Correspondance Par Victor Hugo. T. 3. 1867-1873 1867 T 3 p1 à Robelin. H-H, 14 janvier. Mon cher Robelin, je reçois cette lettre. Elle me paraît touchante. Lisez-la. C' est un ouvrier qui demande du travail. Pouvez-vous lui en donner, vous architecte ? Si vous le pouvez, faites-le, et votre bon coeur s' épanouira dans une bonne action. Quel rude hiver ! On est obligé d' émietter misérablement les secours. Je passe ma vie à donner des liards là où il faudrait des billets de mille francs. Je vous recommande mon pauvre ouvrier. Votre vieil ami. Victor Hugo. à Alfred Asseline. H-H, 19 janvier. Merci, cher Alfred. Je viens de lire ta lettre ferme et charmante aux journaux locaux. J' ignore ces choses quelconques auxquelles tu réponds de si haut et si bien. Mais je suis toujours tenté de remercier ces témoignages de haine qui me valent de telles preuves d' amitié. tuus. Victor H. Ah çà, n' oublie pas que tu dois à Guernesey au moins une de tes semaines. Nous attendons. Ne te transforme pas en belle philis . à Paul De Saint-Victor. H-H, 20 janvier. Que vous avez bien fait de réunir ces pages en un volume ! Pages splendides, volume magnifique, poignée d' étoiles. Votre éclatant esprit dégage p2 une illumination. Je vous remercie de cette clarté. On en a besoin ; il fait nuit. Mais, vous le savez, je suis de ceux que la nuit n' inquiète pas. Je suis sûr du lendemain, à vrai dire, je ne crois ni à la nuit, ni à la mort. Je ne crois qu' à l' aurore. Je m' en vais souvent, dans mes rêveries, le long de la mer, pensif, songeant à la France, regardant hors de moi l' horizon, et en moi l' idéal. J' emporte quelquefois un livre. J' ai mes bréviaires. Vous venez de m' en donner un. Mon nom écrit parfois par votre noble plume me fait l' illusion de la gloire. Vieux et seul, j' ouvre mes mains cordiales devant le foyer de votre pensée, et je me chauffe à votre lumineux esprit. tuus ex imo. Victor Hugo. à Madame Octave Giraud. madame, vous me demandez, en termes qui me touchent profondément, de venir en aide à la mémoire de votre noble mari ; je le dois, et je le puis. Le témoignage que vous réclamez de moi, je tiens à le rendre. Je le rends. Pourtant, me dira-t-on, vous n' avez jamais parlé à M Octave Giraud, et vous n' avez pas tenu en vos mains son manuscrit. C' est vrai, je n' ai jamais vu l' homme, mais je connais l' esprit ; je n' ai point lu le livre, mais je connais la pensée. Cette pensée d' ailleurs, dans une certaine mesure, vient de moi. M O Giraud un jour me fit l' honneur de me consulter. Il m' avait envoyé quelques-unes de ses oeuvres ; je connaissais sa science, son intelligence, ses voyages, ses études aux Antilles, son généreux talent de poëte, sa valeur comme écrivain, sa portée comme philosophe. Il me demanda : que dois-je faire ? Je lui dis : faites l' histoire de l' homme noir . L' homme noir, quel sujet ! Jusqu' à ce jour, l' homme blanc seul a parlé. L' homme blanc, c' est le maître. Le moment est venu de donner la parole à l' esclave. L' homme blanc, c' est le bourreau ; le moment est venu d' écouter le patient. Depuis l' origine des temps, sur ce globe encore si ténébreux, deux visages p3 sont en présence et se regardent lugubrement, le visage blanc, et le visage noir. L' un représente la civilisation, l' autre la barbarie ; la barbarie sous ses deux formes, la barbarie voulue, le sauvagisme, et la barbarie souffrante, l' esclavage. L' une de ces calamités vient de la nature, l' autre de la civilisation. Et c' est ici, disons-le et dénonçons-le, le crime de l' homme blanc. Depuis six mille ans Caïn est en permanence. L' homme noir subit de la part de son frère une effrayante voie de fait. Il subit ce long meurtre, la servitude. Il est tué dans son intelligence, dans sa volonté, dans son âme. La forme humaine qui se meut dans une chaîne n' est qu' une apparence. Dans l' esclave vivant, l' homme est mort. Ce qui reste, ce qui survit, c' est la bête, bête de somme tant qu' elle obéit, bête des bois quand elle se révolte. Toute l' histoire de l' homme blanc, la seule qui existe jusqu' à ce jour, est une masse énorme de faits, de gestes, de luttes, de progrès, de catastrophes, de révolutions, de mouvements dans tous les sens, dont l' homme noir est la cariatide lugubre. L' esclavage c' est, dans l' histoire, le fait monstre. Sous notre civilisation, telle qu' elle est, avec ses difformités magnifiques, ses splendeurs, ses trophées, ses triomphes, ses fanfares, ses joies, il y a un cri. Ce cri sort de dessous nos fêtes. Nous l' entendons à travers les pores de marbre des temples et des palais. Ce cri, c' est l' esclavage. Quelle mission et quelle fonction, faire l' histoire de ce cri ! Le prolétariat en Europe, question tout autre et non moins vaste, touche par quelques-unes de ses ramifications à la servitude. Mais la question humaine en Europe se complique de la question sociale qui lui communique une prodigieuse originalité. C' est le tragique nouveau-né de la fatalité moderne. En Afrique, en Asie, en Amérique, l' aspect, non moins navrant, est plus simple. La couleur met son unité sur le déshérité et sur le vaincu. Le grand type funèbre, c' est le nègre. L' esclave a la même face que la nuit. Vaincre cette nuit fatale, tel est le suprême effort de la civilisation. Nous touchons à cette victoire. L' Amérique est presque délivrée de l' esclavage. Je l' ai dit plus d' une fois, et je répète volontiers cette pensée d' espérance, le moment approche de l' humanité une. Qu' importe deux couleurs sous le même soleil ! Qu' importe deux nuances, s' il y a sur le visage pâle et sur le visage noir la même lumière d' aurore, la fraternité. Sous tous ces masques, l' âme est blanche. Résurrection de l' esclave dans la liberté. Délivrance. Réconciliation de Caïn et d' Abel. Telle est l' histoire à écrire. L' homme noir, c' est le titre ; l' esclavage, c' est le sujet. M Giraud était digne de cette grande oeuvre. Pour creuser à fond et sonder dans tous les sens cette matière, il fallait avoir étudié sur place p4 l' esclave et l' esclavage. M Giraud avait cet avantage considérable, il avait vu de ses yeux. L' esclave lui avait dit : vide pedes, vide manus . L' esclavage est la plaie au flanc de l' humanité. M Giraud avait mis sa main dans cette plaie. Ce livre, il l' a entrepris, il l' a presque achevé. Un peu de retard de la mort, et il le terminait. Chose triste, ces interruptions. Telle qu' elle est, son oeuvre est considérable. Les fragments publiés dans les journaux et que tout le monde connaît, ont placé très haut l' historien et l' écrivain. Cette histoire poignante a l' intérêt pathétique du drame. Pas de lutte plus douloureuse, pas de débat plus tragique. Tout le litige entre l' homme blanc et l' homme noir est là. M Giraud nous le donne avec les pièces à l' appui. C' est le dossier de l' esclavage tout dressé et presque complet. Jugeons ce procès maintenant. La sentence est rendue, disons-le, par la conscience universelle, et l' esclavage est condamné, et l' esclavage est mort ! à Paul Meurice. H-H, 23 janvier. Bravo pour la bonne nouvelle ! Vous achevez un drame, et la foule va applaudir encore une fois le doux et puissant et charmant maître qui s' appelle Paul Meurice. Vous êtes comme le dieu, vous préparez votre char, currus parat . Merci de cette joie que vous donnez à votre vieil ami. -voici la lettre pour M Lockroy. Voici l' adhésion à la société musicale signée. (Mlle A Patti chante continuellement sur le théâtre ma chanson : si vous n' avez rien à me dire . Il y a lieu à droit, ce me semble.) quel malheur que le théâtre ne soit pas fait dans ce livre Paris par vous ! Pourquoi Auguste a-t-il refusé ? Moi, je désignerais volontiers ce charmant talent M Louis Leroy. Qu' en dites-vous ? -voudrez-vous encore payer 40 fr pour moi à M Lanvin ? -avez-vous de l' argent pour payer les 60 fr de l' assurance ? Ils sont échus. Vous dois-je envoyer pour cela une traite sur Paris ? Répondez-moi un mot là-dessus. Mon coeur déborde d' amitié pour vous. p5 à Charles. à François-Victor. H-H, 27 janvier. Dimanche. Chers enfants, votre mère est ici, guérie et gaie. Elle vous reviendra dans cinq semaines, quand Alice se dédoublera . Voici, mon Charles, une lettre pour M Bois. J' ai lu avec émotion le journal de son pauvre fils. Je me suis fait une grosse coupure au pouce, qui me gêne pour écrire. Qui est-ce qui fait définitivement le théâtre dans le livre Paris ? Moi, je désignerais M Louis Leroy, fin et vigoureux esprit. -voici une traite de 1200 fr sur Mallet frères, à l' ordre de Victor. Ces 1200 fr se décomposent ainsi : (...). Le froid a molli. Je ne suis pas d' avis d' un poêle dans la chambre des bonnes de mon ex-logis. Je vous embrasse tendrement, mes bien-aimés. V. à Philippe Burty. H-H, 2 février. Cher Monsieur Burty, vous m' avez envoyé un magnifique livre, excellent par les estampes, excellent par le texte. Vous êtes un savant, charmant. Science et grâce, ce sont là vos deux dons. Un suffirait. Vous me nommez dans ce beau livre. Parmi tous ces chefs-d' oeuvre reproduits et toutes ces gloires évoquées, je trouve mon nom et mes vers, et vous doublez la joie de vous féliciter par la joie de vous remercier. Recevez mon plus cordial shake-hand . Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-H, 7 février. Cher Monsieur Lacroix, je vous écris un mot in haste . J' ai reçu deux lettres excellentes de M L Ulbach. J' attends pour lui écrire l' arrivée des bonnes feuilles qu' il p6 m' annonce. Dites-lui, je vous prie, que la table qu' il m' envoie offre un ensemble magnifique. Il a fait merveille. Je regrette plus que jamais l' absence de Meurice et de Vacquerie, et l' abstention de Charles. Je tiens, tout à fait, à Mm Emmanuel Des Essarts, Gabriel Guillemot, Adrien Huart, Charles Bataille, Jules Lermina, Charles Asselineau. Pourquoi M Charles Monselet a-t-il disparu du programme ? (et aussi les restaurants, cafés et cabarets ? ) recommandez, je vous prie, à mon cher et excellent ami M Ulbach les noms ci-dessus. Ce sont des amis, et des amis de talent. Je voudrais effacer des titres les mots empire et impérial . Ainsi dire : archives de France. -grande bibliothèque de Paris, etc. Quelques articles n' y sont pas qui me paraîtraient intéressants : les courses, le côté non peint des coulisses, etc. Envoyez ma lettre à l' ingénieur architecte de ce grand livre, avec toutes mes félicitations, mais tâchez donc d' y faire rentrer Meurice et Vacquerie ! Je n' ai plus de papier. -à bientôt une plus longue lettre. Mille affectueux compliments. V H. Je voudrais rattacher à votre succès l' étoile belge . Demandez donc un article au charmant correspondant parisien M Desmoulins. Rendez-moi le service de transmettre sûrement cette lettre à Paris. Et à ce propos, demandez donc un article à Mlle De Saint-Amand (à l' arsenal ) pleine d' esprit, et à Mme Marie Nodier. Et émile Deschanel ? Versailles. et Timothée Trimm ? Comment se fait-il qu' il manque à la liste ? Il est nécessaire. Je vous le demande et vous le recommande. à François Coppée. Hauteville-House, 8 février. Vous m' envoyez vos vers, monsieur, et je les lis. C' est un essaim d' oiseaux p7 qui m' arrive à travers la mer ; j' ouvre ma fenêtre. Ma fenêtre à moi, c' est mon âme. Je vous remercie. Je vous dois de nobles heures. Vous êtes de la légion ; vous êtes esprit. Tant que de généreux talents comme le vôtre protesteront, tant que les strophes inspirées sortiront du coeur toujours jeune des poètes, la France restera la France, et il y aura de la lumière dans notre siècle. Idéal et liberté, tel est notre cri. Je vous envoie, moi le vieux solitaire, mon applaudissement heureux et cordial. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 9 février. Voici, mon Victor, à ton ordre sur Mallet frères une traite de 600 fr en compte pour les dépenses de la maison de Bruxelles. magarita est une faute d' impression. Le titre est margarita (la perle). Je ne puis répondre encore aux questions de M A Lacroix. Les échéances du 1 er mars, et même du 1 er avril, me paraissent trop rapprochées pour que je sois prêt à une publication. J' y verrai un peu plus clair dans quelque temps. La table du livre Paris est supérieurement composée et il faut féliciter M Ulbach. Cependant voici des noms que j' y voudrais pour toutes les raisons à la fois, talents et sympathies (ci-inclus la liste). Je regrette extrêmement, et de plus en plus, l' abstention de Charles. J' ai reçu ton tome ii des apocryphes . J' en ai lu la préface qui est magistrale, comme toutes tes autres introductions . J' ai donné le volume à M Kesler, qui rend compte de ton oeuvre dans le daily news et la revue trimestrielle (si M Van Bemmel veut). Tu me remplaceras mon exemplaire. Votre mère compte nous quitter fin février, et vous l' aurez dans les premiers jours de mars. Nous sommes heureux que le petit bonhomme ou la petite bonne femme commence la vie par une danse dans le ventre de sa mère. C' est de bon augure. Je n' ai pas reçu encore avis du dividende mars 1867 de la banque nationale. Ce boni viendrait à point pour m' aider à combler mon déficit, car je suis fort arriéré et fort endetté. Depuis septembre (ce mois qui a mangé 8000 fr) je n' ai reçu que le maigre semestre des consolidés anglais et les 4000 de Hetzel. Les italiens continuent à ne p8 rien payer. Je suis sûr que ta place royale sera admirablement réussie. Où en es-tu de l' académie peinte par elle-même ? Quatre gros baisers. V. J' écris in haste . J' ai toujours le pouce un peu en détresse. Je l' avais horriblement et bêtement coupé jusqu' à l' os. J' ai écrit pour le vin. Transmettez cette petite missive à notre cher Berru. à madame la comtesse de Gasparin. 12 février. Votre livre, madame, envoyé en octobre, m' est parvenu en février. Ce sont là les mauvaises chances de l' exil, de l' absence, si vous voulez. Donc les absents ont tort. Je viens de fermer ce charmant et bon livre, et je vous remercie, je vous remercie de tant de pages exquises, et surtout d' une page sévère, de la page du bagne ; je vous remercie de tout son talent et de tout son coeur. Les sots et les mauvais abondent, hélas ! Et continuent d' écrire. Vous avez une fonction. Il y a ici-bas beaucoup d' hommes dont une femme comme vous nous console. Je me mets à vos pieds, madame. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. à ses fils. H-H, 14 février. On me presse de vous envoyer ces pièces comme bonnes à publier. Soyez-en juges tous trois, mes bien-aimés. Si c' est votre avis, Victor portera la communication à l' indépendance belge . Victor a-t-il porté les 40 fr pour le tombeau de Mme M Joly ? le sancho vient de reproduire mon allocution, elle me revient dans les journaux de Suisse, d' Espagne et d' Italie. Elle fait le tour du monde. Lecanu écrit que le petit journal , qui tire à 150000, l' a reproduite. Tout est bien ici. Je casse tous les matins la glace dans mon baquet pour mon hydrothérapie. Je vous serre dans mes bras. V. p9 à François-Victor. H-H, mardi 19 février. Voici sous ce pli, mon Victor, une traite à ton ordre de 400 fr. Voici en outre la lettre de Zimbrakakis et ma réponse. Lisez, et charge-toi de remettre les deux pièces à mon excellent et cher ami M Bérardi, en lui expliquant que c' est pour communication , non pour insertion. L' indépendance belge ne peut, je le sais, publier mes menaces. J' ai reçu les premières bonnes feuilles du livre Paris , moins les articles de Louis Blanc et de Pelletan, que j' avais en effet dit de ne pas m' envoyer, ayant touché, comme eux, au passé de Paris, et voulant ignorer ce qu' ils en ont écrit de leur côté. Donc tout est bien. -je plains la pauvre Philomène. Mais comment diable une femme se met-elle dans la position de ne pas savoir qui ? Cela rappelle cette drôlesse d' Augustine Brohan, disant la justice informe , croyant faire de l' esprit et faisant de la honte. Tout est bien ici. Nous avons les Duverdier ; ta mère aura la joie de nous revoir tous à la fin du mois. Je vous embrasse tous du plus profond de mon coeur, mes bien-aimés. Je suppose que c' est de ma pièce faite l' an dernier que les journaux veulent parler. Je travaille sans relâche et je suis content de ce que je fais. à Madame Victor Hugo. H-H, 25 février. Le brouillard fait des siennes, les packets n' osent se risquer, la poste arrive en retard. Je t' écris quatre lignes en hâte. Tu trouveras sous ce pli une traite à ton ordre, chère amie, sur Mallet frères, de 1200 fr qui se décomposent ainsi. Voici en outre un mot ouvert pour M Verboeckhoven. Vous le lirez. Je prie Victor de le porter lui-même à M Verboeckhoven, qui lui paiera les 60 fr avancés par moi, dont Victor donnera reçu. Ces 60 fr ajoutés aux 550-50 c ci-dessus, font que tu as en compte entre les mains 610 fr 50 . Le vin ne tardera pas à vous arriver. Le précédent était excellent. Celui-ci p10 sera meilleur encore. C' est pour l' avoir meilleur que j' ai un peu attendu. Vous recevrez le tonneau dans une quinzaine de jours au plus tard. Chère bien-aimée, tous les détails que tu nous donnes, à Julie ou à moi, sont et restent confidentiels . écris-moi explicitement , et sans craindre que rien transpire, où vous en êtes, individuellement, avec les diverses personnes de votre entourage à Bruxelles. Ces renseignements me guideront moi-même. Je reçois force messages, très compliqués, Lacroix, Hetzel, etc., etc. - offres, etc. -ma prochaine, très prochaine lettre, contiendra des détails. Je fais le tour de vous quatre, et je vous embrasse, mes bien-aimés, bien tendrement. V. Kesler a été charmé de tes bonnes et chaudes paroles. J' envoie à Victor la fin de son article dans la gazette avec un numéro pour Verboeckhoven. Je remercie mon Victor de l' envoi du soleil . à Madame Victor Hugo. à Charles et à François-Victor. début de mars. 3 question Hernani. Auguste vous l' a sans doute écrit, et vous m' approuvez. Je me tire d' affaire en créant un alter ego (composé de cinq) qui me remplacera, et décidera en connaissance de cause tout ce que je ne puis décider qu' à tâtons, à commencer par la distribution. Mon Charles, il faut tenir compte des obstacles inhérents au théâtre. Les cinq sont Vacquerie, Meurice, Thierry, C Doucet et Paul Foucher. (Paul m' a fait une avance très cordiale, et j' essaie encore une fois de la réconciliation.) du reste, je vois cette reprise moins en beau que vous. Je n' aurai que la quantité de succès que voudra le gouvernement. On peut me faire une première représentation de police. Je suis absolument dans la gueule du bon loup Bonaparte. Or cette gueule n' est pas rose. Quant à l' argent, j' y perdrai. Ces reprises me prennent un temps effrayant. Je reçois cinquante lettres par courrier, sans compter les journaux auxquels il faut répondre. En dehors du théâtre, Beauvallet, Laferrière, Judith, etc., me demandent des rôles. Quand j' ai écrit dans une journée vingt lettres, je ne puis écrire vingt pages. Cela interrompt presque mon travail. J' allais faire Torquemada , impossible p11 au milieu de ce tourbillon. Hernani commence par me coûter Torquemada . Que sera-ce si le reste du répertoire suit ? J' en ai pour trois ans. Que vont devenir mes travaux sous ce flot de pièces rentrant en plein océan ? Jugez vous-mêmes. Dieu m' aidera, j' espère ; dans tous les cas je m' aiderai. 4 question ménage. -j' approuve, chère bien-aimée, tout ce que tu m' écris. Tu sais à quel point je suis obéré en ce moment. Je t' envoie une traite sur Mallet frères de Paris à vue à ton ordre de 2400 fr qui se décomposent ainsi. Vous voilà cette fois tout à fait en avance, et plus qu' à flot ; réalise, je te prie, les économies dont tu as vu la nécessité. Je prie Victor de dire au sieur Verbays que je n' ai pas encore eu le temps d' examiner ses comptes, et que je le réglerai le mois prochain. N' employez plus ce sieur. Soignez vos beaux yeux, madame la vicomtesse Victor Hugo. J' arrive à temps, je pense, pour embrasser Jean, plus la mère de Jean, le père de Jean, l' oncle de Jean, et la grand' mère de Jean. Le grand-père de Jean. Autre chose fâcheuse. Cette introduction , qui va réveiller les haines, va paraître juste à temps pour nuire à Hernani qui n' a pas besoin de cette recrudescence. Tout serait sauvé si le livre Paris et par conséquent la préface ne paraissaient qu' après la reprise de Hernani . Mais aurai-je cette chance ? J' ai peur que non. écrivez-moi à ce sujet. Demandes pressantes de tous les théâtres. Lettre enthousiaste et ardente de Chilly pour avoir Ruy Blas . à François-Victor. H-H, dim 3 mars. Mon Victor, voici une lettre pressée pour M Lacroix. Lis-la, et que Charles la lise, et remets-la à M Lacroix le plus tôt possible. Il est indispensable qu' il vienne. Je ne peux lui livrer le manuscrit de la préface sans le lui avoir lu, pour des nécessités que votre mère a appréciées comme moi. S' il pouvait amener M Ulbach, ce serait excellent. Le livre Paris ne doit donc paraître qu' en avril, car le premier tiers seulement est imprimé ? -voici p12 mon portrait pour M Aubanel ; remercie-le de ma part avec effusion. -je ne comprends pas la susceptibilité de l' orient . Vingt journaux (anglais entre autres) ont publié avant le sancho . Dis-le, je te prie, à mon excellent et cher Berru. -votre chère mère devait partir demain lundi 4, mais il fait très gros temps ; elle ne partirait qu' au cas où le vent tomberait cette nuit. Autrement elle ne partirait que mercredi 6 et vous arriverait samedi 9, à temps, j' espère, pour donner au nouvel arrivant le baiser de bénédiction. Je vous serre dans mes bras, mes bien-aimés. V. Quelques réformes seront nécessaires. Votre mère, qui a ici touché du doigt la question, vous en entretiendra. Vous vous y prêterez, chers enfants, avec votre bon et grand coeur. Il va sans dire qu' aucune réforme ne peut porter sur vos pensions. Cela est immuable. à Albert Lacroix. Hauteville-House, 3 mars. Mon cher Monsieur Lacroix, il est contraire à tous mes usages de donner communication d' un manuscrit à l' éditeur avant de le lui livrer. Pour la première fois de ma vie, je déroge à cette loi de conduite, et je ne crois pas devoir vous livrer le manuscrit de mon introduction à votre livre Paris avant de vous l' avoir communiqué. Cela tient à ce que, pour la première fois de ma vie, je me sens quelque responsabilité en dehors de mon oeuvre même. Cette préface, qui peut avoir action dans une certaine mesure, sur le sort du livre, vous importe au plus haut degré. Les points à examiner, s' il y en a, ne peuvent être approfondis que de vive voix entre les parties contractantes, c' est-à-dire entre vous et moi. Cette préface aura environ cinq feuilles (format édit belge des misérables ), elle représente pour moi sept ou huit mille francs et un mois de travail, c' est quelque chose, mais ce ne serait rien, et j' y renoncerais aisément devant des intérêts de principe supérieurs à mon petit intérêt personnel. Je voudrais donc vous la lire, je le crois nécessaire, je ne pourrais la livrer purement et simplement, vous le comprenez d' après ce que je viens de vous dire . Venez, je vous prie, passer quelques jours à Guernesey, je vous lirai la chose, et une conclusion sera possible, à bon escient de part p13 et d' autre. Je tiens à ce que vous soyez absolument libre de votre côté comme moi du mien. Si notre excellent ami et admirable organisateur et directeur M Ulbach pouvait vous accompagner, ce serait on ne peut plus utile. Mais je n' ose le déranger, il doit être si occupé ! Il sait à quel point il serait le bienvenu. Son avis serait très précieux. Je vous attends le plus tôt possible et je vous envoie toutes mes cordialités. Victor Hugo. M Kesler n' a plus de maison à lui, mais vous trouverez aisément une chambre dans un petit family-hotel qui fait face à Hauteville-House. Il va sans dire que, comme d' habitude, vous me feriez l' honneur d' accepter ma table matin et soir. Apportez le plus d' épreuves du livre que vous pourrez. Je n' ai encore que le compartiment la science , moins Louis Blanc et Pelletan que j' avais dit en effet de ne pas m' envoyer, et que je ne dois pas lire, ayant effleuré les mêmes sujets. M Ulbach avait raison, ce sont des épreuves et non des bonnes feuilles qu' il faudrait m' envoyer. à François-Victor. H-H, dimanche 10 mars. Quand vous recevrez cette lettre, vous aurez votre mère près de vous, et ce sera à notre tour de vous envier. Tu trouveras sous ce pli, mon Victor, une traite à vue à ton ordre sur Mallet frères, de 1000 fr qui se décomposent ainsi : 1 traite vin de Moselle. Tout payer en une fois : 570 2 en compte au ménage de Bruxelles : 430 égal 1000. Envoie-moi la traite vin de Moselle acquittée. Je suis en train d' éplucher Verbays. Du premier coup j' ai découvert une grave erreur . N' employez plus ce monsieur à rien. honest iago. je ne peux pas, quant à M Lacroix, être plus royaliste que le roi. Je crois que sa non venue créera une complication grave, et entraînera des inconvénients, cette préface est finie, non depuis trois mois, mais depuis fin p14 décembre, et c' est fin février que j' ai écrit à M Lacroix. L' utilité de la lui lire m' est apparue de la façon que votre mère vous contera, avec toute la réserve que comporte la nécessité de ne donner aucun éveil aux ombrages de l' autorité en France. Comprenez à demi-mot. Et silence absolu sur ces détails. N' en parlez qu' à M Lacroix qui, lui aussi, comprendra la nécessité du silence. Cette lecture, offerte par moi à M Lacroix, loin d' être du temps perdu, était du temps gagné. Une absence de dix jours ? Pourquoi ? On part de Bruxelles le lundi à 6 heures du matin, et l' on est le lendemain mardi à 9 heures à Guernesey. Donc cinq jours d' absence et non dix . L' avantage eût été ceci : M Lacroix m' aurait rapporté en épreuves (les bonnes feuilles sont un retard, et sont irréparables) le reste du livre, et aurait pu repartir emportant la préface . Loin d' être du temps perdu, c' était du temps gagné. Et beaucoup de temps. En quelques heures de conversation, les points à examiner, s' il y en a, eussent été vidés et tout eût été conclu. Or, quelques heures de conversation, cela représente vingt lettres que je n' ai point le temps d' écrire. M Lacroix, lui, commence par perdre le temps. Ainsi, il ne m' a pas écrit, et je n' entrevois ses raisons que par ta lettre. Me voilà en suspens. Je ne puis livrer, et je ne livrerai point cette préface à la légère. (or, le livre me semble déjà en retard.) ma responsabilité est grande. Juges-en par l' avenir national du 25 février que je t' envoie (fort hostile. Montre-le à M Lacroix). L' article dit ce que Voltaire eût fait à ma place. Cela n' est ni vrai, ni juste. Mais tu vois quelles précautions je dois prendre. Si notre excellent ami M L Ulbach, ou un tiers, en qui Mm Ulbach et Lacroix auraient confiance absolue (pas M Guérin ; il est très intelligent, mais tu sais qu' il est peu exact, à son insu. Il ne pourrait donc convenir pour une mission si délicate. Je l' exclus à regret, mais je l' exclus ) ou un tiers, dis-je, mais quel tiers ? Il faudrait un associé de M Lacroix ayant plein pouvoir, et comprenant tous les aspects de la question. Tout examiné, je regrette vivement que M Lacroix ne puisse donner cinq jours à la plus grave et à la plus délicate affaire de son année. De là une non entente . J' en crains les suites. -je ne puis retrouver le numéro de l' avenir national . Il est du 25 février. Du reste, c' est perfidement qu' un inconnu me l' a envoyé. -voici un mot pour notre excellent Berru, et ma photographie pour Bertram Landoys. J' espère que ma bonne petite Alice est délivrée, et je me suis gardé cette bonne nouvelle à moi-même pour la fin. Maintenant de qui es-tu l' oncle ? Ta prochaine lettre me le dira. Ma femme est bien heureuse d' être grand' mère, Charles est aux anges d' être papa, Alice est ravie d' être maman, tu es enchanté d' être oncle, et moi je suis enchanté, ravi, heureux, et aux anges. V. p15 Je n' ai encore reçu du livre que jusqu' à l' article de Th Gautier (22 feuilles). Il est fâcheux que personne n' ait donné sur les doigts du faux frère de l' avenir national . à Madame Louis Boulanger. Hauteville-House, 13 mars. Madame, Louis Boulanger était un de mes plus chers souvenirs. Sa jeunesse et la mienne avaient été mêlées. J' avais donné, adolescent moi-même, la bienvenue à son beau talent. Aujourd' hui j' apprends la douloureuse nouvelle. Il est mort. Madame, j' ai le coeur serré. Pendant que vous pleurez le compagnon de votre vie, je songe au doux et cher témoin de ma jeunesse, au jeune ami, au vieil ami. Hélas ! Je mets à vos pieds, madame, ma respectueuse tristesse. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 14 mars. Quatre lignes in haste , cher Auguste. Vous aviez raison de tout point. L' ébauche de lettre que je vous ai envoyée par ma femme, trop hâtivement faite, aurait même l' inconvénient d' énoncer une inexactitude, le théâtre n' étant pas libre jadis, et qui l' a éprouvé plus que moi ? Donc au panier cette paperasse. -vous penchez pour oui . -la solution, en ce cas, ma dernière lettre vous l' indique, serait ceci : -oui, je consens, reprenez mes pièces. Je n' y mets qu' une condition, c' est qu' ayant été censurées jadis, elles ne le seront plus. Je n' admets aucune revision de la censure actuelle. Mon répertoire a été censuré une fois pour toutes. -s' il devait être soumis à un nouvel examen, je refuserais. Ce serait mon sine qua non . Vous m' approuverez, je pense. De cette façon ma dignité serait à l' abri. Je dirais de mes pièces sint ut sunt, aut non sint . Et si le gouvernement refusait ma condition, et voulait me censurer de nouveau, tout le monde me comprendrait et me donnerait raison. L' obstacle p16 viendrait du gouvernement, et non de moi. -ne trouvez-vous pas que ceci résout tout ? Est-ce que vous croyez à une série de représentations ? L' exposition étant une exhibition, ils joueraient chaque pièce de leur répertoire deux ou trois fois, Hernani comme le reste. -cela en vaudrait-il la peine ? N' est-ce pas déflorer pour peu de chose la reprise inévitable et définitive ? Qu' en pensez-vous ? J' ai un torticolis qui me rend fou de mal de tête. Excusez mon griffonnage. à vous. ex imo. V. M Allier m' a envoyé un livre pour ma femme, Mme Lucas sait son adresse. Voulez-vous lui transmettre ma réponse. à Madame Victor Hugo. H-H, jeudi 14 mars. Chère amie, te voilà à bon port, et entourée de tous les bras et de tous les coeurs que je voudrais autour de moi. Je vous envie tous, mes bien-aimés. J' espère que le petit bonhomme vit déjà , et qu' à l' heure où je suis, le Hugo en herbe tette vigoureusement sa maman. Sur ce, j' embrasse Alice. -je garderai le silence sur les très curieux renseignements relatifs à Hernani . Auguste m' a écrit. Je lui réponds. Voici, je crois, la solution : -oui, je consentirai à la reprise de mes pièces à la condition qu' elles ne subiront pas un nouvel examen de censure , que pas un vers n' en sera retranché par le gouvernement actuel, et qu' aucune revision spéciale de la police théâtrale d' à présent n' aura lieu. -ceci est de ma dignité, et si le gouvernement refuse, je garde le bon côté, et le terrain me reste. Vous serez, je n' en doute pas, de mon avis. pour Victor. M Lacroix m' étonne. Il ne m' a pas répondu, et ne me répond pas. J' attends à chaque courrier une lettre de lui qui ne vient pas. Quelle idée a-t-il de perdre ainsi le temps ? Ajourne-t-il la publication de son livre Paris ? Parle-lui, mon Victor, et confesse ce sphinx. Je n' ai rien compris à la proposition que tu m' as transmise de sa part. Qu' il veuille bien m' écrire lui-même. p17 Il continue de m' envoyer des bonnes feuilles , et non des épreuves, c' est-à-dire de l' irréparable . Je ne comprends rien à ce jeu bizarre. Lis-lui, je te prie, ma lettre. Elle le décidera peut-être à m' écrire. Je vous serre tous dans mes bras, chers aimés. Le dépôt du manuscrit dans tes mains et dans celles de Charles serait excellent, mais je ne puis songer à rien envoyer tant que M Lacroix ne me fera pas l' honneur de m' écrire. à Albert Lacroix. H-H, 19 mars. Vous le voyez, mon honorable et cher éditeur, nous entrons dans les malentendus . Je persiste à croire qu' une conversation eût mieux valu, et que votre absence de cinq jours, en nous permettant de tout résoudre de vive voix, eût fait gagner bien du temps. Précisons, et répondez-moi, je vous prie, catégoriquement. 1 re erreur de votre part. -dans la lettre-traité , écrite de votre main, et entre nous échangée le 7 octobre, il y a ceci que je transcris : (relisez votre texte) -moyennant ces conditions, etc., vous nous cédez, etc., sans préjudice de votre droit de joindre, quand bon vous semblera, ce travail à vos oeuvres complètes. - or ce droit, j' entends absolument le maintenir, cher Monsieur Lacroix, et je ne puis, en aucun cas, y renoncer, et m' exposer à décompléter, pour le mince intérêt de ces quelques feuilles, les éditions de mes oeuvres complètes. Que ceci donc soit hors de discussion. 2 e erreur. -vous continuez à m' envoyer les bonnes feuilles au lieu des épreuves . Or je ne puis vous livrer ma préface que lorsque je connaîtrai le volume entier (relisez ma lettre d' il y a quatre mois à ce sujet). Sur trois pages et demie de table des matières , je ne connais qu' une page (moins Louis Blanc et Pelletan) jusqu' à M Paul Mantz. J' ignore donc les cinq septièmes du volume. Vous envoyer la préface est impossible. Hâtez-vous de m' expédier le reste du livre en épreuves . Immédiatement après, vous aurez la solution. Mais seulement après que j' aurai tout lu . 3 je pourrais, en me gênant, consentir au paiement en deux termes (non trois ), 1 er à la remise du manuscrit, 2 e un mois après. Mais il faudrait d' abord qu' il fût bien entendu entre nous qu' aucune édition séparée de ce p18 travail ne sera faite par vous que de mon consentement, ce qui a toujours été convenu, et que, dans aucun cas, aucun journal ou recueil ne pourra publier cette introduction avant qu' elle ait paru dans le livre Paris-guide . -s' il y avait à retrancher quelques mots, une édition séparée complète serait, de droit, publiée en Belgique. Je vous réponds courrier par courrier. Faites de même. Gagnons du temps. Mille bien affectueux compliments. à Monsieur Albert Caise. Hauteville-House, 20 mars. La question posée par l' anonyme dont vous me parlez s' explique de la façon la plus simple. Ces matières sont de bien peu d' importance, mais ce qui est certain, c' est que vous avez raison et que l' anonyme n' a pas tort. La parenté de l' évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille. Je n' en ai jamais su que ce que mon père m' en a dit. M Buzy, ancien notaire à épinal, m' a envoyé spontanément quelques documents, qui sont dans mes papiers. Personnellement, je n' attache aucune importance aux questions généalogiques. L' homme est ce qu' il est, il vaut ce qu' il a fait. Hors de là, tout ce qu' on lui ajoute et tout ce qu' on lui ôte est zéro. D' où mon absolu dédain pour les généalogies. Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peut-être bâtarde, déchue par indigence et misère. Un Hugo était déchireur de bateaux sur la Moselle. Mme De Graffigny (Françoise Hugo, femme du chambellan de Lorraine) lui écrivait : mon cousin. Le " spirituel et savant anonyme " a raison, il y a dans ma famille un cordonnier et un évêque, des gueux et des monseigneurs. C' est un peu l' histoire de tout le monde. Cela existe très curieusement dans les îles de la Manche. (consulter les travailleurs de la mer . -Tangrouille...) en d' autres termes, je ne suis pas Tangroville, je suis Tangrouille... j' en prends mon parti. Si j' avais le choix des aïeux, j' aimerais mieux avoir pour ancêtre un savetier laborieux qu' un roi fainéant. p19 Je vous remercie, monsieur, de votre lettre, où je sens un très noble et très sympathique esprit, et je vous offre l' expression de toute ma cordialité. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 24 mars. Voudriez-vous, cher Auguste, transmettre ce mot à M Ed Thierry. Ma condition de non censure acceptée, je me livre. Seulement que faire ? La difficulté est ceci, faire jouer un drame par des acteurs de comédie. Faire dire des vers à des lèvres habituées à la prose. -j' ai peur que Hernani ne puisse être monté. Resterait Ruy Blas . Avez-vous vu Meurice ? Vous a-t-il dit son idée, à laquelle je me rallierais ? Autant Hernani , la troupe actuelle des français étant donnée, lui semble malaisé (sinon impossible), autant Ruy Blas lui semble possible. Ne serait-ce pas la solution ? Qu' en pensez-vous ? -je vais consulter Bruxelles sur vos indications et comme vous me le conseillez. Il va sans dire que je vous garde un secret absolu. Ma femme et mes fils liront votre lettre et me la renverront, et observeront le silence des muets. à vous. ex imo. un mot encore, pour quelques questions : 1 quand la comédie-française compte-t-elle jouer Hernani ? Quel temps lui faut-il pour monter cette reprise ? 2 Geffroy désirerait -il le rôle ? Un acte de complaisance ne me conviendrait pas. 3 dans Marion De Lorme , rejouerait-il Louis Xiii ? 4 croyez-vous que M Delaunay (je ne l' ai jamais vu) pourrait dire les choses âpres et tragiques du montagnard ? (scène avec d Carlos, 2 e acte. -grandes scènes du 4 e acte). Il importe que l' acteur n' éteigne pas certaines lueurs, et n' atténue pas le côté grand. Qu' en pensez-vous ? 5 puis-je être sûr que M L B ne viendra pas à la représentation ? Il va sans dire que dans le cas de Ruy Blas , Mlle Favart jouerait la reine. Remerciez-la de ses bonnes grâces charmantes pour moi. p20 au même. H-H, mercredi 27 mars. Cher Auguste, je suis sous une grêle d' avis contraires. La lettre de Charles vous donnera une idée des divergences. M De Girardin m' écrit pour Faivre de la façon la plus pressante. Que faire ? J' abdique. Et voici comment. Je pense que vous m' approuverez. Ne pouvant avoir personnellement d' avis, je m' en réfère à vous. Mais ne voulant vous donner aucune responsabilité, je prie un comité ainsi composé : Mm Auguste Vacquerie, Ed Thierry, Paul Meurice, Camille Doucet, Paul Foucher, de faire en mon lieu et place, et en mon nom, la distribution. à vous cinq vous pourrez tout débattre et tout résoudre pour le mieux en une heure. Et personne ne sera responsable. Si vous et Meurice approuvez mon idée, écrivez-le moi, et mettez-la immédiatement à exécution. Il me semble que le temps presse. J' ai reçu d' édouard Thierry une deuxième lettre excellente à laquelle je répondrai. Dites-le lui. Comment vous remercier, admirable ami ? V. à Paul Meurice. H-H, dim 31 mars. Je vous écris pour vous écrire, car je suis encore à tâtons. J' attends mardi une lettre de vous ou d' Auguste qui me fixera. Je vous ai remis la toute-puissance. Il vous l' a dit, et vous m' approuvez, n' est-ce pas ? J' ai reçu de M De Chilly une lettre excellente. Soyez assez bon pour lui dire que la première lettre que j' écrirai sera pour lui. Il est minuit, et je commence à être fatigué, étant debout depuis 5 h du matin. Je reçois cinquante lettres par jour. Beauvallet m' écrit. Mais est-ce qu' il n' est pas de l' odéon ? Il me demande de jouer don Ruy Gomez. Ce serait bien, n' est-ce pas ? Je donnerai évidemment une pièce à l' odéon. Mais d' abord la vie nouvelle . Je lui veux un long, long, éternel et immortel succès. Ensuite nous verrons. Je serai p21 heureux qu' un de mes rôles paraisse à Madame Jane Essler digne d' être mis à ses pieds. Je reviens à Beauvallet. Il me semble que ce don Ruy Gomez-là nous tirerait de l' embarras Maubant-Geffroy. Est-ce possible ? Voyez, faites. Mais que de peines je vous donne, et à cet admirable Auguste. Je presse vos quatre mains généreuses. vostrissimo. V. Bagier s' exécute-t-il ? Je dois force or à Auguste. Soyez assez bon pour dire à Marc Fournier que lui, si littéraire, et son théâtre, si populaire, sont au nombre de mes prédilections. à Madame Victor Hugo. mars. Voici, chère amie, une traite à vue sur Mallet frères 1200 fr. Chère bien-aimée, rien de plus charmant et de plus doux que tes lettres. J' y sens ton noble, grand et tendre coeur, et aussi ton délicat et généreux esprit. Je t' aime bien, va. Ci-contre, sauf rectification, tu trouveras ton compte pour février. J' ai payé pour les layettes de 1866 à M Martin, prévôt, 50 f 40. Mais Meurice me remboursera cela sur la rente inscrite pour les pauvres. -après un mois de tempête, voici que nous avons deux jours de calme profond, d' été et de soleil. Les oiseaux chantent. Puissent-ils chanter dans ton coeur. Je vous envoie à tous ce que j' ai de plus tendre et de plus doux. à Georges. Hauteville-House, 3 avril. Georges, nais pour le devoir, grandis pour le devoir, grandis pour la liberté, vis dans le progrès pour mourir dans la lumière ! Aie dans les veines p22 le doux lait de ta mère, et le généreux esprit de ton père ; sois bon, sois fort, sois honnête, sois juste ! Et reçois, dans le baiser de ta grand' mère, la bénédiction de ton grand-père. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 3 avril. Votre lettre m' arrive, doux et cher ami, tout est parfait. Vous avez tous les cinq fait pour le mieux aux français, et c' est très bien. Pour l' odéon, (Frédérick étant hors du possible) vous m' envoyez une distribution superbe. Mm Mélingue et Beauvallet sont mes anciens amis. Voulez-vous vous charger d' envoyer ces deux lettres, l' une à M De Chilly, l' autre à M Beauvallet. Quelle belle, pathétique et charmante reine d' Espagne je vais avoir. Mettez-moi à ses pieds. Je vais écrire demain à Auguste. Je n' ai que le temps de ces quelques lignes en petit texte. Welcome à la vie nouvelle ! Mon vieux coeur est à vous. V. Vous tiendrez l' affiche au moins jusqu' à l' hiver. à quel moment croyez-vous que Ruy Blas pourra passer ? Viendrai-je immédiatement après vous ? M De Chilly me dit que vous vous chargeriez de régler les questions d' argent. -à propos, et Bagier ! ! ! à Albert Glatigny. Hauteville-House, 5 avril. Vous avez, cher poète, un auditeur lointain, mais attentif. C' est moi. Il y a un écho pour vous dans mon désert. Je viens de lire de charmants vers créés d' emblée par vous. Les rimes qu' on vous jette, en s' envolant vers vous, deviennent des langues de feu. Vous savez comme j' aime votre talent, vous devez juger si j' aime votre succès. Votre ami Victor H. p23 à Auguste Vacquerie. H-H, 5 avril. Vous dire merci, c' est comme vous dire bravo. à vous adressés, ces mots-là sont froids. La reconnaissance et l' applaudissement vont jusqu' à l' attendrissement pour l' ami, et jusqu' à l' acclamation pour le poëte. Tout ce que vous avez fait me semble admirablement ce qui était à faire. Remerciez, je vous prie, pour moi qui de droit. Croyez-vous nécessaire que j' écrive une deuxième lettre à édouard Thierry ? (il m' a écrit deux fois.) ici, comme en tout, votre avis fera loi pour moi. todo tuyo. V. Bagier paie-t-il ? -j' ignore l' adresse de M A Glatigny. Voulez-vous lui transmettre ceci ? au même. H-H, 7 avril. Cher Auguste, j' use et j' abuse de votre amitié. Voici un timbre-poste de 40 cent et trois lettres ; j' ignore les adresses qu' il faudrait mettre. Voulez-vous être assez bon pour vous en charger ? Celle qui ne porte pas de nom est pour M Febvre ou Faivre (je ne sais plus la vraie orthographe. voulez-vous écrire vous-même le nom ? ) du théâtre-français. Je pense avec un serrement de coeur au temps que vous prennent les répétitions d' Hernani . Ce sont des heures perdues pour nous, car pendant ces journées-là, vous feriez de grandes oeuvres. Je ne sais comment résoudre la difficulté. Par instants je regrette qu' on reprenne mon théâtre en songeant au temps que cela va vous coûter, et par conséquent nous voler. La question serait résolue, et je retirerais Hernani et le reste, si, comme l' annonce le soleil , la censure, en dépit des promesses, voulait y faire des coupures . le soleil dit : ce serait une imprudence. -oui, en supposant que le public tienne à la reprise de mon répertoire. Enfin vous veillez, et vous m' avertiriez. Adieu, cher ami et cher maître, et à toujours. Je descends voir mes pommiers en fleur. p24 6 h du soir. Une lettre m' arrive. M Ph Audebrand du soleil m' écrit pour me demander deux stalles pour Hernani en me disant qu' on va le jouer la semaine prochaine . Seriez-vous assez bon pour lui faire savoir à quelle époque on jouera Hernani , en lui promettant, bien entendu, qu' il y sera, et au meilleur rang. Pardon. Merci. à Paul Meurice. H-H, dim 7 avril. ecce iterum. pardon, c' est toujours moi. Voulez-vous me rendre le service de me dire votre avis sur cette demande ? Je ne sais plus rien des détails intérieurs de la chose théâtre. Renseignez-moi, vous qui savez toutes les petites choses comme toutes es grandes. Je guette avidement les journaux à cause de la vie nouvelle . Où en êtes-vous de ce nouveau triomphe ? Je me figure que le soir de la première représentation, je me sentirai intérieurement averti, et que j' aurai le tressaillement de votre succès. à vous ex profunda mente . V. Savez-vous l' adresse de M Ch Asselineau ? Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre cette lettre ? à Madame Victor Hugo. 9 avril. H-H. Chère amie, je t' envoie cette lettre de Mme David d' Angers et je t' embrasse bien fort, chère grand' mère. Je me recommande à ta sollicitude de ménagère. -et voici la guerre ! Quel désastre ce serait ! -mais ne songeons qu' à la douce aurore du petit. p25 Mon Charles, je profite de ce blanc pour te dire un mot de joie. Je suis heureux que ma première à Georges vous ait émus. Elle est venue du plus profond de mon coeur. J' embrasse la charmante mère, vaillante nourrice. Je vous serre tous pêle-mêle dans mes vieux bras. Désires-tu que j' écrive un mot à notre cher Laussedat ? à François-Victor. H-H, 16 avril. Mon Victor, lis cette lettre. Elle t' expliquera mon envoi. J' ai dû céder. Mais, la préface livrée, je n' en lirai pas moins le deuxième volume avec l' attention la plus sérieuse. Tu es sur le terrain, et vous, de la place des barricades, vous jugez mieux que moi la situation. Si elle a en effet l' urgence qu' indique Paul Meurice, remets ceci à M Lacroix. C' est le manuscrit des trois premières parties de la préface, laquelle en a cinq. Je t' envoie i l' avenir. -ii le passé. -iii suprématie de Paris . Il reste à t' envoyer les deux dernières : -iv fonction de Paris. -v déclaration de paix . -j' ai fait beaucoup de coupures de prudence çà et là, et je crois qu' il n' y a plus rien de dangereux. Charles ayant à s' occuper de son bébé, je ne veux pas le surcharger de mon bébé à moi, qui est cette préface. Pourtant je serai charmé qu' il puisse y jeter aussi un regard, et me dire son avis sur les questions de risque (je n' en vois plus). M Lacroix devra faire épreuve dans la justification dont tu lui remettras le specimen ci-joint (me le renvoyer, il est pris dans mon exemplaire des misérables ). L' intervalle pour les grandes divisions à titre doit être de cinq lignes . Je consens de moi-même à ce qu' il ne soit que de trois lignes pour les petites divisions intérieures (chiffres rouges). Tendre embrassement. J' embrasse ta chère mère et la gracieuse et vaillante nourrice Alice. Un mot encore. -je t' enverrai la fin demain ou après-demain. S' il n' y avait pas l' urgence expliquée par Meurice, tu garderais tout en dépôt, et tu m' écrirais. S' il y a urgence, remets à M Lacroix que je désire aider dans sa hâte en me pressant aussi. Est-ce que Henri Rochefort et Pierre Véron ne sont plus du livre ? Ce serait bien fâcheux. p26 au même. H-H, 17 avril. Hier, mon Victor, je t' ai envoyé les trois premières parties. Voici la quatrième iv fonction de Paris . Demain la cinquième v déclaration de paix partira. J' ai dû revoir cette dernière partie à cause de l' incident Luxembourg survenu brusquement. Remets le tout immédiatement à M Lacroix. Il aura tout complet samedi 20. En ne perdant pas une minute, il peut faire paraître l' introduction avec son premier volume. Je crois cela nécessaire. C' est fait pour être introduction et non conclusion . Ma préface publiée ne m' empêchera pas de lire très attentivement le tome ii. J' ai dû céder devant l' urgence, je ne m' en repens pas, mais j' espère que M Lacroix redoublera de zèle de son côté. Je lui réitère ici la concession de ne mettre dans l' épreuve specimen (format des misérables ) que des intervalles de trois lignes pour les petites divisions (chiffres rouges) ; les intervalles de cinq lignes ne seront maintenus que pour les cinq grandes divisions qui ont des titres et qui sont des chapitres. -la copie étant très bonne, si l' on m' envoie une bonne épreuve, je pourrai n' en voir qu' une, une de Bruxelles, une de Paris, en même temps. Moins de huit jours suffiraient alors pour mon bon à tirer. -remets à M Lacroix, avec le manuscrit de la partie iv, l' intercalation ci-contre. -demain je vous enverrai de l' argent. J' espère qu' Alice se remet de mieux en mieux. Je vous embrasse, mes aimés. V. Je n' ai pas lu l' article de Janin. Je ne veux pas pourtant tarder à lui écrire. Mets pour lui cette lettre à la poste, si elle te paraît convenir après l' article lu par toi. -as-tu fait parvenir mes envois au charivari ? à Ch-L Chassin. Hauteville-House, 20 avril. Mon vaillant et cher confrère, votre livre, l' armée et la révolution , est plus qu' un livre utile, c' est un livre nécessaire. Quiconque veut connaître à fond notre double situation révolutionnaire et militaire, c' est-à-dire où nous en sommes avec l' esprit, où nous en sommes avec l' épée, -doit lire votre livre. Je dis plus, l' étudier. On se trompe sur la France, on la prend p27 pour une puissance matérielle, or, c' est une force morale. Le jour où cette vérité sera comprise, les peuples qui nous montrent le poing, nous tendront la main. La France n' est plus le conquérant, elle est le tuteur. Votre excellent livre met en relief toutes les réalités démocratiques. Il est pathétique par le mouvement des faits amalgamé à l' éclosion des principes. Il est intéressant comme l' histoire et substantiel comme le code. Vous êtes un beau talent et un noble esprit. C' est dans un intérêt public que je souhaite le succès de votre consciencieux et précieux livre. -je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, jeudi 25 avril. Vous avez hier reçu le bon à tirer final. Je serais d' avis de remplacer par un point simple (.) le point d' exclamation qui termine (! ) - sancta simplicitas . Vous trouverez au verso le texte exact des vers de Boileau cités en note. Mme Chenay les a transcrits. Cher doux ami, vos lettres, lues le soir à table dans cette étroite intimité qui vous aime, font mouiller les yeux et battre les coeurs, tant elles sont tendres et hautes. Vous avez un art merveilleux d' être charmant et profond à la fois. De là tous les applaudissements enthousiastes à la vie nouvelle . Comme je l' attends, et comme je vais me monter et me jouer la pièce tout de suite, en me tournant de temps en temps vers mon vieil ami l' océan, et en lui disant : hein ? -votre projet de traité pour Ruy Blas est excellent, et, le moment venu, si vous me le permettez, je vous donnerai pleins pouvoirs. Je dis le moment venu , parce que l' avenir actuel de Ruy Blas , et de mon répertoire, n' est pas clair du tout. Vous avez sans doute lu un journal, l' esprit nouveau, et le soleil , 13 avril, qui se disent très informés. Il en résulterait que ce bon gouvernement m' aurait un peu fait tomber dans un traquenard. On ne jouerait que Hernani . Après quoi, on verrait . Or, la police étant maîtresse, et pouvant me faire, à la reprise de Hernani , la première représentation qu' elle voudra, chute littéraire, par un pipe-en-bois bonapartiste et classique, ou tapage politique, par une escouade de mouchards, on verrait qu' on ne verrait rien, et mon répertoire serait, pour l' instant, étranglé entre deux portes, la porte du théâtre-français et la porte p28 de l' odéon. Si vous avez occasion d' en causer avec Vacquerie, et d' approfondir un peu cette situation, je serais charmé d' avoir votre double conseil. -puisque vous êtes assez bon pour vous charger de lire tout ce qui reste à publier du livre Paris-guide , voulez-vous dire à M Lequeux que je renonce à recevoir les placards et les bonnes feuilles. Cela devient inutile, et votre oeil vaut mieux que le mien. S' il s' agissait de vous, mon oeil vaudrait mieux que le vôtre. -si vous retranchez (par prudence) le passage cerclé de rouge (les soldats tournant le dos à la loi) il faudrait retrancher aussi le petit alinéa (Paris est un flambeau allumé, etc.) qui s' y rattache. Je vous embrasse avec récidive et je vous aime à perpétuité. Votre vieil enchaîné de Guernesey. V. (il va sans dire qu' Auguste et vous pouvez faire tous les retranchements qui vous sembleront prudents.) à Auguste Vacquerie. H-H, 28 avril. Vous m' écrivez, cher Auguste, des paroles émues qui me charment. Rendre témoignage à votre grand et puissant esprit est une joie pour moi. Vous pouvez vous appliquer aussi ce que je dis des incontestés qui décroissent et des contestés qui grandissent ; votre place, déjà haute dans le présent, sera grâce à vos ennemis (qui d' ailleurs sont les miens) plus haute encore dans l' avenir. Vous le savez bien. De là votre calme. De là aussi le mien. l' avenir du 25 février a publié un article très hostile au livre Lacroix, et à moi en passant. (on m' y dit aigrement ce qu' aurait fait Voltaire à ma place, etc.) signé P Vernier . C' est à cela que je faisais allusion. Parlez-en, ou n' en parlez pas, à M Peyrat. C' est à cette heure oublié et indifférent. Je suis charmé qu' il soit resté mon ami. Je compte sur lui en ce moment, dites-le lui, car notre déclaration de paix est un intérêt démocratique, et dépasse même les proportions d' un parti. Personne ne sent cela mieux que vous. à propos de Hernani , que dites-vous de cette persistance des journaux bien informés à dire et à répéter qu' on ne jouera que Hernani , et point du tout Ruy Blas , ni rien à aucun autre théâtre ? On ferait, avec plus ou moins de p29 police, tomber Hernani , on dirait que le public ne veut plus de cette littérature, et le tour serait joué. Si cela était certain, ne vaudrait-il pas mieux que je fisse, moi, de la reprise ultérieure de mes pièces (sans hâte, mais certaine) une condition à la reprise d' Hernani ? Sino, no. qu' en pensez-vous ? J' ai prié Meurice d' en causer avec vous. Votre avis fera loi pour moi. Remerciez de ma part l' excellent et robuste peintre Bracquemond. C' est là un talent que j' aime. -voulez-vous être assez bon pour transmettre ce mot cordial à M E Thierry. -il faut, certes, que M Bellier ait sa loge. Voulez-vous lui dire que j' ai reçu de lui quatre vers charmants (sans son adresse, et sans le livre que ces vers annonçaient). M Bellier est un de mes plus sympathiques souvenirs. M Philibert Audebrand ne demande pour lui qu' une place ; la seconde est pour M Jules Lermina, à qui vous avez donné une stalle pour le fils , et qui a raconté dans le soleil ses applaudissements. Je vous les recommande donc toutes deux. J' écrirai à Bruxelles. J' écrirai à Frond. Je mets mon introduction sous votre protection. sub alis tuis. ce qu' on dit aux séraphins, on peut le dire aux aigles. à vous ex intimo . à Albert Lacroix. Hauteville-House, 28 avril. Mon cher Monsieur Lacroix, la traite de 4500 francs que je vous ai annoncée tirée par moi à vue sur vous vous sera présentée probablement en même temps que cette lettre. Je persiste à penser que l' introduction publiée à part en brochure, fort papier, format des misérables , avec un titre que j' y mettrais, servirait votre livre. Ne pas la vendre plus de 75 centimes. Je ferai là-dessus ce que vous voudrez. Je juge absolument inutile de vous renvoyer corrigée la fin de votre épreuve, puisque vous avez à Paris le bon à tirer du tout. Paraissez le plus tôt possible. J' apprends que vous vous décidez enfin à faire les éditions in-18 du William Shakespeare et des chansons des rues et des bois . Employez pour cela (songez-y) le William Shakespeare que je vous ai remis, en octobre 1865, avec quelques corrections et indications utiles. Notre déclaration de paix arrivera très à propos au milieu de ce vacarme de guerre, et je suis heureux de penser qu' elle servira votre livre. p30 à François-Victor. à Madame Victor Hugo. H-H, dimanche 28 avril. La page charmante et émue que tu m' écris, mon Victor, sur cette introduction est une bonne part de mon succès. Je suis du reste content de l' effet qu' elle a produit en épreuve. Meurice, Vacquerie, Ulbach, m' ont écrit des enthousiasmes. M Lacroix ferait bien, je crois, de la publier en brochure à part, format des misérables . J' y mettrais un titre, et cela aiderait à la vente du livre-Paris . -remets à M Lacroix le mot très pressé que voici. Chère maman bien-aimée, je ne veux pas que vous fatiguiez vos yeux. Victor trouvera sous ce pli et vous remettra, en une traite à vue sur Mallet frères, 1200 fr qui se décomposent ainsi : (...). Voici la guerre. La stricte économie est plus nécessaire que jamais. Hernani, je le crains, sera fort ruiné par ces batailles qui vont éclater en même temps. Les fameux 6000 fr dus par Bagier, des italiens, se sont réduits à 1400 fr (sur lesquels en payant les 1100 fr que t' avait prêtés Auguste, j' ai prélevé 1000 fr remis par Meurice à Vacquerie). Il reste 400 fr. Sur ces 400 fr je prendrai les 300 fr que tu désires donner à ton oculiste. Auguste pourrait se charger de les toucher chez Meurice. Je lui enverrais un bon pour cela, et il les remettrait à l' oculiste. Si cela t' arrange, écris-le moi et ce sera fait tout de suite. Auguste remboursé, l' oculiste payé, il restera de ce galion du théâtre italien, 100 fr. Tout est bien ici. Je travaille à force et sans relâche ; mais les innombrables lettres à écrire m' accablent et me mangent les trois quarts de mon temps. J' espère que notre chère Alice est mieux, et que le gros Georges prospère effrontément. Je serre toute la maisonnée dans mes vieux bras. V. à Monsieur Robert Poelher. Hauteville-House, 30 avril. Vous remercier de votre lettre, monsieur, je le dois ; y répondre, je ne puis. Je suis charmé d' être offert comme sujet d' étude à la noble et profonde p31 pensée allemande, mais je n' ai rien à dire sur ma confrontation avec Béranger. Béranger a voulu être un poëte national ; j' ai tâché d' être un poëte humain. Voilà la différence que j' entrevois. Pour moi l' idée nation se dissout dans l' idée humanité, et je ne connais qu' une patrie, la lumière. Aussi vois-je avec exécration l' infâme guerre qui s' apprête, un allemand n' étant pas moins mon frère qu' un français. C' est un serrement de main fraternel que je vous envoie. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 3 mai. Vous avez fait une oeuvre hautement originale. Tout est neuf, pathétique, poignant. Quel drame que ce prologue ! Et quelle tragédie que cette comédie ! Le coeur de cette grande et touchante Paule se brise comme un vase de parfums. Il en sort de l' héroïsme. On la plaint, et on vous aime. Toutes ces figures sont vraies, immédiates, palpitantes. Pas un type qui ne soit de notre temps, et de tous les temps. Ce sont nos moeurs, et, bien plus, c' est notre coeur. C' est le coeur éternel. Maria Pasqua est une trouvaille. On n' est pas plus sauvage, on n' est pas plus apprivoisé. C' est la gentillesse farouche, chef-d' oeuvre exquis. On la respire comme une fleur, et voilà qu' elle s' envole comme un oiseau. Quels mots partout ! non, nous ne mourrons pas, mais nous ne vivrons plus . -j' en avais noté une foule, je les avais ramassés comme des coquillages au bord de la mer, je ne vous les montre pas, à quoi bon ? Ils rempliraient plus de pages que je n' en puis écrire. Je les laisse dans votre blanche écume qui recouvre un flot si profond. Que de gaîté dans votre mélancolie ! Que de tristesse dans votre sourire ! Doux et grand penseur, j' aime vos succès. Ils laissent dans Paris une trace de lumière et dans ma solitude une rumeur de fête. Je parle ici pour deux. Je vous traduis deux émotions. Vous avez charmé par votre envoi une grande âme tendre, faite pour vous comprendre. Elle me dit son ravissement, et je mêle ses larmes à mon applaudissement, et nous appelons à grands cris : l' auteur ! Quand viendra-t-il ? Quand l' aurons-nous dans notre Guernesey ! L' auteur ! L' auteur ! Tel est votre succès ici. Je vous embrasse. V. p32 J' aurais bien voulu ne vous parler que de vous, mais votre douce amitié me force à vous parler de moi. Je conserve quelque doute quant à la bonne volonté de là-bas. Mais je me repose de tout sur vous. Pour tout prévoir, on ferait le traité Ruy Blas que vous indiquez avec cette clause : " -dans le cas où, pour des motifs quelconques, le présent traité n' aurait pas reçu d' exécution neuf mois après la date des signatures, il serait nul de plein droit. -" de cette façon le théâtre aurait son traité et moi ma garantie. Tout serait sauvegardé. Je pense que vous approuverez. Et encore bravo ! Et encore merci ! Quant à M A Morel, j' autorise bien volontiers le titre des travailleurs de la mer . Seulement ne croira-t-on pas que les vers sont de moi ? Il faudrait, pour l' auteur des vers comme pour moi, trouver moyen d' empêcher ce mistake. Vous avez très bien fait, et Lecanu a très bien conseillé de retrancher les phrases signalées par moi-même. au même. H-H, 7 mai. Voulez-vous vous charger de transmettre cette réponse. La lettre que j' ai reçue est le miroir charmant d' une charmante âme. Je vous écris ce petit mot in haste . Dans la liberté que vous m' avez envoyée, j' ai lu ces belles lignes sur moi et je vous ai reconnu, mon doux protecteur. Votre style, si ravissant dans la vie nouvelle , a une pureté de cristal et une condensation de diamant. C' est de la profondeur transparente. tuus. V. Mme D' A vous présentera un bon de 300 fr. Voudrez-vous bien les lui remettre pour moi. à Auguste Vacquerie. H-H, 7 mai mardi. Je reçois votre lettre qui a les vertus d' un cordial. Il me semble que tout est bien, vu à travers votre grand esprit. p33 Au lieu de : de ta suite il faut dire : oui, tu dis vrai. J' en suis. j' ôterai le coup de poignard et la dague de Tolède , et je vous enverrai les variantes. Beauvallet, à ses heures, disait le vieillard stupide , et tantôt était sifflé, tantôt écrasé d' applaudissements. J' aime que M Delaunay ait cette bravoure. Dites-le lui de ma part. La variante bête et sans danger qu' il faut savoir est : ciel ! Qu' as-tu fait ? Il l' aime ! Comme je vous remercie de me remercier ! Quel ami vous êtes ! -vous recevrez de ma part la visite d' un anglais, le capitaine Trench, fils de l' archevêque de Dublin, que je vous recommande. Pelletan, votre ami et le mien, demande deux places pour Hernani . J' apostille. J' apostille aussi nos excellents amis du hanneton duce Amédée Blondeau. Voulez-vous être assez bon pour transmettre cette lettre le plus tôt possible. -et encore merci à jamais. -guérissez votre rhumatisme, quoique vous ayez dit : mon bras rhumatismal n' est vraiment pas trop mal. V. au même. H-H, dim 12 mai. Est-il vrai (dire des journaux) qu' au théâtre-français, ils ne comprennent point le s' agît-il pas de vous (2 e acte) ? Ils ne sauraient donc pas la bonne vieille langue française ? Cela veut dire : quand même il ne s' agirait pas de vous, et cela le dit mieux. L' accent circonflexe sur s' agît eût dû les éclairer. Du reste, vous étiez là, et vous êtes maître de français comme de tout. J' ai ôté dague de Tolède , voici la variante : Dona Sol. Duc... Don Ruy Gomez. Ah ! Jeunesse indigne, obscure, inoccupée ! écuyers, mon poignard, ma hache, mon épée ! (à Hernani et don Carlos.) et suivez-moi tous deux ! p34 Quant à : oh ! Qu' un coup de poignard, etc. Le mot est dangereux, mais résume le caractère et la situation ; tout équivalent l' affaiblirait. Il vaut mieux retrancher les quatre vers, et de Dona Sol. Je t' aime ! Passer tout de suite à Hernani, la prenant dans ses bras . Tu le veux ! Qu' il en soit ainsi : j' ai résisté. Du reste il va sans dire que tout retranchement jugé sur place bon par vous, ou par Meurice, ou par vous deux, est d' avance ratifié par moi. Je vous envoie tout ceci in haste . Le voyageur dont je vous ai parlé vous remettra dix-huit fascicules signés Hierro. 1867. un pour vous. Un pour Meurice. -les seize autres seraient répartis par vous, comme cartes de visite de moi, à nos meilleurs amis : Henri Rochefort, Pierre Véron (et les rédacteurs du charivari ), Ph Audebrand, Jules Lermina, Benjamin Gastineau, Montrosier, Carjat, Amédée Blondeau, Mario Proth, Eug Pelletan, etc. Vous savez mieux que moi à qui cela conviendra le plus. Et de cela, comme de tout, je me repose absolument sur vous. -je pense souvent avec tristesse que tout ce temps donné par vous à Hernani est pris à quelque grande oeuvre interrompue, et j' en veux presque à Hernani d' entraver votre drame en éclosion, je vous rabâche ce regret, pardonnez-le moi, et dites-vous que je suis profondément à vous, cher Auguste. V. Seriez-vous assez bon pour transmettre cette réponse à Mme Porcher dont j' ignore l' adresse. Elle doit avoir ma griffe Hierro que j' avais confiée à son mari. Voudrez-vous vous en informer : cette griffe resservirait. à Albert Lacroix. H-H, 12 mai. Mon honorable et cher éditeur, l' article-annonce de l' indépendance est excellent ; remerciez-en et félicitez-en de ma part qui de droit. Le livre est un p35 manuscrit. Je reçois votre titre. S' il en est temps encore, je vous engage de toutes mes forces à supprimer le : par les principaux écrivains de France. on ne se dit pas de ces choses-là à soi-même. Laissez-le dire au public. Mettez simplement : Paris-guide et rien avec. à bon vin point d' écriteau. Tout le monde vous donnera le même conseil que moi. -avez-vous transmis mes six discours de l' exil au charivari ? -est-ce que M Henri Rochefort n' est plus du livre ? Ce serait bien regrettable. -je vais faire de nouveaux efforts pour y faire rentrer Vacquerie, Meurice, et y faire entrer Charles. Je le leur demande. Je vous écris in haste . à bientôt une lettre. Mille cordialités. V H. à Paul Meurice. 14 mai. ô ma providence, c' est encore à vous que j' ai recours. Voici pourquoi. J' aurais mieux aimé ne signer pour Ruy Blas qu' après Hernani joué. Mais ce que vous indiquez doit être fait d' abord. Vous trouverez donc sous ce pli la lettre-traité ratifiée par moi. C' est dit. Maintenant la question n' en subsiste pas moins, la reprise d' Hernani contient de l' inconnu, il peut être de ma dignité de ne pas pousser plus loin l' épreuve sous ce gouvernement à la merci et à la discrétion duquel je me trouverais, et comme je dois toujours tout sacrifier à ce qui pourrait être un devoir politique, je veux conserver le droit d' interdire, si je le juge consciencieusement nécessaire, la reprise ultérieure de mon répertoire, jusqu' au jour où, la liberté rentrant, je rentrerai moi-même. Pesez, dans votre infaillible amitié, ce que vous devez dire à ce sujet à M De Chilly, je m' en rapporte à vous, sûr qu' en lui remettant le traité, vous saurez me maintenir l' exercice d' un droit de conscience dans une éventualité du reste peu probable. Tendre shake-hand . p36 L' incertitude ne sera pas longue. Je saurai à quoi m' en tenir dans les huit jours qui suivront la reprise d' Hernani . Et vous savez quelle influence et quelle autorité vos conseils auront toujours sur moi. à Auguste Vacquerie. H-H, 14 mai. Cher Auguste, voici : -Hernani connaît le château de Silva dans la montagne de même qu' il connaît le palais de Silva dans la ville. Un temps moral s' est écoulé (dona Sol dit : vous reparlez toujours de cela, qui vous blâme ? ). Pendant que le duc a préparé sa noce, Hernani a continué sa lutte dans la montagne. Battu, exterminé, il veut revoir une dernière fois dona Sol. Il se déguise en pèlerin pour échapper au roi, et le déguisement lui servira à entrer inconnu chez le duc. Il se présente au château. J' avais cru indiquer tout cela par Iaquez disant : un pèlerin... est là qui vous demande asile. Mais cela ne suffit pas, et vous ne dit pas tout, et n' est pas assez clair, et je trouve l' éclaircissement nécessaire et l' objection parfaitement juste. Il faut au théâtre mettre le point sur l' i. Donc Iaquez sera explicite : Don Ruy Gomez. Que veut Iaquez ? Le Page. Un pèlerin qui passe, seigneur, dit qu' il demande un asile à sa grâce le duc don Ruy Gomez De Silva. Don Ruy Gomez. Quel qu' il soit, etc. De cette façon, tout est net. Le pèlerin dit , il a prononcé lui-même le nom du duc quand il a parlé au page. Il n' y a donc pas lieu à étonnement de sa part en entrant en scène. Le spectateur sait que Hernani sait où il est. Soyez assez bon pour expliquer cela à M Delaunay, et pour donner au page Iaquez la variante qu' il a maintenant à dire. Remerciez M Ed Thierry de tous ses soins excellents et dites-lui combien je suis touché de sa bonne mémoire. ôter des prétextes me semble utile. Donc supprimez tout ce qui vous semble dangereux. Faites ce que vous feriez dans votre propre pièce. Pourvu que le texte imprimé persévère et persiste, je ne demande pas autre chose. p37 Que le public variable ne boive que ce qu' il peut boire. Le texte reste immuable. On le retrouvera toujours. (on peut, vous le savez, retrancher un vers dangereux sans même le remplacer. Le spectateur ne s' en aperçoit pas. L' alternance des rimes masculine et féminine lui échappe parfaitement. Telle est la barbarie.) une note : le duc sait si bien que Hernani le connaît qu' il ne s' étonne point quand Hernani lui dit. -oui, duc, de notre-dame. Et si plus tard il dit -ton nom, mon frère ? Je suis Ruy De Silva. Ce n' est pas pour se révéler, c' est pour s' affirmer. Quatre heures de répétition par jour ! Vous êtes admirable. tuus. V. Voulez-vous me faire crédit d' un timbre et jeter cette lettre à la poste ? à Eugène Pelletan. H-H, 16 mai. Mon éloquent et vaillant confrère, vous recevrez d' Auguste Vacquerie (23, rue de Verneuil) votre stalle et celle de votre charmant fils, digne de vous, je le sais. Hernani est, comme moi, de la montagne ; ce qui ne plaît guère aux influences régnantes. Ce sera, pour certaines gens, une bonne occasion de siffler l' exil. Pourquoi pas ? Depuis quand les absents ont-ils raison ? Continuez vos lettres courageuses. Votre haut esprit est une clarté dans ce sombre miasme ; il illumine et purifie. C' est beau, un rayonnement utile. au comité du monument de Miçkiewicz. Guernesey, Hauteville-House, 17 mai. On me demande une parole pour ce tombeau illustre. Le généreux fils du grand poëte de la Pologne s' adresse à moi et me dit : parlez de mon père. p38 Parler de son père, parler de Miçkiewicz, c' est parler du beau, du juste et du vrai ; c' est parler du droit dont il fut le soldat, du devoir dont il fut le héros, de la liberté dont il fut l' apôtre et de la délivrance dont il est le précurseur. Miçkiewicz a été un évocateur de toutes les vieilles vertus qui ont en elles une puissance de rajeunissement ; il a été un prêtre de l' idéal ; son art est le grand art ; le profond souffle des forêts sacrées est dans sa poésie. Et il a compris l' humanité en même temps que la nature ; son hymne à l' infini se complique de la sainte palpitation révolutionnaire. Banni, proscrit, vaincu, il a superbement jeté aux quatre vents l' altière revendication de la patrie. La diane des peuples, c' est le génie qui la sonne ; autrefois c' était le prophète, aujourd' hui c' est le poëte ; et Miçkiewicz est un des clairons de l' avenir. Il y a de la vie dans un tel sépulcre. L' immortalité est dans le poëte, la résurrection est dans le citoyen. Un jour les peuples-unis d' Europe diront à la Pologne : lève-toi ! Et c' est de ce tombeau que sortira sa grande âme. Oui, ce sublime fantôme, la Pologne, est couché là avec ce poëte... salut à Miçkiewicz ! Salut à ce noble endormi qui se réveillera ! Il m' entend, je le sais, et il me comprend. Nous sommes, lui et moi, deux absents. Si je n' ai, dans mon isolement et dans mes ténèbres, aucune couronne à donner au nom de la gloire, j' ai le droit de fraterniser avec une ombre au nom du malheur. Je ne suis pas la voix de la France, mais je suis le cri de l' exil. à Auguste Vacquerie. H-H, dimanche 19 mai. Cher Auguste, l' ancien manuscrit du théâtre-français indique des coupures utiles peut-être, et dont, bien entendu, je vous laisse juge. Ainsi la scène iv de l' acte iii était coupée, je crois, à partir de j' ai menti jusqu' à je te ferais du mal . Au ier acte, scène iii par derrière aux maris, etc. était remplacé par ce vers : dérobent aux maris l' honnêteté des femmes. p39 Du reste, pour toute la pièce, (y compris le monologue du ive acte) les notes placées à la suite du texte (édition Houssiaux et je crois toutes les éditions) donnent des indications à suivre peut-être, puisque les jours de haine semblent revenus. Voici deux variantes nouvelles et importantes que M Maubant voudra bien dire, scène iii du premier acte. Après : vous prenez un vieillard. au lieu des deux vers : ah ! Vous l' avez brisé, le hochet ! Mais Dieu fasse qu' il vous puisse en éclats rejaillir à la face, il faut dire : soit. Je vais mesurer mon âge avec votre âge, et la lâcheté jeune avec le vieux courage ! -suivez-moi ! Un peu plus loin, au lieu des deux vers : arrière ! Lavez donc vos mains, hommes sans âmes ! Car rien qu' en y touchant vous nous tachez nos femmes, il faut dire : ah ! L' on peut, en jouant une telle partie, rencontrer un vieux bras tremblant, qui vous châtie ! Je pense que vous approuverez ces deux changements. -les deux mots vieux , qui sont près ici, sont séparés dans le texte et assez loin l' un de l' autre. Serez-vous assez bon pour transmettre ce mot à Eugène Pelletan. ô cher grand esprit, que de peines je vous donne, et comme je suis profondément à vous ! V. à François-Victor. dimanche 19 mai. Tu m' as écrit trop tard, mon Victor. Le traité pour Ruy Blas est signé avec Chilly. Je n' ai pas encore ton article sur la place royale . Ce que ta mère m' en écrit me charme, et je savais d' avance tout ce qu' elle me dit. Maintenant il me reste à lire. Joie pour moi, succès pour toi. Tu recevras l' exemplaire demandé des oeuvres oratoires ; mais est-ce qu' il ne te serait pas facile de l' avoir à Bruxelles ? M Lacroix a en dépôt des livres à moi, parmi lesquels les oeuvres oratoires . Demande-lui en de ma part un exemplaire, qu' il déduira du nombre déposé par Tarride. p40 Chère femme bien-aimée, je crains pour toi cet Hernani , chaleur et émotion. Mais que ta volonté soit faite. D' ailleurs tu me la signifies d' une façon si charmante qu' il m' est impossible de résister. Va donc, et revenez, madame, avec vos beaux yeux plus beaux que jamais. Mon Charles, je félicite Georges de ses prouesses dans ta main. Je sais que ma chère Alice est grande fille, et se porte aussi bien que son colosse de mioche. Donc tout est bien. Cinq tendres baisers sur vos cinq fronts bien-aimés. V. M V Frond, qui fait un panthéon d' illustrations contemporaines , m' écrit qu' il va publier vos biographies (faites par qui vous désignerez), et vos portraits. Il m' a publié. Je trouverais fâcheux que l' apparition de cette introduction , qui est en effet un peu un manifeste, coïncidât avec la reprise d' Hernani . Cela raviverait les haines. Mais acceptons ces taquineries du hasard avec sérénité. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 21 mai. J' achève, cher poëte, votre nouveau recueil. Avant de le relire, je vous écris. C' est un de vos plus charmants livres. Que de raison, que de vérité, que de science et d' art dans cette gaîté ! Et comme c' est exquis, la sagesse masquée de grâce ! Vous savez que depuis longtemps j' ai dit que vous êtes un poëte de l' anthologie. Rien ne manque à cette lyre forte et délicate que vous avez dans l' esprit. Vous avez le grand vol et le doux murmure, la gentillesse, l' élégance gamine du moineau franc, le sautillement de branche en branche, et tout à coup de puissants coups d' aile et la fuite à travers les nuées. Tout cela, c' est le poëte. à Pierre Véron. Hauteville-House, 23 mai. Mon cher et cordial confrère, j' ai été heureux de glorifier publiquement votre victorieuse intervention de tous les jours dans la grande lutte que soutient la révolution contre les p41 réactions coalisées, politique, littéraire et religieuse. Vous êtes un des plus fermes, un des plus sérieux et un des plus charmants esprits de ce temps. Vous savez avoir raison avec verve, style et courage. Il y a six semaines, je vous ai envoyé, ainsi qu' à chacun des rédacteurs de notre excellent et vaillant charivari , nominalement, un petit recueil prohibé en France de mes discours séditieux dans l' exil. Avez-vous reçu ces envois ? C' était une simple carte de visite, mais on a pu l' intercepter . J' en serais peu étonné. Je suis profondément votre ami. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 24 mai. J' ai enfin ta place royale . Mon Victor, je suis ravi. Tu as écrit là une vraie page d' histoire et de philosophie, avec des échappées exquises, tantôt de gaîté, tantôt de mélancolie. La fin, si délicate et si pénétrante, avec cette poésie du vieux vase, m' a profondément ému. Il est impossible de mieux réhabiliter la populace , et de renvoyer plus fièrement à la joue du 2 décembre le soufflet jeté à la face du peuple par Normanby. Il y a, parmi les mots charmants, des mots superbes le confessionnal où se chuchotaient les destinées du monde . C' est très beau. Tout ce chapitre, mon enfant bien-aimé, est un bijou de style et de pensée. Il sera une des parures du livre. Comme je regrette que mon Charles n' y soit pas ! -je vous embrasse tous bien tendrement. Je suis heureux de cette ravissante évocation de notre vieille chère place royale où j' ai été jeune, où vous avez été petits. Chère mère bien-aimée, remplacez-moi et serrez dans vos bras, dans nos bras, tous ces êtres chers et doux qui vous entourent. V. Je n' ai pas reçu le Paris-guide . Prie M Lacroix de m' envoyer ici cinq exemplaires sur les quinze auxquels j' ai droit. Plus 50 de l' introduction tirée à part pour moi, comme c' est stipulé. Plus un Paris-guide pour Kesler qui fera l' article dans le daily news (Pigott), dans le courrier de l' Europe (Rascol) et dans la revue trimestrielle , si M Lacroix veut le demander à M Van Bemmel. -un exemplaire produisant trois articles, c' est bien placé. La bonne fée de Hauteville Ii, qui t' adore, est dans l' enthousiasme de ta place royale , et me prie de te le dire énergiquement. J' obéis. p42 à Madame Victor Hugo. H-H, 28 mai. Voici enfin, chère bien-aimée, l' argent que tu attends. J' ai pensé qu' autant valait envoyer tout de suite la pension de Charles et de Victor. C' est donc une traite de 700 fr que je t' adresse (à ton ordre, à vue, sur Mallet frères). Ces 700 fr se décomposent ainsi : 1 Adèle : mois de juin et de juillet : 300 fr. 2 Charles : mois de juin : 200. 3 Victor : mois de juin : 200. Te voilà satisfaite. Et moi aussi. Outre cette traite, je t' envoie sous ce pli un mot de M Rascol que je prie Victor de montrer à M Lacroix. J' ai écrit à trois reprises différentes à M Lacroix pour M Pigott. M Lacroix n' a tenu aucun compte de la recommandation : ni le courrier de l' Europe ni le daily news n' ont été servis. Je n' ai pourtant pas besoin que mon éditeur me fasse des ennemis. Je prie Victor de lui lire ces lignes. L' article excellent du daily news a paru cependant. Il est de Kesler. Je te prie, chère amie, d' écrire à ce sujet à Kesler un de ces mots dont il est comblé et heureux pour longtemps. Je travaille à force. Julie est en ce moment en pleine santé. J' eusse pourtant souhaité pour elle ce petit voyage de Paris. Son mari ne veut pas. à bientôt, à bientôt, à bientôt, mes aimés. V. à François-Victor. Hauteville-House, 29 mai, matin. Mon Victor, deux mots in haste . Lis ceci, et tu verras que cela presse. J' ai reçu une supplique déchirante. Vois notre excellent ami M Bérardi tout de suite . Remets-lui ce texte. S' il le publie immédiatement, l' indépendance en aura p43 la primeur. Je ne l' enverrai aux autres journaux que demain. Mais il n' y a pas de temps à perdre. C' est de potence qu' il s' agit. Ma prochaine lettre vous portera de l' argent. Je n' ai que le temps de fermer celle-ci. Dans ma lettre à la lune , il y a cher confrère , et non cher collègue . Le point d' interrogation s' adresse à une faute d' impression. Quant à la fameuse lettre à M Dumas fils, elle est simplement fausse. C' est une invention. Je n' ai jamais écrit cela, ni rien de pareil, et je défie qu' on montre l' original. Est-ce qu' un de nos amis ne pourrait pas dire cela dans un courrier ou dans une chronique . On me rendrait service. Je te recommande d' aller dare dare chez M Bérardi. -et je t' embrasse étroitement. -toi, et tous. Bon détail : j' ajoute que jamais M Dumas fils ne m' a envoyé un seul de ses ouvrages. Si l' indépendance publie, tâche de corriger l' épreuve. au même. H-H, 29 mai. Toujours in haste . Mon Victor, voici, en une traite Mallet à vue à l' ordre de ta mère 1200 fr qui se décomposent ainsi : (...). Une nouvelle condamnation à mort, celle d' O' Brien, a eu lieu le jour même, 27 mai, où je recevais la lettre des femmes de Dublin. Derby commence pourtant à hésiter. Ma lettre peut être utile. Le mot final sur la reine touchera peut-être cette queen . Tu trouveras ci-contre une note que tu communiqueras à M Verbays. Dès que j' aurai son compte régulier , j' examinerai et je paierai. Je vous embrasse, je vous embrasse et je vous embrasse. V. à Hippolyte Lucas. Hauteville-House, 31 mai. Mon cher confrère, je m' empresse de vous remercier de votre excellent article ; j' y sens votre vieille amitié, et j' y suis fort sensible. Je saisis avec p44 joie cette occasion d' exprimer à Madame Hipp Lucas et à votre charmante belle-fille Mademoiselle Alphonsine toute ma reconnaissance pour leur gracieuse hospitalité envers Madame Victor Hugo pendant son séjour à Paris. Vous avez, mon cher confrère, votre bonne part de cette reconnaissance. Prenez-la, et trouvez bon que je mette aux pieds de ces dames mes hommages les plus empressés. Votre vieil ami. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 2 juin. Tout ce que vous avez arrangé pour Ruy Blas est excellent, et votre amitié est, comme toujours, ma providence. Continuez-moi cette providence pour le deuxième volume de Paris-guide , je m' en repose sur vous, et ne lis plus. D' ailleurs vous savez mieux que moi ce qui convient, ce qui me convient. Hernani est un peu singulièrement retardé, notre cher Auguste est là qui veille, malgré ses rhumatismes, et je suis tranquille. Cela n' empêche pas les correspondants des journaux belges de dire que le gouvernement me réserve un chien de sa chienne . Le chien, c' est le sifflet, et la chienne, c' est la police. -mais si vous m' aimez, qu' est-ce que cela fait ? à vous, du fond de tout ce que j' ai de meilleur. V. Je mets à la poste sous bande à votre adresse un courrier de l' Europe contenant une page de moi sur l' Irlande et les condamnés. Vous me direz si ce journal vous est parvenu, nonobstant Vandal. à Jules Claretie. 5 juin. Mon jeune et cordial confrère, quand un homme fait ou essaie de faire, comme moi, une oeuvre utile et honnête en présence et à l' encontre de l' immense mauvaise foi, maîtresse du monde, les haines sont acharnées autour de lui, et, point de mire de toutes les fureurs, il sait gré aux intrépides qui viennent dans cette mêlée p45 combattre à ses côtés. Mais lorsque les coeurs intrépides sont en même temps de beaux et radieux esprits, il est plus que reconnaissant, il est attendri. C' est donc mon émotion que je vous envoie. Vous m' apportez, dans cette lutte pour le progrès, l' aide de votre pensée inspirée et de votre noble et généreux style où tout ce qui est grand, pur et vrai se reflète. Je vous remercie de cette nouvelle page si éloquente sur les misérables ; je vous en remercie, non pour moi, non pour ce livre, mais pour les souffrants, dont vous êtes l' ami, mais pour l' idéal, dont vous êtes le chevalier. Vous avez un beau et charmant talent. L' aube d' un esprit est pour moi une chose exquise, et j' aime à sourire à cette lumière-là. à Victor Mangin, rédacteur en chef du phare de la Loire. Hauteville-House, 7 juin. Mon honorable et cher concitoyen, il va sans dire que je ne demande aucune publicité pour les lignes que vous allez lire. Je n' ai jamais rectifié les erreurs répandues sur mon compte, et je ne commencerai pas aujourd' hui ; je n' ai point demandé la rectification que le figaro a publiée ; les journaux ont autre chose à faire que d' enregistrer de petits démentis à de petits faits. Aujourd' hui, du reste, le renseignement que je vous transmets, à vous personnellement et comme ami, est loin d' être un démenti, c' est une confirmation. Je lis dans le phare de la Loire du 5 juin : les quais et les catalogues nous réservent des révélations lamentables. Voici ce qu' on lit dans le bulletin du bouquiniste , d' Auguste Aubry : " 2284. Vigny (Alfred De). Poèmes. Paris, Gosselin, 1829, in-8 demi-reliure, figure de Johannot sur le titre. " on lit, sur le titre : " à mon grand et cher Victor, Alfred De Vigny. " il y a mieux. J' ai sous les yeux un catalogue imprimé d' autographes mis en vente, en 1867, lequel ne contient pas moins de trente-huit mentions semblables à celles du bulletin du bouquiniste , et toutes me concernant. L' explication, la voici : il y a eu un jour dans ma vie à la suite duquel beaucoup de mes papiers p46 et de mes livres ont été dispersés moi absent. Ce jour-là je suis sorti le matin de chez moi sans savoir que je n' y rentrerais pas le soir. Quel est ce jour ? Le 2 décembre 1851. Vous le voyez, je confirme et je complète les révélations lamentables , et je profite de l' occasion pour vous envoyer, cher et vaillant lutteur, un cordial serrement de main. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. H-H, dim 9 juin. Chère bien-aimée, tes lettres sont une grande douceur dans ma solitude. Tu vois tout et tu dis tout à merveille. Ton coup d' oeil sur le retard d' Hernani est vrai, et il est vrai aussi que notre honnête gouvernement désire que Hernani fasse long feu . De là une molle langueur, et sans l' indomptable énergie d' Auguste, ce long feu finirait par à vau-l' eau . Ainsi les extrêmes peuvent s' accorder. Je remercie notre cher Auguste dans le petit mot que voici. Remets cette lettre d' introduction pour Girardin à E Allix. écris-moi bien vite. Je t' embrasse tendrement. Tout est bien ici. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 9 juin. Mon admirable ami, je ne sais que vous dire. Vous êtes en plein rhumatisme et vous ne plantez pas là Hernani ! Quel courage, et quelle bonté ! En regard de votre amitié, il y a la haine. Mais si acharnée qu' elle soit, elle ne fait point contrepoids. Je crois à la parfaite mauvaise volonté du gouvernement pour Hernani , mais tenero duce et auspice tenero , c' est-à-dire : vous étant là, je me fiche de Bonaparte. Je n' ai pas encore le livre de Jade , remerciez, en attendant, Madame Catulle Mendès pour son gracieux et charmant envoi. J' ai foi en mes acteurs, dites-le leur, comme vous savez tout dire, et bon courage à tous. Je suis toujours, et sans rouille, Hierro. Je suis ravi de m' appeler si bien en chinois. C' est encore Hierro . p47 au même. H-H, mardi 11 juin. J' ai votre lettre excellente. Je vous recommande M Ph Audebrand, en dépit des mistakes . Il m' a écrit deux fois, et il a fait trois articles très chauds ; bien qu' il n' aime pas mes dessins dont il me suppose amoureux. je vous le re-recommande. -observation très importante : l' escalier du 4 e acte, qui fait la grandeur du spectacle de l' entrée des électeurs dans le caveau, doit être praticable. Il faut qu' il soit monté et tout prêt au fond du théâtre, et tout en place avant le lever du rideau du ier acte, autrement la pose du décor serait interminable, et glacerait la représentation par la longueur de l' entr' acte du 3 au 4. J' avais coutume de faire répéter, montre en main, la pose des décors. les longs entr' actes me font peur. je confie le tout à votre admirable amitié. -il y a donc des évènements à Paris. Un cheval blessé, c' est triste. Je n' aime pas les coups de pistolet, même sur les empereurs. Mais ce polonais me semble vaillant. Je suis charmé que ma lettre pour Barthe ait plu à votre grand coeur et à votre grand esprit. au même. jeudi 13 juin, H-H. Cher Auguste, lisez ces deux lettres. Elles me paraissent mériter le dignus es intrare . Il va sans dire que vous êtes juge. Tout ce que vous faites est bien. J' en veux à Hernani de brutaliser vos rhumatismes. Je vous supplie de me sacrifier, et de vous ménager. Du reste, le retard se trouve avoir été bon. Hernani serait " tombé " en plein assassinat. all is well. je vous embrasse. V. Les signataires seraient, je crois, d' excellents spectateurs. Si vous êtes de cet avis, écrivez-leur que je vous ai transmis leurs lettres, et qu' ils viennent vous voir, si vous avez place pour eux . -Cochinat est excellent aujourd' hui dans le soleil . p48 au même. H-H, dim 16 juin. Je sais, cher Auguste, tout ce que vous faites pour Hernani ; vous prévoyez tout et vous pourvoyez à tout. Je ne vous remercie plus. La reconnaissance n' a pas d' épuisement, mais le remercîment en a. J' ai reçu le très beau volume du panthéon . J' écrirai à M Frond. Voulez-vous être assez bon pour mettre cette lettre sous enveloppe à l' adresse de Madame Catulle Mendès. -voilà la bataille qui approche. Vous savez que les correspondants belges ont dit que le gouvernement bonapartiste me gardait un chien de sa chienne . Ce chien-là, le sifflet, vous l' avez magistralement fouaillé. Il doit avoir peur de vous. à bientôt. à toujours, ami. V. à Madame Judith Walter. Hauteville-House, 16 juin. Madame, j' ai votre livre, et sur la première page, je vois mon nom écrit par vous, et devenu hiéroglyphe lumineux comme sous la main d' une déesse. le livre de Jade est une oeuvre exquise, et laissez-moi vous dire que je vois la France dans cette Chine, et votre albâtre dans cette porcelaine. Vous êtes fille de poëte et femme de poëte, fille de roi et femme de roi, et reine vous-même. Plus que reine, muse. Votre aurore sourit à mes ténèbres, merci, madame, et je baise vos pieds. Victor Hugo. à Albert Lacroix. Hauteville-House, 18 juin. Votre travail, mon honorable et cher éditeur, se faisant attendre, je vous envoie le résultat du travail fait ici. Il est très détaillé et coïncidera évidemment avec le vôtre. Vous restez me devoir 2450 francs. Je pense que votre petite gêne momentanée est passée. Pourtant, avant p49 de tirer sur vous les 2450 francs fin juin , comme c' est convenu, je désire savoir si cela ne vous cause aucun embarras ; dans ce cas-là, je renverrais le paiement à fin juillet . Si fin juin vous est indifférent, ne me répondez pas. Cette lettre vous arrivera après-demain 20 juin jeudi, j' attendrai jusqu' au lundi 24, et si le lundi, je n' ai pas de lettre de vous, j' enverrai la traite pour fin juin . Si vous préférez fin juillet , ce que je vous offre de tout mon coeur, écrivez-moi courrier par courrier. J' aurai votre réponse samedi. Pour plus de sûreté, j' attendrai avant de faire la traite fin juin jusqu' au mardi 25. Je suis heureux de toutes les occasions de vous témoigner ma cordialité et je vous envoie mes plus affectueux compliments. Victor H. à Jean Aicard. Hauteville-House, 19 juin. Vos jeunes croyances ont la grâce et la force d' avril. Rien n' est plus puissant que l' aurore. Elle a en elle le jet du jour irrésistible. Ainsi votre avenir naîtra de votre poésie. Courage ! Vous avez le culte de l' art sévère ; vous avez le rhythme, la strophe, l' idée ; plus la conscience. Le poëte qui est en vous sent qu' il n' y a pas d' idéal sans liberté, ni d' art sans peuple. Art, liberté, idéal, se fondent en ce seul mot : lumière. Le poëte doit croire, aimer, vouloir. Sa volonté le mène au progrès, son amour à la vie, sa foi à l' infini. Toute poésie est là depuis la poésie de la cité jusqu' à la poésie du ciel. L' aube de ces hautes inspirations est dans votre noble et charmant livre. Je vous remercie, poëte. Victor Hugo. à Paul Meurice. Hauteville-House, 20 juin. la France, vous le savez, a trouvé mon silence regrettable et m' a sollicité pour Maximilien. La Guéronnière, c' est presque l' empereur. Donc j' ai écrit p50 à Juarez. Voici ma lettre. La communication est pour Auguste en même temps que pour vous. Mais voici, mon doux frère, ce que je vous demande. Avez-vous le temps de voir M De Girardin, de lui porter la chose, et de lui demander s' il croit pouvoir publier cela, en faisant des retranchements et avec des lignes de points. Le tout est évidemment impossible. Faites pour le mieux. Moi, je vous aime. V. à Hetzel. H-H, 22 juin. Je reçois votre mot, et cette étrange contrefaçon . Je vous réponds bien vite. Je n' ai rien vendu ni concédé de ce genre. Ma concession à la maison Duriez a expiré en 1851. Vous lui avez succédé. Je ne comprends absolument rien à cette édition tresse qui me semble comme à vous toute neuve. Si elle datait de seize ans reliquat , ce ne serait pas ce papier tout frais. Il serait jauni. Et d' ailleurs comment croire à un reliquat de seize ans ? Suis-je dans la forêt de Bondy ? Il me semble que je sens une main dans ma poche. Mais, vous le savez, il n' y a pas de juges pour moi. Mes procès sont d' avance perdus. Peut-être y a-t-il des juges pour vous ? Vous êtes mon cessionnaire. Faites ce que vous croirez utile. J' affirme, moi, que c' est une contrefaçon : mot doux. Merci pour cette chose sur Paris . Vous m' en parlez avec toute votre grâce charmante et cordiale. Je crois comme vous qu' une édition populaire ne pourrait que servir le livre de Lacroix. Mettez mes hommages aux pieds de Mme Hetzel. V. Je viens de lire dans un très remarquable article de M Villemot (sur Frédérick Lemaître) des paroles excellentes pour Ruy Blas et moi. Voulez-vous le remercier de ma part ? J' aurai probablement occasion de lui écrire à propos d' Hernani . 23 juin. -ma lettre ne pouvant partir que demain lundi, vu ce bon dimanche anglais, j' y ajoute ceci que ma mémoire me rappelle : -j' ai traité avec Gaillard, Rampin et Duriez en 1838 pour mes oeuvres complètes . Concession, onze années. 1848 ayant été funeste à la librairie, à p51 cause des évènements, j' ai de moi-même et sans qu' ils me le demandassent, donné une année de plus (dont ils m' ont remercié par lettre) à mes cessionnaires. Leur privilège, qui devait expirer en 1849, a donc été prolongé jusqu' en 1850 par ma bonne volonté. Il leur était interdit de réimprimer dans la dernière année. L' édition Tresse devrait donc être de 1849. Elle aurait dix-huit ans de magasin. Voyez si cela est possible. Il y a évidemment quelque chose à faire. Croyez-vous que M Plon, si on lui parlait, se prêterait à couvrir la fraude ? manibus tuis rem nostram commendo , c' est égal, j' admire l' audace. M Lévy est fort. Rétablir Méline et Cans en plein Paris, c' est bien compter sur l' injustice de la justice. à Madame Victor Hugo. Hauteville-House, dimanche 23 juin. Chère bien-aimée, c' est toi que je félicite. Tu as été vaillante et charmante. Ce sont tes habitudes. Ta lettre pleine d' esprit sur la répétition est arrivée en même temps qu' un télégramme de Bruxelles disant immense succès et un télégramme de Paris (notre cher E Allix) disant : succès sans précédent. enthousiasme ardent. c' est déjà dans les journaux anglais. J' envoie à notre généreux et cher émile Allix mon speech pour Maximilien. Je doute qu' il puisse être publié en France. Je n' ai plus que le temps de te serrer dans mes bras. Tendresses à tous. V. à Charles et à François-Victor. H-H, dim 23 juin. Merci, mes bien-aimés, de votre dépêche. Je l' ai eue hier samedi à neuf heures du matin. Le capitaine du packet, Harvey, me l' a apportée lui-même. Je vous envoie un star qui l' a enregistrée le jour même, et où est en plus ma lettre pour Maximilien en français et en anglais. à midi m' est arrivée par M Selvy, de Londres, une 2 e dépêche (d' Allix) disant : succès sans précédent, ardent enthousiasme . p52 Donc tout va bien et tout est bien, et je baise Hernani sur le doux front de Georges. V. Je n' ai pas interrompu un jour mon travail, même pour la lettre à Juarez. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 23 juin. Le succès, Auguste, c' est vous. Vous avez toutes les puissances et Hernani a triomphé par votre signe, hoc signo . Vous avez un rhumatisme d' aigle, et vous connaissez la route du soleil, et vous y allez en dépit des souffrances physiques et des haines littéraires. C' est à vous que je crie bravo ! Quand vous le rendrai-je ? Je ne me le souhaite pas, car vous seriez en exil. Merci, ami, du fond du coeur. Le succès est arrivé hier ici par deux dépêches électriques, l' une de Bruxelles, l' autre de Paris (E Allix) et il est déjà dans les journaux anglais. Remerciez mes acteurs. Je sais leur triomphe. Quand j' aurai les détails, mon remerciement sera moins banalement collectif. Le jour d' Hernani j' ai passé ma matinée à écrire à Juarez pour Maximilien. (ci-inclus ma lettre.) je vous serre dans mes bras, ô vainqueur que vous êtes ! V. Ne vous étonnez pas du cachet noir. Vous savez que je ne cachète pas autrement (quand je cachète) depuis le 4 septembre. au même. H-H, mardi 25 juin. Je reçois votre lettre exquise et émouvante. Je vous écris bien vite quatre lignes. Envoyez-moi la liste exacte de tous les acteurs grands et petits, je leur enverrai à chacun mon théâtre (édition Hetzel) complet avec une page signée de moi. Hier j' ai envoyé mon portrait-carte avec un mot au bas, à chacun des quatre, Mm Delaunay, Bressant, Maubant et Mlle Favart. Je p53 pense qu' ils ont reçu l' envoi. J' ai fait le même envoi à Mm Ed Thierry et C Doucet. En attendant, voici un remercîment pour les quatre. Voulez-vous les leur transmettre. Je reçois les journaux. Tout me semble admirablement réussi, grâce à vous, qui avez la puissance d' un maître et le coeur d' un ami. à Henry Houssaye. Hauteville-House, 25 juin. Monsieur, je viens de lire votre Apelles . Rien n' est plus doux que de s' oublier dans l' oeuvre d' un autre. Votre livre est de ceux qui charment le solitaire. Vous êtes un savant de la jeune science, et il y a au fond de votre érudition cette divine perle, la poésie. Une mer à qui cette perle manque est sombre. Votre science, à vous, est riante, fraîche, lumineuse, ce qui ne l' empêche pas d' être profonde et forte. Je vous remercie de la belle page de l' artiste oo vous avez enchâssé mon nom dans votre style exquis et robuste. Vous faites bien de m' aimer un peu ; vous me rendez la cordialité que j' ai toujours eue pour le poëte et l' écrivain dont vous continuez le beau nom ; vous êtes le jeune ami d' un vieil ami de votre père. à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 26 juin. J' ai lu avec émotion votre magnifique article sur Hernani . Vous savez ce que je pense de votre maestria. être un tel maître de la critique, c' est être un maître de l' art. Vous êtes le poëte militant, combattant, au milieu des philosophes, pour l' idéal ; il y a en vous le penseur, plus l' artiste ; et vous mêlez aux dispersions confuses de la polémique fugitive, vos pages immortelles. hommes et dieux est un premier volume, et un jour, quand votre série d' oeuvres-juges sera complète, on aura le puissant raccourci de l' art tout entier, harmonieux et complet, fait par vous, noble et splendide esprit. Je vous remercie. Victor Hugo. p54 à Auguste Vacquerie. H-H, 27 juin. J' ai écrit à M De St-Victor. Quel admirable article ! Voici mon remercîment à M Ed Thierry. Tout doit passer par vous, car tout me vient de vous. Voulez-vous le lui remettre. Je ne vous dirai jamais assez comme je suis attendri de votre incomparable amitié. Vous avez tout voulu, tout fait, tout réussi. Puisque vous allez à Wiesbade, je donne ordre à mon vieux Rhin de vous guérir. Il me doit bien cela, et, cher ami, cher poëte, cher confrère et maître, buvez l' eau généreuse du père des fleuves, et de ses vieilles ruines, sortez tout neuf. Ayez la santé, comme vous avez la gloire. ex imo. -tuus. post-scriptum. quelle étrange chose ! M A Blondeau, pour qui j' ai tant d' amitié, et qui m' en a tant montré et prouvé, m' est-il donc devenu hostile ? Je lis ceci, stupéfait : vous savez que c' est le contraire qui est la vérité. J' ai refusé de recevoir le reliquat du traitement offert aux représentants par le coup d' état, et j' ai dit que je n' admettais rien de tronqué, pas plus l' indemnité que le mandat. Tout ou rien. Le droit. Accepter un reliquat quelconque, c' était donner quittance au coup d' état. p55 à Philippe Burty. jeudi 27 juin, H-H. Cher Monsieur Burty, votre lettre était un serrement de main. Elle m' a ému. Votre collaboration si ingénieuse et si efficace a bien contribué à donner au Paris-guide sa physionomie plastique et artiste. Où avez-vous vu que je puisse être refroidi pour vous ? Je ne sache pas un plus charmant et un plus cordial esprit que le vôtre. Je vous envoie mon meilleur shake-hand . V H. à Louis Ulbach. H-H, 27 juin. Je respire un peu, et je puis enfin vous écrire. J' ai reçu deux mille lettres depuis six jours. J' ai lu avec émotion votre compte rendu de cette soirée du 20 juin. Vous avez toutes les éloquences, vous dites tout ce qu' il faut dire, vous touchez aux choses littéraires avec grandeur, aux choses politiques avec puissance. Avez-vous reçu ma lettre à Juarez pour Maximilien, non publiable en France, mais publiée partout dehors. Je l' écrivais le matin du 20 juin. Que n' êtes-vous ici ! Quelle joie j' aurais à vous serrer la main. Mais j' espère vous voir et vous avoir à Bruxelles. Votre Paris-guide est un monument, et vous êtes un fier architecte. Que de choses j' ai encore à vous dire, mon noble et cordial et vaillant confrère et ami ! Je mets tout mon coeur dans un serrement de main. Victor Hugo. Remerciez pour moi tous mes amis connus et inconnus que vous rencontrez. à Crémieux. Hauteville-House, 28 juin. Mon cher Crémieux, vous écrivez comme vous parlez, avec l' éloquence électrique. Votre lettre m' a fait battre le coeur. Elle vibrait en moi comme p56 votre voix même. Je vous remercie, mon ami. La grande poésie orientale, le grand art grec, le grand art latin relèvent de la nature. C' est la nature seule qui est reine de l' art, comme la liberté est reine de la cité. Le dix-septième siècle est fatalement monarchique ; de là son infériorité, Corneille et Molière mis à part. Nous, fils de la révolution, déployons le drapeau de l' idéal ; et, aux philosophes comme aux artistes, crions : en avant ! C' est là ce que j' ai fait. 1867 l' accepte comme 1830, et mieux encore. Vous, ami, vous me serrez la main, et je me sens heureux de n' être plus tout à fait un vaincu, quoique je sois encore un exilé. à vous, ex imo Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, dimanche 30 juin. J' ai reconnu votre chère écriture sur une bande de journal, c' était la liberté, agnosco fratrem . M De Girardin est toujours le paladin dans ce grand combat du progrès. Dites-le lui de ma part. -dites aussi à M Valnay que sa lettre émue m' a touché. -oui, vous voyez et vous prévoyez. Je ne vous ai pas nommé providence sans savoir ce que je faisais. Vos stipulations pour Ruy Blas sont excellentes. Du reste, dès à présent, le traité est exécutoire, et, s' il n' y a pas de force majeure, sera exécuté quand M De Chilly voudra. Mettez-moi aux pieds de ma belle et charmante reine d' Espagne. Tous les journaux m' arrivent pleins jusqu' aux bords d' Hernani . Auguste est-il encore à Paris ? Vous verrai-je à Bruxelles ? J' ai faim et soif de vous. à bientôt, à toujours, praesidium meum ! V. Est-ce que vous voudriez transmettre ce mot à émile Allix, et cet autre à Mme D' Ash. à Paul Huet. juin. Merci, cher Paul Huet. Mon vieux coeur est ému de votre souvenir ! Vous voyez que notre jeunesse avait raison. Quant à vous, vous l' avez prouvé p57 par toutes les belles oeuvres qui font aujourd' hui votre renommée. Je vous ai suivi du regard dans votre ascension de succès en succès. Aujourd' hui je suis heureux de retrouver toute jeune votre vieille amitié. J' embrasse vos chers fils et je vous serre la main. Victor Hugo. à François Coppée. 3 juillet. Jeune et cher confrère, vous avez fait un beau livre, le reliquaire . Vous avez bravement envoyé, à travers les brumes de la réaction politique et littéraire, cette volée de grands vers faits pour la lumière et pour l' azur, et aussi pour l' orage, car ils sont aigles. Vous êtes un des chefs de cette généreuse légion de l' art que j' aime et que j' applaudis. Aujourd' hui, au nom de la poésie éternelle, vous protestez contre les calomnies caduques et les haines édentées, et c' est mon nom et mon oeuvre que vous saluez magnifiquement. à votre douce acclamation filiale, je réponds par mon accolade fraternelle. Victor Hugo. à Charles et à François-Victor. H-H, jeudi 4 juillet. Je suis content que le don de joyeux avènement d' Hernani vous ait fait plaisir, mes bien-aimés, et je suis heureux que Lux aille mieux. Maintenant voici : je voudrais partir le plus tôt possible ; je partirai dès que Julie aura fini la copie de mon livre commencé. Ce livre, si je veux le finir cet hiver, doit être repris promptement, et abrégera mon absence. J' aurais grand besoin de voyager. Le voyage de fin d' année, c' est le sommeil à la fin de la journée. C' est un bain de repos après le travail. Mais où voyager ? Je ne vois plus que la Hollande. Maintenant, question : cela vous plaît-il, à toi, mon Charles ? à toi, mon Victor ? -si oui , écrivez-le moi tout de suite. Votre mère garderait le bébé avec Alice, à p58 Bruxelles, et je pense que Georges tiendrait douce compagnie à ses deux mères. Si cet arrangement vous va à tous, écrivez-le moi ; j' arriverais à Bruxelles dans une dizaine de jours. J' y passerais huit ou dix jours, puis nous partirions pour le voyage. Si nous pouvions avoir un compagnon jaspinant le bigorne hollandais, ce serait excellent. Mais où le dénicher ? Mon Victor, je suis chargé de mille actions de grâces pour tes charmants envois. 6 h du soir. j' en étais là de ma lettre quand est arrivée la poste, retardée par le storm d' aujourd' hui. Je n' ai que le temps d' ouvrir la lettre de ta mère bien-aimée. Montre-lui celle-ci qui y répond, ce me semble, à peu près. Je t' embrasse, chère femme, bien chère, et vous tous bien tendrement. Je vous envoie un star contenant un commencement de souscription pour John Brown. Quel malheur pour les principes que Maximilien ait été fusillé. -la peine de mort a été abolie le 21 juin au Portugal, je reçois les journaux de Lisbonne qui m' en attribuent l' honneur. -mon Victor, as-tu rappelé à M Lacroix que j' attends l' épreuve type de mon introduction à Paris-guide . à Alfred Asseline. H-H, dimanche 7 juillet. Mon cher Alfred, Bruxelles m' appelle si énergiquement que je pars mercredi. Je pars avec cette joie que ton cher enfant est convalescent, et avec cet espoir que tu viendras cet automne, à ma rentrée à Hauteville-House, manger mon raisin, qui est bon, et serrer ma main, qui est bonne aussi. Salut, cher Alfred, à ton charmant esprit. Victor H. à Jules Claretie. Hauteville-House, 10 juillet. ecce iterum ! c' est encore moi, mon charmant et cher historien. Je viens de lire l' illustration , j' ai vu le beau portrait fait d' après Bertall, et je suis p59 ému de vos pages cordiales et douces. Peu d' esprits, dans la jeune génération d' à présent, sont doués comme le vôtre. Vous avez une ferme éloquence qui n' exclut aucune grâce et aucune délicatesse. Vous avez l' élégance du gentilhomme et la foi grave et fière du citoyen. Quand vous reverrai-je ? Je serai dans huit jours à Bruxelles, j' y resterai quinze jours, toutes les mains de la place des barricades seraient heureuses de serrer la vôtre. Dites-vous bien que je suis profondément votre ami. Victor Hugo. à Monsieur Durandeau. Hauteville-House, 11 juillet. Je suis avec vous, et vous êtes avec moi. Mon jeune et généreux confrère, sans l' âme point d' homme, sans Dieu pas de peuple, sans responsabilité point de liberté. La responsabilité, c' est la persistance du moi . Donc l' âme survit. Je n' insiste pas sur ces évidences. La page des misérables , citée par la libre conscience , est toute une profession de foi. Vous trouverez vingt pages semblables dans tous mes autres livres, dans les contemplations , dans le William Shakespeare , dans les travailleurs de la mer . Oui, je suis avec vous. La fatalité d' Hernani n' est pas la mienne. Le poëte n' est pas le personnage. Je serais donc alors tous mes personnages ? La nécessité et la liberté sont les deux quantités de l' infini : quantités illimitées comme l' infini lui-même ; la nécessité est visible dans l' univers, la liberté est visible dans l' homme. Toutes les fois que la nécessité empiète sur la liberté et l' opprime, elle s' appelle fatalité . Le poëte dénonce cet abus de l' inconnu. C' est ce que j' ai fait dans notre dame de Paris , dans les misérables , dans les travailleurs de la mer . Au nom de qui cette dénonciation ? Au nom de la liberté. anankè ! voilà ce que combattent Claude Frollo, Jean Valjean et Gilliatt. Je vous écris tout ceci à la hâte. Je pars lundi pour Bruxelles. Je vois dans les journaux de Paris que je suis à Paris. On m' affirme que personne n' en doute. Pourtant je suis ici. e pur si muove ! que voulez-vous que j' y p60 fasse ? Il y a des gens pour croire les petites choses fausses, comme il y a des gens pour nier les grandes choses vraies. Croyons en Dieu, mon cher poëte, car c' est croire à la lumière ; croyons à l' âme, car c' est croire à la liberté. Je vous remercie de votre éloquente et noble page sur Hernani . Et je vous serre la main. Victor Hugo. à Alexandre Dumas. Hauteville-House, 15 juillet. Merci, mon cher Dumas, de votre mot doux et bon. Le jour où vous applaudissiez fraternellement Hernani , j' écrivais pour Maximilien, ce qui était aussi de la fraternité, homo erat ; aimons-nous. Cher compagnon de lutte, grand et glorieux combattant, je vous serre dans mes bras. Victor H. à Madame Victor Hugo. H-H, dim 18 juillet. Chère bien-aimée, je t' écris un mot en hâte. Je prie notre cher Meurice de te remettre les 500 fr que tu désires encore. (il aura remis ce mois-ci tant à Charles qu' à toi 2500 fr.) -j' écris aujourd' hui à Charles et à Victor à Bruxelles. Je vais lier l' artère de mon livre, c' est-à-dire finir le chapitre que j' écris (c' est l' affaire de quelques jours) puis je partirai. Je serai à Bruxelles presque en même temps que toi. Je remercie notre excellent et cher docteur Allix des bonnes nouvelles qu' il me donne de ta santé. Tout est bien ici. Quel bonheur j' aurai à te serrer dans mes bras. V. Tu as raison, il est très important de ne laisser aucune dette à Paris. à Bruxelles, nous aurons à parler économie . Tu m' aideras. Je compte sur toi. p61 à Monsieur Amédée De Cesena. Bruxelles, 20 juillet. Cher confrère et ancien ami, vous avez écrit, à propos de la regrettable mort de M Ponsard, une page éloquente à laquelle vous avez bien voulu mêler mon nom. Je l' ai reçue à Guernesey, et c' est de Bruxelles que je vous en remercie. J' y suis arrivé hier 19. Dites à votre spirituel et sympathique collaborateur qui, ce me semble, persiste dans son erreur, que depuis tout à l' heure seize ans, je n' ai pas mis le pied en France, que je me suis fait une loi d' honneur de n' y rentrer que dans de certaines conditions, et que, sur un cordial appel signé de vous il y a quelques mois, je vous ai donné à vous-même les raisons-que, du reste, tout le monde connaît-de ma persistance dans l' exil. Tout ceci ne vaut pas la peine d' en parler. Pourtant je tiens à éclairer, tout en les remerciant, les personnes bienveillantes qui ont la bonté de vouloir me ramener en France un peu trop tôt. Je suis toujours heureux d' avoir une occasion de vous dire, en dépit de nos profonds dissentiments politiques, combien votre cordialité m' est précieuse. Votre vieil ami Victor Hugo. à émile De Girardin. Bruxelles, 21 juillet. Avec vous, cher grand penseur, même quand je ne réussis pas, je ne me lasse jamais, car je sais que, fidèle à votre puissant esprit d' initiative, vous finissez toujours par vouloir et par essayer. Je suis convaincu que si vous eussiez gardé dans la presse et dans la liberté M Emmanuel Des Essarts que je vous recommandais, M Emmanuel Des Essarts avait en lui la croissance d' un critique de premier ordre. Je suis certain qu' en M Arrigo Boïto, poëte italien, vous eussiez très vite constaté et fait constater par tous un excellent écrivain français. Les italiens peuvent écrire en français avec supériorité, témoins Mazzini, Petruccelli Della Gattina, p62 et même ce triste Fiorentino. Mais je regrette d' écrire ce triste nom à côté de tant de noms honorables. Supposez que je l' ai raturé. Non, je ne me décourage pas. Aujourd' hui j' appelle votre attention sur M Amédée Blondeau. M Amédée Blondeau est un des plus vifs et des plus brillants écrivains de ce qu' on appelle aujourd' hui la petite presse . Pour vous comme pour moi, il n' y a ni grande, ni petite presse. Il y a la presse et la liberté. (quelle fortune vous avez eue de fonder précisément sous ces deux titres deux journaux ! ) laissez-moi vous dire en passant que chaque fois qu' un numéro de la liberté arrive jusqu' à moi dans mon désert, j' admire plus que jamais votre lutte robuste et persévérante pour le progrès. Votre puissant esprit renouvelle avec une fécondité magnifique, ses armes, ses arguments, ses projectiles, ses victoires. Eh bien, croyez-moi, enrôlez dans votre légion vaillante M Amédée Blondeau. Ce jeune et vigoureux talent est digne de devenir votre auxiliaire. Aujourd' hui, si vous l' admettez, il me remerciera. Demain, ce sera vous qui me remercierez. Je vous écris de Bruxelles où je suis depuis avant-hier. J' ai quitté Hauteville-House et Guernesey mercredi 17. Il paraît que, pendant que j' étais à Guernesey, beaucoup de gens affirment m' avoir vu à Paris. Niez les miracles maintenant ! Je presse vos mains dans les miennes. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 23 juillet. Cher Auguste, me voici à Bruxelles, et je me tourne vers vous. Je porte envie à votre bain sauvage. Votre Wildbad, avec ses pluies et ses brouillards, me paraît plein de rayonnements. Que ne sommes-nous tous là, ou que n' êtes-vous tous ici ! Remerciez les personnes charmantes qui ont la bonté de se souvenir de mon nom, remerciez Paul De St-Victor qui serait digne en effet que la forêt qui l' entoure fût un bois de lauriers. Dites-lui que son admirable article sur Hernani m' arrive reproduit par le messager franco-américain de New-York, après avoir été reproduit par le courrier de l' Europe à Londres. Il est beau de voir une grande page littéraire signée p63 St-Victor faire son tour du monde dans la publicité universelle comme un discours de roi, et comme une proclamation d' empereur. Ce sont là les hautes victoires de la pensée. Ces victoires, cher ami et maître, vous en avez l' habitude. Je vous ai connu adolescent, et, sans pouvoir grandir par l' esprit, le sommet de l' intelligence étant en vous, vous grandissez sans cesse par les oeuvres. J' espère bien que Wildbad nous donnera deux choses, votre guérison et un drame. Vous allez, n' est-ce pas ? Nous faire un pendant au fils et aux funérailles de l' honneur ? Hernani a utilement chassé quelques miasmes, et l' air du théâtre sera plus respirable désormais aux oeuvres libres et fières comme les vôtres. Quand serrerai-je vos mains, à vous tous qui êtes là-bas ? Vous m' avez envoyé un très beau sonnet de M Valéry Vernier dans une lettre à vous adressée. Savez-vous où il demeure, où dois-je lui écrire ? Dites-le moi. Tout est bien ici. Nous baptisons Georges après-demain 25. Je vous envoie toutes les cordialités qui m' entourent, plus la mienne, ex imo . Votre succès d' Hernani continue. Les yeux de ma femme vont bien, mais notre cher docteur émile la gronde quand elle écrit. C' est pourquoi je la remplace. Quelle exquise idée vous auriez de repasser tous par Bruxelles. J' y suis encore pour au moins huit jours. Tâchez de donner cette fête à la place des barricades (j' aime ce nom). à une dame. Bruxelles, 28 juillet. Je vous remercie, madame, de votre bonne et vraie lettre. Vous gardez un souvenir aux proscrits, vous vous tournez vers ceux qui n' ont plus de patrie. C' est dans le coeur des femmes que survivent les grands sentiments et le noble enthousiasme des causes justes et vaincues. Je suis heureux que votre pensée ne m' ait pas oublié. Pardonnez-moi la rareté de mes réponses, les lettres sont souvent interceptées et m' arrivent peu, il vaut mieux les confier à d' autres qu' à la poste aujourd' hui très infidèle . Je vous envoie l' hommage de ma vive reconnaissance. V. p64 au rédacteur en chef du croisé. Bruxelles, 31 juillet. si pergama dextra defendi possent, etiam hac defensa fuissent. cette main, cette droite vaillante et loyale, c' est la vôtre. Vous êtes, monsieur, vous et vos dignes amis, les défenseurs d' une grande cause, compromise par des défenseurs violents. Si une résurrection était possible, elle le serait par vous. Vous avez le rayon qui réchauffe et la flamme qui rallume. Vous êtes des talents servis par des consciences. Je maintiens les termes de ma lettre : il y a entre nous harmonie profonde et désaccord profond . Je crois à l' incréé, à l' idéal, à l' éternel, à l' absolu, au vrai, au beau, au juste, -en un mot à l' infini ayant un moi. L' infini sans moi serait limité, quelque chose lui manquerait, il serait fini. Or, il est l' infini. Je crois donc à ce moi de l' abîme qui est Dieu. La foi en Dieu, c' est plus que ma vie, c' est mon âme. C' est plus peut-être que mon âme, c' est ma conscience. Je ne suis pas panthéiste. Le panthéisme dit : tout est Dieu . Moi, je dis : Dieu est tout . -différence profonde que votre attention pensive comprendra. Si nous avions l' occasion de causer, vous ne me convertiriez pas, et je ne vous pervertirais point. Nos consciences s' entendraient. Nos loyautés sympathiseraient. Nous sommes des combattants qui s' estiment, et qui, tout en se combattant, s' aiment. Profond devoir de fraternité. Victor Hugo. à émile Accolas. juillet. Mon honorable et cher concitoyen, je suis ardemment avec vous. Un congrès de la paix entre peuples sera une magnifique réponse à ce congrès de rois qui couve la guerre. Je serre votre main cordiale. Victor Hugo. p65 à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 3 août, samedi. Puisque je n' ai pu vous serrer la main ici, je veux, cher Auguste, que cette lettre vous souhaite le welcome à Paris. C' est bien le moins que vous doive Hierro après votre triomphe d' Hernani . Vous voilà donc de retour avec, j' espère, les rhumatismes de moins. La nymphe Aquadora de Wildbad vous aura guéri et inspiré, car vous m' avez envoyé, comme échantillon de son savoir-faire, à cette muse, les plus charmants vers possibles. Parce que vous n' êtes plus malade, ce n' est pas une raison pour vouloir que j' enterre tout le monde , vous compris. Heureusement il n' en sera rien. Ce n' est pas une raison pour vivre que d' être vieux . Tiens ! Revoilà Hernani . Eh bien, parlons-en. Le théâtre-français ne me semble point haïr les relâches quand il s' agit de ce montagnard. Relâche pour M Ponsard. Soit. (je comprendrais un relâche pour Molière ou Voltaire mort, mais pour M Ponsard ? à ce compte, il me semble difficile que le théâtre-français ne fasse pas dix ou douze relâches mortuaires par an). Maintenant M Delaunay. deux relâches, ce me semble, c' est beaucoup. De mon temps on se servait de ces moyens-là pour tuer un succès. C' était connu. Cela s' appelait le coup de pertuisane . Aussi, quand un théâtre tenait un succès, et tenait à ce succès , il faisait apprendre les rôles en double, et l' on n' avait pas la cruauté de troubler le deuil d' un fils qui vient de perdre sa mère, on respectait sa douleur, et la pièce continuait, sans relâche, son cours de représentations. Bref, je ne crois point à la bonne volonté intime du théâtre-français. Si vous trouvez que j' ai le flair juste, dites-en un mot à M Thierry. Si lundi Hernani , interrompu à 6000 fr, reprend avec 5000, je trouverai ce chiffre énorme. On n' aura réussi qu' à le blesser. Et puis, pourquoi changer les jours ? Pourquoi dérouter le public ? Pourquoi ? Je crois le deviner. p66 Demandez à notre cher Meurice qu' il vous redise un mot de M Camille Doucet à M Berton. Mot fort aigrement dit. Et à ce propos, Meurice est-il à Paris ? Y sera-t-il le 10 août ? Pourrai-je tirer sur lui les 10 ou 12 mille francs qu' il m' a annoncés ? J' en aurais grand besoin pour cent choses, entre autres pour en détacher deux ou trois fafiots de mille afin de transplanter toute ma maisonnée de Bruxelles sur le Drachenfels, dont le bon grand air ferait du bien aux yeux de ma femme et aux poumons du petit citoyen Georges. Si Meurice est à Paris, et si je puis tirer sur lui 10 août, voudrez-vous m' en écrire un mot. Je sens que j' accable mes amis avec toutes les peines que je leur donne, mais je vous aime de tout mon coeur. V. Avez-vous lu ce vers sur Sarcey pendant la ire de Hernani ? D' acte en acte on voyait s' allonger ses oreilles. à Mademoiselle Louise Bader, directrice de la revue populaire de Paris. Bruxelles, 4 août. Mademoiselle, je viens de lire vos pages touchantes et charmantes. Vous racontez Hernani avec émotion et vous le commentez avec profondeur. L' applaudissement d' une femme est plus qu' un applaudissement ; on y sent le coeur au même degré que l' esprit ; et c' est pourquoi je mets à vos pieds ma reconnaissance en même temps que mon respect. Victor Hugo. à Champfleury. Bruxelles, 5 août. Cher confrère, les errants et les absents ont du malheur, être à Guernesey, venir à Bruxelles, passer deux fois la mer, tout cela est cause que j' ai lu en juillet votre belle Paule publiée en mai. J' entre tout de suite en matière. J' aime ce livre, je l' aime parce qu' il est vrai et profond, parce qu' il dédaigne les petits moyens, parce qu' il va droit au grand but de l' art, la création des types par l' observation et l' intuition, p67 parce qu' il est d' un charmant style, parce qu' il est dédié à moi et écrit pour tous, extension qui double l' honneur de la dédicace. Oui, pour tous. Un jour viendra où, grâce à l' enseignement universalisé, grâce à la crue du grand jour dans les esprits, les oeuvres d' art seront, avant toutes, les oeuvres populaires. Le peuple, au fond, est un délicat. Il aime les poëtes, il veut l' idéal, il préfère un astre à un lampion. Les écrivains tels que vous ont une haute fonction près de lui. Le vulgaire n' est point le populaire. Et ne pas être vulgaire, c' est une raison pour être populaire. Il y a dans le peuple un sens exquis et une volonté sévère. Cela aussi est le fond de l' artiste. Donc continuez. Succès invite. Talent oblige. Votre roman est d' un bout à l' autre vie et vérité. C' est observé, c' est vu, c' est réel ; en même temps la touche de l' art relève partout le détail nature ; de là un livre. Je l' ai lu si attentivement que je vous signale une faute d' impression. Il y a quelque part Castelbajac pour Castelgaillard . Je vous remercie des heures charmantes que la belle Paule m' a données, et de celles qu' elle me donnera encore. J' aurai plus d' un rendez-vous avec elle dans ma solitude et nous nous promènerons souvent ensemble au bord de la mer. Votre ami Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. mardi 6 août. Merci, cher Auguste, de votre excellente lettre. Je commence par obéir à votre mot final. Voici la lettre pour M Delaunay. Aurez-vous la bonté de la lui transmettre vous-même. Et puis j' arrive à M Thierry. Jadis, quand on monta Hernani (1830), tous les rôles, sauf Joanny et Mlle Mars, irremplaçables, furent appris en double (par des talents , non par des doublures) et de la sorte il n' y eut aucune interruption. (je me rappelle que Mlle Théodorine, depuis Mme Mélingue, remplaça au pied levé Mlle Despréaux, depuis Mme Allan. C' était un petit rôle, Iaquez, mais si un grand rôle eût vaqué, le remplaçant était également prêt.) le répertoire doit être su en double, le décret de Moscou l' exige ; et Hernani est une pièce du répertoire. Je crois p68 donc qu' on a prévu des interruptions et qu' on n' en a pas été fâché. Mais soit. On n' exécute pas le décret de Moscou. Passons. Ce n' est pas le vrai point de la question, le vrai point de la question, le voici : l' interruption a lieu par accident. C' est un dommage. Que doit faire le théâtre ? Tâcher de diminuer ce dommage. Comment ? En avertissant le public afin qu' il ne se méprenne pas. Il doit, à l' instant même, envoyer à tous les journaux deux lignes disant : interruption d' Hernani à cause du deuil de M Delaunay . Sinon le public croira à une baisse des recettes. Publier le motif de la suspension était absolument nécessaire. Or le théâtre s' en est bien gardé. Il a eu soin de se taire. Il a pris la précaution de garder le silence. Il a eu peur que le public ne sût le vrai motif, et il a espéré qu' on attribuerait l' interruption à une diminution de succès (moyen de la produire). Guérin écrit : pourquoi suspend-on Hernani ? On n' y comprend rien. Cet oubli est déjà bien, mais voici qui est mieux. Charles écrit par télégramme, le samedi 3, à M Thierry : dites donc le motif de la suspension d' Hernani. Publiez-le dans les journaux . Nous attendons. rien dans les journaux, après le télégramme comme avant. Là est le symptôme grave. Un accident a fait l' interruption ; le silence, évidemment calculé et voulu, du théâtre a fait le mal. Cette volonté du silence, ce désir de donner le change au public, a résisté même à l' auteur, même à l' avertissement donné par moi. Les deux lignes nécessaires n' ont pas été envoyées aux journaux. Cela me rappelle Samson oubliant les deux vers nécessaires dans le roi s' amuse . M Thierry expliquera difficilement sa persistance à maintenir le public dans l' ignorance du motif de l' interruption d' Hernani . Il sait, comme nous, qu' en matière de succès théâtral, il faut mettre les points sur les i . Il y a force ennemis pour tout expliquer à faux. C' est bien le moins que le théâtre publie la vérité. Je ne demandais pas autre chose que la publication du fait. Mais le théâtre a voulu un dommage, et a si bien fait ce qu' il fallait pour cela, qu' en vérité il serait fâcheux qu' il n' eût point réussi. Je plaindrai le théâtre si, par aventure, les recettes se soutiennent. Si vous voyez M Thierry, dites-lui de ceci ce que vous voudrez. Moi, je me retourne vers votre prochain grand succès qui me fera oublier les mésaventures et les embûches construites pour Hernani par ce bon petit empire ii. Je suis à vous de toute ma force. V. Dites à M Thierry, qui vous a montré le télégramme de Charles, de vous le laisser lire. p69 au même. jeudi 8 août. Vous savez l' incident, cher Auguste, il est grave. Ruy Blas interdit éclaire Hernani menacé. Ce que le vaudeville fait pour la famille Benoîton , le théâtre-français ne le fait pas pour Hernani . " au vaudeville, tous les soirs, à 8 heures, la famille Benoîton , comédie de M Sardou, dont le succès dépasse toutes les prévisions. Aussi, convaincue qu' elle pourra finir l' été avec cet ouvrage, la direction fait répéter tous les rôles en double, afin de pouvoir parer à toute éventualité. " on prend des précautions pour M Sardou, on n' en prend pas pour moi. Pourquoi ? Parce que le vaudeville craint les interruptions pour la famille Benoîton , et que le théâtre-français (lisez : le gouvernement) les espère pour Hernani . Au besoin, il les produira. Par quel moyen ? Je l' entrevois, par les congés. Donc, le 24, M Bressant sera à Trouville. On me dira : c' est son congé annuel. Je reprends : un congé se rachète. Pendant Angelo , l' été venu, pour ne pas interrompre les représentations et les recettes, le théâtre-français a racheté un mois du congé de Mlle Mars. (quelle grue ! Par parenthèse ! ) je reprends : si le théâtre-français ne veut pas racheter le congé de M Bressant, qu' il donne le rôle à apprendre à M Lafontaine. Le décret de Moscou le veut, oui, mais le gouvernement Doucet-Vaillant-Bonaparte ne voudra pas. Qu' en dites-vous ? Dans tous les cas ne faudrait-il pas poser la question ? Que signifie M Bressant à Trouville ? Est-ce que nous allons interrompre Hernani ? En pleines recettes ? -mettre au pied du mur me semble utile. Pourtant jugez et décidez. Je crois en vous plus qu' en moi. (j' ai la vague idée que c' est pour donner les bons jours à monsieur le duc Job qu' on a donné les jours d' opéra à Hernani et dérangé les représentations.) je pense aussi qu' une fois Hernani interrompu on ne le reprendra pas, et l' interdiction retombera sur mon répertoire. Ouf ! Dira le gouvernement. Je confie tout à votre admirable amitié. V. Votre petite note aux journaux, partout reproduite, est ce qu' on pouvait faire de mieux. C' est égal, je crois que le théâtre enrage de ce que la recette, au lieu de décroître, a monté. Mais vous présent, il se sent surveillé. p70 Continuez-moi votre providence. Meurice et vous, vous êtes mes Dioscures. Merci pour cet excellent article du journal d' annonces . J' ai reconnu votre écriture sur la bande. Merci toujours. con todo el mio corazon. à Paul Meurice. jeudi, 8 août. J' attends votre deuxième lettre, mais je devine la réponse qui sortira des deux jours pour réfléchir . Il faudra aviser. Que je voudrais donc vous voir, d' abord pour vous embrasser, ensuite pour m' éclairer. Car votre amitié, c' est de la lumière. Je crois du reste que cette persécution ne sera qu' une nouvelle forme de succès. Ruy Blas en sortira avec une augmentation de chance. Tâchez de venir. Je suis encore ici jusqu' à samedi 17. Que de choses à nous dire ! Je vous écrirai du reste où je serai. Selon votre indication, on vous présentera lundi 12 la traite de 10000 fr . -vous allez avoir une magnifique reprise des beaux messieurs de bois doré . Je connais peu de choses aussi belles que le retour du vieillard à la vieillesse, et de l' aïeul à la paternité. Je crois que Lafont y sera très beau. Si vous avez occasion de parler de moi à notre illustre amie Madame Sand, dites-lui que je suis à ses pieds. Je vous envoie mes bravos, je vous envoie bien plus, je vous envoie mon coeur. Vous allez me répondre que vous l' avez depuis longtemps. C' est vrai. Mais cela se redonne. Telle est la beauté du coeur. V. Voulez-vous lire cette lettre, puis la transmettre à Auguste. Elle est pour vous autant que pour lui. Vous serez, je pense, de mon avis. Interrogeons un peu le sphinx. à Auguste Vacquerie. dimanche 11 août. Cher Auguste, M Pauly Strasser, bourgmestre très honorable et très intelligent de la belle ville de Vianden, voudrait voir Hernani , et trouve toutes les entrées du bureau de location encombrées. Il me croit du crédit p71 au théâtre, je n' en ai que près de vous. Voulez-vous l' aider à pénétrer ? -merci, et pardon. tuus. V H. à François Coppée. Chaudfontaine, 13 août. Mon jeune et charmant confrère, j' arrive de la Zélande, et c' est à Chaudfontaine que votre lettre me parvient. Oui, oui, oui, je veux vous voir, vous et vos deux excellents compagnons de vacances. Serrer la main de trois poëtes, communier avec trois esprits, c' est là pour moi, vieux solitaire, une précieuse occasion, et je ne veux point la perdre. Seulement, je ne serai à Bruxelles que le 15. Nous causerons de vous, de votre beau livre le reliquaire , de l' art, de l' idéal, de tout ce que nous croyons, de tout ce que nous voulons, de tout ce que nous aimons. Nous mêlerons nos esprits, et votre jeunesse m' apportera la joie, et ma vieillesse vous invitera à la sérénité. Vous viendrez, le 15, dîner tous les trois avec moi à Bruxelles, n' est-ce pas ? à Monsieur Chassagnac, grand commandeur du rite écossais en Louisiane. Bruxelles, 16 août. Vous avez raison, monsieur ; sans appartenir de nom à la maçonnerie, je suis avec elle de coeur. Ma franc-maçonnerie est plus haute encore que la vôtre, c' est l' humanité. Vous voulez, vous, noble esprit, noble coeur, admettre les noirs, et vous avez raison ; moi, je veux la transformation pacifique du prince en homme, et du roi en citoyen. Il faudrait du temps. Soit ; Dieu en a. D' ici là, ne pouvant coudoyer les princes que vous admettez, je n' ai pas dû entrer parmi vous. Mais j' aime votre grand but et votre fraternité magnifique, symbole de la grande fraternité future. Je vous remercie de m' avoir communiqué le grave et beau progrès que vous venez d' accomplir ; l' admission des noirs dans vos rangs commence l' égalité, que l' exclusion des princes consommera. p72 à Monsieur Alfred Dassier. Bruxelles, 17 août. Je n' ai reçu, monsieur, qu' une de vos lettres, et c' est à Bruxelles qu' elle m' est parvenue. Je vous autorise à publier avec votre musique, et selon votre désir, une pièce de vers (veuillez me faire savoir quels vers vous avez choisis) d' un de mes volumes de poésie. Si la publication de ces quelques pages produit un bénéfice, fixez, comme vous l' entendrez, ma part d' auteur des paroles, et veuillez, je vous prie, la donner aux pauvres. Recevez l' assurance de mes sentiments distingués, et tous mes voeux pour votre succès. Victor Hugo. à Paul Meurice. Bruxelles, 18 août. Nous vous avons espéré le 15, hélas, en vain. La fête de Bonaparte ne peut pas être ma fête. Vous n' êtes pas venu. Aujourd' hui je pars pour une absence de quelques jours, et j' espère à mon retour qu' il y aura encore moyen de nous rencontrer et de nous embrasser. à vous. Du plus profond de moi. V H. à Madame Marie Ménessier-Nodier. 3 septembre. Chère Marie, je lis votre doux livre. Je pense à votre père et à mon ami. Demain 4 septembre, je mêlerai le souvenir de Charles Nodier au souvenir de ma fille. Tous deux étaient de ce charmant voyage de 1825, p73 dont vous parlez si bien, elle n' ayant encore que l' aube dans les yeux, lui déjà tout couronné de renommée. Penser à la mort, c' est une bonne manière de vivre, et penser aux morts, c' est une bonne manière d' aimer. En lisant votre livre, Marie, on vit et on aime. Vous réveillez l' âme par la douceur de votre voix évoquant le souvenir. Que de pages exquises ! Que de mots qui ont la profondeur tendre et la mélancolie gracieuse ! La grâce, c' est vous, le charme, c' est vous. Votre livre est le miroir de Charles Nodier et le portrait de Marie Nodier. Vous vous êtes peinte en le reflétant. Vous avez son noble esprit et sa douce puissance. Que n' êtes-vous ici ! Je suis dans la solitude verte, dans les fleurs, entouré de ma famille, avec mon petit Georges qui rit comme riait votre petite Georgette. Ma femme, ravie comme moi de votre livre exquis, me commande de vous embrasser. J' obéis, mais je reste à vos pieds. Victor H. à Garibaldi. début de septembre. lettre que je n' ai pas envoyée. mon cher Garibaldi, j' ai espéré jusqu' au dernier moment pouvoir assister au congrès de Genève. M B vous a dit les raisons de santé qui m' obligent à m' abstenir. Il vous a dit aussi combien du fond du coeur j' adhère à cette grande et nécessaire manifestation. Vous serrer la main eût été pour moi une joie profonde. Vous êtes le héros. Aucune gloire n' est au-dessus de la vôtre. à l' Europe vous avez donné l' Italie, et à l' Italie vous donnerez Rome. Vous portez l' épée vénérable de la délivrance. Vous n' êtes pas l' homme de la guerre, vous êtes l' homme de la paix. Pourquoi ? Parce que vous êtes l' homme de la liberté. D' abord la liberté, ensuite la paix ; d' abord la lumière, ensuite la vie. La question a toujours été ainsi posée depuis l' origine du monde. Et c' est pour cela que ceux qui sont dans le secret des dieux voient lever le soleil, et que ceux qui sont dans la monarchie désirent voir apparaître la république. J' envoie au congrès de Genève mon applaudissement fraternel, et je presse dans mes mains vos mains illustres. p74 à Madame Marie Ménessier-Nodier. dimanche 7 septembre, Chaudfontaine. Chère Marie, c' est encore moi. Quand je vous ai écrit, il y a quelques jours, j' étais au milieu de votre livre, et je n' ai pas attendu la fin pour vous dire mon enchantement. Aujourd' hui je viens de finir, et c' est mon attendrissement que je vous envoie. Je viens de pleurer tout simplement, et les larmes sont à vous, noble femme, noble coeur, et je vous les donne. Vous êtes la digne fille de ce père ; il me semble qu' à vous deux vous avez une seule âme ; cette âme avait deux rayons ; l' un est remonté là-haut, c' est Charles Nodier ; l' autre est resté sur cette terre, c' est vous. J' ai lu toutes les pages vraies, délicates et douces, en compagnie de ma femme et de quelques amis dans cette solitude. Tout à l' heure, tout le monde a pleuré, la noble femme qui lisait à haute voix (ma femme à cause de ses mauvais yeux ne pouvant lire elle-même) s' est arrêtée, étouffée en sanglots, et a fermé le livre, entourée de coeurs émus et d' yeux en pleurs, et j' ai besoin de vous redire que nous vous aimons. V H. Ne prenez pas la peine de me répondre. Demain nous retournons à Bruxelles. Hélas ! L' absent est mort. Paris même pour moi n' est plus. J' embrasse ces anges que vous appelez vos filles. à Auguste Vacquerie. Chaudfontaine, 77 bre. Cher Auguste, bien qu' une dépêche électrique, publiée par tous les journaux, annonce que je suis à Genève avec Garibaldi et Louis Blanc, j' ai assez d' ubiquité pour pouvoir répondre de Chaudfontaine à votre lettre arrivée hier. Votre doux envoi nous a émus profondément, et les yeux de la mère sont restés longtemps fixés sur ces chères feuilles vertes, qui leur ont fait du bien. Le 4 septembre nous parlions, elle et moi, de notre fille et de votre frère, et pendant que vous étiez sur la tombe, nous étions dans le souvenir. Moi, vous le savez, j' évoque sans cesse les morts, penser à eux, cela les fait venir vers nous, quand notre mémoire appelle, leur ombre s' approche. Je suis beaucoup plus voisin de l' autre vie que de celle-ci, et il me p75 semble que j' ai parfois devant l' oeil de mon âme des silhouettes très nettes de ce grand monde de lumière qui vit au delà de nous. De là ma foi profonde dans la mort, qui est la plus grande des espérances. -cela me rend très facile la descente de la pente obscure appelée vieillesse. -vous, qui avez la jeunesse virile et la vie en plein midi, vous savez pourtant si bien tout comprendre que vous ne me trouverez ni chimérique, ni visionnaire. Les tombes vous parlent à vous aussi, d' un peu plus loin, mais tout aussi distinctement qu' à moi. Au besoin, vous cueillez sur le tombeau le rameau sacré. Merci de nous l' avoir envoyé. Je suis en communion aussi intime avec votre grand coeur qu' avec votre grand esprit. V. à Paul Meurice. samedi 147 bre. Cher doux ami, je suis un vil mendiant, je viens vous déranger au milieu de vos travaux de toutes sortes, quelle somme puis-je tirer sur vous pour le mois d' août d' Hernani ? Nous arrivons de Chaudfontaine où nous avons vécu dans les ruisseaux, les feuillages et les prairies à raison de cent francs par jour, et me revoilà à sec. Pardon. Merci. -j' apprends que les beaux messieurs de bois doré ne seront joués que le 20. Quel beau lever d' aurore que cette reprise d' une oeuvre profonde et charmante ! Hélas, mon coeur seul y sera. V. Est-ce qu' il ne me sera pas donné de vous voir ? Je ne partirai pas avant le 307 bre. au même. Bruxelles, 167 bre. Merci de la bonne nouvelle pour Ruy Blas . J' ai une si charmante reine d' Espagne que je renonçais à regret à ce royaume. Je suis heureux de voir que sa couronne lui est rendue. Dites-le lui, et mettez-moi aux pieds de sa gracieuse majesté. -certes, je retarderai mon départ de Bruxelles, puisque p76 j' ai chance de vous voir. Je ne partirai pas avant le 4 ou 5 octobre. Nous attendons notre excellent et cher émile Allix. J' avais vu l' entrefilet de la liberté , et je vous attribuais d' instinct cette haute diplomatie. -d' après votre indication, je tire sur vous 9500 fr. à bientôt, mea spes . Je vous serre dans mes bras. V. J' envoie mon bravo spécial à M Lafont, qui va avoir un grandissime succès dans votre superbe rôle. au même. Bruxelles, mardi soir 24 septembre. Ma foi, tant pis, je vous écris coup sur coup, mais c' est que je suis si content ! Tous les journaux constatent votre succès magnifique. Tout à l' heure, dans mon petit groupe, qui est une famille, j' ai bu à la santé des beaux messieurs de bois doré . J' ai prononcé la santé " la centième " , et j' ai eu, moi aussi, un beau succès. Charles a applaudi, Victor a applaudi, Allix a applaudi, ces dames ont applaudi, et je crois que Georges a battu des mains. Il en a le droit, ayant fait sa première dent. Qui peut mordre a droit d' admirer. Je vous aime, cher Meurice. Je ne le sens jamais mieux que dans vos triomphes. J' en suis. J' aime votre esprit, parce qu' il est doux et puissant, original et vrai, neuf et pathétique. Nombre de scènes trouvées par vous sont des chefs-d' oeuvre, et vos drames passionnent le penseur en même temps qu' ils remuent la foule. Je rabâche. Encore une preuve que je vous aime. Nous vous espérons ici dans quelques jours. Venez nous voir entre deux acclamations. Il y aura éclipse à Paris et lumière à Bruxelles. Félicitez notre reine de son éclatante réussite. à Adolphe Pelleport. 277 bre. Mais venez, cher poëte, vous logerez je ne sais où, mais vous mangerez chez nous. Notre fin d' été est vraiment charmante, et vous vous ajouterez à tout ce qui nous aime et à tout ce que nous aimons. à bientôt, n' est-ce pas ? Victor Hugo. p77 à Paul Meurice. jeudi 10 octobre. Je pars ce soir, lundi je serai à Hauteville-House. J' ai reçu hier deux lettres qui m' ont été au coeur, une de vous, exquise, une d' elle, charmante. Dites-lui que, pour tout, je suis à ses ordres, et que mon bonheur serait de lui voir jouer Tisbé, sub umbra alarum tuarum . Le temps est noir, il pleut ; l' ouest souffle, le vent est furieux, mais je vous aime. V. à Madame Victor Hugo. lundi 14 octobre. Chère bien-aimée, me voici dans ta maison. Je la trouve très en ordre, et j' embrasse Julie sur la joue droite pour toi et sur la joue gauche pour moi. Je suis parti le coeur gros, triste de vous quitter tous. Il serait pourtant si facile de vivre ensemble et de ne point nous séparer. Nous sommes bien bêtes, nous qui avons tant d' esprit. Hauteville-House se moque de nous, et est plein de fleurs. J' ai eu une première traversée belle et bonne, et une deuxième assez rude, j' ai un peu craché, mais j' aime le mal de mer. J' ai donc vomi avec joie ; l' empire aussi fait vomir, mais lugubrement. J' espère que vous êtes tous bien là-bas, Alice toujours charmante, Charles toujours bon, Victor toujours doux, toi couvrant tout de tes ailes. Je mets dessous le petit Georges. Quel doux être ! Qu' il soit béni ! Charles et moi travaillons pour lui. Son cher sourire lointain, après avoir été ma joie, est aujourd' hui ma tristesse. Je vous serre dans mes bras, mes bien-aimés. V. Amitiés aux amis. Je vous envoie les baisers de Julie petite soeur. Elle m' a vraiment accueilli bien gentiment. Sénat m' a inondé de cabrioles, ses quatre pattes sont partout marquées sur moi. -et je vous embrasse encore tous, et je t' embrasse, chère femme bien-aimée. N' oubliez pas de m' envoyer trois photographies de Georges, deux pour ces deux dames, une pour moi. p78 à Charles et à François-Victor. H-H, dimanche 20 octobre. Mon Victor, d' abord, je coupe ceci pour toi, et je commence par ce qui t' intéresse, puis je passe à toi. Ceci est coupé dans un article de M Jouvin, et tu vois que j' avais raison dans ce que je disais l' autre jour à notre excellent ami M Ulbach. Donc je n' ai pas eu tort de lui envoyer la préface de Paris-guide . Enfin, voici en quel français mon arrivée ici est annoncée dans la gazette : l' illustre poète retourna à Guernesey (hier) mardi. Le petit sac aux journaux vidé, j' arrive aux affaires. J' avais, en partant, prié M Van Vambeke de déposer chez M Lambert mes titres de rente italienne, de prendre un reçu de ce dépôt, et de m' envoyer directement ce reçu à Guernesey par lettre chargée . Or aujourd' hui 20, je n' ai encore rien de M Van Vambeke, quoique l' achat ait dû être fait le 7 octobre. Vois, je te prie, M Van Vambeke, dis-lui que j' attends toujours le reçu de mes titres déposés chez le correspondant de Rothschild à Bruxelles, et presse-le de me l' envoyer le plus tôt possible. J' ai trouvé ici, m' attendant, d' innombrables lettres de tous les pays, surtout des pays opprimés, et plusieurs du plus haut intérêt. Elles vous passionneraient tous, que n' êtes-vous là ! -le pauvre et brave Labrousse est donc mort ! à mon tour je regrette de n' avoir pas été à Bruxelles. Je lui eusse dit dans sa tombe l' adieu de l' exil. J' ai eu affaire ici à une certaine anarchie, mais j' ai déjà rétabli l' ordre. Tout marche à peu près. Un détail, il est venu cet été près de mille visiteurs étrangers à Hauteville-House. J' ai eu à feuilleter en arrivant un registre chargé de noms et d' inscriptions. Les colonels anglais et les révérends américains abondent. M Kesler n' a toujours pas reçu son draft de Mme Montgomery Atwood. Dis à M Lacroix qu' il fait l' article pour Paris-guide dans le daily news . Toutes les santés sont bonnes ici. J' espère que les beaux yeux de ta chère mère sont vifs et joyeux. Je vous serre dans mes bras tous, les grands et le petit. Mets à cette lettre minuscule un timbre de 10 centimes, et jette-la à la poste. p79 à Monsieur Ch Le Balleur Villiers, Mazas. H-H, 21 octobre. Je suis absent en été, et je trouve en rentrant à Hauteville-House votre lettre du 21 juillet. Je vous remercie, mon cher proscrit, de votre souvenir, de votre courage, de votre dévouement aux nobles causes, et je vous serre la main. Victor Hugo. Ma lettre vous parviendra-t-elle ? à Auguste Vacquerie. H-H, 23 octobre. Les journaux m' arrivent, bravo ! Je lis l' excellente note de P De St-Victor, le charmant compte rendu de M H Ferrier. Immense succès. Je vous l' avais demandé. Il ne vous a pas été difficile de me le donner. Merci. Je bats des mains par-dessus la mer. V H. à Flourens. Hauteville-House, 27 octobre. Un mot, monsieur, in haste . J' ai trouvé ici, en arrivant, après une absence de trois mois, une montagne de lettres, un arriéré énorme. J' ouvre aujourd' hui votre lettre du 2 août. Vous le savez, je suis tout dévoué aux peuples, à la Grèce, à la Crète. On peut toujours et partout compter sur moi. Dites-le bien à M Saravas. Cette lettre est pour lui comme pour vous. La p80 brochure a sans doute paru. Elle est excellente, elle est concluante. Je lui eusse certainement écrit la page d' adhésion ; il est trop tard, je pense, et c' est une tristesse pour moi. Du fond de ma solitude, j' assiste au supplice du genre humain. Je crie et je lève les mains au ciel. Si vous lisiez les lettres que je reçois, vous frémiriez. Toutes les souffrances s' adressent à moi ; que puis-je, hélas ! N' importe, je fais comme je peux, e que je peux. Je jette les pierres de mon désert dans le jardin des tyrans. Oui, comptez sur moi. Jusqu' à mon dernier souffle je lutterai pour les opprimés. Là où l' on pleure, mon âme est là. Vous êtes un vaillant coeur, un noble talent, un bras robuste et dévoué. Vous pensez et vous combattez, je vous serre la main et vous aime. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. H-H, dim 278 bre. Chère bien-aimée, ta douce et charmante lettre a ravi le goum guernesiais. Tu dictes comme tu écris, avec un charme exquis. Je te remercie du baiser donné au grand front sérieux de Georges, mais je ne veux pas qu' il soit sérieux, de même que je ne veux pas que tu sois triste. Tes bons et doux enfants autour de toi ont pour fonction de te faire la vie heureuse. Il paraît que Hernani a été interrompu le 24. Avez-vous su pourquoi ? Quand tu écriras à émile Allix, prie-le de faire passer à Le Balleur, qui est à Mazas, ce petit mot. Je pense qu' il en a le moyen. J' applaudis à tous tes efforts de réformes économiques. Nous ne sommes pas loin d' un temps de tempête, et la prudence est utile. L' avenir s' appelle Georges. C' est pourquoi il me préoccupe. à Madame Victor Hugo. à Charles et à François-Victor. H-H, dimanche 39 bre. Vous avez admirablement bien fait d' agir, mes bien-aimés. Remerciez notre excellent ami Ulbach pour ses dix lignes, qui sont parfaites. Remerciez aussi notre cher Paul. Maintenant que nous sommes dans le secret des vraies résistances, il faut beaucoup pardonner à Paul dans les choses passées. p81 Les trahisons du bon théâtre-français n' auront abouti jusqu' ici qu' à faire faire à Hernani dimanche une recette monstre de 7024 fr. C' est bien fait. Mais à force de coups d' épingle ils finiront par arriver au coup de poignard. Je le prévois. Quant à Ruy Blas , la croix d' honneur de Chilly se dresse entre l' odéon et moi. Lisez, entre vous seulement, cette lettre de Meurice. Elle vous mettra au courant. Voici aussi un mot de Julie. Je vous écris in haste . Je compte en finir aujourd' hui de ma montagne de lettres arriérées. Il y en avait 8 ou 900. En répondant à une sur 10, cela a fait 90 lettres, c' est-à-dire environ 200 pages. Tel est le boulet que je traîne. Mais je vous aime. Je songe avec attendrissement au commencement de chanson du petit Georges. Qu' il soit béni, ce doux être. Chère femme bien-aimée, je remercie tes beaux yeux, s' ils vont mieux ; sinon je les gronde. Et puis, je vous serre tous et toutes dans mes vieux bras. Quant à Ruy Blas , je ne ferai aucune concession d' aucune espèce. à François-Victor. H-H, 79 bre. splendid traduction, voilà, mon Victor, ce que vient de me dire de ta traduction un visiteur anglais enthousiaste de ton monument élevé à son poëte. Cet anglais m' apportait une lettre de lady Thomson, trésorière de l' oeuvre des enfants pauvres à Londres, m' annonçant qu' à cette heure mon idée, très populaire en Angleterre, avait produit ce résultat de nourrir, seulement à Londres, 6000 petits pauvres. six mille, en toutes lettres. Cela ne m' empêche pas de nourrir aussi un peu la place des barricades. Voilà, ci-incluse, une traite de 1600 fr à l' ordre de ta mère. Je fais à Charles un cadeau de 100 fr que tu lui remettras. Il reste en compte pour la maison 1500 fr. Je t' embrasse, fils bien-aimé. à Charles. H-H, 7 novembre. Mon Charles, j' avais entendu ton récit, aujourd' hui je le lis. Entendre, c' est une impression, lire en est une autre. C' est à peu près la différence qu' il y a entre le vin de Clos-Vougeot récolté perpendiculairement à la p82 rivière ou récolté horizontalement. C' est le même vin, avec un autre bouquet. De même quand on écoute, l' impression est plus vive, et quand on lit, plus profonde. Ton voyage en Zélande est simplement superbe et charmant. (dans le troisième numéro, je n' en suis encore que là, il y a lame et lame . Mets flamberge , n' importe quoi.) tu me fais dire des choses magnifiques, sur l' âme ici, et à la fin (je m' en souviens) sur l' art et la peinture, à propos de Delacroix. Je te demande la permission de te payer mes paroles cent francs, que Victor te remettra de ma part. Je suis chargé d' un baiser maternel pour Georges et j' y ajoute un baiser fraternel. Ton père par le sang, ton frère par l' esprit. J' embrasse ma chère Alice. à Madame Xxx. Hauteville-House, 7 novembre. Je m' empresse, madame, de vous répondre. Votre gracieuse lettre me charme et m' attriste. Hélas, vous êtes donc, vous aussi, de ceux qui ne me croient point quand je parle de mon isolement. Je suis en ce monde un mécontent, et par conséquent un solitaire. Je n' y connais plus que tout le monde . C' est-à-dire personne . En Amérique, je connaissais deux hommes, John Brown, qu' on a pendu, et Lincoln, qu' on a poignardé. En Italie, je connais Garibaldi, vaincu ; en Crète, Zimbrakakis, traqué ; en Russie, Herzen, chassé. Tel est mon bilan. J' ai demandé à Victoria la grâce du fenian Burke ; je l' ai eue. J' ai demandé à Juarez la vie de Maximilien. Trop tard. Mais l' eût-il accordée ? Je ne connais point M Johnson, qui est un traître. Je suis un proscrit ; si jamais vous êtes proscrite, nous ferons la paire. En supposant qu' un hibou puisse nicher près d' une fauvette. Vous me demandez si j' ai fait des vers sur l' égypte ? Oui. Dans les orientales (le feu du ciel) . Il y a en outre bounaberdi . Si j' ai fait des vers sur l' Amérique ? Oui, dans les châtiments . Vous allez donc passer la mer ? Vos blanches ailes ne craignent point les grands espaces. Vous êtes faite pour planer, ayant la beauté et l' esprit. Je ne connais pas un journaliste en Amérique, quoique plusieurs me soient sympathiques. Si vous rencontrez une belle américaine, Madame Montgomery Atwood (en Europe en ce moment, je crois), montrez-lui cette lettre. Elle a influence dans plusieurs grands journaux, et vous aidera gracieusement. p83 Je ne puis écrire tout ce que je dirais, la police de France intercepte mes lettres. Soyez heureuse, madame. Vous méritez le succès. Vous l' aurez. Je me mets à vos pieds. Victor Hugo. à Jules Lermina, rédacteur en chef du corsaire. Hauteville-House, mardi 12 novembre. Mon vaillant confrère, vous voilà dehors, car, libre, vous l' avez toujours été. Plus on est à Mazas, plus on est dans la république. L' esprit s' affranchit d' autant plus qu' il a plus de verrous à sa porte. J' ignore si ma lettre vous parviendra, mais je tiens à vous envoyer, à vous et à vos généreux et éloquents compagnons de plume et de guerre, mon cordial serrement de main. Applaudissement et bravo au jeune et brillant corsaire . Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 12 novembre. Je vous écris in haste . Doux ami, soyez toujours mon oracle. Ma conscience parle comme vous. D' après votre indication, je tire sur vous 12000 francs ( douze mille fr). La traite vous sera présentée le 16. En outre Mme D' A vous présentera un bon de 500 fr. (voudrez-vous lui envoyer cette lettre.) cela fera en tout 12500 fr. Je vous envoie un timbre-poste français. Je me débarrasse comme je peux de cette effigie. Daignez l' agréer. Que faites-vous ? Quelle oeuvre méditez-vous ? Quel succès couvez-vous ? C' est de vous que je m' occupe. Je doute de Ruy Blas , mais je suis sûr de vous. Quant à Ruy Blas , l' odéon, je crois, se dérobe. Je vous aime bien. p84 à François Coppée. 13 novembre. Mon noble et cher poëte, je savais tout et je ne croyais rien. Est-ce que vous n' êtes pas cristal et lumière ? quis dicere falsum audeat ? vous avez raison de m' aimer un peu. Mon coeur, poëte, est avec vous. Victor Hugo. Serrement de main à M J Christophe. Ne connaissez-vous pas M Jean Aicard ? J' ignore son adresse. Voudriez-vous lui transmettre ce mot ? Merci. à Auguste Vacquerie. H-H, 149 bre. Je reçois votre lettre. Vous êtes grand en tout. Cher Auguste, vous pensez à moi quand c' est de vous qu' il s' agit. Je suis préoccupé de vos démêlés avec Thierry, non pour moi qui m' attends à tout et suis résigné à toutes les formes de l' exil, mais pour vous, c' est-à-dire pour nous, dont vos drames sont la joie et dont vos succès sont le triomphe. Que va-t-il advenir de votre état de guerre avec le théâtre-français ? Je comptais sur une grande oeuvre de vous cet hiver. Vont-ils l' ajourner ? Je connais les vieilles chausse-trapes du théâtre-français, et Thierry a dû en ajouter de nouvelles. Renseignez-moi, parlez-moi de vous, de vos oeuvres inédites et attendues, de ce que vous avez fait et créé cette année, du théâtre que vous choisirez, et de ce que nous devons espérer. Je remercie mon cher Meurice d' accepter la surcharge du français, ayant déjà l' odéon sur les bras, et d' étendre à Hernani sa tutelle de Ruy Blas . Dites-le lui, mon pronostic est ceci : on poignardera Hernani et on supprimera Ruy Blas . J' en rirai, si vous avez, vous, un grand succès n' importe où : où vous irez, la gloire ira. Je vous serre les deux mains. V. p85 à Monsieur Soundoukjanz. Hauteville-House, 169 bre. J' ai été absent, monsieur. à mon retour je trouve votre lettre excellente. J' accepte avec empressement l' offre que vous voulez bien me faire, et je vous envoie tous mes voeux de succès. Recevez l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Charles. H-H, 17 novembre. Toi aussi, mon Charles, tu " ensorcelles l' admiration " , mais mieux que Delacroix, et par le charme. La ligne du beau est dans ton style, ce qui n' empêche pas ton style d' être vivant, ému, poignant et au besoin pathétique. Témoin cette belle mélancolie, si profonde, sur les bêtes prisonnières de l' homme. La tempête nous bloque, ce qui fait que nous n' avons eu qu' hier samedi, fort tard, la fin de ton vh en Zélande . Une de tes voyageuses te lit et te relit, éperdue d' enchantement. Kesler dit : c' est de premier ordre . Julie est vaincue dans ses retranchements catholiques et parle de toi à Sénat comme d' un maître. Tu as un très grand succès des journaux ; le corsaire et le figaro te citent avec louange ; Chassin, dans le phare de la Loire , extrait, en deux colonnes, toute mon opinion sur les églises, magnifiquement sténographiée par toi. Son article est intitulé : une idée patriotique . Si tu veux continuer, et tu voudras (n' est-ce pas, chère Alice ? N' est-ce pas, petit Georges ? ) tu auras avant peu dans la presse une situation de premier ordre (bah ! Je pille Kesler). J' espère que les yeux de ta bien-aimée mère se comportent bien. Tout est en bon état ici, malgré l' ouragan. Je vous serre tous étroitement dans mes vieux bras. Comme tu parles avec grâce de Victor et de sa monumentale traduction ! Auguste est brouillé avec Thierry. Voilà Hernani en grand péril. Quant à Ruy Blas , j' ai fait mon deuil de l' odéon. Chilly fait la paire avec Thierry, j' en ai peur du moins. Si M Chilly, qui fait des mots contre moi, voulait jouer Ruy Blas qu' il m' a demandé en des lettres si enthousiastes et si pressantes (que j' ai), les répétitions seraient commencées. p86 à Madame Victor Hugo. H-H, 22 nov. La nouvelle servante à l' essai fonctionne depuis deux jours. Elle paraît zélée. Julie la dresse. Je recommande qu' elle soit un peu élégante et pas bigote. Tu vois que je vais au-devant de tes souhaits. Je voudrais que tous, vous reprissiez en gré ce pauvre Hauteville-House, si désert sans vous. Mon coeur se remplit d' ombre quand j' entre dans vos chambres vides. Pourtant avant tout, je veux que vous soyez heureux. Je veux qu' aucun coeur ne souffre, excepté le mien. Aimez-moi tous, mes bien-aimés, car je suis à vous et en vous. Vous êtes ma vie, lointaine et pourtant adhérente à mon âme. Chère femme bien-aimée, tes lettres sont bien douces. La tendresse y est à l' état de parfum. Je respire une lettre de toi comme la fleur de notre radieux printemps. Oh oui, il faut nous réunir tous. Je vous serre dans mes bras. Je te remercie de tes préoccupations pour l' économie, et des soins que tu donnes à la maison. à Jules Claretie. H-H, 239 bre. Cher et vaillant confrère, le souffle qui est dans votre beau livre, le cri de la liberté indignée, vous le retrouverez dans ces vers. Je vous envoie la voix de Guernesey en échange et en remerciement des derniers montagnards . Je salue en vous un noble esprit révolutionnaire. Vous avez l' éclat du talent et la dignité de l' âme. Personne ne vous dépasse dans la jeune génération dont vous êtes. Vous unissez à l' enthousiasme la maturité, deux puissants dons. Vos montagnards comblent une lacune dans l' histoire. Le sujet est merveilleusement choisi et traité supérieurement. Je vous envoie avec bonheur mon plus cordial shake-hand . Victor Hugo. p87 à Madame Victor Hugo. à ses fils. H-H, 23 novembre. Je vous envoie un mot in haste , mes bien-aimés. Vous trouverez sous ce pli du nouveau. Je n' ai pu tenir plus longtemps à l' indignation. Je jette ce cri. Lisez. Hernani est compromis et Ruy Blas est interdit ; cela ne fera pas lever l' embargo. Mais avant tout le devoir. Vous distribuerez les exemplaires selon les indications. J' envoie à Georges le sien. J' espère que vous serez contents. Ma bien-aimée femme, je veux absolument que tes beaux yeux deviennent bons. C' est leur devoir. Entends-tu ? Il y a une escroquerie de Chenay qui se couve à l' horizon. Je la flaire et je vous la signale. Tendre embrassement. à Paul Meurice. H-H, 239 bre. Je vous envoie ceci pour vous, je vous l' envoie aussi pour Michelet. Le devoir criait. J' ai obéi. Ceci gâterait les affaires de Ruy Blas si elles n' étaient pas déjà gâtées. Vous savez que M Chilly fait contre Hernani et Ruy Blas des mots que Dumas envoie au figaro . J' en suis à recevoir de ces coups de pied-là. Je ne me croyais pourtant pas encore mourant. ô que c' est doux un ami comme vous ! V. écrivez-moi si ceci vous est bien arrivé. Nous sommes dans un temps de poste coupée de police. à Michelet. 23 novembre. Cher grand penseur, votre Louis Xvi complète cette oeuvre utile et puissante. Vous êtes dans l' histoire plus qu' un flambeau, vous êtes un regard ; le flambeau éclaire, le p88 regard comprend. Vous montrez les faits par le dedans. Explication magnifique. Je vous ai envoyé ma préface Paris ; aujourd' hui je vous envoie ce que ma conscience m' a dit de crier. Vous m' approuverez, je n' en doute pas, et vous m' aimerez, je l' espère. tuus. Victor Hugo. aux membres de la république de Puerto-Rico. Hauteville-House, 249 bre. La république de Puerto-Rico a vaillamment défendu sa liberté. Le comité révolutionnaire m' en fait part, et je l' en remercie. L' Espagne hors de l' Amérique ! C' est là le grand but ; c' est le grand devoir pour les américains. Cuba libre comme Saint-Domingue. J' applaudis à tous ces grands efforts. La liberté du monde se compose de la liberté de chaque peuple. Victor Hugo. à un poëte. 24 novembre. Nous sommes d' accord, monsieur. Je ne crois pas au Christ, mais aux Christs. Tout vient de Dieu. Vous trouverez dans les misérables et aussi dans William Shakespeare ma définition de Dieu. Ce credo vous satisfera, je n' en doute pas, car il conclut comme vos beaux et nobles vers. Dieu est la sève, nous sommes les fruits. J' ai écrit sur un des murs de ma maison d' exil : deus dies. je vous serre la main, poëte. Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 24 novembre, Hauteville-House. Chère Mademoiselle Louise, ce que vous me demandez me serait bien doux, mais le devoir est sombre ; vous savez, j' ai écrit le vers : et s' il n' en reste qu' un, je serai celui-là. p89 Hélas, où sont les belles années ? Que de choses évanouies ! Oui, nous causerions de tout, et je suis sûr que je retrouverais toujours votre grand esprit et votre généreux coeur. Hélas ! Hélas ! Phoebus De Chateaupers est sénateur, le journal des débats m' est devenu ennemi (hors Janin) ; votre admirable père le tournait vers l' avenir, la rédaction actuelle le tourne vers le passé, ce que je déplore, car les moments difficiles approchent. C' est égal, votre douce lettre m' a fait du bien. Il m' a semblé entendre l' exquise harmonie d' autrefois, cette musique profonde qui est dans votre âme. Je suis à vous de tout mon dévouement et de tous mes respects. Amitiés à édouard. Victor H. à Paul Meurice. H-H, 25 nov. Je commence, comme toujours, par vous obéir. Voici le traité signé. Maintenant voici quelles seraient mes raisons pour ne point le signer : 1 vous avez reçu ma lettre d' hier (et ce qu' elle contenait). Vous y avez vu la mention d' un mot de M Chilly contre Hernani et Ruy Blas (l' exil écrémé) trouvé charmant par Dumas (il faut toujours tout pardonner à Dumas) et envoyé par lui au figaro , qui a fait à Chilly (et à Dumas) la malice de le publier. 2 M Chilly n' ayant point démenti le mot, il est acquis. 3 M Chilly prenant cette situation nouvelle, il m' importait (je crois) de garder vis-à-vis de lui ma situation ancienne. 4 or, ce traité est, dans mes relations avec l' odéon, ce qu' on appelle en charabia de droit, une novation . 5 bien que la date reste la même, si M Chilly veut, il s' en servira contre l' ancien traité (un même objet ne pouvant être régi par deux traités différents) et M Chilly serait toujours bien sûr d' avoir les tribunaux pour lui. 6 si sûr, que je me garderais bien d' y recourir. Je laisserais l' affaire Ruy Blas tomber dans l' eau, et M Chilly tomber dans la légion d' honneur. Pesez ceci, avec Vacquerie, et décidez souverainement. Si vous jetez le traité au feu, c' est que j' ai raison. Si vous le remettez à Chilly, c' est que j' ai tort. Vous ne pouvez vous tromper. Je vous serre dans mes bras. Ma lettre grosse d' hier vous est bien arrivée ? ex imo tuus. V. p90 au même. tout à l' heure, j' ai eu comme un coup de poing. Le hasard me fait jeter les yeux sur la voix de Guernesey et dans les premières pages, je vois ces deux rimes : ennemis-amis qui, bien que dans Voltaire, ne riment pas. Voilà ce qui s' était passé : j' avais fait deux vers ; celui qui a été imprimé et celui-ci qui ne l' a pas été : hélas ! Vous voilà donc pour jamais endormis ! J' ai rayé le premier, à cause de la rime fausse amis-ennemis , et conservé le second qui est le bon. Julie, ma copiste, s' est trompée, a omis le vers conservé et maintenu le vers rayé. J' ai corrigé machinalement l' épreuve, ma bête n' a pas vu la bêtise et de cette façon me voilà avec une fausse rime sur la conscience. Priez pour moi, qui que vous soyez, corrigez la faute sur votre exemplaire en substituant au vers beaux, vaillants, etc..., le vers : hélas ! Vous voilà donc... etc., et dites à tous les poëtes que vous rencontrerez que je leur demande l' absolution. Il n' y a pas de petites choses dans l' art. H-H, 2 xbre. V H. à Albert Lacroix. H-H, 3 xbre. Mon cher Monsieur Lacroix, je viens de lire et d' annoter rapidement votre lettre à notre excellent ami commun M Guérin. Elle contient beaucoup d' erreurs involontaires, et j' aurais pu multiplier les observations. J' aime mieux vous envoyer quelques bonnes et cordiales paroles. Il n' y a entre nous aucun engagement pour l' avenir, ni partiel, ni général, ni pour un volume, ni pour dix, mais il y a, ce qui vaut souvent mieux que les traités, estime sérieuse et réciproque, et réel désir, de mon côté du moins, de continuer les relations d' auteur à éditeur. Je vous répète ce que je vous ai dit déjà à plusieurs reprises, que je désire conserver ma liberté et vous laisser la vôtre, que cela ne m' empêchera en aucune manière d' écouter, et, j' espère, d' accueillir vos propositions, si vous jugez à propos de m' en faire, quand j' aurai un ouvrage prêt à paraître, et que, dans tous les cas, il me p91 semblerait bien difficile, sinon impossible, de faire, avec quelque éditeur que ce soit, un traité d' ensemble avant d' avoir terminé le livre 93 . Alors seulement je serai maître de mon loisir, et je pourrai entreprendre, avec suite et sans lacune, la série de mes publications futures. Ce 93 à faire me crée une sorte de servitude ; c' est la servitude d' un devoir ; car il y a du devoir dans ce livre. Je suis forcé d' ajourner votre proposition, et d' autres ; mais, je vous prie, ne vous méprenez pas. Laissons de côté les petits détails, et soyez sûr qu' il ne tiendra pas à moi que nos relations de cordialité et d' affaires ne continuent, non seulement sans décroître, mais encore en s' améliorant. Croyez-moi bien affectueusement à vous. Victor Hugo. à Alfred Sirven. Hauteville-House, 8 décembre. ... de toutes les prisons, celle que je connais le mieux, c' est l' exil. Voilà seize ans bientôt que je tourne dans cette cage. Enfant, j' allais jouer au jardin des plantes, je montais sur le labyrinthe, et j' apercevais un grand toit plat avec une guérite et un soldat flânant, l' arme au bras. Ma mère me disait : c' est une prison ! La prison peut être fort grande. Une chose plate sur laquelle marche le soldat, c' est aujourd' hui l' Europe. Plus tard, j' ai connu l' intérieur de sainte-Pélagie par deux de mes vieux amis, Béranger et Lamennais. Béranger, peu de temps avant sa mort, m' écrivait : -j' ai commencé par la prison et vous finissez par l' exil. Et je lui répondais : tout est bien. Espérons, mon cher ami, l' avenir est une aube. Je vous serre cordialement la main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 8 décembre. Vous m' avez écrit sur ce cri de colère et de devoir des choses hautes et profondes. Votre lettre m' a ravi, cher Auguste, et aussi, et surtout encore, p92 par la bonne nouvelle qu' elle me donnait. Vous faites un Faust . Bravo ! in excelsis ! nous allons donc avoir un Faust . Sujet magnifique, infernal et sidéral, manqué par Goethe. Goethe est un poëte allemand dans le goût Louis Xvi, fort surfait aux dépens de Schiller et d' Hoffmann. Vous reprenez Faust à cet olympien de carton. Je trépigne et j' éclate en applaudissements. Je vous envoie tous ceux que Ruy Blas n' aura pas. Le voilà remuselé, mon répertoire mauvais coucheur. C' est bien fait, et l' empire est sauvé. Vous savez qu' en publiant la voix de Guernesey je ne me suis pas dissimulé que Bonaparte me répliquerait par Ruy Blas au violon. Bravo, Bonaparte ! Vaillant ami, faites, vous et Meurice, ce que vous trouverez bon et utile en présence de cette nouvelle turpitude qui date le seizième anniversaire de l' exil. Tous deux vous êtes moi plus que moi-même. manibus vestris rem vestram commendo. acclamations à Faust ! à Paul Meurice. H-H, dimanche 8 décembre. Je pousse le cri de Guernesey. Bonaparte bâillonne mon théâtre. C' est bien. Voilà Ruy Blas interdit et vous allez voir Hernani arrêté. Puis le silence se refera sur mon oeuvre dramatique. Que pense M Dumas de l' exil écrémé ? Il est vrai que de votre Hamlet il dit mon Hamlet . Tout est bien. J' ai fait mon devoir, et je suis content. Non, je n' écrirai pas à M Chilly. Au bâillon je réponds par le silence. Je vous donne absolument carte blanche, mon doux et généreux ami, à vous et à mon cher Vacquerie. Vous êtes là, et vous savez mieux que moi ce qu' il faut faire. Faites pour le mieux. Cher Meurice, que me font mes aventures ! Vous venez d' avoir coup sur coup deux triomphes, les bois doré et Hamlet . Je me réfugie sous votre auréole, et ma foi, elle me va. Je pense que vous avez reçu mon dernier envoi, contenant la voix de Guernesey pour Madame Sand. Dans cette lettre, je vous parlais beaucoup de vous. Dans celle-ci je ne vous parle que de moi. Mais vous savez bien la place que tiennent dans mon coeur vos bonheurs, vos tristesses, vos joies. Je veux rester sur ce mot, et espérer. tuus. p93 à Charles et à François-Victor. H-H, dimanche 8 décembre. Comme je l' avais prévu, la voix de Guernesey me coûte Ruy Blas . Tout est bien. C' est le devoir fait, et bien fait. Cela date bien le seizième anniversaire de l' exil. Meurice m' écrit : chacun des vers de la voix de Guernesey vous coûte cinq cents francs. -je le savais. Au moment où j' ai mis à la poste les cinquante lettres contenant le premier envoi, j' ai dit à Kesler : voici cinquante lettres qui me coûtent chacune deux mille francs . Puis je les ai jetées dans la boîte. Vous voyez que je connais bien Bonaparte. Au reste lui aussi doit me connaître. Mon Charles, ton ravissant vh en Zélande est reproduit ici en entier dans la gazette et a sur ce rocher un succès fou, comme partout. Nous en rabâchons. Je fais réimprimer la voix de Guernesey . Je donne à ma bien-aimée femme (qui ne m' écrit plus, vilaine ! ) l' épreuve corrigée de ma main (ci-incluse). Je n' ai reçu aucune lettre, si ce n' est une très chaude de M Bérardi. J' admire le superbe silence de M Lacroix. En revanche, Hetzel m' a écrit des enthousiasmes. Un libraire paie pour l' autre. Et puis M Lacroix est bien plus l' éditeur de M Proudhon que le mien. J' espère que son bulletin du dimanche n' a soufflé mot de ces vers séditieux. J' ai reçu du reste dix ou douze journaux belges les reproduisant (souvent avec des points. Quelquefois tout entiers). Je vous serre tous, Georges inclus, sur ma vieille patraque de coeur. V. iterum. je mets ma femme en garde contre le sieur Chenay. à Madame Victor Hugo. H-H, 10 xbre. Chère femme bien-aimée, ci-contre la correspondance, demande et réponse. Comprenez, mes doux et chers conseillers, que je n' accepte pas p94 le dialogue avec Chilly. C' est avec Bonaparte que je cause. Je réponds au vrai auteur de la lettre. Je crois que l' étoile belge et autres journaux libres, publieront volontiers ces deux lettres. Faites-en des copies et donnez-les leur. Si c' est votre avis, s' ils objectaient la loi Faider, il ne faudrait pas insister. Chère amie, tu vas donc aller à Paris. J' espère que tu en reviendras tout à fait guérie, soit à Bruxelles, soit à Guernesey où tu es toujours désirée. Voici un bon de 300 fr sur Paul Meurice (ci-dessus). Défie-toi de Chenay. Souviens-toi de son escroquerie de 500 fr il y a deux ans. Refuse net de le voir. Je vous embrasse tendrement tous, y compris les six dents et les quatre pattes de Georges. Voici des exemplaires du nouveau tirage. Envoyez, je vous prie, à M Lebloys, 21, rue gaffart. Je suis averti que M Chenay veut te voir et t' exploiter par son chantage. Il faut absolument lui fermer la porte. J' écris à Vacquerie dans ce sens. J' envoie à Vacquerie ma lettre à L B pour qu' il la lui fasse tenir. à Auguste Vacquerie. H-H, 10 xbre. Je ne puis répondre à Chilly, car ce n' est pas lui qui m' a écrit. Je réponds au véritable auteur de la lettre. Voici la réponse. Si vous avez moyen de la p95 faire parvenir à son adresse, faites, mes admirables et chers amis. Il est important de maintenir la chose entre M L Bonaparte et moi. Quelle bonne et charmante lettre vous m' avez écrite, cher Auguste ! Et comme vous avez raison de tout point ! Je m' attends à la suspension d' Hernani et à sa suppression définitive. Disparu de l' affiche, il disparaîtra du répertoire. On ne le jouera plus. Soit. à vous. ex imo. détail à côté : j' ai remis votre mot à Julie. Permettez-moi de vous mettre un peu en garde contre M Chenay. Je désire que ma femme ne le reçoive pas. Rappelez-vous les 500 fr d' il y a deux ans. Il médite une récidive. J' ai averti ma femme. Aidez-moi. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 20 décembre. Un poëte exquis, c' est vous ; un ami charmant, c' est vous. N' ayez pas peur, les petites variations de l' aiguille mode ne signifient rien ; elles ne régissent que le théâtre Scribe et la littérature Feuillet. Là où vous êtes, est le goût ; là où vous êtes, est l' art. Vos exquises, vos belles odes du charivari font appel à la voix de Guernesey . La voici. Vous trouverez la chose sous ce pli. Mon écho vous répond : écho n' est plus un son qui dans l' art retentisse, c' est une voix qui dit : droit, liberté, justice. J' ai rectifié pour vous, sur l' exemplaire que je vous envoie, une rime fausse, ennemis, amis, qui est dans Voltaire, ce qui achève de la condamner. Cette rime vient d' une erreur du copiste qui a mis un vers raturé à la place du vrai vers. Donnez-moi l' absolution. Où diable avez-vous vu que je ne mettais jamais le nom de mes amis dans mes vers ? Vous pourrez bien quelque jour apprendre le contraire à vos dépens. Libre à vous de prendre cette menace pour une promesse. Est-ce que vous ne viendrez pas voir mon océan ? Il est en ce moment terrible, mais sublime. Si vous n' avez pas peur de sa grosse colère, venez donc passer un mois ou deux avec moi. Je vous logerai mal, mais je vous aimerai bien. p96 à Alfred Asseline. Hauteville-House, 22 décembre. Mon cher Alfred, je reçois ta lettre charmante, je fouille énergiquement le pantalon. Rien, rien, rien ! (Desmousseaux De Givré). La poche est vide comme la caboche d' un académicien. Je suis comme Marguerite de Savoie, veuve avant la noce. Je pleure mes étrennes. Il est probable qu' en emballant le pantalon, on aura fait tomber le petit écrin qui était dans le gousset. Fais faire, je te prie, de fortes recherches. Mais l' écrin lui-même ne me suffit pas, il nous faut ta femme et toi. Est-ce que vous n' allez pas vous arranger pour venir un peu à Guernesey ? Je n' ai malheureusement pas d' appartement convenable pour Mme Asseline, mais table le matin et table le soir, castaneae molles, voilà ce que je vous offre. Mets-moi aux pieds de ta femme par-dessus le marché, et sois jaloux. midi. -dernières nouvelles. -comme j' allais fermer cette lettre, arrive la poste, on m' apporte une petite boîte avec stamp ; c' est l' écrin. Je l' ouvre et j' admire. Rien de plus charmant. C' est un vrai bijou. C' est historique et chimérique. Merci, mon poëte, de cette jolie chose. dernière des dernières. -nombreuse compagnie chez moi à cause du christmas des petits pauvres. Une foule de femmes charmantes. Ton ravissant écrin a circulé de main en main. Admiration universelle. Chose extraordinaire, on ne l' a pas volé. à Auguste Vacquerie. H-H, 27 xbre. Cher Auguste, je veux que la première visite que recevra votre filleule soit la mienne. Voici ma carte. Mettez-la dans son berceau. Quand elle sera grande, vous lui expliquerez ce que c' est, et vous lui direz qu' un homme qui vous aimait tous a fait pour elle ce griffonnage. Elle va avoir, en entrant dans la vie, une grande chance. Vous allez être son père spirituel, c' est-à-dire le père de son esprit. Vos acteurs sont ravis, je le sais. Je sais toutes les bonnes nouvelles de p97 votre oeuvre. J' entends d' ici le sourd pétillement de cette grande flamme qui va éclairer et réchauffer Paris. Cher Auguste, bravo d' avance et toujours. Je vous envoie mon bonjour bon an en plein triomphe. Je suis un peu souffrant de ma vieille gorge revêche, mais votre succès sera ma santé. à vous. V. à Charles. à François-Victor. H-H, dimanche 29 xbre. Mes enfants bien-aimés, je consacre à vous payer ici ces dettes arriérées le dividende italien qui échoit le ier janvier. Les trois quittances, ci-contre, montent à 256 fr. Le dividende est de 375 fr. Il restera 119 fr. Or, voulant vous le donner tout entier, voici comment je distribue le reliquat à Charles : 50 fr. à Victor : 50 fr. à monsieur le petit Georges : 19 fr. Total : 119 fr. Je ne sais comment le dividende se touche. Je n' ai pas reçu de reçu (à signer). Que Victor s' informe près de M Van Vambeke. (à propos, avez-vous envoyé ma procuration à M De Haussy ? ) j' ai payé ici les 256 fr de vos dettes. Si M Van Vambeke vous remet les 375 fr, vous appliquerez lesdits 256 fr payés ici, aux dépenses de la maison. On va jouer Ruy Blas au parc. M Lavergne m' a écrit une lettre très bien pour me prier d' y assister. Mettez ma réponse (ci-incluse) sous enveloppe, à son adresse et envoyez-la lui. -je n' ai plus que la place de quatre baisers. Avez-vous remarqué le silence de Janin sur Ruy Blas ? Passe-t-il à l' ennemi ? Paris-magazine a fait une heureuse qui remercie. Victor a bien fait de payer à M Morijé les 25 francs. Je vous envoie les journaux locaux racontant notre petite fête d' ici. Peut-être ce contraste avec les rages de L B contre Ruy Blas vaut-il la peine d' être publié. p98 à Auguste Vacquerie. H-H, 31 xbre. Cher Auguste, en même temps que ce mot, vous recevrez, en book-post , sept cartes de visite : vous, P Meurice, P De St-Victor, ém Allix, Henri Rochefort, Alph Lecanu, Ph Burty. Chaque dessin porte le nom du destinataire (quel grand mot ! ) voulez-vous être assez bon pour les transmettre ? Je vous ai écrit hier. Ma lettre contenait, outre une lettre pour ma femme, un petit imprimé. Cela vous est-il arrivé ? Dites à ma femme qu' il y a une grande misère de naufragés à Blackenbergh, et que j' abandonne à ces pauvres familles mon droit d' auteur de la ire de Ruy Blas à Bruxelles. La bonne année 1868 sera la grande année si elle nous donne Faust . tuus. V. Svp ce mot pour Meurice. à Paul Meurice. H-H, 31 xbre. Cher Meurice, avez-vous reçu dans mes deux dernières lettres, 1, une voix de Guernesey pour M Berton. 2, une lettre pour Henri Rochefort, contenant un petit document ? -je me défie de la poste. Aujourd' hui je vous envoie ce petit mot par Auguste, plus ma carte de visite annuelle. Je l' ai faite moins sombre qu' à l' ordinaire pour qu' elle fasse sourire ma belle reine d' Espagne. pauca meo gallo, sed quia leget ipse lycoris. voici un nouvel an. Nouveaux succès pour vous, nouveaux bravos, ce qui sera nouvelle joie pour moi. Je me souhaite ma bonne année en triomphes pour vous. Et je vous embrasse. V. p99 à Scheurer-Kestner. mon gracieux et cher collègue, j' introduis près de vous M Albert Mérat. M Albert Mérat est un lauréat de l' académie, qui voudrait être un lauréat du sénat, c' est-à-dire employé sous vos ordres. Il mérite tout ce qu' il demande et beaucoup plus encore. Il vous dira en quoi vous pouvez puissamment le servir. Je vous le recommande de tout mon coeur, et je vous serre la main. Victor Hugo. à François-Victor. mon petit Victor, dis à ta mère que je paierai les 500 fr qu' elle doit sans rien retrancher de son allocation mensuelle. Seulement fais-lui remarquer, et remarque toi-même, que ces 500 fr là, son voyage et sa dépense à Paris, la pension de Charles, les dettes de Charles ici qu' il faudra achever de payer, les 1000 ou 1500 fr qu' il va falloir donner à Aubin, tout ce petit ensemble dévore cette année l' accroissement d' aisance qu' aurait pu avoir la maison. Heureusement rien de pareil ne se produira l' année prochaine, à l' exception de la pension de Charles. Je t' embrasse, cher enfant. à Albert Lacroix. samedi 19. Comme vous le désirez, mon cher Monsieur Lacroix, je vous accuse immédiatement réception de votre lettre, je suis forcé de réserver la question de l' association pendant quelques jours encore, car il s' agit de tiers, quel que soit mon désir de résoudre cette question dans le sens souhaité par vous. Vous faites bien de vous préparer. Je ne pourrai garantir pour les volumes que vingt feuilles par volume (édit princeps belge des misérables ) tout en estimant qu' il y aura plus de vingt feuilles. Il sera utile que vous veniez à Bruxelles dans les premiers jours de la semaine prochaine. Je répondrai là à toutes vos autres questions. Donc à bientôt, et, quant à l' association, croyez à mon désir de tout arranger comme vous le souhaitez. Mille cordialités. V H. 1868 T 3 p100 à François Coppée. 5 janvier. Au moment où je vous envoyais ma poésie irritée, vous m' adressiez votre poésie charmante. la voix de Guernesey rencontrait en chemin votre douce idylle du soldat et de la servante. Mon éclair se croisait avec votre rayon. Puissance du poëte ! Voilà le pioupiou et la bonne d' enfants transfigurés. On n' en rira plus. Quelle élégie vous avez tirée de ces silhouettes jusqu' ici grotesques ! melancholia. il faut toujours en revenir à la grande chauve-souris idéale d' Albert Dürer. La tristesse est notre rideau de fond. La vie se joue devant ; Dieu est derrière. Espérons. Je vous serre les mains, cher poëte. Victor Hugo. Voudrez-vous remettre ce pli à M Paul Verlaine, votre ami et le mien. à Madame Mary Floris. Hauteville-House, 5 janvier. Si vous ressemblez à votre lettre, madame, vous êtes charmante. Votre âme est dans votre lettre, et j' y crois voir aussi votre beauté. Je suis à vos ordres et je me mets à vos pieds. Victor Hugo. Voici ce que vous avez bien voulu me demander. à Jules Lermina. Hauteville-House, 9 janvier. Mon jeune et brillant confrère, vous complétez votre oeuvre démocratique. à la propagande littéraire vous allez joindre la propagande politique. p101 Vous avez le talent, vous avez la volonté, vous avez le courage, et de plus l' épreuve vaillamment traversée. Je vous applaudis. Le secret du succès, vous l' avez : franchise. Vous réussirez. Tenez vos promesses ; tenez-les toutes, et soyez tranquille. Vous vaincrez. Soyez le journal acceptant pleinement la révolution, l' acceptant dans 1789, formule de ses principes, et dans 1830, formule de ses idées ; combattant la réaction littéraire comme la réaction politique ; signalant dans la critique doctrinaire comme dans la politique absolutiste le même effort rétrograde ; dirigeant le socialisme vers les hauteurs, et plutôt du côté du droit que du côté des appétits ; réclamant en tout la libre pensée, la libre parole, la libre association, la libre affinité, la libre publicité, le libre mouvement, la libre conscience ; exigeant l' enseignement pour tous, parce qu' il importe de remplir de lumière l' homme qui est le travail, la femme qui est la famille et l' enfant qui est l' avenir. Admirez le seizième siècle, étudiez le dix-septième, aimez le dix-huitième, et soyez le dix-neuvième siècle. Vous avez les deux leviers, la force individuelle et la force collective. Personnellement vous êtes un homme, chose puissante, et, par vos amis, vous êtes un groupe, chose invincible. Toutes sortes de talents consciencieux, charmants et vigoureux concourent à votre oeuvre. Courage donc. Déployez toutes vos ailes, couvrez-vous de l' armure des principes, luttez contre la matière qui s' appelle césarisme avec cette toute-puissance impalpable, la pensée. L' absolutisme vous fait face, confrontez-lui la liberté. Il a les soldats, vous avez les idées ; il a son chassepot, vous avez votre âme. Opposez au militarisme le progrès, aux fabrications d' armes l' ascension vers la paix, au papisme la lumière, aux préjugés la volonté de délivrance, au droit divin le droit humain, aux sultans, aux czars, etc., le soleil qui se lèvera demain ; aux échafauds, la sainteté inviolable de la vie, aux parasitismes la justice, aux fureurs le sourire, et, devant le fusil-merveille, soyez l' esprit-légion. Armée contre armée. à Auguste Vacquerie. H-H, 9 janvier. Cher Auguste, M Chifflart qui vous remettra ce mot est un grand talent. Il va illustrer les travailleurs de la mer . Il est venu passer quinze jours p102 avec Gilliatt et moi, et il quitte demain Guernesey pour Paris. Vous verrez ses dessins, et vous comprendrez que j' appelle sur lui votre plus haute cordialité. à vous. ahura y siempre. V H. aux membres de la ligue internationale de paix et de liberté. Hauteville-House, 10 janvier. Je suis avec vous ; seulement je ne dis pas paix et liberté , je dis liberté et paix . Commençons par le commencement. D' abord la délivrance, ensuite l' apaisement. Mais dès aujourd' hui, alliance. Victor Hugo. à Jules Brisson. Hauteville-House, 12 janvier. Mon éloquent et courageux confrère, vous me comprenez et je vous comprends. Nous sommes, vous et nous, sur la brèche, vous en dedans, nous en dehors. Vous luttez dans le relatif, nous dans l' absolu ; et tous nous sommes utiles. Nous combattons le grand combat. jungamus dextras, gladium gladio copulemus. hélas ! Ma propagande est nulle. Je suis un solitaire pour de vrai. Je ne puis guère dire du bien de votre excellent journal qu' à l' océan, mon vieux camarade, mais je vous promets de le faire, et peut-être, comme dit Virgile, les vents vous en porteront-ils quelque chose. Cordial shake-hand . Victor Hugo. à Jules Claretie, aux bureaux de l' opinion nationale. H-H, 14 janvier. Vous avez raison, mon éloquent et loyal confrère, votre réclamation, arrivée à temps, eût fait reculer le théâtre-français, et maintenu Hernani p103 sur l' affiche. Aujourd' hui le théâtre, ayant honte bue, fera la sourde oreille. Mais le public, non. Vous prenez acte hautement de la lâcheté commise, du dol et du vol, de cette petite turpitude jésuite étranglant Hierro entre deux portes. Qui est maître aujourd' hui dans la maison de Molière ? C' est Tartufe. Il s' appelle édouard Thierry, a fait ses pâques entre deux portants, recevant de Dupanloup l' hostie, et de Rouher le mot d' ordre. Je vous remercie de flétrir ça, et je suis certain que, puissant comme vous l' êtes par la conviction et le talent, vous continuerez. Je vous ai écrit sur votre beau livre les derniers montagnards . Avez-vous reçu ma lettre ? Je vous ai fait des envois. Vous sont-ils arrivés ? Vous en trouverez encore un dans cette lettre, au verso ci-joint, si le cabinet noir n' intervient pas. Je suis un pestiféré, je suis en quarantaine, la police crible mes lettres, la poste vole l' argent de mes timbres-poste, depuis deux mois j' ai dépensé deux cents francs en stamps , et il n' est pas arrivé de mes messages à mes amis pour dix francs ! Telle est l' honnêteté du gouvernement dit impérial. C' est égal, je vous aime de tout mon coeur. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 16 janvier. Victor, tu ne lis plus les journaux anglais. J' y suis passé à l' état de grand bon homme . Ils m' appellent great good man , comme autrefois leur Wellington. Les journaux illustrés publient la gravure du dîner des 6000 enfants de Marylebone, et Punch lui-même, tout royaliste qu' il est, glorifie Ruy Blas . -vous trouverez sous ce pli, mes bien-aimés, une traite de 800 fr à l' ordre de François V sur Mallet frères. Comme Victor le désire j' envoie à Adèle 500 fr faisant trois mois d' avance (février, mars, avril) 450 fr plus un boni de 50 fr que je lui laisse. Il y aura lieu en conséquence de reprendre et de compter dans l' argent de la maison les 125 fr déjà avancés à Ad pour février et qui feraient double emploi. -je rappelle à Victor qu' il ne m' a pas envoyé la quittance de loyer du ier janvier. Envoyez à votre mère, par votre plus prochaine lettre, la lettre de Julie que voici. -j' espère que vous êtes toujours heureux et joyeux, que Georges Ier grandit et que Georges Ii grossit. -serrez toutes les mains p104 d' amis que vous rencontrerez. Certes, il ne faut pas du roi s' amuse à Bruxelles. C' est déjà trop de Ruy Blas pour ces bons welches. J' ai écrit à Lermina mon opinion nette sur Mm Sarcey et Proudhon, et je l' ai engagé à lire l' article de Pelletan dans la revue des 2 mondes . -Garibaldi, Mentana, Ruy Blas, le christmas, etc., tout cela m' avait fort dérangé, et vous auriez eu le droit de me gronder si je ne m' étais remis bien vite au travail. -maintenant, je me lève au point du jour, j' écris jusqu' au coup de canon du soir, et je suis content de moi. Je vous serre tous sur mon vieux coeur. V. à Philippe Burty. H-H, 20 janvier. J' ai la bête. Elle est superbe. Le japonais est le Barye du crapaud. Quel sculpteur ! Venez donc un de ces jours dans mon île voir quel bel effet fait ce monstre à côté de l' autre monstre l' océan. Merci con todo el mio corazon . Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 23 janvier. Cher Meurice, mon avis le voici : Rothschild et Pereire seuls peuvent se risquer à faire un journal politique. La situation de la presse va être pire qu' auparavant. Au régime sans frais succède le régime avec frais . On n' était qu' averti, on sera condamné. On n' avait à craindre qu' un commis, on aura à craindre un juge. Le pire valet, c' est le juge. On sera supprimé, plus ruiné. Je ne comprends pas la gauche, qui vote cette loi. Au reste, il n' y a qu' un cri parmi nous proscrits. La gauche devrait protester en masse contre cette trahison qui s' intitule progrès. Il n' y a de possible (et encore ! ) qu' un journal littéraire. -j' ai reçu la quittance des 618, je ne tirerai sur vous qu' avec discrétion. Comment vous dire à quel point je vous aime. V. p105 à Auguste Vacquerie. H-H, dim 26 janvier. Dites à ma bien-aimée souffrante, je vous prie, cher Auguste, que si elle n' a pas peur d' une traversée de mer, Guernesey lui tend les bras. Sa lectrice de Chaudfontaine lui lira tant qu' elle voudra. Julie écrira sous sa dictée, et moi je ferai tout ce qui pourra l' égayer et la distraire. Le printemps aidant, la santé reviendra. Si elle craint la mer, (un peu dure en effet en ce moment) je hâterai le moment de la réunion à Bruxelles. Et de celle-là vous serez, j' espère. Et quelle joie d' entendre Faust ! -que vous êtes admirable pour Hernani ! -merci, merci, merci. Pardonnez-moi ce rabâchage. -Garibaldi m' a répondu. En vers. en vers français. j' ai sa lettre tout entière de sa main. Il est difficile de la publier à cause des fautes de versification dont les brutes de l' univers-Veuillot triompheraient. La difficulté est tournée par ce que je vous envoie. Soyez assez bon pour vous charger de transmettre ces épreuves. Les journaux feront ce qu' ils voudront. J' ai envoyé directement à M J Claretie. Rendez-moi, cher ami, le service de m' envoyer le petit figaro du jeudi 23. Victor me dit qu' il est fait pour moi, et justement je n' ai pas reçu ce numéro-là. J' ai le 22 et le 24. Pas le 23. -le théâtre Thierry-Vaillant-Doucet enterre Hernani après une recette de 6000 fr. C' est Tartufe mettant son chapeau sur la tête. - c' est à vous d' en sortir. -cher Auguste, je suis à vous du fond du coeur. V. Voudrez-vous couper ces quatre lignes pour ma femme. Chère bien-aimée, Auguste te lira ma lettre. Tout ce que tu voudras sera fait. Je ne veux qu' une chose, que tu sois gaie, heureuse et bien portante. -tels sont les ordres du tyran. Je t' aime profondément et je te serre dans mes bras. à Jules Claretie. H-H, 26 janvier. Merci, mon cordial confrère, pour cette nouvelle page éloquente et charmante. Vous aurez votre dessin. Voulez-vous me le voir faire ? Venez, un des beaux jours de ce printemps, quand je serai à Bruxelles, déjeuner et dîner avec moi place des barricades. Dans l' intervalle, je ferai sous vos yeux p106 votre dessin, que vous me paierez d' un serrement de main. Vous voyez que je suis très intéressé. Chose curieuse et qui m' a charmé, Garibaldi m' a répondu en vers, et en vers français . Si vous croyez que quelque chose de ce fait remarquable puisse être publié dans l' opinion nationale , je vous envoie, ci-inclus, l' extrait des journaux anglais. Et encore merci. ex imo. Victor H. à Charles. à François-Victor. H-H, dimanche 26 janvier. Chers enfants, malice de la tempête. La poste n' arrive qu' aujourd' hui dimanche. Je vous ébauche tout de suite une réponse. à mardi une plus longue lettre. 1 Mme Atwood a payé Kesler. Un draft de 1250 fr. Je vous l' avais écrit. Voyez mes lettres. Vous pouvez travailler, ce me semble, pour elle. Mais faites bien votre traité. Stipulez tout. C' est important avec les anglais et les américains. -2 précisément, le petit figaro du jeudi 23 ne m' est pas arrivé. J' ai eu celui du 22 et celui du 24. Je prie Victor de m' envoyer par le retour du courrier le numéro du 23 pour que je lise l' article de Duchesne sur Ponsard, dont il me parle. -3 Madame Drouet, heureuse de son almanach, embrasse maternellement Victor sur les deux joues. -4 j' ai reçu une lettre excellente de Frédérix. Ne vous brouillez pas. Il y a entre vous, Bérardi, Frédérix, quelque malentendu qu' il faut éclaircir. J' arrangerai cela à Bruxelles. Ne laissez rien s' envenimer. L' invitation du 20 février vous sera faite, sans doute. Votre chère mère va toujours à peu près de même. Les nouvelles d' Auguste et de sa mère varient peu. Je suis attristé du peu de progrès que fait le mieux. (à propos, avez-vous envoyé les 150 fr à Laussedat pour votre mère ? ) Garibaldi m' a répondu, chose curieuse, en vers français, (difficiles à publier à cause des fautes de versification dont les Veuillot et autres idiots triompheraient). Heureusement, la traduction anglaise, que je vous envoie, suffit. Vous trouverez sous ce pli la chose, plus mon accusé de réception. Voyez si cela conviendrait à l' étoile belge . Je l' envoie directement à M Bérardi, p107 en l' engageant à n' en rien publier. - l' étoile ne publierait que le fait et non la lettre. J' ai bien peu de temps pour poser. Cependant, quand je serai à Bruxelles, nous reparlerons du jeune sculpteur de Hal. Avez-vous vu quelque chose de lui ? Hauteville-House est encombré de visiteurs. L' Angleterre se met à m' adorer. Lettres, journaux, etc., pleuvent. -tout ceci vous intéresserait. -je vous serre dans mes bras, mes bien-aimés. à Madame Victor Hugo. H-H, 6 février. Chère bien-aimée, vite un mot de réponse à ta douce lettre. Je n' ai encore rien reçu de M Axenfeld ; rien ne m' arrive qu' après quarantaine. Dès que j' aurai son travail, je lui écrirai. Je connais son haut mérite et sa grande intelligence. Dis-le lui. J' embrasse mon charmant docteur Allix ; c' est moi qu' il guérit en me donnant de bonnes nouvelles de toi. Une troupe d' acteurs errants est venue ici me donner une représentation d' Hernani . Entre quatre murs, sans décor, sans rien, comme on jouait Shakespeare il y a deux cents ans. Je me suis vu dans la charrette de Thespis. Du reste, foule guernesiaise, sixty, criant hurrah pour Hugo, acclamations. -tu verras la gazette . Je n' ai plus que la place de te serrer dans mes vieux bras. V. à Paul Meurice. H-H, 6 février. Oui, mettez ces oiseaux en frontispice aux chansons des rues et des bois . Cela exprimera un des côtés du livre. Voilà plus d' un mois que je veux vous écrire, et les heures s' en vont pêle-mêle sans que je puisse faire ce qui me plairait le plus. C' est inouï à quel point ma solitude est un tourbillon. Si vous lisiez les deux cents lettres que je reçois par semaine, vous seriez p108 stupéfait. Voudrez-vous remettre à ma femme ce mot pressé . Pardon et merci. Voudrez-vous dire à Auguste que je vais lui écrire. Je vous envoie, ainsi qu' à lui, pour vous demander conseil à tous deux, l' extrait de la gazette de Guernesey sur Hernani , joué ici. Croyez-vous qu' il faille mettre cela dans les journaux de Paris. Décidez et faites. Avez-vous pensé aux 618 fr, annuité de l' assurance de la rue ménars ? Que de choses encore à vous dire ! Je vous aime profondément. V. à Jules Simon. Hauteville-House, 14 février. Mon éloquent et cher confrère, vous avez magnifiquement parlé de Ruy Blas . Un ami m' envoie le moniteur du 11 février, et je vous écris, ému. Je ne vous remercie ni ne vous félicite. On ne remercie pas la conscience, on ne félicite pas la lumière. Vous avez en vous votre triomphe. Je tiens seulement à vous dire que je suis profondément votre ami. Victor Hugo. Mettez tous mes respects et tous mes hommages aux pieds de Madame Jules Simon. à Paul Foucher. Hauteville-House, 17 février. Ton livre, mon cher Paul, est bon et charmant. Nous sommes séparés en littérature comme en politique, et c' est un de mes regrets profonds... tu écris entre cour et jardin , moi je te lis entre ciel et terre. De là, peut-être, nos divergences. Ce qui est sûr c' est que je t' aime de toutes les forces de mon vieux coeur. à Auguste Vacquerie. H-H, 23 février. Que vous êtes bon, cher Auguste. Votre lettre a été une joie. Ma chère malade décidément mieux, va nous retrouver tous bientôt probablement, p109 vous compris, à Bruxelles, tout cela m' a ravi. Vous me racontez l' incident Kean-Ruy Blas en termes charmants. Je voudrais bien connaître tous ces braves et vaillants jeunes gens pour les remercier. Serrez pour moi les mains amies. Voudrez-vous être assez bon pour lire à ma femme la lettre que voici. Je commence à être débordé par la quadruple dépense Paris-Bruxelles-Outremer-Hauteville-House . Quatre maisons, c' est un peu lourd. Je vous prédis que c' est vous qui serez et qui resterez le vrai maître de Faust . tuus. V. à Paul Meurice. H-H, 23 février. On n' est pas exquis sans être profond. Vous le prouvez au public dans vos oeuvres, et à moi dans vos lettres. Je vous l' ai souvent dit, vous êtes pour moi tout Athènes . Un applaudissement de vous c' est un bruit de renommée. Maintenant les figures vivent, vous allez en voir sortir le drame. Mais comme vous le pressentez admirablement ! Vous avez l' esprit sensitive. Vous avez toutes les délicatesses parce que vous avez toutes les forces. Avec quelle tendresse je songe à vous ! Hélas, vous souffrez donc encore ! Quelle lumière vous attend au sortir de cette ombre ! Les paradis sont proportionnés, et vous avez droit au plus grand et au plus beau. Je vous aime bien. V. à Madame Rattazzi. Hauteville-House, 24 février. Hélas ! Madame, j' en appelle à votre coeur noble et charmant et à votre généreux esprit : après le crime commis à Mentana sur l' Italie, non par la France, mais par l' odieux gouvernement français, je ne puis plus élever la voix en Italie que pour réclamer Rome et acclamer la république. Vous me comprendrez et vous m' approuverez. Victor Hugo. p110 à Charles et à François-Victor. H-H, 27 février. Mes bien-aimés, 1 la question journal . Dites à Meurice de vous montrer ma lettre. Je la résume ici en deux mots : -le régime futur de la presse va être pire que le régime passé. L' avertissement valait mieux que cette chausse-trape légale. On était averti, on sera ruiné. On avait le despotisme sans frais , on aura la tyrannie avec frais . On dépendait d' un commis, on dépendra d' un juge. Un commis est un commis, un juge est un valet. Nulle différence entre un videur de pots-de-chambre et Delesvaux. Bref, on était opprimé, on sera écrasé. Quant à moi, je ne mettrais pas un liard dans un journal en ces conditions-là. Si je fourrais mon doigt dans cet engrenage, j' y passerais tout entier. Je donnerais à Bonaparte la joie de me ruiner. Amendes, confiscations, suppressions, etc. -je suis donc bien résolu à m' abstenir. Charles avait la seule idée possible, mais leur loi l' a prévue et s' y oppose. Que faire ? Attendre. Attendre. Faire des oeuvres. En somme cela vaut mieux que de faire des journaux. Toi, mon Victor, tu viens de faire un bon et beau volume. Et un gros volume. Quand Charles me donnera-t-il la même bonne nouvelle ? Le succès de sa ravissante monographie de la Zélande devrait pourtant bien l' encourager. Le jour où il voudra s' enfermer un peu à Guernesey, je lui réponds qu' il en sortira avec une comédie à lui , qui sera un chef-d' oeuvre. S' il voulait, comme il distancerait les Augier, etc ! J' attends ton livre, mon Victor, et je te crie d' avance tous mes bravos. La partie historique et critique de ta traduction de Shakespeare est une oeuvre à part, et de premier ordre. Donc fais-moi ta fresque d' historien à propos de l' académie. Je te prophétise un grand succès. Maintenant causons ménage . Je trouve votre marchand de vin un peu cher. Fin mars, je paierai pour vin envoyé à Bruxelles 334 fr ce qui fait 978 fr de vin depuis octobre, plus de 2000 fr de vin seulement par année. Concluez. Vous trouverez sous ce pli une traite sur Mallet à l' ordre de François-Victor de 800 fr. Vous y joindrez les 150 fr de Laussedat envoyés par moi (puisque Charles, je le regrette, ajourne de payer Laussedat) -plus le reliquat de 178 fr cela fera 1128 fr dont l' emploi se décompose ainsi : (...). Je reviens à l' idée journal. En aucun cas je n' y devrais paraître, ni comme bailleur de fonds, cela va sans dire, ni comme inspirateur, on tordrait tout p111 de suite le cou au sphinx . Leur loi est affreusement bien faite. Vous ne pouvez donc que travailler latéralement à un journal comme serait le globe , s' il vivait. Ce serait à examiner bien attentivement. Vous ne seriez pas libres. Avez-vous conclu quelque chose avec Mme Atwood ? -quand j' aurai fini mon roman (sera-ce cette année ? Je l' ignore), si vous avez quelque chose de prêt, je crois que mon éditeur serait coulant et vous accommoderait. -le haussement d' épaules de M M ne m' étonne pas. Proudhon sénateur ! Mais c' est tout simple. Le proudhonisme sera à la future révolution ce que l' hébertisme a été à l' ancienne. Même phénomène. Un effort contre-révolutionnaire au nom de la révolution. -je vous embrasse tous, mes bien-aimés. Oh ! Que je suis content de mon petit Georges ! Votre mère va très bien. Réunion prochaine ! à Albert Lacroix. H-H, 6 mars. Mon cher M Lacroix, lisez la lettre ci-contre. Vous verrez qu' on espère en moi, ou plutôt qu' on espère en vous à travers moi. Que faire devant des instances si vives ? Si j' étais éditeur, j' essaierais. Je vous adresse M Frutel. Lisez son manuscrit. Vous êtes vous-même homme de talent ; donc connaisseur. Que l' écrivain conseille l' éditeur. Je ne puis, moi, qu' appuyer vivement le pauvre jeune poëte. Croyez à toute ma cordialité. Victor Hugo. à Charles et à François-Victor. H-H, 10 mars. Mes bien-aimés, voici une traite Mallet frères à l' ordre de Victor, de 1200 fr qui se décomposent ainsi : (...). Mon Victor, tu as raison quant à un journal littéraire. Je suis prêt à y être ce que j' étais à l' évènement . Mais je crois que les premiers essais vont se faire p112 en journaux politiques , et là, mon attache nuirait plus qu' elle ne servirait. Même à un journal littéraire, mon drapeau sera dangereux. Cependant ceci : 1830 journal littéraire aurait, je crois, chance de succès. Et si vous y étiez, les quatre de l' évènement , ce serait éclatant. Tel est mon verdict. -j' attends le fusil de cet excellent et admirable Morisseaux. -je vais vous commander une nouvelle pièce de vin. il ne faut pas le coller. il vous arrive collé. Et un double collage lui ôte de la qualité. (recommandation Dargaud). Mon Victor, à quand ton académie ? Que fais-tu, mon Charles ? Ici, tout est bien. Je travaille à force. Je suis debout dans ma chambre de verre au point du jour. -je regrette que rien n' ait abouti avec Mme Atwood de votre côté. Elle a fort bien payé M Kesler. Dumas a publié dans son D' Artagnan comme lui étant adressée en ce moment une lettre que je lui avais écrite en juillet à propos de Hernani . Il en a fait une félicitation pour Kean en supprimant la date. -mais cela importe peu. -j' avais écrit à M A Sirven mon cher confrère , il a imprimé ma lettre en me faisant lui dire mon cher ami . Cela encore importe peu. M A Sirven est du reste vaillamment sur la brèche. -Meurice ne m' avait demandé aucune coopération pécuniaire à un journal, mais, consulté par lui, je discutais la question. De là ma lettre. -oui, votre mère me paraît hors de crise, et j' en suis tout heureux. Qu' Alice se porte bien, et porte bien le tome ii inédit, que mon Georges continue ses prouesses de dents et de marche ( il a tant d' esprit ! dit sa mère d' ici) et que vous m' aimiez tous, voilà ce que je demande aux dieux. V. Mon dividende de mars 1868 n' est que de 26550 fr (banque nationale). L' an dernier, 300 actions eussent fait près de 30000 fr. à Paul Meurice. H-H, dimanche 15 mars. J' ignore l' adresse de Michelet. Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre ce mot. Voilà Michelet aussi qui rabâche la décadence. J' en suis fâché pour lui. Cela a l' air de se sentir morveux. Moucher un siècle comme le nôtre, je m' étonne que Michelet fasse cela. Il a trop de talent pour cette besogne de Veuillot. Veut-il parler de l' empire ? Alors qu' il précise. Mais l' attaque p113 au dix-neuvième siècle est oeuvre de réactionnaire. J' aime le talent de Michelet, et cette tendance m' attriste pour lui. -mais vous, vous me consolez de tout. Où en êtes-vous de votre roman ? Moi, je travaille en vous espérant pour lecteur. Un grand esprit, c' est un public. Votre applaudissement me paie. Si vous voyez Auguste, dites-lui, je vous prie, que je vais lui écrire. -voici le beau temps, les jours s' allongent, mon île est dans les fleurs. Quelles douces promenades nous ferions, si vous étiez ici ! Je vous aime bien. Michelet ayant été parfois un peu équivoque à mon endroit, je tiens à ne lui envoyer qu' un applaudissement. Pourtant j' y marque notre désaccord, mais sans le souligner. Il est si bon de rester amis ! à Madame Victor Hugo. H-H, 18 mars. pour ma femme. chère amie, je te charge de dire à M émile Allix que je suis ravi de ta bonne santé, et je charge M émile Allix de te dire que j' ai hâte d' être avec toi à Bruxelles ! Je travaille sans relâche au livre dont tu connais le commencement. Je ne sais si je pourrai avoir fini cette année. Je l' espère, et je fais de mon mieux. Dis à mon excellent et cher Paul que je n' ai aucune objection à la reprise de n-d de Paris . -oui, Georges est un petit bijou qui a des pattes. Il marche. Je suis enchanté de ses dix dents, et sa croissance est pour moi une joie comme ta guérison. Ce qu' il faudrait, c' est tout le monde ici. Guernesey s' emplit de fleurs. Georges pataugerait dans la mer, et je barboterais avec lui. -cher docteur émile, conseillez-leur donc à tous de venir au moins l' an prochain à Hauteville et venez-y, vous et Vacquerie, et Meurice, et tous ceux que j' aime et qui m' aiment. Et toi en tête, chère femme bien-aimée. Je t' embrasse étroitement. à Auguste Vacquerie. H-H, 18 mars. Cher Auguste, M Philippe Burty m' envoie un splendide sonnet de vous, éclipse, qu' il me demande de traduire en dessin, comme si vous p114 n' étiez pas à la fois le poëte et le peintre. Je recule comme bien vous pensez, et voici ma réponse que je vous prie de transmettre à notre excellent ami M Ph Burty. Vous m' approuverez aussi de ne pas faire la préface qu' il me demande. Quelle bonne et charmante lettre vous m' avez écrite et comme vous descendez gracieusement à ces détails de ménage ! Il y a un bon de 300 fr sur Meurice que ma femme oublie (envoyés avant son départ), mais ne lui en parlez pas , je vous prie. -on m' a demandé de Venise de m' associer à la fête funèbre de Manin. J' ai répondu ceci. J' ignore si la chose peut paraître dans les journaux français. Je vous l' envoie en tout cas. -à quand Faust ? Ne nous faites pas trop languir. Merci de m' avoir envoyé ces très bons feuilletons de ce journal catholique sur Hernani . à Paul Meurice. H-H, dim 25 mars. Vous avez fait une femme bien fière et bien heureuse. L' idée que c' est à elle que, dans votre pensée, vous allez adresser les messages de votre grand esprit, cela la transporte et l' attendrit. Cet attendrissement, je le partage. Vous êtes mon doux et charmant ami. Les attaques contre vous sont bien vaines. C' est jeter des pierres à la pure et sereine étoile de l' horizon. J' ai écrit une page pour l' Espagne. La voici. Voulez-vous transmettre leur exemplaire à Auguste (est-il à Paris ? ) et à émile Allix (j' ignore sa nouvelle adresse). Noble penseur, doux combattant, fier et tendre esprit, je vous aime. V. à Monsieur Chassin, rédacteur en chef de la démocratie. Hauteville-House mars. Mon éloquent et cher confrère, j' ai, vous le savez, déclaré publiquement que je ne coopérerais à aucun journal politique en France, tant que la liberté de la presse n' y serait pas aussi complète qu' en Amérique ou en Angleterre. p115 Cette heure est loin d' être venue. Je suis donc forcé de m' abstenir. L' exil, surtout lorsqu' il est volontaire, doit se rester fidèle à lui-même, et vous l' approuvez certainement. Mais s' abstenir, ce n' est point abdiquer. Je vous envoie ma vive et cordiale adhésion. J' applaudis en vous l' homme de foi et l' homme de talent. Un grand succès attend votre journal. Vous êtes de ceux qui veulent le progrès tout entier, et qui ont pour point de départ deux grandes dates : 1789, c' est-à-dire la révolution dans les principes ; 1830, c' est-à-dire la révolution dans les idées. Je vous crie : courage ! Et je vous serre la main. Victor Hugo, ancien représentant du peuple (Seine). à Charles. à François-Victor. H-H, 7 avril. M Chassin demande votre adhésion à tous les deux à la démocratie . Je vous conseille de la donner purement et simplement (comme ont fait Vacquerie et Meurice) sans souscrire , afin de ne pas refaire le mistake du peuple . M Chassin est excellent, mais il a une queue proudhonienne. Se méfier , comme dit Proudhon. -un pasteur protestant m' a écrit. Charles, sans le vouloir, a froissé l' épiderme du protestantisme hollandais et du ministre Perk de Dordrecht. La lettre est longue, polie, un peu bête. J' ai répondu ceci, qui est la vérité, sans concession, mais obligeante. -on joue ici les misérables . C' est M Rousby qui présente " ses respects " à Monsieur François. Voilà la commission faite. J' espère que tout est bien place des barricades. Je vous serre dans mes bras, mes doux enfants bien-aimés. V. Ci-inclus l' affiche des misérables . J' ai reçu des traductions de la voix de Guernesey en allemand, en anglais, en espagnol, en hongrois, quatre en italien. La dernière signée Nicolas Del Vecchio , rédacteur du popolo à Naples, contient en outre la voix de Caprera , les vers que Garibaldi m' a adressés, traduits en italien. p116 à Auguste Vacquerie. H-H, 16 avril. Cher Auguste, merci pour votre lettre tendre et bonne. Je m' attendais, hélas, à ce coup profond. Je crois au revenant que j' ai écrit. C' est pourquoi j' envoie à ma femme des paroles de conviction, plus que des paroles d' espérance. Je pense qu' elle aura confiance comme moi. Parlez-lui dans ce sens. à vous étroitement. V. à Paul Meurice. H-H, 19 avril. il reviendra. oui, j' y crois. Cette foi que j' ai, votre tendre parole la fortifie. Qu' il était charmant, ce doux être ! Je crois voir au-dessus de moi sa petite âme. J' entends dans l' invisible son bruissement d' oiseau céleste. Je le redemande à Dieu. Hélas ! Par moments, je suis accablé. Ne le dites pas à ma pauvre chère femme. Il m' est impossible de voir dans les sentiers d' ici passer les petites voitures où il y a des enfants. Cela me rappelle Georges dans son carrosse que je traînais sur le boulevard de Bruxelles. Aimez-moi. V. Voici mon portrait pour M Serrière. Remerciez-le et félicitez-le. Le vh en Zélande de Charles a grand succès. C' est bien juste. Et votre roman ? Il me charmera et me consolera. à Auguste Vacquerie. H-H, 19 avril. Cher Auguste, je ne puis mieux employer cette heure triste qu' à essayer de consoler. J' écris à M Edmond Didier. Voici ma lettre. Voulez-vous être assez bon pour la mettre sous enveloppe et la lui envoyer. J' espère que ma p117 douce et vaillante femme a bien supporté ce rude coup. J' attends le retour de notre Georges. Il est en route. Il sera près de nous en juillet. Est-ce vrai que ce M Chilly se comporte avec cette indignité de rompre l' engagement de Mlle Jane Essler ? Qu' en dit Meurice ? Une lettre de moi à ce Chilly pourrait-elle être utile ? Je lui déclarerais que c' est la rupture à jamais entre lui et moi, et que je regarde l' offense comme mienne ? Il hésiterait peut-être. Il a été ma créature dans le passé, il peut l' être encore dans l' avenir. Qui sait ? Ne parlez de cette idée à Meurice que si vous la croyez efficace. Sinon, gardez tout ceci entre nous, et n' en dites rien. Servir Meurice comme il veut être servi, voilà ma pensée unique. à quand Faust ? Cher Auguste, je suis bien triste, mais je vous aime du plus profond de mon coeur. V. Servir Meurice, cela seul pourrait me décider à écrire à M Chilly. Je vous enverrais la lettre. Vous en jugeriez. à George Sand. H-H, 21 avril. Oui, je souffre, oui, j' espère. Le vôtre est revenu, le mien reviendra. Je le crois, je le sais. Votre lettre si tendre et si haute me donnerait la foi, si je ne l' avais pas. ô grande âme, je me réfugie en vous. Les paroles qui tombent de votre sommet de gloire sont douces comme la lumière. Merci. à Théophile Gautier. H-H, 29 avril. Cher Théophile, je viens de lire vos pages magnifiques sur la légende des siècles . J' en suis plus qu' ému, j' en suis attendri. Les douces voix arrivent donc encore dans ma solitude. Notre jeune affection est devenue une vieille p118 amitié. Les gouffres qui sont entre nous n' empêchent pas votre regard de chercher le mien et ma main de serrer la vôtre. Vous me donnez une de vos couronnes, vous qui avez droit à toutes. Comme poëte, vous êtes une voix de l' idéal ; comme critique, vous êtes une voix de la gloire. -pourquoi donc un laurier a-t-il poussé ici ? -c' est que Pétrarque y a parlé. Ce qu' on disait de Pétrarque, on le dira de vous : où votre critique sème sa parole, le laurier pousse. à Auguste Vacquerie. H-H, 30 avril. Dans ma tristesse, les marques de votre amitié me sont bien douces, cher Auguste. Quelle lettre excellente vous m' avez écrite ! Vous m' analysez admirablement ces Sacy, ces Thierry, etc. -Gautier m' a touché par sa grande et belle page sur la légende des siècles . J' ai reçu par vous le vigoureux article d' Am Blondeau. Dans tout ce qui me vient de bon, je vous reconnais. -j' espère que ma chère malade est maintenant tout à fait remise. -j' ai l' intuition que c' est notre doux petit Georges qui va revenir. Avant peu, nous serons tous réunis à Bruxelles. Vous nous y lirez du Faust . Je compte me baigner l' esprit dans votre lumière. Que je voudrais déjà tenir ce livre ! Je travaille, c' est ma ressource contre la tristesse, et j' espère, c' est mon appui dans le travail. soy todo tuyo. V. à François Coppée. 30 avril. Cher poëte, je lis vos vers. J' y cherche et j' y trouve le charme. Le charme, carmen, endort la douleur. Je suis en deuil. Je viens de perdre un petit enfant, qui était de mon fils, plus que de moi par conséquent. Dans cette tristesse, je regarde les lilas fleurir, les hirondelles arriver, et votre beau poème rayonner. Vous avez tout mis dans ces intimités , le coeur, p119 l' esprit, la grâce, l' amour, la vérité et les grands coups d' aile. Toujours vous chantez, par instants vous planez. Moi je vous suis des yeux et du coeur en rêvant. tuus. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 2 mai. Je t' envoie, mon Victor, tes deux cents francs pour mai, plus en avance et en compte 250 fr, en tout 450 fr en un effet que voici, à ton ordre, sur Mallet frères. Les nouvelles de Paris continuent d' être bonnes. Tu sais comme moi que ta chère mère continue d' aller bien. Nous avons ici un beau soleil et le jardin est plein de fleurs qui me font penser à Georges. Je l' y rêvais courant. Je l' y vois planant. Douce petite âme ! -Charles et ta mère ébauchent, je pense, leur plan de retour à Bruxelles. Il me tarde de vous serrer tous dans mes bras. Je travaille. Th Gautier a écrit huit pages magnifiques sur la légende des siècles . Les as-tu lues ? Qu' est-ce que c' est donc que cette punaise qui s' appelle Francis Magnard ? Je coupe une page cordiale sur toi dans la revue moderne . Mon Victor, mon doux et cher enfant, travaillons et espérons. Toute la vie présente est là, toute la vie future aussi. Je t' embrasse étroitement. à Paul Meurice. H-H, 3 mai. Vous ne savez pas à quoi je viens de passer l' après-midi de mon dimanche de deuil ? à relire les beaux messieurs de bois doré . Dans ma tristesse, je me suis donné cette fête. Dans ma nuit, j' ai appelé ce rayon. Que c' est charmant, mon ami, -et que c' est émouvant ! La transfiguration du dameret en aïeul (car l' oncle est ici vrai père et vrai grand-père) c' est beau, c' est pathétique, c' est profond. Quant au style, il est délicat et fort. Et quel rude et dramatique cinquième acte ! Je vous ai lu, je vous écris. Acceptez, p120 avec votre bon et cordial sourire, mon vieux feuilleton sur votre oeuvre toujours jeune. Votre Mario me fait penser à mon Georges. Il eût été ravissant, lui aussi, il l' était déjà. Cher Meurice, quand vous verrai-je ? Bientôt, j' y compte. Mon esprit est avec le vôtre. Je travaille. J' espère pour juillet le retour de la douce petite âme. Soyez heureux. V. à Xxx. Hauteville-House, 17 mai. Monsieur, mon chien s' appelle Sénat . Il a un collier sur lequel, pour le cas où il se perdrait, j' ai fait graver ces deux vers : je voudrais que chez moi quelqu' un me ramenât. mon état, chien ; mon maître, Hugo ; mon nom, Sénat. il est beau, mais gras. Je crois ces détails séditieux difficiles à publier. Cordial remerciement pour votre gracieuse lettre. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 22 mai. Je ne m' explique pas le silence de Paris. J' ai écrit à ta mère et à Charles en réponse à une lettre d' eux du 3 mai. Quinze jours se sont passés. Point de réponse à ma réponse, laquelle pourtant en voulait une. Il me semble qu' Alice s' attarde à Paris, et qu' elle devrait, dans sa situation, ne pas trop ajourner le voyage (six ou sept heures de chemin de fer ! ). -voici, mon Victor, un bon à ton ordre de 250 fr en compte. -je suis très content que les bons rapports soient renoués avec M G Frédérix. Ce que tu lui as dit pour les acteurs est très juste. Le fusil Morisseaux a ici grand succès. Je travaille. Et toi, où en es-tu de ton livre l' académie nécessaire et nuisible . Ce n' est pas le titre, mais c' est l' idée. -je te serre dans mes bras, mon enfant bien-aimé. p121 au même. H-H. in haste. dimanche 31 mai. Mon Victor, voici sous ce pli une traite à ton ordre sur Mallet frères de 700 fr. Les 200 fr de ton mois prélevés, il te restera 500 fr sur lesquels tu paieras cet impôt belgiquois (qui me paraît excessif et revient souvent). Le reste tu l' auras en compte pour la dépense de Bruxelles. -lis la lettre ci-contre qui t' est adressée. Vois si tu peux concéder la chose, à moins que tes traités s' y opposent. Fais une réponse prompte et cordiale. -mon enfant bien-aimé, il me tarde de te serrer dans mes bras. -toi et tous. V. Je t' apporterai toute la galerie Hugo. A Garnier m' a remis pour toi un exemplaire complet. à Madame Victor Hugo. H-H, 11 juin. Je sais, chère femme bien-aimée, que le statu quo se maintient pour toi dans de très bonnes conditions, et j' espère que notre réunion prochaine à Bruxelles te rendra toute ta santé en nous rendant toute notre joie. -voici de l' argent en attendant. Tu trouveras sous ce pli une traite à ton ordre sur Mallet frères de 2600 fr. Sur ces 2600 fr paie tes quatre mois de loyer échéant le 17 juin : 1400. Il te restera en compte : 1200. Total : 2600. Je travaille. Je suis bien content que Charles travaille. Je pense à notre Georges. Je le vois dans le passé, je le revois dans l' avenir. Ne demande plus d' argent à Meurice. Il m' écrit qu' il n' en a plus à moi, ou qu' il en a bien peu, s' il lui en reste. Dis à Vacquerie que je vais lui écrire. Je t' embrasse tendrement. V. p122 à François-Victor. H-H, 25 juin. Mon Victor, sous ce pli une traite à ton ordre sur Mallet frères de 1200 fr qui se décomposent ainsi : 1 Adèle 4 mois d' avance, juillet, août, septembre, octobre : 600 fr. 2 le loyer de Bruxelles échéant le ier juillet : 500. 3 en compte pour la maison de Bruxelles : 100. Total : 1200 fr. En outre, tu vas toucher pour moi le ier juillet le 2 e semestre italien qui est 375 fr. Sur ces 375, je paie pour Charles (dette à Paul Meurice) 250 fr que je donne à Charles. -il reste 125 fr que je partage ainsi : 1 à Charles, 50 fr ; 2 à toi, 50 ; 3 à Georges pour ses sous de poche quand il va revenir, 25 fr. Maintenant fais attention : les 250 fr pour Meurice, les 50 fr pour Charles et les 25 fr pour Georges ayant été payés directement par moi je m' en rembourse et tu les retiendras sur les 375 fr italiens pour les appliquer comme suit : tes 50 fr prélevés qui élèveront ton mois à 250 fr ; il reste 325 fr : 1 ton mois : 200 (qui sera en effet 250). 2 pour la maison de Bruxelles : 125. Total : 325 plus tes 50 fr cela fait 375. Les 125 fr ajoutés aux 100 précédents te mettent entre les mains en compte pour la maison de Bruxelles 225 fr. Tu m' enverras la quittance de loyer pour la joindre aux autres. -je ne suis pas d' avis de Massillon. Trop petit. Je te donnerai tous les détails que tu voudras. Tu as écrit à la jeunesse une lettre charmante ; tu as vu avec quel enthousiasme ils l' ont reçue. -Bourson est abêti par sa proudhonnerie. -j' ai écrit pour le vin. J' aspire à te serrer dans mes bras, mon enfant bien-aimé. Dis à M Lequeux qu' on mettrait les contrefaçons de Napoléon Le Petit et des châtiments à néant par le Victor Hugo de l' exil . C' est là l' affaire à faire. p123 Mais Lacroix me fait l' effet d' un homme que le séjour de Paris fait impuissant désormais. Je suis ravi du succès de Rochefort. à Paul Meurice. H-H, 30 juin. Je vous réponds courrier par courrier. Voici ma réponse aux lyonnais. Vous l' attendiez ainsi, et vous aviez raison. Voulez-vous être assez bon pour la mettre à cette adresse : M Knobboch, 3, place bellecour, Lyon, et pour l' envoyer ? Cela dit, j' arrive à césara . Quelle émotion ! le juge naturel ! je savais bien qu' il viendrait, et il me bouleverse. Comme c' est vrai, triste et grand ! Votre conseil des ministres est peint comme d' après nature. Le petit empereur dédaigneux est un profil de médaille antique. Vous avez un burin de graveur sur diamant, et puis tout de suite de grands coups de pinceau, qui peignent tout le coeur humain avec un mot. J' attends la suite. Nous attendons, vous donnez ici la fièvre à deux âmes. C' est beau et profond. Je suis chargé d' admirations que je vous transmets et je vous serre dans mes bras. V. à Auguste Vacquerie. H-H, 3 juillet. Cher Auguste, voici une lettre pour St-Victor. Il va sans dire que je fais ce qu' il me demande. En voici une autre pour le directeur de la gaîté. Lisez-les toutes deux et soyez assez bon pour les transmettre. Vous avez, avec Meurice, réglé les conditions pour Ruy Blas à l' odéon. Voulez-vous, avec lui, les régler à la gaîté. M V Koning m' offre une prime, m' écrit Charles. Quel en serait le chiffre ? Fixez-le. Dans tous les cas, il faudrait dire qu' elle serait restituable au cas où la pièce serait empêchée (comme je le crois). C' est égal, M Koning est un brave. -je serai bien heureux de vous voir à Bruxelles. Mais oui, Didier vous a déshérité. J' en suis fâché pour lui. Je serai charmé de voir St-Victor. Que je voudrais être à Wildbad ! Je travaille. Dites-le à ma chère femme. -ô grand esprit, à quand Faust ? p124 à Paul Meurice. H-H, dim 5 juillet. Notre enchantement continue. Toute cette suite empoigne et charme. Miriam suppliante, quel chapitre exquis ! un sacrifice, quelle récompense ! et dans Sylvius furieux , ce mot sur Dieu : bah ! Faisons-lui crédit ! -au reste, si je voulais, en vous lisant, faire la gloire aux mots, il faudrait mettre une couronne au bout de chaque ligne. C' est une oeuvre émue et grande. l' envie est humaine. ah ! Que de cris vrais ! Mon doux et noble poëte, je vous désire tout ce que vous voulez, je demande pour vous toute la lumière qui peut tenir sur une tête et dans un coeur. Qui aura droit d' être heureux si vous ne l' êtes pas ! Je suis fier que les châtiments soient le livre qui vous dit : va ! Comme au cheval de Job, comme au Pégase d' Orphée. Allez, et triomphez. Je vous applaudis à quatre mains . V. au même. H-H, 9 juillet. Fin superbe. -c' est beau, ce béni malgré lui. La larme finale coule du coeur du lecteur en même temps que des yeux de Césara. Je me suis rencontré avec vous (mon livre inédit) pour l' homme qui se voit dans la glace et ne se reconnaît pas. Mais chez vous c' est une beauté, chez moi ce n' est qu' un détail. On ne s' apercevra même pas que je vous ai coudoyé. Honneur que j' ai et qui m' est cher... tout ce que vous me dites sur Koning et la gaîté est excellent et coïncide avec une lettre parfaite d' Auguste. C' est la raison même, et je suis pleinement de votre avis. Vous serez assez bon, si l' affaire a une suite sérieuse, pour régler les conditions, n' est-ce pas ? Comme vous avez fait pour l' odéon. Je griffonne en hâte, car la poste va partir. tuus. Ex imo. j' ai des admirations pour vous que je mets dans ce coin. V. p125 Soyez heureux et fier. Vous avez fait un beau livre. Comme nous en jasons ici ! -je suis ravi que vous fassiez le mouvement littéraire à la liberté . Qu' un maître soit juge, cela fera contrepoids à tant d' écoliers et de cuistres qui sont jugeurs. Puisque vous m' y autorisez, je tirerai sur vous pour Charles. Cet archevêque, quelle figure ! Quel implacable pardon ! Quel viatique pour le ciel en passant par l' enfer. C' est bien beau. Je rabâche. Mais pardonnez-moi. Je vous aime. à Lia Félix. Hauteville-House, 9 juillet. L' honneur, madame, est pour moi. Rachel et Rebecca dans Angelo , Lia Félix dans Ruy Blas , je serai fier de voir, mêlés à mon oeuvre, ces trois rayons d' une grande famille d' artistes. Rachel et Rebecca revivent dans votre beau talent. Je mets à vos pieds tous mes hommages. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 9 juillet. Mon Victor, ci-inclus une traite à ton ordre de 250 fr. Je n' ai que le temps de la jeter à la poste. Tu sais en quelle extrémité est Gustave Flourens. Je vais écrire un mot pour lui ; je te l' enverrai. Pour éviter le 13 , soude ensemble Fontenelle et Massillon, le savant et le prêtre. Fontenelle est un bon écrivain, meilleur que Massillon. Tu ne ferais des deux qu' un seul numéro. Ce serait ce qu' on appelle en philosophie une caractéristique . Au reste, nous allons bientôt causer. Tendre embrassement. p126 à Auguste Vacquerie. H-H, jeudi 9 juillet. Vous avez raison, comme toujours. Voici une nouvelle lettre pour M V Koning. En tout, faites, et faites pour le mieux. Je ne crois pas du tout à la représentation, mais un essai, s' il est sérieux, serait bon. -si vous voyez Charles, dites-lui que j' ai sa lettre excellente, et que j' attends, pour lui écrire, " les comptes de Marianne " qu' il m' annonce. Nous sommes ici dans un poële, vous devez être dans une fournaise à Paris. -voulez-vous être assez bon pour faire parvenir cette lettre à M Robert Halt, dont j' ignore l' adresse. En revenant de la Forêt Noire, vous nous lirez du Faust . Enfoncé, Goethe ! in hac spe, salve. 5 h. Au moment de fermer ceci, m' arrive la lettre de Charles (du 2 juillet) retardée pour affranchissement insuffisant. Voudrez-vous le lui dire ? Les comptes de Marianne y sont. Mais il est trop tard pour envoyer de l' argent. J' en enverrai demain, avec réponse. à Paul Meurice. H-H, 10 juillet. Moi tous les jours. Je viens de lire votre préface. Page haute et profonde. il est du bâtiment, mot charmant en même temps que grand mot. Chemin faisant, par le poëte, vous prouvez Dieu. Vous êtes un lumineux chevalier de l' esprit . Je demande le plus tôt possible la fin de la série. Je reviens à Césara encore une fois. leur dernière nuit d' amour, que c' est beau et douloureux. Voulez-vous être assez bon pour remettre à Charles le plus tôt que vous pourrez, pardon de mon importunité, 1500 francs avec le petit mot que voici. Je vous demande la permission de tirer directement sur vous par la banque de Guernesey pour les 1500 fr restant sur les 3000. -M Mario Proth m' a envoyé son Astrée , mais non son adresse. La savez-vous ? Voulez-vous p127 lui transmettre ceci ? -pardon, merci. Merci, pardon. Je vous serre dans mes vieux bras. V. Vacquerie et Charles vont partir. Ruy Blas va se retrouver dans vos mains. Où peut-il être mieux ? -à bientôt, n' est-ce pas ? -je ne crois pas du tout à Ruy Blas , ainsi joué. Ce gouvernement dira non. à Auguste Vacquerie. dimanche 12 juillet. H-H. Cher Auguste, vous connaissez M De Pène, rendez-moi le très grand service de le voir vous-même et de lui remettre cette lettre (lisez tout, y compris la chose sur G Flourens que vous approuverez, je pense). M De Pène a été charmant pour moi, soyez charmant pour lui de ma part, mais, sans le blesser en rien, dites-lui bien, preuve en main, qu' il m' est impossible de coopérer, d' une façon quelconque, à un journal politique. Si le gaulois est politique, même une simple communication littéraire serait impossible. Elle me ferait manquer à mon engagement. Je m' y suis publiquement engagé. Une nuance politique suffit pour qu' un journal cesse d' être littéraire, et je devrais absolument m' abstenir. La lecture de la lettre vous mettra au fait de tout. Je confie cette délicate affaire à votre admirable amitié. tuus. V. Expliquez au recommandé de M Legault la réserve qui m' est imposée. Et encore merci. à Charles. H-H, dim 12 juillet. Veux-tu, mon Charles, demander de ma part à notre cher émile Allix son aide, et à vous deux, soit par la poste, soit en personne, distribuer ces exemplaires d' une chose que je viens d' écrire et que je crois utile. Il s' agit de Flourens qu' on met tout doucement hors la loi en Grèce. Lis. Tu approuveras. Je ne crois pas que les journaux puissent publier cela. p128 Envoie toujours. Ils feront ce qu' ils croiront à propos. Je n' ai plus que la place de vous embrasser tous, votre bien-aimée mère en tête. J' ai envoyé à la liberté , au siècle , et au charivari . -et aussi à H Rochefort dont j' aime le grand succès. à Paul Meurice. H-H, 18 juillet. Que vous êtes bon de me demander ça ! Je n' osais vous offrir si peu de chose, cette petite page après les puissantes et fortes pages de Césara . (vous avez reçu, n' est-ce pas ? Ma lettre sur votre belle préface, ô chevalier de l' esprit, ô paladin du coeur ! ) -nous causerons à Bruxelles, car j' espère bien vous y voir, et vous y avoir. à Monsieur Ch Dubois De Gennes. Bruxelles, 24 juillet. Madame Victor Hugo m' a remis, monsieur, votre lettre si digne et si noble, et vos charmants articles, où vous prouvez combien le coeur a d' esprit. J' ai eu autrefois ce qu' on appelle crédit et puissance , et il paraît que j' ai pu vous être bon à quelque chose. Vous voulez bien vous en souvenir. Je vous en remercie. D' ordinaire, être absent, c' est être oublié. Votre nom d' ailleurs m' était resté présent à l' esprit, et il était pour moi synonyme de loyauté et d' intelligence. En vous recommandant à mon cher et regretté ami D' Elchingen, je me faisais caution de votre élévation d' âme et de caractère ; dans le soldat, en vous, je pressentais presque l' écrivain. Je devinais votre noble et vaillant esprit. J' avais raison. Vous le prouvez aujourd' hui. Je vous serre la main. Victor Hugo. p129 à Alfred Asseline. H-H, 25 juillet. Cher Alfred, Julie me dit le profond malheur qui te frappe. Le deuil est sur toi comme sur moi. Quel coup pour la pauvre mère ! Heureusement, elle sait que les âmes s' attendent hors de la vie et se retrouvent dans la lumière. Dis-lui ma profonde sympathie et reçois mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, samedi 25 juillet. Je reçois ta lettre, mon Victor. Je t' avance, comme tu le désires, tes mois d' août, 7 bre et 8 bre. Tu trouveras ci-incluse une traite sur Mallet frères, à vue, à ton ordre, de 960 fr qui se décomposent ainsi : (...). Ta mère, arrivant ce soir même samedi, apportera de son côté l' argent qu' elle aura d' excédent sur les 1000 fr que Meurice vient de lui remettre. Depuis deux jours le vent souffle en tempête ; cependant il mollit un peu. S' il tombe d' ici à demain, lundi sera le jour du départ et mercredi 29 serait le jour d' arrivée à Bruxelles. Si la tempête continue, le départ serait ajourné jusqu' à mercredi 29, ce qui mettrait l' arrivée au vendredi 31. Tu sais mon peu de goût pour le vendredi, ce qui, joint à la soif de vous embrasser tous me fait vivement désirer de pouvoir partir lundi 27 ; cela dépendra du temps et du vent. deo volente. dim 26. 9 h du matin. La pluie a abattu le vent. Il est ouest, mais faible. Si rien n' empire, nous partirons demain lundi. Recommande à Marianne de me tenir ma chambre prête et mes vêtements du matin, pantalon à pied, pantoufles, etc. Plus une bouteille de très bon café froid. -pauvre Thérèse ! -je pense que Charles est revenu tout de suite de Spa. J' embrasse ta bonne mère et toi, et tous. Quel bonheur, bientôt ! à mercredi ! V. p130 à Albert Koempfen. Bruxelles, ier août. C' est de Bruxelles, monsieur et honorable confrère, que je réponds à votre lettre charmante et cordiale. Vous m' avez presque fait entrevoir l' espérance de vous y serrer la main. Je suis encore ici pour huit jours, et si vous nous donnez la fête de vous voir ici, j' espère que vous voudrez bien, matin et soir, considérer ma table de famille comme la vôtre. Je connais votre esprit, je voudrais connaître votre personne. Je sens en vous cette belle chose : le talent appuyé sur la conscience. le temps est malheureusement regardé par le groupe des proscrits du dehors comme un journal réactionnaire en littérature et en philosophie. Vous lui rendez le très grand service de l' accentuer dans le sens révolutionnaire. C' est que la révolution, c' est le seul air respirable désormais aux penseurs comme aux peuples. 1830 est littérairement la même date que 1789 politiquement. M Armand Carrel a méconnu cette vérité. Je ne vois pas qu' il s' en soit bien trouvé. Il s' est mis en dehors du mouvement, et il a tourné le dos au présent comme à l' avenir. De là, pour lui, l' oubli. Vous aidez le temps à se redresser chaque fois qu' il verse dans cette ornière de la réaction. Je vous en félicite, et j' en félicite mon ancien ami M Nefftzer. Que je voudrais causer avec vous ! Voulez-vous me permettre d' espérer votre présence, et de presser vos mains dans les miennes ? Victor Hugo. à Paul Meurice. Bruxelles, 5 août. Vos idées ne peuvent se perdre. Depuis deux jours M Albert Millaud est ici, avec force propositions pour moi. Mon oeuvre individuelle est désirée par M Millaud ; moi je préférerais voir mettre au jour une oeuvre collective, votre idée de l' encyclopédie du 19 e siècle. J' en ai parlé à M Alb Millaud, qui vous verra. Tout pour tous. répertoire de l' esprit humain au xixe siècle. ce serait le titre, et je crois, vous aidant, à une grande chose, à un grand succès, et à un grand résultat. J' espère bien vous voir, et mûrir tout cela à votre chaleur et à votre lumière. p131 Je n' ai pas reçu le projet de traité de M V Koning. Il l' a probablement envoyé à Guernesey, d' où je suis parti le lundi 27 juillet. - le gaulois étant un journal politique, je n' y puis rien donner. Cela ne m' empêche pas d' aimer beaucoup M De Pène. Dites-le lui. Et je vous serre dans mes bras. V. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 7 août. êtes-vous de retour ? Je voudrais, cher Auguste, que cette lettre vous serrât la main à votre arrivée. Je n' ai pu vous écrire à Wildbad, n' ayant pu retrouver ici dans ma cervelle le kumpf, krumpp, ou kromff, de l' hôtel formidable choisi par votre toute-puissance atteinte d' un rhumatisme. J' espère que votre rhumatisme est resté dans la Forêt-Noire, quant à votre toute-puissance, je la retrouverai dans Faust . Nous sommes ici tous réunis, vous désirant. J' attends le doux retour de mon petit Georges. Alice tarde. Ma femme veut et ne veut pas qu' on lui dise qu' elle est maigre, mais elle est gaie et mange bien et dort bien. Aujourd' hui, je renvoie à M V Koning le traité Ruy Blas signé, avec une réserve (politique) que vous approuverez. Je réponds en même temps à M Raphaël Félix. Meurice m' écrit que Michel Lévy veut me faire des offres. Qu' il se hâte, car je suis pressé par d' autres, et un peu tenté. Je vais finir ici ce roman. Mais je publierai en volume auparavant. Vous savez l' offre Millaud ? Nous comptons vous voir bientôt, et je vous embrasse, con toda mi alma . V. Dites à M De St-Victor combien nous l' avons regretté ici. Nous avions fait ce beau rêve de vous avoir tous les deux à notre table douce et intime de la place des barricades. à Paul Meurice. 7 août. Ma femme, excusable par son état de souffrance et de lassitude, avait en effet oublié le message. Je l' ai, et j' y réponds tout de suite. Voici un mot pour M Raphaël Félix. Voulez-vous le lui transmettre ? Et transmettre p132 aussi à M V Koning le traité signé. Ma signature est précédée d' une réserve que vous approuverez. Je voudrais que M V Koning me répondît en transcrivant dans sa lettre et en acceptant cette réserve sine quâ non . Voulez-vous être assez bon pour le lui dire. Vous avez dû voir M Albert Millaud. Son père, qui n' avait pas tout compris, aura compris maintenant, et vous verrez que ma pensée est d' accord avec la vôtre. Quelles sont les propositions de Michel Lévy pour le roman ? Il serait urgent qu' il me les communiquât. Car j' ai des offres, tentantes et pressantes. Mais ce qui me ravit c' est que vous faites un drame. Bravo final ! (j' aurais été content de voir M V Koning), mais cela le regarde. Il importe que les deux copies du traité Koning portent les deux signatures . Les tribunaux ont décidé qu' une seule était cause de nullité. Avertissez M Koning qu' il ait soin de signer son exemplaire. Je ne me console de ne pas vous voir qu' en songeant à votre nouvelle oeuvre promise. à défaut de votre main à serrer, j' aurai votre pensée à applaudir. à Auguste Vacquerie. dim 12 août. ecce iterum. je continue ma fonction d' envoyeur du bulletin. Un peu d' amélioration, mais très lente toujours. Merci pour tout, cher Auguste, et dites à Madame Lefèvre tous mes remercîments. Je travaille en effet, mais ce que je fais n' est pas encore visible. On ne montre à un maître comme vous que la chose faite. Si j' avais une oeuvre finie, il va sans dire que vous auriez tous les droits sur elle. Le ciel belge me donne une hospitalité mouillée, il pleut ici à verse. Mais venez et lisez , ce sera du soleil. à vous, cher Auguste, du fond de mon vieux coeur. y venga usted pronto. V H. à Monsieur Léonard Chodzko. Bruxelles, 12 août. Monsieur, le désir que vous m' exprimez, au nom de la Pologne proscrite, me touche et m' honore. C' est de Belgique que je vous réponds. Un devoir p133 de famille, qui m' a appelé à Bruxelles, m' y retient, et me privera, à mon grand regret, de l' honneur d' assister à la solennité que vous présidez. Je serai avec vous, quoique absent. La vraie présence, c' est la solidarité. Où palpite l' âme de la Pologne, le coeur de la France bat. La proscription grandit ce qu' elle croit abattre. La Pologne a gagné ceci à son martyre, qu' elle est restée une nation et qu' elle est devenue un symbole. La Pologne aujourd' hui représente les nations. Pas un peuple, à cette heure, qui, ainsi que la Pologne, ne soit supplicié. La Grèce est mutilée dans sa nationalité, l' Italie dans sa grandeur, l' Irlande dans sa conscience, la Hongrie dans son indépendance, la France dans sa liberté. Mais l' avenir, c' est la restitution. Aucun peuple n' est dans le sépulcre. La Pologne, demain, sera debout. Nous sommes saignants comme elle, elle est vivante comme nous. Je m' associe du fond du coeur à votre communion auguste. Victor Hugo. à Monsieur Polydore Millaud. Bruxelles, 17 août. Monsieur et ancien ami, de nos conversations avec M A M, votre fils, il résulte ceci : immédiatement après la signature du traité spécial pour le livre tout pour tous , entre vous, d' une part, et M Paul Meurice, et mes deux fils, Charles et François, d' autre part, je me considérerai comme engagé : 1 à vous donner pour le livre tout pour tous une préface ayant au moins l' étendue de l' introduction de Paris-guide . Cette préface sera payée par vous à raison de cent francs la page, en prenant pour type et modèle de la page, tant pour la justification que pour le nombre de lignes ou de lettres, l' édition belge princeps (1862) des misérables en dix volumes. -moyennant ce prix, payé comptant à la livraison du manuscrit, vous aurez le droit d' imprimer à un nombre illimité d' exemplaires et pour un temps illimité cette préface dans le livre tout pour tous , sans pouvoir l' imprimer et la vendre à part dans un autre format, l' auteur se réservant la propriété de son oeuvre sous tous les autres formats que le format du livre tout pour tous . 2 si vous persistiez à souhaiter que je vous donnasse, outre cette préface pour le livre tout pour tous , la rédaction faite par moi de vingt-quatre mots à p134 mon choix dans le livre tout pour tous , ces 24 mots ayant pour type et modèle les quatorze esquisses-examens au chapitre les génies du livre William Shakespeare , vous paieriez ensemble, la préface et les 24 mots, le prix d' un volume entier, c' est-à-dire quarante mille francs , payables comptant à la livraison du manuscrit. Dans le dernier cas, vous auriez le droit de publier, outre la publication dans le livre tout pour tous pour un temps illimité, la préface et les 24 mots réunis en volume à part, et dans tous les formats, pour douze années, à partir de la signature du présent traité, sans pouvoir réimprimer à part ladite préface et les 24 mots pendant les deux dernières années de votre jouissance. L' auteur pendant ces douze années n' aurait plus que le droit de publier cette préface et ces 24 mots dans ses oeuvres complètes, sans pouvoir vendre le volume séparément. Du reste, dans ma pensée et dans ma conscience, je dois vous faire observer, monsieur et ancien ami, ceci : selon moi, ces 24 mots qui (et vous pouvez en juger par les quatorze portraits-modèles du chapitre les génies ) n' auraient que peu d' étendue, et ne tiendraient que peu de feuilles, coûteraient cependant, à moi, un très grand travail, et à vous (joints à la préface), le prix d' un volume entier, 40000 francs. Je ne crois pas la surcharge qu' entraîneraient ces 24 mots nécessaire, et, dans mon opinion, la préface écrite par moi suffirait, ce qui serait pour moi une grande diminution de travail, et pour vous une grande économie d' argent. Ceci dit, dans votre intérêt et dans le mien, je vous laisse décider la question. Il est convenu que je ne livrerai la préface de tout pour tous qu' après la publication de mon plus prochain ouvrage en un ou plusieurs volumes. Si vous êtes d' accord avec moi sur ces divers points, soyez assez bon pour transcrire cette lettre dans votre réponse. Croyez à ma considération la plus distinguée. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 18 août. Bruxelles. Cher Auguste, venez donc si vous pouvez passer in haste quelques jours place des barricades. Nous voudrions vous voir, d' abord pour vous voir, ensuite pour vous entendre Faust ! Ensuite pour parler affaires. Il s' agit de tout pour tous . Vous seriez le comité (les quatre de l' évènement) avec chacun p135 6000 fr fixes par an. Cela vous irait-il ? Pour ce livre, vous avoir, serait immense. Je crois que notre cher Meurice est cloué en ce moment à Paris. Il pourrait vous donner plein pouvoir de conclure pour lui, et l' on aboutirait. Tâchez de nous arriver le plus tôt possible. Vous direz le fiat lux . Petit Georges est revenu. Avant-hier, 16, Alice nous l' a rendu. à bientôt. à tout de suite. à toujours. tuus. V. La chère malade est bien. Appétit, gaîté, sommeil reviennent. à Paul Meurice. 23 août. Bruxelles. Mon doux et cher ami, M Albert Millaud vous dira ce que nous avons ébauché ici. Rien sans vous. Tout avec vous. Que de choses à nous dire ! Quel dommage que nous soyons cloués tous deux, moi à Bruxelles par l' exil, vous à Paris par le succès ! J' envoie mon coeur à cadio . Et à vous. V H. à Madame Chenay. Bruxelles, 27 août, 7 heures du matin. Ma pauvre Julie, ta soeur est morte. Cette chère bien-aimée nous a quittés. Le 24, elle était admirablement bien, elle faisait avec nous gaîment le tour de Bruxelles en calèche. Avant-hier, 25, elle a eu une attaque ; hier, 26, le docteur Allix, averti par le télégraphe, est arrivé. Consultation des médecins ; le soir un peu d' espoir ; ce matin, à six heures et demie, elle est morte. Je t' écris navré. Dieu recevra cette âme douce et grande dans la lumière. Elle a maintenant des ailes. Nous, nous pleurons. Je suis accablé. Je t' embrasse bien tendrement, chère petite soeur. Nous t' embrassons tous. Hélas ! Tu vas pleurer aussi ! p136 à Auguste Vacquerie. 27 août. Cher Auguste, c' est fini. Je suis accablé et navré. Elle est morte ce matin à 6 h et demie. Elle n' avait jamais été si bien en apparence. Le 24, je lui faisais faire le tour de Bruxelles en calèche. Elle était gaie et souriait à tout. Avant-hier, attaque ; hier, agonie ; aujourd' hui, mort. Nous sanglotons et je vous écris. Elle a demandé d' être portée à Villequier, près de sa fille, près de notre enfant bien-aimé, près de ces deux êtres adorés qui sont là et que nous pleurons tous à jamais. Je vous l' envoie. Recevez ce corps. Dieu recevra l' âme. à vous profondément. V. Allix a été admirable. Il est venu. Il la remmène. à Armand Barbès. Bruxelles, 29 août. Héroïque et cher proscrit, votre lettre ressemble à votre main pressant la mienne. Je suis accablé, mais j' espère. J' attends la vie suprême qui est dans la mort. Vous aussi, vous avez foi dans ce sublime et infaillible avenir. Votre grande âme ne peut nier l' âme. Cette douce morte était une vaillante et fière compagne. Elle avait toutes les grandeurs, y compris la bonté. Elle m' aimait. Je pleure profondément. Merci, mon admirable ami. Victor H. à Paul Meurice. ier 7 bre. Meurice, mon doux et noble ami, je lis vos adorables adieux à cette chère morte, et voici mes larmes qui recommencent. Cela ne coulait plus, et m' étouffait. Vous me faites pleurer. Merci. V H. p137 à Auguste Vacquerie. ier 7 bre. Vous êtes admirable, comme toujours, et vous avez tout bien fait. Remerciez votre famille qui, par tant de points charmants et douloureux, est la mienne. J' ai eu cinq nuits d' insomnie. J' ai les yeux brûlés. Les exquises paroles de Meurice me les ont soulagés en me faisant pleurer. Tout ce que vous dites sera fait. Vous allez bientôt avoir de la gloire. Cela me consolera. Je vous aime bien. V. Allez pour moi, sitôt cette lettre reçue, baiser à genoux les trois tombeaux. au même. 37 bre. Cher Auguste, que la tombe soit pareille à celle des deux autres anges. Elle l' eût voulu ainsi. Demain 47 bre , il y aura une semaine qu' on l' a clouée dans le cercueil. -aimons-nous. V. à Paul Meurice. 37 bre, jeudi. Demain Charles et Victor enverront les détails intimes que désire M De St-Victor ; sitôt l' article paru, je lui écrirai. Dites-le lui, mon doux ami, et en attendant dites-lui combien sa lettre m' a touché. Voulez-vous transmettre ce mot à Mme George Sand. Vos admirables paroles de Villequier sont reproduites par tous les journaux belges. Je vous envoie mon vieux coeur navré qui vous aime. V. p138 à Théodore De Banville. 3 septembre. Mon doux et cher poëte, vous savez dire les grandes et bonnes paroles. Je souffre, et votre serrement de main me fait sentir qu' on m' aime, et que je vis. à Victor Pavie. 3 septembre. J' ai le coeur navré ; je sens que vous m' aimez toujours un peu ; j' entends votre voix comme la voix de mon passé et de ma jeunesse, doux et sombre appel. Je suis vieux, j' irai bientôt où est cette grande âme qui vient de partir. à vous ex imo . V H. à Auguste Vacquerie. 67 bre. Les trois âmes sont comme mêlées dans ces trois fleurs. Je ne sais si je pourrai me résigner au partage. Mes enfants trouveront après ma mort cette relique dans votre lettre l' enveloppant et l' expliquant. Cher Auguste, mon coeur est avec vous. Merci. Merci. à Madame Marie Ménessier-Nodier. dimanche 13 septembre. Chère Marie, je n' ai pu vous répondre tout de suite. Un sanglot ne s' envoie pas dans une lettre. Elle vous aimait bien. L' an dernier, à pareille époque, à Chaudfontaine, nous vous lisions ensemble. Elle pleurait alors sur votre père, comme aujourd' hui vous pleurez sur elle. à vous mon vieux coeur. V. p139 à la princesse Sophie Galitzine. Bruxelles, 137 bre. Vous êtes, madame, une âme charmante et une grande âme. Vos larmes consolent les miennes. L' amie inconnue devient désormais l' amie préférée. C' est votre coeur que vous m' envoyez ; je l' accepte, attendri. Je pleure, mais celle qui est morte, grande âme aussi, vous sourit. Je me mets à vos pieds. Victor H. à Charles. à François-Victor. 24 septembre, 8 h du matin. Chers enfants, je vous transmets cette dépêche qui m' arrive. Voyez ce qu' il y a à faire. Tendre embrassement. V. Une conversation entre nous eût été utile avant le retour de M Alb Millaud. Rien n' est possible sans Meurice et Vacquerie. L' hôtel de la poste attend demain à dîner notre cher Henri Rochefort. à Amédée Pommier. 5 octobre. Je viens de lire vos vers dans la liberté . J' ai rêvé, pleuré, je vous écris. Je sens que je vous aime bien. Comme votre grande âme parle de cette grande âme ! Cher poëte, vous dites tout avec une exquise originalité et une émotion profonde. Vous êtes puissant et familier, comme tous les vrais poëtes. Je vous loue, je devrais me borner à vous serrer la main, mais je ne puis p140 faire autrement que de vous dire tout mon attendrissement. Nous sommes vieux, mais jeunes, et amis plus que jamais. Qu' importe où je mourrai ! Je revivrai dans un lieu de lumière où nous nous reverrons, esprits ! J' embrasse votre digne femme, votre charmante fille, et je suis à vous profondément. Victor H. Je repars pour Guernesey. Venez donc un jour, tous les trois, me voir sur mon écueil. Il est souvent sombre, vous le feriez radieux. Je vous envoie un souvenir d' elle. Hélas ! Le suprême souvenir. à Albert Lacroix. 6 octobre. Bruxelles. Mon cher éditeur, je serai à Guernesey le 15 octobre, et vous y pourrez venir par conséquent le 15 novembre. Du reste je vous écrirai. Je suis au moment de partir. à Guernesey je vous donnerai tous les détails que vous souhaitez, et ils vous seront d' autant plus utiles que nous serons plus près de la publication. Le théâtre en liberté sera publié par séries . Chaque volume aura un titre spécial. La première série (un volume) sera intitulée la puissance des faibles , et contiendra quatre comédies, deux en vers et deux en prose, qui à elles quatre feront six actes. Le livre par ordre du roi est à la fois drame et histoire. On verra là une Angleterre inattendue. L' époque est ce moment extraordinaire qui va de 1688 à 1705. C' est la préparation de notre dix-huitième siècle français. C' est le temps de la reine Anne, dont on parle tant et qu' on connaît si peu. Je crois qu' il y aura dans ce livre des révélations, même pour l' Angleterre. Macaulay n' est, après tout, qu' un historien de surface. J' ai tâché de fouiller plus au fond. -je vous écris tout ceci in haste , je vous remercie de votre lettre excellente, et je vous serre la main. à bientôt. V H. Nous causerons. L' espace et le temps me manquent pour vous parler de la fin de Satan . (c' est là ce que je voudrais publier. Mais il faut pouvoir finir cet hiver. Le pourrai-je ? ) p141 à Monsieur Ballande. Hauteville-House, 24 octobre. Je subis un ostracisme politique. L' interdiction de mon répertoire à Paris fait partie de la politique petite et sournoise qui règne depuis tout à l' heure dix-huit ans ; le coup d' état qui a été le triomphe de cette politique m' a exilé de deux façons, de France, comme citoyen, du théâtre, comme poëte. L' avenir jugera : moi, j' attends. -je n' ai rien à demander et personne ne doit rien demander en mon nom. Le pouvoir me persécute, mais je ne le connais pas. -je me trompe, je le connais ; mais comme historien en ce moment, comme juge plus tard. D' ici là, patience. à François-Victor. 26 octobre. H-H. D' abord une toute petite rectification. de minimis curat praetor. mon Victor, M Van Vambeke n' a pu vous prendre aucun droit de banque, puisque je lui ai envoyé ce droit fixé par lui-même dans la traite de 15615 fr. Maintenant je passe à Adèle. Tu trouveras ci-incluse une traite à son ordre de 864 fr sur lesquels il y a 858 fr pour elle et 6 fr pour toi (achat d' une bank-note). Il me tarde d' avoir la réponse de notre pauvre égarée. Voilà cinq ans qu' à cause d' elle, j' ai le coeur serré. Qu' elle revienne, et en même temps que mon coeur s' épanouira, mes bras s' ouvriront. Le compte d' Adèle est ci-joint. Envoie-le lui, en lui faisant remarquer qu' elle reçoit là toute sa fin d' année (plus le reliquat de 83 fr sur le fonds italien) et que je lui donne les 300 fr qu' elle avait reçus d' avance sur septembre et octobre (ancienne pension). Je crois que tu feras bien de garder un double de ce compte. Mais il importe qu' elle l' ait. Sur les 858 fr rembourse-toi, cela va sans dire, des 250 fr avancés par toi. p142 Je prie Charles de payer pour moi Mm Jettrand, Cerf, et je ne sais plus qui encore, et de m' envoyer les quittances. Je le rembourserai immédiatement. Je suis jusqu' au cou dans le travail. J' ai pour joie de lire la lanterne , dites-le à votre frère Rochefort. Tâchez que l' affaire de Londres soit effective ; j' ai plus foi en Rascol qu' en tous anglais. Je vous serre tous sur mon vieux coeur. à Paul Meurice. H-H, 7 novembre. Voulez-vous être assez bon pour faire jeter à la poste cette petite lettre à Mme D' Aunet. Elle viendra chez vous toucher 300 fr que je vous prie de lui donner pour moi, et, comme je ne sais où nous en sommes de nos petits comptes, je vous envoie, par précaution, une traite de 300 fr à vue, payable à votre ordre chez Mallet frères. En outre, voici un portrait de s m qui vaut, je crois, quatre sous. Usez-en comme bon vous semblera. Plus je relis cadio , plus je l' aime. Que c' est charmant le beau style traduisant la forte pensée ! L' émotion va croissant d' acte en acte, et à la fin de cette oeuvre pathétique et philosophique, on est enthousiasmé et convaincu. Comment peut-on vous haïr, vous si doux et si puissant dans la douceur ! Si l' on pouvait assassiner avec une plume, la haine le ferait. Enfin, il faut bien une ombre à cette grande lumière qui est la vérité ! Moi, cela m' est égal d' être haï si vous m' aimez. V. à Charles. à François-Victor. H-H, dim 89 bre. Chers enfants, puisque vous le trouvez juste, je le trouve bon ; et je vous paierai par an, tant que durera ce bail, mon tiers des 2000 fr . C' est à dire 667 fr ; mais ce sera pour une habitation de peu de jours, car, vous le savez, le but de mes vacances, c' est le voyage, et mes séjours de ces trois dernières années ont eu pour cause, en 1866, les pluies, en 1867, la guerre, en 1868, le deuil ; mais ils m' ont été doux, même dans le deuil, p143 puisqu' ils m' ont fait rester près de vous. En voyage aussi, j' espère, nous serons ensemble. Va donc pour mon tiers. Au reste, je ne suis que votre intendant. De là mes précautions, qui m' ont fait taxer d' avarice, avarice qui songe à l' avenir et aux enfants, la même avarice que je recommandais et que je recommande à notre cher Rochefort. Sa lanterne est toujours ma joie. Remettez-lui ce mot. -envoyez l' autre à M Alb Millaud dont j' ai oublié l' adresse, et qui vient, à ce qu' il paraît, de perdre sa mère ou sa grand' mère. Vous ferez bien d' ajouter quelques lignes et vos signatures à mon billet. -quant aux trois chevaux , si vous insistez, je vous les enverrai, mais ne pensez-vous pas qu' à moins d' urgence, il ne faudrait plus rien publier d' ici à mon livre par ordre du roi ? Je reçois d' Espagne des lettres enthousiastes. M Rodriguez, correspondant du courrier de l' intérieur , m' écrit qu' il veut ma république, à condition que j' en sois président. -parlez-moi de mon doux Georges. Je vous embrasse, chère Alice. Je t' embrasse, mon Charles, je t' embrasse, mon Victor. V. à Paul Meurice. H-H, dim 15 novembre. Cette lettre que je reçois semble indiquer qu' il y a eu retard de la poste, et que le 12 mon billet d' avis r de Rivoli n' était pas arrivé. ô ma providence, voulez-vous être assez bon pour vous informer et pour obvier. J' ai vu les chiffres que vous avez eu la bonté de me transmettre. Je vois que je suis assez obéré. Voudrez-vous bien pourtant remettre pour moi à M Peyrat les 40 fr de ma souscription Baudin. Je pense que ma lettre n' a pas été interceptée et que vous avez vu ma souscription dans l' avenir national . C' est une grosse affaire pour L B que ce monument à Baudin. L' envers de cette gloire est sa honte. Je suis absolument de votre avis, très justement unanime, quant au titre : par ordre du roi ; l' homme qui rit vaut beaucoup mieux. En choisissant d' abord par ordre du roi je voulais accentuer tout de suite la portée démocratique du livre. Cet effet est, je crois, maintenant produit, et je puis sans inconvénient, comme vous l' indiquez et comme je l' avais moi-même toujours cru meilleur, donner au livre le titre : l' homme qui rit, et à la deuxième partie le titre : par ordre du roi . Si vous rencontrez Lacroix avant que je lui aie écrit, dites-le lui. p144 J' ai reçu d' Espagne des lettres enthousiastes, force journaux, (tous ont reproduit mon speech) des adresses collectives, de Saragosse, de Barcelone, etc... M Rodriguez, correspondant du courrier de l' intérieur , m' écrit qu' il vote pour une république, à condition que j' en sois président . Je crois la république un peu relevée en Espagne (et fort relevée en France). Tout va bien. Votre idée d' un journal littéraire ayant droit de parler politique serait excellente. Il faudrait cette entente des grands journaux libéraux et démocratiques dont vous me parlez. Je prévois que je vais vous donner encore l' ennui de corriger mes épreuves. Quand vous rendrai-je tout ce que je vous dois ! Ils ont beau faire. cadio est une chose exquise et forte. Et je signe. V H. à Jean Aicard. H-H, 179 bre. Cher poëte, merci. J' ai le pauvre petit être ; voilà ses yeux, voilà ses ailes. Vous m' aviez déjà envoyé son âme dans des vers charmants. Je suis bien profondément touché de toutes les formes délicates de votre affection pour moi. Je savais le grand succès de votre parole dans le midi. M Gilles La Palud me l' avait écrit ; il m' avait même annoncé l' envoi d' un journal que je n' ai pas reçu. Dites-le lui si vous lui écrivez. Quand vous verrai-je ? Je suis ici. Je travaille. On m' a laissé seul. L' abandon, c' est le destin du vieux. Je ne puis bien travailler qu' ici. Ma famille, c' est mon bonheur. Il fallait choisir entre ma famille et mon travail, entre mon bonheur et mon devoir. J' ai choisi le devoir. C' est la loi de ma vie. Je salue votre noble esprit. V H. à Victor Mangin, rédacteur en chef du phare de la Loire. Hauteville-House, 18 novembre. Cher confrère, y tenez-vous ? Voici la vérité sur mes 78000 francs de rente. Je dis volontiers mes affaires à vous qui êtes un ami. p145 Après toutes les pertes qu' entraîne l' exil, voici quelle était ma situation, fin août dernier, lors de la reddition de comptes dont parle votre correspondant : j' ai : 1 en Belgique, 300 actions de la banque nationale, revenu variable, au maximum : 35000 fr. 2 en Angleterre, je n' ai pas encore, mais j' aurai en avril prochain (emploi de la vente de mes derniers manuscrits), consolidés anglais, 425000 francs. Revenu : 12500 fr. 3 en France. Institut : 1000 fr. 4 Hauteville-House ; le logement, pas de revenu ; je paie loyer à Bruxelles. Total : 48500 fr. Par suite des arrangements de famille qui ont dû être pris, sur ces 48500 francs, je paie annuellement : 29500 fr. De plus je donne par an, pour divers devoirs de fraternité, notamment pour une petite institution d' assistance à l' enfance dont j' ai pris l' initiative, environ (minimum) : 7000 fr. Total : 36500 fr. Qui, défalqués des 48500, me laissent un revenu personnel de 12000 francs ; ayant des enfants, je ne me considère que comme usufruitier. Tout ceci est confidentiel et ne réclame aucune publicité, car rien dans ce petit inventaire ne peut intéresser le public. Mais je tiens à vous renseigner, vous coeur noble et sympathique ; dans l' occasion, vous vous souviendrez de cette lettre et, quand vous me verrez calomnié, vous saurez la vérité. Cela me suffit. Publiquement, sur de telles matières, le silence me sied. Un dernier mot. Votre correspondant a raison s' il a voulu dire que j' avais 78000 francs de rentes (et même davantage) par le produit de mon répertoire au théâtre ; sans doute, seulement on ne joue pas mon théâtre. Tout ceci entre nous. à Monsieur François Morand, juge à Boulogne-Sur-Mer. Hauteville-House, 22 novembre. Je vous réponds, monsieur le juge ; car vous êtes un juge spirituel, docte et charmant (je ne parle ici que de littérature). Eh bien ! Non, je ne connais p146 point l' arlequin de Le Sage, et j' ai été ravi, grâce à vous, de le connaître. Les similitudes que vous signalez sont très réelles. Il en sort pour moi cette satisfaction intime, parce que ma conscience me la confirme, de m' être fortuitement rencontré avec le grand esprit qui a créé Gil Blas . Voulez-vous que je vous raconte une autre rencontre dont j' ai été plus glorieux encore ? C' était en 1823 ; Lamennais, qui avait été mon confesseur (lequel de nous deux a perverti l' autre ? ), entre chez moi un matin. J' écrivais des vers que je venais de faire. Lamennais regarde par-dessus mon épaule, et lit ceci : éphémère histrion qui sait son rôle à peine, chaque homme ivre d' audace ou palpitant d' effroi, sous le sayon du pâtre ou la robe du roi, vient passer, à son tour, son heure sur la scène. -tiens ! Me dit-il, vous savez l' anglais ? Je lui réponds : -non. (à l' heure qu' il est, je ne sais pas encore l' anglais.) et j' ajoute : -pourquoi ? -c' est que, réplique Lamennais, vous venez de faire un vers de Shakespeare. -bah ! -avez-vous lu Shakespeare ? -non, je ne veux pas lire Le Tourneur. -eh bien ! Dit Lamennais (mon ex-confesseur, qui me savait sincère), le vers est de vous deux. Vous avez rencontré Shakespeare. Et il me cite un vers de Macbeth ; même comparaison que la mienne, et, littéralement : chaque homme vient passer, à son tour, son heure sur les planches . Maintenant jugez, monsieur le juge. Un mot sur quelque chose de plus grave qui est dans votre écrit. Je suis aussi étranger que vous-même à l' article de M Granier De Cassagnac (1833) sur Alexandre Dumas. Lisez la déclaration de M Bertin l' aîné, dans le journal des débats . Lisez la déclaration de M Granier De Cassagnac, qu' il confirmerait encore aujourd' hui, j' en suis certain, bien qu' il y ait entre lui et moi, l' abîme. Voulez-vous de ceci ma parole d' honneur ? Je vous la donne. Si vous me connaissiez bien, vous n' en auriez pas besoin. Et je vous serre la main, et je vous remercie de m' avoir fait connaître sérendib et l' arlequin de Le Sage. Politiquement, je vous récuserais ; mais littérairement je vous accepte, mon très aimable juge, mon gracieux confrère. p147 à François-Victor. H-H, 259 bre, mercredi. Mon Victor, voici ce que j' ai envoyé à Emilio Castelar. C' est parti lundi matin, mais cela n' arrivera pas avant vendredi. Ci-inclus trois exemplaires, dont un pour Rochefort. Use des autres pour la propagande et fais de ton mieux. Crois-tu que l' étoile belge insérerait ? Tu as reçu, je pense, ma lettre chargée contenant 50 fr pour la lanterne . Je te serre dans mes vieux bras paternels. à Monsieur Petit De Latour. Hauteville-House, 27 novembre. à en juger par la table des matières, votre travail, monsieur, est complet, et sera de la plus haute utilité. Je sens en vous un noble et bon coeur. Vous avez sauvé une tête par votre parole. Vous en sauverez beaucoup d' autres par votre livre. Ne me le dédiez pas ; dédiez-le à Jésus-Christ, d' où vient toute douceur. L' homme, hélas ! N' a pas encore compris le crucifix ; le crucifix abolit l' échafaud. Je n' ai pas le temps d' écrire une préface ; car, pour moi, les devoirs se multiplient et les années s' abrègent. Si vous jugez à propos de publier cette lettre avec votre livre, elle est à vous, faites. Croyez à ma plus cordiale sympathie. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. novembre. H-H, dimanche. Votre coeur ne peut pas être frappé sans que le mien saigne. Cher Auguste, votre vénérable mère était pour moi comme une soeur de destinée et de deuil. Je la pleure. Que d' âmes douces et tendres au-dessus de nous, dans ce bleu sombre de la mort ! p148 Regardez-les avec l' oeil de votre grand esprit. Vous les voyez, n' est-ce pas ? Moi aussi. Aimons-nous. V. à Michelet. H-H, 6 décembre. Mon illustre ami, vous m' avez écrit de Suisse, j' étais en Belgique, et je n' ai qu' aujourd' hui votre lettre du 16 septembre. Elle me va au coeur. Vos grands livres sont une des lumières de mon exil, votre amitié est un viatique dans mon rude pèlerinage de lutte et de deuil. à vous, ex imo . Victor Hugo. à D' Alton Shée. H-H, 8 décembre. Vos mémoires, mon cher D' Alton, sont pour moi comme des messages que me fait votre noble esprit. J' ai lu votre envoi du 25 novembre. Merci encore, et bravo encore à ces vivantes et robustes pages ! Sur les fortifications de Paris, voici mon sentiment : je ne les aurais pas bâties, mais je ne les détruirais pas . Elles ne doivent désormais tomber que le lendemain du jour où l' Europe se sera proclamée république dans son parlement siégeant au champ de la fédération (champ de mars) de Paris. Alors crouleront toutes les clôtures et s' ouvriront tous les coeurs. Vous serez, mon cher D' Alton, de ce parlement-là ; moi aussi peut-être, -à moins que je ne sois mort. J' ai pour vous une sympathie ancienne et profonde. Votre admirable persistance m' a absolument gagné. Vous êtes citoyen avec une fierté de gentilhomme et une dignité de seigneur. Votre âme est haute parce qu' elle est libre. Vous êtes fraternel à tous, et, au besoin, l' âge étant venu, paternel. Mon exil vous aime. Nous sommes, vous et moi, les deux seuls pairs républicains. Je sens en vous quelque chose comme un frère. Je ne suis votre aîné que par l' âge. Car, avant moi, vous aviez compris et voulu la république. Ma logique attardée n' y est arrivée qu' après la vôtre. Armand Carrel a été pour beaucoup dans mon retard. Si cela valait la peine d' un reproche, c' est à lui qu' en viendrait la responsabilité. p149 Je réponds à votre question. J' ai appris ma nomination de pair le 16 avril 1845 . Vingt ans auparavant, jour pour jour, j' avais appris, presque de la même façon, que j' avais la croix. Je ne note ce détail que parce que Lamartine et moi fûmes nommés de la légion d' honneur le même jour (16 avril 1825) et seuls ensemble. Quant à mes paroles qui ont peut-être un peu ramené les Bonaparte, lisez-les dans la collection de mes discours que je vous envoie (bon sur Lacroix). Lisez aussi (tome ii) depuis la page 33 jusqu' à la page 59. Je suis à vous du fond du coeur. V H. Votre discours sur les fortifications de Paris est très beau, style excellent, haute pensée. à Monsieur émile Péhant. H-H, 11 décembre. Heureusement pour vous, monsieur, vous vous êtes trompé en vous vantant d' avoir dans votre poëme supprimé la métaphore . La métaphore, c' est-à-dire l' image, est la couleur, de même que l' antithèse est le clair-obscur. Homère n' est pas possible sans l' image, ni Shakespeare sans l' antithèse. Essayez d' ôter le clair-obscur à Rembrandt ! Vous êtes un peintre, monsieur, tant pis si cela vous fâche, et vos belles pages, nombreuses dans votre noble poëme, ont toutes les vraies qualités du style, la métaphore comme l' antithèse, la couleur comme le clair-obscur. Votre drame n' en est que plus vivant, votre pensée n' en est que plus robuste ; le lecteur est toujours charmé et souvent conquis. Je félicite votre poëme d' être infidèle à votre préface, et je vous envoie mon cordial applaudissement. Victor Hugo. à Monsieur Canellopoulo. Hauteville-House, 19 décembre. Monsieur, votre lettre éloquente m' a vivement touché. Oui, vous avez raison de p150 compter sur moi. Le peu que je suis et le peu que je puis appartient à votre noble cause. La cause de la Crète est celle de la Grèce et la cause de la Grèce est celle de l' Europe. Ces enchaînements-là échappent aux rois et sont pourtant la grande logique. La diplomatie n' est autre chose que la ruse des princes contre la logique de Dieu. Mais dans un temps donné Dieu a raison. Dieu et droit sont synonymes. Je ne suis qu' une voix, opiniâtre, mais perdue dans le tumulte triomphal des iniquités régnantes. Qu' importe, écouté ou non, je ne me lasserai pas. Vous me dites que la Crète me demande ce que l' Espagne m' a demandé. Hélas ! Je ne puis que pousser un cri. Pour la Crète je l' ai fait déjà, je le ferai encore. Oui, comptez sur moi. J' appartiens à la Grèce autant qu' à la France. Je donnerais pour la Grèce mes strophes comme Tyrtée et mon sang comme Byron. Votre pays sacré a mon profond amour. Je pense à Athènes comme on pense au soleil. Je vous serre la main. Victor Hugo. Félicitez de ma part l' excellent traducteur d' Hernani . Je suis fier de me voir dans la langue d' Homère. à Auguste Vacquerie. H-H, 23 xbre. Cher Auguste, un codicille de ma femme contient ceci : " je donne à Auguste mon pupitre de laque et tous les petits objets qui sont sur ma table à écrire. Je lui donne en plus une aumônière qui me vient de Mme Dorval et qui est suspendue au-dessus du portrait que j' ai fait de ma Didine. " à Paul Meurice Napoléon Le Petit et les châtiments ; les deux ouvrages reliés ensemble, que m' a donnés mon mari, ont sur la couverture mes deux initiales A H. " à Madame Paul Meurice le bracelet d' argent que je porte journellement et qui m' a été donné par Auguste. " à émile Allix les deux Hamlet . Ce livre qui m' a été donné par mon Victor est relié en maroquin rouge. " le codicille est daté 21 février 1862. Depuis cette époque ma femme a cessé d' habiter Guernesey. Les objets qui étaient sur sa table en 1862 ont disparu. p151 Mais je tiens le pupitre et l' aumônière, cher Auguste, à votre disposition. Elle a emporté le bracelet d' argent à Paris, où elle a été, dans les derniers temps, fort volée. Nous avons cherché le bracelet. On n' a pas encore pu le retrouver. Quant aux livres, Nap Le Petit et les deux Hamlet , ils sont là. Je les enverrai à Paul Meurice et à émile Allix par la première occasion sûre. Voulez-vous être assez bon pour le leur dire. à bientôt. à toujours, cher Auguste. Je m' unis à vous profondément dans la pensée de toutes nos chères mortes. Ayons en nous leurs âmes. tuus. V. à Jules Claretie. H-H, 31 décembre. Jadis, cher confrère, soyez stupéfait, vous m' avez demandé un dessin. Le voici. (vous le recevrez par Auguste Vacquerie presque en même temps que ce mot.) c' est el puente de los contrabandistas . J' ai vu cela dans les Pyrénées, étant enfant. Le pont des contrebandiers était terrible. Il servait aux contrebandiers comme pont, et à la justice comme gibet. On les pendait aux poutres. Cela n' empêchait pas de continuer d' y passer. Ce pont s' appelait aussi : on marche dessus, on danse dessous. J' ai cité dans le dernier jour d' un condamné la chanson triste : j' li ferai danser la danse où il n' y a pas de plancher. Cette lugubre danse, je vous l' envoie. Pardonnez-le moi. C' est hideux, mais utile. Il faut mettre aux bourreaux le nez dans leur ouvrage. Donc montrons l' horreur du passé. Le présent n' est pas beaucoup plus beau. Mais quel demain vous allez voir, vous qui êtes jeunes ! Moi, je serai mort. Vous allez donc arriver au théâtre. D' avance je bats des mains. Vous aurez le succès toujours, car vous avez le talent partout. Recevez mon plus cordial shake-hand . Victor Hugo. p152 à Auguste Vacquerie. H-H, 31 xbre. Puisque les chapitres préliminaires vous intéressent, j' augure bien du reste. Votre lettre a été pour moi le succès affirmé. Un maître tel que vous met dans tout ce qu' il dit la certitude. Le sujet de mon livre c' est l' aristocratie . Puis je ferai la monarchie (Louis Xv, xviiie siècle) puis sortira de ces deux évidences quatrevingt-treize . Je crois que je ferai la vraie révolution , et je vous le dis à vous qui allez faire le vrai Faust . Donnez donc vos ordres pour qu' on vous facilite ce travail, au lieu de vous l' aggraver. Vous êtes trop bon. à propos, que se passe-t-il ? Depuis huit jours, je ne reçois plus d' épreuves. On me dit que l' imprimerie Lacroix est en grève. Est-ce vrai ? Je vous enverrai le pupitre (et l' aumônière). Pensez à nous en écrivant dessus ! Je vous envoie, en book-post , six dessins : un pour vous, un pour Meurice, un pour Paul De St-Victor, un pour émile Allix, un pour Lecanu. Le sixième est pour M Jules Claretie el puente de los contrabandistas il me l' a demandé, et je le lui ai promis. Son nom est derrière. Soyez assez bon pour le lui envoyer. Partagez-vous les cinq autres entre vous cinq, comme vous voudrez. Faites pour le mieux. Cher Auguste, la gloire est à vous, je vous souhaite le bonheur. tuus. V. à Monsieur Henri Delpech. je ne me fais pas, monsieur, de l' éloquence la même idée que vous. Où vous voyez des images, je vois des idées, et pour moi tout discours impossible à lire, a pu tromper l' oreille, mais n' existe pas. Jugez quel ravage je ferais dans vos admirations. Je n' en suis pas moins touché de votre sympathie, et j' applaudis à votre talent comme à votre succès. Recevez l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Albert Lacroix. décembre. Mon cher éditeur, le roman historique est un très bon genre, puisque Walter Scott en a p153 fait ; et le drame historique peut être une très belle oeuvre, puisque Dumas s' y est illustré ; mais je n' ai jamais fait de drame historique ni de roman historique. Quand je peins l' histoire, jamais je ne fais faire aux personnages historiques que ce qu' ils ont fait, ou pu faire, leur caractère étant donné, et je les mêle le moins possible à l' invention proprement dite. Ma manière est de peindre des choses vraies par des personnages d' invention. Tous mes drames, et tous mes romans qui sont des drames, résultent de cette façon de voir, bonne ou mauvaise, mais propre à mon esprit. par ordre du roi sera donc l' Angleterre vraie, peinte par des personnages inventés. Les figures historiques, Anne, par exemple, n' y seront vues que de profil. L' intérêt ne sera, comme dans Ruy Blas, les misérables , etc., que sur des personnages résultant du milieu historique ou aristocratique d' alors, mais créés par l' auteur. à Villemain. Hauteville-House, décembre. Mon illustre et cher confrère, j' apprends avec plaisir que je suis un des huit plus vieux de l' académie. Tout en souhaitant et en espérant la longévité d' autrui, j' ai le droit de tenir peu à la mienne. Ma sortie me semble désormais prochaine et j' en félicite les talents et les renommées qui attendent. Si l' exil m' empêche de donner ma voix, il ne m' empêche pas de donner ma place. Du reste, dans cet exil, maintenant volontaire, la communication que vous voulez bien me faire vient très à propos. J' ai entrepris, à mes frais, dans mon île, l' amélioration hygiénique et intellectuelle de quarante enfants pauvres, et je saisis avec empressement le moyen de grossir un peu leur petite liste civile. Soyez assez bon pour annoncer à l' académie que j' accepte, et recevez l' assurance de ma haute considération. V H. Cher Villemain, laissez-moi, en dehors de la lettre officielle, vous serrer la main et vous dire que mon vieux coeur est toujours tout à vous. 1869 T 3 p154 à Madame Rattazzi. ier janvier. Que vous dire ? Je suis ébloui, enivré, accablé. Votre douce amitié m' entr' ouvre le paradis, et je ne puis y entrer ; je suis lié et condamné par mon propre vers : revenir sur ses pas à la porte du ciel ! J' ai écrit cela et je le subis. Cet hiver, on m' a cru bien malade ; les médecins m' ont dit : il faut traverser vite la France et aller à Nice. J' ai répondu : j' ai fait un serment, je ne puis mettre le pied en France ; plutôt mourir ! -mais il est bien plus facile de mourir que de vous résister. Quand je songe qu' elle est là, devant moi, celle qui est tout, celle qui est la beauté, la grâce, le courage, l' esprit souverain et charmant, le savoir éclatant, la poésie intense, et qu' elle me dit : venez ! Et qu' elle me le dit en termes émus et adorables ! Oh ! Ne pas obéir, ne pas venir, ne pas accourir, ne pas fouler aux pieds la frontière, fût-elle de feu, et le serment, fût-il d' airain, savez-vous que c' est là, madame, un effort surhumain, et que j' en suis comme anéanti ? Quoi ! Cette fleur c' est vous qui me l' envoyez ! Quoi ! Ces vers c' est vous qui les avez écrits ! Ces vers sont de vous, ils sont pour moi, il est sur votre bouche ce sourire d' ange où je crois voir éclore une étoile. Ce sourire divin m' accueillera. Et je reste ! Hélas ! Comprenez l' immensité de ce regret. Quelle sombre chose parfois que le devoir ! Je l' ai écrit : et s' il n' en reste qu' un, je serai celui-là ! La France m' est fermée, et la France, quand vous n' y êtes pas, c' est la patrie ; quand vous y êtes, c' est le paradis. Vous m' écrivez encore cette ligne qui sort de votre coeur comme une lumière : " je ne me sentirai tout à fait à Paris, et heureuse d' y être, que lorsque vous y serez, vous aussi. Et que de bonnes et chères causeries ! Et que le temps s' écoulera doucement et poétiquement ! " je lis, je relis ces lignes adorables, ces projets plus adorables encore, et ma main tremble. Votre jeunesse songe-t-elle à mes années ? Suis-je Eschyle, pour être le meilleur ami, comme vous dites, malgré ma barbe grise, de la reine Rhodope, de cette éblouissante Rhodope qui était à la fois le génie et la souveraine d' Agrigente, et qui était du sang de Jupiter comme vous êtes du sang de Napoléon ? Elle préféra Eschyle vieilli qui, comme elle, était génie, au jeune Hiéron, qui était roi comme elle. Mais moi, suis-je Eschyle, et ne vaut-il pas mieux que vous ne me revoyiez pas ? p155 Cette lettre que j' écris là me désole, mais je sens qu' elle ne vous courroucera pas, qu' elle vous plaira même. Je connais trop votre grande âme pour douter un instant de votre adhésion à mon douloureux sacrifice. Un sacrifice poignant ! Mais vous êtes faite pour comprendre comme pour inspirer tous les héroïsmes, et, je le déclare, je suis héros aujourd' hui, aujourd' hui seulement. Vous résister, grand dieu ! Tout ce que j' ai fait jusqu' à ce jour n' est rien auprès de ce que je fais à cette heure ; mais, puisque vous êtes mon amie, puisque votre tendre amitié tient une place dans votre vie, je dois rester digne de cette amitié céleste. Me cacher, me glisser en France, fût-ce pour vous voir, pour vous obéir, ramper inquiet sous l' oeil de la police, me rapetisser devant votre cousin et votre persécuteur, même pour me replonger dans votre rayonnement, pour entrer dans votre ciel, je ne le dois pas. Vous êtes ma meilleure amie, ma vaillante amie, vous avez de l' affection pour moi, donc vous m' approuvez. Je garde votre lettre gravée et ineffaçable dans mon coeur ; écrivez-moi, écrivez-moi souvent, à l' adresse que vous trouverez sous ce pli, et ne vous étonnez pas du retard ou plutôt du décousu de mes réponses ; j' écrirai toujours, seulement je n' habite pas cette ville, j' habite les grandes routes, je fais partie d' un groupe de cinq ou six personnes organisé pour un voyage en commun avec une sorte d' itinéraire convenu d' avance et difficile à déranger. J' étais absent quand votre lettre est arrivée et je viens de la trouver à mon retour, et je vous écris ému, bouleversé, car il me semble que c' est votre âme angélique que je viens de respirer dans le baiser donné à cette fleur. à vos pieds, madame. Chère et sublime Rhodope, une pensée à mon réveil, une pensée de recueillement et d' adoration en lisant ces pages si tristes, si mélancoliques et si douces ; laissez-moi, dans ce rêve, déposer un baiser sur votre pied nu, car, comme dit Hésiode, le pied nu est céleste . Si mon audace vous fâche, punissez ma lettre en la brûlant. à Auguste Vacquerie. H-H, 7 janvier. Cher Auguste, vous êtes admirablement bon et secourable. à quel imprimeur M Lacroix m' a-t-il donc livré ? Chez Claye mes épreuves étaient p156 en sûreté. Chez M Poupart-Davyl, elles traînent sur les tables. Des bribes en arrivent aux journaux. Connaissez-vous une punaise appelée Francis Magnard ? Cette punaise pue et pique je ne sais où, et aujourd' hui j' apprends par une attaque de cet insecte qu' un fragment de l' homme qui rit a paru dans les journaux. Rendez-moi le service de voir M Lacroix, et de lui faire remarquer cette grosse maladresse. Mon livre doit arriver entier au public. De cette façon il se défendra, et je suis tranquille. Mais mon éditeur livrant mes épreuves, c' est fort ! -grondez énergiquement M Lacroix, je vous prie, en mon nom. Je n' ai pas le temps de lui écrire aujourd' hui, et je ne voudrais pas que la chose passât sans un sérieux avertissement . Soyez assez bon aussi pour veiller à ce que les indiscrétions (voisines de la trahison) de mon éditeur ne se renouvellent pas. Je retire le mot trahison et je le remplace par bêtise. Enfin, comme toujours, faites pour le mieux. Vous êtes donc une trinité lisant mon oeuvre ! J' en suis ravi et touché. Je serre la main de votre neveu, je me mets aux pieds de Madame Ernest, je baise les petites pattes charmantes de Catherine, je vous serre, vous, dans mes bras. Je vous remercie avec toutes mes effusions. Je suis content que vous soyez content. Cher ami et cher maître, je suis à l' aise sous votre oeil profond et sûr, car vous comprenez aussi puissamment que vous créez. Oh ! Je sais bien que je ne vieillis pas et que je grandis au contraire, et c' est à cela que je sens l' approche de la mort. Quelle preuve de l' âme ! Mon corps décline, ma pensée croît ; sous ma vieillesse il y a une éclosion. Je me sens monter dans l' aurore inconnue. Je suis adolescent pour l' infini, et j' ai déjà l' âme dans cette jeunesse, le tombeau. Qu' ils sont aveugles, ceux qui disent que l' esprit est la résultante de la chair ! Ma chair s' en va, mon esprit augmente. -pardon de cette métaphysique. Aimez-moi. V. Ce qu' il faut à la page 135, c' est sépulcral . (spectral a été mis par erreur.) à Albert Lacroix. H-H, 10 janvier. Mon cher Monsieur Lacroix, Auguste Vacquerie a dû vous dire ma très vive contrariété de la semaine passée. Je n' y reviens pas. Seulement vous voyez l' importance des précautions à prendre. M Claye était très secret, p157 vous le savez. Il faut que M Poupart-Davyl l' imite, et se rende compte que rien d' un livre de moi ne doit arriver au dehors avant le jour de la publication. Vous avez vu l' hostilité immédiate. Mon livre publié, et tout entier sous les yeux de tous, se défend tout seul, et je suis tranquille. Ceci m' amène à répondre à une de vos questions : 1 personnellement, je préférerais la publication des quatre volumes ensemble, par la raison que je viens de dire. Le tome deux, qui ouvre la seconde partie par ordre du roi , étant tout en préparation (histoire, moeurs, peinture de caractères et mise en scène des personnages) gagnerait à être publié entre le drame très intense la mer et la nuit , et le drame non moins intense qui remplit sans interruption les deux derniers volumes. Dans ma pensée je dédie le tome ii à l' élite , et les tomes i, iii et iv à tout le monde . Dans tout le monde , il y a l' élite ; aussi c' est surtout pour tout le monde que je travaille ; comme vous voyez dans la proportion de 3 à i. 2 pour l' éditeur, il me semble que la publication intégrale des quatre volumes en bloc vaudrait mieux ; ayant un paiement assez considérable à faire la veille de la mise en vente, il trouverait un plus prompt remboursement dans une base de 24 francs (quatre volumes) que de 6 francs (un volume). Réfléchissez. La solution de cette question n' a d' ailleurs aucune urgence immédiate, puisqu' il faut d' abord, et avant tout, que les quatre volumes soient imprimés et prêts à paraître, vu qu' il ne faut, dans tous les cas, pas plus de huit jours d' intervalle entre les lancements successifs ; quand ces quatre volumes seront tout imprimés et complets dans nos mains, il y aura lieu de décider si on fait la publication d' un seul bloc, ou si on la divise en deux : 1 la mer et la nuit (ire partie) i vol. 2 par ordre du roi (2 e partie) 3 volumes (impossible, soit dit en passant, de scinder ces trois volumes), nos amis, très compétents, et conseillers admirables, Vacquerie et Meurice, nous donneront leur avis. (par parenthèse, l' impression devrait marcher plus vite. Je n' ai pas reçu hier d' épreuves. Je les renvoie toujours corrigées le jour même. On peut m' envoyer autant de feuilles qu' on voudra. Se souvenir qu' il n' y a de poste ici que le mardi , le mercredi , le jeudi et le samedi .) quant à l' étendue et au nombre de pages de chaque volume, voici qui vous fixera. Prenons pour base du chiffre le double feuillet de la copie (dont vous avez entre les mains 69) le tome ier a 69 doubles feuillets le tome ii 65 le tome iii 62 le tome iv 74. p158 Le tome iv, utile et nécessaire à la grandeur de l' ensemble, est un de ceux que je préfère ; mais il est plutôt moeurs et histoire et étude du coeur humain que drame. Gardez pour vous, je vous prie, ces appréciations qui me sont personnelles. Somme toute, j' ai été charmé de ce que vous, ainsi que Vacquerie, m' avez écrit, et je crois aussi, moi, à un effet assez profond. En librairie, traduisez : grand succès . C' est votre pronostic, et le mien. Je dois vous prévenir que l' envoi direct du reste du manuscrit à Paris, bien plus coûteux que par Bruxelles, atteindra environ 200 fr, ce qui fait que l' envoi total finira de la sorte, en additionnant le chiffre du premier envoi, par vous coûter près de 300 fr. Songez-y. Je vous enverrai le tome deux, dès que vous aurez pris votre parti. Je vous souhaite fortune et succès et je vous envoie mille voeux et mille compliments. V H. à Monsieur Pigott, directeur du daily news. Hauteville-House, 12 janvier. Cher Monsieur Pigott, c' est dans son intérêt que je ne puis accorder à M Dallas ce qu' il désire. l' homme qui rit va être partout, et mon livre ne sera connu que sous ce titre. par ordre du roi dérouterait le public anglais. Rappelez-vous l' immense éclat de rire qui a bafoué en Europe la traduction anglaise changeant le titre de notre-dame de Paris . Si l' homme qui rit est intraduisible, il faut intituler la traduction anglaise : l' homme qui rit, en français, comme on a fait pour les misérables , titre intraduisible également. Nous, en France, nous avons respecté le titre de Rob-Roy que nous aurions pourtant pu traduire par Robert-Le-Rouge . M Dallas, qui est un homme intelligent et très distingué, réfléchira et sera certainement de mon avis : maintenir l' homme qui rit . Que de remerciements je vous dois, et quel excellent ami vous êtes ! Cordial shake-hand . Victor Hugo. p159 à François-Victor. H-H, 14 janvier. J' arrive du Foulon. J' ai voulu faire moi-même la sombre et fidèle visite. Puisque tu n' y es pas, mon Victor, il me semble que personne autant que moi n' est toi. Ce que j' ai cueilli je l' ai mis dans ton écriture pour faire plaisir à la morte. La feuille simple est prise aux pieds, la feuille triple est prise à la tête. J' ai prié. Et en même temps j' ai pensé à ta mère, à Didine, à Georges, à Adèle, hélas ! Mon bien-aimé enfant, je t' envoie la bénédiction de la douce ombre et la mienne. Sois heureux. V. Ton autre mère d' ici t' embrasse tendrement. Elle a été touchée et heureuse de l' envoi de l' almanach. à Paul Meurice. H-H, 16 janvier. Je vous envoie sous ce pli une traite à vue sur Mallet frères de 850 fr (618 fr pour payer l' annuité d' assurance, et 200 fr pour Mme D' A qui vous présentera un bon. Voudrez-vous bien lui envoyer ce mot ? ) je suis ému de votre lettre pénétrante et profonde, ému de votre superbe sonnet que je viens de relire dans le livre, ému d' être compris et aimé par vous. J' ai toujours grand' peur des amours . Je verrai s' il y a moyen de tourner la difficulté en écrivant quelques pages sur l' amour dans son acception la plus haute. J' y songerai. Vous savez combien je vous suis docile et quelle est ma joie de vous obéir, mon doux frère et maître. J' ai trouvé pour votre journal ces deux titres qui se ressemblent, bien qu' absolument différents : le rappel. maintenant, 2, mais laissant un peu d' espace : l' appel au peuple . p160 J' aime ce second titre. Il est grand, sérieux, et je le crois neuf. Oh ! Comme je suis content que mon livre vous plaise. Je vous serre dans mes bras. V. Je suis absolument de votre avis et de l' avis d' Auguste ; il faut tout au plus deux publications. 1, la première partie la mer et la nuit , un volume. 2, huit jours après, la seconde partie par ordre du roi (indivisible), trois volumes. Les volumes seront à peu près d' égale grosseur ; le premier et le dernier seront les plus gros. J' inclinerais volontiers à publier les quatre volumes ensemble. Je crois que l' effet serait grand. Michelet devient de plus en plus aigre-doux. Avez-vous lu son article sur Paul Huet ? Que lui avons-nous fait ? à Auguste Vacquerie. H-H, 19 janvier. Votre dernière lettre m' a charmé. Quel merveilleux commentaire vous faites de mon livre ! Je crois que lorsque vous aurez l' ensemble de toute l' oeuvre sous les yeux et devant l' esprit, vous serez content. Et que de bonnes attentions de compagnon d' exil ! J' ai reconnu votre écriture sur la bande d' un journal. Merci ex imo . -j' ai envoyé le t ii à M Lacroix. L' imprimerie marche bien lentement. Aujourd' hui encore je ne reçois qu' une feuille. Et puis maladresses sur maladresses. Je n' ai pas reçu la feuille 22, et j' ai peur qu' elle n' ait été égarée en route, ce qui pourrait avoir des conséquences très ennuyeuses par ce temps de chiperie acharnée. Plaignez-vous, je vous prie, à M Lacroix, et recommandez-lui le soin et la discrétion. Toutes vos observations calmantes quant à M Z, sont absolument justes. En tout je vous obéis, je vous suis, et j' emboîte le pas derrière vous. Que de peines je vous donne ! à quand Faust ! Quando te aspiciam ! je vous serre tendrement la main. V. J' ai écrit à Meurice que je pensais absolument comme vous deux, sur le mode de publication. Tout au plus en deux fois, jamais en trois. Et serrez la main excellente de votre neveu, et mettez-moi aux pieds de Madame Ernest, et précipitez-vous aux pieds de Catherine. p161 aux rédacteurs du progrès de Lyon. Hauteville-House, 21 janvier. J' approuve entièrement votre plan, à une condition pourtant, c' est qu' avant tout il y aura entente dans la presse démocratique pour mettre à l' ordre du jour la question du serment imposé aux candidats. Commençons par le commencement. J' ai plus de souci des principes que du succès : on me dit : -mais si vous ne faites pas fléchir votre ligne de conduite linea recta votre exil ne finira pas. -pardon, il finira à ma mort. Victor Hugo. à Monsieur Piérart. Hauteville-House, 22 janvier. Monsieur, cette fois encore, à mon bien grand regret, je ne puis faire ce que vous voulez bien désirer de moi. Si le hasard fait tomber sous vos yeux quelques pages écrites par moi sur Waterloo dans un livre intitulé les misérables , vous comprendrez que je m' abstienne. J' ai la même intention patriotique et démocratique que vous, mais nos jugements historiques diffèrent profondément. Dans ces pages je condamne, et très sévèrement, Napoléon, mais à un autre point de vue que le vôtre, et je vois la bataille tout autrement. Du reste, la polémique contre Napoléon Ier me paraît moins urgente que la lutte contre Napoléon Iii. proximus ardet ucalegon. je juge Napoléon Ier et je combats Napoléon Iii, telle est ma nuance. Vous me comprendrez, monsieur, et vous m' approuverez, je pense. Sous les réserves que je viens d' indiquer, j' apprécie très haut votre remarquable talent et votre livre consciencieux. Recevez l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. p162 à Auguste Vacquerie. H-H, 27 janvier. Je vous aime comme je vous admire. Vous avez le sens supérieur en même temps que le tact exquis. Merci pour tout. Ce que vous avez communiqué était on ne peut mieux livré et retenu en même temps. Toute ma profonde amitié est à vous. Du drame dans les faits, ce livre passe au drame dans les idées. Tout le tome ii y est consacré : histoire, philosophie, coeur humain. Puis le drame proprement dit reprend violemment au tome iii jusqu' à la fin. L' ensemble, je crois, satisfera votre grand esprit. Je pense, en effet, n' avoir rien fait de mieux que l' homme qui rit . C' est une trilogie qui commence : 1 l' aristocratie (l' homme qui rit) ; 2 la monarchie ; 3 quatrevingt-treize. et j' aurai fait la preuve de la révolution. Ce sera le pendant des misérables . Merci encore, et à toujours. V. à Monsieur Verboeckhoven. Hauteville-House, 27 janvier. Vous n' avez pas répondu, mon cher éditeur, et cela continue ! " Victor Hugo. -nous lisons dans le temps : l' oeuvre la plus incontestée de Victor Hugo, le plus dramatique et le plus charmant de ses romans, les travailleurs de la mer, paraissent aujourd' hui illustrés par Chifflart, dans le format des misérables ! 35 livraisons à 10 centimes, 3 fr 50 l' ouvrage. " soyez assez bon pour dire de ma part à M Lacroix, de qui émane évidemment cette intelligente réclame, qu' il n' est pas d' usage en France qu' un éditeur constate lui-même que l' auteur publié par lui est plus ou moins contesté. Dites-lui que payer pour cela est plus que naïf. Du reste, je prie mes éditeurs, ce que j' ai déjà fait plusieurs fois, de borner, en ce qui me concerne, les réclames au simple énoncé des chiffres et des faits. Ainsi : " l' édition illustrée des misérables a été tirée à... (mettre le chiffre exact d' exemplaires). p163 " l' édition illustrée de notre-dame de Paris a été tirée à... (mettre le chiffre exact). " pour faire suite à ces deux éditions et les compléter, nous publions aujourd' hui dans le même format et sur deux colonnes les travailleurs de la mer illustrés (puis les détails de librairie) " . Rien de plus. J' attends votre réponse et je vous envoie mes meilleurs compliments. V H. à Jules Janin. Hauteville-House, 30 janvier. Mon éminent confrère, ma femme, dont vous avez si admirablement parlé, vous aimait bien. Elle avait la douce superstition de prendre les plumes avec lesquelles j' avais écrit, et de les conserver. Elle vous en a légué une. Voici un passage du codicille de son testament, récemment ouvert : à Jules Janin, le vaillant ami de tous les exilés et de tous les courages, je donne la plume avec laquelle mon mari a écrit " le revenant " des " contemplations " ... etc. je vous envoie le souvenir ; quant à la plume, cela n' en vaut pas la peine. Une plume à vous ! Vous aussi, certes, vous avez le droit de dire : j' ai mon épée. Je veux seulement que vous sachiez à quel point ce grand coeur, qui était aussi un grand esprit, vous honorait et vous aimait. tuus. Victor Hugo. à François Coppée. Hauteville-House, 30 janvier. Vous m' envoyez votre oeuvre, mais déjà la renommée m' avait apporté votre succès. C' était plus qu' un bruit de fête, c' était un bruit de gloire. Paris vous a salué poëte. Cher et charmant confrère, j' ai lu votre passant . Je p164 suis ravi. C' est le vers excellent, c' est la pensée douce et forte, l' ensemble est exquis. Vous avez mis harmonieusement la lune dans le paysage et, dans le poëme, la mélancolie. Reflets profonds qui font songer le penseur. Faire une telle oeuvre, c' est parfait ; en avoir une telle réussite, c' est complet. Notre généreuse jeunesse vous a compris. Vous êtes un prêtre du vrai et grand art ; la jeunesse vous applaudit, et moi je crie à vous merci ! Et à elle, bravo ! à Monsieur Léon Guillet. janvier. Je travaille, les jours sont courts, mes yeux sont fatigués, j' ai à peine le temps d' écrire une lettre. Cela n' empêche pas qu' on ne m' en fasse écrire, un jour à M Delahodde, un autre jour à M Hamburger. Le faux, à ce qu' il paraît, est devenu une arme littéraire : on me prête des actions que je ne fais pas, des mots que je n' ai pas dits. Soit, passons... autre détail de l' exil : mes amis ne reçoivent pas les lettres vraies, et le public lit les lettres fausses. à Charles. à François-Victor. vous voyez, chers enfants, que mon envoi du 1 er janvier était exact. Votre erreur vient de ce que vous avez omis le rappel de ce paiement anticipé de 1134, 37 fait par moi à vous en octobre. 2 les 133 fr au lieu de 166. Ici la réclamation est juste. Mais le mistake vient de Charles qui dans sa récapitulation a mis 133 fr. J' ai copié son chiffre sans réflexion... c' est donc 247, 35 que je vous dois, je vous les envoie sous ce pli en une traite de 250 fr sur Mallet frères. ( note pour Charles. il m' a compté 70 fr pour un cadre neuf au tableau. Or, le tableau, arrivé enfin, a été déballé aujourd' hui avec le vieux cadre que je lui connaissais (empire. Dédoré çà et là, et éraillé). J' en conclus que Charles, ce qui est tout simple, n' a pas vu emballer le tableau, et qu' on lui a compté un cadre qu' on n' a pas fourni. Il fera bien de réclamer, cette lettre-ci à la main, et il va sans dire que je lui fais cadeau des 70 fr.) p165 ouf ! En voilà une lettre ! Pour ma peine, je vous prends tous dans mes bras, depuis les grands jusqu' au petit. Je pense que mon Charles est de retour avec sa couvée. Encore un tendre embrassement. V. Questionnez M Van Vambeke sur l' italien. Il est peu probable que l' impôt sur cette rente soit de 70 fr pour 750 fr. Le dixième. C' est peu admissible. l' income tax anglais serait dix fois dépassé. Votre mère a donné en legs : 1 sa broche de Froment-Meurice ; 2 son bracelet d' argent. Les avez-vous là-bas ? à Auguste Vacquerie. H-H, 2 février. méconnaîtrait est une parfaite faute de français, et il n' est pas inutile de battre en brèche l' infaillibilité de Racine, aussi bête que celle du pape ; mais de votre côté, vos raisons sont excellentes, et je donne raison à vos raisons. Vous avez bien fait. Dans les éditions suivantes, le texte complet reparaîtra. En attendant je vous approuve et je vous remercie, ex imo corde . Voyez donc M Lacroix. Ces retards sont pour moi incompréhensibles. Il est muet comme le sphinx et lent comme la tortue. Il a reçu le 1 er volume le 21 9 bre et l' on a mis dix semaines à l' imprimer. Si cela continue de ce train, il faudra sept mois pour imprimer les trois autres, et nous paraîtrons à l' automne. Est-ce son intention ? -quelquefois je ne reçois qu' une feuille par semaine. Lisez-lui, je vous prie, ce bout de lettre. Je renvoie toujours les épreuves le jour même corrigées . J' ai vu du t 2 jusqu' à la feuille 8 (en ire) en comptant les quatre feuilles que je reçois aujourd' hui, et qui seront à la poste ce soir. Jamais un retard de mon côté. Voici mon portrait-carte pour M Georges Bell. Il aimera cela, je crois, autant qu' un billet de quelques lignes. Serez-vous assez bon pour le lui transmettre. Cordial shake-hand à votre neveu. Mes hommages à Madame Ernest et à Mademoiselle Catherine, et que vous dire à vous ? Quand je songe que la p166 main qui a écrit le fils et qui écrit Faust corrige mes points et virgules, je suis attendri, et confus, et je voudrais vous serrer dans mes bras. La caisse contenant les legs est partie ce matin pour Paris par Cherbourg, et vous arrivera franche de port, cela va sans dire. J' ai renvoyé à M Béghin son manuscrit par M Lestrinqué dont il connaît le père. Soyez assez bon pour lui donner ce renseignement. à vous, cher Auguste, profondément. Publier tout ensemble, ç' a toujours été mon avis. à René Paul Huet. Hauteville-House, 7 février. J' ai été comme vous, monsieur, durement atteint, et pleurer m' est facile. Du reste, je suis accoutumé à cet hiver de l' âme qu' on appelle la douleur ; dix-sept ans d' exil, c' est dix-sept ans de deuil, l' exil n' est autre chose qu' un veuvage. J' aimais votre père. Nos deux jeunesses s' étaient rencontrées et j' avais vu l' aube de son talent qui a été dans son art spécial, comme un jour nouveau. Faire vrai, c' est créer. Paul Huet a fait vrai, de là sa puissance. Il a compris la nature comme il faut la comprendre, empreinte de réalité et pénétrée d' idéal. Oui, je le pleure. C' était en même temps un noble et ferme caractère. Vous êtes son digne fils, je le sais. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 10 février. Quelles belles lettres vous m' écrivez ! Vos lettres seront un jour le commentaire magistral, qui dispensera de tout autre. Je crois que vous serez content des tomes 3 et 4. Seriez-vous assez bon pour lire ce qui est derrière, et le communiquer à M Lacroix. Savez-vous l' adresse de M Paul Huet fils ? Voulez-vous lui transmettre ceci de ma part ? écrivez-moi sur ce doux pupitre plein de souvenirs. M Béghin m' accable de lettres. Lui avez-vous fait la commission par M Lestrinqué ? S' il y tient absolument, je lui enverrai son manuscrit par la poste, mais je voulais lui épargner les 40 fr que cela lui coûtera. Dites-le p167 lui, de grâce ; mais que d' ennuis je vous donne ! Pardonnez-moi, aimez-moi, donnez-nous Faust , soyez plus grand que Goethe, et je vous embrasse. V. au rédacteur en chef de l' indépendant de la Charente-Inférieure. 11 février. Mon honorable concitoyen, certes, je répondrai à votre appel. l' indépendant de la Charente-Inférieure a des états de service. Peu de journaux ont mieux compris que lui la révolution. Il tient fermement les deux drapeaux, le drapeau politique de 1789, le drapeau littéraire de 1830. Il a la double intelligence des principes et des idées, et il combat la réaction sous toutes ses formes, sous la forme classique comme sous la forme monarchique, c' est là l' idéal du journal révolutionnaire. Certes, je le répète, je suis un des vôtres, un des vôtres pour attester le succès que vous méritez, un des vôtres pour faire front dans la lutte que vous soutenez. Vous me demandez quelques lignes, je vous envoie une page. Insérez de ma lettre ce que vous voudrez et ce que vous pourrez. Dans ce pays de liberté que j' habite, j' ai perdu le sentiment de la mesure et de la proportion, et je me figure qu' on peut parler aussi haut en France qu' en Angleterre. La justice vous prouve, hélas, le contraire. Il est possible que la justice ait raison, mais il est probable que la liberté n' a pas tort. Je vous serre la main et je vous crie courage. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, mercredi 24 février. Je célèbre mon 24 février en causant avec vous, je viens de faire ma pâque avec votre poésie. J' ai relu dans l' indépendance votre sonnet l' éclipse , puissant cri d' une âme profonde. Que c' est beau, ce qui est beau ! Il me semble que je viens de serrer votre main. Que je suis content du succès de l' homme qui rit devant vous, esprit et p168 maître. J' ai corrigé hier les deux premières feuilles du tome iii. L' impression va toujours bien lentement. Certes, oui, Thierry a tremblé, et c' est au rappel , c' est à la terreur de vous sentir là, qu' on a dû un peu d' Hernani . -merci donc, et à vous du plus profond de moi. V. Vous m' avez transmis les vers de Glatigny. Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre ma réponse. Où est-il maintenant ? au même. 28 février, dimanche. Nos lettres, cher Auguste, se sont croisées. M Lacroix vous a expliqué peut-être par quel retard, de la faute de sa librairie, le tome iv avait été lui-même retardé. Il part demain lundi pour Bruxelles et y sera mardi 2 mars. Je crois que le tome iv ira à votre grand esprit. Vous me continuez de lettre en lettre votre magnifique analyse de mon livre, et cela me paie de l' avoir écrit. L' argent n' est que le salaire matériel. Un applaudissement comme le vôtre est le paiement de l' esprit à l' esprit. J' en suis ému et charmé. Quant aux couvertures, j' en donnerais une à mes fils, et je voudrais bien que vous et Meurice en prissiez une pour vos oeuvres ; vous m' avez déjà refusé au temps des misérables , mais cela ne me décourage pas et j' ai une vieille amitié tenace à offrir comme à aimer. Décidez. Voulez-vous être assez bon pour transmettre ce mot à Banville dont j' ignore l' adresse. Je mets à vos pieds le profil impérial qui est une grimace . tuus. à Alexandre Weill. Hauteville-House, 6 mars. Vous me gardez, monsieur, un peu de souvenir et j' en suis touché ; je vous remercie de me faire lire les choses toujours substantielles et fortes qui sortent de votre esprit. Nous sommes à la fois, vous et moi, en désaccord profond et en accord mystérieux ; il y a en dehors de la terre et de l' homme des horizons où nos esprits pénètrent et se rencontrent. Je suis comme vous de ceux qui " croyant en Dieu, se considèrent comme oeuvre créée uniquement pour glorifier le créateur " . La solitude sévère où je vis et où je sens que je mourrai n' admet p169 pas d' autres pensées. Je suis composé d' un hélas et d' un hosanna. Hélas, quand je regarde la terre, hosanna quand je songe au delà de l' homme, et que je sens dans mon cerveau, à travers mon crâne, la splendide pénétration du ciel. En Dieu, donc, c' est-à-dire en fraternité, je vous serre la main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, dimanche 7 mars. Cher Auguste, ce que vous désirez est dit ou indiqué dans plusieurs endroits, un peu partout ; il y a, en outre, dans le 4 e volume, un chapitre intitulé impartialité où vous verrez beaucoup de choses neuves sur les rapports de la royauté avec les lords et sur le désir réciproque de s' humilier. Mais n' importe. Ce qui est utile à dire gagne à être dit une fois de plus, et, comme toujours, je vous donne raison. Donc j' intercale un alinéa dans le chapitre ce qui erre ne se trompe pas . Je vous envoie ci-inclus ce paragraphe avec indication très précise de l' endroit où il doit être placé. Voulez-vous être assez bon pour vous en charger ? esto salus nostra. (à propos, vous refusez mes profils et grimaces , vous ne voulez pas de mes effigies impériales, vous entendez payer l' affranchissement de mes lettres, vous voulez m' humilier de vos bienfaits. J' accepte.) M Lacroix doit avoir le 4 e volume depuis le 3 ou le 4. Il m' avait en effet demandé en toute hâte, et courrier par courrier, la préface sans me dire pourquoi . Je n' ai pas compris, et j' ai eu le flair de ne la lui point envoyer. J' attendrai maintenant qu' il m' explique son idée. Si vous le voyez, priez-le de m' en faire part. Sa réticence est singulière, et m' étonne. cron est dans Brantôme et veut dire contrefait, voûté . C' est une extension de l' anglais crone , vieille femme. Ces pauvres vieilles femmes, comme on abuse d' elles ! Quelle insolence qu' anus ! Du reste cron est mieux qu' anglais, il est grec. (...). senex morosus et maleficus. c' est un des noms de Saturne. J' ai donné hier à déjeuner à un brave jeune homme que vous connaissez un peu et qui vous admire beaucoup, M Van Heddighem. Il est charmant et doux. Il a choisi la pleine tempête et le plein hiver pour venir me voir. -j' avais par mégarde mis Néron au lieu d' Héliogabale dans le water closet. p170 Meurice m' a signalé le lapsus. Je l' ai prié de faire faire un carton pour cela, si la feuille est tirée. Voulez-vous être assez bon pour le lui rappeler. Ce carton importe. -vous voulez bien faire à mon livre l' honneur d' y inscrire vos oeuvres, vous acceptez une de mes couvertures, vous et Meurice, je vous remercie. -Charles est-il encore à Paris ? Voulez-vous lui dire de ma part de remettre à M Lacroix son catalogue personnel pour la couverture qu' il partage avec Victor. Que de choses j' aurais encore à vous dire ! Comme je suis content de votre contentement ! Ce quatrième volume n' y gâtera rien. Vous verrez. Mais à quand Faust ? tuus ex profundo. V. au docteur Mandl. Hauteville-House, 8 mars. C' est mon tour, cher docteur, de m' excuser et de plaider les circonstances atténuantes. Quoique solitaire, je suis, vous le savez, en proie à la foule. Et cette foule, composée surtout des souffrants, je l' aime et je la sers. Vous en faites autant de votre côté, excellent guérisseur que vous êtes. J' ai reçu vos deux figures de la mort. Vous n' avez que cette manière de la donner. Je vous remercie du précieux et curieux cadeau, je suis heureux que mon château en Hongrie vous ait plu, je vous envoie les meilleures nouvelles possibles de ma gorge guérie par vous, je vous serre la main, et je me mets aux pieds de Madame Mandl. Victor Hugo. à Jules Janin. Hauteville-House, 9 mars. Mon éminent confrère, vous avez bien voulu accepter le legs de Mme Victor Hugo. Je vous l' envoie. Un jeune homme qui a profité de l' hiver et de p171 la tempête pour venir me voir, M Van Heddighem, vous le remettra en mains propres. Comment vous remercier de cette acceptation ? J' ai eu les larmes aux yeux en lisant votre tendre et élégante page. à vous, ex imo . Victor Hugo. à Michelet. Hauteville-House, 9 mars. Cher philosophe, encore un beau livre ! Vous êtes fécond parce que vous êtes puissant, et vous êtes infatigable parce que vous êtes convaincu. La foi, c' est la force. Votre foi me paraît être plutôt dans la nature que dans l' humanité ; quant à moi, je ne choisis pas. Ce sont deux grandes âmes. La nuance entre nous, c' est que vous croyez à la décadence. Moi je crois à l' ascension. C' est là plus qu' une nuance, direz-vous. Mais il y a entre nous ce profond trait d' union : conscience et liberté. J' applaudis vos fortes et belles oeuvres du fond du coeur. Victor Hugo. à Gaston Tissandier. Hauteville-House, 9 mars. Je crois, monsieur, à tout le progrès. La navigation aérienne est consécutive à la navigation océanique ; de l' eau l' homme doit passer à l' air. Partout où la création lui sera respirable, l' homme pénétrera dans la création. Notre seule limite est la vie. Là où cesse la colonne d' air dont la pression empêche notre machine d' éclater, l' homme doit s' arrêter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-là, et il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand intérêt à vos utiles et vaillants voyages perpendiculaires. Votre ingénieux et hardi compagnon, M W De Fonvielle, a comme M Victor Meunier, l' instinct supérieur de la science vraie. Moi aussi, j' aurais le goût superbe de l' aventure p172 scientifique. L' aventure dans le fait, l' hypothèse dans l' idée, voilà les deux grands procédés de découverte. Certes, l' avenir est à la navigation aérienne, et le devoir du présent est de travailler à l' avenir. Ce devoir, vous l' accomplissez. Moi, solitaire, mais attentif, je vous suis des yeux et je vous crie : courage ! Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 10 mars. Voici, mon Victor, une traite à ton ordre de 1000 fr qui se décomposent ainsi : 1 trimestre d' Adèle du 1 er avril au 1 er juillet : 93750. 2 achat de 38 livres st en banknotes (20 e par liv) : 760. 3 remboursement du port de la caisse pour Adèle : 2200. 4 remboursement du tableau acheté par toi (ne serais-tu pas d' avis de l' envoyer à votre maison à tous qui est Hauteville-House ? ) : 3200. Total : 99910. Je t' envoie 1000 fr. Tu trouveras aussi sous ce pli une lettre de Montevideo où il est fort question de la lanterne . Il me semble que, le rappel se faisant attendre, on pourrait employer l' argent indiqué à un abonnement à la lanterne . Dis à notre cher Rochefort que je le remercie d' avance pour l' homme qui rit . Je serai ravi et fier qu' il rompe pour ce livre son silence parisien. Du reste, Paris s' occupe de lui plus que jamais. la lanterne y perce, et elle est comme toujours éblouissante. -ici nous nous abordons, dans notre goum, en nous récitant des mots de Rochefort. Tout ce que tu me dis au sujet de l' homme qui rit me fait grand plaisir. Je crois en effet à une certaine émotion autour de ce livre. -je te serre dans mes bras, mon doux enfant. V. Charles ne m' écrit pas. Gronde-le. Et notre doux Georges ? Il faudrait que M Rosez se chargeât de répondre à la lettre de Montevideo. p173 à Madame Cessiat De Lamartine. Hauteville-House, 10 mars. Madame, depuis 1821, j' étais étroitement uni de coeur avec Lamartine. Cette amitié de cinquante ans subit aujourd' hui l' éclipse momentanée de la mort. Je n' ai pas voulu, dans les premiers moments, importuner votre douleur des sympathies de la mienne ; mais à cette heure, vous me permettez, n' est-ce pas, madame, de vous dire, à vous qui lui teniez par le sang, à vous qui l' aimiez et qu' il aimait, mon deuil profond. Toutes les formes de la gloire, depuis la popularité jusqu' à l' immortalité, Lamartine les a, radieux poëte, orateur puissant et durable. Il nous semble mort, il ne l' est pas. Lamartine n' a pas cessé de rayonner. Il a désormais un double resplendissement : dans notre littérature où il est esprit, et dans la grande vie inconnue où il est étoile. Je mets à vos pieds, madame, mon respect. Victor Hugo. à François Coppée. 15 mars. On me dit, cher poëte, que vous êtes malade. Je n' en crois rien. Votre jeune renommée se porte si bien ! Il est impossible que le poëte souffre quand sa gloire rayonne. Vous avez tous les succès, succès avec votre comédie, succès avec votre livre. Je vous relis en ce moment. Vos poëmes modernes sont un échelon de plus gravi par votre talent robuste et charmant. quo non ascendas ? vous êtes applaudi et acclamé. Je suis heureux de ce doux triomphe si juste et si vrai. Vous avez la voix de la foule ; permettez-moi d' y ajouter la voix de la solitude. ex corde profundo. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 16 mars, H-H. in haste. cher Auguste, veuillez lire cette lettre de M Lacroix. Il persiste à me demander la préface, mais vous m' avez averti d' une combinaison bizarre dont il se garde de m' informer. Or, je ne me livrerai que si vous me p174 le conseillez. Soyez assez bon pour voir M Lacroix et lui dire de m' écrire ses vraies intentions. Soyez assez bon pour ajouter que les retards sont tous venus de lui, aucun de moi. Jamais je n' ai retardé une épreuve. Elles sont toutes parties le jour même où je les recevais. Seulement il faut faire la part de la poste, qui ne fonctionne à Guernesey que quatre jours par semaine-mardi, mercredi, jeudi, samedi. J' enverrai la préface courrier par courrier, sitôt votre réponse reçue, si vous me le conseillez. -merci pour le temps . Que votre page sur Ruy Blas est charmante. En fermant cette lettre une idée me vient, qui est la meilleure. C' est de vous envoyer à vous la préface (très courte. Une dizaine de lignes. Vous la trouverez sous ce pli). Je suis tranquille. Vous ne la livrerez à M Lacroix qu' à bon escient, et en prenant toutes vos sûretés et les miennes contre une surprise. Je veux et je dois être juge du mode de publication. à quoi pense donc M Lacroix ? Voulez-vous être assez bon pour transmettre cette lettre à M Piédagnel ? Lisez-la. Je crois que vous l' approuverez. Voudrez-vous prendre la peine de la cacheter de noir. Merci. Pardon. à vous, du fond de moi. V. au même. H-H, 21 mars. Cher Auguste, j' ai corrigé 23 feuilles du t iv, mais seulement en première (j' en renvoie 6 aujourd' hui) ; je n' ai encore donné aucun bon à tirer du dernier volume. Les retards viennent, je suppose, de la faillite Poupart-Davyl. Qu' est-ce que cette faillite ? Le savez-vous ? Pouvez-vous me le dire ? Poupart-Davyl n' était-il pas l' associé de Lacroix ? Cette faillite entame-t-elle M Lacroix ? Dans quelle proportion ? Pouvez-vous me renseigner ? Je vous serai bien reconnaissant de veiller à ce que M Lacroix ne fasse pas brocher de ses catalogues à la fin des volumes de l' homme qui rit ; vous vous rappelez que pour les misérables vous l' en avez empêché. Cela ôte à un livre sa physionomie de livre, et en fait une affiche de boutique. Pour prévenir toute objection de M Lacroix, je lui abandonnerai la couverture du 4 e volume où il pourra mettre l' extrait qu' il voudra de son catalogue. Je me contenterai de la couverture du 1 er volume (mes anciens ouvrages en haut, mes futurs ouvrages (je serai sobre d' annonces) en bas). Vous quatre, ma famille, vous aurez les 2 e et 3 e couvertures, vous et Meurice, une, Charles et Victor, l' autre, et M Lacroix aura la 4 e. Ce sera bien ainsi. p175 L' annonce de mes futures oeuvres, je vous l' envoie dès à présent. Elle se borne à ces simples lignes : pour paraître prochainement : le théâtre en liberté (drames et comédies) - Dieu (poëme) - la fin de Satan (poëme). Et au-dessus, mon ancien catalogue. Voulez-vous être assez bon pour transmettre cela à l' imprimerie, et dire qu' on m' envoie épreuve. Et voulez-vous aussi faire jeter ceci à la poste. Comment vous remercier de toutes ces peines ? En vous demandant un grand bonheur, lire votre Faust le plus tôt possible. Je m' occupe de la liste des envois. Certes, je compte sur votre bon concours. in omni re tuus. V. au même. mercredi 24 mars, H-H. Aujourd' hui 24 mars , je n' ai encore rien reçu de M Lacroix qui, vous a-t-il dit, m' a écrit le 14 . Sa lettre est en route depuis dix jours, c' est long. Cher Auguste, donc M Lacroix ne m' écrit pas. D' un autre côté, j' ouvre le gaulois et j' y vois ceci : autre racontar de librairie. les deux premiers volumes du roman de Victor Hugo, qui paraîtront la semaine prochaine, ne seront livrés, par la maison Lacroix, qu' aux libraires qui prendront cent francs de volumes édités par ladite maison. Remarquez que nous n' affirmons rien, quoique nous tenions ce détail d' un libraire important. Victor Hugo, ennemi de l' arbitraire, protestera sans doute contre cette façon nouvelle de lancer ses ouvrages. il va sans dire que je ne prends pas cette extravagance au sérieux. Pourtant, dans le silence inexplicable de M Lacroix, je dois aviser. Voulez-vous lui lire cette lettre, et soyez assez bon, si vous ne lui avez pas remis la préface, pour la garder jusqu' à ce qu' il m' ait écrit et que je lui aie répondu. Ma réponse passera par vos mains. Cher et puissant ami, j' use et j' abuse de vous. Vous êtes capable de me le pardonner, et de ne pas m' en aimer moins. à vous. ex imo. V. J' achève en ce moment une chose qui, je crois, est bien. -et Faust ! J' ai envoyé hier corrigées en 1 re du tome iv, 6 feuilles. J' envoie aujourd' hui 6 , dont 5 bon à tirer . p176 à François-Victor. H-H, 25 mars. Mon Victor, dans l' océan de papiers qui submerge le perchoir où j' écris, ta lettre a momentanément sombré, je la retrouverai, mais d' abord je veux t' envoyer votre argent. Puisque Charles va arriver à Bruxelles, il sera content d' y trouver sa prébende. Voici donc sous ce pli une traite à vue, que tu présenteras à la banque nationale. Elle est à ton ordre et de 6900 fr, qui se décomposent ainsi : (...). Maintenant causons. La nouvelle donnée par le gaulois me semble le comble de l' absurde. J' ai écrit à Lacroix. J' attends sa réponse. Dis à Rochefort que nous sommes à l' état d' enchantement continu de sa lanterne . Quelle verve ! Et quel bon sens dans cette verve ! C' est Aristophane honnête. Je serai charmé et ravi de sa bienvenue publique à l' homme qui rit . Tout journal s' ouvrira devant lui à deux battants. -et toi, où en es-tu de ton académie ? -si Charles a travaillé à Paris, je suis content de lui, et je l' amnistie de ne pas m' avoir écrit. Votre cousine, la comtesse Clémentine (Léopold), charmante d' ailleurs, m' a écrit, et m' a parlé de Georges avec enthousiasme. J' espère qu' il viendra à Guernesey, sinon, comme un vieux lâche, je courrai jusqu' à Bruxelles après lui, et après vous. -tendre embrassement. Tu devrais aller toi-même toucher la traite à la caisse de la banque nationale. à Paul Meurice. H-H, dimanche 27 mars. dulcissime, merci. Votre avertissement restera entre nous deux. D' ailleurs Charles m' a écrit, et le gaulois a parlé. Quant à M Lacroix, pas un mot, pas un souffle, il veut faire son coup en silence. Heureusement le gaulois a donné l' éveil à temps pour nous dégager de toute cette échauffourée. J' ai déjà écrit à Auguste une première lettre. En voici une seconde. Voulez-vous la lui remettre et vous concerter avec lui ? Voilà le succès de ce pauvre homme qui rit mis en question, et par qui ? Par l' éditeur. p177 Soyez assez bon pour dire à M Lacroix qu' il s' expose de ma part à un procès peut-être, et à coup sûr à une protestation. Il a trouvé là un admirable moyen de me mettre à dos le public et la presse, et de centupler le nombre de mes ennemis. Je me réfugie sous votre providence, et je vous remercie, et je vous embrasse. V. Dites, je vous prie, à M Lacroix, que son devoir est de vendre l' homme qui rit tout simplement comme les misérables , etc. Et 6 francs le volume les misérables (non 7 fr 50). Du reste, que le rappel publie en feuilleton l' homme qui rit après la publication, comme le soleil a publié les travailleurs de la mer , rien de plus juste et de plus simple. à Albert Koempfen. H-H, 28 mars. Mon cordial et charmant confrère, je vous obéis. Voici une lettre pour M Paul Dumarest et un envoi pour la discussion . C' est inédit en France. Lisez ma lettre et joignez-vous à moi pour recommander la prudence dans les citations. l' avenir du Puy s' est très bien trouvé, dans l' envoi que je lui ai fait, et des citations, et de la prudence. Remerciez en mon nom, je vous prie, les excellents et gracieux acteurs qui ont joué Ruy Blas , ayant pour souffleur le spirituel et vaillant écrivain que j' aime et que j' applaudis sous ses deux espèces, Feyrnet et Koempfen. Faites-moi un très grand plaisir. Rendez compte de l' homme qui rit dans le temps . Je suis convaincu que M Nefftzer, mon ancien ami, sachant que je le désire, n' y fera aucun obstacle, et moi je serai très fier de vous inspirer une éloquente page de plus. Je suis à vous, mon cher confrère, du fond du coeur. Victor H. Amitiés à notre excellent confrère et ami M Lecanu, quand vous le verrez. Que vous êtes cordial et charmant pour moi à propos de Bancel ! p178 Il y a une faute-cela s' appelle, je crois, coquille, -dans ma lettre à Mme Valentine De Lamartine. Au lieu de rayonnement il faudrait lire resplendissement . Mais cela ne vaut pas la peine d' un erratum , bien que quelques critiques se soient hâtés de souligner rayonne et rayonnement . Une répétition, quel crime ! Et encore un shake-hand ! à vous ! à Auguste Vacquerie. H-H, dimanche 29 mars. Cher Auguste, le gaulois continue de parler et M Lacroix continue de se taire. J' ai tout lieu de croire que les révélations étranges du gaulois sont fondées. Ce serait la première fois qu' un éditeur mettrait obstacle au succès d' un livre et déclarerait ne le vendre qu' à condition. J' ignore jusqu' où vont mes droits en pareil cas, et je vais y songer, mais rendez-moi le très grand service de dire de ma part au silencieux M Lacroix qu' en traitant de la sorte mon livre, le public et moi, il encourt une grave responsabilité vis-à-vis de moi, et que le moins qui puisse lui arriver, c' est, de ma part, une protestation publique. Meurice sera assez bon, j' espère, pour parler lui aussi dans ce sens à M Lacroix. Je n' aurais jamais pu deviner que M Lacroix agirait envers moi comme il le fait. Je vous écris tout ceci en hâte, et je m' en repose sur votre chère et admirable amitié. -à vous du plus profond de moi. V. M Lacroix ne m' a pas écrit, c' est incroyable, et qu' il ne parle pas de lettres interceptées, vos lettres m' arrivent, et d' ailleurs il pouvait m' écrire par la Belgique. note. je n' ai jamais demandé que deux épreuves (à deux exceptions près, pour des fautes persistantes. 2 fois sur 90, j' ai eu trois épreuves). à Victorien Sardou. Hauteville-House, 31 mars. Monsieur et cher confrère, vous avez écrit à mon fils Charles une lettre qui me touche et m' émeut. Dans l' éblouissement de votre éclatant succès, p179 vous vous souvenez d' un solitaire, deux fois proscrit, hier exilé de France, aujourd' hui exilé du théâtre. Je vous remercie du fond du coeur. Votre oeuvre triomphante, patrie, réveille les hauts sentiments et les fières pensées, et vous avez, certes, le droit de dire aux spectateurs dont vous venez de refaire l' âme républicaine : plaudite, cives ! Je vous serre la main. Victor Hugo. à Charles Asselineau. Hauteville-House, mars. Mon cher et cordial confrère, votre étude sur Charles Baudelaire est un livre, un vrai livre. L' homme y est ; et non seulement l' homme, mais vous. J' ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m' a souvent choqué et j' ai dû le heurter souvent ; j' en voudrais causer avec vous. Je pense tous vos éloges, avec quelques réserves. Le jour où je le vis pour la dernière fois, en octobre 1865, il m' apporta un article écrit par lui sur la légende des siècles , imprimé en 1859, que vous retrouverez aisément, et où il me semble adhérer profondément à l' idéal qui est une conscience littéraire, comme le progrès est une conscience politique. Il me dit en me remettant ces pages : vous reconnaîtrez que je suis avec vous . Je partais. Nous nous sommes quittés, je ne l' ai plus revu. C' est un des hommes que je regrette. Votre livre sur lui est cet exquis travail d' embaumement. Heureuse une mémoire qui est en vos mains ! La profonde fraternité du poëte est dans tout ce que vous écrivez. De là le charme. Vous êtes un coeur qui a beaucoup d' esprit. Merci pour ce précieux et bon livre, et recevez mon serrement de main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 4 avril. Quel admirable point d' appui j' ai en vous ! Je vous envoie pour tous deux (ci-inclus un mot pour Meurice) ma lettre qui, adressée à M Lacroix, le p180 traversera pour aller au public. Lisez-la. J' espère que vous l' approuverez. Je la crois fière, nette et simple. Pas de polémique. C' est là mon but. Si vous trouvez la lettre bien, vous la communiqueriez à M Lacroix, datée, en faisant sur lui un dernier effort, qui sera évidemment inutile, puis vous l' enverriez aux journaux (à tous les journaux amis en même temps), au moment que vous jugeriez convenable et où ma protestation vous semblerait venir à point. -M Lacroix doit en effet me payer 100000 fr la veille de la mise en vente. Veuillez lui dire de ma part que la traite tirée par moi à vue sur lui lui sera présentée par Mm Heath and co-de Londres. Mais quel jour aura lieu cette mise en vente ? Voulez-vous le lui demander afin de me fixer sur la présentation de la traite. Au point où en sont les choses, M Lacroix s' obstinant, à ses risques et périls, vous pouvez, je crois, lui remettre la préface. Il y verra quel avenir il compromet. Car il eût pu être l' éditeur de tous ces livres. Je suis pourtant forcé de lui en donner encore un. Mon traité me lie pour deux ouvrages, dont l' homme qui rit . Que Madame Ernest est charmante de continuer de nous aider ! Voudra-t-elle être assez bonne pour accepter personnellement un exemplaire de l' homme qui rit que je compte lui offrir ? Il m' importe de connaître bien précisément le jour de la mise en vente, au moins une huitaine de jours d' avance. J' ai toujours hautement blâmé la mauvaise habitude de M Lacroix de grossir les prix qu' il me paie. Je suis forcé cette fois à une rectification publique. Ma lettre commence nécessairement par là. M Lacroix du reste continue à ne pas m' écrire. Rien ne me vient de lui. Soyez assez bon pour lui demander si je dois tirer sur lui à Paris (librairie internationale) ou à Bruxelles (imprimerie, 42 boulevard Waterloo). à vous. ex intimo. à Albert Lacroix. Hauteville-House, 4 avril. Monsieur, moyennant la somme de quarante mille francs par volume, et non de cinquante mille, comme on l' a imprimé par erreur, vous avez acquis de moi le droit de publication et de traduction, pendant douze années, de l' homme qui rit , et d' un autre ouvrage que j' aurai à vous livrer plus tard. Aujourd' hui vous faites paraître l' homme qui rit dans des conditions de p181 publication imprévues et inusitées, et qui, en équité, excèdent évidemment votre droit. Les remontrances ont été vaines. Vous avez persisté et vous persistez. Je ne m' adresserai pas aux tribunaux. La perte de mon procès contre le théâtre italien, procès gagné ensuite par Mme Scribe, m' a prouvé que, dans ma situation, être hors de France, c' est être hors la loi. Cette situation, je l' accepte. Du reste, en présence du fait insolite auquel donne lieu la mise en vente de l' homme qui rit , me tenir à l' écart me suffit. Le mode inattendu de publication, adopté par vous pour ce livre, m' étonne, je le déclare, je n' en suis pas solidaire, et je tiens à le dire hautement. Recevez l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, dimanche, 4 avril. Voici ma lettre en-cas à M Lacroix. Elle lui serait remise, puis publiée. Lisez-la avec Auguste. Je crois que vous la trouverez bien. J' ai tâché de la faire modérée et dure. M Lacroix le mérite. Je n' ai pu préciser davantage le grief, car développer et indiquer le dommage, ce serait donner au public de nouvelles raisons contre, et ajouter encore à tout ce qui va nuire au livre. De là un vague, qui reste hautain, et qui ajoute, je crois, à la fermeté de la lettre. Vous jugerez. Si vous la trouvez bien ainsi, vous la daterez, et, après un nouvel effort fait sur M Lacroix, s' il persiste, vous la publierez dans tous les journaux à la fois, au moment où vous le jugerez nécessaire. Que de peines je vous donne ! Dans tout ce tracas j' ai une joie profonde, c' est que ce livre, battu de l' orage avant d' être né, vous plaise. Que de belles choses vous m' en dites ! Je crois que vous serez content quand vous aurez lu tout le tome iv. Moi qui m' imaginais que j' allais avoir un succès ! Comme j' étais bête ! Je comptais sans mon éditeur. M Lacroix se massacre lui-même. Nouveau genre de suicide. Certes j' écrirai à Mesdames Massé. Mademoiselle Casilda est bien jolie. Ce qui complique encore cette sotte aventure Lacroix, c' est qu' aux termes de mon traité, j' ai plus de trois volumes, ou au moins un, à lui livrer. livrer est le mot. Qu' en fera-t-il ? Tout mon vieux coeur est à vous. p182 à madame la comtesse de Gasparin. Hauteville-House, 5 avril. Enfant, j' ai vu l' Espagne, j' étais avec ma mère, guide et lumière ; vieux, je la revois, et je suis avec vous, madame, qui, par l' âge, seriez ma fille, mais qui, par l' esprit, êtes aussi une lumière et un guide. Vous avez l' art profond et charmant de mêler les deux voyages, le voyage dans le pays, et le voyage dans l' idée. Vous faites penser en même temps que vous faites voir. Je vous remercie des belles heures que m' a données votre livre excellent, tendre et fort, et je mets à vos pieds mes respects. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 8 avril. Cher Auguste, j' ai enfin une communication de M Lacroix, je vous ai dit que je lui ferais passer par vous ma réponse ; la voici. Voulez-vous la lui remettre le plus tôt possible (après l' avoir communiquée à Paul Meurice). Peut-être penserez-vous qu' il suffirait, pour toute protestation, de publier cette lettre-ci (du 8 avril). Pourtant je trouvais utile de rectifier le faux prix 50000 francs et de souligner mon dédain des tribunaux. D' un autre côté, c' était, pour Lacroix, un peu dur ; cette lettre-ci, plus douce, irait peut-être aussi bien au but. Faites tous deux pour le mieux. Je m' en remets à vous. Merci et à vous. de todo corazon. soyez assez bon pour m' écrire quel jour je puis tirer sur M Lacroix pour les 100000 fr (veille de la mise en vente). Vous l' avez prévenu, n' est-ce pas ? J' attends aussi l' épreuve de la préface. Il n' y a plus qu' à paraître. à Albert Lacroix. Hauteville-House, 8 avril. Mon cher Monsieur Lacroix, votre lettre du 14 mars et votre lettre du 3 avril me sont arrivées ensemble, hier soir, 7 avril, sous la même enveloppe. p183 J' avais appris par les journaux votre combinaison, sur laquelle vous n' avez pas jugé à propos de me consulter. Ne recevant de vous aucune communication à ce sujet, j' ai prié mes amis de vous voir, et vous avez su par eux ma surprise et ma désapprobation. Je voulais pour l' homme qui rit , comme pour les misérables et les travailleurs de la mer , la publication pure et simple, sans complication, avec les abaissements de prix successifs qui permettent d' atteindre, comme cela a eu lieu pour les misérables , des tirages de deux cent mille exemplaires. Loin de démocratiser le livre, votre combinaison, dont vous me faites enfin part, lui crée des difficultés de circulation. Si vous persistiez dans cette combinaison, qui, du reste, vis-à-vis de moi, auteur, excède votre droit, je serais forcé de rendre public mon dissentiment. Ce serait pour moi un véritable regret. Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Auguste De Châtillon. Hauteville-House, 8 avril. Mon vieux et cher poëte, quoique devenu très ours, je ne suis pas encore tout à fait illettré, et j' ai relu la grand' pinte avec bonheur. Je vous remercie de ce gracieux et précieux envoi. Il y a en vous quelque chose de la grâce facile de La Fontaine avec un charme de mélancolie de plus. J' ai été heureux, me sentant votre ami, de me sentir aussi votre confrère ! à vous de tout mon coeur. Victor H. à François-Victor. H-H, 9 avril. Je réponds quatre mots in haste à ta douce et chère lettre, mon Victor. J' espère que les dents de mon petit Georges s' apaiseront, et je les trouve bien méchantes de commencer par le mordre. Je le couvre de baisers, ce doux être. -voici, à compte pour votre ménage des barricades, une traite de 700 fr p184 à ton ordre sur Mallet frères. -voici deux insertions que je souhaite : 1 Morisseaux. -2 le démenti Christ au Vatican (corrigez-y ce que vous voudrez. J' improvise). Vois, mon Victor, si ces insertions sont possibles, soit à l' étoile belge , soit à l' indépendance . Si une seule est possible, je préfère Morisseaux. Je n' ai que le temps de vous serrer tous cinq dans mes bras. V. au même. H-H, dim 11 avril. J' accepte tout, mon doux Victor, et il va sans dire que je te rembourserai. Je t' écris ceci in haste . Attention : si tu recevais une lettre de D' Alton Shée te demandant si je vais bientôt arriver à Bruxelles, borne-toi à lui répondre que c' est très probable, vu les complications de mes affaires avec M Lacroix, qui exigent que je sois à proximité de Paris . -pas un mot de plus. Remercie pour son précieux envoi votre frère Rochefort. Je vous serre tous dans mes vieux bêtes de bras. V. écris à Adèle que je lui avancerai les 500 fr qu' elle demande, et que je lui en ferai cadeau si elle vient . Ceci la fera peut-être venir. à Auguste Vacquerie. vendredi 12 avril. Vos yeux profonds ayant pleuré, mon dénouement atteint son but. Un lecteur comme vous donne un applaudissement de gloire. Hier j' ai envoyé à Meurice l' explication qui répond à votre desideratum , seulement je la fais venir de Barkilphedro, ce qui ne compromet pas le sévère silence de Gwynplaine. Puis, votre excellent avis m' a fait ajouter d' autres choses encore qui suppriment, je crois, toute objection. On pourrait m' envoyer épreuve de cette intercalation en même temps que de la préface . -avec cette lettre-ci, vous recevrez un p185 rouleau book-post de premières pages signées de moi. Je m' aperçois qu' on a oublié d' y mettre Peyrat, De Mahias et Gaiffe. Mais évidemment vous me signalerez des oublis et je vous ferai un deuxième envoi où tout sera. Une page où il y a hommage V H. Avec le mot recommandé en bas à l' encre rouge est pour Mme D' Aunet. Voudrez-vous être assez bon pour lui porter le livre avec cette page ? J' ai reconnu votre chère écriture sur des bandes de journaux. J' approuve tout ce que vous m' écrivez. (il faudrait pourtant me permettre de vous ouvrir un petit crédit chez Meurice ainsi qu' à émile Allix pour voitures, envois de journaux, etc. Tenez, je vous demande deux sous pour affranchir cette lettre-ci que je vous prie de jeter à la poste.) soyez assez bon pour presser Lacroix afin qu' il me donne l' indication précise du jour où je puis tirer sur lui les 100000 francs. Et puis sera-ce à Paris ? Sera-ce à Bruxelles que la traite sera payable. au même. H-H, 14 avril. Merci ex imo . Vous êtes tous deux admirables. Cher Auguste, avec quel plaisir je viens de voir sur l' homme qui rit étinceler votre Faust ! Voulez-vous dire qu' on m' envoie la couverture du t ier. J' ai vu votre catalogue, celui de mes fils, et non le mien. M Lacroix me met à cinq jours de vue , au lieu de à vue . Enfin soit. La traite part aujourd' hui pour Londres. Voudrez-vous être assez bon pour l' en prévenir de ma part, afin que les fonds soient prêts. S' il est temps encore, voulez-vous effacer le mot préface , que je n' ai jamais mis, et ajouter avril . -je coupe ceci dans un journal : " nous aurons la semaine prochaine l' homme qui rit , de Victor Hugo, qui est en ce moment l' objet d' une piteuse spéculation de librairie. " voilà déjà la conséquence de l' invention de M Lacroix qui se fait sentir. le figaro aussi a été hostile. Je vais mettre à la poste aujourd' hui en book-post à votre adresse quelques ières pages signées de moi (Peyrat, Mahias, etc.). Signalez-moi mes oublis. Il faut beaucoup se défier de l' incurie de la librairie Lacroix. Pour les travailleurs de la mer , ces premières pages avec ma signature étaient sur le comptoir au pillage. En prenait qui voulait. p186 Voulez-vous être assez bon pour transmettre ce mot à M Jean Aicard qui me parle de vous dans sa lettre. Je crois que c' est le moment du lâchez tout ! Je me réfugie dans votre douce et forte amitié. Tout ce que vous faites est bon. merci ex intimo. nous n' avons pas ici de télégraphe. Je crois qu' on peut concéder à M Lacroix de commencer par un volume. Il importe qu' il n' y ait pas plus de sept jours d' intervalle entre les deux tronçons de la publication. Tenez à cela. au même. dim 19 avril. En même temps que ce mot, cher Auguste, vous recevrez un nouveau rouleau de pages signées pour frontispice. Vous y trouverez M Levallois bien que bien bien bien doctrinaire. Quant à M Taxile Delord, c' est un simple envieux. Né verdâtre-genre Laurent-Pichat. Je réponds à sa froideur par ma glace. Donc rien. Et vous m' approuverez, mon admirable ami. (admirable à tous les points de vue, car je relis en ce moment profils et grimaces . Quel livre ! ) quand ce billet vous arrivera, l' homme qui rit aura paru, du moins en partie. à vous deux, doux et chers amis, vous portez le poids de cette publication, si étrangement comprise par ce Saturne d' éditeur que j' ai ! En voilà un qui mange, croque, dévore et engloutit ses enfants ! Et penser que j' ai encore un livre à lui donner ! C' est cette certitude-là qui l' aura enhardi. Avez-vous eu la bonté de le prévenir pour la traite de 100000 fr. Je crois bien que j' écrirai la lettre pour le rappel ! Je vous embrasse. lâchez tout ! V. Si le pauvre doux être qui nous a quittés était là ! Comme tout ceci l' intéressait ! Dans ma conviction, elle y est, et elle s' y intéresse ! au président du concile tenu à Naples. Hauteville-House, 20 avril. à l' encontre du concile des dogmes, réunir le concile des idées, c' est là, monsieur, une pensée pratique et élevée, et j' y souscris. D' un côté, l' opiniâtreté p187 théocratique, de l' autre, l' esprit humain. L' esprit humain est l' esprit divin ; le rayon est sur la terre, l' astre est plus haut. Opposer aux faux principes des religions les principes vrais de la civilisation, confronter le mensonge avec la vérité ; combattre l' idolâtrie et toutes ses variantes avec l' immense unité de la conscience, ce sera beau et grand ; j' applaudis d' avance. Je ne peux pas aller à Naples, mais néanmoins j' y serai. Mon coeur y viendra. Je vous crie : courage ! Et je vous serre la main. Victor Hugo. au directeur du daily telegraph. Hauteville-House, 26 avril. Je m' empresse, monsieur, de répondre à votre lettre. Vous voulez bien attribuer à la publication de l' homme qui rit une importance qui vous fait souhaiter quelques lignes de moi, spécialement pour l' Angleterre. J' ai peu de chose à ajouter à la préface de l' homme qui rit . Ce n' est pas un livre anglais ; c' est un livre humain. Il est anglais cependant en ce sens qu' un certain côté, presque inconnu, de l' histoire d' Angleterre y est mis à nu et exposé en pleine lumière, ce qui semblera à l' Angleterre brusque peut-être, mais, à coup sûr, instructif. Le reste des moeurs espagnoles et papistes, personnifiés dans la duchesse Josiane, étonnera certainement la modestie anglaise actuelle, mais c' est au stuartisme et au catholicisme qu' il faut s' en prendre. Je ne suis, moi, qu' historien et philosophe ; je ne sais pas l' anglais ; pourtant, en m' en référant au jugement unanime, je désire que la traduction publiée ressemble à la traduction de mon livre William Shakespeare , qui est excellente, et non à la traduction des misérables , qui est détestable et à refaire. l' homme qui rit, je le répète, est surtout un livre humain. L' ancienne aristocratie anglaise y est peinte avec impartialité, et l' historien de l' homme qui rit a tenu compte de tout ce qu' il y a eu de vraie grandeur dans la domination souvent patriotique des lords. Le roman, tel que je le comprends, tel que je tâche de le faire, est d' un côté drame et de l' autre histoire. Ce que l' Angleterre verra dans ce livre, l' homme qui rit, c' est ma profonde sympathie pour son progrès et pour sa liberté. Les vieilles jalousies de races p188 n' existent pas pour moi ; je suis de toutes les races. étant homme j' ai le monde pour cité, et je suis chez moi en Angleterre, de même qu' un anglais est chez lui en France. Effaçons le mot hospitalité, tout charmant qu' il est, et remplaçons-le par le mot droit, " sévère, mais juste " . J' aime l' Angleterre, et mon livre le lui prouve. Vous voulez que je le lui dise, c' est fait. Publiez ma lettre si vous le jugez à propos. Recevez, monsieur, la nouvelle assurance de ma cordialité. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 27 avril. Mon Victor, ta douce lettre m' a attendri. L' écho de mon coeur répond au cri du tien. Oui, on se retrouve, va ! -je suis bien content de tout ce que tu me dis de mon livre. Mais quel goujat que M Lacroix ! Recommande à M Lequeux de faire en sorte que le tome iv surtout, bien fâcheusement ajourné par le désarroi Poupart-Davyl, ne circule pas en Belgique. Il serait bien vite défloré avant sa publication. -je suis ravi de la lanterne . Ci-inclus mon remercîment pour notre cher Rochefort. Remets-le lui. J' ai écrit la lettre pour le rappel . Elle est à Paris en ce moment. Elle a pour suscription : aux cinq rédacteurs fondateurs du rappel . Je pense que vous en serez contents. -le 23 avril, Mme Drouet a pavoisé sa table, et nous avons célébré la fête de mon doux petit Georges. Quand vient Charles ? Dis-lui que, tous les jours de beau temps, je mettrai à la disposition de sa femme et à la sienne, de quatre à six heures, à mes frais, une calèche à deux chevaux pour se promener dans l' île. Et nous serons de la promenade. Je vous serre tous dans mes bras. Voici les 500 fr que j' avance à Adèle (traite à ton ordre sur Mallet frères). Dis-lui que si elle revient , je les lui donnerai. autrement non. demande à M Lequeux s' il a bien envoyé les exemplaires avec ma signature à V Joly. -Mme Popp (Bruges) Madoux étoile belge etc. Il aurait du reste dû n' envoyer que le ier vol (excepté à vous et à Rochefort) quitte à compléter ensuite. 1869 T 3 p189 à Théodore De Banville. H-H, 28 avril. J' ai toujours dit qu' un grand poëte contient un grand critique ; vous le prouvez. Je viens de lire votre admirable première page sur l' homme qui rit . Jugez comme j' attends les suivantes ! Cette magnifique étude sur mon livre, commencée par vous, me paie de toute ma peine. Achevez-la, mon éminent et cher confrère. Ayant la renommée, vous avez le droit de la donner, et je vous remercie, ému et charmé. Votre vieil ami. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 28 avril. Cher Meurice, voici un digne et brave homme qui s' appelle Lanvin, et dont j' ai porté le nom et eu le passeport dans ma poche pour entrer en exil. Je lui avais fait avoir un emploi qu' on vient de lui ôter. Voulez-vous être assez bon pour lui remettre en mon nom 100 francs. Maintenant, s' il vous faut pour le rappel un garçon de bureau probe, intelligent, capable, suffisamment lettré (ancien compositeur chez Didot), dévoué enfin, vous ne pouvez mieux placer cette place qu' en la donnant à mon ami Lanvin. Si, par aventure, elle n' est plus vacante, il a été porteur de journal et peut l' être encore. Ce serait, je pense, un excellent vendeur du rappel . Moi, qui ai cohabité avec lui sous son nom, pour mon pseudonyme, je vous le recommande. L' obliger, c' est me servir. Je suis à vous du fond de mon coeur et de ma vieille caboche. Victor H. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 2 mai. Cher Auguste, voici, avec M E Montrosier, quelques autres oublis réparés. Je les recommande à votre bonté. Savez-vous si d' Alton Shée a reçu son exemplaire ? Autre chose : l' homme qui rit se vend depuis dix jours complet , à Londres, 30 francs. On le vend ici depuis le 28 avril. Un lieutenant d' artillerie nommé M Oliver, mon voisin, l' a acheté chez Barbet, il m' a apporté les quatre volumes. Ainsi, incomplet à Paris et 40 fr, complet p190 à Londres, et 30 fr ! Voilà de quelle façon M Lacroix gâche cette affaire ! Soyez assez bon, si vous le voyez, pour lui dire de ma part que cette publication à Londres (et ailleurs) avant la publication intégrale à Paris constitue une violation formelle du traité, et que je le constate. Ah ! Sans vous, que serais-je devenu en ces mains-là ! Vous m' avez sauvé de toutes sortes de guignons, créés artificiellement par cet éditeur singulier ! Et dire que je suis encore lié pour un livre ! J' espère que le quatrième volume va enfin paraître. Je le mets sous vos ailes d' aigle. Quelles belles choses vous allez nous écrire dans le rappel ! Mm Léon Guillet, Sirven, Georges Sauton et Georges Petit me prient de vous les recommander. Vous les connaissez tous excepté Georges Petit, qui a beaucoup de verve et d' esprit. Ce seraient d' excellentes recrues. Je suis à vous du plus profond de mon coeur. V. au même. H-H, 6 mai. Je sais votre immense succès. Je suis bien content d' y être pour une quantité infinitésimale. Cher Auguste, je vous recommande mon pauvre homme qui rit si étrangement trahi par son éditeur. Les deux premiers numéros du rappel sont excellents. Vous avez préludé à votre haute critique par une page exquise. Je n' ai pas besoin de vous dire : soyez prudents ! il faut vivre et durer. La chronique de Rochefort est charmante. Je crois important de donner le plus tôt possible une éclatante marque de sympathie aux orateurs de l' opposition, surtout à Eugène Pelletan et à Jules Favre. N' est-ce pas votre avis ? Meurice en politique a tout de suite donné la note du bon sens supérieur. Ne vous laissez pas tuer. le rappel sera une chose magnifique à tous les points de vue. Mais prudence ! On vous guette. Mettez cette lettre aux pieds de Madame Ernest Lefèvre. Et soyez assez bon pour faire parvenir l' autre à M G Flourens (où est-il ? ) avec un exemplaire complet de l' homme qui rit . D' Alton-Shée a-t-il le sien ? Est-ce que vous ne prendrez pas Léon Guillet ? à vous profondément. V. Louis Leroy serait une excellente recrue, ne le pensez-vous pas ? p191 à Paul Meurice. H-H, 6 mai. Cher Meurice, y a-t-il encore une place (si modeste qu' elle soit, celle des ciseaux ) au rappel pour un excellent, brave et spirituel homme, qui est artiste et écrivain, qui a été imprimeur à Bruxelles et journaliste à Paris, et que j' aime et estime de tout mon coeur. Il s' appelle Luthereau, et vous remettra ce billet que votre dépaysée contresigne. La voilà toute au rappel . Nous le lisons avec bonheur. Vous donnez dans la politique la note juste, la note suprême de la vérité et de la raison. Vous êtes un doux maître et un doux guide. Et je vous recommande mon excellent Luthereau ! à vous, ex intimo. V H. au même. H-H, 10 mai. Je continue la conversation d' hier. Vous avez le sens politique aussi ferme et aussi pénétrant que le sens littéraire. Quelle page forte et charmante, l' agitation de Paris ! Auguste accepte avec incision et dignité la politesse de M De La Ponterie. M Laurent-Pichat m' a fort insulté, à ce qu' il paraît. Encore un que je dédaigne ! Avez-vous vu le vrai coup de massue qu' assène à cette occasion Adrien Marchat à Laurent-Pichat, le bourgeois millionnaire, etc. ? Je crois qu' il serait bon qu' en termes généraux et sans allusion à ce détail, le rappel donnât un bon point à M A Marchat, qui a du coeur et du talent. Il est rédacteur en chef du courrier de la Sarthe . Il vous glorifie tous les jours avec enthousiasme. (il a cité en entier ma lettre, comme beaucoup d' autres journaux de province qu' on m' a envoyés, -que vous recevez sans doute.) votre dépaysée vous écrit. Elle est fière, heureuse, ravie. Mais aussi quel admirable et charmant homme vous êtes ! Remerciez pour moi l' ami qui a fait les vaillantes strophes signées Barra . C' est spirituel et vivant, comme tout le journal. Il est impossible que vous n' ayez pas un immense succès ! ex corde profundo. V. p192 Voulez-vous être assez bon pour rappeler à M Lacroix qu' il doit m' envoyer 10 exemplaires de l' homme qui rit , édition parisienne. Voilà donc la combinaison avortée ! Avoir un succès sûr dans la main, et le remplacer par un fiasco, quel beau talent d' éditeur ! l' homme qui rit s' en relèvera, j' espère, mais Lacroix, point. Nous attendons notre n 3 manquant ! Et encore une fois, je vous embrasse ! au même. H-H, 12 mai. Bravo à Rochefort ! Sa déclaration est ferme et haute. Bravo à vous ! Votre commentaire est superbe. Quelle ingratitude si Rochefort n' est pas nommé ! - le rappel va de mieux en mieux. " succès éclatant " , dit le phare de la Loire . à ce propos une réflexion. le figaro et le gaulois ont d' abord porté aux nues l' homme qui rit . " chef-d' oeuvre " , a dit le gaulois . " livre admirable " , a dit le figaro . Depuis que le rappel paraît ayant en feuilleton l' homme qui rit , le point de vue a changé. -" ouvrage ridicule " , dit le figaro (don Quichotte) ; " absurde " , reprend le gaulois (assolant, qu' on appelle aussi assommant). Que dites-vous de la touchante entente cordiale des deux boutiques ? Voulez-vous prendre la peine de lire la citation que voici. ( figaro mai.) seriez-vous d' avis de mettre la chose avec ces quelques lignes de moi, sous les yeux de M Lacroix dont le jeu devient décidément bien bizarre. inexplicable, c' est votre mot. êtes-vous d' avis de la lui transmettre vous-même, ou de la lui envoyer par Guérin ? Décidez de tout cela en providence que vous êtes. Que c' est bon de causer tous les jours dans le charmant et vaillant rappel avec tous vos grands esprits ! Je suis à vous profondément. V. à François-Victor. H-H, 14 mai. Mon Victor, je veux, comme à Charles, t' envoyer mon cri de joie. Ton premier article est ravissant de force, de hauteur et d' esprit, l' assimilation des époques est admirablement réussie, et tu peins 1869 sous le pseudonyme de 1789 avec une si parfaite exactitude que Ruy Blas lui-même s' y p193 trouve. - l' étrangère, l' innocent qui serait peut-être devenu un monstre, tout cela est surprenant de bonheur et de vigueur. Donc je t' embrasse. Rassurez-vous du reste, Charles et toi-je ne vais pas me mettre à vous écrire comme cela, en papa très bien, à tous vos articles. Mais je vous envoie d' avance un tas d' applaudissements en blanc. Je suis ravi de la profession de foi de notre cher Rochefort. Ses chroniques du rappel ont toutes les qualités robustes et charmantes de la lanterne . Quoi qu' en disent tous ses envieux, jamais il n' a eu plus de verve et d' éloquence. Il a grandi dans l' exil. J' espère beaucoup. S' il n' était pas nommé, ce serait une honte pour Paris. Se rappelle-t-il que je lui ai prédit toutes les trahisons qui s' accomplissent en ce moment ? J' ai une telle habitude, depuis quarante ans, d' être trahi ! Dis à Rochefort que je l' aime profondément. Il va te répondre : parbleu ! Je le sais bien ! C' est égal, rabâche-le lui. Maintenant une commission : lis la lettre à Barbès que voici, mets-la sous enveloppe, et envoie-la lui tout de suite par la plus prochaine poste. En même temps va trouver M Lequeux, et dis-lui de ma part d' envoyer immédiatement l' homme qui rit à Barbès avec le frontispice que voici, signé de moi. Je vous serre tous dans mes bras. V. à Armand Barbès. Hauteville-House, 14 mai. Mon illustre ami, j' ai été remué jusqu' aux larmes en lisant ce toast " à votre frère " . Aujourd' hui votre belle et douce lettre à mon fils me rapporte le même attendrissement. Puisque vous lisez les misérables , veuillez donc me permettre de vous offrir l' homme qui rit . Vous le recevrez en même temps que cette lettre. Si jamais vous éprouviez le désir d' un tête-à-tête, je dis mieux, d' un coeur à coeur, souvenez-vous qu' il y a une chambre pour vous dans ma masure d' exil. Vous avez un frère à Barcelone, mais vous en avez un aussi à Guernesey. Victor Hugo. p194 à Auguste Vacquerie. H-H, dim 16 mai. Cher Auguste, oui, vous êtes un merveilleux travailleur. à lire vos articles, si robustes, si puissants, personne ne se douterait de vos fatigues et de vos insomnies. Quelle polémique que la vôtre, et quelle critique ! On y sent partout le poëte. C' est-à-dire le mens . Toutes les étincelles de l' ironie se mêlent aux profondes étoiles de la pensée et de l' idéal. (il m' a manqué le n 3 du rappel qui doit être daté 6 mai , je le réclame à grands cris, il me semble qu' il doit contenir un article de vous.) le rappel nous charme. Il nous apporte des bouffées de vie. C' est maintenant le journal parisien. On le sent. Le succès pénètre jusqu' ici. le rappel fait partie de l' air que Paris respire. Avant peu, il sera une nécessité parisienne. Il l' est déjà. Votre campagne électorale est excellente. (sauf les vieux, Jules Favre, Carnot, Garnier-Pagès, etc., un peu trop lâchés, et ne trouvez-vous pas que Pelletan n' a pas été soutenu ? Je vous soumets tout cela. J' espère que le rappel n' aura pas soutenu M Assolant candidat, et je suis convaincu qu' il ne citera plus les proses de M Pontmartin. Vous voyez avec quelle attention tendre je le lis.) Meurice a supérieurement étrillé le Sarcey ; c' est le magister fouaillé par le maître. J' ai été charmé de l' article fier et ferme de Victor. Mais les élections finies, je crois qu' il faudra revenir à toutes les prudences. Comme on doit vous guetter ! Il faut que je vous remercie encore. Vos articles sont de la force et de la joie. Je les bois comme un cordial. Et je suis à vous de tout mon coeur. V. J' ai la fièvre de l' élection de Rochefort. Il me la faut. Il faut que ce vaillant, charmant et généreux homme réussisse ! à Alfred Sirven. Hauteville-House, 21 mai 1869. Mon vaillant confrère, je vous suis dans votre oeuvre très puissamment commencée. Voici, pour ce qui me concerne, les documents désirés. Avez-vous lu mes discours d' exil ? Si non, je vous les ferai parvenir. Oui, vous avez raison, guerre au passé, aux p195 réactionnaires littéraires comme aux réactionnaires politiques. Courage. En avant ! Je pense comme vous sur les hommes qui ont le masque libéral et même démocratique, et plaident pour sainte-routine en littérature et en science. En pratique, routine s' appelle l' ordre , et en littérature, le goût . La tyrannie du dix-septième siècle, aussi bien classique que monarchique, doit être rejetée. Toutes ces choses, personne ne les comprend mieux que vous. Vous êtes un écrivain de talent, de courage et de loyauté ; vous portez un nom de martyrologe. Vous aider est un devoir, vous applaudir est un bonheur. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 21 mai. Voilà donc le rappel saisi. Les amendes, vous les paierez aisément avec un numéro exceptionnel où vous, tous les cinq, donneriez à la fois. Pour ce numéro, je vous enverrais, moi, les trois chevaux . Et vous auriez aisément tous les autres, Sand, Michelet. -cher Auguste, quelles belles pages vous semez dans cet évènement ressuscité ! Il me semble que je suis rentré à Paris, et que la douce communion quotidienne de nos coeurs et de nos esprits est revenue. Tout ce que je vous dis, je le dis à Meurice. Soyez assez bon pour le lui répéter. J' admire, dans ce tourbillon où vous êtes, votre verve ravissante, infatigable, inépuisable. Vous êtes maître en tout. Que de choses j' aurais à vous dire ! J' ai peur que ma lettre ne soit ouverte. Si vous voyez M Van Heddeghem, demandez-lui donc de vous conter les choses qu' il a vues. Il pourrait être un témoin utile dans le procès du rappel ; mais son père (bonapartiste) le lui permettra-t-il ? Je ne sais pas l' adresse de Banville. Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre ce mot. G F de l' indépendance m' a fait un article assez grisâtre. Mais vous m' aimez, je vous aime, et je suis profondément à vous. V. Vous savez que le mot : on n' est apostat qu' à reculons, est de moi. Je crois même l' avoir imprimé. p196 Croiriez-vous que M Lacroix ne m' a pas encore envoyé mes 10 exemplaires (édition parisienne) de l' homme qui rit . J' ai écrit deux fois à notre ami Th Guérin. Pas de réponse. Parlez-lui en. Cette étrangeté du premier ordre m' intrigue. à Gustave Frédérix. Hauteville-House, 21 mai 1869. Cher Monsieur Frédérix, cette page si élevée et si éloquente en appelle, ce me semble, une seconde, qu' il est digne de vous d' écrire ; c' est l' examen de la question d' art dans toute sa hauteur. Ce qu' on me reproche, Quintilien le reproche à Eschyle, Cecchi à Dante, Voltaire à Shakespeare et tout le monde à Rabelais. totus in antithesi, c' est le cri de Forbes contre Shakespeare. Si cela est, la question ne m' est plus personnelle ; elle s' élargit et en même temps se simplifie ; ce n' est plus moi qui ai un tempérament, c' est l' idéal qui a des exigences, c' est l' art qui a des sommets. Ces sommets m' attirent, je l' avoue. Un dernier mot qui vous frappera dans la rare justesse de votre esprit. La loi de l' art est partout la même. Ce qu' on reproche à Shakespeare, l' énormité (singulier reproche) est aussi ce qu' on reproche à Michel-Ange. C' est précisément parce que votre esprit est si délicat qu' il est robuste, et il me semble que cet aspect vrai de la question agrandie peut inspirer à votre noble intelligence, à propos de l' homme qui rit , une deuxième page très belle. à vous ex imo . Victor Hugo. à Madame Blanchecotte. H-H, 22 mai 1869. Votre livre, madame, ressemble à certains breuvages, il est amer et doux. Et salutaire. Pourtant votre noble esprit finira par s' attendrir. Je vous remercie du gracieux envoi, et je me mets à vos pieds. Victor Hugo. p197 à la comtesse Clémentine Hugo. H-H, 22 mai 1869. Merci, chère Clémentine, de votre lettre charmante. Vous aussi, je le vois, vous vous séparez de moi sur quelques points. C' est tout simple, et je ne serai pleinement compris qu' après ma mort. Tout homme qui veut la lumière a beaucoup d' ennemis, et plus il veut la lumière, plus on s' efforce d' épaissir sur lui les ténèbres. à la mort, tout se dissipe. Le propre du tombeau, c' est de faire le jour. On ne saura ce que j' ai été que lorsque je ne serai plus. En attendant, aimez-moi. Vous me parlez des trois volumes de l' homme qui rit . Est-ce que vous n' avez pas reçu l' ouvrage entier ? Réclamez-le, car j' ai dit qu' on vous l' envoyât. J' attends toujours votre portrait annoncé. Certes, je serai heureux de vous voir dans mon apparition à Bruxelles. Oui, vous pouvez tout me dire. J' ai un bon vieux coeur, et j' ai l' habitude d' entendre à mon oreille le chuchotement des tristesses. Chère Clémentine, je vous embrasse tendrement. V. Remerciez Mme Ernest. Voulez-vous être assez bonne pour transmettre ce mot à Madame Blanchecotte dont j' ignore l' adresse. (j' ignore aussi la vôtre. Suis-je bête ! ) à Charles. H-H, 22 mai. Tu m' as écrit, mon Charles, une lettre magnifique. Au reste tu n' en fais pas d' autres. Ton deuxième article les trois serments est une trouvaille. L' intercalation de l' anecdote touchante dans cette imprécation vengeresse émeut, et fait brusquement venir l' attendrissement à travers la colère. Tu avais un effet du même genre, très rare et très saisissant, dans ta visite à Barbès . Je sais par ce qu' on m' écrit que tes articles font une très grande sensation à Paris. Continue. Mais sois prudent. Un mot de trop, et tu serais forcé d' opter entre la prison et l' exil. Si tu optais pour Hauteville-House, j' aurais l' égoïsme féroce de n' en pas être désolé. Oui, ta lettre sur l' homme qui rit est tout un article, quel dommage que p198 cela ne soit pas imprimé ! C' est de la haute critique pénétrante, chose si rare aujourd' hui. Tu entres dans la peau des personnages et tu éclaires admirablement la nuit des uns et la caverne des autres. C' est une bien belle page, et j' y sens ta douce et profonde tendresse. J' attends ta lettre d' avis. N' oublie pas qu' il faut au moins huit jours d' avance pour préparer votre installation. J' écris ceci à M G Frédérix. Lisez la lettre, mettez-la sous enveloppe avec cachet noir, et envoyez-la lui le plus tôt et le plus sûrement possible. -je vous serre tous étroitement dans mes bras. V. Autre commission. Je prie ma chère Alice d' envoyer cette lettre à votre cousine Mme Léopold Hugo dont j' ignore l' adresse. Je pense que vous la savez. 5 h du soir. j' ouvre le rappel qui m' arrive. Bravo au deuxième article de Victor ! Meurice m' écrit que le rappel tire à 5 o ooo . C' est un énorme succès. Mme Drouet, qui est la poëte-lauréate de notre doux Georges, a fait ce couplet sur sa prochaine venue, air de la carmagnole : le petit George avait promis bis de venir voir ses bons amis bis il vient à Guernesey pour se faire baisè ! Barbès a-t-il reçu ma lettre et l' homme qui rit ? à Auguste Vacquerie. H-H, 23 mai. Cher Auguste, je passe ma vie à vous donner des commissions. Cette fois vous m' excuserez et vous m' approuverez. Dans l' homme qui rit, j' ai, par mistake , attribué à Henriette D' Angleterre la poule que vit en songe Louise De Gonzague, la palatine. Deschanel, en termes charmants du reste, m' a écrit pour me rappeler le fait exact. Mais en même temps j' ai lu dans le phare de la Loire qu' à Nantes, dans une conférence sur moi, il avait déclaré que le témoin de sa vie était un livre, non de ma femme, mais de moi. Sur ce, je lui réponds. Voici ma lettre. Voulez-vous la lire, puis la lui envoyer. Il demeure rue de Penthièvre, mais je ne sais pas son numéro. Donc le rappel tire à 50000 ! C' est énorme ! Aussi quel talent partout ! Votre mannequin rouge est simplement superbe. C' est la raison élevant la raillerie p199 à la plus haute puissance. Moi, je suis la triste victime du metteur en page dont je demande simplement la caboche, car ce ne doit pas être une tête. Dans le même numéro où est votre ravissant mannequin rouge , je naufrage en plein feuilleton. Une transposition de vingt ou trente lignes produit un gâchis inénarrable et fait sortir de la mer (avant-dernière colonne, ligne 5) une biche extraordinaire. Lisez. Mais que doit penser le pauvre public, et que devient le pauvre livre ? 300000 lecteurs déroutés et mystifiés. Je ne reçois plus le figaro ni le gaulois . On me fait faire pénitence du succès du rappel . Si notre cher émile Allix persiste dans sa bonne pensée de m' envoyer les journaux qui m' intéressent (chose que vous aussi faites si souvent) voulez-vous lui dire qu' il joigne à sa liste, pour les éventualités, le figaro et le gaulois . Je vous fais envoyer un article très remarquable de M Petruccelli Della Gattina sur l' homme qui rit . C' est dommage qu' il soit en italien. Vous auriez pu en faire citer quelques lignes. M Della Gattina est un homme très distingué, collaborateur de M Claretie ; il a fait sur les papes un livre excellent. Comme Mazzini, il écrit très bien en français. Une lettre de Meurice m' arrive à l' instant. Voudrez-vous lui dire que je lui répondrai demain. Je n' ai plus que la place de vous embrasser de tout mon coeur. V. au même. H-H, 25 mai. Cher Auguste, sur le jour de l' an de Glatigny, j' ai lu ceci : à V H un pauvre misérable A G. -j' ai tâché de comprendre, et voici la lettre que j' écris à Glatigny. Si j' ai bien compris, envoyez-la lui, et je prie Meurice de lui remettre les 100 fr. -si j' ai mal compris, jetez la lettre au feu. le nain jaune dans le même numéro m' attaque par le jappement de ce Barbet qu' on appelle aurevili (vile oreille ? ), et me loue au verso de la page. C' est M Edmond Lepelletier. Voici ce qu' il dit. Croyez-vous que ce serait bon à citer ? Décidez. J' aimerais mieux citer M E Lepelletier que M G Frédérix (vous savez qu' il est maintenant du camp Nisard, par les femmes). -quelle admirable polémique vous venez de faire à propos des vers de Bancel ! - V H n' est pas plus bourreau que Victoria n' est garçon de bain. -mais comme tout cela est dit ! Vous êtes merveilleux de verve et de puissance. Je le crois bien, que le rappel tire à 50000 ! siempre tuyo. V. p200 à François-Victor. 27 mai. Mon Victor, non, je n' ai rien reçu, et je commence à être très inquiet de ton envoi, il devrait être arrivé depuis longtemps. Il faudrait t' informer aux messageries Beinbrecht, et écrire à Hudig et Pieters, les commissionnaires de Rotterdam. Es-tu sûr d' avoir bien mis sur la caisse d' emballage l' adresse et les indications utiles ? Il importe de s' occuper de cela au plus vite, car le retard embrouillerait encore ce que la chose a d' obscur, et la perte du colis pourrait s' ensuivre. On finirait par ne plus pouvoir le retrouver. Donc, mon bien-aimé enfant, ne perds pas de temps. Auguste m' avait écrit en effet qu' il avait un peu cassé ton second article, mais va, les morceaux en étaient très bons. Voici mon remercîment à M Odilon Delimol, charge-toi de le lui faire parvenir. le rappel, au lieu de citer les choses équivoques de M G F, ferait bien mieux de citer le dernier paragraphe de M Delimol. Dis-le leur. -dis à notre cher Rochefort que j' inocule ici à tout le monde une fièvre que j' appelle la candidature Rochefort . Et je t' embrasse étroitement, cher enfant. à Alphonse Karr. Hauteville-House, 30 mai 1869. Mon cher Alphonse Karr, cette lettre n' aura que la publicité que vous voudrez. Quant à moi, je n' en demande pas. Je ne me justifie jamais. C' est un renseignement de mon amitié à la vôtre. Rien de plus. On me communique une page de vous, charmante du reste, où vous me montrez comme très assidu à l' élysée jadis. Laissez-moi vous dire, en toute cordialité, que c' est une erreur. Je suis allé à l' élysée en tout quatre fois . Je pourrais citer les dates. à partir du désaveu de la lettre à Edgar Ney , je n' y ai plus mis les pieds. En 1848, je n' étais que libéral ; c' est en 1849 que je suis devenu républicain. La vérité m' est apparue, vaincue. Après le 13 juin, quand j' ai vu la république à terre, son droit m' a frappé et touché d' autant plus qu' elle était agonisante. C' est alors que je suis allé à elle, je me suis rangé du côté du plus faible. p201 Je raconterai peut-être un jour cela. Ceux qui me reprochent de n' être pas républicain de la veille ont raison ; je suis arrivé dans le parti républicain assez tard, juste à temps pour avoir ma part d' exil. Je l' ai. C' est bien. Votre vieil ami. Victor Hugo. à Jean Aicard. (mai 1869.) votre article sur l' homme qui rit est simplement admirable. C' est le haut langage de la philosophie et de l' art. Tout est dit et merveilleusement dit. Je n' attendais pas moins de vous, poëte. Dans ce siècle, voici ce qui fait ma force : en dehors du peuple pour qui je travaille et qui m' aime un peu parce qu' il sait que je l' aime profondément, dans la région purement littéraire et philosophique, les esprits de mon temps se partagent à mon sujet en deux camps, j' ai contre moi la multitude des petits et l' élite des grands. à compter, mes ennemis ont le dessus ; à peser, mes amis l' emportent. Quand je publie un livre, cela fait aux petits l' effet d' une pierre qui tombe dans leur étang. De là, un tapage nocturne. Le public prud' homme prend ce vacarme pour un jugement. Mais de temps en temps, au plus fort du brouhaha des grenouilles, une grande voix s' élève pour moi, voix de poëte, voix d' artiste, voix de philosophe, et ce cri d' aigle annule les coassements. C' est pourquoi je vous remercie. à Madame Victor Foucher. 5 juin 1869. Chère Mélanie, vous voilà de nouveau éprouvée. Quand Dieu frappe, hélas, il est seul dans son secret. Vous êtes une âme douce et vaillante, et vous savez supporter les épreuves. Et puis, vous avez l' espérance, que j' ai aussi. Vous vous tournez vers la grande aurore, qui est Dieu, aube toujours visible à l' horizon, même dans la plus profonde nuit. Chère Mélanie, je vous embrasse. p202 à Charles. Hauteville-House, 11 juin 1869. Ce qu' il faut reprocher à Jules Favre, c' est d' être venu, lui, le grand orateur, contrecarrer l' élection de Rochefort, le grand pamphlétaire. Fût-on Mirabeau, on n' a pas le droit d' ôter la parole à Beaumarchais. Il a été beaucoup dit, dans ces derniers temps, que Jules Favre était nécessaire à la chambre. Soit. Je le pense, dans la mesure où j' admets le temps présent. Selon moi, il y avait deux hommes nécessaires et il faut déplorer que l' un soit venu heurter l' autre. Ces deux hommes sont Rochefort et Jules Favre. Jules Favre nécessaire par la hauteur de sa parole, par sa puissance d' avocat et de tribun, par sa juste et légitime illustration ; Rochefort nécessaire par son intrépidité inépuisable sous toutes les formes, par l' éblouissant éclat de son esprit, par la menaçante signification de son prodigieux succès. Donc, que les électeurs se le disent, en vue des élections prochaines, ils n' ont fait que la moitié de leur devoir. Ils ont nommé Jules Favre, c' est bien. Maintenant qu' ils nomment Rochefort, ce sera mieux. Des devoirs, oui, le peuple en a vis-à-vis de lui-même. Vaincre est son devoir, car la victoire est pour lui. Il y a duel à cette heure entre le suffrage universel et le gouvernement personnel. Nommer Rochefort, c' est porter le coup décisif. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 13 juin. Cher Auguste, causer un instant avec vous, c' est ma joie. Je vous lis tous les jours, vous me ravitaillez sur mon vieux rocher, et je me réchauffe au lointain rayon de votre puissant esprit. Rochefort n' est que retardé ; il est impossible qu' il ne soit pas nommé aux réélections qui vont se faire ; s' il n' était pas nommé, moi qui n' accepte aucune ingratitude, pas même l' ingratitude populaire, je m' attristerais et je m' indignerais. Mais je ne doute pas, et le rappel triomphera en Rochefort comme il triomphe en tout. Je n' ai pas reçu l' article de M Emm Des Essarts dont j' ai lu dans le rappel quelques lignes excellentes. Avez-vous lu cet article ? êtes-vous d' avis que je doive écrire à M Des Essarts ? Je vous fais la même question pour M Eug Montrosier dont le deuxième article ne m' est pas parvenu. Soyez assez bon pour me renseigner. p203 Votre effrayant labeur du rappel ne peut durer toujours ainsi, et je songe souvent aux oeuvres que vous nous devez, à ce Faust que j' attends, à votre grand théâtre que vous continuerez avec d' autant plus d' ardeur ayant repris votre plume-glaive de critique. Vous verrez comme tout s' aplanira. être admiré est une moitié, être redouté est l' autre. Grandes oeuvres, et grands succès, votre passé commande votre avenir. M Des Essarts vient de publier un livre les voyages de l' esprit . S' il croit par hasard que je l' ai reçu, détrompez-le (au cas où vous le verriez). Est-il à Paris ? Que de choses j' aurais à vous dire ! Je rêve par instants que vous devriez bien accompagner Charles qui va venir. On peut faire de Guernesey le rappel (sauf le théâtre pourtant). Je vous envoie tout mon vieux coeur. V. Hetzel publie de moi une exquise édition Elzévir. L' avez-vous vue ? -envoyez-vous le rappel à M Rascol, directeur du courrier de l' Europe de Londres, meilleur pour vous que l' indépendance belge ? J' ai reçu le très bel envoi de M Chifflart. Son rappel est superbe. Voulez-vous le féliciter de ma part quand vous le verrez. Je lui écrirai. Il a supérieurement réussi l' illustration des travailleurs de la mer , surtout le côté terrible. Je ne sais pas son adresse. Je lui ai écrit par Guérin ainsi qu' à Alphonse Karr. Je doute que mes lettres soient parvenues. Si vous voyez Guérin et si vous y pensez, voulez-vous lui demander s' il les a envoyées ? Beaucoup d' exemplaires de l' homme qui rit , envoyés par moi, aux soins de la librairie Lacroix, ne sont pas arrivés aux destinataires. Vous m' écrivez que vous êtes administrés comme je suis édité. Je vous plains. à vous encore. -à vous toujours. à Charles. à François-Victor. H-H, 14 juin. Bonjour, mes deux bien-aimés. Victor ne se doute pas qu' une tuile vient de lui tomber sur la tête. Heureusement j' étais là pour la recevoir. Mme Nicolle réclame 80 fr dus par Victor depuis 1856 ! pour un Talma. J' ai payé les 80 francs et il va sans dire que j' en fais cadeau à Victor. En même temps, une autre tuile, énorme celle-là, s' est abattue sur moi, de la même boutique Nicolle. Mme Nicolle m' a réclamé (avec longue facture à l' appui) deux mille quatrevingt-cinq francs dus à elle, dit-elle, par Mme Victor Hugo. J' ai payé en silence, mais non sans étonnement. Ces 2085 francs p204 imprévus ont achevé de me mettre à sec. Ma pauvre bourse de voyage n' ira pas loin maintenant. Note : depuis dix mois, j' ai payé plus de dix mille francs de dettes de votre pauvre mère, sans compter les paiements que j' ai faits à Bruxelles à ses créanciers. Beaucoup de ces dettes sont évidemment surfaites, mais je paie. Tout cet inattendu a écrasé mon revenu cette année. C' est égal, je festoierai Charles-trinité de mon mieux. Seulement, mon Charles, préviens-moi de ton arrivée au moins huit jours d' avance . Victor trouvera sous ce pli une traite à son ordre (pour le trimestre d' Adèle. 1 er juillet-1 er octobre). Mon Victor, rappelle, je te prie, à Adèle que, si elle vient, comme elle l' a promis, je lui fais cadeau des 500 fr pour son voyage. Mais que, si elle ne vient pas, elle aura à les rembourser sur les trimestres suivants. Je veux donner une prime à son retour. -hé bien, Paris remue donc ! Cela n' aboutira pas encore cette fois. Mais gare à la prochaine secousse. Toutes mes lettres de Paris ont été interceptées. -à l' instant, les journaux arrivent. Pas de rappel. L' indépendance dit que le rappel n' a pas paru, et parle aussi d' un mandat d' amener. Allons, nous voilà inquiets. Heureusement cela n' empêche pas doux petit Georges de téter et l' avenir d' arriver. Je vous embrasse tous tendrement. V. Mon Charles, Mme Drouet, dans l' enthousiasme de ta lettre l' a copiée et envoyée à Rascol qui est de ses amis, et voilà ton bel article en train de faire son tour d' Europe. -mon Victor, fais ce que tu pourras pour le portrait qu' a essayé de moi miss Brock. J' ai reçu le connaissement de Rotterdam, mais l' envoi n' est pas encore arrivé. à François-Victor. H-H, 28 juin. Je t' écris vite quelques lignes, mon Victor, voulant que ceci parte, vu que tu attends l' or. Compte : 1 votre trimestre à Charles et à toi : 6634, 37 2 ma part de loyer échéant le 1 er juillet : 166, 66 égal 6801, 03. p205 Je t' envoie une traite sur Paris (Mallet à ton ordre) : 6450 tu toucheras chez Van Vambeke le semestre italien échu : 375 égal 6825. Cet excédent de 24 fr t' est remis en compte. Car il y a de petits frais. J' ai écrit dans le sens que Charles et toi souhaitiez. le rappel a dû reparaître aujourd' hui. -je n' ai rien reçu de Rotterdam, que l' avis de l' envoi-et non l' envoi. Dis-le bien à notre cher Rochefort, car je lui eusse écrit tout de suite. Je devine que ce qu' il m' envoie est très beau. Tu ferais bien d' écrire aux commissionnaires Hudig et Pieters -car j' ai vraiment peur que l' envoi ne se perde. Je n' y comprends rien. Tu me dis que Charles est absent, mais tu ne me dis pas où il est. Je commence à désespérer de sa venue à Hauteville-House. Il est pourtant bien sûr que je verrai mon doux petit Georges, et vous tous, car j' irai, fût-ce à la nage. Je te serre dans mes bras, mon bien-aimé Victor. V. Avez-vous lu là-bas ce que dit le phare de la Loire touchant Gambetta appuyant Laurier contre Rochefort (qui est le vrai laurier) ? -est-ce que Me Gambetta paierait Rochefort d' ingratitude ? à Madame Rattazzi. Hauteville-House, 1 er juillet. Votre charmant envoi m' arrive, madame, au milieu d' un nuage de lettres politiques (quelques-unes fort sombres) comme une étoile dans un tourbillon. Je ne saurais vous dire avec quelle émotion j' ai vu ce ravissant portrait, qui ressemble à votre esprit en même temps qu' à votre visage, et la gracieuse signature qui le souligne. Cherchez un autre mot que remercier, je vous remercie n' est pas suffisant. Je ne sais si cette lettre vous parviendra ; malgré que vous en ayez, vous êtes en France maintenant ; votre châlet n' est plus exilé ; la frontière de France est venue en quelque sorte vous prendre de force et vous embrasser, ce qui n' est vraiment pas mal pour une frontière. -du contre-coup, voilà votre correspondance soumise à la police de m votre cousin. Ma lettre court grand risque. p206 Si elle vous parvient, recevez-la cordialement, madame, et trouvez bon qu' à travers la distance je vous baise respectueusement la main. à Albert Koempfen. H-H, dimanche 4 juillet. Que vous dire à vous, être bon et charmant ! Vous m' aimez et je vous le rends. Cette déclaration faite, je vous demande un gracieux service. M X Feyrnet du temps , est, je crois, votre ami. Faites-moi le plaisir de lui porter de ma part ceci, ma carte-portrait. Dites-lui que, dans un journal qui, je ne sais pourquoi, m' est hostile (Nefftzer peut-être excepté), je sens le prix de sa vaillante sympathie, si noblement et si spirituellement affirmée. Son ironie charmante aux juges terribles a eu un grand succès parmi nos proscrits républicains de l' archipel qui me chargent de lui envoyer leurs chaudes adhésions et félicitations. Ce pauvre temps leur semble réactionnaire, M Feyrnet le sauve à leurs yeux. Dites-lui cela, dites-lui surtout que je le remercie du fond du coeur, et partagez avec lui, vous, cher et vaillant ami, mon meilleur serrement de main. Victor H. à François-Victor. H-H, dim 4 (juillet 1869). Les deux caisses sont enfin arrivées hier samedi. Merci, mon Victor, merci pour toi, merci pour Rochefort. Remets-lui ce mot. Bonaparte s' amuse à le grandir, on ne peut que féliciter ce cher paladin de l' esprit, embrasse-le pour moi. Tes quatre tableaux feront merveilleusement dans Hauteville, et seront les joyaux de la masure. Le panneau que me donne Rochefort est beau et précieux. Malheureusement, il a été mal emballé, s' est désencadré et décollé ; de là quelques petites avaries, du reste très réparables. Voici le rappel de nouveau en marche, et fièrement. Tu y as admirablement dénoncé le vrai complot . Il faut maintenant faire marcher de front la campagne politique et la campagne littéraire. Charles est-il à Bruxelles ? Je crois bien que p207 c' est moi qui vais partir. J' attends encore pourtant. Comment va doux petit Georges ? Je baise ses petites pattes. Mes bien-aimés, je vous serre dans mes bras. V. La lampe est très riche, et charmante. à Auguste Vacquerie. H-H, 6 juillet. Quel maître vous êtes ! Votre politique et votre littérature ont la même puissance. Quelle page que votre réplique à tous les Sarceys et à tous les Abouts par-dessus l' épaule de Dumas fils ! Le dédain dans la raison, vous avez cette force, et vous fustigez le petit esprit avec le grand. J' ai écrit à notre cher Meurice en même temps qu' à vous. Je ne sais si mes lettres, obligées de traverser Vandal, vous arrivent. Si vous y pensez, envoyez-moi l' adresse de M Emm Des Essarts. Je commence à désespérer d' avoir Charles ici, bien qu' il m' ait promis de venir. S' il tarde encore, je pars pour Bruxelles, et j' espère bien serrer là vos mains cordiales. Votre vieux frère. V. Rochefort reste éligible. C' est charmant. à Monsieur Ch Pellarin. Hauteville-House, 10 juillet 1869. Vous le savez, cher docteur et cher confrère, nous sommes d' accord sur bien des points. Vous le verrez mieux encore à mesure que mes travaux avanceront. Mes solutions se rapprochent des vôtres ; seulement je laisse une plus grande place au facultatif . Voulant avant tout la liberté, je suis heureux de me sentir en communion avec votre noble esprit. Vous avez supérieurement compris l' homme qui rit , et vous avez vu toutes les larmes que résume ce rire. L' avenir nous rendra justice à tous. En attendant, je serre votre main cordiale. Victor Hugo. p208 à Paul Meurice. H-H, 12 juillet. Encore moi. Toujours moi. Voici une page que je ne crois pas possible de publier en France. Pourtant elle est, je crois, utile. Voulez-vous être assez bon pour la remettre de ma part à M De Girardin, en lui disant, vu le danger, que c' est pour communication à lui, et non pour insertion au journal. Pardon. Merci. à vous du plus profond de moi. V. à Swinburne. H-H, 14 juillet. la grande date. cher et cordial poëte, j' ai été profondément ému de votre lettre et de votre article. Vous avez raison : vous, Byron, Shelley, trois aristocrates, trois républicains. Et moi-même, c' est de l' aristocratie que j' ai monté à la démocratie, c' est de la pairie que je suis arrivé à la république, comme on va d' un fleuve à l' océan. Ce sont là de beaux phénomènes. Rien de significatif comme ces victoires de la vérité. Merci, ex imo corde, de votre magnifique travail sur mon livre. Quelle haute philosophie, et quelle intuition profonde vous avez ! Dans le grand critique, on sent le grand poëte. à un critique. H-H, 16 juillet 1869. Vous me faites, monsieur, l' honneur de me traiter comme Voltaire a traité Shakespeare. Je ne sais pas si j' ai, comme Shakespeare, beaucoup d' extravagance ; mais je sais que, comme Voltaire, vous avez beaucoup d' esprit. Permettez-moi de vous remercier. Victor Hugo. p209 à Auguste Vacquerie. H-H, 16 juillet. Cette lettre, cher Auguste, est autant pour vous que pour moi. Elle est touchante et vous intéressera. Nos deux anges y sont glorifiés. Je vous l' envoie. Voulez-vous être assez bon pour venir au secours de Mme Rattazzi ? Elle a été empoignée dans le rappel , et en vérité, vous ne le voulez pas plus que moi. Elle m' écrit une lettre éplorée. Je lui réponds qu' elle peut être tranquille, que ces hasards-là arrivent aux journaux, mais que vous êtes la bonne grâce même, et que vous protégerez même ses robes, dans le rappel . Vous ne me ferez pas mentir, n' est-ce pas ? Je compte sur votre bonne amitié. J' ajoute que Mme Rattazzi m' envoie un article enthousiaste sur l' homme qui rit , publié par elle au moment même où le rappel la piquait. Autre chose, M Rascol, directeur du courrier de l' Europe , est ici. Il pousse énergiquement au succès du rappel en Angleterre. Voici ce qu' il vous propose : -vous lui enverriez le rappel , et ne pouvant vous envoyer le p210 courrier de l' Europe prohibé en France, il vous ferait, en place de l' échange, une réclame permanente dans sa 4 e page . -de plus il vous citerait le plus possible. Je vous engage fortement à accepter, et à lui faire l' envoi. Son adresse est : courrier de l' Europe, 4, bridges street, covent garden, Londres. -il tire à très grand nombre. Mille bravos à votre victorieuse, charmante et puissante polémique, et je vous embrasse. V. à Charles. à François-Victor. H-H, 23 juillet. Je suis content, mes bien-aimés, de vous savoir à Bruxelles. J' y arriverai du 31 juillet au 5 août ; je finis en ce moment quelque chose. Je tâcherai de voyager un peu. Pendant le temps de mon séjour à Bruxelles, vous me donnerez à déjeuner, c' est-à-dire mon café et ma côtelette, et moi je vous donnerai à dîner, c' est-à-dire que je vous invite tous les jours, tous les quatre (compris Georges qui a six dents), à dîner à l' hôtel de la poste. Cela simplifiera le service. N' oubliez pas qu' il faut qu' une des servantes couche dans la chambre à côté de la mienne (corps de logis du fond) ; j' ai toujours mes étouffements nocturnes, maintenant compliqués de maux de dents très bêtes. Ne laissez pas, croyez-moi, envahir le rappel . Travaillez-y le plus possible. Donc à bientôt. Tenez mon petit trou prêt. Je vous aime passionnément, mes deux enfants, et j' ai besoin de vous voir. Toutes les paires de bras de Guernesey s' ouvrent pour vous embrasser. Il y a en ce moment de gros brouillards sur la mer, mais fin juillet j' espère qu' il fera beau. Donc à fin juillet et à toujours mes bien-aimés. Je prie ma chère Alice de donner des ordres pour qu' on tienne prêts mes haillons du matin, mon pantalon à pied, mes pantoufles et ma chabraque de travail. aux mêmes. juillet 1869. Mes aimés, je commence par vous dire que je ferai ce que vous voudrez. Maintenant, voici la situation. Nous sommes deux qui devons accoucher, p211 Alice et moi ; Alice à époque fixe, moi à époque indéterminée. Faut-il assujettir un de ces accouchements à l' autre ? Je puis avoir fini mon livre d' ici à trois mois au plus tard, si je reste ici à travailler dans l' entrain de l' oeuvre en marche ; si je l' interromps, et si je vais à Bruxelles en ce moment, je ne sais plus quand je finirai. Pesez cela. à Auguste Vacquerie. H-H, 1 er août. Cher Auguste, donc l' empire vous met la main au collet. C' est égal. C' est lui qui est votre prisonnier. Quelle éclatante polémique vous faites ! Je vais à Bruxelles, j' espère bien vous y voir. Que de choses à nous dire ! Je suis attendri quand je pense à tout ce que vous dépensez, dans ce combat, d' esprit, de puissance et de maestria ! Et Meurice ! Vous êtes tous les deux des héros. Je vous embrasse. V. à Paul Meurice. H-H, 1 er août. Mon doux et admirable ami, je reçois votre lettre. Il faut, je le vois, que j' aille immédiatement à Bruxelles. Quand vous recevrez cette lettre, je serai en route. Vous pouvez annoncer dans le rappel que je suis à Bruxelles. Vous avez fait une superbe campagne. Vous avez dit, avant Gambetta, et en deux mots, ce qu' il a indiqué, plutôt que dit, en trois colonnes. Vous avez dit : il faut de la gauche dégager la montagne. c' est ce qu' il faut en effet. Et, comme programme immédiat , je conseillerais ceci : demander la dissolution de la chambre et l' abolition du serment . Au point de vue de la liberté de la presse, faire de la candidature de Rochefort un principe . C' est hardi et difficile, et il faudrait bien de la prudence, mais vous pouvez tout. p212 le rappel est excellent et charmant. Dites-le à tous de ma part. Ne soyez pas triste, vous qui êtes si fort. Il est impossible que tout ne s' arrange pas entre de si vrais et de si tendres amis. -et puis j' espère vous voir, n' est-ce pas ? Ayez un peu de ma joie. V. Voulez-vous transmettre ce mot à Auguste. à Pierre Lefranc. Hauteville-House, 1 er août 1869. Mon cher ancien collègue, nous nous connaissons pour nous être vus dans l' épreuve. Il y a de cela dix-huit ans bientôt, nous avons combattu ensemble ce combat désespéré. Le 8 décembre, la bataille était perdue, nous tenions encore : je présidais la dernière réunion de la gauche, et vous en étiez le secrétaire. Ensuite il y a eu l' exil. Vous êtes rentré en France, mais pour continuer la lutte. Il y a une brèche au dedans, où est le drapeau de la liberté, et une brèche au dehors, où est le drapeau de la délivrance. Vous êtes dans l' une, je suis dans l' autre. Là nous combattons, chacun de notre côté, toujours d' accord. Aujourd' hui, frappé, vous me faites appel. Votre lettre du 26 juillet ne m' arrive que le 1 er août. J' y réponds immédiatement. Voici, pour votre numéro d' exception, quelques pages inédites en France. Elles vous intéresseront peut-être, et je crois qu' avec force points et beaucoup de suppressions vous pourrez en citer quelque chose. Le droit de la femme, et le droit de l' enfant, ont toujours été mes deux premières préoccupations. La femme et l' enfant sont les faibles. Quant à l' homme, il est fort, il n' a qu' à faire son devoir. Nous sommes dans le mois du 10 août . Quoi qu' il en soit, nous étions proscrits, une femme mourut parmi nous. On me demanda de parler sur sa tombe, et voilà ce que j' ai dit. Mon cher ancien collègue, j' aime votre jeune talent et votre intrépide coeur. Je vous serre la main. Victor Hugo. p213 à Paul Meurice. 4 août. H-H. La tempête s' en mêle. Impossible de partir. Le préau, comme l' appelle Auguste, est fermé. Dès que ce gros temps inattendu sera passé, je mets le cap sur Bruxelles. Du reste, vous devez être un peu plus content. Charles a fait une rentrée charmante. Cher Meurice, à bientôt. V. L' ouragan redouble. à Madame Judith Gautier. H-H, 4 août. Madame, j' ai lu votre dragon impérial . Quel art puissant et gracieux que le vôtre ! Cette poésie de l' extrême orient, vous en avez l' âme en vous, et vous en mettez le souffle dans vos livres. Aller en Chine, c' est presque aller dans la lune. Vous nous faites faire ce voyage sidéral. On vous suit avec extase et vous fuyez dans le bleu profond du rêve, ailée et étoilée. Agréez mon admiration. Victor Hugo. Je pars dans une heure pour Bruxelles. à l' éclaireur de Saint-étienne. Bruxelles, 12 août 1869. Mon vaillant confrère et concitoyen, j' arrive d' une courte absence et je trouve votre lettre du 9 août. J' ai à peine le temps d' y répondre d' ici au 14 août, la limite extrême que vous m' indiquez. Je vous écris ces quelques lignes à la hâte, j' espère qu' elles vous parviendront à temps. Je suis mal à l' aise pour écrire des choses proportionnées aux lois. Accoutumé à me servir de la liberté en grand, je ne sais pas m' en servir en petit. à l' oppression de la presse qui était le régime de l' avertissement a succédé la persécution de la presse qui est le régime actuel. L' amende, plus la prison, telle est la liberté octroyée. Cette liberté vient de vous frapper ; p214 vous en étiez digne ; vous partagez cet honneur avec presque tous les généreux écrivains du temps. Depuis le 2 décembre, qui défend le droit inquiète la justice. Vous êtes condamné. De telles condamnations couronnent. -la peine qu' elles infligent a des contre-coups dans l' inconnu. Après de certaines sentences personnelles, le juge reste rêveur. Subissez l' épreuve. C' est notre sort à tous. La démocratie vous en tiendra compte. Votre excellent journal croîtra en autorité et en sympathie parmi cette admirable et touchante population ouvrière de Saint-étienne, si rudement éprouvée, elle aussi. Hélas ! Le fusil-merveille des prussiens a plus de bonheur que le nôtre ; on ne peut lui reprocher que Sadowa. Le nôtre n' a eu encore que deux victoires, Mentana et la Ricamarie. Du premier coup, il a frappé au coeur l' Italie, et du second coup, la France. Recevez mon cordial serrement de main. à Paul Meurice. Bruxelles, 17 août. Cher Meurice, voici Herzen. Il vient de nous lire un chapitre de ses mémoires : Mazzini, Garibaldi, Pisacane, Orsini, qui, je crois, avec quelques coupures et quelques atténuations, ferait belle et bonne figure dans le rappel . Vous en jugerez, ainsi qu' Auguste. Herzen, c' est le grand républicain russe. tuus. V H. au même. Bruxelles, 18 août. Il y a ce vers dans Cromwell : Cromwell à Carr. Allez, je vous fais grâce. Carr. Et de quel droit, tyran ? p215 Vous voyez que j' avais dès longtemps prévu l' amnistie, et la réponse que j' y ferais. Mais que je suis content ! le rappel m' a donné de vos nouvelles. Vous vous portez bien, ou du moins votre esprit se porte admirablement. Quelle belle page sur l' amnistie ! stupide génie ! -mésallié à une archiduchesse. -que de mots grands et profonds ! Herzen vous arrive. C' est un penseur et un lutteur. Le chapitre qu' il vous offre me semble très intéressant, le nom de Herzen est digne du rappel . Une pauvre femme, une veuve, Mme Godau, que je crois peu riche, vous envoie de sa littérature. Elle m' écrit, je la décourage. Mais pour la consoler, je lui donne 50 fr. Voudrez-vous être assez bon pour les lui remettre de ma part ? Victor vous a envoyé un article belge (de M C Lemonnier) qui, ce me semble, n' est guère publiable qu' avec de fortes coupures, l' exposition belge étant d' un médiocre intérêt pour Paris. Au reste, vous en jugerez. Rochefort est à Spa. Je l' ai à peine entrevu. Il est parti le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie quelques lignes vraies et émues de Luthereau sur vous, dans une lettre à votre dépaysée , laquelle vous aime comme moi, vous applaudit comme moi, vous demande comme moi. quando te aspiciam ? V. à Raphaël Félix. Bruxelles, 18 août 1869. Monsieur, j' ai reçu la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire au sujet de la reprise de mon répertoire. Le désir que vous m' exprimez en termes si honorables, me touche, j' examinerai vos propositions, et je serai heureux s' il m' est possible d' y accéder. Vous savez combien je prise votre intelligente direction, et combien j' aime votre beau et grand théâtre, fait à la fois pour l' art et pour le peuple. Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. p216 à Monsieur Ch Chautard, secrétaire de la commission pour la statue de Ronsard. Vendôme. Bruxelles, 24 août 1869. Monsieur, c' est à Bruxelles que votre lettre m' arrive. Boileau et toute son école ont été bien injustes pour Ronsard, et je m' associerais bien volontiers à une glorification qui est une protestation ; mais l' exil a ses devoirs toujours présents à la conscience ; et à côté des très beaux noms littéraires que je vois sur votre liste, il y a des noms officiels qui excluent le mien, et auxquels je ne saurais me joindre. J' eusse été heureux de prendre part à une manifestation littéraire toute pure. Croyez à mes vifs regrets, et veuillez, s' il y a lieu, en transmettre l' expression à vos compatriotes. Ils ont bien voulu se souvenir de moi, et j' en suis touché. Recevez, monsieur et cher confrère, l' assurance de toute ma cordialité. Victor Hugo. Je vous remercie de l' envoi joint à votre lettre. Votre fossoyeur est philosophique et charmant. à Monsieur L Hugonnet. Bruxelles, 24 août 1869. J' ai bien tardé, monsieur, à vous répondre. Ce n' est pas ma faute. Ma vie est un tourbillon, chose étrange dans la solitude. Aucun loisir. Pas un instant à moi. J' ai tenu pourtant à lire votre écrit. Il est excellent. Je vous ferais quelques objections, mais il faudrait causer. Oui, vous avez raison, la France est pour l' Afrique ce que l' Angleterre est pour l' Asie, une mauvaise tutrice. Initier la barbarie à la civilisation, c' est le devoir et le droit des peuples aînés. Ce droit et ce devoir, le gouvernement français ne le comprend pas mieux que le gouvernement anglais. De là vos plaintes, auxquelles je m' associe. Quand la république reviendra, la justice reviendra. La vraie lumière française luira en Afrique. Espérons. Attendons. Luttons. Vous êtes un jeune et noble esprit. Votre génération, un peu attardée, p217 finira par faire de grandes choses, dont vous serez. Je vous en félicite d' avance. Moi, je serai mort. Je vous léguerai à tous mon âme. Croyez, monsieur, à ma profonde cordialité. Victor Hugo. à Jules Janin. Bruxelles, 26 août 1869. Cher confrère, vous m' écrivez par le journal des débats , et je vous réponds par la poste. Vos lettres sont éclatantes, les miennes sont obscures. Elles pourraient être remplacées par un serrement de main. Je sens que vous m' aimez toujours un peu, et c' est pour moi dans ma solitude illimitée et indéfinie, une joie profonde. l' homme qui rit, mutilé par Jacques 11, avait été aussi un peu défiguré par un certain pédantisme ignorant qui usurpe le nom de critique. Vous, la critique vivante et régnante, vous avez rendu à l' homme qui rit son vrai visage. Je vous remercie de cette restitution. Elle était digne de vous. Vous n' êtes pas un maître pour rien. Et vous avez ajouté une page superbe à tant d' autres ; c' est pourquoi, après vous avoir dit merci, je vous crie bravo. Victor Hugo. à monsieur le docteur Huguet. Bruxelles, 30 août. Je lis, monsieur, votre remarquable travail avec un vif intérêt. Vous êtes un esprit très sagace, et un chercheur digne de trouver. Je n' ai malheureusement aucune compétence dans ces matières où vous me semblez maître. Juger votre livre, je n' en ai pas le droit. Il faudrait un savant, et je ne suis qu' un philosophe. Vous me permettrez pourtant d' applaudir aux consciencieux efforts de votre noble intelligence et de votre science ingénieuse. Votre loi, similitude fonctionnelle, me frappe comme une vérité. Je crois que vous apportez de la lumière. Recevez l' assurance de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. p218 à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 3 septembre. Cher Auguste, Victor me montre votre lettre. Voulez-vous être assez bon pour transmettre vous-même le mot ci-inclus à M Ernest D' Hervilly. Alice est souffrante, Charles est un peu inquiet, de là un sombre dans la maison. Nous vous espérons, ainsi que Paul Meurice, et c' est de la sérénité et de la joie en perspective. Je crois que l' article de Charles, une visite à V H, gagnerait à ne paraître qu' aux approches de la réunion de la chambre (en septembre, je suppose). Il s' agit d' un serment, et alors il sera opportun. C' est aussi l' avis de Charles et de Victor. Mais quelles belles et fortes pages vous écrivez ! Votre réplique au constitutionnel était charmante et superbe, Rochefort nous dit que Delescluze a riposté à Charles, mais que cela ne vaut pas une réponse. Ici on ne lit pas le réveil , et nous en croyons Rochefort. Votre chambre, et celle de Meurice, sont prêtes et nous vous attendons. à bientôt Faust . Ce sera le livre d' un maître, et le livre d' un homme. -nous vous aimons bien. V H. à Albert Baune. Bruxelles, 6 septembre 1869. Mon jeune et vaillant concitoyen, vous donnez un nouveau journal à la liberté, c' est bien. Une voix de plus, c' est une victoire de plus. Tout jeune, vous avez fait vos preuves ; preuves de talent, preuves de courage, preuves de solidarité. Vous ne savez pas plus reculer comme homme que reculer comme esprit. L' immense bataille du siècle contre le passé veut des combattants comme vous. J' ai connu votre père, j' ai siégé près de lui. Mon fils aujourd' hui combat près de vous. Moi, quoique absent, je suis là. Votre père aussi est présent. Son âme vous regarde du fond du tombeau comme la mienne du fond de l' exil. Courage et en avant ! V H. En marge : le rappel est un arbre vivace et vigoureux. Votre journal n' en sera pas la branche la moins robuste. p219 à Auguste Vacquerie. abbaye de Villers, 7 septembre. Cher Auguste, je vais donc vous voir ! J' attends jusqu' au 16 exprès pour vous qui, me dit-on, ne pourriez être libre avant ce jour-là. Je comptais être à Guernesey le 10 septembre ; mais pour vous voir un moment, que de semaines ne donnerais-je pas ? Je vous envoie ce mot par Meurice. Vous êtes sans doute encore à Villequier sous vos arbres, dans votre nid, avec tous ceux qui vous sont chers, pensant et faisant de belles oeuvres. J' applaudis, j' attends, et je vous aime de toute ma bonne vieille amitié. Ainsi, à Bruxelles, dans huit jours ! Quelle joie ! Victor H. Réponse à vos questions : l' avarice et l' envie est de 1815. la canadienne est de 1816. En 1815, juin, à la nouvelle de la bataille de Waterloo, je fis une quarantaine de vers commençant ainsi : ô fatal mont-saint-Jean ! Désastre mémorable ! Jour à la fois pour nous heureux et déplorable ! Je ne me rappelle que ces deux vers qui contiennent une appréciation assez juste. à la princesse Sophie Galitzine. 19 septembre. Rappelez-vous le vers : et s' il n' en reste qu' un, je serai celui-là. et vous, madame, aussi noble que bonne, vous serez la première à me dire : non, ne revenez pas ! quelle chaîne que le devoir puisqu' il est plus fort qu' un ordre de vous ! Vous êtes charmante. Tout ce que vous dites a la grâce parfaite du coeur. Le jour où je pourrai rentrer en France, si vous y êtes encore, quelle joie ce sera pour moi d' apporter mon obéissance à votre esprit délicat et fier ! Il n' en coûtera rien à ma conscience, et je mettrai à vos pieds, madame, mon long exil. Je vous baise la main. Victor H. p220 à Armand Barbès. Bruxelles, 4 octobre 1869. Cher et grand frère d' exil, les journaux vous ont dit comment, le 11 septembre, parti pour La Haye, et déjà en route, j' avais, sur une dépêche remise d' urgence, dû dévier sur Lausanne. On engageait ma responsabilité, on réclamait ma présence comme moyen de conciliation et d' apaisement. J' ai cédé, j' ai renoncé à La Haye pour Lausanne, et c' est ainsi que le devoir remplace le bonheur. Maintenant la saison me chasse vers Guernesey ; mais, quoique bien plus vieux que vous, je compte sur l' année prochaine, et, en 1870, ma première sortie de mon île sera pour vous. Presser votre main héroïque sera une joie de ma vie. Je vous aime profondément. Victor Hugo. à Paul Meurice. Bruxelles, 4 octobre. Me voici revenu. J' ai votre chère et douce lettre, solatia mea. vous revoir va être ma joie. Dès qu' Auguste le pourra, le 20, soit, je vous attends. Je partirai du 12 au 15. Je n' ai plus une minute à perdre. Il faut un traité spécial et détaillé pour la chose en question, acceptée, mais qui reste à conclure. Il faudrait que M Lacroix donnât ici plein pouvoir à quelqu' un, M Wolfcerius ou M Lequeux, afin de fixer les détails. Le plus tôt possible serait le mieux. Voulez-vous être assez bon pour lui dire de désigner immédiatement son fondé de pouvoir avec qui je conclurais. Le groupe voyageur vous aime et vous embrasse. à bientôt. à jamais. tuissimus. V. p221 au même. mardi 11 octobre 1869. En même temps que votre lettre, je recevais et je lisais votre éclatant et lumineux article combinant si magistralement la fermeté avec la prudence. maintenir le nécessaire et déconseiller l' inutile, telle est en effet la haute et vraie politique. L' abolition du serment a une bien autre portée que la manifestation, telle qu' on pourrait la faire aujourd' hui. Elle est manquée d' avance, la gauche et la presse refusant d' entrer en ligne. C' est donc sur le serment qu' il faut insister. Vous êtes charmants et bons tous les deux. Si Auguste veut un jour de plus, je ne vous attendrai que le 15. Que de conseils j' ai à vous demander ! Merci de m' avoir inscrit pour 50 fr dans le secours aux victimes d' Aubin. Victor désigne pour l' almanach la vendetta . C' est, je crois, un excellent choix. Croyez-vous utile que je revoie l' épreuve des trois chevaux ? Donc le 15 je vous aurai. J' en suis d' avance épanoui. V. Rien de M Lacroix. à Louis Jourdan. Bruxelles, 12 octobre 1869. Mon cher et ancien ami, on m' apporte le siècle . Je lis votre article qui me touche, m' honore et m' étonne. Je vous remercie de me donner le moyen de faire cesser une équivoque. Premièrement, je suis un simple lecteur du rappel . Je croyais l' avoir assez nettement dit pour n' être pas contraint de le redire. Deuxièmement, je n' ai conseillé et je ne conseille aucune manifestation populaire pour le 26 octobre. J' ai pleinement approuvé le rappel demandant aux représentants de la gauche un acte, auquel Paris eût pu s' associer. Une démonstration expressément pacifique et sans armes , comme les démonstrations du peuple de Londres en pareil cas ; c' est là ce que demandait le rappel . p222 Mais, la gauche s' abstenant, le peuple doit s' abstenir. Le point d' appui manque au peuple. Donc pas de manifestation. Le droit est du côté du peuple, la violence est du côté du pouvoir. Ne donnons au pouvoir aucun prétexte d' employer la violence contre le droit. Personne, le 26 octobre, ne doit descendre dans la rue. Ce qui sort virtuellement de la situation, c' est l' abolition du serment. Une déclaration solennelle des représentants de la gauche se déliant du serment en face de la nation ; voilà la vraie issue de la crise. Issue morale et révolutionnaire. Que le peuple s' abstienne, et le chassepot est paralysé ; que les représentants parlent, et le serment est aboli. Tels sont mes deux conseils, et puisque vous voulez bien me demander ma pensée, la voilà tout entière. Je vous remercie de votre éloquent appel ; je prends la parole puisque vous me la donnez, et je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. Bruxelles, 26 octobre, 3 heures. Première partie. Acte deuxième. Les trois prêtres. Cher Meurice, auditoire unanime. Cet acte est acclamé, et déclaré unanimement nécessaire. Je vous l' envoie. Mettez-le à son rang dans le manuscrit. Lisez, et remettez le tout à notre cher Auguste. Vous êtes mes providences. tuissimus. donc, voici le titre définitif : torquemada. Drame en deux parties. 1 re partie. -deux actes. 2 e partie. -trois actes. p223 à Auguste Vacquerie. samedi 30 octobre. Votre lettre me charme. Je crois en effet avoir bien fait. Et vous, voyant de l' art, vous me dites oui. Un oui de vous, c' est une gloire et c' est une force. Je vous écris en hâte mon émotion et ma joie d' être applaudi par vous deux, mes boussoles et mes providences, par vous deux qui tâtez le pouls de Paris et qui savez l' heure de l' avenir. Dans ce vers du monologue de torquemada (1 er acte) : au-dessus de vous rit Satan, l' immense infâme. Je crois que le mot rit est oublié dans la copie. Voulez-vous être assez bon pour l' y restituer. J' attends votre avis sur la question théâtre-français ou porte-saint-Martin. Thierry ou Raphaël, jésuite ou juif, entre les deux mon soupçon balance. Pourtant je penche vers la porte-saint-Martin, pays des funérailles de l' honneur, de Fanfan La Tulipe et de Marion De Lorme . Vous déciderez, et si je suis de votre avis, j' aurai raison ; si je n' en suis pas, j' aurai tort. Quelle charmante, hautaine et superbe préface vous avez faite à l' almanach du rappel . Je crois la manoeuvre des inassermentés peu pratique. On risquerait de perdre à Paris la bataille des élections et de démentir juin par décembre. Ici encore, vous êtes juges suprêmes tous les deux, et je vous suivrai. -je pars lundi, et je ne vous aurai pas embrassé, hélas ! à vous. à vous. à vous. 4 h. J' ajoute un mot, cher Auguste, que vous soumettrez à notre cher Meurice. Notre groupe d' ici vient de causer, à ma demande, sur les deux théâtres. L' opinion unanime est pour la porte-saint-Martin, ou, à son défaut, et à regret, pour l' odéon. Le théâtre-français semble un piège permanent. Thierry se ferait un saint devoir de faire tomber torquemada , et peut-être la censure préférerait-elle cela. Excepté Bressant, tous les acteurs des français ont trahi Hernani . Donc là aucun appui. à la porte-saint-Martin on aurait le peuple, et à l' odéon les écoles. Chilly est suspect, mais Thierry est clair, c' est le traître . Raphaël juif serait p224 de coeur (? ) avec nous. Donc la conclusion d' ici serait porte-saint-Martin . Décidez, ô mes deux arbitres ! Je suis dans mon petit for intérieur pour la porte-saint-Martin. à Madame Rattazzi. Hauteville-House, 13 novembre. Ne me demandez pas de vers ni de prose : demandez-moi, madame, d' être remué jusqu' au fond de l' âme par une lettre comme celle que je reçois ; demandez-moi de vous admirer, de vous applaudir, de vous contempler, -de trop loin, hélas ! -demandez-moi de comprendre qu' une femme comme vous est un chef-d' oeuvre de Dieu. Les poëtes ne font que des iliades, Dieu seul fait des femmes comme vous ; c' est ainsi qu' il se prouve. Tout ce que vous me dites m' émeut. Je ne puis songer sans un regret mélancolique, et presque amer, à cette place rayonnante que vous m' avez donnée dans votre imagination. C' est la gloire, madame, qu' une telle place, cela eût pu être mieux que de la gloire ! ... laissez-moi m' incliner devant votre souveraineté de grâce, de beauté et d' esprit, et permettez qu' à distance, et sans chercher à franchir toute cette mer et toute cette terre qui nous séparent, et en restant dans mon ombre, et en m' y replongeant même plus profondément et plus résolument, je me mette, en pensée du moins, à vos pieds, madame ! Victor hugo. à Paul Meurice. 19 novembre mardi. Vous ne pouvez vous tromper, et tout ce que vous me dites est excellent. L' intervention de ce brave ouvrier avec son idée n' avait de sens que si l' attaque et l' acharnement du réveil continuaient. Puisqu' il y a trêve, il faut renoncer à cette intervention. Donc rien à publier de ce côté-là. Je vous attends demain ou jeudi. J' eusse ardemment voulu vous avoir tous les deux. Enfin il faut se résigner. Que de conseils à vous demander ! Que de choses à vous dire. Je vous serre dans mes vieux bras. V. p225 à Swinburne. Hauteville-House, 24 nov 1869. Mon cher et cordial confrère, votre admirable article sur l' homme qui rit , traduit par le courrier de l' Europe , a été reproduit en France et en Belgique et a fait grande sensation. Comment vous remercier pour cette autre page excellente qui répond à la puérile et ignorante critique du times , et que le daily telegraph a publiée ! En ce moment on me traduit vos magnifiques strophes intercession , et je ne puis résister au bonheur de vous envoyer mon applaudissement. Votre ami. Victor Hugo. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 26 nov 1869. J' ai reçu votre envoi, cher poëte. Quelle gerbe éblouissante ! Que de vers charmants et que de grands vers ! Voilà du soleil pour mon hiver. Merci. tuus. Victor H. à Charles. H-H, 27 novembre. Ta réponse à Rochefort est un chef-d' oeuvre. Notre hôtesse enthousiasmée nous l' a lue hier au dessert. Kesler pleurait. C' est une page p226 absolument superbe. Tout y est. C' est altier et bon, c' est cordial, hautain et tendre. Si j' étais Rochefort, j' accourrais à Bruxelles te serrer dans mes bras. Mon doux Charles, tu es admirable. Et quel frère tu as ! Victor aussi fait merveille. Je t' embrasse, je vous embrasse ! Ta vieille brute de père. V. à Paul Meurice. H-H, dimanche 28 novembre. Vous savez sans doute que M Raphaël Félix m' a écrit. La lettre est ardente et pressante. Pourtant je lui réponds ceci. -voulez-vous être assez bon pour mettre ma réponse sous enveloppe, après l' avoir lue, et pour la transmettre à M Raphaël Félix. Je crois que vous m' approuverez. Le piège indiqué par moi est probable. Le consentement écrit me semble nécessaire. Autrement on en viendrait à me forcer de refuser de laisser jouer ruy blas censuré, et les frais faits, on me rendrait, sinon matériellement, du moins moralement responsable du dommage éprouvé par le théâtre. M Félix me dit que vous êtes pour Brindeau dans don César , et Auguste Vacquerie contre . Si l' obstacle que j' indique est levé, il vous communiquera, ainsi qu' à Auguste, le projet de traité qu' il m' avait envoyé à Bruxelles. Ce traité me semble le moins avantageux de tous ceux qui m' ont été offerts jusqu' à présent. Au reste, vous en jugerez, et je suivrai en tout vos conseils. Cette lettre se croisera probablement avec une de vous, mais il m' a semblé que je ne devais pas faire attendre plus longtemps à M R Félix ma réponse. Charles a fait à Rochefort une grande réponse. Elle est citée et applaudie par les journaux anglais. Si j' étais Rochefort, je ne voudrais pas perdre un tel ami, et j' irais embrasser Charles à Bruxelles. En ce moment tout est ici vent, pluie, tempête et furie. Les jours sont courts. Je me promène au bord de la mer, je travaille, et je vous aime. Est-ce que Berton n' arrangerait pas la difficulté ? p227 au même. H-H, 14 décembre. Voilà donc Charles condamné. Cela lui fait un chevron double. Embrassez-le pour moi. Je suis charmé de Jules Favre et de Gambetta. Je compte leur écrire. J' attends un mot de vous ou de Charles pour cela. Les journaux anglais publient ma lettre pour Peabody. C' est le président du comité américain de Londres, le colonel Berton, qui me l' a demandée. Je vous envoie ses lettres dont quelques lignes peut-être sont à citer, plus le texte exact de ma lettre au cas où vous en voudriez. Elle est en français dans le times . Je ne sais pas l' adresse de M Charles Lemaître qui me demande le rôle de Ruy Blas . Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre ma réponse. tuissimus. V. Si vous pouviez caser le brave Luthereau dans le petit rappel ! à Madame Edgar Quinet. Hauteville-House, 14 déc 1869. Madame, ce sombre mois de décembre est fait pour le deuil. J' apprends le malheur qui vous frappe. Trouvez bon que je mette ma douloureuse sympathie à vos pieds. J' ai eu le bonheur de vous voir à Lausanne, à côté de mon cher et noble ami Edgar Quinet. C' est presque un droit à votre souvenir, et vous me permettrez d' offrir à votre belle âme éprouvée l' hommage profond de mon respect. Victor Hugo. p228 à Charles. H-H, dim 19 décembre. Mon Charles, te voilà condamné, c' est une gloire. Tu écris dans le rappel d' admirables et intrépides pages, et tu méritais ce chevron. Tu as bien fait de te présenter devant ces prétendus juges, tu n' étais pas dans la position où tu eusses été si tu n' avais pas mis le pied à Paris depuis l' exil. Ton refus, conforme cependant aux principes, n' eût pas été compris, et il faut tenir compte des reflets colorants. De même tu feras bien (et tu y es, je pense, décidé) d' aller dans leur prison. Ce sera brave et simple, et tu auras la plus fière et la plus hautaine attitude. Ta position doit être égale à ton grand talent et à ton grand esprit. Tu as besoin d' air et d' exercice et l' on ne pourra te refuser la maison de santé qu' on a accordée à d' autres. (Mm Delescluze, Pichat, etc.). Alice, petit Georges, petite Jeanne pourront être près de toi. Fais vite ce pensum ; après, tu viendras jouir du charmant printemps de Guernesey, du jardin de Hauteville-House, du soleil, des fleurs, de la liberté, et de mon vieux coeur qui t' aime. V. Tout le goum des proscrits t' envie et te félicite. Envoie-moi le nom de tes juges. Je désire les encadrer. à Paul Meurice. H-H, dimanche 19 décembre 1869. Je pense que vous m' approuverez d' écrire à Jules Favre et à Gambetta. Leur conduite dans l' affaire du rappel a été belle et bonne. Je vous envoie mes lettres pour eux, si vous les trouvez ce qu' elles doivent être, soyez assez bon pour les leur transmettre. Je vous envoie aussi ma lettre à Charles. Vous l' approuverez aussi, je pense. Voulez-vous vous en charger ? Ce paresseux de Charles ne m' a pas écrit, et je ne sais pas son adresse à Paris. Rochefort étant maintenant à part, et suivant une ligne à lui, vous trouverez certainement bon et utile un certain rapprochement avec la gauche, sans déserter le moins du monde votre excellent terrain radical. p229 Je n' ai rien reçu de M R Félix. Vous avez, n' est-ce pas ? Limité les conventions à Lucrèce Borgia . Dans ces limites, je signerai le traité quand il voudra. Lucrèce Borgia a été lue aux acteurs le 2 janvier 1833 et jouée le 2 février, juste un mois après jour pour jour. Il serait curieux de reprendre Lucrèce Borgia le jour anniversaire 2 février 1870, après trente-sept ans. La tempête a un peu molli chez nous. Le soleil revient. Je vous embrasse. à Gustave Flaubert. H-H, 20 décembre 1869. Je suis un solitaire et j' aime vos livres. Je vous remercie de me les envoyer. Ils sont profonds et puissants. Ceux qui peignent la vie actuelle ont un arrière-goût doux et amer. Votre dernier livre me charme et m' attriste. Je le relirai comme je relis, en ouvrant au hasard, çà et là. Il n' y a que les écrivains penseurs qui résistent à cette façon de lire. Vous êtes de cette forte race. Vous avez la pénétration comme Balzac, et le style de plus. Quand vous verrai-je ? Je vous serre les mains. Victor Hugo. à Charles. H-H, 23 décembre. Mon Charles, ta lettre m' arrive le jour même de mon christmas des petits pauvres. J' ai foule chez moi, un speech quelconque à faire, etc. Juge de l' encombrement. Cependant je tâcherai de faire ce que le rappel désire pour son numéro d' exception. Ce serait une lettre à toi sur ta condamnation. Je l' enverrais à Barbieux au rappel par lettre chargée, elle arriverait samedi soir. Victor t' a prévenu qu' étant absolument à sec, je ne pouvais vous envoyer fin décembre que 2000 fr (1000 fr à chacun). Vous recevrez le reste de votre trimestre le 10 janvier. Ces 2000 fr seront à Bruxelles le 29, comme tu le désires. Je t' embrasse tendrement, mon grand et doux Charles, et tous les bien-aimés autour de toi. V. p230 à Paul Meurice. H-H, 23 décembre. Voulez-vous être assez bon pour transmettre, après l' avoir lu, ce mot à Charles. Je ferai en sorte que vous ayez samedi soir (la poste vous arrive-t-elle le soir ? ) la chose désirée par le rappel . Ce sera une lettre à Charles. Je compte y nommer très bien Rochefort. Jamais de tort de notre côté. Vous qui avez toutes les magnanimités, vous comprendrez cela. -merci pour Lucrèce Borgia . à bientôt une vraie lettre. -ceci n' est qu' un mot pour vous dire que je vous aime profondément. V. au même. H-H, 24 décembre. Voici ma lettre à Charles. Lisez-la. N' hésitez pas à y couper tout ce que vous voudrez, et à y mettre où bon vous semblera des lignes de points. Il ne faut pas qu' on vous fasse la niche de me faire un procès à travers le rappel . Je ne puis accepter de juges de la main de celui dont je suis le juge. Cela ferait une complication. Donc soyez prudents, ô cher triumvirat du rappel . J' ai cru utile de mettre en relief l' esprit voltairien et révolutionnaire de l' ancienne armée sortie de la république. Cependant vous êtes juge de l' à-propos. Si tout ce que je dis de l' armée d' autrefois vous semblait avoir des inconvénients, supprimez, et remplacez par des points. Cela écourtera la lettre, mais ce n' est qu' un inconvénient secondaire. Je vous serre tous les trois dans mes bras. V. Je n' ai pas reçu l' almanach du rappel . Je ne reçois pas la marseillaise . p231 à Armand Duportal, rédacteur en chef de l' émancipation. Hauteville-House, 27 décembre 1869. Certes, mon vaillant confrère, je m' associe à vos nobles luttes. le rappel à Paris, l' émancipation en province, ont eu l' honneur du premier coup. Un beau jour, la tolérance s' est fâchée et c' est par vous que sa colère a commencé. L' empire de décembre se tenait embusqué, ne soufflant mot, cachant derrière son dos le gourdin de la loi. Il est brusquement sorti de son bois, et il a saisi au collet cette passante, la liberté. Mon fils a été frappé ; vous avez été frappé. Je l' ai félicité et je vous félicite. Vous étiez, mon cher confrère, au premier rang par le talent et le courage ; vous voilà désormais au premier rang par la persécution. Je vous serre la main. à Monsieur Gossi. Anvers. H-H, 28 décembre 1869. Vous ai-je dit, monsieur, avec quel intérêt j' ai lu votre remarquable livre ? Je vous remercie de me l' avoir envoyé. Des livres comme le vôtre sont de bons compagnons pour une solitude comme la mienne. Vous dites beaucoup de vérités, et vous les dites bien. à mon départ pour l' exil, à Anvers, vous m' avez serré la main, je m' en souviens avec émotion, et je vous rends après dix-huit ans, ce serrement de main aussi cordial que le premier jour. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 29 décembre. Cher Auguste, je profite de ce petit envoi au rappel pour vous dire que votre article nécessité dit admirablement le mot même de la situation. Dissoudre p232 cette pseudo-chambre est le premier pas à faire. Quelques pages comme celle que vous venez d' écrire, cher ami et maître, y contraindraient l' empire. Je m' en fie à vous. Vous ne lâcherez pas prise. Vous le tenez acculé. Vous l' achèverez. Vous savez que je vous donne pouvoir discrétionnaire sur ma lettre à Charles destinée à votre numéro d' exception. Coupez tout ce que vous voudrez. Ne trouveriez-vous pas utile de publier dans le rappel l' extrait ci-inclus ? Je nous souhaite pour l' an 1870 le nouveau Faust . à vous. V. à Paul Meurice. H-H, 30 décembre 1869. Cher Meurice, il me semble que votre numéro extraordinaire, les soldats, est retardé, ce que j' approuverais, vu le 1 er janvier, Troppman, etc. Si cela est j' arrive à temps. J' aime les six dernières lignes de ma lettre à Charles parce qu' elles expriment un état de mon âme, et cependant je voudrais les supprimer, (l' alinéa commençant par mon dix-neuvième hiver et finissant par colère majestueuse ) et remplacer cet alinéa final par la page ci-jointe, qui se souderait à la fin du paragraphe terminé par l' éclatant sarcasme de Rochefort . Cet alinéa nouveau rentre mieux, je crois, dans le sujet, et va au but. De cette façon le petit alinéa d' une ligne voilà ce que j' avais à te dire, mon fils. Serait transporté à la fin, et achèverait la lettre. Si tout ceci vous arrive à temps, comme je l' espère, soyez assez bon pour faire ce changement que vous approuverez, je l' espère aussi. Il va sans dire que dans ce que je vous envoie, comme dans tout le reste, vous pouvez faire les coupures que vous jugerez utiles. 6 h du soir. Jeudi. Très grosse mer. La poste arrive. Je n' ai que le temps d' expédier ceci. Cette lettre vous arrivera samedi 1 er janvier. Qu' elle vous porte tous mes voeux, toutes mes tendresses, toute ma reconnaissance, toute ma vieille et profonde amitié. Serrez pour moi toutes les mains de ceux qui m' aiment autour de vous. p233 à Edgar Quinet. Hauteville-House, 30 déc 1869. Cher Quinet, les mots me manquent pour vous dire à quel point votre lettre me touche. Vous me parlez de mes fils en termes exquis et tendres. Mettez mon émotion aux pieds de votre noble femme. Unissons-nous profondément, mon admirable ami. L' avenir a besoin de votre grand esprit et de votre coeur puissant. La puissance du coeur est encore la plus grande des forces. Vous l' avez. Et à ce don suprême vous joignez toutes les hautes lumières de la pensée. Il y a du prophète en vous. Je vous aime et je vous embrasse. Victor Hugo. à Madame Frédéric Godefroy. s d, 1869. Je suis, madame, bien touché de vos gracieuses paroles. J' ai lu l' ouvrage que votre lettre accompagnait. Soyez assez bonne pour transmettre mon applaudissement à l' homme distingué qui a l' honneur et le bonheur d' être votre mari, et pour lui dire que j' aime la liberté, même contre moi, et que le talent me plaît sous toutes ses formes, même quand il m' est hostile. Je mets à vos pieds, madame, mes respects et mes hommages. Victor Hugo. à Hippolyte Lucas. Hauteville-House, 1869. Cher confrère, vous terminez sur l' homme qui rit comme vous avez commencé, éloquemment et cordialement. Je ne saurais vous dire combien votre noble et affectueuse adhésion m' est douce, si bien pensée, si bien sentie et si bien dite. On me fait l' honneur de me traiter comme Shakespeare, dont Forbes a dit totus in antithesi . Tant que le bon Dieu ne p234 renoncera pas à sa vieille antithèse, le jour et la nuit, la poésie ne renoncera pas à la sienne. La critique n' existe qu' à la condition d' être aussi la philosophie. Vous la comprenez, vous. Pourquoi ? Parce que vous êtes un poëte, parce que vous êtes un artiste, parce que vous êtes un écrivain. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à . monsieur, je vous remercie de m' avoir communiqué la pièce établissant que M Louis Bonaparte avait mis au 2 décembre ma tête à prix. Il a gagné ce prix, car j' ai gardé ma tête. Recevez, je vous prie, mes plus sincères compliments. Victor Hugo. â Charles. Bruxelles, lundi 281869. Mon Charles, voici la nouvelle avance que tu désires, 400 fr que te remettront à Spa les messageries Van Gend. Voici l' aventure. Hier dimanche, pas de poste. Aujourd' hui j' arrive à 4 h. Poste fermée. On m' indique Van Gend. J' y vais. J' y dépose l' argent, et voici le reçu. De retour à l' hôtel de la poste, on me donne ce renseignement bizarre : Van Gend met trois jours pour aller à Spa. Donc tu n' auras ton argent que jeudi matin . Rapidité belge. -outre le reçu, je mets sous ce pli ton traité avec Lacroix en double exemplaire. Signe-les tous les deux, et envoies-en un directement à Paris, à la librairie internationale à M Lacroix qui l' attend. J' embrasse le père, la mère, et le doux esprit Georges. V. à Madame Chenay. Londres, dimanche 231869. Ma bonne petite soeur, tes lettres sont gentilles comme toi. Je suis une vieille brute de paresseux, ce qui fait que je ne t' ai pas correctement p235 répondu. Je fais mieux aujourd' hui, j' arrive. Pourtant, un gros vent sud-ouest souffle, et nous ne pouvons aborder Guernesey que le 26 (mercredi). Tu peux préparer pour ce jour-là les divers arcs de triomphe dont tu disposes, les harangues, les clefs de Hauteville sur un plat d' or massif, les agenouillements de la chatte et de son petit, et les vers latins que je te prie de faire en mon honneur. J' espère que le vent se calmera. La traversée d' Ostende, excellente pendant quatre heures, a été affreuse à la fin. Je t' embrasse sur tes deux bonnes joues. 1870 T 3 à François Coppée. H-H, 10 janvier. Mon jeune et cher confrère, j' ai reçu, de votre part, je crois, votre beau poëme des forgerons . Comme philosophe et comme démocrate, je n' en puis accepter le point de vue ; mais, comme poëte, j' applaudis, avec tout le public charmé, à tant de vers fermes, vigoureux et pathétiques. Continuez vos grands succès ; vous finirez, je l' espère, par vous tourner tout à fait, comme moi-même, du côté du peuple. Le vrai est là. Quant au beau, vous savez où le trouver. Recevez mon bien cordial serrement de main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 20 janvier. Si je vous remerciais, je vous écrirais toutes les semaines, si je vous félicitais, je vous écrirais tous les jours. Pourtant je veux vous dire qu' en rappelant un de mes discours dans un de vos plus beaux articles, vous m' avez charmé. Quelle belle guerre vous faites dans le rappel . Une page de vous, c' est la vérité en pleine lumière, on ne sait quoi d' ironique et de fier dans la plénitude du bon sens supérieur, c' est de la haute politique et de la haute raison. Vous devriez peut-être dire un mot (affectueux) à Paul Foucher. le rappel, radical en politique avec vous, est doctrinaire avec lui en littérature. Gustave Planche un critique intelligent ! à quand Sarcey ? -Paul p236 Foucher passe sa vie à plaider mes circonstances atténuantes. Naturellement cela fait dire : pour qu' un parent si proche soit si tiède, il faut que ce Victor Hugo soit un bien grand criminel littéraire ! Il embrouille une chose très nettement racontée par ma femme. C' est à propos de ma pension élevée de 2000 à 6000 fr, comme dédommagement à moi offert par Charles X pour l' interdit de Marion De Lorme . Voici le fait. Ma femme et Sainte-Beuve étaient dans mon cabinet quand une lettre du ministre de l' intérieur La Bourdonnaye m' arriva. J' ouvris la lettre. C' était l' annonce des 6000 fr de pension. Je tendis la lettre à ma femme et à Sainte-Beuve et je leur dis : lisez. Puis je pris une plume et je me mis à écrire sur la première feuille de papier qui me tomba sous la main. Ils lisaient pendant que j' écrivais, et tous deux gardaient le silence. Je signai, et je posai la plume. Sainte-Beuve me demanda : -qu' allez-vous répondre ? Je lui dis : -ceci. Et je lui tendis ce que je venais d' écrire. C' était la lettre de refus. C' est aussi simple que cela. Paul Foucher embrouille bizarrement ce fait si précis. Je ne crois pas du reste que cela vaille la peine de rectifier. -mais conseillez-lui de se rapprocher un peu plus du rappel , sinon dans sa politique, au moins dans sa littérature. Cher Auguste, cher ami, cher maître, je vous confie Lucrèce Borgia . à vous. ex imo. à Charles. H-H, 4 février. Merci, mon bien-aimé Charles, j' ai ta dépêche, je reconnais ton coeur. Remercie mes admirables amis, Meurice et Vacquerie. Je vais leur écrire. Je veux que vous ayez tout de suite, ton frère et toi, une part de ce succès. Je donne : 1 à toi, mon Charles : 500 fr à petit Georges : 250 à petite Jeanne : 250 égal 1000 fr. 2 à Victor : 500. p237 Vous pouvez tous les deux tirer sur moi fin mars, toi pour mille fr, Victor pour cinq cents francs. Je vous serre dans mes bras. V. à Edgar Quinet. H-H, 7 février. Cher Quinet, j' attends votre livre avec impatience, je sais qu' il est superbe, je sais qu' il a le plus grand et le plus noble succès, je le lirai ému et ravi, mais je veux tout de suite vous dire que moi, mes fils, nous tous dans notre vieux groupe, nous vous aimons bien. Faites de grandes oeuvres dans vos grandes montagnes. Cher ami, je vous serre dans mes bras. V H. Tendres respects à Mme Quinet. à Théophile Gautier. Hauteville-House, 9 février. Mon Théophile, comment vous dire mon émotion ? Je vous lis, et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme autrefois, et votre main n' a pas quitté ma main. Quelle grande page vous venez d' écrire sur Lucrèce Borgia ! Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poëte et le grand ami. V H. Voici mon portrait. Il vote pour vous. p238 à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 9 février. Cher Monsieur De St-Victor, une occasion de vous remercier, c' est une occasion de vous admirer. J' en suis toujours doublement heureux. Vous êtes placé à ce sommet où la critique et l' art se confondent ; la poésie est à vous autant qu' au poëte ; vous pouvez donner le modèle du style en même temps que vous en expliquez le secret, et votre philosophie est écoutée du philosophe. Lucrèce Borgia vient de vous inspirer une de vos plus belles pages. Laissez-moi vous féliciter. Je vous l' ai dit déjà ; vous rendez à notre temps un précieux service ; vous êtes dans la critique le lumineux combattant de l' idéal. Gloire à qui, comme vous, porte haut ce grand flambeau ! Je vous serre la main et je suis votre ami. Victor Hugo. à Raphaël Félix. 9 février. Monsieur, je suis heureux d' être rentré à mon grand et beau théâtre et d' y être rentré avec vous, digne membre de cette grande famille d' artistes qu' illumine la gloire de Rachel. Remerciez, je vous prie, et félicitez en mon nom Mme Laurent qui, dans cette création, a égalé, dépassé peut-être le grand souvenir de Mlle George. L' écho de son triomphe est venu jusqu' à moi. Dites à M Mélingue, dont le puissant talent m' est connu, que je le remercie d' avoir été charmant, superbe et terrible. Dites à M Taillade que j' applaudis à son légitime succès. Dites à tous que je leur renvoie et que je leur restitue l' acclamation du public. Vous êtes, monsieur, une rare et belle intelligence. à un grand peuple, il faut le grand art ; vous saurez faire réaliser à votre théâtre cet idéal. Je vous serre la main. Victor Hugo. p239 à Henri Rochefort. Hauteville-House, 10 février. Je vous ai écrit plusieurs fois ; je doute que mes lettres vous soient parvenues. Je fais celle-ci petite pour qu' elle arrive. étant à l' image de l' empire, elle passera, j' espère. Vous voilà en prison. J' en félicite la révolution. Votre popularité est immense comme votre talent et votre courage. Tout ce que je vous ai prédit se réalise. Vous êtes désormais une force de l' avenir. Je suis, comme toujours, profondément votre ami, et je vous serre la main, cher proscrit, cher vainqueur. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 16 février. Que je suis content ! Vous êtes content. J' ai écrit ces vers le coeur gonflé. Je venais de lire ces ineptes attaques des journaux de police. Je suis allé me promener au moulin-Huet. La mer était terrible. Et puis les vers me sont venus. Recevez-vous mes lettres ? Je vous ai écrit, notamment au sujet de Paul Foucher. Moi je suis en surveillance. Depuis le 9 février, jusqu' à ce matin 16, la poste ne m' a pas apporté une lettre. Le départ de Pyat couvre le départ de Charles. Opter pour l' exil est un droit. Je suis charmé que le rappel ait publié ma réponse à George Sand. Quels beaux articles vous faites ! Je rabâche, mais c' est que je vous aime de tout mon coeur. V. à Edgar Quinet. Hauteville-House, 26 février 1870. Mon cher Quinet, vous venez de faire votre plus grand livre. La vieillesse est l' âge du total pour les pensées comme pour les années, pour l' esprit comme pour la vie. Ce mystérieux rajeunissement dont, comme p240 vous, j' ai conscience, ce doublement des forces intellectuelles et morales quand la force matérielle s' éteint, cette croissance dans le déclin, quelle magnifique preuve de l' âme ! L' esprit voit la tombe et sent le printemps. Il crée jusqu' à la dernière minute, sublime annonce de la grande vie inconnue où il va entrer par la mort. Je sens tout cela, et je vous l' écris. Jamais vous n' avez été plus puissant, plus profond et plus vivant que dans ce dernier livre. L' ordonnance est magnifique, la conception est haute, le style est robuste et charmant. Je vous envoie mon tendre et cordial applaudissement. Vous touchez à trop de choses pour que nous soyons d' accord sur tout ; mais qu' importe ! Votre livre est grand. Je vous serre la main, mon ami. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 27 février. Cher Auguste, vous connaissez M Albert Glatigny, voulez-vous lui transmettre ces quelques lignes. J' ai été bien touché de ses vers à Mélingue, c' est-à-dire à moi à travers Mélingue. Nous avons ici le printemps depuis trois jours, mais l' hiver a été le plus rude qu' on ait vu depuis quarante ans. J' y ai gagné la sciatique. Vous l' avez eue, je crois. On dit que cela revient, cette bête de douleur-là, et qu' il faut désormais s' y attendre tous les hivers. Est-ce vrai ? Vous a-t-elle rempoigné ? N' est-ce pas pour cela que vous êtes allé à Wildbad ? Renseignez-moi. Ma foi, si je devais vous retrouver à Wildbad, je prendrais en amitié la sciatique. Quels beaux articles profonds et robustes vous faites dans le rappel ! Je suis charmé que le rappel ait diminué l' écart entre lui et la gauche. Puisque j' y suis, voulez-vous me permettre de recommander à votre clémence mon vieil ami d' autrefois Daru. C' est un honnête homme. p241 Il se trompe, mais il ne trompe pas. Je vous abandonne les autres. Que je voudrais vous voir ! Mais est-ce que le nouveau Faust ne va pas faire un de ces jours son apparition, c' est-à-dire son lever, car ce sera une étoile dans le ciel de l' art. -votre puissant esprit peut tout mener de front, la polémique et la création. C' est pourquoi j' espère. Un livre de vous est une manne pour les intelligences. Le vieil oiseau esprit qui est en moi ouvre le bec. Je vous aime bien, cher Auguste. V. à Jean Aicard. Hauteville-House, 2 mars. Vous avez fait tout simplement, mon jeune confrère, une oeuvre exquise. L' invention dans la tradition, rien n' est plus charmant. Le style est fin et fort, les figures nettement dessinées et capricieusement peintes, c' est l' idylle et c' est la comédie, un écho de Virgile entendu à travers Plaute. Je vous remercie. J' aime les talents nouveaux, j' aime les jeunes étoiles. Vous êtes une de mes joies. Non, je n' ai pas reçu votre article sur l' homme qui rit . Il s' est égaré en route. Tâchez de me l' envoyer directement. Je serais charmé de le lire. Et encore bravo ! Et encore merci ! Victor Hugo. à George Sand. Hauteville-House, 2 mars 1870. Merci, ma noble amie, vous venez de vaincre. Encore un triomphe ! Un triomphe pour cette gloire superbe, George Sand, un triomphe pour cette lumière sublime, la vérité ! p242 Que je vous aime dans votre fière lutte ! Que vous êtes grande ! Que vous êtes belle ! Vous mettez votre suprême esprit au service de la justice, vous combattez, ô guerrière divine, toutes les vieilles démences, toutes les vieilles cruautés ! Triomphez ! Moi j' applaudis. Je m' approche de votre âme comme d' une clarté. Ma grande amie, mon illustre et chère George Sand, je vous vénère et je vous admire. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 4 mars. Cher Meurice, lisez cette lettre de Mme Quinet. Quelques lignes de vous en tête d' une citation la rendraient heureuse et fière, vous lui ferez, n' est-ce pas, cet honneur et ce bonheur ? Mon voisin, M Kesler, me demande si je pourrais faire jeter à la poste à Paris la lettre ci-incluse. Je me fie à votre providence pour lui rendre ce petit service. -les grands services, c' est à moi que vous les rendez. Je vous embrasse. V H. à Auguste Vacquerie. H-H, 10 mars. mine et contremine, ces deux pages sont une oeuvre. Toute la question y est fouillée, creusée, approfondie, en quelques lignes. C' est l' envers et l' endroit de la situation brusquement éclairés d' un puissant jet de lumière. Cher Auguste, je suis heureux de vous lire. Mais je veux mon nouveau Faust ! -quel bonheur pour moi si ma sciatique me traînait à Wildbad et vous y attirait ! Que de choses nous avons à nous dire ! -votre opinion sur Lucrèce Borgia me touche au plus intime de ma conscience littéraire. Vous posez sur cette oeuvre la décision magistrale de votre grand esprit. Vous manquez à ma solitude. Vous me conseilleriez sur une foule de points. Je suis peu d' avis de laisser jouer une pièce de moi, Torquemada ou autre, avant p243 l' épuisement de la reprise de mon répertoire. N' est-ce pas votre sentiment ? Je créerais une curiosité immédiate au détriment de mes pièces à reprendre. Cher Auguste, à bientôt, j' espère. Je vous serre dans mes vieux bras. V. à Paul Meurice. H-H, 12 mars, samedi. Ceci, cher Meurice, n' est qu' un accusé de réception. D' après votre indication, j' ai fait traite sur vous pour les 19000 fr. La traite vous sera présentée samedi 19 mars. 19000 fr pour 27 représentations, c' est splendide en effet. J' aime ce succès, je vous le dois, il me semble que j' y sens votre providence. Nous avons un compte à faire. Voudrez-vous vous rembourser sur moi du trimestre (3336 fr) que vous avez eu la bonté d' avancer à Charles. N' est-ce pas cette année qu' il y a un dividende à toucher à la nationale (assurances sur la vie ? ) je vous ai envoyé une pauvre femme avec un bon de 20 fr. Mme Drouet, qui continue, comme moi, de vous adorer, a un brave neveu qui s' appelle Louis Koch. Il voudrait voir Lucrèce Borgia . Soyez assez bon pour l' y faire placer le mieux possible, ainsi que sa femme. C' est un charmant couple, ce jeune homme et cette jeune femme. Je mets leurs mains dans les vôtres. Et vous trouvez le temps de faire de la critique charmante et profonde. C' est égal. Je suis gourmand. le rappel n' a pas le droit de vous dévorer. Je veux, le plus tôt possible, un Fanfan La Tulipe ou un cadio . N' oubliez pas que Diderot, Sedaine, Greuze et André Chénier sont fondus en vous. Ennius avait trois âmes ; vous en avez quatre. Plus un coeur, voisin du mien. V. à Madame Edgar Quinet. 14 mars. Il va sans dire, madame, que sitôt votre lettre reçue, j' ai écrit au rappel . Je dis souvent que je n' y ai aucune influence, mais ceci le prouve. Je pense que ma lettre a été oubliée. Qu' on oublie un souhait exprimé par p244 moi, c' est tout simple ; mais si le souhait est pour vous, c' est moins simple. Tout le monde au rappel vous aime, vous honore, et vous admire ainsi que notre illustre et cher Quinet ; mais ils sont dans un tourbillon, en pleine fumée et en pleine poussière du combat. De là bien des omissions. Ainsi ils n' ont pas fait d' article sur l' homme qui rit ; ainsi je n' en vois pas paraître sur ce grand livre, la création . Je vais écrire de nouveau. Ne pourriez-vous dire à M Michelet, notre ami commun, de rappeler ma lettre à M Meurice ? Je voudrais lire dans le rappel un grand article sur le livre de Quinet et sur le vôtre. Mes fils, à cause de moi, ont dû s' interdire toute immixtion dans la critique ; mais j' insisterai près de notre cher Meurice. Je n' ai pas reçu votre livre (M Lacroix n' en fait pas d' autres) mais je sais qu' il est noble, doux et charmant. Et comment en serait-il autrement ? Vous êtes une belle âme à côté d' une grande âme. Je me mets à vos pieds, madame, et j' embrasse Quinet. V H. à Paul Meurice. Hauteville-House, 20 mars. Je vous écris oppressé. Il y a ici une catastrophe. Un packet s' est perdu (ci-joint les détails). L' île est en deuil, les pavillons sont en berne, les maisons fermées. C' est la première fois qu' un packet se perd depuis quarante ans qu' il y a entre l' Angleterre et l' archipel un va-et-vient de steamers. Le capitaine est mort stoïquement. Il s' appelait Harvey. Une large face vermeille, des favoris blancs, des yeux bons et braves. Il y a trois ans, en juillet 1867, j' étais sur son bateau. La flotte anglaise était à Shurness pour le vice-roi d' égypte et la reine Victoria. Quelques ladies qui étaient à bord du normandy avec moi et qui souhaitaient voir la flotte, me prièrent d' en exprimer le désir. C' était un détour de deux heures. Il fallait contourner l' île de Wight. Elles me disaient : " dites au capitaine que vous en avez envie. -mais, mesdames, leur répondis-je, un navire français ne ferait pas cela pour moi. " le capitaine Harvey entendit. Il s' écria : " ce qu' un navire français ne ferait pas pour Victor Hugo, un navire anglais doit le faire. " et il mit le cap sur Shurness, me montrant la flotte pendant que la reine la montrait au khédive. Cet aimable homme était un héros, et vient de mourir superbement. Il a sauvé tous ceux qu' il a pu ; et il est resté pour mourir. Je vous dis tout cela. Je suis triste. Triste aussi du coup qui frappe notre p245 grand Frédérick Lemaître. J' aimais beaucoup son fils, mon maffio. Voulez-vous transmettre ce mot au père. Cher doux ami, je n' ai pas reçu de lettre de vous cette semaine. Cette fois c' est l' océan qui s' est chargé de l' intercepter. La malle-poste de jeudi est au fond de la mer. Si vous m' avez écrit redites-moi votre lettre. à vous ex imo . à Madame émilie A Venturi. Hauteville-House, 20 mars. Je suis avec vous, madame, et mesdames. Je suis avec vous de toutes mes forces. En lisant votre lettre éloquente, j' ai senti se soulever en moi toute ma sympathie pour le faible et toute mon indignation contre l' oppresseur. La France est en train d' emprunter à l' Angleterre une chose mauvaise, l' exécution en chambre, le supplice à huis clos, et de son côté l' Angleterre emprunte à la France une chose exécrable, la police mettant la femme hors la loi. Protestez, résistez, indignez-vous. Tous les bons coeurs et tous les grands esprits seront avec vous. L' esclavage des noirs est aboli en Amérique ; l' esclavage des blanches continue en Europe. Les lois sont faites par les hommes contre les femmes. Rien de plus odieux. La France copiant la pendaison anglaise, l' Angleterre copiant le dispensaire français ; émulation à reculons ; triste spectacle qui déshonore en France la justice et en Angleterre la police. Publiez cette lettre, si vous le jugez à propos. Agréez toutes mes sympathies et tous mes respects. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 27 mars. Je suis charmé que le rappel ait publié ce que j' ai dit de ce vaillant capitaine Harvey. Cher Meurice, Jules Simon m' a dédié un livre sur la peine de mort que M Lacroix ne m' a pas fait parvenir. J' étais en retard pour remercier Jules Simon. J' ai saisi l' occasion de son excellent speech du p246 21 mars pour lui envoyer ces quelques vers. Ne les publiez que si M Jules Simon le désire. Le courrier va passer. Je n' ai que le temps de fermer cette lettre. Je vous envoie todo el nuestro corazon . Ce nuestro veut dire que nous sommes ici deux à vous aimer. V. à François-Victor. H-H, 27 mars. Silence absolu de ton côté comme du mien, cela va sans dire. J' honore tes scrupules, mais tu les exagères, mon enfant bien-aimé. On n' est jamais tenu qu' au possible. L' obstacle sérieux, la vraie impossibilité, c' est qu' il faudrait, je crois, reprendre le titre considéré par nous comme aboli. Impossibilité, je le répète. Du reste ces dames, qui viennent de partir, reviendront en mai. Si tu veux venir avec Charles, tu les verras. Je suis bien content du jabotage de monsieur le petit Georges. Je t' envoie 1 ton trimestre : 3336 (du 1 er avril au 1 er juillet) 2 ma part de loyer échu le 1 er avril : 166 égal 3502 fr en un bon ci-inclus à ton ordre payable à vue à la banque nationale. Demande à Charles s' il m' a écrit lundi ou mardi dernier, sa lettre se serait perdue avec tout le courrier dans le naufrage du normandy . Vous avez su cette catastrophe. Je n' en suis pas encore remis. Je travaille pourtant. Je t' embrasse. Je vous embrasse. Je vous aime profondément, chers fils. As-tu dit à Adèle que mes bras lui sont ouverts ? à Paul Meurice. H-H, 5 avril. Ce que vous voulez, vous l' aurez. Vous le désirez, donc ce sera, mais c' est horriblement difficile. Une chose longue est presque nécessairement une chose dangereuse, et il ne faut pas greffer un procès de plus sur tant p247 de procès. Cependant je vais éplucher ce volume inédit (terrible) et je finirai par trouver. Et puis vous mettrez des points. -c' est convenu, comptez sur moi. Je vous envoie une lettre qui fait en ce moment très utilement le tour des journaux anglais, lesquels l' approuvent fort. Voyez si vous la voulez pour le rappel . C' est à propos du normandy , catastrophe qui a remué l' Angleterre pendant que la haute-cour absorbait la France. à propos du normandy , tâchez donc de trouver moyen de dire que les personnes qui m' ont écrit du 10 au 16 mars ne doivent pas s' étonner si je ne leur réponds pas, leurs lettres étant au fond de la mer. Cette fois l' océan a fait la besogne de M Vandal. Je ferme en hâte cette lettre. On m' appelle près de ce pauvre Kesler qui est bien malade. à vous tendrement. V. à Madame Edgar Quinet. Hauteville-House, 8 avril. Que vous dire, madame ? J' ai lu votre livre. Je devrais vous baiser la main et me taire. Quelle page vous avez écrite sur moi ! Vous me faites l' effet de cette fée des contes d' orient qui offrait un diamant à un rocher. Le rocher acceptait et du diamant faisait une étoile à son vieux front noir. J' accepte aussi, madame, et il me semble que maintenant j' ai sur moi un rayon de votre âme. Cette page est exquise, et tout le livre est comme cette page. Vos mémoires d' exil ont le vivant reflet du grand et doux maître qui est apôtre en même temps que poëte, et qui s' appelle Quinet. Vous êtes un talent charmant et un coeur vaillant. Je suis triste. Je viens d' enterrer un vieux compagnon de ma solitude ; je vais ouvrir votre livre, il me sourira et me consolera. Que c' est bon, la lumière vraie ! Et c' est de cette lumière-là que toute votre âme est faite. J' embrasse mon cher Quinet, et je lui demande la permission de rester le plus longtemps possible à vos pieds. Victor H. p248 à Auguste Vacquerie. H-H, 9 avril, samedi. Cher Auguste, notre pauvre Kesler est mort, il est mort le 6 avril. Nous l' avons enterré hier. J' ai prononcé sur la fosse quelques paroles. Je vous les envoie. Il y a quatre ans, le voyant à la côte, je lui offris de me charger de lui, de façon que n' ayant plus aucune de ses dépenses à sa charge et étant défrayé de tout par moi, il pût consacrer le produit de ses leçons à amortir ses dettes. Il accepta, et ce fut ainsi. Depuis quelques mois il déclinait. Il a fait une imprudence le 7 janvier, le tour de l' île en voiture par un froid très vif. De là une bronchite. Il s' est couché. Il ne s' est plus relevé. Il était nostalgique, et il avait le coeur malade. Il laisse un frère, qui est son héritier. Ce qu' il laisse de meubles et de livres suffira à peine à payer le reste de ses dettes. Je me suis chargé des frais de l' enterrement. Je lui ai acheté un terrain à perpétuité dans le cimetière du foulon. Je l' ai fait mettre dans un cercueil doublé à l' intérieur de flanelle blanche et drapé à l' extérieur de drap noir, cloué sur le bois. On l' a porté à bras au cimetière. Huit hommes se relayaient. Il avait demandé par testament de n' être conduit à aucune église, me disant qu' il ne voulait pas d' autre prêtre que Victor Hugo . On a fait sa volonté. Il y avait une foule énorme, très respectueuse. On l' a descendu dans cette terre qui est à lui. Hélas ! Le voilà maintenant propriétaire. ôtez de mon speech tout ce qui vous semblera dangereux. On ne peut pas faire de procès à des lignes de points. Après que j' ai eu parlé, un anglais s' est approché de M Talbot, directeur du star , et lui a dit : vous allez publier le discours de V H ? -oui, en français et en anglais. -envoyez-m' en quarante exemplaires, a dit l' anglais. Mon speech est à cette heure dans tous les journaux anglais. Ne parlez pas de ce que j' ai fait pour Kesler, à moins que de certaines attaques, toujours possibles de la part de la police et de ses journaux, ne le rendent nécessaire. Je vous embrasse et suis à vous du plus profond de mon coeur. V. p249 à Albert Koempfen. Hauteville-House, 10 avril. Mon cordial et cher confrère, votre lettre m' a charmé. Je suis en France puisqu' on m' aime en France. Je sens tous les coeurs voisins du mien. Un ami comme vous suffit pour que je n' aie plus le droit de me dire exilé et solitaire. Ma solitude pourtant se resserre, hier j' ai enterré un vieux compagnon d' épreuve, Kesler, qui était sur la barricade Baudin, et dont le nom est probablement venu jusqu' à vous. Je vous envoie les quelques mots que j' ai dits sur sa tombe ; je ne les crois pas publiables en France ; mais je tiens à ce que vous les lisiez. être toujours en communion tous les uns avec les autres, c' est notre devoir ; c' est aussi notre bonheur. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Jules Janin. H-H, 11 avril. L' académie a besoin de pardon. Il y a des jours où elle s' en aperçoit. C' est pourquoi vous êtes nommé. C' est un réveil de conscience. Quel dommage que cette conscience se rendorme tout de suite après ! Cher confrère, votre nomination est un succès pour l' académie. Quant à vous, vous avez pour succès toutes vos oeuvres. Je vous embrasse. Victor Hugo. à Paul Verlaine. Hauteville-House, 16 avril. Nul n' est poëte, s' il ne l' est sous les deux espèces, qui sont la force et la grâce. Je me suis toujours figuré que c' était le sens de l' antique double-mont. Vous êtes digne, mon jeune confrère, de voler d' une cime à l' autre. Après les fêtes galantes , livre charmant, vous nous donnerez les vaincus , livre robuste. On peut tout attendre de votre noble esprit. L' émotion, les larmes, la sympathie, c' est là qu' arrivera, après tant de pages excellemment poétiques, p250 votre jeune et fier talent. être inspiré, c' est beau ; être ému, c' est grand. Vous savez qu' à Bruxelles je vous disais cette bonne aventure et je vous annonçais cet avenir. Vous êtes un des premiers, un des plus charmants, un des plus puissants, dans cette nouvelle légion sacrée de poëtes que je salue et que j' aime, moi le vieux pensif des solitudes. Que de choses délicates et ingénieuses dans ce joli petit livre, les fêtes galantes ! les coquillages ! quel bijou que le dernier vers ! Je vous envoie tous mes voeux de succès et mon plus cordial shake-hand . Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 17 avril. Votre exquise lettre a été lue, les larmes aux yeux, par nous deux ici qui vous aimons. Oui, j' espère que ce bonheur me sera donné d' être près de vous ou de vous avoir près de moi. Mon égoïsme préférerait votre exil à mon Paris. On serait bien plus ensemble. Voici une pièce longue pour votre numéro payeur d' amendes. Toutes les pièces longues sont dangereuses, celle-ci l' est énormément, à deux points de vue : procès du gouvernement, procès de la famille (pire). C' est pour cela que j' ai remplacé le vrai titre qui est tout crûment : Saint-Arnaud par celui-ci : justice faite. je crains que les coupures auxquelles vous serez contraints n' énervent la pièce. Si, tout bien considéré, elle vous paraissait trop périlleuse, renvoyez-la moi. Je vous en enverrais une autre, plus courte, qui est sur les évènements immédiats Aubin-Les-Mines et que je crois sans danger. Enfin faites pour le mieux, mais ne greffons pas un procès sur un procès. -doux ami, mon Charles a été triste de ce qui lui a semblé une froideur du rappel . J' essaie ce pansement. Voulez-vous être assez bon pour insérer ces lignes, ou quelque chose qui leur ressemble. La traite de 13000 fr vous sera présentée samedi prochain 23 avril. -j' eusse voulu faire charger cette lettre, ce qui est une demi-garantie contre l' ouverture en cabinet noir ; mais c' est dimanche, c' est pâques, la poste est fermée, je sens que vous êtes pressé, je risque le paquet . Soyez énormément prudents, mes intrépides amis. p251 Cher Meurice, Charles va venir à Hauteville. Vous devriez bien y venir aussi, et Auguste, ne fût-ce que quinze jours. Cela me ferait toute une fête autour de moi. à vous. à vous. à vous. au même. H-H, 22 avril. Je pense qu' à cette heure vous avez mon envoi parti lundi matin. Il a dû arriver mardi soir et s' est croisé en route avec votre lettre. Mais croyez-vous le moment bon pour lancer votre numéro d' exception ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre que la pétarade du plébiscite fût tirée ? Après la dernière fusée éteinte, vous paraîtriez. Au reste, vous savez mieux que moi ce qu' il faut faire. Ne vous gênez pas pour me renvoyer Saint-Arnaud si, comme moi, vous le trouvez dangereux. Ce que je vous donnerai, moins long, sera moins scabreux. Quelles fortes et charmantes pages vous écrivez dans le rappel sur tout ce hourvari. Il passera, vos articles, feuilles d' histoire, vivront. On vous présente demain samedi 23 la traite de 13000 fr. J' ignore l' adresse de Banville. Voulez-vous lui transmettre ceci ? Sa florise est charmante. Cher Meurice, comme je vous aime ! à Swinburne. Hauteville-House, 24 avril. Mon noble et cher confrère, vous avez fait à quelques vers de moi l' honneur de les traduire. J' ai l' humiliation de ne pas savoir l' anglais, et j' ai fait lire votre traduction à une charmante femme anglaise, ma voisine. Elle vient de me dire : Swinburne vous a traduit comme votre fils a traduit Shakespeare. elle est dans l' admiration de vous, cher poëte, et de vos oeuvres. Elle me dit, et je le sais, que vous êtes le premier poëte actuel de l' Angleterre. Je vous ai écrit à l' occasion de vos magnifiques articles sur l' homme qui rit , répétés, vous le savez sans doute, par plusieurs journaux de France et de Belgique (notamment par le rappel ). p252 Je pense que vous avez reçu mes lettres. Je suis heureux toutes les fois que j' ai l' occasion de vous envoyer un serrement de main. Victor Hugo. à . Hauteville-House, 24 avril. Citoyens, je m' empresse de répondre à votre honorable appel. Vous avez raison de le dire, je suis des vôtres. Flourens, champion de la Grèce, Tibaldi, soldat de l' Italie, ont bien mérité de la France, car Grèce, Italie et France, c' est la lumière. Tous deux ont combattu pour la lumière contre les ténèbres. Je les félicite et je les remercie. Le dernier acte de Flourens à Paris a été l' ébauche d' une barricade. Lui, homme de l' idée, il est aussi l' homme de l' épée. Pourquoi ? C' est que le combat aujourd' hui, c' est la paix demain. La liberté commence nécessairement par la délivrance. La révolution, c' est la vérité. Derrière la barricade du droit, l' aurore se lève. Je porte un toast à la révolution. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, dim 24 avril. Cher Auguste, vous trouverez sous ce pli trois choses : 1 ma réponse à M De Blazer dont vous m' avez envoyé la lettre. 2 quelques lignes relatives à de faux vers de moi qu' on publie dans les journaux ( électeur libre, etc.). Je voudrais que le rappel publiât ces lignes ou quelque chose qui leur ressemblât. 3 une curiosité, si le rappel en veut. C' est une lettre que m' a adressée le prétendant à l' empire, le fils soi-disant du roi de Rome. Cette lettre est de décembre dernier, mais le plébiscite la remet à neuf. Ce Mathurin Bruneau de l' empire m' écrit comme si je lui avais écrit, -comme si j' étais de son parti, comme s' il me connaissait. Tout cela est imaginaire comme son trône. Il va sans dire que je ne sais pas qui c' est, et que je ne lui ai p253 même pas répondu. Mais c' est curieux. Il ne sait pas l' orthographe. Il dit exercite pour armée. Allemand contre hollandais. Vous faites d' admirables articles. Je vous aime bien. à . Hauteville-House, 24 avril. Monsieur, j' ai lu avec émotion vos pages intitulées Napoleone, Pio Ix et Victor Hugo . Votre adhésion à l' oeuvre que j' ai entreprise en ce siècle me touche profondément. Dissiper tous les préjugés, dissoudre toutes les erreurs, déshonorer tous les mensonges, voilà la tâche que je me suis imposée. Je m' efforce de faire le jour dans la conscience humaine, je me dévoue à ce grand devoir, tirer toutes les conséquences de la révolution ; aboutir en politique aux états-Unis d' Europe, en socialisme, au bien-être moral et matériel des travailleurs, en philosophie, à Dieu, délivré des religions. Cette oeuvre est rude ; j' y dépense le peu que je puis et le peu que je suis. Je n' épargne aucune superstition. De là un grand combat. On me hait beaucoup, mais on m' aime un peu. Dans cette ardente mêlée, j' ai besoin d' auxiliaires. Vous êtes un des plus nobles, un des plus vaillants, un des plus éloquents que j' aie rencontrés. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, dimanche 30 avril. Voilà. Je commence par un nom sévère et je finis par un oui terrible. Cher Meurice, coupez, mettez des points. Ne vous gênez pas avec ma prose. Elle vous aime et vous connaît. Est-ce que Mlle Jane Essler ne pourrait pas reprendre son rôle de la reine d' Espagne à l' odéon ? Lui serait-ce agréable ? Serait-ce possible ? Coupez à votre aise aussi dans St-Arnaud. à vous profondément. V. Vous avez supérieurement répondu à Louis Blanc. p254 à Auguste Vacquerie. H-H, 3 mai. Cette fois, cher Auguste, voici de vrais vers de moi. En voulez-vous, avec leur histoire. La revue populaire d' Angleterre, le cassel' s magazine, m' a offert cinq livres (125 francs) pour huit vers. J' ai accepté les cinq livres pour mes quarante petits enfants pauvres, et j' ai envoyé vingt vers. Les éditeurs de cassel' s les ont fait traduire par Algernon Swinburne qui est le premier poëte anglais actuel. L' illustration est charmante. Vous les recevrez en double au rappel avec un portrait de moi très réussi. En ce moment-ci, les anglais me fêtent avec enthousiasme. Cela tient peut-être à ce qu' ils lisent des insultes dans certains journaux français. Je n' ai pas besoin de vous faire remarquer que c' est une faute d' avoir imprimé les vers inégaux . Ils ont tous huit syllabes. Vous recevez en ce moment aujourd' hui mardi mon dire sur le plébiscite. Votre superbe page non rend bien difficile de parler après vous. tuus. Ex intimo. V. à Paul Meurice. H-H, mardi 10 mai. Prison. Bravo. Il me manquait cette décoration. Je l' ai. J' en suis charmé. Seulement, pour le rappel comme pour moi, la croix suffit ; la brochette est inutile. Je crois maintenant le Saint-Arnaud impossible. N' est-ce pas votre avis ? Si c' est votre avis, renvoyez-le moi ou brûlez-le. Je vous renverrai une autre pièce, moins longue, mais sans danger. -je tiens beaucoup (pour notre collection de Hauteville-House c' est nécessaire) aux rappels qui me manquent ; les lire est ma joie, les garder est ce que Cicéron appelait ornamentum nostrum . Envoyez-moi donc, ô ma providence, les numéros saisis, plus le n 302 16 mars, qui a été saisi par la mer (catastrophe du normandy ). Si Pierre Véron voulait m' envoyer le charivari correspondant, numéro noyé aussi, il me ferait bien plaisir. Détail : c' est aujourd' hui mardi 10 mai, à deux heures, que le packet m' a apporté le rappel d' hier lundi m' annonçant que j' étais attendu demain mercredi à onze heures p255 par la magistrature marquée l n b (laquais. Niais. Bourreaux). Que je vous donne pour le rappel un touchant et charmant mot d' enfant. Un brave garçon, qui est mon cocher dans l' occasion, a eu comme moi cet hiver une violente attaque de sciatique. Il a un petit garçon de trois ans. Le père, dans un accès, souffrait tant qu' il poussait des cris. L' enfant s' est jeté à son cou en pleurant, et a dit : pardonne-moi, papa, je ne le ferai plus. -je ne vous remercie pas de tout ce que vous me dites et de tout ce que vous faites à propos de Ruy Blas et de Lucrèce Borgia , vous êtes toujours admirable. V. J' ai une idée quant aux châtiments , tome deux, mais il faudrait pouvoir causer. Est-ce que vous n' avez pas reçu mes vers les enfants pauvres à temps pour les publier avant le gaulois ? Le gaulois les aura pris dans les journaux anglais. à Swinburne. Hauteville-House, 11 mai. Mon jeune et noble confrère, en ce moment on est en train de me juger à Paris, c' est-à-dire de me condamner. Bonaparte se donne cette joie, et moi de mon côté, je m' en donne une ; je vous écris. J' attends impatiemment votre nouvelle oeuvre. Quoique mon fils ne soit plus près de moi, je trouverai moyen de me faire traduire vos vers ; j' ai une charmante voisine qui vous admire, et qui sera le trait d' union entre mon esprit et le vôtre. De temps en temps elle me lit une page du beau livre que vous m' avez dédié en si nobles termes, et j' applaudis, attendri et ému. Je suis à vous. Victor Hugo. à Charles et à Madame Charles Hugo. H-H, 22 mai. Tout est prêt, chère Alice. D' après votre désir, j' ai fait transporter la nursery à côté de vous. La chambre (ancienne chambre de ma fille) contiendra les deux lits de Philomène et de la nourrice et les deux berceaux ou p256 petits lits. Mon Charles, j' ai fait enclore non seulement le bassin, mais la terrasse. Georges pourra s' ébattre à son aise. J' ai mis sur mon balcon à moi une écuelle pleine de mie de pain avec une planche sur laquelle j' ai écrit : passereaux et rouges-gorges, venez des airs et des eaux, venez tous faire vos orges, messieurs les petits oiseaux, chez monsieur le petit Georges. Voilà donc les invitations faites. Les oiseaux sont à peu près les seuls habitants de Guernesey qu' on puisse voir. On déjeunera à midi. On dînera à six heures et demie. On fera de quatre à six une promenade dans une grande voiture où toute la nichée tiendra, avec toi ou moi sur le siège. Tu choisiras d' être sur le siège ou dans l' intérieur. L' île est ravissante en ce moment. C' est comme une grosse fleur. Si Victor venait (dis-le lui donc ! ) nous oublierions ensemble Bonaparte pendant un temps indéfini. Arrivez vite. Le temps est superbe. à Charles. H-H, 25 mai. Mon Charles, je te fais (interrompu par un pâté) cadeau des mille francs comme don de joyeux avènement. Mais ne t' y habitue pas, attendu que je serai très gêné cette année ; je me suis fourré dans la caboche d' assurer l' avenir de Georges et de Jeanne, et par conséquent je ne veux jamais dépenser au delà de mon revenu. Tu vois qu' une lueur de sagesse peut encore trembloter dans le cerveau des vieux bonshommes. Ton empereur rural m' a enchanté, tes j' avions sont superbes. Si j' étais toi, je parlerais au moins deux fois par semaine dans les soixante-dix mille tribunes du rappel . ... à Londres, descends au royal hôtel, chez Keyser, mais n' y reste qu' un jour. Londres est cher. Sur ce, je suis bien content. Bonjour, Alice, bonjour Georges, bonjour Cacane, bonjour Charles Le Téméraire qui te couvres de gloire et de prison. Nos deux Julies, dont nous avons fait la fête, le 21, vous attendent avec fièvre et joie, et moi je croise sur vous quatre mes vieilles pattes, ô mes bien-aimés ! p257 à Paul Meurice. H-H, 14 juin. Voici trois lettres coup sur coup, mais je tiens à vous répondre tout de suite. Que vous êtes bon de me rapporter quelque chose de ce grand succès ! On pourrait en effet le continuer un peu par le tome ii des châtiments (la partie publiable), mais je voudrais profiter de l' occasion pour constituer le faisceau qui ferait votre groupe non seulement invincible, mais invulnérable. J' approuve absolument votre idée d' une librairie, mais ne pourrait-elle pas être celle des journaux réunis ? Quant à M Lacroix, je m' explique son silence par une lettre d' Hetzel qui me demande de se substituer à M Lacroix. -il le désintéresserait. Il y a évidemment pourparlers à ce sujet entre Hetzel et M Lacroix. Peut-être pourriez-vous voir utilement Hetzel. Je lui ai écrit que je le préférais, certes, à M Lacroix, et je l' ai engagé à demander à M Lacroix communication de votre lettre, ce qui mettra Hetzel au fait. - les quatre vents de l' esprit feront, je crois, un assez grand effet d' ensemble ; cette quadruple face d' un poëte sera, je me l' imagine, frappante. De là la nécessité de publier les deux volumes à la fois et en quelque sorte de front, et d' un seul morceau. Vous m' approuverez certainement. -Charles va passer une dizaine de jours à Jersey, et son retour coïncidera, j' espère, avec votre arrivée, car j' ai maintenant l' espérance de vous avoir, et il m' est impossible de la lâcher. Si Auguste voulait venir, comme ce serait gentil à lui ! Demandez-le lui donc. -vous avez fait un bien bel article : le pouvoir sera le devoir. quelle vue et quelle force ! Et comme c' est dit d' une façon vigoureuse et charmante ! -voici ma requête à Auguste. Voulez-vous être assez bon pour la lui remettre en l' apostillant énergiquement. -je ne vois plus Lockroy dans le rappel depuis quelques jours. Est-il en congé ? -en ce cas, faites comme lui et arrivez-moi. Tous vous veulent ici et vous attendent. Profondément à vous. à Auguste Vacquerie. H-H, 15 juin. Cher Auguste, qu' il y a longtemps que je n' ai causé avec vous ! Je veux tous les jours vous écrire, et, lâche voluptueux, je me contente de vous p258 lire. Figurez-vous que je fais un rêve. Le voici : vous avoir un peu à Hauteville-House. Hein ? Comme on a raison de dire que je suis un ambitieux ! J' espère Meurice, et je voudrais vous espérer aussi. écrivez-moi un bon oui , pour que je puisse préparer votre chambre. Charles va passer huit jours à Jersey ; mais comme il serait joyeux de revenir à temps pour vous recevoir sur le quai neuf que vous ne connaissez pas ! J' écrivais l' autre jour à Meurice en parlant de vous : qu' il est charmant ce grand esprit ! -prouvez que je dis vrai, soyez charmant, venez. à François-Victor. 25 juin. Tu as écrit coup sur coup deux belles pages, celle sur Barbès et celle sur Mont-Saint-Jean ; après l' émotion, l' éclat. Malgré ma sciatique tenace, je serais tout de suite parti pour La Haye sans le dernier mot désolant de ton article, confirmé depuis par une dépêche dans le rappel . Barbès sera une irréparable perte. C' est une des grandes âmes de ce siècle. Barbès est un Garibaldi qui a échoué. Charles est allé à Jersey. Me voilà seul. J' ai petite Jeanne. Quel adorable enfant ! Quand j' ai Jeanne et Georges dans mon jardin, il me semble que je vous revois petits. Je crois entendre revenir à moi des profondeurs le gazouillement de votre enfance. Je songe à vous, mes bien-aimés. Je t' embrasse, mon doux Victor. Tu sais que moi aussi je veux ton portrait. Au retour d' Alice je lui remettrai tes photographies. à Auguste Vacquerie. H-H, 25 juin. Cher Auguste, voulez-vous être assez bon pour transmettre cette lettre à M Edmond De Goncourt dont j' ignore l' adresse. Si vous apercevez notre excellent ami M Ph Burty, demandez-lui donc s' il a reçu, il y a six mois, un profil de spectateur de guillotine que je lui ai envoyé. Je me figure que ce gribouillage assez réussi du reste aura tenté un curieux de chez Vandal qui l' aura empoché. p259 Vous m' avez écrit une lettre exquise et bonne ; mais vous êtes encore meilleur, et c' est vous que je voudrais. Enfin vous vous promettez, et j' ai foi dans cet avenir pour Hauteville-House. Je n' ai pas besoin de vous dire que je vous admire et que je vous aime, vous le savez, mais je vous le dis tout de même, c' est quelquefois doux de rabâcher. V. au même. H-H, lundi 27 juin. Cher Auguste, je reçois cette dépêche. Il est midi. Il n' y a de bateau pour l' Angleterre qu' après-demain mercredi. Impossible d' aller à La Haye. Voulez-vous être assez bon pour expliquer cela en deux lignes dans le rappel ? Je comptais y aller. Mais je n' arriverais pas à temps. C' est un regret mêlé à une douleur. J' eusse voulu saluer cette grande âme. La révolution perd un héros. à vous profondément. V. à la famille de Barbès. Hauteville-House, lundi 27 juin. Je suis accablé. J' espérais encore voir Barbès. Je reçois la douloureuse dépêche par Jersey aujourd' hui lundi à midi. Pas de départ pour l' Angleterre avant mercredi 29. Je ne pourrai donc être là. J' aurais voulu lui dire adieu. Il y avait deux hommes dans Barbès, le penseur qui a tout compris, le héros qui a tout bravé. Son âme est une des grandes combattantes de ce siècle ; lui de moins, c' est une lumière de moins. Je le pleure. J' envoie ma douleur profonde à l' honorable et vaillante famille de Barbès. Victor Hugo. p260 à Raoul Lafagette. H-H, 29 juin. J' ai lu votre livre, monsieur, avec un intérêt croissant de page en page. Je n' approuve pas tout, mais j' aime tout. -pourquoi ? Parce que, dans tout, je sens le souffle. Vos vers deviendront bons et sont déjà beaux. Le poëte est en vous. Je vous remercie et vous applaudis. Vous avez toutes les aspirations généreuses de ce grand dix-neuvième siècle. Nous, vos aînés, nous n' avons pu faire que le premier pas, la liberté ; vous, vous ferez le second pas, la république. Courage. Communions tous, jeunes et vieux, dans ce grand symbole, paix et vérité. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Charles. H-H, 4 juillet. Lundi. Mon Charles, dis, je te prie, à M Busnach qu' il sera le bienvenu dans notre île. Je connais son charmant esprit, et je le remercie de venir nous ravitailler. Tout va bien ici, Jeanne en tête. Donc vous arrivez le 8. Avez-vous réfléchi que c' était le cinquième jour de la semaine ? J' aimerais mieux que ce fût le quatrième. Tout bonnement parce que je vous verrais un jour plus tôt, car je suis trop Robinson pour craindre le vendredi. Les portraits de Georges sont exquis. J' ai dû en concéder deux à la fureur amoureuse de ces dames. Tendre embrassement. V. Welcome à nos excellents Duverdier. à Paul Stapfer. H-H, 5 juillet 1870. J' ai lu, monsieur, et je relirai votre travail sur Sterne. C' est un livre. Je suis en désaccord avec vous, vous le savez, sur plusieurs points essentiels p261 en littérature et en politique, mais je rends pleine justice aux fortes qualités de votre excellent esprit. Vous êtes un écrivain ingénieux et vif, et vous avez une pénétration sagace qui mériterait de ne se tromper jamais. Votre oeuvre sur Sterne abonde en pages qui forcent le lecteur à des temps d' arrêt. Vous avez ce grand don de l' écrivain : rendre le lecteur pensif. Je vous remercie de m' avoir envoyé votre remarquable livre. De même qu' il y a des épées de chevet, il y a des livres de solitude. Un livre qui résiste à un solitaire est un bon livre. Votre livre m' a résisté. Je lui ai fait porter cette surcharge de mes longues heures de rêverie et de travail, et toutes les exigences de ma pensée si difficile à distraire. Il s' est très bien tiré de la tâche que je lui imposais, il m' a charmé, il m' a enseigné et renseigné, et je vous envoie mon cordial applaudissement. Victor Hugo. à Aglaüs Bouvenne. Hauteville-House, 10 juillet. Monsieur, j' ai reçu avec un vif intérêt votre excellent et curieux travail. Votre ex-libris fait par vous pour moi, me charme. J' accepte avec reconnaissance cette jolie petite planche. Comment vous en remercier ? S' il est un livre de moi que vous désiriez tenir de ma main, veuillez me le dire, et j' aurai l' honneur de vous l' offrir. Votre ex-libris marquera tous les livres de la bibliothèque de Hauteville-House. Je vous serre la main avec une vive cordialité. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 16 juillet. Vous êtes une providence. Tout ce que vous avez fait là est admirable. Il y a un danger, c' est que tous les journaux ne se coalisent contre un livre publié par la librairie du rappel . Mais vous êtes inépuisable en bons résultats, p262 et vous saurez parer à ce danger-là comme à tous, et je ne serais pas surpris qu' au lieu d' une coalition contre, vous ne parvinssiez à faire une coalition pour. Donc tout est bien. Venez que je vous embrasse. les quatre vents de l' esprit sont tout prêts. Je n' ai rien fait de mieux, et je serai là tout entier. Et nous parlerons de tout le reste. Je vous lirai ce que vous voudrez. Vous voir transporte ici tout le monde de joie. Cher Meurice, on vous aime bien. Charles vous a envoyé un article qui n' a pas encore paru dans le rappel . L' avez-vous reçu ? 17 juillet. -la nouvelle arrive ici que la guerre est déclarée. Je crois à l' écrasement de la Prusse ; mais les complications peuvent aller de choc en choc jusqu' à la révolution. Vous avez fait sur ces questions-là de bien beaux articles. à vous profondément. Arrivez-nous ! Arrivez-nous ! au même. H-H, 24 juillet. Vous vous figurez le chagrin du goum. On vous espérait. On vous attendait. C' est déjà un des malheurs de cette guerre. Vous ne viendrez pas. Je n' ai rien à dire à vos raisons. Elles sont excellentes. Ce que vous dites pour la modification du ton du rappel est vrai et juste. Du reste, la sourdine est on ne peut mieux mise. Le journal reste inflexible dans sa ligne, et ne donne plus prise. Charles vous serait reconnaissant de lui renvoyer l' article non inséré. Il pourrait en tirer parti autrement. Les 60000 du rappel augmenteront encore. le petit rappel sera votre housard. Il aura un grandissime succès. Certes, je serai charmé d' y voir le Rhin . Vous avez très bien fait de tendre cordialement la main à la marseillaise . Je vous envoie un appel aux femmes de Guernesey dans les journaux d' ici. L' effet a été immédiat et excellent. Si vous le publiez, coupez ce que vous voudrez. Il y a peut-être des mots dangereux. les quatre vents de l' esprit porteront cette dédicace : aux états-Unis d' Europe. Charles et moi, et tous, nous vous serrons dans nos bras. Voulez-vous être assez bon pour mettre un timbre de 10 centimes à ces deux lettres et pour les faire jeter à la poste. tuissimus. p263 à d' Alton Shée. Hauteville-House, 2 août. Mon cher d' Alton, je suis absolument d' accord avec vous. Il faudra saisir le joint. à un moment donné, la civilisation, ayant pour verbe la révolution, doit mettre le holà. Je désire le Rhin pour la France, parce qu' il faut faire, matériellement comme intellectuellement, le groupe français le plus fort possible, afin qu' il résiste, dans le parlement des états-Unis d' Europe, au groupe allemand, et qu' il impose la langue française à la fédération européenne. Les états-Unis d' Europe parlant allemand, ce serait un retard de trois cents ans. Un retard, c' est-à-dire un recul. Quand je vous verrai, je vous développerai cela. Mais rien par Bonaparte ! Rien par cette affreuse guerre ! Nous sommes d' accord. Je suis certain que nos amis du rappel seraient heureux de votre concours. Vous êtes un noble esprit servi par un robuste talent. à vous, cher ami. V H. à Paul Meurice. H-H, 5 août. Cher Meurice, que n' êtes-vous là, vous et Auguste ! Que de choses à se dire qu' on ne peut s' écrire ! Votre noble et douce lettre nous a bien émus Charles et moi ; nous aussi, nous sommes tristes, et nous regardons avec anxiété l' approche de toutes ces ténèbres qu' on va appeler la gloire. le rappel tient admirablement son drapeau droit entre la patrie qui accepte la guerre et la liberté qui s' en défie. Vous êtes deux guides superbes dans ce passage difficile. Je suis avec vous du plus profond du coeur. Tout notre clan vous désire et vous embrasse. -à bientôt. con toda mi alma. à Auguste Vacquerie. H-H, 5 août. Vous avez un procès. Procès, succès. Cher Auguste, vous n' avez pas écrit de page plus fière, plus haute et plus profonde que les deux dangers . p264 Vous avez cette puissance de tout dire avec une brièveté pleine d' autorité. En une colonne et demie, vous résumez toute la situation, et vous projetez le présent sur l' avenir d' une si saisissante façon que la couronne de lauriers de M Bonaparte a pour ombre la couronne d' épines de la France. Je félicite le rappel de cette persécution qui est de la force et de la gloire, et je vous embrasse. V. Charles va demain à Jersey pour quelques jours. Il va vous envoyer un article sur Trèves qui, je crois, fera grand effet. Trèves est aujourd' hui le point où tous les yeux vont se fixer. Voulez-vous remettre ce mot à notre cher Meurice ? à Charles. H-H, samedi 13 août. Mon Charles, je suis prêt. J' ai porté aujourd' hui la grande malle pleine de mes manuscrits les plus importants à la old bank où elle a été mise dans la casemate de la caisse et numérotée 116. Mon nom est écrit dessus. Demain je mettrai les autres manuscrits dans une malle moindre que je confierai à Julie. Nous serons lundi matin à l' embarcadère, et nous partirons avec vous à moins d' un gros temps dangereux pour la nourrice, et par contre-coup pour Jeanne. Mais j' espère qu' il fera beau. Du reste, rien ne semble pressant. Paris, hélas, n' a pas profité du 10 août qui s' offrait à lui de nouveau. Pour me consoler je regarde Jeanne. Elle va on ne peut mieux. Elle vient de faire pipi sur moi. J' embrasse mon doux Georges et sa mère et son père. Vous êtes mes bien-aimés. Ceci pour M Rimmel. à Paul Meurice. Bruxelles, 19 août. Cher Meurice, je vous envoie ce télégramme : -" je rentre comme garde national de Paris. J' arriverai le 21 août. " -mais on m' affirme que p265 vous ne le recevrez pas, c' est pourquoi je vous écris en même temps. Votre lettre, arrivée à Guernesey après mon départ, m' est parvenue ici aujourd' hui à deux heures. Nous sommes immédiatement allés, Charles, M Duverdier et moi, à la chancellerie. J' ai déclaré que je ne reconnaissais pas l' empire français, que je subissais comme contraint et forcé la formalité abusive du passeport, et j' ai dit mon nom. Là-dessus on a appelé le ministre, qui était absent. Son suppléant immédiat, rosette à la boutonnière, est venu à sa place, très poli, m' a demandé la permission de saluer avant tout le grand poëte du siècle . J' ai répondu courtoisement à l' homme du monde, et j' ai renouvelé fermement ma protestation au fonctionnaire, en le sommant de me délivrer un passeport. Il hésitait. J' ai dit : je ne veux rien être en France qu' un garde national de plus. Il a salué. Charles a dit : et moi aussi . Duverdier a dit : et moi aussi . Il nous a promis des passeports, mais m' a demandé la permission de ne nous les envoyer que ce soir. Nous en sommes là. Vous m' approuvez, n' est-ce pas ? Je veux rentrer en France, rentrer à Paris, publiquement, simplement, comme garde national, avec mes deux fils à mes côtés. Je me ferai inscrire sur l' arrondissement où je logerai, et j' irai au rempart, mon fusil sur l' épaule. Tout cela sans préjudice de tout le reste du devoir. Je ne veux aucune part du pouvoir, mais je veux part entière au danger. Je ne crois pas qu' on ose me refuser un passeport. Ce retard pourtant m' oblige à ne fixer mon départ qu' à dimanche matin 21 août. Nous partirons à 9 heures de Bruxelles et nous serons à Paris à 2 h 35. Ne pensez-vous pas qu' il faut annoncer mon retour, mais pas l' heure ? Nous amenons une vaillante voyageuse, deux même, car Alice veut accompagner Charles. Nous laissons ici les enfants. Charles est d' avis de nous loger tous les quatre à l' hôtel du louvre. Nous voudrions ne pas nous séparer. Vous nous renseignerez et nous dirigerez. Mon doux et intrépide ami, quel bonheur de faire son devoir à côté de vous ! à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 19 août. Cher Auguste, voici ma réponse à la lettre de Paul Meurice, reçue il y a deux heures. Lisez-la, et transmettez-la lui. Je rentre comme garde national. Paris est maintenant la grande brèche. p266 Quel bonheur, je le dis à Meurice et je vous le redis, d' être tous ensemble dans cette superbe et périlleuse occasion de bien faire ! à vous, cher grand esprit. à Paul Meurice. Bruxelles, 20 août. Hier soir, pas de passeports. Enfin aujourd' hui le chargé d' affaires de France est venu en personne me les apporter. Ce retard retarde d' un jour notre arrivée à Paris. Nous en profitons pour vous envoyer en éclaireur M Louis Koch, neveu de Mme Drouet, un vaillant. Ayez toute confiance en lui. Il portera à Victor une lettre de Charles, sur laquelle j' appelle votre attention ainsi que l' attention d' Auguste. Cette lettre vous exprime l' avis unanime des proscrits d' ici. Lisez-la et décidez. Vous voyez les choses plus précisément, et je ferai ce que vous me conseillerez. Je suis prêt. Prêt à tout. Si vous m' écrivez venez (Charles vous écrit la formule télégraphique à employer) je partirai lundi 22 à 9 h du matin et je serai à Paris à 3 h après midi. Je suivrai absolument votre avis. Cher Meurice, je vous aime. V. Charles entre dans ma chambre et me lit sa lettre à Victor. Elle est excellente. Pourtant vous amoindrirez en la lisant ce qu' elle a de trop absolu dans la forme. Nous devons, et je dois, avant tout, être aux ordres du devoir, quelque forme qu' il prenne. Ainsi je trouve parfait de rentrer comme garde national venant défendre avec mes deux fils la ville sacrée, je ne souhaite pas à la république l' effroyable héritage de l' empire, j' entends l' héritage immédiat. Quant à moi, je n' accepterai jamais la banqueroute que la dette des quatorze milliards mangés par l' empire peut entraîner, ni la dislocation de la France. Plutôt mourir. au même. 20 août. Ayez toute confiance en mon vaillant ami Louis Koch. Ici graves objections à mon départ. On le croit inopportun. Pourtant, comme simple garde p267 national, je suis évidemment dans mon droit et dans mon devoir. Mais on dit : quoi que vous fassiez, votre présence semblera toujours suspecte d' arrière-pensée . Comprenez ceci, dites votre avis. Je le suivrai. écrivez : amenez les enfants, je partirai dimanche matin. écrivez : n' amenez pas les enfants, j' attendrai. V H. à François-Victor. Bruxelles, 26 août. Mon Victor, je suis triste de ne pas t' avoir ici ou de ne pas être avec toi là-bas. Tout commence à se rebrouiller. Bonaparte surnage presque, la crise devient étrange. Nous observons, prêts à partir, à la condition pourtant qu' on ne puisse pas dire que nous allons au secours de l' empire. Sauver la France, sauver Paris, perdre l' empire, voilà le but. Je m' y dévouerai, certes. Détails curieux : les journaux anglais disent que je suis à Paris, les journaux belges disent que j' y vais comme garde national. Berru vient de m' apporter des journaux qui parlent de cela ; l' un d' eux, Paris-journal, dit : " le bruit court que Victor Hugo demande à être incorporé dans la garde nationale ; reste à savoir si cela lui sera accordé. " on vient de me dire que si je vais à Paris je serai arrêté. Je n' en crois rien et cela ne m' empêchera pas d' aller à Paris le jour où Paris sera menacé par les suites d' un Waterloo et en danger de mort. Partager la mort de Paris, ce serait ma gloire. Mais ce serait une fin grande et je crains que tous ces hideux évènements n' en aient une petite. Celle-là, je ne veux pas la partager. La Prusse s' arrêtant, une paix honteuse, un démembrement, un compromis, soit avec Bonaparte, soit avec les D' Orléans, j' aurais horreur de cela, et si le peuple ne bouge pas, je rentrerai en exil. Je t' embrasse tendrement. Lis à Meurice cette lettre et dis-lui de te lire celle que je lui écris. Toutes mes lettres vous sont communes ainsi qu' à notre cher et vaillant Auguste. à Paul Meurice. Bruxelles, 1 er septembre. On me dit de ne pas m' user, de me garder pour un moment suprême ; mais ce moment suprême viendra-t-il ? Votre belle et douce lettre m' arrive p268 et m' émeut jusqu' à l' attendrissement. Vous terminez par une question. Je ne puis confier ma réponse à la poste, mais Jules Claretie vous la portera de vive voix. Il est ici depuis hier, il a déjeuné et dîné avec moi ; en rentrant à Paris il vous dira ce que j' ai dit. J' aime, et vous aimez aussi ce jeune esprit où il y a tant de coeur. Il vous répétera mes paroles. Vous verrez à quel point je suis prêt, mais je ne veux aller à Paris que pour un seul cas et pour une seule oeuvre, héroïque celle-là. Paris appelant la révolution au secours. alors j' arrive. -sinon, je reste. Certes, j' ai foi au résultat final. Je n' ai jamais cru à la France plus qu' en ce moment. Elle fera son oeuvre, la république continentale, puis s' y dissoudra. Il ne peut sortir de cette guerre que la fin des guerres, et de cet affreux choc des monarchies que les états-Unis d' Europe. Vous les verrez. Je ne les verrai pas. Pourquoi ? C' est parce que je les ai prédits. J' ai, le premier, le 17 juillet 1851, prononcé (au milieu des huées) ce mot : les états-Unis d' Europe. donc, j' en serai exclu. Jamais les Moïses ne virent les Chanaans. Tre lettre m 4 a fait venir les larmes aux yeux. Comme vous m' aimez ! Et comme je vous aime ! Oui, je crois comme vous que la réapparition du rappel eût été utile. En ce moment-ci, être démocrate c' est être patriote. Défendre Paris, c' est défendre le monde. homo sum, donc je défends Paris. Que je voudrais vous voir ! Charles, Claretie et Frédérix partent en ce moment pour Virton. On se bat tout près de là, à Carignan. Ils vont voir, de la bataille, ce qu' ils pourront. à Hippolyte Lucas. 15 septembre. Cher confrère, je reconnais là votre vieille et forte amitié. Je vous remercie du fond du coeur ; je tiens en réserve votre offre excellente pour ma bru et pour mes deux petits-enfants. Quant à moi, je suis venu à Paris p269 pour des devoirs suprêmes, et j' ai l' intention de peu me ménager. Je ne ferai pas au bombardement l' honneur de me déranger pour lui. Merci pour mon petit Georges et ma petite Jeanne. Je serre votre vaillante et cordiale main. Victor Hugo. à Nadar. 23 septembre. Je reçois votre lettre excellente en retard. Mais l' occasion se représentera, j' espère. Si le gouvernement voulait, il n' aurait qu' à se servir de mes deux appels aux allemands et aux français. Distribués par vos ballons, ils seraient très utiles. Tous nos exemplaires sont épuisés, et le papier nous manque. Le gouvernement en a, dites-le lui, qu' il fasse tirer à des millions d' exemplaires et distribuer (par vous, du haut du ciel) ces deux appels aux deux peuples, l' effet sera, je crois, incalculable. Si vous le pouvez, dites-le à qui de droit. -je presse vos vaillantes mains. Victor Hugo. au général Trochu. Paris, 25 septembre. Général, un vieillard n' est rien, mais l' exemple est quelque chose. Je désire aller au danger et je veux y aller, sans armes. On me dit qu' un laissez-passer signé de vous est nécessaire. Je vous prie de me l' envoyer. Croyez, général, à toute ma cordialité. Victor Hugo. à Madame Jules Simon. vendredi matin octobre. Puisque vous me laissez le choix du jour, je choisis le plus proche, et demain soir samedi à 6 h et demie. Je serai bien heureux de recevoir M Jules p270 Simon à notre cantine de famille de la rue de Rivoli. Nous n' aurons qu' un de vos fils, et nous ne vous aurons pas, ceci tempérera notre joie ; mais je comprends vos tristesses et je m' incline. Mon ambition serait de m' approcher de votre mari par l' intelligence et de vous par le coeur. Je mets à vos pieds mes plus tendres respects. Victor Hugo. à Nadar. lundi 17 octobre. Je ne demande pas mieux que de monter au ciel par vous. Merci. ex imo corde. V H. à Jules Claretie. 17 octobre. Mon éloquent confrère, votre débâcle est un mélange d' histoire et de prédiction ; présent et avenir mêlés. Je lis ces nobles pages à travers toutes mes émotions et tous mes devoirs ; je les prends, je les quitte, je les reprends ; j' en sors charmé, j' y reviens avide. Vous savez comme j' aime votre talent, votre style, votre foi, votre vaillance. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 22 octobre. Je prie M Auguste Vacquerie de vouloir bien remettre pour les victimes de la guerre sur l' argent de la souscription des îles de la Manche, déposé par moi entre ses mains, la somme de cinq cents francs à Madame Paul Meurice. Victor Hugo. p271 au directeur du siècle. Monsieur le directeur du siècle , les châtiments n' ont jamais rien rapporté à leur auteur, et il est loin de s' en plaindre. Aujourd' hui, cependant, la vente des cinq mille premiers exemplaires de l' édition parisienne produit un bénéfice de cinq cents francs, je demande la permission d' offrir ces cinq cents francs à la souscription pour les canons. aux électeurs du xve arrondissement. 5 novembre. Midi. Je suis profondément reconnaissant de l' honneur que me fait le quinzième arrondissement en pensant à moi, je remercie mes vaillants et chers concitoyens, mais j' ai déjà décliné et dû décliner plusieurs candidatures que m' ont offertes d' autres arrondissements. Je suis absolument résolu, à moins d' incidents inattendus, à n' accepter en ce moment aucune fonction. Dans les graves conjonctures où nous sommes, je me fais une loi d' effacer ma personnalité, pour mieux remplir, dans toute leur plénitude, les humbles et grands devoirs du citoyen. Victor Hugo. à Paul De Saint-Victor. 7 novembre. Cher grand écrivain, je viens de lire votre page magnifique sur les châtiments . Laissez-moi vous écrire ce que je vous ai dit déjà, combien je vous honore et je vous aime. Gloire à vous qui avez toujours tenu haut le drapeau de l' idéal. Je vous remercie. Victor Hugo. Si vous voyez avant moi Madame Lia Félix, félicitez-la de son grand succès et de son grand talent. p272 à Jules Simon. lundi soir 21 novembre. Cher confrère et cher ministre, je veux donner au peuple une fête républicaine, lui offrir gratis une lecture des châtiments dans la salle de l' opéra que l' empereur souillait et que le peuple glorifiera. Vous êtes un noble esprit et un grand coeur. Vous m' y aiderez. La société des gens de lettres, dont nous sommes tous deux présidents honoraires, attend cela de nous. On me parle des objections de M Perrin, démissionnaire. M Perrin et ses objections sont de peu de poids devant le peuple et devant le devoir républicain. Je vous remercie d' avance de l' ordre immédiat que vous donnerez. Votre ami. Victor Hugo. à Noël Parfait. jeudi, midi novembre. Mon cher poëte, je vous remercie de la loge. Je n' y puis aller, vous le savez, mais vous aurez une spectatrice bonne et charmante, Madame Paul Meurice. -quant à la double représentation Châteaudun et canon , nous sommes d' accord. Peu m' importe le théâtre. Je tiens au dimanche, pour avoir le plus d' argent possible, pour les veuves et pour le canon, qui, hélas, fera des veuves, mais prussiennes. Nous donnerons donc, deo volente, ces deux soirées deux dimanches de suite, au théâtre-français. Votre théâtre jouera, avec M Charpentier, bien heureux d' être le fiancé de Mlle Favart, le 5 e acte d' Hernani , et vous y ajouterez le 5 e acte de Lucrèce Borgia joué par Mme Laurent. Je pense que m' acceptant sous la forme Hernani , vous m' accueillerez sous la forme Lucrèce Borgia . -et nous ferons deux bonnes actions. à vous cordialement. Victor Hugo. p273 à Edgar Quinet. 7 décembre. Mon illustre ami, votre belle et noble lettre est une émotion pour moi. J' y sens votre main serrant la mienne. à bientôt. Mettez-moi aux pieds de votre généreuse et charmante femme. tuus. Victor H. à Monsieur E De Biéville. jeudi 22 décembre. Mon cher et cordial confrère, vous avez écrit sur Napoléon le petit une page éloquente que le rappel a reproduite. Je serais heureux de vous serrer la main. Si vous n' avez pas peur d' un dîner de famine, vous seriez bien aimable de venir vous asseoir à ma cantine, pavillon De Rohan, r Rivoli 172 après-demain samedi à 6 h et demie. Votre ami. Victor Hugo. à Joseph Magnin. 29 décembre. Monsieur et cher ministre, je vous demande une exception, mais je vous la demande pour une exception. T Gautier est, comme poëte, comme écrivain, comme critique, comme artiste, un des hommes qui honorent notre temps. S' il s' adressait à vous directement, vous feriez ce qu' il désire ; il me croit un crédit qu' il a, certes, plus que moi ; mais puisqu' il le veut, je vous fais sa demande. La voici : Gautier a un cheval, ce cheval est réquisitionné, Gautier l' aime, et p274 vous prie de l' épargner. Le cheval est chez M Deligne, avenue Malakoff, 16. Vingt-quatre heures de sursis sont accordées. Un mot de vous suffit pour changer ce sursis en grâce. Ce mot, vous le direz ; et en le disant, vous sauverez une vie et vous ferez plaisir à deux poëtes, Gautier et moi. Je vous remercie d' avance par mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. 1871 T 3 à Edgar Quinet. 8 janvier. Cher Quinet, les bombes tombent chez vous, je les attends chez moi. Je ne crains rien pour vous qui êtes un de ceux sur qui Dieu veille, mais j' ai besoin de vous envoyer mon plus tendre serrement de main, ainsi qu' à votre noble femme. tuus. Victor H. à Auguste Vacquerie. 6 février. Cher Auguste, je vais faire le relevé des chiffres de notre pauvre caisse de secours, n' osant pas vous donner la peine de le faire. Je ne sais plus trop où elle en est, mais mes petites paperasses sont en règle. Dans tous les cas, je ne crois pas grever trop le reliquat en vous priant de remettre 20 francs sur cet argent des victimes de la guerre à la personne qui vous portera ce mot. à vous. Victor Hugo. à Paul Meurice. Bordeaux, 18 février. Cher Meurice, voici ma première minute de loisir, elle est pour vous, pour Madame Meurice, pour Auguste Vacquerie. Ah ! Que vous me manquez p275 tous ! Vous manquez à mon coeur, vous manquez à ma conscience, vous manquez à mon esprit. Jamais je n' ai eu plus besoin de vous qu' en ce moment où je ne vous ai plus. Je ne sais si cette lettre vous parviendra. Le caprice prussien est impossible à prévoir aussi bien qu' à limiter. Enfin, nous voilà ici. Rude voyage. Victor vous a écrit et vous l' a conté. Arrivés ici le 14 à deux heures, pas de logis, tous les hôtels pleins ; à dix heures du soir nous ne savions pas encore où nous coucherions. Enfin nous sommes sous des toits, et même chez des hôtes sympathiques. Ne chambre coûte 300 francs par mois. Maintenant, de vous à moi, la situation est épouvantable. L' assemblée est une chambre introuvable ; nous y sommes dans la proportion de 50 contre 700, c' est 1815 combiné avec 1851 (hélas ! Les mêmes chiffres un peu intervertis), ils ont débuté par refuser d' entendre Garibaldi qui s' en est allé. Nous pensons, Louis Blanc, Schoelcher et moi, que nous finirons, nous aussi, par là. Il n' y aura peut-être de ressource, devant les affreux coups de majorité imminents, qu' une démission en masse de la gauche, motivée. Cela resterait dans le flanc de l' assemblée et la blesserait peut-être à mort. Nous avons réunion de la gauche tous les soirs. Nous faisons, Louis Blanc et moi, d' énormes efforts pour grouper la gauche. Beaucoup d' entente et une forte discipline nous permettront peut-être de lutter. Mais obtiendrons-nous cette entente ? Pas un journal pour nous. Nous sommes en l' air. Aucun point d' appui. le rappel publié ici rendrait d' immenses services. Un de vous devrait venir. Pour juger cette situation, il faut la voir. De loin, vous ne vous en doutez pas. Que je suis loin de ces charmants jours de votre hospitalité ! J' avais des bombes au-dessus de la tête, mais j' étais près de votre coeur. Toutes nos mains pressent la vôtre. Mettez mes plus tendres respects et ma reconnaissance sans bornes aux pieds de Madame Meurice. Mon adresse est : 37, rue de la course. 19 février. J' ajoute quelques lignes en hâte. Vous savez que le peuple de Bordeaux m' a fait le lendemain de mon arrivée une ovation magnifique. Cinquante mille hommes dans la grande-place ont crié : vive Victor Hugo. le lendemain, l' assemblée a fait garder militairement la grande-place par de l' infanterie, de la cavalerie et de l' artillerie. Comme j' avais crié : vive la république, et que le peuple avait multiplié ce cri par cinquante mille bouches, p276 l' assemblée a tremblé. Elle s' est déclarée insultée et menacée. Cependant je n' ai pas soulevé d' incident. Je me réserve pour le jour décisif. C' est l' avis de la réunion de la gauche, où siègent Louis Blanc, Schoelcher, Joigneaux, Martin-Bernard, Langlois, Lockroy, Gent, Brisson, etc., et qui m' a nommé son président. Cette réunion se tient tous les soirs rue Lafaurie-Monbadon, 77. Hier, on a agité des questions très graves : le futur traité Thiers-Bismarck, l' intolérance inouïe de l' assemblée, le cas probable d' une démission en masse. On croit l' assemblée capable de ne vouloir entendre aucun orateur de la gauche sur le traité de paix. Il va sans dire que je remplirai là les suprêmes devoirs. Ce matin, le président du cercle national de Bordeaux est venu mettre ses salons à ma disposition. La sympathie de la ville pour moi est énorme. Je suis populaire dans la rue et impopulaire dans l' assemblée. C' est bon. Et je vous serre dans mes bras. au même. 1 er mars, 9 heures du soir. Je viens de parler. Je vous écris. J' entends crier dans la rue un journal du soir la tribune . Je l' envoie acheter. Il y a un compte rendu sommaire de la séance. J' y coupe ceci : M Victor Hugo déclare dans une magnifique improvisation qu' à ses yeux la paix même telle qu' on la présentait n' était pas honteuse pour la France, mais qu' elle était infâme pour la Prusse qui, en abusant ainsi d' une victoire obtenue par les plus vils moyens, se déshonorait aux yeux du monde et de l' histoire. Je vous envoie ces lignes. Elles ne résument pas du tout mon discours. Lisez-le au moniteur . Je crois que vous jugerez utile de le reproduire ainsi que celui de Louis Blanc. Vous serez frappé de la différence d' accueil que p277 nous fait la droite. Elle me hait, mais je l' ai fermement matée. En somme, très grand effet sur l' assemblée, qui sera, je crois, plus grand sur la France. au même. 2 mars matin. le rappel m' arrive enfin, depuis quinze jours je n' en avais pas aperçu un numéro. C' est une joie dans notre groupe. Je coupe dans le moniteur mon discours et je vous l' envoie avec les paroles polies, mais bêtes, de M Tachard. Il ne m' a pas compris. En revanche, vous verrez combien j' étais d' accord avec ce que vous et Vacquerie écriviez dans le numéro du 1 er mars. (entre nous, la gauche est en miettes. J' aurais voulu une démission en masse après le vote infâme du traité. Impossible. J' en viendrai probablement à ma démission isolée. Conseillez-moi, mais vite.) tuus. V. Charles est assez gravement souffrant depuis 10 jours. au même. 8 mars, 4 heures. Cher ami, évènement. L' assemblée et la ville sont en rumeur. Je viens de donner ma démission. Voici comment et pourquoi. Garibaldi a été nommé dans je ne sais plus quel département. Le rapporteur est monté à la tribune et a proposé l' annulation de l' élection, vu que Garibaldi n' est pas français . Applaudissements violents de la droite. Le président a dit : je mets l' annulation aux voix. Personne ne demande la parole ? J' ai dit : si ! Moi. Profond silence. J' ai bien parlé (vous verrez mes paroles dans le moniteur ). Mais la droite était furieuse. Elle a insulté Garibaldi. Alors j' ai dit : Garibaldi est le seul des généraux français engagés dans cette guerre qui n' ait pas été vaincu. -là-dessus, épouvantable tempête. Cris : à l' ordre ! Dans un p278 intervalle entre deux ouragans, j' ai dit : je demande la validation de l' élection de Garibaldi . Cris plus effroyables encore : à l' ordre ! à l' ordre ! Nous voulons que le président rappelle M Victor Hugo à l' ordre ! -tumulte et orage inexprimablement furieux. J' ai fait de la main un geste. On s' est tu. J' ai dit : -je vais vous satisfaire. Je vais même aller plus loin que vous (profond silence). Il y a trois semaines vous avez refusé d' entendre Garibaldi. Aujourd' hui vous refusez de m' entendre, cela me suffit. Je donne ma démission. L' effet a été immense. Ils sont consternés. Vous aurez demain la chose in extenso dans le moniteur . à vous ex imo . V H. à Paul Meurice et à Auguste Vacquerie. 14 mars. Chers amis, je n' y vois pas, j' écris à travers les larmes ; j' entends d' ici les sanglots d' Alice, j' ai le coeur brisé. Charles est mort. Hier matin, nous avions déjeuné gaîment ensemble, avec Louis Blanc et Victor. Je donnais le soir un dîner d' adieu à divers amis, au restaurant Lanta, à huit heures. Charles prend un fiacre pour s' y faire conduire, avec ordre de descendre d' abord à un café qu' il indique. Il était seul dans la voiture. Arrivé au café, le cocher ouvre la portière, et trouve Charles mort. Il avait eu une congestion foudroyante suivie d' hémorragie. On nous a rapporté ce pauvre cadavre que j' ai couvert de baisers. Depuis quelques semaines, Charles était souffrant. Sa bronchite, gagnée à faire son service d' artilleur au siège de Paris, s' était aggravée. Nous comptions aller à Arcachon pour le remettre. Il aurait bu de l' eau de pin. Nous nous faisions une joie de passer là en famille une ou deux semaines. Tout cela est évanoui. Ce grand Charles, si bon, si doux, d' un si haut esprit, d' un si puissant talent, le voilà parti. Hélas ! Je suis accablé. p279 Je vous ai envoyé une dépêche. Quand ce mot vous arrivera, je pense que Victor sera en route pour revenir à Bordeaux. Je veux emporter Charles. Nous le mettrons à Paris avec mon père ou à Villequier avec sa mère. Aimez-moi. V. à Madame Edgar Quinet. 15 mars. Bordeaux. Madame, vos paroles me pénètrent comme une lumière. Vous êtes la grande compagne d' un sublime esprit. Je suis accablé de douleur. Les coeurs comme le vôtre sont le point d' appui de ceux qui souffrent. Aimez-moi. J' embrasse Quinet. Je suis à vos pieds. Victor Hugo. à Paul Meurice et à Auguste Vacquerie. 17 mars. Chers amis, Barbieux part et vous portera ce mot. Il nous précédera d' un jour. Nous partirons demain vendredi 18 et nous serons à Paris samedi 19, vers midi. Nous arriverons avec le cercueil de ce doux et grand bien-aimé. Je voudrais le déposer près de mon père. Il y a de la place, celle que je me réservais. La tombe de mon père est au père-Lachaise. Il faudrait qu' elle fût ouverte et toute prête. Voulez-vous, mes admirables amis, vous charger de tout cela ? Corbillard, voitures, etc. Le corbillard nous attendrait à la gare d' Orléans, ainsi que les voitures, et nous irions droit au cimetière. Voilà trois nuits que je n' ai dormi. Je vous embrasse, chers, chers amis. V H. à Jules Janin. Paris, 20 mars. Vous vous souvenez, vous m' aimez. C' est un rayon dans mon deuil. Le fils tout petit prenait votre main dans la sienne ; le père vieux appuie son p280 coeur sur votre coeur. Je suis accablé, mais debout. Cette vie n' est qu' un commencement, j' attends la fin. Cher vieil ami, je vous aime bien. V. à Madame édouard Bertin. 20 mars. Je pars, madame, je vais à Bruxelles pour la liquidation de cette jeune communauté. Ce nid si vite brisé. Vous savez comme j' aime édouard, comme je vous aime, comme j' aime Mademoiselle Louise. Je vous remercie de votre douce lettre. Mon coeur saigne et vous bénit. Vous avez tous été charmants pour son enfance. Je me mets à vos pieds, madame, et j' embrasse mon vieil ami édouard. V H. à Paul Meurice et à Auguste Vacquerie. Bruxelles, dimanche 26 mars. J' ai enfin un moment pour respirer, et je vous écris. J' ai trouvé ici les affaires de mes pauvres petits dans le plus déplorable état. Le passif égalera au moins l' actif. Demain le conseil de famille ( provisoire, vu la présidence d' un juge de paix étranger) se réunit chez moi. On nommera le subrogé tuteur provisoire , et l' on autorisera l' ouverture de l' inventaire. Un seul créancier, M Conaës, arrive avec une créance de 16790 fr. Cher et doux ami, je vous accable de mes affaires, au moment où vous avez sur les bras les affaires publiques. Nous n' avons ici que des communications intermittentes avec Paris. Les lettres arrivent en retard, les journaux, peu. M' envoyez-vous le rappel ? Je n' en ai pas reçu un numéro. Hier, cela semblait très grave ; aujourd' hui on dit Paris calmé. Je voudrais causer de tout cela avec vous. Il y aurait une situation intermédiaire à prendre ; l' intermédiaire d' aujourd' hui p281 serait l' arbitre de demain. Je pense que le rappel a dû prendre position dans ce sens. De grandes fautes ont été faites des deux côtés. Du côté de l' assemblée, ces fautes sont des crimes. Comment la gauche a-t-elle laissé passer sans protester le rapport demandant l' adoption du projet infâme qui rétablit sur leurs sièges les quinze misérables juges, Devienne en tête ? Je comptais, moi, parler là-dessus. Ah ! Quand les cinq milliards seront payés et les prussiens partis, la vraie situation commencera. -nous aussi, nous aurons un arriéré à réclamer de cette inepte et coupable assemblée. -ajournons jusque-là. -du fond de mon chaos de formalités et d' ennuis je vous envoie mon plus tendre embrassement. ex imo. je me mets aux pieds de Madame Meurice. Ces dames l' embrassent et aspirent au retour. Est-il donc impossible que le rappel nous parvienne ? aux mêmes. Bruxelles, 18 avril. Chers amis, nous sommes ici toujours en proie à la liquidation de Charles, qui se soldera d' une façon bien onéreuse. les misérables, je l' espère, aideront un peu. Vous, là-bas, vous continuez d' être admirables. Voici encore une chose que j' ai faite. On me dit qu' elle peut être utile et qu' il faut vous l' envoyer. Je la crois utile en effet, mais je subordonne, comme toujours, mon avis au vôtre. Décidez s' il faut publier cela, et à quel moment. pas de représailles me semble un cri nécessaire. La commune, chose admirable, a été stupidement compromise par cinq ou six meneurs déplorables. Serez-vous assez bons pour annoncer que ces trois pièces : un cri, pas de représailles, dans le cirque, font partie d' un demi-volume que je publierai bientôt sous ce titre : Paris combattant (question : aimeriez-vous mieux : Paris héroïque ? ). Les deux guerres seront dans ce livre, la guerre étrangère où j' ai été présent, la guerre civile dont j' ai été absent. Le livre sera comme un compartiment actuel de la légende des siècles . Plus Paris semble tomber, plus je le relèverai. p282 Je remets tout ceci en vos mains. Plus mon vieux coeur. Chers amis, je ne vous aimerai jamais assez. V. Nous avons ici M Ernest Lefèvre qui, dans notre deuil, nous donne cette joie de dîner avec nous tous les jours. Ah ! Nous parlons de vous ! à Paul Meurice. 4 mai. Cher Meurice, vous savez ma foi absolue en vous deux, lisez ceci. Si vous ne le croyez pas publiable, mettez la chose dans votre poche, et n' en parlez même pas à Auguste. Si vous avez doute, consultez-vous tous les deux, et décidez. -ce que fera votre duumvirat sera bien fait. -cette chose sera dans Paris combattant ; ce n' est pas une raison pour que le rappel l' insère ; vous traversez un moment dont vous êtes seuls juges, le voyant de près. Dans Paris combattant, les vers auront sur eux le reflet colorant de tout le livre ; dans le rappel, ils ne l' auraient pas. Cependant, comme je propose nettement de mettre la statue du peuple sur la colonne à la place de la statue de Bonaparte, cela, ce me semble, leur donne toute justice et toute justesse. -ce que je vous demande, c' est de ne prendre conseil, moi mis de côté, que de ce que vous croirez le mieux. Publiez, ou ne publiez pas, ce sera bien. Ah ! Quand vous verrai-je, doux ami ? Mettez mes plus respectueux et mes plus absolus dévouements aux pieds de Madame Meurice. Je baise ses belles mains et je serre vos mains vaillantes. à bientôt, j' espère. Je ne me sens pas utile, sans quoi il va sans dire que je serais à Paris. tuus. V. La commune ! Quelle belle chose cela eût pu être en face de cette odieuse assemblée ! Mais, hélas ! Il y a une pauvre et honnête fille qui meurt de faim. Je l' ai empêchée de se jeter à l' eau. Elle demeure rue st-Benoît, impasse st-Benoît, n 8. Voulez-vous être assez bon pour lui faire remettre 50 francs de ma part. Elle s' appelle Mlle Montauban. Elle a été actrice. Si on pouvait la caser dans les misérables cela serait bien. p283 à Jules Janin. Vianden, 11 juin. Merci cher poëte, votre lettre éloquente me touche vivement. Vous avez raison de me féliciter. J' ai fait mon devoir. Je suis chassé et content. Vous êtes assez bon pour souhaiter mon portrait, mais je ne l' ai pas. Et ici il n' y a pas de photographes. C' est un pays magnifique et sauvage où la chambre noire, le chlorure d' or et le nitrate d' argent sont inconnus. Le soleil, dans ce vallon un peu farouche, fait des fleurs et des fruits, et ne copie pas les hommes. Quand vous reverrai-je ? Bientôt, j' espère. Tout notre groupe vous envoie sa meilleure cordialité, et je salue votre noble esprit. Victor Hugo. à Paul Meurice. Vianden (Luxembourg), vendredi 19 juin. Votre lettre ! Votre liberté ! Nous avons eu un éblouissement de joie. Tout notre petit groupe a brusquement rayonné au milieu du grand deuil où nous sommes, patrie et famille. Oh ! Oui, venez vite. Nous avons à parler de tout. Victor excursionne, mais reviendra pour vous. Nous allons nous retrouver ensemble dans ce Vianden où, à chaque pas, je pensais à vous ; mon expulsion ne songeait qu' à votre prison. Quel bonheur de vous revoir. J' ai beaucoup travaillé. Tout s' est sinistrement agrandi. Je crois que cela fera bien en volume. Paris combattant ne suffit plus ; le livre s' appellera l' année terrible . Il commencera par turba et finira, après avoir traversé la chute de l' empire et l' épopée des deux sièges, par la catastrophe actuelle, d' où je ferai sortir une prophétie de lumière. Oui, notre avis est qu' il serait bon de faire tout de suite reparaître le rappel . Venez, mon doux et cher conseiller, veni spiritus ! si vous pouviez p284 venir plusieurs , vous savez ce que je veux dire, comme ce serait charmant ! On est très bien ici pour 6 francs par jour. Dites-le aux amis. Mme Meurice a été admirable ; parbleu ! Je le crois bien ! Je me mets à ses pieds. Que je serais heureux de la voir ! Tout notre groupe vous embrasse éperdument, elle et vous. Grand esprit, grand coeur, doux frère et doux maître, je vous aime. Oui, j' ai bien fait de protester, et j' ai arrêté net la lâche reculade du gouvernement belge. Il admet maintenant les vaincus. Aussi j' ai écrit de lui (dans ma lettre finale) : il m' a expulsé, mais il m' a obéi. avez-vous lu cette lettre ? Que de choses à vous dire ! Je vous embrasse, je vous embrasse. Arrivez ! au même. Vianden. hôtel Koch, 1 er juillet. Victor est revenu hier, venez, et la famille sera complète. Vous aurez, vous et Madame Meurice, chacun une chambre, à l' hôtel de Luxembourg ou chez M Pauly Strasser, bourgmestre, l' hôtel Koch étant plein. (je loge moi-même dans une maison à côté.) vous resterez avec nous le plus longtemps possible, et vous me permettrez de vous inviter à déjeuner et à dîner tous les jours, et tout le temps de votre séjour. Que de choses à nous dire ! Les journaux publient une liste radicale commençant ainsi : Victor Hugo, Gambetta... -mais... enfin nous causerons. M Le Bailly éditeur, a dû vous remettre 100 fr pour moi, prix d' une autorisation qu' il m' a demandée pour vieille chanson du jeune temps . L' institut a-t-il payé ce semestre ? Je n' oublie pas la traite de 1000 fr que j' ai souscrite au rappel . Encore bien des choses à régler. Quel besoin de vous voir ! Et quelle joie ! Doux ami, je vous serre dans mes bras. Tous nous vous crions : venez vite ! V. au même. Vianden, 29 juillet. J' accepte votre offre excellente pour cette traite de 1806 fr. C' est là une de ces tuiles comme il n' y en a que trop dans la liquidation de mon bien-aimé p285 Charles. N' importe. Je ferai face à tout. En attendant, ex imo corde, merci. J' espère être en mesure de vous envoyer demain ce que vous me demandez pour le volume actes et paroles , à cela près de quelques pièces. La lettre adressée à vous et à Auguste ne sera pas la conclusion, vu qu' elle a pour date mai . Que dites-vous de l' affaire inouïe des tableaux du louvre volés par Victor, recélés par moi ? La farce du 27 mai est presque arrivée à la tragédie, celle-ci dépasse la comédie. Je ne croyais pas qu' il y pût avoir quelque chose au-dessous de la magistrature française. Hé bien, il y a la magistrature belge. Quelle éclipse que votre départ ! Comme nous vous aimons ! Comme je vous aime ! V. Ces dames embrassent tendrement Madame Meurice. Mettez-moi à ses pieds. à bientôt. Oui, si cela durait, il faudrait mettre ces gens en demeure de vous laisser reparaître. au même. 1 er août. Voici tout le fascicule qui contient l' incident belge. J' ai tâché de ne mettre que le nécessaire. J' ai ôté le nom de La Cecilia, vu sa réclamation. Ce qui me reste à donner pour compléter le volume fera à peu près autant de matière que ce fascicule. Un peu plus peut-être. Cher doux ami, je vous serre dans mes bras. tuissimus. p286 au même. Vianden, 5 août. Je commence par vous remercier. Je vous rends grâces de parer encore cette tuile de 1711 fr. Je crains que dans tout cela il n' y ait beaucoup de billets de complaisance . Si vous saviez qu' à Bruxelles, et à une seule personne, M Conaës (lisez Connas ) j' ai dû payer pour 16000 fr de ces billets. -enfin j' obéierai à tout. Je paierai tout, et, ô ma providence, je vous dis merci ! Passons à notre spirituel et cher Blum. Vous savez comme je l' aime. Mais que faire ? le journal des débats m' a récompensé de toutes mes cordialités de vieil ami par la plus complète hostilité. La dignité m' oblige, en attendant réparation, à répondre à l' hostilité au moins par la froideur. Puis-je demander quelque chose à ces amis ennemis ? évidemment vous répondrez non. Quant à m' adresser directement au préfet de la Seine, c' est moins possible encore. Vous-même m' avez conseillé dans ce que je voulais faire pour Rochefort, de garder vis-à-vis le gouvernement un escarpement absolu. Dites tout cela à notre ami Ernest Blum ; il sera le premier à comprendre les nécessités de ma situation. N' est-ce pas votre avis ? Mais ce que je ne puis faire, Louis Blanc le pourrait, et il me semble que par Charles Blanc on réussirait certainement. Pesez tout cela, ô mon admirable ami. Je me mets aux pieds de Madame Meurice. Ces dames l' embrassent tendrement et la remercient. Votre. V. Vous avez dû recevoir mes fascicules belges. à François-Victor. Vianden, 8 août. Mon bien-aimé enfant, tu n' as donc pas reçu, 1 une lettre de Meurice à moi adressée, et à laquelle j' avais mis quelques lignes d' en-tête pour toi. p287 -2 un billet de moi (par Alice) contenant un extrait de journal, et t' annonçant un nouveau billet Charles-Barbieux de 1711 fr payable le 8 août, ce qui fait 3500 fr exigibles en moins de quinze jours. Je te faisais part de tout cela ; et je t' envoyais mon applaudissement car tes deux lettres sont charmantes, Meurice en est ravi, elles ont fait grand effet à Paris, et l' on y a ri de la justice belge comme à Bruxelles on rit de la justice française. -mon Victor, pas de bonheur sans toi. Reviens vite. Nous t' attendons vendredi. Tâche de nous amener M Jean Fontaine. Transmets-lui cette lettre. C' est un noble esprit et un noble coeur. Alice va revenir avec Georges. Nous sommes ici trois coeurs (dont un petit, Jeanne) qui te crions : reviens ! -je t' embrasse tendrement. à édouard Lockroy. Vianden, 10 août (grande date). Cher confrère, Versailles vous a mis en prison, Paris vous met à l' hôtel de ville. C' est bien fait. Quand donc les hommes comprendront-ils que rien n' est bête comme de persécuter ? La persécution est de l' espèce écrevisse ; elle va toujours du côté opposé à celui où elle veut aller ; elle réussit l' avortement ; elle couronne ceux qu' elle veut décapiter. Donc tout est bien. Le conseil municipal de Paris a besoin d' hommes comme vous. Vous y représenterez l' art et le progrès. Vous serez secondé, du reste, je le crois, par le préfet, M Léon Say, que je tiens pour un homme très distingué, intelligent et libéral. Je suis très en froid avec les débats , que possèdent mes amis et que rédigent mes ennemis ; mais cela ne m' empêche pas de rendre justice à M Say. Vous trouverez en lui, je n' en doute pas, beaucoup d' appui pour tout ce qui peut rendre à Paris sa grande et haute splendeur. Le théâtre sera une de vos principales préoccupations. J' entrevois que le théâtre-français va redevenir un théâtre de coterie, ce que du reste il a toujours été depuis quarante ans. La porte-saint-Martin est morte comme Jeanne D' Arc, non pas vierge (vu la biche aux bois et le pied de mouton, etc.) mais martyre. Renaîtra-t-elle ? Le vaudeville existe. C' est un beau théâtre. Il pourrait rendre à l' art et à Paris de grands services, mais il faudrait qu' il fût bien p288 dirigé. Votre ami et le mien, M Ernest Blum, serait, selon moi, l' homme. Vous l' appuierez, n' est-ce pas ? Je ne suis rien et je ne puis rien ; mais vous, qui êtes l' esprit, le talent, le coeur et la volonté, puisque vous avez le mandat, vous aurez à coup sûr, l' influence. Je serais charmé d' apprendre que M Blum a réussi. On n' en trouvera pas un plus spirituel, ni un plus honnête. La république a des amis dans le conseil municipal de Paris. Ils seront, certes, avec vous. Rien qu' au point de vue littéraire, que de grandes choses pourraient faire les hommes chargés de cette immense tutelle municipale de Paris. Les peuples sont libres par la littérature autant que par la politique. Preuve, Athènes. Faites de votre mieux, mon cher collègue d' autrefois, mon cher confrère de toujours. Votre ami, Victor Hugo. à bientôt. â Paul Meurice. Vianden, 10 août. Voici ma lettre à Lockroy pour Blum. Elle va, je crois, au but. Voici ce que j' ai dit à Bordeaux en refusant de monter sur le grand balcon pour parler à l' immense foule de la place. Je vous enverrai plusieurs autres speeches dans les bureaux et dans les réunions de la gauche. Cher ami, n' oubliez pas la lettre de Garibaldi, après la séance du 8 mars. Je ne comprends pas que vous n' ayez pas trouvé dans le fascicule belge mes trois lettres finales. Elles y étaient, toutes les trois sur le même feuillet ; le dernier. Aurait-on ouvert le paquet, bien que chargé ? Il y avait une note de moi sur Kerwyn et Anspach. Que Madame Meurice est bonne ! Quelle charmante attention ! Je vais étudier ces plans si bien faits, avec Alice et Victor qui me reviennent demain. Je travaille. Quel besoin j' aurais d' être près de vous ! On dit que l' état de siège sera levé le 15. le rappel reparaissant ramènerait Victor, et moi par-dessus le marché, mais cette solitude va à mon travail. C' est égal. à bientôt. -à toujours. p289 au même. vendredi, 18. Vianden août. Cher ami, nous comptons partir mardi 22 pour Mondorf. Vous pouvez toujours m' écrire ici ; les lettres me suivront, et dès que nous serons à Mondorf, je vous écrirai. Je profiterai de Mondorf pour mon éventualité de sciatique. -voici, sous ce pli, les en-tête des quatre premières pièces du recueil. Cela doit être sobre, bref, précis, concis. Mais je ne puis aller plus loin sans avoir les pièces sous les yeux. Serait-il possible de m' envoyer les épreuves en placards ? Vous déciderez. J' ai reçu une lettre de la pauvre et honnête Mlle Montauban. Vous avez été bon pour elle. Si Blum réussit, recommandez-la lui. Je la lui recommanderai aussi. Mais vous êtes plus puissant que moi ; c' est tout simple, vous êtes meilleur. Ces dames embrassent tendrement Madame Meurice. Mettez-moi à ses pieds. tuus. V. au même. Diekirch, 23 août. Complication. Le gouvernement belge se décide, sous la pression de l' opinion, à faire semblant d' informer sur le guet-apens nocturne du 27 mai. Je suis ici pour déposer devant le juge d' instruction de Luxembourg, délégué par commission rogatoire du parquet bruxellois. J' ai fait précéder ma déposition d' une déclaration que vous lirez dans les journaux. Je suis absolument de votre avis quant aux vers à insérer. Attendez quelques jours, je vous enverrai une pièce plus immédiatement passionnante que à qui la faute ? Et un peu moins personnelle (et surtout sans noms à retrancher) que expulsé de Belgique . Je crois que ce sera mieux. Cher doux ami, je serai samedi soir à Mondorf, ou du moins à Afflize-Près-Mondorf (sorte de faubourg), hôtel de Paris . Vous pourrez m' écrire là. Que je voudrais vous y avoir comme à Vianden ! Tous ces dérangements me gênent beaucoup, mais je vous enverrai prochainement la suite et la fin du recueil actes et paroles . -quant à des titres pour les divisions, j' hésite un peu, et je vous soumets mon hésitation. N' y a-t-il pas inconvénient à côtoyer le pittoresque ? Il faut que le livre ait l' aspect sévère d' un document. Des chiffres. -quelques titres çà et là, -comme Paris , -puis p290 Bordeaux , -puis Bruxelles , -puis Vianden , indiquant les grandes divisions naturelles du livre, cela ne vaudrait-il pas mieux ? Je vous soumets cela. à bientôt. à toujours. V. M Barbieux m' a en effet prévenu qu' il y avait près de 8000 fr de traites de Charles à payer. Mais sa lettre semblait faire espérer beaucoup de temps pour les échéances. C' est le coup sur coup qui est inattendu, et qui m' embarrasserait gravement si vous n' aviez été là, ô ma providence. au même. 31 août. Altwies. Je rectifie mon adresse. J' habite non Afflize (qui n' existe pas) mais Altwies près Mondorf (Luxembourg). Mon noble et doux ami, je pense bien à vous. On copie les vers que je vous ai annoncés. Vous les recevrez dès que la copie sera faite. (à ce propos, seriez-vous assez bon pour me renvoyer les deux autres pièces afin d' épargner les yeux fatigués de ma généreuse copiste ? ) le docteur Marchal, médecin de ces eaux, lui commande à elle, et me commande à moi une saison entière, à elle pour sa goutte plus intense que jamais, à moi pour ma sciatique qu' il s' agit de consigner à la porte déjà entrebaîllée de cet hiver. Nous ne pourrons donc être à Paris avant le 25 septembre. Du reste, Victor qui suit le traitement hydrothérapique, et moi qui suis le traitement thermal, nous utilisons notre séjour. Hier nous avons vu Thionville, jadis défendu par mon père, et livré par le général bonapartiste de 1870. Rien de plus émouvant pour moi. Voulez-vous être assez bon pour faire jeter cette lettre à la poste ? Nous verrons Metz, et nous tâcherons de voir Strasbourg. Victor prend des notes du plus haut intérêt, dont le rappel profitera. On dit que l' état de siège ne sera pas levé avant le 15 septembre. Oh ! Que je voudrais vous tenir ici pour quelques jours ! Je vous lirais des choses qui vous plairaient, je crois. Je n' ai pas encore reçu les placards du recueil a et p . Mettez-moi aux pieds de Madame Meurice. à vous profondément. V. p291 au même. Altwies, 1 er septembre. Voici la pièce annoncée. Je la croyais absolument sans danger pour le rappel reparaissant ; mais au moment de l' envoyer, je la relis, et j' y trouve peut-être deux ou trois vers scabreux, à moins qu' une vraie liberté ne revienne. Décidez. Choisissez entre ça et expulsé de Belgique . Il va sans dire que vous pourriez faire des retranchements indiqués par des points. Je vous ai écrit hier. Il m' est doux de causer avec vous tous les jours. On ne sait plus que croire ici. Nous continuons de boire de l' eau. tuus. V. au même. 3 septembre. Altwies. Vous savez que j' obéis toujours volontiers à mon premier mouvement, mais vous êtes un tel ami que, toutes les fois que je le peux, je soumets mon émotion à votre jugement. J' ai été remué par les paroles de Jules Favre (affaire Laluyé). à mon avis, il n' a pas pris la question d' assez haut. Il eût dû proclamer ma maxime pro jure contra legem . Il eût dû dire : le faussaire, c' est la loi, qui exige qu' un enfant soit laissé à un faux père. is pater est est monstrueux. Je suis le vrai père. J' ai dit la vérité quand la loi voulait le mensonge. J' accuse la loi. Cela eût été maladroit, mais beau. Il eût perdu son procès devant le tribunal et l' eût gagné devant la conscience. Quoi qu' il en soit, sa situation et ses paroles m' ont touché, et je lui ai écrit. Mais je fais passer la lettre par vous, la voici, jugez-la, et ne l' envoyez que si vous l' approuvez. Vous connaissez les faits mieux que moi qui n' ai même pas lu le factum Millière. Ce que vous ferez sera bien fait. Jetez la lettre à la poste, ou au feu. Je ratifie d' avance votre verdict. Je dois dire que Victor trouve la lettre généreuse, mais en déconseille l' envoi. Décidez. p292 Vous trouverez sous cette enveloppe la suite des placards revus. Vous y trouverez mon discours avec plusieurs interruptions rétablies qui me semblent utiles, notamment les approbations de Thiers et de Dufaure. J' ai retranché ou modifié quelques mots de mes trois appels du commencement. Il m' est arrivé de prendre dans cette prose des choses que j' ai mises dans mes vers où elles sont mieux ; vous les voyez disparaître ici, mais vous les reverrez reparaître là. Ainsi (aux allemands) je remplace : c' est à Paris que l' on sent le battement du coeur de l' Europe par : que l' on sent vivre l' Europe. Vous retrouverez le battement du coeur dans l' année terrible . De même pour les autres changements. Donc ne me désapprouvez pas trop. à bientôt. Nous vous aimons bien. Je prends aujourd' hui ma douzième douche. Après vingt et une, je serai libre. -Dubuffle nous a bien fait rire. -je vous serre dans mes bras. Effusion de nos remerciements à Madame Meurice. J' ai corrigé dans mon discours beaucoup de fautes d' impression du journal officiel . au même. Altwies, 6 septembre. Nous pensons, Victor et moi, qu' il vaut mieux laisser les hommes de l' exil à Lacroix. Seulement nous voudrions voir le traité. Il est à Bruxelles dans les papiers de Charles. Impossible de l' avoir en ce moment. Voulez-vous être assez bon pour prier M Lacroix de nous en envoyer copie ? J' ai fait droit à votre observation sur le rappel des 19 ans d' exil d' une façon que vous approuverez, j' espère. Je vous envoie la feuille 1 re en placard telle que je l' ai retouchée. -il me semble qu' après les sections i, ii, iii, iv, une cinquième serait utile, v, qui remettrait en lumière mes efforts antérieurs de fraternité entre les peuples. Si vous m' approuviez, vous couperiez dans la préface de Paris-guide mes paroles de concorde aux allemands (vers la fin de la préface, je n' ai pas le livre) et dans le rappel (vers le 25 juillet 1870) ma lettre aux femmes de Guernesey . Je vous envoie le texte qui accompagnerait ces citations. p293 Vous trouverez dans ce paquet la section les châtiments remaniée et complétée d' après vos indications et vos conseils. Vous éveillez avec raison mon attention sur les citations du rappel . Si l' on entrait dans cette voie, il faudrait citer mon entrée dans Paris, plus importante que ces représentations, et bien d' autres choses encore. Il faudra citer le rappel , mais quand ce sera nécessaire. Ainsi l' enterrement de Charles , ainsi la citation de mon opinion sur la location des églises ; ainsi (peut-être) la physionomie de l' assemblée dans la séance où j' ai dû donner ma démission ; vous verrez dans la façon dont j' ai disposé la section châtiments que je réduis tout au fait. J' ai retrouvé des lettres (une à Chaudey, qui me semble intéressante) et des chiffres. J' ai pu préciser un certain nombre des représentations dont nos agents dramatiques n' ont pas gardé trace (ils auraient dû pourtant conserver mes signatures renonçant à mon droit d' auteur). Il faudra, n' est-ce pas, clore la division Paris par la citation totale des chiffres pour tous les représentants élus et finir le livre par le chiffre du 2 juillet, après lequel viendra, très courte, ma conclusion. 5 heures du soir. -votre dernière lettre m' arrive. Comme vous me parlez admirablement de ces vers ! Que c' est bon d' être compris par une âme profonde comme vous ! V. La poste va partir. Je n' ai pas le temps de relire la copie. Serez-vous assez bon pour m' envoyer épreuve ? Mais peut-être serai-je à Paris avant le tirage. L' état de siège dure toujours, ce qui, à mon grand regret du reste, nous donne un peu de temps. au même. 15 septembre. La lettre, à vous deux adressée, est à la copie. Le prochain courrier vous la portera probablement. Je vous envoie les i, ii, iii et v de la section p294 Bruxelles . Votre lettre formera la division iv. Je crois que vous trouverez le tout bien arrangé ainsi. Ce volume en somme, bien que composé de documents et de pièces, me paraît, par son enchaînement, avoir un certain intérêt. Je renvoie aux notes sous le titre post-scriptum de l' incident belge , le fait des tableaux de Victor et le simulacre d' instruction contre lequel vous avez lu sans doute ma protestation. Est-il vrai que l' état de siège durera autant que l' absence de l' assemblée ? Si dans ma lettre, à vous deux adressée, et qui résume avec quelques développements tout ce que je vous ai écrit pendant la commune, vous trouviez des choses dangereuses au point de vue de la pseudo-liberté de la presse qui sévit en ce moment, avertissez-moi. Ne voulant pas être jugé sous la république par les juges impériaux, je ne veux pas de procès, et je mettrais des points, je m' exilerais plutôt que de me laisser traduire devant ces gens-là ; je ne dois paraître devant la magistrature de Bonaparte que comme juge. Je l' ai dit, je dois le faire. à vous ex imo . à Jean Aicard. Altwies, près Mondorf, 18 septembre. J' ai tout reçu, la lettre et le livre. Cher poëte, vous êtes une âme douce et haute, et vous avez traduit votre âme dans ce pathétique livre à deux versants, rébellions et apaisements . Vous méritiez de faire ce beau et profond vers qui résume toute la famille des poëtes : les inspirés du beau, les indignés du mal. Vous êtes indigné parce que vous êtes inspiré. Je crois, au rebours de mon grand Juvénal, que c' est l' inspiration qui fait l' indignation. Les coeurs médiocres ignorent les grandes colères. J' ai lu votre livre, si riche en émotions vraies puissamment dites ; je le relirai. Je le porterai à Paris où je vais rentrer, moins applaudi que l' an passé, mais plus fier. Oui, j' ai bien fait ; je le sais. Vous le savez aussi, vous, noble poëte, grand coeur. Vous sentez bien, vous tous, généreux esprits, que je p295 suis avec vous et que ma vieillesse fraternise avec votre jeunesse. Je porte le drapeau, et les coups sont pour moi ; mais la gloire est pour vous. Je vous serre la main, et je vous envoie mon applaudissement le plus ému et le plus cordial, cher poëte. Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 18 septembre 1871. Altwies, près Mondorf. Luxembourg. Chère Mademoiselle Louise, voulez-vous être assez bonne pour remettre ce mot à Madame édouard Bertin. Je baise votre main en silence. Vous savez comme j' aimais édouard, grand talent comme vous, grand coeur comme vous. Sa peinture était soeur de votre musique. Croyons à la vie supérieure et espérons. Tendre et profond respect. V H. à Madame édouard Bertin. 18 septembre 1871. Altwies, près Mondorf. Que vous dire, madame ? Vous perdez un mari, je perds un ami, ma douleur n' a pas la force de consoler la vôtre. édouard était le vieux et bon camarade de mon esprit. La vie avait fini par séparer nos destinées, non nos coeurs. Je crois à une vie ultérieure et supérieure, nous nous reverrons. Ce grand talent sur la terre est à cette heure un grand esprit dans le ciel. Je suis triste ; il n' y a pas d' autres douleurs que celles-là, perdre ce qu' on aime. En perdant édouard, il me semble que je perds quelque chose de moi-même : je songe aux causeries intimes et douces de notre jeunesse ; quel charmant passé évanoui ! Mon fils Victor est absent en ce moment, dès son retour il s' empressera de vous écrire. édouard a été pour lui presque un père, et vous, madame, vous avez été pour lui plus qu' un ange. Je mets à vos pieds mon tendre et profond respect. Victor Hugo. p296 à L Bochet. 22 septembre, Altwies. Cher monsieur, nous recevons le télégramme. Cette condamnation de Rochefort passe tout. Elle me décide à partir sur-le-champ pour Paris. Qu' y a-t-il à faire ? Je le ferai. Dites-le lui. Je suis son ami. J' écrivais il y a quelque temps ces vers qui seront dans mon livre l' année terrible . Montrez-les à Rochefort, il verra que mon vieux coeur est toujours à lui. Petit Georges est un peu souffrant, mais malgré les lenteurs calculées des chemins prussiens, nous espérons être à Paris le 25. Croyez à ma cordialité. Victor Hugo. à Thiers. Paris, 28 septembre. Monsieur le président, j' aurais à vous entretenir au sujet de la condamnation de Henri Rochefort. Je désirerais savoir quel jour et à quelle heure je pourrais avoir l' honneur d' être reçu par vous. Recevez l' assurance de ma haute considération. Victor Hugo. à Paul Meurice. 9 octobre. Cher doux ami, communiquez ceci à Auguste. Ce que vous déciderez sera bien. J' ai capitonné de mon mieux. Je crois que tout est aussi peu accrochant que possible, avec ces atténuations. Jugez souverainement. à vous. ex imo. ai-je besoin de revoir une épreuve ? p297 à Madame Jules Simon. Paris, 18 octobre. Madame, il s' agit d' une bonne action, et vous ne me trouverez pas importun. Je connais votre coeur. M Henry Maret agonise à l' hôpital militaire où il a été durement enfermé. Sa jeune femme au désespoir m' écrit. J' avais écrit pour M H Maret à Mme Lambrecht, mais c' était le 7 octobre et le 8 M Lambrecht mourait ; malheur à contre-coup, car en frappant M Lambrecht, il a atteint M Maret. M Henry Maret a deux petits enfants ; c' est un écrivain d' esprit et de talent, qu' il ne faut pas condamner à mort parce qu' il est condamné à la prison. Son admission dans une maison de santé le sauverait. Je crois me souvenir que M Jules Simon, le jour où il m' a fait l' honneur de dîner chez moi l' an passé, s' y est rencontré avec M Henry Maret. Un mot de vous à M Jules Simon et un mot de M Jules Simon à M Casimir-Perier sauverait M Maret. Il s' agit simplement de remplacer l' hôpital militaire, peu fait pour des écrivains, par une maison de santé. Vous le voudrez, madame ; je n' ai pas besoin de vous en prier ; je me borne à appeler votre attention sur cette jeune femme et sur ces deux petits enfants, et je mets leur douleur et mon respect à vos pieds. Victor Hugo. à Paul Meurice. 30 octobre. Cher ami, voici la lettre. à propos du plébiscite, vous verrez que j' ai, comme toujours, tenu compte de vos observations. Pour une simple lettre, des moins ou des astérisques auraient un peu de prétention ; des blancs conviendraient mieux et suffiraient à marquer les repos et les divisions. Il faudrait donc un blanc de deux lignes ou d' une ligne et demie partout où j' ai mis une barre rouge. Vous m' approuvez, n' est-ce pas ? à vous. ex imo. V. p298 au même. jeudi 4 novembre. Cher Meurice, on peut aller aussi vite qu' on voudra. La fin de la copie est prête. Seulement il me semble inutile de la donner trop tôt pour qu' elle traîne à l' imprimerie. Les 10 premiers mois sont donnés. Il ne me reste à donner que juin et juillet (les plus longs, il est vrai) et l' épilogue (une page). Votre. V. à Paul De Saint-Victor. 5 nov. Que de choses dans votre beau livre. Quelle puissante page que le gros Guillaume ! Et tant d' autres ! -je voudrais causer avec vous. Je vous dirais mes dissidences. Sur la Prusse nous sommes d' accord, sur la commune aussi. Seulement l' assemblée est pire. Vous êtes un noble esprit, toujours tourné vers l' idéal. Nous nous rencontrerons toujours dans la lumière. Je suis votre ami. Victor Hugo. à Monsieur Edme Laurency. 7 novembre. Monsieur, le livre dont vous êtes le publicateur se rattache à cette famille de livres mystérieux dont font partie la bible hébraïque et les autres bibles de l' orient. Les apocryphes , sur lesquels aucun jugement sain n' a encore été porté, sont un des groupes de ce grand ensemble d' oeuvres étranges, mi-partie d' esprit terrestre et d' esprit visionnaire. Tous ces livres, à commencer par le zend-avesta et à finir par le koran , sont acceptés par la science comme sujets d' études, et ils offrent un sérieux intérêt aux poëtes, qui ont pour contemplation l' idéal, et aux philosophes, qui ont pour visées l' infini. à ce double point de vue, je lirai votre livre. Je crois vous l' avoir dit déjà, je crois en Dieu, parce qu' il m' est mathématiquement démontré, et je suis de p299 ceux qui pensent, avec Arago, qu' en dehors des sciences exactes, on ne peut rien affirmer ni rien nier. Cette réserve respectueuse devant le possible est la loi de ma conscience. Je laisse ouverte la porte de ma pensée, et tout rayon y peut entrer ; mais mon oeuvre, que je tâche de faire utile, demeure personnelle, par obéissance même pour l' inconnu qui donne à chacun de nous une fonction sur la terre ; et je sens que j' accomplis le vrai devoir humain en maintenant absolument la liberté solitaire de mon esprit. Je vous remercie de votre honorable dédicace, et je vous offre ma plus cordiale sympathie. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. vendredi soir 10 novembre. Que vous seriez gentil, cher Auguste, de venir dîner avec nous, en étroite intimité, après-demain dimanche, à 7 h, 55, rue Pigalle ! Mettez ma requête aux pieds de Mesdames Lefèvre. Nous les espérons avec vous. Nous vous demanderons de venir ainsi une fois toutes les semaines, avec Ernest Lefèvre quand il sera là. Vous ne nous refuserez pas. C' est si bon de s' aimer de près ! Votre vieux compagnon d' exil. V. à Jules Janin. 10 novembre 1871. Mon éminent confrère, je n' étais pas hier à l' institut, j' y étais pourtant ; ma présence publique vous était inutile ; mais vous savez bien que mon coeur et mon esprit étaient là où l' on vous applaudissait. Je suis fier d' être nommé dans votre noble et beau discours. Vous appartenez à la grande académie historique, composée des seuls noms qui surnagent, très diverse, une pourtant ; vous êtes dans cette légion d' esprits une lumière. Il y a en vous quelque chose d' Horace et quelque chose de Diderot ; on vous écoute comme le premier et l' on vous aime comme le second. Je suis à vous de tout mon coeur. Victor Hugo. p300 à Madame Eugène Garcin. Paris, 14 novembre. Je vous remercie, madame, de m' avoir fait lire votre page éloquente et indignée contre les bourreaux de la terreur blanche. Non, la peine de mort politique ne sera pas rétablie. Cette dernière honte sera épargnée à la France. Malheur à ceux qui relèveraient l' échafaud ! Je fais, madame, le même effort que vous. Quelles que soient les férocités béantes, dans la minute étrange où nous sommes, j' espère que nous leur ferons obstacle, et que la justice, identique parfois à la clémence, prévaudra. Vous avez bien voulu vous souvenir de mon nom, je mets à vos pieds, madame, mes remerciements et mes respects. Victor Hugo. à Paul Meurice. 20 novembre. Cher doux ami, encore un souci que je vous donne. Mais quelle idée avez-vous d' être ma providence ! Cela vous accable d' ennuis. Voici la déclaration à intercaler dans la note relative au dénouement de l' incident belge . Cela fait, le volume est complet, qu' on m' envoie épreuve, et l' on peut paraître. tuus. V. N' êtes-vous pas d' avis qu' il faudrait clicher ce volume ? à Monsieur Léo Neddy. Paris, 26 novembre. Vous me communiquez, en manuscrit, le remarquable travail intitulé : 30 novembre. -Champigny et signé Léo Neddy. Vous me demandez ce que j' en pense, je réponds : publiez-le. Il faut que le jour se fasse sur la déplorable défense de Paris ; cet affreux p301 siège, terminé par une capitulation fatale, se résume en deux mots : peuple héroïque, chefs incapables. Débloquer Paris était possible ; Paris débloqué, c' était la France sauvée. Commencer l' histoire est le devoir des contemporains ; l' achever est le droit de la postérité. Je vous félicite de commencer, et je vous engage à continuer. Victor Hugo. à Paul Meurice. mardi 27 novembre. Cher Meurice, voici ce qu' attend M Mosler. Il m' a semblé qu' il valait mieux séparer ma réclamation et ne pas la mêler à la lettre d' envoi des 4500 fr. Est-ce votre avis ? Il importe que M Aymard ne se dessaisisse des deux traites qu' en recevant le traité de mon fils avec M Lacroix. Nous avons affaire à la mauvaise foi même. Je n' ai absolument rien reçu de l' odéon. à vous profondément. V. à Albert Lacroix. Paris, 20 décembre. Monsieur A Lacroix, éditeur. En vous envoyant la lettre ci-jointe et les deux traites, rachat du livre les hommes de l' exil , je crois devoir vous rappeler que vous avez reçu en dépôt pour moi, il y a trois ans bientôt, la somme de mille francs , payée par l' éditeur allemand, acquéreur de la traduction de l' homme qui rit . Je vous prie de me rembourser cette somme. Vous aurez à décider si, ayant réclamé des intérêts pour les 4000 francs que je vous rembourse au nom de mon fils, il vous convient d' en payer pour les 1000 francs que vous me devez. Agréez mes salutations. Victor Hugo. p302 à Auguste Vacquerie. jeudi soir. Cher Auguste, j' ai cru devoir conseiller à Victor la plus grande cordialité envers un homme qui a écrit sur sa mère et sur notre deuil la page émue que vous connaissez. Vous ne me blâmerez pas. Quelle page poignante et puissante, le meurtrier ! je l' ai lue ce matin, je vais la relire ce soir. à vous profondément. V. 1872 T 3 à Madame veuve Gaston Crémieux. Paris, 13 janvier. Madame, je reçois votre précieux et douloureux envoi. J' avais vu chez mon fils Charles votre vaillant mari. Tous deux sont morts. Vivez pour vos enfants, noble veuve. Je mets à vos pieds mon émotion profonde. Victor Hugo. à Paul De Saint-Victor. 14 janvier. Vous êtes venu, j' ai trouvé votre carte avec un mot, et je n' étais pas là pour vous recevoir, mon éminent et cher confrère ! Que vous seriez aimable de reprendre nos gracieuses habitudes de l' an passé, et de venir quelquefois vous asseoir à notre table de famille ! Si vous ne me donnez pas contre-ordre, p303 je vous attendrai à dîner jeudi 18, à sept heures, rue Pigalle, 55 . C' est là que nous avons dressé notre tente. Maintenant que me voilà un peu hors de l' ouragan politique, je serai bien heureux de causer avec vous de tout ce que nous aimons ensemble, et de faire reprendre à mon esprit un bain d' idéal, d' art et de poésie. Vous viendrez, n' est-ce pas ? Envoyez-moi un bon oui . tuus ex imo. Victor Hugo. Je demeure rue de Larochefoucauld 66 , et je dîne en face, rue Pigalle, 55 . à Madame Zélie Robert. 1 er février. Paris. Ceux qui se plaignent de moi, madame, ont tort et ont raison. On me croit puissant, et je ne le suis pas ; on me croit millionnaire, et je suis loin de l' être. De là des déceptions. Je fais ce que je puis, et ce que je puis est bien peu. J' ai épuisé cette année toutes mes ressources ; j' ai donné depuis un an plus de vingt-cinq mille francs ; qu' est-ce que cette goutte d' eau dans l' immense misère publique ? Rien. Et ce rien est beaucoup pour moi. Donc on a raison, et l' on a tort. Vous, madame, noble femme que vous êtes, vous me rendez justice, et vous savez que je n' épargne aucun effort pour aider, secourir et délivrer ceux qui souffrent. Votre fils m' a écrit ; je m' occupe de lui ; mais, à vrai dire, je ne compte que sur l' amnistie. On va jouer Ruy Blas ; dès que j' en serai débarrassé, je donnerai séance à notre excellent Nadar, car je tiens à vous obéir, madame. Vous êtes tout à la fois une généreuse mère et une charmante femme. Offrez à m votre mari mes meilleurs compliments, et croyez, madame, que je serai bien heureux de ne pas être inutile à votre pauvre jeune fils. Victor Hugo. Je vous envoie tous mes voeux de succès et je mets tous mes hommages à vos pieds. p304 à Hugelmann. réponse. Paris, 7 février. L' obéissance au devoir crée souvent entre les hommes des intervalles que rien ne peut combler. Pourtant je suis de ceux qui ont pour loi le pardon, et jamais je ne découragerai l' effort sincère d' une conscience voulant rentrer dans la vérité et dans la lumière. V H. à Jules Simon. 14 février. Mon éloquent et cher confrère, vous avez magnifiquement parlé de Ruy Blas . Un ami m' envoie le moniteur du 11 février, et je vous écris, ému, je ne vous remercie ni ne vous félicite. On ne remercie pas la conscience, on ne félicite pas la lumière. Vous avez en vous votre triomphe. Je tiens seulement à vous dire que je suis profondément votre ami. Victor Hugo. Mettez tous mes respects et tous mes hommages aux pieds de Madame Jules Simon. à Félix Duquesnel. lundi, 19 février. Mon cher Monsieur Duquesnel, une députation d' étudiants qui vous remettra cette lettre demande à louer une trentaine de places, à la quatrième galerie, vacante encore à cette heure. Ce voeu est bien modeste, j' eusse voulu, vous le savez, et notre traité le dit, donner toute la salle aux écoles, l' état de siège s' y oppose, p305 mais il ne s' oppose pas à ce que désire en ce moment cette jeunesse dont je suis profondément l' ami. J' appuie de toutes mes forces la demande qui vous est faite. Victor Hugo. à Paul De Saint-Victor. 27 février. Cher grand écrivain, je serais presque tenté de vous dire : remerciez-moi. Je vous ai donné l' occasion d' un chef-d' oeuvre. Votre étude sur Ruy Blas est une admirable page d' histoire, de critique et de philosophie. Laissez-moi vous dire que je sens une parenté profonde entre nos deux esprits. Comme vous seriez aimable de renouer nos bonnes habitudes d' il y a un an ! Dans l' idéal où nous habitons vous et moi, il n' y a qu' harmonie et lumière. Et puis j' ai tant de choses à vous dire ! Voulez-vous que notre table de famille vous attende à dîner samedi 2 mars (à sept heures, 55 rue Pigalle). Si vous ne pouvez venir samedi, choisissez vous-même le jour que vous voudrez, et écrivez-le moi. J' aurai tant de bonheur à vous serrer la main. V H. à Félix Duquesnel. 29 février. Mon cher Monsieur Duquesnel, je vous serais infiniment obligé de vouloir bien faire distribuer en mon nom à mm les employés de l' odéon (figurants, contrôleurs, machinistes, etc.) la somme de 500 fr dont je vous envoie le bon ci-inclus. Recevez l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. p306 à Théophile Gautier. 1 er mars. Quel maître vous êtes, cher Théophile ! Quelle prose de poëte ! Quelle poésie de philosophe ! Votre critique a la puissance de la création. J' aime votre noble esprit. Ruy Blas salue le capitaine Fracasse, et vous prie de me faire la grâce de dîner avec moi lundi 4 mars. J' espère un bon oui . Nous vous attendrons à 7 heures, 55 rue Pigalle. Je veux vous remercier, cher grand poëte, par mon plus tendre serrement de main. V H. au comité de la société des gens de lettres. 23 mars. Plusieurs membres de la société des gens de lettres me font savoir qu' ils désirent me porter à la présidence de la société. Je les prie de me permettre de décliner cet honneur. Selon moi, la présidence est inutile ; le comité suffit ; chaque membre du comité présidant à son tour pendant un temps déterminé ; et sous le rapport matériel comme sous le rapport moral, la société des gens de lettres ne pourrait qu' y gagner. Elle ajouterait un progrès démocratique à son éclat littéraire. Je vote, surtout en ce qui me concerne, l' abolition de la présidence. Victor Hugo. à Paul Meurice. 28 mars. Cher Meurice, vous verrez que je n' ai pu donner qu' un bon à tirer . Voulez-vous prendre la peine d' indiquer le chiffre du tirage. Je vous envoie février . J' appelle votre attention sur la pièce intitulée aux rêveurs de monarchie . Y a-t-il assez de liberté de presse pour publier cela ? Un conseil, ô mon admirable ami. p307 à Jules Janin. 28 mars. Votre lettre m' émeut. Qu' elle est éloquente ! J' irai vous voir, vous serrer la main, causer avec vous. Que de choses à vous dire ! Qui eût pu prévoir que l' imbécillité bourgeoise aurait jamais la puissance de mettre un mur entre nous ! Toujours votre ami. V H. à Paul Meurice. dimanche matin. Ma foi, tant pis. J' ai interrompu mes épreuves pour lire votre article si beau, si vrai, si sage, sur l' internationale . Prenez-vous-en du retard à vous-même, cher ami. Je vous envoie des corrections sur lesquelles j' appelle votre attention dans à la France de 1872 , aussi bien pour le rappel que pour Ruy Blas . à ce soir. V. Je vous signale tout de suite une grosse bévue de l' imprimerie. Toutes les pièces (de l' année terrible ) doivent tomber en belle page. Autrement elles ont l' air d' être toutes des sections de la même, ce qui les rendrait inintelligibles. au même. vendredi midi mars. Les oreilles ont dû vous faire un fier bourdonnement avant-hier. Nous avons passé toute la soirée à parler de vous. Madame Meurice vous p308 l' a-t-elle dit ? Je réclame violemment des articles de vous dans le rappel . Vous nous avez alléchés par cette magistrale page sur l' internationale, où la vérité est dite avec tant de profondeur, où la justice a pour expression la justesse. Mais il nous en faut d' autres ! Ah mais ! La populace, et j' en suis, murmure. Nous voulons du Paul Meurice ! -je le dirai au rédacteur en chef Victor. Je lui dirai aussi qu' il eût bien fait peut-être de ne pas publier d' extrait d' actes et paroles avant les autres journaux, déjà si jaloux du rappel . Il est probable que cela supprimera partout les citations, ce qui peut nuire au livre sans servir le journal. N' est-ce pas votre avis ? Est-ce aujourd' hui ou demain qu' il faut que j' aille signer les exemplaires aux bureaux du rappel ? Et à quelle heure ? Soyez assez bon pour le dire. Voulez-vous transmettre à Claye la courte pièce que voici, Paris bloqué . Elle doit être placée dans septembre l' avant-dernière, avant la pièce à petite Jeanne . On copie à force. Je vous enverrai du manuscrit. à vous ex imo . V. au même. mars. Cher Meurice, Hippolyte Lucas, notre excellent ami, me demande pour le xixe siècle un extrait d' actes et paroles ; on pourrait, ce me semble, donner le speech à la gauche sur ma démission, ou à la députation de Bordeaux, sur les avantages de l' interruption. Faites pour le mieux. à vous, et merci. V H. mardi soir. à Edgar Quinet. 6 avril. Paris. Cher Quinet, merci. Satisfaire votre haute conscience, cela ressemble p309 à la gloire. Vous êtes une de ces grandes âmes placées sur des cimes qui répandent leur lumière sur tout l' horizon. Je vous aime, et je me mets aux pieds de votre noble femme. -à bientôt. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 9 avril. Vendredi. Quel lion vous êtes, et quel coup de griffe vous avez ! l' ignare crétin ne se relèvera pas de cette magnifique torgnolle. Infortuné Schérer ! Cher Auguste, ma main ne veut pas, pour serrer votre griffe, attendre jusqu' à dimanche, et je vous écris ces quatre mots. Je voudrais inviter à dîner avec vous nos éloquents et chers amis M Gaulier et M Louis Asseline. Voulez-vous être assez bon pour leur transmettre mon invitation (pour après-demain dimanche 7 h et demie). à vous profondément, cher ami, cher maître. V H. à Paul Meurice. 11 avril. Cher Meurice, je trouverais bien que le nom de Gambetta fût dans ce livre. Il y était, dans la pièce que voici, et que j' avais retranchée avec beaucoup d' autres pour ne pas trop allonger et ne pas dépasser nos vingt-huit feuilles. Pourtant quatre pages de plus ou de moins importent peu. Lisez ces vers, et si vous êtes d' avis de les mettre, ils prendront place à la fin de juin , et pour ne pas finir sur Trochu, j' ajouterai pour pièce finale de juin , les vingt vers (ci-inclus) sur les enfants. -jugez et décidez. Il serait bon de retrouver dans les journaux les paroles de Trochu sur mon képi ; elles sont bêtes, mais utiles. Elles sont de juillet (son premier discours à l' assemblée), mais on ne mettrait pas la date. Il suffirait de citer la phrase exacte. -tout cela est-il votre avis ? -à vous et à tous. V. p310 à Auguste Vacquerie. mardi 16 avril. Puisque toutes vos rougeoles ont disparu, cher Auguste, et puisqu' il n' y a plus que nous qui soyons encore coupables de coqueluche, est-ce que vous ne pourriez pas passer par-dessus la terreur que peuvent inspirer Georges et Jeanne, et reprendre vos bonnes et douces habitudes ? Je vous préviens que la table de famille vous attendra résolument dimanche ainsi que m et Mme Ernest aux pieds de laquelle je me mets. Nous comptons sur vous trois, et je vous aime de tout mon vieux coeur. à Paul Meurice. samedi. Cher Meurice, rien ce matin ; à 5 heures, moi absent, on a apporté 100 exemplaires, édition du rappel ; c' est-à-dire justement ceux qui ne peuvent me servir. Que faire ? Remporter ceux-ci et en apporter d' autres. Sans doute ; mais que de peine tout cela vous donne ! Je suis tout en colère contre ceux qui ont fait ce mistake. Pardonnez-moi tous ces ennuis. En attendant, le temps se passe, et les exemplaires devraient être en route pour leurs destinataires. Il faudrait que M Claye fît reprendre ces 100 rappel et m' en envoyât cent autres. à vous. V. au même. samedi, 6 h du soir. Il me semble que la dédicace serait bien ainsi. Qu' en pensez-vous ? Vous me rendriez un fier service de faire retrouver par un feuilleteur dans les bureaux du rappel , la phrase de Trochu sur mon képi (dans son premier discours). p311 Demain je vous enverrai les quelques lignes à mettre en tête du livre. Tout mon vieux coeur est à vous. V. Voilà Lafontaine qui vient de la part de M Boulet me demander Marie Tudor pour la gaîté. au représentant Greppo. Paris, 23 avril. Mon cher ancien collègue, j' ai été pendant trois semaines le mandataire du peuple de Paris à l' assemblée nationale. L' indemnité attribuée aux représentants me donne droit à une somme de six cent soixante-quinze francs , que je verse dans la caisse de secours pour les familles des détenus et condamnés politiques. Il me semble que de cette façon j' aurai complètement rempli mon mandat. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à Louis Ulbach. mardi 23 avril. Puisque vous ne voulez pas venir, je suis la montagne, et je vais à vous, Mahomet. Que c' est bon, les vieilles amitiés, et comme il me serait doux de les conserver toutes ! Réconcilier, ce fut toujours mon rêve. Vous parlez de l' année terrible admirablement, avec une douce et sympathique cordialité. Cette page est éloquente parce qu' elle est forte et parce qu' elle est bonne. Vous y êtes tout entier. Le poëte qui est en vous, le philosophe qui est en vous, l' ami qui est en vous, je retrouve là tous vos rayons. Votre fond d' invincible justice vous dicte des paroles attendries. Cher Ulbach, je salue votre noble esprit. C' est égal, venez donc dîner avec moi. tuus. V H. p312 à Raoul Lafagette. 28 avril. Votre cheval est tout un poëme. Hélas oui, cette bête est l' homme, cet esclave est le peuple. Courage, continuez, poëte, je vous donnerai, comptez-y, l' année terrible in-18, dès qu' elle aura paru. Venez me voir, votre lettre éloquente m' a ému. Je vous serre la main. V H. à Paul De Saint-Victor. lundi 29 avril. Comment vous dire tout ce qu' éveille d' émotion en moi un article de vous ? Il y a des critiques souverains comme il y a des artistes suprêmes. Vous êtes le poëte expliquant la poésie, le philosophe approfondissant l' âme, la voix commentant le verbe, le rayon racontant l' étoile. Je ne pense pas à moi en vous parlant ainsi, je pense à vous que j' honore et que j' aime. Je voudrais bien vous serrer la main. Vous aviez peint au plafond de Ruy Blas une fresque magistrale, vous venez de sculpter un bas-relief superbe sur le mur de l' année terrible . V H. à Jules Janin. 29 avril, lundi. Cher poëte, j' espérais vous voir hier soir, j' avais passé toute la journée avec vous. Quel beau livre ! Par votre style, par votre esprit, par votre âme ! Mais il faudrait vous écrire deux pages, j' aime mieux causer avec vous deux heures. Je vous serre tendrement la main. Victor Hugo. p313 à Jean Aicard. 1 er mai. Voici, cher poëte, la lettre que j' adresse à votre vaillant groupe. Venez donc me voir ce soir, et en causer avec moi. J' en voudrais corriger l' épreuve. Peut-être feriez-vous bien d' en donner la primeur au rappel . Cela vous ferait une annonce utile. à vous. V H. à Théodore De Banville. 1 er mai. Que voulez-vous que je vous dise ? Je suis profondément ému. ô mon poëte, vous avez écrit sur l' année terrible une page éclatante et douce. Vous avez toutes les magnificences et toutes les grâces. Ce don de la prose, que les poëtes ont seuls, vous le possédez au degré suprême. Le rythme est dans tout ce que vous faites, parce que la lumière est dans tout ce que vous pensez. Je voudrais vous voir, causer avec vous, avoir une heure lumineuse. Donnez-la moi. Venez dîner avec moi samedi, ou dimanche, ou lundi. Choisissez le jour, et écrivez-le moi. Je vous aime bien. V H. à Jules Brisson. Paris, 2 mai. Monsieur, vous avez l' année terrible , permettez-moi d' y ajouter le livre qui en est la préface : actes et paroles. l' un commente l' autre. Vous avez parlé bien éloquemment de l' année terrible , dans l' article excellent que j' ai sous les yeux. Vous dites la vérité aux partis violents et vous mettez la justice à sa vraie place, au-dessus des passions. Je vous félicite de cette hauteur d' esprit : dans l' homme, la force se prouve par la sérénité ; et dans p314 l' état, la force politique se prouve par la clémence. C' est ma pensée, et c' est la vôtre ; je suis heureux de cet accord. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à . Paris, 3 mai. Cher confrère et cher concitoyen, votre lettre, par je ne sais quel fâcheux hasard, m' est arrivée bien en retard. La mienne vous parviendra-t-elle à temps ? J' en doute. Je veux pourtant que vous sachiez ma profonde sympathie. Votre cause est la cause même de la presse, et sans la presse pas de progrès. Si le progrès est nécessaire, c' est, à coup sûr, dans votre Afrique, où il s' agit d' inoculer la France, c' est dans votre midi à demi oriental où il s' agit d' acclimater la civilisation. Les écrivains sont les travailleurs du progrès. Loin de les entraver, on doit les aider. Rien de plus funeste aux pays neufs que les persécutions dirigées contre la pensée. C' est de pensée que votre Afrique a besoin. Les hommes de liberté sont des hommes de lumière. C' est de tout mon coeur que je réponds à votre appel et que je vous apporte mon concours. J' aime votre Afrique française. Mon rêve serait de la visiter un jour ! Je serais heureux de vous y serrer la main. Victor Hugo. à Jules Claye. 12 mai. Quels charmants vers, et comment vous remercier, cher confrère et camarade ! Je n' ai pas même en ce moment l' année terrible sur papier ordinaire. Vous, la source des livres, envoyez-moi l' exemplaire sur Hollande ou Chine, à votre choix, et je le signerai. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. J' écrirai à M Roussel De Méry. Remerciez-le en attendant. p315 à Théophile Gautier. mercredi 15 mai. Cher Gautier, pendant que vous mariez votre fille avec un poëte, je marie un journal avec le peuple. C' est le même jour et la même heure. Vous officiez là-bas, moi ici. De là mon absence de cette douce fête où je voudrais être. Vous me la rendrez cette fête, n' est-ce pas ? Choisissez le jour que vous voudrez (dimanche excepté) et faites-moi la grâce de venir tous les trois dîner avec moi (rue Pigalle, 55. 7 h). Je serai charmé de dire au jeune et gracieux couple combien je l' aime de vous rendre heureux. écrivez-moi votre jour. à vous profondément. V H. à Paul Meurice. dimanche 6 h 19 mai. Cher Meurice, avez-vous une minute ? Lisez ceci. C' est ma réponse à l' adresse qui m' a été envoyée de Rome. êtes-vous d' avis d' attendre pour la publier qu' elle revienne dans les journaux d' Italie ? êtes-vous d' avis de la publier tout de suite ? Serait-ce demain lundi ? Serait-ce après-demain mardi ? Vous me direz tout à l' heure votre avis, que je suivrai, comme toujours. tuissimus. V. à Jules Claretie. 25 mai. Tout jeune que vous êtes, vous êtes pour moi un ancien ami. Je vous remercie de m' avoir fait lire votre belle et cordiale page sur l' année terrible . Vous savez comme j' aime votre charmant esprit. Charmant, parce qu' on y sent le coeur. p316 Venez donc dîner avec nous jeudi 30 (7 h). oui, n' est-ce pas ? Et je vous remercie encore. ex imo corde. V H. à Monsieur Hector F Varela directeur du journal el americano. Paris, 29 mai. Je lis votre americano . J' aime cette grande langue espagnole que vous écrivez si bien, et que je bégayais dans mon enfance. Votre excellent recueil est une sorte de trait d' union, grâce à cette langue superbe, entre le vieux monde et le nouveau. Quels que soient nos malheurs, nous vivons dans un siècle illustre, le plus illustre de tous peut-être, et vous êtes de ceux qui comprennent les grandes idées de cette grande époque. Votre americano , par sa publicité considérable, aide puissamment à la diffusion des lumières en Amérique comme en Europe. Vous avez éloquemment parlé de l' année terrible , et je vous remercie, mais je fais mieux que vous rendre grâce, je vous rends justice. Vous combattez pour la vérité, pour l' humanité, pour le progrès, vous méritez de vaincre et vous vaincrez. Victor Hugo. à Paul Meurice. dimanche matin 2 juin. Cher Meurice, d' abord quelle charmante et puissante histoire que votre Lahire ! Je compte bien vous en parler ce soir. Mais voici : j' ai une grosse dette à payer pour Charles à la banque de Guernesey, je ne voudrais pas vous accabler de mes affaires dans un instant où vous êtes surchargé, puis-je envoyer directement toucher ce qui m' est dû en ce moment pour Ruy Blas chez Roger ? Est-il ouvert le dimanche ? Que je suis bête d' avoir attendu jusqu' à aujourd' hui pour vous demander cela ! Pardonnez-moi, et aimez-moi. à ce soir, doux et cher ami. V H. p317 à Léon Cladel. 5 juin. Vous avez fait, monsieur, un livre puissant et vrai. Vous touchez au mal, mais c' est pour le bien. Vous maniez hardiment la plaie en homme qui fait crier, mais qui saurait guérir. J' aime ces fortes pages où la vie est partout. Votre livre est un livre de vérité et de probité. Je vous remercie. Victor Hugo. à Monsieur F Hérold. 15 juin. Mon cher Monsieur Hérold, je ne puis oublier mon gracieux visiteur de Guernesey, et j' espère que, de votre côté, vous m' avez gardé un petit coin dans votre souvenir. Je serais charmé, particulièrement aujourd' hui, que mon nom fût encore quelque chose pour vous. Je voudrais recommander à votre très sérieuse attention un candidat à la direction de l' odéon, M Ernest Blum. M Blum est un (des) hommes les plus distingués de la jeune littérature actuelle. Il a toutes les qualités de l' administrateur, ce qui ne l' empêche pas d' être un écrivain charmant. Je le verrais, quant à moi, avec un vif plaisir, à la tête d' un beau théâtre comme l' odéon, et je ne doute pas qu' il ne rendît au grand art de vrais et sérieux services. Vous pouvez, si vous le jugez à propos, communiquer ma lettre à votre honorable collègue M Régnier. Je crois savoir que votre avis à tous les deux, aura beaucoup d' influence sur le choix à faire, et je n' hésite pas à vous dire que toutes nos préférences littéraires sont pour M Ernest Blum. Je vous le recommande donc de la manière la plus vive et la plus expresse, et je vous prie de recevoir, comme il y a vingt ans, mon serrement de main cordial. Victor Hugo. p318 à Jean Aicard. 19 juin. Je viens de lire Pygmalion . C' est une oeuvre. Quelle lutte puissante, la femme contre la statue ! Et quel beau dénouement, ce sourire du marbre ! Vous ne partez pas encore, j' espère. Venez donc dîner avec vos amis de la rue Pigalle. -cher poëte, je vous aime bien. V H. Je reçois l' orchestre . Après bravo, merci. à Jules Simon. Paris, 24 juin. Mon cher Jules Simon, c' est au ministre et au confrère que j' écris ; au confrère, parce qu' il s' agit d' un poëte, au ministre, parce qu' il s' agit d' une bonne action à faire au nom de l' état. Théophile Gautier est un des hommes qui honorent notre pays et notre temps ; il est au premier rang comme poëte, comme critique, comme artiste, comme écrivain. Sa renommée fait partie de la gloire française. Eh bien, à cette heure, Théophile Gautier lutte à la fois contre la maladie et contre la détresse. Accablé des tortures d' une affection chronique inexorable, il est forcé, à travers la souffrance et presque l' agonie, de travailler pour vivre. J' en ai dit assez, n' est-ce pas, pour un coeur tel que le vôtre ? Théophile Gautier a une famille nombreuse qu' il soutient et pour laquelle il épuise ses dernières forces. Je vous demande, au nom de l' honneur littéraire de notre pays, de lui venir en aide avec cette promptitude qui double le bien qu' on fait, et d' attribuer à Théophile Gautier la plus forte indemnité annuelle dont vous puissiez disposer. Ce que vous ferez pour Théophile Gautier, vous le ferez pour nous tous ; vous le ferez pour vous-même ; et tous, d' avance nous vous remercions. Cher confrère et cher ami, je compte sur votre fraternité littéraire, et je vous serre la main. Victor Hugo. p319 à Edgar Quinet. Paris, 30 juin. Mon grand ami, vos admirables paroles m' émeuvent profondément. Je suis fier de sentir mon âme en communion avec la vôtre. Votre pensée est un des sommets de l' esprit humain dans ce siècle. Avoir raison devant vous, c' est avoir raison devant la conscience éternelle. Je vous serre la main et je suis votre ami. Victor Hugo. à George Sand. 2 août, Paris. Ma grande amie, vous avez écrit sur l' année terrible une page superbe et charmante. Il y a entre nous une dissidence, mais ce n' est pas un désaccord, car nous voulons au fond la même chose. Nous voulons tous les pas en avant, et aucun pas en arrière. Je puis donc baiser la main que vous me tendez. Vous êtes venue à Paris, et je ne l' ai pas su ! Quel regret ! J' eusse été si heureux d' aller me mettre à vos pieds, et de vous dire combien je vous admire et je vous respecte, combien je vous aime. à mon tour je pars. Vous serez à Nohant, je serai à Guernesey, mais j' aurai l' oeil fixé sur votre lumière. Victor Hugo. à Madame Judith Mendès. Hauteville-House, 12 août. Me voici, madame, à Guernesey au prix de deux tempêtes qui me faisaient l' honneur de m' attendre, l' une à Granville et l' autre à Jersey. Notre petit family-hotel d' en face subsiste encore et vous attend. Ma chambre p320 du rez-de-chaussée se remplirait de gloire si mon cher Théophile Gautier venait l' habiter. Dites-le lui, à votre admirable père, et permettez-moi, en vous espérant, de baiser les étoiles que vous avez aux talons. Victor H. à François-Victor. H-H, 22 août. Mon Victor, je commence par te crier bravo. Ton article sur la haine prussienne est profond et puissant. Tout est dit, et grandement dit. Mon doux enfant, depuis que notre Charles n' est plus là, tu nous le rends en te doublant, et tout en restant ce que tu étais, tu as ajouté de sa puissance à la tienne, et ton rayon est complété par le sien. C' est une douce émotion pour moi de lire ces belles pages que tu nous donnes-trop rares. le rappel est excellent sous ta direction ; modère un peu, si tu m' en crois, le fétichisme pour Thiers. Les crimes contre Paris ne sont pas effacés. -nous t' attendons impatiemment. Tâche de nous rester longtemps. Avant de partir, afin de n' avoir pas ce fil à la patte, arrange avec le propriétaire de l' appartement que nous quittons l' affaire des réparations. Je lui offre en compensation des quelques petits dégâts faits par l' emménagement d' Alice, des améliorations sans nombre, payées par moi 875 fr. (ci-jointe la note copiée sur le reçu de M Brach). Ne te laisse pas acculer au dernier moment pour conclure l' affaire. C' est un homme rapace, et qui profiterait pour tout refuser de ce que nous n' aurions plus le temps d' enlever ce qui est à nous. Pèse ceci, et agis en conséquence. -et puis, arrive ! Arrive ! Arrive ! Nous t' embrassons tous bien tendrement. à Pierre Véron. Hauteville-House, 25 août. Mon cher et cordial confrère, voici le moment de tenir votre charmante promesse. J' ai trouvé en arrivant ma masure tellement empirée dans son délabrement après deux ans p321 d' absence, que je n' oserais vous y offrir un méchant coin. Mais n' espérez pas m' échapper, il y a, en face de Hauteville-House, un petit family-hotel créé exprès pour moi. Vous y habiteriez des chambres fort propres, à 1 fr 50 par jour, et vous n' auriez que la rue à enjamber pour venir, matin et soir, prendre place à notre table de famille dont vous êtes. Le mois de septembre est très beau à Guernesey. Venez tous les trois, vous, votre belle convalescente et votre chère enfant, passer avec nous ce mois, qui est superbe et que vous ferez charmant. On se lève et on se couche de bonne heure, les incorrigibles travaillent, les sages s' amusent, on mange du bon raisin et d' excellent poisson ; on s' aime de tout coeur, on vit tranquilles, et je vous dis : venez, et je vous serre les mains, et je me mets aux pieds de votre noble et ravissante femme. sincer... Victor Hugo. à édouard Lockroy. H-H, 1 er septembre. J' ai fait tout de suite, mon éloquent et cher confrère, ce que vous vouliez. J' ai écrit à Langlois, ce qui était, je crois, le meilleur parti à prendre. Il montrera ma lettre, qui est, je le pense, écrite de façon à rendre l' exécution de cette pauvre femme impossible. J' écrirais bien une chose publique, mais cela n' aurait-il pas plus d' inconvénient que d' avantage ? Je vous en fais juge. Je travaille beaucoup ici, et je voudrais bien vous y voir. Venez donc. Victor arrive après-demain mardi. Quelle joie si vous y veniez ! Vous écrivez de bien belles pages dans le rappel . Venez ! Je salue votre noble esprit. V H. p322 à Raoul Lafagette. H-H, 8 septembre. Votre article, mon cher et vaillant poëte, porte l' expression de votre noble esprit. C' est une haute et belle page. Vous faites bien de marquer votre dissidence avec moi. Personne pourtant ne serait plus digne que vous d' avoir et de confesser le sentiment de l' infini. M Proudhon appelait cela " mysticisme " . Mais c' était une âme étroite et vous êtes, vous, un grand coeur ; c' était un rhéteur et vous êtes un poëte. Je vous appuierai de tout mon coeur près de Charles Blanc, si vous me croyez bon à quelque chose. Je suis votre ami, Victor H. à Madame Judith Mendès. H-H, 10 septembre. Soyez charmante autant que vous êtes belle, et bonne autant que vous êtes divine, et venez voir le solitaire. Les astres me rendent parfois visite, et leur rayon entre chez moi ; faites comme eux. Deux ans d' absence ont délabré ma masure, et je n' ose vous y offrir un affreux coin ; mais en face de Hauteville-House il y a un petit family-hotel où m et Mme D' Alton Shée (qui sont venus, eux ! ) ont deux chambres pour 20 francs par semaine. Ils sont chez moi toute la journée, déjeunent et dînent chez moi, et n' ont que la rue à enjamber. Laissez-vous tenter. Si vous ne pouvez venir avec votre père, venez avec votre mari ; s' ils ne peuvent ni l' un ni l' autre, venez seule. Je serais bien heureux de serrer leur main, et de baiser vos pieds, madame. V H. p323 à Auguste Vacquerie. H-H, 10 septembre. Merci pour cette douce fleur. J' y crois respirer le souffle de ces deux âmes. Vous êtes bon de vous souvenir de moi. Je travaille. Je fais plus ici en une semaine qu' en un mois à Paris. Venez donc nous voir. Ne fût-ce que huit jours. J' aurais tant besoin de causer avec vous ! Si vous étiez bien gentil, vous viendriez avec m et Mme Ernest, et vous nous amèneriez Camille Pelletan. Dites-le lui de ma part. J' ai déjà invité Lockroy et Blum. Qui ne dit mot consent. Ma foi, je les attends. Dites-vous tout cela à tous. Cher Auguste, je vous lis dans le rappel . Pas une ligne de vous qui ne soit robuste et puissante. Quel admirable esprit vous êtes ! V. à François-Victor. 13 septembre. Mon petit Victor, j' ai ouvert cette lettre, et il va sans dire que dès le premier mot je l' ai refermée n' étant plus, hélas ! Toto pour personne. J' ai regardé l' adresse et j' ai eu beaucoup de peine à y découvrir l' F. De là, le mistake . à Paul Meurice. H-H, 16 septembre. Je vous réponds tout de suite. Une lettre de vous, quelle douce clarté subite ! C' est moi qui vous aime, allez. Je suis ici, je travaille, et je vis p324 avec bon Lahire . Comme toutes ces figures sont vivantes ! Comme tous ces personnages sont créés ! Ce sont des êtres. Cela vit, pense, va, vient, et leur souffle se mêle à notre souffle. N' achevez pas trop vite cette oeuvre puissante et charmante. Marion Delorme me retombe comme une tuile. Je me berçais du vague espoir de n' avoir aucune pièce jouée cet hiver, et de pouvoir faire tranquillement ce que j' ai à faire ici, sans autre ouragan dans les cheveux que celui de l' océan ; et voilà l' ouragan de Paris qui se lève. Vous êtes accablé de travaux, et je n' ose vous dire : suppléez-moi, Auguste et vous, vous et Auguste ; mais, si vous ne vous en mêlez pas, Marion est à vau-l' eau. Marion pleure, Marion crie, et veut Meurice et Vacquerie. Oh ! Si vous pouviez venir un peu ! Quel besoin j' ai de vous ! Ces dames embrassent tendrement Madame Meurice. écrivez-le lui. Victor et D' Alton serrent votre main, que je presse. tuus. V. à Swinburne. Hauteville-House, 22 sept. ô mon poëte, j' ai voulu vous écrire aujourd' hui, grand anniversaire de la république. C' est le 22 septembre que je réponds à votre ode superbe du 4 septembre . Ces deux dates fraternisent. Mon fils est près de moi ; nous vous lisons ensemble ; il me traduit Swinburne comme il a traduit Shakespeare. Quelle oeuvre que vos songs before sunrise ! Votre article sur l' année terrible a excité et tenu en éveil l' attention de Paris. Vous avez lu sans doute à ce sujet le rappel et la république . Vous êtes un admirable esprit et un grand coeur. J' ai votre portrait. Voici le mien. Cher et noble poëte, je vous serre les deux mains. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 27 septembre vendredi. Cher doux ami, un mot in haste . Nous sommes ici en pleine tempête. p325 La storm-bull est arborée depuis huit jours sur la tour Victoria. Ce matin pourtant, les prisonniers de l' ouragan, Alice, Victor, Lockroy et les deux petits, ont essayé de partir. Impossible. L' équinoxe ne veut pas encore lâcher sa proie. Cependant Greenwich annonce que l' accalmie, suite nécessaire de la trombe, commencera le 29. Mes hôtes partiront sur-le-champ, et seront à Paris mercredi ou jeudi au plus tard. Victor me prie de vous dire qu' il vous rendra à la première occasion, et avec usure, les quelques jours de corvée que vous aurez l' admirable bonté de faire pour lui. Maintenant c' est moi qui prie, vous allez prendre, sitôt Victor et Lockroy revenus, un congé d' au moins quinze jours. Accordez-moi les quinze jours, ô mon ami, et venez les passer à Hauteville-House. J' ai tant de choses à vous dire, tant de conseils à vous demander ! Dites oui . Vous me comblerez. Et comme ce serait charmant si Madame Meurice venait avec vous ! Je vous attends, nous vous attendons ! Venez ! Venez ! Venez ! tuus. V. J' ai envoyé à Auguste pour le rappel et le peuple souverain ma lettre au congrès de Lugano. L' a-t-il reçue ? Avez-vous eu la bonté de faire toucher les arrérages de la rente spéciale destinée à l' oeuvre des layettes ici à Guernesey ? On m' a demandé cent francs que j' ai payés, et qui me sont remboursables par cette rente. Mille pardons de toutes ces peines. au même. H-H, 30 septembre. Cher Meurice, la question est très complexe. Je l' ai retournée sous toutes ses faces avec Lockroy et avec Victor que vous verrez presque au moment même où vous recevrez cette lettre. Je suis d' avis de décliner l' offre. un échec serait grave, et ce serait courir un gros risque pour une petite éventualité, car l' assemblée n' a plus que quelques mois ; et mon p326 rôle, si j' ai un rôle, n' est pas dans cette assemblée-ci. Pourtant Victor et Lockroy m' ont fait des objections ; ils vous les diront ; nous nous sommes provisoirement arrêtés à un moyen terme. La réponse immédiate n' est pas possible. Ce serait une forte imprudence. Lockroy et Victor vous diront ce que nous croyons expédient et sage en ce moment. Mais j' espère que vous viendrez, et que vous me ferez cadeau de votre congé. Je vous offre, ainsi qu' à Madame Meurice, le premier étage de Hauteville-House. Vous me conseilleriez. Jamais ma vieille sagesse n' a eu plus besoin de vous consulter ; jamais mon vieux coeur n' a eu plus besoin de vous voir. Donc, à bientôt. -à tout de suite. V. au même. H-H, 30 septembre, 9 h du soir. Cher Meurice, je vous ai écrit aujourd' hui, Lockroy vient de partir, et depuis son départ, tout vient de changer d' aspect. à peine Lockroy était-il parti que j' ai reçu de Crémieux un télégramme ainsi conçu : Crémieux à Victor Hugo. Accepterez-vous la candidature algérienne ? Serez-vous mon adversaire ? Amitié. Ceci m' a décidé. Je refuse d' être l' adversaire de Crémieux. Je lui ai immédiatement écrit la lettre dont je vous envoie copie. Vous pouvez publier tous ces faits dans le rappel . Crémieux a été mon avocat, et est mon ami. Jamais je ne lui ferai concurrence. Je trouve cette solution excellente. Et je vous attends à Hauteville-House, ô mon ami ! V H. à Crémieux. Hauteville-House, 30 septembre, 8 h du soir. Je reçois votre dépêche, mon cher Crémieux, jamais vous ne me trouverez sur votre chemin que pour vous aimer, vous aider et vous applaudir. Du moment où vous êtes sur les rangs, c' est à vous que la nomination est p327 due. Vous êtes un des fondateurs de la république de 1848, vous êtes un des fondateurs de la république de 1870, et vous êtes mon ami. Entre Crémieux et Victor Hugo, je vote pour Crémieux. Victor Hugo. Vous pouvez publier ma lettre. à Paul Meurice. H-H, 1 er octobre. Cher Meurice, d' abord, voyez, vous et Vacquerie, votre toute-puissance sur moi. Du moment où M Geffroy devient difficile, je n' insiste plus, et je donne le rôle de Louis Xiii à M Bressant. Vous pouvez en informer M Perrin. Cela dit, je passe en Algérie. Je n' ai lu qu' aujourd' hui la très belle lettre écrite au nom des électeurs. Or, c' est hier que j' ai reçu le télégramme de Crémieux, et il suffit de lire ma réponse pour voir qu' elle est de celles sur lesquelles on ne revient pas. Vous le comprenez, n' est-ce pas ? Je n' en suis pas moins très touché de la lettre algérienne, et je pense qu' à la suite du télégramme de Crémieux et de ma réponse, il faudrait publier quelque chose comme la note que voici. Vacquerie et vous lisez cette note, ajoutez ou retranchez. Ce que vous ferez sera admirablement fait. Lockroy est parti hier soir, et Victor est parti ce matin. Cette lettre vous arrivera pêle-mêle avec eux. Maintenant, cher frère et cher maître, je vous attends et je vous demande vos quinze jours. exaudi me. V. Il fait un temps superbe. p328 à Monsieur Félix Jahyar. rédacteur en chef du Paris théâtre, 2, cité bergère. 4 octobre. Mon cher et gracieux confrère, je viens de lire votre charmant et excellent journal. Je suis ému de la cordiale sympathie que vous me témoignez en termes si élevés et si éloquents. J' aurai livré dans ce siècle une bataille de cinquante ans. Je la gagnerai, je le sais, et ce sera grâce aux générations nouvelles que l' esprit nouveau illumine et pénètre, ce sera grâce aux nobles âmes, ce sera grâce aux plumes vaillantes, ce sera grâce à des auxiliaires tels que vous. Remerciez pour moi l' auteur de ces beaux vers signés Paulus , remerciez mon sympathique et spirituel ami M émile Abraham et recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à François-Victor. 4 oct. Voici, mon Victor, une lettre de La Cécilia. Lis. Il me semble impossible de ne point publier cette déclaration, puisqu' il en appelle à des témoignages. Vous pouvez tout au plus adoucir ou supprimer les mots blessants pour M Ledeuil. -vous voilà à Paris. Vous avez eu beau temps. J' espère que les petits n' ont pas souffert de leur brusque réveil de l' autre jour. Je t' embrasse tendrement, cher fils. V. à émile De Girardin. 8 octobre. Hélas oui, c' est vrai, je suis devenu l' ours que vous dites. Cette dure solitude est la condition même de mon travail. Je n' ai plus que peu p329 d' instants devant moi, et je les dois au devoir, qui est le travail. Pourtant à de certains moments, je sens que je ne puis me priver et me dispenser de voir des hommes tels que vous. J' en chercherai et j' en trouverai le moyen, et en attendant aimez-moi comme je vous aime, cher grand penseur combattant ! V H. à Paul Meurice. H-H, 16 octobre. Je reçois votre lettre. Ne pas vous voir ! Voilà de nouveau mon horizon refermé. Et puis, irai-je à Paris cet hiver ? On a beau jouer là-bas Marion Delorme , je suis ici en proie au travail. -mon intérêt et mon bonheur seraient à Paris ; mon devoir est ici. -il est donc probable que je resterai. J' aurai pour me consoler Lahire et le livre de notre cher Auguste. Quant à Triboulet, j' incline vers Dumaine d' après ce que vous me dites ; mais il me semble que rien ne presse encore. Je vous écris en hâte. Je n' ai plus là mes deux petits. Je suis triste. Aimez-moi toujours un peu. tuissimus. V. à Monsieur Charles Valois. Hauteville-House, 20 octobre. Mon honorable et cher confrère, votre lettre cordiale m' est arrivée hier samedi, et le dimanche anglais ne permet pas aux lettres de partir demain. Vous n' aurez donc pas ma réponse aujourd' hui. Certainement, je m' associe à votre oeuvre patriotique, et je vous enverrai les quelques vers que vous voulez bien désirer ; mais je n' ai en ce moment de prêtes à paraître que des pièces ajournées de l' année terrible ; cependant, je vais chercher, car je suis un peu hors des vers, mon travail p330 actuel étant tout à la prose. Envoyez-moi quelques détails. à quel moment votre livre paraît-il ? Est-il sous presse ? Quel en sera le format ? Mêlez-vous les vers à la prose ? Ces quelques informations me dirigeront, et je ferai en sorte que mon petit envoi vous arrive en temps utile. Vous pouvez y compter. Je vous prie d' avoir la bonté de me répondre le plus tôt possible dans l' intérêt de la publication. Acceptez, je vous prie, et offrez à mes chers confrères et collègues mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à Catulle Mendès. Hauteville-House, 23 octobre. 5 heures du soir. C' était prévu, et c' est affreux. Ce grand poëte, ce grand artiste, cet admirable coeur, le voilà donc parti ! Des hommes de 1830, il ne reste plus que moi. C' est maintenant mon tour. Cher poëte, je vous serre dans mes bras. Mettez aux pieds de Madame Judith Mendès mes tendres et douloureux respects. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 27 octobre. J' ai lu ce livre beau, charmant, profond. Je m' y suis plongé tout un jour, en regardant de temps en temps la mer et en comparant. J' ai lu ce que je connaissais, et j' ai relu ce que j' ignorais. Maintenant, je vais tout relire, mais lentement, et en y mettant autant de journées que j' y ai mis d' heures. Après avoir dévoré, on savoure. Mon nom est dans ce grand livre, couronné pour moi de ces deux beaux vers. Et j' ai en même temps à vous remercier de cette puissante page sur Ruy Blas , mais je ne vous remercie pas, je vous aime, cher Auguste, cher maître. V H. p331 à Paul Meurice. 31 oct H-H. La poste est en retard. Je vous écris à travers la tempête. Voulez-vous être assez bon pour transmettre ma réponse à M Perrin ? Je pense que vous l' approuverez, ô doux maître et ami. Ayez aussi la bonne grâce de remettre mon portrait à M E Lepelletier. Vous savez comme je fais cas de son talent. Il a parlé de Ruy Blas en termes qui me touchent. Est-ce qu' on joue Marion Delorme au théâtre Beaumarchais ? (voyez les annonces du peuple souverain .) il me semble que cela ne doit pas être possible. Ah ! Comme j' attends demain mon bon Lahire ! V. à Auguste Vacquerie. H-H, 1 er novembre. Je continue de causer avec vous de votre livre. J' en suis de plus en plus ému. Vos deux drames suffiraient à vous conquérir le théâtre si vous ne l' aviez déjà. Hans m' a serré le coeur. Quelle haute mélancolie partout ! Les vers charmants, les vers spirituels, les vers exquis, aboutissent, par on ne sait quel itinéraire mystérieux, à la mâle et forte tristesse. Et pourtant, comme moi, cher Auguste, vous espérez, vous croyez, vous savez ! Comme moi, vous avez foi. Vous ne perdez jamais de vue la magnifique certitude humaine. Vous voyez distinctement l' avenir. Vous rayonnez de confiance dans le progrès. Ne pas douter de ce grand siècle où nous sommes, c' est là une des puissances de votre fier esprit. Vous confessez toutes les vérités et vous voulez toutes les justices. Votre robuste livre est fait pour servir de point d' appui aux âmes. Votre succès est de nécessité publique. Vous êtes une des grandes consciences viriles de notre temps. à bientôt. Je vous serre la main. V H. p332 à Paul Meurice. H-H, jeudi 7 novembre. " les oiseaux ne sont pas bêtes, et reconnaissaient ses ailes " . Que c' est exquis ! Pauvre grande Jeanne D' Arc, la voilà donc enfin conquise pour l' art. Elle était restée en effet la yung frau. Pas un historien, pas un poëte n' avait eu cette virginité héroïque. C' est vous qui allez dépuceler la pucelle. Je vois cela. Je suis content. Tout ce qui est gloire pour vous est joie pour moi. Votre théorie des personnages historiques dans le roman et le drame est admirablement juste et vraie. Voudrez-vous être assez bon pour remettre cet envoi à M Catulle Mendès. Ce sont les vers qu' il m' a demandés pour le livre destiné à Théophile Gautier. Je serais charmé qu' il eût votre avis sur la meilleure façon de les publier, soit qu' on les donne d' abord aux journaux, soit qu' on les réserve pour le moment de la publication du volume. Votre avis est d' avance le mien. Ces dames ici embrassent tendrement Madame Paul Meurice, mettez-moi à ses pieds. Cher ami, je suis vôtre passionnément. V. au même. H-H, 10 novembre. Il est dit que je ne puis pas sortir de Jeanne ; je pense à la mienne et je lis la vôtre ; la mienne est toute petite, la vôtre est bien grande, et toutes deux m' enchantent. Autre chose dont je ne sors pas ; c' est le besoin que j' ai de vous demander conseil. Vous trouverez sous ce pli la pièce Alsace et Lorraine que je viens de faire pour le livre que la société des gens de lettres publie au profit de la souscription nationale. Cette pièce sera jointe plus tard à l' année terrible . Pour l' instant, voici la question ; je vous la soumets : est-elle publiable ? -elle est vive. Seriez-vous assez bon pour communiquer cette pièce de ma part à M Charles Valois, président du comité des gens de lettres, et pour p333 lui demander son avis. On pourrait remplacer les vers trop furieux par des lignes de points. Maintenant, comme pour la pièce à Théophile Gautier vous décideriez quelle est la meilleure façon de publier, et s' il faut donner la primeur au livre ou aux journaux. Serez-vous assez bon pour dire qu' on m' envoie une épreuve. Dans la pièce à Gautier après l' hippogriffe a relayé Pégase , il faut (c' est oublié dans la copie) une étoile . Comme dans celle-ci après moi qui suis vieux . Ces étoiles marquent la division importante de la pièce. Dites-moi aussi si vous êtes d' avis de maintenir le texte de la page 3. Cette note a pour but d' expliquer ma Lorraine . Que vous dirai-je encore ? Que je vous aime. V. à Robelin. Hauteville-House, 10 novembre. Mon cher, mon vieux, mon excellent ami, vos embarras ne sont rien près des miens . J' ai vendu ma rente italienne et j' ai engagé mes autres titres. Cependant voici : je puis disposer en ce moment d' une somme de 1434 francs (traite sur Hetzel, échéance le 5 janvier), je vous l' offre. Si elle peut vous aider dans vos paiements, écrivez-moi un mot, j' endosserai la traite et je vous l' enverrai courrier par courrier. Vous m' enverrez en échange une traite de somme égale, sans intérêts bien entendu, à l' échéance que vous voudrez. Ces 1434 francs seront bien peu de chose, mais c' est tout ce que je puis en ce moment. Prenez, si cela peut vous servir. à vous du fond de mon vieux coeur. Victor Hugo. à vous je dis tout. Depuis deux ans, il m' est sorti des mains plus de trois cent mille francs. Rien qu' en dons. (canons pour la défense de Paris, ambulances, blessés, pontons, prisonniers, familles de condamnés, veuves et orphelins, Alsace et Lorraine, libération du territoire, etc.). J' ai donné plus de 35000 et cela continue. p334 J' ai tout engagé, même ma maison. Je compte pour me dégager de ce chaos sur mon travail actuel ; c' est pour cela que je suis à Guernesey. C' est avec les droits d' auteur de Ruy Blas et de Marion De Lorme que je compte payer toutes mes dépenses jusqu' au 1 er mars, car ce qui me reste de revenu libre suffit à peine pour payer les rentes que je fais annuellement à mes enfants : 12000 francs pour Victor, 12000 francs pour Alice, 7000 francs pour Adèle, pour les trois 31000 francs. vous voyez ma situation. certes, j' eusse été bien heureux de demeurer dans une de vos maisons, mais cela n' a pas dépendu de moi. Pourtant je me figure que cela finira par là. Je vous embrasse, cher ami. au même. H-H, 18 novembre. Cher ami, voici la traite. Je reçois votre lettre seulement aujourd' hui lundi, à cause de ce bête de dimanche anglais. Ce n' est pas depuis trois ans, c' est depuis deux ans qu' il m' est coulé (c' est le mot) des mains trois cent mille francs . Je travaille pour boucher cette brèche à la pauvre fortune de mes petits-enfants. Votre rêve ne m' étonne pas. J' ai des exemples pareils. Que je vous plains de perdre, aussi vous, votre petite Jeanne ! Votre st-James me sourit beaucoup. Je vous envoie tous mes plus affectueux embrassements. Vous savez comme mon vieux coeur est à vous. Victor H. Victor connaît mes dépenses obligées depuis deux ans. Il sait en détail le fait des 35000 francs donnés par moi aux souscriptions de toute nature. -vous avez raison, du reste, cher ami, de ne pas parler de tout cela. Ce que j' ai donné surtout doit rester secret. Mais je souris quand on m' appelle avare . à Philippe Burty. 22 novembre. Bravo, caballero. Venja usted a lunes a los siete. El puchero espera a usted. Muchisimas gracias. Et puis si vous avez quelque velléité burgrave, chose peu probable, voici une stalle pour ce soir. Un poëte comme vous. p335 à lundi donc, je serre vos excellentes mains et je suis jaloux de votre plume. Todo mio. Victor. Bravo, mon gentilhomme. Venez lundi à sept heures. La soupe (puchero) vous attendra. Mille grâces. Voilà la traduction, cher Philippe. C' est du médiocre français d' après du médiocre espagnol. à Madame . 22 novembre. Vous croyez la presse libre, madame, elle ne l' est pas. L' état de siège est une censure, la pire de toutes. C' est une censure qui, au lieu d' une plume, manie un sabre ; et où la plume fait une rature, le sabre fait un trou. De là tant de plaies à la liberté. Je n' en vais pas moins envoyer votre lettre à M A Vacquerie et il fera certainement le possible pour votre honorable et vaillant mari. Je mets, madame, à vos pieds tous mes hommages. Victor Hugo. à Madame Judith Mendès. H-H, 23 novembre. Voici, madame, le manuscrit que vous avez bien voulu désirer. Je le mets à vos pieds. Le grand et cher poëte, qui est votre père, revit en vous. à force de contempler l' idéal, il vous a créée, vous qui, comme femme et comme esprit, êtes la beauté parfaite. Je baise vos ailes. Victor Hugo. à Madame Zélie Robert. Guernesey. Hauteville-House, 23 novembre. Je pense toujours à vous, madame, et je ne perds pas des yeux votre pauvre enfant. Je suis à peu près sûr qu' il ne partira pas. La situation est p336 tendue ; nous approchons d' une crise, et la dissolution, de plus en plus prochaine, amènera l' amnistie. J' espère alors que vous serez heureuse. Il me sera, je pense, donné de vous revoir à Paris. En attendant, je ne doute pas que votre cher mari ne continue les grands succès dus à ses beaux travaux ; je lui serre la main, et je mets à vos pieds, madame, tous mes hommages. Victor Hugo. à Madame Versigny. Hauteville-House, 6 décembre. Madame, Victor Versigny avait été mon compagnon de lutte et d' exil. Ce fut lui qui le 2 décembre, au point du jour, entra dans ma chambre, me réveilla et m' annonça le coup d' état. Il seconda, dans les combats de la rue, le comité de résistance dont je faisais partie avec Schoelcher et Michel de Bourges. Nous nous retrouvâmes à Bruxelles, proscrits. Depuis, je l' avais revu en France, heureux. Il était votre mari, madame. Sa noble intelligence était digne de la vôtre, et vous méritiez ce coeur vaillant. Il est mort, ou du moins le voilà entré dans le monde invisible. Vous pleurez, madame. Je dépose à vos pieds ma douleur profonde. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 15 décembre. Cher Meurice, j' apprends ce matin un incident qui me chagrine, et, comme toujours, je me tourne vers vous, ma providence. Vous savez que j' aime les Lanvin, et que j' ai toutes les raisons du monde de les aimer. Madame Drouet me dit aujourd' hui que ce brave fils Lanvin, marié et père de trois enfants, a perdu depuis un mois sa place au peuple souverain , p337 et que tout ce groupe si dévoué et si honnête n' a plus d' espoir qu' en vous. Lanvin fils serait, à ce qu' il paraît, victime de son trop bon service, et aurait eu maille à partir avec un des administrateurs, M Simond. Il me semble que la chose doit pouvoir s' arranger. Je la remets en vos mains, mon admirable ami. Ce que vous ferez pour cet excellent Lanvin, vous le ferez pour moi-même. J' aurais voulu n' avoir à vous parler que de votre Jeanne D' Arc , car la voilà qui en émotion, en intérêt et en pathétique, succède au bon Lahire . Vous avez ici un succès passionné. Ces dames vous lisent, vous relisent et vous commentent. Que c' est bon et beau d' apprendre l' histoire avec vous ! Vous êtes à la fois conteur fidèle et poëte puissant. Dans le flanc de cette haute épopée, vous faites remuer un drame profond. Merci et bravo. Je vais bientôt vous écrire encore. Je pense que vous me permettrez de tirer sur vous quelques sommes. En attendant, je me mets aux pieds de Madame Meurice, je vous recommande mon pauvre et cher Lanvin fils, et je vous serre dans mes vieux bras. tuus. V. à Monsieur De Ségur, évêque. Hauteville-House, 17 décembre. Monsieur, j' ignorais votre existence. On m' apprend aujourd' hui que vous existez et même que vous êtes évêque. Je le crois. Vous avez eu la bonté d' écrire sur moi des lignes qu' on me communique et que voici : Victor Hugo, le grand, l' austère Victor Hugo, le magnifique poëte de la démocratie et de la république universelle, est également un pauvre homme affligé de plus de trois cent mille livres de rente (souligné dans le texte) ; quelques-uns disent même de cinq cent mille (souligné dans le texte). Son infâme livre des misérables lui a rapporté d' un coup cinq cent mille francs. On oublie toujours de citer les largesses que son vaste coeur humanitaire l' oblige à coup sûr de faire à ses chers clients des classes laborieuses. On le dit aussi avare, aussi égoïste qu' il est vantard. p338 Suivent deux pages du même style sur Ledru-Rollin, qui est un " gros richard " , sur Rochefort, qui fut pris à Meaux avec quantité de billets de banque dans la doublure de ses habits , sur Garibaldi, que vous appelez Garibaldi-pacha, qui fait la guerre sans se battre, qui avait pour armée quinze mille bandits poltrons comme la lune , et qui s' est sauvé en emportant nos millions , etc., etc. Je ne perdrai pas mon temps à vous dire, monsieur, que dans les dix lignes citées plus haut, il y a autant de mensonges que de mots, vous le savez. Je me contente de noter dans ces lignes une appréciation littéraire, la qualification infâme appliquée au livre les misérables . Il y a dans les misérables un évêque qui est bon, sincère, humble, fraternel, qui a de l' esprit en même temps que de la douceur, et qui mêle à sa bénédiction toutes les vertus ; c' est pourquoi les misérables sont un livre infâme. D' où il faut conclure que les misérables seraient un livre admirable si l' évêque était un homme d' imposture et de haine, un insulteur, un plat et grossier écrivain, un idiot vénéneux, un vil scribe de la plus basse espèce, un colporteur de calomnies de police, un menteur crossé et mitré. Le second évêque serait-il plus vrai que le premier ? Cette question vous regarde, monsieur. Vous vous connaissez en évêques mieux que moi. Je suis, monsieur, votre serviteur. Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 24 décembre. Mon Victor, primo, les affaires : je n' envoie pas encore le mois de janvier d' Adèle (exigible seulement le 17) je suis gêné par un remboursement de 7375 fr que j' ai à faire en janvier pour avances à moi faites sur dépôt d' actions. Un détail : il me paraît impossible que vous ayez donné au portier de la rue Drouot un denier à Dieu de 45 francs, à moins que les étrennes n' y soient comprises. Meurice avait donné au portier de la rue La Rochefoucauld un denier à Dieu de 6 francs. Vérifie l' erreur. Ouf ! Parlons de toi et de nous. Je suis bien content. Tu vas de mieux en mieux. J' ai eu une attaque de néphrite à Vianden, c' est affreux. Mais nous voilà hors. Un bien bel article de toi m' arrive aujourd' hui. Je souhaite que Thiers finisse par mériter tout ce que tu dis de lui en si nobles termes. Je travaille éperdument. Je ne puis aller à Paris, mais si Mlle Favart vient, dis-lui que je lui offre l' hospitalité à Hauteville-House. Elle habitera la p339 chambre d' honneur au premier et je serai ravi de mettre les clefs de ma maison aux pieds de ma belle et éloquente Marion. -est-ce tout ? Non. Je vous embrasse bien tendrement, chère Alice, et petit Georges, et petite Jeanne, et toi, mon bien-aimé Victor. La veille du jour de l' an, je ferai porter leurs étrennes aux deux petits anges. Papapa. Vos raisons pour ne pas publier la lettre au Ségur sont excellentes, j' approuve. Il ne perdra rien pour attendre. Tendre embrassement de ces dames pour Alice et pour toi. Madame Drouet, qui t' adore, affirme que tes articles ne se sont jamais mieux portés. J' attends les lettres des deux petits. Je suis avide de leur style. à Paul Meurice. H-H, 24 décembre. Si je vous remerciais, cela remplirait ma lettre, donc je me borne à vous aimer. Continuez vos bontés à cette brave famille Lanvin qui en est digne. Tâchez de trouver un coin utile pour le fils au rappel , il redeviendra l' homme zélé et l' excellent employé qu' il a été et qu' il doit être. Nous espérons tout de vous. Cher ami, je remplace, dans votre explication du succès du peuple souverain, notre-dame de Paris par le bon Lahire . Cette rectification faite, j' applaudis des deux mains et je suis bien content. L' état de siège rendait probablement difficile la publication de l' année terrible illustrée par livraisons. Vous avez bien fait de restreindre la chose au volume actuel qui est superbe. Quand vous verrez M Flameng, félicitez-le de ma part. Vous avez bien raison de me demander de vous fixer des dates pour mes paiements. Le 28 décembre , Victor vous présentera un bon de : 6107 fr et Lanvin, un bon de : 495 fr égal 6602 fr. Dans les premiers jours de janvier (je vous écrirai la date fixe) la banque nationale vous présentera une traite de : 7375 fr. Ces deux paiements ensemble feront : 13977 fr. p340 Voulez-vous être assez bon pour en tenir note. Je travaille sans relâche. Victor m' écrit que Mlle Favart désire venir répéter Marion avec moi. Si vous la voyez, dites-lui de venir. Je lui donnerai l' hospitalité de Hauteville-House. Je crois que cela serait grandement utile. ô cher ami, quelles bonnes paroles vous m' envoyez ! Notre amie de la rue Pigalle a eu les larmes aux yeux en lisant votre lettre. Ah ! Vous êtes bien aimé dans notre petit coin ! V. à Madame Judith Mendès. Hauteville-House, 25 décembre. Vous auriez dû venir passer dans cette grande solitude les douloureux mois de votre deuil. Je songe à vous bien souvent, je songe à notre bon, cher et charmant Gautier. Je vous ai envoyé le manuscrit que vous désiriez. Vous souvenez-vous encore de moi, madame ? Je me mets à genoux devant votre grande âme, fille de ce grand esprit. V H. à Paul Meurice. H-H, 29 décembre. Mon admirable ami, je viens à vous. Je suis perplexe. M Ch Valois m' écrit au nom de la société. Voici sa lettre. Lisez-la. Il y a du vrai dans ses raisons. Et vous aussi, vous êtes dans le vrai. Que faire ? Décidez-le vous-même. Je vous remets la décision et je m' incline devant votre souveraineté. Vous pourriez, je crois, causer avec M Ch Valois, et résoudre la difficulté en commun. Ce que vous ferez sera bien fait. Voulez-vous prendre note que le 8 janvier , M Prévinaire, gouverneur de la banque nationale belge, fera toucher chez vous un bon signé de moi de 7392 fr 40 centimes ; je dis sept mille trois cent quatrevingt-douze francs 40 centimes. Voulez-vous être assez bon pour transmettre cette lettre à M Ch Valois, 27, r Lepic : l' avantage de publier en dehors des vacarmes de Versailles p341 est certain, d' un autre côté, il y aurait inconvénient pour le livre. Pesez, et décidez. Je suis sûr de bien finir cette année et de bien commencer l' autre, car je lirai votre jeanne D' Arc . C' est beau, doux et grand. tuus . à Monsieur Rioffrey, secrétaire général du comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau. décembre. Vous avez raison de compter sur mon adhésion. Il faut absolument sauver la forêt de Fontainebleau. Dans une telle création de la nature, le bûcheron est un vandale. Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire. Je vous envoie bien cordialement ma signature. Victor Hugo. 1873 T 3 à Auguste Vacquerie. H-H, 3 janvier. ô cher Auguste, le triomphateur, c' est vous. Le beau livre, c' est le vôtre. Je rêve, je travaille, et je vous lis, voilà comment je fais pour me passer de vous ; j' ai un bon moyen de supporter votre absence, j' ai découvert que vous étiez présent dans votre livre. Présence réelle, celle-là. Cependant, en disant ceci, je fais bonne mine à mauvais jeu. Au fond, je suis triste. Si je vous manque un peu, vous me manquez beaucoup. Paris d' ailleurs n' est remplacé par rien, pas même par l' océan. Ce qui me cloue ici, c' est la nécessité de ne pas m' en aller de cette vie sans avoir fait tout mon devoir, et complété mon oeuvre le plus possible. Un mois de travail ici p342 vaut un an de travail à Paris. C' est pourquoi je me condamne à l' exil. Et je songe à vous, et à mon Victor qui se rétablirait, je crois, mieux ici, et à mes chers petits, ces rayons de mon âme. -aimez-moi toujours un peu, cher ami, cher frère, cher maître ; quel beau rappel vous nous faites ! Mme Drouet embrasse Mesdames Lefèvre. Mettez à leurs pieds mes tendres respects. à Alice. à François-Victor. H-H, 8 janvier. Chère Alice, votre douce lettre me va au coeur. Oui, hélas, la vie est courte, surtout pour moi, qui ai derrière moi tant d' années et devant moi si peu de jours. Six mois d' été à Guernesey, six mois d' hiver à Paris, on ne se quitterait pas, on serait heureux, mon travail l' été me permettrait mon bonheur l' hiver ; ce sera, chère Alice, quand vous voudrez. J' apprends, mon Victor, que tu vas de mieux en mieux. Je t' envoie six lignes sur ton dernier article coupées dans une lettre de M Louis Koch à sa tante. Je contresigne tout ce qu' il dit. C' est une belle page que tu as écrite là. Porte-toi bien, mon enfant bien-aimé. Je vous embrasse, Alice, toi et les deux petits, et je vous aime profondément. Mme Drouet et Julie vous envoient leurs plus tendres affections. à Mounet-Sully. Hauteville-House, 10 janvier. Mon cher Mounet-Sully, vous êtes un noble artisan. Je vous considère comme un de mes plus précieux auxiliaires. Le succès est dû au talent, vous avez l' un et l' autre. Courage donc ! Mon travail me cloue dans la solitude où je suis : je ne puis aller en ce moment à Paris ; il importe que Marion De Lorme soit p343 jouée en janvier ; sans quoi je vous dirais : venez donc ! Je vous offrirais la rustique hospitalité de ma masure ; c' est la vieille maison d' exil. Elle vous recevrait porte ouverte à deux battants, ainsi que Mademoiselle Favart, si ma belle, charmante et pathétique Marion De Lorme voulait prendre la peine d' enjamber l' océan pour moi. Elle doit se souvenir, cette ravissante Stella, que le lion océan est amoureux d' elle. Dites-le lui de ma part, elle m' apporterait le printemps en plein hiver. Malheureusement, je crains que tout cela n' ajoute un retard à des retards, et la saison s' avance beaucoup. -M Perrin qui est un excellent esprit peut décider toutes ces questions mieux que moi. Mais soyez tranquille, vous ; avec moi, ou sans moi, vous réussirez ; votre beau talent a conquis le public. Didier sera pour vous une victoire de plus. Quant à moi, je ne compte pas. Offrez mes hommages à ma belle Marion, et recevez mon cordial applaudissement. Victor Hugo. à Jean Aicard. H-H, 12 janvier. Certes, à bientôt, mon cher et charmant poëte, soit ici, soit à Paris. Je travaille ici ; mon travail fini, j' aurai besoin de serrer votre main cordiale. Ah çà, et cette renaissance , si spirituelle et si robuste, est-ce qu' elle ne va pas reparaître ? Il y avait là le souffle du jeune esprit. Salut à votre vaillant groupe, ô mes poëtes. Je vous serre tous dans mes vieux bras. Votre ami. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 12 janvier. Cher Auguste, les journaux français, y compris le rappel , ne le pensez-vous pas ? Ont été bien doux pour ce misérable Grant qui vient d' être si p344 déplorablement réélu. La note américaine-française est bonne à entendre. La voici. Marquand m' apporte cet extrait du leslie' s illustrated . Il me semble que cela serait excellent à reproduire dans le rappel . Il ne faut pourtant pas que ce Grant ait impunément trahi à la fois la France et l' Amérique. Ah ! Quelle page vous avez écrite sur Eschyle et la peine de mort ! C' est simplement splendide. Quel grand et puissant esprit vous êtes ! Je vous remercie de votre mot pour moi aux débats . En voilà, de vieux ingrats ! Ingrat, je ne le serai jamais, c' est pourquoi je vous aime de tout mon coeur. V H. à Yves Guyot. Hauteville-House, 14 janvier. J' ai en effet, mon cher et cordial confrère, essayé d' exprimer dans les deux vers que vous voulez bien me citer, la loi politique absolue ; cette loi, vous la développez irrésistiblement dans l' excellent petit livre intitulé nos préjugés politiques . Je vous remercie d' avoir mis sous mes yeux ces pages si logiques et si fermes, et je vous envoie toutes mes félicitations pour le talent et tous mes voeux pour le succès. Je salue en vous un des meilleurs serviteurs de la grande cause du droit. Je vous serre la main, vaillant confrère. Victor Hugo. à Pierre Véron. H-H, 18 janvier. ô mon cher et charmant confrère, je voudrais bien être à Paris, car je vous verrais, car je pourrais serrer votre main et baiser la main de votre noble et gracieuse femme. Et puis, j' aurais mes enfants, les grands et les petits, et vous savez que je suis un grand-père vrai, c' est-à-dire abruti et p345 imbécile d' adoration pour ces chers petits êtres qui commencent quand nous finissons. Marion aussi aurait besoin de moi ; je sens et je sais tout cela. Mais que faire ? Paris me réclame et la solitude me tient. J' ai une chose, que je crois importante, à finir, deo volente, et je ne puis achever cette chose que dans la grande concentration du travail sans distraction et sans relâche. Vous en jugerez plus tard, et vous ne me donnerez peut-être pas tort. En attendant, aimez-moi toujours un peu ; remplacez-moi à Marion , et près de Marion, dites à Mademoiselle Favart mes voeux passionnés pour son succès, et mettez mes plus tendres respects aux pieds de Madame Pierre Véron. Je suis à vous du fond du coeur. Victor H. Hauteville-House vous espère tous les deux à la saison prochaine. J' irai à Paris vous chercher. Je suis chargé des plus gracieux compliments pour vous et Madame Pierre Véron qui, nous l' espérons bien, est maintenant aussi bien portante qu' elle est belle. Voilà un maximum de santé ! à Paul Meurice. H-H, 23 janvier. Cher Meurice, vous savez mieux que moi, absent, ce qui est possible à la 1 ère de Marion . Je voudrais bien que M Perrin pût donner une loge destinée à mes excellents amis émile Deschanel et le docteur Marchal De Cabri. Ils s' adressent à moi, je m' adresse à vous. Je suis presque honteux de vous accabler ainsi de mes affaires ; mais je suis le condamné du travail ; de là mon absence. Pardonnez-moi et aimez-moi. V H. à Monsieur Louis Thiabaud, rédacteur en chef du journal les Alpes. Hauteville-House, 27 janvier. Mon honorable concitoyen, votre excellent programme, que je vous remercie de mettre sous mes p346 yeux, promet un organe de plus à la justice et à la vérité. La Savoie, qui est si profondément française, vous comprendra et vous applaudira. Courage. Je vous envoie tous mes voeux de succès. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 27 janvier. Que vous êtes bon de m' avoir nommé dans ce charmant chapitre le pan de la prose ! Comme je suis fier d' être dans ce beau livre ! Je vous envoie les bravos éperdus de notre lectrice fanatique qui regrette, comme moi, la rue Pigalle, et qui adore le bon Lahire . Avec quel art vous ramenez ces questions de patries délivrées et de libérations de territoires ! Donnez-nous en beaucoup. Donnez-nous en toujours. Je vous envoie pour Marion la note finale que vous avez désirée avec raison. Est-il utile que j' en revoie l' épreuve ? Oh ! Que je voudrais vous avoir là ! Je vous lirais ce que je fais. Il me semble que vous n' en seriez pas mécontent. Je vous embrasse. à Jean Aicard. H-H, 27 janvier. Cher poëte, je viens de lire votre mascarille . C' est charmant et beau. Molière regardait avec les autres dieux. Et moi, qui ne suis que du parterre, j' applaudis. Mon applaudissement a des ailes pourtant, et il s' envole pour aller à vous, par-dessus l' océan. Ouvrez-lui votre fenêtre et recevez-le bien. tuus. V H. Voulez-vous être assez bon pour transmettre cette lettre à M La Palud, qui est de vos amis. p347 à Paul Meurice. H-H, 28 janvier. Coup sur coup. C' est encore moi. Cher ami, j' ai réfléchi qu' il était inutile d' insister, jusqu' au développement, sur une note triste et personnelle, dans les quelques lignes finales pour l' édition de Marion que je vous ai envoyées hier. Voulez-vous être assez bon pour retrancher (2 e paragraphe) la phrase qui commence par d' ailleurs et finit par lumière . Il sied de terminer le paragraphe à : envers sa pensée . Maintenant, laissez-moi vous dire que vous avez réussi, avec un art inouï, à maintenir dans Jeanne D' Arc la pucelle gothique tout en en faisant la vierge actuelle, sorte d' incarnation de la patrie. Vous avez admirablement groupé autour de cette figure les fées, les saintes et les vierges ; de là une harmonie profonde et une explication suprême. Votre Lahire est un grand livre. -c' est la légende des superstitions, mêlée à l' histoire des idées. Les lignes, où vous ramenez tout à l' esprit moderne, et que je lis aujourd' hui dans le n du 27, sont excellentes et utiles. -je vous demande pardon pour tous les ennuis que vous cause Marion . Et nos quatre bras vous embrassent. V. au même. H-H, 30 janvier. Mes lettres ont croisé la vôtre. Nous sommes d' accord, comme vous voyez, et ma note répond à peu près à tout ce que vous voulez bien désirer. Ne seriez-vous pas d' avis de la placer plutôt en tête de l' édition (sans titre. Note ou préface pour la reprise) plutôt qu' à la fin ? Remerciez pour moi M E Perrin dont j' apprécie l' excellente coopération. Mettez mes plus tendres souvenirs aux pieds de Mademoiselle Favart, vous ne voudriez pas dire espérances , et je serai obligé de le lui dire moi-même. L' explosion Marie ou Marion veut Didier debout. Il se dresse terrible sur le mot, et Marion se brise à ses pieds. Assis, l' effet serait perdu. Dites-le, je vous prie, de ma part, à M Mounet-Sully. p348 Il me semble que je me bornerais à constater les deux dates 1831 et 1873. La reprise intermédiaire est un souvenir peu agréable pour le théâtre-français, qui s' est fait faire un procès (sous l' honnête influence Scribe et Casimir Delavigne) pour jouer Marion De Lorme . Au reste, jugez et décidez. Merci d' avoir payé les 406 fr de la nationale. Je pense que c' est moi maintenant qui suis votre débiteur. Parbleu, je le crois bien. Je suis le débiteur insolvable de votre admirable amitié. V. Je recommande à votre souvenir pour la première de Marion une loge pour d' Alton Shée et une baignoire pour Madame Judith Mendès. à . Hauteville-House, 31 janvier. Je m' empresse de vous répondre, mon cher et cordial confrère, je prends en considération le but charitable des représentations dont vous me parlez, j' autorise M E Guimet à faire représenter sa musique du feu du ciel avec mes paroles, sans rien ajouter à mon droit d' auteur (... sur la recette brute) égal au sien. C' est sur mon propre droit d' auteur que je me réserve de prélever la somme destinée au bien-être des quarante petits enfants pauvres à qui je donne ici mon dîner hebdomadaire. Recevez mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 31 janvier. Cher Auguste, je veux vous dire que je vous aime. Mon Victor est un peu souffrant et ne peut pas travailler comme il le voudrait, et vous vous multipliez, pour faire à la fois sa tâche et la vôtre. Vous écrivez coup sur coup d' admirables articles, vous faites travail double, vous êtes à la fois p349 mon fils et mon frère. Oui, je vous aime bien, allez. Je veux que vous sachiez que rien n' est perdu avec moi, et je vous embrasse tendrement. V. au même. 4 février. Vous allez rire, cher Auguste, je vous demande deux places pour Louis Koch et Madame Koch. à ce, vous me répondrez : mais je vous prendrais les vôtres, si vous étiez ici, pour les leur donner ! -et vous aurez raison. Donc nos chers et charmants amis seront placés à la 1 ère de Marion , et je vous embrasse. V H. à Monsieur émile Perrin. Hauteville-House, 4 février. Monsieur et très honorable ami, j' ai écrit quelques lignes en tête de l' édition spéciale faite pour la reprise actuelle de Marion De Lorme . Ces lignes expliquent mon absence. Ces lignes disent ma reconnaissance pour vous, rare artiste et administrateur supérieur, et pour les grands talents du théâtre-français qui me prêtent leur concours. Vous lirez cette courte préface et vous comprendrez mon absence et mon regret. Un travail, que je ne puis interrompre, même un jour, me retient ici. Mais, de loin et du fond de ma solitude, je vous envoie, j' envoie à mes chers et excellents auxiliaires, des remerciements émus. Dites-le leur, je vous prie. Votre lettre, si honorable et si noble, écrite au nom de tous, m' a profondément touché. Recevez, je vous prie, mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. p350 à Paul Meurice. H-H, 5 février. Cher ami, je vous envoie une lettre que M E Perrin m' a écrite et ma réponse. Y a-t-il lieu d' en publier quelque chose ? Vous en jugerez. Je me borne à vous faire la communication, mais vous savez mieux que moi ce qui convient. Je voudrais bien avoir 12 Marion De Lorme 12 Ruy Blas 12 année terrible illustrée . Mais voilà encore un ennui que je vous donne, à vous qui me charmez tous les jours avec votre Jeanne D' Arc , si noble, si fière, et si timidement hardie. Quelle saisissante entrée chez Baudricourt ! à vous. ex intimo. V. à Auguste Vacquerie. H-H, 13 février. Cher Auguste, le même jour, dans le même numéro du rappel , vous faites lire à votre innombrable public deux pages sur Marion , la première forte et puissante, la seconde charmante, vive et cordiale. Votre superbe esprit déploie ses deux ailes, celle des profondeurs et celle des hauteurs. Que de grandes choses vous dites à propos d' Alceste et de Didier ! L' homme qui a fait le fils applaudit Marion De Lorme . Je suis ému et fier, et je vous envoie mon vieux coeur, ô poëte, ô maître. V H. à Paul Meurice. H-H, 13 février. Ce succès est à vous. Je le dois à votre glorieuse et douce amitié, à votre sollicitude, à votre science dramatique, à ce coeur si bon qui se mêle à votre haut esprit. Quand vous êtes présent, je ne suis pas absent. Ce triomphe est vôtre, et vous en êtes l' âme. Vous, l' un des plus rares maîtres p351 de ce temps-ci, vous le créateur de tout un théâtre vivant, profond et charmant, vous me donnez la main par-dessus des gouffres de haines et de colères, et je vous dois d' avoir passé le pont de l' abîme. ô mon doux et cher Meurice, que je vous aime ! V. Je ne sais pas si j' ai été clair dans mon billet d' hier. -lundi, à 4 h, en recevant le télégramme où Mlle Favart me demandait un encouragement, je lui répondis par ce distique : à Mlle Favart, 11 février 4 h après midi. Bel astre, ton lever m' envoie un pur rayon. Je vois d' ici Stella briller dans Marion. Mais je me suis borné à lui envoyer le second vers, n' osant pas charger d' un distique le bureau télégraphique anglais qui, dans la dépêche de Mlle Favart, avait écrit maison au lieu de Marion . Expliquez, je vous prie, à ma belle Marion, ma dépêche tronquée. au même. H-H, 14 février. Je reçois votre douce lettre. Je vous répète que c' est par vous que tout va bien. Quant au roi s' amuse , je ne sais que dire. Il me paraît impossible de payer le dévouement de M Perrin à Marion De Lorme par ce compliment : donnez Coquelin à un autre théâtre. Qu' en pensez-vous ? Et en même temps je trouve aussi moi, Dumaine physiquement impossible. Que faire ? le roi s' amuse ne peut être joué sans un Triboulet. -cul-de-sac. -nul moyen de sortir de là. ô ma providence, conseillez-moi. -je reçois un excellent article de Pierre Véron dans le charivari . Je vous enverrai des premières pages pour les exemplaires de tous. Mais l' édition a-t-elle paru ? -si elle a paru, voulez-vous être assez bon pour faire porter le paquet d' exemplaires aujourd' hui même chez M Sandoz, 33, r de Seine. Il partira tout de suite. Autrement il y aurait retard d' un mois. Je vous serre dans mes bras. Il faudrait mettre sur le paquet de livres : aux soins de M Barbet, libraire, à Guernesey . Merci. Pardon. p352 au même. H-H, 16 février. Voici une lettre pour M Perrin et une pour Mlle Favart ; vous les approuverez, je pense ; si vous les approuvez, voulez-vous être assez bon pour les transmettre. Venant par vous, il me semble que ce sera mieux venu. -oui, je travaille, et en même temps, je lis ; je vous lis ; vous voyez qu' au labeur je sais mêler le bonheur. Je me donne la joie de posséder la pucelle, et votre Jeanne D' Arc m' appartient. Telles sont mes voluptés. -j' ai appris ce que vous avez fait pour Lanvin fils. Encore un remercîment. Mais depuis vingt-cinq ans, je ne les compte plus. Mme Drouet vous embrasse et vous aime. anch' io ! V. Marion a-t-elle paru ? Est-il temps que je vous envoie les pages-frontispices ? à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 20 février. J' ai beau être au fond de l' ombre, la lumière vient jusqu' à moi. La lumière, c' est vous. ô cher grand écrivain, quelle belle page sur Marion De Lorme , à suspendre dans une galerie de gloire à côté de vos bas-reliefs sur Hernani, Lucrèce Borgia et Ruy Blas . Je ne saurais vous dire combien j' en suis ému. Maintenant que j' ai serré la main par qui tant de grandes et éloquentes choses ont été écrites, je suis plus touché encore qu' autrefois, car autrefois je n' étais, comme le premier venu, que votre lecteur ravi et charmé, et à présent je suis votre ami. Victor Hugo. à bientôt, j' espère. à émile Augier. Hauteville-House, 21 février. Monsieur, un ami m' envoie votre article sur Marion De Lorme . Je remercie cet ami. J' ai rarement été plus charmé qu' en lisant cette éloquente et profonde p353 page où vous avez mêlé tant de vraie certitude philosophique à la plus haute critique littéraire. Je suis vieux et vous êtes jeune ; ceci ajoute pour moi un prix de plus à votre applaudissement. Je suis de ces partants qui aiment les arrivants. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 26 février. Aujourd' hui, anniversaire de ma naissance, le peuple souverain m' apporte le vraiment beau sonnet de M Barillot. Cher Meurice, voulez-vous être assez bon pour lui offrir de ma part un exemplaire de Marion De Lorme avec le billet que voici. J' y ajoute, pour d' autres, quelques pages-frontispices. Si j' avais d' autres omissions à réparer, je compte sur votre bonté pour me les signaler. -j' ai reçu le ballot d' exemplaires. -que votre Jeanne devient émouvante ! L' intérêt va croissant à chaque ligne. Cette embuscade pétrifiée est superbe. ô mon doux ami, vous lire et vous voir, voilà les deux bonheurs de mon esprit et de mon coeur. au même. H-H, 28 février. Comme toujours et en tout, vous avez raison. Faites donc, cher ami, toutes les suppressions que vous indiquez, excepté pourtant Jean Aicard et Blémont, qui ont fait des articles dans l' égalité et dans la renaissance . N' est-ce pas votre avis ? Je n' ai pas reçu l' article de la république française . Voici du reste l' en-tête pour M Ranc, avec tous les autres que vous me demandez. Vous recevrez presque en même temps que cet envoi une prière que je vous adresse de donner pour moi 100 f à M Amédée Blondeau. Il est un peu gêné en ce moment, et malade. -Debonnay n' a pas fait d' article. -ô mon ami, voici le p354 printemps. Vous souvenez-vous que vous m' avez presque promis de venir. Alice et Victor m' annoncent leur arrivée prochaine. Vous finiriez Lahire à Hauteville-House, et je vous lirais ce que je fais. Venez. Tous les bras s' ouvrent. à Sarah Bernhardt. 6 mars. C' est de tout coeur que je vous encourage dans votre étude de Marion De Lorme. Je vous envoie le consentement que vous désirez. Vous prouverez, je n' en doute pas, que vous avez toutes les puissances du talent comme vous en avez les grâces. Je baise les mains de ma charmante reine. Victor Hugo. à Monsieur Marc Bayeux. Hauteville-House, 7 avril. Mon cher et cordial confrère, j' arrive d' une absence de quelques jours, je trouve votre lettre, je vous envoie pour l' excellente souscription du corsaire mon obole. Ce n' est qu' une obole, en effet, mais vous savez combien de détresses nous entourent, et de toutes parts on me fait l' immense honneur de s' adresser à moi, ce dont je suis fier, car cela me prouve qu' on m' aime un peu, et triste, car je ne puis faire ce que je voudrais. Ma souscription n' est qu' une forme de mon adhésion. J' applaudis à la patriotique pensée du corsaire . Envoyer à Vienne les ouvriers français, c' est élargir le rayonnement de la France. Rien de plus utile, je dis mieux, rien de plus nécessaire. Vous savez combien j' apprécie votre talent et votre droiture ; recevez, cher confrère, mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. p355 à Paul Meurice. H-H, 9 avril. Conformément à vos indications, cher ami, je tire sur vous 20000 fr par l' intermédiaire des banquiers Heath and Co, de Londres. Je leur écris que le bon pourra vous être présenté à partir du 12 avril . Vous savez tout arranger admirablement. Le théâtre-français prêtant Coquelin pour le roi s' amuse et la porte-saint-Martin prêtant Dumaine pour les burgraves , cela résoudrait la difficulté. Il serait bon que ce fût la conclusion. Chose excellente aussi, Frédérick Lemaître dans saltabadil. Je crois, sauf votre avis, qui est toujours ma loi, que sur ces bases, on pourrait terminer avec Mm Ritt et Larochelle. -autre point d' interrogation (? ) M Van Heddighem ? Qu' est-ce que c' est que son procès ? Le savez-vous ? J' ai remarqué le silence du peuple souverain et du rappel sur cette affaire. M Van Heddighem m' est favorablement connu, mais un peu superficiellement. Il m' écrit pour me prier de lui écrire une lettre qui soit pour lui une caution morale. le corsaire paraît l' avoir désigné comme homme de police. Je ne crois pas cela possible. Pourtant, je ne sais rien du procès. Pouvez-vous me renseigner ? J' attendrai votre réponse avant de répondre à M Van Heddighem. Votre pucelle entrant dans Orléans est une merveille. Quel succès vous avez ! J' en juge par Mariette qui est une bonne fille du peuple et qui adore votre livre comme si elle était un poëte. Le peuple vous applaudit. Mystérieuse affinité des grandes âmes et des grandes foules. Cher Meurice, que je voudrais donc vous avoir ici, ne fût-ce que huit jours ! Victor y viendra bientôt, j' espère, se refaire et achever sa convalescence dans nos fleurs. Tâchez donc de venir avec lui. Ces dames vous prient à mains jointes. ad te clamo ! j' espère finir d' ici à deux mois ce que je fais. Je tâche de n' être pas trop au-dessous de ce que je lis. Ce que je lis, c' est vous. V. Remercîment pour les Lanvin à vous, et à nos chers amis du rappel . Madame Drouet vous embrasse. p356 au directeur de Paris à l' eau-forte. Hauteville-House, 12 avril. Paris à l' eau-forte est une publication exquise et superbe, c' est un mélange de la mode et de l' histoire ; c' est un portrait de la ville en même temps qu' un tableau du siècle ; plumes et burins rivalisent de verve et de couleur : je crois à un très grand succès. J' applaudis et je remercie le brillant groupe de talents et d' esprits qui fait cette oeuvre à la fois magnifique et délicate ; je suis fier et heureux que Marion De Lorme ait sa page dans ce beau livre, et une page si charmante. Victor Hugo. à Madame Edgar Quinet. H-H, 14 avril. C' est une belle chose, madame, qu' un esprit appuyé sur un coeur, et pas d' esprit plus grand que celui de Quinet, pas de coeur plus noble que le vôtre. Vous jugez avec quelle émotion je lis votre livre plein de tout ce que j' aime et de tout ce que j' admire, plein de Paris, de la France, de Garibaldi, de Quinet, de vous. J' y suis nommé, et j' en suis fier. Quelle belle âme vous êtes, et que de pages éloquentes. Quant à moi, non certes, je ne désespérerai pas, tant qu' il y aura des villes comme Paris, des peuples comme la France, des hommes comme Quinet, et des femmes comme vous. J' embrasse votre illustre et cher mari, et je mets à vos pieds tout mon respect, madame. Victor Hugo. Hélas non, je n' ai pas reçu la république de Quinet. à Jules Simon, ministre de l' instruction publique et des beaux-arts. Hauteville-House, 29 avril. Mon cher Jules Simon, je vous recommande la veuve d' Albert Glatigny. Albert Glatigny était un talent charmant. Il était de cette race de comédiens-poëtes p357 qui commence à Thespis et arrive à Molière. Plusieurs des pages qu' il a laissées entreront dans l' anthologie française. Il y avait dans cette âme de poëte des côtés exquis et généreux. Le voilà mort. Il laisse une veuve pauvre. Vous consolerez cette tombe en secourant cette veuve. Je vous demande une pension pour Mme Glatigny, et je vous serre la main. V H. à Paul Meurice. H-H, 30 avril. Comme toujours votre avis fait loi pour moi. Donc j' accepte Dumaine. Vous pouvez, quand vous vous rencontrerez avec Mm Ritt et Larochelle, le leur dire. Il n' y a pas d' ailleurs autre chose à faire. Dumaine a un vrai talent, et je suis convaincu qu' il se fera accepter par le public dans Triboulet, comme il est accepté par moi. Frédérick jouera saltabadil. Qui jouera Blanche ? Mme Judith Mendès me recommande M Marc pour le rôle de st-Vallier. Quel est votre avis ? -j' ai écrit à Jules Simon pour Mme A Glatigny. Je vous envoie copie de ma lettre. Vous pouvez la montrer à Mme Glatigny. -me voilà soupirant après Jeanne D' Arc . Quand nous la rendrez-vous ? Il y a du reste beaucoup de talent et d' observation dans riches et pauvres . -mon Victor va mieux. Il me viendra, j' espère. Et vous ? -merci pour toutes les choses bonnes, charmantes et utiles, que vous m' écrivez. Je vous envoie tout mon vieux coeur, o dulcissime ! à Robelin. Hauteville-House, 1 er mai. Mon bon Robelin, je vois bien qu' il faut que je finisse par me confesser à vous. Je le fais de bonne grâce. Seulement, gardez-moi le secret. Vous seul allez connaître ma situation à fond. La voici : à la suite d' une liquidation désastreuse, j' ai dû prendre avec la banque nationale de Belgique les engagements que vous allez voir : p358 j' ai payé : 1 le 1 er janvier 1873 : 33500 fr je paierai : 2 le 1 er septembre 1873 : 33500 3 le 1 er mars 1874 : 33500 4 le 1 er septembre 1874 : 33500 5 le 1 er mars 1875 : 33500 6 le 1 er septembre 1875 : 33500 égal 201000 fr. à ces 67000 fr par an, ajoutez : 1 je donne à Victor : 12000 fr 2 je donne à Alice : 12000 3 je donne pour Adèle : 8000 égal 32000 fr par an. Ces 32000 francs joints aux 67000, font 99000 francs par an. à ces 99000 francs ajoutez une petite institution que j' ai fondée ici pour l' enfance et qui me coûte par an 8000 fr. Cela fait 107000 francs que j' ai en ce moment à donner par an, avant de dépenser un liard pour moi-même et pour la maison. vous voyez que mes embarras, hélas ! valent bien les vôtres. heureusement j' ai eu l' année terrible et Ruy Blas l' an passé, et j' ai cette année Marion De Lorme , et j' aurai, je pense, l' année prochaine, le roi s' amuse . Sans quoi, je ne m' en tirerais pas . Néanmoins, cher vieil ami, ne soufflez mot de tout cela, et plaignez-moi de ce que je suis si empêché et surtout de ce que je ne puis vous venir en aide . Votre hôtesse de l' an passé vous envoie ses plus affectueux souvenirs, et moi je vous embrasse de tout mon coeur. Victor Hugo. à Philippe Burty. Hauteville-House, lundi 5 mai. Mon cher et charmant confrère, arrivez ! Ma maison est en désarroi ; mais vous pourrez loger dans un petit house-family en face de ma porte, et votre couvert sera mis à mon humble table matin et soir. p359 Venez vite, je vous tends la main pour enjamber la Manche. Votre ami. V H. à Raoul Lafagette. H-H, 5 mai. Mon jeune et vaillant confrère, je ne connais pas M L Chevalier, voici un mot pour le fils de M Hetzel (le père est absent). Je vous écris bien vite, car je comprends votre impatience, les jeunes aigles ont hâte de s' envoler. Je vous envoie tous mes voeux de succès. V H. à Monsieur Hetzel fils. 5 mai. Cher Monsieur Hetzel, en l' absence de votre père, je vous adresse un poëte, M Lafagette. M Lafagette est un homme d' un vrai et robuste talent. Il a un volume de vers à publier ; comme moi quand j' ai commencé, il veut publier son livre à ses frais ; mais il voudrait un éditeur ami, que je n' ai pas eu, moi, jadis. J' adresse M Lafagette à votre père ; j' affirme le talent et je crois au succès. Recevez mon plus affectueux serrement de main. Victor Hugo. à Edgar Quinet. H-H, 14 mai. ô mon Quinet, j' aime votre beau livre. Je l' ai. Je le lis. Je le relirai. Il sera désormais un de mes bréviaires. Que de choses dites, grandement dites, à tout jamais dites ! avantages de la calomnie, comme c' est puissant, fier et vrai ! Et tout est comme cela ! Vous, et votre noble femme, vous faites revivre les âmes, aujourd' hui si abaissées. Je bénis son livre, je vénère le vôtre. tuus sum. V H. p360 à émile Blémont, directeur de la revue la renaissance. 30 mai. Mon jeune et cher confrère, j' envoie à nos vaillants et gracieux amis de la renaissance mon obole pour notre cher Albert Glatigny. la renaissance me charme, et je lis avec bonheur cet éloquent et spirituel journal. Dites-le à nos amis. Vous êtes chef dans la jeune légion des esprits qui sont aujourd' hui l' honneur de cette fin de siècle. Vous êtes une de ces âmes de lumière que j' aime. à Paul Meurice. H-H, 9 juin. Ce matin, à midi et demi, j' ai écrit la dernière ligne du livre quatrevingt-treize . Je l' ai écrite avec la plume qui vous écrit en ce moment. Ce premier ouvrage est un commencement d' un grand tout. Ne sachant pas si j' aurai le temps de faire toute l' immense épopée entrevue par moi, j' ai toujours voulu peindre cette première fresque. Le reste suivra. deo volente. cela sera intitulé : quatrevingt-treize. premier récit : la guerre civile . C' est la Vendée. -cela aura, je crois, deux volumes. Si vous étiez ici, mon doux et admirable ami, je vous en lirais. Vous viendrez, j' espère. Je tiens à vous annoncer mon accouchement. De là cette lettre écourtée. Je vous écrirai bientôt plus longuement. D' après votre indication, je tirerai sur vous, vers le 15, 7000 fr. -quant à Rochefort, je me range à votre avis. Il faut attendre et observer. écrire à Thiers serait stérile. M Jean Destrem devrait voir M Edmond Adeur, qui est de bon conseil. -à bientôt, et ici, j' espère. amo te. ama nos. p361 à Auguste Vacquerie. H-H, 9 juin. Cher Auguste, il y a douze ans, dans ce même mois des fleurs, le matin du 30 juin, si j' ai bonne mémoire, je vous annonçais que je venais, dans la matinée même, de finir les misérables . Le soir de ce jour 30 juin, un phénomène prédit par vous dans le mémorable livre profils et grimaces , éclatait là-haut au-dessus de nos têtes. Aujourd' hui, il n' y aura pas de phénomène en haut, ni en bas non plus ; seulement, comme le 30 juin 1861 je vous annonçais que je venais d' achever les misérables , aujourd' hui 9 juin 1873, je vous annonce que je viens de terminer le livre commencé il y a six mois, quatrevingt-treize . Je tiens à maintenir cette habitude, et mon esprit, quand il accouche, envoie une lettre de faire-part à votre esprit. Ce livre aura pour titre : quatrevingt-treize première série. - la guerre civile. voici ma lettre de faire-part envoyée. Il me reste à vous dire que tout ce que vous écrivez fait ma joie, et souvent ma consolation. Je suis profondément votre ami. V H. Ce n' est en effet que la première partie d' un tout qui serait colossal si j' avais le temps de le réaliser, mais je ne l' aurai pas. Enfin, ceci sera toujours fait. Mes hommages à Mesdames Lefèvre. Si vous veniez ici cet été, je vous en lirais. à François-Victor. H-H, 9 juin. Mon bien-aimé Victor, je tiens à t' annoncer la mise au monde d' un nouveau frère que tu as dans l' ordre idéal, c' est-à-dire d' un livre de moi. J' ai fini ce matin le livre quatrevingt-treize , commencé le 16 décembre. Ce n' est qu' un premier récit, la guerre civile (cela peint la Vendée), le reste suivra pour peu que j' aie encore un peu de temps devant moi. Je t' écris cela pour que tu te dépêches de venir, car si tu étais ici, je crois p362 que Meurice viendrait, et je vous lirais quelque chose de ce livre, dans l' intimité étroite, bien entendu. Je sais que tu vas de mieux en mieux et que les médecins te conseillent l' air de la mer. L' air de Guernesey est ce qu' il te faut, le souffle de l' océan et le souffle des fleurs, l' air à la fois salé et embaumé, diablement vivifiant. Arrive, mon fils bien-aimé, arrivez Alice, arrivez Georges, Jeanne. Ces dames vous appellent et je vous serre dans mes vieux bras. Papapa. à Paul Meurice. H-H, 15 juin. Cher ami, vers le 17 ou le 18, Victor vous présentera un bon de 4850 fr et ém Allix un bon de 1500 fr en tout, et ensemble, 6350 fr à valoir sur les droits de Marion De Lorme pour moi. Vous devriez bien effectuer avec Vacquerie un bris de prison et arriver tous les deux à Hauteville-House par escalade et effraction. Est-ce que Lockroy et D' Alton ne pourraient pas vous suppléer pendant votre absence ? C' est risqué, ce que je dis là, mais j' ai une telle soif de vous voir. Savez-vous que voilà près d' un an que je n' ai serré votre main, doux ami, doux maître ! -oh ! Venez ! V. quatrevingt-treize appelle Jeanne D' Arc . à François-Victor, villa Montmorency. dim 15 juin. Je pense, mon Victor, qu' il vous sera agréable à Alice et à toi de recevoir ton trimestre (1 er juillet-1 er octobre) un peu d' avance. Voici le compte : 1 ton trimestre : 2975 2 trimestre d' Alice : 3000 3 mon tiers du loyer rue Drouot échéant le 15 juillet : 375 égal 6350 p363 sur lesquels Meurice m' écrit que tu as prélevé chez lui : 1500 fr reste dû par moi : 4850 que je t' envoie sous ce pli en un bon sur Paul Meurice. Tu vas de mieux en mieux, vous allez nous arriver, mes bien-aimés enfants, et vous pourrez économiser ici presque tout votre trimestre. économie pour vous, bonheur pour moi, ce sera agréable pour tout le monde. écrivez-moi votre arrivée huit jours d' avance pour que Hauteville-House fasse son branle-bas de bienvenue. Je t' embrasse tendrement, mon Victor, et notre chère Alice, et nos deux petits anges dans lesquels mon Charles revit. à bientôt, à tout de suite. Ces dames vous appellent à grands cris. Vous aurez soin, n' est-ce pas, d' acquitter le loyer de la rue Drouot avant votre départ ? Je t' embrasse encore, mon fils bien-aimé. à Messieurs Ritt et Larochelle. Hauteville-House, 29 juin. Messieurs, j' ai reçu votre honorable et excellente lettre. M Paul Meurice, mon ami, qui a passé quelques jours chez moi, veut bien se charger de vous porter cette réponse. J' accepte la distribution que vous m' offrez, sauf les améliorations qu' elle peut comporter, et que vous pourrez faire d' accord avec M Paul Meurice. Quant aux questions de droits et d' intérêt, je souscris d' avance à tout ce qui sera convenu à ce sujet entre M Paul Meurice et vous. Croyez à ma vive cordialité. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 3 juillet. Cher Meurice, je suis votre débiteur. Voulez-vous me permettre d' augmenter ma dette de 50 francs que je vous prie de remettre à M Millaud, représentant. Il s' agit d' aider Mme Rastoul à aller rejoindre son mari. Pardon et merci. Victor Hugo. p364 au même. H-H, 7 juillet. Que c' est doux une lettre de vous ! C' est comme si l' on vous entendait causer. Rien de plus charmant. Je vous réponds bien vite. D' abord, je suis content qu' Ernest Lefèvre soit à peu près hors de danger, c' était trop bête aussi. Il est vrai qu' ils sont facilement bêtes, témoin le roi s' amuse supprimé. Va donc pour Marie Tudor . Je crois que Marie Tudor sera plus aisément bien jouée que le roi s' amuse . Je ratifie tous vos choix. Mme Laurent m' a écrit, je lui réponds que je lui donne le rôle. Si c' est toujours votre avis, voici ma réponse, soyez assez bon pour la lui envoyer. Je pense comme vous à Dumaine pour Gilbert. Seulement ses proportions exigent une Jane un peu étoffée. Mlle Dica-Petit serait peut-être bien mince en regard de Dumaine ? Qu' en dites-vous ? Si c' est votre avis, choisissez ce qui vous paraîtra le mieux dans les autres noms que vous m' envoyez. Pour tout le reste, je suis d' accord avec vous, et ce que vous ferez sera bien fait. à quel pilote me fierai-je, si ce n' est à vous, qui êtes en même temps boussole et étoile. Nous passons notre temps à parler de vous et à vous regretter. à bientôt. Nous vous embrassons. On peut mener Marie Tudor aussi vite qu' on voudra. Dites-le de ma part à Mm Ritt et Larochelle. tuissimus. V. à Raoul Lafagette. Hauteville-House, 7 juillet. Mon cher poëte, j' étais absorbé par ce travail que les anciens appelaient improbus , et vous êtes de ceux auxquels on doit toute sa pensée quand on les lit ; de là mon long silence. Enfin j' ai été libre et je vous ai lu. Votre livre est robuste et charmant ; un souffle de justice et de vérité le traverse d' un bout à l' autre ; vous voyez la nature par ce grand côté, la volupté ; c' est le droit de votre jeunesse. Nous autres, dont la vie et l' épreuve ont fait des philosophes, nous acceptons ce rayon de lumière qui vous éblouit, mais nous voulons aussi l' autre rayon, le mystère. Le mystère est une lumière. p365 Comme la joie. Il est l' autre aspect de l' amour. L' amour est voluptueux, oui, mais il est mystérieux. De là son immensité. Vous m' avez adressé de bien beaux vers. Tout votre livre est un hymne éclatant. Courage. Je salue votre jeune et noble esprit. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 10 juillet. Cher Auguste, c' est à moi de vous remercier, non seulement de ce que vous dites pour moi, mais de ce que vous dites pour tous. Des pages comme les vôtres sont des actes. Tous les jours votre plume livre et gagne la bataille de la vérité. ô puissant lutteur, courage ! V. Mes hommages et toutes mes espérances à Mesdames Lefèvre. Ernest Lefèvre sera certainement mis en liberté. Cette fois, les gens de Versailles se contenteront d' avoir été bêtes. - féroces sera pour une autre occasion. -que je voudrais vous serrer la main ! à bientôt, n' est-ce pas ? à Paul Meurice. H-H, 11 juillet. Doux ami, décidez. Mme Jane Essler m' écrit pour me demander Jane. Vacquerie l' appuie. Si c' est votre avis, et si les directeurs du théâtre l' agréent, je lui donnerais bien volontiers le rôle. Si vous croyez le oui possible, soyez assez bon pour lui transmettre (r de Miromesnil, 86) la lettre que voici. Que vous êtes bon de m' avoir envoyé déjà tous ces détails sur la salle de la convention. Si c' est le théâtre que j' ai vu et où j' ai assisté à une représentation, il n' était pas immense comme le croit M Challamel, ni petit comme le dit Michelet. Mais est-ce la même salle ? J' en doute. à vous profondément. V. p366 au même. H-H, 29 juillet. Que vous êtes bon ! Voici nos arrangements. Nous partons demain 30 par Cherbourg, et nous arriverons peut-être en même temps que cette lettre. Mme Drouet me donne une chambre au 4 e de sa maison ; peut-être accepterai-je pour Mariette (deux ou trois jours) votre offre hospitalière de la chambre de Clémence. Puis nous irons, le plus tôt possible, habiter Auteuil. Je n' emporte pas les quatre vents de l' esprit , la copie n' étant pas complète ; mais je puis toujours en huit jours avoir le manuscrit. Je crois du reste qu' il faut commencer par quatrevingt-treize , et c' est aussi votre avis ; prose après vers. Il m' est fait des offres ; je vous en parlerai. -j' espère trouver Victor mieux. J' ai la fièvre de vous revoir tous. ô mon doux ami, que vous êtes admirable, et comment faire pour vous remercier de tout, depuis la bonne hospitalité que vous m' offrez, jusqu' à la ravissante histoire que vous me faites lire ! à bientôt. à tout de suite. V. à Madame D' Alton Shee. 1 er août. Avez-vous trouvé mon nom, à votre porte, madame ? Mon nom venait se jeter à vos pieds, et vous demander une grâce. Soyez assez bonne pour venir dîner avec nous (chez Victor, Auteuil, villa Montmorency ) mardi 5 août, à sept heures, je serai bien heureux de me mettre à vos pieds, et de redire à mon cher D' Alton combien je suis son ami. Victor H. Un bon oui , n' est-ce pas ? p367 à Paul Verlaine. premiers jours d' août. Mon pauvre poëte, je verrai votre charmante femme et lui parlerai en votre faveur, au nom de votre tout petit garçon. Courage et revenez au vrai. V H. à monsieur le duc Albert De Broglie, président du conseil des ministres. Auteuil, villa Montmorency, 8 août. Monsieur le duc et très honorable confrère, c' est au membre de l' académie française que j' écris. Un fait d' une gravité énorme est au moment de s' accomplir. Un des écrivains les plus célèbres de ce temps, M Henri Rochefort, frappé d' une condamnation politique, va, dit-on, être transporté dans la Nouvelle-Calédonie. Quiconque connaît M Henri Rochefort peut affirmer que sa constitution très délicate ne résistera pas à cette transportation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que la nostalgie le tue. M Henri Rochefort est père de famille et laisse derrière lui trois enfants, dont une fille de dix-sept ans. La sentence qui frappe M Henri Rochefort n' atteint que sa liberté, le mode d' exécution de cette sentence atteint sa vie. Pourquoi Nouméa ? Les îles Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n' exige point Nouméa. Par la détention aux îles Sainte-Marguerite, la sentence serait exécutée et non aggravée. Le transport dans la Nouvelle-Calédonie est une exagération de la peine prononcée contre M Henri Rochefort. Cette peine est commuée en peine de mort. Je signale à votre attention ce nouveau genre de commutation. Le jour où la France apprendrait que le tombeau s' est ouvert pour ce brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil. Il s' agit d' un écrivain, et d' un écrivain original et rare. Vous êtes ministre et vous êtes académicien, vos deux devoirs sont ici d' accord et s' entr' aident. p368 Vous partageriez la responsabilité de la catastrophe prévue et annoncée ; vous pouvez et vous devez intervenir ; vous vous honorerez en prenant cette généreuse initiative, et, en dehors de toute opinion et de toute passion politique, au nom des lettres, auxquelles nous appartenons vous et moi, je vous demande, monsieur et cher confrère, de protéger dans ce moment décisif M Henri Rochefort et d' empêcher son départ qui serait sa mort. à Paul Meurice. vendredi matin 8 août. Nous étions aux champs-élysées, une brusque et violente attaque de goutte m' a forcé de ramener au gîte la pauvre malade torturée. Voulez-vous, Auguste et vous, me donner ma revanche et ma consolation ? Venez tous les deux dîner avec moi, chez moi, au besoin dans ma chambre, (villa Montmorency, avenue des sycomores, n 5) dimanche 10 (après-demain) à sept heures. Nous serons seuls , et nous causerons. Lockroy déjeune ce matin avec moi, Camille Pelletan dîne avec moi ce soir, et D' Alton Shée demain samedi. J' aurai évidemment bien des choses à vous dire. à vous, passionnément. V. à Léon Cladel. 23 août. J' ai lu votre livre, tout imprégné de vie et de vérité. Vous êtes un robuste esprit, nourri dans la lumière. Courage, car vous aurez à souffrir, étant dans le vrai. Il faut que l' écrivain soit un juste. Vous subirez vaillamment toutes les conséquences de votre fonction. Je vous remercie de m' avoir dédié une des plus belles pages de ce brave et bon livre. Votre ami. Victor Hugo. p369 au même. 23 août. Mon jeune et cher confrère, je vous écris coup sur coup, mais c' est que votre " Hercule " est vraiment bien beau. Le coup de foudre final fait plus que briser le coeur, il le serre. On sent derrière cette mort la pauvre femme qui va mourir de faim. Quel contre-coup ! Je vous remercie d' avoir attaché mon nom à cette page tragique et puissante, et je suis votre ami. Victor Hugo. à Paul De Saint-Victor. Paris, 25 août. Vous voulez donc voir ma maison, cher grand écrivain. Vacquerie me communique votre lettre. Hauteville-House n' est maintenant qu' une masure ; trois ans d' absence, cela ruine un logis ; tout est en loques, les tentures tombent, les dorures s' en vont, la chambre que j' habite est un galetas, la maison d' ailleurs n' a jamais été finie ; cela dit, allez-y, et surtout quand j' y serai, venez-y. Victor est mieux en ce moment ; j' espère que l' été prochain le verra à Hauteville-House et vous y verra aussi. Je serre la main qui a écrit tant de belles et nobles pages. -à bientôt. Victor H. à Jules Claretie. Bruxelles, 31 août. Je vous remercie de m' avoir fait lire vos belles pages sur la guerre et votre livre patriotique et émouvant. Un souffle de progrès vivifie votre généreux esprit. Un drame poignant n' est qu' un drame ; si de hautes idées humaines et sociales y sont mêlées, c' est une oeuvre. p370 Vous êtes digne de combattre la réaction favorisée par l' empire, et reparaissant aujourd' hui, en littérature comme en politique, sous tous ces pseudonymes , bon ordre, bon goût, etc., mots qui sont des mensonges... ceci que je souligne, récemment écrit par moi, a fait grincer de colère tous les journaux absolutistes, français, belges, anglais, et c' est un succès qui m' encourage et qui vous encouragera aussi. Continuez. Vous êtes une âme vaillante en même temps qu' un charmant esprit. Vous avez la bravoure et le talent ; c' est-à-dire l' échelle pour monter à l' assaut et l' épée pour entrer dans la place. à Paul Meurice. dimanche midi 28 septembre. ô mon admirable ami, comme vous trouvez de magnifiques paroles ! Comme les grandes pensées sortent à flots de votre grand coeur ! Merci pour cette superbe page sur Marie Tudor . C' est aujourd' hui dimanche. Rappelez-le à Auguste. Nous vous attendons à dîner chez mon fils, et nous réclamons énergiquement Madame Meurice. Je vous envoie un peu de raisin. Et puis toute mon âme est à vous. -à ce soir 7 h. V H. à Edgar Quinet. 2 octobre. Auteuil. Illustre ami, vos deux âmes sont dans ces deux lettres, deux rayons ! Je suis ému ; je serre la main qui a écrit l' une, je baise la main qui a écrit l' autre. Victor Hugo. p371 à Monsieur é De Biéville. dimanche 5 octobre. Mon gracieux et cher confrère, j' ai lu votre remarquable page sur Marie Tudor . Vous savez combien m' est précieuse la sympathie d' un esprit élevé comme le vôtre. Je voudrais bien vous serrer la main. Soyez assez bon pour venir dîner avec moi en famille 20 rue Drouot mercredi prochain 8 octobre à sept heures. Je serai bien heureux de causer avec vous, et de vous redire combien je suis votre ami. Un bon oui n' est-ce pas ? Merci d' avance et à vous du fond du coeur. Victor Hugo. à Paul De Saint-Victor. 7 octobre. On ne pourra refuser à mes oeuvres ce mérite de vous avoir inspiré plusieurs des plus grandes pages qu' on ait écrites dans notre temps. Cher maître de la critique et de l' art, je viens de lire votre magnifique étude de Marie Tudor . Vous allez au fond de tout, et vous allez au sommet de tout ; privilège des plongeurs et des esprits. Je voudrais vous voir souvent, causer avec vous, aimanter mon âme au contact de la vôtre. Au moins donnez-moi une heure de temps en temps. Me voilà rentré à Paris, rue Drouot, 20. Voulez-vous me faire la grâce de venir dîner avec moi, avec nous, car nous vous aimons tous, lundi prochain 13, à sept heures. J' ai tant de douceur et de joie à vous serrer la main. Victor Hugo. à Théodore De Banville. 23 octobre. Je viens de lire votre livre exquis. Vous êtes, comme Virgile et Théocrite, un maître d' harmonie, de grâce et de beauté. Quelle grande âme il p372 y a dans ces vers charmants ! Cher Banville, vous êtes la douce lumière de ce puissant siècle. Je vous aime du plus profond de mon coeur. Votre cher enfant va-t-il mieux ? Le mien se soutient dans la voie de la convalescence. Que je serais heureux de causer avec vous ! Voulez-vous venir dîner avec nous, 20, rue Drouot, un jour de la semaine prochaine ? Si vous le pouvez, choisissez vous-même le jour (à sept heures, jeudis et dimanches exceptés), et écrivez-moi votre choix. J' inviterais les frères Lyonnet. Tâchez de pouvoir venir et aimez-moi. Je vais me remettre à relire votre livre. au fond des bois chante le rossignol. Victor H. à Paul Meurice. 8 novembre. Cher Meurice, je vous envoie copie de la lettre que m' écrit M Michaëlis. En même temps il m' envoie 11330 fr dont je lui accuse réception. Je tiens ces 11330 fr à la disposition du rappel , auquel j' entends remettre toutes les sommes que me transmettra M Michaëlis, versement par versement, jusqu' au paiement intégral des 40000 francs remboursés par moi pour les quatre vents de l' esprit . à demain, chez Auguste. -à toujours, ami ! V H. J' ai remis hier à Claye la fin du tome 1 er de 93 , à clicher. à Louise Colet. 10 novembre, Paris. Vous m' avez adressé de belles et puissantes strophes, naturellement impossibles à publier, vu l' état de siège et l' imbroglio (étymologie, broglie ) p373 dans lequel nous barbotons. Quel noble et grand esprit vous êtes ! Vous luttez, vous vaincrez. Hélas ! Moi je suis garde-malade. De là, mon absorption et mon silence. Dès que Victor ira mieux, je le mènerai dans le Midi : là nous serons près de vous, et j' aurai, j' espère, le bonheur de vous baiser la main, vaillante muse. à vous. con todo mi corazon. V H. à Paul Meurice. lundi 17 novembre. Cher Meurice, je crois que décidément la meilleure rectification est celle-ci : s' il y avait mille fusils dans le bois... il y a une petite erreur dans le reçu du rappel que voici : la somme que Michaëlis m' a remise et que j' ai tenu à honneur de transmettre au rappel sans en distraire un centime est onze mille 330 francs et non dix comme il est dit par mégarde dans le reçu. Voulez-vous être assez bon pour prier Ernest Lefèvre de rectifier l' erreur. Merci et pardon. à vous de toute âme. au même. 5 décembre. Cher ami, mon ourserie recule devant Marion De Lorme ce soir. Je mets ma loge aux pieds de Madame Meurice. Voulez-vous être assez bon pour la lui offrir de ma part. Si nos amis du rappel désirent des places, en voici. Voulez-vous avoir la grande bonté de les leur transmettre de ma part ? vale, et ama nos. V. p374 au même. lundi matin 8 décembre. Cher Meurice, une erreur déplorable de Mme Chenay dans le numérotage de sa copie crée un déficit de 100 pages dans le tome 3 que je croyais le plus fort. Je m' en aperçois à l' instant. Que faire ? J' aurais bien besoin d' en causer avec vous. Je suis bêtement exaspéré de la bêtise de la copiste ; mais cela ne remédie à rien. Je courrais chez vous, si je n' avais Berru à déjeuner, ce qui me cloue ici. Voulez-vous venir déjeuner avec moi (et lui, mais nous causerons tout de même). J' aurais bien besoin d' un bon avis, et vous êtes la source de secours et de salut. à vous. V. au même. samedi 13 décembre. Cher Meurice, je vous envoie quatre feuilles dont trois bon à tirer . Demain je vous enverrai, pour le t ii, la Vendée, dont la copie a pris du temps, et pour le t iii, le second tiers du volume. Que de peines je vous donne ! M Michaëlis a touché le 1 er décembre pour moi un peu plus de 18300 fr (j' oublie la fraction). Il m' a remis seulement 15000 fr. Le surplus est-il sa commission ? De mon côté j' ai déjà payé, en remboursement des 40000 au rappel 11330 fr ; je voudrais compléter pour ce mois-ci 24000 fr (il restera à payer par moi, en janvier, 16000 pour que le remboursement soit complet). Pour parfaire ces 24000, il faudrait que mon deuxième versement fût de 12670 fr. Si vous voulez être assez bon pour me dire à combien se monte mon droit d' auteur pour octobre sur Marie Tudor , j' y ajouterais la somme nécessaire pour compléter les 12670 et vous pourriez, cher ami, verser le tout en mon nom entre les mains de M Ernest Lefèvre pour le rappel . Au reste, nous dînons tous ensemble rue Pigalle demain dimanche, ne l' oubliez pas. Et je vous aime bien. V H. p375 à Edgar Quinet. 29 décembre. Cher Quinet, je sens près de mon coeur votre grande âme. Je saigne, vous rayonnez sur ma blessure. Mon bien-aimé fils vous aimait. Je baise les mains de votre noble femme. Je suis accablé, mais vous savez que j' ai foi. Je crois à l' immortel moi de l' homme comme à l' éternel moi de Dieu. Donc nous nous reverrons tous, et je retrouverai mes bien-aimés. à vous ex imo . V. à Paul Meurice. 30 décembre. Cher ami, vous ne me désapprouverez pas. Je maintiens, page 230, au nom de la république parce qu' ici la formule rigoureusement légale doit céder le pas à la pensée de Cimourdain. Le peuple français existait avant la république, et c' est pour la république que Cimourdain tue Gauvain. Il voit l' idée, la république, il ne voit plus le fait, la France . C' est ce qui le fait Brutus-pire ou plus grand. à vous. V. au même. H-H, dimanche. D' après vos indications, je tire sur vous, avec votre permission, neuf mille francs à vue, par l' intermédiaire de Mm Heat and Co, les banquiers de Londres. Je tirerai sur vous pour le surplus, un peu plus tard, si ce petit délai ne vous dérange pas. -le bon de 7000 fr pourra vous être présenté à partir du 14 mai. -vous avez admirablement mené dans le peuple souverain et dans le rappel la campagne électorale. -je pense que p376 tout est conclu pour le roi s' amuse , et que je peux répondre à M Dumaine qui m' avait écrit pour me demander Triboulet. Cependant je fais passer la lettre par vous, cher maître et guide. Soyez assez bon pour la lire, et envoyez-la, si vous croyez qu' il faut l' envoyer. Avez-vous quelque conseil à me donner pour M Marc qui demande Saint-Vallier ? Et M Van Heddighem ? Je ne puis m' empêcher de vous espérer ici, dulcissime . Un ajonc m' a piqué au talon, un ajonc n' est pas une vipère, et je n' en suis pas mort comme Eurydice ; mais j' ai eu un bobo dont un coup de lancette a été le dénouement ; maintenant c' est fini, sinon que je serai encore deux ou trois jours sans marcher, ainsi moi, l' homme toujours debout, me voilà gisant. J' en ris et j' en rage. Mais je vous aime bien. à François-Victor. mon enfant bien-aimé, je ne suis pas venu hier soir, de certaines rencontres m' étant très difficiles. Je savais du reste par émile Allix, que j' avais vu le matin, que tu allais de mieux en mieux, et que, ta douleur de hanche disparue, tu n' aurais plus rien. Je te verrai aujourd' hui, mon Victor, et j' aurai la joie de t' embrasser, ainsi que nos petits, et ma bien chère Alice, que j' aime tous les jours davantage. Papapa. Source: http://www.poesies.net