Moralités Légendaires Par Jules Laforgue (1860-1887) Le miracle des roses. L'autre semis de Sensitives se comporta d'une manière un peu différente, car les cotylédons s'abaissèrent dans la matinée jusqu'à 11 h 30, puis s'élevèrent; mais après midi 10, ils tombèrent de nouveau. Et le grand mouvement ascensionnel de la soirée ne commença qu'à 1 heure 22. DARWIN I Jamais, jamais, jamais cette petite ville d'eaux ne s'en douta, avec son inculte Conseil municipal délégué par des montagnards rapaces et nullement opéra-comique malgré leur costume. Ah! que tout n'est-il opéra-comique!... Que tout n'évolue-t-il en mesure sur cette valse anglaise Myosotis, qu'on entendait cette année-là (moi navré dans les coins, comme on pense) au Casino, valse si décemment mélancolique, si irréparablement derniers, derniers beaux jours!... (Cette valse, oh! si je pouvais vous en inoculer d'un mot le sentiment avant de vous laisser entrer en cette histoire!) O gants jamais rajeunis par les benzines! O brillant et mélancolique va- et-vient de ces existences! O apparences de bonheur si pardonnables! O beautés qui vieilliront dans les dentelles noires, au coin du feu, sans comprendre la conduite des fils viveurs et musclés qu'elles mirent alors au monde avec une si chaste mélancolie!... Petite ville, petite ville de mon c ur. Or les malades n'y tournent pas autour des Sources, tenant en main le verre gradué. C'est des bains qu'on y prend: eaux à 25 degrés (se promener après le bain, puis faire un somme): et c'est pour les névropathes, et c'est surtout pour la femme, pour les féminines qui en sont là. On les voit errer, les bons névropathes, traînant une jambe qui ne valsera plus même sur l'air fragile et compassé de Myosotis, ou poussés dans une petite voiture capitonnée d'un cuir blasé; on en voit quitter soudain leur place pendant un concert au Casino, avec d'étranges bruits de déglutition automatique; ou soudain, à la promenade, se retourner en portant la main à leur nuque comme si quelque mauvais plaisant venait de les frapper d'un coup de rasoir: on en rencontre au coin des bois, la face agitée d'inquiétants tics, semant dans les ravins antédiluviens les petits morceaux de lettres déchirées. Ce sont les névropathes, enfants d'un siècle trop brillant: on en a mis partout. Le bon soleil, ami des couleuvres, des cimetières et des poupées en cire, attire aussi là, comme ailleurs, quelques phtisiques race à pas lents mais chère au dilettante. On jouait dans ce Casino, autrefois! (ô époques brillantes et irresponsables, que mon c ur de fol, que mon c ur vous pleure!) Depuis qu'on n'y joue plus (ô ombre du prince Canino toujours flanqué de son fidèle Leporello, quel fossoyeur incompris vous soigne?) les salles en sont bien désertées, avec leurs inutiles gardiens décorés, en drap bleu à boutons de métal. La salle où on lit les journaux, toujours solides au poste, eux, a toujours pour vous en chasser quelqu'un de ces névropathes dont le bruit de déglutition automatique vous fait tomber le Temps des mains. L'ancienne salle de jeu n'a plus que des toupies hollandaises, des jockey- billards, des vitrines de lots pour loteries enfantines et, dans les coins, des installations pour joueurs de dames et d'échecs. Une autre salle sert de remise du piano à queue d'antan. - ô ballades incurablement romanesques de Chopin, encore une génération que vous avez enterrée! tandis que la jeune fille qui vous joue ce matin, aime, croit que l'amour n'a pas été connu avant elle, n'a pas été connu avant la venue de son c ur distingué et dépareillé, et s'apitoie, ô ballades. sur vos exils incompris. Nul ne soulève aujourd'hui la draperie à fleurs fanées qui couvre ce piano d'antan; mais les courants d'air des belles soirées hasardent d'étranges arpèges d'harmonica dans les stalactites de cristal de ce lustre qui éclaira tant d'épaules bien nourries dansant sur les airs coupables d'Offenbach. Ah! mais aussi, de la terrasse du coupable Casino d'antan, on a vue sur une saine et drue pelouse verte de Lawn-tennis où toute une jeunesse en vérité moderne, musclée, douchée et responsable de l'Histoire, donne cours à ses animal spirits, les bras nus, le torse altier et responsable devant des Jeunes Filles instruites et libres qui vont, boitant élégamment avec leurs chaussures plates, tenant tête au grand air et à l'Homme (au lieu de cultiver leur âme immortelle et de songer à la mort, ce qui, avec la maladie, est l'état naturel des chrétiens). Au-delà de cette verte pelouse de jeunesse en vérité moderne. c'est les premières collines, et la chapelle grecque aux coupoles dorées, avec ses caveaux où l'on relègue tout ce qui meurt de la famille des princes Stourdza. Et plus bas, la villa X..., où boude, peu lettrée d'ailleurs, une reine catholique déchue, chez qui l'on s'inscrit de moins en moins, et qui croit toujours achalander, comme autrefois, la localité, de sa présence. Et puis des collines, des sites de chromo retouchés de donjons romantiques et de cottages à croquer. Et sur cette folle petite ville et son cercle de collines, le ciel infini dont on fait son deuil, ces éphémères féminines ne sortant jamais, en effet, sans mettre une frivole ombrelle entre elles et Dieu. Le comité des fêtes va bien: nuits vénitiennes, enlèvements d'aérostats (l'aéronaute s'appelle toujours Karl Securius), carrousels d'enfants, séances de spiritisme et d'anti-spiritisme: toujours au son de ce brave orchestre local que rien au monde n'empêcherait d'aller chaque matin aux Sources, à sept heures et demie, jouer son choral d'ouverture de la journée, puis, l'après-midi, sous les acacias de la Promenade (oh! les soli de la petite harpiste qui se met en noir, et se pâlit avec de la poudre, et lève les yeux au plafond du Kiosque, pour se faire enlever par quelque exotique névropathe à âme frémissante comme sa harpe!), puis, le soir dans la lumière électrique obligée (oh! la marche d'Aïda sur le cornet à piston vers les étoiles indubitables et chimériques!...) Donc, en définitive, cette petite station de luxe, la voilà comme une ruche distinguée, au fond d'une vallée. Tous, des couples errants, riches d'un passé d'on ne sait où; et point de prolétaires visibles: (oh! que les capitales fussent de fines villes d'eau!) rien que des subalternes de luxe, grooms, cochers, cuisiniers blancs sur le pas des portes le soir, conducteurs d'ânes, piqueurs de vaches laitières pour phtisiques. Et toutes les langues, et toutes les têtes qu'embellit la civilisation. Et au crépuscule, à la musique vraiment quand, baillant un peu, on lève les yeux et voit cet éternel cercle de collines bien entretenues, et ces promeneurs qui tournent avec des sourires aigus et pales, on a à la folie le sentiment d'une prison de luxe, au préau de verdure, et que c'est tout des malades déposés là, des malades de romanesque et de passé, relégués là loin des capitales sérieuses où s'élabore le Progrès. On soupait tous les soirs sur la terrasse non loin, la table de la princesse T... (grande brune mal faite et surfaite) qui croyait faire de l'esprit (quelle erreur!) parmi ses familiers qui le croyaient comme elle (erreur! erreur!): - moi, je regardais le jet d'eau jaillir et monter damnablement vers l'étoile de Vénus qui se levait à l'horizon, tandis que, éveillant les échos de la vallée, montaient aussi des fusées, des fusées telles que d'autres jets d'eau encore, mais plus congénères des étoiles, - des étoiles aussi indubitables et chimériques à ce jet d'eau et à ces fusées, d'ailleurs, qu'à la marche d'Aïda fulminée nostalgiquement par ce roseau pensant de cornet à piston. C'était ineffable comme tout, ces soirées-là. Vous qui y étiez et n'y avez pas attiré votre fiancée inconnue, comme l'aimait attire la foudre, ne cherchez plus, car celle que vous trouveriez désormais ne serait qu'une autre, une pauvre autre. O petite ville, vous avez été mes seules amours, mais en voilà assez. Depuis qu'elle (Elle) est décédée, je n'y reviens guère, je ne m'y frotte guère ce n'est pas sentimentalité (bien que la sentimentalité ne soit pas ce qu'un vain peuple pense), mais un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue, de même que la voix du sang. II Ce fut le jour de la Fête-Dieu. Depuis le matin les vieilles cloches carillonnaient. Cloches, mes cloches! Divins reproches!... Mais ces cloches divines contrastaient trop avec certains intérêts de mesquine réclame. En effet, il devait y avoir procession, la grand'place en était la principale station, et sur cette grand'place, tous les ans, les deux hôtels d'Angleterre et de France réveillaient les pénibles rivalités de Waterloo et du Grand-Prix, dans la mise en scène de leurs reposoirs. L'opinion publique (vox populi, vox Dei) donna cette fois encore la palme à l'hôtel d'Angleterre. Et, de fait, outre l'arrangement classique, sur le tapis à tringles de cuivre couvrant les marches du perron, des quatre tableaux de sainteté avec jardinières de table-d'hôte et candélabres toutes bougies allumées au soleil de juin, voilà que ce repaire de fils d'Albion exhibait, au haut de la dernière marche, dans un fouillis d'éventails de palmiers, une sainte Thérèse (la patronne de l'endroit) dont l'hystérique rococo polychromé tirait malsainement l' il. Tandis que l'hôtel de France n'avait su que renchérir sur ses orgies de fleurs de l'année d'avant. Il est vrai que, au troisième angle de la grand-place, l'hôtel de la duchesse H. interposait, pour la sauvegarde du bon ton et l'édification des masses, la sérénité supérieure d'un reposoir à lui: trois bonheur-du-jour supportant, parmi des pivoines, des plumes de paon et des bougies roses, entre une Sainte-Famille de Tiepolo et une Madeleine attribuée à Lucas Cranach, le blason de la noble dame, brodé sur écu de peluche amarante. N'importe, il n'y eut qu'une voix pour proclamer la victoire de l'Angleterre. Mais victoire brutale, victoire de clinquant et de paganisme impressionniste, victoire qui sera payée cher, plus tard, dans un monde meilleur. Tandis que le reposoir de l'hôtel de France, sans vouloir discuter l'à- propos de ses charmantes corbeilles de lys (qui ne filent pas), allait être le théâtre d'une seconde édition plus esthétique du Miracle des Roses! Oui, le légendaire Miracle des Roses! Du moins aux yeux de celle qui en fut l'héroïne, touchante et typique créature trop tôt enlevée à l'affection des siens et au dilettantisme de ses amis. Sur la grand'place où les hôtels d'Angleterre et de France sont à réveiller les pénibles rivalités de Waterloo et du Grand-Prix, et qui va être la principale station de la procession de la Fête-Dieu, stationnent déjà au soleil des groupes d'étrangers flambant à mode que veux-tu (au lieu de cultiver leur âme immortelle, etc.) et de simples gens locaux. C'est beau, cela, au grand soleil de juin, mais, ah! voici entrer en scène un être de crépuscule. - Etes-vous bien ainsi, Ruth? - Oui, Patrick. Sous le péristyle d'entrée de l'hôtel, la jeune malade s'allonge décemment en sa chaise longue, un frère Patrick l'enveloppa bien de plaids, tandis que le portier galonné installe à sa gauche, avec une giflable obséquiosité, un paravent. Patrick s'assied au chevet de sa s ur; il tient son mouchoir diaphane comme un parfum, sa bonbonnière de cachou à l'orange, son éventail (un éventail, ô ironie et triste caprice de la dernière heure!), son flacon de muse naturel (le dernier réconfort des mourants); il tient ces tristes accessoires du rôle de sa s ur, il les tient, constamment au service de ses regards, regards déjà réinvités aux altitudes originelles d'au-delà la vie (la vie, cette diète de néant), regards occupés en ce moment à méditer sur la nuance de mains aux phalanges tristement nacrées, les siennes. Ruth n'a jamais été mariée ou fiancée, et son annulaire gauche aux phalanges tristement nacrées porte une alliance, fort mince il est vrai (encore quelque mystère). Idéale agonisante, trop tôt enlevé au dilettantisme de ses amis, en sa robe gris de fer aux longs plis droits, un carrick de fourrure sur les épaules et haut col de dentelle blanche fermé, comme broche, d'une vieille et mince pièce d'or aux trois fleurs de lys; cheveux d'ambre roux massés sur le front et minutieusement tressés en doux chignon plat à la Julia Mammea sur la nuque pure; yeux effarés, bons mais inapprivoisables petite bouche gourmande mais exsangue; air trop tard, trop tard adorable! Trop tard adorable, car comment ce teint de cire s'empourprerait-il désormais dans des scènes de jalousie?... Elle dit, sans doute pour s'écouter dire encore quelque chose: - Ah! Patrick, le bruit de ce gave me fera mourir... A côté de l'hôtel, cascade, en effet, le gave. - Allons, Ruth, ne vous faites pas des idées. Alors elle fourrage, pour s'étirer l'humeur, dans les fades roses-thé (le médecin lui a défendu les roses rouges couleur de sang) jonchant sa couverture à damier noir et blanc, puis conclut, comme toujours, mais avec une moue finement martyre qui dissipe tout soupçon de pose: - Faible, Patrick, faible, en vérité, comme un sachet éventé... C'est le frère et la s ur, mais de mères différentes (très différentes), lui son cadet de quatre ans, adolescent et noble comme un vert sapin de son pays. Ils sont descendus il y a deux mois dans cet hôtel dont ils habitent un pavillon retiré. - Faible, Patrick, faible comme un sachet éventé... Trop pure, en effet, pour vivre, trop nerveuse pour vivoter, mais aussi trop de diamant pour se laisser entamer par l'existence, l'inviolable Ruth, tel un sachet, s'évente peu à peu, de stations d'hiver en stations d'hiver, vers le soleil ami des cimetières, des décompositions et des poupées de cire vierge... L'an passé on la vit aux Indes, à Darjeeling, et c'est là, oh! juvénile phtisique! que sa tuberculose s'est condimentée d'hallucinations. Ceci à la suite d'un étrange suicide dont elle (déjà pourtant retirée du conflit de ce bas monde sanguin) s'est trouvée improvisée par une nuit de lune, au fond d'un jardin, l'inspiratrice éperdument involontaire et l'unique témoin. Et depuis cette nuit-là, dans le fin sang de poitrinaire qu'elle crache, elle croit toujours voir le sang rouge et passionné, le sang même de l'énigmatique suicidé, et elle délire à ce sang si radicalement répandu des choses concises et poignantes. Phtisique, hallucinée: quoi qu'il en soit du fond de tout ce romanesque, la jeune dame « n'en a pas pour longtemps », comme on se permet de le siffloter dans les sous-sols de l'hôtel, à l'office (cet étage est sans pitié). Allons, ainsi qu'en un rêve qui interrompt, pour une saison ou deux, ses voyages personnels et son développement de héros, le bon Patrick suit, d'un il fataliste, les mourantes mourantes aurores des taches hectiques aux pommettes de sa s ur et les lunules de sang à ses mouchoirs. Il ne vit que penché sur le bord de ses yeux, tantôt aigus comme ceux des inapprivoisables oiseaux des Atlantiques, tantôt en brouillard de goudron, et penché sur les veines bleuâtres de ses tempes, bleuâtres comme des éclairs de chaleur, et la servant à table, la promenant, lui apportant chaque matin un bouquet sans soucis, lui montrant des images coloriées, lui jouant au piano les petites choses norwégiennes d'un album de Kjerulf, lui faisant des lectures d'une voix toute spontanée. Justement Patrick, en attendant l'arrivée de la procession, et pour ne pas faire trop attention à quelques grossiers indiscrets stationnant au bas du perron, achève à sa s ur une lecture de Séraphita. ... « Comme une blanche colombe, une âme demeura un instant posée sur ce corps... » - C'est facile à décrire! dit Ruth: non, c'est décidément de la basse confiserie séraphique, cette étude; cela sent Genève où ça a été composé. Et ce messager de lumière qui a une épée et un casque! Pauvre, pauvre Séraphita! non, ce Balzac au cou de taureau ne pouvait pas être ton frère. Et sublime de réserve, Ruth se remet à fourrager d'une main dans les roses-thé qui jonchent le damier noir et blanc de sa couverture, jouant de l'autre avec une étrange plaque émaillée qui semble cadenasser d'ésotérisme sa poitrine sans sexe. Etrange, étrange, en effet, cette plaque d'émail qu'elle caresse sur sa poitrine sans sexe! Approchons-nous, de grâce c'est un émail champlevé, d'un goût barbare et futur, un énorme et splendide il de queue de paon sous une paupière humaine, le tout encadré de cabochons exsangues. A Paris, un jour de mai, au Bois, un pauvre diable, que depuis quelque temps Ruth trouvait toujours sur son chemin, sortit d'un buisson, suivit sa voiture, et jeta à ses pieds cette plaque d'émail, en lui disant d'une voix toute naturelle: - «Pour vous seule, en vous faisant observer que le jour où vous la quitteriez, je me soustrairais à la vie ». Or, un soir, comme elle entrait dans un salon, un monsieur s'évanouit à son aspect. Revenu à lui, ce monsieur balbutia que c'était, non pour elle, mais pour la plaque d'émail qu'elle portait sur la poitrine, et qu'il la priait de lui céder cette plaque pour sa collection. Ruth refusa, raconta l'histoire, donna tout ce qu'elle savait du signalement de ce fou. L'amateur se mit en quête, échoua, languit, vint un jour chez Ruth et y rendit à la grande nature sa pauvre âme d'amateur de choses artificielles. Et voilà le grand secret lâché! Cette Ruth, cette charmante agonisante, par une insondable fatalité, passe sa vie à répandre le suicide sur son chemin, sur son chemin de croix. Avant de venir attrister cette petite ville d'eaux, Ruth opérait à Biarritz et malgré son horreur du sang, elle voulut voir une course de taureaux à San Sebastian. Ruth et son imperturbable frère se trouvaient au-dessus du toril, dans la loge du gouverneur. Ah! comme elle vibrait en sa large toilette d'étamine thé, toilette sommairement drapée, sans plissés ni volants, hâtivement bâtie avec l'en-allé bâché d'un linceul, pour ne pas insulter, semblait-il, par une coupe trop accusée, un fini trop résistant, à la désagrégation en dehors des modes et sans défense de celle qui devait la porter! Il faut admettre que le sang bestial qui coulait là, bu lentement par le sable de l'arène, supplantait celui de son cauchemar normal. Décemment, sans un haut-le-c ur, elle avait exulté déjà devant six haridelles éventrées à l'aveugle, quatre taureaux lardés d'entailles et finalement enferrés, et deux banderilleros culbutés, l'un même blessé à la cuisse. Elle retenait chaque fois le bras du gouverneur-président, quand le cirque entier lui intimait, de ses mille mouchoirs agités, d'agiter le sien pour faire cesser le massacre des chevaux des picadors et appeler les banderilleros. - Oh! pas encore, signor presidente, un engagement, encore, c'est le plus beau... Au cinquième taureau, une bordée de quolibets s'était abattue sur le trop faible signor presidente. Deux chevaux gisaient râlant tendrement dans les pattes l'un de l'autre attendant qu'on les achevât: on en ramenait deux autres perdant des paquets de boyaux. Enfin, sur un signe, les lourds picadors vêtus de jaune s'étaient retirés, laissant le taureau seul, dans un silence prêt, en face du banderillero qui l'attendait avec ses deux enrubannées javelines en arrêt. Il saignait, le pauvre taureau, de maintes éraflures très réussies (c'est-à-dire à fleur de chair pour exaspérer sans affaiblir). Il bondit, puis tourna court, revenant flairer et retourner de ses petites cornes les masses flasques des deux chevaux gisants, et se campant devant eux, le front bas, en sentinelle fraternelle, et comme cherchant à comprendre. En vain, le banderillero, posant, l'appelait, le gouaillait, lui lança même son bonnet à grappes de soie noire dans les pattes, le taureau s'obstinait à chercher, fouillant le sable d'un sabot colère, tout hébété de ce champ clos aux clameurs multicolores où il n'éventrait que des rosses aux yeux bandés ou de rouges flottantes loques. Un capador enjamba la barrière et vint lui lancer au mufle une outre dégonflée: on applaudit. Et alors, voilà que soudain, devant ces vingt mille éventails palpitant dans un grand silence d'attente à splendide ciel ouvert, cette bête s'était mise, le col ostensiblement tendu vers Ruth, comme si seule elle était cause de toutes ces vilaines choses, à pousser au loin des pacages natals un meuglement si surhumainement infortuné (si génial, pour tout dire) qu'il y eut une minute de saisissement général, une de ces minutes où se fondent les religions nouvelles, tandis qu'on emportait évanouie et délirante, qui? - la belle et cruelle dame de la loge présidentielle. Et Ruth reprenait d'une façon déchirante son refrain: - Le sang, le sang... là, sur le gazon; tous les parfums de l'Arabie... Et, naturellement, Ruth ayant passé par là, l'hécatombe de taureaux et de chevaux devait se compléter bien étrangement, en ce jour! Oui, ce signor presidente qui voyait notre jeune et typique héroïne pour la première fois et sans autrement la connaître, cet être singulier, avec sa face de fièvre jaune et ses lunettes d'or, impassible et somnolent créole devant les exigences et les quolibets de tout un cirque, se suicidait le soir même, laissant à l'adresse de Ruth, avec quelques bibelots (souvenirs de l'exil consulaire aux colonies, exil qui lui avait fait sa lasse et étrange âme, disait-il), une énigmatique et noble lettre qu'heureusement Patrick put intercepter, renonçant d'ailleurs à saisir l'à-propos de cette épidémie de bizarres scènes. Et qui les conçut jamais, sinon Celui qui règne dans les cieux? III Les cloches ayant repris haleine comme des personnes, s'étourdirent encore un coup au sein de la Nature irraisonnée qui ne sait pas si elle est plus «naturée» que «naturante», et n'en joint pas moins les deux bouts. On sentait approcher, en rumeur, la procession de Celui qui règne dans les Cieux. On entendait la fanfare. La procession parut. D'abord deux enfants de ch ur à robe garance, portant, de l'air traditionnel et blasé, l'un l'encensoir, l'autre la haute croix de vieil argent. Puis, dans un piétinement de troupeau, une école de gamins, deux par deux, endimanchés par de pauvres mamans qui se surpassèrent, tous tenant le livre de cantiques ouvert au fond de leur chapeau, piaulant traînardement des litanies vers les acacias en boule de la Promenade. Les deux premiers, mis comme de petits bouts de bourgeois influents, arboraient une lourde bannière de moire usée dont deux autres, moins influents, tenaient les glands. A un moment, le père de l'un d'eux, sortant de la haie des spectateurs, s'avança dans les rangs, et, avec sa brosse à barbe et un air « de la paroisse », remit en vigueur la raie pommadée du touchant Eliacin. Les quatre derniers de ce troupeau, les plus grands, et tout pâlots dans leur costume noir de communiants, prêtaient l'épaule aux brancards d'une civière où une Pietà, style rue Saint-Sulpice, était. Quatre chantres à gibus roussis, gantés sans nulle parcimonie, une violente écharpe en sautoir, surveillaient le tout, allant et venant, un poing sur la hanche, tels des sergents d'armes. Puis, venaient des fillettes, angelots en sucre d'orge, tout en blanc ceinturé d'azur, frisées et de muguet couronnées, les bras nus portant des corbeilles pleines de pétales à semer, quelques bourgeoises cossues les escortant d'une ombrelle maternelle. Puis, un pensionnat en toilettes simples non d'uniforme, chantant un cantique d'une voix peu brave. Puis, une cohue de rosières en blanc, quelque congrégation d'Enfants de Marie, couronnées, gantées, excessivement décentes, convoyant çà et là une bannière, quelque civière à idole plastique, de vagues reliques de clocher. En blanc encore, une théorie recueillie de communiantes, voilées à longs plis, les yeux baissés, les mains jointes en pointe, murmurant d'un commun accord des choses apprises par c ur. (Ah! quand le c ur y est...) Alors s'avançait, solide, précédé du corps des pompiers, l'orphéon, un orphéon de paysans boucanés, en redingotes et gibus: cuivres bosselés dans des retours de bals de noces, clarinettes de Jocrisse à la foire, et futaille de la grosse caisse dont la peau portait des bleus, le carton de musique fiché. sale de manipulé, à l'instrument même. Ils équarrissaient en ce moment la marche nuptiale du Songe d'une Nuit d'Eté de Mendelssohn. Encore quatre fillettes choisies, avec leurs corbeilles pleines de pétales de roses à semer, et c'était enfin, ses quatre hampes tenues par des gens de poids, le dais rose à franges d'or abritant l'ecclésiastique officiant, lequel, pompeux au dehors mais en lui-même anéanti, offrit à ces fidèles de grand chemin le soleil légendaire du Trés-Saint-Sacrement. Et le dais fit halte devant le reposoir de l'hôtel de France! O pas étouffés d'édifiante onction, silence en plein jour au soleil, sonnette tintant grêle et sacrée comme à la messe au moment de l'élévation, coups d'encensoir! Ce Saint-Sacrement était évidemment le clou de la procession. Les messieurs s'étaient découverts, nombre de dames s'agenouillaient au bord du trottoir. Nul élégant sceptique ne prit la parole. O silence en plein jour au soleil, sonnette tintant grêle et sacrée comme à la messe au moment de l'élévation, encensoirs élevés par nuages d'hommages! Tout le monde était aux anges. Mais pour Ruth, l'infortunée et typique héroïne que j'ai assumée! ce silence fascinant à crier, cette sonnette grêle et implacable comme au Jugement Dernier, n'est-ce pas l'appareil des désolations de désolation des injustes vallées d'outre-tombe où erre l'autre, le Suicidé, le Suicidé par trop d'amour, le Suicidé sans phrases. avec son trou au front?... Elle déjoint ses mains fébrilement pieuses et, s'accrochant au bras de son frère, la voilà qui se remet à vagir du fond de ses limbes somnambulesques: - Le sang, le sang, là sur les gazons!... Tous les parfums de l'Arabie... O Patrick, si seulement je savais pourquoi. Moi plutôt qu'une autre, dans ce vaste monde où notre sexe est en majorité?... Patrick pourrait lui crier à la fin, et devant tout le monde: « C'est toi qui as commencé! » Mais non, il lui caresse les mains, il lui donne son flacon de sels de musc, doucement, et attend sans scandale, bien que la sentant évanouie. Le prêtre porteur du Saint-Sacrement se tourne ostensiblement un instant vers la riche jeune malade, et la gratifie à distance d'un remuement de lèvres de son saint ministère. Et, au même moment, on voit une petite fillette, une petite fillette poussée par un jeune homme qui radieux et crispé se tient là, sortir des rangs, et, rouge de honte, mais comme subissant des ordres terribles, monter le perron et venir effeuiller autour de la chaise-longue de la pauvre évanouie toutes les roses roses de sa corbeille. (Elle faillit d'ailleurs tomber en redescendant.) Il y a dans la vie des minutes absolument déchirantes, déchirantes pour toutes les classes de la société. Celle-ci n'en fut pas, mais il en est; et l'exception ne saurait que confirmer la règle. La procession se remettait en marche, le Saint-Sacrement allait maintenant encenser la Sainte Thérèse d'un hystérique rococo polychromé de l'hôtel d'Angleterre, avant d'encenser à son tour le blason-reposoir de la duchesse H. les cantiques avaient repris en tête, et la queue de la procession défilait. Elle défilait, la queue de la procession. D'abord les valets de la reine déchue; puis, sur deux files, tout un sénat de bourgeois, chapeau à la main, indélébilement stigmatisés par leurs métiers, des apoplectiques bouchers aux pâtissiers pâles; puis des paysans, voûtés, stratifiés, crânes mal venus, le béret à la main, deux ou trois avec des béquilles, quelques-uns solitaires se racontant des oraisons; puis les s urs de charité, larges manches en manchon, cornettes aux ailes palpitantes comme des Saint-Esprit monstrueusement empesés par une religion aux rites envolés; puis des dames, à ombrelles, et des bonnes; puis des paysannes à châles d'antan, à goitres tannés; de distance en distance un homme ou une femme égrenait un chapelet à haute voix, tandis que les voisins murmuraient les répons. Et la procession de la Fête-Dieu finissait par finir, bêtement tronquée, sur un timide groupe de bonnes. Et le public indépendant s'écoulait, dans la poussière et les pétales foulés, vers les déjeuners à la carte. Cependant, tandis qu'on défait le reposoir: Adieu paniers, vendanges sont faites!... Ruth s'est réveillée, elle regarde, elle exulte, une main sur la plaque d'émail qui cadenasse sa poitrine sans sexe, de l'autre montrant autour d'elle: - O Patrick, Patrick! Vois des roses à la place! Plus de sang, mais des roses d'un sang passé et désormais racheté! Oh! donne-m'en une que je touche... - Tiens, mais c'est pourtant vrai! fait Patrick sans y penser, d'instinct tendre et tout à sa s ur. Oh! du sang changé en roses, en vérité!... - Alors, il est sauvé, Patrick? - Il est, ma foi, sauvé. Elle emplit ses mains de ces pétales et sanglote dedans. - Oh, le pauvre! Maintenant je n'aurai plus à m'occuper de sa situation. Et cela s'achève en une quinte de toux qu'il faut arroser de cet éternel sirop benzoïque. Et en effet, grâce aux roses roses, si à propos effeuillées là, de cette fillette anonyme, Ruth était exorcisée de ses hallucinations, et pouvait désormais s'adonner sans partage au seul et pur travail de sa tuberculose, dont elle reprit le journal d'une plume trempée dans on encrier à fleurs bleues genre Delft. Inutile de dire qu'elle ne sut jamais que, le soir même de cette Fête-Dieu, le frère de la fillette à la corbeille de roses miraculeuses se suicidait à son adresse, dans une chambre d'hôtel, sans autre témoin de l'état de son pauvre c ur que Celui qui règne dans les cieux. Mais le Miracle des Roses était accompli dans toute sa gloire de sang et de roses! Alléluia! Salomé. Naître, c'est sortir: mourir, c'est ren­trer. (Proverbes du royaume d'Annam recueillis par le P. Jourdain, des Missions Étrangères.) I Il faisait ce jour-là deux mille canicules qu'une simple révolution rythmique des Mandarins du Palais avait porté le premier Tétrarque, infime proconsul romain, sur ce trône, dès lors héréditaire par sélection surveillée, des Iles Blanches Ésoté­riques, dès lors perdues pour l'histoire, gardé toutefois cet unique titre de Tétrarque, qui sonnait aussi inviolablement que Monarque, outre les sept symbolismes d'état attachés à la désinence tétra contre celle de monos. En trois pâtés aux pylônes trapus et nus, cours intérieures, galeries, caveaux, et le fameux parc-suspendu avec ses jungles viridant aux brises atlantiques, et l'observatoire ayant l'oeil en vigie à deux cents mètres chez le ciel, et cent rampes de sphinx et de cynocéphales: le palais tétrarchique n'était qu'un monolithe, dégrossi, excavé, évidé, aménagé et finalement poli en un mont de basalte noir jaspé de blanc qui projetait encore une jetée de sonore trottoir, à double file de peupliers violet-­gros-deuil en caisses, fort avant dans la solitude mouvante de la mer jusqu'à cet éternel rocher, l'air d'une éponge ossifiée, tendant un joli phare d'opéra-comique aux jonques noctambules. Titanique masse funèbre veinée de blême! Comme ces façades d'un noir d'ivoire réverbèrent mystiquement le soleil de juillet d'aujourd'hui, ce soleil sur la mer qu'ainsi réverbéré en noir les chouettes du parc-suspendu peuvent contempler sans ennuis du haut de leurs poudreux sapins!... Au pied du môle, la galère qui la veille avait amené ces deux intrus de princes, soi-disant fils et neveu d'un certain Satrape du Nord, se balançait sur ses amarres, commentée par quelques silhouettes oisives, mais pures de gestes à la manière indigène. Or, sous le plein-midi si stagnant encore, la fête n'éclatant d'ailleurs officiellement qu'à trois heures, le palais faisait la grasse après-midi, tardait à s'étirer de sa sieste. On entendait les gens des Princes du Nord et ceux du Tétrarque rire aux éclats, dans la cour où convergeaient les gouttières, rire sans se com­prendre, jouant aux palets, échangeant leurs tabacs. On montrait à ces collègues étrangers comme veulent être étrillés les éléphants blancs... - Mais il n'y a pas d'éléphants blancs chez nous, faisaient-ils entendre. Et ils voyaient ces palefreniers se signer comme pour conjurer des propos impies. Et lors ils béaient aux paons flânant en rond, la roue irradiée au soleil, au-dessus du jet-d'eau; et puis s'amusaient, ils en abusaient même! des échos gutturaux que se remballaient, dans la chaotique disposition de ces étages de rocs, leurs appels barbares. Le Tétrarque Émeraude-Archetypas parut sur la terrasse centrale, se dégantant au soleil Aède universel au Zénith, Lampyre de l'Empyrée, etc.; et ces gens rentrèrent prestement vaquer à des besognes. Oh, le Tétrarque sur la terrasse, cariatide de dynasties! Derrière lui, la ville, déjà en rumeur de fête, essorant ses copieux arrosages; et plus loin, après les remparts pour rire et tout émaillés de fleurettes jaunes, comme la plaine s'étalait heureuse: jolies routes à petits pâtés de silex concassés, damiers des cultures variées! Devant lui, la mer, la mer, toujours nouvelle et respectable, la Mer puisqu'il n'y a pas d'autre nom pour la nommer. Et l'unique ponctuation du silence était mainte­nant les joyeux abois clairs de chiens, là-bas, que des gamins, luisant nus dans les micas des sables torréfiés, lançaient, sur d'exotiques sifflements, contre la volute déferlante de la ligne de la mer, la mer au ras de laquelle ces enfants faisaient tout à l'heure des ricochets avec leurs flèches de rebut. Or, accoudé au frais de ruisselets invisibles, parmi les clématites de la terrasse, c'était en méandres décousus, tristes et sans art, que le Tétrarque rejetait boudeusement la fumée de son houka de midi. Un instant, hier, à cette louche arrivée d'un messager annonçant les Princes du Nord, son sort trop comblé sur ces îles trop comblées avait ballotté entre les terreurs immédiatement domestiques et l'absolu dilettantisme qui saura jouir de son vatout dans la débâcle. Car il appartenait à ces fils du Nord, mangeurs de viandes, aux faces non épilées, ce malencontreux laokanann tombé ici un beau matin, avec ses lunettes et sa barbe rousse inculte, commentant dans la langue même du pays des brochures qu'il distribuait, gratis, mais en leur faisant l'article de si perturbatrice façon, que le peuple avait failli le lapider, et qui méditait à cette heure au fond de l'unique oubliette du palais tétrarchique. Le vingtième centenaire de la dynastie des Émeraude-Archetypas allait-il avoir pour bouquet de feu d'artifice une guerre de l'autre monde, après tant de siècles d'ésotérisme sans histoire? Iaoka­nann avait parlé de sa patrie comme d'un pays rabougri d'indigence, affamé du bien d'autrui, cultivant la guerre en industrie nationale. Et ces deux princes pouvaient bien venir pour réclamer cet individu, un monsieur de génie après tout, et leur sujet, et compliquer ce prétexte, exhiber un droit des gens occidental... Heureux encore! et cela grâce aux inexplicables intercessions de sa fille Salomé, de n'avoir pas dérangé le bourreau de sa traditionnelle sinécure honoraire, en l'envoyant vers Iaokanann avec le Kriss sacré! Mais, piètre alerte! Les deux princes faisaient simplement un voyage de circumnavigation, à la recherche de colonies vaguement occupées, et n'abordaient aux Iles Blanches qu'en passant, par curiosité. Et comment donc! c'était dans ce bout du monde que leur fameux Iaokanann finissait par se faire pendre? La chose les avait mis en verve de détails sur les tribulations du pauvre diable déjà si peu prophète en son pays. Ainsi le Tétrarque biberonnait son houka de midi l'air vacant, l'humeur aussi délabrée que tous les jours à cette heure culminante, - plus délabrée encore aujourd'hui dans ces bruits montants de fête nationale, pétards et orphéons, pavoisements et limonades... Demain matin, à l'horizon pourtant si infini mais par-delà lequel vivaient sous le même soleil bien d'autres peuples, paraît-il, la galère de ces messieurs s'effacerait. Émiettant maintenant, penché dans les siru­peuses clématites de la balustrade de faïence, des fleurs de brioche aux poissons des viviers inférieurs, Émeraude-Archetypas se répétait n'avoir plus à compter même sur les petites rentes de ses facultés à la retraite, sa vénérable carcasse décourageant décidément tous les galvaniques de l'art, de la méditation, des âmes soeurs et de l'Industrie. Dire qu'au jour de sa naissance s'abattit pourtant sur le noir palais dynastique un remarquable orage où plusieurs personnes dignes de foi virent un éclair calligraphier alpha et oméga! Que de midis tués à soupirer sur cette tirelire mystique! Rien de parti­culier ne s'était manifesté. Et puis alpha, oméga, c'est bien élastique. Enfin, voici tantôt deux mois que, renonçant aux chapitres jeunes, et se battant les flancs pour retrouver un peu de cet enthousiasme de résigna­tion au néant qui avait ascétisé sa vingtième année, il s'imposait sérieusement le régime des pèlerinages quotidiens par la nécropole, si fraîche d'ailleurs l'été, des aïeux. - L'hiver allait venir; les cérémo­nies du culte de la Neige, l'investiture de son petit-fils. Et puis Salomé lui restait, qui ne voulait pas entendre parler des douceurs de l'hymen, la chère enfant ! Émeraude-Archetypas attouchait déjà un timbre pour redemander de la brioche consacrée aux poissons de luxe de juillet, quand sonna sur la dalle, derrière lui, la canne de bronze de l'Ordonnateur-­des-mille-riens. Les Princes du Nord rentraient de visiter la ville; ils attendaient le Tétrarque dans la salle des Mandarins du Palais. II Les dits Princes du Nord, sanglés, pommadés, gantés, chamarrés; la barbe étalée, la raie à l'occiput (mèches ramenées sur les tempes pour donner le ton aux profils des médailles), attendaient, appuyant d'une main leur casque sur la cuisse droite, de l'autre tourmentant, en un dandinement d'étalon flairant quand même et partout la poudre, la poignée de leur sabre. Ils s'entretenaient parmi les grands: le Grand Mandarin, le Grand Maître des Bibliothèques, l'Arbitre des Elégances, le Conservateur des Symboles, le Répétiteur des Gynécées et Sélections, le Pope des Neiges et l'Administrateur de la Mort, entre deux rangs de scribes maigres et rapides, le calame au côté, l'encrier au coeur. Leurs altesses congratulèrent le Tétrarque, se félicitant eux-mêmes du bon vent qui... à pareil glorieux jour... en ces îles, - et terminèrent par l'éloge de la capitale, dont la Basilique Blanche, où ils avaient ouï un Taedium laudamus à l'orgue de Barbari des Sept-Douleurs, et le Cimetière des Bêtes et des Choses n'étaient pas les moindres curiosités. On servit une collation. Et comme les princes juraient se faire un scrupule de toucher à de la viande chez des hôtes si orthodoxes en végétarisme et ichtyophagie, la table fut à peindre, dans l'arrangement léger, parmi les cristaux, de ces quelques artichauts callipyges nageant en des gousses de fer hérissées et à charnières, asperges sur claies de joncs roses, anguilles gris-perle, gâteaux de dattes, gammes de compotes, divers vins doux. Alors, précédés de l'Ordonnateur-des-mille-riens, le Tétrarque et son entourage se mirent en devoir de faire à leurs hôtes les honneurs du palais, du titanique palais funèbre veiné de blême. On irait d'abord au panorama des îles vues de l'observatoire, pour descendre étage à étage par le parc, la ménagerie et l'aquarium, jusqu'aux caveaux. Hissé là-haut, et pneumatiquement, ma foi, le cortège traversa prestement sur la pointe des pieds les appartements de Salomé, entre maint claquement de porte par où s'évanouirent deux, trois dos de négresses aux omoplates de bronze huilé. Même, au beau milieu d'une pièce lambrissée de majoliques (oh, si jaunes!) se trouvait abandonnée une énorme cuvette d'ivoire, une considérable éponge blanche, des satins trempés, une paire d'espadrilles roses (oh, si roses!). Encore, une salle de livres, puis une autre encombrée de matériaux métallothérapiques, un escalier tournant, et l'on respira à l'air supérieur de la plate-forme, - ah! juste à temps pour voir disparaitre une jeune fille mélodieusement emmous-selinée d'arachnéenne jonquille à pois noirs, qui se laissa glisser, par un jeu de poulies, dans le vide, vers d'autres étages!... Les princes, se confondant déjà en salamalecs galants sur leur intrusion, se turent court devant ce cercle d'yeux étonnés qui semblaient avouer: «Bon, bon, savez-vous, rien des choses d'ici ne nous regarde.» Et de circuler alors en plein ciel, par menues phrases d'admiration suffoquée, autour de cette coupole d'observatoire abritant un grand équatorial de dix-huit mètres, coupole mobile, peinte à fresque imperméable, et dont la masse de cent mille kilos, flottant sur quatorze fermes d'acier dans sa cuve de chlorure de magnésium, virait en deux minutes, parait-il, sous la simple impulsion de la main de Salomé. A propos, s'il prenait fantaisie à ces impayables exotiques de nous jeter par-dessus bord! pensèrent, d'un même frisson, les deux princes. Mais ils étaient plus robustes dix fois, à eux deux, dans leur uniforme collant, que cette douzaine de personnages pâles, épilés, les doigts chargés de bagues, sacerdotalement empêtrés dans leurs coruscants brocards lamés. Et ils s'amusèrent à reconnaître là-bas, au port, leur galère, pareille à quelque coléoptère au corselet de tôle fourbie. Et on leur dénombrait les îles, archipel de cloîtres de nature, chacune avec sa caste, etc. On redescendit par une salle des Parfums où l'Arbitre des Elégances marqua dans les présents que leurs altesses voudraient bien emporter, et ceux-ci comme tripotages occultes de Salomé: des fards sans carbonate de plomb, des poudres sans céruse ni bismuth, des régénérateurs sans cantharide, des eaux lustrales sans protochlorure de mercure, des épilatoires sans sulfure d'arsenic, des laits sans sublimé corrosif ni oxyde de plomb hydraté, des teintures vraiment végétales sans nitrate d'argent, hyposulfite de soude, sulfate de cuivre, sulfure de sodium, cyanure de potassium, acétate de plomb (est-ce possible!) et deux dames-jeannes d'essences-bouquets de printemps et d'automne. Au bout d'un couloir humide, interminable, sentant presque le guet-apens, l'Ordonnateur ouvrit une porte verdie de mousses et de fongosités dignes d'écrins, et l'on se surprit en plein dans le grand silence de ce fameux parc suspendu ah! juste à temps pour voir disparaître au détour d'un sentier le frou-frou d'une jeune forme hermétiquement emmousselinée d'arachnéenne jonquille à pois noirs, escortée de molosses et de lévriers dont les abois gambadeurs, et tout sanglotants de fidélité, allèrent se perdant en lointains échos. Oh! toute en échos de corridors inconnus, cette solitude kilométriquement profonde d'un vert sévère, arrosée de taches de lumières, meublé uniquement de l'armée des raides pins, aux troncs nus d'un ton de chair saumoné, n'éployant que très haut, très haut, leurs poussiéreux parasols horizontaux. Les barres des rayons du soleil se posaient entre ces troncs avec la même douceur tranquille qu'entre les piliers de quelque chapelle claustrale à soupiraux grillés. Une brise de mer venait à passer dans ces futaies suprêmes, étrange rumeur lointaine d'un express dans la nuit. Puis le silence des grandes altitudes se rétablissait, étant chez lui. Tout près, oh! quelque part, un bulbul dégorgeait des garulements distingués; bien loin, un autre lui répondait; comme chez eux, en leur volière séculièrement dynastique. Et on allait, supputant l'épaisseur de ce sol artificiel, feutré des feuilles mortes et des couches d'aiguilles de pin de mille antans, qui logeait ainsi à l'aise les racines de ces pins si patriarches! Puis, des abîmes de pelouses, des dévalements bien gazonnés provoquant un rêve de kermesses faunesques; et de stagnantes pièces d'eau où s'enlisaient d'ennui et d'ans des cygnes porteurs de boucles d'oreilles vraiment trop lourdes pour leurs cous fuselés; et maints décamérons de statues polychromes, en rupture de piédestaux, dans des poses d'une surprenante... noblesse. Enfin, le clos aux gazelles faisait transition, sans autre prétention d'ailleurs, entre les vergers et la Ménagerie et l'Aquarium. Les fauves ne daignèrent point déclore leur paupière; les éléphants se balançaient avec de rudes frou-frous de crépi, mais les idées ailleurs; les girafes, malgré la douceur café au lait de leurs robes, parurent exagérées, s'obstinant à regarder plus haut que cette cour brillante: les singes n'interrompirent nullement les scènes d'intérieur de leur phalanstère: les volières scintillaient assourdissantes; les serpents n'en finissaient pas depuis une semaine de changer de peau: et les écuries se trouvaient justement dégarnies de leurs plus belles bêtes, étalons, cavales et zèbres, prêtées à la municipalité pour une cavalcade en ce jour. L'Aquarium! Ah! l'Aquarium par exemple! Arrêtons-nous ici. Comme il tournoie en silence!... Labyrinthe de grottes en corridors à droite, à gauche avec leurs compartiments en échappées lumineuses et vitrées de patries sous- marines. Des landes à dolmens incrustés de visqueuses joailleries, des cirques de gradins basaltiques où des crabes d'une obtuse et tâtonnante bonne humeur d'après-dîner s'empêtrent en couples avec de petits yeux rigoleurs de pince-sans-rire... Des plaines, des plaines d'un sable fin, si fin que soulevé parfois du vent des coups de queue d'un poisson plat arrivant des lointains dans un flottement d'oriflamme de liberté, regardé qui passe et qui nous laisse et qui s'en va, par de gros yeux, çà et là à fleur de sable, et dont c'est même tout le journal. Et la désolation de steppes occupées d'un seul arbre foudroyé et ossifié où colonisent de toutes vibrantes grappes d'hippocampes... Et, enjambés de ponts naturels, des défilés moussus où ruminent, vautrés, les caparaçons ardoisés de limules à queue de rat, quelques-unes chavirées et se débattant, mais sans doute d'elles-mêmes ainsi pour s'étriller... Et sous de chaotiques arcs-de-triomphe en ruines, des anguilles de mer s'en allant comme des rubans frivoles; et des migrations à la bonne aventure de nucloeus hirsutes, cils en houppe autour d'une matrice qui s'évente ainsi dans l'ennui des longs voyages... Et des champs d'éponges, d'éponges en débris de poumons; des cultures de truffes en velours orange; et tout un cimetière de mollusques nacrés; et ces plantations d'asperges confites et tuméfiées dans l'alcool du Silence... Et, à perte de vue, des prairies, des prairies émaillées de blanches actinies, d'oignons gras à point, de bulbes à muqueuse violette, de bouts de tripes égarés là et, ma foi, s'y refaisant une existence, de moignons dont les antennes clignent au corail d'en face, de mille verrues sans but; toute une flore foetale et claustrale et vibratile, agitant l'éternel rêve d'arriver à se chuchoter un jour de mutuelles félicitations sur cet état de choses... Oh! encore, ce haut-plateau où, collée en ven-touse, la Vigie d'un poulpe, minotaure gras et glabre de toute une région!... Avant de sortir, le Pope des Neiges se tourne vers le cortège arrêté et parle, comme récitant une antique leçon: «Ni jour, ni nuit, Messieurs, ni hiver, ni printemps, ni été, ni automne, et autres girouettes. Aimer, rêver, sans changer de place, au frais des imperturbables cécités. O monde de satisfaits, vous êtes dans la béatitude aveugle et silencieuse, et nous, nous desséchons de fringales supra- terrestres. Et pourquoi les antennes de nos sens, à nous, ne sont-elles pas bornées par l'Aveugle et l'Opaque et le Silence, et flairent-elles au-delà de ce qui est de chez nous? Et que ne savons-nous aussi nous incruster dans notre petit coin pour y cuver l'ivre-mort de notre petit Moi? Mais, ô villégiatures sous-marines, nous savons pour nos fringales supra- terrestres deux régals de votre trempe: la face de la trop aimée qui sur l'oreiller s'est close, bandeaux plats agglutinés des sueurs dernières, bouche blessée montrant sa pâle denture dans un rayon d'aquarium de la Lune (oh, ne cueillez, ne cueillez!) - et la Lune même, ce tournesol jaune, aplati, desséché à force d'agnosti-cisme. (Oh! tâchez, tâchez de cueillir!)» Ce fut donc l'Aquarium; mais est-ce que ces princes étrangers comprirent ? Et l'on enfila prestement et discrètement le corridor central des Gynécées, peint de scènes callipédiques, d'une mélancolie pourrie d'aromates féminins; on n'entendait que le ruissellement d'un jet-d'eau - à gauche? à droite? - trempant de sa fraîcheur le filet d'une cantilène inoubliablement esclave, infortunée et stérile. Et leur ignorance des rites du cru les exposant à commettre quelque impair funèbre, les princes traversèrent du même pas discret la nécropole tétrarchique, deux files de placards, masqués de portraits en pied, gardant des fioles et mille reliques réalistes, touchantes seulement pour la famille, on le comprendra de reste. Mais, par exemple, ce qu'ils désiraient absolument, c'était revoir leur vieil ami Iaokanann! On suivit donc un fonctionnaire à clef brodée traversalement à l'échine, lequel s'arrêtant au bout d'un boyau sentant le nitre, désigna une grille qu'il fit s'abaisser, par un praticable, à hauteur d'appui; et l'on put approcher et distinguer dans une cellule ce malheureux Européen qui se soulevait, dérangé de son à plat-ventre, le nez dans un désordre de papiers misérables. S'entendant souhaiter un double cordial bonjour dans sa langue maternelle, laokanann s'était mis debout, rajustant ses grosses lunettes rafistolées de fil. Oh! mon Dieu, ses princes ici! - Que de sales soirs d'hiver, ses socques buvant la boue de neige, au premier rang des pauvres diables rentrant de leur journée salariée et s'attardant un instant là, contenus par de tyranniques policiers à cheval, il les avait observés descendre empanachés des lourds carrosses de gala et monter, entre deux files de sabres au clair, le grand escalier de ce palais, de palais aux fenêtres a giorno duquel il montrait, en s'en allant, le poing, murmurant chaque fois que les «temps» étaient proches! - Et maintenant, arrivés, ces temps! accomplie au pays, la révolution promise! et passé dieu, son pauvre vieux prophète laokanann! et cette démarche personnelle royale, cette héroïque expédition lointaine de ses princes venant le délivrer, sans doute la touchante consécration exigée par les peuples pour sceller en lui l'avènement de la Pâque Universelle! Automatiquement, d'abord, il salua de l'échine, à la mode de son pays, cherchant en quelle phrase mémorable, historique, certes fraternelle, mais digne aussi... La parole lui fut illico rentrée par le neveu du Satrape du Nord, espèce de soudard à calvitie apoplectique, qui bafouillait à chacun et à propos de bottes que, à l'instar de Napoléon Ier, il exécrait les «idéologues»: - «Ah! ah! te voilà, idéologue, écrivassier, conscrit réformé, bâtard de Jean- Jacques Rousseau. C'est ici que tu es venu te faire pendre, folliculaire déclassé! Bon débarras! Et que ta tignasse mal lavée aille bientôt rejoindre dans un panier à guillotine celles de tes confrères du Bas-Bois! oui, la conjuration du Bas-Bois, des têtes fraîches d'hier.» Oh! Brutes, brutes indéracinables! Et le complot du Bas-Bois avait échoué! Assassinés, ses frères! et nul ne lui en donnerait des détails humains. Fini, fini; rien qu'à crever comme les frères sous le Talon Constitué. Le malheureux publiciste se raidit résolument vers le silence, attendant que, tout ce beau monde parti, il pût se laisser mourir dans son coin; deux longues larmes blanches lui coulant de dessous les lunettes le long de ses joues émaciées vers sa barbe pauvre. - Et soudain, on le vit se hausser sur ses pieds nus, les mains tendues à une apparition qui il hoqueta les plus doux diminutifs de sa langue maternelle. On se retourna, ah! juste pour voir disparaître dans un tintement de clefs, sous le blafard de cet in Pace, une jeune forme décidément emmousselinée d'arachnéenne jonquille à pois noirs... Et Iaokanann retomba à plat-ventre sur sa litière; et s'apercevant qu'il venait de renverser l'écritoire parmi ses paperasses, il se mit à étancher cette encre avec une tendresse enfantine. Le cortège remonta, sans commentaire; le neveu du Satrape du Nord tourmentant le carcan de son hausse-col, mâchant des principes. III Sur un mode allègre et fataliste, un orchestre aux instruments d'ivoire improvisait une petite ouverture unanime. La cour entra, saluée du riche brouhaha de deux cents luxueux convives se levant de leurs très beaux lits. On s'arrêta un instant devant une pyramide en étagères des présents offerts au Tétrarque en ce jour. Les deux Princes du Nord se poussaient du coude, s'excitant à détacher de leur cou le collier de la Toison de Fer pour le passer à celui de leur hôte. Ni l'un ni l'autre n'osa. La nullité artistique de ce collier sautait, surtout ici, aux yeux. Et quant à sa valeur honorifique, comme ils ne voyaient rien de ce genre autour d'eux, il leur parut que les explications nécessaires pour la mettre en lumière risquaient fort de tomber à plat, à peine sur un succès d'estime. On s'installa; Emeraude-Archetypas présentant son fils et son petit-fils, deux superbes produits (superbes dans le sens ésotérique et blanc naturellement) emblématiquement parés. Et alors, dans cette aérienne salle jonchée de joncs jaune jonquille, entonnellée tout autour d'assourdissante volière, un jet-d'eau central fusant percer là-haut un bariolé vélarium de caoutchouc blanc sur lequel on l'entendait retomber ensuite en belle pluie frigide et claquante, ça fit, le long de tables demi-circulaires, dix rangs de lits parés chacun selon la science du convive - et, en face, une scène d'Alcazar, merveilleusement profonde, où la fleur des baladins, jongleurs, beautés et virtuoses des îles devait venir s'effeuiller. Une finaude brise courait au long du vélarium bien alourdi, pourtant, de l'averse incessante du jet-d'eau. Et les volières, heureuses de ses froissements de couleur, se turent à regret quand la musique commença à vous accompagner le repas. Pauvre Tétrarque! ces musiques, ce parterre de respects luxueux en ce jour pompeux le navraient au fond. Il ne touchait que du bout des dents à l'ingénieuse succession des mets, les chipotant entre ses spatules de neige durcie, s'oubliant comme un enfant, bouche bée, devant la folle frise de cirque qui évoluait sur la scène de l'Alcazar. C'était, sur la scène de l'Alcazar: La jeune fille serpent, fluette, visqueusement écaillée de bleu, de vert, de jaune, la poitrine et le ventre rose tendre; elle coulait et se contournait, insatiable de contacts personnels, tout en zézayant l'hymne qui commence ainsi: «Biblis, ma soeur Biblis, tu t'es changée en source, toi!...» Puis une procession de costumes sacramentellement inédits, symbolisant chacun un désir humain. Quel raffinement! Puis des intermèdes d'horizontaux cyclones de fleurs électrisées, une trombe horizontale de bouquets hors d'eux-mêmes!... Puis des clowns musiciens portant au coeur la manivelle de réels orgues de Barbari qu'ils tournaient avec des airs de Messies qui ne se laisseront pas influencer et iront jusqu'au bout de leur apostolat. Et trois autres clowns jouèrent l'Idée, la Volonté, l'Inconscient. L'idée bavardait sur tout, la Volonté donnait de la tête contre les décors, et l'Inconscient faisait de grands gestes mystérieux comme un qui en sait au fond plus long qu'il n'en peut dire encore. Cette trinité avait d'ailleurs un seul et même refrain: O Chanaan, Du bon néant! Néant, la Mecque Des bibliothèques! Elle obtint un succès de fou rire. Puis des virtuoses du trapèze-volant, aux ellipses presque sidérales!... Puis, on apporta un parquet de glace naturelle; et jaillit un adolescent patineur, aux bras croisés sur les brandebourgs d'astrakan blanc de sa poitrine, qui ne s'arrêta qu'après avoir décrit toutes les combinaisons de courbes connues: puis il valsa sur les pointes comme une ballerine; puis il dessina en eau-forte sur la glace une cathédrale gothique flamboyant, sans vous omettre une rosace, une dentelle! puis figura une fugue à trois parties, finit par un inextricable tourbillon de fakir possédé del diavolo et sortit de la scène, les pieds en l'air, patinant sur les ongles d'acier de ses mains!... Et ce fut clos par une théorie de tableaux vivants, des nudités pudiques comme des végétaux, en graduellement eurythmiques symboles, à travers les calvaires de l'Esthétique. On avait charroyé les calumets; la conversation devenait générale; Iaokanann, assurément peu gai d'entendre cette fête au-dessus de sa tête, en faisait les frais. Les Princes du Nord disaient l'autorité, armée, religion suprême, sentinelle des repos, du pain et de la concurrence internationale, s'embrouillaient et, pour couper court, citaient ce distique en manière d'épiphonème: Et tout honnête homme, d'ailleurs, professe Le perfectionnement de l'Espèce. Les mandarins pensaient qu'il fallait atrophier, neutraliser les sources de concurrence sociale, s'enfermer par cénacles d'initiés vivotant en paix entre eux dans des murailles de la Chine, etc., etc. Et la musique jouant seule semblait continuer ce qu'on était trop éphémère pour formuler. Et enfin voici qu'un silence s'élargit, comme un épervier à mailles pâles jeté aux soirs de grande pêche; on se levait; il paraît que c'était Salomé. Elle entra, descendant l'escalier-tournant, raide dans son fourreau de mousseline; d'une main elle faisait signe qu'on se recouchât; une petite lyre noire pendait à son poignet: elle détacha du bout des doigts un baiser vers son père. Et elle vint se poser, en face, sur l'estrade devant le rideau tiré de l'Alcazar, attendant qu'on l'eût contemplée de tout son coeur, s'amusant par contenance à vaciller sur ses pieds exsangues aux orteils écartés. Elle ne faisait attention à personne. - Saupoudrés de pollens inconnus, ses cheveux se défaisaient en mèches plates sur les épaules, ébouriffés au front avec des fleurs jaunes, et des pailles froissées; ses épaules nues retenaient, redressée au moyen de brassières de nacre, une roue de paon nain, en fond changeant, moire, azur, or, émeraude, halo sur lequel s'enlevait sa candide tête, tête supérieure mais cordialement insouciante de se sentir unique, le col fauché, les yeux décomposés d'expiations chatoyantes, les lèvres découvrant d'un accent circonflexe rose pâle une denture aux gencives d'un rose plus pâle encore, en un sourire des plus crucifiés. Oh! le céleste gentil être d'esthétiques bien comprises, la fine recluse des îles Blanches ésotériques!... Hermétiquement emmousselinée d'une arachnéenne jonquille à pois noirs qui, s'agrafant çà et là de fibules diverses, laissait les bras à leur angélique nudité, formait entre les deux soupçons de seins aux amandes piquées d'un oeillet, une écharpe brodée de ses dix-huit ans et, s'attachant un peu plus haut que l'adorable fossette ombilicale en une ceinture de bouillonnés d'un jaune intense et jaloux, s'adombrait d'inviolable au bassin dans l'étreinte des hanches maigres, et venait s'arrêter aux chevilles, pour remonter par derrière en deux écharpes flottant écartées, rattachées enfin aux brassières de nacre de la roue de paon nain en fond changeant, azur, moire, émeraude, or, halo à sa candide tête supérieure; elle vacillait sur ses pieds, ses pieds exsangues, aux orteils écartés, chaussés uniquement d'un anneau aux chevilles d'où pleuvaient d'éblouissantes franges de moire jaune. Oh! le petit Messie à matrice! Que sa tête lui était onéreuse! Elle ne savait que faire de ses mains, les épaules même un peu gênées. Qui pouvait bien lui avoir crucifié son sourire, la petite Immaculée-Conception ? Et décomposé le bleu de ses regards? - 0h! exultaient les coeurs, que sa jupe doit sentir simple! Que l'art est long et la vie courte! Oh, causer avec elle dans un coin, près d'un jet-d'eau, savoir non son pourquoi mais son comment, et mourir!... mourir, à moins que... Elle va peut-être raconter des choses, après tout?... Penché en avant, parmi les soyeux coussins éboulés, ses rides dilatées, ses pupilles jutant derrière les créneaux de leurs paupières dédorées, tourmentant par contenance le Sceau pendu à son cou, le Tétrarque venait de passer à un page l'ananas qu'il grignotait et sa tiare de tours. - Recueille-toi! recueille-toi d'abord, Idée et Galbe, ô Cariatide des îles sans histoire! suppliait-il. Puis, il souriait à tous, en père heureux, l'air de dire: «Vous allez voir ce que vous allez voir», mettant les princes ses hôtes au courant, de façon fort décousue, où ceux-ci comprirent que, pour faire un sort à la petite personne en question, la Lune s'était saignée aux quatre veines, et qu'on la tenait d'ailleurs généralement (il y avait eu un Concile là-dessus) pour la soeur de lait de la Voie Lactée (tout pour elle!). Or, délicatement campée sur le pied droit, la hanche remontée, l'autre jambe infléchie en retard à la Niobide, Salomé, ayant donné cours à un petit rire toussotant, peut-être pour faire assavoir que surtout fallait pas croire qu'elle se prenait au sérieux, pinça sa lyre noire jusqu'au sang, et, de la voix sans timbre et sans sexe d'un malade qui réclame sa potion dont, au fond, il n'a jamais eu plus besoin que vous ou moi, improvisa à même: «Que le Néant, c'est-à-dire la Vie latente qui verra le jour après-demain, au plus tôt, est estimable, absolvant, coexistant à l'Infini, limpide comme tout!» Se moquait-elle? Elle continuait: «Amour! inclusive manie de ne pas vouloir mourir absolument (piètre échappatoire!) ô faux frère, je ne te dirai pas qu'il est temps de s'expliquer. D'éternité, les choses sont les choses. Mais qu'il serait vrai de se faire des concessions mutuelles sur le terrain des cinq sens actuels, au nom de l'Inconscient! 0 latitudes, altitudes, des Nébuleuses de bonne volonté aux petites méduses d'eau douce, faites-moi donc la grâce d'aller pâturer les vergers empiriques. 0 passagers de cette Terre, éminemment idem à d'incalculables autres aussi seules dans la vie en travail indéfini d'infini! L'Essentiel actif s'aime (suivez-moi bien) s'aime dynamiquement, plus ou moins à son gré: c'est une belle âme qui se joue du biniou à jamais, ça la regarde. Soyez, vous, les passifs naturels; entrez automatiques comme Tout, dans les Ordres de l'Harmonie Bien-Veillante! Et vous m'en direz des nouvelles. Oui, théosophes hydrocéphales, comme douces volatiles du peuple, tous groupes quelconques de phénomènes sans garantie du gouvernement d'au- delà, redevenez des étres atteints d'incurie, broutez-moi, au jour le jour, de saisons en saisons, ces Deltas sans sphinx, dont les angles égalent quand même deux droits. C'est là le plus bienséant, ô générations incurablement pubères; et surtout feignez l'empêtrement dans les limbes irresponsables des virtualités que je vous ai dites. L'inconscient farà da se. Et vous, fatals Jourdains, Ganges baptismaux, courants sidéraux insubmersibles, cosmogonies de Maman! lavez-vous, à l'entrée, de la tache plus ou moins originelle du Systématique; que nous soyons d'avance mâchés en charpie pour la Grande Vertu Curative (disons palliative) qui raccommode les accrocs des prairies, des épidermes, etc. - Quia est in ea virtus dormitiva. - Va...» Salomé s'arrêta court, ramenant ses cheveux poudrés de pollens inconnus; ses soupçons de seins, si haletants que les oeillets en tombèrent (faisant leurs amandes veuves). Pour se remettre, elle tira de sa noire lyre une fugue sans rapport... - Oh! continue, continue, dis tout ce que tu sais! geignait Emeraude- Archetypas, battant des mains comme un enfant. Ma parole tétrarchique! tu auras tout ce que tu voudras, l'Université, mon Sceau, le Culte des Neiges? inocule-nous ta grâce d'Immaculée-Conception... Je m'ennuie, nous nous ennuyons tant! n'est-ce pas, messieurs? L'assistance exhalait réellement une rumeur d'inédit malaise; des tiares titubaient. On avait honte les uns des autres, mais la faiblesse du coeur humain! même chez une race si correcte... (voisin, tu m'as compris). Après un sommaire abatage de théogonies, théodicées et formules de la sagesse des nations (cela du ton bref d'un chef de choeurs qui dit: «Une mesure pour rien, n'est-ce pas?») Salomé reprit son garulement mystique délirant un peu, la face bientôt renversée, la pomme d'Adam sautant à faire peur - comme plus bientôt elle-même qu'un tissu arachnéen avec une âme en goutte de météore transparaissant. O marées, hautbois lunaires, avenues, parterres au crépuscule, vents déclassés des novembres, rentrée des foins, vocations manquées, regards des animaux, vicissitudes! - Mousselines jonquille à pois funèbres, yeux décomposés, sourires crucifiés, nombrils adorables, auréoles des paons, oeillets chus, fugues sans rapport! On se sentait renaître inculte, jeune au- delà, l'âme systématique s'expirant en spirales à travers des averses aux clameurs indubitablement définitives, pour le bien de la Terre, et compris de partout, palpé de Varuna, l'Air Omniversel, qui s'assurait si l'on était prêt. Et Salomé insistait follement: «C'est l'état pur, vous dis-je! 0 sectaires de la conscience, pourquoi vous étiqueter individus, c'est-à-dire indivisibles? Soufflez sur les chardons de ces sciences dans le Levant de mes Septentrions! Est-ce une vie que s'obstiner à se mettre au courant de soi-même et du reste, en se demandant à chaque étape: Ah ça! qui trompe-t-on ici? Loin, les cadres, les espèces, les règnes! Rien ne se perd, rien ne s'ajoute, tout est à tous; et tout est apprivoisé d'avance, et sans billets de confession, à l'Enfant Prodigue (on le fera chavirer comme il faut, à demi- mot). Et ce ne seront pas des expédients à expiations et rechutes; mais les vendanges de l'Infini piétinées; pas expérimental, mais fatal; parce que... Vous êtes l'autre sexe, et nous sommes les petites amies d'enfance (toujours en Psychés insaisissables, il est vrai). Plongeons donc, et dès ce soir, dans l'harmonieuse mansuétude des moralités préétablies; flottons aux dérives, le ventre florissant égaré à l'air; dans le parfum des gaspillages et des hécatombes nécessaires; vers le là-bas où l'on n'entendra plus battre son coeur ni le pouls de la conscience. Ça s'avance par stances, dans les salves des valves, en luxures sans césures, en surplis apâlis, qu'on abdique vers l'oblique des dérives primitives; tout s'étire hors du moi! - (Peux pas dire que j'en sois.)» La petite vocératrice jaune à pois funèbres rompit sa lyre sur son genou, et reprit sa dignité. L'assistance intoxiquée s'essuyait les tempes par contenance. Un silence d'ineffable confusion passa. Les Princes du Nord n'osaient tirer leur montre, encore moins demander: «A quelle heure la couche-t-on?» Il ne devait guère être plus de six heures. Le Tétrarque scrutait les dessins de ses coussins: c'était fini; la voix dure de Salomé vous le redressa vivement. - Et maintenant, mon père, je désirerais que vous me fassiez monter chez moi, en un plat quelconque, la tête de Iaokanann. C'est dit. Je monte l'attendre. - Mais, mon enfant, tu n'y penses pas! cet étranger... Mais la salle entière opina fervemment de la tiare qu'en ce jour la volonté de Salomé fût faite; et les volières conclurent en reprenant leur scintillement assourdissant. Emeraude-Archetypas coulait un oeil de côté vers les Princes du Nord; pas le moindre signe d'approbation ou de désapprobation. ça ne les regardait sans doute pas. Adjugé! Le Tétrarque lança son Sceau à l'Administrateur de la Mort. Déjà les convives se dispersaient, causant d'autre chose, vers le bain du soir. IV Accoudée au parapet de l'observatoire, Salomé, fuyeuse de fêtes nationales, écoutait la mer familière des belles nuits. Une de ces nuits étoilées au complet! Des éternités de zéniths de brasiers ! Oh! que de quoi s'égarer, par exemple, pour un express d'exil! etc. Salomé, soeur de lait de la Voie Lactée, ne sortait guère d'elle-même qu'aux étoiles. D'après la photographie en couleur (grâce au spectre) des étoiles dites jaunes, rouges, blanches, de seizième grandeur, elle s'était fait tailler de précis diamants dont elle semait sa chevelure et toute sa beauté, et sa toilette des Nuits (mousseline violet-gros-deuil à pois d'or), pour conférer sur les terrasses, en tête à tête, avec ces vingt-quatre millions d'astres, comme un souverain met, ayant à recevoir ses pairs ou satellites, les ordres de leurs régions. Salomé tenait en disgrâce les vulgaires cabochons de première, de deuxième grandeur, etc. Jusqu'à la quinzième grandeur, les astres n'étaient pas de son monde. D'ailleurs, les seules nébuleuses-matrices faisaient sa passion; non les nébuleuses formées, aux disques déjà planétiformes, mais les amorphes, les perforées, les à tentacules. - Et celui d'Orion, ce pâté gazeux aux rayons maladifs, restait toujours le fleuron benjamin de sa clignotante couronne. Ah! chères compagnes des prairies stellaires, Salomé n'était plus la petite Salomé! et cette nuit allait inaugurer une ère nouvelle de relations et d'étiquette! D'abord, exorcisée de sa virginité de tissus, elle se sentait maintenant, vis- à-vis de ces nébuleuses-matrices, fécondée tout comme elles, d'évolutions giratoires. Ensuite, ce fatal sacrifice au culte (heureuse, encore, de s'en tirer à compte si discret!) l'avait obligée, pour faire disparaître l'initiateur, à l'acte (grave, on a beau dire) nommé homicide. Enfin, pour gagner ce silence à mort de l'Initiateur, avait dû servir, encore que coupé d'eau, à ces gens contingents, l'élixir distillé dans l'angoisse de cent nuits de la trempe de celle-ci. Allons, c'était sa vie; elle était une spécialité, une petite spécialité. Or là, sur un coussin, parmi les débris de la lyre d'ébène, la tête de Jean (comme jadis celle d'Orphée) brillait, enduite de phosphore, lavée, fardée, frisée, faisant rictus à ces vingt quatre millions d'astres. Aussitôt l'objet livré, Salomé, par acquit de conscience scientifique, avait essayé ces fameuses expériences d'après décollation, dont on parle tant; elle s'y attendait, les passes électriques ne tirèrent de la face que grimaces sans conséquence. Elle avait son idée, maintenant. Mais, dire qu'elle ne baissait plus les yeux devant Orion! Elle se raidit à fixer la mystique nébuleuse de ses pubertés, durant dix minutes. Que de nuits, que de nuits d'avenir, à qui aura le dernier mot!... Et ces orphéons, ces pétards, là-bas, dans la ville! Enfin, Salomé se secoua en personne raisonnable, remontant son fichu; puis, dénicha sur elle l'opale trouble et sablée d'or gris d'Orion, la déposa dans la bouche de Jean, comme une hostie, baisa cette bouche miséricordieusement et hermétiquement, et scella cette bouche de son cachet corrosif (procédé instantané). Elle attendit, une minute!... rien par la nuit ne faisait signe!... avec un «allons!» mutin et agacé, elle empoigna la géniale caboche en ses petites mains de femme... Comme elle voulait que la tête tombât en plein dans la mer sans se fracasser d'abord aux rochers des assises, elle prit quelque élan. L'épave décrivit une phosphorescente parabole suffisante. Oh! la noble parabole! - Mais la malheureuse petite astronome avait terriblement mal calculé son écart! et, chavirant par-dessus le parapet, avec un cri enfin humain! elle alla, dégringolant de roc en roc, râler, dans une pittoresque anfractuosité que lavait le flot, loin des rumeurs de la fête nationale, lacérée à nu, ses diamants sidéraux lui entrant dans les chairs, le crâne défoncé, paralysée de vertige, en somme mise à mal, agoniser une heure durant. Et elle n'eut, pas même, le viatique d'apercevoir la phosphorescente étoile flottante de la tête de Jean, sur la mer... Quant aux lointains du ciel, ils étaient loin... Ainsi connut le trépas, Salomé, du moins celle des Iles Blanches Esotériques; moins victime des hasards illettrés que d'avoir voulu vivre dans le factice et non à la bonne franquette, à l'instar de chacun de nous. Persée et Andromède. ou le plus heureux des trois I ô patrie monotone et imméritée!... L'île seule, en jaunes grises dunes; sous des ciels migrateurs; et puis partout, la mer bornant la vue, les cris et l'espérance et la mélancolie. La mer! de quelque côté qu'on la surveille, des heures et des heures, à quelque moment qu'on la surprenne: toujours elle-même, jamais en défaut, toujours seule, empire de l'insociable, grande histoire qui se fait, cataclysme mal digéré; - comme si l'état liquide où nous la voyons n'était qu'une déchéance! Et les jours où elle se met à secouer cet état (liquide)! Et ceux plus intolérables où elle prend des tons de plaie qui n'a nulle face de sa trempe à mirer, qui n'a personne! La mer, toujours la mer sans un instant de défaillance! Bref, pas l'étoffe d'une amie (Oh, vraiment! renoncer à cette idée, et même à l’espoir de partager ses rancunes après confidences, si seul à seul qu'on soit depuis des temps avec elle). ô patrie monotone et imméritée!... Quand donc tout cela finira-t-il? - Eh quoi! en fait d'infini: l'espace monopolisé par la seule mer indifféremment illimitée, par le temps exprimé par les seuls ciels en traversées indifférentes de saisons avec migrations d'oiseaux gris, criards et inapprivoisables! - Eh que comprenons-nous à tout cela, que pouvons-nous à toute cette bouderie brouillée et ineffable? Autant mourir tout de suite alors, ayant reçu un bon c ur sentimental de naissance. La mer, cette après-midi, est quelconque, vert-sombre à perte de vue; moutonnement à perte de vue d'innombrables écumes si blanches s'allumant, s'éteignant, se rallumant, comme si un innombrable troupeau de brebis qui nagent et se noient, et reparaissent, et jamais n'arrivent, et se laisseront surprendre par la nuit. Et par là-dessus, les ébats des quatre vents, leurs ébats pour l'amour de l'art, pour le plaisir de tuer cette après- midi à fouetter, en poussières qui s'irisent, les crêtes d'écumes. Oh! qu'un rayon de soleil passe et c’est sur le dos de cette vague la caresse d'un arc- en-ciel comme une riche dorade qui a monté un instant et aussitôt replonge, stupidement méfiante. Et c'est tout. ô patrie imméritée et monotone!... Jusque dans la petite anse aux deux grottes feutrées de duvets d'eider et de pâles litières de goémons, la vaste et monotone mer vient panteler et ruisseler. Mais sa plainte ne couvre pas les petits gémissements aigus et rauques d'Andromède qui, là, à plat-ventre et accoudée face à l'horizon, scrute sans y penser le mécanisme des flots naissant et mourant à perte de vue. Andromède gémit sur elle-même. Elle gémit; mais soudain elle s'avise que sa plainte fait chorus avec celles de la mer et du vent, deux êtres insociables, deux puissants compères qui ne la regardent nullement. Elle s'arrête sèchement; et puis cherche autour d'elle à quoi se prendre. Elle appelle: - Monstre!... - Bébé?... - Eh! Monstre!... - Bébé?... - Que fais-tu encore là? Le Monstre-Dragon, accroupi à l'entrée de sa grotte, l'arrière-train à demi dans l'eau, se retourne, en faisant chatoyer son échine riche de toutes les joailleries des Golcondes sous-marines, soulève avec compassion ses paupières frangées de cartilagineuses passementeries multicolores, découvre deux grosses prunelles d'un glauque aqueux, et dit (d'une voix d'homme distingué qui a eu des malheurs): - Tu le vois, Bébé, je concasse et polis des galets pour ta fronde; nous aurons encore des passages d'oiseaux avant le coucher du soleil. - Cesse, ce bruit me fait mal. Et je ne veux plus tuer les oiseaux qui passent. Oh! qu'ils passent, et revoient leur pays. - ô vols migrateurs qui passez sans me voir, ô hordes des flots toujours arrivant pour mourir sans rien m'amener, que je m'ennuie! Ah! Je suis bien malade cette fois-ci... - Monstre?... - Bébé?... - Dis, pourquoi ne m'apportes plus de pierreries, depuis quelque temps? Qu'est-ce que je t'ai fait, dis, mon oncle? Le Monstre hausse somptueusement les épaules, gratte le sable à sa droite, soulève un galet et prend une poignée de perles roses et d'anémones cristallisées, qu'il tenait en réserve pour un caprice, il les dépose sous le joli nez d'Andromède. Andromède, toujours à plat-ventre accoudée, soupire sans se déranger: - Et si je les refuse avec dureté, avec une inexplicable dureté? Le Monstre reprend son trésor et l'envoie sombrer vers les natales Golcondes sous-marines. Alors Andromède se roule dans le sable, et gémit ramenant ses cheveux sur son visage dans un désordre pathétique: - Oh! mes perles roses, mes anémones cristallisées! Oh! J'en mourrai, j'en mourrai! Et ce sera ta faute. Ah! tu ne connais pas l'Irréparable! Mais elle se calme tout aussitôt, et vient, rampante, s'étaler, selon sa câlinerie familière, sous le menton du Monstre, dont elle entoure le cou, le cou visqueusement violacé, de ses bras blancs. Le Monstre hausse somptueusement les épaules et, toujours bon, se met à sécréter du musc sauvage de tous les points où il sent passer ces petits bras de chair, ces petits bras de la chère enfant, qui soupire bientôt encore: - ô Monstre, ô Dragon, tu dis que tu m'aimes et tu ne peux rien pour moi. Tu vois que je dépéris d'ennui et tu n'y peux rien. Comme je t'aimerais si tu pouvais me guérir, faire quelque chose!... - ô noble Andromède, fille du roi d'Ethiopie! le Dragon malgré lui, le pauvre monstre ne peut te répondre que par un cercle vicieux: - Je ne te guérirai que lorsque tu m'aimeras, car c'est en m'aimant que tu me guériras. - Toujours le même rébus fatidique! Mais, quand je te dis que je t'aime bien! - Je ne le sens pas plus que toi. Mais laissons cela; je ne suis qu'un pauvre monstre de Dragon, un infortuné Catoblepas. - Si du moins tu voulais me prendre sur ton dos, et me transporter dans des pays où l'on trouve de la société. (Ah, je voudrais tant me lancer dans le monde!) Arrivés là, je te donnerai bien un vrai petit baiser pour ta peine. - Je t'ai déjà dit que c'est impossible. Ici doivent se dénouer nos destinées. - Oh! dis, dis, qu'en sais-tu? - Je n'en sais pas plus que toi, ô noble Andromède aux cheveux roux. - Nos destinées, nos destinées! Mais je vieillis chaque jour, moi! Oh, ça ne peut plus durer comme ça! - Veux-tu que nous fassions une petite partie en mer? - Ah! je les connais vos petites parties en mer. Il serait temps de trouver autre chose. Andromède se rejette à plat-ventre dans le sable, qu'elle griffe et laboure le long de ses flancs légitimement affamés, et puis recommence ses petits gémissements aigus et rauques. Le Monstre croit à propos de prendre la voix de fausset de cette pauvre enfant qui mue, pour railler ces doléances romanesques et il commence d'un ton détaché: - Pyrame et Thisbé. Il était une fois... - Non! non! pas d'histoires mortes, ou je me tue! - Enfin, voyons, qu'est-ce que cela? Il faut se secouer! Va à la pêche, à la chasse, assemble des rimes, joue de la conque aux quatre points cardinaux, renouvelle ta collection de coquillage; ou, tiens, grave des symboles sur des pierres récalcitrantes (c'est ça qui fait passer le temps!)... - Je ne peux pas, je ne peux pas; je n'ai plus goût à rien, je te dis. - Tiens, tiens! Bébé! regarde là-haut. Oh! veux-tu ta fronde? C'était depuis le matin la troisième bande d'oiseaux migrateurs d'automne; leur triangle passait d'une même palpitation réglée, sans traînards. Ils passaient, et ce soir ils seraient bien loin... - Oh! aller où ils vont! Aimer, aimer!... crie la pauvre Andromède. Et la petite possédée est sur pied d'un saut, et hurlante dans les rafales, et par galops bondissants, disparaît à travers les dunes grises de l'île. Le Monstre sourit débonnairement, et se remet à polir ses galets: - tel le sage Spinoza devait polir ses verres de lunettes. II Comme un petit animal blessé, Andromède galope, galope du galop grêle d'un échassier dans un pays d'étangs; plus affolée encore d'avoir à rejeter sans cesse ses longs cheveux roux que le vent lui plaque dans les yeux et la bouche. Où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté! par le vent et les dunes, avec ces abois de blessée? Andromède! Andromède! Ses pieds parfaits dans des espadrilles de lichen, un collier de coraux bruts enfilés d'une fibre d'algue au cou, irréprochablement nue, nue et inflexible, elle a poussé ainsi, dans les galops, les rafales, les soleils, les baignades, la belle étoile. Elle n'a pas la face et les mains plus ou moins blanches que le reste du corps; toute sa petite personne, à la chevelure roux soyeux tombant jusqu'aux genoux, et du même ton terre-cuite lavé. (Oh, ces bonds! ces bonds!) Tout est armature et tout ressort et toute hâlée, cette puberté sauvageonne, avec ses jambes étrangement longues et fines, ses hanches droites et fières s'amincissant en taille juste au-dessous des seins, une poitrine enfantine, deux soupçons de seins, si insuffisants que la respiration au galop ne les soulève à peine (et quand et comment auraient- ils pu se former, toujours à aller ainsi contre le vent, le vent salé du large et contre les douches furieusement glacées des vagues?) et ce long cou, et cette petite tête de bébé, toute hagarde dans sa toison rousse, avec ses yeux tantôt perçants comme ceux des oiseaux de mer, tantôt ternes comme les eaux quotidiennes. Bref une jeune fille accomplie. Oh! ces bonds, ces bonds! et ces abois de petite blessée qui a la vie dure! Elle a poussé ainsi, vous dis-je, nue et inflexible et hâlée, avec sa toison rousse, dans les galops, les rafales, les soleils, les baignades, la belle étoile. Mais où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté? Tout au bout, en promontoire, voici une singulière falaise: Andromède l'escalade par un labyrinthe de rampes naturelles. De l'étroite plateforme, elle domine l'île et la solitude mouvante qui isole l'île. Au milieu de cette plateforme les pluies ont creusé une cuvette, Andromède l'a pavée de galets d'ivoire noir et y entretient une eau pure: et c'est là son miroir, depuis un printemps, et son unique secret au monde. Pour la troisième fois aujourd'hui, elle revient s'y mirer. Elle ne s'y sourit pas, elle boude, elle cherche à approfondir le sérieux de ses yeux, et ses yeux ne se départent pas de leur profondeur. Mais sa bouche! Elle ne se lasse pas d'adorer l'innocente éclosion de sa bouche. Oh! qui comprendra jamais sa bouche? - Comment j'ai l'air mystérieuse tout de même! songe-t-elle. Et puis elle prend tous les airs. - Et puis voilà, c'est moi ni plus ni moins; c'est à prendre ou à laisser. Et puis elle songe comme elle est sans distinction au fond! Mais elle revient à ses yeux. Ah! ces yeux sont beaux, touchants, et bien à elle. Elle ne se lasse pas de faire leur connaissance; elle resterait là à les interroger jusqu'aux dernières lueurs du jour. Ah! qu'ont-ils donc à se tenir si infinis ainsi? Ou, que n'est-elle un autre, pour faire sa vie à les épier, à rêver de leur secret, sans faire de bruit!... Mais elle a beau se mirer! Tout comme elle-même, son visage attend toujours, sérieux et lointain. Alors elle se prend à sa rousse toison, elle essaye vingt combinaisons de coiffures, mais qui n'aboutissent qu'à des choses trop surchargées pour sa petite tête. Et voici venir des nuées pluvieuses, qui vont troubler son miroir. Elle est là, sous une pierre, une peau de poisson séchée, qui lui sert de lime à ongles. Elle s'assied et fait ses ongles. Les nuées arrivent, les nuées crèvent dans une grande rumeur de déluge. Andromède dégringole la falaise, et reprend son galop vers la mer, et piaule dans l'averse; Ah! qu'il fût un remède Au bobo d'Andromède! Hissaô! Au bobo. Des larmes lui ruissellent sur sa poitrine enfantine, tant cet air est triste. Et l'averse est déjà loin et le vent ébouriffe ses cheveux, et tout est rafales... Hissaô! Puisque nul ne m'vient en aide, Je vais me fiche à l'eau! Hissaô! Mais c'est une baignade, elle court prendre une simple baignade. D'ailleurs, au moment de piquer son plongeon, elle se détourne. Se baigner, encore et toujours! Elle est si lasse de jouer avec ses s urs vulgairement potelées les vagues, dont elle connaît à satiété la peau et les manières. Et la voilà qui s'étale sur le dos dans le sable trempé, les bras en croix face aux flots déferlants. C'est bien mieux ainsi, elle n'a qu'à attendre un bon paquet d'eau. Après un va-et-vient de menaces, une chute volute cabrée accourt, et lui saute dessus. Les yeux clos, Andromède la reçoit ferme, avec un long sanglot d'égorgée, et se tord à retenir de tous ses membres se mouvant oreiller glacé qui s'écoule, et ne lui laisse rien entre les bras... Elle s'assied, hébétée, regarde ses chairs piteuses et ruisselantes, épluche sa toison de brins d'algues que cette douche y a emmêlées. Et puis elle se jette décidément à l'eau; elle bat les flots comme d'un moulin, plonge, et remonte, et souffle, et fait la planche; une nouvelle bordée de vagues arrive, et voilà la petite possédée qui, d'abord bousculée, fait des sauts de carpe, veut enfourcher ces crêtes! Elle en attrape une par la crinière, et la chevauche, un instant, avec des abois cruels; une autre accourt en traître qui la désarçonne, mais elle se raccroche à une autre. Et puis toutes se dérobent trop vite sous elle, ne sachant pas attendre. Mais, la mer qui se pique au jeu, devient intenable; alors Andromède fait l'épave, elle se laisse échouer échevelée sur le sable, elle rampe hors d'atteinte du flot, et reste là, un peu enfoncée dans le sable mouvant, à plat-ventre. Et voici une nouvelle nappe d'averses qui passe sur l'île. Andromède ne bouge pas; et toute gémissante sous la grande rumeur diluvienne, elle reçoit l'averse, la glapissante averse, qui rigole dans la ravine de son dos et fait des bulles. Elle sent le sable détrempé céder peu à peu sous elle, et elle se tord pour enfoncer davantage. (Oh! que je sois submergée, que je sois enterrée vivante!) Mais les nuées de déluge s'en vont comme elles étaient venues, la rumeur s'éloigne, c'est la solitude atlantique de l'île. Andromède s'assied, et regarde l'horizon, l'horizon qui s’éclaircit sans rien d'insolite. Que faire? Quand le vent a bien essuyé son pauvre être, elle court escalader de nouveau, un peu épuisée, sa falaise en promontoire, où du moins quelqu'un d'intelligent, son miroir l'attend. Mais la vilaine pluie a troublé la pureté de son triste miroir. Andromède se détourne, elle va éclater en sanglots, mais voici un grand oiseau de mer qui arrive à pleines voiles, comme droit vers l'île, vers la falaise, pour elle peut-être! Elle pousse un long piaulement d'appel, et s'affaisse contre le roc, les bras en croix, et ferme les yeux. Oh! que cet oiseau fonde sur sa petite personne prométhéenne exposée là par les dieux, et, perché sur ses genoux, commence d'un bec implacablement salutaire, à lui retirer le brûlant noyau de son bobo. Mais elle sent le vol du grand oiseau qui passe: elle rouvre les yeux, il est déjà loin, préoccupé de charognes autrement intéressantes sans doute. Pauvre Andromède, on voit qu'elle ne sait par où prendre son être pour l'exorciser. Que faire? sinon recontempler la mer si bornée et cependant si seule ouverte à l'espérance... Et encore, que son tourment à elle est petite fille, en face de cette solitude à perte de vue! D'une lame, la mer peut l'assouvir à mort; mais elle, petite chair grêle, apaiser et réchauffer la mer! Ah! elle aurait beau étendre le bras... Et puis d'ailleurs, qu'elle est lasse! Autrefois elle galopait tout le jour dans son domaine, maintenant les palpitations de son c ur... Encore un de ces grands oiseaux de mer qui passe. Elle voudrait tant en adopter un, le bercer! Aucun ne fait halte sur l'île. Il faut les tuer à coup de fronde pour les voir de près. Bercer, être bercée, la mer ne berce pas assez obligeamment. Le vent est tombé, et c'est les accalmies, et l'horizon qui fait table rase mélancolique pour la cérémonie du couchant. Bercer, être bercée!... Et la petite tête lasse d'Andromède s'emplit de rythmes maternels; et lui revient le seul rythme humain qu'elle ait, la légende La Vérité sur le cas de Tout, petit poème sacré dont le Dragon, son gardien, a bercé son enfance. « Au commencement était l'Amour, loi organisatrice universelle, inconsciente, infaillible. Et c'est, immanente aux tourbillons solidaires des phénomènes, l'aspiration infinie à l'Idéal. « Le Soleil en est pour la Terre la clef de voûte, le Réservoir, la Source. « C'est pourquoi le matin et le printemps sont le bonheur, pourquoi le crépuscule et l'automne sont de mort. (Mais comme rien n'est plus chatouilleux aux organismes supérieurs que se sentir mourir tout en sachant qu'il n'en sera rien, le crépuscule et l'automne, le drame du soleil et de la mort sont esthétiques par excellence). « L'impulsion d'Idéal est donnée depuis toujours et depuis toujours, dans l'espace infini, va s'objectivant en innombrables mondes qui se forment, ont leur évolution organique aussi élevée que le permettent leurs éléments, et puis se désagrègent pour de nouvelles éclosions de laboratoires. « L'inconscient initial, lui, n'a à s'occuper que de monter plus haut, il a ses travaux particuliers, qu'il surveille sur quelques mondes plus vivaces, plus sérieux; rien ne saurait le distraire de son rêve de demain. « Et les planètes qui n'ont pas assez de fonds pour servir, après avoir parcouru l'évolution déjà acquise à l'Inconscient, servir de laboratoire à l'Être de demain, l'Inconscient ne s'en occupe pas; leurs petites évolutions se font fatalement, par suite de l'impulsion donnée, comme autant d'épreuves idem et négligeables d'un cliché acquis et archiconnu. « Et donc, de même que l'évolution fatale humaine, dans le sein de la mère, est une miniature réflexe de toute l'évolution terrestre, l'évolution terrestre n'est qu'une miniature réflexe de la Grande évolution Inconsciente dans le Temps. « Autre part, autre part, dans l'espace infini, l'Inconscient est plus avancé. Quelles fêtes!... « La Terre, dût-elle donner encore des supérieurs à l'Homme, n'est qu'une épreuve idem et négligeable d'un cliché d'apprentissage. « Mais la bonne Terre descendue du Soleil, nous est tout, parce que nous avons cinq sens, et que toute la Terre y répond. ô succulences, émerveillements plastiques, senteurs, rumeurs, étonnements à perte de vue, Amour! ô vie à moi! « L'Homme n'est qu'un insecte sous les cieux; mais qu'il se respecte, et il est bien Dieu. Un spasme de la créature vaut toute la nature. » Ainsi psalmodie maussadement Andromède devant encore un soir qui tombe; et ce n'est que la douceur des leçons apprises. Ah! elle s'étire et gémit. Ah! elle s'étirera et gémira jusques à quand? Et elle dit, à haute et intelligible voix, dans la solitude atlantique de son île: - Oui, mais quand je ne sais quel sixième sens inconnu veut éclore, et que rien, rien n'y répond! Ah! - Le fond de tout cela c'est que je suis bien seule, et bien à part, et que je ne sais trop comment tout cela finira. Elle caresse ses bras, puis exaspérée, grince des dents, et se griffe, et se balafre doucement avec un éclat de silex qui s'est trouvé là. - Je ne puis pourtant pas m'ôter la vie pour voir, ô dieux!... Elle pleure. - Non, non! On me délaisse trop! Maintenant on aurait beau venir me chercher, m'emmener; je garderai rancune toute ma vie, je garderai toujours un peu rancune. III Encore un soir qui tombe, un couchant qui va faire le beau; bilan classique! bilan plus que classique!... Andromède rejette sa toison rousse, et reprend le chemin de la maison. Le Monstre ne vient pas à sa rencontre. Qu'est-ce que cela veut dire? Le Monstre n'est plus là! Elle appelle: - Monstre! Monstre!... Pas de réponse. Elle sonne de la conque. Rien. Elle revient à la falaise qui domine l'île et sonne et appelle, mon Dieu!... Personne. Elle revient à la maison. - Monstre! Monstre!... - ô désastre! S'il avait plongé à jamais sous l'eau, s'il était parti me laissant seule, sous prétexte que je l'ai trop tourmenté, que je lui faisais la vie impossible!... Oh! l'île dans le soir qui tombe lui apparaît extraordinairement, impossiblement perdue! Elle se jette sur le sable devant sa grotte, et gémit longuement, gémit qu'elle veut se laisser mourir, qu'elle devait s'y attendre... Quand elle se relève, le Monstre est là, dans sa vase coutumière, occupé à percer de trous une de ces conques dont il lui fait des ocarinas. - Tiens, vous voilà, dit-elle. Je vous croyais parti. - Je n'ai garde. Tant que je vivrai, je serai votre geôlier sans peur et sans reproche. - Vous dites? - Je dis que tant que je vivrai... - C'est bon, c'est bon; on sait. Silence et horizon; l'horizon des mers est tout déblayé pour le couchant. - Si nous jouions aux dames, soupire Andromède, visiblement énervée. - Jouons aux dames. Un damier de mosaïques noires et blanches est incrusté au seuil de la grotte. Mais à peine la partie est commencée qu'Andromède, visiblement énervée, la bouscule. - C'est impossible, je perdrais; je suis tout le temps ailleurs. Ce n'est de ma faute. Je suis visiblement énervée. Silence et horizon! Après toutes les folies de cette après-midi, l'air est dans l'accalmie et se recueille devant la retraite classique de l'Astre. L'Astre!... Là-bas, à l'horizon miroitant où les sirènes retiennent leur respiration, Les échafaudages du couchant montent; De phares en phares, s'étagent des maçonneries de théâtre; Les artificiers donnent le dernier coup de main; Une série de lunes d'or s'épanouissent, comme les embouchures de buccins rangés dont des phalanges de hérauts annonciateurs fulmineraient! L’abattoir est prêt, les tentures se carguent; Sur des litières de diadèmes, et des moissons de lanternes vénitiennes, et des purées et des gerbes, Endiguées par des barrages de similor déjà au pillage, L'Astre Pacha, Son éminence Rouge, En simarre de débâcles, Descend, mortellement triomphal, Durant des minutes, par la Sublime Porte!... Et le voilà qui gît sur le flanc, tout marbré de stigmates atrabilaires. Vite, quelqu'un pousse du pied cette citrouille crevée, et alors!... Adieu, paniers, vendanges sont faites!... Les rangées de buccins s'abaissent, les remparts s'écroulent, avec leurs phares de carafes prismatiques! Des cymbales volent, les courtisans trébuchent dans leurs étendards, les tentes sont repliées, l'armée lève le camp, emportant dans une panique les basiliques occidentales, les pressoirs, les idoles, les ballots, les vestales, les bureaux, les ambulances, les estrades des orphéons, tous les accessoires officiels. Et ils s'effacent dans un poudroiement d'or rose. Ah, bref, tout s'est passé à merveille!... - Fabuleux, fabuleux! bave, d'extase, le Monstre-Taciturne, et ses grosses prunelles aqueuses sont encore illuminées des derniers reflets occidentaux. - Adieu, paniers, vendanges sont faites! soupire crépusculairement Andromède, dont la toison rousse paraît bien pauvre après ces incendies. - Plus qu'à allumer les feux du soir, souper, et bénir la lune, avant de s'aller coucher, pour s'éveiller demain et recommencer une journée pareille. Allons, silence et horizon prêt pour la mortuaire Lune, - quand! Oh! bénis soient les dieux qui envoient, juste au moment voulu, un troisième personnage. Il arrive comme une fusée, le héros de diamant sur un Pégase de neige dont les ailes teintes de couchants frémissent, et nettement réfléchi dans l'immense miroir mélancolique de l'atlantique des beaux soirs!... Plus de doute, c'est Persée! Andromède, suffoquée de palpitations de jeune fille, accourt se blottir sous le menton du Monstre. Et de grosses larmes viennent aux cils du Monstre, comme des girandoles à des balustrades. Il parle d'une voix que nous ne lui connaissions pas du tout: - Andromède, ô noble Andromède, rassure-toi, c'est Persée. C'est Persée, fils de Danaé d'Argos et de Jupiter changé en pluie d'or. Il va me tuer et t'emmener. - Mais non, il ne te tuera pas! - Il me tuera. - Il ne te tuera pas s'il m'aime. - Il ne peut t'emmener qu'en me tuant. - Mais non, on s'entendra. On s'entend toujours. Je vous arrangerai ça. Andromède s'est levée de sa place familière et regarde. - Andromède, Andromède! songe au prix de ta chair unique, au prix de ton âme fraîche, une mésalliance est si vite consommée! Mais est-ce qu'elle entend! La face en avant, les coudes au corps, les doigts crispés aux hanches, elle se tient sur la rive, toute brave et féminine encore. Miraculeux et plein de chic, Persée approche, les ailes de son hippogriffe battent plus lentement; - et plus il approche, plus Andromède se sent provinciale, et ne sait que faire de ses bras tout charmants. Arrivé à quelques mètres devant Andromède, l'hippogriffe, bien stylé, s'arrête, ploie les genoux au ras des flots, tout en soutenant d'un rose frémissement d'ailes; et Persée s'incline. Andromède baisse la tête. C'est donc là son fiancé. Quel va être le son de sa voix, et son premier mot? Mais le voilà qui repart sans un sans un mot et, ayant pris du champ, s'élance et se met à décrire des ovales en passant et repassant devant elle, caracolant au ras de la mer miraculeusement miroir, rétrécissant de plus en plus ses orbes vers Andromède, comme pour donner à cette petite vierge le temps de l'admirer et de le désirer. Singulier spectacle, en vérité!... Cette fois il a passé si près, lui souriant, qu'elle aurait pu le toucher! Persée monte en amazone, croisant coquettement ses pieds aux sandales de byssus; à l'arçon de sa selle pend un miroir; il est imberbe, sa bouche rose et souriante peut être qualifiée de grenade ouverte, le creux de sa poitrine est laqué d'une rose, ses bras sont tatoués d'un c ur percé d'une flèche, il a un lys peint sur le gras des mollets, il porte un monocle d'émeraude, nombre de bagues et de bracelets; de son baudrier doré pend une petite épée à poignée de nacre. Persée est coiffé du casque de Pluton qui rend invisible, il a les ailes et les talonnières de Mercure et le divin bouclier de Minerve, à sa ceinture ballote la tête de la Gorgone Méduse dont la seule vue changea en montagne le géant Atlas, comme on sait, et son hippogriffe est le Pégase que montait Bellerophon quand il tua la Chimère. Ce jeune héros a l'air fameusement sûr de son affaire. Ce jeune héros arrête son hippogriffe devant Andromède et, sans cesser de sourire de sa bouche de grenade ouverte, il se met à exécuter des moulinets de son épée d'adamantine. Andromède ne bouge pas, prête à pleurer d'incertitude, semblant n'attendre plus que le son de voix de ce personnage pour s'abandonner au sort. Le Monstre se tient coi à l'écart. D'un gracieux mouvement, Persée fait virer sa monture qui, sans troubler le miroir de l'eau, vient s'agenouiller devant Andromède en présentant le flanc; le jeune chevalier noue ses mains en étrier et, les inclinant devant la jeune captive, dit avec un grasseyement incurablement affecté: - Allez, hop! à Cythère!... Ah, il faut bien en finir; Andromède va poser son rude pied dans ce délicat étrier, elle se retourne pour dire d'un signe adieu au Monstre. - Ah! mais celui-ci vient de plonger entre eux, sous l'hippogriffe, et reparaît cabré, ses deux pattes en arrêt, montrant l'antre violacé de sa gueule qui darde une lancette de flamme! L'hippogriffe s'effare, Persée recule, pour prendre du champ, et pousse des exclamations fanfaronnes. Le Monstre l'entend, Persée se précipite, et aussitôt s'arrête: - Ah! je ne te ferai pas le plaisir de te tuer devant elle, crie-t-il; heureusement les dieux justes ont mis plus d'une corde à mon arc. Je vais te... méduser! Le petit chéri des dieux décroche de sa ceinture la tête de la Gorgone. Sciée au cou, la célèbre tête est vivante, mais vivante d'une vie stagnante et empoisonnée, toute noire d'apoplexie rentrée, ses yeux blancs et injectés restant fixes, et fixe son rictus de décapitée, rien ne remuant en elle que sa chevelure de vipères. Persée l'empoigne par cette chevelure dont les n uds bleus jaspés d'or lui font de nouveaux bracelets et la présente au Dragon, en criant à Andromède: - Vous, baissez les yeux. Mais, ô prodige! le charme n'opère pas. Il ne veut pas opérer, le charme! Par un effort inouï, en effet, la Gorgone a fermé ses yeux pétrificateurs. La bonne Gorgone a reconnu notre Monstre. Elle se rappelle les temps riches et pleins de brises où elle et ses deux s urs voisinaient avec ce Dragon, alors gardien du jardin des Hespérides, du merveilleux jardin des Hespérides, situé aux environs des Colonnes d'Hercule. Non, non, mille fois non, elle ne pétrifiera pas son vieil ami! Persée attend toujours, le bras tendu, ne s'apercevant de rien. Le contraste est un peu trop grotesque entre le geste brave et magistral qu'il a pris ainsi et le raté de la chose; et la sauvage petite Andromède n'a pu retenir un sourire; un certain sourire que Persée surprend! Le héros s'étonne, qu'a donc sa bonne tête de Méduse? Et bien que son casque, au fond, le rende invisible, ce n'est pas sans crainte qu'il se hasarde à regarder la face de la Gorgone, pour s'assurer de ce qui arrive là. C'est fort simple, le charme pétrificateur n'a pas opéré, parce que la Gorgone a fermé les yeux. Furieux, Persée remet la tête en place, brandit son épée avec un ricanement vainqueur, et serrant bien le divin bouclier de Minerve contre son c ur, il pique des deux (oh! tandis que justement là-bas la pleine lune se lève sur le miraculeux miroir atlantique!) et fond sur le Dragon, pauvre masse sans aile. Il le cerne par des voltiges éblouissantes, il le pique à gauche, il le pique à droite, et enfin l'accule dans une anfractuosité, et là, lui enfonce si merveilleusement son épée au milieu du front, que le pauvre Dragon s’affaisse et, expirant, n'a que le temps de râler: - Adieu, noble Andromède; je t'aimais et avec avenir si tu avais voulu; adieu, tu y penseras souvent. Le Monstre est mort. Mais Persée est trop excité malgré l'infaillibilité de sa victoire, et il faut qu'il s'acharne sur le défunt! et le larde de balafres! et lui crève les yeux! et le massacre, jusqu'à ce que Andromède l'arrête. - Assez, assez: vous voyez bien qu'il est mort. Persée remet son épée au baudrier, ramène les boucles blondes de sa chevelure, avale une pastille et, descendant de sa monture, dont il flatte le col: - Et maintenant, ma toute belle! dit-il d'une voix sirotée. Andromède, toujours là irréprochablement et inflexiblement nue avec ses yeux noirs de mouette, demande: - Vous m'aimez, vous m'aimez vraiment? - Si je vous aime? Mais je vous adore! Mais la vie sans vous me semble insupportable et pleine de ténèbres! Si je t'aime! mais regarde-toi donc! Et il lui tend son miroir, mais Andromède, l'air au comble de la surprise, repousse doucement cet article. Il n'y prend garde, et se hâte d'ajouter: - Ah! par exemple, il faudra que nous nous fassions belle! Il ôte un de ses colliers, un collier de monnaies d'or (souvenir des noces de sa mère) et veut le lui passer au cou. Elle le repousse doucement, mais il profite de son geste pour lui prendre à deux mains la taille. Le petit animal blessé se réveille! Andromède pousse un cri, le cri des mouettes aux plus mauvais jours, un cri qui retentit dans l'île déjà toute obscure: - Ne me touchez pas!... - Oh! pardon, pardon, mais en vérité tout ceci s'est fait si vite! Je vous en prie, laissez-moi encore un peu seule errer dans ces lieux, dire un dernier adieu... Elle se détourne pour étreindre d'un geste l'île, et sa chère falaise où la nuit descend, la nuit sérieuse, oh! sérieuse pour la vie! si sérieuse et insaisissable qu'Andromède s'en détourne tout aussitôt vers celui qui vient l'arracher à son passé, vers son va-tout. Et voilà qu'elle le surprend! Il bâillait! un élégant bâillement qu'il veut achever en sourire de grenade ouverte. ô nuit sur l'île du passé! Monstre lâchement tué, Monstre sans sépulture! Pays trop élégants de demain... Andromède n'a qu'un cri: - Allez-vous-en! allez-vous-en! Vous me faites horreur! J'aime mieux mourir seule, allez-vous-en, vous vous êtes trompé d'adresse. - Ah bien, en voilà des manières! Ma petite, sachez que mes pareils ne se font dire deux fois de pareils ordres. Vous n'êtes déjà pas d'une peau si soignée. Il exécute un moulinet de son épée adamantine, se remet en selle, et file dans l'enchantement du lever de lune, sans se retourner; on l'entend roucouler une tyrolienne; il file comme un météore, il s'efface vers les pays élégants et faciles... ô nuit sur la pauvre île quotidienne!... Quel rêve!... Andromède reste là, tête basse, hébétée devant l'horizon, l'horizon magique dont elle n'a pas voulu, dont elle n'a pas pu vouloir, ô dieux qui lui avez donné ce grand c ur! Elle va au Monstre, qui gît toujours dans son coin, inanimé, violet et flasque, pauvre, pauvre. C'était bien la peine, en vérité!... Comme autrefois, elle vient s'étaler sous son menton, maintenant mort et qu'elle doit soulever et lui entoure le cou de ses petits bras. Il est encore tout tiède. Curieuse, de l'index elle lui soulève une paupière, la paupière découvre un globe crevé et retombe. Elle écarte les mèches de la crinière et compte les trous saignants qu'a faits la vilaine épée de diamant. Et des larmes de passé et d'avenir, des larmes de silence lui coulent. Que la vie était encore belle avec lui dans cette île! Et tout en lui passant machinalement la main dans les cils, elle se souvient. Elle se souvient comme il lui fut un bon ami, gentleman accompli, savant industrieux, poète disert. Et son petit c ur crève en sanglots, et elle se tord sous le menton inerte du Monstre méconnu, et l'étreint par le cou, et l'adjure trop tard. - Oh! pauvre, pauvre Monstre! Que ne me disais-tu tout d'avance? Tu ne serais pas mort, là, par ce vilain héros d'opéra-comique. Et moi toute seule dans la nuit! Nous aurions encore de beaux jours. Tu devais bien voir que ce n'était chez moi qu'une crise passagère, cette langueur et cette curiosité fatale. Oh! curiosité trois fois funeste! Oh! J'ai tué mon ami, j'ai tué mon unique ami! Mon père nourricier, mon précepteur. De quelles lamentations pourrais-je faire retentir ces rivages insensibles, maintenant? Noble Monstre, son dernier mot a été pour moi: - Adieu, Andromède, je t'aimais et avec avenir si tu avais voulu! - Oh! comme je comprends maintenant le sérieux de ta grande âme! et tes silences et tes après-midi et tout! Trop tard, trop tard! Mais sans doute ainsi en avaient ordonné les dieux. ô dieux de justice, prenez la moitié de ma vie et rendez-moi la sienne, afin que je l'aime et le serve désormais avec fidélité et gentillesse. ô dieux, faites cela pour moi, vous qui lisez dans mon c ur et qui savez combien, au fond, je l'aimais, encore qu'aveuglée par de passagères lubies de croissance, et je n'ai jamais aimé que lui, et l'aimerai toujours! Et la noble Andromède promène l'adorable éclosion de sa bouche sur les paupières closes du Dragon. Et soudain se recule!... Car voici qu'à ses paroles fatidiques, à ces baisers rédempteurs, le Monstre tressaille, ouvre les yeux, pleure en silence et la regarde... Et puis il parle: - Noble Andromède, merci. Les temps d'épreuve sont accomplis. Je renais, et je vais renaître correctement pour t'aimer, et qu'il n'y ait ni mot ni minute pour nommer ton bonheur. Mais apprends qui je suis, et quel fut mon destin. J'étais de la race maudite de Cadmus vouée aux Furies! Je prêchais la dérision de l'être et le divin du néant dans les bosquets de l'Arcadie. Pour me punir, les dieux de vie me changèrent en Dragon, me condamnant à garder, sous cette forme, les trésors de la terre, jusqu'à ce qu'une vierge m'aimât, moi Monstre, pour moi-même. Dragon à trois têtes, j'ai longtemps gardé d'abord les pommes d'or du jardin des Hespérides; Hercule vint et m'égorgea. Puis je passais en Colchide, où devait aborder la Toison d'Or. Sur le bélier à toison d'or arrivaient Phryxus de Thèbes et sa s ur Hellé. Un oracle m'avait fait entendre qu'Hellé était la vierge promise. Mais elle se noya en voyage, et donna son nom au détroit de l'Hellespont. (J'ai su depuis qu'elle n'était pas très jolie) Et vinrent alors ces étranges Argonautes, comme on n'en reverra plus!... époques splendides! Jason était leur chef, Hercule suivait, et son ami Thésée, et Orphée qui se faisait fort de me charmer avec sa lyre (et qui devait plus tard avoir une fin si tragique!) et aussi les deux Gémeaux, Castor dompteur de chevaux et Pollux habile au pugilat. époques évanouies!... Oh! leurs bivouacs, et les feux qu'ils allumaient aux soirs! - Enfin je fus égorgé devant cette Toison d'Or du Saint-Graal grâce aux filtres de Médée qui brûlait d'un amour insensé pour le somptueux Jason. Et les cycles recommencèrent; et j'ai connu étéocle et Polynice, et la pieuse Antigone, et les perfectionnements de l'armement mettant fin aux temps héroïques. Et enfin l'étrange et accablante éthiopie, et ton père et toi, ô noble Andromède, Andromède plus belle que toutes, à qui je dois de pouvoir te rendre si heureuse qu'il n'y aura ni mot ni minute pour nommer ton bonheur. En achevant ces mots mirifiques, le Dragon, sans crier gare! s'est changé en un jeune homme accompli. Accoudé à l'entrée de la grotte, sa peau humaine inondée des enchantements du clair de lune, il parle d'avenir. Andromède n'ose le reconnaître et, se détournant un peu, sourit dans le vide, avec un de ces rayonnements de tristesse qui annoncent chez elle d'inexplicables coups de tête (car son âme est toujours si vite accablée). Mais il faut bien vivre, et vivre avec cette vie, quelque grands yeux étonnés qu'elle vous fasse ouvrir à chaque tournant de route. Le lendemain de cette nuit essentiellement nuptiale, une pirogue fut creusée dans son tronc d'arbre et mise à la mer. Ils voguèrent, évitant les côtes semées de casinos. Oh! voyage de noces sous les soleils comme à la belle étoile! Et abordèrent le troisième jour en éthiopie où régnait l'inconsolable père d'Andromède (je laisse à penser sa joie). - Ah! ça, mon cher monsieur Amyot de l'épinal, vous nous la baillez belle avec votre histoire! s'écria la princesse d'U.E. (en ramenant un peu de son châle, car cette splendide nuit était fraîche). Moi qui avais donné tout autrement mon c ur à cette aventure de Persée et d'Andromède! Je ne vous chicanerai pas sur la façon dont vous avez travesti ce pauvre Persée. (Je vous le pardonne en faveur de la main de maître dont vous m'avez flatté à l'antique, s'entend, sous les traits d'Andromède.) Mais le dénouement de l'histoire! Qu'est-ce que ce Monstre à qui nul ne s'était intéressé jusqu'ici? Et puis, cher monsieur Amyot de l'épinal, levez donc un peu les yeux vers la carte céleste de la nuit. Ce couple de nébuleuses, là-bas, près de Cassiopée, ne l'appelle-t-on pas Persée et Andromède? tandis que tout là-bas, cette file sinueuse d'étoiles, c'est, avec son air de paria, la constellation du Dragon, qui vivote entre la Grande-Ourse et la Petite-Ourse, ses pareils mal léchés?... - Chère U..., cela ne prouve rien. Les cieux sont sereins et conventionnels; autant voudrait dire que vos yeux sont simplement bruns (vous ne le voudriez pas). Non; car voyez de même, d'autre part, là-bas, près de la Lyre, qui est ma constellation, n'est-ce pas le Cygne, qui est la constellation de Lohengrin et a la forme d'une croix en souvenir de Parsifal? Et cependant vous avouerez que moi et ma Lyre n'avons rien à voir avec Lohengrin et Parsifal? - C'est vrai, c'est paraboliquement vrai. Mais il n'y a jamais moyen de discuter et de s'instruire avec vous. Allons, rentrons prendre le thé. Ah! à propos, et la moralité? J'oublie toujours la moralité... - La voici: Jeunes filles, regardez-y à deux fois Avant de dédaigner un pauvre monstre. Ainsi que cette histoire vous le montre, Celui-ci était digne d'être le plus heureux des trois. Source: http://www.poesies.net