Stances. Agrippa D'Aubigné. (1552-1630) TABLE DES MATIERES À l'éclair violent de ta face divine. . . À longs filets de sang ce lamentable corps. . . Complainte A Sa Dame. J'ouvre mon estomac, une tombe sanglante. . . Mais quoi ! déjà les Cieux s'accordent à pleurer. . . Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse. . . Puisque le cors blessé, mollement estendu. . . Quand mon esprit jadis sujet à ta colère. . . Quiconque sur les os des tombeaux effroyables. . . Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie. . . Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies. . . À l'éclair violent de ta face divine. . . A l'éclair violent de ta face divine, N'étant qu'homme mortel, ta céleste beauté Me fit goûter la mort, la mort et la ruine Pour de nouveau venir à l'immortalité. Ton feu divin brûla mon essence mortelle, Ton céleste m'éprit et me ravit aux Cieux, Ton âme était divine et la mienne fut telle : Déesse, tu me mis au rang des autres dieux. Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie Pour cueillir, sans la mort, l'immortelle beauté, J'ai vécu de nectar, j'ai sucé l'ambroisie, Savourant le plus doux de la divinité. Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie, J'ai des autels fumants comme les autres dieux, Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux. Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche, Venge à coups de marteaux son impuissant courroux, Tandis que j'ai cueilli le baiser et la couche Et le cinquième fruit du nectar le plus doux. Ces humains aveuglés envieux me font guerre, Dressant contre le ciel l'échelle, ils ont monté, Mais de mon paradis je méprise leur terre Et le ciel ne m'est rien au prix de ta beauté. À longs filets de sang ce lamentable corps. . . A longs filets de sang ce lamentable corps Tire du lieu qu'il fuit le lien de son âme, Et séparé du coeur qu'il a laissé dehors, Dedans les forts liens et aux mains de sa dame, Il s'enfuit de sa vie et cherche mille morts. Plus les rouges destins arrachent loin du coeur Mon estomac pillé, j'épanche mes entrailles Par le chemin qui est marqué de ma douleur. La beauté de Diane ainsi que des tenailles Tirent l'un d'un côté, l'autre suit le malheur. Qui me voudra trouver détourne par mes pas, Par les buissons rougis, mon corps de place en place, Comme un vaneur baissant la tête contre bas Suit le sanglier blessé aisément à la trace, Et le poursuit à l'oeil jusqu'au lieu du trépas. Diane, qui voudra me poursuivre en mourant, Qu'on écoute les rocs résonner mes querelles, Qu'on suive pour mes pas de larmes un torrent, Tant qu'on trouve séché de mes peines cruelles Un coffre, ton portrait, et rien au demeurant. Les champs sont abreuvés après moi de douleurs, Le souci, l'encolie, et les tristes pensées Renaissent de mon sang et vivent de mes pleurs, Et des cieux les rigueurs contre moi courroucées Font servir mes soupirs à éventer ses fleurs. Un bandeau de fureur épais presse mes yeux Qui ne discernent plus le danger ni la voie, Mais ils vont effrayant de leur regard les lieux Où se trame ma mort, et ma présence effraie Ce qu'embrassent la terre et la voûte des cieux. Complainte A Sa Dame. Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n'aimez lire Les escrits de mon coeur, les feux de mon martyre : Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux, Voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes, Oyez comme les vents pour moy levent les armes, A ce sacré papier ne refusez vos yeux. Boute-feux dont l'ardeur incessamment me tuë, Plus n'est ma triste voix digne if estre entenduë : Amours, venez crier de vos piteuses voix Ô amours esperdus, causes de ma folie, Ô enfans insensés, prodigues de ma vie, Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts. Vous accusez mon feu, vous en estes l'amorce, Vous m'accusez d'effort, et je n'ay point de force, Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains, Vous accusez la main, et le coeur luy commande, L'amour plus grand au coeur, et vous encor plus grande, Commandez à l'amour, et au coeur et aux mains. Mon peché fut la cause , et non pas l'entreprendre; Vaincu, j'ay voulu vaincre, et pris j'ay voulu prendre. Telle fut la fureur de Scevole Romain : Il mit la main au feu qui faillit à l'ouvrage, Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage, Brusloit bien plus son coeur qu'il ne brusloit sa main. Mon coeur a trop voulu, ô superbe entreprise, Ma bouche d'un baiser à la vostre s'est prise, Ma main a bien osé toucher à vostre sein, Qu'eust -il après laissé ce grand coeur d 'entreprendre, Ma bouche vouloit l'ame à vostre bouche rendre, Ma main sechoit mon coeur au lieu de vostre sein. J'ouvre mon estomac, une tombe sanglante. . . J'ouvre mon estomac, une tombe sanglante De maux ensevelis. Pour Dieu, tourne tes yeux, Diane, et vois au fond mon coeur parti en deux, Et mes poumons gravés d'une ardeur violente, Vois mon sang écumeux tout noirci par la flamme, Mes os secs de langueurs en pitoyable point Mais considère aussi ce que tu ne vois point, Le reste des malheurs qui saccagent mon âme. Tu me brûles et au four de ma flamme meurtrière Tu chauffes ta froideur : tes délicates mains Attisent mon brasier et tes yeux inhumains Pleurent, non de pitié, mais flambants de colère. À ce feu dévorant de ton ire allumée Ton oeil enflé gémit, tu pleures à ma mort, Mais ce n'est pas mon mal qui te déplait si fort Rien n'attendrit tes yeux que mon aigre fumée. Au moins après ma fin que ton âme apaisée Brûlant le coeur, le corps, hostie à ton courroux, Prenne sur mon esprit un supplice plus doux, Étant d'ire en ma vie en un coup épuisée. Mais quoi ! déjà les Cieux s'accordent à pleurer. . . Mais quoi ! déjà les Cieux s'accordent à pleurer, Le soleil s'obscurcit, une amère rosée Vient de gouttes de fiel la terre énamourer, D'un crêpe noir la lune en gémit déguisée, Et tout pour mon amour veut ma mort honorer. Au plus haut du midi, des étoiles les feux, Voyant que le soleil a perdu sa lumière, Jettent sur mon trépas leurs pitoyables jeux, Et d'errines aspects soulagent ma misère. L'hymne de mon trépas est chanté par les Cieux. Les anges ont senti mes chaudes passions, Quittent des Cieux aimés leur plaisir indicible, Ils souffrent affligés de mes afflictions, Je les vois de mes yeux bien qu'ils soient invisibles, Je ne suis fasciné de douces fictions. Tout gémit, tout se plaint, et mon mal est si fort Qu'il émeut fleurs, côteaux, bois et roches étranges, Tigres, lions et ours et les eaux et leur port, Nymphes, les vents, les cieux, les astres et les anges. Tu es loin de pitié et plus loin de ma mort, Plus dure que les rocs, les côtes et la mer, Plus altière que l'air, que les cieux et les anges, Plus cruelle que tout ce que je puis nommer, Tigres, ours et lions, serpents, monstres étranges, Tu ris en me tuant et je meurs pour aimer. Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse. . . Pressé de désespoir, mes yeux flambants je dresse À ma beauté cruelle, et baisant par trois fois Mon poignard nu, je l'offre aux mains de ma déesse, Et lâchant mes soupirs en ma tremblante voix, Ces mots coupés je presse : " Belle, pour étancher les flambeaux de ton ire, Prends ce fer en tes mains pour m'en ouvrir le sein, Puis mon coeur haletant hors de son lieu retire, Et le pressant tout chaud, étouffe en l'autre main Sa vie et son martyre. Ah dieu ! si pour la fin de ton ire ennemie Ta main l'ensevelit, un sépulcre si beau Sera le paradis de son âme ravie, Le fera vivre heureux au milieu du tombeau D'une plus belle vie ! " Mais elle fait sécher de fièvre continue Ma vie en languissant, et ne veut toutefois, De peur d'avoir pitié de celui qu'elle tue, Rougir de mon sang chaud l'ivoire de ses doigts, Et en troubler sa vue. Puisque le cors blessé, mollement estendu. . . Puisque le cors blessé, mollement estendu Sur un lit qui se courbe aux malheurs qu'il suporte Me faict venir au ronge et gouster mes douleurs, Mes membres, jouissez du repos pretendu, Tandis l'esprit lassé d'une douleur plus forte Esgalle au corps bruslant ses ardentes chaleurs. Le corps vaincu se rend, et lassé de souffrir Ouvre au dard de la mort sa tremblante poitrine, Estallant sur un lit ses misérables os, Et l'esprit, qui ne peut pour endurer mourir, Dont le feu violent jamais ne se termine, N'a moyen de trouver un lit pour son repos. Les medecins fascheux jugent diversement De la fin de ma vie et de l'ardente flamme Qui mesme fait le cors pour mon ame souffrir, Mais qui pourroit juger de l'eternel torment Qui me presse d'ailleurs ? Je sçay bien que mon ame N'a point de medecins qui la peussent guerir. Mes yeux enflez de pleurs regardent mes rideaux Cramoisis, esclatans du jour d'une fenestre Qui m'offusque la veuë, et faict cliner les yeux, Et je me resouviens des celestes flambeaux, Comme le lis vermeil de ma dame faict naistre Un vermeillon pareil à l'aurore des Cieux. Je voy mon lict qui tremble ainsi comme je fais, Je voy trembler mon ciel, le chaslit et la frange Et les soupirs des vents passer en tremblottant; Mon esprit temble ainsi et gemist soubs le fais D'un amour plein de vent qui, muable, se change Aux vouloirs d'un cerveau plus que l'air inconstant. Puis quant je ne voy' rien que mes yeux peussent voir, Sans bastir là dessus les loix de mon martyre, Je coulle dans le lict ma pensée et mes yeux ; Ainsi puisque mon ame essaie à concevoir Ma fin par tous moyens, j'attens et je desire Mon corps en un tombeau, et mon esprit es Cieux. Quand mon esprit jadis sujet à ta colère. . . Quand mon esprit jadis sujet à ta colère Aux Champ Élysiens achèvera mes pleurs, Je verrai les amants qui de telle misère Goûtèrent tels repos après de tels malheurs, Tes semblables aussi que leur sentence même Punit incessamment en Enfer creux et blême, A quiconques aura telle dame servie Avec tant de rigueur et de fidélité, J'égalerai ma mort comme je fis ma vie, Maudissant à l'envi toute légèreté, Fuyant l'eau de l'oubli pour faire expérience Combien des maux passés douce est la souvenance. Ô amants échappés des misères du monde, Je fus le serf d'un oeil plus beau que nul autre oeil, Serf d'une tyrannie à nulle autre seconde, Et mon amour constant jamais n'eut son pareil. Il n'est amant constant qui en foi me devance, Diane n'eut jamais pareille en inconstance, Je verrai aux Enfers les peines préparées A celles-là qui ont aimé légèrement, Qui ont foulé au pied les promesses jurées, Et pour chaque forfait, chaque propre tourment. Dieux, frappez l'homicide, ou bien la justice erre Hors des hauts Cieux bannie ainsi que de la terre ! Autre punition ne faut à l'inconstante Que de vivre cent ans à goûter les remords De sa légèreté inhumaine, sanglante, Ses mêmes actions lui seront mille morts, Ses traits la frapperont et la plaie mortelle Qu'elle fit en mon sein resaignera sur elle. Je briserai la nuit les rideaux de sa couche, Assiégeant des trois Soeurs infernales le lit, Portant le feu, la plainte et le sang en ma bouche. Le réveil ordinaire est l'effroi de la nuit, Mon cri contre le Ciel frappera la vengeance Du meurtre ensanglanté fait par son inconstance. Quiconque sur les os des tombeaux effroyables. . . Quiconque sur les os des tombeaux effroyables Verra le triste amant, les restes misérables D'un coeur séché d'amour, et l'immobile corps Qui par son âme morte est mis entre les morts, Qu'il déplore le sort d'une âme à soi contraire, Qui pour un autre corps à son corps adversaire Me laisse examiné sans vie et sans mourir, Me fait aux noirs tombeaux après elle courir. Démons qui fréquentez des sépulcres la lame, Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme, Ou montrez-moi les os qu'elle suit adorant De la morte amitié qui n'est morte en mourant. Diane, où sont les traits de cette belle face ? Pourquoi mon oeil ne voit comme il voyait ta grâce, Ou pourquoi l'oeil de l'âme, et plus vif et plus fort, Te voit et n'a voulu se mourir en ta mort ? Elle n'est plus ici, ô mon âme aveuglée, Le corps vola au ciel quand l'âme y est allée; Mon coeur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts Son coeur, son sang, ses yeux, si c'était là son corps. Si tu brûle à jamais d'une éternelle flamme, A jamais je serai un corps sans toi, mon âme, Les tombeaux me verront effrayé de mes cris, Compagnons amoureux des amoureux esprits. Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie. . . Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie, En ce qui est hideux je cherche mon confort : Fuyez de moi, plaisirs, heurs, espérance et vie, Venez, maux et malheurs et désespoir et mort ! Je cherche les déserts, les roches égarées, Les forêts sans chemin, les chênes périssants, Mais je hais les forêts de leurs feuilles parées, Les séjours fréquentés, les chemins blanchissants. Quel plaisir c'est de voir les vieilles haridelles De qui les os mourants percent les vieilles peaux : Je meurs des oiseaux gais volants à tire d'ailes, Des courses de poulains et des sauts de chevreaux ! Heureux quand je rencontre une tête séchée, Un massacre de cerf, quand j'oy les cris des faons ; Mais mon âme se meurt de dépit asséchée, Voyant la biche folle aux sauts de ses enfants. J'aime à voir de beautés la branche déchargée, À fouler le feuillage étendu par l'effort D'automne, sans espoir leur couleur orangée Me donne pour plaisir l'image de la mort. Un éternel horreur, une nuit éternelle M'empêche de fuir et de sortir dehors Que de l'air courroucé une guerre cruelle Ainsi comme l'esprit, m'emprisonne le corps ! Jamais le clair soleil ne rayonne ma tête, Que le ciel impiteux me refuse son oeil, S'il pleut qu'avec la pluie il crève de tempête, Avare du beau temps et jaloux du soleil. Mon être soit hiver et les saisons troublées, De mes afflictions se sente l'univers, Et l'oubli ôte encore à mes peines doublées L'usage de mon luth et celui de mes vers. Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies. . . Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies, Horriblant de nos cris les ombres de ces bois : Ces roches égarées, ces fontaines suivies Par l'écho des forêts répondront à nos voix. Les vents continuels, l'épais de ces nuages, Ces étangs noirs remplis d'aspics, non de poissons, Les cerfs craintifs, les ours et lézardes sauvages Trancheront leur repos pour ouïr mes chansons. Comme le feu cruel qui a mis en ruine Un palais, forcenant léger de lieu en lieu, Le malheur me dévore, et ainsi m'extermine Le brandon de l'amour, l'impitoyable dieu. Hélas ! Pans forestiers et vous faunes sauvages, Ne guérissez-vous point la plaie qui me nuit, Ne savez-vous remède aux amoureuses rages, De tant de belles fleurs que la terre produit ? Au secours de ma vie ou à ma mort prochaine Accourez, déités qui habitez ces lieux, Ou soyez médecins de ma sanglante peine, Ou faites les témoins de ma perte vos yeux. Relégué parmi vous, je veux qu'en ma demeure Ne soit marqué le pied d'un délicat plaisir, Sinon lorsqu'il faudra que consommé je meure, Satisfait du plus beau de mon triste désir. Le lieu de mon repos est une chambre peinte De mil os blanchissants et de têtes de morts, Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte : Un oubli gracieux ne la pousse dehors. Sortent de là tous ceux qui ont encore envie De semer et chercher quelque contentement, Viennent ceux qui voudront me ressembler de vie Pourvu que l'amour soit cause de leur tourment. Je mire en adorant dans une anatomie Le portrait de Diane entre les os, afin Que voyant sa beauté ma fortune ennemie L'environne partout de ma cruelle fin. Dans le corps de la mort j'ai enfermé ma vie, Et ma beauté paraît horrible entre les os. Voilà comment ma joie est de regret suivie, Comment de mon travail ma mort seule a repos. Source: http://www.poesies.net