en cet estat le tableau de l'Eglise Elle a les fers aux pieds, sur les gesnes assise, A sa gorge là corde et le fer inhumain, Un pseaume dans la bouche et un luth en la main. Tu aimes de ses mains la parfaicte harmonie: Nostre luth chantera le principe de vie; Nos doigts ne sont plus doigts que pour trouver tes sons, Nos voix ne sont plus voix qu'à tes sainctes chansons. Mets à couvert ces voix que les pluies enroüent; Deschaine donc ces doigts, que sur ton luth ils joüent; Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous monstre le ciel pour y tourner les yeux. Soient tes yeux addoucis à guerir nos miseres, Ton oreille propice ouverte à nos prieres, Ton sein desboutonné à loger nos souspirs Et ta main liberalle à nos justes desirs. Que ceux qui ont fermé les yeux à nos miseres, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prieres, De coeur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de mains pour donner, mais bien pour nous oster, Trouvent tes yeux fermez à juger leurs miseres; Ton oreille soit sourde en oiant leurs prieres; Ton sein ferré soit clos aux pitiez, aux pardons; Ta main seiche sterile aux bien-faicts et aux dons. Soient tes yeux clair-voyants à leurs pechez extremes, Soit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphemes, Ton sein desboutonné pour s'enfler de courroux, Et ta main diligente à redoubler tes coups. Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre; Le meschant rit plus haut que le bon n'y souspire; Nos cris mortels n'i font qu'incommoder leurs ris, Les ris de qui l'esclat oste l'air à nos cris. Ils crachent vers la lune, et les voutes celestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes? Ne partiront jamais du throsne où tu te sieds Et la Mort et l'Enfer qui dorment à tes pieds? Leve ton bras de fer, haste tes pieds de laine; Venge ta patience en l'aigreur de ta peine: Frappe du ciel Babel: les cornes de son front Deffigurent la terre et luy ostent son rond. " Voici la mort du ciel. . . Voici la mort du ciel en l'effort douloureux Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux. Le ciel gémit d'ahan, tous ses nerfs se retirent, Ses poumons près à près sans relâche respirent. Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux, Le bel oeil de ce monde est privé de ses yeux; L'âme de tant de fleurs n'est plus épanouie, Il n'y a plus de vie au principe de vie: Et, comme un corps humain est tout mort terrassé Dès que du moindre coup au coeur il est blessé, Ainsi faut que le monde et meure et se confonde Dès la moindre blessure au soleil, coeur du monde. La lune perd l'argent de son teint clair et blanc, La lune tourne en haut son visage de sang; Toute étoile se meurt: les prophètes fidèles Du destin vont souffrir éclipses éternelles. Tout se cache de peur: le feu s'enfuit dans l'air, L'air en l'eau, l'eau en terre; au funèbre mêler Tout beau perd sa couleur. Source: http://www.poesies.net