Correspondance Victor Hugo. T. 2. 1849-1866 1849 T 2 p1 à M Guizot. Paris, 10 janvier. Tout votre grand esprit, monsieur et cher confrère, est dans votre livre. Vous êtes de ces natures supérieures qui trouvent la sérénité au-dessus des orages. à chaque instant je m' écrie en vous lisant : comme c' est vrai ! Seulement je jette un regard moins triste sur l' avenir. Je suis fermement résolu à lutter pour le salut de mon pays et à dire toujours, à tous et en face, ce qui est pour moi le juste et le vrai. Vous m' avez aperçu de loin sur cette brèche de l' ordre social, et pendant que vous vouliez bien penser à moi, je me souvenais de vous. Mon fils vous l' a prouvé. La providence vous réserve encore un grand et utile avenir. Votre pays a besoin de votre plume et de votre parole. Je serai heureux de vous revoir au mois de mars et en attendant je vous envoie du fond du coeur un serrement de main. V H. p2 à Victor Foucher. 31 janvier. Voici, mon cher Victor, une note que je recommande à ta plus sérieuse attention. Il est à ma connaissance personnelle que Francis Sarre a été complètement étranger à l' insurrection de juin. Il est parent de M Chatard que tu connais comme moi. La note t' expliquera tous les faits. Je te demande de la manière la plus instante la mise en liberté de ce pauvre jeune homme absolument innocent . Je te serai obligé de hâter la bonne solution de cette douloureuse captivité. à toi de tout coeur, Victor H. à Monsieur Charles De Lacretelle. de l' assemblée, 13 février. Vous voyez les choses, mon vénérable ami, avec ce coup d' oeil sûr et calme des esprits habitués à contempler et à méditer. Les hommes comme vous commencent par juger et finissent par aimer. En vieillissant, l' historien s' attendrit et devient un sage. Votre sévérité même est empreinte de bonté. Vous absolvez les choses parce que vous comprenez les hommes. Cependant cette placidité sereine n' ôte rien à votre chaleur d' âme, et, quand nos sottises et nos folies sont dignes de colère, votre réprobation est d' autant plus pesante aux mauvais hommes qu' elle vient d' un esprit bienveillant. L' histoire que nous faisons ne mérite pas un historien comme vous. Aussi je vous félicite de passer doucement votre vie dans vos champs à rêver et à faire des vers. Mais envoyez-moi de temps en temps, à moi lutteur, un de ces mots qui veulent dire : courage ! Le combat n' est pas fini. Nous aurons encore besoin de force et de résolution, nous qui sommes dans la mêlée. Quant à moi, j' ai le coeur à la fois plein de crainte et d' espérance. J' ai une foi profonde dans l' avenir de la civilisation et de la France, mais p3 je ne me dissimule pas les chances de la tempête. Nous pouvons sombrer comme nous pouvons aborder ; je crois à deux possibilités : un naufrage horrible, un port magnifique. Que Dieu nous mène ! Nous aidons Dieu. à G Hugelmann. pauvre cher poëte, mon frère, vos vers et votre lettre m' ont profondément touché. Les larmes me sont venues aux yeux. -mais qu' avez-vous donc fait ? -sitôt votre lettre reçue, j' ai couru, j' ai demandé votre libération ; j' ai rencontré des obstacles invincibles , des obstacles qui, j' en ai peur, seront plus forts que moi. -je ne me décourage pas pourtant et je ferai de nouveaux efforts. -hélas ! à quoi bon toutes ces haines ? -quant à moi, je ne maudis que ceux qui sèment la colère. -qui vous a poussés tous, dans ce triste mois de juin, à attaquer la société, la civilisation, la France ! -vous étiez pourtant bien des coeurs généreux ! Qui donc a pu vous aveugler à ce point ? Il a bien fallu défendre ce que vous attaquiez. De là tout le mal. -au fond, ce qui me désole, c' est que tout ce qui se passe, depuis un an, n' est qu' un horrible malentendu. -vous, par exemple, il me semble qu' en une minute, vous me comprendrez. Quoi qu' il arrive, croyez à ma profonde sympathie. Je ne suis qu' un pauvre poëte, comme vous, mais mon coeur est avec vous ! -je vous serre la main. Victor Hugo. Paris, 27 mars. P s. -croyez-moi, réfléchissez, voyez le néant de toutes les folles idées qu' on vous prêche. -fantômes ! Chimères ! Mensonges ! Où tout cela vous a-t-il conduit ? à des luttes désespérées et inégales contre des vérités éternelles . Réfléchissez, vous qui êtes une intelligence. -le propre des esprits élevés, c' est de ne pouvoir être longtemps des esprits passionnés. -puisse-t-il se faire une révolution en vous comme dans Silvio Pellico ! V H. p4 à Moëssard. avril. Mon cher Moëssard, la sympathie publique ne fera pas défaut à votre honorable vieillesse ; vous avez fait voir à ceux même que les préjugés aveuglaient, combien de vertus respectables peuvent s' allier à ce bel art du comédien. Permettez-moi d' inscrire mon nom parmi les noms de vos amis. Je vous envoie mon humble offrande ; ce n' est qu' une manière de vous serrer la main. Victor Hugo. à Charles De Lacretelle. 24 mai. Cher et vénérable ami, mon coeur répond à votre coeur. Ma réélection n' est rien, ce qui estune douleur pour la France, ce qui est une honte pour Mâcon, c' est la non réélection de Lamartine. Lamartine a fait des fautes grandes comme lui, et ce n' est pas peu dire, mais il a foulé aux pieds le drapeau rouge, il a aboli la peine de mort, il a été quinze jours l' homme lumineux d' une révolution sombre, aujourd' hui nous passons des hommes lumineux aux hommes flamboyants, de Lamartine à Ledru-Rollin, en attendant que nous allions de Ledru-Rollin à Blanqui ! ... p5 à Madame Victor Hugo. Paris, dimanche 26 août. Chère amie, tu as raison, j' ai l' air d' être dans mon tort, et cependant je n' y suis pas. Ce congrès m' a accablé d' affaires, de lettres, de courses, de conférences, de visites, etc. Pendant huit jours je n' ai su où donner de la tête. J' ai été trois jours avec quatre heures de sommeil. J' avais commencé à t' écrire au milieu d' une séance, impossible même de finir la première page de ma lettre. Enfin c' est à peu près fini. Il reste encore les fêtes, les dîners, etc., mais le plus violent du courant est passé. L' effet de tout ceci a été magnifique et immense. Il paraît ue j' ai très bien présidé. Richard Cobden m' a dit : j' ai vu plus de cent meetings, je n' ai jamais vu présider aussi bien. - j' ai très bien parlé le dernier jour. Le marquis de Twerdale m' a dit : j' ai entendu O' Connell. Il m' a fait moins d' effet que vous. Je t' envoie tout ceci en bloc, avec mille tendresses de moi d' abord et de nous tous ensuite. Vous devez être bien heureux là-bas. Il fait si beau, et c' est si beau ! Je gronde Mademoiselle Dédé qui ne préside pas de congrès de huit cents membres et qui ne m' écrit pas. Je ferai mon possible pour vous aller voir, ne fût-ce qu' une demi-journée. Tout dépendra un peu des avalanches de lettres et d' affaires et de travaux qui m' encombrent ici. Nous dînons tous les jours ensemble, et nous parlons de toi et de vous. Tes fils ont dû t' écrire. Je leur donne de l' argent qu' Alfred leur gagne au lansquenet. Les articles de la presse sur le congrès sont de Charles. émile De Girardin y a rompu la glace, s' est mis à parler et s' en est tiré à merveille. Nous dînons chez lui en corps mardi. Demain nous allons aux grandes eaux à Versailles et à Saint-Cloud. Hier, soirée et fête chez le ministre des affaires étrangères. Mercredi les membres français du bureau traitent les membrs étrangers à la maison dorée. La souscription est de quarante francs par tête. Tu aimes tous ces détails, je te les donne, et puis je t' embrasse tendrement ainsi que Mlle Dédé que je récompense quoiqu' elle mérite d' être punie. Mais de si loin on ne peut qu' embrasser. p6 Madame Victor Hugo, chez Madame Vacquerie, Villequier près et par Caudebec (Seine-Inférieure). 1 er septembre. Chère amie, je t' écris bien vite un mot. Voici enfin la queue de mon congrès terminée, je sors de chez le président de la république auquel j' ai dit entre autres choses qui l' ont frappé que l' homme le plus en dehors des réalités de ce temps-ci, et le plus grand rêveur, c' était M Thiers. Me voilà libre quelques instants. Je veux faire à ma Didine ma visite qu' elle attend. Je serai donc à Villequier le 4. Je ne ferai probablement qu' y passer, mais je prendrai le temps d' aller vous embrasser toi et ma Dédé et de serrer la main d' Auguste. Surtout dis à Madame Vacquerie, en lui offrant mes respects, qu' elle ne se préoccupe pas de moi. Je serai un passant et non un hôte. Tout va bien ici. Charles prend bien à la presse , il y a aujourd' hui un charmant feuilleton. Nous passons nos soirées à parler de vous, et moi, mes heures à penser à vous. Je chercherai deux ou trois jours de solitude au bord de la mer, et je tâcherai de faire quelques vers. Je t' embrasse encore, chère amie. madame la vtesse Victor Hugo 37, rue de la tour d' Auvergne, Paris. Amiens, lundi 107 bre midi. J' ai repris, chère amie, ma vie de rapin ; et je vais et viens par ce pays, je suis fâché que Toto n' ait pas voulu m' accompagner, il eût vu de belles choses, et j' eusse été heureux de les voir avec lui ; quand je ne serai plus de ce monde, il regrettera ces occasions perdues. En attendant, qu' il s' amuse et qu' il soit heureux, ce cher enfant, c' est tout ce que je désire. Je m' en vais voir la cathédrale, de là à la mer, tout cela me mènera jusqu' à lundi, j' arriverai lundi pour dîner, je me porte admirablement quoique traversant partout le choléra. Mais Dieu est grand. Si je lui suis utile, il me gardera. Je t' embrasse tendrement, et ma Dédé. à lundi. V. p7 à Madame Biard. mardi. Septembre. J' arrive, je trouve toutes vos lettres en bloc. J' y réponds sans perdre une minute. Je suis au désespoir. Vous m' appelez, et je ne puis faire toute la réponse que vous souhaitez. Vous n' êtes pas, je le vois, et d' ailleurs c' est tout simple, au courant de ce qui obère ma situation. Mais il y aurait mauvaise grâce et mauvais goût à vous l' expliquer en ce moment, aussi bien qu' à discuter votre idée. J' arrive au fait. Je mets deux mille francs à votre disposition. écrivez-moi que vous acceptez, et que vous me croyez quand je vous dis du fond de l' âme que c' est là tout ce qui m' est possible. Celui de nous deux qui souffre le plus en ce moment, c' est moi. Je voudrais tirer du sang de ma veine, mais le sang n' est pas de l' argent. à vos pieds toujours. Donnez-moi des nouvelles de votre santé. écrivez-moi à quelle époque vous désirez tirer sur moi pour ces deux mille francs. L' affaire dont vous me parlez de la part du siècle a des complications diverses et n' est pas de celles qui peuvent se traiter par lettres. Du reste, j' ai encore un assez long travail de revision à faire. Je n' ai pas besoin de dire combien sont étroites mes affinités avec le siècle . aux membres du congrès de la paix, à Londres. Paris, 21 octobre. Messieurs, votre honorable invitation m' a vivement touché. Si j' ai tant tardé à vous répondre, c' est que j' espérais jusqu' au dernier moment pouvoir me rendre à p8 votre pressant appel. Malheureusement, la gravité des circonstances politiques est telle, que les représentants du peuple ne peuvent déserter leur poste à l' assemblée nationale, ne fût-ce que pour quelques jours. Les débats qui s' engagent peuvent à chaque instant nous réclamer et nous appeler à la tribune. C' est un profond regret pour moi. J' eusse été heureux de serrer à Londres toutes ces mains si fraternelles et si cordiales qui voulaient bien chercher la mienne à Paris ; j' eusse été heureux d' élever de nouveau la voix au milieu de vous pour cette sainte cause qui triomphera, n' en doutez pas ; car elle n' est pas seulement la cause des nations, elle est la cause du genre humain ; elle n' est pas seulement la cause du genre humain, elle est la cause de Dieu. Quoique loin, je serai parmi vous, je vous entendrai, je vous applaudirai, je m' unirai à vous. Comptez sur moi de loin comme de près. Tous les efforts de ma vie tendront à ce grand résultat : la concorde des peuples, la réconciliation des hommes, la paix ! Nous avons tous ici la ferme et ardente foi qui assure le succès ; dites-le, je vous prie, au nom de vos amis de France à nos amis d' Angleterre. Recevez, messieurs, l' assurance de mes sentiments les plus fraternels. Victor Hugo. à Monsieur Gustave D' Eichtal . 26 octobre. Les idées qui vous occupent m' occupent aussi. Je vais même au delà. Mais à l' heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois ? Quand la flamme est faible, trop d' huile éteint la lampe. Il y a des choses qu' il faut taire, des lueurs qu' il faut voiler, des perspectives qu' il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. L' homme p9 ne supporte aucune nudité, pas plus la nudité de l' avenir qu' aucune autre. Cette nudité lumineuse lui blesserait les yeux. Cela tient à ce qu' il avait perdu depuis longtemps et qu' il ne recouvre que peu à peu le sens et le goût de l' idéal. C' est à lui rendre ce sens et ce goût de l' idéal que nous devons travailler tous. Il ne faut pas désespérer, bien au contraire. Nous avons déjà soulevé un coin du voile dans le congrès de la paix. J' ai essayé d' en soulever un autre dans la discussion de Rome. Peu à peu le jour se fait, et notre siècle, d' abord si incrédule et si ironique, commence, grâce aux efforts courageux de ceux qui pensent, à s' accoutumer à la clarté de l' avenir. Vous êtes, monsieur, de ceux qui déchiffrent ce grand inconnu, qui est ténébreux pour les faibles et rayonnant pour les forts. Vous êtes de ceux qui affirment et qui espèrent. Je suis heureux de me sentir comme vous plein de foi, c' est-à-dire plein d' amour. Les ultra-catholiques de nos jours ne croient pas, et la preuve, c' est qu' ils haïssent. Ils ont les ténèbres sur les yeux et la glace dans le coeur. Plaignons-les, monsieur, et prions Dieu que les grands destins de l' humanité arrivent assez à temps pour les rendre, malgré eux-mêmes, heureux et confiants. au rédacteur de la constitution du Loiret. Vous avez fait beaucoup d' honneur à ces quelques paroles inspirées par le double amour de la France et de l' Italie. Quelle que soit la diversité des nuances politiques, tous les coeurs généreux se rencontrent là où il faut défendre les libertés opprimées et les nationalités bâillonnées. Quant à moi, je ne ferai jamais défaut à ce devoir, et si le ciel me prête vie, je serai de ceux qui feront reculer les despotismes et les tyrannies. Nous autres pauvres hommes, comme individus, nous ne sommes rien, mais quand nous prenons en main une idée éternelle, nous pouvons tout. Victor Hugo. 12 novembre. 1850 T 2 p10 à Brofferio. Paris, 8 février. Vous avez voulu que le parlement d' Italie fît écho à l' assemblée de Franc. Du haut de cette tribune de Turin, qui est l' espoir de la liberté et de l' indépendance italiennes, vous m' avez adressé de nobles et éloquentes paroles. Votre voix a été au fond de mon coeur. J' ai besoin de vous le dire. L' Italie peut compter sur moi comme elle compte sur vous. Je me regarde comme le plus humble de ses fils, et je viens serrer la main à vous, qui êtes l' un des plus glorieux. Ayez foi dans la France ; la France et l' Italie ont un passé commun : la gloire, et un avenir commun : la liberté ! Recevez, monsieur, l' assurance de ma haute et fraternelle considération. Victor Hugo. à Paul Meurice. lundi 18 mars. Cher poëte, nous ne vous avons pas eu hier soir, mais je vous ai ce matin. Votre noble esprit entre chez moi avec le premier rayon de soleil. Merci. à la manière dont vous admirez, je sens que vous aimez. être aimé d' un homme comme vous, c' est là une gloire qui me va au coeur. à bientôt, n' est-ce pas ? à dimanche dans tous les cas. Je vous serre la main. Victor Hugo. p11 à Madame Henriette Vauthier. madame, je ne suis rien qu' un homme honnête et je n' ai pas d' autre passion parmi les hommes que la justice et la vérité, je suis de ceux qui souffrent, avec ceux qui aiment, avec ceux qui travaillent, je hais toutes les formes de la tyrannie et je n' ai qu' un voeu dans ce monde, faire tomber les armes et les chaînes. Votre lettre si noble et si douloureuse va au fond de mon coeur. Si je devais être récompensé, madame, vos remerciements me récompenseraient bien au delà du peu que j' ai fait et du peu que je vaux ; dites à celui que vous aimez et dans lequel vous souffrez que ma main se tend vers lui fraternellement. Hélas ! Pourquoi donc dans cette France y a-t-il encore des haines ? Veuillez recevoir, madame, l' hommage de mon douloureux respect. Victor Hugo. 7 avril. Dimanche. à Monsieur Allier, directeur-fondateur de Petit-Bourg. 2 juin. Monsieur, lorsque, il y a deux ans, le conseil d' administration de la colonie de Petit-Bourg m' offrit, avec une unanimité qui est pour moi un bien précieux souvenir, l' honneur de le présider, une pensée que vous voulûtes bien, vous, monsieur, particulièrement faire valoir près de moi, détermina, vous vous en souvenez, mon acceptation ; ce fut l' idée qu' il me serait donné peut-être d' être utile à ces pauvres enfants du peuple pour lesquels est instituée votre p12 pieuse fondation. Depuis cette époque, j' ai fait, vous le savez, en toute circonstance, tout ce qui a été en mon pouvoir pour répondre à l' honorable confiance du conseil d' administration, et si je ne me suis pas toujours occupé de Petit-Bourg autant que je l' aurais voulu, c' est que d' impérieux devoirs publics réclamaient d' un autre côté tout mon temps et tout mon dévouement. Aujourd' hui j' apprends, à n' en pouvoir douter, que la présence d' un membre de l' opposition à la tête de votre conseil semblerait inspirer aux hommes de l' administration et du gouvernement quelque froideur pour la colonie de Petit-Bourg. Or Petit-Bourg, pour l' oeuvre si onéreuse et si charitable qu' il a entreprise, a besoin de l' aide du gouvernement. Cette aide retirée ou simplement diminuée, l' existence de la colonie est compromise. Ceci, monsieur, me dicte une résolution qui sera comprise et approuvée par toutes les consciences honnêtes. Permettez-moi de laisser de côté toute considération personnelle et de ne me préoccuper que des cent cinquante pauvres enfants auxquels nous voulons assurer le double avenir de chrétien et de citoyen ; j' ai voulu servir Petit-Bourg en entrant parmi vous, je veux le servir encore en me retirant. J' ai l' honneur de vous envoyer, et je vous prie de faire agréer à mes honorables collègues du conseil d' administration, ma démission des fonctions de président. Moi disparu, tout motif de refroidissement des hommes du pouvoir pour la colonie disparaît, et les secours dont vous avez besoin ne seront désormais, j' espère, ni refusés, ni ajournés. Pour prévenir toute objection et pour le cas où le conseil aurait la bonté d' hésiter en présence de ma démission, permettez-moi d' ajouter que cette détermination, puisée dans ce que la conscience a de plus rigoureux et de plus élevé, est irrévocable. Tous, à ma place, vous feriez ce que je fais. Ces pauvres et chers enfants, je veux, je le répète, les servir et non leur nuire. Qu' il ne soit pas dit que quoi que ce soit de nos tristes discordes publiques ait jamais pu rejaillir jusqu' à eux ! D' ailleurs, je ne leur dis pas adieu, et si je cesse d' être votre président, je reste votre souscripteur. Ceci, je pense, ne portera pas ombrage au gouvernement. Recevez, monsieur, et veuillez transmettre à mm les membres du conseil, avec mes vifs remercîments pour tant de témoignages de cordialité qui ont marqué nos relations, l' assurance de mes sentiments les plus sincèrement dévoués. V H. p13 à Monsieur Henri De Lacretelle. à l' assemblée, 3 juin. Merci, cher poëte. Quelles belles et bonnes paroles vous m' envoyez ! La lutte est vive, les ennemis sont ardents, les haines hurlent à pleins poumons, mais que votre serrement de main m' est doux au milieu de cette mêlée ! En ce moment, pendant que je vous écris, j' entends aboyer la droite ; ma pensée cherche la vôtre à travers ce vacarme, et il me semble que je ressens la douce contagion de votre sérénité. Que vous êtes heureux parmi vos fleurs et vos arbres, avec votre bon père qui vous parle, avec votre charmante femme qui vous sourit ! Vous avez la nature, la poésie, l' amour, le bonheur. Nous, nous n' avons sous les yeux que la rage dans le sénat et la honte dans les lois. Que cette minute que nous traversons est laide et petite ! Heureusement que le siècle est grand. Faites-nous de beaux vers, envoyez-moi de nobles pages et aimez-moi. à Charles Edmond. puisque la persécution, monsieur, vous oblige à quitter la France, vous trouverez, j' espère, sur une autre terre l' accueil hospitalier que méritent vos sentiments élevés et votre esprit sympathique et noble. Ceux qui vous connaîtront vous apprécieront bien vite, et je serai heureux pour ma part d' apprendre qu' on ne vous fait pas trop regretter la France. Nous vous reverrons ici, monsieur, je n' en doute pas, vous connaîtrez la prospérité après l' adversité, mais vous reviendrez à votre vraie patrie qui est la France et qui ne vous repoussera pas toujours, soyez-en sûr. Je ne vous dis donc pas adieu, et je vous envoie, avec tous mes souhaits de bonheur, l' assurance de tous mes sentiments de cordialité. Victor Hugo. 9 juin. p14 à François-Victor. 2 juillet. Il paraît certain qu' une dépêche télégraphique annonce la mort de Robert Peel. Informe-toi, et annonce-le. Car ceci serait un grand évènement. M Peel était l' espoir, la chance, le pont du parti tory. Aujourd' hui le pont est rompu, le parti tory reste sur l' autre rive, sur la rive du passé, sans aucun moyen de rejoindre ni le présent, ni l' avenir. Palmerston reste seul, et le progrès. C' est un rude coup d' en haut. La providence vote après les communes, et vote de même. à Paul Meurice. mon cher ami, l' évènement d' aujourd' hui me parvient à dix lieues de Paris, et j' y lis avec regret un feuilleton de votre jeune et spirituel collaborateur M Gaiffe. Vous savez que je suis un de vos lecteurs les plus sympathiques, nous défendons sur des terrains différents les mêmes principes, et vous permettez dans l' occasion à mon amitié quelques observations. Laissez-moi vous dire que cet article, qui m' a paru injuste pour trois poëtes de talent, m' a vivement contristé. Dans l' idée que je me fais le l' évènement , il me semble que ce n' est pas dans un tel journal que les hommes de talent peuvent être attaqués. Vous êtes de ceux qui avertissent et qui conseillent le talent, mais en le glorifiant toujours. Et, en particulier, au moment où M De Musset se présente à l' académie, l' évènement, journal des générations nouvelles et des p15 idées vraies, doit, comme nous tous, ne le pensez-vous pas, son concours le plus cordial et le plus absolu à ce jeune et glorieux candidat, que je n' hésite pas, pour ma part, à ranger parmi les plus charmants esprits et les plus éminents poëtes de notre temps et de tous les temps. Au reste, je ne fais là que vous dire ce que vous pensez et que vous rappeler ce que vous faites. Vous n' avez, pour satisfaire les plus généreuses consciences, qu' à rester d' accord avec vos traditions de tous les jours. Si j' étais à Paris, je vous le dirais ; je suis à la campagne, je vous l' écris. Vous me le pardonnerez, n' est-ce pas ? Je vous serre la main. Victor Hugo. 17 août. à Auguste Vacquerie. cher Auguste, au lieu de vous serrer la main, je vous écris, c' est triste. Au lieu d' aller chercher le beau soleil que vous voyez et les beaux vers que vous faites, je tends ma gorge, non au fer de Calchas, mais au nitrate d' argent du docteur Louis. C' est hideux. Pensez un peu à moi. Je ferai effort pour vous aller voir, j' en ai bien besoin et bien envie. Cependant M Louis me dit d' attendre encore. Mais je m' échapperai, je l' espère. à vous-toujours et du fond du coeur. V. 27 bre. Tous mes respects à madame votre mère et à madame votre soeur. à Ziegler. mon cher Ziegler, la personne qui m' envoie cette lettre pour vous la faire parvenir est une mère dont la fille est morte. Il s' agit d' un pauvre enfant, et c' est la vieille aïeule au bord de la tombe qui me prie, et c' est la femme morte couchée dans sa fosse qui vous supplie. p16 Au moment où elle a su qu' elle était condamnée à mort, Mme Eugénie Drouit a écrit ceci pour vous. à un pareil instant on dit vrai. Quant à moi, je la crois ; j' en croyais déjà ce sourire de l' enfant qui vous ressemble ; j' en crois à jamais la parole de cette mère qui a dit son dernier mot et qui ne parlera plus. C' est à Dieu maintenant qu' elle recommande son fils dans le ciel pendant que je vous le recommande sur la terre. J' accomplis ce devoir le lendemain du jour où j' ai failli moi-même perdre mon enfant. Il me semble que Dieu même m' inspire en ce moment. Qu' il vous inspire aussi ! Cet enfant sera sauvé dans cette vie et une mère sera réjouie dans la tombe. Lisez ceci. J' espère en vous. J' espère en votre coeur. Votre vieil ami. Victor Hugo. 79 bre. à F Ponsard. Paris, 3 décembre. Mon cher confrère, je vous remercie. J' ai lu votre livre. C' est une oeuvre forte et vivante. Le souffle révolutionnaire y est mêlé au souffle humain. Vous avez su joindre un drame pathétique à l' épopée formidable que donne l' histoire. Et le style est excellent. Quand je vous verrai, j' aurai plaisir à causer avec vous de tout ce qui m' a touché et charmé. Recevez mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. p17 à Pierre Cauwet. 4 décembre. Espérez, mon pauvre poëte, le désespoir n' est pas d' un coeur qui croit ni d' un esprit qui pense ; et puis, d' ailleurs, qu' est-ce qui vous alarme ? Aucun de ceux qui vous connaissent, et qui savent tout ce qu' il y a de noble et d' élevé en vous, n' a pu vous croire coupable. Quant aux juges, je suis convaincu qu' il y aura une ordonnance de non-lieu. J' ai vu deux fois votre malheureuse femme, et tout ce qu' elle m' a dit me prouve que l' accusation tombera d' elle-même. Hélas ! Nous autres hommes de l' opposition, nous sommes de bien mauvaises recommandations à cette heure ; pourtant, je trouverai moyen de faire savoir à votre juge d' instruction tout ce que je pense et tout ce que je sais de vous. Allons, courage ; relevez la tête, puisque vous êtes innocent, et relevez votre âme puisque vous êtes chrétien. Je vous serre la main. Victor Hugo. 1851 T 2 à émile De Girardin. 15 février. Comptez sur moi, monsieur. Comptez, dans la limite, malheureusement restreinte, de ce qui m' est possible, sur mon plus cordial concours. Ce que p18 vous faites est bien. En dehors de toute idée de spéculation, de toute propagande de parti même, au point de vue le plus désintéressé et le plusélevé, avec ce but magnifique devant les yeux : le bien-être de tous, avec cette grande loi dans l' esprit : liberté, égalité, fraternité, vous créez une immense feuille nationale et populaire. Vous créez un journal que les uns pourront lire comme un répertoire et les autres comme un évangile. Vous faites semer les idées par les faits. Vous préparez ces réalisations pacifiques qui, si les hommes comme vous réussissent, désarmeront les révolutions de l' avenir. Vous ralliez et vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent. Vous offrez au suffrage universel un flambeau à cent mille branches, allumé à la fois sur toute la surface du pays. Vous ouvrez un vaste enseignement public et presque gratuit. Vous neutralisez, autant qu' il est en vous, toutes ces lois fatales, et heureusement fragiles, qui tendent à diminuer, chose impie en tout temps et insolente au dix-neuvième siècle, la quantité de lumière répandue dans les esprits. Tous vos efforts, à vous, tendent à faire bon et intelligent l' homme que la république fait souverain. C' est là une oeuvre grande et utile. En me demandant mon adhésion, vous n' avez pas douté un instant qu' elle ne vous fût acquise. C' est du fond du coeur que je vous l' envoie. J' y joins l' expression de mes plus vives sympathies. Victor Hugo. à Michelet. samedi, 29 mars. J' ai bien souffert jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d' entendre dire de telles choses à la tribune et souffert de n' y pouvoir p19 répondre. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc. La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M Jacques ; la philosophie, la science, la raison, l' histoire, le droit, les trois grands siècles d' émancipation : le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, ont été niés, le dix-neuvième siècle a été affronté, tout cela a été acclamé par le parti qui est maître de la majorité, tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié deux heures durant, par un M Giraud qui est, m' a-t-on dit, votre confrère et le mien à l' institut, tout cela a été fait et dit par le ministre qui représente l' enseignement de France à cette tribune qui est l' enseignement du monde ! Je suis sorti honteux et indigné. Je vous envoie ma protestation ; je voudrais l' envoyer à toute cette noble et généreuse jeunesse qui vous aime et vous admire et qui m' avait fait l' honneur de me choisir pour vous défendre et pour la défendre. Je joins à ceci mes effusions les plus cordiales. V H. p20 à Madame Chapman. 12 mai. Madame, vous voulez bien croire que ma parole, dans cette auguste cause de l' esclavage, ne serait pas sans influence sur ce grand peuple américain que j' aime si profondément et dont les destinées, dans ma pensée, sont liées à la mission de la France. Vous voulez que j' élève la voix. Je le fais tout de suite et je le ferai en toute occasion. Je n' ai presque rien à ajouter à votre lettre. Je la signerais à chaque ligne. Poursuivez votre oeuvre sainte. Vous avez avec vous toutes les grandes âmes et tous les bons coeurs. Il est impossible, je le pense comme vous, que dans un temps donné, dans un temps prochain, les états-Unis d' Amérique ne renoncent pas à l' esclavage. L' esclavage aux états-Unis ! Y a-t-il un contresens plus monstrueux ? La barbarie installée au coeur d' une société qui tout entière est l' affirmation de la civilisation ; la liberté portant une chaîne, le blasphème sortant de l' autel, le carcan du nègre rivé au piédestal de la statue de Washington ! C' est inouï. Je dis plus, c' est impossible. C' est là un fait qui se dissoudra de lui-même. Il suffit pour qu' il se dissolve de la clarté du dix-neuvième siècle. Quoi ! L' esclavage à l' état de loi chez cette illustre nation qui prouve depuis soixante ans le mouvement par la marche, la démocratie par la puissance, la liberté par la prospérité ! L' esclavage aux états-Unis ! Il est du devoir de cette grande république de ne pas donner plus longtemps ce mauvais exemple. C' est une honte, et elle n' est pas faite pour baisser le front ! Ce n' est pas quand l' esclavage s' en va de chez les vieux pays, qu' il peut être recueilli par les jeunes nations. Quoi ! L' esclavage s' en irait de Turquie et il resterait en Amérique ! Quoi ! On le chasse de chez Mustapha et on l' adopterait chez Franklin ! Non ! Non ! Non ! Il y a une logique inflexible qui développe plus ou moins lentement, qui façonne, qui redresse, selon un mystérieux modèle que les grands esprits entrevoient et qui est l' idéal de la civilisation, les faits, les hommes, les lois, les moeurs, les peuples ; ou, pour mieux dire, sous les choses humaines p21 il y a les choses divines. Que tous les coeurs généreux qui aiment les états-Unis comme une patrie, se rassurent ! Il faut que les états-Unis renoncent à l' esclavage, ou il faut qu' ils renoncent à la liberté. Ils ne renonceront pas à la liberté ! Il faut qu' ils renoncent à l' esclavage ou qu' ils renoncent à l' évangile. Ils ne renonceront pas à l' évangile. Recevez, madame, avec mon adhésion la plus vive, l' hommage de mon respect. à Louis Noël. 15 mai. Je vous écris rarement, et, pourtant, je me sens en perpétuelle communication avec vous. Il me semble que nos deux intelligences se comprennent toujours, comme nos deux coeurs s' entendent toujours. Cher poëte, quand je parle, je ne suis pas autre chose que l' écho des âmes généreuses de mon temps, et c' est votre voix qui sort par ma bouche. Je dis quand je parle, et voilà bien longtemps que je me tais. Vous vous en plaignez. Je vous remercie de vous en être aperçu. Je vais mieux du reste. Ce silence me pèse, et j' espère pouvoir le rompre à l' occasion de la revision. Mes amis de l' opposition me pressent ; il y a quelque chose qui me presse encore plus vivement qu' eux : c' est ma conscience. Il est temps d' élever la voix et d' avertir hautement le pays. à bientôt, à toujours. Je vous écris de mon banc à l' assemblée, à travers la discussion des sucres, sans trop savoir ce que je jette au hasard sur le papier ; mais c' est égal, cela sort de mon coeur, c' est bon. Victor Hugo. à Partarrieu-Lafosse. monsieur le président, mon fils Charles Hugo est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d' assises, présidée par vous, sous l' inculpation d' attaque du respect dû aux lois, à propos d' un article sur l' exécution de Montcharmont. M Erdan, gérant de l' évènement , est assigné en même temps que mon fils. p22 M Erdan a choisi pour avocat M Crémieux. Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre. Aux termes de l' art 295 du code d' instruction criminelle, j' ai l' honneur de vous en demander l' autorisation. Recevez, monsieur le président, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. 5 juin. à Auguste Vacquerie. je commence par vous serrer la main, en attendant ce soir, pour votre beau et ardent article d' hier soir. Soyez assez bon pour dire aujourd' hui que j' ai dédaigné de répondre à Falloux, vous en trouverez et vous en direz les raisons mieux que moi. Je vous demande ces deux lignes. Et puis, il serait bon de dire en outre que j' ai rendu au débat sa signification, que le profond mouvement de l' assemblée aujourd' hui l' a prouvé. J' ai mis le vrai et le faux aux prises. En outre, quel spectacle instructif tout à l' heure ! Tumulte du côté de l' ordre. Calme profond du côté du désordre. L' indigne violation du règlement dans ma personne (à propos de Ney. Refus de parole) et ma protestation en un mot. Je ne vous recommande pas tout cela. Vous savez tout et vous dites tout. 17 juillet. p23 à Brofferio. Paris, 7 août. Cher et éloquent confrère, j' ai bien tardé à vous répondre ; mais vous savez quelles tempêtes nous avons traversées. La république, la démocratie, la liberté, le progrès, tous les principes et toutes les réalités du dix-neuvième siècle ont été remis en question, le mois passé. Il a fallu, huit jours durant, défendre cette grande brèche et repousser l' assaut furieux du passé se ruant sur le présent et sur l' avenir. Dieu aidant, nous avons vaincu. Les vieux partis ont reculé, et la révolution a fait en avant tous les pas qu' ils ont faits en arrière. Vous savez déjà toutes ces bonnes nouvelles, mais c' est une joie pour moi de vous les redire, à vous, Brofferio, qui portez si haut et si fièrement le drapeau du peuple et de la liberté dans le parlement du Piémont. Cher collègue, -car nous sommes collègues : outre le mandat de nos patries, nous avons le mandat de l' humanité, -cher et éloquent collègue, je vous remercie pour le courage que vous me donnez, je vous félicite pour les progrès que vous accomplissez, et je serre vos deux mains dans les miennes. à Madame Victor Hugo, chez Madame vve Vacquerie Villequier, près Caudebec (Seine-Inférieure). 137 bre. Chère amie, un mot à la hâte. On juge l' évènement après-demain. Ils ont voulu brusquer la chose, se croyant sûrs du jury. C' est une guerre à outrance. Toute ma crainte, c' est que l' évènement ne soit suspendu. Ce serait peut-être sa mort. Que ferait-on ? J' avais songé à défendre Victor. Tout bien considéré, il est sage d' y renoncer. J' irriterais le jury et la cour qui me haïssent si profondément, et p24 cela retomberait sur ce pauvre enfant sous la forme hideuse du maximum- quatre ans et 5000 fr. - peut-être n' oseraient-ils pas quatre ans , mais ils mettraient toujours plus d' un an , et alors Poissy ou Belle-Isle . Ces misérables qui gouvernent sont capables de tout. Nous avons passé toute la semaine dernière dans l' attente du fameux coup d' état. On devait nous arrêter, une trentaine de représentants, dont Changarnier, Cavaignac, Girardin et moi, et nous déporter. La frégate était, disait-on, au Havre, prête à appareiller. cela n' a jamais été plus près d' être sérieux, m' a dit Girardin. Girardin était résolu à passer son épée au travers du corps du commissaire de police. Moi, je me serais borné à lui lire l' article 36 de la constitution. J' ai passé toutes ces nuits, les attendant, avec la constitution ouverte sur ma table de nuit. Ils ne sont pas venus. Cela s' en ira en fumée comme tous leurs rêves. Voilà où nous en sommes. Il fait beau, jouissez de ces beaux soleils. Restez jusqu' au 25. à moins de condamnation et de périls jusqu' au 25. à moins de condamnation et de péril pour l' évènement . En ce cas, la providence Auguste serait nécessaire. Je dîne trois fois par semaine avec Charles à la conciergerie. Nous parlons bien de toi, chère et bonne mère. Je t' embrasse detoutes mes forces, et ma Dédé. Je vous aime tant, tous tant que vous êtes ! Amitiés sans fin à Auguste. Mes hommages à ces dames. à Auguste Vacquerie. septembre. Mon cher ami, Victor vous remettra les épigraphes. Vous choisirez. La première est celle que je prendrais. Mais voyez. p25 Dans la lettre à vous, après ces mots : pour ce qui est des autres griefs, et avant ceux-ci : pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, je crois qu' il serait bon de mettre cette ligne : pour ce qui est du mal qu' on fait à la république. la phrase serait ainsi : ... pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du mal qu' on fait à la république, pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, etc. Il est bon de nommer souvent la république. à tantôt, j' irai corriger l' épreuve. Je vous serre la main. V. à Mazzini. monsieur, votre noble et éloquente lettre m' a vivement ému. Elle m' est parvenue au milieu du combat acharné que je soutiens contre la réaction, qui ne me pardonne point d' avoir défendu, sans reculer d' un pas, le peuple en France et les nationalités en Europe. Voilà mon crime. Cependant mes deux fils sont en prison : demain, peut-être, ce sera mon tour ; mais qu' importe... p26 je suis heureux d' avoir reçu, au milieu de cette mêlée, une poignée de main du grand patriote Mazzini. Victor Hugo. Paris, 28 septembre. au poëte-tonnelier Viguier. c' est en prison, c' est avec mes fils, monsieur, que j' ai lu vos beaux et nobles vers. Vous êtes poëte, et vous êtes peuple ; vous avez de la lumière dans l' âme et de la flamme dans le coeur. Tout ce que vous dites, vous le pensez, tout ce que vous sentez, vous le chantez. Aussi mon coeur s' ouvre-t-il à vous tout entier. Je vous remercie. C' est une joie, croyez-le bien, de souffrir pour ses convictions. Mes fils sont fiers et heureux. Ils entrent dans la vie publique par la brèche et les blessures qu' on leur a faites ne peuvent rien tuer en eux. Est-ce qu' on tue les idées ? Tous tant que nous sommes, espérons. Tous nous nous tournons vers l' avenir rayonnant. Le jour se lève, et à chaque instant il éclaire mieux et il rend plus lisibles les pages de cette grande constitution qu' on appelle l' évangile. Dieu et le peuple ! C' est là ma foi, monsieur, c' est aussi la vôtre. Je vous félicite et je vous remercie. Victor Hugo. 208 bre. Paris. Remerciez en mon nom, je vous prie, les honorables rédacteurs de la tribune de la Gironde . à monsieur Henri De Lacretelle, château de Cormatin près Mâcon (Saône-Et-Loire). Paris, 208 bre. Votre coeur, mon cher et généreux poëte, comprend toutes les abnégations et tous les sacrifices. C' est une joie de souffrir pour ce qui est juste et vrai. Aussi vous nous envoyez des félicitations, et nous vous remercions d' avoir ainsi compris ce que nous sentons. p27 à bientôt, faites de beaux vers sous vos beaux arbres, pensez aux prisonniers et aux combattants et aimez-nous toujours un peu. Victor Hugo. à Alfred De Musset. 21 novembre. Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalembert possibles. Vous n' avez pas besoin de me faire visite. Mais vous savez que je serai heureux de vous serrer la main. Je rentre tous les soirs à neuf heures de la pension où je dîne tous les jours. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. 4 décembre. Chère amie, j' ai passé la nuit chez un excellent ami de la famille Duvidal, M De La Roëllerie. Remercie-les bien pour moi. J' ai présidé hier soir la réunion de la gauche. Rien n' est désespéré. Je pars ce matin pour le faubourg saint-Antoine. à la garde de Dieu ! p28 pour Madame Victor Hugo. mon cher ami, M Rivière a été obligé de partir sans avoir eu le temps de vous faire ses adieux. Il me charge de vous en faire part. Du reste, il se propose de vous écrire lui-même dès qu' il aura un instant à lui, et ce sera un bonheur pour lui de vous dire tout ce dont son coeur est rempli pour vous. N' ayant pu retrouver la portière au moment de son départ, il vous prie d' avoir la bonté de lui donner de sa part, comme gratification, cinq francs que Mme Rivière vous remettra la première fois que vous la verrez. Vous serez bien aimable de dire à Mme Rivière que son mari se porte bien, qu' il l' embrasse tendrement ainsi que sa fille et ses fils, et qu' il leur écrira à tous bientôt. M Rivière vous envoie son meilleur serrement de main. Albert Durand. Dimanche 7 décembre. Monsieur Rivière vous prie de montrer cette lettre à sa femme. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). mon cher ami, M Rivière est bien portant, mais il a trouvé en arrivant tant d' affaires qu' il ne peut encore vous écrire. Il me charge de le faire à sa place en vous priant d' en faire part à sa femme et à ses enfants. Dans la situation actuelle, il faudra encore un peu de temps pour que le commerce reprenne ; cependant tout peut finir par aller bien. p29 Dites à Madame et à Mlle Rivière que M Rivière les embrasse bien, et compte les revoir bientôt. Votre ami Albert Durand. Lundi 8 décembre. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). Bruxelles, 12 décembre, 7 heures du matin. Chère amie, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n' est pas sans peine. écris-moi à cette adresse : M Lanvin, Bruxelles, poste restante . Si tu as des lettres pour moi, garde-les toutes, et ne les remets à personne . Je te ferai savoir comment tu pourras me les envoyer plus tard. J' espère que tu revois nos chers enfants. Envoie-moi des nouvelles détaillées. Aie bien soin de tous mes papiers. Que s' est-il passé à la maison ? On te remettra mes clefs. Tu trouveras les titres de rente dans un portefeuille sur le carton rouge qui est dans mon armoire de laque (celle de ton père). Aies-en grand soin. Recueille et garde précieusement tout ce qui est dans le coffret qui est à côté de mon lit. Ce sont des journaux, exemplaires uniques . Dans le coffret recouvert de tapisserie près de ma table, il y a des choses précieuses. Je te les recommande. Ce que je te recommande surtout, c' est d' avoir bon courage. Je sais que tu as l' âme grande et forte. Dis à mes enfants bien-aimés que mon coeur est avec eux. Dis à ma petite Adèle que je ne veux pas qu' elle pâlisse, ni qu' elle maigrisse. Qu' elle se calme. L' avenir est aux bons ! Mes effusions à nos amis, à Auguste, à Meurice, à sa charmante femme. Je ferme tout de suite cette lettre pour qu' elle te parvienne aujourd' hui même. p30 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 14 décembre. 3 heures après midi. J' ouvre ta lettre, chère amie, et j' y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins sont en sûreté. je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés. Pendant douze jours, j' ai été entre la vie et la mort, mais je n' ai pas eu un moment de trouble. J' ai été content de moi. Et puis je sais que j' ai fait mon devoir et que je l' ai fait tout entier. Cela rend content. Je n' ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n' a été dit. Je dois immensément à M et Mme De M-que je t' ai nommés. Ce sont eux qui m' ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mme De M. Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu' ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d' autant plus méritoire à eux qu' ils sont dans l' autre camp, et que le service qu' ils m' ont rendu pouvait les compromettre gravement . Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mme De M et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu' à le voir, tu l' aimeras. C' est un Abel. Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m' écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l' encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur ? écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie. Je suis ici logé à l' hôtel de la porte verte , chambre numéro 9. J' ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny. Il a la chambre numéro 4. p31 Nos portes se touchent. Nous vivons beaucoup ensemble. Je mène une vie de religieux. J' ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout compris. Versigny fait comme moi. Dis à mon Charles qu' il faut qu' il devienne tout à fait un homme. Dans ces journées où ma vie était à chaque minute au bout d' un canon de fusil, je pensais à lui. Il pouvait à chaque instant devenir le chef de la famille, votre soutien à tous. Il faut qu' il songe à cela. Vis d' économies. Fais durer longtemps l' argent que je t' ai laissé. J' ai assez devant moi pour aller ici quelques mois. Si les fonds continuent à hausser, peut-être vendrai-je ma rente pour la replacer en lieu plus sûr. Qu' en penses-tu ? En ce cas-là, je t' enverrais une procuration. Informe-toi de la manière dont se font ces sortes d' affaires. Il faudrait une voie bien sûre pour me faire parvenir le capital hors de France afin que j' en fasse le remploi. En attendant, ouvre mon armoire de laque (celle de ton père) tu trouveras sur le carton rouge un petit portefeuille. Là sont les titres de rente. Mets-les en sûreté sous une clef à toi, ou laisse-les là si tu le préfères, mais ne les perds pas de vue et songes-y pour les prendre sur toi en cas d' alerte. réponds-moi expressément à ce sujet. j' ai vu hier ici le ministre de l' intérieur, M Ch Rogier qui m' avait fait une visite, rue Jean-Goujon, il y a vingt ans. En entrant, je lui ai dit en riant : je viens vous rendre votre visite. Il a été fort cordial. Je lui ai déclaré que j' avais un devoir, celui de faire l' histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. -acteur, témoin et juge, je suis l' historien tout fait. que je ne pouvais pas accepter de condition de séjour. qu' on me renvoyât si l' on voulait. Que d' ailleurs je ne ferais cette publication historique qu' autant qu' elle n' aggraverait pas le sort de mes fils à cette heure au pouvoir de l' homme. Il peut les torturer en effet. Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des misères . Qui sait ? C' était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser ni juger la providence. Quel bonheur, par exemple, que mes fils aient été en prison dans les journées du 3 et du 4 ! M Rogier m' a dit que, si je publiais cet écrit maintenant, ma présence pourrait être un grand embarras pour la Belgique, petit état à côté d' un p32 voisin fort et violent. Je lui ai dit : -en ce cas, si je me décide à faire cette publication, j' irai à Londres. -nous nous sommes séparés bons amis. Il m' a offert des chemises. J' en ai besoin, en effet. Je suis sans vêtements et sans linge. Prends la malle vide. Mets-y mes nippes. Mets-y mon pantalon à pieds neuf, mon pantalon non neuf, mon vieux pantalon gris, mon habit, mon gros paletot à brandebourgs dont tu retrouveras le capuchon sur le banc sculpté, et mes souliers neufs. Outre la paire qui est chez moi, j' en ai commandé une paire à Kuhn, mon bottier, rue de Valois, il y a trois semaines. Fais-la prendre et payer (18 fr) et mets-la dans la malle. Cadenasse le tout. Je te ferai savoir plus tard de quelle façon tu devras me l' envoyer. Peut-être sera-t-il utile que tu viennes passer ici deux ou trois jours pour nous entendre sur une foule de choses essentielles et impossibles à écrire. Si tu étais de cet avis, nous en recauserions dans nos prochaines lettres. Je finis, l' heure de la poste me presse. Il me semble que j' oublie encore une foule de choses. Chère amie, je sais que tu as été pleine de courage et de dignité dans ces affreuses journées. Continue. Tu te fais honorer de tout le monde. Remercie mon excellent et cher Bellet. Donne-moi des nouvelles de la santé de Victor et d' Adèle. Quant à Charles, il est d' acier. Embrasse-les tous bien tendrement, et serre les généreuses mains d' Auguste et de Paul M. Mes plus tendres hommages à sa charmante femme. Je t' embrasse mille fois. N' oublie pas la visite aux M. à H Descamps. Bruxelles, 14 décembre. Je suis ici. Je vous envoie tout de suite le meilleur de mon coeur. Vous vous êtes montré ami sûr et vrai ; je le savais, je suis heureux de l' avoir p33 éprouvé. Voyez, dans ces lignes trop courtes, tout ce que je voudrais vous dire. Dans chaque mot, dans chaque syllabe, il y a un remerciement et une effusion. à Auguste Vacquerie. vous vous rappelez, cher Auguste, je disais il y a vingt-cinq ans : nous chantons comme on combattrait . Eh bien ! Je viens de combattre, et j' ai un peu montré ce que c' est qu' un poëte. Ces bourgeois sauront enfin que les intelligences sont aussi vaillantes que les ventres sont lâches. Merci de votre magnifique lettre. Il y a un tel unisson de votre âme à la mienne que je retrouve dans ces pages écrites par vous en prison toutes mes paroles de la mêlée et du combat. Je pensais tout cela, mais vous le dites mieux. Je vous serre la main. à bientôt. V. Bruxelles, 19 xbre. à Paul Meurice. merci. Vos généreuses et douces paroles me vont au coeur. J' ai relu trois fois votre tendre et admirable lettre. Quel contraste ! Une âme comme la vôtre à la conciergerie et cette brute à l' élysée ! Cher ami, j' espère que ceci sera court. Si c' est long, nous en sourirons plus longtemps. Quelle honte ! Heureusement la gauche a vaillamment tenu le drapeau. Ces misérables ont accumulé crimes sur crimes, férocité sur trahison, lâcheté sur atrocité. Si je ne suis pas fusillé, ce n' est pas leur faute, ni la mienne. Je vais travailler ici. Il y a des obstacles à la publication. Ma femme vous les contera. J' écrirai toujours en attendant. p34 Si nous pouvions coloniser un petit coin d' une terre libre ! L' exil ne serait plus l' exil. Je fais ce rêve. Mettez-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Je suis à vous profondément. Victor Hugo. 19 xbre, Bruxelles. à Adèle. Bruxelles, 19 xbre. Ma bien-aimée petite Adèle, tu m' as écrit une charmante lettre. Merci de la fleur, elle sentait encore bon ; il m' a semblé, chère enfant, que tu m' envoyais ton âme. Ta mère retourne près de toi, près de vous tous. Elle est bien heureuse ! Moi je vais vivre seul, proscrit, dans le nord, dans le brouillard, dans le travail sans relâche. Je me donnerai des forces en pensant à vous. C' est pour vous que je vais travailler, c' est pour toi, ma fille chérie. Les temps rudes que tu m' entendais prédire quelquefois sont arrivés, tu t' en ressentiras toi-même peut-être un peu, mon enfant, quoique j' aie tout fait pour toucher le moins possible à votre bien-être, soyons tous forts, soyons tous unis. C' est là le vrai bonheur que toutes les catastrophes extérieures n' ôtent pas aux coeurs vrais et profonds. Courage, chère enfant bien-aimée. Quelque chose me dit qu' avant peu nous nous reverrons tous. Je t' embrasse sur les deux joues. écris-moi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 21 xbre. Chère amie, je reçois ta lettre et j' y réponds tout de suite. Ce mot te sera porté par un jeune homme plein de coeur, M Fossard, avocat. Reçois-le comme un ami, car bien que je ne l' aie vu que quelques instants, il y avait p35 toute une âme dans son serrement de main. Il te parlera de Crémieux qu' il connaît. Il était à la cour d' assises quand j' ai parlé pour Charles. J' ai reçu en même temps que la tienne une lettre de M De Porcher qui explique tout fort bien. Il paraît que le transfert, même en se hâtant, ne pourrait être terminé que lundi ou mardi. Du reste, il a commencé la vente. Le 7 a été vendu 101 fr 60. -fais bien tout ce que t' indiquera M Lecointe. Je ferme cette lettre et vous embrasse tous et toutes bien tendrement. V. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche matin, 28 décembre. Dumas va à Paris et se charge de te porter cette lettre. Chère amie, j' espère que vous vous portez tous bien là-bas. Je trouverai peut-être de vos lettres aujourd' hui à la poste et ce sera un bien grand bonheur pour moi dans ma solitude. Rien de nouveau ici. J' ai eu pourtant hier matin la visite de deux gendarmes. On m' a un peu pris au corps, fort poliment du reste ; on m' a un peu mené chez le procureur du roi ; on m' a un peu traîné à la police, pour m' expliquer sur mon faux passeport . Le tout s' est terminé par des quasi excuses de leur part, par un éclat de rire de mon côté, et bonsoir. Les journaux de l' opposition d' ici voulaient faire quelque bruit de la chose. J' ai trouvé cela inutile. Au fond ce gouvernement a peur de l' homme du coup d' état et il ne faut pas leur en vouloir de tracasser un peu les proscrits ; je leur pardonne, mais le procédé n' en est pas moins très belge-très welche, comme dit Voltaire. Il sera peut-être arrangeable de faire quelque chose ici avec la librairie belge qui renoncerait à la contrefaçon. C' est un grand plan. On m' a fait des ouvertures. Nous verrons ce que cela deviendra. Je travaille beaucoup aux notes que tu sais. Quel dommage que cela ne puisse pas être publié ainsi ! Enfin, nous verrons encore de ce côté-là. Aimez-moi tous, Charles, Victor, Auguste, Paul Meurice, mes quatre fils, comme je les appelle. J' espère que tous ces chers prisonniers vont bien. p36 Dis à mon Adèle chérie de m' écrire une bonne petite lettre comme l' autre jour. Dumas me presse de fermer ma lettre. Je vous embrasse tous et j' aspire au jour où je ne vous embrasserai plus sur le papier. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mardi 30 décembre. Avant tout, chère amie, rassure-toi. Mme Taillet m' a apporté ta lettre ce matin à mon auberge, mais Dumas avait déjà dû hier te remettre la mienne, et au moment où je t' écris, tu dois savoir ce qui s' est passé. Petite tracasserie, rien de plus, et à l' heure qu' il est je la crois complètement terminée. Du reste, tout le monde ici me témoigne les plus ardentes sympathies, et de tous les côtés et de tous les partis à la fois. Ce matin j' avais près de moi, en déjeunant à la table que tu sais, M De Perseval, l' orateur de l' opposition démocratique à la chambre belge, et M Deschamps, l' orateur de l' opposition catholique. Tous deux me faisaient offre cordiale de services. M Deschamps, qui a été deux fois ministre, m' a parlé de cette petite affaire de passeport, et m' a dit qu' il s' entremettrait au besoin, mais que je pouvais me considérer comme défendu ici par tout le monde. Il m' a dit : bien des gens vous haïssent, mais tout le monde vous honore. Je crois en effet que pour l' instant je puis rester ici en parfaite sécurité. Mais dans tous les cas, sois tranquille, l' Angleterre n' est qu' à une enjambée. Quant à l' autre question dont tu me parles, j' ai vu le notaire, M Vanderlinden. Il ne croit pas beaucoup à l' efficacité du moyen proposé. Cependant il m' a dit qu' il chercherait pour l' acte une rédaction inattaquable. En attendant, abritons toujours ce qui est là. Je dois à M Wisch les 1000 francs que tu as emportés. Je viens de lui remettre un bon de 1000 francs sur Guyot qu' il fera toucher à Paris par son correspondant. De plus, je t' envoie un bon de 2000 francs que tu feras prendre immédiatement en signant le reçu au bas du billet. Voici comment tu emploieras ces 2000 francs. D' abord deux mois de ta dépense, ce qui, ajoutés aux trois mois que tu as emportés (savoir jusqu' au 15 mars) fera ta p37 dépense payée jusqu' au 15 mai. En outre, les deux termes de janvier et d' avril que tu ferais peut-être bien de payer d' avance : dépense du 15 mars au 15 avril : 460, dépense du 15 avril au 15 mai : 460, terme du 15 janvier : 458, terme du 15 avril : 458, total : 1836. Il te restera sur les deux mille francs 164 francs que tu tiendras en réserve pour les éventualités ainsi que l' argent de Porcher. (il va sans dire que si Charles restait à Paris, je t' ajouterais par mois les 80 francs convenus). Je récapitule : Guyot a en caisse : 362655. Sur cette somme : remboursement à M Wisch : 100000, envoi à toi : 200000, reste : 62655. Or, j' ai 400 francs à payer d' ici au 1 er mai que je ferai prendre chez Guyot, sans compter ce qui surviendra. Tu vois que voilà la somme à peu près entière retirée. Quant au mobilier, il faut s' en occuper. Consulter M Bouclier. J' ai consulté M Vanderlinden. Il dit qu' il faudrait faire mettre le bail (avec antidate) au nom d' un de mes fils majeur (Victor, en ce cas, car Charles a des dettes exigibles). Le propriétaire, surtout en payant deux termes d' avance, ne s' y refuserait pas. Du reste, tout en prenant ses précautions, il ne faut pas s' effarer. on y regardera à deux fois avant de mettre le séquestre sur mes meubles, sur mes droits d' auteur et sur mon traitement de l' institut. Cela me ferait moins de mal qu' à eux. Calme-toi donc, chère maman, en veillant toutefois. à défaut du dessin , envoie-m' en la copie non signée . J' en ai besoin pour mon travail. Je n' ai plus que deux lignes, j' y mets mille tendresses pour vous tous. Je suis plus populaire ici que je ne croyais. Hier, dans un banquet de p38 typographes, on a porté un toast aux trois hommes qui personnifient la résistance au despotisme, à Mazzini, à Kossuth, à Victor Hugo. Mon Charlot, mon Victor, mon Adèle, je vous embrasse sur vos six joues. écrivez-moi. le constitutionnel ayant parlé, les journaux belges rectifieront. Je tâcherai de te les faire passer. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 31 décembre. Chère amie, M Bourson qui te remettra cette lettre est le rédacteur en chef du moniteur de Belgique. reçois-le de ton mieux. c' est un homme fort distingué, d' un esprit rare et d' un noble coeur. Il est dans toutes nos idées, et sa femme, qui est spirituelle et charmante, te ressemble encore par l' enthousiasme et la foi à l' avenir et au progrès. Je t' envoie un article du messager des chambres d' ici sur le fait qui t' avait alarmée. Cela achèvera de te rassurer. Je n' ai, malgré ce petit incident, qu' à me louer de l' accueil qu' on me fait ici. L' année finit aujourd' hui sur une grande épreuve pour nous tous, nos deux fils en prison, moi en exil. Cela est dur, mais bon. Un peu de gelée améliore la moisson. Quant à moi, je remercie Dieu. Demain, jour de l' an, je ne serai pas là pour vous embrasser tous, mes chers bien-aimés. Mais je penserai à vous. Tout ce que j' ai dans le coeur s' en ira vers vous. Je serai à Paris, je serai à la conciergerie. Parlez de moi à ce dîner de famille et de prison que je regrette tant ; il me semble que j' entendrai. Je te remercie du journal que tu me fais. Il me sera en effet, je crois, très utile, car tu vois un côté que je ne vois pas. Remercie Béranger et fais faire mes compliments à Berryer. Je serai charmé de lire la conversation de Béranger. Ici les renseignements m' affluent. Je suis presque aussi entouré qu' à Paris. p39 Ce matin, j' avais cercle d' anciens représentants et d' anciens ministres dans mon bouge de la porte verte où je suis toujours. On m' a apporté une lettre confidentielle de Louis Blanc. Ils vont fonder à Londres un journal paraissant toutes les semaines, en français. Le comité serait composé de trois français, trois allemands, trois italiens. Je serais l' un des trois français avec Louis Blanc et Pierre Leroux. Que dis-tu de cela ? On pourrait faire une grande lutte contre le Bonaparte. Mais je crains que cela ne retombe sur nos pauvres chers prisonniers. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet. Mais n' en parle à personne qu' avec une extrême réserve. le secret m' est demandé. Schoelcher est arrivé cette nuit, déguisé en prêtre. Je ne l' ai pas encore vu. L' autre nuit, je dormais. On me réveille. C' était De Flotte qui entrait dans ma chambre avec un avocat de Gand. Il avait coupé sa barbe. Je ne le reconnaissais pas. J' aime beaucoup De Flotte. C' est un brave et un penseur. Nous avons causé une partie de la nuit. Il est comme moi plein de courage et de foi en Dieu. Je t' embrasse tendrement, pauvre chère amie, et mes chers enfants. Je vous envoie toutes mes tendresses. -à bientôt mon Charles. -chère amie, serre les deux mains à Auguste et à Paul Meurice. Mets-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Comme vous devez avoir encore de bonnes heures tous ensemble dans cette prison ! Que je voudrais y être avec vous et avec eux ! Embrasse pour moi Bellet et sa gracieuse et excellente femme. à bientôt. Mets sur la lettre blanche que je t' envoie cette adresse : Mme D' Aunet, poste restante, Bordeaux. Et fais jeter à la poste. 1852 T 2 p40 à Madame Victor Hugo Madame Rivière 37, rue de la tour d' Auvergne. 5 janvier Bruxelles. Je commence, chère amie, par répondre à tes cinq questions, et je réponds oui sur toutes. J' ai reçu le papier timbré et je t' ai écrit (dans la lettre qui contenait les 2 ooo francs pour Guyot) ce que m' avait dit le notaire Vanderlinden à ce sujet. J' ai reçu l' excellente lettre d' Auguste et je lui répondrai en détail , dis-le lui bien, dès que les inventions de Louis Bonaparte à l' endroit de la presse auront pris la forme de lois et seront connues. Alors seulement on pourra statuer sur l' avènement ou l' évènement . Si cela est possible avec dignité, je ne résisterai pas à la reprise du journal. Nous examinerons ensemble, et ce que voudra Auguste, je le voudrai. J' ai reçu toutes les lettres de mes chers enfants, et toutes les tiennes, et plus elles sont longues, et plus elles me charment. Ainsi, n' ayez pas peur de faire des volumes. La brochure de Granier m' est également parvenue, et j' y ai remarqué l' omission de mon nom. Enfin, pour répondre à tout, tu peux, le cas échéant et pour des choses peu secrètes, m' écrire directement à M Lanvin, 16, place de l' hôtel de ville . J' y suis installé d' aujourd' hui et j' ai prévenu mon hôte que si l' on demandait M Lanvin, c' était moi, et que si p41 l' on demandait M Victor Hugo, c' était moi. Ainsi, je vis là sous mes deux espèces. Quand Charles arrivera, il me trouvera dans cette halle immense, avec trois fenêtres qui ont vue sur cette magnifique place de l' hôtel de ville. J' ai loué (pour presque rien) les meubles indispensables, un lit, une table, etc., -et un bon poêle. Je travaille là à l' aise, et je m' y trouve bien. Si je rencontre un vieux tapis pour 15 francs, je serai parfaitement heureux. En attendant, chère amie, prends dans ma chambre ma vieille causeuse que tu as fait recouvrir de rayé rouge et blanc, fais-la emballer le plus succinctement du monde, foin et toile d' emballage (pas de caisse, c' est inutile), mets mon adresse dessus, Lanvin, 16, grande place, Bruxelles, et fais porter la chose aux messageries Van Gend, 130, rue saint-Honoré (Laffitte et Gaillard). Là, tu expliqueras que ce meuble doit m' être expédié par la petite vitesse . Cela coûte 7 francs les 100 kilos (deux cents livres). On te demandera donc pour la causeuse quelque chose qui n' ira pas à 7 francs, et que tu paieras et porteras sur mon compte. Quand ce sera expédié, tu m' en donneras avis. Il y a sur la table de mon cabinet un coffret de cuir. Ce coffret contient, parmi beaucoup de papiers tous utiles , une certaine quantité de choses écrites de ma main. Il y a également des choses écrites par moi dans le long tiroir du bas à droite de ma petite armoire chinoise en laque à deux battants. Je te prie de chercher dans ce tiroir et dans le coffret de cuir tous les papiers écrits de ma main, prose et vers, de les réunir et de les mettre sous une enveloppe commune bien scellée. Tu me les feras parvenir par Charles quand il viendra. Tu feras de même un paquet ficelé et cacheté de tous les exemplaires uniques de mes discours que contient le coffret de laque à couvercle rond près de mon lit, et tu me l' enverras de la même façon. Je t' ai dit que la malle recouverte de drap contient beaucoup d' effets précieux, entre autres une croix de diamants que tu connais et qui ne m' appartiendra qu' à un moment donné. La clef de cette malle était avec plusieurs autres dans le coffret brisé que je t' ai remis le 2 décembre. Ouvre-la, et serre précieusement la croix de diamants. Tu peux laisser le reste dans la malle en ayant soin d' en garder la clef sous ta main, et en lieu sûr. Voilà bien des recommandations, chère amie, et je ne t' ai pourtant encore rien dit. Si je t' envoyais toutes les tendresses qui sont dans mon coeur, c' est moi qui te ferais des volumes. Comment peux-tu me supposer des défiances à moi qui sens en toi un si noble et si ferme et si tendre appui ! Retire ce vilain mot-là. Je prends des précautions, voilà tout ; et je les prends dans votre intérêt à tous. p42 Tu vois et tu sens toi-même que mes prudences n' avaient rien d' exagéré et qu' elles m' ont bien réussi. Que mes fils n' oublient pas cet axiome de ma vie : c' est parce qu' on a su être prudent qu' on peut être courageux. Je te remercie avec effusion, je te remercie mille fois de tout ce que tu fais. Fais le plus que tu pourras pour Mme D'. J' ai là un devoir vers lequel il m' est impossible de ne pas me tourner avec un intérêt profond. Je suis touché des paroles si délicates et si vraiment bonnes que tu me dis à ce sujet. Je t' envoie la lettre que Louis Blanc m' a écrite. Lis-la et fais-la lire à la conciergerie. Tu me la renverras par une prochaine occasion. Louis Blanc me presse pour avoir réponse, oui ou non , qu' en pensez-vous tous ? Qu' en pensent Meurice et Auguste ? Qu' en pensent Charles et Victor ? La chose peut être utile. D' ailleurs ce serait pour Charles un travail tout trouvé. Il paraît que les fonds sont faits en Angleterre. Mais n' y aurait-il pas inconvénient à me confondre, ne fût-ce qu' en apparence, avec Louis Blanc et Pierre Leroux ? Cela me ferait perdre l' isolement de ma situation actuelle, cela me rattacherait au passé d' autrui et par conséquent combinerait mon avenir avec des complications qui me sont étrangères, cela m' ôterait quelque chose de la pureté que j' ai aujourd' hui, n' ayant trempé dans rien, n' ayant pas tenu le pouvoir, n' ayant pas hasardé de théories, n' ayant pas fait de fautes, et ayant simplement tenu le drapeau levé et risqué ma tête le jour du combat. Et puis il faudrait aller en Angleterre, et rien ne presse encore de ce côté. D' autre part, ce serait un organe et un moyen de continuer la lutte. Mais ce n' est qu' une revue , il faudrait un journal. Enfin il y a un journal qui s' offre à moi ici, le messager des chambres . Le rédacteur est venu me trouver hier et ce matin et part pour Paris. Je t' envoie une lettre de lui qui te fera juger de sa bonne volonté. Il a peu d' argent. C' est là le côté faible de son affaire, surtout voulant la monter sur un très grand pied. Délibérez donc tous entre vous sur tous ces points et envoie-moi le plus tôt possible votre sentiment sur l' ouverture de Louis Blanc et la réponse à y faire. Désormais, chère amie, quand je t' écrirai par la poste, j' affranchirai la p43 lettre. Affranchis de ton côté quand tu m' écriras par Mme Taillet, car je ne sais comment faire pour rembourser les ports de lettres. Dans ce paquet tu trouveras une lettre pour M De La Roëllerie qui m' a donné asile dans la nuit du 2. Il demeure rue Caumartin et connaît Mme Abel. Elle te dira le numéro. Tu feras porter la lettre. Je l' ai écrite depuis longtemps déjà. Tout va bien ici. Quelques réfugiés sont abattus (entre autres Schoelcher, qui du reste s' est conduit héroïquement) mais je les relève. Ce matin, il y avait dans le sancho (le charivari de Bruxelles) des vers à moi adressés par un étudiant. Je refuse les dîners et les petites ovations en famille. J' ai besoin de mon temps pour travailler. Jamais je ne me suis senti le coeur plus léger et plus satisfait. Ce qui se passe à Paris me convient. Par l' atroce comme par le grotesque, cela atteint l' idéal des deux côtés. Il y a des êtres comme le Troplong, comme le Dupin, que je ne puis m' empêcher d' admirer. J' aime les hommes complets. Ces misérables-là sont des échantillons incomparables. Ils arrivent à la perfection de l' infamie. Je trouve cela beau. Ce Bonaparte est bien entouré. On dit que, sur les sous, son aigle aura la tête sous l' aile ; fort bien. Quant aux 75 oo ooo voix, y eût-il plus de zéros encore, je mépriserais tout ce néant. Mes chers êtres bons et courageux, vous êtes ma joie, je vous embrasse. Tu as reçu M Bourson, n' est-ce pas ? C' est un homme très intelligent. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, lundi 5 janvier. Je ne veux ici que vous serrer la main, cher Auguste. Vous pensez avec raison qu' il m' est impossible de rien résoudre en commun avec vous et notre cher Paul Meurice, quant à l' avènement , tant qu' on ignore par quelles menottes la presse sera garrottée sous le Bonaparte. Vous me direz votre avis sur la proposition de Louis B le plus tôt possible car il demande prompte solution. Cela ne pourrait-il pas aggraver la captivité de mes fils, et la vôtre, et celle de Meurice ? Question encore. Pesez tout cela. Vous êtes le sage, de même que vous êtes le vaillant. à vous ex imo . p44 à Charles. Bruxelles, lundi 5 janvier. Dans trois semaines, mon Charles, tu seras ici. Ce sera un peu d' exil pour toi, et bien du bonheur pour moi. Nous vivrons de la vie austère et douce du travail. Je suis sûr de toi, et je ferai ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre Bruxelles aimable. Les gens d' ici ont de la bonne volonté pour les affaires de journal et de librairie, mais je crains que l' argent ne leur manque. Cependant je pense que nous finirons par nouer quelque chose. En attendant, nous vivrons comme le frère aîné et le frère cadet. S' il y a quelques privations à subir (il y en aura) je commencerai par moi. Et puis, je t' envoie toutes mes tendresses, mon enfant. On me disait ce matin : votre fils Charles sera le premier journaliste d' ici, s' il veut. Mais il est difficile pour un étranger d' écrire dans les journaux, et ils me font l' effet de n' avoir pas le sou. -c' est égal, nous verrons. -et puis c' est une oeuvre de dévouement. à André Van Hasselt. Bruxelles, 6 janvier. Ce n' est pas moi, monsieur, qui suis proscrit, c' est la liberté ; ce n' est pas moi qui suis exilé, c' est la France. La France hors du vrai, hors du juste, hors du grand, c' est la France exilée et hors d' elle-même. Plaignons-la et aimons-la plus que jamais. Moi, je ne souffre pas. Je contemple et j' attends. J' ai combattu, j' ai fait mon devoir, je suis vaincu, mais heureux. La conscience contente, c' est un ciel serein qu' on a en soi. Bientôt j' aurai près de moi ma famille et j' attendrai avec calme que Dieu me rende ma patrie. Mais je ne la veux que libre. Je vous remercie de vos beaux et nobles vers. ex imo corde. Victor Hugo. p45 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 janvier, jeudi. Chère amie, je t' ai écrit hier soir par M Couvreur, du messager des chambres . Mais il ne sera pas à Paris avant quatre ou cinq jours. Je profite d' une occasion que me donne M Lévy pour t' envoyer de mes nouvelles. M Lévy est l' ami de Crémieux. C' est lui qui m' a apporté le paquet au sujet duquel tu t' es inquiétée. Sois tranquille. J' ai tout reçu. M Lévy est excellent et continue de m' offrir ses bons offices. J' en userai, et je commence aujourd' hui comme tu vois. Je t' écris de ma chambre sur la grande place, avec un beau soleil et ce magnifique hôtel de ville sous les yeux. Hier, j' ai visité l' intérieur de l' hôtel de ville en compagnie du bourgmestre de Bruxelles, M De Brouckère, qui me fait très gracieusement les honneurs de la ville. Je continue d' être ici l' objet d' une foule d' attentions. Le Maupas d' ici, un certain baron Hody, qui m' avait envoyé les gendarmes le mois passé, vient d' être forcé de donner sa démission. Mon affaire n' est pas étrangère à sa déconfiture. Je te donne quelques détails à ce sujet dans la lettre que te remettra M Couvreur. M Couvreur, que tu recevras de ton mieux, est un homme intelligent et avenant. Seulement préviens bien nos amis qu' il n' a pas d' argent et qu' il semble avoir ici peu de crédit. ceci fort entre nous. écris-moi toujours de longues lettres. Elles m' intéressent au plus haut point. Mets-y force détails. En choisissant bien les occasions, tu peux tout m' écrire. Quant à l' affaire délicate dont tu me parles, je crois que le voyage au pôle nord peut paraître sans inconvénient aucun dans la revue de Paris en le signant Mme Thévenot D' Aunet . Ce nom déroute les malignités. Au reste, juge et décide. Ce que tu feras sera bien. Mais songe qu' il m' importe de porter aide et appui là. Je te remercie dans tous les cas de l' appui et de la chose. On nous dit ici que Xavier Durieu, Rivière, l' avocat, et Hippolyte p46 Magen, le libraire, sont déportés à Cayenne. J' ai reçu ce matin l' ancien constituant Laussedat dont les biens ont été mis sous le séquestre. Les horreurs continuent en France. -quant à la Belgique, sois parfaitement tranquille. Les ministres et le bourgmestre me font mille assurances cordiales. Ne crains rien. Je suis ici comme un centre. Ma halle-car ma chambre est une halle-ne désemplit pas. Il y a quelquefois trente personnes, et je n' ai que deux chaises ! -je vais du reste faire effort pour clore ma porte ; car, si je me laisse envahir, on me prendrait mon temps et j' en ai besoin plus que jamais. Je continue à force mon travail sur le 2 décembre. On m' envoie un journal de modes qui paraît ici et qui s' intitule : Esmeralda . Les journaux belges appellent Bonaparte Napoléon Le Petit . Ainsi j' aurai baptisé les deux phases de la réaction, les burgraves et Napoléon Le Petit . C' est déjà quelque chose. -en attendant mieux. Je t' embrasse, ma bonne et généreuse femme. Tes lettres m' apportent de la force et de la foi. Dis à ma chère petite fille de m' écrire et à tous ces chers enfants de la conciergerie. J' attends toujours Charles pour la fin du mois. -pas d' imprudence en paroles. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Mme Coppens te portera cette lettre, chère amie. Depuis le 31 décembre je t' ai écrit (sans compter celle-ci) quatre lettres : 1, par M Bourson. - 2, par Mme David. -3, par M Couvreur (du messager des chambres ). Cette lettre ne t' arrivera qu' un peu arriérée, car M Couvreur a différé son départ, et ne sera à Paris que dans quelques jours. -4, par M S Lévy, ami de Crémieux. Je réponds en ce moment à la lettre que Mme Coppens m' a apportée et à ta lettre d' avant-hier vendredi. Il est utile de faire une récapitulation pour bien nous fixer. p47 Tu sais en ce moment que je suis banni par le Bonaparte, c' est-à-dire expulsé , c' est le mot dont se sert ce drôle. Hier, j' étais chez Schoelcher, Charras arrive, nous causons tous les trois. Charras était en train de nous raconter son arrestation, sa captivité, son élargissement, et des choses de l' autre monde. Survient Labrousse. Il me dit : -vous êtes banni, avec 66 représentants de la gauche, comme chefs socialistes. J' ai vu le décret. Votre nom m' a frappé et je vous cherche pour vous le dire. -j' espère bien que j' en suis aussi ! A dit Charras. -et moi aussi ! A dit Schoelcher. -sur ce, nous avons continué notre conversation. Du reste, ceci doit te rassurer un peu quant à la Belgique. Ce n' est pas le lendemain du jour où il nous expulse qu' il peut décemment nous reprendre. Je sais bien qu' il se fiche de la décence. Mais c' est égal, il n' étendra pas la main hors de la frontière pour nous saisir en ce moment-ci. Dans quelques mois, je ne dis pas. Mais il a fort à faire à cette heure. Sois donc tranquille. Je demeure, comme tu sais, sur la grande-place. Le bourgmestre de Bruxelles est venu me voir. Je lui ai dit : savez-vous qu' on dit à Paris que le Bonaparte me fera saisir ici et enlever la nuit chez moi par ses agents de police ? M De Brouckère (le bourgmestre) a haussé les épaules et m' a dit : vous n' aurez qu' à casser un carreau et qu' à pousser un cri, l' hôtel de ville est sous vos fenêtres. Il y a trois postes, vous serez bien défendu, allez ! En ce moment, le gouvernement belge se conduit bien. Jugez-en par ceci. D' ailleurs, je ne fais pas d' établissement ici. J' y vis le pied levé, et p48 comme je te l' ai déjà dit, il ne faut qu' une enjambée pour être en Angleterre. Ce n' est pas seulement le bon marché qui me fait rester, quoique la considération soit grande, c' est la facilité de trouver des affaires de librairie. On a déjà entamé divers pourparlers. à Londres, ce serait plus difficile. -la contrefaçon se meurt ici, elle est cernée et bloquée par les traités internationaux, il y a donc toute une industrie belge qui réclame et qui va périr, 25 ooo ouvriers imprimeurs sans pain, force plaintes, etc. -le gouvernement belge serait frappé de cette idée qu' en profitant de notre présence (Dumas, Thiers et moi) à Bruxelles, on pourrait nous acheter des droits de propriété, légitimer ainsi la contrefaçon, faire tomber les traités par ce seul fait, et rendre vendables une foule de livres qui sans cela pourriront en magasin. En outre, rendre la vie à la librairie belge, etc. -M Bourson s' occupe de cette affaire, et est venu m' en parler. Dans ce cas-là, comme les libraires belges ont peu d' argent, le gouvernement, dans un but d' intérêt national, leur ferait une avance. On pourrait en venir jusqu' à m' acheter, non seulement les misères , mais la propriété même de mes oeuvres. On parlerait par cent mille francs. Ceci étant, il faut un peu voir venir. -dis à Charles de faire une réponse dilatoire à son libraire. Je ne refuse pas du reste de lui parler, et quand Charles viendra à Bruxelles, si M Brie veut venir avec lui, je serai charmé de causer de ses offres. L' inconvénient qu' elles ont, c' est de m' ôter (pour une faible somme) la faculté de vendre en Belgique la propriété absolue de mes oeuvres complètes. Il faut bien songer à cela. J' insiste, chère amie, pour que tu m' envoies la causeuse. Je n' ai ici que deux chaises. C' est une dépense de 6 ou 7 francs et je n' aurais pas ici un canapé à moins de 80 francs. On me demande 6 francs par mois pour m' en louer un. Je ne comprends rien à ce prétendu billet Hugelmann. C' est quelque fraude. Tu as très bien fait, et tu feras toujours bien de ne rien signer sans me prévenir. Refuse net. Je suis d' accord avec vous tous quant à la proposition de Londres. Je vais répondre dans ce sens. Renvoie-moi la lettre de Louis Blanc par la prochaine occasion. Je travaille à force au récit du 2 décembre. Tous les jours les matériaux m' arrivent. J' ai des faits incroyables. Ce sera de l' histoire, et on croira lire du roman. Le livre sera évidemment dévoré en Europe. Quand pourrai-je le publier ? Je ne sais pas encore. Je ne comprends rien, et personne ici ne comprend rien, à l' exception outrageante que le Bonaparte fait pour Jules Favre, Michel De Bourges et p49 Carnot, tous trois membres comme moi du comité de résistance. Il paraît que Jules Favre plaide à Paris. C' est étrange. Qu' en dit-on à Paris ? Si tu entends quelque explication, envoie-la moi. Dans mon prochain envoi, je répondrai à Auguste très en détail. Tout ce qu' il me dit est du plus haut bon sens, et j' adhère à tout. Je répondrai aussi aux trois charmantes lettres de Charles, de Victor et d' Adèle. Dis-leur de m' écrire souvent et sans attendre mes réponses. J' ai tant à faire que je ne puis écrire autant de lettres que je voudrais à vous tous. Je passerais ma vie à vous écrire. Il me semble, chers bien-aimés, que c' est causer avec vous. Ma plume va au hasard. C' est illisible, mais qu' importe ! On fait ici, entre nous proscrits, une souscription pour les plus pauvres. J' ai demandé à Schoelcher s' il y avait un maximum. I m' a dit quinze francs. Je les lui ai donnés. Chère amie, j' emplis ces deux lignes d' effusions pour vous tous. écrivez-moi tous et long . à Paul Meurice. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Cher ami, ma femme déjà vous a dit combien votre lettre m' avait charmé et combien je vous remerciais des détails sur le 2 décembre. Envoyez-moi toujours tout ce que vous pourrez recueillir. Je vais faire un livre rude et curieux, qui commencera par les faits et qui conclura par les idées. Jamais plus belle occasion, ni plus riche sujet. Je traiterai le Bonaparte comme il p50 convient. Je me charge de l' avenir historique de ce drôle. Je le conduirai à la postérité par l' oreille. Dites à Auguste et à mes fils qu' ils auront par la prochaine toutes les réponses que je leur veux faire, mettez-moi aux pieds de votre noble femme, et prenez pour vous un bon serrement de main. V. à Pierre Cauwet. Bruxelles, 12 janvier. L' exilé vous remercie, Monsieur Cauwet, vous m' envoyez de bonnes paroles et qui me touchent vivement. Je suis hors de France pour le temps qu' il plaira à Dieu, mais je me sens inaccessible dans la plénitude du droit et dans la sérénité de ma conscience. Le peuple se réveillera un jour, et ce jour-là chacun se retrouvera à sa place, moi dans ma maison, M Louis Bonaparte au pilori. Votre bien affectueusement attaché. Victor H. à messieurs les membres de l' académie française. Bruxelles, janvier. Messieurs et chers confrères, le malfaiteur politique dont le gouvernement pèse en ce moment sur la France a cru pouvoir rendre un décret d' expulsion dans lequel il m' a compris. Mon crime, le voici : j' ai fait mon devoir. J' ai, par tous les moyens, y compris la résistance armée, défendu contre le guet-apens du 2 décembre la constitution issue du suffrage universel, la république et la loi. Il est interdit aux bannis, de par le coup d' état, de rentrer en France sous peine d' être déportés à Cayenne, c' est-à-dire sous peine de mort. p51 Dans cette situation, en présence de la force brutale qui règne et contre laquelle je renouvelle du fond de mon exil mes protestations indignées, je ne puis prendre part à l' élection académique qui aura lieu le 22 janvier, et je vous prie, messieurs et chers confrères, d' agréer, avec l' expression de mes regrets, l' assurance de ma vive cordialité et de ma haute considération. Victor Hugo, représentant du peuple. à André Van Hasselt. 16 janvier. Vous me comblez, monsieur et cher confrère, je dirai même que vous me meublez. Vous m' envoyez un canapé à Bruxelles, à moi qui ne pourrais même pas vous donner un fauteuil à Paris. Je le regrette pour nous autres infortunés quarante. L' académie française serait un peu moins welche si elle prenait quelques belges comme vous. Pour le moment, plaignons-la : cette pauvre académie est toute penaude là-bas. Trois proscrits ! Depuis 1815 elle ne s' était pas vue à pareille fête. Dans ce temps-là c' était Louis Xviii qui chassait l' autre Napoléon, le grand, de l' académie des sciences. Quant à moi, je m' étends voluptueusement sur votre excellent canapé et j' y lis vos bons et beaux livres. ô ingratitude humaine ! Je commence à regarder avec dédain ma malle, que j' avais élevée à la dignité de sopha et que vous avez destituée. C' est fini ! De spartiate, je me fais sybarite. Bientôt j' irai me mettre aux pieds de Mme Van Hasselt et vous serrer la main. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 17 janvier. Samedi. Je n' ai qu' une minute, chère bien-aimée femme. Je t' écris par la bonne de Schoelcher, vieille femme qui a du courage comme dix jeunes hommes et qui l' a prouvé. Elle te contera son histoire et te remettra pour moi une lettre d' elle que tu me feras passer par la plus prochaine occasion. Tout p52 continue d' aller ici passablement. Toute la presse libérale est pour nous et vivement. Je t' en envoie des extraits à propos de mon bannissement. Une foule de journaux par toute la Belgique ont reproduit mon discours de 47 sur la rentrée des Bonaparte. Cela fait ici grand effet. Je pense avec bonheur que mon Charles va venir et que je le verrai dans une quinzaine de jours. Il était allé au bal de l' opéra. Les journaux jésuites d' ici l' ont dit. Chers enfants, prenez garde à cela. Espionnage à Paris, diffamation au dehors. Je suis convaincu que Charles ici sera un homme. Probablement j' arriverai à construire une citadelle d' écrivains et de libraires d' où nous bombarderons le Bonaparte. Si ce n' est à Bruxelles, ce sera à Jersey. Hetzel est venu me voir. Il a un plan d' accord avec le mien. D' un autre côté, la Belgique se tournera, je crois, vers nous, pour sauver sa librairie. Je t' envoie deux pages d' une brochure. Lis et fais lire à la conciergerie. C' est un symptôme. Hetzel me disait hier qu' on vendrait au moins 200000 exemplaires d' un livre intitulé : le deux-décembre, par Victor Hugo . Quand tous quatre seront libres, je songe à des travaux collectifs. L' évènement , pourquoi pas ? Une librairie politique à Londres, une librairie littéraire à Bruxelles, voilà mon plan. Deux foyers, et notre flamme les alimentant tous deux. Pour réussir à mener la chose à bonne fin, il faut vivre ici stoïque et pauvre et leur dire à tous : je n' ai pas besoin d' argent ; je puis attendre, vous voyez. -qui a besoin d' argent est livré aux faiseurs d' affaires, et perdu. p53 Vois Dumas. Moi, j' ai un grabat, une table, deux chaises. Je travaille toute la journée et je vis avec 1200 francs par an. Ils me sentent fort, et les propositions me viennent e foule. Quand nous aurons conclu quelque chose, vous viendrez et nous rétablirons l' aisance de toute la famille. Je veux que vous soyez tous heureux et contents, toi, ma femme, et toi chère fille aussi. Vous tous enfin ! Il me semble que Meurice, Auguste, Charles et Victor pourraient faire, à eux quatre, une histoire depuis février 48 jusqu' au 2 décembre. Distribuez-vous le travail. Chacun fera sa part ici. Nous travaillerons sur la même table, avec la même écritoire et la même pensée. Je te remercie de la causeuse , j' en ai besoin, et je vous envoie à tous, Tour-D' Auvergne et conciergerie, toutes les tendresses du proscrit satisfait. Je vous répondrai à tous par le prochain courrier. En attendant, écrivez-moi tous de longues lettres. Chère amie, ne manque pas de bien remplir les pages. -à propos, j' ai vu cette immondice qu' il appelle sa constitution ! à Madame Victor Hugo. Bruxelles, lundi 19 janvier. Ceci n' est qu' un mot, et qui te parviendra par la poste. La page ci-jointe t' explique pourquoi je t' écris par Mme Bellet sans attendre d' occasion. Tu me répondras expressément au sujet de cette page une page où tu me diras ce que tu auras fait, et que je brûlerai comme tu brûleras celle-ci . Dis bien à Auguste que la prochaine occasion lui portera une lettre. J' écrirai aussi à chacun de mes trois chers enfants séparément. Je dois bien cela à toutes leurs charmantes lettres. Le pauvre Charles sera triste de vous quitter. Cette liberté ici ne vaut pas sa prison, mais j' aurai bien de la joie à le voir. Que ceci le console. Quant à mon Victor, je l' embrasse sur les deux joues-et toi aussi, chère petite fille bien-aimée, ne sois pas jalouse. -mais c' est que Victor est bien vaillant et bien courageux. Il m' écrit les lettres les plus calmes, les plus fermes et les plus sereines du monde, avec ses sept mois de prison devant lui ! C' est bien, cher enfant. Tu vois que j' allais au devant de ta pensée en signant ma dernière lettre le proscrit satisfait . On me prodigue ici toutes sortes de respects. Il n' y a pas encore de peuple en Belgique, il n' y a qu' une bourgeoisie. Elle nous haïssait , nous démocrates, avant de nous connaître. Les journaux jésuites, abondants ici, p54 avaient fait de nous des croquemitaines. Maintenant ces bons bourgeois nous vénèrent. Ils sont furieux de mon bannissement qui me fait sourire. L' autre jour un échevin me lisait le journal dans l' estaminet. Tout à coup il s' écrie : expulsion ! et donne sur la table un coup de poing qui casse son cruchon de bière. -tout à l' heure je déjeunais d' une tasse de chocolat, comme tous les jours, au café des mille colonnes. Un jeune homme s' approche de moi et me dit : -je suis peintre, monsieur, et je vous demande une grâce. -laquelle ? -la permission de peindre, de votre chambre même, la vue de la grande place de Bruxelles et de vous offrir le tableau. -et il ajouta : -il n' y a plus que deux noms dans le monde : Kossuth et Victor Hugo. Tous les jours ce sont des scènes pareilles. Je vais être obligé, à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J' y fais foule et cela me gêne. Le bourgmestre vient de temps en temps me voir. L' autre jour, il m' a dit : je me mets à vos ordres. Que désirez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous ne blanchissiez pas la façade de votre hôtel de ville. -diable ! Mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons ! Vous êtes une autorité, je vous promets qu' on ne blanchira pas la façade. Mais, pour vous, que voulez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous fassiez noircir le beffroi. (ils l' ont refait neuf, pas mal, mais il est blanc.) -diable ! Diable ! Noircir le beffroi, mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons, j' en parlerai aux échevins et cela se fera. Je dirai que c' est pour vous. Ce billet n' est encore qu' un mot en attendant. écris-moi toujours de longues lettres. Fais ma commission. Hélas ! Quand serons-nous réunis ? Oh ! Si une bonne proscription pouvait vous chasser tous de France ! Embrasse mon Adèle. Serre la main d' Auguste et de Paul Meurice. Tu as oublié de m' envoyer la lettre (d' une femme anonyme) qui m' était adressée. Tu ne m' as envoyé que celle qui était pour toi. Répare l' oubli. Lundi 19 janvier. à brûler. chère amie, lis ceci tout de suite avec attention, et dès que tu l' auras lu, tu détacheras cette page de ma lettre et tu la brûleras . Tu vas en sentir l' importance pour toi-même. Mme D veut venir me joindre ici. elle a l' intention de partir le 24. va la p55 voir tout de suite, et parle-lui raison. Une démarche inconsidérée en ce moment peut avoir les plus grands inconvénients. Tous les yeux aujourd' hui sont fixés sur moi. Je vis publiquement et austèrement dans le travail et les privations. De là un respect général qui se manifeste jusque dans les rues. En ce moment donc, il ne faut rien déranger à cette situation. J' ai d' ailleurs dans l' idée qu' avant peu nous serons à Paris. Dis-lui tout cela. Traite-la avec tendresse et ménage ce qui souffre en elle. Elle est imprudente, mais c' est un noble et grand coeur. Ne lui montre pas ceci. brûle-le tout de suite. dis-lui que j' écrirai à l' adresse qu' elle m' a donnée. Veille aux coups de tête. à Madame Victor Hugo. samedi 24 janvier. à brûler. ta lettre par Mme Taillet m' arrive au moment où j' allais t' écrire de mon côté. Chère amie, tout de suite un mot. Ce matin, Mme D m' a encore écrit. Elle veut absolument venir, ne fût-ce, dit-elle, que pour quelques jours . Cela suffirait pour amener les plus graves inconvénients. Elle dit qu' elle viendra sans t' en parler. Il faut absolument, chère amie, que tu la voies et que tu la ramènes à la raison. Elle en manque ici complètement. Tu sais tout ce que je pense d' elle et combien c' est une généreuse et noble nature à mes yeux. Mais les coups de tête perdent tout. C' est justement cette violence que je lui sais, qui m' empêche de lui écrire. J' avais cependant usé du moyen qu' elle m' indiquait de façon à la rassurer complètement . Elle veut des lettres à elle. C' est là, dans les habitudes que tu lui connais de tout dire au monde entier, un très grand danger. Ma vie ici, je te le répète, est profondément austère et laborieuse. à Paris on dit tout ce qu' on veut, mais à Bruxelles je vis en public et on n' y dit rien de ce qui se colporte à Paris. Paris suppose, Bruxelles voit. -vois Mme D. Veille sur elle. Je lui écrirai dès qu' elle sera calme. Elle veut venir, même Charles ici. Fais-lui sentir à quel point c' est impossible. Cela me ferait quitter Bruxelles sur-le-champ. Dis-lui p56 que c' est un temps à passer et qui sera court. Mais empêche ce voyage qui serait fou. Toujours samedi 24 janvier. Maintenant encore un mot tout confidentiel . Ce qu' Abel a dit à Meurice est insensé. La personne dont il parle est ici en effet ; elle m' a sauvé la vie, vous saurez tout cela plus tard, sans elle j' étais pris et perdu au plus fort des journées. C' est un dévouement absolu, complet, de vingt ans, qui ne s' est jamais démenti. De plus, abnégation profonde et résignation à tout. Sans cette personne, je te le dis comme je le dirais à Dieu, je serais mort ou déporté à l' heure qu' il est. -elle est ici dans une solitude complète. ne sortant jamais. sous un nom inconn. Je ne la vois qu' à la nuit tombée. Tout le reste de ma vie est en public. Je ne réponds pas de ce qu' on suppose, je réponds de ce qui est. Tu vas juger des inventions (inévitables du reste) par un détail. Depuis que je suis ici, je ne suis sorti que deux fois avec des femmes en leur donnant le bras : la première fois avec Mme Taillet (le soir de son départ), la deuxième fois, il y a huit jours, avec Mme Bourson. Dis donc à Abel que ce qu' on lui a porté, c' est un paquet de Paris et non de Bruxelles. Dis-le aussi à Paul Meurice. Tout ce que je t' écris là est la vérité devant Dieu ! Comment, dans ma situation, j' irais m' afficher dans les rues de Bruxelles, moi ! C' est absurde et stupide. -dans quelques jours nous vivrons ensemble, Charles et moi, et ce sera encore plus clair. J' ai retenu deux chambres à lit dans la même maison. -ce sera toujours grande place, mais je quitterai le numéro 16. -chère amie, l' heure presse. Je ne prends que le temps de t' envoyer mes plus profondes tendresses. Je t' écrirai lundi par une occasion une longue lettre, pour tout le reste, ainsi qu' à nos chers prisonniers. à Madame Victor Hugo. mardi 27 janvier. Demain mercredi mon Charles sort de la conciergerie. Chère amie, ce sera une grande tristesse pour toi de le perdre et une grande joie pour moi p57 de le gagner. Je veux qu' en rentrant à la maison il trouve cette lettre de moi qui lui dira que je l' attends le plus tôt qu' il pourra venir. Voici quelle est ma vie et quelle sera sa vie ici : je quitte le numéro 16 à la fin du mois et je vais, numéro 27, même grande place. Nous aurons là deux chambres à lit, dont une à feu et au midi. Celle-ci est grande et convient au travail commun. Je me la suis réservée. Si pourtant Charles qui est frileux tient à la chambre à feu pour se lever le matin, je la lui laisserai le reste de l' hiver, quitte à la reprendre au printemps, si nous sommes encore à Bruxelles. J' aurai ce logis du numéro 27 à partir du ier février. Quant à la dépense, il faut qu' elle soit très sévèrement circonscrite, rien n' étant plus douteux que l' avenir, et les ressources en apparence les plus sûres pouvant manquer ou tarder. Je vis, moi, pour 100 francs par mois. Voici le devis par jour : loyer : 1 fr 00 déjeuner (une tasse de chocolat) : 0 fr 50 dîner : 1 fr 25 feu : 0 fr 25 total : 3 fr 00. Cela fait 90 francs par mois. Le reste (10) est pour le blanchissage, les pourboires, etc. à nous deux Charles, nous dépenserons donc 200 francs par mois. -de cette façon nous attendrons en travaillant que quelque affaire se termine ici ou à Londres. Une fois le débouché du travail assuré et réglé, nous augmenterons notre aisance et l' aisance générale. -dans sept mois, chère amie, vous nous rejoindrez tous. D' ici là, la situation se sera éclaircie. Nous aurons conclu quelque chose, j' aurai vendu tout ou partie de mes manuscrits et de mes réimpressions, et nous pourrons fonder tous, quelque part, dans un beau lieu et dans un lieu sûr, une colonie heureuse. Et quand je dis tous , il va sans dire que j' entends mes quatre fils . Meurice et Auguste sont de ma famille. à propos de cela, Brofferio m' a écrit une lettre charmante pour me demander en Piémont et m' offrir une villa sur le lac Majeur. Ainsi bon espoir. Je t' écris ceci à la hâte, bien chère amie. Demain ou après-demain au plus tard, Mme De K, qui passe ici, te portera une nouvelle lettre et des lettres pour Auguste, pour Paul Meurice, pour mon Victor, pour ma chère fille, et pour Charles, s' il n' est pas déjà ici. Préviens-moi du jour et de l' heure où il arrivera. Mets dans sa malle pour moi mon pantalon d' été gris neuf, mes pantoufles p58 maroquin neuves, tous mes gilets, mes foulards, tout ce que j' ai encore de linge de corps à la maison. Ajoute les exemplaires (brochés verts) de mes 14 discours, les journaux exemplaires uniques qui sont dans la boîte de laque à couvercle rond près de mon lit et que je t' ai recommandés, tous les papiers écrits par moi et que tu as dû dépouiller, ma lorgnette (qui est dans l' armoire de ton père). Cherche dans cette armoire, sur ma table et dans la malle couverte de drap tous mes portefeuilles . J' ai voyagé avec. Ils contiennent tous des notes qui me sont précieuses. Envoie-les moi ainsi que mes albums de dessins. Fais choisir auparavant à Paul Meurice, à Auguste et à Mme Bouclier, chacun le dessin qu' ils voudront dans ces albums. Chère maman bien-aimée, dans deux jours tu recevras une plus longue lettre. -je suis d' avis de sous-louer et je t' xpliquerai ce que je crois faisable. En attendant, sois toujours rayonnante . Le mot de Mélanie est stupide... oui, rayonne . Nous traversons de bonnes et magnifiques adversités. Tout ce qui se passe est utile, utile à la France comme leçon, utile à nos enfants comme épreuve, utile à nous deux comme lien d' amour et consécration. J' approuve d' avance tout ce que tu fais et tout ce que tu dis. Je sais que tu n' as rien que de sage dans l' esprit et de grand dans le coeur. Tu as bien, bien, bien parlé à Villemain. C' est un ami du reste, et je lui écrirai. Encore un mot pour vous tous. Je vous aime bien ! à Charles. mercredi 28 janvier Bruxelles. Je ne t' écris qu' une page à toi, mon Charles, car tu seras peut-être en route pour Bruxelles quand cette lettre sera à Paris. Si tu n' es pas encore p59 parti, je veux que tu aies ta lettre, ne fût-elle que de dix lignes. Viens le plus tôt que tu pourras et préviens-moi de ton arrivée par un mot. Je te conseille, pour moins de fatigue, de venir plutôt le jour que la nuit. J' irai t' attendre au débarcadère. Aie soin de me dire l' heure où tu arriverais. Ta mère te communiquera ce que je pense du travail possible et utile à Bruxelles, et puis nous en causerons. Je t' embrasse sur les deux joues, mon Charles. à bientôt. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Il y a bien longtemps, cher Auguste, que je veux causer avec vous et vous remercier de vos lettres si nobles et si cordiales. Encore quelques mois, je l' espère, et nous serons tous réunis, soit à Paris, soit dans l' exil où nous saurons bien nous refaire une France. Dans tous les cas nous aurons la famille en attendant la patrie. Je ne crois pas que nous puissions rester ici, et je le regrette, car à tous les points de vue pour nous Bruxelles vaut mieux que Londres. Mais probablement au printemps il y aura sur la Belgique une fonte de ces russes qui composent maintenant, hélas ! L' armée française. Et d' ici là, le gouvernement belge aura peur, et nous mettra dehors. Je dois dire pourtant que ces jours passés il s' est bravement conduit à mon occasion. Le gouvernement français a fait savoir au gouvernement belge qu' il avait la certitude que j' allais publier à Bruxelles un manifeste et qu' il demandait formellement mon expulsion de la Belgique. -le roi Léopold, de son chef et sans même que je fusse consulté ou averti, a répondu non tout net. C' est la première fois que la Belgique répond non au Bonaparte depuis le 2 décembre. -le lendemain le bourgmestre est venu me voir de la part du ministre de l' intérieur et m' a conté le fait confidentiellement . Je lui ai gardé le secret, mais la chose a transpiré d' ailleurs, elle a été dite dans la gazette de Cologne , et les journaux d' ici la répètent en ce moment. -cela va peut-être regâter la situation. Car le Bonaparte ne se fâche des soufflets qu' on lui donne que si les soufflets font du bruit. à propos de bruit, ces jours passés on a voulu me donner une sérénade sur ma grande place. Un musicien belge, M Lefèvre, m' a écrit à ce sujet. J' ai refusé en priant qu' on changeât les applaudissements pour moi en huées pour le Bonaparte. offrez-lui ma sérénade en charivari. p60 ici, en attendant qu' on me chasse on me caresse. à de certains jours mon immense galetas ne désemplit pas. Hier un prêtre est venu, l' abbé Louis, chef d' une institution probablement un peu jésuite, autrefois rédacteur d' un journal clérical. Il s' est confondu en admirations, puis m' a dit : Monsieur Victor Hugo, j' ai un pardon à vous demander. -lequel ? -je vous ai attaqué autrefois dans mon journal d' une manière horrible . -eh bien ? - oubliez-le. -je lui ai dit : cela me sera d' autant plus facile à oublier que je ne l' ai jamais su. -et tout le groupe qui était là s' est mis à rire. Du reste ce prêtre est bon homme. Il hait le Bonaparte. Il m' a dit : -le clergé de France en ce moment perd l' église de Rome. -oui, lui ai-je dit, mais l' église de Rome avait déjà perdu le clergé de France. Je voyais l' autre jour de ma fenêtre sur la place un charlatan qui avait appuyé son tréteau à deux tas d' ordures, n' ayant pu trouver mieux. Hier en lisant la liste du sénat et la liste du conseil d' état, j' ai pensé à ce charlatan. L' un appuie sa dictature comme l' autre appuyait son tréteau. Nous, qu' allons-nous faire ? Que publierons-nous ? Et comment publierons-nous ? Je ne vois pas encore distinctement de quel côté ni de quelle façon, mais j' ai la certitude absolue que le débouché se fera. Nous emportons avec nous la pensée française, et la pensée française est nécessaire au monde politique, au monde littéraire et au monde commercial . Déjà quelques linéaments se forment, mais rien ne se dessine encore bien nettement. J' envoie à ma femme un journal belge qui parle de la contrefaçon à un bon point de vue. Vous lirez cela. C' est une idée qui gagne ici du terrain. Les chambres vont s' en occuper. Hier soir Méline (le grand éditeur contrefacteur) m' a envoyé Van Hasselt, me dire qu' aussitôt la question législative vidée, il me ferait des offres sérieuses , qu' il me priait de ne rien précipiter et de ne point conclure avec d' autres d' ici là. -en attendant, j' avance mon 2 décembre . Ce sera, par les faits curieux et innombrables, un livre inouï d' intérêt. Dinocourt l' écrirait qu' il s' en vendrait cent mille. Quant à l' avènement ou l' évènement , est-ce que vous croyez à une loi de presse praticable en France ? Je n' y crois pas. Je dis plus, j' affirme que la négation de toute presse continuera indéfiniment. Le lendemain du premier journal libre, Bonaparte tomberait. Quel est votre sentiment à ce sujet ? -on peut attendre encore. -après quoi il sera utile et prudent de retirer le cautionnement. Quant à l' évènement en lui-même (ou l' avènement ) il lui reste un avenir, fort beau peut-être, dont Hetzel et d' autres m' ont parlé et dont nous causerons quand vous serez libres tous. Il y a ici un rédacteur de l' avènement , p61 M Coste, qui s' est très bravement conduit le 3 décembre. Mais n' en parlez pas. Il s' en cache et a raison, voulant rentrer en France. -je n' ai plus qu' une ligne. Je vous envoie tout ce que j' ai de meilleur dans le coeur. à François-Victor. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Mon Victor, comment vas-tu ? Charles te quitte aujourd' hui, j' en ai le coeur gros pour toi, tu vas être seul dans ta cellule. ô pauvre cher enfant ! Quand me reviendras-tu ? Comme tes mois de prison pèsent à mes mois d' exil ! Je ne sais pas ce qui arrivera dans six mois, mais je sais que nous serons heureux quand nous serons ensemble. Où ? Je l' ignore. à Bruxelles, en Angleterre, en Piémont, je veux bien, pourvu que nous soyons ensemble. à propos de Piémont, Brofferio m' a écrit une belle et charmante lettre pour me convier à venir chez eux. Puisque je suis exilé, dit-il, Turin me demande la préférence . Il me dit que le roi giovine bale , me recevra à bras ouverts, et les ministres sardes aussi, et il ajoute : venite e procurate a me l' onore di annunziare il vostro arrivo... ailleurs il dit : venite dunque, noi vi aspetamo ; la Francia qui avete onorata vi proscrive ; l' Italia che vi ama et vi ammira vi offra un altra patria . Enfin, il m' offre, lui, si je ne veux pas de Turin, una modesta villa nel laggo maggiore... c' est tout simplement un des plus beaux lieux du monde. Nous serions bien là, mais notre devoir est peut-être d' aller ailleurs, comme à Jersey, par exemple, d' où nous pourrions mieux combattre. Il faut que je prenne le Bonaparte corps à corps. J' en étais là de cette lettre quand De Flotte et Testelin sont entrés. Ils m' annoncent que le ministère belge est en pleine désolation à mon sujet. Il y a huit jours, Bonaparte a demandé à Léopold mon expulsion. Léopold a dit non tout de suite, mais très mollement. Trois de ses ministres, Rogier, frère Orban et Tesch, libéraux, l' ont appuyé ; les autres hésitent. Tiraillements. Le parti catholique s' en mêle. Les trois ministres libéraux offrent leur démission... j' interromps ceci ; je reçois une lettre qui m' appelle au ministère de la justice ; j' y vais, je reprendrai cette lettre au retour. Quatre heures. -je reviens de la justice. Le ministre l' emporte provisoirement p62 et l' on m' a remis un permis de séjour à Bruxelles pour trois mois . Maintenant la Belgique a-t-elle trois mois devant elle ? Question. Mon Victor, il faut que je te gronde à mon tour. Ta mère me dit que tu es triste. Oh ! Je t' en supplie, mon pauvre doux enfant, ne te décourage pas. Tu as été vaillant et fort jusqu' à ce jour. Continue. Prends ta cellule comme je prends ma proscription. Une seule chose pourrait m' ôter ici ma sérénité, ce serait la pensée que tu souffres et que tu te laisses abattre. Je suis sans force contre ce qui vous frappe, chers enfants. Relève-toi donc, reprends ta gaieté, reprends ta fierté, rappelle-toi ce que tu m' écrivais toi-même quand tu me supposais atteint. Tout ceci est une grande lutte. Traversons-la grandement. C' est un honneur pour vous, c' est un orgueil pour moi que vous y soyez mêlés si jeunes, mes enfants, que vous y ayez déjà vos chevrons et vos cicatrices et que j' aie, moi, le droit de dire à ceux qui combattent avec nous pour le progrès : j' ai souffert dans moi et dans mes fils. Et puis, songes-y, ces six mois passeront. Qui sait, même, si le régime actuel durera six mois ? Cela va grand train. Il y a d' excellents signes : le Montalembert, le Rouher et le Dupin donnent leur démission. C' est que la baraque se lézarde : les rats s' en vont. écris-moi donc une bonne lettre joyeuse et courageuse, ce sera la joie de ta mère, si bonne et si noble, et ce sera ma consolation à moi qui suis seul. Je t' embrasse, cher fils. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Je commence, chère amie, par te remercier de tout et pour tout. Cette lettre te sera portée par Madame De Kisseleff. J' ai passé hier chez elle une charmante soirée ; elle m' a fait dîner avec Girardin que je n' avais pas encore vu en effet . Il était venu chez moi et j' étais allé chez lui, sans que nous nous fussions rencontrés. Girardin m' a dit : terminez vite votre livre, si vous voulez qu' il paraisse avant la fin de ceci. -cependant je l' ai trouvé par un certain côté sceptique et bonapartiste. Il m' a dit : Mme de Girardin est aussi p63 rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous ce bandit . -il croit que le Bonaparte tombera sous trois mois, à moins qu' il ne fasse la guerre. Ce à quoi Persigny le poussera. Dans ce cas-là, la Belgique, dit-il, serait envahie fin mars. Il faudrait se mettre en sûreté d' ici-là. Il y a eu re velléité de me mettre hors d' ici. Le ministère belge a tenu bon et en a été ébranlé. Lis ce que j' écris à Victor à ce sujet. Au reste, il faut toujours que vous lisiez tous toutes les lettres que j' adresse à chacun. C' est la même lettre qui se continue, et comme je suppose que vous lisez tous, je ne répète pas les faits. Il est également nécessaire d' être fort prudents à la conciergerie. Ne lisez mes lettres qu' entre vous, n' en parlez qu' entre vous. Défiez-vous de la police toujours présente et aux écoutes . Vous devez être tous plus épiés que jamais. Tout ce que tu me dis de l' effet du décret de spoliation est admirablement vrai et juste. Tous les crimes dans un, le deux-décembre, ont fait moins d' effet sur le bourgeois, boutiquier ou banquier, que cette confiscation. Toucher au droit, c' est peu, toucher à une maison, c' est tout. Cette pauvre bourgeoisie a son coeur dans son gousset. Du reste elle se relève un peu, dit-on, et l' opposition libérale recommence. C' est bon signe, et ce qui est beau, c' est le courage des femmes. Partout les femmes redressent la tête avant les hommes. Du fond de mon trou, je leur crie bravo. Maintenant causons de mon Charles. Il va venir ici. Il faut y travailler ou y périr d' ennui et de néant. Mais travailler à quoi ? Pas de journaux payants , et d' ailleurs le gouvernement belge ne permettrait pas à un écrivain français d' user ici de la liberté de la presse. Que faire alors ? Quel travail utile ? Voici les idées qui me sont venues : d' abord, ce que j' ai déjà écrit à Charles, faire à eux quatre une histoire des quatre dernières années à l' aide de la collection de l' évènement , se partager la besogne avant le départ de Charles. Charles ferait ici sa part et le livre se vendrait très bien, mais fini . La librairie belge est ainsi. Ensuite, pourquoi Charles avant de partir ne verrait-il pas Houssaye et Gautier ? Il pourrait leur envoyer d' ici pour la revue de Paris des lettres sur la Belgique, non politiques, et qu' il ferait admirablement. Il me semble qu' il y aurait là pour lui une centaine de francs par mois. Je lui donnerais le nécessaire, cela lui donnerait le superflu. Pensez tous à tout cela, consultez-vous dans le grand conseil de la conciergerie. Que Charles prenne l' avis de mes deux chers burgraves , Auguste et Paul Meurice. p64 Remercie Béranger pour moi. Les bras ouverts de ton frère me touchent peu. Tu en dis très bien la raison. Quant à Villemain, je lui suis reconnaissant de tout. Je lui suis reconnaissant à lui de t' avoir offert, et je te suis reconnaissant à toi d' avoir refusé. Chère amie, je trouve avec joie toute mon âme dans ton coeur. Il faudra, je crois, songer à sous-louer l' appartement. Mon avis serait de le louer meublé (en retirant quelques meubles précieux ou fragiles que j' indiquerais) qu' en dis-tu ? Cela pourrait se louer ainsi cet été au moins 500 fr par mois. Et ce serait une grande ressource. En ce cas-là, et si c' était ton avis et ta convenance, je crois qu' il me serait facile de faire mettre à ta disposition un autre appartement tout meublé où tu serais plus à l' étroit, mais bien. Il va sans dire qu' avant tout il faudrait que cela te convînt à tous les points de vue. Cette lettre devant te parvenir ouverte, je t' écrirai par Mme B pour répondre à une partie de ta bonne lettre d' aujourd' hui qu' Eudoxie m' envoie. Pense, chère amie, à m' envoyer par Charles tout ce que je te demande dans ma lettre d' hier, et puis moi, je vous envoie à tous mon coeur, ma pensée, ma vie. Je t' envoie, à toi en particulier, tout ce que j' ai de plus tendre dans l' âme. à Victor Pavie. cher ami, cher poëte, merci. Votre lettre m' arrive et me touche au coeur. Je suis banni, proscrit, exilé, expulsé, chassé, que sais-je ? Tout cela est bon, pour moi d' abord, qui sens mieux en moi la grande joie de la conscience contente, pour mon pays ensuite, qui regarde et qui juge. Les choses vont comme il faut qu' elles aillent ; j' ai une foi profonde, vous savez. Je souffre d' être loin de ma femme si noble et si bonne, loin de ma fille, loin de mon fils Victor (Charles m' est revenu), loin de ma maison, loin de ma ville, loin de ma patrie ; mais je me sens près du juste et du vrai. Je bénis le ciel ; tout ce que Dieu fait est bien fait. Je vous serre la main, cher vieil ami. Victor H. 29 janvier. p65 à Brofferio. Bruxelles, 2 février. Mon éloquent et cher collègue, c' est du fond du coeur que je vous remercie. Orateur, vous me répondiez du haut de votre tribune, proscrit, vous me tendez les bras. J' étais heureux de votre sympathie d' homme politique et de citoyen ; je suis fier de votre hospitalité que vous m' offrez avec tant de dignité, que j' accepterais avec tant de joie. Je ne sais encore ce que la providence fera de moi, il me reste plus que jamais d' impérieux devoirs publics. Il peut être nécessaire que je m' éloigne le moins possible de la frontière la plus voisine de Paris. Bruxelles ou Londres sont des postes de combat. C' est maintenant à l' écrivain de remplacer l' orateur ; je vais continuer avec la plume cette guerre que je faisais aux despotes avec la parole. C' est le Bonaparte, le Bonaparte seul, qu' il faut maintenant prendre corps à corps ; pour cela je dois peut-être rester ici ou aller à Londres. Mais soyez sûr que le jour où je pourrai quitter la Belgique ou l' Angleterre, ce sera pour Turin. J' aurai une joie profonde à vous serrer la main. Vous particulièrement, que de choses vous incarnez en vous ! Vous êtes l' Italie, c' est-à-dire la gloire ; vous êtes le Piémont, c' est-à-dire la liberté ; vous êtes Brofferio, c' est-à-dire l' éloquence. Oui, j' irai, j' irai prochainement vous voir, et voir votre villa du lac Majeur ; j' irai chercher près de vous tout ce que j' aime, le ciel bleu, le soleil, la pensée libre, l' hospitalité fraternelle, la nature, la poésie, l' amitié. Quand mon second fils sera sorti de prison, je pourrai réaliser ce rêve, et faire ranger ma famille en cercle à votre foyer. Nous parlerons de la France, aujourd' hui, hélas ! Pareille à l' Italie, tombée et grande ; nous parlerons de l' avenir inévitable, du triomphe certain, de la dernière guerre nécessaire, de ce grand parlement fédératif continental où j' aurai peut-être l' immense joie un jour de m' asseoir à côté de vous. à Madame Victor Hugo. samedi 14 février. Ne dis pas, chère amie, que je n' ai pas le temps de lire ; écris moi de bonnes longues lettres, je t' en supplie. Ne perds pas cette douce habitude de causer avec moi à pleines pages. Ta lettre si courte nous est arrivée hier p66 soir, vendredi. Nous n' en avions pas eu depuis dix jours que Charles est arrivé. Nous, dans l' intervalle, nous t' avions écrit deux fois, la première fois par la poste, la seconde fois (avec un gros paquet de journaux d' ici) par M St Edme Jobert. As-tu reçu la lettre et les journaux ? J' ai, moi, très peu de temps pour écrire. Charles vient de te dire notre vie. J' y ajoute ceci : je me lève à huit heures du matin (je vais réveiller Charles qui reste assez habituellement au lit, malgré mon réveil ), puis je me mets au travail. Je travaille jusqu' à midi : déjeuner. Je reçois jusqu' à trois heures. à trois heures, je travaille. à cinq heures, dîner. Je digère (flânerie ou visite quelconque) jusqu' à dix heures. à dix heures, je rentre et je travaille jusqu' à minuit. à minuit, je fais mon lit et je me couche. Je fais mon lit, voici pourquoi : les draps sont grands comme des serviettes et les couvertures comme des tapis de table. J' ai été obligé d' inventer un procédé pour tricoter tout cela de façon à avoir les pieds couverts, et chaque soir je refais mon it. Charles dort tout bonnement. Acquitte les 151 francs dépensés par Victor pour s' équiper. Je t' enverrai dans quelques jours la procuration pour toucher ce qui m' est dû à l' institut et à l' assemblée, et tu te rembourseras sur la somme que tu toucheras. Porcher t' a-t-il apporté de l' argent à la fin de décembre ? Combien ? Marque-moi la somme. -deux autres recommandations : -i, écris-moi si tu as mis en sûreté la croix de diamants dont je t' ai parlé et qui était dans le coffre de drap. Aies-en bien soin. -2 mets de côté et garde précieusement quatre ou cinq rouleaux cachetés (en papier gris) qui sont dans le bas de l' armoire de ton père et qui contiennent des copies toutes faites de plusieurs de mes manuscrits inédits. Quand tu viendras me rejoindre tu me les apporteras. C' est toujours cela de copié. Je ferai faire les copies du reste. J' ai promis à notre cher Paul Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. à côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux dont un dans le lointain. Fais-le encadrer avec trois pouces environ de marge blanche et donne-le de ma part à Paul Meurice. Remercie-le de sa charmante lettre. Dis à Auguste, qui m' a écrit comme toujours une lettre pleine de choses profondes, dis à Meurice et à Victor que je leur ferai les vers qu' ils veulent. C' est bien le moins que je jette quelques strophes à travers leurs barreaux. Mon Charles est bon et charmant. Il réchauffe un peu le froid que j' ai p67 loin de vous tous. Le difficile est de le faire travailler. Je n' ai pu encore lui arracher que quelques pages, excellentes du reste, sur ce qui s' est passé à la conciergerie. Dis à nos trois prisonniers de recueillir leurs souvenirs et ceux des autres, et de m' envoyer tous les faits qu' ils pourront. -je reviens à Charles. En attendant l' histoire des quatre années , qu' Hetzel trouve chose excellente et très vendable, mais qui sera plus faisable quand vous serez tous là, je lui ai dit d' écrire un livre avec ses six mois de prison, et notre voyage à Lille. la conciergerie et les caves, voilà un beau et bon volume. Il me promet, il est doux comme une bonne fille, mais il ne commence pas. Je ne me plains pas, car je ne veux pas que tu le grondes. Je travaille pour tous. Seulement je crains que le temps ne se perde. Les années passent et les habitudes viennent. L' autre soir il était sorti, je travaillais. à minuit, on cogne à ma porte. -entrez. -monsieur, me dit l' hôtesse, monsieur votre fils a-t-il la clef ? (de la porte du dehors). -non, madame. -en ce cas, je vais l' attendre. -non, madame. -comment faire alors ? -couchez-vous. Je vais descendre dans votre boutique (l' entrée de mon logis est une boutique de tabac), j' écrirai tout aussi bien sur votre comptoir que sur ma table, et j' attendrai mon fils. Je me suis installé, en effet, dans le comptoir ; je me suis juché sur le haut tabouret de la marchande, et j' ai écrit là. à trois heures du matin, Charles est rentré, il a été stupéfait de me trouver griffonnant sur ce comptoir et l' attendant. Je ne lui ai pas fait de reproches. Mais depuis lors, il n' est guère rentré passé minuit. Pour ce qui est de mes affaires de librairie, la Belgique a peur, et une librairie belge libre, même purement littéraire, est impossible en ce moment. La chose que j' avais cru toucher recule. La contrefaçon n' est pas encore tuée légalement et l' invasion est imminente. Deux causes de retard. Il faut donc attendre encore. Hetzel va partir pour Londres et tâcher de nouer la chose en Angleterre. Tout cela exige que nous ne relâchions rien de notre vie étroite d' exilés mangeant trois francs par jour. -je donne pourtant çà et là à Charles quelque " tigre à cinq griffes " . Le tigre s' en va en fumée. Tout à l' heure on a cogné à ma porte. J' ai interrompu ma lettre. C' était le directeur des variétés, M Carpier, qui vient de Paris, m' a-t-il dit, exprès pour me voir. Il m' a demandé, avec mille instances et offres, une pièce pour p68 Frédérick, le don César . Il m' a fort parlé d' Auguste dont il sent le haut avenir dramatique. Il m' a paru homme intelligent. Il m' a dit que le Maupas avait poussé un cri de joie à l' idée d' une pièce de moi, se figurant sans doute que la littérature m' ôterait à la politique. Je lui ai dit qu' après la publication de mon livre, je verrais, mais que je devais ne rompre maintenant le silence que par un soufflet sur la joue du coup d' état. Il m' a offert de faire venir répéter sa troupe à Bruxelles ou à Londres, où je serais. Je dois le revoir encore. Je suis charmé que le voyage soit dans la revue . Quant à mon enfance, ajourne. Je suis absorbé en ce moment par Bonaparte. -à bientôt, chère, bien chère amie. Mes tendresses à ma Dédé. Prends-en beaucoup pour toi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 22 février. Serrière sort d' ici et nous a remis le paquet que tu nous envoies. Je commence par te dire que tu es une noble et admirable femme. Tes lettres me font venir les larmes aux yeux. Tout y est dignité, force, simplicité, courage, raison, sérénité, tendresse. Si tu parles politique, tu le fais bien, tu vois juste et tu dis vrai. Si tu parles affaires et famille, c' est un grand et bon coeur qui parle. Comment donc peux-tu me supposer, avec toi-et avec personne, -un double fond ? Qu' ai-je à cacher, à toi surtout ? Ma vie défie le soleil, et mon âme aussi ! Tu me parles argent à regret ? Je le comprends. Nous sommes pauvres, et il faut passer dignement un défilé qui peut finir vite, mais qui peut être long. J' use mes vieux souliers, j' use mes vieux habits, c' est tout simple. Toi, tu supportes les privations, les p69 souffrances même, souvent l' extrême gêne, c' est moins simple, puisque tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur. Comment donc pourrais-je douter de toi ? à quel propos et pourquoi ? Est-ce que j' ai quelque chose qui ne soit pas à toi ? Ne dis pas ton argent, dis notre argent. Je suis administrateur, voilà tout. Quand je verrai mes pauvres bons fils travailler comme moi, quand je verrai naître un débouché et un libraire quelque part, à Bruxelles ou à Londres, n' importe où, pourvu que ce soit dans une terre libre, quand j' aurai vendu un manuscrit, je dirai : c' est bien et je ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c' est de vos souffrances que je souffre et non des miennes. Tout ceci t' explique ma rigidité en matière de dépenses. -la recette n' est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n' est pas venu. -mais comment peux-tu voir là de la défiance ? C' est de la réserve comme j' en ai vis-à-vis de moi-même. Tu sais bien que toute ma vie j' ai commencé les privations et les économies par moi. Chère amie, j' aurais là toute notre fortune que je te la livrerais, en peux-tu douter ? Je te dirais seulement : prends garde. -je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d' avoir après moi le capital. La dignité même de ton caractère l' exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes, les choses, n' ayant souci ni besoin d' aucune protection. C' est là l' avenir que je te veux, et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle. Si je ne t' ai pas encore envoyé la procuration pour l' institut, c' est que le temps me manque à la lettre pour aller chez le notaire. C' est une journée entière à dépenser. Je le ferai pourtant, et je sens que la chose presse. Mes lettres te paraissent quelquefois laconiques sur certains points intimes dont je causerais avec toi à coeur ouvert. Mais il faut bien que tu saches que les lettres sont souvent décachetées à la frontière par ceux mêmes qui les portent afin d' éviter une amende de 500 fr par lettre contre quiconque frustre la poste d' une lettre. Cela est absurde, mais cela est ainsi. Ceci te fait comprendre mieux certaines réticences sur des points délicats. Pour te parler d' un de ces points, les choses qu' on t' a dites sont pures chimères. Henri D est un esprit léger, je ne le croyais pas méchant et faux. Il gâte ainsi un vrai service rendu. Si tu savais le fond réel des choses, toi qui es la grandeur d' âme, tu prendrais en gré (sinon en affection) l' abnégation, le sacrifice, la résignation et le dévouement. La femme dont je parle p70 t' admire et te respecte au delà de tout le monde, et ne fait allusion à toi qu' avec religion. Voilà la vraie vérité, vois-tu. Mais c' est égal, les sots jasent. Dédaigne leur jaserie. Je vois, d' après la réponse que Charles te fait et qu' il m' apporte, que tu l' as un peu grondé dans ta lettre. Ne le gronde pas. J' ai besoin de le voir à côté de moi heureux et content, et s' il ne veut pas travailler, qu' y faire ? Un jour ou l' autre, je l' espère, la raison viendra, une affaire le tentera et il se mettra au travail. En attendant, je tâche qu' il soit heureux, je ne lui fais aucun reproche, je le laisse entièrement libre, et je fais ce que je peux pour qu' il se plaise près de moi. Je suis triste qu' il ne t' en dise pas un mot dans sa lettre. -un jour, plus tard, mes enfants sauront tout ce que j' aurai été pour eux. Mon livre avance. Il serait fini dans huit jours (en travaillant les nuits), s' il le fallait. Mais je ne vois pas encore urgence. Il m' arrive tous les jours de nouveaux renseignements qui me forcent à refaire des parties déjà écrites. Cela m' est fort pénible. Je ne crains pas le travail, mais je hais le travail perdu. Je ne sais pas encore si je joindrai les faits de la province à ceux de Paris. Cela pourrait devenir long et monotone. D' ailleurs Paris seul décide tout et a tout décidé le deux décembre comme toujours. Je ne donnerai probablement que le plus curieux des faits de province et en résumé ; seulement ce qu' il faudra pour faire ressortir le mensonge de la prétendue jacquerie. Et puis je crois qu' il vaut mieux pour la propagande et la vente que le livre n' ait qu' un volume. Quant au journal, sauf plus ample réflexion, je suis de l' avis d' Auguste. Rien à faire sous cette loi. Si un succès de journal littéraire était possible, il faudrait cependant examiner. On bornerait la politique aux faits et l' on ferait une magnifique littérature-opposition. Mais laisserait-on faire cela ? Consultez-vous entre vous. Vous voyez le terrain de plus près. à propos de bonne politique et de bonne littérature, voici une noble lettre : (...). p71 Charles te raconte que je l' ai mené à Louvain. On m' y a fait grand accueil. Le bibliothécaire m' attendait à la bibliothèque, le directeur de l' académie à l' académie, l' échevin à l' hôtel de ville. On m' a donné une médaille. Le curé ne m' attendait pas à l' église. J' y suis allé pourtant. La ville était en rumeur. Les élèves de l' université me suivaient dans la rue à distance. L' un d' eux m' a écrit : -nous n' avons pas crié vivat de crainte de donner ombrage, à votre sujet, à notre pauvre petit gouvernement. Chère amie, je te finis cette lettre à dix heures du soir. Je vais l' envoyer chez Serrière qui part demain matin. Plusieurs représentants, Yvan, Labrousse, Barthélemy sont là autour de moi qui me parlent de toi et t' envoient leurs respects. J' écrirai à Abel et à Béranger, ainsi qu' à Mmes Ménnechet et Lucas. J' écrirai à mon Victor et à ma courageuse et charmante petite Adèle. Je dis petite, quoiqu' elle soit aussi grande que toi, mais je la vois toujours haute comme ça, disant : papa é i . Remercie Meurice de sa belle et bonne lettre et embrasse toute ma conciergerie. -à toi, à vous tous. à Madame Victor Hugo. 26 février. J' ai passé la journée avec Marc Dufraisse, lui me contant, moi écrivant. J' ai griffonné ainsi sans m' en apercevoir vingt pages de petit texte, ce qui fait, chère amie, que je suis abruti ce soir. Je voulais écrire à toute ma conciergerie, je voulais écrire à mon Adèle chérie, et voilà que j' ai à peine le temps de t' envoyer dix lignes. Le gros paquet sera pour la prochaine fois. C' est Mme Coppens qui te portera cette lettre. Elle part demain matin. p72 Il est huit heures du soir et je ne sais si j' arriverai à temps pour la rencontrer chez elle aujourd' hui. J' ai invité hier Girardin à dîner et nous avons causé en toute cordialité. Il m' a parlé d' un feuilleton de Gautier qui me touche. Remercie Gautier pour moi. Il paraît que M Augier me croit fusillé et croit mes ouvrages fusillés avec moi. Girardin m' a dit que le feuilleton de Gautier était charmant et m' a promis de me l' envoyer, ainsi qu' un feuilleton de Janin. Donc il faudra que tu remercies Janin. Je suis convaincu que le remercîment venant de toi lui fera encore plus de plaisir que de moi. Je viens de lire une bonne phrase dans l' émancipation , journal jésuite et bonapartiste d' ici. Je te la transcris. Il s' agit du corps législatif . La chose est adorable. Voici sur le même sujet ce que dit le messager des chambres . Tu as dû recevoir ce matin mercredi par Mme Bellet la procuration avec un mot de moi. M Taillet a dû t' expliquer le retard de ta lettre. Je t' envoie p73 l' enveloppe afin de t' édifier complètement sur le petit travail de la police Piétri qui me paraît digne de la police Carlier. Je pense du reste que tu as dû recevoir la procuration à temps pour faire toucher par Pingard, le mardi gras étant un jour férié, ne pouvait compter. Le mardi gras est ici très folâtre et assez farce. De ma fenêtre, sur la grande place, je voyais le centre des mascarades. Ma vitre était une stalle. Les flamands ont l' air endormi toute l' année, le mardi gras la gaîté les prend et les rend fous. Ils sont alors très drôles. Ils se mettent cinq dans la même blouse avec des chapeaux énormes et dansent comme cela. Ils se barbouillent, ils s' enfarinent, ils se noircissent, ils se rougissent, ils se jaunissent, ils sont à crever de rire. J' avais hier ma grande place remplie de Téniers et de Callots. Et puis des trompes assourdissantes toute la nuit. De ma croisée, je lisais cette affiche : société des crocodiles. dernier grand bal . Mon livre avance. J' en suis content. J' ai lu à des amis quelques pages qui ont fait grand effet. Je crois que ce sera une bonne revanche de l' intelligence contre la force brutale. Encrier contre canon. L' encrier brisera les canons. Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces belges sont charmants. Ils disent qu' ils détestent les français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons belges. Ma fille chérie, joue de temps en temps mon air brama et qu' il te fasse penser à moi. Dis à ta bonne mère de m' écrire une longue lettre et donne-lui l' exemple. -mon Victor, fais de même, et toi, chère bien-aimée, envoie-moi beaucoup de longues pages de tout le monde, à commencer par toi. J' ai faim de vous lire et soif de vous embrasser. Tendresses à Auguste et à Meurice. As-tu donné à Meurice le grand dessin des deux châteaux derrière ma boîte de Chine à couvercle rond ? à Madame Victor Hugo. vendredi 27 février. M Coste de l' évènement te portera ce mot. Chère amie, il est bien heureux, il te verra, il vous verra tous. J' ai été un peu souffrant ces jours-ci, travaillant toujours, sortant peu, ne faisant presque pas d' exercice, moi qui marchais tant autrefois ; cela m' a p74 indisposé. J' ai eu de la fièvre deux ou trois jours, mais c' est fini. Je vais bien. Nous faisons toujours Charles et moi un doux et paisible ménage. S' il se mettait de lui-même et sérieusement à travailler, je serais presque heureux ici, si ce mot heureux peut être prononcé quand tu n' es pas là, chère et noble bien-aimée, quand vous n' êtes pas là, mes chers enfants, quand vous êtes absents, vous tous qui êtes ma vie et ma joie ! Nous vivons l' oeil tourné vers Paris, attendant tes lettres, chère amie, attendant un gros paquet de la conciergerie. Il pleut, il fait froid, c' est le carême, on est seul. Nous avons bien besoin d' un rayon de soleil. Il dépend de vous de nous l' envoyer. Dis à Victor, dis à Auguste, dis à M et Mme Paul Meurice que nous parlons d' eux sans cesse, Charles et moi. Hier, à la table d' hôte des proscrits, Charles a dit des vers d' Auguste qui ont fait pouffer de rire l' exil. C' est Madame Revel remplacée par Philippe Le Bel . Tu dois savoir cela. Embrasse-les tous de ma part, même les hommes, et surtout les femmes. Ceci n' est qu' un mot pour vous dire bonjour. J' interromps mon travail et je le reprends. Embrasse deux fois mon Victor-Toto et mon Adèle-Dédé. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 29 février. Je ne puis, chère amie, t' écrire que deux lignes. On vient tout à l' heure chercher cette lettre pour toi, et je n' ai pas pu me résigner à laisser passer une occasion sans t' écrire. Charles dîne en ville, ce qui lui fera manquer de te mettre un mot au bas de la page. Nous nous plaignons un peu de vous tous et de toi, dont les lettres nous sont une si grande joie. -depuis l' arrivée de Charles, nous t' avons écrit trois fois. Cette lettre-ci est la 4 e et nous n' avons reçu du goum qu' une lettre, et bien courte encore. N' oubliez donc pas, les uns et les autres, que les proscrits sont des affamés : affamés de famille et de patrie. Il faut leur écrire longuement et souvent. M Hem, qui te portera cette lettre, est l' associé de Méline. Il va à Paris pour la question de la contrefaçon. Si tu causes avec lui, il te fera comprendre les difficultés actuelles d' une affaire avec la librairie belge. N' oublie pas du reste que j' ai reçu 300. Ooo francs des Gaillard et Rampin il y a douze ans, et que je ne puis me laisser offrir moins aujourd' hui. Il m' a annoncé qu' après les questions de la contrefaçon réglées, Méline me ferait des offres sérieuses. p75 J' en attends d' ailleurs d' autres de Londres. J' ai déjà eu de fort bonnes ouvertures. Mon 2 décembre ne pourra être publié qu' en Angleterre. Je travaille sans relâche. J' ai pourtant fait faire hier à Charles une excursion à Louvain qui l' a grandement intéressé. Il te la contera. Girardin vient de m' écrire qu' il avait des offres à faire à Charles. Nous verrons. Il n' y a que l' immédiat qui puisse faire travailler Charles. J' attends de Victor, d' Adèle, de toi, de tous, de longues et prochaines lettres. J' espère que mes deux enfants bien-aimés se portent bien, et toi aussi que j' embrasse bien fort. Amitiés les plus tendres à Auguste, à Paul Meurice. Hommages aux pieds de Mme Paul. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 mars. Ne te plains pas de nous, chère amie, ne te plains pas de moi surtout, qui pense sans cesse à toi et à vous tous ; ce qui nous manque pour t' écrire, ce sont les occasions. Tu en jugeras par ce mot du 27 février que M Coste devait te porter. Il n' est pas parti. C' est au contraire Berru qui est venu le rejoindre. Ce pauvre Berru est condamné à la déportation par ces drôles. Depuis ce jour-là, pas d' occasion pour Paris. Tout à l' heure on me fait dire qu' il y en aura une pour midi. Il est onze heures et demie. Je te griffonne bien vite ce mot. à la première occasion que je saurai seulement la veille, je t' enverrai une longue lettre, et j' écrirai aussi à tous. Je travaille toujours ardemment, et je suis toujours un peu ennuyé d' avoir à refaire à cause des nouveaux détails ou des renseignements contradictoires qui m' arrivent. Somme toute, le livre sera curieux jusqu' à l' étrange. J' écoute, j' interroge, je note, je confronte, je me fais l' effet du greffier de l' histoire. Un journal d' ici, le sancho , disait ceci l' autre jour : " aussi la France n' est plus à Paris, elle est à Bruxelles avec Victor Hugo, le grand poëte, le profond penseur, à qui Dieu et la France semblent avoir remis le soin de venger un grand peuple en marquant au front, d' une parole ineffaçable et vengeresse, l' escamoteur du 2 décembre. " p76 Charles de son côté depuis quelques jours m' a demandé du papier ; je ne le lui ai pas marchandé comme tu penses, il s' est enfermé dans sa chambre, et je crois qu' il travaille. J' ai vu sur sa table des feuilles offrant l' aspect de choses dialoguées. J' en conclus qu' il fait peut-être une pièce. Auguste m' a écrit une bien bonne et bien charmante et bien belle lettre, remercie-le. Le quatrain a fait notre joie. En attendant que je lui écrive, cause avec lui du cautionnement. Je ne crois pas que l' évènement puisse renaître sous quelque forme que ce soit. Il faudrait donc retirer le cautionnement. Il y a là 6. 000 francs dont nous pourrons avoir prochainement grand besoin, et qui, dans tous les cas, seront mieux dans nos mains que dans les mains du Bonaparte. Chère amie, on me rappelle l' heure, il faut que j' écourte cette lettre. J' ai pourtant encore des bonnes choses plein le coeur. Distribue-les à tous comme si je te les envoyais. Devine tout ce que je dis de tendre à mon Toto et à ma Dédé, et dis-le leur. Enfin fais-toi à toi-même mille tendresses et à nos chers bons amis Auguste et Meurice et prie Madame Meurice de supposer que je lui baise humblement la main. -j' ai reçu une fort gracieuse lettre de Madame Lucas. Je lui répondrai par le prochain courrier. -encore mille baisers. à Jules Janin. Bruxelles, 10 mars. Quelqu' un qui m' aime m' a envoyé ici quinze colonnes de vous datées du 23 février, quinze diamants. J' en suis tout ébloui et bien charmé. Que vous avez d' esprit, cher poëte, et que vous avez de coeur ! Vous savez qu' on a besoin de soleil en Sibérie, et vite, vous écrivez un feuilleton pour les proscrits, pauca meo gallo . Ce pauca est beaucoup. Je vois que vous m' aimez toujours un peu là-bas, vous tous les poëtes, vous tous les artistes, vous tous les grands et bons coeurs. Merci. L' exil finit, l' amitié ne finit pas. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. p77 à Hippolyte Lucas. Bruxelles, 10 mars. Je suis heureux, cher ami, de ce charmant souvenir que vous m' envoyez. Vous voir serait, certes, plus charmant encore. Quand sera-ce possible ? Dieu le sait. Ne me plaignez pas, je remercie la destinée de tout ce qui se passe, et de tout ce qui se fait pour ou contre moi, pourvu que j' aie un peu de liberté, un peu de soleil, un peu de souvenir. Votre ami. V Hugo. à Madame Victor Hugo. Madame Rivière. Bruxelles, 11 mars. Cette fois M Coste part, un peu imprudemment peut-être. Il te remettra cette lettre, chère amie, et ce tas d' autres lettres. Dis à mon Victor et à mon Adèle qu' ils auront bientôt les leurs. Ils savent que je paie toutes mes dettes. Charles t' écrira par la prochaine occasion. (très prochaine.) aujourd' hui je ne t' envoie que quatre lignes. C' est un peu court pour une lettre, c' est un peu long pour un bonjour. Prends-les avec ton doux sourire. Je te remercie des feuilletons que tu m' as envoyés. Ils m' ont fait grand plaisir, et à Charles. Charles te donnera tous les détails de notre vie ici. Moi je suis enfoui dans mon livre. Demain vendredi, nous dînons Girardin, Dumas, Charles et moi, avec un éditeur d' ici, M Muquardt. Cet éditeur m' annonce des offres dignes de moi , dit-il. Nous verrons. En attendant, je p78 pioche le Bonaparte. Boichot, chassé de Suisse, est venu me voir. Il sort d' ici. Il part demain pour Londres. Il voudrait, m' a-t-il dit, servir de trait d' union entre Ledru-Rollin et moi. Je verrai. Boichot est un homme jeune, sérieux et intelligent ; il comprend à merveille la question de l' armée. Je lui ai donné une lettre pour un ouvrier nommé Desmoulins (ami de Pierre Leroux), qui fonde en ce moment une imprimerie française à Londres, et qui me demande appui. Tu vois que tout cela marche un peu, quoique lentement. Prenons la lenteur en patience. Ce que je ne puis prendre en patience, chère amie, c' est ton exil , c' est la prison de Victor, c' est la prison de nos amis, c' est ma fille loin de moi. Chaque jour je suis plus impatient de vous revoir tous. Ma petite Adèle, pense à moi et joue brama à mon intention. Il me semble que je l' entends. Mille baisers à vous deux, et toute mon âme. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 11 mars. Vos lettres, cher Auguste, n' ont qu' un défaut. Elles sont rares. Nous les lisons avec joie, et il nous semble vous entendre. Une lettre de vous est une poignée de main. Vous avez bien raison quant à cette annonce de D César . Je n' y comprends rien. M Carpier ayant Frédérick, je lui avais dit que le jour où j' écrirais D César , il l' aurait, mais qu' avant tout, j' entendais ne rentrer dans la publicité que par le livre du 2 xbre. Mon premier acte doit être un acte politique. Si vous croyez utile de faire faire la rectification, jugez la chose et faites. Ma femme a dû vous parler du cautionnement. Il serait, je crois, utile de le retirer. Reparaître est impossible. Qu' en pensez-vous ? Nous passons notre vie ici à parler de vous tous. Vous êtes personnellement, vous Vacquerie, très aimé et très populaire parmi tous nos proscrits. Le jour où vous serez libre et où vous nous arriverez, toutes les mains se tendront vers vous, et tous les coeurs. p79 J' espère que vous travaillez là-bas. Charles me dit que vous faites un drame. Qui écrira des drames, si ce n' est vous ? Avec quoi salera-t-on si ce n' est avec le sel ? Je suis convaincu qu' actuellement, toutes les conditions qui étaient contre vous sont pour vous, et que vous auriez un immense succès. in carcere musa, disait Catulle. Faites sortir la muse de la conciergerie. Vous me parlez d' une dédicace qui a fait un fort mauvais effet. Voici ce que les journaux d' ici en disent : ils auraient dû ajouter : Auguste Vacquerie et Paul Meurice sont en prison. Vous savez finir vos lettres par quatre charmants vers ; moi, je suis englouti sous la prose, et je ne puis que vous envoyer nos meilleures amitiés à Charles et à moi. Mon livre avance. Je l' intitulerai : faits et gestes du 2 décembre . Le titre est insolent, et me plaît. En outre, il me permet mille petits détails familiers. Vous savez que c' est ainsi que j' aime l' histoire. ex imo. V. à Madame Victor Hugo. 17 mars Bruxelles. C' est Madame Chambolle qui a la bonne grâce de te porter ce petit mot, chère amie. Ne gronde pas Charles s' il n' y a pas de lettre de lui. Il est sorti en ce moment, et je reçois à la minute l' avis de départ de Mme Chambolle pour Paris. Il n' y a donc pas de sa faute. Charles ne travaillait pas, et perdait son temps. D' un autre côté il me p80 disait : j' ai besoin de gants, de fiacres, d' argent de poche, etc. J' ai fait avec lui un arrangement : je lui donnerai 50 francs par mois pour son superflu personnel ; lui, de son côté, se lèvera tous les matins comme moi à huit heures et travaillera près de moi jusqu' à onze heures. Moyennant ces trois heures, je le tiendrai quitte de tout autre travail le reste du jour. Il a accepté avec enthousiasme ; il s' est levé et a travaillé le premier jour et le second jour ; mais déjà cela ne va plus que faiblement. Hier il a travaillé une demi-heure, et aujourd' hui pas du tout. Je l' ai un peu grondé, il s' est d' abord exclamé, comme tu sais, puis il a compris, et j' espère qu' à partir de demain la régularité reviendra. Ces 50 francs par mois me gêneront, mais j' aime mieux qu' il ne fasse pas de dettes et qu' il travaille un peu. Tu m' approuves, n' est-ce pas ? Oh ! Que je voudrais t' avoir là et que j' aurais besoin de toi pour le remonter de temps en temps ! Du reste, ne le gronde pas pour tout cela. Il va peut-être enfin s' y mettre. Fais comme si je ne t' avais rien dit. Il inclinerait vers les petits proverbes, vers les petits vers, vers les choses faciles et stériles, vers les collaborations de Dumas, ce qui est pire. Je le retiens et je le tourne vers les travaux sérieux et qui peuvent servir ses idées et son avenir. J' insiste pour qu' il fasse son livre de la conciergerie. Parle-lui-en de ton côté. Quant à moi, tu vois d' ici ma vie. Elle est toujours la même : levé à huit heures-travail-déjeuner à onze-ce n' est plus du chocolat. Charles a préféré une côtelette, -réception jusqu' à trois heures-travail jusqu' à cinq-dîner à la table d' hôte avec Charles, Dumas, Noël Parfait, Bancel, etc. -visites jusqu' à dix heures-dix heures, travail jusqu' à minuit. Je dîne dehors quelquefois, mais rarement. Il y a ici une bonne vieille polonaise riche, Madame De Laska, qui adore Charles. J' y ai dîné une fois. La semaine passée, j' ai dîné avec Girardin, Quinet et Dumas, chez un p81 éditeur d' ici, M Muquardt dont je t' ai déjà parlé. Les libraires d' ici ont peur de mon livre du deux-décembre. Je serai évidemment obligé de ne le publier qu' à Londres. Du reste, l' important est de le faire. Il est certain qu' il sera publié. Comment, par qui, peu importe. Remercie bien Mme Chambolle, si tu la vois, chère amie. Je t' envoie les plus tendres baisers de Charles et de moi. -écris-nous bien vite et bien long. à Madame Victor Hugo. 19 mars. Bruxelles. Je t' ai écrit avant-hier, mais je ne veux pas qu' un paquet parte sans un mot de moi pour toi. Chère amie, nos lettres se sont croisées. J' ai reçu la tienne au moment même où tu devais avoir la mienne. Je vais aller tout de suite chez M Coppens. Dis à sa femme que je l' ai déjà vu plusieurs fois ici ; il ne me paraissait pas si accablé. Je tâcherai de le faire (...) habituellement avec nous. Tu as dû recevoir par Mme Noël Parfait une lettre à l' adresse de M Duboy, avocat à la cour de cassation. il serait très important d' avoir le plus tôt possible la réponse à cette lettre . Tu vas le comprendre. J' ai besoin, pour mon livre, de détails sur ce qui s' est passé le deux décembre à la haute-cour. Marc Dufraisse a écrit à M Duboy, qu' il connaît, pour lui demander ces détails. Tâche d' avoir la réponse de M Duboy. Envoie chez lui. Peut-être ne faudrait-il pas lui dire que ces détails me sont destinés. Il n' aurait qu' à avoir peur ! Depuis que je t' ai écrit, Charles s' est un peu remis au travail. Presse-le dans le même sens que moi : un livre solide et sérieux qui sente son proscrit et qui ne laisse à personne le droit de dire qu' il n' a rien tiré de sa prison. Son volume de vers publié à présent serait une très grosse faute. On le démonétiserait tout de suite avec cela, bêtement, mais sûrement. p82 Voici une nouvelle d' ici. Qu' y a-t-il de vrai ? Charles est ici très recherché. Il est charmant, et c' est tout simple. Je lui conseille la dignité, la tenue, même avec les femmes. Pas de légèretés, pas de dettes, et le plaisir après le travail. Il consent à tout, et je tâcherai qu' il pratique, mais j' aurais bien besoin de toi pour m' aider. écris-lui toujours à ce point de vue, sans le gronder jamais. J' ai vu hier Girardin, et nous avons causé beaucoup et longtemps. Il publie demain ici un livre socialiste, et part le même jour pour Paris. Je ne crois pas que ce qu' on t' a dit de lui soit exact, je l' ai trouvé hier très bien ; je lui ai dit : allez à Paris le moins possible, restez-y le moins possible, soyez proscrit le plus possible. Vous êtes de ces hommes dont l' avenir a besoin. La quantité de pouvoir se mesurera à la quantité de proscription. Il m' a remercié et m' a dit une assez belle parole. Il m' a dit : il n' y a que vous qui ne bronchiez pas. Tous ont défailli, Cavaignac, Lamartine, Jules Favre, Michel De Bourges, Mathieu De La Drôme. Vous êtes l' homme fort. Vous avez été le javelot. Vous avez parcouru en un clin d' oeil une distance immense, et vous vous êtes enfoncé si profondément dans la démocratie que rien ni personne ne pourra vous en arracher. -n' est-ce pas que c' est assez beau ? Si tu vois Mme De Girardin, félicite-la de son courage et de sa grandeur d' âme. La visite de Mme Sand à l' élysée et la place de Ponsard sont fort p83 mal jugées ici. Charles te raconte ce qui s' est passé hier entre étienne Arago et moi à propos du serment. Chère amie, n' oublie pas qu' il me faut douze ou quinze longues pages la prochaine fois. Toutes tes lettres sont belles et fortes. Si j' avais besoin d' énergie, elles m' en donneraient. Ayons bon espoir. Tout va bien quand les têtes vont bien. Or nous n' avons jamais vu plus clair ni mieux su ce que nous faisons. Embrasse mon Victor, embrasse mon Adèle, et dis-leur de t' embrasser. Il me semblera que je suis au milieu. Toutes mes tendresses à Paul Meurice, à Auguste Vacquerie. Mes respects à Madame Paul. As-tu parlé avec Vacquerie du cautionnement ? Qu' avez-vous fait ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, lundi 22 mars. Bonjour, chère maman. Ceci n' est qu' un mot à la hâte pour te dire que nous nous portons bien et pour t' envoyer ce feuilleton de Dumas, charmant pour toi. écris-lui pour le remercier. Il y sera très sensible. M Carpier, le directeur des variétés, est revenu ici ; " pour moi " , dit-il toujours. Je lui ai renouvelé l' explication catégorique que je lui avais déjà faite : qu' il m' était impossible de rien donner au théâtre, et surtout une comédie, avant d' avoir fait un acte politique et publié mon livre. Il m' a dit : mais, après votre livre, on ne laissera plus jouer votre pièce. -c' est possible, lui ai-je répondu, mais c' est mon devoir. -il m' a dit d' ailleurs que l' élysée était fort effaré de mon livre et que Romieu lui en avait parlé avec anxiété . C' est bon. Il demande une pièce à Charles. Pourvu que Charles la fasse en vers, afin d' écarter toute idée de vaudeville, et qu' il ait, lui aussi, publié ou écrit auparavant la conciergerie , je trouve cela très bien, et j' y pousse Charles. p84 Hetzel dit qu' un mot de moi à Desnoyers ouvrirait à Charles le feuilleton du siècle . Je t' enverrai ce mot. Charles pourrait donner au siècle des lettres non politiques sur Bruxelles. Dis-moi ton avis. Il faut que Charles travaille, et gagne de l' argent. Ceci atteindrait les deux buts et lui plaît beaucoup. Je suis jusqu' au cou dans mon cloaque du deux-décembre. Cette vidange faite, je laverai les ailes de mon esprit, et je publierai des vers. Tu as dû recevoir deux lettres de moi la semaine passée, l' une par Mme Chambolle, l' autre par Mme De Laska. Chère amie, j' embrasse Adèle sur tes joues, et toi sur les joues d' Adèle. écrivez-moi. -poignées de main à Auguste et Paul Meurice. -embrasse mon Victor. à Jules Janin. Bruxelles, 24 mars. Tout de suite un mot pour vos quatre pages. Votre lettre m' a trouvé écrivant à la France et à la postérité (j' espère, car la chose en vaut la peine), l' histoire de cet homme. -est-ce un homme ? -je m' interromps pour vous serrer la main. Si vous saviez quel bonheur c' est pour un exilé, -c' est toujours un peu sombre, l' exil, -de recevoir un rayon d' un charmant grand esprit comme vous. Vous me racontez mon avenir et mon avenir en de tels termes qu' il me semble que je le tiens, et cela me suffit. Oh ! Si j' avais ma femme et mes deux autres enfants, et quelques amis dont vous êtes, cher Janin, et un peu de ciel bleu, et paulum sylvae super his foris , je ne demanderais rien, je ne regretterais rien. Quoi, pas même la France ! Hélas ! Est-ce qu' il y a une France à présent ? Où est-elle ? Ma patrie, mon Dieu, montrez-la moi. Il n' y a pas pour moi la patrie, là où il n' y a pas la liberté. -vous avez du reste raison de ne pas me plaindre, cher ami. -dans le triomphe de la violence inepte sur la liberté, dans cette expulsion de l' intelligence par la force brutale, j' ai été choisi, parmi tant d' hommes qui valent mieux que moi, pour représenter l' intelligence, choisi, non par le Bonaparte qui ne sait ce qu' il fait, le pauvre imbécile, mais par la providence p85 que je remercie. Quel immense honneur pour moi ! Enviez-moi tous, je vous représente ! Je ne veux pas que votre ami quitte Bruxelles sans vous porter ce bonjour. Il vous dira qu' il m' a trouvé, ma fenêtre ouverte sur la grande place où D' Egmont et De Horn ont été décapités, et ayant en face de moi ce vieux balcon de l' hôtel de ville, où venait s' accouder le duc D' Albe, dont la vilaine âme habite peut-être aujourd' hui Louis Bonaparte ; il vous dira comme votre lettre m' a charmé. Je lis avidement tous vos ravissants poëmes du lundi, vous improvisez comme les autres sculptent. Votre style est une volupté de mon esprit. à bientôt, en dépit de tout. à toujours. Je serre tendrement la vaillante main qui tient votre vaillante plume. tuus. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. Madame Rivière, 37, rue de la tour d' Auvergne. vendredi 26 mars. Charles t' explique, chère amie, la hâte de notre lettre. Au reste, si mes lettres sont courtes, elles sont fréquentes, et tu sais d' ailleurs comme je travaille. En conscience, tu me dois des pages pour mes lignes. Je voudrais pouvoir t' écrire longuement, car j' ai cent choses à te dire. Ces jours passés, j' ai eu la visite d' un élyséen, ancien ami à moi, ami actuel de Louis Bonaparte. Il passait par Bruxelles, m' a-t-il dit, et n' a pas voulu passer sans me serrer la main. Il m' a dit : Louis Bonaparte est désolé de la fatalité qui est entre vous. -ce n' est pas la fatalité, lui ai-je dit, c' est son crime. Et son crime est un abîme. -il a repris : il sait toute la reconnaissance que sa famille vous doit. Il a hésité cinq jours avant de mettre votre nom sur la liste de proscription. -ah ! Ai-je fait en éclatant de rire, il aurait mieux aimé me mettre sur la liste du sénat, n' est-ce pas ? Eh bien, dites-lui ceci, c' est que c' est la liste du sénat qui est la liste de proscription. être exilé de France, ce n' est rien. être exilé de l' honneur, c' est la vrai misère. p86 Le brave homme va être sénateur un de ces jours. Il s' en est allé comme il a pu. Chère amie, j' écourte ce billet. Hetzel entre, il est minuit. Il part demain à 6 heures du matin. Je comptais pourtant bien encore remplir la page qui est là à côté, mais il faut y renoncer. Je t' envoie, et à mon Adèle, et à mon Victor, et à tous nos amis de la conciergerie mes plus tendres affections. Il faut que vous m' écriviez tous bien long pour la peine. à Madame Victor Hugo. mercredi 31 mars. Je saisis comme tu vois toutes les occasions, chère et noble amie. Je sais depuis cinq minutes que M Over Straten, un belge très distingué, homme d' esprit et de coeur, part pour Paris. Il te remettra ces trois mots. J' interromps pour te les écrire une déposition que me font Amable Lemaître et Lachambaudie sur les pontons dont ils sortent. C' est hideux. Embrasse mon Victor et mon Adèle. Courage à tous. Grand succès à notre cher Paul Meurice. Poignée de main à Auguste. Mon coeur à toi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 avril. Toujours des improvisations, chère amie. Notre cher et excellent Deschanel qui te portera ce mot, part pour Paris dans une heure. Reçois-le comme un de nos meilleurs amis qu' il est. J' ai vu par quelques lignes de Paul dans l' indépendance (remercie Paul de ma part) que tu t' étais occupée, et utilement, des sottes rumeurs répandues par l' élysée sur ma rentrée obtenue . J' avais fait répondre ici immédiatement par ces six lignes : " plusieurs journaux annoncent que M Victor Hugo a été autorisé à rentrer en France. On ne s' explique pas l' origine d' un pareil bruit. M Victor Hugo a fait obtenir autrefois à M Bonaparte l' autorisation de rentrer en France. Il n' a pas à la lui demander aujourd' hui. " p87 cependant l' élysée a insisté. Hier l' observateur belge publiait ceci : j' ai répliqué par l' envoi suivant : te voilà au fait de mon dialogue avec l' élysée. J' espère que ce mot lui cassera le bec. Chère maman bien-aimée, j' ai passé hier une bonne soirée. Alexandre Dumas est arrivé, nous avons dîné ensemble et parlé de toi. Il nous a dit comme tout le monde t' aime et te respecte, et je lui ai dit que tout le monde avait bien raison. Tu as dû voir Hetzel. Il a dû te parler de mon livre, et te faire toucher du doigt les obstacles à la publication. Ces obstacles disparaîtront. M Trouvé-Chauvel, l' ancien ministre des finances, est venu me voir tout à l' heure. Je crois qu' il ira à Londres et qu' il s' occupera du mode de publication de mon livre. Ils étaient là trois anciens ministres de 1848, Charras, Freslon et Trouvé-Chauvel. Je leur ai lu quelques pages de mon manuscrit. L' effet a été bon. Trouvé-Chauvel a dit : ce livre sera un évènement et un monument. Caylus, du national , sort de chez moi. Il part pour l' Amérique. Le directeur du courrier des états-unis , journal français de New-York, désire m' acheter le droit de publier mon livre en Amérique. Caylus le verra, p88 lui parlera et m' enverra la réponse. J' aurai une lettre de lui vers le 10 mai. Voici un extrait d' un journal qui m' arrive : (...). Il me semble que les journaux d' ici doivent t' intéresser. Avez-vous su cette petite histoire ? Pour aujourd' hui, voilà mon sac à nouvelles vidé. Quant au coeur, il ne se vide pas. Je t' écrirais cent pages de tendresses que je n' aurai pas commencé. Charles est sorti. Mais je fais sa commission en t' embrassant bien tendrement ainsi que ma Dédé et mon Toto. Je m' ennuie bien de sa prison. S' il s' ennuie p89 autant de mon exil, ce sera une bonne heure que celle où nous nous reverrons. J' ai su le beau succès de Paul Meurice. Félicite-le et embrasse-le pour moi. Je serre la généreuse main d' Auguste. à François-Victor. Bruxelles, 14 avril. Mon Victor, avant de t' écrire la longue lettre que la tienne mérite, je veux t' envoyer un bon petit mot. J' ai lu ta lettre à Charles. Je ne puis faire encore tout ce que tu désires, cher enfant, mais dès à présent, j' écris à ta mère pour te donner 25 francs par mois pour ta poche, que je lui rembourserai. Elle te les paiera à partir du 15 avril. Maintenant, sitôt mon livre vendu, je te donnerai 50 francs. D' ici là, et jusqu' à ce que mes débouchés de librairie se soient rouverts, je suis obligé à la prudence. Je crois que tu n' attendras pas longtemps tes 50 francs. Lis la lettre que Charles écrit à ta mère, et tu verras que l' affaire du livre est en assez bon train. Il est possible qu' elle soit terminée avant un mois. Pauvre enfant, l' idée de ta solitude me serre le coeur. J' approuve le plan et l' idée du travail que tu as entrepris. Tu peux faire de cela une bonne occupation pour toi et un excellent livre pour nous. Va, pioche, sois courageux. C' est ainsi qu' on commence pour être grand. Ne parle pas d' avenir muré ; pour que l' avenir vous fût muré, mes enfants, il faudrait qu' il fût muré au progrès, à la démocratie, à la liberté. Est-ce que c' est possible ? En attendant, vous m' avez. Ne dis pas que tu es en tutelle. Ne vous suis-je pas frère autant que père ? Je suis votre aîné dans la vie. Je vous conseille, c' est tout simple. Mais tout ce qui est à moi est à vous, chers enfants. Tu m' esquisses très bien ton livre ; ce sera à la fois de l' histoire et de la politique, deux choses qui s' éclairent l' une par l' autre. Maintenant, prends-moi ton idée à deux mains, et ne la lâche pas. Tu sais ma devise : perseverando . écris-moi aussi ton journal. Tu ne peux te figurer le plaisir que m' ont fait ces quelques pages jour par jour. Il me semblait être de ta vie et refaire nos bons et doux repas de prison. Hélas ! Maintenant, notre bonheur sera le dîner de l' exil. Va, sois tranquille, il sera bon. p90 Serre toutes les mains de mes chers prisonniers, et embrasse bien fort pour moi ta mère et ta soeur. à Madame Victor Hugo. 14 avril. Bruxelles. Chère maman bien-aimée, commençons par les affaires. Mon pauvre Toto n' est pas riche. Il me demande 50 francs par mois pour ses jours de liberté ; j ne puis les lui donner encore. Je lui donne 25 francs. Paie-les lui pour moi. Je te les rembourserai. Paie-lui les premiers 25 francs demain 15 avril. Quand j' aurai vendu mon livre, je lui donnerai ses 50 francs. Je pense maintenant que peut-être cela ne tardera pas. Charles te donne à ce sujet quelques détails. Maintenant passons à Charles. Il te dit ce qu' il fait. Il voudrait gagner un peu d' argent. Que dis-tu de ceci ? Louis Desnoyers est directeur du feuilleton du siècle . C' est un brave et charmant esprit, et qui m' aime. Prie-le de venir te voir, et explique-lui de ma part que je voudrais que Charles écrivît dans le siècle . Charles pourrait écrire des feuilletons très amusants qu' il intitulerait : lettres de Bruxelles . rien de politique, bien entendu. Littérature, études de moeurs, vie flamande vue de près, etc. Cela serait curieux et Charles le ferait à merveille. Qu' est-ce que Desnoyers pourrait lui donner pour deux feuilletons par mois ? Fais cette négociation. Le succès sera très utile à Charles, utile à sa bourse et utile à son esprit. Devant quelque chose d' immédiat, Charles travaillera, tu le connais. Je t' envoie un mot pour Paul Meurice. Son succès nous a fait une joie ici. Nous avons bu à sa santé, dis-lui cela. J' ai eu, à deux reprises, une visite que je ne puis t' écrire, mais que je te conterai le bienheureux jour où nous nous retrouverons. C' est le médecin de la famille d' Orléans, M Guéneau De Mussy, qui est venu me voir. Quoiqu' il m' ait dit le contraire, il m' a paru qu' il avait une mission. C' est du reste un homme distingué et qui a été parfaitement bien de toute façon. Il m' a dit que les D' Orléans se souvenaient toujours que j' avais été le dernier qui avait proclamé la régence le 24 février sur la place de la Bastille, quand tous leurs amis se cachaient et s' évanouissaient. Il m' a dit que Mme la duchesse D' Orléans disait de moi avec douleur : quoi ! Est-il possible qu' il ne soit pas notre ami ! je lui ai parlé dans les meilleurs termes des princes d' Orléans, et en particulier p91 avec grand respect et sympathie profonde de madame la duchesse d' Orléans ; mais j' ai terminé en disant : du reste, j' appartiens à jamais à la république, et entre la famille d' Orléans et moi, il ne peut y avoir et il n' y a pas d' avenir commun. -je pense qu' il aura compris. Il fait ici très beau depuis quelques jours, mais je n' en profite pas, travaillant presque toute la journée. En ce moment j' ai le plus beau soleil du monde sur le papier de cette lettre et ma fenêtre est toute grande ouverte. La seule chose qui me fatigue, c' est d' être assez souvent obligé de refaire des choses déjà faites dans mon livre, à cause des nouveaux renseignements. Oh ! Comme je comprends le mot de l' abbé Vertot : mon siège est fait ! Mon mal de larynx a à peu près disparu ; il est remplacé par une douleur sourde et fixe au coeur. On me dit qu' il faudrait marcher et moins travailler, et c' est justement ce qui m' est impossible. à la grâce de Dieu ! Nous trouvons d' ici que tout va bien là-bas. Je me défie un peu de notre coup d' oeil d' exilés, et je tâche de ne pas me flatter. Après tout, que la providence fasse ce qu' elle voudra. J' ai dix ans d' exil au service de la république. Chère amie, tes lettres sont ce que je sais de plus noble, de plus digne et de meilleur au monde. Elles n' ont de défaut que quand elles sont courtes. écris-moi donc long et beaucoup. Embrassez-vous tous trois en moi , toi, mon Adèle et mon Victor. Je serai au milieu de vous. Mes plus cordiales effusions à notre cher Auguste. Si tu vois Nefftzer, fais-lui nos vives et bonnes amitiés. Ceci entre parenthèses pour ma fille (ma Dédé chérie, écris-moi ! ). à Théophile Gautier. Bruxelles, 17 avril. Cher Théophile, vous rappelez-vous nos dimanches de la tour d' Auvergne ? N' y étiez-vous pas un soir avec Janin quand Mlle Dillon s' est mise au piano ? Si vous y étiez, vous n' avez rien oublié, j' en suis sûr. Vous savez que je hais le piano, mais sous les mains de Mlle Dillon, ce n' est plus le piano, c' est une voix qui parle, c' est un coeur qui saigne, c' est une âme qui chante. Où pour les autres il n' y a qu' un chaudron, il y a pour Mlle Dillon une lyre. Il est vrai que c' est sa propre musique qu' elle chante, et que cette musique elle l' improvise, elle l' invente, elle la crée, elle la prend et la puise p92 dans son coeur et dans le coeur de tous ceux qui l' écoutent. C' est pour cela que c' est beau, grand et touchant. Aujourd' hui Mlle Dillon sort de l' ombre ; vous qui avez la lumière, donnez-la lui, vous qui avez le succès, le triomphe, le rayonnement, la gloire, cher poëte, couronnez-la. Je vous recommande Mlle Dillon. Si vous le voulez, Mlle Dillon aura tout l' applaudissement qu' elle mérite ; vous le voudrez, n' est-ce pas, cher ami ? Et je me dirai : c' est moi qui ai fait cela, et je me figurerai que je suis une puissance dans mon exil. Vous avez parlé de moi l' autre jour dans la presse en termes nobles et charmants, en grand poëte et en bon ami que vous êtes. Je ne vous remercie pas, je vous aime. Victor Hugo. à François-Victor. 17 avril. Bruxelles. Mon Victor, ta lettre au siècle est aujourd' hui dans les journaux de Bruxelles. Nos amis me l' apportent avec enthousiasme. Tu as bien fait. Je te félicite, et je te remercie, mon enfant. Tu portes bien mon nom. Aie toujours cette dignité et ce courage. J' aurais été bien heureux de te revoir et de te ravoir. C' est encore quatre mois de souffrance et de privation, exil pour toi comme pour moi. Offrons cette douleur à l' idée sainte que nous servons. Cher enfant, Charles et moi, nous t' embrassons bien tendrement. V. p93 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 19 avril. Chère amie, je te réponds tout de suite. Je suis très content de mon Toto. Dis-le lui bien et embrasse-le pour moi sur les deux joues. Je ne reçois que félicitations et enthousiasmes à son sujet. On m' arrête dans la rue pour me dire : vous avez un fils digne de vous. Seulement il faut qu' il comprenne que dignité oblige . Il faut qu' il continue et que, lui et Charles, prennent la vie au sérieux. Tout ce que tu m' écris à ce sujet est profondément juste et vrai. -entends-tu, mon Victor ? -crois ta mère et suis ses conseils. Je vais donc vous revoir, et nous allons recommencer la douce vie de famille. Tout cela nous remplit de joie ici. Il faut du reste prendre nos mesures bien vite et dès à présent. Si je vends mon livre en Angleterre, comme c' est de plus en plus probable, je quitterai la Belgique dans quinze jours ou trois semaines. Il serait peu raisonnable peut-être que vous vinssiez y faire un établissement pour si peu de jours, louer un appartement, etc. Voici quel serait mon plan en ce cas : sitôt mon livre vendu, j' irais à Londres et de là à Jersey tout de suite. Jersey est une ravissante île anglaise, à dix-sept lieues des côtes de France. On y parle français, et l' on y vit très bien à bon marché. Tous les proscrits disent qu' on y est admirablement. Je tâcherais de trouver et je trouverais probablement à Jersey un appartement, peut-être une maisonnette, ayant vue sur la mer et fenêtres au midi, et, pourquoi pas ? Un jardin. Je louerais cela non meublé, si c' était possible. Alors tu ferais emballer à Paris nos meubles les plus précieux et les plus dignes du voyage, nos tentures, nos tapis, etc. ; on mettrait notre appartement à louer, et vous viendriez tous me rejoindre par la voie du Havre. Nous nous installerions à Jersey le plus confortablement possible, et que le Bonaparte dure ce qu' il voudra, cela nous serait égal. L' hiver nous pourrions aller à Londres et l' été nous serions à Jersey. à Jersey, on parle français, ce qui est précieux, aucun de nous ne sachant l' anglais. Ceci en outre te laisserait le temps de te retourner quant à l' appartement. Il est fort difficile de le laisser ainsi tout meublé à la merci des portiers, sans compter l' avarie des meubles quand on n' habite pas. Cela vous épargnerait en outre, à ma Dédé et à toi, les longs circuits par Londres et Bruxelles et tous ces trajets de mer. Enfin, pour l' emballage des meubles, tu serais là, et personne, dans une telle besogne, ne peut remplacer l' oeil des maîtres. J' ai déjà pris, près de p94 M Delhasse, qui est ici le correspondant de l' Angleterre, des renseignements sur Jersey. Ils confirment tout ce que je savais, et si mon livre est vite vendu, nous pourrions y être installés dans un mois ou six semaines. Que penses-tu de tout cela ? J' ajoute que nos amis viendraient nous y rejoindre. Nous aurions une chambre pour Auguste, un étage pour M et Mme Paul Meurice, et nous pourrions de là faire ensemble le moniteur universel des peuples dont je jette en ce moment les bases avec M Trouvé-Chauvel. M Trouvé-Chauvel part pour Londres demain ou après, avec des notes dictées par moi. Il est enthousiasmé de mon idée d' une librairie triple à Londres, à Bruxelles et à New-York, et d' un journal des peuples rédigé par Kossuth, Mazzini, etc., et moi. Je crois que nous allons faire de grandes choses. Mais tout cela nous chasse de la Belgique. J' en suis triste, car c' est un pays doux et honnête, et qui doit être fort agréable l' été. En ce moment nous n' avons que le froid. Réponds-moi sur tout cela, chère maman bien-aimée. Si tu aimes mieux venir tout de suite, n' hésite pas à le dire, je n' y ferai pas résistance, va ! Si tu crois sage d' adopter mon plan, discute-le avec Dédé et Toto, et écris-le-moi. Dans tous les cas, je ferai ce que tu voudras, ce que vous voudrez tous, mes chers êtres bien-aimés. Le bonhomme Jérôme est impayable ! Il a pourtant une dotation de 30. 000 fr ! -ma douleur au coeur va mieux. Je t' embrasse tendrement, et mes enfants. Consulte Auguste sur mon projet. -fais-lui toutes mes plus tendres amitiés, et à Meurice. -quand aura-t-on l' argent du cautionnement ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 25 avril. Je ne veux pas chère amie que Madame David reparte sans te porter quelques lignes. J' ai signé le mandat pour Julie qu' elle te remettra. Je l' ai p95 priée également de faire en sorte que mon ancien collègue Martin (de Strasbourg) (qui a refusé le serment ces jours passés) vienne un peu causer avec toi de ce que j' aurais à faire pour mettre ce que nous possédons en France (meubles et revenus de théâtre) à l' abri des lois Bonaparte contre mon livre. Tu as raison de penser que le projet annoncé par le siècle me concerne. Il y a là une menace, la menace deviendra fait, il faudra y parer. Mme David priera Martin (de Strasbourg) d' en conférer avec toi et de te dire ce qu' il me conseillerait pour abriter notre avoir, le cas échéant. Toutes tes objections contre le déménagement sont parfaitement fondées. Il faudrait seulement trouver moyen de louer et être sûrs que nos meubles ne seraient pas confisqués et vendus par le Bonaparte. -songe à tout cela. -ton projet d' écrire sur moi me plaît fort, tu feras un charmant et excellent travail intime, et je ferai de mon mieux pour te donner les matériaux. Dis à ma bonne petite Adèle qu' elle m' a écrit une charmante lettre, pleine de coeur et d' esprit, et que je lui en veux beaucoup de ne pas m' écrire tous les jours. Une page seulement, et je serais content. Gronde un peu mon Victor qui s' amuse, c' est juste, mais qui ne m' écrit pas, c' est moins bien. Pour parler sérieux , je recommande à Victor de vivre beaucoup plus avec toi, et de mêler un peu de bon travail à ses plaisirs ; les plaisirs n' en vaudront que mieux. Il n' aura pas seulement la joie du dehors, il aura la satisfaction intérieure. Puis-je regarder l' affaire de Charles au siècle comme faite ? Charles peut-il se mettre à ce travail ? Dans tous les cas, je lui ai dit de commencer, de faire tout de suite une lettre, et de l' envoyer à Louis Desnoyers. La lettre, bien réussie , fera réussir l' affaire. Qu' en penses-tu ? La gaîté d' Auguste nous fait du bien. C' est là un homme fort. Il rit de ce bon rire robuste qui vient d' un grand coeur. Nous avons lu sa lettre avec bonheur. Dis-le lui bien. Je lui écrirai bientôt, ainsi qu' à notre cher Paul Meurice, dont je tiens en ce moment le benvenuto . Je n' ai lu encore que la préface qui est très haute et très belle. Dumas, avec qui j' ai passé hier la soirée chez Van Hasselt, m' a dit que le succès d' argent était énorme, 3. 000 fr tous les soirs. Je félicite Paul Meurice et surtout le public. p96 Notre pauvre Paul F fait pas mal de platitudes dans l' indépendance . Avant-hier il s' indignait contre les démagogues incorrigibles qui méconnaissent la " clémence " du prince président. Avertis-le, si tu le vois. L' hospitalité belge devient de plus en plus maussade pour nos co-proscrits. La Belgique va même, dit-on, fermer prochainement ses portes. Tout cela est triste. Moi pourtant, on me respecte encore, mais je m' attends à être poliment prié un de ces matins d' aller voir en Angleterre si la Belgique y est. J' espère qu' elle n' y sera pas. Chère bien-aimée, je t' envoie toutes mes plus profondes tendresses ainsi qu' à ma fille. Embrassez toutes les deux notre Victor pour moi. Mme David trouve ton buste fort beau. Dis-le à Clésinger. -je serre la main d' Auguste et de Paul Meurice, et je leur écrirai bientôt. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 30 avril. Chère amie, avant-hier, comme Lamoricière sortait de chez moi, Bixio y est entré. Il m' a remis ta lettre. Je voulais le retenir à dîner avec nous, mais il partait immédiatement pour Liége. Nous n' avons eu que le temps d' échanger quelques paroles. Tu me grondes de la brièveté de mes lettres, et je te remercie de m' en gronder ; du reste, je ne mérite pas de reproche. J' écris sans cesse, plus je vais, plus les documents abondent, il est maintenant évident que cela fera deux volumes, le matin je fais le livre, à partir de midi je fais le dossier, recueillant les dépositions , écoutant les témoins, etc. Le soir je me remets au livre. Je n' ai pas même le temps de me promener une heure par jour. à peine, après le dîner, et encore fait-il très froid le soir. Tu vois que, lorsque je t' écris, j' ai plus de mérite à écrire deux pages que d' autres dix. Du reste, c' est mon bonheur de causer avec toi. Mon Charles s' est mis au travail, et, j' espère, sérieusement. Il fera et nous p97 t' enverrons avant peu la première lettre au siècle . La chose est assez difficile à faire, éviter la politique en un tel moment et trouver le moyen d' intéresser, ce n' est pas commode, mais je suis sûr que Charles s' en tirera à merveille. Je t' envoie quelques extraits des journaux d' ici : voici comment ils protestent contre l' obéissance de leur gouvernement au Bonaparte. Trouvé-Chauvel est parti pour Londres. J' attends prochainement une lettre de lui m' apprenant ce qu' il aura fait pour la réalisation de nos projets. Son départ d' ici avait été retardé de quelques jours par suite d' une grippe qui l' avait empoigné dans son lit d' auberge. Outre l' affaire Trouvé-Chauvel j' ai reçu d' un libraire de Paris qui est venu exprès pour cela une proposition de réimpression de notre-dame de Paris format des quatre sous. Voici l' offre : 6. 000 fr dont 4. 000 comptant, 2. 000 en deux ans pour le droit d' imprimer notre-dame à 4 sous pendant six ans, en me laissant le droit de vendre comme je voudrais d' autres éditions en d' autres formats. Demande à Hetzel son avis sur cette offre, s' il la trouve avantageuse, et s' il me conseillerait de l' accepter. Chère amie, si la non-conclusion de mes affaires à Londres amenait la prolongation de mon séjour ici, nous prendrions immédiatement des mesures et tu viendrais nous rejoindre tout de suite. Nous vous désirons comme vous nous désirez. Notre vie ici est toute à tronçons rompus, et il nous tarde de reprendre la vie de famille, seule vraie joie des proscrits. Voici seulement à quoi il faudra parer : la loi annoncée contre les délits de presse commis par les français (moi) à l' étranger prononcera des amendes énormes et des confiscations. Immédiatement après mon livre publié, procès, jugement, etc., contre moi. Le fisc saisira mes meubles, mes revenus de l' institut, mes revenus de théâtre, etc. -il faudrait qu' avant de quitter Paris tu eusses (en te concertant avec Martin de Strasbourg) mis tout cela à l' abri. Demande aussi conseil à M Bouclier. J' écrirai à sa femme par la prochaine occasion. Remercie-le bien de sa bonne et charmante lettre. Chère bien-aimée, il y a dans ta lettre quatre pages bien injustes. Tu le reconnaîtras plus tard, car ton coeur est la droiture même. Moi, je ne veux pas même me plaindre de toi à toi. D' ailleurs, je n' ai plus que peu de place et je veux la remplir de tendresses. Je t' embrasse et ma Dédé et mon Victor. Dis à Victor que Charles travaille. Allons ! Course au clocher entre Victor et p98 Charles ! Je t' embrasse encore. Toutes nos plus tendres amitiés à Vacquerie et à Meurice, dont le benvenuto m' enchante. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 8 mai. Cher Auguste, c' est aujourd' hui le grand jour. Vous sortez. Louis Bonaparte devrait sortir en même temps que vous, mais pour l' instant la providence en a décidé autrement. que la fange soit bénie ! je veux bien que cette lettre vous trouve demain matin chez vous et vous souhaite le bonjour à votre réveil. Nous sommes heureux, Charles et moi, de vous voir hors de prison, pour vous d' abord, qui pouvez respirer à pleins poumons ce qui reste d' air en France ; pour nous, ensuite, qui allons, j' espère, vous revoir bientôt. Nous sommes ici le pied sur la branche. Il y a une sorte de persécution contre les proscrits français, persécution à laquelle j' échappe, je ne sais trop pourquoi ni comment. Cependant je m' attends d' un moment à l' autre à recevoir quelque invitation polie à la suite de laquelle je m' en irai. Les journaux ont annoncé que j' étais à Jersey. Pas encore, mais bientôt. Dites à Victor et à sa mère et à sa soeur que je compte leur écrire par la première occasion. Ceci n' est qu' une poignée de main que je vous envoie par la poste. Vous serez libre pour la grande mascarade du 10 mai. On en parle beaucoup ici. Force belges font à cette occasion le voyage de Paris pour aller contempler de près l' éclat des lampions et des sénateurs. à propos, est-ce que c' est vrai ? On dit que Cousin manque aux saintes lois de la platitude et refuse de prêter serment ! J' admire ! J' ai reçu une nouvelle lettre de Londres qui m' annonce que mon idée de librairie universelle va bien. J' attends un anglais nommé M Piddington, pour jeter les bases. Mon livre sera le premier publié. Cette librairie serait l' usine intellectuelle du monde entier, la France soufflant la forge. Vous avez dû, cher ami, faire de belles choses dans votre prison. Vous aurez un de ces jours, comme Paul Meurice, une grande acclamation autour p99 de votre nom et un grand succès. Faites vite afin de nous venir rejoindre bientôt. Chose étrange qu' il y ait à cette heure en France un homme auquel on puisse dire : vous êtes libre ! Je me dépêche de vous le dire, pour la curiosité du fait, ce matin 8 mai. Vous, de votre côté, dépêchez-vous de mettre votre liberté en sûreté dans l' exil. Je vous serre les deux mains. V. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 15 mai 4 h et demie. Je ne voulais t' écrire, chère amie, qu' après avoir vu M Piddington pour l' affaire de Londres. Je pense comme toi qu' elle traîne un peu, et je voulais t' envoyer un résultat positif, mais voici une occasion pour Paris, et je ne veux pas la laisser échapper. M Piddington ne m' est annoncé que pour demain dimanche. Je t' écrirai ce qu' il m' aura dit par le retour de M Stingeray qui sera jeudi ou vendredi à Paris. En ce moment Charles achève son article pour le siècle . Il va me le lire tout à l' heure. Je te l' enverrai sous ce pli. Depuis quelques jours Charles a bien et beaucoup travaillé ; je suis content de lui. Mais ce n' est encore qu' un commencement. Il faut que cela continue. J' ai reçu une nouvelle lettre de M Trouvé-Chauvel. C' est lui qui m' annonce l' arrivée de M Piddington pour dimanche. L' affaire est toujours en bon train, cependant je vois poindre précisément l' obstacle que je craignais. Les libraires de Londres craignent, eux aussi, un procès de Louis Bonaparte, -l' imitation du procès fait par le premier consul à Peltier pendant la paix d' Amiens. Ils demandent communication préalable de mon manuscrit. J' ai répondu tout de suite et courrier par courrier que j' étais prêt à lire sur place tout ce qu' on voudrait, mais que je ne confierais le manuscrit à personne, que du reste mon livre était d' un bout à l' autre indigné et impitoyable pour le guet-apens de Bonaparte, qu' en aucun cas je ne consentirais à l' atténuer, et que si la liberté de la presse n' existait plus, même en Angleterre, j' aimerais mieux enfouir mon livre que l' amoindrir . J' attends la réponse. Je pense qu' ils n' insisteront pas. p100 Garde mes lettres, tu as raison, car je t' y envoie tout mon coeur, mais ne te plains pas de la rareté. Si tu savais comme je travaille ! Je croyais ne faire qu' un volume, il se trouve que j' en ferai deux. Mais le plus long et le plus difficile et le plus laborieux, c' est l' instruction du procès, c' est le travail des renseignements à réunir. Hier Baze est venu. Il m' a dit des choses fort curieuses, je l' ai invité à dîner. Il est triste, mais courageux. Je m' interromps. Charles m' apporte son article fini pour me le lire. 5 h et quart. Je reprends cette lettre. Charles a commencé sa lecture. Tout ce qu' il m' a lu est excellent et lui fera, je crois, un succès dans le siècle . Mais Magen vient d' entrer. B part dans dix minutes. Nul moyen d' achever même la lecture de l' article. Tu ne l' auras donc que demain, par une autre occasion. Je t' envoie en attendant cette lettre que je termine à la hâte. Connais-tu la lettre de Changarnier ? Charles te prie de lui faire envoyer ses effets par le docteur Hodé, médecin, rue de l' échiquier, 24. S' adresser à lui de la part de M Magen. M Magen vient de publier un livre sur le 2 décembre que je te ferai parvenir. Je ferme cette lettre à la hâte, et Charles et moi nous vous envoyons à toi, chère maman, à ma Dédé et à mon Toto nos plus tendres embrassements. Demain soir dimanche tu auras l' article de Charles. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 17 mai, 9 heures du soir. Chère amie, ta lettre m' arrive. Quoique je ne me fasse aucun reproche, car mes heures se passent dans un travail acharné, j' ai du remords de penser que tu as été quinze jours sans lettres, et que tu es triste. Pourtant j' ai écrit p101 le 9 mai à Auguste et il a dû te montrer la lettre ; et puis, au moment même où je recevais la tienne, ce soir, tu devais en recevoir deux par B qui est parti hier dimanche pour Paris, une de moi et une de Charles t' apportant son article pour le siècle . Tu es donc rassurée en cet instant où je t' écris, mais n' importe, chère maman bien-aimée, puisque tu as été quinze jours sans lettres, je veux que tu en recoives deux coup sur coup. Charles qui a bien travaillé toute la semaine, est ce soir au théâtre où Mme Guyon joue, et moi je reste au logis pour t' écrire. Je n' ai pas encore vu l' homme de Londres. Je l' attendais hier, et je l' attends toujours. Je crois, chose triste, que même en Angleterre il n' y a plus de presse libre et qu' on recule devant l' audace de publier mon livre. Ceci entre nous, car il ne faut parler de cet obstacle à personne, les gens de l' élysée s' en réjouiraient et feraient en sorte d' augmenter les difficultés. Dans ce cas-là, je suis résolu, je publierais le livre à mes frais, et n' importe comment. Du reste il est toujours possible que l' affaire de Londres aboutisse et même probable qu' elle aboutira. Tu sais qu' Hetzel n' est pas encore à Bruxelles, mais j' ai eu ta lettre. On me dit, comme à toi, que Jersey c' est le paradis, et nous nous y rejoindrons bientôt, je l' espère. Mais tu ne me réponds pas à ces questions que je t' ai posées : as-tu vu Martin (de Strasbourg) ? Mme David t' a-t-elle mise en rapport avec lui ? Il faut trouver moyen de mettre notre mobilier à l' abri. Au besoin, il vaudrait mieux le vendre à l' hôtel de la rue des jeûneurs que le laisser confisquer par le Bonaparte. Et puis il faut abriter aussi mon revenu de l' institut, c' est possible, je crois, par une délégation, et mon revenu de théâtre. M Martin, qui est un de nos amis politiques les plus sûrs et les plus honorables, pourra te conseiller excellemment pour toutes ces choses. Mais c' est important et urgent, car notre réunion à tous en est retardée. Pendant que tu feras cela, moi de mon côté, j' achèverai le livre et je le publierai. -garde le plus grand silence sur ce que je t' ai dit de l' Angleterre. Tu as en ce moment l' article de Charles. Il est très remarquable et sera, je crois, très remarqué, il écrit à Auguste, et je serai bien obligé à Auguste de lui venir en aide à cette occasion. Mais Auguste est-il encore à Paris ? Ne sera-t-il pas parti pour Villequier ? En ce cas-là, supplée-le, et fais de ton mieux ce que Charles indique. Ce premier article inséré, je suis convaincu qu' il travaillera, et c' est un grand point. Chère femme, ma chère petite fille, mon Victor, que vous me manquez ! J' ai ici de bien tristes heures. J' aspire au moment où nous vous retrouverons p102 tous. Je voudrais voir sourire le doux visage de mon Adèle-Dédé. Sais-tu, ma Dédé, qu' il y a tout à l' heure six mois, six mois ! Que je ne t' ai vue ! Et toi, mon Victor, en m' attendant, rends ta mère heureuse. Je me réfugie de toutes mes tristesses dans le travail, travail le matin, travail le jour, travail la nuit ; mais c' est encore une tristesse que ce travail-là, labeur austère de châtiment et de justice. Quand nous serons réunis, je ferai des vers, je publierai un gros volume de poésie, je m' y dilaterai le coeur, et il me semble que nous aurons des heures charmantes. Que ne suis-je à ce temps-là ! Louer l' appartement irait tout seul et serait une bonne chose, si en louant l' appartement, on mettait à l' abri le mobilier. Mais tout loué qu' il serait, L B ferait saisir mes meubles pour payer les amendes auxquelles les juges me condamneront. Bon tas d' honnêtes gens ! Quels sont ces incidents et ces complications dont tu me parles, qui te tourmentent et qui pourtant n' ont rien de grave , me dis-tu. En somme, c' est assez aussi pour m' inquiéter de mon côté, écris-moi tout de suite et par la poste ce que c' est. Dis à mon Adèle et à mon Victor que je vais leur écrire bientôt. Victor dans sa dernière lettre m' a parlé d' une conversation avec son oncle V F me prédisant un procès, il m' a dit que tu m' écrirais les détails. Je les attends. Je m' aperçois que je n' ai plus de place que pour un million de baisers pour vous tous. écris-moi vite. Mme Guyon m' a apporté une très noble lettre de Janin. Remercie-le si tu le rencontres. Dis aussi à notre cher Théophile combien je suis touché de lire mon nom dans ses beaux articles. à Adèle. Bruxelles 26 mai. Mon Adèle, chère fille, je ne puis t' écrire que quatre lignes cette fois. Ta mère te dira comme l' heure nous pressait, mais je veux que tu aies un mot. Je voudrais, chère enfant, t' envoyer tout mon coeur. Si tu savais comme nous t' avons regrettée ici ! Bientôt tu nous arriveras, bientôt nous serons tous réunis, mon bonheur est avec vous tous. Chère fille, tu verras comme nous serons heureux quand nous serons ensemble. Jersey est un lieu p103 charmant, nous y aurons la mer, la verdure, une magnifique nature, et puis, ce qui vaut mieux que tout, le foyer, le cercle intime, la famille, toute la joie des coeurs qui s' aiment. Mon Adèle chérie, sache-le bien, je ne puis vivre heureux qu' avec vous tous et par vous tous. Toi, ma fille, tu es ma douce et constante pensée. Oh ! Quand te reverrai-je ! Je t' embrasse sur tes deux joues que je veux roses et fraiches. à bientôt, mon pauvre ange. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 30 mai. Je te réponds tout de suite, chère amie, et tu auras cette lettre demain matin. Je l' envoie directement pour ne pas perdre de temps. Tout ce que tu as ébauché est très bien, continue, il est impossible de mieux faire. Chère amie, j' ai le coeur serré de penser que tu es seule là-bas et qu' il faut que tu obvies à tant de choses et d' affaires à la fois. Mais, de mon côté, tu le sais, je travaille, je ne perds pas une minute. Victor a écrit hier à Charles. Le pauvre enfant est frappé de quelque malheur, tu dois savoir ce que c' est. Il me demande de le recevoir ici. Nous lui avons écrit de venir tout de suite. Je pense qu' il nous arrivera mardi matin. Nous tâcherons de l' occuper et de le consoler. Mais tu vas être encore plus seule. Cela me fait hâter plus encore le moment où nous serons tous réunis, moment bienheureux, tu verras ! J' ai vu M Piddington le lendemain de ton départ ; j' ai rectifié ses idées. Il a paru comprendre. J' ai écrit à T-C une lettre dans le même sens. Je n' en crois pas moins l' affaire manquée, et je me tourne d' un autre côté. J' ai même trouvé moyen de tirer parti de cette déconvenue. C' est un mal dont il sortira peut-être un bien. Quoi qu' il en soit, je me lève de grand matin et je fais force de rames. Tu verras sans doute Jules Janin. Dis-lui que Mme Guyon m' a remis sa belle, sa bonne, sa charmante lettre ; que je lui répondrai par le retour de Mme Guyon, et avant, si elle tarde ; que je le savais déjà un grand et bel p104 esprit et qu' il s' est révélé à moi comme un des plus nobles coeurs, et remercie-le. Remercie aussi notre bien cher Théophile qui devrait bien aller à Constantinople par Bruxelles afin que je lui serre un peu les deux mains. Vois les propriétaires. Tâche de résilier le bail à l' amiable. Ce serait la meilleure solution. Je t' enverrai prochainement une liste estimative du minimum auquel il faudrait vendre certains meubles et au dessous duquel il faudrait les retirer. Du reste, je pense comme toi qu' il faut tâcher de ne rien ôter de la vente. -tu ne me dis pas s' il t' a été fait quelque difficulté à la douane pour le plat de cuivre. Je t' enverrai aussi l' adresse où tu pourras faire porter et serrer les meubles réservés. On en aura très grand soin. Je t' ai déjà dit où. C' est près de la maison. -ne pas vendre, cela va sans dire, les deux fauteuils aux armes de mon père. Aie bien soin de mes manuscrits d' ouvrages publiés. Il y a encore là quelques petits manuscrits inédits, entre autres un acte d' Angelo . Je te le recommande. Je te recommande tous les papiers, aies-en grand soin. Beaucoup peuvent être écrits par moi. Mets aussi de côté et rapporte moi quatre ou cinq rouleaux de copies de mes manuscrits inédits qui sont dans l' armoire de laque venant de ton père. Ne vends pas les étoffes non employées, surtout le satin de Chine à fleurs d' or. Tu trouveras dans le grenier un exemplaire complet du grand ouvrage d' égypte donné autrefois par le ministère de l' instruction publique. Il est neuf et complet, cartonné. Cela se vend très bien. Du reste ne vends aucun livre excepté celui-là. Si pourtant quelque guetteur se présentait, fais m' en part. Hetzel est venu hier. Je verrai ses propositions. Tu fais bien d' ajourner Gosselin jusqu' à ce que j' aie vu ce qu' il y a du côté d' Hetzel. Voici le mot pour M Ridel. Mets sous enveloppe et envoie. Chère bien-aimée, cette lettre est affaires d' un bout à l' autre. à peine ai-je pu te dire un mot de mon coeur. Tu m' es nécessaire, entends-tu bien. Tu as été grande et admirable dans toutes ces traverses. Ne doute pas une minute, ni du présent, ni de l' avenir. Tu verras comme nous ferons un petit groupe heureux à Jersey. Nous t' embrassons bien tendrement, Charles et moi. Si Jersey traînait en longueur, tu viendrais nous rejoindre à Bruxelles. Dis à Victor que sa chambre (la tienne) est prête. Chère femme, chère fille, je vous aime. Vous êtes mon bonheur et ma joie. Presse le procès. Mes plus tendres amitiés à Paul Meurice. Auguste est-il de retour ? p105 Tâche que l' article de Charles passe. Cela lui donnera de l' argent d' abord, et puis du coeur au ventre. Je vais prendre Victor avec moi et me charger de sa dépense. Ce sera une petite somme à défalquer sur ce que je t' ai remis. 80 francs par mois. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 3 juin. 9 heures du soir. Chère bien-aimée, une occasion m' arrive. Quelqu' un qui part demain matin te portera cette lettre. C' est M Joseph De Wasme, d' une famille très distinguée de Bruxelles. Reçois-le de ton mieux, si tu peux recevoir quelqu' un au milieu de tes encombrements. Pauvre amie, quand je pense dans quel embarras doit te mettre toute cette vente, et que tu es là à peu près sans aide, je ne saurais te dire tout ce que j' éprouve de tendre et de profond pour toi. Aie bon courage, nous sortirons de ce défilé. Il est étroit et rude, mais j' ai le pressentiment d' une vie heureuse au bout. Remercie Paul des bonnes et belles lignes dans lesquelles il annonce la vente en question ( indépendance d' aujourd' hui. Tu l' as lue sans doute). Il y a dans ces lignes un accent affectueux auquel je n' étais plus accoutumé de la part de Paul et qui m' a bien vraiment touché. Dis-le lui. Les journaux d' ici ont presque tous répété la note de la presse . Je pense que lundi il y aura quelques articles, soit de Janin, soit de Gautier, soit de Louis Desnoyers. à propos, que t' a-t-il répondu pour l' article de Charles ? Voici quelques évaluations pour nos meubles : les quatre statues dorées : 1000 fr, la grande porte du salon (laque de Chine) : 1000 fr, le banc gothique de mon cabinet : 15 oo fr, les deux meubles de laque Coromandel de mon cabinet : 500 fr, mon lit tout monté avec les rideaux, etc. : 1800 fr. Si ces objets n' atteignent pas ces prix-là, qui sont vraiment des minimum , je crois qu' il vaudrait mieux les retirer de la vente. Au reste je te laisse juge de tout cela. Le plus précieux de tous ces objets, celui qu' on aurait le plus de peine à retrouver et (...) est de la plus magnifique conservation, p106 c' est le banc gothique de mon cabinet. Parmi les tapisseries, une fort précieuse, c' est celle du plafond de la grande salle à manger, xve siècle, avec trame d' or et d' argent mêlée à la laine. Je la crois unique. Elle l' est certainement en France. -n' oublie pas de ne pas faire vendre les étoffes non employées. Ce n' est pas encombrant, et nous les emporterons aisément. Aie grand soin des papiers et des manuscrits. L' affaire de Londres traînaille toujours. J' ai écrit ce matin mon ultimatum à T C en lui disant que s' il ne pouvait conclure d' ici à dix jours, je prendrais un autre parti. J' ai ébauché quelque chose avec Hetzel. Tout cela au milieu de mon travail. Je te réponds que j' en ai la sueur au front. Il me tarde de pouvoir respirer et me reposer un peu. J' aspire à Jersey. Oh ! Quand nous nous retrouverons tous, quelle douceur ! Tu verras la charmante vie. Je t' embrasse et je t' embrasse encore-et ma Dédé-et mon Toto-qui n' est pas venu. Il va sans dire, et je suis complètement d' accord avec toi, que l' argent de la vente sera réservé de façon à être employé à notre mobilier futur, au retour . Qu' est-ce que mon pauvre Victor a donc eu ? Le sais-tu ? J' ai fait préparer sa chambre. -mais personne. -c' est donc quelque orage qui a passé ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 4 juin. On m' apporte une lettre, je te l' envoie tout de suite. Lis-la. Je ne m' explique pas ce que cela peut signifier. p107 Qu' est-ce que c' est que cette vente ? Il me paraît impossible qu' elle ait été faite par tes ordres. Je t' avais recommandé, chère amie, de ne vendre aucun papier ni aucun livre . Il pourrait y avoir en effet dans mes livres des livres prêtés par des bibliothèques publiques ou en provenant et qu' il fallait leur rendre. Il faudrait dans tous les cas, et lors même (...). à Madame Victor Hugo. Bruxelles 5 juin. Je ne crois pas ceci bien grave, chère amie, lis pourtant ; cette lettre est écrite de Paris à Charles. Je reprends. Charles écrit aujourd' hui même à M Leclanché pour lui expliquer qu' il le paiera sur sa collaboration au siècle , et pour lui dire combien j' ai été choqué de son procédé envers moi qui ne lui dois rien. Je pense que ce monsieur comprendra. Charles le paiera de mois en mois, sitôt que le siècle s' ouvrira pour ses articles. Il serait pourtant, au cas où ce p108 monsieur persisterait dans quelque tentative sur la vente, utile que tu en causasses avec quelqu' un, soit M Bouclier, soit M Ridel. Il est impossible que cette opposition ait quelque valeur, Charles ne possédant rien dans cette vente. Que signifie la ligne soulignée par moi ? Est-ce qu' il y a quelque chose dans le catalogue qui concerne Charles ? Je ne puis supposer cela. Enfin, chère bien-aimée, veille à cette petite affaire. Veille aussi à la restitution de tous les objets indiqués dans la lettre relative au marchand de la rue des Martyrs. Aie soin de bien ouvrir les tiroirs de tous les meubles , de vider les coffres et les malles et les armoires pouvant être vendus, et de n' y laisser aucun papier. je te recommande énormément cela. Tu sais le parti qu' on peut tirer d' un papier intime égaré. Je vais entrer dans des haines féroces. Il faut retirer le paravent de vieux laque estimé 60 francs et le meuble Coromandel estimé 70 francs. Si la stalle n' allait pas à mille francs, il faudrait la retirer. Retirer aussi les grandes portes. Vends toutes les tapisseries, excepté les deux gothiques de la petite salle à manger (appliquées au mur). A-t-on mis dans le catalogue que la portière arabe qui sert de plafond vient de la casbah d' Alger ? Garde quelques exemplaires de ce catalogue et tâche de m' en envoyer un. C' est pour nous un petit monument. Du reste tout ce que tu fais est à merveille. Pauvre chère amie, tu es accablée de fatigue, je t' en dédommagerai à force de tendresses. Embrasse ma Dédé et mon Victor. Serre la main de notre cher Auguste. à bientôt. à Jules Janin. Bruxelles, 9 juin. Cher poëte, on m' apporte votre article. J' ai les larmes aux yeux. Je vous écris à tort et à travers, tout droit par la poste. Si on ouvre cette lettre, qu' y trouvera-t-on ? Un coeur qui s' épanche dans un coeur. à cette heure où je vous écris, on vend mes derniers meubles, mais ce n' est pas cela qui m' occupe. Ce qui m' occupe, ce qui me console et me charme, c' est le beau poëme que vous faites de cette pauvre ruine. Jamais vous n' avez été plus éloquent, plus profond, plus doux. Vous prenez dans votre âme l' accent vrai, le cri touchant, le mot cordial. Je vous remercie, je vous remercie. p109 Un malheur immortalisé par vous n' est pas un malheur. Cette page que vous venez d' écrire surnage sur mon naufrage. Qu' importe ce qui est englouti ? Cher Janin, on me dit que vous allez venir ici ; est-ce vrai ? Ce serait une grande joie pour ceux qui vous aiment dans cet exil, et pour moi entre tous. Je n' ai plus de maison à vous ouvrir, mais j' ai mes deux bras. Savez-vous que ces désastres sont bons, et que la providence, dans ces catastrophes, caresse autant qu' elle frappe. Je ne vous connaissais pas bien encore ; je savais de vous le grand esprit, je ne savais pas le grand coeur. Maintenant, je vous vois comme vous êtes, je vous aime deux fois et cela vaut bien un peu d' exil. à bientôt, si vous venez, à toujours, si vous ne venez pas, et du fond du coeur, ex imo . Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 13 juin dimanche. Chère amie, si tu n' es pas malade, tout est bien, mais je commence à craindre qu' une lettre de toi ne me soit pas parvenue. Depuis huit jours nous sommes sans nouvelles. Il est vrai que tu dois être bien fatiguée, que tu as dû passer les jours sans repos et les nuits sans sommeil, que les embarras de toute sorte ont dû t' assaillir à la fois, et je me rends bien compte que le temps et les forces t' ont manqué pour écrire. Pourtant j' ai besoin d' être rassuré, écris-moi dès que tu le pourras, envoie-moi sur la vente le plus de détails possible afin que je puisse renseigner quelques journaux d' ici qui me le demandent, je n' ai rien su que par les journaux de Paris et les correspondances de Bruxelles. Si j' ai quelque remercîment à faire à quelqu' un, écris-le moi. Est-il vrai qu' on n' ait pas vendu le grand lit doré ? Pourquoi ? Est-ce l' enchère qui a fait défaut ? La stalle gothique a-t-elle atteint le prix que je t' avais indiqué ? écris-moi tout cela, et mille autres choses encore. Nous attendons avidement, Charles et moi. C' est Mme Guyon, la belle actrice de grand talent, qui emporte cette lettre en s' en retournant à Paris ; si elle te l' apporte elle-même, sois-lui gracieuse, comme tu sais l' être. C' est une digne et charmante personne. Je ne la charge pas d' une lettre pour Janin, je lui ai p110 écrit par la poste. Son article était ravissant et a eu ici, ainsi que l' article de Gautier très grand succès. J' ai écrit à Gautier. Est-il encore à Paris ? Je pousse mon travail à force. D' ici à trois semaines, on me verra sortir de l' ombre. J' ai conclu avec Hetzel et Marescq pour une réimpression de mes oeuvres à 4 sous . Je t' expliquerai et te montrerai ce traité. Pas d' argent immédiatement, mais Hetzel, que je crois très honnête homme, dit que cela vaut mieux et que le produit différé sera plus grand. Nous verrons. Et s' il dit vrai, si cela se réalise, ce sera un bon procédé trouvé et un bon pont fait pour mes publications ultérieures. Remets à Mme Bouclier la lettre que je t' envoie sous ce pli pour elle. - la nation ici annonce aujourd' hui mon livre. Je te coupe ces quelques lignes : " deux histoires du coup d' état bonapartiste viennent de paraître simultanément à Londres... etc. " je t' envoie une lettre du tailleur avec sa facture. Je n' y comprends rien. Ce n' est pas pour Charles. Je ne peux pas croire que ce soit pour Victor, auquel en mars dernier j' ai donné, par ton entremise, de l' argent pour s' habiller. -chère amie, écris-moi vite. Comment va le procès ? L' argent rentrera-t-il bientôt ? Cela importe. Tu sais pourquoi. Comment vont nos chers amis Auguste et Paul ? Donne-moi de leurs nouvelles et dis-leur de m' écrire. Ainsi que vous, Mlle Dédé, ainsi que vous, M Toto. Chers enfants, je vous embrasse tendrement, chère bien-aimée maman, je t' embrasse sur toutes leurs joues. En traitant avec Hetzel, je lui ai fait acheter à Charles un roman en un volume 500 francs avec faculté de le mettre d' abord dans un journal. J' ai donné à Charles un bon sujet. Il va se mettre au travail. Il doit livrer la première partie et recevoir les premiers 100 francs le 8 juillet. Je t' envoie cette petite bonne nouvelle. Charles a immédiatement écrit à M Leclanché et lui a envoyé un premier bon de 50 francs pour le 8 juillet. Demande à M Bouclier et envoie-moi le modèle pour la délégation en question. p111 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 15 juin. Presque en même temps que cette lettre, chère amie, tu recevras une autre lettre que je t' écrivais avant-hier. Mme Guyon, qui te la portera, a dû retarder son départ de deux jours. Tu auras donc la charrue avant les boeufs, la lettre du 15 avant celle du 13. Pauvre bien-aimée, je commence par te plaindre de toutes tes peines et par te remercier. Que de mal tu t' es donné ! J' ai le coeur serré de penser à tant d' embarras et toi toute seule au milieu de cela. Remercie bien Auguste et Paul Meurice et Madame Paul, comme je ferais si j' étais là. Je reconnais Auguste à toute cette bonne et généreuse amitié. Je t' écris tout de suite, comme tu le désires, pour les 2000 francs à donner au propriétaire en résiliation de bail. Il faut en effet prendre ces 2000 francs sur l' argent de la vente. -fais tout cela pour le mieux. -quant à cet argent en lui-même, ce que tu dis est sage, et je suis de ton avis. Nous le garderons dans un portefeuille et nous ne le placerons que lorsque de certaines éventualités se seront évanouies. Sur tous ces points, je pense comme toi. Tu verras dans ma lettre du 13 que j' ai fait faire à Charles une affaire. Il travaille maintenant, et j' espère que ce commencement l' encouragera. Occupe-toi de ton côté de sa collaboration au siècle . Je te remercie de toute la peine que tu t' es donné pour ces papiers intimes . Mets-les tous dans une malle à part et sous clef que tu apporterais avec toi ou que tu laisserais en dépôt chez quelque ami très sûr , Bellet, par exemple. -les journaux d' ici, très bienveillants du reste, ont raconté que parmi les objets de peu de valer vendus chez moi, il y avait des livres non coupés, hommages des auteurs, avec leurs lettres non décachetées . Ce serait fâcheux. Est-ce vrai ? H est parti ce matin pour Londres. Il va s' occuper du livre et clore d' une façon quelconque l' affaire de ce côté-là. Dans huit jours il sera de retour, et je crois que vers le 1 er juillet, la bombe pourra éclater. Silence et réserve jusque là. Il faudrait que tu m' envoyasses tout de suite le modèle de la délégation pour les droits d' auteur et le traitement de l' institut avec la manière de m' en servir . p112 Demande à M Bouclier. Rappelle-toi que j' attends ce modèle pour faire la chose convenue. Remercie Adolphe Dumas. Ses vers sont très beaux. Je lui écrirai. Je vais les faire publier ici. Je ne pense pas que cela le contrarie. Je viens de lire un chapitre du livre à trois ou quatre amis. Je suis de plus en plus content de l' effet. Il sera important que tu ne sois plus en France, ni personne des miens, quand cela paraîtra. Prépare-toi donc à un prompt départ, soit pour me rejoindre ici, soit pour Jersey. Chère amie, c' est mon bonheur de penser que je te reverrai bientôt. Voilà une rude année passée. J' espère un petit temps de répit. Quel bonheur de vous avoir tous autour de moi. Tout le monde ici parle de toi avec admiration et respect ; dis à mon Toto qu' il se prépare à venir, et à ma Dédé, et embrasse-les bien fort. Je suis charmé des objets qui restent. Ce sera un bon recommencement de mobilier. Je te dirai où on pourrait les faire abriter et garder sûrement, excepté les bustes qu' il faudrait peut-être confier aux sculpteurs pendant l' absence. à Madame Victor Hugo. 1 er juillet, Bruxelles. Chère bien-aimée, quatre mots à la hâte. N' ayant pas d' occasion, je t' écris par la poste. Aujourd' hui même on met sous presse à Londres un volume de moi. personne n' a osé l' acheter ; on l' imprime, c' est ça toute la hardiesse anglaise. Cela paraîtra le 25 juillet et sera intitulé Napoléon-Le-Petit . C' est long comme le dernier jour d' un condamné . J' ai fait ce livre depuis que tu nous as quittés. Je publierai l' histoire du deux-décembre plus tard. étant forcé de l' ajourner, je n' ai pas voulu que Bonaparte profitât de l' ajournement. J' espère que vous serez tous contents de Napoléon-Le-Petit . C' est une de mes meilleures choses. Envoie-moi donc bien vite le modèle de délégation pour l' argent à toucher que tu sais. Tu vois que cela presse (institut et droits d' auteur). Songe aussi qu' il faudra que tu sois près de moi ainsi qu' Adèle et Victor quand cela p113 paraîtra. Préviens mon Victor. Qu' il se prépare à venir. C' est absolument indispensable. Je t' écrirai de quelle façon et où nous nous rejoindrons. Janin m' a encore écrit une lettre charmante où il me parle beaucoup de toi. Chère amie, j' ai improvisé ce volume en un mois. J' ai travaillé presque nuit et jour. La grande affaire de Londres ne va pas mal. Le capitaliste est trouvé. Mais il ne veut faire que de la littérature. En Angleterre, ils ont peur de la démocratie. En attendant je forme ici une association littéraire (et politique) des proscrits. Vois Guyot, et demande-lui un exemplaire de l' acte d' association des auteurs dramatiques ; vois Louis Desnoyers et demande-lui un exemplaire de l' acte d' association des gens de lettres. Cela me servira de base. Parle-lui aussi de Charles qui fait un roman et travaille beaucoup. J' en suis très content. Ne parle encore à personne de Napoléon-Le-Petit , excepté à Auguste et à Paul Meurice, en leur recommandant le secret. Il faut que cela tombe comme une bombe. J' ai encore mille et cent mille choses à te dire, mais la poste me presse. à bientôt tous. écris-moi ainsi que ma Dédé, ainsi que mon Toto. Je vous aime tous. à Jules Janin. Bruxelles, 1 er juillet. Je n' ai votre lettre que d' hier, cher Janin, Mme Thuillier étant venue sans me trouver. Je la prie de se charger de ce mot pour vous. Continuez-moi vos lettres ; elles m' apportent de la joie, c' est-à-dire de la force. Nous en avons besoin dans cet exil ; le ciel s' en mêle, il pleut, il fait froid ; la nature est toute triste et a l' air de pleurer. Je le comprends, pour peu qu' elle ne soit pas bonapartiste. Vous n' avez jamais écrit une plus ravissante et plus admirable page que celle où vous me contez votre visite à ma pauvre maison. Une femme d' ici, me voyant ému hier soir, moi qui porte durement et gaiement la proscription, m' a dit : " qu' avez-vous donc ? " je lui ai lu cette page de votre lettre. Elle a pleuré, et elle a voulu la copier. à côté de vos grands triomphes éclatants de poète, de critique et d' écrivain, enregistrez, je vous prie, ce succès p114 obscur. La femme est jolie ; ce n' est pas un grand esprit comme vous, mais c' est, comme vous, un noble et bon coeur. Je viens d' achever un livre de quelque deux cents pages, sur tout ce que nous voyons. Cela vous arrivera un de ces jours, dans un ballot de contrebande, dans une barque de poisson ou dans un bateau de fonte brute. Si ce livre vous tombe dans les mains, et s' il vous soulage un peu dans votre exil de Paris, j' en serai content. Il vous aura rendu un peu du bien que me font vos lettres. Il paraîtra dans un mois. Londres met tout ce temps-là à imprimer deux cents pages. Je vous lis assidûment tous les lundis ; vous avez l' art de rester puissant et de paraître libre sous le joug. C' est un miracle. J' admire cela de vous, et bien autre chose encore. On me dit qu' après mon livre publié, le Bonaparte me rayera de l' académie. C' est bien possible et fort simple ; il a pris d' autres libertés. Si cela arrive, Janin, je vous lègue mon fauteuil. Je n' aurai qu' un regret, ce sera de ne pouvoir vous recevoir. Comme je vous ferais les honneurs de chez moi ! à bientôt, à toujours. Je me porte bien, j' ai pourtant depuis six mois des douleurs assez opiniâtres au coeur. C' est un peu notre maladie, à nous autres. Nous vivons par là, il est juste que nous mourions par là. Dieu est grand. Je vous serre les deux mains. vale et me ama. Victor H. à Madame Victor Hugo. 6 juillet. Bruxelles. Chère amie, ne compte pas ce petit mot. Dès que je serai hors de mon livre, je t' écrirai une bonne longue lettre. Ceci est pour aller au plus pressé. M Vanderlinden se trouvait avoir la grande procuration générale préparée dès décembre dernier. La voici. Elle convient à merveille. M Vanderlinden y joint le modèle de la contre-lettre qui devrait m' être écrite par celui de mes amis qui sera censé m' avoir fait le prêt. Il est d' avis que cette contre-lettre est nécessaire à cause des décès possibles ; les familles pourraient de très bonne foi réclamer la dette, et il faudrait payer. Avise à cela. Il est d' avis aussi qu' il vaut mieux que les droits d' auteur et l' institut soient délégués p115 à une personne amie, et non à d' autres qui pourraient tracasser, comme Aubin, par exemple. Je t' écrirai spécialement pour Aubin. Je serai probablement obligé pour ce que tu sais de quitter Bruxelles le 14 ou le 15 juillet. J' irai préparer les logements à Jersey. En ce cas-là pourrais-tu attendre huit jours environ à Villequier ? De là, tu irais directement à Jersey en dix ou douze heures. Ce trajet n' est rien, et il y a peu de mer. Si tu aimais mieux venir tout de suite à Bruxelles, je t' attendrais, mais il faudrait repartir presque tout de suite pour Londres et faire le grand tour. Ce n' est peut-être pas très sage. Décide pourtant. Ce que tu voudras sera bien. Et plus tôt je te verrai, plus je serai heureux. -ainsi que toi, ma petite Adèle bien-aimée Dédé. -et toi, mon pauvre Toto. -venez-nous bien vite. -il faudrait faire tout mettre dans des caisses, mais les laisser à Paris à la garde de quelque ami qui se chargerait de nous les envoyer où nous serions fixés définitivement. L' argenterie paie un gros droit pour entrer en Belgique. Aie soin de mes trois grands dessins, et du grand grand qui était sur le lit. On pourrait les rouler tous autour d' un manche à balai qu' on recouvrirait de toile cirée. Où as-tu fait placer les meubles qui nous restent, le lit, les statues, le vase, les bustes, les fauteuils, etc. ? Si tu n' as pas d' endroit, dis-le moi. Je t' en indiquerai un. J' avais aussi des volumes très précieux, Ronsard, l' histoire de Paris, ma bible, etc. Je pense que tu as tout mis en sûreté. Remercie Auguste de sa bonne et charmante lettre. Je lui écrirai, mais j' aimerais bien mieux le voir. Est-ce qu' il ne viendra pas un peu ? Avertis Victor qu' il faut qu' il se trouve prêt à venir dans huit jours ou dix au plus tard me rejoindre. La publication du livre rendra la France impossible à ma famille. Il y aurait danger sérieux, l' homme étant donné. Chère amie, j' espère que tu seras contente. -moi, j' ai le coeur plein de toi, tu es bonne, tu es grande, tu es noble, tu es généreuse. Je t' embrasse les larmes aux yeux et je te baise les mains. Dis mille tendresses à Auguste et à Meurice, et mille hommages à Madame Paul. J' embrasse mes chers enfants. Charles travaille bien. Presse la rentrée des 6000 francs. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 13 juillet. Toujours à la hâte, chère amie. Il importe que cette lettre t' arrive avant ton départ pour Villequier. p116 Hier, un incident ; députation de proscrits me priant de ne pas quitter Bruxelles. Je réponds : cela ne dépend pas de moi ; on m' expulsera. On me réplique : attendez qu' on vous expulse. Je leur dis : -mais si nous faisons un éclat de la chose, ce qui peut être un acte politique utile, il y aura solidarité, on vous expulsera peut-être tous. -hé bien ! Nous vous suivrons et nous nous reformerons autour de vous à Jersey. Vous parti, la proscription en Belgique est décapitée : le parti aujourd' hui à Bruxelles, se trouve rejeté à Londres. Vous êtes centre. à Jersey, vous serez seul. Restez-nous jusqu' à ce qu' on vous chasse. -je leur ai dit que j' étais tout à eux et je les ai engagés à réfléchir, car une expulsion générale qui s' ensuivrait froisserait bien des intérêts, surtout les plus pauvres. Ils vont se consulter de nouveau, et ils reviendront. Mon départ d' ici n' en est pas moins certain (car le ministère Lehon me chassera avec fureur) ; mais, n' étant plus volontaire, il serait retardé de quelques jours. Peut-être en ce cas-là pourrais-je partir avec Charles et Victor que j' attends le 25. Lis la lettre de Charles ci-jointe. Toi, sitôt mon livre paru (je te préviendrais) il faudrait aller à Jersey, que j' y fusse ou non. Tu te logerais à l' auberge et tu verrais des logis en attendant. tu aurais soin de ne rien arrêter avant mon arrivée. -j' ai fini hier Napoléon-Le-Petit . J' ai commencé à l' écrire le 14 juin. Je pense qu' il paraîtra du 20 au 25. -j' ai parlé au correspondant de l' éditeur, on a écrit à Londres pour la proposition d' Auguste, dis-lui que je lui écrirai dès que j' aurai la réponse. -le volume-aura 44 o pages. C' est plus gros que je ne croyais. C' est le tableau complet de l' homme et de la situation avec un petit coup d' oeil sur le lendemain. -chère amie, depuis que nous sommes ici, j' ai fait plusieurs dépenses personnelles pour Charles et pour moi. Je lui ai acheté des chemises, des souliers, un pantalon, etc. -cela a fait un petit ensemble de notes dont voici le détail : 12 chemises : 120 fr, 6 gilets de flanelle : 55, 1 pantalon d' hiver : 25, 2 pantalons d' été : 30, 1 gilet (pour moi) : 15, 1 chapeau (pour moi) : 15, 2 paires de souliers (pour Charles) : 24, 2 paires de souliers (pour moi) : 26, total : 310. Pour payer ces 310 francs, j' avais tiré sur Guyot ; or ce bon de 310 francs lui a été présenté le lendemain même du jour où tu avais pris de p117 l' argent, de là non-paiement. J' écris tout de suite à Paris pour que le bon te soit présenté avant ton départ ; on le portera sans doute demain mercredi. Je te serai obligé de payer tout de suite. Ce sera à déduire sur les 2116 francs. Tu sais qu' on m' a fait dans les journaux d' ici et d' Allemagne sénateur, prince et grand aigle de la légion d' honneur avec deux millions de dotation ; moyennant quoi Napoléon-Le-Petit rentrerait en portefeuille. J' ai haussé les épaules. Puis on a parlé amnistie. Voici ce qu' a dit hier un journal catholique, l' émancipation : (...). Cela a surpris dans la bouche de ce journal qui est assez bonapartiste et m' avait attaqué la veille. Je ne comprends pas ce revirement. De leur côté les journaux démocrates ont parlé et voici ce qu' a publié aujourd' hui la nation : (...). Charles avance son roman. Il m' a lu les premiers chapitres qui sont on ne peut plus réussis. C' est très remarquable et comme fond et comme forme. Je ne doute pas du succès et je crois que tu seras contente. Hetzel lui a déjà payé 200 francs sur le prix ; le reste (3 oo francs) quand il aura fini. -un libraire veut imprimer ici mes discours complets , mais toujours de compte à demi. C' est un peu fantastique comme résultat. Je verrai ce que produira Nap-Le-Petit . Chère bien-aimée, je n' ai pas le temps de t' en dire davantage, la poste me pressant. Une prochaine fois, nous parlerons affaires. Embrasse mon p118 Adèle et mon Toto. -j' attends Toto le 25 au plus tard. Cela est absolument nécessaire. Pas d' hésitation possible. Charles lui explique pourquoi. Mon pauvre Toto serait tué en duel ou jeté à Cayenne avant 15 jours. Je le prie et au besoin je lui ordonne de venir. Dis-le-lui. Je vous embrasse tous avec toute ma tendresse. Tendres amitiés à Auguste et à Meurice. à Madame Victor Hugo. 25 juillet, dimanche matin. L' imprimeur sort d' ici, chère amie. Le livre paraîtra mercredi ou jeudi au plus tard. Il faut donc que tu partes sitôt cette lettre reçue. Rends-toi directement à Jersey, à Saint-Hélier, qui est la ville principale. Il doit y avoir là de bons hôtels. Tu t' y installeras ( après y avoir fait prix en arrivant , car il faut toujours dans les hôtels savoir d' avance ce qu' on dépense) et tu nous attendras. Charles n' a pas fini son livre, mais il est déterminé à partir avec moi. Je pense que nous serons à Jersey vendredi ou samedi au plus tard, notre intention étant de brûler Londres. Je compte bien que Victor t' arrivera avec nous, cependant nous n' avons pas encore de lettre qui nous annonce son arrivée, et nous l' attendions pour aujourd' hui. Je vais lui écrire et lui dire de venir sur-le-champ. J' espère qu' il ne résistera pas à une lettre de moi. J' ai gardé cela pour la fin. Jusqu' à présent, c' est Charles qui lui a écrit. Chère amie, la semaine ne s' achèvera pas, je l' espère, sans que nous nous revoyions et que nous soyons réunis. Ce sera une bonne et vraie joie, la première depuis ces sept mois d' exil. Ma chère petite Dédé, que j' aurai de bonheur à t' embrasser ! Les incidents se sont multipliés et se multiplient encore, et un violent orage bonapartiste gronde autour du livre. C' est tout simple. Je te conterai les détails là-bas. Vous avez dû passer huit beaux et bons jours à Villequier. Une partie de mon coeur est ensevelie là. Chère bien-aimée, tu as été voir notre Didine et son Charles, tu as prié pour toi et pour moi, n' est-ce pas ? Comme il faut tout prévoir et que des incidents peuvent nous retarder, si par hasard nous n' étions pas à Jersey à la fin de la semaine, ne t' inquiète pas. Je crois pourtant fermement que nous y serons. p119 Mes co-proscrits ne voulaient pas me laisser partir. Trois députations sont venues me trouver à ce sujet. Je leur ai fait comprendre que mon expulsion forcée (inévitable) serait de l' honneur pour moi, et de l' amoindrissement pour eux. Ils n' ont plus insisté, mais je vois avec plaisir qu' ils me regrettent et que tous (à peu près) m' aiment et se grouperaient volontiers autour de moi. Il sera bon peut-être pour la démocratie que je sois un jour drapeau. Je sais ce que je veux et je ne veux que le bien. Remercie avec effusion Madame Vacquerie et Madame Lefèvre qui, je pense, est peut-être à Villequier. Je suis heureux de sentir un si cordial accueil et de si tendres amitiés autour de toi. J' espère que je trouverai Auguste à Jersey, et ce que tu me dis de la visite qu' y feront Paul Meurice et sa charmante femme, m' enchante. Nous aurons là peut-être quelques douces journées, en dépit des tempêtes qu' on fait autour de mon nom. Erdan est ici. Je lui ai donné à dîner hier. Ponsard est venu me voir. Janin est venu et a pleuré en m' embrassant. Je crois du reste que je laisserai une bonne trace ici et un souvenir respecté. On va publier mes discours complets . Je n' ai plus de place que pour t' embrasser et ma Dédé avec tout ce que j' ai de plus profond dans le coeur. Charles fait comme moi. Le roman de Charles est charmant. Les 6000 francs sont-ils rentrés ? à Adèle. Bruxelles, 25 juillet. Ma Dédé, un petit mot pour toi, et un gros baiser. Je vais te revoir, tu sais ? Je vais passer la mer de mon côté, toi du tien, et nous nous retrouverons dans un lieu calme, libre et charmant. Là, nous attendrons la fin de la méchante pièce qui se joue en ce moment, et nous bénirons Dieu qui, nous ôtant la patrie, nous laisse la famille. Charles viendra avec moi, et Victor aussi, j' espère. Tu vois bien que l' heureux groupe d' autrefois se reformera. Nous aurons Paris de moins, mais la mer en plus. Au lieu de la tempête des idées, nous aurons la tempête du vent et de l' eau. Cela est grand aussi. Chère enfant bien-aimée, je t' embrasse et tout le coeur de ton père est à toi. p120 à François-Victor. Bruxelles, 25 juillet. Mon Victor, mon enfant chéri, il faut que, sitôt cette lettre reçue, tu partes et tu viennes à Bruxelles nous rejoindre. Tu as reçu, il y a quatre ou cinq jours une lettre de Charles qui t' en donnait en détail les raisons, raisons impérieuses, raisons sans réplique, puisées tout à la fois dans ta sécurité et dans ton honneur. D' après la lettre de Charles, nous t' attendions aujourd' hui au plus tard ; ne recevant pas l' avis de ton arrivée, l' anxiété me prend et je t' écris. Cher enfant, je sais la situation de coeur où tu es et je la comprends, tu n' en doutes pas, tu me connais assez pour savoir que je sympathise profondément avec ce genre de cagrin ; tu dois comprendre de ton côté que, pour que je t' appelle auprès de moi en ce moment, il faut que ce soit absolument nécessaire . Je ne te répète pas les raisons, Charles te les a dites et sans rien omettre. Et puis, j' ai peur que ma lettre soit ouverte à la police et lue, et il est inutile de redire ce que Charles t' a expliqué. Viens donc, viens tout de suite, je t' en prie, cher enfant, au besoin, je te le commande . Ce ne sera d' ailleurs qu' une séparation de peu de jours, tu le sais bien, tu peux rassurer le coeur qui souffre avec le tien. Je ne veux pas de ces souffrances-là pour toi, mon Victor, elles sont poignantes, je le sais ; ce que je te demande, c' est une semaine de courage. il est impossible que tu restes un jour de plus à Paris. comprends cela et viens sur-le-champ. Rien n' empêche qui t' aime de te rejoindre quelques jours après. Tu recevras cette lettre demain matin lundi 27. Charles et moi nous t' attendons mardi matin 28 sans faute et sans retard. Un retard de toi aurait les plus grands inconvénients pour nous-mêmes ici. Mon Victor, à mardi. Je t' embrasse tendrement. Nous partons nous-mêmes (forcés) mercredi pour Jersey où ta mère nous attendra. - on pourra te rejoindre à Jersey. à Madame Victor Hugo. Londres, lundi 2 août. Nous voici à Londres, chère amie. Je t' écris bien vite. Nous avons quitté Bruxelles, Charles et moi, avant-hier ; mes co-proscrits m' avaient donné la veille un dîner d' adieu. Le lendemain, plusieurs, entre autres Madier De p121 Montjau et Deschanel, m' ont conduit à Anvers ; là m' attendaient nos réfugiés d' Anvers ; ils m' ont reçu et on a improvisé un banquet que j' ai présidé ; hier matin, les belges démocrates d' Anvers m' ont offert un grand déjeuner où ils ont invité tous les proscrits. Au moment où nous nous mettions à table sont arrivés de tous les points de la Belgique une foule de représentants et de proscrits pour me dire adieu. Parmi eux Charras, Parfait, Versigny, Brives, Valentin, étienne Arago, etc. -déjà s' étaient rendus à Anvers pour le même objet Agricol Perdiguier, Gaston Dussoubs, Buvignier, Labrousse, Besse, etc., et une foule d' écrivains et de journalistes proscrits, Leroy, Courmeaux, Arsène Meunier. Bocage est arrivé exprès de Paris. Tout ce voyage a été une longue ovation. Madier De Montjau, au départ, m' a adressé un vraiment très beau discours, qui venait du coeur. J' ai assez bien parlé en réponse. Discours des écrivains, p122 discours des représentants, discours des belges ; parmi eux Cappellemans, que tu as vu chez Paul et qui m' a dit des paroles touchantes. Au moment où je suis monté sur le ravensbourne , à trois heures, pour venir à Londres, une foule immense encombrait le quai, les femmes agitaient des mouchoirs, les hommes criaient vive Victor Hugo . J' avais, et Charles aussi, les larmes aux yeux. J' ai répondu vive la république ! ce qui a fait redoubler les acclamations. Une pluie battante venue en ce moment-là n' a pas dispersé la foule. Tous sont restés sur le quai tant que le paquebot a été en vue. On distinguait au milieu d' eux le gilet blanc d' Alexandre Dumas. Alexandre Dumas a été bon et charmant jusqu' à la dernière minute. Il a voulu m' embrasser le dernier. Je ne saurais te dire combien toute cette effusion m' a ému. J' ai vu avec plaisir que je n' avais pas semé en mauvaise terre. Madier De Montjau et Charras m' ont prié, au nom de tous nos co-proscrits de Belgique, de voir ici Mazzini, Ledru-Rollin, Kossuth, pour régler avec eux les intérêts de la démocratie européenne. Ils m' ont dit : parlez comme notre chef. Ceci me retiendra à Londres jusqu' à mercredi. Attends-nous donc à Jersey jeudi ou vendredi. J' espère que tu es là passablement et qu' avant peu tu y seras tout à fait bien. Londres est lugubre et hideux. C' est une immense ville noire. En y entrant on n' a qu' une envie, c' est d' en sortir. Charles se fait homme dans tout ceci, il va très virilement en avant. Si Auguste est avec vous à Jersey, ce sera une grande joie pour moi de l' embrasser. J' ai écrit à Victor d' y être le 5 et j' y compte. Nous serons alors tout l' ancien groupe heureux. Mon livre ne paraît que jeudi. Il y a eu des retards de prudence que je t' expliquerai. Je fais verser dans la caisse de secours des proscrits les premiers cinq cents francs qu' il me rapportera. Je t' embrasse, chère femme bien-aimée. J' embrasse ma Dédé, que je n' ai pas vue depuis huit mois. Hélas ! Oui, il y aura huit mois demain. Quel bonheur ! Se revoir ! . à Tarride. Jersey, 8 août. Je pense, mon cher Monsieur Tarride, que Napoléon-Le-Petit doit avoir paru en ce moment, et j' espère, sans encombre. J' attends sur ce dernier point de vos nouvelles avec impatience. J' ai vu M Jeffs en passant à p123 Londres. Il consent à donner son nom pour la couverture, mais ne veut pas écrire la lettre ; il n' y a pas eu moyen de lui faire comprendre que cela était sans inconvénient aucun pour lui. Vous avez dû recevoir une lettre de moi, de Londres, à ce sujet. Vous pouvez du reste, user de son nom. J' ai trouvé à Jersey d' immenses sympathies ; toute l' île m' a reçu sur le quai au débarquement, et j' ai été profondément touché des manifestations des proscrits et des habitants. Les proscrits m' assurent qu' on vendrait dans l' île seulement 1000 ou 1500 Napoléon-Le-Petit . Vous pouvez dans tous les cas tâter le terrain, en en envoyant deux cents ou deux cent cinquante, qui seraient, je crois, enlevés tout de suite. Le passage en France, par les bateaux pêcheurs, serait, dit-on, très facile. Ils vont et viennent constamment, et on ne les visite pas. à Madier De Montjau. Jersey, dimanche 8 août. Cher collègue, je suis arrivé ici jeudi, mais impossible d' écrire avant aujourd' hui, le paquebot pour Londres ne partant que demain. J' ai passé trois jours à Londres, j' y ai vu Louis Blanc, Schoelcher et Mazzini ; Ledru-Rollin était à la campagne. J' ai représenté à Mazzini les inconvénients d' une prise d' armes actuelle en Italie ou en Hongrie et sans la France ; je lui ai dit que nous étions unanimes sur ce point en Belgique ; qu' une tentative avec la France était encore impossible à l' heure qu' il est, qu' une tentative sans la France avorterait certainement, donnerait au despotisme européen le prétexte qu' il cherche, et amènerait certainement un redoublement de compression ; confiscation de la liberté ou de ce qui en reste en Belgique, en Suisse, en Piémont et en Espagne, suppression de tous nos moyens de propagande en France par ces quatre frontières encore à moitié libres, contre-coup même en Angleterre, etc. Enfin la situation empirée à tous les points de vue. Il m' a paru comprendre, il m' a affirmé qu' il pensait là-dessus comme nous tous, mais qu' il était débordé , que la Lombardie en particulier voulait absolument se lever, que depuis deux mois il n' était occupé qu' à retenir et à arrêter, mais qu' on le menaçait de se passer de lui, qu' il avait donc la main forcée, que pourtant, sur nos observations, il ferait son possible pour ajourner encore. J' ai terminé l' entretien qui a duré deux heures, en lui disant que pour nous et hors de tout esprit de nationalité étroite, l' avenir était plus que p124 jamais lié à la France, que la chute de Bonaparte était le noeud et que la révolution d' Europe serait le dénouement, que brusquer un tel avenir, et si certain, et par conséquent le retarder, c' était une responsabilité énorme et qu' en cas d' un mouvement prématuré et avortant, cette responsabilité pèserait sur lui et sur Kossuth. Nous nous sommes séparés en nous promettant de nous écrire. -communiquez ces détails à tous nos amis et usez tous de moi pour ce que vous voudrez. Ma bienvenue ici a ressemblé à mes adieux d' Anvers moins votre magnifique et splendide discours. Tous nos amis d' ici m' attendaient au débarquement, mêlés aux habitants de la ville de Saint-Hélier qui sont ardemment sympathiques aux proscrits républicains. L' accueil a été plein d' effusion et de cordialité. Napoléon-Le-Petit doit avoir paru à cette heure. Voici les deux pages promises. Offrez mes respects à Madame Madier De Montjau. Je vous serre tendrement la main. Victor H. Je pense qu' il sera facile d' unir les proscrits de Jersey en un groupe d' accord avec le groupe belge. Si vous veniez ici, tout irait admirablement. Serrez la main pour moi à tous nos amis. à Hetzel. Jersey, 15 août. êtes-vous de retour à Bruxelles, mon cher confrère et coopérateur ? Vous alliez vers le Rhin quand nous allions vers Jersey. Nous sommes arrivés, êtes-vous revenu ? Je vous écris un peu au hasard, pensant que cette lettre vous parviendra toujours. J' ai écrit quatre fois à M Tarride. Il ne m' a pas encore répondu. Je le suppose très occupé. Vous seriez bien aimable de le voir, et de me renseigner sur les points que voici : -où en est l' impression de Nap-Le-Petit ? Où en est la vente ? -où en est l' impression des oeuvres oratoires ? Quant à cette dernière publication, il faudrait faire après l' assemblée législative une division intitulée congrès de la paix , et y mettre les deux discours que vous avez dans la brochure verte. Mandez-moi par quelle voie je pourrai vous faire parvenir les notes . -où en est notre publication de France ? Je puis avoir un volume de vers, les contemplations , prêt dans deux mois. Cette fois, y aurait-il moyen de faire une affaire à Bruxelles ? Qu' en pensez-vous ? Croyez-vous que la librairie Méline me ferait une offre acceptable ? p125 Vous seriez bien aimable de tâter un peu le terrain et de me répondre un mot à ce sujet, car selon votre réponse, j' achèverais le volume ou j' écrirais le roman pour me débarrasser de Gosselin. J' ai déjà envoyé à M Tarride quelques corrections pour la réimpression de Nap-Le-Petit . -p 197 (de l' édit in-18), il faudrait ajouter : ce Delangle entre ce Baroche, ce Troplong , lignes 21 et 22. Je n' ai pas encore reçu mes 15 exemplaires. Y a-t-il un transit pour les livres pour l' Angleterre ? En ce cas, il faudrait les envoyer par là. S' il n' y a pas de transit, il faudrait prendre la voie de Rotterdam pour Guernesey. M Philippe Folle, libraire de Jersey qui demande 250 Nap Le Petit , indique l voie et le procédé dans sa lettre à M Tarride. Aurez-vous la bonté de vous en occuper ? Ici on attend le livre avec impatience. S' il y en avait eu mille à l' apparition de l' ouvrage, ils eussent été vendus dans l' île seulement. Il faudrait profiter de ce bon moment. Vous voyez que je n' hésite pas à vous occuper et même à vous ennuyer de mes affaires. C' est qu' elles sont un peu les vôtres, et puis prenez-vous-en à votre bonne et parfaite amitié qui encourage l' indiscrétion. Cette île est charmante, la mer et les rochers sont magnifiques, j' admire tout cela, mais par moment, je songe à vous tous, et je me prends à regretter le ruisseau de la rue de la Fourche. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. à Jersey, simplement. Toutes les lettres m' arrivent. Demain nous nous installons 3, Marine-Terrace ; Charles et moi nous nous remettrons à travailler. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. à Monsieur Luthereau. Jersey, 15 août. Je sais, monsieur et cher ami, toutes les peines que vous avez prises et tous les remercîments que je vous dois. J' espère que vous me ferez savoir p126 en détail tous les faits qui peuvent m' intéresser. Nous parlons sans cesse de vous ici et de votre si excellente et si charmante femme pour l' exemplaire de laquelle je vous envoie une première page qu' elle joindra au volume en souvenir de moi. Nous sommes ici dans un ravissant pays ; tout y est beau ou charmant. On passe d' un bois à un groupe de rochers, d' un jardin à un écueil, d' une prairie à la mer. Les habitants aiment les proscrits. De la côte on voit la France. Tout cela n' empêche pas de regretter le numéro 11 du passage du prince. Charles a oublié ses fleurets à Anvers à l' hôtel Rubens ; il serait possible qu' on les rapportât chez vous. Seriez-vous assez bon pour les joindre au masque et les conserver jusqu' à ce qu' un proscrit, venant nous rejoindre, veuille bien s' en charger. Toutes nos santés ici vont bien et j' espère qu' il en est de même chez vous. Mme Wilmen vous a peut-être rejoints. Offrez-lui, je vous prie, tous mes affectueux souvenirs. J' écrirai prochainement à mon bon et cher collègue Yvan. Il devrait bien venir nous prendre à Jersey. Nous y passerions une année, et nous irions de là ensemble à Madère ou à Ténériffe. Après quoi, le sieur Bonaparte tomberait, et nous rentrerions tous en France en chantant un choeur final. Faites-lui part de ce plan. Je m' installe demain lundi avec ma famille dans une jolie petite maison que j' ai louée au bord de la mer. Mon adresse sera désormais : St Lukes, 3, Marine Terrace . Du reste, il n' y a pas besoin d' adresse. Toutes les lettres simplement adressées à Jersey me parviennent. Mettez-moi aux pieds de Madame Luthereau, et croyez-moi bien à vous du fond du coeur. Victor Hugo. à André Van Hasselt. Jersey, 18 août. Je suis en pleine poésie, cher poëte, au milieu des rochers, des prairies, des roses, des nuées et de la mer, et tout naturellement je pense à vous. Si vous étiez ici, quels beaux vers vous feriez ! Les vers sortent en quelque i 127 sorte d' eux-mêmes de toute cette splendide nature. Quand l' horizon n' est pas magnifique, il est charmant. Je m' installe demain dans une petite niche au bord de la mer que les journaux de l' île qualifient ainsi : une superbe maison sur la grève d' Azette . C' est une cabane, mais dont l' océan baigne le pied. Nous parlons de vous en famille ; ma femme et ma fille lisent vos beaux volumes que je leur ai apportés. Charles et moi, nous leur racontons nos courses à Louvain, à Hal, en votre compagnie ; nous vous regrettons, nous vous désirons. Il y a, à cinq ou six lieues en mer, un rocher énorme, une île qu' on appelle Serk . C' est une espèce de château de fées, plein de merveilles. Un bonhomme appelé Ludder ou Lupper vient d' en acheter la seigneurie moyennant 6000 livres sterling. Voilà une de ces occasions où les poëtes envient les millionnaires. Je voudrais avoir une île comme cela et la donner à Madame Van Hasselt. Elle serait bien forcée d' y venir. Nous aurions, poëte, vos douces causeries. Ce serait encore moi qui serais le plus riche. Charles vous embrasse. Je vous serre la main, et je mets tous mes plus tendres hommages aux pieds de votre gracieuse et charmante femme. Victor Hugo. Embrassez pour moi votre cher enfant. Ci-joint une première page pour votre exemplaire de Napoléon-Le-Petit . au représentant Charras proscrit. à Bruxelles. Belgique. Via London. Jersey, 29 août. êtes-vous à Bruxelles, cher collègue ? On me dit que non. On me dit que vous êtes en Hollande. Je vous écris au hasard. Cette lettre est un bonjour qui ira au devant de vous partout où vous serez. S' il y avait de beaux exils, Jersey serait un exil charmant. C' est le sauvage et le riant mariés au beau milieu de la mer dans un lit de verdure de huit lieues carrées. Je m' y suis logé dans une cahute blanche au bord de la mer. De ma fenêtre je vois la France. Le soleil se lève de ce côté-là. Bon signe. On me dit que mon petit livre s' infiltre en France et y tombe goutte p128 à goutte sur le Bonaparte. Il finira peut-être par faire le trou. La page sur Haynau circule dans le faubourg st-Antoine, et le fait bouillonner un peu. Il serait bon que cela commençât par un soufflet à Haynau pourvu que cela finît par un coup de pied au cul à Bonaparte. Depuis que je suis ici, on me fait l' honneur de tripler les douaniers, les gendarmes et les mouchards à St-Malo. Cet imbécile hérisse les bayonnettes contre le débarquement d' un livre. Vous avez dû recevoir votre exemplaire ? Je vous envoie une première page que vous y ferez coudre en souvenir de moi. J' ai eu bien de la peine à ne pas écrire sur cette page : au général en chef de la république future . Ce sera votre rôle. Vous êtes peut-être le seul homme en effet qui puissiez revenir vainqueur et rassurant. Ayons foi, cher ami. J' ai l' idée que nous siégerons vous et moi, coude à coude, au parlement des états-Unis d' Europe. Nous nous retrouverons l' un à côté de l' autre, et nous n' aurons plus les Thiers, les Montalembert et les Dupin en face de nous. Je vous serre la main. -à bientôt. Victor Hugo. à Madier De Montjau. Jersey, 29 août. Je vous écris du bord de cette admirable mer, qui est en ce moment d' un calme plat, qui demain sera en colère et brisera tout, -et qui ressemble au peuple. Je regarde ce miroir qui est comme de l' huile, et je me dis : qu' un vent souffle, et cette eau plate deviendra tempête, écume et furie. -cher ami, tâchons de faire souffler le vent. Tâchez donc de venir à Jersey, avec votre noble et charmante femme. Vous y serez bien, je vous jure : ma femme embrassera la vôtre, j' ai une terrasse au bord de la mer où vous viendrez le soir, nous causerons, et nous regarderons la France à l' horizon et la république dans l' avenir. Nous laisserons nos âmes s' envoler vers ces deux patries. Tout va bien. Force gendarmes et mouchards à Saint-Malo, les voyageurs fouillés jusqu' aux bottes, les pêcheurs de Granville bouleversés de la façon dont on visite leurs paniers, le sous-préfet faisant la grosse voix, p129 menaces de prison à quiconque passera Napoléon-Le-Petit ; une terreur énorme de ce petit livre. Pourtant, il n' est pas encore à Jersey. La semaine passée, 300 voyageurs (français) sont venus de Granville en train de plaisir. Notre co-proscrit Mézaire a dit à l' un d' eux : que venez-vous faire ici ? -nous venions acheter Napoléon-Le-Petit . -cette soif est bon signe. La désunion continue à Londres, mais l' union s' est faite ici. -les proscrits, divisés sans trop savoir pourquoi (comme toujours), ne demandaient qu' à s' entendre et à s' unir. Vraiment tâchez de venir. Vous savez qu' on est libre ici . -je remets cette bonne cause dans les belles mains de Mme Madier De Montjau. Offrez-lui tous mes respects. Charles et moi, nous vous embrassons comme le 1 er août, et nous vous répétons : à bientôt. Victor H. Quand vous verrez nos si chers amis M et Mme Bourson, M et Mme Péan, parlez-leur de nous. J' écrirai bientôt à Mme Bourson. à Alphonse Karr. 2 septembre. Je suis donc encore à Bruxelles, mon cher Alphonse Karr, vos dix lignes m' ont fait l' effet d' une bonne poignée de main. Je vous en remercie. Tâchez donc d' imaginer que Jersey est sur la route de Bruxelles à Ste Adresse. Nous referons ici de ces mauvais dîners si excellents de nos dimanches d' autrefois. Vous en souvenez-vous ? Je suis charmé que ce petit livre vous ait plu. En m' ôtant la montagne que j' avais sur la poitrine (...). C' est ma joie dans l' exil. Je me promène au bord de la mer. Je regarde les goëlands. Je lis quelques chers livres, dont vous êtes. Je suis profondément calme. à propos, on me dit que l' académie parle de me rayer. J' ai peur qu' elle ne me fasse pas cet honneur. Elle me traiterait après, comme elle a traité Molière avant. En sortant, je trouverais donc ce vieux Poquelin à la porte. Je me consolerais de ne plus être avec Nisard. Je suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. p130 à Madame De Girardin. Jersey, 5 septembre. Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée de me l' avoir envoyée ce jour là ! Il y a dans cette idée tout le coeur d' une femme de génie. Je vous remercie. Je baise vos mains qui ont écrit ces belles et tendres pages. Je baise vos pieds qui vous amèneront peut-être à Jersey. -mais quel reproche dans la dernière ligne ! Comment avez-vous pu supposer que je ne vous avais pas écrit ! Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de votre deuil, un français, M Lindet, vint me voir, il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu' il se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. Croyez tout de moi, excepté que je vous oublie. Ce serait un crime de tromper l' attente d' un coeur comme le vôtre. lady Tartuffe par Mme Molière. Ceci est déjà du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais venez donc à Jersey me lire cette oeuvre où vous mettrez tant de choses qui ne sont qu' à vous. Le voyage est ce qu' il y a de plus simple au monde : deux cents francs pour l' aller et le retour en tout , trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures par Granville. Vous à Jersey ! J' en rêve déjà. Que votre mari vous y rejoigne et il me semble qu' il ne restera plus rien en France. Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. Mais venez, et comme nous nous dédommagerons ! Que de choses ! Quelles avalanches de conversations ! Arrivez-nous bien vite. Nous vous logerons fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais vous n' aurez qu' à sortir pour que l' océan baise vos pieds, et je lui ferai concurrence. L' île est charmante et superbe ; on voit à l' horizon la France comme un nuage et l' avenir comme un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l' étoile qui sort du nuage. Venez ! Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement et tous nous nous mettons à vos pieds. Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais serrer ici. La presse nous vient. Elle nous apportera votre roman. Nous vous remercierons en admirant. Victor H. p131 à Madier De Montjau. Marine-Terrace, 30 octobre samedi. Quelques jours avant votre lettre, mon cher collègue, j' avais reçu de plusieurs démocrates de Paris, -et des plus intrépides, une lettre me demandant avis et contenant à peu près les mêmes observations que la vôtre. J' avais convoqué les proscrits de Jersey, et après examen et débat approfondi, mon opinion et l' opinion unanime avaient été de persister dans l' abstention. J' avais été invité à rédiger une déclaration dans ce sens. Votre lettre reçue, en présence des motifs si graves et si bien déduits par vous, nouvelle convocation, cette fois plus nombreuse et réunissant tous les proscrits républicains de toutes nuances. La réunion a eu lieu hier soir. On a persisté dans l' avis de s' abstenir ; la résolution a été prise à l' unanimité moins trois voix . Une déclaration que je rédigerai sera faite dans ce sens. Je m' empresse de vous faire part du résultat. On a considéré que les scrutins de M Bonaparte étaient un leurre, que son chiffre, puissamment supérieur au chiffre du 20 xbre, était certainement arrêté dès à présent, que si le chiffre de Paris ou de Lyon lui était contraire, il l' altérerait et publierait un chiffre quelconque à sa fantaisie, que par conséquent il n' y aurait pas de manifestation sérieusement possible par le vote, qu' il serait beaucoup plus difficile à Bonaparte de masquer une abstention se manifestant sur une grande échelle que de falsifier un scrutin, que la politique donc était d' accord avec les principes, qu' à coup sûr Bonaparte ne serait pas assez naïf pour tolérer et rendre public un échec à son empire, qu' il fallait donc s' abstenir plus que jamais, et insister sur la mise hors la loi de Bonaparte, et sur la nécessité de se préparer à l' insurrection, droit et devoir unique de la situation. Demain on votera sur les termes de la déclaration. Je pense que je pourrai avant de fermer cette lettre, vous écrire le résultat. Dimanche 31, 2 heures. Je reprends ma lettre. Je sors de la réunion. Persistance plus vive et plus unanime que jamais dans l' abstention. La déclaration lue par moi a été votée par acclamation : on a souscrit immédiatement pour l' imprimer et la p132 répandre. Je pense que je pourrai vous l' envoyer par le prochain courrier. Les proscrits hongrois, polonais, italiens, etc. étaient présents. Quant aux proscrits français, trente-huit départements étaient représentés. On pense unanimement que les deux groupes de Londres résoudront la question dans le même sens. Boichot venu de Londres, et présent, est de cet avis. -je vous écris tout cela bien vite. Si vous vous ralliez, cher et éloquent collègue, à cette opinion, aujourd' hui absolument unanime ici, il serait utile de vous mettre tous à l' oeuvre de votre côté immédiatement et d' organiser une immense abstention. Le 4 approche. Parlez-en à tous nos amis. Le facteur va passer. Je ferme cette lettre. J' ai dit à ma femme combien c' est une noble et charmante femme que Mme Madier De Montjau. Mme Victor Hugo désire ardemment la connaître. Quand donc nous viendrez-vous ? Je vous envoie mes plus cordiales effusions. V. H. Amitiés à tous nos amis. Charles vous serre la main. à Hetzel. 18 novembre. Je fais en ce moment un volume de vers qui sera le pendant naturel et nécessaire de Napoléon-Le-Petit . Ce volume sera intitulé : les vengeresses . Il contiendra de tout, des choses qu' on pourra dire, et des choses qu' on pourra chanter. C' est un nouveau caustique que je crois nécessaire d' appliquer sur Louis Bonaparte. Il est cuit d' un côté, le moment me paraît venu de retourner l' empereur sur le gril. Je crois à un succès au moins égal à celui de Nap-Le-Petit . à présent, que me conseillez-vous ? Impossible de publier cela en Belgique, la loi Faider-Brouckère étant donnée ; on imprime ici à très bon marché. Qu' en diriez-vous ? Croyez-vous que Tarride pourrait recevoir à Bruxelles les ballots d' exemplaires fabriqués ici et les vendre secrètement ou ostensiblement selon la situation faite par la loi ? Dans ce cas-là, jugeriez-vous à propos de refaire entre vous, lui et moi pour les vengeresses le même traité que pour Nap-Le-Petit ? Si c' était là votre avis, il serait nécessaire d' en cauer. Est-ce que vous ne pourriez pas venir me voir une semaine à Jersey ? Je vous offrirais un coin dans ma cabane au bord de la mer. D' ici rien de plus facile, je vous l' ai déjà écrit, que p133 d' inonder la France du livre. Le volume des vengeresses (environ 1600 vers) sera fini dans trois semaines ou un mois. Plus mince que Nap-Le-Petit , coûtant moins de fabrication, on le vendrait meilleur marché, et on le clicherait. Répondez-moi sur tout ceci. à Hetzel. 5 xbre. Je m' empresse de vous accuser réception. J' ai tout reçu, votre lettre, le mandat de Paris envoyé par M De Pouhon et l' effet Olivier. Je remettrai demain cet effet au banquier pour qu' il le fasse encaisser. Mais j' ai grand peur que cet Olivier, filou, dit-on, et ami du consul de France, ne paie pas. -en ce cas-là, je serai bien forcé de réclamer de Tarride le remboursement. Je continue de croire qu' il serait utile que Tarride fût dans la nouvelle affaire. Donnez-moi votre avis sur ce point. Hélas ! Il faut donc renoncer à vous avoir ici, pour l' instant du moins. Nous aurions passé de bonnes heures ensemble. Mais vos raisons sont sans réplique. Je me rallie aussi à l' imression en Belgique. Le procès nous sonnerait une fanfare. Et la vente courrait sous le manteau. -je vous enverrai une lettre pour M Arnaud Volsi de Genève que vous lui ferez passer, lui demandant combien il faudra envoyer d' exemp en Suisse pour éviter la contrefaçon. Nous ferons de même dans les autres pays. Par exemple, le livre publié, la chose faite, vous viendrez me voir. Ce sera l' été. Vous verrez comme Jersey est charmant quand il a chaud. Ayez soin de mettre sur les adresses de vos lettres via London . Pressez la réimpression des 10000 (d' après mon exemplaire corrigé ? ? ? ) et dites-moi quand vous voudrez que je vous envoie l' avant-propos des oeuvres oratoires . Au dernier moment, cela suffira. Je songe à votre objection sur les vengeresses . Moi je trouve le titre sourd, et puis le masculin est plus populaire que le féminin. Il me semble que j' aime mieux le titre : le chant du vengeur par etc. p134 Qu' en dites-vous ? -à bientôt une plus longue lettre. Ceci n' est que pour vous serrer la main. -pourquoi Cappellemans ne m' écrit-il plus ? . à Hetzel. 21 décembre. Par quel moyen vous ferai-je tenir le manuscrit ? Il faut une voie sûre. Creusez votre excellente et spirituelle tête et trouvez-moi un procédé d' expédition du manuscrit à l' abri de tout danger d' infidélité. Je vous avais dit 1600 vers, il y en aura près de trois mille. La veine a jailli ; il n' y a pas de mal à cela. Cela fera un volume gros comme la moitié de Nap-Le-Petit (environ 250 pages) ; il faudra, ce me semble, un caractère plus fin que Nap-Le-Petit qui, je crois, serait trop large pour les alexandrins. Avez-vous ce caractère ? Il le faudrait fin, étroit et très lisible. Faites donc faire un spécimen (25 vers à la page) que vous m' enverrez dans une lettre. -je suis de votre avis sur le mot vengeur et je préfère aussi les vengeresses . Cependant ne vous attendez pas à ce que ce livre soit aussi impersonnel que Nap-Le-Petit ; il n' y a pas de poésie lyrique sans le moi. -j' ai lu ici quelques pièces à plusieurs de mes amis, et j' ai été content de l' effet. Je reviens à vengeresses . rimes est parfaitement inutile et ôterait du sérieux. On s' attendra à Judith, à Ch Corday, etc. Eh bien, qu' importe ? Avec les orientales ne pouvait-on pas s' attendre aussi à des femmes comme celles de Byron, à des Haydée, à des Rebecca, etc. Cela n' a rien fait. -on saura bien vite qu' il n' est pas question d' Holopherne ni de Marat, mais de Louis Bonaparte. -somme toute je reviens à mon titre et je m' y cramponne. Ne voulait-on pas me faire changer aussi Napoléon-Le-Petit ? Souvenez-vous de ma résistance à tous, vous excepté. J' avais raison. Impossible que les épreuves soient corrigées par d' autres que par moi. p135 Vous tâcherez de me les envoyer assez pures pour que je n' aie qu' une épreuve à recevoir sur laquelle je donnerai le bon à tirer. à Paul Meurice. 27 décembre. Cher Meurice, je pense qu' au moment où vous recevrez cette lettre, ma femme vous aura quitté et sera peut-être arrivée ici, avec mon fils, j' espère. Jusqu' à ce moment, je ne sais rien de ce qui se passe à Paris et j' attends avec anxiété. Je ne veux pourtant pas, quels que soient mes soucis, que la fin de l' année se passe sans que je vous aie serré la main et que j' aie déposé mon humble carte aux pieds de Madame Meurice. Offrez-lui de ma part ce barbouillage, et si elle trouve ce ciel laid, dites-lui que c' est comme cela qu' il est dans l' exil. Et puis laissez-moi vous remercier de tout ce que vous faites pour moi et pour nous à Paris ; je suis honteux par moments de toutes les peines, et de tout genre, que nous vous donnons là-bas ; je n' ai à vous donner en échange que le triste merci du proscrit. Je me rappelle, c' est une de mes joies dans toute cette ombre, les trop courtes journées que vous nous avez données cet été, nos promenades, nos repas en famille, nos rires, nos effusions, toute cette poésie et toute cette gaîté que nous mêlions. Je pardonne d' avance à l' an prochain de l' hégire impériale s' il doit nous donner encore quelques-unes de ces bonnes semaines-là. Faites de beaux livres, cher poëte, faites de beaux drames, et pensez un peu à moi. Vous savez que vous avez toujours une partie de mon âme avec vous. Charles vous embrasse et ma fille embrasse Madame Meurice. 1853 T 2 à Madame De Girardin. Marine-Terrace, 9 janvier. Ma femme m' est revenue parlant de vous avec tout son coeur que vous connaissez. Vous allez avoir un immense succès, et j' en suis joyeux dans p136 mon trou noir. lady Tartuffe ira aux nues. Vous voyez que je suis plus à Paris que je n' en ai l' air. Ma femme me conte que mon manifeste vous a un peu effarouchée. Il ne dit rien pourtant que ce qui est à chaque page de Nap-Le-Petit . L' insurrection contre cet homme, droit et devoir. Et puis, je veux sauver sa tête, et par conséquent toutes les autres têtes. Je ne vois pas bien clairement ma férocité. Expliquez-la-moi. J' introduis de nouveau près de vous une personne digne de vous approcher, car c' est un noble esprit et un noble talent, Mlle Jul. Dillon. Vous l' avez vue chez moi, et, je crois, chez vous. Vous l' avez entendue. Elle donne au piano, cette bête de bois, une âme magnifique. Elle vous aime et vous admire, recevez-la, je vous prie, comme vous me recevriez moi-même. Elle n' ose pas vous approcher sans un mot de moi. Vous ne feriez pas peur à un homme, mais vous faites peur à une femme, et c' est tout simple. Il y a dans les êtres comme vous quelque chose des dieux. Les auréoles sont pleines d' éclairs. Hélas ! Je ne serai pas à lady Tartuffe ! L' exil est lourd, vous le voyez. Je serais féroce que j' en aurais le droit, convenez-en. Je vous baise tendrement les mains. Ma femme et ma fille vous embrassent. Victor Hugo. à Hetzel. Marine-Terrace, 23 janvier. Que devenez-vous ? Voilà des siècles que je n' ai de vos nouvelles. Je commence à me plaindre aux échos. Je me sens devenir un peu Schoelcher. Vous n' avez pas répondu à mes questions. Relisez, je vous prie, ma dernière lettre que vous avez reçue il y a, aujourd' hui 23 janvier, une dizaine de jours. Avez-vous compté avec M Tarride le 15 ? Croyez-vous qu' il paiera assez rondement les 2500 fr qu' il doit au 31 janvier, et qu' on peut se dispenser de faire présenter à échéance l' effet par M De Pouhon ? (dans ce dernier cas, ne serait-il pas nécessaire, pour que M De Pouhon pût le présenter efficacement, que j' endossasse l' effet ? Alors, il faudrait me l' envoyer. Se presser, aller et retour. Aurait-on le temps avant le 31 ? ) p137 mais j' espère que Tarride paiera tout rondement, comme il le doit. Avez-vous prévenu Mm Marescq que je ferai présenter chez eux une quittance de 618 francs fin janvier ? Pourrai-je, dans les premiers jours de février, leur en faire présenter une de 300 francs ? Réponse. D' après l' avis unanime, je m' arrête à ce titre : châtiments, par, etc. Ce titre est menaçant et simple, c' est-à-dire beau. Je fais force de voiles pour finir vite. Il faut se presser, car le Bonaparte me fait l' effet de se faisander. Il n' en a pas pour longtemps. L' empire l' a avancé, le mariage Montijo l' achève. Si le pape le sacrait, tout irait bien. Donc il faut nous hâter. Je voudrais pouvoir vous envoyer le manuscrit en bloc. Indiquez-moi le moyen. -envoyez-moi le spécimen du livre. Tout ceci veut dire que je vous aime de tout mon coeur. Dites à vos amis que le jour où j' aurai fini les châtiments , j' enverrai pour eux toute une volée de lettres et de billets doux en Belgique. V. Quand M De Pouhon touchera pour moi les 2500 fr, dites-lui de ne pas me les envoyer. Je lui en indiquerai l' emploi. à Hetzel. Marine-Terrace, 6 février. Dimanche nos lettres se sont croisées. Vous avez mes pleins pouvoirs. J' attends le traité, et je vous enverrai le manuscrit. Un mot pourtant, cher compagnon de combat. Vous me dites à propos de la mer, mais votre mer est transparente : qui est fort n' a pas besoin d' être violent. Or, je vous déclare que je suis violent. Votre maxime est une ancienne protestation des fouaillés contre les fouailleurs. Jugez-la vous-même. ce qui est fort, etc. Or, Dante est violent, Tacite est violent, Juvénal est violent, Jérémie appelle Achab fumier , David appelle Babylone prostituée . Isaïe dit à Jérusalem : tu as ouvert tes cuisses au membre des ânes . Jérémie et David et Isaïe sont violents. Ce qui n' empêche pas tous ces p138 punisseurs d' être forts. Laissons donc là les vieilles maximes, et prenons-en notre parti. Oui, le droit, le bon sens, l' honneur et la vérité ont raison d' être indignés, et ce qu' on appelle leur violence n' est que leur justice. Jésus était violent, il prenait une verge et chassait les vendeurs, et il frappait de toutes ses forces, dit Saint-Chrysostôme. Vous qui êtes l' esprit et le courage même, abandonnez aux faibles ces sentences contre les forts. Quant à moi, je n' en tiens nul compte, et je vais mon chemin, et comme Jésus, je frappe de toutes mes forces . Napoléon-Le-Petit est violent. Ce livre-ci sera violent. Ma poésie est honnête, mais pas modérée. J' ajoute que ce n' est pas avec de petits coups qu' on agit sur les masses. J' effaroucherai le bourgeois peut-être, qu' est-ce que cela me fait si je réveille le peuple ? Enfin n' oubliez pas ceci : je veux avoir un jour le droit d' arrêter les représailles, de me mettre en travers des vengeances, d' empêcher s' il se peut le sang de couler, et de sauver toutes les têtes, même celle de Louis Bonaparte. Or ce serait un pauvre titre que des rimes modérées. Dès à présent, comme homme politique, je veux semer dans les coeurs, au milieu de mes paroles indignées, l' idée d' un châtiment autre que le carnage. Ayez mon but présent à l' esprit : clémence implacable . Je vous envoie, du reste, car je veux que vous sachiez bien quel ouvrage vous allez publier, je vous envoie une pièce qui vous donne la couleur du volume entier. C' est à propos de ma déclaration de Jersey publiée au moniteur , c' est une réponse aux sottises qu' on a dites et aux chenapans qui nous ont appelés le parti du crime . Lisez et voyez. Vous comprendrez après avoir lu cela à quel point il faudra que l' impression se fasse mystérieusement. -du reste, je vous dirai que cette pièce répond ici aux sentiments de tous et des meilleurs, comme Schoelcher, par exemple, qui applaudit des deux mains. Je crois que nous n' avons pas d' autre position à prendre que celle-là, énergie indomptable dans l' exil, afin d' avoir puissance modératrice dans le triomphe. Nous serons modérés quand nous serons vainqueurs. Ce volume d' ailleurs reproduit complètement l' esprit de Napoléon-Le-Petit où l' appel aux armes et l' horreur des représailles sanglantes sont à chaque page. -figurez-vous que vous allez publier quelque chose comme Napoléon-Le-Petit en vers. Gardez ces vers pour vous. Il me semble inutile de les déflorer par des communications anticipées. Montrez-les pourtant, si vous le jugez à propos, à nos co-contractants. S' ils persistent, vous m' enverrez le traité, et je vous expédierai le manuscrit. Mais en plus de trois fois, et avec des intervalles dans l' envoi. Il faudrait imprimer et publier d' ici à un mois. -on le peut. Le spécimen est bien. J' ai reçu la lettre de M De Pouhon. Avez-vous p139 écrit à M Pelvey pour mes 618 francs ? Cela presse. Mes plus tendres amitiés. -et faites-en part à tous. être violent, qu' importe ? être vrai, tout est là. à Alphonse Esquiros. Marine-Terrace, 5 mars. êtes-vous encore en Belgique ? êtes-vous encore à Nivelles ? Je vous écris au hasard. Ma pensée va souvent vers vous. Vous devez le sentir. Votre lettre de fin décembre m' a touché le fond du coeur. Il m' a semblé que c' était un serrement de main de nos jeunes années, avec la tendresse qu' épure l' exil. Vous êtes un des hommes que j' aime le plus et le mieux. Toutes les grandes sympathies de l' avenir et du progrès sont dans votre âme. Vous êtes poëte comme vous êtes orateur, avec l' enthousiasme du vrai dans l' esprit et le rayon de l' avenir dans les yeux. Grandissez, grandissez toujours ; soyez de plus en plus l' homme sympathique, tendre et ferme. Tous tant que nous sommes, intelligences militantes et consciences opprimées de ce siècle des luttes et des transformations, acceptons la grande loi qui pèse sur nous sans nous écraser ; tenons-nous prêts aux révolutions futures des faits et des choses ; soyons dès à présent l' homme-peuple et préparons-nous à être un jour l' homme-humanité. Je vous écris tout cela au courant de mon esprit, à l' aventure, comme cela me vient, un peu comme la mer jette ses flots, ses algues et ses souffles. Venez donc la voir, notre mer de Jersey, si vous allez ce printemps en Portugal. On m' assure, et je le crois, qu' en avril Jersey est un paradis. L' hiver y est triste et noir, mais l' été compense. Arrivez-nous, cher poëte, avec avril, avec l' aube, avec le printemps, avec le choeur des oiseaux. J' ai passé mon hiver à faire des vers sombres. Cela sera intitulé : châtiments . Vous devinez ce que c' est. Vous lirez cela quelqu' un de ces jours. Napoléon-Le-Petit , étant en prose, n' est que la moitié de la tâche. Ce misérable n' était cuit que d' un côté, je le retourne sur le gril. ô cher compagnon de pensée et de combat, ne nous décourageons pas. Persistons, luttons, redoublons, persévérons dans la guerre à tout ce qui est le mal, la haine et la nuit. p140 à Hetzel. 6 mars. Marine-Terrace. Je lis votre petit livre. Nous le dévorons tous. Il est charmant. C' est tout votre esprit. Vous avez le plus gracieux style naturel du monde. Vous traitez un peu durement cette pauvre passion. Je vous le pardonne, car, malgré tout, vous êtes passionné. Il y a une foule de choses exquises. Il faudrait causer de chaque page en détail. Quel ennui de s' envoyer des lettres d' affaires, et de raisonner d' auteur à libraire, quand on devrait philosopher de poëte à poëte. Votre lettre à moi sur la violence est excellente et j' ai été charmé de ma page. Vous ferez bien d' éprouver la contrefaçon sur ce joli petit livre. Le résultat, quel qu' il soit, sera utile. Je viens à moi. Merci de tous vos bons soins. Il faut finir par prendre un parti. Le livre est tiré, il faut le boire. Où et comment ? That is the question. En Belgique. C' est le meilleur terrain. Clandestinement. Pourquoi pas ? Où y a-t-il défaut de dignité à cela ? La république, la vérité et la liberté sont aujourd' hui dans leurs catacombes. Je ferai quelques lignes de préface pour dire cela. Nul inconvénient à mes yeux. J' étais un peu gêné au contraire de cette publication au grand jour avec procès où je n' aurais pas paru. Cela aurait étonné quelques-uns à commencer par Tarride qui m' écrivait bêtement : vous viendrez plaider , s' imaginant qu' un homme politique pouvait se livrer à la loi Faider. -donc publication sous le manteau, cela m' irait. à présent, voici les questions. Oui, mais n' y aurait-il pas contrefaçon ? Quels moyens prendre pour l' empêcher ? Répondez à ceci et à tout. Et puis, l' imprimerie de la nation n' est-elle pas bien lente ? On a mis là deux mois à imprimer. Il faudrait que notre excellent ami Labarre vous promît rapidité, et que vous vous chargeassiez d' y veiller activement ainsi que lui. Car maintenant il faut se hâter, des évènements pouvant éclater et déranger l' opportunité du livre. En ce moment, il arriverait admirablement. On m' écrit de Paris que tout le monde en parle et qu' on s' en communique avidement les vers qu' on croit connaître. Je crois qu' on dépasserait l' effet de N-Le-P . Un mot des oeuvres oratoires . Tarride m' écrit que Cappellemans a perdu p141 le volume des 14 discours et les pièces qui étaient avec . Ceci est par trop vague, même pour le plus Tarride des hommes. Qu' est-ce que ces pièces perdues ? Il me paraît impossible que Cappellemans ait perdu la liasse des discours que j' ai envoyés d' ici en prévenant lui et Tarride que c' étaient des exemplaires uniques . Si cela était, ce serait donc irréparable. Je ne puis me résigner à cette idée. D' ailleurs on ne perd pas un si gros paquet. Où perdu ? Comment perdu ? Et surtout quoi perdu ? Faites préciser, je vous prie. Et répondez-moi en détail. Quant au volume des 14 discours, dites à M Tarride que je l' ai et que je puis le lui envoyer. Par quelle voie ? Est-ce par la poste ? -le temps presse. Il faudrait que les oeuvres oratoires parussent avec les châtiments . -voici mes quatre pages du dimanche finies. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Il y a des reflets de ses yeux dans votre livre. Seriez-vous assez bon pour faire mettre cette lettre à la poste à Bruxelles. à Madame De Girardin. 8 mars. Je ne sais plus que faire. Mes lettres vous arrivent-elles ? Avez-vous reçu la dernière ? Je prends le parti de vous écrire directement, et tout bêtement par la poste à la grâce de Dieu et à la garde du diable ! Que la police de M Bonaparte soit clémente à ces quelques lignes ; je ne parlerai ni d' elle, ni de lui. Quelle bonne chose que l' exil quand on joue en France toutes les comédies qui ne sont pas de vous, mais quelle triste chose quand on y joue lady Tartuffe ! Je vous avais écrit dans la joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mon applaudissement, -et penser qu' ils ont probablement intercepté cela ! Faut-il qu' ils soient bêtes ! Qu' y a-t-il de commun entre un applaudissement et eux, entre l' enthousiasme et eux, entre la gloire et eux ? Mais pardon, j' avais promis de n' en point parler. Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l' esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. On me dit le succès de lady Tartuffe immense. L' autre jour, jouant avec l' avenir, c' est le jeu favori des proscrits, je disais : " qui sait ? Nous serons peut-être à Paris avant que les représentations de lady Tartuffe soient p142 finies. -Victor m' a dit : cela ne prouverait pas que l' empire durerait peu. " -je vous envoie le mot. D' ici je n' ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce talent et tout ce courage qui se dépense à côté de vous. Quand je pense à la France, et c' est toujours, je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid, comme vous croyez ! ... voici le printemps qui arrive... on me dit que dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous l' offre. Oui, venez. Vous l' avez promis. Vous verrez ma petite cabane sur laquelle viennent s' écumer, sans lui faire peur ni trouble, la mer et la haine. Ce sera charmant de vous voir ; nous mettrons en commun chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous échangerez votre Paris contre mon océan. Et puis vous me permettrez de vous aimer sous les deux espèces , comme une charmante femme et comme un grand esprit. à vos pieds. Avez-vous vu Mlle Dillon ? Vous a-t-elle remis un mot de moi ? à Louise Colet. Marine-Terrace, 17 mars. Si toutes mes pensées vous arrivaient, vous recevriez à chaque minute une lettre de moi. éprouvez-vous ceci : ne pas écrire parce qu' on ne peut tout dire. Cependant je ne veux pas que vous me croyiez abruti ou ingrat, et je vous écris. Cette lettre vous parviendra-t-elle ? La poste la mettra-t-elle dans sa poche ? Oh ! Le beau temps que celui de Virgile où les vents se chargeaient des messages des poëtes et les portaient aux dieux ! -et même aux déesses. -vous voyez qu' ils vous seraient arrivés. Cet hiver a été sombre, pluie, brouillard et ouragan, mais j' y ai eu une p143 grande joie : mon dernier fils m' est revenu. Il est maintenant avec moi. J' en remercie Dieu. C' est une triste chose pour le proscrit que le foyer incomplet. à présent, voici le printemps, j' ai toute ma famille là, j' ai le coeur plus content, le soleil me sourit et je souris au soleil. Autrefois j' avais Paris sous ma fenêtre ; maintenant j' ai l' océan ; les deux bruits se ressemblent, et les deux grandeurs aussi. Les premières fleurs se montrent parmi les quelques brins d' herbe que j' appelle mon jardin. De temps en temps, je vois, de ma table où je vous écris, un bel oiseau blanc jouer dans l' écume des vagues ou traverser l' azur et la lumière, et il me semble que c' est votre poésie qui passe. J' ai reçu la note que vous m' avez envoyée et je l' ai classée en son lieu. Elle me sera très utile. Et, soyez tranquille, j' aurai soin de ne compromettre rien, ni personne. J' ai fait des vers tout cet hiver ; de la pésie pure, et de la poésie mêlée aux évènements. Je vais publier les derniers, s' il y a encore moyen de publier quelque chose en Europe. Je ferai en sorte que ce volume vous parvienne. Je ne leur ai encore donné le fouet qu' en prose ; quand je les aurai souffletés en vers, je reprendrai haleine. Je vous demande des lettres, de longues lettres, de ces belles pages nobles, fermes et douces comme vous les écrivez si simplement. Je vous demande de m' écrire une page pour une ligne, vous qui pouvez tout me dire et qui n' avez pas peur de me compromettre. Je vous demande de ne pas nous oublier, nous autres qui portons le faix de la lâcheté publique et qui souffrons pendant que la France dort. L' oubli d' un coeur comme le vôtre, c' est cela qui serait l' exil. Continuez d' être la femme fière, grande, calme, indignée, courageuse. Votre attitude, au milieu de ces hontes, est l' honneur de votre sexe et suffit pour consoler les âmes honnêtes. La rougeur viendrait au front s' il n' y avait pas quelques femmes là, depuis vous qui pensez, jusqu' à Pauline Roland qui meurt. Restez ce que vous êtes, l' esprit charmant, le grand coeur, l' altière intelligence, et laissez-moi vous envoyer du fond de l' ombre mes plus tendres effusions. Victor Hugo. p144 à Jules Janin. 17 mars. Marine-Terrace. Que vous êtes heureux, cher poëte ! Tous les lundis vous écrivez à toute l' Europe des lettres, d' admirables lettres, pleines de coeur, de grâce, de poésie, d' esprit, de style, et toute l' Europe les reçoit et les lit, y compris le proscrit auquel cette manne arrive dans sa solitude. -mais, nous autres, nous écrivons, nous jetons nos lettres à la poste et la poste les mange. J' écris à Jules Janin et c' est M Bonaparte qui reçoit les lettres. Voilà un ennui ! ... aujourd' hui pourtant, j' espère, grâce au détour que je vais prendre, que ces quelques pages vous arriveront. Victor m' est revenu tout à fait. Il est près de moi, ce qui m' est doux, et ce qui m' est plus doux encore, il est heureux. Vous lui avez dit plusieurs bonnes paroles qui ont laissé trace dans son esprit. Aujourd' hui, il a les deux yeux tout grands ouverts sur ce qui a été sa folie, et il nous remercie tous, comme un naufragé tiré de l' eau. Les premiers moments ont été durs. Ce pauvre enfant a eu quelques semaines de douleur navrante. En le voyant pleurer à cause de l' amour, je songeais à ce petit Toto des roches, qui tapait dans ses deux petites mains, en criant : le pape des fous . Vous le rappelez-vous, et ce beau jardin, et ce beau soleil, et les immenses dîners si pleins de joie, et le bon rire de notre père à tous, M Bertin ? C' était là un temps charmant. Où est-il ce doux mois de mai de notre jeunesse ? Aujourd' hui, vous êtes un grand esprit à demi enchaîné ; moi, je suis un proscrit. Cela n' empêche pas le printemps de revenir, et j' en remercie Dieu. Je sens déjà dans ma fenêtre des souffles d' avril. Mon petit jardin est plein de pâquerettes comme pour Goethe et de pervenches comme pour Rousseau. Les poules de ma voisine sautent par-dessus le mur et viennent becqueter familièrement mes brins d' herbe. Vingt pas plus loin, la mer fait comme les poules et saute toute écumante par-dessus mon parapet. Le soleil joue sur tout cela, et à travers une déchirure de nuages j' aperçois la France, à l' horizon. italiam ! italiam ! je fais des vers, toutes sortes de vers, des vers pour mon pays et des vers pour moi. -ceux-ci, je les garde. Les autres, je vais les publier ; p145 vous les lirez quelqu' un de ces jours. Ces vers ont un double but : châtier dès à présent les coupables régnants, et empêcher dans l' avenir toute représaille sanglante. Si le ciel me prête force et vie, il n' y aura pas une goutte de sang versée à la prochaine révolution. J' ai tâché dans ce volume, comme dans N-L-P de résoudre ce problème : clémence implacable . Outre vos sympathiques lettres du lundi, écrivez-moi de temps en temps, cher poëte. Vos cinq pages, si tendres, si nobles, si éloquentes, m' ont remué le coeur. Quelle bonne chose d' aimer les hommes qu' on admire ! Je vous remercie de me donner ces deux joies. tuus. V H. à Hetzel. 24 avril. Schoelcher me répond ; il ne pourrait mettre dans l' affaire que 500 francs. Restent donc mille francs à trouver. Il me semble que cela n' est pas impossible. Le gros obstacle pour moi est toujours ceci : si vous êtes expulsé de Belgique ? Je ne vous connais pas d' alter ego. Un second Hetzel, ce serait une fameuse trouvaille. -plus j' examine la proposition Moertens, moins elle me paraît acceptable, telle qu' elle est. D' abord, avec le système de l' édition expurgée , le risque du responsable est bien moindre. Il ne pourrait plus être poursuivi comme éditeur, mais seulement comme vendeur et distributeur de l' édition clandestine complète. Grande différence. Il faudrait de toute nécessité, et c' est l' avis unanime autour de moi, remplacer les 500 francs par mois (énormité) par la combinaison que je vous ai indiquée ; on pourrait, pour détruire toute objection, fixer un minimum par mois, 150 ou 200 francs que nous garantirions au prisonnier, et que nous lui paierions chacun selon la proportion de nos parts, vous un quart, moi moitié. Ensuite toute latitude pour la fabrication , je le comprends, mais il faudrait s' entendre sur ceci : dont le prix pourrait être éventuellement beaucoup plus considérable que d' ordinaire . Ici il y a une ouverture par où l' opération tout p146 entière pourrait passer. Songez à tout cela, cher co-proscrit et conmilito. -faisons de grands avantages, soit, mais que cela n' aille pas jusqu' à l' abandon de toute chance de produit pour vous, l' éditeur, et pour moi, l' auteur. -je comprends qu' on ne s' engage pas dans une opération avec Pierre Leroux, esprit trouble, s' il en fut ; mais je ne comprends pas autant les objections contre la fabrication ici, aux conditions que voici : même prix qu' en Belgique, et alors suppression des éventualités ci-dessus ; -mêmes facilités de paiement, au besoin paiement par un tirage, qu' on pourrait concéder à l' imprimeur, d' un nombre limité d' exemplaires. -fabrication sous mes yeux (immense avantage, plus d' envoi d' épreuves par la poste, point d' évent de police possible, économie de temps et d' argent), fabrication, dis-je, sous mes yeux des moulages en carton que je vous enverrais et sur lesquels vous feriez clicher. Charles Leroux, frère de Pierre, vient d' arriver à Jersey ; il sort de chez moi ; il est au fait, me dit-il, du moulage et même de ses progrès tout récents ; il s' est engagé à m' apporter dans quelques jours une page moulée par lui que je vous enverrai comme spécimen de ce que seraient les matières faites ici, et dont vous jugerez. Je crois très utile d' avoir le livre en clichés, pas d' emmagasinage, nulle crainte des saisies d' éditions, on tirerait au fur et à mesure des besoins ; on pourrait vendre les clichés en Allemagne, en Suisse, en Amérique, avec des droits de tirage. Tout ceci me paraît faisable, même avec, surtout avec notre imprimerie à nous, si elle se réalise. Mais pour cette imprimerie, n' oubliez pas ces deux points essentiels : 1 votre alter ego ; 2 solution préalable de la question contrefaçon. -je n' ai plus que quatre lignes. Tout est bien ici. Le discours que je vous ai envoyé est dans tous les journaux avec force dithyrambes. On le vend en anglais et en français (deux tirages) au profit de la caisse de secours. On le fait passer à force en France ; on me dit que l' effet est excellent partout. Nos petits terroristes locaux se taisent. L' immense majorité républicaine est avec les idées de toute ma vie. -occupez-vous un peu de l' édition des discours, et pressez Tarride. -le moment va être bon. Adieu, et à vous, et à tous nos amis. ex imo corde . Les plus tendres amitiés de Charles-et de tout le groupe de Marine-Terrace, qui vous désire. Charles s' occupe de vous et va vous écrire. Charles Leroux me dit qu' avec la meilleure matrice-carton du monde, on peut faire de mauvais clichés, si la fonte est réfractaire ou le fondeur malhabile. p147 à Nefftzer. Marine-Terrace, 26 avril. Vous avez bien fait de m' écrire ; vous êtes un de ceux que j' aime. Vous rappelez-vous, cher prisonnier d' autrefois, le bien que vous me fîtes le soir que Charles entra dans la conciergerie. Je vous vis sous ces grandes grilles noires où mon fils allait disparaître ; vous étiez sur le seuil, calme, doux, rayonnant, et vous dîtes bonjour au nouveau venu avec un sourire. Vous représentiez ce qui doit accueillir l' honnête homme dans la prison quand il y entre, la joie. Je vous le dis alors, et depuis ce jour-là, moi qui vous estimais, je vous ai aimé. Aujourd' hui votre lettre me fait le même effet dans l' exil que votre sourire dans la prison. Merci, merci, bon et noble esprit. Ce gouvernement d' à présent finit par me faire pitié. Il devient vraiment trop misérable. Il n' avait encore été qu' immonde au dedans, le voilà qui devient petit au dehors. Le nain traînant le grand sabre, s' y emberlificotant les jambes, et saignant du nez sur Austerlitz, ce n' est plus drôle. C' est lugubre. Hélas ! C' est que voilà le drapeau de France hors de France, et qu' on s' en moque, et ce n' est plus seulement nous proscrits qui haussons les épaules, c' est le monde battu par Bonaparte l' ancien qui se mit à rire de Bonaparte le neuf ; et voyez-vous, cher prisonnier, je suis toujours un bêta de français, et mon vieux chauvinisme me démange sous ma septième peau comme une gale rentrée. Donc, au lieu de rire comme les autres de la belle figure que fait l' anglo-France dans la Méditerranée, dans la Baltique et en chemin pour le Danube qui est passé, au lieu de rire, je pleure. écrivez-moi. Je n' ai presque plus de papier, et pourtant j' ai le coeur plein. Nous qui sommes ici, nous vous embrassons et vous aimons. Serrez la main, manus magna, qui écrit tant de belles et profondes choses dans la presse et qui, j' en suis sûr, ne laissera pas choir le drapeau progrès-liberté . Vous aussi, vous ferme esprit et vigoureux talent, vous êtes là pour le soutenir. Je suis vôtre ex imo . V. p148 Mettez-moi aux pieds de Madame Nefftzer. Où êtes-vous, tous nos bons serrements de main et tous les charmants sourires ? à Hetzel. 3 mai, Marine-Terrace. Voici : M Charles Leroux (frère de Pierre) m' avait remis ces jours passés une matrice-carton de mon discours pour que vous puissiez juger de son savoir-faire en ce genre ; mais d' après votre lettre, que je reçois aujourd' hui, je vois que le carton ne vous suffit pas, et c' est juste. Voulez-vous, pour savoir à quoi nous en tenir sur le talent de clicheur de Ch Leroux, que je lui demande le cliché en plomb d' une page ? Je vous l' enverrais par un de nos amis qui part le 9 pour Bruxelles ; mais pour cela il faut me répondre courrier par courrier oui ou non . Il serait inutile de donner gratuitement cette peine à Ch Leroux, si nous ne devons pas nous en servir. Cependant, si, preuve faite, il se trouvait que Ch Leroux sait clicher, que penseriez-vous de ceci ? Lui faire exécuter sur-le-champ le livre entier en caractères neufs, et vous l' envoyer tout cliché dans une caisse à Bruxelles, où vous tireriez ? Voici les questions qu' il faudrait résoudre : 1, la caisse pourrait-elle entrer en Belgique ? Y aurait-il des difficultés de douane ? 2, quel accord serait fait pour le prix ? Ne faudrait-il pas demander un devis à l' imprimeur (un polonais appelé Zéno, les Leroux n' y sont qu' ouvriers) ? Quels arrangements prendraient les éditeurs pour payer l' imprimeur ? Etc. Et toutes les questions pratiques qui découlent de celles-ci et que vous savez mieux que moi. -il me semble, si Ch Leroux est bon clicheur, et si toutes les questions ci-dessus peuvent être résolues d' une façon satisfaisante, que la chose serait à merveille ainsi. On composerait sous mes yeux. Je vous enverrais les épreuves au fur et à mesure, et vous feriez imprimer à Bruxelles en même temps l' édition expurgée . Quant à l' expurgation, je vous enverrais sur l' épreuve mes indications à l' encre rouge, en vous laissant toute latitude pour multiplier les retranchements, absolument comme vous le jugeriez utile . Je pense comme vous qu' il faut que l' expurgée soit inattaquable pour bien couvrir l' autre. Ceci, du reste, ne nous empêcherait pas de faire notre imprimerie, au contraire. p149 Mon livre s' imprimant tout de suite, je pourrais porter ma souscription à 2000 francs ; et les clichés des châtiments seraient une bonne propriété, une vraie vache à lait. Que dites-vous de tout cela ? Répondez-moi bien vite, car notre ami part pour Bruxelles le 9, et ce serait une occasion unique pour vous faire porter les clichés de Ch Leroux . Plus tard, nous n' aurions que la poste. Frais et périls. Toutes vos réponses sont bonnes et me vont. Va donc pour Samuel, va donc pour Mourlon. Je trouve juste et à propos que vous ayez pour alter ego un gendebien. Dites-moi : je suis tranquille, et je le serai. Les caractères de l' imprimerie d' ici sont anglais, et fort convenables. Du reste, pourvu que cela soit propre et lisible, c' est l' essentiel. Nos livres proscrits ne sont pas tenus à être coquets. Ce qui n' empêche pas Nap-Le-Petit d' être un véritable Elzévir. Je vous envoie la copie de la lettre de M Moertens, avec mes notes en marge comme vous le souhaitez. Dans le cas où nous ferions l' affaire imprimerie il va sans dire-c' est ainsi que vous, Schoelcher et moi le comprenons-que personne ne serait engagé en quoi que ce soit au delà de sa mise de fonds. Tout ce que vous me dites du discours me charme. L' effet est bon partout. J' ai reçu à ce sujet de Belgique de bien excellentes lettres, une entr' autres de Noël Parfait. Remerciez-le pour moi en attendant que je lui écrive. En Angleterre, presque tous les journaux reproduisent le speech, quelques-uns en français, et tous en parlent, même les journaux de sport . Ils en disent (en moins bons termes) ce que vous en dites. Je crois que c' est une bonne pierre dans notre fronde. Remerciez mes amis de Belgique de leur idée de réimpression. Nous avons une petite édition ici qui passe en France à force. Prenons le Bonaparte par les deux frontières. Je compte sur votre promesse de m' envoyer quelques exemplaires de votre édition belge. -pressez, je vous prie, les oeuvres oratoires (fiat voluntas tua) , puisque vous trouvez le titre bon, c' est qu' il est bon. Mais, en définitive, Tarride répondra-t-il à mes questions sur Cappellemans ? Y a-t-il en somme quelque chose de perdu ? Ou avez-vous tout retrouvé ? Si quelque chose est perdu, qu' est-ce ? On a une note à l' imprimerie, écrite de ma main, où est détaillé tout le contenu des deux volumes. Il est donc facile de voir si quelque chose manque. Il serait important que je fusse renseigné sur cela, et renseigné d' une façon détaillée et précise. Voulez-vous prendre encore cette peine ? p150 Vous avez raison quant à universelle , mais, ici, c' était nécessaire. Je vous expliquerai cela, le jour où vous nous donnerez cette grande joie de venir dans notre cabane. Je suis charmé d' aller côte à côte avec Bancel. C' est un noble et jeune et généreux coeur, et un beau talent. Serrez-lui la main pour moi quand vous le rencontrerez. Les châtiments sont très attendus et très annoncés partout, et particulièrement en Angleterre. Un journal anglais que je viens de lire les annonce ainsi : " Victor Hugo va dépasser Nap-Le-Petit . Il prépare un livre terrible, un livre à faire frémir les statues de marbre " . Répondez-moi tout de suite quant au cliché. Si Ch Leroux cliche bien, par hasard, ce serait une trouvaille. Tout mon groupe (Charles compris) est utile ici pour une chose dont je vous parlerai prochainement et qui entrerait parfaitement dans le cadre de nos opérations. Il serait donc difficile, impossible même, de vous le prêter. Je n' ai plus que la place de vous embrasser. Mettez-moi aux pieds de Madame Hetzel. Vous me parlez de ma fille en me parlant de la vôtre. Nos deux coeurs se mêlent dans cette douleur. à vous. ex imo. à Noël Parfait. début de mai. Vous savez, cher et excellent collègue, toute la place que vous avez dans mon coeur. J' étais sûr que ce discours irait à votre esprit qui voit l' avenir si juste. Votre lettre m' a fait un vif plaisir. Je n' ai fait autre chose qu' exprimer les idées généreuses et vraies qui sont dans vos âmes à tous. On m' applaudit, on se trompe. C' est vous tous qu' il faut applaudir. Certes, c' est là un beau spectacle : les victimes se refusant d' avance le sang des bourreaux. Ouvrons les yeux de l' Europe ; ouvrons les yeux de la France et tout sera dit. La lumière est avec nous. Le malheur c' est que nous avons affaire à des aveugles. Apportez-donc le soleil aux chauves-souris ! C' est égal, ne nous lassons pas, ne nous décourageons pas, et surtout ne nous désunissons pas. La publication de mon discours par les proscrits de Bruxelles me touche p151 vivement. C' est encore là un gage de cette douce et fraternelle intimité à laquelle je ne puis songer sans que les larmes me viennent aux yeux. Restons toujours ainsi ; notre accord, c' est notre consolation dans le présent, c' est notre triomphe dans l' avenir. C' est un bonheur pour moi de penser que vous avez eu un peu de joie des vers qu' on vous a lus. Vous m' en parlez en termes qui m' enchantent. Cet encouragement, dans un groupe comme le vôtre, c' est la gloire. J' espère que vous aurez avant peu le livre tout entier. Il y a un peu de reculade depuis la loi Faider ; mais avançons de tout ce qu' on recule ! Je comblerai l' intervalle, et le livre paraîtra bientôt, soyez tranquille. Châtiment à ces bandits ; secours à la république. C' est le double devoir que je remplis. Napoléon-Le-Petit n' est que la moitié de la tâche. Puisque ce drôle a deux joues, il faut que je lui donne deux soufflets. à Gustave Flaubert. Croisset, près Rouen (Seine-Inférieure). 5 mai. Marine-Terrace, 27 avril. Monsieur Flaubert, permettez-vous, monsieur, que je continue d' abuser de votre bonne grâce pour transmettre cette lettre à votre amie ? Elle-même m' encourage à user ainsi de votre excellent intermédiaire. Je fais mettre cette lettre à la poste de Londres, comme la dernière que j' avais envoyée à mon collègue le représentant Savoye. Vous pourrez vous en assurer en examinant le timbre. Recevez, monsieur, mes vifs remerciements. Victor Hugo. p152 à Louise Colet. Marine-Terrace, 10 mai. Vous m' écriviez le 25 avril, le 27 je vous écrivais de mon côté et nos lettres se croisaient. Vous avez reçu, je pense, mon pli avec une autre lettre qu' il contenait, recommandée à votre bonne grâce. Quant à moi, j' attends toujours votre poëme envoyé aux 39. Ils l' ont dédaigné ; c' est le sort des perles quand elles tombent mal. C' est égal, profitez de l' ajournement puisqu' ils n' ont pas fait la sottise tout entière, et concourez l' année prochaine. à ce moment-là, j' écrirai à quelques-uns que je ferai rougir peut-être. Ces pauvres lettrés à palmes ne se doutent pas de l' immense honneur que leur fait la divine poésie quand elle daigne entrer chez eux. Je me figure que les honnêtes troupeaux d' Admète ne faisaient guère plus attention à Apollon, lequel était blond comme vous êtes blonde, qu' au premier bouvier venu. J' ai aujourd' hui une occasion sûre pour Londres, j' en profite pour vous répondre et pour vous renvoyer (au cas où ma précédente lettre aurait été interceptée) quelques paroles prononcées par moi ici, au nom de tous, et utilement. J' ai dans l' idée que le moniteur de ce monsieur ne les reproduira pas. J' ai réussi, comme vous en jugerez par ce speech, à créer une certaine union parmi la proscription républicaine qui souffre et qui, par conséquent, s' aigrit et se divise. En ce moment, je crois pouvoir le dire, on est à peu près d' accord sur toutes les grandes questions, et particulièrement sur la plus importante peut-être de toutes : la question redoutable des représailles. Je continuerai d' insister de ce côté. Le jour où la France n' aura plus peur, tout sera dit ; ce drôle sera par terre et la république sera debout. Cher et charmant esprit, je reviens à vous, à vos ennuis, à vos déceptions, à ces petites iniquités dont vous souffrez à côté de la grande iniquité régnante. Ne vous attristez pas, ne vous découragez pas ; je vous déclare que la muse sera couronnée par les académiciens sans que la femme ait rien accordé aux satyres. Vous me faites du reste de tout cela une adorable et exquise peinture. Vous dites hécatombe . Viennet s' écrie abattoir . C' est nature. Nous avons ici un printemps un peu rude. Dieu nous a ôté la France, est-ce qu' il voudrait aussi nous retirer le soleil ? Je baise vos mains. p153 à André Van Hasselt. Marine-Terrace, 11 mai. Il y aura un an demain, cher poëte, vous vous en souvenez, et je ne l' oublie pas, nous allions ensemble à Hal ; il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris et nous ne sentions pas le froid en vous entendant causer. Nous visitions ensemble ces merveilles du vieil art, nous achetions les bimbeloteries catholiques et les miracles de la porte, et nous vous scandalisions un peu, Charles et moi, en souriant des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j' ai réussi, comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre que la vierge noire a reçus si à propos dans son tablier. Aujourd' hui, je suis bien loin, je ne vois plus d' autres miracles que la durée du règne hideux du crime et de la peur. Je n' ai plus près de moi la belle église et le charmant poëte, mais je songe à vous, et, à travers l' espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je vous envoie ma pensée. Je vous envoie aussi mon portrait et le portrait de Charles fait par mon autre fils, Victor. La porte qui est derrière nous, c' est la petite porte de notre petite maison. Vous avez, dans ces trois pouces carrés, la cabane et le proscrit. Ce que vous n' avez pas, ce qui ne tiendrait pas sur un si petit espace, ce que je ne puis vous envoyer, car les mots manquent aux sentiments, c' est ma tendre et profonde amitié pour vous. J' en fais deux parts et j' en mets une aux pieds de votre charmante femme. Vous avez lu le discours tronqué, je vous l' envoie complet. Ne vous affligez pas, réjouissez-vous, au contraire, que les victimes prêchent la magnanimité aux bourreaux. C' est un spectacle noble et digne de votre esprit. à Hetzel. Marine-Terrace, 15 mai. Au moment où je reçois votre lettre du 11 mai, vous recevez ma lettre du 13. Continuation de nos chassez-croisés. Nous avançons cependant. Mais p154 il me semble que cette fois vous déviez un peu. Je vais venir à la déviation, mais je commence par l' approbation. J' approuve tous vos arrangements pour l' imprimerie, faites, allez, mettez la chose en train. J' accepte tout pour ma part dans les termes où vous me l' écrivez. Donc vous n' êtes pas compromis, ni laissé là par moi. Il est excellent d' avoir une imprimerie, et soyez tranquille, je vous donnerai de l' ouvrage. Cela posé et bien dit, voici en quoi selon moi vous déviez : vous abandonnez l' idée de l' édition expurgée , vous voulez ne plus faire qu' une édition, vous vous leurrez à ce sujet complètement d' illusions ; point de procès, dites-vous ; détrompez-vous. Vous aurez procès, et si vous n' êtes pas très alerte et très adroit (qualités que vous avez, vous, mais qui manquent aux belges, témoin Tarride), vous aurez saisie de l' édition peut-être entière. Quant au procès, vous savez que je ne puis venir le plaider, pas d' illusion encore. Vous le perdrez, et comme le livre sera déclaré incendiaire , vous aurez le maximum, plus la saisie maintenue . Voyez ce que devient l' affaire dans ce cas. Or, je connais le livre et je vous prédis à coup sûr. -avec l' édition tronquée, aucun de ces dangers ; on paraît, on est à l' abri, on est inattaquable. Oui, dites-vous, mais l' édition clandestine ? Oh ! Ici, il y a péril, mais péril beaucoup moindre qu' avec une seule édition. Dans ce dernier cas, c' est vous, c' est le gérant qui courez tous les dangers. Dans le cas de la clandestine, vous ne risquez presque rien. S' il y a procès, qui sera poursuivi ? Le maladroit vendeur quelconque , Rosez peut-être ou tout autre qui se laissera pincer. Dans ce cas-là, ni le procès, ni l' amende, ni la prison ne nous regardent. Voyez l' avantage. -je comprends que vous dites : oui, mais comment imprimer les deux éditions de front avec une seule imprimerie, la nôtre, quelle lenteur ! Et puis, en justice, on reconnaîtra nos caractères et quelle que soit l' étiquette du sac, Genève ou Bréda, on nous condamnera. Ici je reprends la parole et je dis : -sans doute, mais profitons de ce qui a été fait des deux côtés, tirons à la fois parti de l' imprimerie de Bruxelles et de l' imprimerie de Jersey ; l' imprimerie de Jersey fera l' édition clandestine, l' imprimerie de Bruxelles l' édition tronquée ; pas de temps perdu, pas d' identité de caractères ; tous les périls évités, tous les avantages réalisés. J' insiste sur tout cela. Songez-y. Cela me paraît être absolument le vrai. De cette façon nous tirons parti p155 de tout ; ce que vous avez fait là-bas est bon, et ce que j' ai fait ici est utile. Quant aux prix, d' après les deux dernières lignes de la lettre de M Moertens (très bonne et très honorable lettre), je vois qu' ils seraient presque les mêmes à Jersey qu' à Bruxelles ; la page pour laquelle ils demandent ici 1 fr 70 (composition 2 fr 50, toute clichée) aurait 31 ou 32 lignes ; celle de M Moertens n' en aurait que 25. En outre, la composition est plus chère sur ce caractère perle à cause de sa petitesse qui augmente la peine des ouvriers. Défalquez le port des épreuves et le port du manuscrit (qui sera fort lourd) par la poste, et vous verrez que les prix reviennent au même. J' ajoute ceci : pour imprimer ces vers, il faut le caractère perle (je vous envoie un spécimen ; le caractère des notes de Nap-Le-Pet serait encore mieux). Avez-vous ce caractère ? Il en faut au moins deux feuilles (de 64 pages) pour pouvoir marcher lestement. C' est un caractère peu usité et qui ne servira guère que pour cela. En grèverez-vous l' imprimerie naissante ? Ne vaut-il pas mieux laisser faire cette dépense par l' imprimerie d' ici qui y consent ? Quant à la nécessité du caractère, jugez-en. Voici un vers long : tandis qu' en bas dans l' ombre on souffre, on râle, on pleure. Même avec le caractère perle, il faudra entamer la garniture pour ne pas le replier (je m' oppose carrément au repli ; un vers replié n' est plus un vers, et plus il est beau, plus il est laid). Reste donc ceci : introduire les clichés. Mais si vous reculez devant la difficulté d' introduire 150 livres de plomb, comment songiez-vous à introduire des ballots de livres imprimés à Bréda ? Au reste, on me dit que les clichés passent comme plomb fabriqué en payant un droit. S' en assurer. Cher compagnon de guerre, je crois qu' il y aurait sagesse et utilité à tous les points de vue de faire ainsi. Je résume l' opération en ces deux termes : 1 expédier de Jersey la clandestine toute clichée (coût 1000 fr) ; 2 imprimer là-bas à notre imprimerie en même temps sur épreuves, et avec les lacunes indiquées par vous, l' expurgée, et tirer la clandestine à bras sur les clichés. Vous voyez qu' il reste encore une forte besogne à notre imprimerie, et que, de plus, ceci lui sauve l' achat de deux feuilles (64 pages) de caractères perle. Remarquez bien que, de cette façon, tout ce que vous avez fait là-bas est intact et utilisé. Voilà toutes mes insistances. Je crois fermement être dans le vrai. -cependant, si vous persistiez à répudier l' auxiliaire de Jersey (il faudrait en p156 ce cas payer les clichés d' essai), voici ce qui resterait à faire : imprimer de front à notre imprimerie les deux éditions, l' expurgée et la clandestine, car je vous déclare que l' opération est folle autrement ; j' en parle en connaissance du livre, procès, saisie, perte sèche. Pour cette double impression, doubles caractères, doubles ouvriers, double dépense, puis péril en justice du caractère reconnu, et faisant transparente la clandestinité, enfin embarras de l' envoi du manuscrit et du va-et-vient des épreuves. (en cas d' envoi du manuscrit, je l' enverrais par tiers, mais à des intervalles, car vous n' avez pas besoin de tout à la fois, et jusqu' au dernier moment, je touche à l' oeuvre. Ne faudrait-il pas charger les paquets à la poste ? Savez-vous quels sont les procédés pour cela, et les formalités ? Dites-le-moi.) j' ai tâché de tout mettre sous vos yeux. Lisez ma lettre deux fois, et décidez. Il n' y a qu' un point auquel je tiens absolument , car autrement l' affaire serait folie, c' est la double édition, expurgée publique, et clandestine complète ; toute l' opération, sécurité et profit, est là. Voyez si vous pouvez faire les deux éditions de front et en six semaines dans notre imprimerie. Autrement, croyez-moi, clichez la clandestine à Jersey. Décidez, et répondez vite, vite. Si vous acceptez Jersey, écrivez pour l' imprimeur la lettre qu' il vous demande dans sa lettre du 13. Je prends cette marge pour y mettre toutes nos plus tendres amitiés. L' histoire du pot de chambre-cercueil est ravissante. -remarquez que j' étais allé au-devant de votre désir de 500 francs de plus ; dans ma dernière lettre je vous dis que je vous donnerais 2000. Et le compte de Tarride ? Et les comptes de Marescq ? Et les oeuvres oratoires ? Et Cappellemans ? à Hetzel. Marine-Terrace, 26 mai. Tenez-vous bien, je vous préviens que je vais faire d' immenses efforts pour être rapide et laconique. Je viens de recevoir vos deux lettres timbrées du 23 et du 24. J' attends Zéno pour conclure et je vous écris en l' attendant. D' abord voici le bon de 1500 francs. Maintenant, quant à l' acte de société, je vous l' envoie avec mes notes ; mais le mieux et le plus simple est de m' abandonner entièrement à vous. p157 S' en reposer sur une intelligente et loyale nature comme la vôtre, c' est toujours le plus sûr et le meilleur. Faites donc pour le mieux. Je signerai ce que vous m' enverrez. oui-dà, gaîment. je cite mon Racine, les plaideurs, il est vrai. La lettre de M Moertens est excellente. Il suffirait de faire commenter le traité par la lettre. Pourtant, quant aux actions indéfiniment augmentables, je persiste et vous êtes de mon avis. Veillez-y. j' ai besoin d' argent comme un diable. N' oubliez pas, le 31 mai, de m' envoyer par M De Pouhon, les 2000 francs Tarride. ô homme charmant, mais léger, que vous êtes ! Vous ne lisez même pas mes lettres. il y a un mois que je vous ai répondu, quant à Claude Gueux et (...), que je ferais avec plaisir ce que vous désiriez. Envoyez-moi, sur les bases de notre traité Marescq, une lettre un peu détaillée qui fasse traité. Je vous répondrai par l' acceptation et vous pourrez marcher. Quant au volume nouveau, faites faire vous-même le traité, en reproduisant (sauf la répartition des produits) le traité Tarride pour Nap-Le-Petit , et en ajoutant les 150 fr par mois au répondant en cas de prison, lesdits 150 fr payés par les partageants dans la proportion de leurs parts. Cette proportion est convenue, je n' y change rien, bien entendu. Et puis, rédigez vous-même, en tête, le préambule que vous désirez pour bien assurer le droit de propriété pris en Belgique. Au besoin, faites rédiger ce préambule par quelque avocat belge de mes amis (M Funck). -à propos, et la propriété en France ? Où en est le procès en contrefaçon que vous vous faites à vous-même ? Vous me dites de vous envoyer le manuscrit. Pourquoi ? Puisque nous allons imprimer ici ? Je vous enverrai les épreuves au fur et à mesure, vous imprimerez bien plus aisément et bien plus correctement que sur de l' écriture, et l' édition châtrée marchera de front avec le cheval entier. Je marquerai les suppressions, et vous supprimerez en outre ce qu' il vous plaira. Nous verrons ce qui restera. Ferdousi affirme qu' il y a de beaux eunuques. Hélas ! Triste beauté ! Heureusement nous aurons à côté le vrai monstre vivant. J' ai reçu aujourd' hui de Marescq le compte de mars. Non, la vente n' avait pas baissé. On était toujours dans les 10900. Charles en effet est devenu un excellent photographe (prooncez avec soin). Voici de ses oeuvres : moi-Charles-l' autre Victor Hugo. ultimus. je vous dirai qu' il y a toutes sortes de préméditations dans cette photographie. p158 Nous rêvons des illustrations d' ouvrages (plus les ouvrages) tout à fait neuves et originales. En attendant regardez mon portrait. Que diriez-vous de vendre cela ? On en ferait un tirage pouvant aller avec les 4 sous, (parlez-en à Marescq) et un autre, petit format, pouvant se relier avec Nap-Le-Petit , et le volume nouveau. Vous n' auriez aucun déboursé à faire. Vous diriez à Charles ce que, selon vous, cela pourrait se vendre (les estampes photographiques de Blanquart Evrard se vendent 2 fr) à Bruxelles, chez Tarride, à Londres, chez Jeffs, à Paris, chez Marescq, etc. Charles vous les enverrait par 100, par 200, etc. Quand ce serait vendu, vous prélèveriez votre commission, et vous enverriez ici l' argent. Ce serait une corde de plus à l' arc de tout le monde. Qu' en dites-vous ? Charles peut vous envoyer des choses admirables. Il en fait. oeuvres oratoires . Il faudra un bout de préface, avertissement des éditeurs, avant-propos, etc., où l' on expliquera quels sont les discours écrits et les discours improvisés, etc. Prévenez-moi quand vous le voudrez. Je le ferai faire ici par Vacquerie. Tarride le signera. -je suis charmé d' avoir été dans les mains de Marc Dufraisse. Vous savez que c' est un des hommes que j' aime et dont je fais le plus grand cas, coeur, esprit, caractère et talent. Est-ce qu' il a pu renouer le fil cassé par Cappellemans ? Comment s' est-il débrouillé dans tout cela ? S' il avait besoin de quelques indications de moi, dites-lui bien que je suis à sa disposition. Et par-dessus tout, faites-lui de ma part des effusions de remercîments. onze heures du soir. j' attendais Zéno. Voici du nouveau. Tout est rompu avec lui. Sur vos précédentes lettres (hélas ! Inconvénient de ces correspondances à propos interrompus), j' avais dénoué la chose, en le prévenant qu' on lui paierait ses petits frais. Il paraît qu' il s' était un peu piqué. Aujourd' hui quand j' ai voulu renouer, ce n' était plus le même homme. Il est revenu sur tout ce qu' il avait concédé, faisant obstacle et difficulté de tout, etc. Ce que voyant, je l' ai pris de haut, et j' ai rompu. rompu définitivement. du reste tout cheval qui se dérobe est un mauvais cheval, je ne regrette pas Zéno. N' en parlons plus. Faites en sorte seulement que nous n' ayons pas à Bruxelles le contre-coup des exigences Zéno, mettez à cela toute votre force d' esprit. Car me voici revenu à Bruxelles. Il n' y a plus que votre combinaison. Donc imprimons les deux éditions en Belgique. Mais avez-vous le caractère perle ? Dès que vous me répondrez oui , je vous enverrai le manuscrit. Hâtez-vous de me répondre. Plus une minute à perdre. Chaque minute perdue vaut de l' or. On ferait clandestinement chez nous l' édition complète et chez Labroue ou p159 Moertens l' expurgée . Revenons à toutes vos combinaisons pour l' envoi des épreuves, etc. J' enverrai le manuscrit par tiers. à quelle adresse le premier tiers ? (poste restante, cela n' a-t-il pas des inconvénients ? ) faut-il charger le paquet à la poste ? Quelles sont, en ce cas, les formalités ? Répondez-moi vite avec précision et détail. à vous. ex imo. n' oubliez pas, le 31 mai, les 2000 fr Tarride. Vite ! Vite ! Dépêchons-nous ! à Paul Meurice. Marine-Terrace, 26 juin. Je vous écris tous les jours, recevez-vous mes lettres ? J' en charge les vents, comme faisait Virgile ; toutes mes pensées, cher poëte, vont à vous. Quand vous reverrai-je ? Vous travaillez, je le sais, et j' ai peur que vous ne nous veniez pas cette année. Je crois bien aussi que ce n' est pas nous qui irons vers vous. Les destinées de tous sont encore à peine à moitié chemin. écrivez-nous souvent, non des lettres idéales, comme celles que je vous envoie à travers les gros nuages pluvieux de cet horrible été menteur ; mais de bonnes lettres réelles, des lettres en chair et en os, des lettres dont le facteur demande le port, des lettres qu' on ouvre en famille avec des appels de joie dans toute la maison. Cher ami, je vous donne mille peines et vous me rendez mille joies. Vos petites lettres aux lignes microscopiques sont une bonne partie de notre bonheur. exulibus epistolae dulces, dit Cicéron. Je vous remercie de tous vos bons soins pour l' affaire Guinard, et pour la rectification de Charles. La publication a fait excellent effet. Est-ce que vous serez assez bon pour transmettre ce mot à Hipp. Lucas dont j' ignore l' adresse actuelle. Ma prochaine lettre vous portera une lettre pour Laurent Pichat. Son article est plein de talent et de coeur ; par tous les côtés affectueux p160 et littéraires, il m' a vivement touché. Dites-le lui, je vous prie, en attendant que je le lui écrive. Je vous enverrai aussi un mot pour M Tournachon Nadar. -vous ne sauriez croire comme il m' est difficile de trouver le temps d' écrire les lettres qui me tiennent le plus au coeur, tant je suis accablé de travail, de tiraillements, et de toutes les arides correspondances des affaires. Je pense que le mois théâtral aura été bon, grâce à ces affreuses pluies. (en voilà un été qui manque de parole ! Il aurait été digne de présider une république. Promettre juin et donner novembre ! ) j' aurai plusieurs paiements à faire dans le courant de juillet. Les droits d' auteur que vous toucherez pour moi pourront y servir. Mad Meurice a écrit à ma femme une lettre charmante. Dites-le lui bien pour qu' elle recommence, et mettez-moi vous-même à ses pieds. Et puis je vous aime, et puis je vous désire et puis j' envoie à votre doux et noble et grand esprit toutes mes tendresses. Autour de moi toutes les mains se tendent vers vous. Je fais cette lettre insignifiante. J' espère que de la sorte, fût-elle même ouverte, elle vous parviendra. à Hippolyte Lucas. Marine-Terrace, 26 juin. D' abord, mon cher poëte, un serrement de main pour votre succès, puis un autre, puis dix autres pour votre bonne pensée de passer par Jersey, cette année, en allant en Bretagne. Votre succès charme ma bourse un peu plus aplatie, hélas ! En ce moment. Votre venue et celle de votre famille nous vont au coeur, et, comme disait Rabelais : melius est cor quam gula . Arrivez-nous donc et nous ne serons plus des exilés et des proscrits. p161 L' été est triste, cette année ; maussade comme une tragédie, pluvieux comme une élégie, je gage que Jersey vous attend pour redevenir idylle. Cependant le temps qui nous attriste doit faire merveille au théâtre. Le bon saint Médard, qui pleure des larmes d' or dans les caisses des spectacles, est le vrai saint du calendrier. Si jamais je bâtis un théâtre, je construirai dans la chapelle de location une niche à saint Médard. Tout ceci veut dire, cher poëte, que vous devez faire beaucoup d' argent et que je vous remercie de m' enrichir. Tout va bien ici ; je suis au milieu d' un petit peuple libre et qui m' aime un peu. Je travaille beaucoup, je me promène au bord de la mer, malgré la pluie. Je pense à vous tous, malgré la distance et je vous serre la main ; victor hugo ; à Gustave Flaubert. Marine-Terrace, 28 juin. Puisque vous ne voulez pas de remerciements, monsieur, savez-vous comment je vous prouverai ma reconnaissance ? Par mon indiscrétion. Voici un nouveau paquet pour Mme C. Permettez-moi d' y joindre, pour vous, mon portrait ; c' est un ouvrage de mon fils, fait en collaboration avec le soleil. Il doit être ressemblant. solem quis dicere falsum audeat ? vous y retrouverez la bague dont vous me parlez dans votre gracieuse lettre. J' ai gardé le souvenir de cet hiver de 1844 et de ces soirées chez Pradier. Une partie de tout cela est mort, mais vit au fond de mon âme ; je suis heureux que votre souvenir y soit mêlé, car vous êtes maintenant pour moi un ami. p162 Je ne puis m' expliquer quelle est l' intention du bon Dieu en nous ôtant, à nous, exilés, le soleil, cet été ; peut-être fera-t-il compensation en nous ôtant Bonaparte cet hiver. Si cela est, que ce mystérieux tout-puissant soit loué ! Je vous serre cordialement la main, monsieur. Victor Hugo. à Louise Colet. Marine-Terrace, 28 juin. le beau, c' est la croyance, et l' art, c' est la prière. vous avez fait là des vers de marbre blanc, des vers bas-relief, qui pourraient suppléer les métopes sacrées et rendre au Parthénon ce que lui avait donné Phidias et ce que lui a volé Elgin. Et vous espériez être couronnée ? ô charmante et noble femme que vous êtes, cela était trop beau pour n' être pas proscrit. -vous avez raison, ce poëme passe vos autres poëmes ; je suis tenté de dire de vos vers ce que vous dites des grecs ; on y sait à peine où la femme finit, où commence la muse . Maintenant vous me demandez conseil. Faut-il publier ce poëme, quitte à en faire un autre l' an prochain ? Si vous avez de ces opulences-là, si vous êtes comme Latone, sûre d' enfanter Diane après Apollon, et de mettre au jour deux jumeaux divins, allez, faites, publiez, que voulez-vous que je vous dise ? Je me borne à vous admirer. Il va sans dire que, si vous reconcourez, et si je suis encore de l' académie en 1854, vous disposerez de moi et que je ferai mon possible et mon impossible pour que l' académie ne fasse pas une nouvelle sottise. Voici le portrait que votre chère et gracieuse amie veut bien désirer. Ce n' est pas ma faute s' il est si pâle ; c' est la faute du soleil de juin qui se met maintenant à manquer de parole tout comme s' il avait l' arrière-pensée de devenir empereur de quelque chose. Quand vous verrez Préault, Jules Favre, Pelletan, parlez-leur un peu de p163 moi. Ils ont raison de m' aimer. Je pense à eux souvent. C' est un miracle que de tels talents et de tels esprits soient encore en France. C' est comme vous. Comment se fait-il que vous ne soyez pas dans quelque Jersey ! Vous êtes évidemment un oubli de M Bonaparte. Remerciez Villemain de tout ce qu' il vous a dit de bon pour moi ; je serai charmé d' être dans son livre. Il a dû voir que je l' avais un peu mis dans le mien. L' occasion s' est offerte de le nommer dans Napoléon-Le-Petit ; je l' ai saisie avec joie. Je fais en ce moment une oeuvre de titan : ce n' est pas d' écrire un livre contre un homme, c' est de le publier. Vous ne sauriez croire les lâchetés et les reculades que je constate. L' argent à gagner ne suffit plus pour faire contrepoids à la peur. Cependant la chose est en train, je le veux, et j' y parviendrai. Soyez tranquille, d' ici à deux mois, vous aurez le petit livre auquel vous faites l' honneur de le souhaiter. L' été nous fait banqueroute, c' est triste, surtout pour nous, exilés. J' en prends mon parti, et je n' en vais pas moins faire des vers et crier anathème à cet homme, au bord de la mer ; mais c' est trop d' être mouillé à la fois par l' écume et par la pluie. Je me mettrais volontiers aux pieds de la belle miss Blacke, mais je suis aux vôtres. V. Nous avons tout reçu. Ma femme est bien touchée de votre gracieux souvenir et vous écrira. à Hetzel. Marine-Terrace, 7 juillet. Commençons par quelques détails : 1 dans l' instruction pour l' imprimeur , j' ai expliqué de quelle façon j' indiquerais les suppressions pour l' édition expurgée . Dans l' instruction spéciale qui accompagnait l' envoi de la première épreuve, j' ai répété ces explications (revoir les deux instructions). J' ai dit que j' entourais d' un cercle à l' encre rouge tout ce qui, demeurant entier dans la clandestine, devait être supprimé dans la châtrée ; que M Moertens regarde les épreuves, et faites-vous les représenter, il y a sur toutes des passages marqués à l' encre rouge (et aussi sur celle que je vous envoie). Je ne comprends donc pas comment p164 M Moertens peut dire (27 juin) : je ne vois aucune indication de suppression pour l' expurgée . Faisons attention à tout, car il résulte de cette inattention que l' expurgée n' a pas été commencée, retard à ajouter aux autres. à ce propos, je demande si vous avez cru nécessaire de faire, même dans la complète, la suppression des noms que j' indiquais pour ce vers : Rouher, cette catin, Troplong, cette servante. Répondez-moi à ce sujet. Je répète, en outre, que vous pouvez ajouter à mes suppressions toutes les suppressions que dans votre prudence vous jugerez utiles. 2 vos calculs à tous sont inexacts et rien de plus facile à voir. Il y aura 87 pièces détachées ; j' en ajouterai deux, ce qui fera 89 ; le blanc du haut et le blanc du bas font perdre à peu près une page par pièce ; mettons seulement 80 pages blanches ; ajoutez 9 faux-titres, le titre, la préface et la table, cela fait 100 pages. Eh bien, dites-vous, c' est cela ! Avec 194 pages (à 32 vers par page), cela fait 294 pages. Nullement, il n' y aura point 32 vers par page. En dehors des pages blanches ci-dessus, il ne faut compter, à cause des alinéas, des chiffres et des entre-strophes qu' environ 20 vers par page, cela fait donc pour 6240 vers juste 312 pages. Ajoutez les 100 pages : 412. Maintenant ajoutez 30 pages de notes, vous aurez au minimum 442 pages (en serrant beaucoup). Napoléon-Le-Petit en avait 462. Vous voyez donc qu' il faut refaire tous vos calculs, et m' envoyer plus de 48 pages par semaine. Si M Samuel m' avait écrit ce que vous m' écrivez, l' incident n' aurait pas surgi. Il n' y aurait eu qu' un dissentiment, non sur le fond, mais sur la forme, non de conscience, mais de tactique, sur la question de conduite politique. Rien de plus. p165 L' honneur n' étant pas touché, il était facile de s' entendre. Eh bien, sur la question de conduite et de tactique, je vous déclare que je crois, et que nous croyons tous ici, que vous raisonnez mal là-bas. D' abord s' il n' y avait pas de préface (et j' examine ce cas), ce serait la chose la plus déplorable du monde et la plus ridicule pour moi de me présenter avant le procès, et pour effrayer le procès, comme pouvant et par conséquent comme devant venir en Belgique ; puis, si le Bonaparte n' est pas intimidé et fait le procès, de me retirer de l' affiche . Je serais l' épée de bois qui n' a pas fait peur et qu' on remet dans le fourreau. Toutes les raisons de tactique et de prudence politique, données après coup, n' atténueraient en rien l' immense ridicule qui en rejaillirait sur moi, et sur le parti républicain tout entier. Ne l' oubliez pas, vous toujours si vaillant dans des luttes de cette nature, ce qu' on peut faire est subordonné à ce qu' on doit faire. Je ne peux pas aller devant la loi Faider, pourquoi ? Parce que je ne le dois pas . Si je n' ai pas cette raison-là, je n' en ai aucune. Or, cette raison, je l' ai, je l' ai à tous les points de vue. Vous me l' avez écrit dix fois vous-même dans les termes les plus absolus. Relisez la préface. Elle est sans réplique. Subordonnons donc toutes les questions de tactique aux questions de devoir. C' est l' unique moyen de rester grands. Mais parlons tactique, je le veux bien. Vous allez voir que la tactique est de mon avis. Vous dites : -si vous ne faites pas de préface, si vous ne dites rien, le Bonaparte, sur la foi de votre lettre de l' an passé, dira : il va aller en Belgique, parler, faire un discours, scandale énorme en faveur du livre, grand éclat, étrivières oratoires sur mon dos à moi, Bonaparte, bah, laissons le livre en paix. Point de procès. Voilà comment vous raisonnez ; je réponds : -pourquoi Bonaparte a-t-il fait la loi Faider ? Pour prendre les écrivains ses ennemis. Il rêve de nous ressaisir pour Cayenne. Ce serait là sa sécurité et sa volupté. S' il n' y a pas de préface aux châtiments , si on laisse croire que je viendrai au procès, il dira : -bon, faisons un procès, V H viendra, il essaiera de faire un discours et n' y parviendra pas (je vous ai démontré comment), on le fourrera en prison, et alors, si j' entre en Belgique, je le prendrai ; si je n' y entre pas, je serai sûr du moins qu' il se taira (on n' écrit pas librement en prison) et ne fera plus rien contre moi tant qu' il sera sous clef. Vite, puisqu' il doit venir, faisons le procès. S' il y a, au contraire, une préface annonçant que je ne viendrai pas (et en donnant les raisons, toutes puisées dans le devoir), le Bonaparte n' a plus p166 d' intérêt au procès. Un procès ! Un scandale, un grand bruit autour du livre ! Une réclame immense éveillant la curiosité universelle ! Des citations terribles partout, jusque dans le réquisitoire Bavay qui sera reprodit par les journaux de France ! Des plaidoiries pour et contre dans tous les journaux d' Europe ! Et pourquoi tout ce tapage qui triplera le bruit du livre ? Pour prendre l' éditeur et l' imprimeur ! Pour n' avoir pas même le plaisir de la vengeance ! à quoi bon ? Vous voyez que, dans ce dernier cas, grâce à la préface, il y a beaucoup de chances pour qu' il n' y ait pas de procès. Moi absent, plus d' intérêt pour Bonaparte. Vous voyez au contraire que dans le cas où je laisse croire que je viendrai, c' est une prime d' encouragement au procès. Réfléchissez bien à ce raisonnement qui me paraît capital. à tous les points de vue donc, au point de vue de la dignité comme au point de vue de la tactique, la préface que je vous ai envoyée est nécessaire . -ce que je puis concéder, le voici : M Samuel envoie des considérants rédigés par lui et qu' il préfère aux miens ; je les accepte. -à la seule condition d' y ajouter quatre lignes disant ceci : attendu en outre que les devoirs spéciaux de M V H comme représentant républicain lui interdisent de se faire volontairement justiciable d' une loi imposée à la Belgique par M Bonaparte et qui, au mépris des droits du peuple, attribue et reconnaît à M B la qualité de souverain de la France. Avec ces quelques mots indifférents à M S, j' accepte pleinement ses considérants. -les conditions spéciales pour l' amende, la prison, etc., ne sont pas dans le projet de traité. Si on veut les mettre dans une lettre ainsi que les considérants ci-dessus, j' y consens encore. -vous voyez que je suis accommodant. Répondez-moi vite et à tout. Ci-joint l' épreuve que je remets à votre diligence et une lettre pressée pour M Marescq que j' aime mieux envoyer par la poste de Bruxelles. Serez-vous assez bon pour l' y faire mettre ? Elle contient l' épreuve de la préface des odes . Je vous parlerai de petits détails pour le traité dans une prochaine lettre ; l' important passe aujourd' hui. à Hetzel. 14 juillet. Ma dernière lettre doit nous avoir mis d' accord. Je ne répète pas les explications qui y sont. échangeons, M Samuel et moi, les deux lettres convenues, p167 et tout sera fini. Quand vous le voudrez, je vous enverrai la mienne. Quant à la préface, vous ouvrez un jour nouveau. Si en effet, dans tous les cas la clandestine doit être niée, si vous êtes parfaitement sûr que, par témoignages ou saisies de clichés ou autrement, on ne parviendra pas à vous en jeter la paternité, si vous êtes sûr de vos hommes, de vos cachettes, de vos procédés pour vendre sous le manteau, en ce cas-là, vous avez pleinement raison, il ne faut pas de préface ; mais êtes-vous bien sûr ? Dans tous les cas, il faudrait les lettres à cause de l' éventualité peu probable, mais possible à la rigueur, d' un procès pour l' expurgée . Je châtre de mon mieux et vous pouvez re châtrer après moi. Est-elle commencée ? -quant à la clandestine, puisque nous avons le choix, il faudra mettre dessus Genève et non Londres . Il ne faut pas compromettre Londres sans nécessité. ce n' est pas seulement ma confiance que vous avez, c' est ma meilleure et plus tendre amitié. vous aurez été aussi nécessaire pour publier le livre que moi pour le faire. Entendez-vous bien cela ? Et maintenant ne me dites plus de bêtises. je vous embrasse sur les deux joues. à Hetzel. Marine-Terrace, 9 août. Je comprends, mon cher Monsieur Hetzel, toutes vos raisons, et, bien à contre-coeur, je m' y rends. Je vais me tourner d' un autre côté. Il m' en coûte de ne pas vous associer à cette publication. Quand le poëte est proscrit et que le libraire l' est aussi, il semble que ce serait le cas de marcher ensemble. Le mauvais sort en dispose autrement. Vous avez été rudement éprouvé cette année ; vous demandez une trève, un moment pour respirer, un peu de repos, je comprends tout cela, et, croyez-le bien, ce n' est pas du bout des lèvres que je vous le dis, après tant de luttes, vous avez le droit, nous aurions tous le droit de nous reposer et de reprendre haleine. -moi, je dois rentrer en lice. Vous insistez, vous croyez que je pense que vous manquez à un devoir en reculant devant la publication des châtiments . Non, je ne le pense point. Si p168 je le pensais, je vous le dirais. Rassurez-vous donc de ce côté. -et quant au livre, ne vous inquiétez pas non plus. Je veux qu' il paraisse. Il paraîtra. Je vous écris ces quelques lignes à la hâte, et je vous envoie mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. à Hetzel. Marine-Terrace, 18 août. Avant que votre lettre m' arrivât, cher conmilito, j' avais reçu de M S des adresses, et mis le tout à la poste. En même temps, je répondais bien cordialement à une lettre bien cordiale de M S. -tout cela parti, la vôtre m' est arrivée le lendemain. Vous voilà maintenant au fait. Du reste, je crois que tout est bien ainsi, et que, dans une affaire si grave où le lien d' association est si intime et si étroit, les relations ne pouvaient continuer comme elles étaient. Votre départ pour Spa les a forcément mises sur un autre pied. Je vous répète que je crois cela bon, et quant à votre alibi, je l' approuve entièrement. Il importe que nous vous conservions. Nous avons besoin pour toute la publication future, d' une âme à Bruxelles, et vous êtes cette âme. Quant au procès éventuel, M S, outre l' annexe au traité, me propose de m' écrire la lettre dont vous m' aviez parlé. Je crois comme vous et comme lui que cette lettre pourrait concilier les nécessités de (...). Vous trouverez sous ce pli une nouvelle épreuve de moi que Charles vous envoie pour remplacer le portrait gâté. Il y peint notre maison à laquelle vous voudrez bien ajouter les deux grands bras ouverts qui vous attendent. J' ai reçu les deux volumes des oeuvres oratoires par la poste ; il y a pas mal de fautes et de fautes funestes. oui pour non , moins pour plus , etc. Enfin, nous les réimprimerons mieux à Paris, etc., le travail des notes est fort bien fait. Vous voyez Janin à Spa. Serrez-lui les deux mains dans les vôtres pour moi, en mon nom, à mon intention, et, vous que j' aime, dites-lui que je l' aime. Janin n' est pas seulement un vigoureux et charmant esprit, c' est un vaillant coeur. Et que Spa ne vous fasse pas trop oublier Jersey. L' un vous a, p169 l' autre vous veut. hi te habent isli rogant te. Cicéron l' écrivait en latin et je vous le griffonne en français. Vous avez dit que Charles pouvait envoyer pour vente 100 portraits. Le dites-vous toujours ? En voudrait-on à Paris ? à Paul Meurice. Marine-Terrace, 4 octobre. Coup sur coup, lettre sur lettre. Hier Auguste, aujourd' hui moi. Cher poëte, vous trouverez sous ce pli deux choses : 1 une lettre au libraire Gosselin. Je ne sais pas l' adresse actuelle du libraire Gosselin. Lisez la lettre et vous verrez de quoi il s' agit. Entre nous, je ne crois pas que ma proposition soit acceptée ; un roman se prête beaucoup plus que des vers à un certain agiotage de librairie auquel certains éditeurs doivent de grosses fortunes. Je crois donc que les deux libraires contractants se déroberont . S' il en était autrement, je serais charmé de leur faire amende honorable dans un a parte attendri. Voici maintenant ce que je voudrais de votre admirable bonté : savoir l' adresse de Gosselin ; si faire se peut, le voir vous-même, lui remettre la lettre en mains propres, s' il vous parle de l' affaire, l' engager à la terminer dans le sens que je propose, le prier de s' entendre le plus tôt possible avec Renduel, et de vous envoyer, également le plus tôt possible, leur réponse commune que vous me transmettriez. -si vous ne pouvez le voir, lui envoyer ma lettre avec un mot par lequel vous le prieriez de vous envoyer le plus tôt possible la réponse. 2 un bon de 360 francs. Ce bon, si vous me permettez de vous donner cet embarras, sera touché chez vous par le brave homme qui m' a rendu, en décembre 1851, un si essentiel service, Firmin Lanvin. Il viendra chez vous chercher l' argent, et vous aurez la bonté, en le lui remettant, de lui faire signer le reçu au bas du billet. Maintenant outre ce bon, il vous sera présenté une traite de douze cents p170 francs , payable le 10 octobre, c' est-à-dire dans six jours à partir d' aujourd' hui 4 ; je vous serai obligé de l' acquitter sur l' argent que vous avez à moi. Je crois être resté dans les limites du chiffre indiqué par vous. Je continue avec une autre plume. J' ai remarqué que, pour moi du moins, le style épistolaire faisait meilleur ménage avec l' oie qu' avec le fer. Soyez donc assez bon quand vous verrez mon vieux et cher ami Louis Boulanger, pour lui dire que je l' aime toujours. Je suis incurable à l' endroit des vieilles affections. Remerciez pour moi M De Mirecourt de sa bonne pensée ; je me rappelle M De Mirecourt comme un aimable et vif esprit, et je serai charmé d' être entre ses mains. Oh ! Comme nous vous avons regretté, et comme nous avons pensé à vous et radoté de vous tout le temps que nous avons eu Madame De Girardin. Elle a été charmante et très brave. Elle a grimpé, elle a dégringolé ; elle s' est plongée au fond de Plémont, héroïquement, comme Madame Paul. Nous avons reparlé de vous à ces beaux vieux rochers. La mer a effacé vos traces de ce sable, mais non de notre souvenir. Elle a pourtant bien fait rage depuis ce temps-là. Et l' autre jour, n' a-t-elle pas failli m' entraîner comme je me baignais à la marée descendante. C' eût été bête. J' ai encore tant de choses à faire. J' ai nagé comme un homme qui n' est pas bonapartiste et je me suis tiré de là. - Rémy va paraître enfin. -encore trois semaines. -je suis charmé que ma pierre soit sur vos feuillets. Elle me fait l' effet du cachet de Salomon pesant sur les génies. -donnez-leur la volée. à Arsène Houssaye. Jersey, 14 octobre. Mon cher poëte, vous gouvernez toujours le théâtre-français, ce dont je vous plains un peu et je félicite beaucoup le théâtre. Quant à moi, je p171 ne gouverne rien, pas même ma destinée, qui va à vau-l' eau, selon le vent qui souffle, et je n' ai plus guère d' autre bien au monde que la paix avec ma conscience. Toutes les intempéries du dehors compensées par la satisfaction du dedans, voilà ma situation. Elle me laisse au moins ma liberté d' esprit, et j' en profite pour vous applaudir à chaque succès que vous avez. Vous entendez, j' espère, l' applaudissement, quoique ma stalle soit un peu loin du théâtre. Voici une charmante femme, une charmante actrice, qui s' imagine que mon nom signifie encore quelque chose rue Richelieu, numéro 4, et qui me prie de vous dire ce que tout le monde pense d' elle ; c' est-à-dire qu' elle a un grand talent, une beauté faite pour la scène, et la jeunesse, c' est-à-dire l' avenir. Toutes ces choses, vous les pensez comme poëte ; si vous en veniez à les penser comme directeur, elle serait heureuse, et moi, je serais charmé de savoir que le théâtre-français, quelque effort qu' on fasse pour lui boucher les yeux et lui fermer les oreilles, n' a pas encore complètement oublié les dix lettres que voici : Victor Hugo. à Madame X. restez le grand esprit que j' ai connu. Restez ce grand coeur et cette grande âme. Le succès immédiat n' est rien. La justice est tout, la vérité est tout. Vous êtes digne, vous, de comprendre la beauté de la lutte du droit contre le crime, du juste contre l' injuste, de la pensée contre la force, du proscrit contre le dictateur, de l' atome moral contre l' énormité matérielle, d' un seul contre tous et contre tout. Vous êtes digne de comprendre cela, vous le comprenez, j' en suis sûr. N' écrivez pas de telle sorte qu' on en doute. Oui, nous souffrons. Nous souffrons, et nous sourions. Si cet homme ne souffrait pas, où serait le mérite ? S' il ne souriait pas, où serait la grandeur ? p172 Ne tombez pas, vous ferme intelligence, dans l' enfantillage légitimiste. Voyez le véritable avenir. Votre oeil est fait pour regarder fixement ce soleil-là. Vivez, en vous disant que ma pensée ne se détache pas de vous, même dans le silence absolu. Ne faites rien d' irréparable. Surtout, restez vous-même. Gardez la fierté de votre esprit. Pas de concessions à l' entourage. Que des hommes quelconques vous entourent, passe ; mais qu' ils vous dominent, non ! Jamais ! Ne le permettez pas. Vous êtes trop haut pour cela ; c' est le triomphe des petits êtres de grimper sur le dos des esprits supérieurs ; ne leur souffrez pas ces familiarités. Ne vous laissez pas imposer d' opinions par eux sur quoi que ce soit, ni sur moi, ni sur rien. Quand on songe à ce que vous êtes, et qu' on s' aperçoit de leur influence sur vous, cela navre. C' est triste de voir la bave des limaçons sur une rose. C' est triste de voir l' empreinte de la patte de l' oison sur l' aile de l' aigle. Ne montrez ceci à personne. Votre lettre a froissé la femme qui l' a reçue et qui vous aime et vous estime. écrivez-lui en une autre pour l' effacer. à Noël Parfait. Marine-Terrace, 29 octobre. Que devenez-vous ? Que devient Bruxelles ? Que devient le boulevard Waterloo ? Quant à Dumas, nous avons de ses nouvelles. Il nous tombe chaque matin une page étincelante qui nous dit : le bon coeur et le grand esprit se portent bien. Votre dernière lettre nous a charmés, cher proscrit ; c' était un charmant petit journal intime qui ressemblait à votre sourire. Charles disait : c' est parfait. -et nous répétions tous ce calembour auquel le bon Dieu vous a attaché. Vous avez eu, il y a quelque chose comme deux mois, une ravissante fête de nuit ; la presse nous l' a racontée d' après l' indépendance belge (article signé d' un d majuscule et d' un esprit charmant qui signifient Deschanel) ; puis ladite fête m' est revenue toute chaude de New-York par le républicain , de Californie par le messager de San-Francisco, de Rio-Janeiro par le correio nacional et de Québec par le moniteur canadien . Contez la chose à Dumas p173 pour qu' il voie que ses fêtes ont autant de succès que ses livres. Contez-la aussi à Deschanel qui ne sera point fâché d' avoir été réimprimé par les quatre points cardinaux. L' équinoxe souffle énergiquement ici ; mais c' est égal, nous vivons dans un calme profond ; le ciel pleure, la mer gueule dans les rochers, le vent rugit comme une bête, les arbres se tordent sur les collines, la nature se met en fureur autour de moi ; je la regarde dans le blanc des yeux et je lui dis : -de quel droit te plains-tu, nature, toi qui es chez toi, tandis que moi qui suis chassé de mon pays et de ma maison, je souris ? -voilà mes dialogues avec la bise et la pluie. Usez-en de votre côté dans l' occasion. Le livre que vous savez va enfin paraître. Quand vous verrez tous mes amis si chers, Charras, Deschanel, Place, Laussedat, Labrousse, Madier, notre éloquent et courageux Madier, -serrez pour moi toutes ces mains. Mettez-moi aux pieds de Madame Parfait et de Mademoiselle Marie. Et puis je suis à vous de tout mon coeur. à Gustave Flaubert. Marine-Terrace, 159 bre. Comment vous remercier, monsieur ? En abusant. Que voulez-vous ? C' est M Bonap qui vous vaut toutes ces lettres et toute cette peine. Ajoutez ce grief aux autres. Voici notre hiver commencé. Un brouillard gris est sur la mer. Je regarde les voiles qui passent à l' horizon et je songe aux choses charmantes que vous m' en dites. Ce sont les oiseaux de l' eau ; je leur souris comme Pétrarque aux colombes ; Pétrarque disait : parlez de moi à ma maîtresse. Je leur dis : parlez de moi à ma patrie. Excusez cette forme sauvage, je fais de ma lettre l' enveloppe pour que le paquet ne soit pas trop gros. Est-ce que vous voulez toujours bien transmettre cette lettre à Paris ? Je vous envoie cette chanson encore inédite, extraite du volume, maintenant imminent. Cela sera intitulé châtiments . Et puis, comme Luther mourant je dis : gigas fio , et j' en profite pour vous serrer la main par-dessus la mer. p174 à Paul Meurice. 4 décembre. Savez-vous cela ? Le bruit de votre succès arrive jusqu' à Marine-Terrace. Le vacarme de la mer qui cogne notre jardin ne nous empêche pas d' entendre les salons de Paris qui applaudissent votre beau et charmant livre. Nous continuons à le lire en nous disputant à qui aura le premier le journal. Hier la poste nous a joué un tour, elle nous a apporté deux fois le même numéro. un au lieu de deux , jugez l' étendue de ce désappointement pour des gens qu' émeut jusqu' au fond de l' âme cette adorable Marthe ! Je profite de ce que vous tournez la page pour vous parler un peu de mes affaires. Un excellent et cordial feuilleton de Gautier m' apprend (voulez-vous l' en remercier de ma part ? ) qu' on joue Lucrèce Borgia aux italiens. Or, de quelle façon joue-t-on cela ? Est-ce d' accord avec Guyot, et en payant 10 pour cent sur la recette aux termes de mon traité avec Vatel, avec Lumley, etc... ? Ou est-ce d' autorité, de haute lutte et sans payer de droit ? Soyez assez bon, cher curateur du proscrit, pour voir Guyot et savoir cela. Le plus tôt possible serait le mieux. Je pense que, dans le dernier cas, Guyot aura de lui-même fait les actes conservatoires, sommation d' huissier, etc. Voudrez-vous bien vous en informer ? Si le théâtre italien ne donne pas les 10 pour cent, et je ne veux d' aucun autre arrangement, il faut que Guyot le poursuive sur-le-champ. Il y a arrêt, devenu définitif et souverain. Je ne pense pas que la cour impériale donne un soufflet à la cour royale, qui est elle-même . Dans tous les cas, ce serait curieux. -ayez donc, mon poëte, entre deux chapitres, la bonté de courir un peu chez Guyot et de mettre les fers au feu, si le théâtre italien ne s' exécute pas. S' il accepte et exécute le traité Lumley, c' est bien, qu' il joue Lucrèce, Angelo, Hernani, tout ce qu' il voudra. Hélas ! L' exil a peu le sou, et puisque le régime ne veut pas qu' on me paie des droits d' auteur en français, je serai charmé d' en toucher en italien. Avez-vous revu Gosselin ? A-t-il une réponse de Renduel et de Pagnerre ? p175 Rappelez-lui que je l' ai prié de m' envoyer une copie du traité de 1831 relatif justement à cette affaire. Prenez tout mon coeur pour vous et donnez-en un peu à votre charmante femme. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 7 xbre. Je reçois votre lettre, et je vous réponds courrier par courrier. Commencez, je vous prie, par remercier M Huet et par lui remettre ce mot. Je tirerai sur vous pour cette petite somme. Maintenant, à M Ragani. Vous avez excellemment fait. Il faut pousser vivement le procès. Je vous envoie le pouvoir. Il y a arrêt, arrêt de cour d' appel, devenu souverain. Par conséquent, même avec les juges d' à présent, l' issue ne peut faire doute. Voyez, je vous prie, cher poëte, cher ami, mon excellent ami, qui a été mon excellent avocat, Paillard De Villeneuve, c' est encore par lui que je voudrais que la cause fût plaidée. Il a déjà vaincu, il vaincra encore. Montrez-lui ces quelques lignes, et ajoutez en mon nom que je comprendrais pourtant qu' il hésitât à replaider pour moi, car ma situation est particulière maintenant, et devant les gens d' aujourd' hui, tout compromet. Je trouverais donc tout simple, dites-le lui bien, qu' il reculât devant mon nom à prononcer devant ces juges que j' ai flétris, et quoiqu' il ne s' agisse ici que d' une chose purement littéraire et d' une simple question de propriété, je ne lui en voudrais pas le moins du monde et mon amitié pour lui n' aurait ni étonnement, ni diminution, s' il déclinait, pour une foule de raisons que je comprends, la mission que je serais heureux de lui voir remplir. Mettez-le, je vous prie, bien à son aise, car, avant de m' aimer, j' aime mes amis. Si P De V ne peut pas, voyez (que d' ennuis je vous donne ! ) mon autre ami et mon autre avocat Crémieux. Si Crémieux ne peut, voyez Jules Favre qui est aussi mon ami, et que je serais fier d' avoir pour avocat. Au cas d' hésitation de Paillard De Villeneuve, écrivez-moi et je vous enverrai p176 tout de suite une lettre pour Crémieux, et une, en-cas, pour Jules Favre. Crémieux est aussi excellent qu' éloquent, et je compterais bien sur lui. Outre le pouvoir et la lettre à M Huet, vous trouverez sous ce pli copie de la lettre à moi adressée par M Ragani (lettre qui me paraît tout conclure et tout juger contre les prétentions incroyables de ce monsieur) et copie de la lettre répondue par Charles en mon nom. Paillard De Villeneuve vous donnera tous les détails que vous désirez sur l' arrêt, les autres procès, etc. Si l' original de la lettre de Ragani était nécessaire, je vous l' enverrais. -je n' ai plus que la place de vous embrasser et de vous demander pardon pour tant de peines. Vous devez me haïr autant que je vous aime. C' est difficile, mais juste. Dès que j' aurai les volumes de J J je lui répondrai. Sa lettre est exquise. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Aug m' a dit vos derniers chagrins auxquels nous prenons vive part. à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, dimanche 11 décembre. Vous regimberez-vous encore ? Ai-je raison de vous appeler mon poëte ? Savez-vous que vos vers sont superbes ? La strophe sur Tacite est sculptée en bronze ; la fin est d' une énergie qui vous sacre brun, ou même noir. Sacre brun vous fera peut-être dire sacrebleu. Mais qu' est-ce que cela me fait ? Jurez si bon vous semble. Vos vers nous ont charmés. Charles vous bat des mains, Toto des pieds ; Vacquerie vous embrasse. Les journaux de Jersey prennent partout des citations de ce livre et en sont pleins ; et, chose bizarre, les journaux anglais eux-mêmes le citent en français. Ils déclarent ces vers intraduisibles ; ce qui faisait demander l' autre jour à une anglaise d' ici s' ils étaient obscènes . J' ai répondu : je crois bien, le Bonaparte y est à chaque ligne. Que je voudrais me retrouver au milieu de vous, ne fût-ce qu' une heure ! Dînez-vous toujours à l' aigle ? Vous rappelez-vous les furies de Charles contre les asperges blanches ? Et cet excellent faro ! Et nos bonnes causeries ! Et nos bons rires ! Et notre grande conversation sur l' âme et sur p177 Dieu, que nous remîmes à un lendemain qui n' est jamais venu ! -et votre cours, comme le couronnement de tout ! Je vous revois au fond de cette grande salle, trop petite, assis à votre trône dans la lumière, doux, gracieux, modeste, applaudi, charmant, entouré d' une foule d' hommes dont les mains claquent et de femmes jolies dont le coeur bat... je me retourne vers ce passé-là comme vers la patrie. Ici, l' hiver, tout est sombre, gris, violent, terrible, orageux, sévère ; la pluie coule sur ma vitre comme une chevelure d' argent ; toute la nature se livre frénétiquement au vacarme ; et je n' ai guère autre chose à faire qu' à rager comme le vent et à rugir comme la mer. Quand vous verrez notre convalescent Hetzel, qui masque sa paresse de sa pâleur, dites-lui donc de m' écrire. Criez bravo à Dumas de ma part pour deux ravissants numéros du mousquetaire qui sont arrivés dans mon trou. Et vous, pensez à moi, écrivez-moi bien long avec ce coeur charmant, avec ce style exquis, avec cet esprit profond et doux qu' on applaudit à Bruxelles et qu' on aime à Jersey. à Octave Lacroix. 16 décembre, Marine-Terrace. Merci, doux et cher poëte. Vos charmantes hirondelles sont venues nicher dans ma fenêtre. Elles battent de l' aile à travers mon orage. Les hirondelles du poëte valent mieux encore que les hirondelles de Dieu. Les hirondelles de Dieu ont peur de l' hiver ; les vôtres n' ont pas eu peur de l' exil. Merci ! J' ai lu tout ce noble et gracieux volume. J' y ai trouvé mon nom, celui de ma femme, tous nos souvenirs amis, tous mes chauds rayons d' autrefois. Que de beaux vers ! Que de jolis vers ! Tout cela est jeune, probe, frais et bon. Vous avez un talent qui panse le coeur. Continuez. Tant que vous ferez des vers, j' en lirai. Que la poésie soit la bienvenue dans l' adversité ! Tant que l' oiseau bleu viendra cogner du bec à ma croisée, je l' ouvrirai, et je dirai à Dieu comme à vous : merci ! Je vous serre la main. Victor Hugo. p178 Monsieur Alfred Busquet, 45, rue Notre-Dame-De-Lorette, Paris. Marine-Terrace, 29 xbre. Votre lettre du 13 me parvient, monsieur, seulement aujourd' hui 29. La poste française actuelle a de ces caprices. Elle a probablement ses raisons pour se hâter lentement. Elle est de l' école d' Horace. Ne la chicanons pas. -et payons ce que demande le facteur. Votre idée, conçue par vous, acceptée par Madame De Balzac, me touche vivement. L' exil est donc encore bon à louer le cercueil. Je vous remercie d' avoir pensé à moi. Certes, c' eût été une joie pour moi de sculpter mon nom obscurément dans un petit coin du monument de Balzac. Le jour de son enterrement, j' ai jeté ma pelletée d' admiration dans sa fosse, et d' en bas, mon âme, encore liée à la terre, a salué son âme envolée et libre qui m' a souri d' en haut. Compléter aujourd' hui ce que j' ai ébauché alors, achever l' esquisse de mon grand ami, être la main qui mettra sur ce front de marbre la couronne de bronze de la postérité, oui, c' eût été dans mon adversité un bonheur. Je dois y renoncer pourtant, monsieur. Je ne m' appartiens plus en ce moment ; je n' appartiens plus à la poésie pure, à la pensée qui sourit, à l' art serein et heureux ; j' appartiens au devoir. Au devoir sévère, exclusif, immédiat, implacable. Un devoir qui commande et qui veut être obéi. Cette absorption austère dans le devoir étroit et absolu n' est que momentanée ; avant peu, j' espère, je pourrai revenir aux saines joies libres de l' esprit. à cette heure, je ne dois pas. J' ai autre chose à faire. Je ne dois pas voir d' autre cercueil que le cercueil de la liberté. Si j' ai quelque force en moi, je la dois dévouer à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, à ceux qu' on torture ; je la dois aux vivants, et je suis sûr que les morts m' en applaudissent, et que Balzac dans sa tombe me dit : c' est bien. p179 Soyez assez bon, monsieur, pour faire accepter à Madame De Balzac mes remercîments et mes regrets. Je mets mes respects à ses pieds. Et vous, en échange de votre affectueux souvenir, recevez mon serrement de main. ex imo corde. Victor Hugo. à Madame De Girardin. 29 décembre. Voilà deux ans d' exil faits. Savez-vous, madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempe. Je souffre, je pleure en dedans, j' ai dans l' âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j' accepte et je rends grâces. Je suis heureux d' avoir été choisi pour faire le stage de l' avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre oeuvre ; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules, lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus ; j' admire vos coups d' épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux. Je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu' on appelle l' exil. Le rayonnement des étoiles la perce. Tout à l' heure Pierre Leroux était à un coin de ma cheminée de bois peint, et moi à l' autre coin, et le vicomte de Launay est venu s' asseoir entre ces deux démagogues. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré l' ouragan qui tourmente la mer, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace, et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets. Quel charmant livre que ce beau livre ! Je l' ai lu autrefois, feuilleton à feuilleton ! Je le relis aujourd' hui page à page, j' y retrouve les anciens diamants, et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable. -vous dites : " tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus " . p180 -moi je dis : " tout est sauvé, une femme est avec nous " . -et quelle femme ! La vraie. Vous. Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous avez la beauté éclatante et le coeur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous êtes prophétesse et soeur de charité, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur coeur. J' ai compté les jours sur mes doigts avant d' écrire cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le jour de l' an, je serai bien attrapé. Savez-vous que vous avez ébloui Marine-Terrace ! Vous nous avez expédié la cassette d' Aboul-Kasem, des trésors sous forme de livres, des bijoux sous forme de notes, des miracles sous forme de tables. En ce moment, nous laissons un peu reposer ce que j' appelle la science nouvelle ; nous avons chacun un travail vers lequel nous faisons force de voiles ; nos plumes crient à qui mieux mieux sur le papier ; nous sommes en classe. Mais à la sortie, quelle récréation, et comme nous allons nous en donner des a-b-c ! Moi, je n' ai nul fluide, vous savez ? Et je n' aboutis qu' à abax (table) et abacadara (abracadabra). Je mets cette magie blanche à vos pieds, blanche magicienne ! 1854 T 2 p180 à Gustave Flaubert. Marin-Terrace, 12 janvier. Je voudrais bien, monsieur, trouver le moyen de vous envoyer le volume entier. Ne le pouvant, je vous l' adresse page à page. Notre amie m' écrit qu' elle vous a transmis l' expiation . Je vous envoie ceci pour elle. Quand pourrai-je reconnaître vos bonnes grâces autrement que par de stériles remerciements ? Je vous serre cordialement la main. V Hugo. p181 à Louise Colet. Marine-Terrace, 12 janvier. Le conseil que vous me demandez veut une prompte réponse, car je sais comme l' académie est traître. C' est une tortue qui a des coups de foudre. On dort sur la foi du fauteuil. Crac ! C' est fini. Plus rien à faire. Donc je me hâte. Le concours est peut-être déjà en examen. Oui, prenez M De Vigny. C' est un beau talent et un noble esprit. Seulement, quelquefois, il se croit obligé par la dignité à la froideur. Tâchez d' avoir quelqu' un du côté Mignet-Barante-Patin. Il y a une excellente âme : c' est Pongerville. S' il n' était pas jusqu' au cou et jusqu' au licou dans le 2 décembre, je lui écrirais. Mais je crois que vous pouvez l' avoir aisément. C' est dommage aussi que Leb soit sénateur. Quant à Mérimée, le sénat lui va. J' écrirai certainement à Villemain quand et comme vous voudrez. Je serai charmé d' avoir son livre. Paul Meurice me le ferait parvenir. Savez-vous que maintenant me voilà plus intéressé au prix que vous-même ! Vous viendriez à Londres ? -à Jersey peut-être ! Que l' été se comporte comme il voudra, me voilà sûr du soleil. Sûr ? Hélas ! Il faut encore que l' académie y consente. Quelle drôle de chose ! Il faut l' exeat de ces bons 39 pour que la poésie vienne visiter l' exil ! Remerciez Pelletan de sa future lettre. Dites-lui bien que je l' attends, que je la veux. Et, puisque je ne puis serrer sa main, permettez-lui de baiser la vôtre. Comme le Castillan, debo a un maravedi, do a un doblon . Envoyez-moi une adresse intermédiaire sûre. J' y ferai déposer le livre, et vous pourrez l' y faire prendre. En attendant, voici encore quelques vers. Noble et chère et charmante femme, continuez d' avoir foi. Où sera la foi, où sera l' espérance, si ce n' est dans les âmes pleines de lumière comme p182 la vôtre ? Ce que vous dites du peuple est bien, mais on lui mettra l' aiguillon au flanc, à ce taureau. Puisque ceci est une page blanche, pourquoi n' y pas écrire un mot ? Je cause avec vous jusque sur le dernier bout de papier, comme ces gens qui vous retiennent par le bouton de l' habit sur le pas de la porte. Figurez-vous qu' en ce moment on veut pendre un homme à Guernesey, et que je ne veux pas. L' homme, un assassin, est peu intéressant, mais le gibet l' est encore moins. J' ai donc écrit une lettre aux habitants de Guernesey-mon épître aux corinthiens-pour leur dire : ne pendez pas. Je vous enverrai cette lettre un de ces jours. Elle paraît demain dans les neuf journaux de l' archipel. Qu' adviendra-t-il ? Qui sera vaincu ? Sera-ce le progrès ? Sera-ce le gibet ? Les guernesias sont très montés contre leur pendu. Tout ceci fait une grande émotion dans nos îles. Priez pour mon misérable client ! à Paul Meurice. 17 janvier pardonnez-moi, mon doux poëte, de vous écrire sur l' enveloppe. Ce paquet est si gros et si indiscret que je fais tout, même une sottise, pour l' amincir. Est-e que vous seriez assez bon pour faire remettre ces lettres à leur adresse ? La lettre Marescq peut être jetée à la poste sans inconvénient. J' ai reçu, grâce à vous, le charmant petit livre de M E de Mirecourt. Je lui dis, mais redites-lui, comme j' en ai été touché. Il y a là telle ligne de quelques mots toute grosse de cordialité et d' affection. Dites-lui que je sens cela, et bien profondément. Je vous envoie mon speech du 29 novembre, édition tirée à 100000. Mais la douane veille. Cela entrera-t-il ? J' envoie à M De Mirecourt un autre speech pour sauver un condamné à mort qu' on veut pendre à Guernesey. Je vous le ferai parvenir prochainement dans l' édition complète de tous mes discours de l' exil . C' est le titre. J' attends toujours les adresses que je vous ai demandées. Puis, vous serez p183 tout de suite servi. Marine-Terrace fait mille tendresses à l' avenue Frochot. à quand le roi nocturne ? Ceci est comme une prophétie. Tous les rois seront bientôt nocturnes. tuus. V. à Paul Meurice. dimanche 22 janvier. Nos deux dernières lettres se sont croisées, cher doux poëte, il serait possible que vous reçussiez ces jours-ci un bon de cent francs à payer pour M Luthereau. Je vous serai obligé d' y faire honneur. Puisque vous n' y voyez pas d' inconvénient, vous recevrez chez vous un de ces matins les oeuvres oratoires . Vous m' avez écrit sur le livre une bien charmante et bien bonne page. Je sais, du reste, qu' il filtre, et je reçois de toutes parts d' excellentes nouvelles. En attendant, je me suis mis en tête de gouverner ici, moi proscrit, par l' idée de progrès ; on veut pendre un homme à Guernesey. Je m' y oppose. Qu' en dites-vous ? Et si je réussissais, est-ce que ce ne serait pas un grand pas fait à tous les points de vue. Or, cher ami, j' espère réussir. L' île s' est émue, une pétition a été signée, et à cette heure, un sursis est accordé . C' est un grand pas. J' envoie toutes les pièces à Girardin. Si vous avez occasion de le voir, engagez-le à les publier. Nul péril. Ce n' est pas politique. Les journaux anglais nous aident. Un peu d' aide des journaux français ( presse et siècle ) nous ferait grand bien. Si vous voyez Jourdan, parlez-lui en. Le packet va partir. Je n' ai plus que le temps de vous dire que nous vous aimons tous, ce que vous savez bien, mais c' est égal. à Charras. Marine-Terrace, 24 janvier. Vous vous connaissez en bataille, mon intrépide et cher ami. Aussi rien ne m' est plus doux que d' entendre votre voix mâle et forte qui me crie- p184 courage-dans la fumée de mon combat. Cela me rappelle ce bon temps de lutte où vous étiez assis derrière moi à l' assemblée, où j' applaudissais vos magiques et vaillantes escarmouches, et où, quand je revenais de la tribune, je trouvais votre main qui serrait la mienne. -nous sommes loin l' un de l' autre aujourd' hui, mais nos pensées s' entendent toujours, mais nos âmes sont voisines, mais, si nos mains ne se serrent plus, nos coeurs se touchent. Je suis heureux que vous ayez lu ce livre, je suis fier de votre joie, je m' en fais une gloire. Si vous saviez comme je pense à vous, à vous tous, et à vous en particulier, Charras, dans cette sévère solitude où je suis ! Je me rappelle toutes nos douces heures de Bruxelles, douces même dans l' exil, à cause de l' amitié, nos soirées, nos rêves en commun, nos causeries. C' était encore de la France ! -hélas ! -je n' en ai plus. Je vis dans un champ, séparé de la ville par les pluies et les brouillards, face à face avec la mer qui est grande et avec Dieu qui sourit. -cela suffit du reste. Ce sourire de Dieu, c' est la conscience satisfaite. J' ajoute que c' est l' avenir promis. Je ne sais pas si nous les hommes qui vivons en ce moment, les combattants de cette génération, nous triompherons ; mais je sais que nos idées vaincront, et c' est assez pour moi. Pourvu que la statue du progrès s' élève et rayonne, peu m' importe que ma tombe soit une des pierres du piédestal. Je dis plus : -si ma tombe est une de ces pierres, tant mieux ! Charles vous remercie de votre cordial souvenir. Tout le petit groupe de Marine-Terrace vous aime. Je travaille beaucoup. En ce moment je fais effort pour dénouer le noeud coulant déjà serré autour du cou d' un homme à Guernesey. Je tâche de le sauver. Je l' espère même. Occupation de buveur de sang. à vous. ex imo. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 31 janvier. Vous trouverez sous ce pli, cher et doux poëte, une prose un peu soeur de votre poésie. C' est ce que j' appelle mon épître aux guernesiais . Il s' agit, comme vous savez, de faire donner signe de vie à la démocratie en renversant p185 le gibet et en sauvant un homme. Je vous envoie ce speech, qui vous parviendra, je pense, vu qu' il ne touche en rien le 2 décembre. Il se prépare une édition moins laide que je voulais vous adresser, mais il faudrait attendre encore. Va donc pour ce papier à sucre et ces têtes de clous. Aintenant voici : -le flegme guernesiais s' est ému sur mon speech ; les pétitions pullulent. Un sursis est obtenu. Nous espérons gagner le procès. Ce serait un grand fait. Mais il nous faudrait un coup de collier parisien. J' ai fait envoyer (avec des lettres de moi) le speech au siècle et à la presse . Si vous voyez par bonne aventure Girardin ou Havin, parlez-leur-en. Un mot des deux journaux aiderait beaucoup et piquerait d' honneur les anglais. -du reste, nul péril. Cela ne touche pas à la politique. On peut bien, je crois, sauver la vie d' un homme en Angleterre sans que M Bonaparte le trouve mauvais. à l' autre affaire à présent. J' ai vu les propositions de ces messieurs. En l' état, elles sont peu admissibles. Je consentirais à toutes les conditions de détail qu' ils indiquent, mais se sont-ils bien rendu compte de cette énorme réduction de prix, qui est presque un rabais de moitié ? Je m' adresse à leur conscience en laquelle j' ai confiance entière. Cela ne semblerait-il pas abuser un peu de la situation ? Qu' ils calculent, frais, prix, etc. Et qu' ils voient la part qu' ils se réservent. Je les sais tous très honnêtes, et je me borne à faire cet appel à leur propre jugement. Déjà, le traité de 1832 étant un rachat de traités antérieurs, le prix stipulé était un rabais. Rabattre aujourd' hui sur ce rabais, n' est-ce pas un peu excessif ? Je les fais juges eux-mêmes. S' ils persistaient dans cette dépréciation des deux volumes de poésie, il n' y aurait plus qu' à exécuter purement et simplement le traité de 1832. Mais voyons. Ne puis-je point faire moi-même de concessions ? Si vraiment. J' admettrais, vu la réduction des deux volumes à 12 fr, un rabais-et même un rabais d' un quart . Je consentirais à 9000 fr payés comme il est dit au traité. Je consentirais aux autres conditions indiquées, en leur nom, dans votre lettre. Chaque volume contiendrait autant de vers que les feuilles d' automne . Si cela leur va, je suis prêt à signer. Sinon, tenons-nous-en à l' ancienne convention. -dans ce dernier cas, seriez-vous assez bon pour prier M Gosselin de m' écrire lui-même (il est homme de trop bonne compagnie pour oublier que je lui ai écrit) si lui et ss associés sont prêts à exécuter le traité de 1832 cette année ; car, s' ils n' étaient pas prêts, la conséquence serait qu' ils consentiraient tout naturellement à me laisser publier mon premier roman en dehors d' eux et à reporter leur privilège (du traité 1832) sur mon deuxième roman. S' ils sont prêts, mon premier roman publié leur p186 appartient. Veuillez, je vous prie, lire ma lettre à M Gosselin dont je connais toute la bonne grâce et lui répéter que je le prie de vouloir bien m' écrire lui-même la réponse, ce qui est même nécessaire en sa qualité de signataire du traité. Je prendrai un parti selon ce qu' il m' écrira. Du reste, si ces mm fixent, d' accord avec moi dans ce cas spécial, le prix des deux volumes de poésie (nombre du traité 1832) à 9000 fr, je suis prêt à conclure la convention nouvelle. Mais il faudrait qu' ils eussent la bonté de se hâter dans l' intérêt même de l' affaire, car il me faudra toujours bien au moins trois mois pour finir et mettre en ordre les deux volumes. -que de peines je vous donne ! Comment vous remercier ? En vous aimant. V. J' écris à la hâte. S' il y a quelque chose à adoucir dans ma lettre, adoucissez. Je veux les formes les meilleures. au révérend Pearce. Marine-Terrace, 19 février. ... je vais faire rectifier l' édition spéciale des deux lettres et de mes autres paroles de l' exil qui se fait en ce moment... je suis heureux, monsieur, et fier d' avoir été pour quelque chose dans votre généreuse et chrétienne pensée de combattre la peine de mort... faites cet écrit et ayez courage. Ceux qui sont avec l' humanité, Dieu est avec eux. Je ne comprends pas les objections bibliques contre ce grand progrès en présence du texte descendu du Sinaï : tu ne tueras point . Pas d' exception à ceci dit, et de si haut ; tout est dit ; dans ce texte il y a la fin de la guerre comme la fin de l' échafaud. Dieu s' étant réservé la naissance, se réserve aussi la mort. Tout gibet blasphème. Voilà, monsieur, du moins pour moi, et avec une irrésistible évidence, le point de vue religieux, qui, dans cette grande question humanitaire et divine, s' identifie avec le point de vuedémocratique. p187 à Louise Colet. Marine-Terrace, 19 mars. Votre lettre du 6 m' arrive. Que de retards ! Que de circuits ! J' y réponds bien vite et en hâte, et, pour que ceci parte par le courrier d' aujourd' hui, vous aurez une lettre bien courte. Je prendrai ma revanche la prochaine fois. Mais ne doutez donc jamais de moi, je vous prie ! Si vous saviez toutes les choses auxquelles je suis forcé de faire face ! Vous ne vous doutez pas de cela à Paris ; il y a des moments où le sort de ce gros continent stupide gravite autour de la poignée de proscrits et où toute l' Europe a pour pivot, sans s' en douter, une maison d' un faubourg de Londres ou une baraque de la côte de Jersey. De là des préoccupations. Excusez-les. Je vous envoie la lettre pour Villemain. Lisez-la et mettez-la sous enveloppe. Envoyez-moi votre adresse (numéro bien exact ) ; huit jours après, les châtiments seront déposés à votre porte. Je suis tout heureux de ce que vous m' en dites. Chose étrange ! J' ai forgé ces vers sur la vieille enclume de Juvénal et d' Isaïe, je les ai bourrés de foudre, je les ai trempés dans tout ce que la justice a de plus implacable et de plus sinistre, et ma récompense est le sourire d' une femme ! Savez-vous que vous ne me promettez rien en disant : j' irai à Londres ! C' est Jersey qu' il faut dire. Il m' est très difficile d' aller à Londres, car, depuis l' entente cordiale, la police Bonaparte-Palmerston nous guette et, au besoin, l' honnête presse anglaise nous dénonce. Or, ma présence à Londres, texte et commentaires, pourrait nuire à certaines solutions qui ont besoin de secret pour aboutir. Venez donc à Jersey. Velléda y est bien venue ! Parlons de vous. Il faut que vous ayez le prix. Je dis : il le faut. Si j' étais là, il me semble que vous l' auriez. Je consentirais pour cela à passer un quart d' heure dans cette fange. Voilà un superlatif qui vous dit à quel point je vous veux cette couronne. Couronne ! On appelle donc cela une couronne ! J' avoue que notre insolence d' académiciens m' humilie. Voici le prix, et vous voilà : je regarde cette couronne, et je regarde ce front, et je me demande en quoi donc l' un a-t-il besoin de l' autre ? Si c' est pour que vous puissiez venir à Jersey, je comprendrai. Continuez de m' aimer un peu, noble et charmante femme. Grondez p188 Pelletan et Nefftzer que j' aime, et qui ne m' écrivent pas. écrivez-moi de longues lettres. Savez-vous que vous avez un grand talent, poëte, ce qui ne vous empêche pas d' être pleine d' esprit, madame. Je vous envoie harmodius et quelques mots dits le 24 février. Victor Hugo. à Villemain. 19 mars. J' ai besoin de vous remercier, cher ami ; j' ai su, car tout finit par arriver aux solitudes, votre démêlé au sujet d' un article où vous aviez mis mon nom. J' en ai été fier et heureux : ce que vous faites est digne de ce que vous êtes. Le courage et la hauteur de coeur vous vont. Votre souvenir m' a charmé ; il ne m' a pas consolé : je n' en ai pas besoin. J' ai la même affliction que vous pour la chute de la liberté, la honte de la France ; voilà toute ma douleur, je n' en ai pas d' autre. Je n' ai pas de grief personnel. Je remercie Dieu de ce qu' il a bien voulu faire de moi, de l' épreuve que je subis, de la ruine où je médite. Je trouve bonne l' adversité, bonne l' injustice, bonne la haine, bonne la calomnie qui se glisse comme le ver dans le sépulcre. Si toutes ces choses qu' on est convenu d' appeler le malheur et qui sont sur moi, pèsent le poids d' un caillou dans le progrès humain, je bénis la destinée. J' ai tort pourtant de dire que je n' ai pas besoin d' être consolé, car quel abaissement, cher ami ! Comme on se rue dans l' abjection ! Ces juges ! Ces prêtres ! Et cela en France ! Et quelle fange après tant de gloire ! Mais je regarde l' avenir, et je dis encore : tout est bien. Si j' étais à Paris en ce moment, savez-vous où j' irais ? J' irais à l' académie, d' abord pour vous serrer la main, puis pour tâcher de faire couronner la poésie, quel que soit le scandale, en plein institut. Vous rappelez-vous comme je me débattais, il y a trois ans, avant le déluge, pour ce poëme sur Mettray ? L' académie a fini par le couronner, et il a bien fait. Je lutterais encore aujourd' hui (les bonnes et douces luttes, hélas ! ) pour le même talent, pour le même poëte, pour la même poésie. Oui, je tâcherais de renouveler cet esclandre : le poëte glorifié par l' académie, l' imagination p189 couronnée par le dictionnaire ! Vous qui avez l' imagination de bel écrivain, ce qui ne vous empêche pas de gouverner souverainement le dictionnaire, cher Villemain, permettez que je vous recommande mon numéro 42. Vous y retrouverez tout ce que vous avez applaudi dans le poëme sur Mettray, la couleur, la pureté, l' éclat, la vie, une certaine force qui est si féminine, tant elle est mêlée à la grâce, de beaux vers à chaque instant, je ne sais quoi d' élevé qui touche à l' idéal, un grand souffle, et l' on envoie tout cela à l' académie ! Oui, pardieu, et quand la poésie couronnée d' auréoles, vêtue de sa pourpre, semée d' étoiles, se présente à l' institut, l' académie lui fermerait la porte au nez ! Non, vous êtes là, et vous avez la clef. Mon illustre confrère, on me promet un livre de vous. Vous jugez de mon impatience. Si vous avez toujours la bonne pensée de me l' envoyer, faites-le remettre, je vous prie, chez M Paul Meurice, rue Laval, 26, avenue Frochot, lequel me le transmettra à Jersey. Savez-vous ce que c' est que Jersey ? Prenez une carte de l' Archipel, et cherchez-y Lemnos. Lemnos, c' est Jersey. Par le plus capricieux hasard du monde, Dieu a fait deux fois la même île ; il a donné l' une aux grecs, l' autre aux celtes. Jersey, appliquée sur Lemnos, s' y superposerait presque exactement. C' est de là que je vous écris, non de l' île où l' on fait la foudre, mais de l' île où on l' attend. Car sur de telles choses et sur de tels hommes, le tonnerre finira bien par tomber. Cher ami, vous reverrai-je jamais ? Je vous serre tendrement la main. Victor Hugo. Ma femme et ma fille vous envoient leur plus cordial souvenir. à Mademoiselle Louise Bertin. Marine-Terrace, 21 mars. Votre lettre, mademoiselle, nous a touchés au fond de l' âme. Ces deux hommes qui sont près de moi, et que vous appelez avec tant de bonté vos enfants, l' ont lue et relue, et il leur semblait entendre toutes les douces p190 voix de l' enfance restées sous les grands arbres des roches. L' ancien Charles et l' ancien Toto se sont mis à parler de " Louise " comme d' une mère pendant que, moi, j' en parlais comme d' un esprit. Tout ce beau passé est revenu rayonner au milieu de nous, et il m' a semblé un moment que Marine-Terrace était à quatre lieues de Paris et à deux années de 1830. Je vous remercie de nous avoir donné, avec quelques lignes, ce charmant éblouissement. Vous avez été visités tous, ce mois-ci, par le bonheur, par cette aube qu' on appelle le mariage ; vous avez revu, au milieu de vos deuils, de la joie et de jeunes fronts radieux. Soyez assez bonne pour féliciter de notre part les nouveaux mariés qui vont recommencer et refaire une famille autour de vous. Nous aimons dans notre solitude cette fête qui environne nos anciens amis. Les exilés sont bons pour souffrir avec ceux qui souffrent et pour sourire à ceux qui sont heureux. J' envie les roches toujours vertes et où vous chantez toujours. Ici j' ai le vent, j' ai la mer ; mais tout ce grand murmure ne vaut pas pour mon oreille les doux chuchotements du passé. Serrez pour moi, je vous prie, la main d' édouard et la main de Janin. Ma femme et vos enfants vous embrassent. Je mets mon dévouement et mon respect à vos pieds. V H. à M Coppens. Marine-Terrace, 26 mars. Vous avez raison, cher et honorable co-proscrit ; on n' oublie pas les grandes luttes qu' on a traversées ensemble ; votre souvenir est mêlé pour moi à ces sombres et mémorables heures de décembre ; aussi quand il me vient de vous un serrement de main, j' en suis heureux. Nous avons en effet la pensée d' aller quelqu' un de ces jours chercher le midi, si le midi ne nous est pas interdit. Proscrits et pestiférés que nous sommes, les gouvernements n' osent nous accueillir sans la permission du maître brigand des tuileries ; l' horizon, ouvert à tous, est fermé pour nous, et M Bonaparte en a les clefs à sa ceinture. Si donc le Portugal ou l' Espagne n' ont pas trop peur de moi, je compte y aller regarder d' un peu moins loin le soleil. Dans tous les cas, ce ne p191 serait pas, je suppose, avant l' automne. Vous voyez que si vous aviez la bonne pensée de venir voir Jersey, vous nous y trouveriez encore tout l' été. Ce serait une vraie joie pour nous. Mettez-moi aux pieds de Madame Coppens, et croyez-moi bien cordialement à vous. Victor Hugo. à David D' Angers. Marine-Terrace, 16 avril. Cher grand David ! J 4 ai re 9 u votre bonne et noble lettre, avec la page si intéressante qu' elle contenait. Je suis heureux que ce livre ait été à votre coeur. Cher ami, enviez-moi, enviez-moi tous ; ma proscription est bonne, et j' en remercie la destinée. En ces temps-ci, je ne sais pas si proscription est souffrance, mais je sais que proscription est honneur. ô mon sculpteur, un jour vous m' avez mis une couronne sur la tête, et je vous ai dit : pourquoi ? -vous deviniez la proscription. à ce propos, ce chef-d' oeuvre, je vous le remets et vous le confie. Je n' ai plus de chez moi, le buste est chassé comme l' homme. Ouvrez-lui votre porte. J' espère qu' un de ces jours, bientôt peut-être, j' irai le chercher chez vous. En attendant gardez-le-moi. Gardez-moi aussi votre vaillante et généreuse amitié. Je vous serre la main, poëte du marbre. Victor Hugo. Mettez-moi aux pieds de votre courageuse et charmante femme. Ma femme et ma fille l' embrassent. à Mme De Girardin. Marine-Terrace, 2 mai. Puisqu' il pleut, je pense à vous, et je me fais du soleil comme cela, à travers les froides larmes de l' averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, p192 j' évoque votre beau sourire, madame, votre grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre conversation pleine d' un rayonnement d' Olympe, vous m' apparaissez déesse, vous me parlez femme, vous m' enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise humeur du mois de mai. Ah ! ça, ne me dites donc pas que vous m' écrivez des lettres de huit pages, pour ne pas me les envoyer. à l' instant même, d' affamé que j' étais, je deviens goulu, et les quatre petites pages que j' ai dans les mains, si exquises et si ravissantes qu' elles soient, ne me suffisent plus. Tel est l' exilé, depuis Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion : écrivez-moi douze pages la prochaine fois. Comment ! Vous me faites cette question : " faut-il vous envoyer, etc. ? " -est-ce que je suis de ceux à qui " la joie fait peur " ? Je veux, oui, madame, je veux mon exemplaire. C' est déjà bien assez de n' avoir pas eu ma loge. Meurice me le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà de la joie fait peur deux choses : l' idée qui m' a charmé et le succès qui m' a ravi. -retournez cette tête de phrase, je vous prie, car l' idée m' a fait encore plus de plaisir que le succès. Donc, on a dit que j' étais à Paris, à l' opéra, en domino, et que probablement je m' étais mis un faux nez pour ressembler à M Bonaparte. Vous avez eu raison de répondre : " il serait venu chez moi " . Ajoutez-leur ceci : que je ne me mettrai pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière une barricade. -en attendant, dans la Baltique et dans la mer Noire, l' Anglo-France jette un triste fulmi-coton. Ce que vous me dites du livre en question m' enchante. Ce genre de succès est le bon ; c' est une lettre de change tirée sur l' avenir. Vous rappelez-vous le temps où ces gros dindons d' hommes dits d' état (ce dindondomdéta fait harmonie imitative) où ces dindons se moquaient des poëtes et disaient : " à quoi cela sert-il " ? -cela sert d' abord à être exilé. Ensuite cela sert à leur mettre l' écriteau au cou, quand par hasard ces dindons s' avisent de devenir vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature empoigne la politique, voilà ce qui se passe. Nous serrons bien et nous serrons ferme. Oh ! Que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses glaces allemandes dont vous me parlez ! Comme je sais bien quelle figure j' y ferais paraître ! Je me redonnerais à toute heure la splendide et douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où, entrant dans ma serre, je dis : tiens ! Et où vous me dîtes : oui ! -je relis le livre solution d' Orient . Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d' à côté, et dites-lui de ma part que c' est un beau et profond livre. Je voudrais qu' il y eût au bout de vos doigts une tache de votre encre pour la baiser. p193 Quand vous verrez Th Gautier et Cabarrus, dites-leur que je les aime. Marine-Terrace f vous embrasse, et Marine-Terrace m se met à vos pieds. (voir pour les abréviations le dictionnaire.) à Madame Luthereau, à Bruxelles. lundi 8 mai. Dites, je vous prie, madame, à M Luthereau que Jersey l' aime bien, et vous aussi, vous le savez, mais je ne vous le répète pas ; vous avez là quatre charmantes pages dont chaque mot vous le dit. Voilà tout à l' heure deux ans, madame, que je ne monte plus les bonnes marches de la galerie du prince, que je ne tire plus ma petite clef de ma poche pour entrer au numéro 10 et que Miss ne vient plus me souhaiter le bonjour sur l' escalier en remuant la queue de l' air le plus tendre. Deux ans, madame. C' est long, hélas ! Voilà que Bruxelles se perd dans le lointain bleu, et commence à me faire l' effet de Paris. J' en suis presque à prendre Sainte-Gudule pour notre-dame et à confondre le passage saint-Hubert avec la galerie Vivienne. Il me semble qu' on n' est pas exilé où vous êtes. Je me rappelle votre bonne table si cordiale et si gaie, le poêle où je me plongeais jusqu' à la ceinture pour corriger le mal de tête par le brûlement des pieds, et le bon petit magot de vive l' amour qui faisait faire à Madame Raybaud un chef d' oeuvre. Dites à tous ces souvenirs que je les aime. Parlez de moi à notre charmant Deschanel, à notre bien cher Yvan, si vous l' avez, à mon toujours aimé poëte Van Hasselt, et dites à votre excellent mari de vous embrasser en mon nom de la façon qui vous plaît le mieux. à vos pieds, madame. On déposera chez vous de ma part un machin intitulé discours de l' exil . à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, dimanche 28 mai. Vous voilà heureux, cher doux poëte ; et, quoiqu' il pleuve et vente sur ma tête, quoique la brume ait collé du papier gris sur le ciel et sur la p194 mer, quoique je ne voie dans mon jardin, envahi par la basse-cour voisine, que des oies et pas un oiseau, quoique ces horribles oies soient en train en ce moment même de déterrer et de manger pour sept shellings de haricots que j' ai fait semer la semaine passée, au milieu de toutes ces laideurs et de tous ces désastres je sens votre bonheur qui me réchauffe et qui me sourit de là-bas, et j' en ai le coeur plein de joie. Sitôt cette lettre reçue et lue, prenez, je vous prie, votre charmante petite femme sur vos genoux, et dites-lui : -il y a quelque part, dans un coin, très loin d' ici, une espèce d' être grognon et fauve, un songeur, un donneur de coups de bec à droite et à gauche, un hibou vrai, ennemi des faux aigles ; ce monsieur vous remercie, madame. -votre femme dira : et de quoi ? -vous répondrez : de mon bonheur. Oui, madame (je reprends la parole), je vous remercie d' aimer ce bon coeur, ce charmant esprit, ce penseur libre, ce généreux poëte ; je vous remercie de vous être aperçue de tout ce qu' il vaut, et de vous être dit : rien ne lui manque ; il est proscrit. Votre lettre, cher poëte, nous est arrivée le mardi même, le 23. Je me suis dit : il n' y a pas moyen d' y aller dîner. -et, ma foi ! Pour me venger, j' ai bu, nous avons tous bu à votre santé. Ma femme embrasse la vôtre. Vous êtes bien gentil de m' avoir donné un souvenir en terminant votre cours. La réouverture se fera à la grande place. Que je voudrais être encore au numéro 16 ! Mais, hélas ! Napoléon-Le-Petit m' a chassé de Bruxelles. C' est jusqu' à présent son unique exploit. -et qui sait si je ne serai pas un de ceux qui le chasseront de Paris ? Je veux finir sur cette bonne pensée, et en vous embrassant sur les deux joues, c' est-à-dire sur la vôtre et sur celle de Madame Deschanel. V H. Vite ! Vite ! Vite ! Le petit Deschanel promis ! via London. Monsieur Henri Samuel, 7, rue des secours, Bruxelles, par Ostende. M T jeudi 18 juin. Est-ce que par hasard vous m' auriez pris au mot, mon excellent et cher éditeur ? Est-ce que ma lâche économie de ports de lettres vous paraîtrait p195 sérieuse ? Elle me paraîtrait lugubre, à moi, si elle devait amener de telles lacunes dans nos bonnes causeries. écrivez-moi donc, je vous prie, qu' il y ait du nouveau ou non, comme je fais, ne fût-ce que pour dire : vale et nos ama . Je n' ose vous paler aujourd' hui de l' excursion à Jersey, car ce serait vous inviter au déluge ; pluie nuit et jour, averses sur le toit, brumes à la vitre, jardin noyé, boue jusqu' aux genoux, voilà notre idylle en ce moment. Depuis le grand mensonge de 1851, le soleil, lui aussi, ne fait plus que mentir ; la lumière copie les ténèbres ; voilà deux fois de suite que juin manque sa parole d' honneur ; ces étés Bonapartes me deviennent odieux, surtout s' ils allaient jusqu' à nous priver de vous voir ainsi que Madame Samuel ; mais j' espère. Juillet et août nous restent. Un rayon viendra bien, que diable ! Voulez-vous faire circuler notre circulaire ? Je vous l' envoie. Hélas ! Nous en sommes à sonner la cloche d' alarme. Et les discours de l' exil ? Point de nouvelles de Freunt ? -je ne reçois rien. -je serre vos bonnes et courageuses mains. V. à la junte de salut, en Espagne. citoyens de la junte de salut, je ne veux pas tarder un instant à vous exprimer ma reconnaissance. Les journaux de Madrid du 8 et du 9 m' annoncent la demande que la junte de salut a bien voulu faire pour moi au gouvernement, sur la noble initiative spontanément prise par deux honorables citoyens espagnols, Mm Fernandez De Los Rios et Coello. J' apprends que le gouvernement a adhéré au désir exprimé par la junte. Je vous remercie, citoyens, de m' ouvrir les portes de l' Espagne et de me les ouvrir le lendemain d' une révolution. L' air du midi est nécessaire à ma santé, et l' air de la liberté est nécessaire à ma vie. J' ajoute que l' Espagne est pour moi comme une patrie. J' ai passé à Madrid une partie de mon enfance ; la langue, le passé et l' histoire de l' Espagne sont mêlés à ma pensée depuis mon plus jeune âge, et par moments je crois avoir deux mères : la France et l' Espagne. Je serais parti sur-le-champ et je serais arrivé à Madrid en même temps que cette lettre, si je n' étais en ce moment retenu à Jersey par les soins d' une publication littéraire commencée. Sitôt que je serai dégagé de cette p196 publication, dans fort peu de temps, j' espère, je m' empresserai de profiter de votre invitation gracieuse que je regarde comme un glorieux appel. Ce qui ajoute à mes yeux un prix inestimable à cette hospitalité, si noblement offerte, c' est qu' elle ne m' est pas exclusivement personnelle, c' est que l' Espagne a déclaré, par votre organe, par la voix de la presse et par la bouche de son gouvernement, qu' elle l' étendait à tous les autres proscrits. Quel pays plus digne que l' Espagne d' être la grande terre d' asile ? L' Espagne a compris, et c' est ainsi que nous nous traduisons les paroles de son gouvernement, que, loin d' être un obstacle aux bonnes relations internationales, l' asile accordé par un peuple aux proscrits du droit et de la liberté lui créait un titre à la reconnaissance de toutes les nations. Dès aujourd' hui, on peut le dire, -et ici nous proscrits, nous disparaissons, car il s' agit de l' humanité entière, -dès aujourd' hui, en présence des grandes choses que l' Espagne a faites et des grandes choses qu' elle prépare, le peuple français remercie le peuple espagnol. Courage, citoyens. Achevez ce que vous avez si admirablement commencé. Le monde civilisé a les yeux sur vous. Dans la situation où est aujourd' hui le continent, on peut dire que la révolution espagnole a charge de peuples. Espagnols, vous replacez votre illustre pays dans la lumière ; l' aube se lève chez vous. Soyez glorifiés ! Vous prouvez que la terre qui a produit les grands poëtes et les grands capitaines, sait aussi produire les grands citoyens. Et, à nous proscrits, qui vivons dans l' espérance inébranlable, permettez-nous d' applaudir du fond de l' âme votre belle révolution, commencement, glorieux prélude de la révolution suprême que les penseurs entrevoient, que l' avenir attend, qui sera la fin des despotismes et des guerres, et qui cimentera dans la démocratie pure la grande et fraternelle fédération des peuples-unis d' Europe. J' offre à la junte de salut mes sentiments de vive reconnaissance et de profonde fraternité. V H. Marine-Terrace. -17 août. au colonel Charras. 18 août 1854, Marine-Terrace. Mon vaillant et cher collègue, il y a deux ans, presque à pareille époque, vous me conduisiez à la frontière belge, quelle joie c' eût été pour moi de p197 venir vous recevoir à la frontière anglaise ! Je dis joie , quoique ce soit pour vous une épreuve de plus ; mais vous n' en êtes pas à compter avec les sacrifices, et vous êtes de ces hommes que l' adversité réjouit, parce qu' elle les grandit. Je vous félicite donc de cette nouvelle persécution qui est venue vous chercher ; nos persécutions sont bonnes, elles sont les consécrations de l' épreuve et les affirmations du droit. Cher proscrit, vous n' êtes pas moins intrépide sur la brèche civile que sur la brèche militaire. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 21 août. Votre bon petit paquet de lettres nous a charmés. Je n' y avais que deux pages, mais qu' elles étaient charmantes ! Et puis je tiens votre lettre à ma femme pour mienne. Le dialogue avec Th Gautier a eu un prodigieux succès. Hélas ! Vous m' aimez donc toujours un peu là-bas. Je vous le rends bien, je vous assure. Le souvenir dans l' exil a des échos sans fin. Je ne comprends rien à ce que vous m' avez pris dans Schamyl ? Qu' est-ce donc ? On m' applaudit, dites-vous. Quand on vous applaudit, cher poëte, il me semble que c' est moi ; et c' est ainsi que je le comprends. Les journaux d' Espagne, répétés par les journaux anglais, donnent le texte d' une délibération spontanée de la junte de Madrid qui m' ouvre l' Espagne. Il n' y a jamais eu de demande de ma part, comme Conailhac paraît le croire. Je reçois la chose avec reconnaissance, mais sans l' avoir peronnellement demandée. La conduite de la junte à mon égard est admirable. Si vous voyez Girardin, expliquez-lui cela. Rapprochez cette façon d' agir de la Belgique expulsant Charras. Mme D' Aunet vous présentera un bon de 500 francs que je vous serai obligé de lui payer ; je vais tirer en outre 500 francs sur vous par Godfray. Ceci vous arrivera avant la traite. Je n' ai plus que la place de vous embrasser et de me mettre aux pieds de Madame Meurice qui sont assez petits pour tenir dans ce bout de papier. p198 Voudriez-vous faire remettre ce mot chez Mme D' Aunet ? Mes plus tendres cordialités à Gautier, à Limayrac, à Pelletan, à Jourdan, à Boulanger, à tous ceux qui m' aiment. V. à T M Duché. 24, york place. London. Jersey, 12 septembre. Merci, mon cher et excellent collègue. Votre adhésion si cordiale me touche vivement. Je ne suis rien qu' un combattant, mais la grande cause fait grand le combat. Que Dieu nous aide et que le peuple se réveille, nous vaincrons. Quant à moi, je n' ai jamais eu plus de foi et plus d' espoir. La proscription et l' exil ne sont que des veilles à travers les guerres. Je vois distinctement le triomphe de la république, de la démocratie et de la civilisation. Je vous serre fraternellement la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. 207 bre. Schamyl a fait le tour de Marine-Terrace -triomphalement. Il a gagné la bataille près de hot sea bath comme au mont Darbula, comme à la porte saint-Martin. Quel beau poëme, cher poëte ! J' ai vu l' endroit où nous avons été applaudis côte à côte, et j' ai été tout fier et tout heureux de retrouver quelque chose de moi dans cette belle prose généreuse et éclatante. Savez-vous que nous sommes destinés à nous rencontrer ? J' ai tressailli en lisant la dernière ligne de votre note sur Mélingue. Dans les contemplations il y a cette fin de vers : le devoir, fatalité de l' homme p199 cette fois, vous aurez la priorité. Je me suis donné une magnifique représentation de votre splendide drame, en lisant le livre et en le jouant sous mon crâne, dans mon jardin, avec la mer pour décor, le ciel pour rideau, l' ouragan pour orchestre, et toutes sortes de fleurs au parterre. -je vous assure que c' était bien beau ainsi, et bien charmant, et bien grand. En somme, soyez loué. Vous avez fait jouer sous ce régime de mise au cachot, de servitude et d' ombre, une oeuvre d' affranchissement, de liberté et de lumière. Voilà ce que nous pensons tous ici. Madame Meurice, dans la plus gracieuse lettre du monde, nous promet votre venue pour novembre. Vous l' amènerez, n' est-ce pas ? Quelle douce et bonne petite fête dans ce pays d' hiver et dans cette maison d' exil ! Nous vous rendrons votre chambre, et vous nous rendrez le soleil. les contemplations n' auront pas encore paru. Je vous en lirai des vers. Mais si vraiment ! Vous pourrez me rendre service. Si ce livre, poésie pure, paraît par aventure à Paris, vous veillerez un peu, n' est-ce pas, cher poëte ? Sur ce pauvre oiseau farouche envolé de la grève d' Azette, à travers des tourbillons d' écume, et allant s' abattre parmi des bouffées de cigare au boulevard des italiens. -nos pauvres souffrants vous remercient ainsi que notre noble et cher poëte Laurent Pichat. Dites-le lui. Je tire sur vous par Godfray fin 7 bre, cette traite de 100 francs dont notre caisse a grand besoin. Mlle Rivière vous présentera en outre un bon de 240 fr. Malgré les enthousiasmes de l' appel qu' on m' adresse, j' ajourne un peu l' Espagne ; il faut voir ce que cette quasi révolution devient. tuus. Tuus. Tuus. mille amitiés à Gautier, Janin, Limayrac, Pelletan, Jourdan, Nefftzer, -à tous. à Mme De Girardin. 28 septembre. J' ai lu la joie fait peur . Quelle ravissante chose ! Je me la suis jouée et j' en ai eu dans la pensée une représentation exquise. Savez-vous comment ? Je me suis tout bêtement figuré vous la lisant. Votre sourire faisait la rampe, vos yeux étaient le lustre, votre son de voix était la musique de toutes ces p200 âmes. Moi je faisais foule, et j' applaudissais. Quelle idée de femme que cette pièce ! Et quelle idée de poëte ! Je m' aperçois que je radote de ce bijou, et que je ne vous parle pas du tout de ce qui devrait remplir cette dernière page. Ah ! ça, est-ce que vous ne reviendrez pas cette année à Jersey ? Je mets mon île dans un cornet de papier et je vous l' offre. Daignez accepter ce bouquet. Nous avons acquis quelques talents depuis l' an passé. Si vous veniez vous nous trouveriez montant à cheval et galopant le long de la mer. L' autre jour le colonel Téléki, après un quart d' heure de vif galop, s' est tourné vers nous et nous a dit : bravo, cosaques ! Voilà un compliment. Je mets cette gloire à vos pieds. à M G N Sanders. Marine-Terrace, 31 octobre. Quand vous écrivez, monsieur, c' est votre âme qui écrit, une âme haute et libre. Vous êtes digne de parler à la France, et de parler au nom de l' Amérique. à quelques égards nos points de vue diffèrent, et c' est tout simple. Mais le fond de nos coeurs est le même ; vous voulez ce que nous voulons, la dignité de l' homme et la liberté du monde. Je vous applaudis jusqu' à vous aimer. Vous vous êtes donné à vous-même une noble mission ; continuez-la. Continuez votre beau et saint travail de propagande ; dites la vérité à tous, à la France esclave qui a jadis aidé l' Amérique, à l' Amérique libre qui doit aujourd' hui aider la France. Ni vous ni moi, permettez-moi de rapprocher mon nom du vôtre, ne sommes gens à flatter les peuples. Disons-leur donc leurs vérités afin de leur rendre leurs grandeurs. Le jour où l' Amérique voudra, la France pourra ; le jour où la France pourra, le monde vivra. Cher concitoyen de la grande république unique, je serre cordialement votre main loyale. Victor Hugo. p201 à Alexandre Dumas. Marine-Terrace, 17 novembre. Mon cher Dumas, un ami coupe dans un numéro de votre mousquetaire quatre lignes et me les envoie. Dans ces quatre lignes vous avez su mettre deux grandes choses, votre esprit et votre coeur. Je vous remercie de me dédier votre drame, la conscience . Ma solitude avait quelque droit à ce souvenir. Cette dédicace, si noble et si touchante, me fait l' effet d' une rentrée dans mon foyer. C' est une joie pour moi de penser que je suis en ce moment à Paris, et présent dans un succès d' Alexandre Dumas. On m' écrit que le succès est grand et que l' oeuvre est profonde. L' oeuvre et le succès ressemblent à mon amitié pour vous. Cher compagnon de luttes, grand et glorieux confrère, je vous serre dans mes bras. à Jules Janin. Marine-Terrace, 26 décembre. Vous avez fait un livre où il y a ce que Cicéron appelait le quid divinum . Prenez-en votre parti ; c' est tout simplement un livre adorable. Ce sont des confessions, ce sont des confidences, c' est un testament, c' est un hymne, c' est une chanson, c' est un poëme. La splendeur y est grâce et la grâce y est splendeur. Cela va, vient, court, revient, pense, sourit, pleure, creuse et s' envole. C' est l' histoire de notre coeur, de notre esprit, de notre bonheur, de notre deuil, de notre pays, de notre temps. Telle page touche à Rabelais, telle autre à Bossuet. D' effort, point. Vous allez de ce curé à cet évêque et de cet évêque à ce curé comme on va du b à l' r, tout simplement parce que toutes les lettres sont dans l' alphabet et tous les esrits dans votre esprit. Vous êtes royaliste, il y a ici un tas de républicains qui raffolent de votre livre ; vous êtes classique, et à tout moment j' entends des romantiques dire en vous lisant : mais c' est exquis ! Mais c' est vrai ! p202 -ils font bien quelques petites réserves çà et là, mais ce sont les réserves de l' oiseau dans la forêt et de la femme sous les baisers. -quant à moi, comment trouver un remerciement ? vox faucibus hoesit . Je vous charge de l' écrire, et je le signerai. Le jour même où votre livre est arrivé, c' était un soir, on s' est jeté sur la caisse ; Vacquerie s' y est rué, quoique, parmi les trésors qu' elle contenait, il y eût trois énormes fromages de Brie, son horreur. Son nez, pas petit pourtant, avait perdu l' odorat qui était passé tout entier dans son esprit. Il n' y avait plus dans la caisse que des parfums ; son esprit flairait votre livre. Et puis, tout de suite, on s' est mis à lire, haut, bien entendu, tous voulant lire à la fois. Il y avait, dans l' espèce de cave que ces dames ont la bonté d' appeler leur salon, une vingtaine de proscrits, républicains écarlates, partageux, démagogues, anarchistes, buveurs de sang, les plus braves coeurs du monde. On est tombé sur les admirables pages qui terminent le tome iv. Ma maison, ma femme et ma fille à la fenêtre, vous dans la rue, la nuit et votre âme sur le tout, et toute la cohue de jacques et de rouges, moi en tête, s' est mise à pleurer. dictus ab hoc lenire tigres . Tigres, oui. Si vous saviez quels bons tigres nous sommes ! Ces proscrits, ces parias, ces naufragés de la méduse , passent leur temps à s' entr' aider. On donne du pain, dont on a peu, à ceux qui n' en ont pas du tout ; on prend sous son toit les sans-asile (sans culottes, aussi, souvent) ; les pauvres femmes accouchent çà et là, les autres femmes font des layettes aux nouveau-nés et portent des bouillons aux accouchées. Quiconque a, donne ; quiconque manque, reçoit. Ils partagent, ces partageux. Quant à la France, elle oublie. C' est son droit ; si j' étais elle, je n' userais pas de ce droit-là. Mais j' ai tort. Baisons les pieds de notre mère. Du reste, il paraît que notre exode va recommencer. Soit. Lisez les choses imprimées que vous trouverez sous ce pli, cela vous mettra au fait. Tous les journaux hors de France publient ou traduisent ces lignes. Que faites-vous maintenant, cher et charmant et courageux et intrépide poëte ? Outre votre merveilleux enfantement du lundi, le treizième travail d' Hercule, votre jeu, dans quelle oeuvre vous reposez-vous de ce livre éclatant qui vient de naître ? Vous êtes une des maîtresses roues de l' esprit humain actuel ; vous n' avez pas le droit de vous arrêter ; vous devez aller et tourner sans cesse et sans relâche élever l' eau, c' est-à-dire l' intelligence dans les cerveaux. Si vous vous interrompiez un jour, il me semble vraiment qu' il n' y aurait plus de fumée à la cheminée de l' usine et qu' on dirait : tiens ! Paris s' est éteint ! p203 Ma femme, ma fille, mes fils sont touchés dans les entrailles par votre livre. Vous voilà de notre famille, savez-vous ? Je m' y revois jeune, dans ce doux livre, et ils s' y revoient petits. Cela nous ramène aux roches ; notre grand vieillard et notre bon Armand sont là qui jasent ; notre chère soeur de l' âme, Mlle Louise, fait des châteaux de cartes, moi badigeonnant ; vous êtes là, riant du rire de Diderot, avec la larme de Jean-Jacques au coin de l' oeil ; oh ! Toute cette jeunesse ! Toute cette enfance ! Toute cette joie ! édouard redevient Ardoise, Victor redevient Toto, Adèle redevient Dédé, et elle, l' ombre, l' ange, la lumière de mon deuil, elle redevient Didine. Et elle se penche sur nos têtes, et elle remplit votre ravissant et tendre livre de nos larmes et de ses rayons. Quel magicien vous êtes ! Quel évocateur ! ô grand coeur et grand esprit, je vous aime ! D' ici à deux mois, vous recevrez les contemplations . C' est un sombre livre, serein pourtant. Là aussi vous reverrez toute la vie passée. Ce livre pourrait être divisé en quatre parties qui auraient pour titres -ma jeunesse morte, -mon coeur mort, -ma fille morte, -ma patrie morte. - hélas ! La mer fait rage depuis un mois ; ma maison la nuit sonne comme un écueil ; je dors peu dans ce vacarme ; les hurlements de l' abîme font aboyer les chiens (j' ai des chiens. Cela reste). Savez-vous ce que je fais, ne dormant pas ? Je travaille. Je rêve. Je pense à la France, à ceux que j' aime, aux radieux esprits, aux amitiés vraies, aux beaux styles, aux nobles coeurs, aux fermes courages, à vous. Seriez-vous assez bon pour faire jeter à la poste la lettre ci-incluse. -mettez mes hommages aux pieds de votre charmante et noble femme. -ma femme vous écrira prochainement. 1855 T 2 à Madame De Girardin, à Paris. Marine-Terrace, 4 janvier. Cette année 1855 a eu pour nous un point du jour ; c' est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons comme l' aube, et, comme l' aube, avec quelques larmes. En la lisant, il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l' espérance. Tout Marine-Terrace a été éclairé un moment comme par un éclair de joie. p204 Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l' aujourd' hui ; ce lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C' est là l' idéal. Y atteindra-t-on ? Ce que Dieu fait est bien fait ; mais, quand il travaille à travers l' homme, l' outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l' ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement dans l' exil, dans la proscription, dans la défaite, dans l' épreuve. Il faut bien qu' il y ait un peu de soleil dans l' adversité, puisque c' est elle qui fait lever la moisson, et qui fait croître l' épi dans la tête de l' homme. Je ne suis donc pas pressé, je suis triste ; je souffre d' attendre, mais j' attends, et je trouve que l' attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c' est l' énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte ; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l' enlève avant l' heure. Du reste, vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812 ; Balaklava s' appelle Bérézina ; la petite N tombera comme la grande dans de la Russie. Seulement la restauration se nommera révolution. Vous, votre nom est Mme De Staël en même temps que Mme De Girardin, vous n' êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d' astre, vous couvrez de rayonnements ce cloaque. J' y flamboie, vous y brillez, et, de loin, du fond de l' ombre, le flamboiement salue l' auréole. Vous avez tous les succès qui vous plaisent ; hier, chez Molière, aujourd' hui chez M Scribe. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d' auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l' océan. -car vous nous le promettez un peu ; n' oubliez pas ce détail, je vous prie. -en vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l' une portant l' autre, et ont fort ébloui les anglais chez lesquels la Crimée n' a pas encore tu le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur. Du reste, la foi à une chute prochaine de M B est dans l' air ; on me l' écrit de toutes parts. Charles disait tout à l' heure en fumant son cigare : 1855 sera une année oeuvée . J' ai causé hier de vous avec Le Flô, qui vous admire et vous adore ; contagion de Marine-Terrace. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut, à p205 Paris, l' ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre, qui l' aurait montrée à numéro iii, lequel aurait lu, puis dit : allons, Victor Hugo a fait de ce Le Flô un rouge . Le Flô m' a redit le mot ; je l' en ai félicité. D' ici à deux mois, vous aurez les contemplations . Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous cette enveloppe le speech dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m' a valu une menace en plein parlement à laquelle j' ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace. J' ai dessiné pour vous ma carte de visite. La chose étant non politique, je vous l' enverrai de Jersey. Ce sera une assez grande enveloppe. Je la ferai charger à la poste, et je pense qu' elle vous arrivera presque en même temps que cette lettre. Les tables nous disent, en effet, des choses surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, ou les pieds, ou les ailes ! P M vous a-t-il dit que tout un système quasi cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été onfirmé par la table avec des élargissements magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l' exil. -et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte. Les tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc dans les contemplations rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j' ai demandé permission (je souligne) et que j' indiquerai par une note. à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, 14 janvier. Je travaille presque nuit et jour, je vogue en pleine poésie, je suis abruti par l' azur ; de là mon silence, cher poëte, mais je vous aime. Vos reproches sont justes, charmants, et injustes. Je pense à vous bien souvent. Le mercredi soir il me semble que j' ai une heure plus vide que les autres ; et ma bête dit à mon esprit : que tu es bête ! Il y a trop loin pour aller ce soir à son cours. p206 Vous êtes mon voisin pourtant : vous voilà installé magnifiquement dans cette grande place où j' ai niché sept mois entre le haut beffroi plein du duc d' Albe et la bouteille à encre d' où sortait Napoléon-Le-Petit. Vous rappelez-vous ? Vous veniez le matin ; Charras était dans un coin, Lamoricière dans l' autre, fumant dans la pipe de Charles ; Charles et Hetzel sur le canapé qui me servait de lit ; et, avec le beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre. Les bonnes poignées de main qu' on se donnait ensuite ! Maintenant tout s' est coloré autrement, en rose pour vous, en sombre pour moi. Vous êtes marié au succès, au bonheur, à une charmante femme, à un public amoureux, aux applaudissements, aux sourires ; moi j' ai épousé la mer, l' ouragan, une immense grève de sable, la tristesse et toutes les étoiles de la nuit. Je vous souhaite, madame, la bonne année, deux patries et deux hommes, la Belgique plus la France, et votre mari plus un fils. écrivez-moi, cher ami, jetez dans mes rêveries ce bon rire gaulois et naïf que vous avez et que j' aime. Nous attendons le petit franco-belge à époque fixe : nous savons que vous visez juste. Je prends vos deux baisers et je vous en rends quatre, un sur chaque joue. V H. Dites à mon excellent et cher Hetzel que je fais force de rames vers lui. Ce sera un livre à part que ces contemplations . Si jamais il y aura eu un miroir d' âme, ce sera ce livre-là. à Paul Meurice. dimanche 18 février. Cher ami, depuis ma dernière lettre que vous avez dû recevoir il y a une dizaine de jours, la mort m' a visité. J' ai perdu un bon vieux cher ami, mon frère Abel. Nous vivions loin l' un de l' autre autant par les idées que par la distance matérielle, tout en nous aimant profondément. Maintenant il est dans la vérité et dans la lumière. Il doit voir que c' est le sacrifice qui a raison, que c' est le progrès qui a raison, que c' est la souffrance qui a raison, et je p207 suis sûr qu' il se tourne vers mon exil comme je me tourne vers son tombeau, avec un oeil attendri. Tous les deuils m' entourent. C' est bien. Dieu sait ce qu' il fait. Hetzel est à Paris. Le savez-vous ? Le connaissez-vous ? Si oui, et si vous avez occasion de le voir (mais il faudrait que ce fût tout de suite) seriez-vous assez bon pour lui demander : 1 s' il a reçu les deux lettres que je lui ai écrites. 2 si M Pelvey a fait pour moi le paiement dont je lui ai donné avis, chose urgente, car le 22 février, il y aurait déchéance . -avez-vous eu la bonté d' affranchir, comme je vous en priais, la lettre à la compagnie d' assurances contenue (la lettre, non la compagnie) dans ma dernière lettre. Tirez-vous de toutes ces lettres-là comme vous pourrez. Je vous envoie à travers ces broussailles, et à votre charmante femme, toutes les tendresses de Marine-Terrace. à X. Marine-Terrace. Dimanche 22 avril. Lisez ceci, cher poëte. C' est la protestation du présent en attendant l' imprécation de l' avenir. Il ne sera pas dit que le misérable triomphe de cet homme en Angleterre aura passé sans que quelqu' un ait parlé au nom de la France bâillonnée et liée de cordes dans la caverne empire. L' Angleterre est à plat ventre. Elle tremble devant ce petit homme, elle claquera des dents devant la révolution ; c' est bon. L' Angleterre était l' obstacle possible de l' avenir ; je suis charmé qu' elle s' évanouisse. Attendons. Demain talonne aujourd' hui. écrivez-moi souvent, et sans attendre mes réponses. Vos lettres, si profondément empreintes de toute votre noblesse de coeur et d' esprit, sont des joies pour Marine-Terrace. Envoyez-moi ce que vous faites ; parlez-moi de vos travaux, de votre femme si digne de vous, de vos succès à deux, de votre bonheur à deux ; je vous envoie toutes les effusions cordiales de ma solitude. J' achève de dorer quelques étoiles au ciel un peu sombre des contemplations . Cela fait, vous les aurez. Donnez-moi des nouvelles de Paris, haut et bas, théâtres et journaux, lettres et foule. Nous parlons souvent de vous ici ; et vous êtes une des figures p208 qui font sourire et rayonner le retour. Le temps me manque pour vous écrire vingt pages que j' ai dans le coeur ; je les mets dans un serrement de main. - ex imo. V. Vous devez voir souvent Paul Meurice. -demandez-lui donc s' il a reçu mon dernier envoi (assez gros paquet). vale et ama amantes. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 4 mai. Avez-vous reçu, cher poëte, il y a environ quinze jours, une grosse lettre de moi contenant le speech dont je vous envoie la réimpression en épreuve et vous disant que ce que vous vouliez bien désirer pour votre frère serait fait. Votre lettre à Auguste que je viens de lire nous laisse dans le doute à cet égard. Il est vrai qu' elle n' est pas datée (seul défaut que vous ayez. Ne pas dater vos lettres.) répondez-moi vite. J' ai peur que nos adresses ne soient connues de la police de ce monsieur. Je vous envoie ce mot par Bruxelles et par Dumas ; confiez votre réponse au jeune Allix qui me la fera passer. Je vois que vous êtes en grand enfantement, et moi aussi. Vous allez avoir les contemplations . Enfin ! Direz-vous. J' aime mieux que vous disiez enfin que : déjà ! -nous vous désirons, nous vous espérons, nous vous aimons. V. Comment va Mme De Girardin ? à Hetzel. Marine-Terrace, 31 mai. Il faut frapper un grand coup et je prends mon parti. Comme Napoléon (1 er), je fais donner ma réserve. Je vide mes légions sur le champ de bataille. Ce que je gardais à part moi, je le donne, pour que les contemplations p209 soient mon oeuvre de poésie la plus complète. Mon premier volume aura 4500 vers, le second 5000, près de 10000 vers en tout. Les châtiments n' en avaient que 7000. Je n' ai encore bâti sur mon sable que des Giseh ; il est temps de construire Chéops ; les contemplations seront ma grande pyramide. En même temps que cette lettre, cher poëte éditeur, vous recevrez par la poste le premier fascicule. Vous y trouverez en l' ouvrant une instruction pour l' imprimeur que je vous serai obligé de faire exécuter avec un soin précis et de point en point. Pour cette grande bataille, je renonce aux pages blanches entre chaque pièce. On pourra mettre jusqu' à 26 vers à la page. 24 vaudraient mieux, je crois. Il me semble toujours qu' on pourrait imprimer en même temps l' in-18 belge et l' in-8 parisien. Cela nous ferait gagner un mois. Répondez-moi tout de suite si le premier envoi vous est bien parvenu, et si vous voulez tout le reste par la même voie. Je vous enverrai aussi rapidement que vous voudrez, tous les jours un envoi, si vous le souhaitez, ou du moins trois fois la semaine ; si, de votre côté, vous m' envoyez six épreuves par semaine (nécessaire), nous irons vite et nous paraîtrons dans deux mois (bon moment). Voici le calcul. Vingt et une feuilles par volume. Un volume par mois. Si vous allez plus vite encore, ce sera mieux. Allons, en selle. Je serre vos bonnes mains. Le premier envoi contient les xiv premières pièces du livre premier et va jusqu' à la page 32 du manuscrit. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 25 juin. Vous avez Auguste en ce moment, cher poëte, et je pense qu' il vous dira tout ce que je ne puis vous écrire. Nous espérons, d' après les dernières nouvelles, qu' il aura trouvé sa mère hors de danger immédiat, et que ce n' est pas le deuil qu' il a été chercher à Paris. Si ses inquiétudes, comme nous le croyons, sont dissipées, nous lui envions vos bonnes causeries, vos charmantes intimités de toutes les heures, et ces épanouissements de grâce et de cordialité dont vous avez laissé le souvenir à Marine-Terrace. Vous êtes, vous, cher ami, à la veille d' un immense succès, vous allez jeter sur l' immonde Paris d' à présent le manteau de pourpre du Paris passé et du Paris avenir. Les journaux nous arrivent déjà tout pleins de votre rumeur. Je tâcherai de deviner le p210 soir de la première représentation et je vous enverrai à travers l' ouragan l' applaudissement de mon rocher... je dis l' ouragan, car Auguste vous dira que nous n' avons pas d' été ; le soleil commence à avoir un visage d' exilé et me fait l' effet d' avoir été un peu jeté hors du ciel. Au fait, il était coupable de lumière. Ce serait juste. En attendant, nous avons des fleurs de tolérance comme la France a les idées, et guère plus de papillons que vous de journaux. La vie passe tout de même. Quant à moi, je me plonge dans les contemplations . Qui m' aime m' y suive. J' ai envoyé la première partie du manuscrit ; mais je n' ai pas encore d' épreuves. Cela viendra pourtant. Mais c' est une rude chose de donner des bon à tirer à travers l' océan. Dites à Auguste qu' hier en me promenant au rocher des proscrits, j' ai reçu tout à coup une grosse pierre sur la tête ; je me suis relevé le visage en sang ; j' ai plongé la blessure dans l' eau de mer ; j' ai fait deux lieues à pied ; et je suis bien ce matin. Le docteur Cornet qui se baignait avec moi a vu la pierre et est resté stupéfait que je ne sois pas tombé sous le coup. Je crois que c' était tout bonnement des enfants qui jouaient ; mais on n' ôtera pas de la tête des proscrits que c' est un guet-apens. J' ai montré la pierre aux gamins du dick et je leur ai dit : " une autre fois, prenez-en de moins grosses. " le soir, les proscrits sont venus en masse savoir de mes nouvelles et Saint-Hélier était en rumeur. Cher poëte, je crains que tout ce que je vous envoie ne vous parvienne pas ; je ne crois pas que vous ayez reçu ma dernière lettre à M B. Je vous en ai pourtant envoyé de deux formats différents. Je ne mets rien dans cette lettre-ci, pensant que de cette façon elle vous parviendra peut-être. Vous y trouverez pourtant trois choses que je vous serai obligé de faire remettre à leurs destinations. 1, un mot pour ma belle-soeur Julie, Madame Abel. 2, une petite lettre pour Paillard De Villeneuve au sujet de mon appel. 3, un dessin sous enveloppe pour Mme D' Aunet, que vous serez bien aimable de lui faire porter le 2 juillet . Je pense que c' est à peu près le moment où ceci vous parviendra. 26 juin. J' ajoute un mot. La lettre d' Auguste nous arrive, dites-le-lui, je vous prie. Nous l' avons lue tout haut autour de la table où il était encore il y a huit jours, et qui, nous l' espérons bien, le reverra bientôt. Nous croyons que les symptômes aigus, déjà domptés, cèderont tout à fait ; il ne restera plus que la maladie chronique qui peut durer des années. Notre cher Auguste conservera p211 sa mère. Hélas ! Moi, mon frère ; votre charmante femme, sa mère ; vous, votre frère et votre mère ; Auguste, sa mère ; c' eût été trop. Je serre toutes les mains aimées. à Noël Parfait. Marine-Terrace, 28 juin. Je reçois la lettre bi-frons , et je souris à ces deux chers et bons visages d' amis qui ne sont pas plus bêtes l' un que l' autre, et je réponds par un envoi immédiat. Vous trouverez dans ce paquet, cher et parfait collègue Parfait, la fin du livre ii, lequel est intitulé l' âme en fleur . Jetez les deux autres titres au panier. Maintenant, attention : 1 je vous envoie une intercalation, la pièce tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux , qui entre dans le livre ii sous le numéro viii et rejette au chiffre ix la pièce en écoutant les oiseaux . Modifier les chiffres d' ordre suivants en conséquence. Afin d' éviter les remaniements, vous ferez bien de faire tout de suite ces classements dans le manuscrit. 2 vous trouverez dans le paquet, outre la pièce à intercaler, onze pièces allant du chiffre xviii au chiffre xxxviii, et jusqu' à la page 96 du manuscrit. 3 vous êtes un charmant homme, et je ne vous dispense pas du tout de me dire que vous êtes content, et que mon livre vous plaît, attendu qu' il y a dans le monde une ou deux douzaines d' esprits comme le vôtre auxquels, nous les poëtes, nous songeons en travaillant. 4 d' ici à huit jours vous aurez le livre iii, intitulé les luttes et les rêves ; de cette façon vous aurez entre les mains le premier volume tout entier. Vous savez que ce volume est intitulé autrefois . Le second a pour titre : aujourd' hui . C' est l' épopée après l' idylle. 5 le spécimen est bon, et je suis heureux, heureux, heureux de penser que vous allez être forcé de m' écrire très souvent de ces lettres qui sont charmantes comme si elles n' étaient pas bonnes, et bonnes comme si elles n' étaient pas charmantes. V. p212 Mes prohibitions ne s' étendent pas le moins du monde à Madame Parfait, pour laquelle je ne verrais du reste qu' un peu d' ennui dans ce labeur, et à qui j' offre mes hommages les plus empressés. Dites, je vous prie, à mon cher poëte d' éditeur que je lui répondrai par le prochain numéro , la poste me pressant aujourd' hui. à Paul Meurice. mardi 3 juillet. Encore moi. Je vous écris coup sur coup. Cher poëte, nous comptions recevoir aujourd' hui une lettre d' Auguste. Rien. Cela nous inquiète. Nous craignons que l' état de sa mère n' ait empiré, et vous devriez bien, excellent ami, nous tirer d' anxiété le plus tôt possible. Je pense que vous avez reçu toutes mes lettres depuis dix jours, celle du 24 juin en contenant trois autres (pour Paillard De Villeneuve. -Mme Abel. -Mme D' Aunet) et mes deux dernières du 30 juin et du ier juillet. à ce propos, permettez-moi de vous renouveler la recommandation de ne remettre aucune réponse pour moi à M Krafft (Edmond) que je ne connais pas particulièrement et auquel vous aurez à payer pour moi les 75 francs que je viens de tirer sur vous. Je suis honteux de toutes ces peines que je vous donne et de toute cette prose que je vous griffonne. écrivez-nous vite, envoyez-nous de bonnes nouvelles, et ayez un grand succès. -dites à Auguste que son absence nous couvre d' ombre dans notre trou. Qu' il revienne bien vite. -à vous. ex intimo. V. Mme De Girardin. Quel malheur ! Il y a deux ans, elle était ici avec lord Raglan. Les voilà morts tous deux presque au même moment. Pourquoi cette conjonction de fatalité entre ce lord quelconque et cette grande âme ? -je viens d' écrire à émile De Girardin. Nous sommes navrés de cette mort. p213 à Noël Parfait. 8 juillet. Marine-Terrace. Vous ici ! Et Dumas ! Quel bonheur c' eût été ! Quelle fête sur le rocher ! Quels vastes éclats de rire au nez d' Ogre-Le-Petit ! J' espère bien que ce projet n' est pas tombé dans toute cette eau qui nous sépare, et qu' un de ces matins d' été ou d' automne, en voyant Parfait débarquer, nous crierons : Noël ! -poussez Dumas à la chose, n' est-ce pas ? Quelle est donc cette brouille avec sa fille ? Voici les deux feuilles corrigées. à propos, cela coûte 2 fr 60 de port. On me dit qu' en les envoyant sous bande, cela ne coûterait qu' un timbre-poste de journal. Informez-vous, je vais m' informer. J' affranchirais les miennes, vous affranchiriez les vôtres, et nous donnerions des sous au lieu de donner des francs. Je ferais bien volontiers cette économie sordide sur Victoria et Léopold. J' ai fait droit à votre très juste observation sur chants et champs . Du reste, ces épreuves m' ont charmé ; j' ai senti qu' un ami y avait passé. C' était mieux que corrigé, c' était comme paré. Et votre bonne et charmante lettre nous a tous ravis. Je recommande à votre attention fraternelle les pages 18, 26, 27, 28, 31, 39, 49 (les deux vers transposés) 52, 61, 67, 72 entre autres, et tout particulièrement 45, 46, la pièce à Madame De Girardin qui, avec quelques mots et quelques vers changés, se trouve comme faite pour sa mort. (noble femme, et que je regrette profondément). N' hésitez pas à me renvoyer la correction sur laquelle vous auriez quelque hésitation. Ne tirez jamais qu' à coup sûr , comme les russes à Sébastopol. Je suis encore forcé d' ajourner au prochain numéro ma réponse promise à notre ami. Montrez-lui la lettre ci-incluse de Pascal Duprat et ma réponse que je vous envoie ; il faut que H la lise, afin de faire, le cas échéant, la même réponse que moi, réponse du reste commandée par la lettre et l' esprit de nos traités. Quand notre ami aura lu la lettre à Pascal Duprat, (le plus tôt possible) je vous serai obligé d' y mettre un cachet noir et de la faire parvenir à son adresse. Je vous avais envoyé seize pièces du livre ii, ayant intercalé au numéro 8 la pièce : tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux, le numéro 16 est devenu le 19 ils marchaient tous les deux sous les arbres et immédiatement après vient le numéro 18 : p214 je sais bien qu' il est d' usage . Je crois qu' avec cette explication vous ne pouvez vous tromper. Ce numéro 18 commence mon dernier envoi. Au prochain courrier le livre iii. Probablement en deux envois, car il est le plus gros des trois. Nous vous aimons. à Noël Parfait. Marine-Terrace, jeudi 12 juillet. 1 évitons, cher coopérateur, les transpositions. D' ailleurs les pièces de ce diable de recueil sont comme les pierres d' une voûte. Impossible de les déplacer. Je me borne donc à changer le premier hémistiche de mes deux filles . Au lieu de : à la vague lueur, etc., mettez, je vous prie : dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe. c' est même mieux. Donc re merci. 2 voici qui importe. Dans la réponse à un acte d' accusation , intercaler les huit vers que voici après le 18 vers, de façon qu' on lise : en somme, j' en conviens, oui, je suis cet abominable homme ; et, quoique, en vérité, je pense avoir commis d' autres crimes encor que vous avez omis, avoir un peu touché les questions obscures, avoir sondé les maux, avoir cherché les cures, de la vieille ânerie insulté les vieux bâts, secoué le passé du haut jusques en bas, et saccagé le fond tout autant que la forme, je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme, je suis le démagogue horrible et débordé, etc. Vous m' enverriez épreuve de ces huit vers en placard. 3 voici la feuille iii corrigée en bon à tirer. 4 voici le reste du livre iii et la fin du premier volume. Quand vous voudrez, vous aurez le second. -je recommande à votre attention fraternelle et paternelle d' abord tout, puis très particulièrement la grosse pièce qui finit magnitudo parvi et qui marque le passage d' un volume à l' autre, du p215 bleu clair au bleu sombre. L' envoi d' aujourd' hui va jusqu' à la pièce xxx et la page 171 du manuscrit. Pour éviter la monotonie du mot romain , ne mettez d' italiques que là où vous voyez les mots soulignés dans le manuscrit. Je vous avoue cette faiblesse, je hais les lettres italiques. -n' hésitez pas à me renvoyer les corrections sur lesquelles vous auriez des doutes. Je crois que voilà mon sac d' aujourd' hui vidé. Que vous dire maintenant ? Que nous sommes à vous de tout coeur, que nous vous réclamons à cor et à cris, sitôt les contemplations terminées, et que nous tâcherons de retrouver à Marine-Terrace les bons rires du boulevard Waterloo. tuus. V. Mettez-moi aux pieds de Madame Parfait. à Charles. Hauteville-house, 14 mai. J' ai tes deux lettres, elles me vont au coeur. Amuse-toi bien, mon bon petit Charles, voilà ce que je te demande ; que ta mère et ta soeur s' amusent côte à côte avec toi ; que tout ce grand morceau de mon coeur qui est là-bas soit heureux ; cela me rendra heureux ici. Après votre départ, j' ai été sur l' esplanade et sur la route de saint Sampson et j' y suis resté jusqu' à la disparition de votre fumée à l' horizon. Nous voici maintenant, Victor et moi, faisant ménage à deux le plus doucement et le plus tendrement que nous pouvons dans notre désert. Après le dîner, nous jouons au billard une heure ou deux ; Victor me rend vingt-cinq points : il n' a encore réussi qu' à me gagner un sou. Le soir de ton départ, j' ai dîné avec Lux ; elle était un peu triste, mais douce, et cherchant les caresses dont elle était accablée. Je passe toutes mes soirées avec elle, et nous dînerons ensemble deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche. Elle me fait des tendresses inouïes quand elle me voit, comme si elle te sentait dans moi. Voici une lettre de Mme Colet pour ta mère. Si ta mère ne l' a déjà fait, il est important qu' en lui écrivant, elle lui fasse comprendre que ces deux dames ne peuvent loger à la maison, si elles viennent en même temps que Julie et son mari, la maison ne pouvant loger plus de deux personnes en dehors de nous. Fixe bien, je te prie, l' attention de ta mère sur ce point essentiel. Avec la lettre de Mme Colet, je vous envoie six feuilletons sur Auguste, entre autres Janin. Le succès est aussi vif qu' il est juste. J' ai écrit à Vacquerie pour le re féliciter. Hetzel m' a écrit réclamant le deuxième volume, vite, vite, vite . Ce nonobstant, j' irai peut-être passer quelques jours à Serk pour prendre les notes du roman futur. J' ai demandé à Victor s' il voulait venir, son travail l' en empêche ; du reste il me proteste que son travail l' empêchera aussi de s' ennuyer p295 pendant mon absence. Si je pars, ce sera la semaine prochaine. Nous avons ici un admirable temps, ce qui me fait penser, et j' en suis joyeux, que vous avez beau temps à Londres. Mon Charles bien-aimé, je te recommande de nous oublier là-bas ; moi je pense à toi, si tendre, si doux, si bon, et au beau livre que tu vas ébaucher à Londres. Toi, ne pense pas à nous ; je veux ta joie et non ta tristesse ; travaille un peu, amuse-toi beaucoup. Je dis la même chose à ta mère et à ta soeur. J' attends leur lettre, et je ne fais de vous trois qu' une bouchée ou qu' un baiser. Dans moins d' un mois nous serons ensemble. Amitiés à tous ceux qui sont nôtres. à Madame Victor Hugo. mardi 24 mai. Chère amie, Charles nous est arrivé ce matin. Nous avons passé la matinée à parler de toi et d' Adèle. Londres a ennuyé Charles, mais ne produit pas le même effet sur vous, et je suis charmé que ce voyage vous ait donné la distraction que vous en attendiez. Je suis en proie à un mal de tête assez tenace. Je vais essayer de quelques jours de Serk. Nous partons après-demain jeudi. J' ai reçu aujourd' hui les premières épreuves de la légende des siècles . Et à ce sujet Hetzel m' écrit pour me prier de prier Vacquerie d' une chose dont je te prie à mon tour. Voici le fait : il importe à Hetzel, pour ses combinaisons d' affaires, que les libraires et éditeurs de Paris me croient encore très indécis sur le moment où je publierai " la légende des siècles " et refusant (moi) de livrer immédiatement le manuscrit à Hetzel . Or Auguste, sans le vouloir, a détraqué cela. Il a dit à Michel Lévy que j' avais envoyé le premier volume à Bruxelles. De là plusieurs inconvénients pour Hetzel. Il serait à désirer qu' Auguste trouvât moyen de revenir là-dessus le plus tôt qu' il pourra, et de dire au même Michel Lévy, qu' il s' était trompé, que je continue d' être indécis, que je n' ai envoyé qu' une partie du premier volume et qu' Hetzel, qui me presse, n' est pas tranquille . Voilà les propres paroles qu' Hetzel désire et que je transcris dans sa lettre. Transmets-les à Auguste, qui dans sa sagesse avisera. Envoie-moi par la poste un numéro du nord qu' Auguste t' a adressé pour me le renvoyer. C' est lui-même qui me l' écrit. Ce numéro contient un article de M De Pène p296 sur Auguste, et il veut que je le lise, cet article me concernant beaucoup. Je te recommande de ne pas oublier cet envoi. Charles me dit que tu te renfermeras strictement dans l' argent que je t' ai remis pour ton voyage et que tu ne le dépasseras pas d' un sou, mais que tu économises le plus que tu peux pour pouvoir rester à Londres quelques jours de plus que le mois. Dans ces termes-là, je n' y ferais pas d' objection. Seulement, chère amie, renferme-toi bien en effet dans ton petit budget tel que nous l' avons fixé. -tu sais ma gêne actuelle que viennent encore augmenter les achats désirés et recommandés par Charles. -Dieu aidant nous nous en tirerons, mais le moment actuel est étroit. Je t' embrasse, chère bonne amie ; j' embrasse ma petite Adèle bien-aimée. Amusez-vous toutes les deux, et revenez-nous bien contentes. Remercie de ma part Madame Milner Gibson de toutes ses charmantes bonnes grâces pour vous deux. à Noël Parfait. Serk, 29 mai. Je suis à Serk ; de là le retard de cette réponse, cher Parfait. Je suis dans un pays sauvage où l' affranchissement du genre humain est à peine entrevu, et où l' affranchissement des lettres est inconnu. Ceci dit, je passe à vos observations. Vous avez à la fois tort et raison pour toute Rome . L' e euphonique corrige la règle de tout , sans l' accord. On dit une femme toute nue, une porte toute grande ouverte, etc. En somme, comme toute Rome est disgracieux, je mets : où croulait Rome entière . N' y a-t-il pas des étoiles indiquant des séparations dans Booz endormi ? Vérifiez. Je n' ai point là le manuscrit. S' il y a des étoiles, mettez-en en augmentant le blanc, là où elles sont. Cher Parfait, c' est admirablement corrigé et je vous remercie. Cependant, il faudra remanier le tout (voyez l' observation au bas de la première page). Et les étoiles de Booz (si Booz est, en effet, étoilé) feront encore du recul. Veillez, je vous prie, à ce que ce recul n' entraîne aucun écroulement et aucun désastre. Plein de confiance en vous, mon cher alter ego , je donne le bon à tirer. p297 à Jules Simon. Hauteville-house, 25 juin. Monsieur, votre beau livre, la liberté, a mis beaucoup de temps à m' arriver et j' ai mis beaucoup de temps à le lire et à le méditer. Ne vous étonnez donc pas si j' ai tant tardé à vous remercier. Je ne m' en excuse point. Cette lenteur importe peu. Des ouvrages comme les vôtres sont patients parce qu' ils sont durables. C' est presque un code que vous avez écrit là. Il y a d' un bout à l' autre un vrai souffle de législation. Je ne suis pas d' accord avec vous sur tous les points. Mais nos dissidences sont rares, et il m' est arrivé bien des fois d' avoir en vous lisant cette sorte de surprise et de ravissement qu' on éprouve devant sa propre pensée intime admirablement dite par un autre. Votre chapitre sur la propriété est en particulier une de vos pages les plus profondes et les plus décisives. C' est un grand don, et vous l' avez, que de fortifier l' idée irréfutable par le style entraînant. Ces deux volumes, où l' histoire est si puissamment appelée au secours de la philosophie et le fait au secours de l' idéal, prendront place, monsieur, parmi vos plus belles oeuvres. Vous avez choisi la grande heure pour défendre la liberté. Il n' y a pas de plus beau moment que la nuit pour glorifier la lumière. Trouvez bon, monsieur, que je vous serre cordialement la main. Victor Hugo. p298 à Adèle Hugo, à Londres. 21 juillet. Tu te trompes, chère enfant, un sourire et un embrassement de toi me sont plus doux que toutes les fleurs d' ici-bas et tous les rayons de là-haut. Il me tarde bien de vous revoir, ta mère et toi ; c' est une triste fête que ma fête aujourd' hui ; l' an passé, la maladie ; cette année, l' absence. Enfin, pourvu que vous reveniez toutes deux bien portantes, je trouverai tout bien arrangé par le bon Dieu. Mais vous avez mal choisi le moment de votre villégiature ; on me dit de tous les côtés que la Tamise empeste et empoisonne Londres en été ; les journaux sont pleins de détails hideux sur le curage qu' on a été forcé d' interrompre. Dépêchez-vous donc de sortir de ce typhus. à Paul Meurice. 29 juillet. Je le crois bien qu' il faut toute âme. Quelle bonté et quelle tendre déférence vous avez de discuter cela ! C' eût été tout bonnement une grosse faute. La recommandation de Hetzel serait dangereuse si elle allait jusqu' à protéger de telles bévues. Voici de quoi il est question (mais d' abord, cher et admirable ami, il faut que je vous dise combien je suis heureux que vous soyez content. Vous êtes cinq ou six qui êtes pour moi les étoiles du succès. Je crois en effet qu' il y a quelque chose dans ce livre. Maintenant je ferme la parenthèse, et je viens à l' affaire correction d' épreuves). J' ai en effet un peu mon orthographe et ma ponctuation. Tout écrivain a la sienne, à commencer par Voltaire. L' intelligence de l' imprimeur est de respecter cette orthographe qui fait partie du style de l' écrivain. Ainsi j' écris lys et non lis . Je vous ai déjà dit pourquoi. Les correcteurs ont deux maladies, les majuscules et les virgules, deux détails qui défigurent ou coupent le vers. Je les épouille le plus que je peux. Les correcteurs ordinaires ne se doutent pas qu' un vers n' a pas la même physionomie qu' une ligne de prose, et que cette physionomie, gâtée quelquefois par une grosse lettre intempestive, doit être en quelque sorte étudiée vers à vers. Vous pouvez lire ceci à M Claye qui est, je le sais, fort distingué d' esprit, et qui comprendra. p299 Je vous envoie en hâte les bon à tirer après corrections (indiquées par moi) des cinq premières feuilles. Vous aurez les deux autres tout de suite. On pourrait très bien m' envoyer les épreuves sur papier très fin en coupant les marges sous enveloppe à l' adresse de M Aug Vacquerie-à Guernesey. Je renverrais les errata courrier par courrier comme aujourd' hui. Charles me prie de vous demander si la Bohème dorée a paru, et s' il y aurait moyen qu' il en reçût un exemplaire par la poste. à bientôt. Merci, merci, merci encore. Je ne saurais vous dire avec quel attendrissement je vous aime. Je crois qu' il serait bon de paraître le plus tôt possible. Répit d' une demi-heure à la poste. J' en profite pour rouvrir ma lettre et l' augmenter du bon à tirer de la feuille vi. Vous aurez demain la vii. London. Madame Victor Hugo. dimanche 31 juillet. Envoie à Auguste ma part de remerciement pour ce doux brin d' herbe qui va prendre place parmi mes reliques. Je t' écris quelques mots en hâte. J' ai 160 pages à corriger aujourd' hui. la légende des siècles paraît vouloir prendre le mors aux dents. Chère amie, Londres est inquiétant à cette heure, et je regrette fort votre prolongation de séjour. Je t' envoie cependant la semaine que tu désires (sept jours, 130 fr en une traite de 5 liv 4 schellings payable à ton ordre chez Sam Dobrée. Tu la trouveras sous ce pli). Le samedi est le jour commode pour revenir. C' est donc du samedi 30 juillet au samedi 6 août que ton retour sera reculé. Nous t' attendons sans faute ce jour-là. Je fais faire force de voiles aux ouvriers. Mais tu connais leur sage lenteur. Tu trouveras cependant quelque changement dans la maison. On commence à la venir voir par curiosité. Mais je ferme la porte le plus que je peux. Les anglais quittent Londres en foule et se réfugient ici et à Jersey. Une femme anglaise qui est venue me voir hier m' a dit que Londres était vraiment dangereux. à samedi donc, et je vous embrasse toutes deux bien tendrement. p300 à Adèle. London. samedi 7 août. Vous voilà heureuses, vous avez Victor ; et nous encore amoindris. Revenez-nous donc bien vite tous les trois, car le gros morceau du groupe est maintenant à Londres. Ma chère petite fille, Victor devant revenir samedi prochain (d' aujourd' hui en huit), c' est encore sept jours à attendre, et ces sept jours je les envoie à ta mère sous ce pli en un effet de 5 liv 4 sch (130 fr) payable chez Sam Dobrée comme à l' ordinaire. Je suis content de ce que tu m' écris de Coelina. Dis-lui de ma part qu' elle ne peut pas me satisfaire davantage qu' en vous servant bien. Prie Victor de s' informer des aquariums. Combien coûte le meilleur marché ? Est-ce solide ? Cela se met-il en plein air ? Serait-ce difficile à envoyer ici ? Le transport serait-il coûteux ? Dis-lui de répondre à toutes ces questions. Et puis je vous aime bien, ma chère trinité, la mère, la fille, et le doux esprit. Je vous embrasse. à samedi. à François-Victor. 15 août. Cher enfant, voici les dix jours demandés en une traite de sept livres 7 sch 10 pence représentant les 185 fr et payable à l' ordre de ta mère chez Samuel Dobrée. Je suis heureux, mon enfant bien-aimé, que tu te trouves bien à Londres, que tu y aies dépisté un bouquin californien, que tu y serres la main de notre grand historien Louis Blanc, que tu y fasses la joie de ta mère et de ta soeur, et que ton cher petit estomac y aille à merveille. Revenez tous en joie et en santé et Hauteville-house rayonnera. Lefèvre va écrire à Londres pour le ticket. Charles ou moi te ferons savoir la réponse. p301 Quant au bric-à-brac, si tu trouves quelque chose d' horriblement splendide et d' horriblement bon marché, tu peux acheter. Tu sais à peu près ce qui convient à la maison et ce qui peut la compléter. Quant à moi, je suis debout sur un quadrige composé des chansons des rues et des bois que je fais, de la légende des siècles que j' imprime, du drame Torquemada que je rêve, et de Mauger que j' éperonne. Je mène ces quatre monstres à grandes guides. Mauger rue un peu, mais ne se soucie pas de rentrer à l' écurie. En somme, ces dames trouveront la maison, sinon finie, du moins finissante ; elles assisteront à l' agonie de Mauger et au trépas de Jean. -je t' embrasse bien tendrement, cher fils, et bien tendrement ta mère et ta soeur. V. J' ai vu la queen qui est venue hier. C' est une bonne face de bourgeoise rougeaude. L' accueil a été froid, vu le dimanche, qu' elle violait. Elle a salué la foule du côté où j' étais. Comme je rends toujours le salut à une femme, j' ai soulevé le bord de mon chapeau. J' ai été le seul. -comment va Auguste ? Est-il toujours à Villequier ? Meurice est admirable pour la légende des siècles . à George Sand . Hauteville-house, 21 août. Voulez-vous, madame, me permettre de vous dire que je suis toujours à vos pieds. Il est dans ma nature de persister, et ce n' est certes pas dans mon admiration et dans mon tendre respect pour vous que je puis défaillir. Ne prenez donc pas mes longs silences pour oubli. Je travaille et je songe dans ma solitude, et je pense aux nobles esprits qui comme vous entretiennent en France le feu de cette grande vestale qu' on appelle l' idée. Oui, vous avez de l' idéal en vous ; répandez-le, répandez-le sur cette pauvre foule d' à présent saturée de matière et de brutalité ; faites votre auguste fonction de prêtresse, et je vous remercie du fond de l' âme. Puisque je vous écris, je ne veux pas fermer ma lettre sans mettre sous ce pli quelques lignes que je ne puis publier en France et que vous trouverez toutes simples au sujet de la dernière insolence de ce malheureux réussisseur. Quand viendrez-vous rayonner dans mon ombre ? -cher et grand esprit, je vous aime et je vous vénère. Victor Hugo. p302 à Hetzel. samedi 3 septembre, Hauteville-house. Je reçois aujourd' hui votre lettre de... (pas de lieu), du (pas de date). Je voudrais bien ne pas vous gronder, mais il faut pourtant que je le fasse un peu. Seulement mettez dans ces lignes le sourire et le serrement de main que j' y mêlerais si vous étiez là, et si, au lieu d' écrire, nous causions. Vous vous plaignez des retards . Savez-vous d' où ils viennent ? Pas de moi, qui n' ai jamais fait attendre une épreuve une heure et qui les renvoie toujours toutes corrigées courrier par courrier. Demandez à Parfait. Les retards viennent en partie des fautes de l' imprimeur belge, lesquelles abondent particulièrement dans la ponctuation, en dépit de Parfait qui est, du reste, et je le lui ai dit, un admirable correcteur. Ces fautes exigent très souvent de doubles épreuves. Les retards viennent surtout de quelqu' un que j' aime beaucoup, mais qui ne répond guère à mes lettres, qui ne date point les siennes, de sorte qu' on ne sait où ni comment lui répondre, qui, (pour des motifs d' ailleurs bien douloureux et bien respectables) a été à peu près insaisissable depuis quatre mois, tantôt à Bruxelles, tantôt à Paris, le lendemain à Chartres, le lendemain à Strasbourg, le surlendemain à Spa ; qui enfin a emporté et gardé une liasse de bonnes feuilles de Claye qui m' était destinée, de sorte qu' il a fallu m' en faire (quinze jours d' attente) un nouvel envoi arrivé hier seulement (par suite de tout ceci, j' ai commencé hier 2 septembre à lire ces bonnes feuilles qui, si elles m' eussent été remises il y a quinze jours, seraient à présent depuis longtemps vérifiées et permettraient de fixer le jour de la publication). Les retards viennent enfin de je ne sais quel accident au papier que vous m' avez raconté vous-même. Je passe à quelque chose qui, je l' avoue, me contrarie vivement. J' aurais voulu, j' aurais dû être consulté sur cette insertion des fragments, qui, me dites-vous, doit avoir lieu aujourd' hui même. Je n' eusse pas refusé l' insertion, mais je l' eusse fait coïncider avec la publication. Pour les contemplations le même fait s' est produit, mais on avait pris mon avis. On aurait dû le prendre également pour la légende des siècles . Je regrette d' avoir été si facilement p303 oublié. Notre ami de Paris a certainement de bonnes raisons. Il me les dira. Quant à ce que vous me demandez pour le moment de la publication, permettez-moi de vous dire que je vous crois un peu froid pour ce livre (vous avez raison peut-être, ce n' est pas à moi de décider cela) et qu' il est dans tous les cas très important que vous veuilliez bien vous entendre avec Paul Meurice qui, lui, le voit un peu plus en beau que vous. Votre accord et votre action en commun sont choses très précieuses pour les distributions de citations dont vous me parlez. Quand je dis que vous êtes froid pour ce bouquin, j' excepte les 200 premiers vers au sujet desquels vous m' avez écrit une page à la fois très belle et très charmante. à vous. à Paul Meurice. Hauteville-house, 47 bre. Hier quelqu' un arrivant de Londres m' a annoncé qu' un fragment de la lég des siècles avait paru le 1 er 7 bre dans une revue qui ne m' est connue que par une hostilité de vingt-cinq ans ; cela m' a horripilé ; j' ai écrit à Hetzel une lettre stupéfaite et assez hérissée. Aujourd' hui, ladite lettre n' étant pas encore partie, j' en reçois une de Bruxelles où l' on me dit que la communication du fragment vient de vous. Admirable effet de votre nom et de maconfiance absolue envers vous ! Cela m' a apaisé à l' instant même. Je me suis dit que vous deviez avoir de bonnes raisons et que vous me les diriez. Et j' ai mis une sourdine à ma lettre à Hetzel. -maintenant, cette insertion nous met dans la nécessité de prendre Claye aux dents et de paraître le plus tôt possible, le 12 s' il se peut, mais nécessairement avant le 15, pour que la publication d' un fragment si longtemps d' avance ne nous déflore pas trop en pure perte. -je vous envoie en conséquence le titre avec la ligne des petites épopées de plus. J' y ajoute la couverture sur laquelle je vous serai obligé de veiller. Il y faut mon catalogue tel qu' il est, au moins sur le verso du tome premier ; le mieux serait qu' il fût sur les deux. -vous devez avoir la préface ; voudrez-vous veiller à ce qu' on ne répète pas la bévue de Bruxelles, et à ce que cette prose ne soit pas imprimée dans le même caractère que les vers ; plus gros ou p304 plus fin, comme on voudra. Je vous recommande, mon admirable ami, la correction bien attentive de tout cela. Quand vous aurez ou si vous avez déjà la feuille 16 du tome ii, veuillez y corriger une grosse faute, page 245, vers 6, au lieu de : et, du haut des cieux, Prométhée ! Il faut : et, du haut des monts, Prométhée ! Je suis de votre avis sur l' écusson en question, et j' ai écrit à Hetzel pour savoir s' il est obligé . En tout cas, il n' est point beau. -j' ai déjà lu toute la fin du tome ier, bonnes feuilles, et les trois premières bonnes feuilles du tome ii. Avec quel merveilleux soin vous avez corrigé cela ! Il y a des fautes, mais qui ne sont pas de votre faute. Je ne parle pas de la ponctuation. La ponctuation belge a la maladie des virgules ; on a beau faire, ces vermicules se glissent partout, et coupent les phrases et hachent les vers à faire horreur. Toute largeur et toute ampleur disparaît sous cette vermine. Je m' y résigne, hélas. Mais il est triste de faire ce vers : elle ayant l' air plus triste et lui l' air plus farouche et de le retrouver ainsi tatoué et marqué de petite vérole : elle, ayant l' air plus triste, et lui, l' air plus farouche. Si vous saviez comme la virgule s' acharne et renaît sous le deleatur ! Enfin, j' arrive au fait. Sur les feuilles 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, du tome i et 1, 2, 3, du tome ii que j' ai vérifiées, il y aura quatre cartons nécessaires à faire. On eût évité tout cela, en m' envoyant les épreuves, je suis bien de votre avis, et certes ce n' est pas le temps qui a manqué. Soyez assez bon pour me faire renvoyer le plus tôt possible, les sept bonnes feuilles des 7 premières du tome ier, et aussi toutes les nouvelles bonnes feuilles du tome ii qui donnent les tirages en ce moment, et aussi la préface et les titres, couvertures, etc. Pour la dédicace à la France, copier la disposition de la page qui vous sera envoyée de Bruxelles. L filet du milieu de la page doit être très fin, très court, très léger. Je finis comme toujours par des actions de grâces. gratias tibi ago, fratelle . Ma belle-soeur m' a apporté les notes sur Torquemada . Merci encore et toujours. p305 La note biographique extraite du dictionnaire commence ainsi : Thomas Torquemada, de la même famille que le précédent. -or, je voudrais être fixé sur cette famille. Vous serait-il possible de la chercher dans la biographie du précédent . Que de peines je vous donne ! Vous remarquerez sur le titre que le mot les petites épopées doit saillir un peu (par l' épaississement des lettres). Avant de fermer cette lettre, je viens de lire les trois bonnes feuilles 4, 5, 6 du tome deux. J' ai donc tout revu, j' attends les autres. Il n' y a pas de nouveaux cartons à faire dans ces trois dernières feuilles. C' est donc en tout, dans ce que j' ai revu jusqu' à présent, quatre cartons. Soyez assez bon, cher ami, pour les recommander bien expressément aux imprimeurs. Je finis par un barbarisme qui dit bien ce que je suis pour vous. tuissimus. V. à Hetzel. Hauteville-house, 12 septembre. Je reçois votre lettre. Notre excellent et cher Parfait est parti (pour un motif d' ailleurs sacré et inattaquable) dans le moment le plus funeste. C' est la dernière qui est l' heure suprême ; à ce moment-là, habituellement tout le monde est à son poste, chacun a quelque fonction importante à faire dans l' ensemble, un fil cassé compromet tout. Or, c' est précisément (entre autres inconvénients) le fil entre vous et moi qui est cassé par l' absence de Parfait ; vous ne me donnez pas votre adresse à Spa ; je vous y envoie pourtant, à l' aventure, cette lettre directement, comptant sur le bon Dieu pour qu' elle vous parvienne. Le fils de Parfait qui ne m' envoie même pas les bonnes feuilles qu' il reçoit pour moi de Paris, m' inspire moins de confiance encore que le hasard. Vous vous récriez de ce que j' ai dit que vous aviez peu de foi en ce livre. Mais avoir peu de foi en un livre de moi, ce n' est pas un tort, c' est tout au plus un inconvénient pour l' édition. Quant au fait en lui-même, je le crois exact. Et pourquoi ? Le savez-vous ? C' est que vous êtes très effaré de la chose du monde la plus simple. Vous m' annoncez avec anxiété que ce livre sera attaqué. Qui en doutait ? furieusement. pardieu ! Quel est celui de mes livres qui n' a pas été un combat ? Les moins mauvais sont les plus déchirés. Vous p306 me dites de m' attendre à ceci : ce livre est républicain, la presse absolutiste l' attaquera ; ce livre est libre-penseur, la presse catholique l' attaquera ; ce livre est honnête, la presse bonapartiste l' attaquera. Vraiment ! Croyez-vous ? Quoi ! Je glorifie le droit, la liberté, la raison, Pontmartin ne dira pas amen ; je guerroie le despotisme, Grosguillot ne se prosternera pas ! Je dis son fait au papisme, Veuillot ne baisera pas le talon de ma botte ! Eh bien, non, cela ne m' étonne pas. Vous me dites, en frémissant, de m' y attendre. Je m' y attendais. J' écrirais d' avance les articles qu' on fera : hideux ! Monstrueux ! Absurde ! Criminel ! Abominable ! Barbare ! Et qui plus est, usé, banal, ennuyeux, assommant, mort. Voilà les épithètes. Le reste est affaire de style et d' arrangement. J' ajoute que le parti du passé en littérature, prêtera main-forte au parti du passé en politique. Or rien de tout cela ne m' effraie. Parfait est démoralisé comme vous, je le regrette, parce que la veille du combat, on voudrait n' avoir que des auxiliaires confiants dans la victoire. Mais qu' y puis-je faire ? Je serai mollement défendu, dites-vous. Ah ! Ceci vous regarde un peu, vous, vous surtout, mon éditeur, qui êtes en même temps un critique profond à ses heures et un écrivain charmant toujours. Aussi j' avoue franchement que je vous aimerais mieux en ce moment à Paris qu' à Spa. Tenez, je n' attache, vous le savez, je le crois, qu' un prix médiocre à l' effet du moment. Un livre finit toujours par avoir, en gloire ou en oubli, ce qu' il mérite. Le succès du moment regarde surtout l' éditeur et dépend aussi un peu de lui. Quant aux attaques, c' est ma vie ; quant aux diatribes, c' est mon pain ! Je trouve très bon votre plan de distribution des citations ; communiquez-le à Meurice. Sans nul doute, vous serez d' accord. Quant au coup de boulet à vide , je le regrette comme vous. Je suis de votre avis, en tout cas, une pièce suffisait. Voici une lettre de Claye qui explique la hâte. Tout cela, du reste, n' a pas marché comme vous, Meurice et moi l' aurions désiré. C' est à réparer. Quant à la couverture pour Bruxelles, mettez mon catalogue à moi sur le verso du tome 1 er et votre catalogue pour l' étranger sur le verso du tome ii. J' avais dit qu' on me l' envoyât. Je regrette de ne pas l' avoir reçue. Veillez, je vous prie, à ce que la couverture de Paris soit comme je l' ai indiquée. Le 16 vous convient pour la publication. Il me convient aussi. Nous sommes, quant à l' amnistie, tout à fait d' accord. Je n' ai parlé qu' en ce qui me concerne , le 16 août, ne voulant engager personne que moi. Mais je compte bien revenir sur cette énormité. Allons, bon courage, et en avant ! Lutter, c' est vivre. p307 à Paul Meurice. Hauteville-house, jeudi 15 septembre. Votre lettre de mardi m' arrive. M Claye a raison, et d' ailleurs je suis charmé de lui donner raison et de le remercier de son concours par une petite concession, arrangez donc la couverture comme il le souhaite. Première série. Histoire. Les petites épopées. (ceci est commun aux deux volumes). J' ai depuis hier toutes les bonnes feuilles que j' attendais. J' ai tout revu. Il y a deux fautes sérieuses, f 8, p 118, vers 16, troublés quand il faudrait troubles . (le mot troublé est à la page suivante.) f 11, p 164, 1 er vers (défiguré par une virgule. Au lieu de : sorte de héros, monstre aux cornes de taureau, il faut : sorte de héros monstre aux cornes de taureau, l' absurde virgule après héros, anéantit le sens et le vers. Il faut donc ici un carton. Cela fera en tout six . Je dis six parce qu' au moment où j' écris ceci, les deux bonnes feuilles 12 et 13 m' arrivent, je vois que mes corrections pour celles-là ne vous sont pas parvenues à temps. Il faudra donc faire f 12, p 192, le carton indiqué pour la faute du vers 5. Au lieu de : ce qui reste du pauvre après un long combat. Il faut : ce qui reste du pauvre après son long combat. Pour les feuilles suivantes, je suis tranquille ; vous avez dû attendre les deux rimes féminines, et par conséquent les corrections. Voici deux premières pages à ajouter aux autres. Savez-vous l' adresse de M Victor Meunier ? Je ne vous remercie plus. Vous êtes prodigieux de soin, de patience, de p308 bonté. Vous devez, cher et noble poëte, avoir la conscience de votre excellence. Je vous aime. V. Je crois qu' à présent on peut dire : lâchez tout ! à Paul Meurice. dimanche 187 bre. Cher Meurice, vous recevrez cette lettre mercredi. Il s' agit de deux cartons de plus, ce qui portera le nombre total à huit . Le premier carton répare une faute du copiste. T ier, feuille 5, page 80, vers 22 et 23, au lieu de : pas un pli du suaire ne s' émut, et Kanut avança ; il faut : sous son blême suaire Kanut continua d' avancer ; le 2 e carton est pour une faute de l' imprimeur, grave et qu' il faut absolument réparer. T ier, feuille 12, page 179, vers 15, au lieu de : à l' histoire qui va continuer, il faut : à l' histoire qu' il va continuer. Ces deux nouveaux cartons sont nécessaires. Si le livre, par aventure, avait paru et était en vente au moment où ceci vous parviendra, comme, évidemment, les 000 exemplaires n' auront pas été tous enlevés, comme il y en aura un certain nombre, plusieurs mille probablement, qui ne seront pas même brochés, soyez assez bon pour aller immédiatement à l' imprimerie et pour faire faire en l' exigeant au besoin, en mon nom ces deux nouveaux cartons pour le nombre d' exemplaires restant. Soyez assez bon encore pour ne m' envoyer que de ces exemplaires-là contenant les huit cartons. Tout ceci est de la faute de notre brave ami et éditeur ; c' est lui qui l' a voulu. Il faut qu' il le répare. Merci, pardon, et merci encore. Je vous embrasse tendrement. V. Auguste m' affirme que j' ai à me louer de Villemain. Voici donc une première page pour lui. p309 à Hetzel. 20 septembre. Ah ! Vous voudriez me battre et me mordre ! Eh bien, je vous le rendrais. Et ensuite, je vous embrasserais. Attrape ! Votre lettre de huit pages est vive, forte, vraie, inexacte, oublieuse, inique, juste, pleine de coeur, pleine d' esprit, pleine de bêtises, charmante. Vous avez cent fois tort et mille fois raison. C' est un tourbillon de violences au fond caressantes. Si vous croyez que je ne m' y connais pas ! Tenez, il n' y a dans tout ceci qu' un coupable, c' est la distance. Dialoguer à sept jours d' intervalle entre la demande et la réponse, agir avec une rallonge de deux cents lieues au bout des bras, c' est gênant. Et il arrive des cacophonies. Les 28 vers à la page, le déluge des virgules belges, l' in-8 bruxellois au lieu de l' in-18, les bonnes feuilles restées en chemin, la publication prématurée et déflorante du 1 er septembre (deux pièces, dites-vous ! Qui diable a pu donner deux pièces ? Voilà une énigme ! ) les cartons et re -cartons, etc., rien de tout cela ne fût arrivé si j' avais pu êre là. Je n' aurais pas eu cette petite taquinerie irritante et perpétuelle de votre insaisissabilité, tout irait à merveille, et nous serions deux coeurs dans le même contentement. Au fait, et en dépit de tout, nous le sommes. Vous êtes mon homme et je suis le vôtre, et tout est bien. Voyez les tours que la distance nous joue ? Il y a huit jours ! Je vous 2 cris que je trouve juste de donner â votre catalogue le verso de la couverture du t ii. Pendant ce temps-là, vous, de votre côté, vous concédez ce verso à Meurice qui, étant un admirable ami, fait pour moi ce que je ferais pour lui et est pour moi plus exigeant qu' il ne serait pour lui-même. Supposons-nous tous les trois à Paris ; il n' y a pas un pli. Je fais ce que vous désirez. Du reste, la moitié de cet inconvénient va disparaître par votre rentrée en France. Nous pourrons désormais imprimer nos éditions types, non plus à Bruxelles, mais à Paris. Ceci m' amène à votre question au sujet de l' édition belge. Non, certes, je ne donnerai point à Parfait la ruade que vous réclamez avec tant d' insistance. Cette ruade serait d' un âne. Parfait, cette fois comme toujours, a été excellent pour moi, excellent sans réserve et sans restriction. Croyez-vous que je vais hurler parce que ce brave et cher ami a été embrasser sa mère ? Au diable tous les poëmes et tous les poëtes qui empêcheraient un fils de se précipiter p310 vers sa mère après huit ans d' absence et d' exil ! Il a bien fait. J' en ai bisqué et j' en bisque. Mais je l' approuve. Quant à l' édition belge lui est parfait, mais elle n' est pas parfaite. Elle a un défaut. Le voici : à de certaines époques climatériques, les sauterelles envahissent l' égypte et les virgules envahissent la ponctuation. L' imprimerie belge est particulièrement atteinte de ce fléau. Sous cet excès de virgules, l' incise factice devient le parasite de la phrase, et toute largeur de vers et toute ampleur de style disparaît. Or mes épreuves me sont arrivées tatouées de cette vermine. Il a fallu épouiller tout cela. Et à plusieurs reprises. Doubles épreuves. Peine énorme. Dans la rage de cette chasse aux virgules, j' ai été (mea culpa) jusqu' à en supprimer qui étaient bonnes et à leur place. Ces innocentes ont payé pour les drôlesses. Somme toute, beaucoup de ces chenilles de virgules belges sont restées : première laideur de l' édition. Ajoutez à cela huit ou dix mots contresens. De là les cartons et recartons. Si j' avais corrigé les épreuves parisiennes, cela ne fût point arrivé (tua culpa). De loin et à vol d' oiseau (pour répondre à une autre de vos questions) j' aimerais mieux, comme vous, les citations dans les journaux et le jour même de la mise en vente. Plutôt que la veille. Où diable vais-je vous envoyer cette lettre ? Sans compter Spa, vous me donnez pour Bruxelles quatre adresses différentes : 1 M A Mayer, rue de la Madeleine ; 2 Parfait ; 3 l'... de Russie ; 4 poste restante. Je me décide à l' envoyer à Parfait. 5 h du soir. Comme j' allais clore ceci, votre lettre du 17 m' arrive. Parbleu, je crois bien que ce que vous écrivez à votre ami est admirable et charmant. Vacquerie qui vient de lire ces deux pages exquises en est ébloui. Quel article on ferait avec cette moëlle ! C' est là de la vie, du style, de la grâce, de la furia, de la raison ! Mais je m' arrête, m' apercevant que je loue ma louange. Pardonnez-moi cette bêtise. Ah çà, mais où avez-vous vu que j' exigeasse votre présence à Paris ? Vous êtes cent fois juge de la chose. Si cela est sans inconvénient, par Hercule, restez à Spa ! Je vous embrasse. N' oubliez pas l' envoi de citations aux journaux belges amis. Je recommande particulièrement le sancho . Parfait est-il de retour ? p311 à Noël Parfait. 20 septembre. Si vous désirez une première page avec ma signature, pour vous et vos amis, envoyez-moi les noms, vous serez servi chaud. Au moment de frapper les trois coups et de crier : au rideau ! je vous embrasse et je vous dis merci du fond du coeur. Quoique au fond un peu effarouché par ce livre, vous avez été admirable pour lui. Vous l' avez soigné, couvé, aimé, vous m' avez aidé à en chasser la nuée des virgules (et, à ce propos, comme les ouvriers sont bêtes avec leurs exigences de ponctuation ! ). Vous avez corrigé mes épreuves, oh ! Ami, comme si j' eusse été votre père ou votre enfant, et aujourd' hui que le voilà publié, vous le couvez de vos bonnes et douces ailes, et je lis dans le national , dans le sancho , dans le parlement , dans l' union d' Anvers , dans l' observateur , dans l' indépendance , des choses où je sens comme le souffle de votre amitié. Merci donc, et merci, et merci encore. Voilà comme je vous gronde. Continuez de m' aimer et de m' aider, donnez-moi des conseils. Je vous remercie des journaux bienveillants que vous m' envoyez. Continuez les envois s' il y a lieu et dites-moi à qui je dois écrire si j' ai quelques reconnaissances à exprimer à d' autres qu' à vous. à Hetzel. Hauteville-house, 24 septembre. Je reçois votre lettre du 22 datée de Valenciennes. Elle contient une plainte à laquelle je m' attendais. Il y a mieux. Je vous avais prévenu que vous y arriveriez. En juin dernier, quand une première bévue, la bévue du format, fut faite, vous absent, par l' imprimeur belge, quand vous me suppliâtes , ce fut votre mot, de consentir à ce que, pour utiliser cette bévue, le tirage convenu de 3000 in-18 fût remplacé (en Belgique) par un tirage de 1500 in-8, je vous écrivis (relisez mes lettres) qu' avec des expédients de cette nature vous annuliez , à votre préjudice (et au mien par contre-coup) les bénéfices de l' affaire ; que l' in-8 était un mauvais format de Belgique, laissant le champ libre à la contrefaçon, aboutissant à une affaire blanche sur le marché étranger. Malgré mes observations, vous voulûtes passer outre. Plus tard, quand vous obtîntes de ma stupidité le consentement à la non-correction des épreuves parisiennes , je vous p312 dis que cela se solderait par des cartons , par des retards, par des faux-frais, etc... et que, ces faux-frais à Paris ajoutés à la perte du marché étranger, grâce à l' in-8 belge, finiraient par rendre nulle une affaire qui eût pu et qui eût dû être bonne. Encore de ceci, vous n' avez tenu nul compte. Aujourd' hui, vous commencez à voir les conséquences des fautes faites malgré toutes mes observations (et je ne les énumère pas toutes. Voir mon avant-dernière lettre) et vous me renvoyez sous forme de plaintes mes propres prévisions. Hélas ! Vous me donnez raison. Voilà tout. Maintenant, que voulez-vous que j' y fasse ? Faut-il ajouter à toutes les fautes faites la faute suprême ? Celle de laisser paraître ce livre tatoué d' incorrections, de vers faux, de rimes manquantes, de non-sens et de contresens ? Ici, je dis que je ne le veux pas. Et j' ajoute que vous ne le voulez pas. Cette résolution dût-elle pousser à bout la patience de M Claye. J' avoue qu' il y a eu pour moi quelque surprise à apprendre que je devais compter avec la patience ou l' impatience de mon imprimeur. Il m' a semblé que, jusqu' à ce moment, le patient c' était moi. Tout bien considéré, voici mes conclusios : si l' affaire de la légende des siècles est mauvaise pour vous, nous nous en tiendrons là. Si, par miracle, elle est bonne ou passable, et que cela vous convienne, nous en referons d' autres. Seulement, nous tiendrons note des fautes faites pour n' y plus retomber. Je répète ici ce que disait mon avant dernière lettre, en somme, la grande coupable, c' est la distance. Vous à Paris, les trois quarts des mauvaises chances où nous nous sommes heurtés, s' évanouissent. Je sens que votre lettre du 22, quoique prévue, m' a attristé. épictète dit à épaphrodite : tu vas me casser la jambe quand il eut la jambe cassée. épictète ne fut pas gai. Cependant, vous vous tromperiez si vous croyiez qu' il y a en moi autre chose que le sentiment le plus sympathique pour votre charmant esprit et le plus cordial pour votre noble nature. Votre ami quand même. à Paul Meurice. 277 bre. -mardi. C' est aujourd' hui, cher Meurice. Enfin vous voilà délivré ! Je ne veux pas que la journée se passe sans vous porter mon remercîment suprême. novissima verba. à vous du plus profond de l' âme. V. p313 à Hetzel. Hauteville-house, 1 er octobre. Par suite d' un coup d' équinoxe, le courrier a manqué trois jours, et je reçois aujourd' hui trois de vos lettres à la fois. Je commence par Madame Hetzel. Si je n' ai pas signé les vers en question, c' est pour ne pas tomber dans les puérilités d' album. Mais je me mets aux pieds de votre digne et charmante femme dans la page que voici, qu' elle pourra, si cela lui paraît en valoir la peine, joindre à son exemplaire. Oui, je suis de votre avis tout va bien, donc tout est bien. Le serrement de main que vous me demandez, vous l' avez en ce moment. Il n' a pas attendu la demande. Il vous est arrivé, chaud et cordial, par ma lettre du mardi 27. Et puisque ce même serrement de main fraternel, vous l' avez échangé avec Meurice, tout est bien, je le répète. On est content des deux côtés du détroit, comme disent ces bons anglais. Un discord entre Meurice et vous me causerait une peine que je ne puis dire. Soyez amis en moi. Meurice, pour moi, ne peut pécher. Il est dévouement par le coeur et poésie par l' âme. Je ne suis pas assez bête pour dire jamais : nimium dilexit amicum . Vous, vous savez comme je vous aime aussi. Donc, aimez-le. Je mets vos quatre mains dans les deux miennes. Savez-vous que, depuis trois mois, tout en corrigeant minutieusement et scrupuleusement mes épreuves, Meurice faisait répéter une pièce, et que, par une délicatesse presque féminine tant elle est charmante, il me le cachait ? Meurice est jeune et je suis vieux, et cependant il y a déjà vingt ans d' amitié entre nous. Et si vous saviez de quelle amitié ! Exigeante de mon côté, inépuisable du sien ! Donc aimez Paul Meurice. ama platonem, disait Socrate. Il n' y a pas grand' chose de Socrate en moi, mais il y a beaucoup de Platon dans Meurice. Ed Bertin est-il absent ? Où est-il donc ? L' absence de citation dans les débats est inévitable. Cela a-t-il pu être réparé ? Je pense que vous êtes là et que vous veillez. à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 6 octobre. Votre article sur Théophile Gautier est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne p314 vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poëte, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l' admets ; mais je garde la mienne. Je n' ai jamais dit : l' art pour l' art ; j' ai toujours dit : l' art pour le progrès. Au fond, c' est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! C' est le mot du progrès ; c' est aussi le cri de l' art. Tout le verbe de la poésie est là. ite. que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants : les sept vieillards et les petites vieilles , que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous dotez le ciel de l' art d' on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. L' art n' est pas perfectible, je l' ai dit, je crois, un des premiers ; donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle ; personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et, pour les égaler, il faut déplacer les horizons de l' art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poëte ne peut aller seul, il faut que l' homme aussi se déplace. Les pas de l' humanité sont donc les pas mêmes de l' art. -donc, gloire au progrès. C' est pour le progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir. Théophile Gautier est un grand poëte, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l' êtes. Vous êtes un noble esprit et un généreux coeur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le beau. Donnez-moi la main. Victor Hugo. Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. -courage ! à Auguste Vacquerie. dimanche 168 bre. Je vous prouve ma reconnaissance, cher Auguste, en usant de vous de nouveau. Voici neuf lettres (Jourdan, Janin, Denis, Boulanger, Ch Edmond, Saint-Victor, Baudelaire, Fleury, Marafy), seriez-vous assez bon pour les faire parvenir ? Il y a plusieurs adresses que j' ignore. -votre excellente et charmante lettre m' a tiré de peine. J' étais vraiment inquiet. p315 Pour quelques détails pourtant, mon inquiétude persiste. J' ai des raisons de croire que ni Victor Meunier, ni H Descamps, ni Méry, n' ont reçu leur exemplaire. Avez-vous moyen de savoir ce qu' il en est ? -je serais féroce d' écrire à Meurice en ce moment, et je n' en ferai rien. Il est presque sur le lit de misère de la représentation. Dites-lui seulement que, jeudi 20, je porterai un toast au succès du roi de Bohême et que tout Guernesey l' applaudira de loin comme un seul Paris. -je n' ai reçu aucun des journaux qu' il m' annonçait (excepté la revue de Genève ) mais point de gazette des théâtres (A Denis) et point de charivari . Au charivari , l' en-tête était de Paul Meurice, et vous jugez comme j' eusse désiré le lire. à propos de charivari , sera-ce T Delord ou H Rochefort qui fera l' article ? Savez-vous quelque chose de cela ? le petit roi de Galice a-t-il en effet paru dans le messager , comme me l' écrivait Mme Colet ? Mme Colet y a-t-elle fait l' article qu' elle m' annonçait ? -penserez-vous, cher ami, à demander à Paul Meurice si M Boiteau lui a remis (il y a quelque temps déjà) quelques lettres de moi à Béranger. Il pourrait me les renvoyer par M Chenay qui se chargerait aussi de m' apporter les dix exemplaires qu' il me faudrait ici. Plus l' histoire de l' inquisition . (Meurice la paierait sur l' institut.) -Hetzel que j' ai fort griffé, m' écrit une lettre désolée, pleine d' adoration pour Paul Meurice qui, dit-il, lui tient rigueur. Priez Meurice de ma part de l' amnistier. Je crois les regrets de Hetzel très sincères et très vifs. Hetzel est, par beaucoup de côtés, très chaud, très ami, et très sympathique. Vous savez comme il s' est bien conduit pour Chenay. Pardonnons-lui donc tous en choeur. Je voudrais qu' à la première occasion Meurice, oubliant ses torts, lui envoyât un bon serrement de main. -vous me dites de la part de toute votre chère famille de bien bonnes paroles. Mettez-moi aux pieds de ces dames. -et puis, cher Auguste, parlez-moi de vous. à quand l' enterrement de l' honneur qui sera la résurrection de la porte st-Martin ? -à vous ex imo . V. Et l' artiste ? à Charles Baudelaire. 18 octobre. Merci, poëte, vous me parlez merveilleusement en quatre lignes de la légende des siècles . Votre lettre est toute marquée de votre coeur sincère et p316 de votre profond esprit. Plus vous penserez à ce que je vous ai écrit, plus vous verrez que nous sommes d' accord : marcher du même pas au même but. Rallions-nous sous l' idéal, but sublime vers lequel l' humanité dirige son double et éternel effort : l' art et le progrès. à Auguste Vacquerie. dimanche 308 bre. Cher Auguste, je vous remercie, ubique et semper . J' ai été à la page 21 de la revue en question. Cela est fort. Il va sans dire que je n' ai rien écrit de pareil. C' est vers 1849 que M Hugelmann m' a écrit pour la première fois. J' étais en pleine lutte démocratique. Or je n' aurais même pas écrit cette absurdité ultra-bigote au temps de ma plus fervente enfance royaliste. Vous savez tout cela, et je n' ai pas besoin d' y insister avec vous. Cela dit, que faire ? écrire à ce recueil ? N' est-ce pas une réclame qu' on cherche ? Cela me semble bien obscur, et je n' ai guère l' habitude de me déranger pour si peu. écrire aux autres journaux ? N' est-ce pas beaucoup de bruit pour rien ? Et puis, ne serait-ce pas faire la réclame demandée ? Je vous dirais volontiers : donnez-moi un conseil, décidez la question. à tout hasard, j' écris une lettre que vous trouverez sous ce pli. Je la fais polie, car le ton d' Hugelmann n' est pas discourtois, mais absolue. Si vous êtes d' avis de la publier, c' est à la presse , au p317 siècle et aux débats qu' il faudrait la communiquer. -mais le mieux, ne serait-ce pas ceci ? Prenez votre courage à deux mains, et allez voir Hugelmann de ma part, et de ma part, et courtoisement, demandez-lui de voir la lettre. La lettre n' existant pas, il sera amené à un balbutiement quelconque, d' où pourrait sortir un démenti donné à lui-même par lui-même dans un journal à lui-même, une reconnaissance de son erreur (porte que je lui laisse ouverte) en quelques lignes spontanées, et cela vaudrait mieux. En somme ce pauvre bonapartiste est romantique, il vous glorifie, il acclame Paul Meurice, il célèbre Victor, ce qui fait que j' ai peine à frapper dessus, et à frapper dur. -arrangez cela pour le bien et pour le mieux, vous qui avez le sens juste de toute chose. -en somme, j' ai quelque répugnance à faire tapage pour cela, et à cogner en public mon H contre l' H de M Hugelmann. Vous me comprendrez. Décidez la chose. Je vous envoie ma lettre en tout cas. 5 h du soir. Réflexion faite et conseil pris de tous en déjeunant, je supprime ma lettre éventuelle aux journaux. Le plus simple serait une note ainsi conçue : " dans tel recueil, à telle page, on lit ce qui suit : (citer le paragraphe, et terminer ainsi : ) " nous sommes autorisés à déclarer que M Victor Hugo n' a point écrit les deux lignes citées en italique. " ceci seulement dans les journaux sympathiques à la république ( presse et siècle ). Mais le mieux serait, je crois, d' attendre que le fait sortît de l' ombre du recueil où il est, prît corps et devînt sérieux. Alors, démentir. Qu' en dites-vous ? Vos lettres nous arrivent comme de la lumière de Paris. Vous traduisez magnifiquement Gautier. Quelle ombre de ne pas être au milieu de vous tous ! Pardonnez à mes mauvais yeux qui ont mal lu l' adresse de M Régulus Fleury. Ce n' est pas rue n-d de Lorette, c' est rue n-d de Nazareth, toujours numéro 29. Seriez-vous assez bon pour lui envoyer ma lettre par la poste, adresse rectifiée. Continuez de nous mettre au courant de tout ce qui intéresse votre drame. C' est une puissante chose et ce sera un puissant succès. Vous verrez ! L' article de M Ern Lefèvre sur Victor est excellent et charmant. Félicitez-le de ma part, et remerciez-le aussi. Envoyez-moi mes dix exemplaires de la légende des siècles par celui des deux, p318 Allix ou Chenay, qui viendra le plus tôt. Je crois que ce sera Allix. -serez-vous assez bon pour faire parvenir ces trois lettres ? -je tiendrais à ce que Mme Bertaut eût son exemplaire. On saurait où elle est par Célestin Nanteuil dont il est aisé d' avoir l' adresse. ex imo. V. à Villemain. Hauteville-house, 17 novembre. Cher ami, savez-vous ce que c' est que l' exil ? C' est de n' entendre qu' au bout de six mois les mots prononcés par vous, qui êtes une des paroles illustres de ce temps. Un ami m' est arrivé hier de Paris. Il a eu l' heureuse idée de mettre dans sa malle votre livre sur Pindare, et me voilà depuis hier lisant cette oeuvre excellente et profonde. Je me plonge dans Pindare et dans vous comme dans une eau salubre. Vous traduisez Pindare comme vous le sentez, comme vous l' expliquez, puissamment, et quand je dis Pindare, je dis aussi Eschyle, Sophocle, Aristophane, Horace, tous ces poëtes sacrés et vrais. Leur esprit passe entier à travers le vôtre. Votre prose n' ôte rien à ces grandes ailes. C' est qu' en vous, avec tous les plus nobles instincts et les plus fermes courages, il y a l' enthousiasme, cette flamme. Votre livre est une histoire où par moments on sent palpiter des strophes. Les dernières pages sont une ode splendide à l' avenir. Je ne suis pas d' accord avec vous peut-être sur tous les points, mais qu' importe. J' aime votre livre comme je vous aime, avec une estime profonde. Votre main serrée de temps en temps, soit à la chambre, soit à l' académie, soit au coin du feu, est une des douceurs les plus regrettées de la patrie. En deux endroits de votre beau livre vous parlez de moi avec une sorte d' émotion tendre qui me va au coeur. Je vous remercie. Je me repose en vous depuis plusieurs heures comme dans un port de l' esprit. J' ai besoin quelquefois de ces repos dans cette solitude et devant cet océan, au milieu de cette sombre nature qui m' attire souverainement et m' entraîne vers les ombres éblouissantes de l' infini. Je passe quelquefois des nuits entières à rêver sur p319 mon sort en présence de l' abîme, et j' en arrive à ne pouvoir plus que m' écrier : des astres ! Des astres ! Des astres ! Votre livre est de ceux qui font doucement changer d' extase. Au lieu de l' aigle de mer, j' ai regardé planer Pindare. Je vous ai écouté conter, et avec quelle haute éloquence ! L' histoire de l' enthousiasme, c' est-à-dire du génie humain. Et dans la manière dont vous prononcez le mot fier et charmant : liberté, j' ai retrouvé l' accent même de mon âme. Je serre vos deux mains dans les miennes, mon illustre ami. Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 17 novembre 1859. Hauteville-house. Une lettre de vous, chère Mademoiselle Louise, est toujours pour moi une émotion profonde. à chaque ligne que j' en lis, tout le doux et charmant passé reparaît, les roches, les fleurs, la musique, votre père, nos enfants, nos jeunesses. Vous avez là-bas quelque chose de mon âme, et de loin, souriant tristement, vous me le montrez. Le devoir est dur. Il m' a empêché de revenir. J' ai bien fait, mais je souffre. Vous êtes une de mes souffrances. J' eusse souhaité que ma famille rentrât, sentant bien que le devoir et le sacrifice avaient assez de moi. Elle n' a pas voulu. Mes enfants ont voulu rester avec moi comme j' ai voulu rester avec la liberté. Charlot, Toto, Dédé, sont devenus des âmes ; de grandes et fières âmes. Ils acceptent la solitude et l' exil avec une sérénité gaie et sévère. Ils vous aiment, vous le grand coeur dont ils semblent avoir pris un rayon. Je vous remercie d' avoir lu ce livre, et de vous y plaire un peu. Que de belles et douces choses, vers et musique, vous devez faire sous vos arbres, dans votre rêverie profonde ! Quand donc entendrai-je votre voix ! Je vous aime bien. Je mets à vos pieds, mademoiselle, tous mes respects les plus tendres. Victor Hugo. p320 Ma femme et mes enfants vous embrassent. Serrez pour moi, je vous prie, la main de mon excellent et cher édouard. Je sens quelquefois, en lisant les débats , la chaleur de sa vieille et solide amitié. Et à propos des débats , je suis charmé qu' il y ait attaché Deschanel, un doux et gracieux esprit, digne du groupe qui est autour de vous. à Madame De Solms. H-h, 19 novembre. Vous m' envoyez une rose ; qu' allez-vous dire, madame, en recevant pour remercîment cette figure sévère ? Que voulez-vous, le plus farouche songeur du monde ne peut donner que ce qu' il a. Laissez-moi ajouter ceci : vous êtes adorable. C' est là un mot dangereux de près, et même de loin, pour celui qui le prononce. Mais je suis, moi, dans une telle nuée, si épaisse, si obscure, si profonde, que je puis me permettre de ces éclairs-là. Cela expirera à vos pieds comme un hommage. D' ailleurs, il me semble que je commence à être un mort. Les galanteries d' un fantôme ont peu d' inconvénient. Vous me priez d' aller à Paris en termes charmants, vous avez la bonté de m' y souhaiter un peu ; mais si j' y allais, vous ne me le pardonneriez pas. Vous avez beau être une ravissante femme ; il y a en vous un homme ; vous comprenez le devoir, et vous diriez en me voyant : voici une sentinelle qui a quitté son poste. Vous pouvez y aller, vous. Ce devoir public est moins absolu pour votre sexe. D' ailleurs vous avez longtemps et noblement lutté contre le crime en plein triomphe. Allez donc à Paris, madame, et régnez-y plus que ceux qui règnent, et soyez ce que vous êtes. Pas de rang, pas de titre, vous n' en avez pas besoin ; vous avez le rang de la fleur et le titre de l' étoile ; vous êtes esprit, p321 âme, flamme, rayon. être de la famille de l' empereur, voilà grand' chose, quand on est de la parenté du soleil. Je suis à vos pieds, madame. V H. à Nefftzer. Hauteville-house, 249 bre. Merci, cher et vaillant penseur. P Meurice m' envoie ce que vous avez écrit sur la légende des siècles dans la revue germanique . J' ai lu cette noble et charmante page avec une profonde émotion. Chaque ligne m' a donné la sensation de votre main serrée. Moi sur mon rocher, vous sur votre brèche, nous faisons la même oeuvre. Nous luttons pour le droit, pour le progrès, pour l' humanité. Vous faites chaque jour dans le journalisme militant des actions d' éclat, et c' est un bonheur pour moi de vous dire, à travers la brume et l' orage de ma solitude, à quel point je suis vôtre ex intimâ mente . Victor Hugo. à Paul Meurice. H h 4 décembre. Lisez ceci, et vous comprendrez tout de suite. Il faudrait que cela fût publié, et vite, cela paraîtra dans les journaux anglais et belges, et américains. Il importerait que les journaux français publiassent aussi. Il me semble qu' ils peuvent l' oser. Cela ne touche pas l' empire. Qu' ils ôtent quelques lignes, s' ils veulent. Cher et grand coeur que vous êtes, prenez la chose avec toute votre flamme. Voici des exemplaires. p322 Soyez assez bon pour les transmettre de ma part au siècle , aux débats , au courrier du dimanche , au messager . Si nous sauvions cet homme, ce héros, ce martyr, quelle joie ! Et par-dessus le marché, sauver cet homme, ce serait sauver cette république. Tout serait bon dans le résultat. Nous parlons sans cesse de vous ici. On compare le roi de Bohême et Fanfan La Tulipe ; on détaille ce qu' il y a de charmant ici, ce qu' il y a d' exquis là, on voudrait voir Mélingue, on voudrait contempler Mlle Page, on voudrait vous embrasser. Vous êtes l' enchanteur du drame. Vous jetez sur le théâtre une sorte de rayonnement où il y a de l' azur. Vos oeuvres grandes et douces sont des reflets de votre âme. à vous. à vous. à Alexandre Dumas. Hauteville-house, 11 décembre. C' est vous, heureux et cher Dumas, c' est vous que je veux féliciter du succès, et de tous les succès de votre fils. Vous faites un couple admirable, le père mêlé au rayonnement du fils, le fils mêlé à l' auréole du père. Oui, vous êtes un père prodigue, vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant, et en même temps, miracle tout simple dans l' art, vous avez tout gardé. Vous l' avez fait riche en restant opulent. Moi aussi, j' ai des fils dont je suis fier, Dieu soit béni ! Et c' est en ma qualité de père triomphant que je vous félicite, vous père glorieux. Vous allez donc partir. Si j' étais Horace, comme je chanterais au vaisseau de Virgile ! Vous allez au pays de lumière, à l' Italie, à la Grèce, à l' égypte ; vous allez faire le tour de l' eau de saphir ; vous allez voir la mer heureuse ; -moi, je reste dans la mer sinistre. Mon océan envie votre Méditerranée. Allez, soyez radieux, soyez grand, et revenez. te referent fluctus ! votre ami. V H. p323 à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 18 xbre. Comme tout ce que vous faites, monsieur, votre cygne est une idée. Comme toutes les idées vraies, il a des profondeurs. Ce cygne dans la poussière a sous lui plus d' abîmes que le cygne des eaux sans fond du lac de Gaube. Ces abîmes, on les entrevoit dans vos vers pleins d' ailleurs de frissons et de tressaillements. la muraille immense du brouillard, la douleur comme une bonne louve, cela dit tout et plus que tout. Je vous remercie de ces strophes si pénétrantes et si fortes. Soyez tranquille, je ne lirai votre Poë que lorsque vous me l' enverrez. Je comprends votre susceptibilité, moi qui ai fait faire, pour des virgules, onze cartons à la légende des siècles . Le sujet traité par Poë est ma constante préoccupation. Mais j' attendrai. Je vous serre la main et je vous remercie encore une fois, cher poëte. Victor Hugo. J' ai relu avec un extrême intérêt votre beau travail sur notre grand poëte Th Gautier. à Paul Meurice. 18 xbre. Merci de tout ce que vous avez fait d' excellent et de toutes les peines que vous avez prises pour ce vaillant John Brown. Vous savez qu' ils l' ont tué. (la nouvelle m' est apportée en ce moment même). Le sursis était faux comme cette république est fausse. Il faut que la démocratie française prolonge d' une façon formidable le cri que j' ai jeté. Poussez-y, cher Meurice ! Voyez M Havin. Voyez nos amis. écrasons l' infâme. écrasons l' esclavage. Je serre tendrement vos chères mains. p324 à Monsieur C Caraguel au bureau du charivari. Hauteville-house, 18 xbre. Monsieur, au moment où je lisais les lignes élogieuses que vous avez écrites à l' appui de ma réclamation pour John Brown, je reçois une horrible nouvelle. L' assassinat est consommé, le sursis mentait, John Brown a été pendu le 2 décembre... quel crime ! Quelle souillure ! Et sous une république ! -puisque cela est fait, que les conséquences viennent, les évènements sont logiques, si les démocraties ne le sont pas, comme vous l' avez dit admirablement. Voilà la question posée, l' esclavage doit disparaître, dût-il en s' en allant casser en deux la république américaine. Mais quelle chose obscure et redoutable que cette fracture ! Le progrès en oscillera peut-être pendant un demi-siècle. John Brown déchire le rideau, la question d' Amérique est maintenant aussi énorme que la question d' Europe. Rallions-nous plus que jamais autour des deux grands droits et des deux grands devoirs : liberté et vérité. -la conscience républicaine, c' est la conscience humaine. La France doit la vérité à l' Amérique ; elle est la soeur aînée. Je suis, monsieur, un de ceux qui apprécient le plus haut votre noble et charmant esprit, et je vous serre bien cordialement la main. Victor Hugo. à George Sand. Hauteville-house, 20 décembre. Je vous remercie de vos charmantes et magnifiques paroles. Vous me parlez de la légende des siècles en termes qui enorgueilliraient Homère. Je suis heureux que ce livre ait fixé quelques instants votre beau et calme regard. En ce moment j' ai l' âme accablée. Ils viennent de tuer John Brown. p325 L' assassinat a été commis le 2 décembre . Leur sursis annoncé était une infâme ruse pour endormir l' indignation. Et c' est une république qui a fait cela ! Quelle sinistre folie que d' être propriétaire d' hommes, et voyez où cela mène ! Voilà une nation libre tuant un libérateur ! Hélas, madame, j' ai vraiment le coeur serré. Les crimes de rois, passe, crime de roi est fait normal ; mais ce qui est insupportable au penseur, ce sont les crimes de peuple. Je relis votre admirable lettre avec charme et consolation. Vous êtes grande, madame, vous aussi, vous avez vos épreuves. Elles augmentent, pour moi qui vous contemple souvent, la douce et fière sérénité de votre figure. Je vous respecte et je vous admire. Victor Hugo. Il demeurait en 1851 rue de Richelieu, 17. Il va sans dire qu' au cas où M H Descamps désirerait véritablement l' envoi des contemplations et n' y verrait pas d' inconvénient pour lui, vous seriez assez bon pour les lui adresser de ma part. - renseignements : M H Descamps est un créole de la Guadeloupe ; il a été autrefois l' ami de M Granier De Cassagnac (l' est-il encore ? ). Il a publié de beaux vers sous le nom de Maxime De Trailles . Pendant la lutte contre le coup d' état, il me paraissait ardemment sympathique à la résistance et à la république. Je confie tout cela à votre admirable amitié. Je ne pourrais supporter l' idée d' être l' ingrat malgré lui . En cette occasion comme en toutes, je vous dis : faites pour le mieux. Voici encore des lettres pour Michelet, pour Béranger, pour Barillot et ces jeunes combattants de la tribune des poëtes . Voici aussi toutes nos tendresses, toutes nos effusions, tous nos appels. Il fait beau, les champs sont des merveilles de fleurs et de joie, le ciel n' est qu' un rayonnement, la mer est chantante et superbe. Tout cela dit : il faut venir. Je vais arranger la maison. J' y entre dans quelques jours. Ce sera la p253 trilogie des maçons, des peintres et des tapissiers. Après quoi, les portes s' ouvriront à deux battants du côté de la France, du côté de la poésie, du côté des bons et vaillants coeurs, et vous arriverez, n' est-ce pas ? à vous. -à vous. -à vous. V. Je vois, d' après un mot de vous à Auguste, qu' une chose que je vous ai envoyée ne vous est pas parvenue. Je vous la renverrai jusqu' à ce qu' elle vous arrive. à Paul Meurice. 17 juin. Voici mes paroles à l' Italie. Je vous envoie le texte, plus la traduction qu' en ont donnée les journaux anglais. Vous savez les cris que cette chose a fait pousser aux journaux de M Bonaparte. Je vous envoie les réflexions de deux journaux belges, la nation et le national , à ce sujet. Ce ne sont que des échantillons de l' émotion produite. Elle a été grande, et je crois qu' elle sera bonne. Du reste, voici l' histoire : Mazzini m' a écrit pour me prier de lui donner un coup de main quant à l' Italie. J' ai répondu en ajournant, doutant que je puisse être utile, moi étranger, moi français, parlant aux italiens. Mazzini a insisté par une lettre si pressante, me répondant de l' effet que je produirais sur l' Italie (il la représente en effet), m' adjurant au nom de la question européenne et de la révolution, etc. -que, mis en demeure, je n' ai pas dû refuser plus longtemps. J' ai bien fait. Mazzini a traduit en italien mon appel à l' Italie. Cela a paru dans l' Italia e popolo à Gênes, la chose se réimprime sous le manteau, et fait un chemin du diable dans le grand souterrain italien. J' ai crié : agitez-vous ! Et voici la réplique qui m' arrive à l' instant même. Je coupe ces trois lignes dans un journal : Piémont. On lit dans le risorgimento de Turin : les nouvelles d' Italie peuvent se résumer en une seule phrase : l' Italie s' agite. De l' Etna au Tessin tout fermente, et la péninsule est en ébullition. Si vous saviez comme on souffre dans cette pauvre Italie, et que de choses terribles on en raconte ! Quand finira l' épreuve des peuples ? Je me sens saigner par toutes leurs blessures. p254 Serez-vous assez bon pour faire envoyer chez Mme D' Aunet (par laquelle ce billet vous arrivera) un exemplaire des contemplations destiné à M Dupotet qui m' a envoyé son très curieux livre sur le magnétisme. Vous savez que j' ai droit à 25 exemplaires de l' édition actuelle. Ce sera donc à prendre sur ceux qui me reviennent. -nous passons notre temps ici à parler de vous et à vous espérer. -je vous embrasse. tuus. à George Sand. Hauteville-house, 30 juin. Vous avez, madame, tous les dons ; la grandeur de l' esprit n' a d' égale en vous que la grandeur du coeur. Je viens de lire cette splendide page que vous avez écrite sur les contemplations , cette critique qui est de la poésie, ces effusions de pensée et de vie et de tendresse, cette philosophie, cette raison, cette douceur, cette explication forte et éclatante, ces choses d' or tombées d' une plume de lumière. Et que voulez-vous que je vous dise ? Vous remercier est presque bête ; je vous féliciterais plutôt. Vous êtes une nature sereine ; vous avez toutes les fiertés parce que vous avez toutes les élévations ; vous parlez de ce livre comme vous parleriez d' autre chose, avec cette simplicité calme, et si vraie qu' elle est presque hautaine, quand on la compare aux misérables finesses de tant d' autres esprits. Je disais un jour de vous à mes enfants, le matin, en déjeunant-c' est notre autour de la table à nous-que vous étiez, dans les régions de la pensée, la plus grande des femmes, peut-être même de tous les temps ; vous avez un diamètre d' horizon qui n' appartient qu' aux aigles. De là votre autorité et votre bonté. Vous êtes l' habitante des cimes, votre esprit niche dans les nids voisins des étoiles ; vous avez l' habitude des aires ; moi, je n' ai qu' une caverne. Mais je voudrais que vous y vinssiez ; permettez-moi de déranger la grosse pierre de la porte et de vous dire : entrez. Sans figure et en basse prose-(comment oser dire ce mot à vous qui la faites si haute ? ) -je viens d' acheter une masure ici avec les deux premières éditions des contemplations ; je vais la faire un peu bâtir et compléter ; après quoi il y aura une chambre logeable pour vous ; voulez-vous vous préparer à y venir ? Ce sera vers le printemps prochain ; je m' y prends de loin comme vous voyez. C' est un moyen de vous ôter presque la possibilité de refuser. Vous seriez chez moi comme chez vous, c' est-à-dire libre. La p255 maison aura ce nom : liberté ; elle s' appellera liberty-house . C' est l' usage anglais de baptiser les maisons. Nous vivons, ma famille et moi, vous le savez peut-être, dans une simplicité absolue, et, sous ce rapport, Guernesey peut donner la main à Nohant. Pensez-y donc, vous avez presque un an devant vous, et venez-nous. Si vous saviez comme je vous fais cette offre du fond du coeur ! Vous vous promènerez dans mon jardin, très petit ; n' allez pas rêver vos grandes larges plaines. Il y a ici tant de mer et tant de ciel que c' est à peine si l' on y a besoin d' un peu de terre. Ma femme vous a déjà fait cette invitation ; vous avez répondu la moitié de oui ; répondez-moi à moi l' autre moitié. Cela nous fera une joie sur laquelle nous vivrons en vous attendant. Vous ferez ici quelque livre magnifique, et vous le daterez de Guernesey ; ce pauvre vieux écueil, prenez-le en gré et faites-lui cette fortune. J' y ai mis une date d' épreuve ; mettez-y une date de gloire. Je suis content d' une chose, c' est que ce livre, Dieu (aux trois quarts fait), répond d' avance à votre pensée. Il semble que vous l' ayez connu en écrivant cette lettre de Louise qui est la conclusion de vos admirables articles. La fin lumineuse, voilà ce que je veux, voilà ce que vous voulez ; et ce brave Théodore (j' en connais plus d' un) sera lui-même content. Vous êtes un esprit ; aussi je vous dis familièrement : merci. Et vous êtes une femme, ce qui me donne le droit de me mettre à genoux devant vous et de baiser respectueusement votre main. Victor Hugo. Les journaux de ma petite île reproduisent vos articles avec enthousiasme. à Madame Adolphe Adam. Hauteville-house, 25 juillet. Je n' ai aucun portrait de moi à encadrer chez aucun marchand de Paris ; mais puisque, dans votre charmante bonne grâce, vous voulez que je mette ma tête à vos pieds, la voici : si j' ai tant tardé à vous répondre, c' est que je trouvais cette image de moi-même un peu sombre et farouche et que j' eusse voulu vous en offrir une autre. à qui offrira-t-on un rayon si ce n' est à l' étoile, et à qui offrira-t-on un sourire si ce n' est à vous ? Malheureusement mon petit atelier photographique tarde à s' installer, et je me p256 décide à vous envoyer ce profil, tout chagrin et tout sévère qu' il est. Vous penserez en le voyant que ce n' est pas vous que l' absent regarde. N' oubliez pas que si jamais l' envie vous prenait, cette année par exemple, de venir passer la saison des bains de mer à Guernesey, ce serait une grande joie pour Hauteville-house. Je me mets à genoux et baise vos belles mains, madame. Victor Hugo. à Paul Meurice. jeudi 31 juillet. Quel admirable homme vous êtes ! Ce volume, donné à ma femme, est encore une idée comme vous en avez. Je ne veux pas vous en remercier, ou pour mieux dire je ne peux pas. Je ne prends que le temps de vous écrire deux lignes. Je suis dans les ouvriers jusqu' au cou. Pendant que vous commandez à quelque légion d' idées, moi je fais manoeuvrer des maçons. Je travaille à votre maison. -oh ! Qu' il me tarde de vous voir et de vous embrasser ! Voici un fait curieux extrait de l' abeille de la Nouvelle-Orléans . Voulez-vous le donner à la presse ou au siècle . à vous. à vous. à vous. à Jules Janin. 16 août. Je ne suis rien, je vous l' ai dit en vers comme je vous le dis en prose ; mais aujourd' hui la situation est telle que dire mon nom, c' est protester ; p257 dire mon nom, c' est nier le despotisme ; dire mon nom, c' est affirmer la liberté, et ce nom militant, ce nom déchiré, ce nom proscrit, vous le dites avec tant d' intrépidité ! ... vous le chantez comme avec un clairon et vous jetez tout ce qu' il contient de guerre à la face de l' empire et de l' empereur. Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite. Figurez-vous qu' en ce moment, je fais bâtir presque une maison ; n' ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. L' Angleterre n' est pourtant guère meilleure gardienne de mon foyer que la France. Ce pauvre foyer, la France l' a brisé, la Belgique l' a brisé, Jersey l' a brisé ; je le rebâtis avec une patience de fourmi. Cette fois, si l' on me rechasse encore, je veux forcer l' honnête et prude Albion à faire une grosse chose ; je veux la forcer à fouler aux pieds un at home , la fameuse citadelle anglaise, le sanctuaire inviolable du citoyen. Le curieux, c' est que c' est la littérature qui m' a fourni les frais de cette expérience politique. La maison de Guernesey avec ses trois étages, son toit, son jardin, son perron, sa crypte, sa basse-cour, son look-out et sa plate-forme, sort tout entière des contemplations . Depuis la première poutre jusqu' à la dernière tuile, les contemplations paieront tout. Ce livre m' a donné un toit, et un jour que vous aurez du temps à perdre et à nous faire gagner, vous qui avez aimé le poëme, vous viendrez voir le logis. à Marine-Terrace, j' étais à l' auberge, l' Angleterre s' en est fait une excuse pour sa couardise. à édouard Plouvier. Hauteville-house, 28 septembre. Vous êtes dans la forêt, je suis dans l' océan ; votre aquilon soufflant dans les chênes vaut mon ouragan soufflant dans les vagues ; je m' en aperçois aux grands vers que vous m' envoyez. Cher poëte, ce sonnet superbe est une de vos plus nobles inspirations. Il était digne d' être en quelque sorte écrit sur cette feuille de chêne tombée de l' arbre géant. Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite. p258 Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la généreuse artiste qui est votre femme, et qui a la flamme comme vous avez la lumière. Faites à vous deux le foyer. Vous méritez de mêler vos rayonnements. êtes-vous encore dans les bois ? êtes-vous déjà à Paris ? J' envoie cette lettre un peu au hasard ; mais mon hasard à moi s' appelle Paul Meurice, c' est-à-dire providence, et je suis bien sûr qu' il trouvera moyen de vous faire parvenir ce mot. Oui, certes, vous seriez reçus avec grande joie dans notre petit goum de Guernesey. J' ai acheté sur la roche une masure que j' ai livrée aux maçons, mais qui sera prête l' an prochain et du seuil de laquelle l' exil vous tend les bras. En attendant, faites-nous de belles et bonnes oeuvres, et aimez-moi. V h. à George Sand. Hauteville-house, 2 octobre. C' est une joie pour moi de penser que votre grand esprit se tourne de temps en temps vers le mien, et, quand je lis mon nom dans ces nobles pages qui viennent de vous, il me semble que ce sont des lettres publiques que vous m' écrivez. Je me ferais l' effet d' être ingrat si je n' y répondais pas. Cependant vous n' avez besoin ni d' un remerciement ni d' un applaudissement. Vous avez, dans ce siècle, où presque tout ment un peu, la fière et simple allure d' une âme vraie. Je suis silencieusement et profondément heureux dans ma solitude de cette communion de nos âmes, je dirais presque de nos coeurs ; je me sens comme lié à vous dans la contemplation de la vérité et dans l' acceptation de la douleur, et j' envoie mon acclamation à tous vos sereins et magnifiques témoignages pour le progrès. Qui désespère de l' homme désespère de Dieu, c' est-à-dire n' y croit pas ; et toutes les religions aujourd' hui sont athées, toutes maudissent la lumière, c' est-à-dire l' aube même de la face divine. Vous, vous êtes croyante parce que vous êtes grande. Je vous remercie, je vous admire, et permettez-moi d' ajouter, je vous aime. Victor Hugo. Ma femme vous envoie ses plus tendres admirations et j' y joins mes respects. p259 à Edmond About. Hauteville-house, 23 décembre. L' exil a peu de loisirs, et ce n' est qu' ici, dans l' espèce de calme momentané qui suit toutes les recrudescences de persécution, que j' ai pu enfin lire vos deux beaux et charmants volumes, tolla et la Grèce . Mes fils, vos anciens camarades, m' avaient souvent parlé de vous. Tout ce qu' ils promettaient en votre nom, vous le tenez, et c' est de tout mon coeur que je vous félicite. Vous avez le talent, vous avez le succès, vous êtes jeune ; la charge d' âmes commence pour vous. Un proscrit est une espèce de mort ; il peut donner presque des conseils d' outre-tombe. Soyez fidèle à toutes ces grandes idées de liberté et de progrès qui sont le souffle même de l' avenir dans toutes les voiles humaines, dans la voile du peuple comme dans la voile du génie. Dédaignez tout ce qui n' est pas le vrai, le grand, le juste, le beau. Vous avez une nature de lumière ; je me bornerais volontiers à vous dire : soyez-vous fidèle à vous-même. Courage donc ! Vous entrez vaillamment et de plain-pied dans l' avenir. à Paul Meurice. 25 décembre. J' achève cette lettre omnibus. C' est un embrassement du jour de l' an que je vous envoie à tous les deux. Mon doux poëte, mon noble ami, continuez de faire de grandes et tendres choses. J' ai parlé de vous toute cette semaine avec une femme d' esprit qui vient de Paris, qui a vu et admiré l' avocat des pauvres et qui vous aime. Si je vous envoyais nos rabâchages sur vous, j' en emplirais dix pages, et je n' ai que dix lignes. p260 Vous avez cent fois raison- les enfants , par Victor Hugo, voilà le vrai titre. J' enverrai à Hetzel l' extrait de votre lettre. -et puis, laissez-moi, vu le premier de l' an, vous donner cette carte, ou pour mieux dire, ce petit bout de carton. C' est une adresse de mon bottier de Guernesey, Gruchy, qui se dit parent du maréchal, par parenthèse. C' est égal, ma fille est hors de danger. J' ai le coeur bien content. tuus vester. je vois Esmeralda jouée. -j' en suis ravi. - j' ai bien besoin de quelques liards. -quant à Rigoletto , tout pourrait s' arranger si le théâtre reconnaissait mon droit sur Hernani et Lucrèce , c' est-à-dire renonçait à me voler. Qu' en dit Paillard De Villeneuve. aux étudiants de Paris. mes jeunes et vaillants concitoyens, votre lettre si noble et si cordiale m' est parvenue dans ma solitude et m' a vivement touché. J' ai peu d' instants à moi ; l' exil n' est pas une sinécure, vous le savez ; et je profite du premier moment dont je puis disposer pour vous répondre et pour vous remercier. Courage et persévérez ! Vous êtes de ceux sur qui l' avenir a les yeux ; parmi les noms qui signent la précieuse lettre que je reçois, j' en vois qui signifient talent, j' en vois qui signifient exemple ; tous signifient générosité, intelligence, vertu. Vous entrez jeunes dans l' épreuve, félicitez-vous-en. Vos souffrances noblement supportées vous placent à la tête de votre génération. Oyez toujours dignes de la guider. Que rien ne vous ébranle et ne vous décourage, l' avenir est certain. Attendez-le dans la douleur et les ténèbres du moment présent, comme dans la nuit on attend l' aube, avec une foi tranquille et absolue. Travaillez et marchez ; pensez et vous trouverez ; luttez et vous vaincrez. Je vous serre à tous la main comme à mes frères, comme à mes enfants. Victor Hugo. 1857 T 2 p261 à Paul De Saint-Victor. Hauteville-house, 4 janvier. Monsieur, trouvez bon que je vous remercie. Vous venez de parler de notre dame de Paris en admirables termes. Quoique je vive (si je vis) presque hors de tout, si désintéressé de toute chose et de moi-même que je sois à cette heure, il m' est impossible de ne pas sentir profondément ce que valent quelques pages de vous sur un livre de moi. Je suis un de vos lecteurs assidus, c' est-à-dire un esprit attentif à votre esprit. Tous ces bas-reliefs que vous ciselez, toutes ces fresques que vous peignez chaque semaine passent sous mes yeux, et d' un ciseau et d' un pinceau comme le vôtre, pas un détail ne m' échappe. Vous prononcez mon nom quelquefois ; je suis depuis longtemps votre débiteur ; aussi est-ce avec empressement que je saisis aujourd' hui cette occasion, non d' acquitter ma dette, mais de la constater. D' ailleurs, à un point de vue plus élevé que ce qui m' est personnel, je me considère comme le débiteur et l' obligé de tous les hommes qui sont, comme vous, des verbes de vie et des flambeaux de progrès. Je vous serre la main, monsieur. Victor Hugo. à Paul Meurice. Hauteville-house, 4 janvier. Il y a urgence en effet, et je vous réponds courrier par courrier. Avez-vous le temps de voir cinq minutes mon excellent ami Paillard De Villeneuve ? p262 Il me semble qu' avant d' en venir à des actes judiciaires, puisque lui, mon avocat et mon ami, est dans l' affaire, l' affaire peut très simplement s' arranger par lui. Il a plaidé excellemment pour moi dans le procès contre Rengaîne pour lucrèce et Hernani ; personne n' est plus que lui pénétré de mon droit ; puisqu' il est l' ami et le conseil de M Calzado, il lui sera aisé de faire comprendre à ce directeur nouveau (et évidemment honnête homme puisque Paillard De Villeneuve l' appuie), que le théâtre italien me vole depuis deux ans à la faveur d' un arrêt qui n' est autre chose qu' un coup de haine contre un proscrit. Je suis décidé, quant à moi, à toute revendication ultérieure, à moins que le théâtre italien, mieux inspiré et mieux conseillé, ne reconnaisse son exaction et mon droit. Paillard De Villeneuve peut être et sera évidemment volontiers cette inspiration et ce conseil. M Calzado comprendra, et en me restituant mon droit sur Lucrèce et Hernani , méritera que je lui concède Rigoletto , ce que je ferai dans ce cas-là de grand coeur. L' affaire, grâce à Paillard De Villeneuve, est donc évidemment très arrangeable. Voulez-vous lui en parler ? Au cas très improbable où la conciliation, qui me semble si facile, échouerait, alors l' huissier marcherait et, en quittant bien à regret Paillard De Villeneuve, j' aurais recours à mon autre éloquent et excellent ami Crémieux. Tout cela ne vous paraît-il pas sage ? Je le remets à votre diligente amitié. Mes plus tendres respects à Madame Paul Meurice. à vous tout mon coeur. Victor Hugo. à Schoelcher. Hauteville-house, 12 janvier. Vos lettres, cher ami, sont toujours des joies dans notre groupe auquel vous manquez, et où votre place est restée vide. Je vous envoie un mot pour notre excellent ami Eugène Sue. Je bats des mains à sa guerre au catholicisme, je vais même plus loin que lui, car je crois que le christianisme p263 a fait son temps. Le vêtement même de Luther est trop étroit pour les fils de la révolution. Vous ne devez rien comprendre à cette avalanche de stamps que contient ma lettre. Explication : un proscrit pauvre appelé Collet a ouvert une souscription à Londres où il demeure. Il a envoyé une liste ici. Personne (vu la pauvreté de tous) n' a souscrit, si ce n' est un proscrit qui a donné 1 franc et moi qui ai ajouté 5 francs, -cela fait six francs . Je vous les envoie en stamps. Aurez-vous la bonté de faire parvenir les stamps ou l' argent à M Collet dont voici l' adresse : M Collet, 40, graci church street-chez M Barbet. Pardon et merci. Je n' ai plus que la place d' un tendre serrement de main. Victor Hugo. à Albert Lacroix. Hauteville-house, 18 janvier. Vos lettres, monsieur, sont d' un noble esprit et me donnent hâte de lire votre livre. J' ai tardé à vous répondre, ce que vous me pardonneriez aisément, si vous voyiez de quels travaux et de quelles affaires de tout genre je suis, à la lettre, accablé. Je vous lirai avec bonheur. Nous avons une religion intellectuelle commune. Vous avez la généreuse ambition d' être un des porte-flambeaux du progrès. En relisant vos deux lettres, empreintes de tant d' élévation, je sens que vous en êtes digne. Prenez donc rang, monsieur, en tête de la phalange des esprits en marche. Je vous tends la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. 29 janvier. Encore des ennuis que je vous envoie, comme manière de vous prouver ma reconnaissance pour toutes les peines que je vous donne. Votre lettre sur p264 l' affaire Rigoletto nous a fait le plus grand plaisir. Maintenant, voulez-vous vous charger de remettre celle-ci à notre excellent et éloquent ami Crémieux, et l' autre (double) à la commission des auteurs dramatiques. -je ne sais comment faire pour vous répéter que je suis à vous du fond du coeur. Je voudrais pouvoir vous dire d' une façon nouvelle que je vous aime à la vieille manière. Quelles bonnes causeries vous devez faire avec Auguste. Je suis jaloux de lui et envieux de vous. à Jules Janin. Hauteville-house, 17 février. Vous avez l' art de faire de grands livres sous des titres qui en annoncent de petits. Vous prenez le lecteur au piège de sa propre frivolité. Il ne s' attend qu' à de l' amusement et à du plaisir ; il accourt, la bouche en hiatus, ce brave lecteur, et vous, diligent, vous en profitez pour lui donner la saine et forte nourriture des idées. Il s' amuse et il apprend ; il est charmé, entraîné, ravi, et enseigné ; ébloui, et éclairé. C' est une admirable façon de prendre en traître les badauds, et de les forcer, sans qu' ils s' en doutent, à devenir des gens de bon sens et des gens d' esprit. Je ne saurais vous rendre l' impression de soleil que me font vos livres. à chaque nouvel ouvrage que je reçois de vous, j' essaie de vous le dire, et je n' y réussis pas. C' est de la lumière, c' est de la chaleur, cela pénètre et cela réconforte ; cela emplit de joie et de rayons cette froide vitre le long de laquelle la pluie en larmes ruisselait tout à l' heure ; cela vous fait éclore des fleurs dans le cerveau. p265 Aussi, avec quel empressement j' ai ouvert les petits bonheurs ! Comme j' ai savouré ces pages exquises et comme j' ai joué avec ce ravissant titre, petits bonheurs , moi qui pourrais presque dire, -si l' on avait jamais le droit de se plaindre, -que je n' en ai plus de petits ni de grands ! -je ne veux pas vous raconter tout cela, vous le devinez bien. Vous êtes toujours sûr, vous homme de sourire et d' aurore, de faire un effet de Rembrandt en entrant dans le lieu sombre que j' habite. cavea leonum . Mes fils vous lisent, comme moi, avec enchantement. -et à propos, ils vous ont écrit, ces braves enfants. Ils ont l' idée de montrer un peu Shakespeare à la France ; ce n' est pas une mauvaise manière de faire de l' alliance anglaise. C' est là une grande tentative et digne certes, de succès. Je leur ai dit que vous les y aideriez sans nul doute ; et, par Hercule ! -ou par Shakespeare ! -j' ai eu raison, n' est-il pas vrai ? Vous voyez que Guernesey travaille. Vacquerie, qui est près de vous en ce moment, en plein Paris, a écrit l' an passé au milieu de notre grand brouhaha de vagues et de vents, son beau et puissant livre de poésie et de critique. C' est lui qui vous portera ce mot. Dans peu de jours nous le reverrons, et comme nous allons parler de Paris, et de vous, Janin, qui êtes Paris, plus que Paris même ! Mais le Paris lumineux, brillant, vivant, libre, indigné, honnête ! -c' est égal, vous avez fait un bien charmant et beau livre, et où je suis bien touché de lire mon nom. Chaque fois que je l' y trouve, il me semble sentir le serrement de votre main amie. Que de pages j' y ai notées, que je relirai au milieu des fleurs quand le printemps va venir ! Votre esprit est comme l' oiseau lâché, il n' a pas de limites dans l' azur ; il est infatigable et inépuisable ; il boit à toutes les sources de vie, à toutes les coupes de sagesse et de raison ; il ne s' arrête devant rien ; il boit même à l' idiot, comme ce roi de Perse qui buvait même à la cruche. Ah ! Vous êtes un grand enchanteur ! -si vous voyez encore quelqu' un qui se souvienne de moi et qui m' aime, parlez un peu de moi à cette âme fidèle, et sachez que je suis à vous du fond du coeur. V H. pour Paul Meurice. 8 mars. Je glisse ce mot dans la lettre de Toto. -vous avez lu la noble lettre de Dumas. Voudrez-vous mettre ces deux pages sous enveloppe à son adresse p266 et les lui faire tenir ? -voici Auguste avec nous, et nous parlons de vous, ce qui fait attendre un peu plus patiemment le moment souhaité où vous arriverez dans la masure. Je bâtis toujours ; je suis en proie au flegme déguisé en maçon et à la lymphe masquée en charpentier. Aussi ma maison avance-t-elle comme celle d' un escargot. Cette sage lenteur me ruine par-dessus le marché. -à propos de ruine, j' ai donné à Toto, sous la forme de 70 fr, les 62 fr 50 de la revue de Paris . Soyez assez bon pour prendre ces dits 62 fr 50 en commencement de remboursement. à vous. à jamais. Félicitez mon cher Louis Boulanger de son frontispice, qui est bien beau, quoique la Nadar et le soleil est admirable. Remerciez Nadar auquel j' enverrai l' autographe (c' est ainsi que ça s' appelle) qu' il désire pour son album. Quel parti Crémieux prend-il sur l' appel ? Je suis toujours d' avis (-et Auguste aussi-) d' en rester là. à Alexandre Dumas. Hauteville-house, 8 mars. Cher Dumas, les journaux belges m' apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d' écrire au directeur du théâtre-français. Les grands coeurs sont comme les grands astres. Ils ont leur lumière et leur chaleur en eux ; vous n' avez donc pas besoin de louanges, vous n' avez donc pas même besoin de remerciements ; mais j' ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non seulement parce que p267 vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations. Je vous remercie. Mais venez donc ici, vous me l' avez promis, vous savez. Venez-y chercher le serrement de main de tous ceux qui m' entourent et qui ne se presseront pas moins fidèlement autour de vous qu' autour de moi. Votre frère. V H. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 15 mars. Je viens de lire vos odes . Donnez-leur l' épithète que vous voudrez (celle que vous avez choisie est charmante), mais sachez bien que vous avez construit là un des monuments lyriques du siècle. J' ai lu votre ravissant livre d' un bout à l' autre, d' un trait, sans m' arrêter. J' en ai l' ivresse en ce moment, et je me dirais presque que j' ai trop bu ; mais non, on ne boit jamais trop à cette coupe d' or de l' idéal. Oui, vous avez fait un livre exquis. Que de sagesse dans ce rire, que de raison dans cette démence, et sous ces grimaces, quel masque douloureux et sévère de l' art et de la pensée indignée ! Je vous aime, poëte, je vous remercie d' avoir sculpté mon nom dans ce marbre et dans ce bronze, et je vous embrasse. Victor Hugo. à Herzen. Hauteville-house, 15 avril. Cher proscrit, cher frère d' exil, merci de vos grandes et nobles paroles sur ce vaillant mort. Vous avez parlé de Worcell comme Worcell eût p268 parlé de vous. Mais vous, vivez. Vivez pour la lutte qui a besoin de coeurs lumineux et de fronts rayonnants tels que vous. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Louise Colet. Hauteville-house, 17 mars. Vacquerie m' a apporté votre charmante et noble lettre. De grâce, ne prenez jamais mon silence pour de l' oubli. Je travaille, je songe, j' ai les yeux sur tous ces infinis qui m' entourent ; de là une sorte d' absorption dans le rêve et dans l' idéal ; mais vous, poëte, est-ce que vous ne comprenez pas que cela n' empêche point d' aimer qui nous aime ? Certes, vous le savez mieux que personne ; car vous n' ignorez rien des choses de l' âme et des choses du coeur, ayant toutes les éloquences, toutes les mélancolies et toutes les effusions. Vous m' avez envoyé des vers superbes. ôtez-leur ce qu' ils ont de personnel ; ils seront plus beaux encore. Ne perdez point votre temps à maudire un homme, vous, prêtresse de l' humanité. Oubliez vos blessures et ne voyez que la grande plaie. Montez, montez plus haut, toujours plus haut ; planez, c' est votre devoir d' aigle. Quand vous reverrai-je ? Jamais peut-être. Il me semble qu' on est bien heureux en France en ce moment. Bonheur de cloaque, mais bonheur. à ce qu' on dit du moins. Je ne l' envie pas, ce bonheur, j' aime l' exil. Il est âpre, mais libre ; il est sombre, mais visité quelquefois par un rayon. N' êtes-vous pas venue l' an passé ? Je vous baise la main. V. à Paul Meurice. 5 avril. C' est par Dumas que je vous envoie ce mot. Il est venu nous voir deux jours. Des visites comme la sienne et comme la vôtre nous font l' effet d' une p269 fenêtre qui s' ouvre brusquement sur la France, et par où il nous vient de l' air et du soleil. Nous l' avons logé de notre mieux dans la masure encore tout en démolition ; mais il reviendra dans six semaines et la chose sera un peu plus bâtie. Vous vous rencontrerez peut-être avec lui. Quelle joie ! Voici quatre lettres (Mme Flandin à Lyon, Alphonse Karr, L Gozlan, M Jean Durand) que je vous serai obligé de faire parvenir. Mme Flandin par la poste, vu Lyon. -quant à la cinquième, dont l' adresse est en blanc, voici l' histoire : il y a eu dans la voix des écoles du samedi 28 mars une ode sur Lamartine et moi (intitulée les deux poëtes ) fort belle vraiment. J' ai écrit à l' auteur, mais le journal m' a été pris, et je ne sais plus le nom du poëte. C' est un nom qui m' a paru italien. Seriez-vous assez bon pour vous procurer le numéro, voir le nom, et l' écrire sur la lettre dont l' adresse est en blanc. -que de peines je vous donne, mais aussi que de plaisir vous me ferez, je vous attends dans deux mois ! Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Je vous embrasse et je vous aime de toutes mes forces. V. Aurez-vous la bonté de cacheter les lettres en noir . A Karr n' est-il pas à Gênes ? Pensez-vous lui faire arriver la lettre ? à Alphonse Karr. Hauteville-house, 5 avril. Mon cher Alphonse Karr, je viens de lire votre livre charmant et profond : promenades hors de mon jardin . J' en suis ravi et attendri. Vous y parlez de moi comme je parle de vous. Vous racontez vos souvenirs avec cette grâce sérieuse et puissante qui est à vous. Vous posez votre ongle unguem leonis sur les vipères qui rampent en sifflant dans les pierres de mon écroulement. Je vous remercie et je vous aime. Continuez de penser un peu à moi. C' est une grande douceur de savoir, à travers l' espace, qu' on est ami, qu' on s' entend, qu' on se comprend. Un abîme de distance, un mur d' évènements ; c' est encore nous. Je suis p270 dans les ténèbres, vous êtes dans le soleil. Je suis dans la brume de l' océan, vous êtes dans le rayonnement de la méditerranée. Eh bien ! Tout cela n' est rien. Vous écrivez une page, elle m' arrive ; vous dites un mot, je l' écoute. Vous pressez votre plume dans vos doigts en écrivant mon nom, et ma main sent cette pression de votre main. Il y a dans ce siècle, au milieu de lâches et de petits, quelques hommes grands et bons, vous êtes l' un d' eux. Je vous envoie ce que j' ai de meilleur dans le coeur. Victor Hugo. Trouvez ici pour vous toutes les affections de la famille, femme et enfants. à G Flaubert. 12 avril. Vous êtes de ces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu' aucun n' abat. Mon coeur est profondément avec vous. Victor Hugo. à George Sand. Hauteville-house, 12 avril. Daniella est un grand et beau livre, laissez-moi vous le dire. Je ne vous parle pas du côté politique de l' ouvrage, car les seules choses que je pourrais écrire à propos de l' Italie seraient impossibles à lire en France et empêcheraient probablement ma lettre de vous parvenir. Je vous parle, à vous artiste, de l' oeuvre d' art ; quant aux grandes aspirations de liberté et de progrès, elles font invinciblement partie de votre nature, et une poésie comme la vôtre souffle toujours du côté de l' avenir. La révolution, c' est de la lumière, et qu' êtes-vous, sinon un flambeau ? p271 Daniella est pour moi une profonde étude de tous les côtés du coeur. Cela est savant à force d' être féminin. Vous avez mis dans ce livre toutes ces délicatesses de femme qui, mêlées à votre puissance virile, composent votre forte et charmante originalité. Comme peintre, je défendrai contre vous toute la vieille ruine italienne, et en particulier cette éblouissante et formidable campagne de Rome que j' ai vue enfant, et qui m' est restée dans l' esprit et dans la prunelle comme si j' avais vu du soleil mêlé à de la mort. -mais que vous importe ! Vous allez devant vous, lumineuse et inspirée ; vous laissez s' envoler autour de vous les pages éclatantes, généreuses, cruelles, douces, tendres, hautaines, souriantes, consolantes, et vous savez bien qu' en somme tous les lecteurs sont pour vous, écrivain, comme toutes les âmes sont à vous, esprit. Prenez donc la mienne avec les autres, madame. Ma maison s' achève et vous espère tout doucement, et je baise humblement votre main. Victor Hugo. à Nefftzer. Hauteville-house, 12 avril. Auguste Vacquerie m' a apporté votre lettre si noble et si bonne. Je l' ai lue avec joie. Il y a des coeurs que je veux toujours sentir amis ; le vôtre est du nombre. C' est que je vous ai vu dans l' épreuve, et vidit quod esset bonum ; c' est que je vous revois encore dans la lutte, bien entravée, hélas ! Bien incomplète ; mais dans ce régime hideux de mutilation et de castration, vous avez l' art de rester entier ; et le secret de cet art-là, c' est tout simplement la conscience et la probité. Voilà pourquoi je vous estime, pourquoi je vous aime, pourquoi je m' appuie dans l' occasion sur votre ferme et vaillante amitié. L' avenir a besoin des hommes comme vous, il ne vous manquera pas plus que vous ne lui manquerez. Je vous envoie toutes les affectueuses effusions de Hauteville-house, et je vous serre la main. Victor Hugo. Seriez-vous assez bon pour faire parvenir ce mot à M Paul Féval ? p272 à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 30 avril. J' ai reçu votre noble lettre et votre beau livre. L' art est comme l' azur, c' est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu' il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu' il appelle sa morale ; c' est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poëte. Victor Hugo. à Lamartine. Guernesey. Hauteville-house, 6 mai. Mon cher Lamartine, pas d' équivoque entre nous. Tous les proscrits qui m' entourent ici pensent unanimement que c' est moi que vous avez voulu désigner dans votre p273 entretien xvi, page 263. je vous pose à vous-même la question ; et je suspends, jusqu' à ce que vous ayez répondu, mon sentiment personnel. Répondez-moi oui ou non. Les amitiés de trente-sept ans doivent durer ou finir par la franchise. Votre ancien ami, V H. Je sais, par Béranger, que vous connaissez le livre intitulé châtiments . à Paul Meurice. dimanche 17 mai. Oui, vous voir, ce sera une douce fête et une grande joie. Tout ce que je fais, prose et poésie, est à votre disposition comme tout ce que je suis, lutte et rêverie. Je suis un coeur qui pense à vous souvent et qui vous aime toujours. Ma maison continue de se bâtir à raison d' un clou par jour. p274 On dit sage lenteur, mais quand on parle de l' ouvrier guernesiais, il faut dire lenteur folle. -j' ai remis à Toto 40 fr à valoir sur les 600 (je crois) que M Lévy lui donne pour son nouveau livre. Ce sera donc 560 fr dont vous tiendrez compte au jeune Victor. Et quant au 40 fr vous les retiendrez pour entrer dans l' amortissement de ma dette envers vous. Faites-y entrer aussi, je vous prie, les 6 o fr Suchet-Jourdan, que je remettrai ici à nos pauvres. Remerciez pour moi notre excellent et vaillant Jourdan. Remettez-lui en même temps cette note qui vient de Cahaigne. Cahaigne meurt de faim, et voudrait publier ses mémoires dans le siècle . Ce serait un morceau de pain ajouté à celui que nous lui donnons. Il les décolorera beaucoup, dit-il, afin que la publication soit possible. Parlez-en à Jourdan et transmettez-moi sa réponse. Cahaigne est un des plus méritants dans les proscrits. à vous. ex imo. Mme A Masson vous a-t-elle envoyé quelques lignes de moi adressées aux grecs sur la demande du chef des républicains d' Athènes, Rigopoulos ? à Eugène Pelletan. 25 juillet. Vous avez mis là toute la philosophie et toute la politique. Quel beau rappel, quelle explication merveilleuse, quelle pleine révélation de cette chose presque inconnue encore après six mille ans d' humanité, les droits de l' homme ! Vous êtes le superbe commentateur de la révolution et le héros pensif et tendre du progrès. à G Flaubert. Hauteville-house, 30 août. Vous avez fait un beau livre, monsieur, et je suis heureux de vous le dire. Il y a entre vous et moi une sorte de lien qui m' attache à vos succès. Je me rappelle vos charmantes et nobles lettres d' il y a quatre ans, et il me p275 semble que je les revois à travers les belles pages que vous me faites lire aujourd' hui. Madame Bovary est une oeuvre. L' envoi que vous avez bien voulu m' en faire ne m' est parvenu qu' un peu tard ; c' est ce qui vous explique le retard même de cette lettre. Vous êtes, monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez. Continuez de tenir haut devant elle le flambeau de l' art. Je suis dans les ténèbres, mais j' ai l' amour de la lumière. C' est vous dire que je vous aime. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Schoelcher. Hauteville-house, 179 bre. Vous avez raison de m' aimer un peu ; vous êtes un des hommes qui occupent le plus doucement ma pensée dans ce temps d' abjection et de nuit ; vous êtes à la fois fierté et lumière. Je vous aime comme un porte-bannière et comme un porte-flambeau. Ce jeune homme, M Bellier, est vraiment charmant et noble, et venant avec votre nom aux lèvres, il avait le vrai sésame pour entrer chez moi. Aussi a-t-il été chaudement reçu par la table , et en lui serrant la main, il nous semblait que vous le sentiriez. Travaillez, faites de bons et beaux livres, et portez-vous bien. La France n' est pas malade quand les hommes comme vous sont bien portants ; car la France, ce n' est pas l' empire, ce n' est pas la triste génération qui s' en va ; la France, c' est la liberté humaine ; la France, c' est la lumière universelle. -allez, tout est bien. La république est infaillible pour les peuples ; inévitable pour les rois, elle s' appelle l' avenir. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. La table vous envoie ses plus tendres effusions. Seriez-vous assez bon pour faire jeter cette lettre que voici à la poste ? p276 à Paul Meurice. 8 décembre. Notre ami est heureux, il va vous serrer la main. Nous, nous sommes tristes de le perdre. Cela ne m' empêche pas de vous écrire et je ne veux pas qu' il vous aborde sans vous remettre un mot de moi. Il va vivre quelque temps de votre vie, retrouver votre cordial sourire, votre douce et profonde causerie, votre fraternité si tendre, si noble et si vraie. J' aurais bonne envie de l' envier ; j' aime mieux me contenter de vous aimer bonnement tous les deux. Vous savez que je me suis décidé ou plutôt qu' on m' a décidé aux petites épopées . Cela va se publier. On m' a donné d' excellentes raisons pour cela ; et je me laisse faire. Voilà encore un ennui qui va vous arriver ; car je m' adresserai encore à vous pour mille soins fraternels et paternels ; vous avez pris les contemplations sous une de vos ailes ; voudrez-vous prendre les petites épopées sous l' autre ? -mettez-moi aux pieds de votre gracieuse et noble femme. Je vous embrasse tendrement. V. Monsieur Th De Banville à l' établissement hydrothérapique, Bellevue près Paris. Hauteville-House, 26 xbre. J' ai lu votre livre lentement ; je ne l' ai pas lu, je l' ai savouré ; je l' ai bu goutte à goutte, cher poëte, il me semblait que j' avais peur d' en voir la fin, comme si ces livres-là étaient de ceux qui se vident, et comme si l' on pouvait trouver le fond de ces pleines coupes de poésie ! -que vous avez bien fait de nous donner ce livre, que vous avez bien fait de le donner à ceux qui sont à Paris, et qui vivent toutes ses joies et tous ses enivrements ! Que vous avez bien fait de le donner à ceux qui sont absents et qui sondent toutes ses profondeurs et toutes ses mélancolies ! -c' est une idée charmante que vous avez eue là de rappeler toute votre éblouissante p277 et charmante nuée d' oiseaux et de les percher sur ce grand arbre que vous appelez vos poésies complètes. J' écoute vos chansons et je rêve à votre ombre. à toujours, mon noble et cher poëte. Victor Hugo. Et toutes ces choses douces et splendides çà et là où je suis mêlé ! Je devrais vous remercier, mais est-ce que toute cette lettre n' est pas un cri de remerciement ? 1858 T 2 à Arsène Houssaye. Hauteville-house, 16 janvier. Votre lettre, mon cher poëte, m' arrive par notre ami de Bruxelles. Elle me touche vivement. Vous avez, comme moi, votre cercueil aimé, votre ombre chère, votre plaie toujours ouverte. Il y a entre nos âmes ce grand lien, la communauté de douleur. Quand ce coup vous a frappé, j' ai pensé à vous, je me suis souvenu de cette charmante femme, fantôme aujourd' hui. Hélas ! Perdre ceux qu' on aime, c' est là l' unique malheur, tout le reste n' est rien, je l' ai dit dans le livre dont vous me parlez en si nobles termes. Courage ! Vous avez toutes les grandes consolations de la poésie et de l' art, et qui espérera, si ce n' est le poëte ? hecho de esperar, dit Calderon. Mme Victor Hugo chez M Robelin, 7 rue saint-Guillaume, Paris. 2 mars. Je reçois ta bonne petite lettre et j' y réponds par le repassage du packet. Voici un mot pour notre cher Paul Meurice. Il te remettra 350 francs. Cela, et les feuilles d' or, (et le papier de Chine, si papier de Chine il y a) me p278 constituera une dette vis-à-vis de lui. Mais il se remboursera sur les rentrées de l' institut, puisque je suis encore de l' institut, à ce qu' il paraît. Chère amie, je suis heureux de penser que vous aurez passé là-bas deux bons mois de distraction et de plaisir. Pendant ce temps-là, nous avons tous travaillé ici, même les ouvriers, et mes petites épopées et la grande épopée de Mauger ont fait quelques pas. à ton retour, tu trouveras deux ou trois changements à peu près consommés. Je fais achever en ce moment la nouvelle cuisine qui sera magnifique. Il y faudrait une nouvelle cuisinière. Je vais m' occuper de chercher cela, et la femme de chambre aussi. J' ai grand soin de Chougna et de Mouche. Dis-le à Auguste en lui transmettant mon serrement de main. Miss Adèle est donc bien heureuse qu' elle n' écrit à personne ! Cela ne m' empêche pas de l' embrasser sur les deux joues, et toi aussi, bien tendrement. Ce sera une grande joie pour les trois solitaires de vous revoir. V. Mes plus tendres amitiés là-bas à tous mes amis. Dis spécialement de ma part les choses les plus venues du coeur à Mad Bouclier ; je serais triste qu' elle me crût la moindre froideur. Loin de là. Prie Auguste de mettre mes respects aux pieds de Mesdames Vacquerie et Lefèvre. à Paul De Saint-Victor. Hauteville-house. -18 avril. Monsieur, trouvez bon que je vous dise à quel point je prends part à votre douleur. J' en ai presque le droit, et il me semble que j' en ai le devoir. Dans ma première jeunesse, j' avais eu l' honneur de connaître M De Saint-Victor ; j' appréciais vivement cet esprit élevé et délicat ; il avait sans doute gardé peu de souvenir d' un adolescent, mais moi j' avais placé dans le meilleur de ma mémoire et de mon coeur son nom que depuis vous avez rappelé et remis en gloire avec tant de puissance et d' éclat. Croyez, monsieur, à ma sympathie bien cordiale et bien profonde. Victor Hugo. p279 à Paul Meurice. Hauteville-house 16 mai. Depuis dix jours, je ne fais que parler de vous, de votre charmante femme, de votre vie noble et douce, de ce que vous dites, de ce que vous faites ; ma femme et ma fille et Auguste sont arrivés, et nous ont ravitaillés avec de l' air de chez vous. Cependant ils nous ont dit une chose triste : est-ce que c' est vrai que vous ne viendrez pas cette année ? J' avais fait force de voiles pour que ma maison, encore aux mains ou aux griffes des bons ouvriers guernesiais, fût un peu plus présentable que l' an dernier ; votre chambre va vous attendre. Je n' ose vous presser, je sais que c' est pour un grand travail que vous resteriez à Paris ; cependant je risque un mot ; dites-vous-le vous-même avec toute l' expression que j' y mets : -tâchez ! - veni, oro te, dit Timothée à Paul. Je ne suis pas Timothée ; mais vous êtes Paul. veni. je vous envoie quelques lettres. Est-ce que vous seriez assez bon pour les transmettre à leurs adresses ? Dans le nombre vous en trouverez une à Bixio. Si vous voulez bien prendre la peine de la lui porter vous-même (lisez-la), Bixio vous remettra les 200 fr qu' il m' a autorisé à tirer sur lui pour notre caisse de secours. J' ai déjà remis ces 200 fr à notre caisse. Vous les garderez donc à valoir sur nos comptes. Il y a six lettres sous cette enveloppe (Michelet, Bixio, Janin, J Laurens, A Brady, Darcel). Voudrez-vous bien les cacheter de noir et mettre des adresses à celles qui n' en ont pas. Dites bien à Michelet comme je trouve son insecte beau ; c' est là de la grande histoire, prise au-dessus, au-dessous, au delà. -je sais par Auguste qu' on vous rejoue à la porte Saint-Martin avec un immense succès. Tout n' est donc pas éteint dans ce Paris ! Il vote bien à la mairie et au théâtre. Espérons. - ex imo. à Michelet. Hauteville-house, 16 mai. Vous avez un grand coeur, c' est pour cela que vous êtes le grand historien. Ma femme arrive de Paris et m' apporte de votre part l' insecte . Quel beau p280 livre profond et tendre ! Je l' ai lu, et Dieu sait combien je le relirai de fois. Je suis tout charmé que ma pensée se rencontre sur tant de points avec la vôtre. Quelquefois la rencontre va jusqu' à l' expression même. Dans un poëme, pas encore publié et intitulé Dieu , je dis ceci : " les fourmilières sont des babels " . Vous dites la même chose page xx. Nous trempons donc parfois notre plume au même encrier ; permettez-moi de m' en vanter. Cet encrier qui nous est commun, c' est le grand encrier des ténèbres où il y a tant de lumière ; c' est l' inconnu, c' est l' infini, c' est l' absolu. Ce n' est pas dans l' exil, c' est dans la contemplation que vit ma pensée ; face à face avec l' insondable, je songe dans cette solitude-là ; et j' y sens votre voisinage. Aussi me semble-t-il que je n' ai qu' à tendre la main pour rencontrer et pour serrer la vôtre. Merci encore une fois de votre admirable livre. tuus. Victor H. à Jules Janin. Hauteville-house, 16 mai. Je vous salue et je vous aime. Je vous envoie, poëte, en échange de votre livre, tous les rayons de mon ciel et tous les souffles de mon océan, et je ne sais vraiment pas si je ne suis pas encore en reste de souffles et de rayons. Oui, car ce sont vraiment là des pages inspirées et charmantes. Vous êtes toujours le magicien ; rien ne vous est impossible. Vous avez fait un livre éclatant sur un homme malheureux et un livre vaillant sur un homme lâche. Je n' aime pas Ovide, mais j' aime Jules Janin ; vous avez tout de sa poésie et il n' a rien de votre bravoure. En somme, vous honorez les lettres, et je vous remercie. S' il y a encore une académie, vous devez en être, vous en êtes, n' est-ce pas ? à moins qu' il n' y ait plus d' académie. p281 Mais la grande, la vraie, la seule académie, la langue française, celle-là est immortelle, celle-là est éternelle, et vous en êtes, et vous en étiez hier, et vous en serez demain. Vous y êtes installé entre Diderot et Beaumarchais ; la place est triomphante et nul ne vous y succèdera. L' absent vous remercie de prononcer son nom quelquefois. ex imo. V H. à George Sand. Hauteville-house, 28 mai. Vous arrive-t-il de penser quelquefois un peu à moi, madame ? Je me figure que cela doit être, tant de mon côté je pense à vous d' une pente douce et naturelle. Je viens de lire les beaux messieurs de Bois-Doré , et, chaque fois que je lis quelque chose de vous, j' ai un épanouissement de joie ; je suis heureux de toute cette force, de toute cette grâce, de ce beau style, de ce noble esprit, de ces trouvailles charmantes à chaque minute, de sentir palpiter cette forte philosophie sous cette poésie caressante, et de sentir un si grand homme dans une femme. Laissez-moi vous dire que le fond de mon coeur est bien à vous. Ma maison n' est encore qu' une masure ; de bons ouvriers guernesiais s' en sont emparés, et, me croyant riche, trouvent juste d' exploiter un peu " le grand monsieur français " et de faire durer le travail et le plaisir longtemps. Je me figure pourtant que ma maison sera un jour finie, et que peut-être alors, dans le temps et dans l' espace, vous aurez la fantaisie d' y venir et d' en sacrer un petit coin par votre présence et votre souvenir. Que dites-vous de ces illusions-là ? Quelle bonne chose que les illusions ! Je les aime ; mais j' aime aussi et plus encore les réalités, et c' est une glorieuse réalité dans un siècle qu' une femme telle que vous. écrivez, consolez, enseignez, continuez votre oeuvre profonde ; vivez au milieu de nous autres hommes avec la sérénité clémente des grandes âmes insultées. Je vous baise respectueusement la main, madame. Victor Hugo. p282 à Herzen. Hauteville-house, 13 août. Votre écrit, mon vaillant et cher concitoyen, est substantiel comme l' idée et fort comme la conviction. Je vous appelle concitoyen, car vous et moi, nous n' avons qu' une patrie, l' avenir, qu' une cité, l' unité humaine. Vous venez de jeter sur la situation un grand coup d' oeil ; je suis d' accord avec vous sur presque tous les points, et c' est du fond du coeur et en vous criant courage ! Que je vous envoie mon fraternel serrement de main. Victor Hugo. à Leconte De Lisle. août. ... l' épidémie " régnante " aujourd' hui est une maladie dite l' autorité ; je n' aime, moi, que la liberté, de là ma solitude. Dans cette solitude, quand l' âme d' un poëte vient à moi, je suis heureux, et quand le poëte, c' est vous, je suis fier. Vos poèmes sont au nombre des plus beaux de notre temps. Vous sentez et vous pensez ; vous avez l' instinct qui vient du coeur et le souffle qui vient de Dieu. Votre critique est aussi haute que votre poésie, l' une traduit l' autre. à Charras. Hauteville-house, 107 bre. J' ai enfin votre beau livre et je le lis ! Cher compagnon d' exil, je ne vous raconterai pas comment il se fait qu' il n' est parvenu dans ma solitude, malgré mes efforts et les efforts de Parfait, que le 14 juillet dernier ; cette odyssée p283 d' Anvers à Guernesey prendrait trop de place ici, et c' est de vous que je veux vous parler. Quand votre livre si désiré m' est arrivé enfin, j' étais malade, et pour le lire il m' a fallu attendre la convalescence. Que vous en dire ? C' est un grand et profond travail. Je ne puis l' apprécier sous le rapport stratégique, mais la valeur historique d' un tel livre est de ma compétence, et c' est du fond du coeur que je vous félicite. Cette sombre bataille de Waterloo est une de mes émotions presque permanentes, et je n' ai pu lire sans larmes et sans fièvre le grand récit que vous en faites. Quel coeur de patriote dans ces pages poignantes et simples ! Vous êtes le soldat comme je l' aime, ayant toute la fierté du français et toute la dignité du démocrate. Le jour où il vous plaît d' écrire, vous trouvez dans votre esprit net et ferme un vigoureux talent d' écrivain, et vous mettez au service de l' histoire et de vos convictions une plume qui vaut une épée. -je vous remercie d' avoir fait ce beau livre, et je vous embrasse. Votre ami, Victor Hugo. à Alphonse Karr. Hauteville-house, 4 octobre. Mon cher Alphonse, je vous ai écrit l' an dernier par un pauvre jeune poëte phthisique, qui avait beaucoup de talent et qui allait à Nice, et qui est mort avant d' avoir pu vous remettre ma lettre. p284 Il s' appelait Franz Stevens . Les journaux belges et les journaux anglais ont publié en ce temps-là la lettre dont je l' avais chargé pour vous mais ce n' est pas une raison pour que vous l' ayez eue. Aujourd' hui, ce petit mot, j' espère, aura meilleur sort ; il vous sera porté, non par un mourant, mais par un vivant et un vaillant ; le colonel Téléki est un de nos plus braves et de nos meilleurs amis. il y a en ce moment trois pays sacrés, trois pays martyrs : la France, l' Italie, la Hongrie ; le colonel est hongrois. Traitez le colonel Téléki, je vous prie, comme vous me traiteriez moi-même ; faites-lui les honneurs de vos fleurs, de votre soleil, de votre esprit. Il est digne de tout ce rayonnement-là. Serrez-lui la main comme je vous la serre, ex imo corde . V. à Paul Meurice. dimanche 248 bre. J' aurais tant de choses à vous dire que je renonce à vous les écrire. Triste année. La maladie est venue me visiter et la poésie n' est pas venue ; le travail vous a gardé à Paris, et mon été s' est passé dans la fièvre et mon automne se passe sans vous. Vous savez que j' ai été abruti quatre mois par un monstrueux bobo qu' on appelle un anthrax et dont on meurt très bien, à ce que disent Nélaton et Marjolin. J' ai eu ce charbon-allumé-dans le dos ; maintenant il est éteint ; je suis presque vivant et je me tourne vers vous. J' ai repris les petites épopées interrompues par trop de fièvre. à vous à jamais. V. à Paul Meurice. 9 novembre. Nous recevons la bonne nouvelle de votre grand succès ; cher poëte, nous sommes ici un parterre de guernesiais et de belges ; et nous vous crions p286 en bon français bravo ! (c' est de l' italien). Ayez trois cents représentations, et venez passer ici autant de jours que Fanfan La Tulipe aura de soirées. Victor Hugo. à Paul Meurice. jeudi 9 décembre. Si le succès a la verve de la pièce, je ne sais où il s' arrêtera. Quelle oeuvre charmante et touchante. Vous n' avez fait qu' un clavier de la gaîté et de la douleur, et sur ce clavier humain vous chantez un chant divin. C' est une comédie profondément nouée dans un drame, qui fait presque à la même minute jaillir du coeur le meilleur rire et les meilleures larmes. Votre Fanfan La Tulipe est une trouvaille ; mais pour trouver ces trouvailles-là, il faut être vous, c' est-à-dire le poëte doublé d' un philosophe, le philosophe centuplé d' un poëte. Bravo ! Bravo ! Bravo ! Je m' époumonne à vous applaudir dans mon ouragan qui fait rage. ô mon doux et charmant et généreux poëte, je sens moins l' exil quand je vous vois rayonner. Mon dieu ! Que je suis donc heureux de votre succès ! Venez donc, que nous causions de toutes ces scènes exquises, vives, vraies, éclatantes de rire et poignantes. Vous aussi, vous êtes un peu amoureux de Mme De Pompadour ; mais on le devient comme vous dans l' entraînement de cet amusant et pathétique drame. Je vous écris, le livre refermé, ayant encore une petite larme au coin de l' oeil. Quel ennui de vous parler de moi maintenant. Seriez-vous assez bon pour cacheter de noir et faire tenir à leurs adresses les quatre lettres que voici. Lisez la lettre à M Nettement. Je l' ai écrite à propos de vingt lignes de lui sur moi qu' on m' a envoyées et qui sont extraites de l' union , 12 octobre. Tâchez donc de lire ce numéro de l' union , et si, dans ce que je ne connais pas de l' article, il y avait des choses qui vous paraissent ne plus mériter ma lettre, jetez ma lettre au feu. Au cas contraire, envoyez-la à M Nettement. -je suis assez contrarié ; ma maison va être finie, et au moment de m' y asseoir, voici que les médecins veulent que je voyage. Comprenez-vous ce guignon ? Ce serait une absence de six semaines ou deux mois. Mais où aller ? p287 Qui est banni de France trouve le monde fermé. Peu importe après tout, - alors j' aurai la tombe . Me serais-je prédit mon avenir dans cette scène-là ? Mais ne parlons plus de ce détail. Avez-vous vu Bixio ? Je vous embrasse tendrement- ex imo et encore bravo, mon poëte ! au docteur Terrier. Guernesey, Hauteville-house. 18 décembre. Je vous donne ce livre comme à l' un des hommes que j' aime et que j' estime le plus au monde. Dans deux maladies graves, vous avez guéri ma fille, et vous m' avez guéri. Je dirais sauvé, si Dieu n' avait pas été là pour vous aider. Dans ces deux occasions inoubliables, vous avez été pour moi, pour nous, un admirable ami. C' est à l' ami que j' offre ce livre. Je l' offre aussi à l' intègre représentant du peuple qui a défendu la république et au vaillant proscrit qui honore l' exil. Comme si elle eût prévu à quel point la destinée nous rapprocherait, la main mal intentionnée et bien inspirée qui a signé le décret de bannissement a mis entre vous et moi un trait d' union. Nos deux noms se touchent sur le décret d' exil ; qu' ils se touchent aussi sur ce livre. à vous donc, et du fond du coeur, cher docteur Terrier. Victor Hugo. à Paul Meurice. 21 xbre. Mardi. Auguste vous remettra le 1 er janvier ma carte de visite quadruple, vous pourrez en faire quatre images pour votre exemplaire des contemplations . C' est dans cette intention que j' ai fait ces quatre taches d' encre sur du papier. Si, en leur qualité de taches d' encre, elles poussaient trop au noir (par la faute du papier qui boit beaucoup) vous me le diriez et je vous les remplacerais. p288 Seriez-vous assez bon pour faire remettre ce paquet à son adresse le 1 er janvier, Mme D' A vous présentera un bon de 200 fr que je vous serai obligé d' acquitter (sur sa signature, car je me défie de la poste). Que vous dire encore ? Ceci à Auguste. Il me semble que j' oublie quelque chose. Ce sera pour l' année prochaine. Ce que je n' oublie pas, c' est de vous aimer profondément. V. Je vous embrasse et j' embrasse Madame Paul Meurice. Vous voyez que, tout proscrit qu' on est, on a encore les bras longs. -je sais que votre Fanfan La Tulipe est toujours en plein épanouissement. -il y a chez moi une lampe en forme de tulipe à laquelle j' ai donné le nom glorieux de Fanfan. 1859 T 2 à Auguste Vacquerie. 6 mars. Hauteville-house. Vous ne vous doutez pas d' une chose, cher Auguste, c' est qu' à mesure que les petites épopées grandissent, votre objection contre ce titre grandit avec elles ; elle me revient à chaque instant. Ce livre débordera évidemment deux volumes ; je ne fais que le commencer, je le continuerai ; il contiendra le genre humain ; il sera la légende humaine. Eh bien, que diriez-vous de ce titre : V H. La légende humaine. Première série. T i, t ii, et quelques mots de préface expliquant. Aimeriez-vous mieux : la légende épique de l' homme. p289 Il y a avantage à introduire le mot épique ; mais inconvénient à allonger le titre. Enfin hors de ces deux titres (le premier me séduit fort) il y aurait : V H. ébauches épiques. Mais la modestie dans le titre, c' est de la prétention. Objection à peu près la même qu' aux petites épopées . première série a un avantage, c' est que je pourrai ajourner bien des choses du temps moderne ou présent, impossibles à publier en ce moment. Donnez-moi votre avis sur toutes ces petites questions. Vous savez comme je prise haut tout ce qui vient de vous. -du reste, le livre monte, surgit, et me satisfait. Je n' écris pas à notre cher Meurice en ce moment, car je le sais dans le tourbillon. Dites-lui que jeudi Guernesey boira à la santé du maître d' école sous ses deux espèces : Paul Meurice et Frédérick Lemaître. Quant à la vôtre, elle a été portée par moi, vous le savez, n' est-ce pas ? Le 24 février ; j' ai bu à votre gloire, ce qui est, certes, boire à votre santé. Je vous vois d' ici dans l' aube d' un immense succès dramatique. Paris finit toujours par payer ses dettes. Remerciez pour moi, je vous prie, votre neveu pour les quelques lignes si affectueuses et si pénétrées qui terminent son excellent article sur Victor, et pour tout l' article, félicitez-le, je vous prie. Il a de votre sang, ce neveu-là. Seriez-vous assez bon pour prier Meurice de me réabonner à Lamartine (dès qu' il aura un moment) à partir du 1 er janvier. J' ai tiré sur lui 40 f, il y a huit jours. Je pense que le bon lui a été présenté. Profond serrement de main à vous et à lui. Mes respects à Mme Vacquerie et à Mme Lefèvre. Voici douze lettres. Voulez-vous faire jeter à la poste les cinq qui ont les adresses et faire remettre les sept autres aux destinataires que vous voyez souvent pour la plupart. à Paul Meurice. mercredi soir. Je reçois votre lettre. Par où commencer ? Par la joie. Quel bonheur ! Encore un triomphe pour vous ! Encore une consolation pour nous ! Tout Guernesey p290 palpite de l' immense bravo de Paris. Cher poëte, après la comédie le drame ; vous mettez votre couronne sur les deux grands masques du théâtre. Si, comme je n' en doute pas, tous ceux qui ont ri à Fanfan La Tulipe vont pleurer au maître d' école , vous voilà sur l' affiche pour six mois. Continuez. Ne vous lassez pas de vaincre. Vous triomphez doublement, au profit de la révolution littéraire et du progrès social. Que Frédérick a dû être beau ! Félicitez-le de ma part. Je le remercie comme pour Ruy Blas. Puisque je remercie, je reviens à vous. Que vous êtes bon et charmant ! Encore 100 francs pour notre pauvre caisse. Je vous envoie la reconnaissance de tous. Vous êtes aussi populaire à Guernesey que devant la rampe, cette rampe splendide où vous allumez des étoiles. Nos amis vous remercient avec le coeur. 200 francs en trois mois ! C' est plus que le reste de la France ne nous donne en trois ans. Ceci n' est qu' un bravo et un merci. Je répondrai à votre lettre bientôt. V. à Hetzel. 20 mars. Je travaille à force, que vous dire de plus ? Le livre est-il fini ? Oui et non. Il y a encore l' essentiel à faire. Le livre grandit et gagne, je crois. La guerre me fait moins peur qu' à vous. Mes livres ont toujours paru à contre-temps ; les feuilles d' automne le jour de l' insurrection de Lyon, notre-dame de Paris le jour du sac de l' archevêché, Marion De Lorme avait à sa porte deux émeutes par semaine. On enjambait une barricade pour venir faire queue. Cependant il vaudrait mieux paraître en temps paisible, j' en conviens. Mais comment s' y prendre ? N' est-il pas déjà trop tard ? Je me suis toujours peu préoccupé du quart d' heure où je publiais un de mes livres. Le succès de la minute ne m' importe pas ; quand les ouvrages d' un homme sont consciencieux, la vente de tous finit toujours par s' équilibrer. Il y aura la guerre, soit ! Eh bien, on attendra l' automne ou le printemps prochain. p291 à Auguste Vacquerie. 27 mars. Merci, cher Auguste, de votre excellente lettre. Vous m' écrivez, et Meurice aussi, tout ce que je pense ; nous penchons donc tous les trois du même côté. Ce que vous me dites de la nécessité que chaque série soit comme un abrégé du livre entier et embrasse autant le présent que le passé, est tout à fait mon avis, et la veille de l' arrivée de votre lettre, je disais en famille presque dans les mêmes mots tout ce que vous m' écrivez. Seulement l' avantage de la division en séries sera de me permettre l' ajournement de ce qui serait trop révolutionnaire pour être publié à Paris en ce moment. J' hésite entre : la légende de l' homme ou la légende des siècles . Les deux titres sont beaux. Si Hetzel y tient absolument, on pourrait intituler la première série : les petites épopées ; la grandeur du titre général ôterait tout inconvénient. Qu' en dites-vous ? Qu' en dirait Paul Meurice ? Je vais bientôt lui écrire. En attendant, soyez assez bon pour lui lire ce petit mot. à quand souvent homme varie ? Il me semble que nous entendrons les bravos d' ici. Nos oreilles sont tendues vers Paris. Voulez-vous faire remettre ces deux lettres : Vitet et Lucas. -merci. -pardon. à vous. V. à Ludovic Vitet. Hauteville-house, 27 mars. Mon honorable et cher confrère, permettez qu' au nom des absents je vous remercie de la manière délicate p292 et noble dont vous prenez la défense des absents. Il n' y avait point d' attaque sérieuse à la vérité, mais il y avait lieu peut-être à quelques paroles de bon goût, et personne plus que vous n' a dans l' esprit et dans le coeur ce qu' il faut pour les dire. J' ai été pour ma part d' autant plus touché de ce que vous avez fait là, qu' il y a entre vous et moi de profonds dissentiments littéraires et politiques. Ces dissentiments n' ont point altéré ma vieille amitié pour vous et je suis heureux que vous me donniez une occasion de vous le dire. Recevez, je vous prie, mon cordial serrement de main. Victor Hugo. à Hetzel. dimanche 3 avril. Je commence par vous dire que votre lettre est charmante et votre colère la plus cordiale et la plus gracieuse du monde, et que moi, le tyran, je ferai ce que vous voudrez. Cela posé, précisons bien, et pesez les quelques points que voici : 1 en faisant toute diligence, je ne pourrai guère vous remettre le manuscrit avant trois semaines, fin avril. Quand commenceriez-vous d' imprimer ? 2 tout de suite sans doute. Mais en faisant vous aussi toute diligence, ne vous faudrait-il pas au moins six semaines ? Plus les quinze jours d' appoint pour l' imprévu ? Nous voilà en juillet. Ceci est le plus tôt possible. 3 vous convient-il de paraître en juillet ? Quant à moi, cela m' est absolument égal. Je vous ai déjà dit mon indifférence pour ce qu' on appelle bon et mauvais moment. Et je vous ai dit les faits qui m' ont amené à p293 cette indifférence. Mais vous, vous tenez, je crois, à telle saison plutôt qu' à telle autre. Vous me disiez, à votre dernière visite, qu' il y a deux saisons excellentes en librairie, le printemps et l' automne. En ce cas, ne vaudrait-il pas mieux attendre deux mois ? (à partir de juillet, il ne faut plus que deux mois pour atteindre l' automne). Décidez ces diverses questions. Si vous dites : tout de suite, vous aurez le manuscrit à toute vitesse. Je ne crois pas que cela puisse être avant fin avril. Et encore, certaines parties seront inachevées, qu' il faudra terminer pendant l' impression. Si vous dites : à l' automne, j' achèverai plus à loisir. Voilà tout. C' est-à-dire, je mettrai dans le livre tout ce que je veux y mettre. Du reste, comme je vous l' ai écrit, ce qui ne passera pas maintenant viendra plus tard. L' idée a porté tous ses fruits dans mon cerveau. J' ai dépassé les petites épopées . C' était l' oeuf. La chose est maintenant plus grande que cela. J' écris tout simplement l' humanité , fresque à fresque, fragment à fragment, époque à époque. Je change donc le titre du livre, le voici : la légende des siècles par V H. Ceci est beau et vous frappera, je pense. Sous ce titre nous mettrons : première série . Cette première série aura deux volumes, et plus tard, les autres suivront. L' ensemble, je crois, sera neuf et saisissant. à la rigueur, et si vous y tenez absolument, nous ressaisirons le titre que j' abandonne de la façon que voici : la légende des siècles par V H. Première série : les petites épopées . T i-t ii. Mais je hais les doubles titres. Je vous ai expliqué pourquoi. Cela fait vaciller l' idée du livre dans l' esprit du lecteur. Ensuite cela obligerait presque à mettre des titres spéciaux (en sous-titre) aux séries ultérieures. Pesez tout p294 cela. Les autres séries sont déjà très ébauchées. Une est presque finie. Le tout, je crois, ne sera pas sans quelque grandeur. C' est l' histoire vue par l' angle épique. à vous. ex imo corde. à Auguste Vacquerie. dimanche 22 juillet. Cher Auguste, les oreilles ont dû vous faire un énorme vacarme jeudi vers neuf heures du soir. On avait imaginé de me fêter ; mais pas de fête sans vous ; il fallait au moins votre souvenir ; je me suis levé et je vous ai porté un toast en quelques mots commentés par des applaudissements frénétiques. à peu près tout le monde était là, y compris cet excellent M Rose qui a tiré de ses mains (et je dirais presque de sa poche, tant l' improvisation fut inattendue et complète) un, ma foi, très beau feu d' artifice. Charles en outre voulait tirer le canon (M Rose avait apporté dans le jardin l' ex-canon d' alarme du superbe ) je m' y suis opposé ; les vingt-cinq coups de canon de Charles éclatant au milieu de la soirée eussent fait re croire St Hélier à la prise de Sébastopol, et nos pétards eussent eu pour contre-coup l' illumination de toute la ville. Jugez du réveil le lendemain. -je vous écris toutes ces joies sachant que votre bonne et vénérable mère va très bien, très bien et très bien. Offrez-lui, je vous prie, mes respects ainsi qu' à Mme Lefèvre. Mouche est triste, mais va bien et griffe Lux. Carton dort roulé sur une chaise auprès de moi. Voilà les nouvelles de la sous-colonie. Vos lettres nous enchantent, et nous vous attendons au plus tard fin juillet. p216 Ce sera la vraie fête, ce jour-là. Ma fille m' a fait de vraiment charmante musique. -nous avons bu aussi au succès du Paris de notre cher Paul Meurice qui devait avoir lieu presque au même moment. Dites-le-lui, je vous prie. Vous trouverez sous ce pli quatre lettres. Je vous serai obligé d' en faire mettre trois à la poste. La quatrième, adressée à M Pelvey, je voudrais que vous eussiez la bonté de la lui faire porter. J' ignore son adresse. Paul Meurice vous la dira, ou vous l' aurez chez Marescq, rue du pont de Lodi, 6. Je voudrais que M Pelvey vous remît les quatre exemplaires de mes ouvrages indiqués dans ma lettre, et que vous aurez la bonté de nous rapporter en revenant. Savez-vous si l' exemplaire envoyé par moi à Mme D' Aunet lui a été complété au fur et à mesure des livraisons. -je n' ai plus que la place de vous envoyer une poignée de poignées de mains, toutes celles de Marine-Terrace. à bientôt, n' est-ce pas ? à tout de suite. à Marie Hugo (soeur sainte-Marie-Joseph). Jersey, 22 juillet. Je te remercie de ton souvenir, chère enfant. Ta petite peinture est charmante ; la rose ressemble à ton visage et la colombe à ton âme ; c' est presque une peinture de toi que j' ai, en attendant l' autre. Tu me la promets et j' y tiens. Les vers que tu nous as envoyés ce printemps avaient beaucoup de grâce ; il y avait sur toi particulièrement des strophes très douces et très heureuses. Dis-le de ma part à l' auteur, qui doit être charmante si elle ressemble à sa poésie. Chère enfant, tu vas donc bientôt faire ce grand acte de sortir du monde. Tu vas t' exiler, toi aussi ; tu le feras pour la foi comme je l' ai fait pour le devoir. Le sacrifice comprend le sacrifice. Aussi, est-ce du fond du coeur que je te demande ta prière et que je t' envoie ma bénédiction. Je serais heureux de te voir encore une fois dans cette suprême journée de famille dont tu me parles. Dieu nous refuse cette joie ; il a ses voies. Résignons-nous. J' enverrai près de toi l' ange que j' ai là-haut. Tout ce que tu fais pour ton frère est bien ; je sens là ton coeur dévoué et noble. Chère enfant, p217 nous sommes, toi et moi, dans la voie austère et douce du renoncement ; nous nous côtoyons plus que tu ne penses toi-même. Ta sérénité m' arrive comme un reflet de la mienne. Aime, croie, prie ; sois bénie. à Michelet. Marine-Terrace, 24 juillet. Vous êtes frappé comme je l' ai été. La mort visite brusquement aujourd' hui votre maison comme elle visitait la mienne il y a douze ans. Vous perde votre enfant, votre fille, votre ange, et vous pleurez. Je verse les mêmes larmes que vous, et c' est tout ce que je puis offrir à votre douleur. ô grand esprit, voilà que vous saignez du côté du coeur. Il n' y a que le coeur qui saigne vraiment. Toutes les autres souffrances sont des sourires. Perdre son enfant, c' est là le malheur. Il n' y a pas d' autre désert dans la vie, ni d' autre exil. Je ne dis rien à une âme comme la vôtre. Vous qui serez un des fondateurs de la patrie humaine, vous ne doutez certes pas de la patrie divine. Je crois en Dieu puisque je crois en l' homme. Le gland me prouve le chêne, le rayon me prouve l' astre ; c' est là votre symbole, et le mien. Nous retrouverons un jour les êtres chers ; votre fille est auprès de la mienne ; dès à présent, ces anges nous rient et nous éclairent ; et à votre insu même il y a des lueurs de plus dans votre cerveau. Ces clartés viennent de la mort. Cher et glorieux combattant du combat humain, pauvre père, je vous embrasse. Victor Hugo. Je viens de lire d' admirables pages de vous. Mais est-ce le moment de vous parler de la gloire ? Oui, car votre gloire est " un soldat de Dieu " et est toujours de service près de la pensée humaine. Que vos travaux, qui vous couronnent, vous consolent. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 25 juillet. Vous avez un grand succès et moi une grande joie. De plus, cher poëte, vous avez couronné votre noble ouvrage par une noble conduite. Votre p218 anonyme rayonne. Vous faites de l' incognito une auréole. On dit : pourquoi donc ? Et l' on se conte la chose, et l' on applaudit l' auteur autant que la pièce. Je suis heureux de tout cela. Savez-vous que c' était le jour de ma fête ? On m' a fait toutes sortes de choses charmantes et aimables ici, mais mon bouquet était à Paris. Il était fait de rayons, il s' appelait succès, et il est tombé à vos pieds, juste comme s' il s' était échappé de mes mains. Vous voilà riche. Il faut que vous veniez à Marine-Terrace avec votre ravissante et chère femme, et que vous veniez avant la fin de la saison. Les bains de mer font du bien après les averses de bravos. Vous avez vu Auguste, et nous allons le revoir. C' est une joie qui vous quitte et qui nous revient. -tout ce que je lis sur votre pièce, tout ce que j' en entends dire me charme. C' est beau, c' est grand. Vous avez déjà des couronnes dans ce haut drame cyclique qui touche à l' épopée où vous êtes maître. Si quelque chose me console de mon silence, cher ami, c' est d' entendre votre voix. Hélas ! Rien n' est complet. Le cheval blanc ne va pas sans le cheval noir dans le triste attelage de la vie. à côté de votre triomphe, j' apprends le deuil de Michelet. La plaie qui s' ouvre à son coeur rouvre la plaie du mien. Je lui écris. Voici ma lettre. Seriez-vous assez bon pour la lui remettre ? à bientôt, n' est-ce pas ? Je corrige les épreuves des contemplations . Je crois que vous serez content. Où en suis-je de mes finances ? -nous vous aimons. à Herzen. Marine-Terrace, 25 juillet. Cher concitoyen-car il n' y a qu' une cité, et en attendant la république universelle, l' exil est une patrie commune-vous avez une grande pensée. J' y adhère avec empressement et joie. Vous voulez diviser ce qui s' allie, les p219 rois, et unir ce qu' on divise, les peuples. Vous voulez réconcilier la Russie, rallumer l' aube du nord, jeter un cri libre en langue moscovite, prendre la main de la grande famille slave et la mettre dans la main de la grande famille humaine. Vous faites acte d' européen, vous faites acte d' homme, vous faites acte d' esprit ; c' est bien. Vous prouvez que la politique, quand elle est haute, est la plus haute des philosophies. La revue que vous fondez sera un des plus nobles drapeaux de l' idée. Je vous applaudis, je vous remercie, je vous félicite ; et, si un tel mot convient au peu que je suis, je vous encourage. Accablé, plus que jamais, de travaux de toute sorte, je serai pour vous plutôt un coopérateur qu' un collaborateur. Mais comptez sur tout le concours qui me sera possible et sur ma plus profonde sympathie. Vous voulez bien me demander mon adhésion ; vous voyez qu' elle va à vous d' elle-même. Le moment est bien choisi pour jeter la parole d' union et d' amour. L' heure est formidable. Il y a des foudres et des éclairs. C' est de ces années-là que sortent les arches d' alliance. Je vous serre fraternellement la main. Victor Hugo. à George Sand. 4 août. J' apprends qu' un malheur vient de vous frapper. Vous avez perdu un petit enfant. Vous souffrez. Voulez-vous permettre à quelqu' un qui vous admire et qui vous aime de prendre votre main dans les siennes et de vous dire que tout son coeur est à vous. Vos deuils sont les miens, par la même raison qui fait que vos succès sont mes bonheurs. Grande âme, je souffre en vous. Je crois aux anges, j' en ai dans le ciel, j' en ai sur la terre. Votre cher petit est maintenant, au-dessus de votre tête illustre, une douce âme ailée. Il n' y a pas de mort. Tout est vie, tout est amour, tout est lumière, ou attente de la lumière. Je mets mon tendre respect à vos pieds. Je vous aime bien. Victor Hugo. p220 à Noël Parfait. Marine-Terrace, 30 août. Oui, je suis un tyran. J' ouvre le dictionnaire de Boiste qui est tout aussi mauvais que le dictionnaire de l' académie, et j' y trouve : phalène, s m na papillon de nuit. R phao, je brille, gr. Consommer, v a perficere , achever, finir, terminer, etc. ; consumere, détruire par l' usage (des vivres, etc.). Cher ami, on peut dire qu' un flambeau finit, ou se consomme , détruire par l' usage, c' est user, on peut dire qu' un flambeau s' use ou se consomme . Cela n' empêche pas de dire qu' il se consume. consumer est le mot spécial, consommer est l' expression générale. Toute chose comme toute idée est visible sous ces deux aspects, et si ces bons chiens classiques n' aboient que de cela, ils aboieront de peu. J' ajoute à Boiste que si votre servante fait une trop grande consommation de chandelle, c' est que la chandelle se consomme . Un homme se consomme ou consomme sa vie en travaux, efforts, etc., et une chandelle se consume. Eh bien ! On peut également dire qu' un homme se consume et qu' une chandelle se consomme. Pardon pour cet étalage hideux, mais c' est votre faute, pourquoi diable aussi me faites-vous ouvrir un dictionnaire ? Quant aux classiques, ces royalistes de la littérature, ces absolutistes de l' art, ils crieront de cela et de bien d' autres choses ; mais quand je me sens dans le vrai, je prends la devise de Ponce De Léon : dexa gritar . C' est égal, dites-moi vos autres scrupules. Car avec vous, cher et charmant esprit, je compte, et vous avez eu plus d' une fois raison. Outre votre bonne petite note, je reçois deux exquises lettres de Janin et d' Hetzel. Annoncez-leur ma prompte réponse. Vous trouverez sous ce pli, outre la feuille i corrigée, la suite du livre v, de la pièce iv à la pièce vii, en allant jusqu' à la page 63 du manuscrit inclusivement. Dans les premiers jours de la semaine prochaine, vous recevrez la fin de ce livre v, gros paquet que je ferai mettre à la poste à Londres pour qu' il vous coûte moins cher. Il ne restera plus à vous envoyer que le livre vi, le plus important de tous. à vous. p221 à Jules Janin. Marine-Terrace, 27 bre. Mon poëte charmant, comment vous remercier ? C' est l' embarras où vous me mettez sans cesse, et je suis heureux d' y être. Cette belle et douce lettre que vous seul pouviez écrire entre deux morsures de la goutte, fait, depuis quatre jours que nous l' avons, la joie de Marine-Terrace. Vacquerie dit : le charmant style ! Charles dit : quel rire vif et puissant ! Toto-votre ancien ami des roches- dit : quel doux esprit ! Et moi je dis : quel grand coeur ! Ma femme vous embrasse tout bonnement. Et le soir, dans notre serre, au bord de l' océan, nous buvons à votre santé, et les bains de mer vous recommandent aux eaux de Spa. Je ne saurais vous dire comme je suis content que ce livre vous plaise ; dans le tome ii vous trouverez la tombe et l' exil ; mais tout cela étoilé. J' espère que, là encore, nos coeurs se toucheront et se comprendront. les contemplations, comme je le dis dans la préface, pourraient être intitulées mémoires . C' est toute ma vie, vingt-cinq ans, grande mortalis oevi spatium, comme dit Tacite, racontés et exprimés par le côté intime et avec l' espèce de réalité qu' admet le vers. Cela commence bleu et finit noir ; mais, comme je viens de vous le dire, c' est un noir où je tâche qu' il y ait des rayons d' astre ; c' est surtout dans la nuit qu' on voit les soleils ; c' est surtout dans l' exil qu' on voit la patrie ; c' est surtout dans la tombe qu' on voit Dieu. -je ne vous écris que deux lignes aujourd' hui seulement pour vous dire avec quel bonheur j' ai lu votre ravissante lettre. Dans ces écueils que nous habitons, la poste arrive entre deux vagues et repart de même, et n' attend pas. C' est comme si un goëland vous jetait une lettre de son bec ; il faudrait se hâter pour lui remettre la réponse. C' est là notre histoire de tous les jours. Donc le packet me presse et je clos ce griffonnage. Vous trouverez sous ce pli la lettre où je demande à M De Sacy la gloire d' être raconté par vous aux lecteurs des débats . Voudrez-vous bien vous charger de lui transmettre cette lettre après l' avoir lue et cachetée (de noir). - i 222 mettez-moi aux pieds de Madame Janin, et dites-vous que vous avez ici un coeur qui aime votre coeur, un esprit qui admire votre esprit, une âme en qui rayonne votre âme. Je vous embrasse. V. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 37 bre. Je ne sais si vous avez vu M Larrieu et s' il vous a annoncé la lettre dont il était porteur, et que je lui ai reprise au moment où il partait, de peur qu' elle ne le compromît. Vous la trouverez sous ce pli qui va faire d' immenses promenades à passer par Londres et par Bruxelles, puis par Rochefort, avant de vous arriver. -cher poëte, j' ai enfin lu Paris . Où trouvez-vous dans votre douceur cette force et cette puissance ? Vous empoignez, vraiment, ces grands drames cycliques avec la poigne shakespearienne. C' est un tas de scènes belles, hautes, profondes, pathétiques, charmantes, terribles, liées avec une poésie d' or et une philosophie d' azur. L' histoire était statue, vous la faites déesse, ange, spectre, et vous lui mettez dans la main gauche le tison du passé et dans la main droite l' étoile de l' avenir, et vous lui dites : marche ! -c' est beau. Depuis qu' a été écrite la lettre que voici dans celle-ci, vous avez eu le temps de perdre-c' est à dire de gagner-votre procès. Félicitez Crémieux, remerciez Crémieux, embrassez Crémieux. Il a été tout ce qu' il est : bon, éloquent, charmant, spirituel, courageux et vrai. Les juges aussi ont été ce qu' ils sont. Ajoutez les épithètes, je vous prie. Votre dédicace n' est pas seulement ravissante, elle est vaillante, et chacun de ces beaux vers est un acte. Je crois bien que votre libraire a eu raison, p223 et qu' il n' en fallait pas davantage pour faire supprimer tout. Mais rien ne se perd, patience, l' or se retrouve dans la boue, et l' empire n' oxydera pas ces vers-là. -les contemplations marchent. Le premier volume est imprimé. Venez-donc nous voir vite, que je vous en lise sur épreuves. L' institut s' est-il exécuté ? En suis-je encore ? vale et ama nos. à Noël Parfait. Marine-Terrace, 98 bre. Vous avez raison d' avoir des remords ; je suis charmé que le moignon vous (...) ; mais soyez tranquille, il ne sera pas perdu ; je le placerai ailleurs. Vous m' avez envoyé deux feuilles inutiles ; 1 celle dont je vous avais envoyé le bon à tirer, 2 deux fois la même ( mistake, sans doute). Je ne vous en renvoie donc qu' une, étant clément, car sachez que maintenant, et depuis très longtemps déjà, quelles que soient vos et mes précautions, je paie vingt-cinq sous par feuille ; c' est donc cinquante sous que vous m' avez extirpés au profit de Léopold et de Victoria ; j' ai la générosité de vous les épargner et de ne pas les faire retomber par la poste sur votre tête coupable. Bénissez-moi. -voici un mot pour Hetzel qui ne me dit pas s' il est toujours à Spa. Je lui recommande de ne faire actuellement aucune insertion. Ce serait prématuré, et plus nuisible qu' utile. -mettez donc des-où j' en mets. Est-ce que les imprimeurs belges ont des préjugés contre les-? C' est pourtant un signe nécessaire, et sans lequel la ponctuation est incomplète. -avez-vous besoin de copie ? -je vous envoie une petite pièce aux anges qui nous voient , à intercaler dans le sixième livre après la pièce xi ; cette pièce aux anges etc., doit donc prendre le chiffre xii, et les chiffres suivants doivent se modifier en conséquence. -Paul Meurice est venu chez moi trois semaines ; il repart aujourd' hui. Ah çà, est-ce que vous ne finirez pas par venir nous voir, vousaussi ? Quel bonheur de vous serrer la main et de vous présenter à mon océan ! tuus-ex imo. faites attention au le p 100. p224 à Noël Parfait. Marine-Terrace, 18 octobre. Voici l' épreuve. Le prochain envoi vous portera de la copie. Nous approchons de la fin. Vous êtes dans le sombre. les contemplations commencent rose et finissent noir. C' est le raccourci de ce spectre qu' on appelle la vie. Cher proscrit, faites attention aux corrections, à l' atome , à l' hymne des bois , etc. J' attends une lettre de vous. Le ciel de Jersey est devenu brusquement orageux. Vous savez sans doute d' ici l' histoire. Félix Pyat a fait une grosse maladresse. De là ici trois expulsions. Soufflet auquel il a fallu riposter. Je l' ai fait comme vous verrez. Je vous envoie notre déclaration . L' effet ici en est immense. Mais peut-être l' expulsion générale suivra. Voici la grande persécution qui commence. super flumina babylonis. -portez, je vous prie, notre déclaration au national . L' acte est intrépide et nos ennemis même l' admirent. Que le national conte le fait, et mette de notre déclaration ce qu' il pourra. Remerciez de ma part notre vaillant ami Labarre. Le moment est venu de nous prêter main-forte. tuus. à Noël Parfait. mardi 30 octobre, Marine-Terrace. (pour la dernière fois). Nous sommes expulsés. Ci-inclus le bon à tirer que je n' ai pas le temps d' ébarber. Vous avez raison page 248, et tort page 224. Où diable avez-vous vu que phalène était féminin ? Quel dictionnaire des quarante ânes avez-vous donc ? On dit le phalène. Répétez-le-leur. Cher et parfait ami, je vous recommande bien les corrections, grive, pupile, etc., et la strophe refaite sur votre très juste signe rouge. Le rouge a du bon. Je vous galope ces quatre lignes. Je pars demain. On nous expulse le 2, vendredi jour des morts . Qui sont les morts ? Eux ou nous ? Je dis eux. à vous de toute mon âme. Le Bonaparte demandait notre extradition sur la déclaration . Cette lâche Angleterre a accordé l' expulsion. Je ne veux pas attendre la fin du délai. p225 Je pars demain. J' ai dit au connétable : " une terre où il n' y a plus d' honneur me brûle les pieds " . Je vais à Guernesey. écrivez-moi jusqu' à nouvel ordre à Guernesey, poste restante . Avouez que vous devenez un peu bourgeois devant cette apocalypse du 6 e livre et que vos cheveux se dressent du qu' en dira-t-on ? tuus. à Madame Victor Hugo. Guernesey, 3 heures après-midi, 1 er novembre. Chère amie, nous voilà débarqués, non sans secousse. La mer était grosse, le vent rude, la pluie froide, le brouillard noir. Jersey n' est plus même un nuage, Jersey n' est rien ; l' horizon est vide. Il me semble que j' ai une suspension d' être ; quand vous serez ici tous, la vie reprendra. La réception a été bonne ; foule sur le quai ; silence, mais sympathie, apparente du moins ; toutes les têtes se sont découvertes quand j' ai passé. Je t' écris avec une vue admirable sous les yeux. Même dans la pluie et le brouillard, l' arrivée à Guernesey est splendide. Victor était dans l' éblouissement. C' est le vrai vieux port normand à peine anglaisé. Le consul en cravate blanche (le Laurent d' ici) assistait à mon débarquement. Quelqu' un m' a dit qu' il avait salué comme les autres à mon passage. Il paraît que les autorités locales auraient dit qu' on nous laisserait tranquilles ici, tant que nous ne donnerions pas de secousses. On nous regarde comme des voleurs. Mais les seaux d' eau n' éteignent pas les cratères. à Paul Meurice. Guernesey, Hauteville-Terrace, 11 novembre. L' une des premières lettres de mon troisième exil doit être pour vous. Vous devez savoir maintenant à Paris quelque chose de cet incident. Pyat a fait une lettre fort maladroite, vraie au fond, charivarique dans la forme, à p226 la queen . Ribeyrolles, à regret et mis en demeure, a publié cette gaminerie dans l' homme . De là, vacarme de police à Jersey, expulsion des hommes de l' homme . Ceci était grave. Il n' y avait plus d' Angleterre. J' interviens, j' écris et je signe la déclaration que vous avez sans doute reçue. Nos amis adhèrent. J' avais détruit le quiproquo, rétabli le vrai terrain, rendu le soufflet. J' attendais de pied ferme. La déclaration est publiée dans les journaux et affichée sur les murs le 17 ; le 22 conseil de la queen à Windsor ; le 26 on nous signifie l' expioulcheune . Me voilà à Guernesey. Je demeure à Saint-Pierre, capitale de l' île, Hauteville street 20, dans une sorte de nid de goëlands que j' ai nommé Hauteville-Terrace. écrivez-moi là, ou simplement à Guernesey, en attendant l' adresse secrète que je vous enverrai prochainement. Auguste a oublié le chiffre de l' argent que vous avez à moi ; mais il me dit que je peux tirer hardiment sur vous pour 700 francs ; je le ferai bientôt. Les liards commencent à me manquer, les expioulcheunes sont hors de prix. à bientôt donc une lettre. Je serre votre main tendrement. Mettez-moi aux pieds de Mme Paul. J' oubliais de vous dire que j' ai été admirablement reçu ici. Toute la ville était sur le quai. Toutes les têtes se sont découvertes quand j' ai traversé la foule. Meeting sur meeting en Angleterre pour protester contre l' expulsion. à Noël Parfait. Guernesey, Hauteville-Terrace, 119 bre. Grâce à notre exode qui recommence, votre lettre du 2 m' est arrivée hier. écrivez-moi désormais simplement à Guernesey , et envoyez-moi le plus tôt possible les bonnes feuilles qu' il me faut pour dresser l' erratum. Oui, certes, des cartons. Qui donc lit les errata ? Et puis, pour l' éditeur de Paris, ces corrections aideront. Je crois bien que la grève devait vous donner des migraines, si vous teniez à comprendre. Mais en lisant la feuille corrigée, vous avez dû admettre qu' il n' y a rien d' étrange à ce qu' une âme se soit échappée aux grands cieux p227 comme la grive aux bois. Donc, ô cher Parfait, veillez aux e , veillez aux i , veillez aux grives et gare aux grèves. Notre ami H me paraît un peu ébouriffé des dix mille vers ; mais c' est la longueur de Jocelyn , et les châtiments en ont sept mille. ô hommes de peu de foi, laissez-moi bâtir ma grande pyramide. Je ne dis pas cela pour vous, trois fois cher correcteur. à ce propos, insondable est comme infini , comme absolu , comme éternel , comme inconnu , comme ineffable ; un de ces mots que rien ne remplace, et qui doivent, par conséquent, revenir souvent. Il y a des mots qui sont comme Dieu au fond de la langue. Remerciez mon excellent et cher L P pour son cri éloquent et indigné à propos du dithyrambe Waldor. Le sancho a-t-il parlé de l' expioulcheune ? Le national a été bien laconique, ce me semble. Voulez-vous leur donner ma nouvelle adresse. à Guernesey. je vous embrasse sur les deux joues. La presse anglaise nous revient en masse. Il y a dans le morning advertiser , dans le daily news etc. D' excellents articles sur l' expulsion. -comment se fait-il que le national n' en cite rien ? Cette expulsion qui grandit l' exil et déshonore l' alliance anglo-française, est un fait immense. Vous recevrez prochainement la dernière pièce et la préface. (2 pages). Monsieur Jules Laurens artiste-peintre, auteur du voyage en Perse publié aux frais du gouvernement. 13, rue Bonaparte. Paris. Guernesey, Hauteville-House. 159 bre. Vous savez, sans doute, monsieur, que notre exode a recommencé. Me voici à la troisième étape de l' exil ; j' ai enjambé le bras de mer de Jersey à p228 Guernesey, en attendant mieux. L' Angleterre nous offre le silence ou l' alienbill. Je ne suis pas de ceux qu' on fait taire. En marche donc. Qu' est-ce d' ailleurs que cette vie ? Un exil dans la nuit, une marche vers la lumière. Tendons au ciel qui est le but ; on n' y arrive que par le sacrifice et le devoir ; notre vraie patrie n' est pas faite de terre, mais d' azur. Vous a-t-on dit tous les détails de notre expioulcheune ? Voyez Paul Meurice. Il vous les contera. Tout est bien. Si je suis encore à Guernesey au printemps, monsieur, venez nous y voir. Vous retrouverez ici une profusion de belles choses dignes de votre charmant et sévère talent. Guernesey est une île normande moins anglaisée que Jersey. L' idylle moins peignée n' en est que plus jolie. Et puis, il y a la mer que l' Angleterre, toute maîtresse qu' elle en croit être, ne réussira jamais à anglaiser. Seriez-vous assez bon pour faire jeter à la poste le petit billet que voici. -Hauteville-house remplace Marine-Terrace. C' est, comme Marine-Terrace, un nid d' oiseau de mer avec l' immensité pour horizon ; c' est, comme Marine-Terrace, un seuil qui vous aime et vous désire. Je vous serre la main, monsieur. Victor Hugo. à Victor Schoelcher. Hauteville-house, 309 bre. J' emménage, je déménage, je fais à peu près bâtir une maison sur le sable mouvant de l' exil ; je passe ma vie dans une cohue ouvrière qui m' aveugle de poussière et m' assourdit de coups de marteau ; voilà, généreux et cher ami, l' histoire de mon silence. Et puis, je vous aime toujours. Vous le savez bien, et mes pensées pour vous sont longues si mes lettres sont courtes. Nous n' avons pas mieux que vous pu déchiffrer le petit hiéroglyphe du poëte de la réunion. C' est égal, c' est un combattant qu' il faut encourager. Voici un mot pour lui ; vous pourriez peut-être le lui faire parvenir par votre correspondant. Vous savez, je crois, l' adresse de notre excellent ami commun étienne Arago. Vous seriez bien bon de lui envoyer, dans votre plus prochaine lettre, ce mot pour lui. Pardon et merci. Nous parlons bien souvent de vous, de Haendel qui va vous faire faire un p229 excellent livre, de votre santé qui fait partie de la nôtre, et à laquelle nous buvons souvent. vale-et ama nos. V H. Les articles de Sue, très vigoureux, portent au but. J' applaudis. à Mm Thomas Gregson et J Cowen, de Newcastle, membres du foreign affairs committee. Guernesey, Hauteville-house, 25 novembre. Chers compatriotes de la grande patrie européenne, j' ai reçu, des mains de votre courageux coreligionnaire Harney, la communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comité et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d' exil et d' expulsion. Il était impossible que l' expulsion de Jersey, que cette proscription des proscrits, ne soulevât pas l' indignation publique en Angleterre. L' Angleterre est une grande et généreuse nation où palpitent toutes les forces vives du progrès ; elle comprend que la liberté c' est la lumière. Or, c' est un essai de nuit qui vient d' être fait à Jersey ; c' est une invasion des ténèbres ; c' est une attaque à main armée du despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne ; c' est un coup d' état qui vient d' être insolemment lancé par l' empire en pleine Angleterre. L' acte d' expulsion a été accompli le 2 novembre ; c' est un anachronisme, il aurait dû avoir lieu le 2 décembre. Dites, je vous prie, à mes amis du comité et à vos amis du meeting combien nous avons été sensibles à leur noble et énergique manifestation. De tels actes peuvent avertir et arrêter ceux de vos gouvernants qui, à cette heure, méditent peut-être de porter, par la honte de l' alien-bill, quelque nouveau coup au vieil honneur anglais. Des démonstrations comme la vôtre, comme celles qui viennent d' avoir lieu à Londres, comme celles qui se préparent à Glasgow, consacrent, resserrent et cimentent, non l' alliance vaine, fausse, funeste, l' alliance pleine de cendre du présent cabinet anglais et de l' empire bonapartiste, mais l' alliance vraie, l' alliance nécessaire, l' alliance éternelle du peuple libre d' Angleterre et du peuple libre de France. p230 à Noël Parfait. Hauteville-house, jeudi 20. Je n' ai qu' une minute, le packet part. Voici les épreuves. Vous verrez qu' une 2 e est nécessaire. Il serait bon pour la couverture de varier le titre et de mettre : Victor Hugo. les contemplations. tome ier. Autrefois, etc. Quant à l' avis pour le droit de traduction, on m' assure qu' aux termes du traité, il a été mis sur le titre même. Les imprimeurs doivent savoir cela. Informez-vous, cher proscrit. -Charles vous remercie et Victor aussi, et moi aussi, de toute la peine que vous avez bien voulu prendre. Les difficultés en Angleterre ne sont pas moindres. Il est probable que la brochure ne paraîtra pas, car nous ne voulons pas qu' elle paraisse seulement en traduction. Or, la Belgique seule pouvait imprimer utilement l' édition française. Elle a la propagande possible. Si elle se ferme décidément le blocus de la pensée est fait. H Samuel est-il de ceux qui ont refusé ? -je ne reçois toujours pas le mousquetaire . Entre nous et sous votre quatorzième peau : -on me dit Pascal Duprat hostile, vu qu' on n' a point accordé de communication anticipée à sa revue ? Est-ce vrai ? Quelqu' un de nos amis pourrait-il faire l' article là ? Confié à votre excellente amitié. tuibimus. à Noël Parfait. Hauteville-house, 26 xbre. Je n' ai à ma disposition que ce portrait que je déclare horrible. Il faut pourtant que je vous l' envoie ainsi qu' à notre cher ami et collègue Fleury. p231 Un de ces jours on refera de la photographie ; le soleil me verra d' un meilleur oeil, et je vous remplacerai ce hideux gros bonhomme ventru par un Victor Hugo vrai. Prenez ce monsieur pour garder la place. -je ne comprends rien à notre excellent et cher Hetzel, et personne n' y comprend rien. Je vous envoie deux extraits de lettres adressées ici à des proscrits. Vous en ferez près d' Hetzel l' usage que vous voudrez. Une personne amie m' écrit : il désirerait que les contemplations ne parussent pas à Paris qu' il ne parlerait pas autrement. Vous me parlez de confiance. Ma confiance en vous est absolue. Je vous en donne une bien grande preuve en vous communiquant tout cela. Quant à H c' est le plus digne et le plus loyal des hommes, mais il est léger. -vous, vous êtes l' honneur sérieux et l' esprit charmant. Faites parvenir ceci à Dumas le 1 er janvier par une occasion sûre . Je ne vous remercie pas. Je vous aime. 1856 T 2 à Noël Parfait. Hauteville house, 1 er janvier. Cher Parfait, déchirez, broyez, brûlez les deux affreux bonshommes que ma dernière ou avant-dernière lettre vous a apportés. Voici un vrai portrait pour mon collègue Fleury et pour vous un petit dessin, souvenir de mes voyages, du temps où j' avais le droit d' aller et venir sous le ciel. -plus le bon à tirer du reste, sauf la préface (à recomposer), le titre et la couverture. Tout le monde m' écrit excepté H. Où en est-on de l' affaire publication à Paris ? Aura-t-elle lieu ? Recommandez bien qu' on ne commence pas l' impression avant de m' avoir averti, car j' ai l' erratum à envoyer . Il n' est pas encore fini. J' admire Pascal D. avant, oui, c' eût été une réclame. C' est complaisance de louer un livre que le public n' a pas dans les mains. - après, c' est un article. -tenez bon, cher coopérateur, car il faut que cet article soit fait p232 par vous. Qui est plus intelligent ? Qui est plus spirituel ? Qui est meilleur ? J' embrasse Mme Parfait sur votre joue. Mettez mes voeux et mes hommages et mes remerciements à ses pieds. à Madame David D' Angers. Guernesey, 9 janvier. Il n' y a pas, madame, de consolation pour une telle perte, pas plus qu' il n' y a de remplaçant pour un tel mort. Le grand sculpteur est mort, l' homme excellent est mort, le vide ne sera comblé ni dans votre coeur, ni dans la gloire. Il est parti, lui, dans son pays, et, l' humanité dans l' ombre, lui, le voilà dans la lumière. Envions-le : tendons les bras, nous, les enchaînés et les exilés, vers lui le rapatrié et le délivré. Ma douleur est profonde, mais je n' ose en parler à la vôtre. C' était mon frère, mais c' était la moitié de votre âme. Permettez-moi seulement de pleurer avec vous, madame, à vos pieds. Victor Hugo. à Alexandre Dumas. Hauteville-house, Guernesey, 22 janvier. Voici, cher Dumas, le portrait peu souriant qui ne vous était pas parvenu. Cette figure sévère se tourne vers Bonap le petit pour s' indigner, ou vers l' orestie pour admirer. Je vous applaudis du fond de mon vacarme de vents et de flots. Vous faites du bruit et j' en entends. Je m' interromps souvent dans ma rêverie pour crier : bravo, océan, et bravo, Dumas ! Si vous avez occasion de voir notre charmante visiteuse de cet été, Mme Bertaut, demandez-lui si elle a reçu de ma part un grand anglais avec p233 une grande enveloppe, l' un portant l' autre-plus deux lettres de remerciements pour son magnifique et excellent envoi. tuus sum ex imo. V. Vous savez que je vis sans mousquetaire . Est-ce vivre ? à Noël Parfait. 5 mars. C' est toute une histoire. Rib me demande des vers pour l' almanach de l' exil de 1856. Je lui donne le maître d' études avec promesse de discrétion absolue, les contemplations devant paraître avant l' almanach. Or, l' almanach ne paraît pas, et c' est l' homme qui reparaît. Ribeyrolles y met ces vers, et quand ils ont paru, m' écrit pour s' excuser. Il fallait, dit-il, frapper un grand coup en renaissant. De là cette indiscrétion. Maintenant voilà les vers au jour. Le mal est fait. Peu importe qu' on les reproduise. La question, c' est que les contemplations paraissent, et vite. -or H s' y est engagé avec moi, et s' il tient sa parole, comme je le crois, je suis sous presse en ce moment, bonne nouvelle à laquelle vous ne serez pas moins sensible que moi-même. Faites jeter, je vous prie, le plus tôt possible, ce mot à la poste pour H. - tuus. V. Et ne vous relâchez pas, je vous prie, de votre discrétion que toutes ces petites violations de confiance me rendent plus précieuse encore. à Paul Meurice. 15 mars. Comment vous récompenser de toutes vos peines ? Je reçois votre mot et j' y réponds in haste . J' ai déjà envoyé cet erratum à M Hetzel, mais un double p234 ne peut nuire. Le voilà. Je dresse et j' enverrai prochainement l' erratum du tome ii. -la fameuse caisse est enfin arrivée par Albigès il y a quelques jours, vous le savez, je pense. Je renonce à vous remercier, vous le savez aussi. Toto est ravi de son Shakespeare ; le voilà qui grâce à vous, va pouvoir confronter Letourneur, Laroche et Guizot à Shakespeare, les trahisseurs au trahi. Il partira de là pour faire mieux, et il fera mieux, je vous le garantis. J' écris à M Laurens combien je suis touché et charmé de son bel envoi. Il a fait de mon griffonnage un dessin vraiment bien beau. Et que méconnaîtrait l' oeil même de son père. Voulez-vous lui faire tenir ce mot (demeure-t-il toujours 13, rue Bonaparte ? ), et cet autre à Laurent-Pichat, et cet autre au libraire Hachette ? à propos de libraire, si vous avez occasion de rencontrer M Maurice La Châtre, soyez donc assez bon pour lui demander s' il a reçu ma réponse à la lettre qu' on m' a remise de sa part à Jersey ? Je lui ai répondu peu de jours après ; mais je n' ai plus entendu parler de lui, et nous vivons dans un temps de lettres interceptées. J' ai écrit quatre lettres à Hetzel depuis quinze jours. Parlez-lui-en. Les a-t-il reçues ? -voici la fin de mon papier. Je vais me remettre à relire votre beau livre sous ce charmant format. Je vous aime dans cette incarnation populaire. Elle vous va. - tuus. verriez-vous inconvénient à m' envoyer la dernière épreuve comme vous faites pour Auguste. Il me semble que cela n' entraîne ni frais appréciables, ni affranchissement de Paris, ni retard sérieux ? à Paul Meurice. 25 mars. Voici l' erratum des cent premières pages du tome ii ; vous aurez le reste par le prochain courrier. Je me recommande à vous et à M Claye. J' ai peur qu' on ne rattrape maintenant à mes dépens tout le temps qu' on a si... (mettez l' adverbe qualificatif) perdu. -les fautes d' impression sont mes spectres. Veillez-y, cher et charmant poëte. Comme je suis heureux que ce livre vous plaise ! Vous y êtes, et votre frère y est, c' est-à-dire que vous p235 y êtes deux fois, et puisque vous habitez cette maison, je suis content qu' elle vous agrée. Si j' étais à Paris, je ne concéderais pas le moins du monde mon orthographe qui est la vraie. J' ai quelque dédain pour le dictionnaire de l' académie. Dites-le, je vous prie, à mon honorable ancien condisciple M Claye. Je suis augure, ce qui fait que je me fiche d' Isis. Le dictionnaire de l' académie est une des plus tristes pauvretés qu' on puisse faire à quarante. J' attends les bonnes feuilles que vous m' avez promises. à vous et à vous. ex intimo corde. nous causerons dans ma prochaine lettre de ce qu' il y aura à faire pour la publication. Serrement de main à nos amis. Mes hommages à votre chère et gracieuse femme. Mon cher vieil ami Louis Boulanger est-il marié ? A-t-il reçu ma lettre ? -remerciez M De Girardin du portrait de Mme De Girardin qui nous a fait grand plaisir et que nous aimons. à Paul Meurice. dimanche 6 avril. Un esprit comme le vôtre est tout un public, vous avez à la fois la pénétration de l' élite et l' intuition de la foule, étant artiste comme le ciseau qui sculpte et poëte comme le vent qui souffle. Aussi vos lettres me charment ; elles me font l' effet de commencer pour ce livre que vous voulez bien aimer un succès de multitude et de solitude. Continuez de me dire vos impressions à travers ce hallier de vers et de strophes où vous êtes si courageusement entré pour arracher les épines et combler les pièges à loups ou à lecteurs que les imprimeurs multiplient volontiers sous les pas des poëtes et du public. -à ce propos, je constate vos soins admirables. à cela près de deux feuilles (les feuilles 15 et 16 qui me manquent, oubliées sans doute. Envoyez-les-moi le plus tôt possible, je vous prie) ; j' ai lu tout le tome ier, puis les quatre premières feuilles du tome ii ; or, je n' ai trouvé qu' une seule faute sérieuse, ombrelle pour ombelle (p 18, v 11), et cette faute vient évidemment d' un correcteur excessif et puriste qui, au dernier moment, a p236 aperçu ombelle et y a fourré soigneusement un r . Or ombelle importe, ombelle est le mot propre (voyez Boiste qui est un tout aussi mauvais dictionnaire que le dictionnaire de l' académie), et, à moins que vous n' y voyiez de grands inconvénients d' exécution matérielle, il faudrait un carton pour rétablir ombelle . Parlez-en, je vous prie, à M Claye. Il y a en outre des coquilles, p 121, v 2 et p 338, v 1. Cela vaut-il la peine d' un carton ? Décidez-le. Le reste n' est que virgules-et je m' en fiche. Envoyez-moi, le plus tôt que vous pourrez, la suite des bonnes feuilles. Le titre et la couverture sont très bien. Ajouter au bas du titre la ligne que j' indique ; refaire, avec les mêmes caractères (lettres augustales), la couverture sur le modèle que j' envoie ci-inclus. M' envoyer épreuve, si l' on a le temps. Je choisis bleu et glacé . -mettre, comme vous l' indiquez, tome i-tome ii-et non ier et iie. Dans la couverture refaite, mettre Victor Hugo dans les grandes augustales que voici et laisser les contemplations comme elles sont. Pas d' ornements. Encadrer d' un simple filet. Dans les annonces du revers mettre Dieu très gros et : par Victor Hugo, très petit ; car on ne saurait trop atténuer ce que ce titre, le seul possible d' ailleurs pour ce poëme, présente d' étrange à cause du par . Du reste conserver la proportion typographique et l' équilibre avec l' annonce qui suit. -outre les oublis que vous m' indiquez, j' avais oublié mon excellent ami et avocat Paillard De Villeneuve. Je vous le recommande. Faudra-t-il envoyer les exemplaires pour tous la veille ? Je ne crois pas. Pour les journalistes seulement. Les autres recevraient le leur le lendemain que ce serait mieux, je crois. Ce sera probablement le sentiment du libraire. Sera-ce Gautier qui rendra compte ou Thierry ? Laissera-t-on faire ce compte rendu ? Thierry n' est-il pas bien passé aux trois quarts à l' ennemi ? -à la presse , il serait souhaitable que ce fût Pelletan. Que pensez-vous des dispositions à ce sujet ? Au siècle , sera-ce Jourdan ou Matharel ? Je ne puis que vous répéter : faites pour le mieux. Si c' était vous quelque part, ce serait admirable, mais comment vous demander encore cela ? Vous me diriez dans votre clémence : je t' en avais comblé. Je t' en veux accabler. Je vous envoie encore quatre premières pages pour des amis ; je vous en enverrai d' autres dans mes prochaines lettres. Si j' oublie quelqu' un, dites-le moi. Faites remarquer à M Claye qu' une édition de plus (Houssiaux) est annoncée sur la couverture. p237 Pendant que vous avez tous les ennuis de mon esprit, votre charmante femme a toutes les corvées de notre matière ; nos meubles, notre affreuse queue de ménage parisien, l' assomment et l' écrasent, et, dans tout cela, elle trouve moyen d' écrire à ma femme des lettres charmantes. Demandez-lui pardon de ma part, et mettez-moi à ses pieds. Je vous serre dans mes bras. V. Veillez bien sur les imprimeurs pour les apocalypses de la fin, car ils n' y comprennent pas grand' chose, et ils tâcheront peut-être de civiliser cela à grand renfort de corrections-fautes. à Franz Stevens à Bruxelles. Hauteville-house, 10 avril. Votre nom, encore si jeune et promis à la renommée, a pour moi une sorte de rayonnement. La première fois qu' il m' est apparu, j' arrivais à Bruxelles, c' était le 13 ou 14 décembre 1851 ; on me remit des vers, mon nom était en tête, le vôtre au bas. Ces vers, vos premiers vers je crois, annonçaient déjà tout votre coeur. Vous vous dressiez sur le seuil de votre pays natal au devant de l' homme qui n' avait plus d' autre asile que cette grande patrie qu' on nomme l' exil, et vous offriez au proscrit cette hospitalité des poëtes plus sûre que l' hospitalité des rois. Ce début était beau. Il vous a porté bonheur. Depuis ce jour, votre talent a grandi, et aujourd' hui c' est mon tour de vous souhaiter la bienvenue au seuil de cette autre terre d' asile, l' art. Il y a cinq ans, vous avez noblement mêlé mon nom à des vers qui étaient des lauriers ; aujourd' hui, laissez-moi vous dire en prose que je vous aime. Vous n' êtes pas un poëte belge, vous êtes un poëte français. Vous avez la grâce, l' éclat, la vie, la création dans le détail, la propriété d' expression, l' aisance, la liberté de tours et de mouvements, la fierté d' allure de l' écrivain français. La réunion de la Belgique à la France se fait ainsi par les écrivains et les poëtes. Vous êtes de ceux qui jettent généreusement entre les deux p238 nations le splendide trait d' union du style, du vers, de la strophe ailée, de l' idée. Nous appartenons, vous et moi, à des régions politiques différentes. Votre jeunesse, à cette heure, est où a été la mienne ; peut-être votre virilité viendra-t-elle où je suis, y compris la proscription, que je vous souhaite. Vous la méritez ; car, quel que soit le dissentiment de forme qui nous sépare, vous voulez tout ce que nous voulons, nous les lutteurs du droit ; vous voulez la lumière, la vérité, le progrès, l' ensevelissement du passé, l' avènement de l' avenir ; vous voulez la fin des misères, la fin des ignorances, la fin des damnations, la fin des bagnes, la fin des ténèbres ; vous voulez, sous l' autorité seule de Dieu, le moi souverain dans l' homme libre. Voilà le fond de votre pensée ; ce qui est écorce tombera. Nous sommes donc, vous et moi, le même homme ; nous nous rejoignons, vous êtes mon homme passé, je suis votre homme futur. Vous êtes pour moi le miroir de ce que j' étais ; regardez-moi et pensez à votre avenir. Dans un temps donné, votre raison fera la première besogne et votre conscience la seconde ; et, après tout, il vaut mieux que les ratures se fassent par elles. Ce qu' arrangent ou ce que rectifient ces trvailleuses intérieures est toujours ce qu' il y a de mieux fait en nous. Moi, je me borne à applaudir, à crier bravo à vos beaux et nobles vers ; à crier courage à votre énergique et vaillant esprit. Oui, bravo et courage ! Je ne suis pas un écrivain français souhaitant la bienvenue à un poëte belge ; je ne suis pas de cette nation-ci et vous n' êtes pas de cette nation-là ; pour moi, il n' y a en politique que des hommes et en poésie que des poëtes, et, à quelque point de vue que je me place, je ne puis voir en vous qu' un frère. Je vous écris ceci un peu pêle-mêle, un peu au hasard. Rendez-vous compte de l' état de mon esprit dans la solitude splendide où je vis, comme perché à la pointe d' une roche, ayant toutes les grandes écumes des vagues et toutes les grandes nuées du ciel sous ma fenêtre. J' habite dans cet immense rêve de l' océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer, et, devant tous ces prodigieux spectacles et toute cette énorme pensée vivante où je m' abîme, je finis par ne plus être qu' une espèce de témoin de Dieu. C' est de cette éternelle contemplation que je m' éveille pour vous écrire. Prenez donc ma lettre comme elle est, prenez ma pensée comme elle vient, un peu décousue, un peu dénouée par toute cette gigantesque oscillation de l' infini. Ce qui ne flotte pas, ce qui ne vacille pas, c' est l' âme devant Dieu, c' est la conscience devant la vérité ; c' est aussi, et je veux finir par là, la sympathie profonde que m' inspirent les jeunes hommes comme vous. p239 à Paul Meurice. mardi 15 avril. Recevez-vous bien toutes mes lettres ? Je vous ai écrit quatre fois depuis huit jours. Je me décide à faire passer cette lettre-ci par la Belgique et à vous l' adresser directement chez vous. Dans tous les cas il me paraît évident que, par la voie directe, nos lettres sont ouvertes et retardées ; celle-ci fait le grand tour et n' en arrivera peut-être que plus tôt. -vous trouverez ci-jointe la liste de tous les amis pour qui je vous ai envoyé des premières pages . Les avez-vous bien reçues ? Si vous en voulez pour d' autres, demandez. Quand vous recevrez ceci, le livre aura probablement paru. Je ne puis donc que le confier à mon étoile, qui est vous. Tout ira bien, poëte, sous votre doux et splendide rayonnement. Tous les détails que vous m' envoyez sont excellents. L' important est que personne ne semble favorisé aux dépens d' autrui, et que les extraits soient faits simultanément par vous et le jour même de la mise en vente, afin de profiter à la fois aux journaux et aux éditeurs. Hetzel brûle de paraître, et je reçois une lettre de lui. Pas de retard donc de ce côté. -usez de la carte blanche. Résolvez pour le mieux et comme pour vous, (mes raisons dites,) toutes les petites questions Villemain, Méry, etc. -ce que vous ferez sera bien fait, ce que vous me conseillerez, je le ferai. Aux envois que je vous ai indiqués et dont vous voulez bien vous charger voulez-vous ajouter ceci : faites porter, de ma part, un exemplaire des contemplations chez M Luthereau, rue de Douai, numéro 1. (cette suscription sur l' enveloppe.) et maintenant, lâchez-tout, comme disent les pilotes sur les navires et les aérostiers sur les ballons ! à la garde de Dieu et à votre garde ! V. Encore un exemplaire à l' adresse que voici : M De Montferrier, rue de la paix, numéro 79, à Batignolles. Je viens de lire les feuilles 13 et 14. Pas de faute. Seulement une coquille à Jehovah , page 194. Cher ami, un mot absolument entre vous et moi pour une chose extrêmement p240 délicate et sur laquelle je m' ouvre à vous, ne pouvant vous donner une marque plus complète de confiance. à vous. à vous seul. voici la chose : Auguste va publier en ce moment même un livre. Ce livre, dont je connais beaucoup de pages, est une chose grande, large, profonde et vivante, une des plus vigoureuses pousses de son esprit original et puissamment enclin au vrai. Cependant c' est un livre de critique, un livre de vaillance et de lutte, un livre batailleur, et qui fait rude guerre. Or, s' il semble sortir de Guernesey et de Hauteville-house le même jour que les contemplations , on accouplera tout naturellement les deux ouvrages, et les contemplations perdront leur calme, leur deuil, leur sérénité religieuse, et feront presque un effet contraire à celui qu' elles doivent produire. Voilà ce que je ne puis dire à Auguste et ce que je dis à vous. Vous me comprendrez sans que je développe. Il serait important d' espacer les deux ouvrages. huit jours suffiraient. J' entendais Auguste dire tout à l' heure que vous enverriez son livre et le mien aux journaux le même jour. Ce serait me faire perdre l' attitude qu' il m' importe de conserver, et cela sans aucun avantage pour lui. Je suis maintenant hors des luttes littéraires, et j' y dois rester. Avisez donc, je vous prie, à ce que cette espèce de choc de deux livres n' ait pas lieu. Cela vous est facile. Je confie ceci à la discrétion de votre amitié pour les deux. Encore un mot pour clore. Il va sans dire que, si le livre de notre ami était prêt et qu' un retard de quelques jours pût lui porter le moindre préjudice, tout ce que j' écris ici serait regardé par vous comme non avenu ; mais, j' y insiste, il vient de me dire que son livre, vu le clichage, ne pourrait paraître avant le 25 ou le 30, vous feriez brocher quelques exemplaires pour les faire porter aux journaux en même temps que les contemplations . C' est cette coïncidence que je crains, inutile pour lui, au moral inopportun pour moi. Ce fait, singulier, de la publication le même jour par le même groupe d' exil, -poésie par l' un, critique par l' autre, ne semblera pas fortuit, mais arrangé. L' honnête interprétation à laquelle j' ai été en butte toute ma vie s' en emparera, la commentera ; je deviendrai à l' instant même un homme jouant la poésie, jouant le calme, etc., et faisant faire des exécutions (Sainte-Beuve, Planche, etc.) par un autre. Cela est hideusement bête ; c' est une raison pour que cela se dise beaucoup et pour que cela se croie très fort. Empêchez donc cette coïncidence, je vous prie, si tout cela vous paraît vrai comme cela me semble évident, et faites-moi paraître à part et le plus tôt possible, vous ma chère et infatigable providence. p241 à Paul Meurice. dimanche 20 avril. Cher alter ego, est-il temps encore ? Je ne sais. Sur la nouvelle couverture et sur le nouveau titre que je reçois, il y a une faute assez grave. Je vous avais envoyé ainsi le titre spécial du tome ii. Tome ii aujourd' hui 1843-1856. L' imprimeur au lieu de 1856 a mis 1855. C' est inexact, car 1855 n' est plus aujourd' hui , c' est à côté , puisqu' il y a dans le sixième livre des pièces datées 1856 ; enfin cela vieillit l' ouvrage, le jour même de sa publication. à tous les points de vue, il faudrait corriger la faute, faire des cartons au titre, réimprimer les couvertures. Mais le livre ne sera-t-il pas déjà en vente quand vous recevrez ce mot ? Vous comprenez l' importance de ce détail. Parlez-en à M Claye, s' il est temps encore, il faut absolument corriger cette faute si grave sur un titre . Je confie la chose à votre admirable sollicitude. Un exemplaire au dr Cabarrus. Serez-vous assez bon pour le faire porter chez Mme D' Aunet avec le sien ; elle voudra bien, je pense, se charger de le transmettre. Dites, je vous prie, à Mme D' Aunet qu' il a dû arriver rue st Fiacre une lettre en contenant une pour Mme M en date du 8, plus une pour Mme D' A, plus une pour vous (à propos de Villemain). Cette lettre a-t-elle été reçue ? Ayant été mise à la poste à Bruxelles, elle n' était pas affranchie. La lettre a n' avait pas été mise sur la suscription de peur de faire travailler l' imagination de la poste et d' éveiller sa curiosité. Il y avait dedans une première page pour Mme D' A. -je la lui renvoie en duplicata. Serez-vous assez bon pour lui envoyer le pli ci-joint. Dites à Mme Meurice qui s' est si gracieusement donné tant de peine qu' une des grosses caisses est arrivée à bon port. Prenez l' exemplaire de M Cabarrus sur les miens. Ne m' en envoyez ici que sept. Vous avez du reste parfaitement raison quant aux journaux. Il faut p242 les servir. L' éditeur le doit. -le chapitre d' Auguste est bien beau. J' ai perdu mes deux frères ; lui et vous, vous et lui, vous les remplacez ; seulement j' étais le cadet ; je suis devenu l' aîné. Voilà toute la différence. à Lamartine. dimanche 27 avril. Hauteville-house. Cher et illustre ami, je reçois, cher Lamartine, votre lettre, ce serrement de main dans lequel vous avez mis une grande âme. En même temps que votre lettre, vos deux premières livraisons m' arrivent comme si vous vouliez me payer tout de suite la liasse de vers que je vous envoie en magnifique prose qui est de magnifique poésie. Peut-être me lisez-vous en ce moment, et j' en suis fier. Mais ce qui est certain, c' est que je vous lis, et je suis heureux. Nos âmes sont diverses, mais nos coeurs se touchent ; vous le dites et je le sens. Il y a entre nous une sorte de fraternité haute et douce. Ces belles pages poignantes, grandes et tendres que je viens de lire me laissent un rayon dans la pensée et une larme dans les yeux. à toujours. Victor Hugo. Vous aussi, vous avez une admirable femme. Mettez moi à ses pieds. à Madame Lefèvre. Hauteville-house, 9 mai. Merci, madame, de cette précieuse larme que vous laissez tomber sur ce livre, vous êtes une âme forte et haute, et Dieu, en vous mesurant l' épreuve, p243 vous a traitée grandement. Ne vous en plaignez pas. C' est un signe ; et il faut être fier d' une grande douleur comme d' une grande élection. Et les consolations ne vous manquent pas, ni à votre vénérable mère ; votre frère est un éminent esprit, il va publier un beau livre, et il tracera dans le siècle un sillon de flamme. Vous avez un charmant fils, et un groupe d' âmes et d' anges qui prie là-haut. Remerciez Dieu. Je mets mon amitié et mon respect à vos pieds, madame. Victor Hugo. à Paul Meurice. Hauteville-house, 9 mai. Je passe ma vie à me faire des reproches à votre sujet. Comme je dois commencer à vous fatiguer ! Dites-le moi donc un peu. Que d' embarras je vous donne ! Le 1 er mai je vous ai envoyé huit lettres, le 6, quatre. En voici encore. Et vous avez l' ennui (tout cela vous parvient-il bien ? ) de mettre ou de compléter les adresses et de faire jeter le tout à la poste. à ce propos, nous sommes en compte, et n' oubliez pas de mettre en note tous les petits frais, poste et autres, que les contemplations occasionnent. -et je ne vous ai même pas remercié de cet exemplaire papier de Hollande ! Dites-moi, je vous prie, toutes les injures que je mérite. La circonstance atténuante, c' est que je vis dans un tourbillon de lettres. -serez-vous assez bon pour cacheter (de noir) les deux que voici à Michelet et à Peyrat, et les leur transmettre ? -si vous voyez Janin, félicitez-le de ma part, le feuilleton que vous m' envoyez est superbe ; il parle de votre frère avec âme et tendresse, et il traite le Timon magistralement. C' est de la haute correction, et le manche du fouet est en bois de laurier. -en attendant que je lui écrive, remerciez-le bien pour moi d' avoir mis mon nom dans cette éloquente page de poésie et de colère. -voici le mois de mai qui lui aussi promulgue la paix, et qui réplique à l' hiver par des pluies de fleurs. Je vois avec joie grandir les jours, en pensant que ce beau soleil vous ramènera, et que vous ne voudrez certainement pas rendre Hauteville-house jaloux de Marine-Terrace dans cette année où j' ai fait et où vous avez mis au monde les contemplations . Car, cher ami, cher poëte, si l' oeuf est mien, c' est sous votre aile qu' il a été p244 couvé. -voici Toto qui arrive et qui me demande la page qui me reste. Je n' ai plus que la place de vous embrasser. Mettez-moi aux pieds de Mme Meurice. V. Je reçois une lettre extrêmement bien de Villemain. à Villemain. 9 mai. Je lis votre lettre avec émotion. Nous venons presque de deux pôles opposés dans l' art, mais la douleur nous a donné un grand rendez-vous dans la vérité, et je ne suis pas surpris que nous nous rencontrions. Vous désaltérez votre esprit, cette coupe grecque si délicatement ciselée, aux saintes et limpides sources d' où la pensée humaine filtre et tombe goutte à goutte depuis tant de siècles ; moi, je suis là dans le désert, à même la mer et la douleur, buvant dans le creux de ma main. Votre goutte d' eau est une perle, la mienne est une larme. Mais vous aussi vous avez pleuré, vous aussi vous avez souffert, vous aussi vous saignez. De là notre intimité profonde, plus profonde que nous ne le savons nous-mêmes et qui nous est comme révélée à de certains moments. Vous avez lu horror, dolor, et vous avez reconnu le son lointain de cette cloche que tous les souffrants et tous les penseurs entendent dans la nuit. Cher ami, je pense souvent à vous. L' exil ne m' a pas seulement détaché de la France, il m' a presque détaché de la terre, et il y a des instants où je me sens comme mort et où il me semble que je vis déjà de la grande et sublime vie ultérieure. Alors la pensée de tous ceux qui m' ont été doux dans cette ombre humaine me revient. à Michelet. 9 mai. -Hauteville-house. Votre noble et douce lettre m' arrive. Merci avec l' âme et avec le coeur. Je lis en ce moment-dans un charme qui croît de page en page-votre p245 livre exquis et profond, l' oiseau . Vous êtes le véitable historien, car il y a tous les souffles en vous, la philosophie qui vient des tombes et la poésie qui vient des étoiles. Ce que vous me dites du crucifix est vrai. Il est de fer maintenant, et l' on en martèle les crânes pour y tuer l' idée. Mon sentiment est le même que le vôtre, et je vous approuve et je vous seconde de mon mieux dans votre grande lutte contre la forme vieillie et devenue spectre. Seulement, -et vous ne me blâmerez pas en cela, -je ne puis oublier que Jésus a été une incarnation saignante du progrès ; je le retire au prêtre, je détache le martyr du crucifix, et je décloue le Christ du christianisme. Cela fait, je me tourne vers ce qui n' est plus qu' un gibet, le gibet actuel de l' humanité, et je jette le cri de guerre ; et je dis comme Voltaire : " écrasons l' infâme ! " , et je dis comme Michelet : " détruisons l' ennemi ! " . Quant à ce mot dieu , ou demi-dieu , appliqué à un homme, si vous allez jusqu' à ce que dit la bouche d' ombre , vous verrez, -et vous pressentez certainement, même sans lire cela, - dans quel sens je l' emploie. Oui, nous faisons la même oeuvre, vous, avec votre prose de flamme et d' airain ; moi, comme je peux. Je suis comme vous tout soulevé du souffle sombre de la nature, et, par moments, quand un de vos splendides livres apparaît, vous me faites l' effet de passer dans un tourbillon. Votre ami, Victor Hugo. Paul Meurice m' annonce de votre part le volume des guerres de religion . Merci de cette manne dans ma solitude ; dès que je l' aurai lu, je vous écrirai. à Madame David D' Angers. Guernesey, 13 mai. Je ne veux pas, madame, que cette lettre parte sans vous porter mon remerciement, mon respect et mon souvenir. Vous êtes la veuve de notre p246 grand David D' Angers, et vous êtes sa digne veuve comme vous avez été sa digne femme. à cette heure, toutes les fois que je me tourne vers la patrie, c' est seulement vers les ombres que je me tourne, car c' est là qu' est la gloire, la fierté, la grandeur des âmes, la lumière ; et il y a maintenant plus de vie dans les morts que dans les vivants. David est une des ombres auxquelles je parle le plus souvent, ombre moi-même. Mon exil est comme voisin de son tombeau, et je vois distinctement sa grande âme hors de ce monde, comme je vois sa grande vie dans l' histoire sévère de notre temps. Soyez fière, madame, du nom grave et illustre que vous portez. David est aujourd' hui une figure de mémoire, une renommée de marbre, un habitant de piédestal après en avoir été l' ouvrier. Aujourd' hui, la mort a sacré l' homme et le statuaire est statue. L' ombre qu' il jette sur vous, madame, donne à votre vie la forme de la gloire. Je suis heureux que le livre des contemplations ait été lu par vous. Vous y avez retrouvé nos chers souvenirs et nos aspirations communes. L' exil a cela de bon, qu' il met le sceau sur l' homme et qu' il conserve l' âme telle qu' elle est. Avant peu, peut-être, madame, ma famille vous demandera de lui rendre ce buste qui est ma figure, ce qui est peu de chose, mais qui est un chef-d' oeuvre de David, ce qui est tout. C' est lui encore plus que moi, et c' est pour cela que nous voulons l' avoir parmi nous. Je mets à vos pieds ma tendre et respectueuse amitié. à Paul Meurice. 17 mai. Merci de cette douce page qui m' arrive et où tout est bon, les conseils du publicateur (car c' est vous) et l' applaudissement de l' ami. Je vous ai écrit le 9, je vous ai écrit le 13 (par Mme David D' Angers). Ces lettres en contenaient d' autres (P Mantz, Barillot, etc., etc.). Vous sont-elles parvenues ? Vous en trouverez quatre sous ce pli (Pelletan, Larrieu, Pichat, Paillard De Villeneuve). Ce livre fait un certain effet ; en même temps que votre lettre qui contient celle de Michelet, m' arrivent une lettre de Mazzini p247 et une lettre d' Enfantin. Vous qui avez la vision historique, l' intuition philosophique et le coup d' oeil politique, vous êtes comme le trait d' union de ces trois esprits. -remerciez Michelet de ma part. J' attends son livre bien impatiemment. Je suis heureux du succès d' Auguste. Et comme j' attends le vôtre, celui qui éclôt sous votre plume en ce moment ! La maison est achetée. Me voici proscrit français et landlord anglais. Vous voilà donc propriétaire au moins d' une chambre. Pardon pour ce voici et ce voilà. Je vous embrasse, c' est plus tôt fait que de rayer. Pressez Pagnerre et Lévy pour la mise en vente. à Mazzini. répondu à Mazzini le 20 mai. Contenter Mazzini n' est pas si simple que vous croyez, et vingt lignes auxquelles vous feriez l' honneur de les traduire ne peuvent être écrites légèrement. Pour quelques points d' ailleurs, une conversation me semblerait importante. Je pense en avoir prochainement l' occasion ; et c' est à vous-même que je demande si quelque chose de plus utile ne pourra pas sortir de la question plus approfondie et de la situation mieux dessinée encore par les évènements. Je vous serre fraternellement la main. V H. à Louis Boulanger. Hauteville-house, 24 mai. Quelle bonne chose, cher Louis, que cette chaleur vivace des vieilles amitiés ! Il m' a semblé que vos lettres me serraient la main. Je nous ai revus -bon baragouin qui rend ma pensée-dans ce radieux temps des p248 orientales , quand nous étions deux jeunes gens, deux passants de la plaine de Vaugirard, deux contemplateurs du soleil couchant derrière le dôme des invalides, deux frères, vous le peintre éblouissant de Mazeppa, moi le rêveur promis à l' inconnu et à l' infini. Aujourd' hui vous êtes heureux, vous me l' écrivez, je le sens, et je vous aime. Vous avez lu ce livre et vous y avez senti mon coeur. Je sens le vôtre à la façon dont vous m' en parlez. Je voudrais maintenant connaître votre femme ; je la devine noble et charmante ; vous rayonnez pour moi comme dans une douce auréole ; vous me faites l' effet d' être resté dans la jeunesse. Et moi, du fond de cet immense assombrissement crépusculaire qui m' enveloppe, cher Louis, je vous envoie, à elle et à vous, toutes les tendresses de mon âme dans un serrement de main. tuus. Victor Hugo. à Louise Colet. 24 mai, Hauteville-house. Je vous dois deux reconnaissances : pour cette charmante lettre, et pour ce beau poème. Je communie avec vous sous les deux espèces ; femme et poète, vous êtes adorable. Vous demandez comment on vient à Guernesey ; quand je lis vos vers, je suis tenté de vous répondre : à tire-d' aile . Mais il faut bien redescendre dans la prose. L' Angleterre où je vis n' est pas autre chose qu' une prose énorme, et, quoi que je fasse et quoi que je rêve, elle me rappelle à la réalité ; donc, il faudrait tout bonnement aller à Londres, de là, chemin de fer jusqu' à Southampton, et paquebot jusqu' à Guernesey. Quelle fête si vous veniez un beau jour vous abattre dans notre île ! Mais je ne veux pas faire de songes. Il faut toujours finir par se réveiller, et moi, j' ai beau faire, je me réveille proscrit. Vous voilà donc à la troisième strophe de votre hymne de la femme : la paysanne, la servante, la religieuse . Trois figures poignantes. La dernière est peut-être la plus sombre des trois. Elle est l' infécondée. Or, ce qu' il y a de plus douloureux pour la femme, c' est de mourir sans avoir donné la vie. p249 Vieille mère, quel vénérable mot ! Vieille vierge, quelle note lugubre ! Cette note sonne dans votre tragique et sincère poème. Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même temps douce. Osez. Osez tout. C' est votre droit et votre devoir. Vous êtes muse et déesse. Ne craignez pas d' aller nue. Je dis ceci pour répondre à un mot de votre lettre. Vous faites l' épopée de votre sexe. Dédaignez le monde, et rayonnez au dessus de lui, tantôt femme, comme Vénus, tantôt étoile, comme Vénus aussi. Poëte, vous n' êtes pas une femme, vous êtes la femme. Courage donc. Et je vous remercie de votre grande et fière poésie. écrivez-moi donc de longues lettres. Tout ce que vous me dites m' enchante. Vous me parlez de ce livre avec une sorte de doux enivrement communicatif. Je ne mérite pas tout cela, mais je suis heureux que vous me le disiez. Je vous baise les mains. Cette soirée chez vous ! Comme elle est peinte ! Comme c' est réel et charmant et vivant ! J' en étais. Tendresses à tous les nôtres. V H. à Enfantin. Guernesey, 7 juin. Je vous remercie, cher et grand penseur, votre lettre m' émeut et me charme. Vous êtes un des voyants de la vie universelle. Vous êtes un de ces hommes en qui remue l' humanité, et avec lesquels je me sens une fraternité profonde. L' idéal, c' est le réel. Je vis, comme vous, l' oeil fixé sur la vision. Je fais mon possible pour aider, dans la mesure de mes forces, le genre humain, ce triste tas de frères que nous avons là et qui va dans les ténèbres, et je m' efforce, lié moi-même à la chaîne, d' aider mes compagnons de route, par mes actions, comme homme, dans le présent, et par mes oeuvres, comme poëte, dans l' avenir. Ma sympathie embrasse, en gardant les proportions, tous les êtres créés. Je vois votre horizon, et je l' accepte, et je pense que vous acceptez aussi le mien. Travaillons à la lumière. Créons l' immense amour. p250 Dans ces deux livres, dieu et la fin de Satan , certes, et vous le savez bien, je n' oublierai pas la femme ; j' irai même au delà, de même que j' irai au delà de la terre. Ces deux ouvrages sont à peu près terminés ; pourtant je veux laisser quelque espace entre eux et les contemplations . Je voudrais, si Dieu me donnait quelque force, emporter la foule sur de certains sommets ; pourtant, je ne me dissimule point qu' il y a là peu d' air respirable pour elle. Aussi, je veux la laisser reposer avant de lui faire essayer une nouvelle ascension. Hélas ! Je suis bien peu de chose, mais j' ai dans le coeur un profond amour de la liberté, qui est l' homme, et de la vérité, qui est Dieu. Ce double amour est en vous comme en moi ; il est la vie de votre haut esprit ; et c' est avec bonheur que je vous serre la main. Victor Hugo. à Michelet. Hauteville-house, 15 juin. ex imo . Merci. C' est beau, ce livre. La vie y est profonde, la religion y souffre, l' humanité y palpite ; on y sent l' homme et Dieu. Je vous lis dans cette île peuplée par tous les exilés, où les celtes chassés ont précédé les huguenots bannis et où les huguenots bannis ont précédé les démocrates proscrits ; j' y retrouve, dans cette sombre formation, toutes les couches de la misère humaine, les expatriés, les excommuniés, les déshérités. Tout cela est aussi dans votre livre. Et quelle sympathie ! Et quelle tendresse ! Et quel coeur ! Vous êtes l' historien bon ; vous jetez sur cette douloureuse humanité d' immenses rayons d' âme. Un de ces rayons vient jusqu' à moi. Je vous remercie de la clarté, et encore plus de la chaleur. Cher grand esprit, si doux, je vous aime. Victor Hugo. p251 à George Sand. 15 juin. Pour répondre dignement à Nohant, il faudrait que Guernesey s' appelât Tibur, Ferney ou Port-Royal. Mais Guernesey n' est qu' un pauvre rocher, perdu dans la mer et dans la nuit, baigné d' écumes qui laissent à la lèvre la saveur amère des larmes, n' ayant d' autre mérite que son escarpement et la patience avec laquelle il porte le poids de l' infini. La petite île sombre est toute fière et toute heureuse de ce rayon de soleil qui lui vient de Nohant, le pays des livres beaux et charmants. Hélas ! Les douleurs sont partout, les tombeaux sont partout, mais la lumière est où vous êtes, madame. Je remercie le ciel si mon livre a su toucher à votre deuil sans le froisser, et s' il m' a été donné, à moi-même qui suis triste, de mêler quelque douceur aux sanglots de votre coeur profond, ô grand penseur, ô pauvre mère ! Victor Hugo. à Paul Meurice. dimanche 15 juin. En attendant que vous m' envoyiez l' état de situation , je crois pouvoir tirer sur vous 450 francs. Je vous serai obligé de les remettre à M Lanvin qui vous présentera un bon et qui signera au bas. Vous compterez comme étant à moi les 300 francs de M Lévy pour Victor. Vous savez que je les lui ai payés. Maintenant j' aurais besoin de votre délicate et bonne amitié. Voici pourquoi : vous connaissez certainement, de nom du moins, M Henry Descamps. J' ai toujours eu beaucoup d' affection pour lui. Je l' ai connu dans le beau temps des poëtes naissants et des éveils d' esprits. Il en était un. Puis 48 est venu, et je l' ai un peu perdu de vue. Au coup d' état, il s' est noblement retrouvé. Il m' a offert asile chez lui. J' ai accepté. J' y ai passé quelques nuits, les plus périlleuses, dans la chaleur même du combat. De là, en moi, une p252 reconnaissance sérieuse. Or, M H Descamps avait une place (à la marine), il l' a conservée. à Bruxelles, je racontais à tout venant le service qu' il m' avait rendu. Là-dessus, l' avis m' est venu d' un ami commun que M H Descamps, qui m' avait rendu ce service dans le doute de l' évènement, s' étant rallié au succès, était plus embarrassé qu' heureux de ce qu' il avait fait pour moi, qu' il ne s' en vantait pas, qu' il craignait que cela n' ébranlât sa position ou ne compromît son avancement, et que si je voulais lui témoigner ma reconnaissance, je ne pouvais faire mieux que m' en taire. En même temps, une lettre écrite par moi à M Henry Descamps resta sans réponse. Les exilés sont un peu ombrageux ; je me dis d' ailleurs que, risquer de faire perdre sa place à un homme était une mauvaise façon de le remercier, et je m' imposai le silence sur M H Descamps et vis-à-vis de M Descamps, regrettant presque par moments qu' il m' eût offert ce service et que je l' eusse accepté. C' en est là. Voilà quatre ans. J' ai rompu le fil. Je ne lui ai pas envoyé les contemplations , craignant que cet envoi ne lui parût compromettant. Or, voici qu' il me revient que cet oubli apparent l' aurait fâché ou attristé. Par-dessus tout, je ne veux pas même d' un semblant d' ingratitude. J' ai reçu ce service, j' en dois être reconnaissant, je le suis. Et puis, ne se pourrait-il pas qu' il y eût malentendu dans tout cela, et qu' un officieux eût mal interprété les sentiments de M H Descamps. Si cela était, je ne me consolerais pas d' affliger un coeur ami et loyal. Avez-vous moyen de savoir la vérité sur tout ceci ? Connaissez-vous quelqu' un qui connaisse M Henry Descamps ? Auriez-vous moyen de le faire sonder pour savoir le vrai ? On pourrait au besoin lui montrer cette lettre. 1860 T 2 à Ernest Hamel. Hauteville-house, 6 janvier. Monsieur, c' est plus qu' un remercîment que je vous dois, c' est une émotion. Je viens de lire l' article éloquent que vous avez bien voulu me consacrer dans le courrier de l' Europe du 24 décembre. Tant de sympathie exprimée avec tant de talent, une cordialité si douce mêlée à des vues si hautes, cela me charme, je dis mieux, cela me touche, et je sens le besoin de vous serrer la main. Ce serrement de main, je vous l' envoie ; ma lettre vous le portera ; vous l' y sentirez, n' est-ce pas ? Déjà j' avais eu l' occasion de vous exprimer ma profonde estime pour l' historien philosophe qui est en vous ; trouvez bon, je vous prie, qu' à cette estime s' ajoute désormais l' affection ; nous servons la même cause, nous luttons pour les mêmes principes, je me sens deux fois votre ami. Victor Hugo. p326 à Michelet. Hauteville-house, 20 janvier. Je l' ai, et je le lis, et je le relis, ce livre profond, pénétrant et doux, où il y a des passages d' Iliade et des pages d' évangile . Tel paragraphe sur la France est une strophe, et semble appeler tout l' avenir au combat contre le présent, et en même temps la grâce et la tendresse et l' émotion sont partout ; c' est une oeuvre charmante et forte, et, quel prodige ! Vous dites tout et vous ne froissez rien, la pudeur et la science peuvent vous lire en se touchant du front, et, à force d' élévation et de chasteté dans le vrai, vous faites accepter la lumière par l' intimité et le plein midi par le mystère. Vénus nue, cela n' est que beau ; mais Marie nue, c' est grand. Or la vierge et la mère, c' est là toute la femme ; c' est ainsi que vous l' avez comprise, c' est ainsi que vous l' avez peinte, et vous avez mis à votre poëme un fond d' étoiles. Et en somme ce livre est poignant, car la femme est pathétique ; et l' on trouve dans votre oeuvre toute cette ève avec sa faiblesse, son génie et sa beauté. Laissez dire " la cabale " . Un siècle où il y a des hommes comme vous n' est pas un temps de décadence, mais un temps de renaissance. Le dix-neuvième siècle est une aube ; vous êtes un de ses plus splendides et un de ses plus chauds rayons. Votre ami Victor Hugo. à Thécel, de l' indépendance belge. Janvier. Je viens de lire une ravissante page, et fort belle et fort grave en même temps, écrite par vous sur les romans champêtres de George Sand. Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d' avoir glorifié George Sand, particulièrement en ce moment-ci. p327 Il y a, à cet instant où nous sommes, une sorte de mauvais entraînement à réagir contre cette belle renommée et contre cet éminent esprit. Les premiers symptômes de cette assez méchante épidémie remontent à quelques années déjà. Certes, personne ne comprend et n' admet plus que moi la critique haute et sérieuse, à laquelle Eschyle, Isaïe, Dante et Shakespeare eux-mêmes appartiennent, et qui a les mêmes droits sur les taches d' Homère que l' astronome sur les taches du soleil ; mais la sauvagerie des haines littéraires, mais des acharnements d' hommes contre une femme, mais jusqu' à de la rhétorique de cour d' assises dépensée contre un noble et illustre écrivain, voilà ce qui m' étonne et me froisse profondément. George Sand est un coeur lumineux, une belle âme, un généreux et puissant combattant du progrès, une flamme dans notre temps ; c' est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d' heure que nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle réaction aveugle et injuste ! Je répète le mot réaction, car il a un sens multiple, et il dit tout. Quant à moi, je n' ai jamais plus senti le besoin d' honorer George Sand qu' à cette heure où on l' insulte. Je serais même bien fâché que, par une sorte de petite fatalité taquine, la légende des siècles ne lui fût pas parvenue. Elle y pourrait voir un oubli, dans un moment où je me tourne vers elle plus que jamais. Victor Hugo. à Henri De Lacretelle. Hauteville-house, 4 février. Il n' y a pas de consolation, cher poëte, pour des douleurs comme la vôtre. Hélas ! Cette charmante femme, cette fleur de votre jeunesse, cette aube de votre vie, cette vision lumineuse de notre passé à tous, la voilà donc évanouie ! C' était un sourire, c' est un fantôme. Nous sommes faits pour être quittés par tout ce qu' il y a de meilleur ici-bas. Moi, il y a dix-sept ans qu' un ange que j' avais, ma fille, s' en est allée ; mais je l' ai toujours ; je ne la vois pas, mais je la sens dans ma vie et je l' attends dans ma p328 mort. Vous aussi, vous vous tournez de ce côté-là maintenant. C' est la loi. Nous devons mourir successivement dans tous ceux que nous aimons pour revivre en eux plus tard. Vous avez toutes les grandes et sérieuses préoccupations de la poésie et de l' art ; votre noble esprit pansera les blessures de votre coeur navré. Courage, cher poëte. Je vous serre tendrement la main. à Marie Hugo. (carmélite.) H-h, 7 février. Tu as raison, chère Marie, de nous aimer toujours un peu car nous t' aimons bien. Je te sais heureuse, et c' est là une des douceurs de ma vie. Quand je t' écris, il me semble que c' est le sacrifice qui écrit au sacrifice. Nous obéissons à Dieu tous les deux. Il n' y a que cela de vrai sous le ciel. Ta douce lettre nous a fait grand plaisir. Pense à nous, prie pour nous. Dieu écoute les anges ; il t' entendra. Ma femme et moi nous t' embrassons tendrement. Victor H. Ta cousine et tes cousins t' envoient leur plus fraternel souvenir. Ta belle-soeur Julie qui est chez moi en ce moment t' aime bien. à George Sand. Hauteville-house, 11 février. Vous avez raison de m' aimer un peu. Je suis une tête fière, mais bonne, faite pour le rocher, de là mon exil, et pour l' amour, de là le reste de ma vie. L' admiration, vous le savez, madame, est une sorte d' amour, et c' est cet amour-là que je sens pour vous, comme je le sens pour Virgile, pour Dante, pour Horace, et pour quiconque est philosophe. Ma solitude aime la vôtre, mon âpreté aime votre douceur, et il y a dans les belles choses que vous écrivez un rayonnement qui me convient. p329 On m' a fort déchiré depuis que j' existe, sans éveiller autre chose en moi qu' un certain dédain. Mais j' étais vraiment froissé des violences dirigées contre vous. Vous avez bien voulu, vous qui n' avez besoin de rien, ni de personne, désirer une marque publique de mon estime et de mon respect. J' ai été heureux de vous l' offrir et puisqu' il m' a été donné de faire un moment plaisir à votre grande âme, je suis content. Je serre et je baise votre main. Victor Hugo. à Charles Griffin. Hauteville-house, 1 er mars. Monsieur, je suis très reconnaissant de la communication toute spontanée et toute gracieuse que vous voulez bien me faire. Je n' ai fait aucune modification à l' article biographique que vous trouverez dans ce pli et que vous m' avez fait l' honneur de m' envoyer. Quelques petits faits inexacts sont moins graves à mes yeux que l' inexactitude des appréciations. Or, je comprends que sur ce point toute liberté doit être laissée à l' auteur de la biographie, dont je reconnais du reste avec empressement la parfaite politesse et la parfaite bonne foi. Veuillez, monsieur, lui transmettre et recevoir pour vous-même l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. à Paul Meurice. Hauteville-house 1 er mars. Ah çà, je ne lâche pas prise, il nous faut vous, il nous faut Madame Meurice, il nous faut un vrai versement de l' avenue Frochot dans la street p330 Hauteville. Ma femme a dû vous le dire, et je vous préviens, ô mon doux et cher et noble ami, que je ne la crois pas capable de revenir sans vous. Savez-vous qu' ici on improvise un théâtre, on joue la comédie, on invente des acteurs et on trouve des actrices. Ni plus ni moins qu' à Ferney en 1760 ; avec Voltaire de moins, mais avec l' océan de plus. Quelle joie de vous avoir dans toutes ces petites fêtes ! Vous en seriez-non pas, - serez l' inspiration et la lumière. à tout à l' heure donc ! Je vous serre tendrement les mains. soy tuyo. V. à Champfleury. Hauteville-house, 18 mars. Je réponds en hâte à votre affectueuse lettre. Faites, monsieur. L' oeuvre que vous tentez, menée à bonne fin par un homme tel que vous, ne peut que servir le mouvement des esprits. L' art n' est pas perfectible ; c' est là sa grandeur, et c' est de là que vient son éternité (je prends ce mot dans le sens humain, bien entendu) ; Eschyle reste Eschyle, même après Shakespeare ; Homère reste Homère, même après Dante ; Phidias reste Phidias, même après Michel-Ange ; seulement la venue des Shakespeare, des Dante et des Michel-Ange est indéfinie ; les constellations d' hier ne barrent pas la route aux constellations de demain ; et cela par une bonne raison, c' est que l' infini ne s' encombre pas. Donc en avant ! Il y a place pour tous. On ne peut dépasser les génies, mais on peut les égaler. Dieu, qui fait le cerveau humain, ne s' épuise pas, et le remplit d' étoiles. J' applaudis de tout coeur à votre entreprise et je vous crie courage ! p331 Je l' ai dit dès 1830, en rejetant toutes les appellations qui passent et qui ne caractérisent rien : -la littérature du dix-neuvième siècle n' aura qu' un nom ; elle s' appellera la littérature démocratique. Elle n' aura qu' un but : l' agrandissement de la lumière humaine, par le double rayonnement combiné du réel et de l' idéal. Le roman est presque une conquête de l' art moderne ; le roman est une des puissances du progrès et une des forces du génie humain en ce grand dix-neuvième siècle ; et vous êtes, monsieur, par la précision comme par l' élévation de votre esprit, l' un des maîtres du roman. Courage donc ! -je vous serre cordialement la main. Victor Hugo. à Monsieur Heurtelou, rédacteur du progrès à Port-Au-Prince (Haïti). Hauteville-house, 31 mars. Votre lettre m' émeut. Vous êtes, monsieur, un noble échantillon de cette humanité noire si longtemps opprimée et méconnue. D' un bout à l' autre de la terre, la même flamme est dans l' homme, et vous êtes un de ceux qui le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adams ? Les philosophes peuvent discuter la question, mais ce qui est certain, c' est qu' il n' y a qu' un Dieu. Puisqu' il n' y a qu' un père, nous sommes frères. C' est pour cette vérité que John Brown est mort ; c' est pour cette vérité que je lutte. Vous m' en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent. Il n' y a sur terre ni blancs, ni noirs, il y a des esprits ; vous en êtes un. Devant Dieu, toutes les âmes sont blanches. J' aime votre pays, votre race, votre liberté, votre république. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres ; elle vient de donner un grand exemple : elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l' esclavage. Car l' esclavage disparaîtra. Ce que les états du sud viennent de tuer, ce n' est pas John Brown, c' est l' esclavage. Dès aujourd' hui, l' union américaine peut être considérée comme rompue. Je le regrette profondément, mais cela est désormais fatal. Entre le sud et le nord il y a le gibet de Brown. p332 La solidarité n' est plus possible. Un tel crime ne se porte pas à deux. Continuez votre oeuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que, parmi les flambeaux du progrès éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main du nègre. Votre frère. Victor Hugo. à Paul Chenay. 31 mars. Au moment où vous recevrez ce mot, mon cher et excellent beau-frère, vous aurez vu Paul Meurice et il vous aura lu ma lettre d' avant-hier. J' ai dû vous dire la vérité et vous avez certainement compris que je ne pouvais vous donner une plus grande marque de mon amitié. Je connais votre courage et à l' heure qu' il est vous vous êtes encore mis à l' oeuvre pour refaire le portrait, car il n' y a en effet pas de temps à perdre. -tout le mal est venu de ce que vous n' avez pas eu, à Paris, le modèle sous les yeux. Je vous l' envoie, vous trouverez sous ce pli une très belle épreuve de la photographie à reproduire. Voilà ce qui est digne d' être étudié et scrupuleusement rendu par votre souple et habile burin. fac-similé, tout est là. La dimension et le fond importent au plus haut point. Ce n' était pas une chose heureuse que cette figure perchée comme dans un coin, au-dessus de la signature. Faites une belle oeuvre cette fois. Cela vous est facile ; je dis plus, cela vous est naturel. Courage ! à bientôt, à toujours. Je vous embrasse fraternellement. Victor H. P s. Nous allons vous rendre Julie, c' est avec un grand regret. Vous et elle, vous nous semblez désormais le complément gracieux et charmant de Hauteville-house. p333 à Paul Meurice. dimanche 7 avril. C' est pâques, et c' est à vous que je veux chanter une litanie : oui, vous êtes admirable et charmant et bon, et toutes les épithètes de Mad De Sévigné. Quelle foi il faut avoir en vous pour vous demander de si délicats services ! Bigre ! Quelle ambassade en effet ! Total : je vous aime bien. Tout ce que vous désirez a été fait ou sera fait. Au moment où je recevais votre lettre, Chenay recevait de moi la lettre que vous souhaitiez. Dieu sait combien est profond mon intérêt pour lui, et combien je lui suis cordialement attaché. Comme vous le sentez et comme vous le dites, supprimer le portrait mal venu (il y a des choses mal venues peut-être dans l' oeuvre même de Dieu) c' était un service qu' il fallait lui rendre. Il a compris, et il a fait résolument ce que j' attendais de son talent, de son intelligence et de son courage ; tout est bien. Je me charge d' Hetzel. Rien ne sera changé au traité ni aux paiements. J' en fais mon affaire. Seulement il est de la plus haute importance pour les opérations de Hetzel que Chenay livre le portrait fin mai. Soyez assez bon pour lui dire cela. Vous pouvez lui lire tout ce paragraphe de ma lettre. Il y a pour le pendu l' unanimité qu' il y avait contre le portrait. On m' écrit de tous côtés que la gravure est admirable, que c' est un vrai fac-similé, et que, comme vous dites, l' effet est saisissant. Félicitez bien, je vous prie, Chenay et dites-lui que j' attends sa belle oeuvre avec impatience. Le mauvais temps et la semaine sainte ont retardé notre chère petite Julie, elle partira cette semaine avec M Busquet. M Busquet est un charmant homme qui nous laisse le plus agréable souvenir. Il a quelque envie de se fixer un peu ici ; il lorgne les cottages, marchande les maisons, etc. Je serais charmé qu' il réalisât cette bonne idée. Et vous ! C' est vous que j' attends ! C' est vous que nous appelons tous ! Vous et votre charmante femme dont j' ai en ce moment un ravissant petit chef-d' oeuvre sous les yeux, l' infante. Je connais cette infante-là, et cela m' enchante. Venez vite avec Madame Meurice. Elle nous apportera la joie, p334 nous lui rendrons la santé. Je suis convaincu que le printemps attend votre arrivée pour venir. Les esprits comme le vôtre ont des intimités avec l' azur et des intrigues avec le soleil. Voici deux lettres. Est-ce que vous voudrez bien vous en charger ? - indulge amico. Crux nova est évidemment la meilleure exergue ; cependant il ne faut pas hésiter à mettre celle qui ne fera pas obstacle. Quant au mode de lancement de la gravure John Brown, tout ce que vous me dites me paraît excellent. Faites pour le mieux. Vous ne pouvez vous tromper. à Lamartine. 12 avril. Mon cher Lamartine, je viens de lire dans les journaux de France l' annonce de votre édition complète. Je m' inscris parmi les souscripteurs. Trouvez bon que je grave dans votre impérissable monument notre fraternité inaltérable. Votre ami, Victor Hugo. à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 29 avril. Vous m' avez envoyé, cher poëte, une bien belle page ; je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j' appelle mes dessins à la plume. J' ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j' ai dans l' oeil et surtout dans l' esprit. Cela m' amuse entre deux strophes. Puisque vous connaissez M Méryon, dites-lui que ses splendides eaux-fortes p335 m' ont ébloui. Sans la couleur, rien qu' avec l' ombre et la lumière, le clair-obscur tout seul et livré à lui-même, voilà le problème de l' eau-forte. M Méryon le résout magistralement. Ce qu' il fait est superbe. Ses planches vivent, rayonnent et pensent. Il est digne de la page profonde et lumineuse qu' il vous a inspirée. Vous avez en vous, cher penseur, toutes les cordes de l' art ; vous démontrez une fois de plus cette loi, que, dans un artiste, le critique est toujours égal au poëte. Vous expliquez comme vous peignez, granditer . à Auguste Vacquerie. H-h dimanche 13 mai. Accablé comme vous l' êtes de travaux et d' affaires, cher Auguste, vous êtes bien bon de vous offrir à moi si gracieusement pour l' affaire Lucrèce Borgia , et moi j' accepte avec vivacité, vu que je ne connais pas de meilleur conseiller et de meilleur point d' appui que vous. Donc voici les questions : 1 je ne sais plus trop où en sont les théâtres aujourd' hui. Qu' est-ce que le cirque ? Jadis le parterre était pris par les chevaux. L' a-t-on rendu aux hommes ? 2 si oui , vous savez que je suis peu aristocrate en fait de théâtres, mais enfin quel est votre avis ? Faut-il faire jouer Lucrèce Borgia au cirque ? silva sine consule digna, ce théâtre peut-il avoir à un jour donné une physionomie littéraire ? 3 M Hostein ferait-il grandement les choses, décors, costumes, mise en scène ? Cela importe. 4 cela doit être un coup. Après l' éclipse, il faut le rayonnement. L' obtiendrait-on de cette façon ? Quel est votre avis ? 5 comment la pièce serait-elle jouée ? 6 il va sans dire que j' ignore le gouvernement. Y a-t-il lieu à autorisation ? Cela ne me regarde pas. Qu' on s' arrange. Je dis mieux. Je ne veux absolument rien faire pour tirer le régime actuel du petit cul-de-sac où il s' est mis en ce qui me concerne par l' interdiction de mon répertoire. Enfin, pensez à ce que j' oublie. Soyez assez bon pour voir M Hostein de ma part. Dites-lui que vous me représentez, et écrivez-moi vos impressions et votre avis définitif. Remercîments de todo el mio corazon . p336 Seriez-vous assez bon pour remettre vous-même ce mot à Mme Clarisse Miroir ? Lisez-le, ensuite cachetez de noir. Dites à M Mario Proth que nous ne recevons point du tout la revue internationale . Je regrette de n' avoir point lu l' article qui me concerne, j' eusse écrit à l' auteur pour le remercier. à nefftzer. 12 juin Hauteville-house. Vous l' ai-je déjà dit ? Oui probablement. Vos lettres dans l' exil sont pour moi ce qu' était votre apparition dans la prison : -de la joie. -il y a en vous tout ce que j' aime : la pensée haute, le ferme esprit, le brave coeur. Nous contestions sur Dieu autrefois ; je suis sûr que nous serions d' accord aujourd' hui. Il faut détruire toutes les religions afin de reconstruire Dieu. J' entends : le reconstruire dans l' homme. Dieu, c' est la vérité, c' est la justice, c' est la bonté ; c' est le droit et c' est l' amour ; c' est pour lui que je souffre et c' est pour lui que vous luttez. Je le remercie à toutes les heures de ma vie, aujourd' hui surtout qu' il me fait cet immense honneur de m' éprouver. L' adversité, quelle élection ! Nous vous aimons ici ; nous parlons bien souvent de vous ; mes fils vous regrettent, et je vous désire. Aussi quand vous m' écrivez, il me semble que vous me serrez la main. Merci-et à vous toujours. Victor Hugo. Mes hommages à votre charmante et gracieuse femme. à Madame Victor Hugo. Jersey 14 juin, 1 heure du matin. Chère amie, soirée admirable, succès immense, toute la ville en rumeur et en fête, je vous regrette profondément toutes les deux, je n' ai pas de p337 vraie joie sans vous, j' espère que ma chère petite fille va mieux, vous auriez une bien bonne idée de venir, car je suis ici au moins jusqu' à lundi. Tes fils t' embrassent, tout va ici admirablement, Hetzel et Deschanel sont ici, nous avons des montagnes de choses à vous dire, nous parlons de toi sans cesse, je t' ai vue triste en parant, ce souvenir me suit et m' attriste, vrai et du fond du coeur je veux que tu sois heureuse . Crois que je t' aime bien profondément. Je t' embrasse et j' embrasse mon Adèle chérie. Tâchez de venir demain samedi. à toi. à vous deux. à Paul Meurice. Jersey, 16 juin. Cette date ne vous surprend pas, je pense, cher Meurice, et Auguste vous a probablement raconté tout ce charmant incident de Jersey sollicitant de moi son amnistie, et l' ovation succédant à l' expulsion. Je vous envoie, sous ce pli, mon speech et le récit du meeting dans le principal journal français de Jersey, et aussi un article du journal anglais qui vous mettra au fait de l' enthousiasme. Tout cela est significatif et touchant. Voulez-vous vous entendre avec Auguste pour ce discours ? J' en crois la publication très possible en France. Voulez-vous remettre ceci de ma part à M Havin, Garibaldi étant permis, il n' y aura pas, je crois, de difficultés à la publication dans le siècle . S' il fallait couper quelque chose, j' autorise les ciseaux. L' important c' est que la France ait un peu l' écho de ce que j' ai dit là. Je crois ce discours utile. Me revoici donc dans cette île, où votre douce visite de 1855 a précédé de si près notre expulsion. Charles et Victor sont avec moi ; nous revoyons ensemble tous ces lieux que vous connaissez et où il y a de votre ombre, et de votre lumière aussi. Nous les aimons à cause de cela. Répondez-moi à Guernesey, je serai à Hauteville-house dans trois jours-et je vous y verrai cet été. Quel bonheur ! tuus. je n' ai pas besoin de vous dire que le plus tôt possible pour la publication du discours sera le mieux. p338 à Madame Victor Hugo. Jersey 17 juin. Dimanche matin. Chère amie, nous comptons toujours vous arriver mardi matin. Je pense que Hetzel et Deschanel viendront deux jours à Guernesey. Prépare le déjeuner pour eux comme pour nous. J' espère que ma chère petite Adèle est mieux. Embrasse-la bien pour moi. Si tu vois l' excellent M Marquand, donne-lui sur la fête qu' on nous fait ici tous les détails que tu as. Du reste il a dû tout voir dans les journaux et le journal de Harney lui a tout apporté dès le vendredi matin. L' accueil de ce bon petit peuple est charmant, je regrette bien qu' Adèle et toi vous n' en ayez pas joui, mais nous reviendrons et vous reviendrez avec nous. Tout le monde nous le fait promettre. Figure-toi que les murs sont couverts d' énormes affiches portant ceci : Victor Hugo has arrived ! Nous devions faire aujourd' hui le tour de la ville dans une façon de voiture omnibus, mais il pleut, et je pense que nous resterons. Nous déjeunons tous ce matin à la pomme d' or chez Hetzel et ce soir nous dînons chez Asplet (Charles). Tes fils sont charmants et tout est bien. Sois heureuse et aime-nous. Nous t' aimons bien. Je vous embrasse tendrement toutes deux. à Paul Chenay. Hauteville-house dimanche 24 juin. Mon excellent et cher beau-frère, salut. Vous avez fait une fort belle chose que M Hetzel nous apporte, mon portrait d' après la photographie. Cela est parfait de réalité, de vie, de finesse, de pensée, de regard. Pour que ce fût ce qu' est votre pendu, tout à fait un chef-d' oeuvre, il suffirait de bien peu de chose. Vous n' auriez qu' à enlever un gonflement qui, peu marqué à la joue gauche, (je parle de la gauche et de la droite, non du portrait, mais du spectateur), est très sensible à la joue droite. Quelques retouches p339 comme vous les savez faire enlèveraient cette petite fluxion qui alourdit le bas du visage, rétabliraient la ressemblance absolue avec la photographie et votre portrait serait absolument admirable. Ce n' est rien et c' est tout. Car vous, artiste supérieur, vous connaissez cette loi de l' art : achever . En une heure ou deux, vous aurez fait de lui quelque chose d' achevé. Du reste, je vous le répète, toutes vos qualités sont là : couleur, lumière, délicatesse et fermeté du burin. Je vous envoie mon plus cordial bravo. Songez bien à ceci : en Allemagne, en Belgique, à Haïti surtout, le John Brown serait une très belle affaire. Cela me revient de toutes parts. Parlez-en à notre excellent Hetzel, quand il sera à Paris. Soyez assez bon pour me renvoyer mon dessin bien réemballé dès que vous aurez une occasion sûre, avec le nombre d' exemplaires de la gravure, que vous pourrez me donner. Je n' ai encore qu' une épreuve d' essai. Si vous n' avez pas d' occasion plus proche, Meurice voudra peut-être bien s' en charger et viendra dans trois mois. J' embrasse sur les deux joues ma bonne petite Julie et je serre fraternellement vos mains dans les miennes. V H. à Paul Meurice. mercredi 4 juillet. Merci de tous vos excellents renseignements. Je vais faire le tri dans tous ces volumes, et je vous l' écrirai. Si, dès à présent, vous étiez à temps pour comprendre dans l' envoi immédiat des livres que vous nous annoncez, les annuaires de l' institut et du bureau des longitudes, je vous en serais bien obligé. Soyez assez bon pour dire à Michelet que dès que j' aurai son livre sur la révocation de l' édit de Nantes, je lui écrirai. C' est un fait que j' ai étudié de mon côté, et je lirai avidement le grand livre de Michelet. Ma femme vient de faire son bazar pour les petits enfants pauvres de Guernesey. Cela a extrêmement réussi. Dites à Madame Paul que son exquise petite infante a fait merveille. Et vous, que faites-vous donc en ce moment ? Quelle oeuvre forte, profonde et charmante nous préparez-vous ? Je suis avide de vous applaudir comme de vous voir. -à cet automne. p340 Je me suis remis aux misérables dont l' affaire de Jersey m' avait un peu distrait. Serez-vous assez bon pour faire remettre ces trois lettres ? à vous. ex intimo. à Michelet. 14 juillet. Hauteville-house. Je viens de recevoir votre livre, et je l' ai lu sans respirer. Les hommes comme vous sont nécessaires. Puisque les siècles sont des sphynx, il faut qu' ils aient des Oedipes. Vous arrivez devant ces sombres énigmes, et vous en dites le mot terrible. Ce faux grand siècle, ce faux grand règne, il fallait le démasquer, lui ôter cette perruque qui cachait la tête de mort, montrer le crime sous la pompe, vous l' avez fait. Je vous remercie. -oui, je vous remercie de ce livre comme d' un fait personnel. Ce Louis Xiv me pèse. Dans un poëme encore inédit j' en ai parlé comme vous. J' aime cet accord entre nos deux âmes. Tous vos livres sont des actions. Comme historien, comme philosophe, comme poëte, vous gagnez des batailles. Le progrès et la pensée vous compteront parmi leurs héros. Et quel peintre vous êtes ! Vous faites revivre ce règne avant de le décapiter. Je finis cette lettre, mais c' est pour reprendre votre livre, je ne vous quitte pas. Cher grand penseur, je vous embrasse. Victor Hugo. à Herzen. Hauteville-house, 15 juillet. Cher compatriote de l' exil-(car l' exil est à cette heure la patrie des âmes honnêtes), je vous serre la main. Je vous remercie du livre excellent que vous m' avez envoyé, vos mémoires sont un registre d' honneur, de p341 foi, de haute intelligence et de vertu. Vous savez bien penser et bien souffrir ; les deux plus grands dons que puisse recevoir l' âme humaine. Je vous félicite du fond du coeur. Je ne regrette rien dans ce beau et bon livre qu' une page (218) ; vous étiez plus que personne digne d' apprécier cette grande génération de 1830 qui, en France, a complété la révolution des faits par la révolution des idées, qui a enfanté d' un seul jet le socialisme et le romantisme, c' est-à-dire le monde nouveau avec son verbe, et qui continue aujourd' hui son apostolat dans la résistance et son sacerdoce dans la proscription. Un jour cette idée de justice vous saisira, et vous glorifierez la jeunesse de 1830 en flétrissant la jeunesse de 1860. à cette page près, je vous le répète, j' applaudis votre livre d' un bout à l' autre. Vous faites haïr le despotisme, vous aidez à l' écrasement de l' infâme ; il y a en vous un combattant intrépide et un penseur généreux. Je suis avec vous. Victor Hugo. à Paul Meurice. 19 juillet. Encore un boisseau de lettres que je vous envoie. Cinq du coup. (Michelet. Guérin. Mario Proth. Lebailly. Hetzel). Hetzel est-il à Paris ? Je le pense. Est-il encore hôtel Valois ? Vous l' avez vu sans doute, et vous aurez facilement son adresse. Soyez assez bon pour acheminer tous mes messages. esto colomba mea. p342 je suis en plein dans les misérables , mais l' oeuvre est à perte de vue, et me mènera plus loin que je ne croyais. Je ne pense pas avoir fini avant décembre. Ceci veut dire qu' il faut que vous veniez sans vous préoccuper de son achèvement. Cela ne m' empêchera pas de vous en lire des bribes, si vous désirez toujours voir çà et là un ongle ou un orteil du monstre. Je me figure, si cette lettre surnageait, les Planche et les Sainte-Beuve et les cuistres futurs devisant sur ce mot : monstre . Il en convient donc ! S' écriraient-ils. habemus confitentem. -voyez-vous quelquefois notre cher Parfait ? Je voudrais bien que vous vissiez Deschanel, qui est un gracieux et ferme esprit. Il est venu ici, et je lui ai déraisonné de vous. -quelle oeuvre préparez-vous en ce moment ? Faites-m' en confidence. J' aime voir votre couvée, mon noble et doux cygne. Décidément nous n' aurons pas d' été. Juillet n' est qu' un avril médiocre. Dans deux mois l' automne. Qu' elle soit la bienvenue, puisqu' elle doit vous amener ! Parlez un peu de moi à ceux qui m' aiment. Mon speech fait rage en ce moment en Italie. -tout va. à vous. à Mario Proth. Hauteville-house 19 juillet. Monsieur, trois numéros d' une revue excellente, la revue internationale , m' ont été envoyés. J' y ai trouvé mon nom écrit par vous, et prononcé avec un accent qui m' a ému. Je connais depuis un certain temps déjà votre jeune et généreux talent, et je suis des yeux avec un intérêt profond votre esprit qui grandit et qui monte. Vous avez en vous le sens de ce grand siècle où nous sommes, vous comprenez la liberté, le progrès, la France, le génie, l' art, vous êtes une âme faite pour les larges essors. J' aime dans ma solitude tous ceux qui tentent l' oeuvre sainte, tous ceux qui soutiennent la lutte sacrée, tous ceux qui secouent de la lumière et de la vie dans l' ombre qui voudrait revenir, tous ceux qui sont bons, sincères, vaillants et forts ; vous êtes de ceux-là. Vous comprenez fièrement votre droit et votre devoir, qui sont de marcher en tête des nouvelles générations, et de leur éclairer la voie. Courage p343 donc. Ce que vous faites est bien. L' avenir glorieux vous attend. Je vous serre la main, et je suis du fond du coeur avec vous. Victor Hugo. à Auguste De Châtillon. Bruxelles, 23 août. Mon cher poëte, je suis hors de Guernesey pour quelque temps. Ma belle-soeur, chargée d' ouvrir mes lettres pendant mon absence, m' écrit que vous me demandez une recommandation pour mon éditeur. Je crois peu aux recommandations, mais beaucoup à votre talent. Néanmoins voici ce que vous désirez. Votre ancien ami. V H. à mm les membres du comité pour le monument de Ribeyrolles, à Rio-De-Janeiro. 4 novembre. Messieurs, Ribeyrolles est allé chez vous, et il a écrit sur vous un beau livre, un livre digne de votre noble nation, de votre illustre histoire, de votre admirable pays. Il a signalé avec une sympathie enthousiaste votre marche de plus en plus lumineuse vers le progrès. Il vous a fraternellement rendu justice au nom de la démocratie et de la civilisation. Plusieurs des pages de son livre sont comme des tables de marbre où votre gloire est écrite, où votre avenir est prédit. Il est mort en faisant cette oeuvre, il est mort proscrit, il est mort pauvre ; vous aviez, vous peuple brésilien, une dette envers lui ; vous avez voulu la lui payer magnifiquement. p344 Ribeyrolles avait élevé un monument au Brésil ; le Brésil élève un monument à Ribeyrolles. Honneur à vous ! Ainsi recevoir et ainsi rendre, cela est deux fois admirable. Vous désirez une épitaphe pour cette tombe et c' est à moi que vous vous adressez ; vous me demandez ma signature sur ce monument. Je sens profondément l' honneur que vous me faites. Je vous en remercie. Depuis que l' histoire existe, deux espèces d' hommes conduisent l' humanité : les oppresseurs et les libérateurs. Lesuns la dominent pour le mal, les autres pour le bien. De tous les libérateurs, le penseur est le plus efficace ; son action n' est jamais violente ; la plus douce des puissances, et par conséquent la plus grande, c' est l' esprit. L' esprit fait des plaies mortelles au mal. Les penseurs émancipent le genre humain. Ils souffrent, mais ils triomphent ; c' est par le sacrifice d' eux-mêmes qu' ils arrivent au salut des autres. Ils peuvent mourir dans l' exil ; qu' importe ! Leur idéal leur survit, et continue après leur mort l' oeuvre de liberté qu' ils ont commencée pendant leur vie. Charles Ribeyrolles était un libérateur. La mise en liberté de tous les peuples et de tous les hommes, c' était là son but. L' humanité libre, les peuples frères ; il n' eut pas d' autre ambition que celle-là. Cette pensée fixe, qui devait aboutir à sa proscription et à sa gloire, c' est là ce que j' ai essayé d' indiquer dans les six vers que voici et que vous pourrez graver sur sa tombe si vous le jugez utile. Quant à moi, je suis heureux de l' appel que vous me faites. Je m' empresse d' y répondre. Vous êtes de nobles hommes, vous êtes une généreuse nation ; vous avez le double avantage d' une terre vierge et d' une race ancienne ; vous vous rattachez au grand passé historique du continent civilisateur ; vous mêlez au soleil d' Amérique la lumière de l' Europe. C' est au nom de la France que je vous glorifie. Ribeyrolles l' avait fait avant moi. Il vous avait salués de toute son éloquence ; il vous applaudissait, il vous aimait. Vous honorez sa mémoire et cela est bien. C' est la grande fraternité humaine qui s' affirme ; c' est la rencontre des deux mondes sur le cercueil d' un proscrit ; c' est la main du Brésil qui serre la main de la France par-dessus les océans. Soyez remerciés ! Ribeyrolles vous appartient en effet comme à nous ; de tels hommes sont à tous ; leur proscription même a cette vertu de mettre en lumière la communion universelle ; et, quand les despotes leur ôtent la patrie, il est beau que les peuples leur donnent un tombeau. Je vous salue et je suis votre frère. Victor Hugo. p345 à Charles Ribeyrolles. Il accepta l' exil ; il aima les souffrances ; intrépide, il voulut toutes les délivrances ; il servit tous les droits par toutes les vertus ; car l' idée est un glaive et l' âme est une force, et la plume de Wilberforce sort du même fourreau que le fer de Brutus. 1861 T 2 à Paul Chenay. Hauteville-house, 21 janvier. Cher M Chenay, vous avez désiré graver mon dessin de John Brown , vous désirez aujourd' hui le publier ; j' y consens, et j' ajoute que je le trouve utile. John Brown est un héros et un martyr. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. Vous vous souvenez que j' avais écrit au bas du dessin : (...). Lorsque, en décembre 1859, avec une profonde douleur, j' annonçais à l' Amérique la rupture de l' union comme conséquence de l' assassinat de John Brown, je ne pensais pas que l' évènement dût suivre de si près mes paroles. à l' heure où nous sommes, tout ce qui était dans l' échafaud de John Brown en sort, les fatalités latentes il y a un an sont maintenant visibles, et l' on peut dès à présent considérer comme consommées la rupture de l' union américaine, grand malheur, et l' abolition de l' esclavage, immense progrès. Remettons donc sous les yeux de tous, comme enseignement, le gibet de Charlestown, point de départ de ces graves évènements. Mon dessin, reproduit par votre beau talent avec une fidélité saisissante, n' a d' autre valeur que ce nom, John Brown, nom qu' il faut répéter sans cesse, aux républicains d' Amérique, pour qu' il les ramène au devoir, aux esclaves, pour qu' il les appelle à la liberté. Je vous serre la main. Victor Hugo. p346 à Paul Meurice. H-h, 27 février. Tout ce que vous faites est bien, et je vous en remercie à demeure. Ma femme est bien heureuse ; vous voir, même avec des yeux malades, c' est un bonheur ; un des plus doux qu' il y ait. Voilà des années que j' en suis privé. Mais j' espère en cet an de grâce 1861. Je souffre toujours d' une douleur mal située, à la trachée artère, presque au larynx. On me dit que le changement d' air me guérira. On a sans doute raison. Je demande à Dieu qu' il me permette de finir ce que j' ai commencé. C' est peut-être bien exigeant. -quoi qu' il en soit, aimez-moi, et tout est bien. à Paul Chenay. Hauteville-house, 10 mars. Cher Monsieur Chenay, j' autorise la publication des douze dessins gravés par vous aux conditions suivantes : 1 la publication de cet album n' aura lieu qu' après la publication totale des misérables ; je dis totale, les misérables devant être publiés par partie ; je reste maître de déterminer moi-même l' époque de la publication. 2 quatre jours avant la publication de l' album , il me sera payé en espèces par l' éditeur la somme de 3000 francs. Je me réserve de mettre s' il y a lieu en tête de l' album une lettre où j' indiquerai la destination que j' aurai donnée à tout ou partie de la somme. J' aurai droit, outre ces trois mille francs, au tiers des bénéfices que produira la vente de l' album, déduction faite des frais. L' éditeur m' écrira une lettre où, en reproduisant celle-ci in extenso , il déclarera l' exécuter et s' engagera à en exécuter les conditions. Mon tiers des bénéfices éventuels me sera payé aux mêmes époques et de la même façon que votre tiers vous sera payé à vous-même. Recevez, je vous prie, mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. p347 à Paul Meurice. dimanche, 18 mars. Merci avant tout. Comme vous êtes bon de me garder ainsi. Voici le fait : en juillet 1839, il y a vingt-deux ans, je lus à divers amis, Auguste Vacquerie, Louis Boulanger, toute ma famille, Mm Gustave D' Arnay et H Ducros (je crois, je ne suis pas sûr de Ducros), les trois premiers actes du drame les jumeaux . C' était le masque de fer. Auguste s' en souvient à coup sûr. Une des principales situations, dans un moment où, par une péripétie, l' homme au masque était démasqué, (adolescent. J' avais supposé le masque, comme c' est probable, dès l' enfance) ; une des principales situations du drame, la principale peut-être, c' était la mère, Anne D' Autriche, se trompant entre ses jumeaux, et prenant le masque de fer pour Louis Xiv. J' ai su cet hiver, par ma femme, que cette situation a été mise par A Dumas dans un de ses romans dont le titre m' échappe. Il est probable qu' elle se retrouve dans son drame. J' ai évidemment l' antériorité, puisque mon drame, lu à des amis, date de 1839. C' est là tout ce qu' il serait utile de constater. Mon idée a-t-elle été éventée (par G D' Arnay peut-être qui voyait beaucoup Dumas) ? Est-ce simplement une rencontre ? C' est possible. Je ne dis pas du tout, et il ne faut pas qu' on dise, que Dumas est plagiaire, mais ce qui est certain, ce qui peut être prouvé et attesté par les auditeurs d' alors, c' est que l' idée première est de moi ou à moi. Tout cela peut être dit, ce me semble, sans froisser Dumas, et comme un hasard littéraire, en prenant date en mon nom, pour me préserver d' une accusation de plagiat, si grave dans mes préjugés que je jetterais mon drame au feu plutôt que de l' encourir. Maintenant faites pour le mieux, praesidium et decus meum . Chenay a dû vous remettre 40 francs que j' ai avancés pour lui à sa femme. Cela fera quelque chose comme 336 francs que vous aurez à moi. Aurez-vous p348 la bonté de remettre là-dessus à ma femme 200 francs ? Elle va vous arriver. Elle est bien heureuse. Je vous serre dans mes bras. V. Moi je pars aussi. Pour la Belgique probablement. à François-Victor. Mardi 26 mars. 11 heures du matin. Nous sommes à Weymouth, et en dépit d' un corbillard qui m' a dit bonjour en arrivant, d' un cimetière que j' ai sous ma fenêtre et du glas de la duchesse de Kent qui a fait hier la musique de notre dîner, je suis très bien, la traversée a été bonne et le vent excellent. Mon cher petit Toto, je t' envoie bien vite ces bonnes nouvelles avec toutes mes tendresses. Donnes-en la moitié à ta soeur, et la moitié à Julie, et garde tout pour toi. Ton père, V. p349 à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 2 avril. Merci de la joie que me fait votre succès. Voilà une éclatante victoire, disputée et définitive comme tous les triomphes du vrai. Vous êtes venu et vous avez vaincu. Vous donnez une magnifique fête aux intelligences. Paris s' éteignait, vous venez d' en tirer une grande flamme. Nous sommes ravis, Charles et moi. Charles est plus heureux de votre succès que d' un succès personnel. M émile Allix lui a écrit tous les détails, et nous avons cru y être. Maintenant vous n' avez plus qu' à aller devant vous. L' horizon immense vous appartient. Ce n' est pas à vous qu' on a besoin de dire : continuez. Je vous crie bravo du fond de mon nuage. Victor H. à Charles Baudelaire. Bruxelles, 10 avril. Monsieur, la petite bibliothèque de Hauteville-house vous remercie : elle a désormais votre beau volume complet. Je ne puis vous dire à quel point ce gracieux envoi me touche. Me voici voyageant ; on m' a cru très malade cet hiver, mais le changement d' air me remet ; je vais d' horizon en horizon, je quitte l' océan pour la terre, je cours à travers monts et vaux, et la grande nature du bon Dieu me guérit. Votre poésie aussi est un dictame ; c' est elle qui a commencé ma guérison. Les vers calment et charment. Je vous rends grâce et je vous serre cordialement la main. Victor Hugo. p350 à Auguste Vacquerie. dimanche 15 avril. Cher Auguste, 1 les misérables . Je vais m' y remettre, et, selon toute apparence, leur consacrer cet été, par conséquent finir. Mais nous vivons dans un temps interrupteur, et, comme il s' agit d' une somme très considérable, je me ferais scrupule de traiter avant d' avoir terminé le livre. Du reste, je n' ai pris aucun engagement. Il y a néanmoins la petite difficulté du vieux traité Gosselin Renduel (octobre 1831) laquelle devra être résolue dans la combinaison nouvelle, quelle qu' elle soit. 2 Mlle Santa Colomba. Je me mets à ses pieds. Cependant je n' accorde plus pour mes paroles d' autorisation gratuite aux musiciens depuis qu' il y a autour de moi des proscrits abandonnés à secourir. L' éditeur de Mlle S c pourrait-il donner à notre caisse si peu que ce soit ? Je serais charmé d' être agréable à Mlle S C. Soyez heureux et triomphant là-bas, manibus tuis carolum meum commando . V. à Jules Janin. Bruxelles, 24 avril. Au milieu de mes pérégrinations, je reçois votre admirable feuilleton sur les funérailles de l' honneur . Je vous serre dans mes bras, et je vous remercie. La vie, la force, la chaleur, la grâce toute-puissante, c' est vous. Vous êtes inépuisable et lumineux. Votre feuilleton se lève sur Paris comme l' aube. Hélas ! Ce pauvre Paris crépusculaire d' aujourd' hui a bien besoin de votre clarté. Si les adolescents séniles d' à présent veulent apprendre à être jeunes, qu' ils aillent à vous. S' ils veulent apprendre le courage, l' esprit, l' imagination, le style, toutes les magies de la poésie et de l' idéal, et la fidélité aux grands souvenirs, et la fierté, et l' incorruptibilité, et le respect des vaincus, p351 qu' ils vous prennent pour maître. Votre attitude sereine et vaillante au milieu de tant d' abaissements est un grand exemple. Je vous écris ce billet sur le coin d' une table d' auberge, un peu au hasard, comme cela me vient, mais ému, attendri, charmé. à vous du fond du coeur. Victor Hugo. Je prie un artiste, plein de coeur et de talent, M Luthereau, de vous remettre cette lettre. à François-Victor. Braine-L' Alleud, 20 mai. Cher fils, je n' ai pas encore de lettre de toi. Je pense que tout va bien à Hauteville-house. Je sais par Mlle Loisel qu' Adèle est à l' île de Wight. Quant à toi, tu travailles comme un petit aigle. Shakespeare et moi, nous te bénissons, cher enfant. Je suis ici près de Waterloo. Je n' aurai qu' un mot à en dire dans mon livre, mais je veux que ce mot soit juste. Je suis donc venu étudier cette aventure sur le terrain, et confronter la légende avec la réalité. Ce que je dirai sera vrai. Ce ne sera sans doute que mon vrai à moi. Mais chacun ne peut donner que la réalité qu' il a. Du reste, je ne sache rien de plus émouvant que la flânerie dans ce champ sinistre. Je vois de plus en plus quelle distance il y a, quel abîme, entre Napoléon-Le-Grand et Napoléon-Le-Petit. Charles est resté à Bruxelles, mais grâce au chemin de fer, Bruxelles et Waterloo se touchent. Je me cache ici, afin de pouvoir travailler tranquille ; Charles me garde le secret de ma retraite ; si l' on me savait à Waterloo, j' y serais assiégé de curieux, les plus bienveillants du monde, c' est vrai ; mais je ne pourrais rien faire. Avant de quitter Bruxelles, j' ai envoyé à Rotterdam pour le prochain voyage du windham trois nouvelles caisses très précieuses. Si le capitaine Alcock est encore à Guernesey au moment où tu recevras cette lettre, vois-le, je te prie, le plus tôt possible, et dis-lui qu' en arrivant à Rotterdam, il p352 trouvera chez Mm Hudig et Pieters trois nouveaux colis à moi marqués V H 5, V H 6, V H 7. Recommande-les-lui bien fort. Il y a de la poterie chinoise, du céladon, de la porcelaine. Je pense que les quatre premiers colis sont en ce moment à Guernesey. Fais placer tous ces colis dans l' ex-chambre d' Auguste. Si tu vois Madame Engelson, dis-lui qu' il y a à cette heure à Bruxelles une très charmante et très jolie femme de Paris, Madame Doche, laquelle lui ressemble si fort, que l' autre soir je disais en sortant du théâtre : Madame Engelson a joué ce soir à merveille . Nous allons voir ces jours-ci le je vous aime de Charles. Quel temps avez-vous à Guernesey ? Ici, bise et brouillard. Janvier en mai. Il fait très froid et je t' écris pour me réchauffer. Mes meilleures amitiés à Mm Kesler et Duverdier. V. Dis à Marie et à Rosalie que je compte sur leur zèle et sur leurs bons soins pour la maison. Bonjour à Chougna. écris-moi à Braine-L' Alleud, près Waterloo, poste restante. à Crémieux. Braine-L' Alleud, 28 mai. Cher ami, je reçois votre lettre du 25 mars ; mais je la reçois aujourd' hui seulement 28 mai . Le 25 mars, je quittais Guernesey, malade et allant un peu respirer un air nouveau ; depuis deux mois je vais de ville en ville, je cours les aventures de la convalescence, et votre lettre si charmante et si bonne ne me réjouit qu' aujourd' hui. Elle me touche profondément. Vous n' êtes pas seulement l' homme éloquent et puissant ; vous êtes l' homme excellent. vir bonus... et tout le reste de la définition. Je ne saurais vous dire à quel point je vous aime, à quel point nous vous aimons tous. Moi, votre client, et mon fils Charles, votre autre client, nous parlons de vous sans cesse. Pas une voix n' est plus éloquente que la vôtre ; pas une âme n' est plus fière. Cela doit être, du reste : l' âme est la source de la voix. Ma santé est rétablie. Avant peu, je retournerai à mon rocher. Si jamais une bonne étoile vous y amenait, ô mon cher hôte, comme je serais heureux p353 de vous recevoir dans ma masure ! Ce serait pour tous les proscrits une fête, et vous réjouiriez l' exil comme vous consolez la patrie. Mettez aux pieds de votre fille la signature qu' elle veut bien désirer. J' ai cherché longtemps, pour l' écrire au bas de ce portrait, une phrase qui dît tout ce dont Mademoiselle Crémieux peut être bien fière, et j' ai fini par la trouver. La voici : à la fille de Crémieux . Je vous serre la main, mon noble et généreux ami. à Paul Meurice. 14 juin. Du fond de mon antre. Si je pense aux Ardennes, je le crois bien ! Ce mot dans votre lettre m' ouvre une perspective charmante. Vous viendriez, n' est-ce pas ? écoutez, soyons bien gentils, je vais finir mon livre, faites votre drame, et dans un mois nous nous envolerons ensemble dans la montagne. Est-ce dit ? Vous aurez assuré votre victoire de l' hiver, vous pouvez venir un peu triompher dans le soleil et dans la nature côte à côte avec moi, chacun notre oeuvre en poche. -les poissons étaient déjà achetés quand votre mot m' est arrivé. Ils ont coûté 115 francs. Je les crois d' un plus grand modèle que les vôtres. Ils sont les plus grands possible, et très énormes. à bientôt. Comme je vais songer aux Ardennes ! Si vous venez, quelle fête ce sera ! Vous savez que je vis en ce moment caché dans un trou pour finir en paix les misérables . écrivez-moi toujours rue du nord, 64, à Bruxelles . C' est l' adresse sûre. Je vous embrasse tendrement. Mme Drouet me charge de vous dire combien votre gracieux souvenir la touche. Ne vous étonnez pas de l' écriture de l' adresse, je la fais mettre par la maîtresse de l' hôtel pour que la lettre ait moins de chances d' être décachetée. p354 à Messieurs Giuseppe Palmeri, Luigi Porta, Saverio Friscia, membres du comité unitaire italien, à Palerme. Bruxelles, 21 juin. Messieurs, dans une lettre éloquente et qui me touche profondément, vous m' annoncez que mon nom vient d' être inscrit sur la liste de l' association unitaire italienne, par décision spontanée et unanime de la société tout entière. J' accepte avec joie la place que vous m' offrez parmi vous. Je m' unirai ardemment à vos efforts, dans la limite de mon devoir démocratique. Vous me remerciez magnifiquement du peu que j' ai fait ; un tel remercîment est une récompense. Membres du comité unitaire italien, votre oeuvre est sainte. La restauration d' un grand peuple est plus qu' une restauration, c' est une résurrection. Toutes les forces du progrès convergent au même but que vous, et vous aident. En fondant l' Italie, vous ne travaillez pas seulement pour la patrie, vous travaillez pour le monde. L' Italie une est un besoin de la civilisation. La grande Europe de l' avenir s' ébauche à l' heure où nous sommes. La tendance des peuples est de se grouper par races pour en venir à se grouper par continents. Ce sont là deux phases de la civilisation qui s' enchaînent logiquement, l' une amenant l' autre ; l' unité nationale d' abord, l' union continentale ensuite. Ces deux progrès seront l' oeuvre du dix-neuvième siècle ; il a déjà presque accompli le premier, il ne s' achèvera point sans avoir accompli le second. Une époque viendra où les frontières disparaîtront. Toutes les guerres se dissoudront dans la fraternité des races. Ce sera le grand jour de la patrie humaine. En attendant ces sublimes réalisations de l' avenir, continuez, persévérez, marchez ; que tous les hommes d' intelligence et de coeur fassent leur devoir actuel ; que chaque nation réclame son unité, apport nécessaire de chaque peuple dans l' immense pacte fédéral futur ; qu' une haute philosophie politique pénètre la diplomatie elle-même et la transforme ; que quiconque mutile ou diminue un peuple soit mis au ban de l' humanité. Soyons tous compatriotes dans le progrès, et redisons tous, aussi bien au point de vue p355 européen qu' au point de vue italien : il faut que l' Italie ait Venise et Rome ; car sans Rome et Venise, pas d' Italie, et sans Italie pas d' Europe . Recevez, messieurs les membres du comité directeur, pour vous personnellement, et veuillez transmettre à tous les membres de l' association unitaire italienne l' expression de mes vifs remercîments et de mes profondes sympathies. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. cher Auguste, ce matin 30 juin à huit heures et demie, avec un beau soleil dans mes fenêtres, j' ai fini les misérables . Je sais que la nouvelle vous intéressera un peu, et je veux que ce soit par moi que vous l' appreniez. Je vous dois ce petit billet de faire part. Vous avez pris cette oeuvre en amitié, et vous l' avez nommée dans votre admirable livre profils et grimaces . Sachez donc que l' enfant se porte bien. Je vous écris ces quelques lignes avec la dernière goutte d' encre du livre. Et ce livre, savez-vous où le hasard m' a amené pour le finir ? Dans le champ de Waterloo. J' y suis depuis six semaines, tapi. Je m' y suis fait un antre à côté du lion, et j' y ai écrit le dénouement de mon drame. C' est dans la plaine de Waterloo et dans le mois de Waterloo que j' ai livré ma bataille. J' espère ne l' avoir point perdue. C' est du village de Mont-Saint-Jean que je vous écris. Demain j' en partirai et je continuerai ma tournée en Belgique et un peu ailleurs, s' il m' est possible d' aller ailleurs. Voilà donc le livre fini. Maintenant quand paraîtra-t-il ? Ceci est une autre question. Je me réserve de l' examiner à part. Comme vous savez, je n' ai nulle hâte de publier ce que je fais. L' important pour moi, c' est que les misérables soient terminés. à présent, je vais achever la fin de Satan , et enfermer, en attendant, les misérables sous six clefs, eon seis llaves , comme dit votre grand frère Calderon. à bientôt. Si vous m' écrivez, envoyez-moi votre lettre par Charles qui, lui aussi, travaille. Et faites-nous un beau drame, qui accompagnera splendidement p356 cet hiver la glorieuse résurrection des funérailles de l' honneur . Quand le mot est écrit par vous, funérailles signifie triomphe. tuus. V H. Je vais me remettre en route, mais Charles saura toujours où je suis. Connaissez-vous un jeune statuaire qui a un très beau talent et qui s' appelle M Drouet ? Il a, me dit-on, l' idée de faire pour moi ce qu' Alexandre rêvait pour lui-même en regardant le mont Athos, et de sculpter à ma ressemblance un rocher de Guernesey. Mais oui, vous le connaissez, car il a fait votre médaillon. Quand vous le verrez, remerciez-le pour moi de son glorieux rêve, et serrez-lui la main de ma part. Je sors de temps en temps de ma caverne pour aller voir ces dames qui paraissent se plaire à Bruxelles. Voilà donc M Peyrat revenu à la tête de la presse . J' en suis charmé. C' est un coeur honnête et un jeune et noble talent. à François-Victor . 11 juillet. Mont-St-Jean. Par suite de tout nos va-et-vient, ta lettre de mercredi 3 (à ta mère) ne me parvient qu' aujourd' hui. J' ai écrit le 30 juin une lettre à M Marquand qui en contenait une pour toi, une pour M Kesler, une pour Marie, à qui j' envoyais 8 livres. M Marquand a-t-il reçu cette lettre ? As-tu reçu la tienne ? Cher enfant, je croyais qu' un acompte sur les 500 francs te suffirait ; mais puisque tu désires tout de suite toute la somme, la voici. Tu trouveras ci-inclus un mot pour le directeur de la old Bank. Je te remettrai les 20 francs d' appoint à mon retour. Je vois sur ta lettre que tu finissais par t' attrister d' être seul à Guernesey. Pourquoi ne me l' as-tu pas écrit ? Je serais revenu immédiatement près de toi. Ma santé est rétablie, et j' aurais été charmé de t' aller retrouver. Du reste toutes ces dispersions-là ne valent rien. p357 Celle-ci était nécessaire, mais, en dehors de la nécessité absolue, tout ce qui dissout notre groupe de famille est mauvais. Liberté, mais ensemble. Voilà ce qui est, je crois, le vrai et le sage. Tâche de le faire comprendre à ta mère. Quant à moi, je n' ai plus qu' une pensée, revenir le plus tôt possible à Guernesey. Attends-toi donc à me voir arriver. Si tu es encore à Jersey à ce moment-là, j' irai t' y embrasser, mon enfant chéri. Quelles précautions as-tu prises en partant pour les manuscrits ? Es-tu entièrement sûr ? Puis-je être absolument tranquille ? écris-moi un mot détaillé à ce sujet. Voilà de l' argent. Amuse-toi, mon enfant chéri. On n' a pas besoin de te dire de travailler. Tu as en toi la même flamme que moi et la même volonté. Sois donc heureux là-bas. Puis reviens, que nous mangions mon raisin ensemble. écris-moi sous le couvert de ta mère, rue de Louvain, 26, à Bruxelles. Donne-moi des détails. Parle-moi de tous nos amis. Parle-moi de la maison. Que font Marie et Rosalie ? Je viens de passer deux jours à Bruxelles avec ta mère, ta soeur et Charles. Hetzel et Parfait y étaient venus exprès. Puis je suis revenu ici travailler. Les yeux de ta mère vont de mieux en mieux. à bientôt. Je t' aime bien profondément, cher fils. Ma lettre aux italiens a été reproduite par tous les journaux de Belgique, de France et d' Italie. à Charles. Eyndheven, 15 août. Mon petit Charles, je te griffonne ceci sur une feuille arrachée à mon carnet, avec mon genou pour table, dans un coin d' auberge ; je suis en pleine école buissonnière, je viens de voir la Hollande. Voilà trois semaines que j' y fais des zigzags, allant de Maëstricht à Utrecht, de Schiedam à Amsterdam. J' ai tout vu. Il y a des merveilles en tout genre, et comme nature et comme art, mais l' ensemble est une désillusion. Il faut toute ma bienveillance pour ne pas être furieux. La vieille Hollande chinoise n' existe plus ; une curiosité, c' est qu' il n' y a pas de curiosités. Tout est gratté, parfait, anglais, châtré, badigeonné en jaune. Il y a cinquante ans, Prudenheim, sous le nom de Louis Bonaparte, a régné ici. Le style empire y fait loi. Les rares carillons p358 qui restent chantent partant pour la Syrie . La Hollande, à tous les points de vue, est immensément au-dessous de la Belgique. Mais les Rembrandt qui sont à La Haye et à Amsterdam méritent, à eux tout seuls, qu' on fasse le voyage. Je t' écris ceci dans une halte ; les itinéraires sont très brouillés dans ce pays de canaux. Peut-être vais-je m' embarquer pour Guernesey dans le plus prochain port, peut-être repasserai-je par la Belgique. Dans ce cas, j' irais vous voir tous un moment à Bruxelles ; êtes-vous toujours 26, rue de Louvain ? J' y adresse ce mot à tout hasard. J' espère que ta mère va toujours de mieux en mieux, et que ta soeur et toi vous vous portez splendidement, comme c' est votre devoir. Voilà vingt-cinq jours que nous nous sommes quittés, j' ai soif de vous embrasser tous. Quelle joie quand nous nous reverrons tous à Guernesey ! paradis méconnu, le mot est de toi. As-tu fini ton travail ? Parions que tu as fait un charmant livre. à bientôt, mes chers êtres bien-aimés. Mon Charles, je t' aime bien. J' ai vu dans les journaux que j' étais en Hollande. Tu as dû le savoir de ton côté. à Mm Lacroix et Verboeckhoven. 5 septembre. Messieurs, j' écris aujourd' hui même à mon fils, et je le charge de vous donner tous les éclaircissements que vous voulez bien désirer, voulant répondre de la façon la plus précise à votre ouverture honorable et franche. Mon fils vous communiquera ma lettre et pourra la compléter de vive voix. J' ai omis de dire que le droit de traduction ne pourrait être concédé par moi que pour un temps limité, double pourtant, de la durée d' exploitation du texte français. Dans le cas où il vous conviendrait de donner suite à cette affaire sur les bases indiquées, les points secondaires pourraient être utilement débattus entre mon fils et vous, sauf à en référer à moi-même pour les résolutions définitives des difficultés. Recevez, messieurs, l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. p359 à Albert Lacroix. Spa, 9 septembre. Monsieur, j' ai l' honneur de vous transmettre l' extrait suivant d' une lettre que je reçois de mon père en réponse à votre proposition et à vos questions : " l' ouverture de Mm Lacroix, Verboeckhoven et cie est si franche et si nette que je la classe à un haut rang parmi celles qui m' ont été faites. Voici ma réponse à leurs questions : -l' ouvrage n' est pas politique. La partie politique est purement historique, Waterloo, le règne de Louis-Philippe, l' insurrection de 1832 (convoi du général Lamarque) et le livre, commençant en 1815, finit en 1835. Aucune allusion donc au régime présent. D' ailleurs, c' est un drame ; un drame social ; le drame de notre société et de notre temps. -il aura huit volumes au moins, neuf peut-être, et sera divisé en trois parties, ayant chacune un titre spécial et destinées à paraître successivement, aux époques qui conviendront aux éditeurs, de mois en mois par exemple. La révision que je fais sera finie dans deux mois au plus tard. Le livre pourrait donc paraître en février, comme notre-dame de Paris et, si c' était le 13 février, ce serait trente ans après, jour pour jour. Ce 13 n' a pas porté malheur à notre-dame . Un traité avec Gosselin et Renduel (de 1831) m' oblige à leur laisser publier, moyennant 12000 fr (6000 fr comptant, 6000 fr à six mois ou un an) les 3150 exemplaires de la première partie qui est en deux volumes. Mes cessionnaires, en prenant possession du manuscrit, devraient exécuter ce traité, les 12000 fr seraient à eux. Quant à mon prix tu le connais, c' est 250000 francs comptant por huit années d' exploitation, avec la réserve de ne pouvoir réimprimer dans les six derniers mois. Je me réserve le droit de traduction. Si on voulait me l' acheter également, le prix total serait 300000 francs. Le produit de la traduction partout sera, je crois, considérable. Il est à ta connaissance que 300 livres sterling comptant vont m' être payées en Angleterre pour le seul droit de traduction de deux volumes de la légende des siècles . " telle est, monsieur, la lettre dont mon père me charge de vous donner connaissance. Veuillez m' adresser votre réponse. Je la lui ferai parvenir immédiatement. p360 Je me mets entièrement à vos ordres pour vous servir d' intermédiaire. Agréez, monsieur, l' assurance de ma parfaite et cordiale considération. Charles Hugo. Spa. Hôtel du lion noir. Madame Victor Hugo. hôtel du lion noir, rue du marché. Spa (Belgique). Hauteville-house, 16 septembre. Chère amie, je suis en plein dans le travail, mais je m' interromps pour te répondre. Je t' envoie sous ce pli un bon de 50 fr (49 fr 85) sur Coumont. Quant aux 200 fr pour le prêt que fait Auguste à M émile Allix, je ne saurais te dire combien il me gêne de les avancer en ce moment. Mon voyage, et toutes les dépenses de tout le monde depuis six mois, m' ont obéré. Je n' ai plus un sou de réserve à la banque. De plus, en arrivant ici, j' ai trouvé un arriéré énorme (le gaz, le charbon de terre, les contributions (390 fr) les rentes sur la maison, les factures Agnew, Caplain, Henry, les droits d' entrée pour le vin (près de 200 fr) etc. Depuis onze jours j' ai payé 85 livres (plus de 2000 fr) et je n' ai pas fini. Ma gêne est telle que je n' ai pu acquitter les gages arriérés de Marie et de Rosalie. En outre, la façade de la maison fait eau, et il faut absolument la remettre à neuf. J' ai passé pour cela un marché avec Valpied. J' aurai à lui payer 31 livres (744 francs). Il y aura d' autres travaux à faire sur le toit, qui le consolideront, et qui embelliront la maison, mais qui coûteront cher. Je n' ai pas encore le devis de Peter Mauger. Le travail de la façade commencera du 1 er au 4 octobre et durera un mois. Il était absolument nécessaire. Il y avait soixante ans que la maison n' avait mis de chemise blanche. Je te fais toucher du doigt ma gêne, chère amie, pour que tu te rendes compte de mon embarras. Si Auguste pouvait se passer de cette avance, et faire lui-même son prêt à M émile directement, il m' obligerait. Dans tous les cas, il me sera impossible d' envoyer les 200 fr avant le 8 ou 10 octobre. Vois ce qu' il y a à faire, et tâche de m' alléger de ce petit fardeau, qui, à p361 cette heure, me serait lourd. Quant aux 50 fr je te les envoie. J' avance volontiers à Adèle les frais de la gravure de sa musique, elle est libre de dépenser à cela une partie des 500 fr que je lui ai donnés, cependant c' est, dans son intérêt, une mauvaise voie. Je croyais qu' il était entendu que M H lui avait promis un éditeur ; il faut, pour qu' une affaire réussisse, un éditeur qui fasse les frais , et qui soit pécuniairement intéressé au succès. Faire les frais soi-même, c' est le moyen sûr de n' avoir personne qui s' intéresse à la vente, et de manquer le succès. Cela dit, j' envoie à Adèle ses 50 fr. Du reste, je te prie, ne fais pas de note. N' oublie pas que dans le détail de tes 370 fr par mois, écrit sous ta dictée, les timbres-poste sont à ta charge. Quelle ennuyeuse lettre, mon Dieu ! Et que j' aimerais mieux vous avoir ici, et vous embrasser, et être heureux tous ensemble, dans ce charmant jardin plein de soleil et de fleurs qui est là sous ma fenêtre. D' après ton désir, Jeanne étant placée, je ne l' ai point reprise. Rosalie m' ayant dit que tu désirais avoir la soeur de Coelina, laquelle est placée à Aurigny chez le procureur de la reine, j' ai fait venir cette soeur qui s' appelle Virginie, qui a dix-sept ans, et paraît fort zélée et grande travailleuse. Elle est habituée à se lever à 5 h et demie du matin. Du reste, elle a la mine proprette que tu désires. Je l' ai donc arrêtée pour toi, aux gages de Coelina (17 francs par mois). Elle a donné congé à ses maîtres, et sera ici le 5 novembre (plus tôt si tu le souhaites). Tu vois, chère amie, que je n' oublie pas ce qui peut te satisfaire et que je fais de mon mieux. J' ai pour deux grands mois de travail d' arrache-pied aux misérables . Après quoi, je me reposerai dans un autre ouvrage. Tout va bien ici, Victor est charmant, très gai et très causeur. Il fait ce qu' il peut pour être à la fois lui et Charles. Mais c' est égal Charles me manque ; j' aimerais mieux les avoir tous les deux en deux volumes. Adèle et toi, vous êtes aussi mes plus chers besoins. Revenez vite. Je vous embrasse tous et toutes tendrement. à Messieurs Lacroix et Verboeckhoven. Hauteville-house, 20 septembre. Messieurs, je complète les indications désirées par vous. L' action du livre est une ; les trois parties existent sous des titres spéciaux, mais tout le livre tourne autour d' un personnage central qui le résume. C' est le drame p362 social mêlé par moments, comme cela doit être, au drame politique. Ce que vous dites des romans longs ne me paraît pas résulter des faits connus en librairie ; peu de succès sont comparables au succès de Gil Blas , de Don Quichotte , de Clarisse Harlowe , trois romans longs. Le prix indiqué par moi est d' environ 30000 fr par volume. Pour une exploitation de huit ans, c' est un prix fort modéré. Une seule édition de n-d de Paris (la première édition illustrée, faite par Renduel, 1836) a été affermée par moi 60000 fr. Les 12000 fr donnés par le traité Gosselin-Renduel pour deux volumes (3150 ex avec exploitation maximum d' une année) feraient pour huit années 96000 fr et appliquées à huit volumes pour le même laps de temps, 384000 fr ; prix fort supérieur à celui que je demande. Et l' exploitation Gosselin-Renduel est limitée ; elle ne peut dépasser un format ni un nombre. La vôtre serait illimitée. -une seule obligation vous serait imposée, celle de servir aux acheteurs de mes oeuvres complètes qui sont publiées dans les cinq ou six formats connus, les misérables dans tous ces formats, afin qu' ils puissent les ajouter à leur exemplaire (une édition in-8 qui se prépare, devrait entre autres être complétée par vous de la sorte) mais cette clause est tout autant dans votre intérêt que dans le mien. Même non écrite, vous l' exécuteriez. Quant à la longueur exacte du livre, je ne saurais la calculer en ce moment, puisque j' ai encore çà et là quelque chose à y ajouter. Ce sera, à coup sûr, plus du double de notre-dame de Paris . Si M Lacroix désire venir, je serai charmé de le voir. On fait plus de besogne en effet dans une heure de causerie que dans vingt lettres. Il verra le manuscrit, le voyage n' est rien. Quelque chose comme 2 oo fr aller et retour. Il faut s' arranger de façon à être à Southampton un lundi, un mercredi ou un vendredi, on ne perd pas de temps, on est le lendemain matin à Guernesey. En partant d' Ostende le mardi soir, on est le mercredi matin à Londres et le mercredi soir à Southampton, le jeudi matin on débarque à Guernesey. Le packet de Southampton aux îles de la Manche ne fait que trois trajets par semaine. Je crois, messieurs, avoir à peu près répondu à toute votre lettre. Permettez-moi de vous dire que, dans tous les cas, et quelle que soit la suite de la petite affaire entamée entre nous, je conserverai le plus agréable souvenir de ce commencement de relations. Agréez, messieurs, la nouvelle assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. p363 à Auguste Vacquerie. Hauteville-house, 27 septembre. Cher Auguste, vous savez avec quel déplaisir je subis la parodie de mes drames en opéras italiens. Je ne puis l' empêcher, mais j' ai toujours protesté. Le théâtre italien y ajoute le vol de mes droits auquel la justice du quart d' heure actuel l' a autorisé. Ce sera une affaire à régler plus tard et je comprendrai dans ma réclamation et ma revendication le théâtre qui me vole et les juges qui sanctionnent le vol. Voilà pour mes drames en italien. Quant à Lucrèce Borgia ou tout autre drame de moi, arrangé en français avec musique, jamais je n' en autoriserai la représentation en France. La prétendue autorisation donnée au théâtre de Bordeaux est le résultat d' une méprise. La demande m' a été transmise par mon cousin de Tulle Léopold Hugo. J' ai cru qu' il s' agissait de Lucrèce Borgia en italien, et j' ai répondu quelque chose comme ceci : - les honnêtes tribunaux d' à présent, ayant autorisé le théâtre de Paris à me voler, le théâtre de Bordeaux est bien bon de m' en demander la permission. -c' est cela que le directeur de Bordeaux a pris pour une autorisation. Donc, non, non, et non. Jamais. Merci, cher ami, de vos bonnes et cordiales paroles. les misérables ne sont pas prêts encore, et, vous le savez, je n' ai aucune hâte. Il faut revoir et copier. Quant à la grande oeuvre nécessaire dont vous me parlez, j' espère bien qu' elle éclatera bientôt, et qu' elle sera datée de Villequier. tuus. V. Transmettez ma réponse, mais adoucissez-la. Je suis très sensible aux formes polies, et même gracieuses, de M E Gérard. à Albert Lacroix. Hauteville-house, samedi 12 octobre. Monsieur, mon fils m' écrit votre retour à Bruxelles, je vous serais obligé de m' informer, le plus tôt qu' il vous sera possible, de ce que vous avez pu arranger ou p364 conclure au sujet du traité Gosselin-Renduel. D' ici là je garde le silence, mais le silence devient très difficile à garder. On m' écrit qu' un journal de Bruxelles, l' uylenspiegel annonce que les misérables vous ont été vendus 140000 fr. Une énonciation si fort au-dessous de la vérité est fâcheuse, et non moins préjudiciable à vos intérêts qu' aux miens. Je crois qu' il serait urgent de la rectifier avant qu' elle se répande, en faisant publier par l' indépendance belge que les misérables vous ont été vendus pour douze années moyennant 240000 fr argent comptant (plus 60000 francs éventuels, pour revenir à votre chiffre de 300000 fr). L' annonce faite en ces termes effacerait l' autre. Vous pourriez y joindre quelques détails sur le livre, sur l' époque de la mise en vente de la première partie : Fantine, la seconde : Cosette et Marius, et la troisième : Jean Valjean, qui seront comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle. Ajouter que l' ouvrage aura sept ou huit volumes, et que chaque partie fera une sorte de tout, ou de drame distinct tournant autour d' un personnage central, etc. J' attends un mot de vous qui me délie la langue, et je vous offre ma cordialité la plus distinguée. Victor Hugo. à Charles. H-h, 18 octobre. Tu sais maintenant, mon petit Charles, pourquoi j' avais gardé le silence. C' était afin de faliciter à Mm Lacroix et cie le rachat du traité Gosselin-Renduel. Pour cela il importait que la signature du traité ne fût pas ébruitée. Lis la lettre ci-jointe. Elle achèvera de t' expliquer toute l' affaire. Quand tu auras lu la lettre, cachette-la, et porte-la immédiatement à Mm Veroeckhoven et Lacroix. Si tu avais là sous la main quelqu' un qui pût faire une copie de la lettre, que tu m' enverrais, je crois qu' il serait utile de garder trace de cette lettre. J' ai peur, entre nous, que M Lacroix, dans son intérêt, n' ait fait une faute, en ne traitant pas l' affaire Gosselin-Renduel avant tout ébruitement. Tu dois être dans le travail jusqu' au cou. J' y suis par-dessus la tête. Il faut être prêt à livrer du 15 novembre au 15 décembre la première partie des p365 misérables . Du reste, tu connais le traité sans doute, et tu sais que les conditions sont celles que je voulais ; il a fallu cela pour me décider. M Lacroix, quoiqu' il ait rédigé le traité d' une façon un peu diffuse, a été très net, très rond, très franc. Je vous embrasse tous les trois, mes chers bien-aimés. V. Tout va bien ici. Temps superbe. Une suite de journées d' été. Depuis le 14, on refait la façade de la maison. Toute la vieille écorce est enlevée. Aujourd' hui on a commencé à lui coller sur le corps la peau neuve. Victor travaille et prospère. -je t' embrasse tendrement mon petit Charles. Remercie M E Allix de ce qu' il m' a envoyé et du petit mot du coeur qu' il m' a écrit. J' espère un succès à Haïti. N' oublie pas de cacheter la lettre avant de la remettre. à Albert Lacroix. Hauteville-house, 109 bre. Monsieur, vous m' indiquez la fin du mois comme l' époque probable de votre arrivée ici. Je tiendrai la première partie du manuscrit prête pour cette époque. Quant aux 125000 francs du premier paiement, vous pourrez me les remettre soit en un reçu de ladite somme de la banque d' Angleterre à mon nom, et remboursable sur ma signature, soit en une traite de la même banque de 5000 livres sterling acceptée par elle et payable à mon ordre on demande . Vous trouverez sous ce pli deux lettres que je recommande à votre attention. Celle de M Meurice est l' évidence même. L' autre est relative à la traduction en Espagne. Vous pourriez entrer en relation avec le signataire. Je vous rappelle que le directeur du journal las novedados à Madrid m' a également fait des offres. Vous pourriez lui écrire. Je crois savoir qu' une ouverture vous sera faite pour la traduction en Angleterre par M Bentley, le libraire qui a publié la traduction de notre-dame de Paris. le libraire Rutledge prendrait un grand nombre d' une édition bon marché. La traduction p366 Bentley pourrait être faite ici sous mes yeux par M Talbot, rédacteur du star ; grand avantage. Pour la division en quatre parties, dont le désir m' a été exprimé par vous, il y a plus d' une difficulté. Nous en causerons ici. Le rapprochement des époques de publication me paraît également difficile. Il rapprocherait les époques de paiement. Y avez-vous songé ? La troisième partie, vous le savez, ne doit être livrée qu' après le deuxième paiement. Il y aurait lieu, je crois, à une annexe au traité. Je pense que, venant ici, vous auriez pouvoir pour cela. Vous vous rappelez que nous avons oublié d' inscrire dans le traité le règlement des difficultés par arbitres dont nous étions convenus. Il est toujours bon de terminer les petits malentendus qu' on peut avoir en famille et entre soi. L' arbitrage est excellent pour cela. Quant aux journaux, n' oubliez pas que la liberté de la presse serait la condition sine qua non . En ce cas-là, la proposition de 500000 francs reviendrait, j' ai lieu de le croire. Dans l' état actuel, il n' y a rien à faire. Songez à de certaines éventualités. Relisez notre lettre privée. Je n' ai pas besoin de m' expliquer davantage. Je suis, monsieur, vivement sensible à vos excellentes paroles ; vous n' êtes pas seulement un éditeur intelligent e net ; vous êtes un écrivain distingué et un penseur. Vos travaux si remarquables nous font confrères. Aussi est-ce toute ma cordialité que je vous envoie. Recevez-la, avec l' expression de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. Vous trouverez ci-joint le billet que vous désirez pour M Renduel. Seriez-vous assez bon pour faire remettre le plus tôt possible à Madame Victor Hugo la lettre ci-incluse. à Paul Meurice. Hauteville-house. -5 décembre. M Lacroix vous porte ce mot. Je lui ai dit ce que vous êtes pour moi, un alter qui vaut mieux que l' ego . Je ne crois pas du tout que vous ayez le p367 temps de faire pour les misérables ce que vous avez si admirablement fait pour la légende des siècles . Ne vous gênez donc pas pour refuser net au nom de votre triomphe de cet hiver qui vous attend, vous réclame et vous accapare. J' aurais des millions de choses à vous dire. Vous trouverez sous ce pli un bon de 400 fr. M Lacroix vous remettra les 400 fr en échange du bon. La première partie des misérables est entre ses mains. Sur les 400 fr remettez, je vous prie, à mon cher petit Charles les 125 fr de son mois de décembre, et soyez assez bon pour garder le surplus, en réserve. Voudriez-vous bien transmettre à M Hetzel le mot ci-inclus. Je vous embrasse et je vous embrasse. V. Votre conseil fait loi. On imprimera à Paris, on fera deux éditions à la fois pour Paris, une in-8, l' autre in-18 populaire. Vous voyez que vous n' avez qu' à parler. à Auguste Vacquerie. dimanche 8 décembre. Cher Auguste, je suis perplexe, je vous sais occupé de votre prochaine grande oeuvre, et je n' ose vous demander un atome de votre temps pour les misérables . Faites pour le mieux, si vous pouvez m' aider, ce sera admirable pour moi ; si vous ne le pouvez pas, je battrai des mains à un meilleur emploi de votre temps. Meurice est dans la même situation que vous. Je me mets tout de même sous vos quatre ailes. M Lacroix vous verra, causez avec lui, vous qui êtes de si excellent conseil. Je pense que la première partie, Fantine, pourra paraître fin janvier. Je suis ici dans les ouvriers, ce qui complique encore mon labeur ; je fais bâtir sur mon toit un cristal palace de six pieds carrés. J' y aurai une petite cheminée et une petite table, avec le ciel et l' océan pour assaisonnement. Les contrefaçons des misérales s' annoncent et menacent avec pas mal p368 d' effronterie. Mes éditeurs vont redoubler de précautions, et je les en approuve. Conseillez-les, conseillez-les. J' ai indiqué à M Lacroix, Claye et Noël Parfait. Complétez et rectifiez mes indications. Vous travaillez, vous faites un drame, et je vous en remercie. Que du moins nos esprits se saluent, se mêlent et se pénètrent à travers la distance et par-dessus la mer. Vous savez comme je suis vôtre. V. 1862 T 2 p368 à M Octave Giraud. Hauteville-house, 17 janvier. Je vous remercie, monsieur, de m' avoir fait lire votre excellent écrit sur l' esclavage. L' esclavage est la plus grande des questions purement terrestres ; la moitié du monde disparaît sous cette nuit hideuse, une république s' y abîme : toutes les forces du progrès doivent se tourner de ce côté. Là est la honte, là est le crime, là sont les ténèbres. " l' homme possédé par l' homme ! " ceci est la plus haute offense qui puisse être faite à Dieu, seul maître du genre humain. Un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes. Aussi l' abolition de l' esclavage est-elle, à cette heure, le but suprême des penseurs. Vous avez bien fait, monsieur, d' élever la voix, vous tirez noblement l' épée pour la cause sainte ; vous êtes éloquent et vaillant ; avec des combattants tels que vous, le droit vaincra. Je vous remercie et je vous félicite. Encore quelques efforts, le jour approche. L' esclavage est un ulcère à la face de la jeune république américaine, elle a beau se débattre ; malgré elle nous la délivrerons de son ulcère, et nous la guérirons. Je vous serre la main, monsieur. Victor Hugo. p369 à Albert Lacroix. dimanche, 19 janvier. Je vous envoie, monsieur, courrier par courrier, les cinq bon à tirer des cinq feuilles 6, 7, 8, 10 et 11. -je vous recommande instamment les corrections. J' ai jugé inutile de vous réexpédier les pages sans faute. Je pense que vous comprendrez aisément les petits fascicules ci-inclus. On a généralement négligé de corriger d... il faut d. -veuillez, je vous prie, le rappeler aux correcteurs. J' attends, pour vous envoyer le manuscrit de la deuxième partie, votre réponse à ma dernière lettre. Il court, me dites-vous, des vers signés de moi sur l' affaire de Charleroi. Ces vers ne sont pas de moi. Je suis tellement enfoui dans le travail depuis six semaines, et ce travail me fait un tel redoublement de solitude, que je n' ai pu lire un journal tous ces temps-ci, et que je ne connais pas l' affaire de Charleroi. C' est la première fois depuis dix ans que je m' isole à ce point. Je ne trouve, certes, pas mauvais qu' on use, et même qu' on abuse de mon nom pour le bien ; mais l' invraisemblable, c' est, dans ma position, de me faire écrire à un roi, fût-ce au roi Léopold, dont j' apprécie toutes les qualités, comme homme et personnellement, mais auquel je ne pourrais écrire sans être illogique. Quand je suis intervenu en 1854 pour tâcher de sauver Tapner, je me suis adressé au peuple de Guernesey, non à la reine d' Angleterre. -vous pouvez parfaitement démentir les vers qu' on m' attribue. Mais qu' est-ce donc que cette affaire de Charleroi ? Est-ce que vraiment j' y pourrais être utile ? Si occupé et si absorbé que je sois, je me détournerais un moment de mon travail, s' il y avait là un devoir à remplir. Soyez assez bon pour m' écrire un mot à ce sujet. Je recommande de nouveau mes corrections à votre excellente sollicitude et je vous serre la main. V H. M P Meurice attend toujours. Il me semble qu' il serait grand temps de commencer l' édition de Paris. p370 à Albert De Broglie. Hauteville-house, 27 janvier. Monsieur, nous appartenons, vous et moi, à deux groupes d' idées, à coup sûr, bien différentes, mais je sens tout ce qu' il y a d' élevé et de noble dans votre esprit. Vous avez cette générosité d' âme qui est la source même du talent. Mon absence de France est une protestation pour la France ; il n' y a pas pour moi de France sans liberté ; ce sentiment est aussi le vôtre. Cette volonté d' être libre, qui est le mens divinior de l' écrivain, vous l' avez, monsieur, aussi je suis certain que, dans un avenir qui m' est inconnu, nous pourrons bien avoir quelques dissidences comme collègues, mais que, comme confrères nous nous serrerons toujours la main. Recevez, je vous prie, l' assurance de ma haute considération. Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-h, 3 février lundi. Je prends cette page banche pour vous et pour moi, cher Monsieur Lacroix. Je viens de m' apercevoir, à l' instant même, par les dernières épreuves arrivées, que votre tome ii n' avait que dix-sept feuilles. Ce n' est vraiment pas assez. Le premier n' en a que vingt, ce qui est déjà un minimum . p371 Le troisième sera également faible. Ceci me paraît grave et corrobore tout ce que je vous ai dit déjà au sujet de la mise des deux volumes en trois. Il y a inconvénient à donner au public, pour la première fois depuis que j' écris, des volumes de moi où il lui semblera qu' on tire à la page. Et puis voyez les conséquences : si l' ouvrage, à raison de deux volumes par partie, devait avoir huit ou neuf volumes, ce qui était le probable, il va en avoir douze ou quatorze, peut-être quinze, car il faudra diviser trois par trois. Représentez-vous un succès condamné à lever ce poids de quatorze ou quinze volumes, et quel poids ! Même à 5 francs le volume, le livre coûtera donc 75 francs ! Vous m' inspirez le plus profond et le plus cordial intérêt, vous êtes pour moi un coeur et un esprit, vous êtes un des hommes qui honorent par leur talent la nationalité belge, votre associé est évidemment à la hauteur de votre intelligence si rare et si sympathique. Eh bien, croyez à mon avertissement. Il est tout à fait temps encore, revenez à la division de chaque partie en deux volumes. L' aspect de l' ouvrage entier y gagnera. Si nous avons cinq parties, nous n' aurons que dix volumes. à quatre parties, nous en aurons huit. Le prix sera abordable, le succès s' en accroîtra, et par conséquent votre bénéfice auquel je tiens comme au mien propre. La première partie aura deux bons volumes de quatre cent cinquante pages chaque ; la deuxième, deux également, et, si nous avons cinq parties, ce que je ne puis encore calculer avec certitude, mais ce qui est possible, vous aurez dix bons volumes bien pleins et bien réussis. Cela étant, je crois au plus grand succès possible. Ce qui est tiré du tome ii est insignifiant, et il vous sera facile de reporter l' année 1817 tout entier à la fin du tome premier. De cette façon, vos deux volumes sont admirablement construits. Je recommande vivement tout ceci à votre excellent esprit. J' attends demain mardi un envoi de vous, et je vous serre bien affectueusement la main. V H. à Albert Lacroix. mardi 4 février. Après minuit. Cher monsieur, 1 lettre envoyée à Paris. avez-vous entre les mains l' enveloppe ? p372 Porte-t-elle ces mots : Paris-France, écrits de ma main ? Je crois cela impossible. L' erreur doit venir de la poste. 2 retard du manuscrit. j' ai mis le gros paquet à la poste chargé le 29. Il est parti le 30 au matin. Il a dû arriver, sauf retard de mer, le 1 er février. Voici les pièces justificatives des deux envois. Plaignez-vous à la poste, et réclamez, s' il y a lieu. 3 rejet d' un chapitre d' un livre à un volume suivant . Il faut éviter cela le plus possible. L' édition serait fort défigurée par là. Quant à petit Gervais , c' est absolument impossible. Ce chapitre est une conclusion. -du reste, tout ce que vous m' écrivez à ce sujet vient en aide à ma lettre d' hier 3. Relisez-la. Faites deux volumes et non trois. 4 question de prix. vous faites erreur. J' ai là sous les yeux vos calculs écrits de votre main, ici, à raison de 6 francs par volume, 3 francs l' édition populaire. Or, 7 francs n' a jamais été admis par vous. En disant 6 francs, vous maintenez le prix ancien. Il n' y aurait de rabais que si, comme vous me le disiez dans une lettre, vous mettiez le volume à 5 francs (et 2 fr 50 le bon marché). Pensez-y. Tout ceci vient encore à l' appui de a lettre d' hier. Ne faites que deux volumes. 5 depuis dix jours, pas d' épreuves. je n' y comprends rien. Travaillant au manuscrit le matin, je corrige les épreuves le soir. Il arrive souvent que cette correction me mène tard dans la nuit (comme aujourd' hui), alors je vais moi-même les jeter à la boîte pour qu' elles partent le lendemain matin. En ce cas-là, elles doivent vous arriver d' autant plus sûrement qu' elles ne sont pas affranchies, les bureaux de poste étant fermés. Quoique les envois d' épreuves soient à votre charge, j' affranchis quand je peux. Ces frais là seraient simplifiés et réduits à presque rien, si je corrigeais sur l' édition de Paris, ce que je vous avais conseillé (quatre onces de papier pour six sous), et nous irions plus vite. Quoi qu' il en soit, vous devez avoir en ce moment tout jusqu' à la feuille 14 du tome ii inclusivement. Aujourd' hui vous avez en plus quatre feuilles. Je conçois votre hâte, et je la partage (c' est pour cela que la voie de p373 Paris eût mieux valu), mais réfléchissez. Si je passe la nuit à corriger les épreuves, je ne puis travailler le matin, et ce que vous gagnez en rapidité du côté de l' impression, vous le perdez du côté du manuscrit. Il serait fâcheux que je fusse forcé de renoncer à de certains développements. Il serait regrettable, par exemple, que le temps m' eût manqué pour écrire Waterloo . -quand viendra le moment d' imprimer les tables, les titres, les couvertures, prévenez-moi un peu d' avance, j' ai beaucoup d' indications utiles à donner pour ce moment-là. La préface n' aura que deux pages. Je vous ai envoyé hier lundi une feuille (la 15 e). Aujourd' hui sous ce pli trois feuilles, la 16 e et la 17 e, dont il me faudra des secondes, et le bon à tirer de la feuille i du tome iii, que voici. Avec mes cordialités les plus vraies et les plus affectueuses. -pesez bien mes deux lettres ! Votre ami. V H. à Albert Lacroix. H-h, vendredi 7 février. Cher monsieur, voici un avis qui me parvient. La lettre m' arrive par l' occasion du Weymouth et vient d' une personne que je connais peu. J' en coupe les lignes que voici : " je puis vous assurer qu' il y a ici quelqu' un qui se vante, qui s' est vanté à moi-même (à condition de ne pas être nommé) de connaître les misérables et d' avoir eu la seconde partie, Cosette, entre les mains. " je n' attache à cette lettre qu' une importance relative. Cependant, pour le cas où il y aurait là quelque chose de fondé, je signale le danger à votre attention. Il importe au plus haut point que le manuscrit ne soit communiqué à qui que ce soit. Méfiez-vous des offreurs d' avis, qui, sous un air de sollicitude, ne songent qu' à satisfaire leur curiosité. Je vous mettrais presque en garde contre vous-même. L' inconvénient de ce livre, pour ceux qui cherchent à s' en rendre compte, c' est son étendue. S' il pouvait être publié d' un seul bloc, je crois que l' effet en serait décisif ; mais ne pouvant être encore à cette heure lu que morcelé, l' ensemble échape ; or c' est l' ensemble qui est tout. Tel détail qui peut p374 sembler long dans la première ou la deuxième partie est une préparation de la fin, et ce qui aura paru longueur au commencement ajoutera à l' effet dramatique du dénouement. Comment en juger dès à présent ? Vous-même, avec votre intelligence si pénétrante et si ouverte, vous risqueriez de vous tromper en essayant d' apprécier définitivement ceci ou cela, et, ne voyant pas la perspective du tout, vous commettriez des erreurs d' optique. Ce livre est une montagne ; on ne peut le mesurer, ni même le bien voir qu' à distance. C' est-à-dire complet. Ne communiquez donc, je vous prie, le manuscrit à personne, pas même à votre meilleur ami. J' accepte le jugement du public, et surtout le jugement de la postérité ; mais non les opinions individuelles. Pour un livre comme celui-ci, il faut tout le monde-ou personne. Ceci n' est qu' un mot en courant pour vous mettre sur vos gardes. à demain des épreuves. J' insiste toujours pour le retour aux deux volumes , et plus que jamais. Nous ne pouvons éviter le morcellement, n' y ajoutons pas le délaiement. Je vous serre très cordialement la main. V H. à Albert Lacroix. mercredi 12 février. Je vous félicite, vous et votre honorable associé, du retour aux deux volumes. L' obstacle au succès disparaît. C' était une idée funeste que ces trois volumes, vous l' aviez couvée bien malgré moi, mais votre excellent bon sens vous fait revenir à la vérité, et je vous félicite. Rien n' était fait encore ; quant au papier épais, d' abord faites votre mea culpa , c' est votre faute ; ensuite réjouissez-vous, vous vous en tirez à bon marché. Je continue de croire de plus en plus aux cinq parties, elles se dessinent très distinctement. N' appelez pourtant pas cela une promesse, ce ne peut être un engagement, mais vous connaissez mon absolue bonne volonté, et je crois être sûr qu' il y aura cinq parties. Maintenant, c' est à vous, cher Monsieur Lacroix, que je m' adresse spécialement. tu quoque ! vous aussi, vous-même, noble et rare esprit, vous voyez la p375 petite question avant la grande, et le succès avant la beauté. Eh bien, cela a un côté juste, et je reconnais que, si élevée que soit une intelligence, fût-ce la vôtre, l' homme de l' affaire doit dans une certaine mesure peser sur l' homme de l' idée. Je ne rejette aucune opinion sans l' entendre, à plus forte raison quand elle vient d' un homme comme vous. Envoyez-moi donc, courrier par courrier, car nous n' avons pas une seconde à perdre, et tous ces petits remaniements prennent du temps, envoyez-moi in haste les deux livres le petit picpus et parenthèse , avec l' indication au crayon des abréviations ou des suppressions que vous souhaiteriez. J' examinerai. Quant au livre waterloo , vous reconnaissez vous-même, et cela est évident, que c' est un puissant intérêt de curiosité et d' histoire ajouté au livre. Ne perdez pas une minute pour m' expédier les deux livres en question. Je ne puis faire ces indications-là, si je m' y décide, que sur la copie. Recevez mon plus cordial serrement de main. V H. Aller à Bruxelles est impossible en ce moment, et outre ma santé, il y a votre intérêt, l' intérêt du travail que je fais pour vous. -mais vous, qui êtes jeune et si vivant, que ne venez-vous faire un tour ici, pour le deuxième paiement et la troisième partie. Réfléchissez-y. ( bleuet vient de bleu . Ne tenir aucun compte de la stupide orthographe des dictionnaires qui sont tous faits par des ânes.) à Albert Lacroix. 13 février. Il y a juste aujourd' hui trente et un ans que notre-dame de Paris paraissait. Nous suivrons de près, je l' espère, cher monsieur, cet anniversaire qui vous portera bonheur. Ce qui vous réussira certainement, et grandement, c' est le retour aux deux volumes. Ceci est une mesure de haute raison. Ne me parlez pas, je vous prie, à ce sujet, du sacrifice que vous faites ; vous faites, en donnant au public deux bons volumes, ce que feraient tous les éditeurs, et ce qui était convenu. 6 francs est un très fort prix. Les volumes des girondins contenaient plus de matière encore, et ne coûtent que 5 à 6 francs. Les p376 volumes de mes oeuvres, édition Houssiaux, contiennent un bon tiers de plus, et ne coûtent que 5 francs. Quant au papier épais, et au caractère trop gras qui tient trop de place, c' est la faute de votre faux point de départ et de la malheureuse idée de trois volumes que vous abandonnez avec la plus louable sagacité. Permettez-moi donc de ne voir là-dedans aucun sacrifice. Je vous apprécie par tant d' autres côtés, et vous avez tant de mérites réels, que vous devez être le premier à ne pas vouloir d' un mérite factice. Si, comme je l' espère de plus en plus, vous avez dix volumes, c' est-à-dire deux volumes par-dessus le marché , vous pourrez bien continuer de rimer en fice , mais il faudra dire : bénéfice, et non sacrifice . Je ris, cher monsieur, car je suis content de vous voir dans l' excellente voie où votre sens si droit et si net doit toujours vous maintenir. Je vous envoie les corrections de deux feuilles, très chargées, comme vous verrez, et je ferme bien vite cette lettre, pour qu' elle parte à temps. Mille affectueux compliments. V. à George Sand. Hauteville-house, 18 février. Où êtes-vous ? Où cette lettre vous trouvera-t-elle ? Est-ce à Nohant ? Est-ce à Paris ? Pensez-vous quelquefois à un ami lointain que vous n' avez jamais vu, et qui vous est sérieusement et profondément acquis ? Tout ce que vous avez fait de bon, de grand et de beau pour tous dans ce siècle, vous, femme, avec votre tendresse, vous, sage, avec votre amour, me constitue un de vos débiteurs, et, au milieu des choses immenses qui m' entourent, mer, ciel, astres, nature, humanité, tempêtes, révolutions, je vous appelle et je song à vous, et mon esprit dit au vôtre : venez. Je suis accablé de travail et d' affaires, et dans cette situation que vous connaissez, où l' on n' a pas un instant à soi, une lettre à écrire semble une aggravation ; mais vous écrire, c' est un repos. Votre gloire est de celles dont le rayonnement est doux. La contemplation d' une lumière comme la vôtre est un enchantement pour l' âme. Quand pourrons-nous causer, et nous voir, et nous dire tant de choses ? Hélas ! Il me semble que la France recule pour moi, je voudrais bien que Guernesey pût se rapprocher de vous. p377 Il me semble que, si vous vouliez, vous êtes assez prophète pour faire venir à vous la montagne. Je baise votre main et je la remercie et je la félicite d' écrire tant de belles oeuvres. à vos pieds, madame. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-h, 25 février. Cher Meurice, demain 26 le papier sera prêt, l' impression commencera à Paris, deux forts volumes. Il serait utile de paraître vers le 15 mars. Sera-ce possible ? Je sais à quel point vous êtes, vous et Auguste, d' admirables amis, et que l' impossible sera fait. Je vais relire les bonnes feuilles pour vous signaler les fautes qui auraient échappé dans l' édition belge. M Lacroix m' écrit que le livre paraîtra en même temps traduit en sept langues, allemand, anglais, hollandais, espagnol, portugais, italien et polonais. Je remets donc ce livre en vos mains. Je ne vous remercie plus. Mon coeur accroît silencieusement sa dette envers vous. tuus. V. Voici deux lettres. Seriez-vous assez bon pour jeter l' une à la poste, et pour remettre l' autre à Charles ; il me semble que le jour où ceci vous parviendra est le jour même où vous le voyez. Mes hommages à votre charmante femme. Ma femme va vous arriver. Je la charge de vous embrasser tous les deux. à Albert Lacroix. H-h, 4 mars. Cher monsieur, je ne dis pas que Bruxelles est le loup, mais, à coup sûr, Guernesey est l' agneau. Jugez plutôt : il y a des retards. Bruxelles s' en plaint. p378 1 l' impression qui devait, de convention expresse, commencer le 25 décembre, commence le 8 janvier. Retard. Imputable à qui ? 2 Guernesey avait livré deux volumes. Bruxelles veut en faire trois. Perte de temps à tâtonner sur cet allongement pendant trois semaines, puis retour raisonnable aux deux volumes. Retard. Imputable à qui ? 3 Bruxelles commence par corriger admirablement les épreuves, puis se relâche, et me renvoie jusqu' à deux et trois fois les mêmes fautes, rendant ainsi des troisièmes épreuves nécessaires. Retard. Imputable à qui ? 4 voilà quinze jours aujourd' hui que vous auriez pu prendre livraison de la troisième partie. Vous semblez n' y pas songer. Je vous ai averti pourtant et je vous avertis encore. Le manuscrit est là qui attend. La troisième partie pourrait et devrait être sous presse. Elle n' y est pas. il y aura un retard dont vous vous plaindrez. retard. Imputable à qui ? Vous voyez bien que Guernesey est l' agneau. J' ajoute ceci : toutes les fois que, changeant ce qui a été débattu et convenu entre nous (question des trois volumes , question du petit format , question de Waterloo ne tombant pas en belle page, etc.), toutes les fois que, par de l' imprévu de ce genre, vous me faites écrire lettres sur lettres, et de longues lettres, c' est autant de temps perdu pour la correction des épreuves et la revision du manuscrit. Retard. Imputable à qui ? Vous connaissez comme moi le danger des remaniements. Dans un remaniement pour corriger une faute, l' ouvrier en fait souvent de nouvelles. Or, toutes les fois que, par l' inattention du correcteur, vous m' envoyez dans une deuxième épreuve, soit une faute par récidive , et opiniâtre, soit une faute amenant un remaniement , vous me forcez de demander une troisième épreuve. à qui imputer le retard ? Tenez, si pour vous faire toucher toutes ces petites vérités du doigt, je n' eusse pas été forcé d' écrire aujourd' hui cette lettre-ci, j' aurais pu corriger une feuille de plus, et vous eussiez été avancé d' autant. Comme remède, vous demandez mon séjour à Bruxelles, et vous m' offrez votre propre maison de la façon la plus charmante : mais mon séjour à Bruxelles (sans parler du voyage que ma gorge malade ne me permet pas en ce moment) utile peut-être à l' impression, serait désastreux pour le travail de revision. Je vous l' ai dit déjà, et je vous le répète. Voulez-vous que nous marchions vite ? Revenez à votre premier mode de correction des épreuves, apportez-y le plus grand soin, envoyez-moi (l' excellence de la copie vous le permet) des premières épreuves aussi correctes que possible ; vous aurez très souvent tout de suite le bon à tirer , et dans tous les cas, ne m' envoyez jamais de grosses fautes dans les deuxièmes épreuves. p379 Et quand voulez-vous la troisième partie ? Je vous serre très affectueusement la main. V. J' ajoute pourtant, à la décharge de Bruxelles, que tous les retards dont Bruxelles est cause n' auront produit qu' un ajournement d' un mois. Au lieu du 15 février, on paraîtra le 15 mars. à Paul Meurice. dim, H-h. Bruxelles, cela est facile à dire. Mais rendez-vous compte de ce que je fais ici. Le matin, de sept à onze heures, je revois mon manuscrit, car j' y travaille jusqu' à la dernière minute, et encore çà et là des choses m' échappent ; l' après-midi, de deux heures à six, pendant que deux femmes, deux dévouements, copient et collationnent sans relâche leur copie, moi je revise ce qu' elles ont collationné, puis je classe et je divise ce qui sera la copie définitive sur laquelle on imprimera ; le soir, de huit heures à minuit, je corrige les épreuves, quelquefois jusqu' à six feuilles par jour, et j' écris les lettres. Pas une poste ne part sans un envoi de moi. Maintenant, aller à Bruxelles, emporter un volume in-folio de notes manuscrites et autres éparses sur une immense table, les empaqueter, les reclasser et les dépaqueter là-bas, emmener les deux copistes, car les remplacer, impossible, il faut dévouement et discrétion, et on n' a pas cela pour de l' argent, emporter le manuscrit qui a déjà assez hasardeusement passé l' an dernier quatre fois la mer, surtout le laisser manier par l' abominable douane anglaise. Pour tous ces arrangements et dérangements, au moins huit ou dix jours perdus. à Bruxelles, tout mon entrain envolé, au lieu de ma solitude, cinquante visites par jour, forçant ma porte, et quelques-unes fort bonnes et fort nécessaires, redoublement du tourbillon de lettres, plus d' isolement, plus de concentration, les épreuves allant peut-être un peu plus vite, et encore ! (la copie est excellente. On peut m' envoyer ici des épreuves sans faute. Les deuxièmes épreuves pourraient être évitées avec plus de soin dans la correction première en Belgique). Vous voyez que le voyage de Bruxelles irait droit contre le but. J' ajoute que mon mal de gorge chronique s' en accommoderait fort mal. p380 Enfin, mon doux et admirable ami, Charles ! Eh bien, est-ce qu' il ne vaut pas mieux pour lui venir ici ? Le drame à faire l' y amènera nécessairement et il y a chance que Hauteville-house le retienne. Si je suis à Bruxelles, il y vient, y passe huit jours, et repart pour Paris. Charles est donc encore une raison pour que je n' aille point à Bruxelles et pour que je reste ici. Communiquez ceci à Auguste et à ma femme, et dites-vous bien que j' ai tout pesé et que je suis dans le vrai en restant ici. Quant à l' affaire épreuves , la seule qui tient au coeur des éditeurs belges, il dépend d' eux de corriger en première de telle façon que je n' aie que du bon à tirer à leur envoyer. Et puis enfin vous à Hauteville-house, c' est ma récompense et ma fête ! Ne me l' ôtez pas. Je vous envoie ci-joints trois petits messages, Charles, Deschanel, Cerfbeer. (mon portrait. Je lui écrirai après l' article qu' il m' annonce). à Albert Lacroix. Hauteville-house, 13 mars. Mon cher monsieur, en même temps que cette lettre vous recevrez, paquet chargé, la troisième partie intitulée Marius . Deux volumes, huit livres. Cinq livres pour le tome premier, trois pour le tome ii. Les titres des huit livres sont : i Paris étudié dans son atome. Ii le grand bourgeois. Iii l' aïeul et le petit-fils. Iv les amis de l' a b c. V excellence du malheur. Vi conjonction de deux étoiles. Vii patron-minette. Viii le mauvais pauvre. En tout 137 feuillets. Vous trouverez sous ce pli le reçu des 60000 francs, et le bulletin du post-master constatant l' envoi à votre adresse du paquet chargé. Le coût du paquet est de une livre sterling, quatre shellings, six pence . Le paquet est sous double enveloppe, noué d' une corde et scellé de cinq cachets noirs. J' y ai empreint mon cachet de pair de France, je reproduis p381 ce cachet sur cette lettre pour que vous puissiez constater que rien n' a été ouvert. J' ai abdiqué ces armoiries depuis la république ; mais je les emploie aujourd' hui pour votre sécurité comme moyen de contrôle. Vous reconnaîtrez, je crois, de plus en plus, la vérité de ce que je vous disais à Guernesey des misérables . " ce livre, c' est l' histoire mêlée au drame, c' est le siècle, c' est un vaste miroir reflétant le genre humain pris sur le fait à un jour donné de sa vie immense " . Le titre de la ive partie sera très probablement : l' idylle rue plumet et l' épopée rue Saint-Denis. je désire beaucoup que rien dans le travail de revision ne vienne faire obstacle à ce titre qui est très bon. J' espère tout à fait pouvoir m' y tenir. Le titre de la cinquième partie sera toujours : Jean Valjean . Je vous envoie deux feuilles corrigées dont un bon à tirer . Maintenant que vos ouvriers sont nécessairement dans le secret, il faut m' envoyer les épreuves avec les titres courants au haut des pages, car c' est toujours un danger de laisser ce petit remaniement derrière soi quand on donne un bon à tirer. La raison pour ne pas mettre ces titres courants n' existe plus. Je vous écrirai demain. Il faut songer en effet à la publication. Communiquer des extraits à tous les journaux à la fois le même jour, la veille de la publication ou le jour même . Chargez-vous de Bruxelles, Meurice et Vacquerie se chargeront de Paris. ne rien donner à l' avance à aucun journal. on les mécontente tous pour en satisfaire un. Mille affectueux compliments V. à Madame Victor Hugo. 16 mars. Chère amie, tu es bien gentille et bien charmante, ne nous mets pas en pénitence. Tes lettres sont notre joie. Continue-nous-les. Auguste et Meurice sont admirables pour mon livre. Dis-le-leur. Crie-le-eur de ma part. J' ai faim et soif de voir mon Charles. Quant à toi, tu vas arriver, n' est-ce pas ? p382 Je ne puis commander les fauteuils sans voir des modèles avec les prix, et choisir. Le plat d' argent serait un fort et épais bassin d' argent sans ornement aucun , allant sur le feu pour faire les plats sucrés, adorés de Julie. 17 mars. Ah ! Par exemple, tu te méprends bien. La solitude que je rêve, veux-tu en voir l' idéal ? Nous tous ici, Charles dans sa chambre, Auguste dans sa chambre, et toutes sortes de couples illustres et charmants, M et Mme Paul Meurice, M et Mme Michelet, M et Mme Charras, et puis George Sand, et puis Deschanel, et puis Parfait, et puis Dumas, et puis M et Mme Bérardi, et puis Bancel, et puis Berru, et puis Hetzel, et j' ai invité et j' ai appelé Ulbach, Pichat, Despois, M et Mme Lefort, M et Mme L Boulanger et M Malot, l' ami de Victor, et vingt autres. Voilà mon désert. Il serait peuplé, comme tu vois. à Albert Lacroix. 20 mars. ô homme de peu de foi ! Sachez donc attendre. Souvenez-vous de ce que je vous ai écrit du succès des douze mois et du succès des douze ans. Le drame rapide et léger ferait le succès des douze mois ; le drame profond fera le succès des douze ans. Or, il n' y a de drame profond que dans la vérité vivante et avec des personnages étudiés à fond, et réels de toutes pièces. Attendez, et vous verrez. Du reste, cher monsieur, je suis bien touché, croyez-le, de tout ce que vous me dites d' enthousiaste et de charmant avec votre si fine et si vive intuition d' écrivain et de philosophe. Vous verrez du reste que le drame ne perdra rien pour attendre. Seulement ici les proportions sont démesurées, le colosse homme tout entier étant dans l' oeuvre. De là ces grands horizons ouverts de tous les côtés. Il faut de l' air autour de la montagne. Je vous serre la main. V. p383 à Albert Lacroix. dim 23 mars. Votre hourrah m' enchante, cher monsieur. Je crois en effet à une certaine émotion, et ma conviction est que ce livre sera un des principaux sommets, sinon le principal, de mon oeuvre. Je vous envoie une lettre de M Aug Vacquerie, qui aide à la correction à Paris. Il est bon que vous la lisiez, pour les choses très justes qu' elle contient sur ce qu' il faudrait faire au moment de la publication. Les mêmes choses à Bruxelles seraient excellentes, dans l' indépendance, l' étoile, le sancho, etc. -vous jugerez certainement cela comme moi, et je pense qu' il vous sera aisé d' obtenir de vos journaux ce que Vacquerie a obtenu des nôtres. Quand vous aurez lu la lettre, soyez assez bon pour me la renvoyer par le plus prochain courrier. Je vous envoie quatre feuilles corrigées dont un bon à tirer. Il faudrait remplir le second verso blanc de la couverture avec cette annonce en gros : (annonce publiée.) mille affectueux compliments. à Auguste Vacquerie. H-h, 9 avril. Avril ! Beau mois ! Mois qui ouvre. Succès des misérables . Succès de Jean Baudry . Reçu, cela veut dire applaudi. Il est plus difficile pour vous d' être reçu par le théâtre que par le public. Le vieux comité de lecture vaincu, tout est dit, le reste du triomphe sera à deux battants. Vous aurez plus malaisément la boule blanche de M édouard Thierry que cent bravos du public et mille acclamations du peuple. Soyez donc content, vous aussi. ô mon aigle du coche, quelle douce et charmante lettre vous m' avez écrite ! Ce que j' ai à dire pour la quatrième couverture, le voici : je veux donner au groupe de Guernesey une de mes dix couvertures, c' est vous, c' est Charles et Victor, et j' y comprends Paul Meurice. Mettez p384 donc vos quatre catalogues sur cette quatrième couverture (et moi au bas, annonce du livre illustré les enfants , édit Hetzel, 15 fr). à moins que vous n' aimiez mieux prendre votre couverture dans la quatrième ou cinquième partie. Décidez cela souverainement. Hier, toast solennel à vous et à Paul Meurice, à Paul Meurice et à vous, tout le groupe actuel de Guernesey étant, verre en main, autour de la table. Je tiendrai la main à n' avoir que dix volumes. Vous avez raison toujours. Mon catalogue fait par vous est on ne peut mieux. Voulez-vous y ajouter, au roman, Claude Gueux, et au complément , ceci : oeuvres oratoires . (institut, chambre des pairs, assemblée constituante, assemblée législative.) à vous. à Marie Ménessier-Nodier. Hauteville-house, 17 avril. Chère Marie, votre douce lettre m' émeut. Comme votre esprit a du coeur, et que vous êtes charmante ! à de certaines heures, vous envoyez votre âme près de moi, et je la sens dans mon ombre, étant réchauffé. Une pensée de vous, c' est un rayonnement. Oui, comme vous l' avez vu, j' ai parlé de Charles dans ce livre et j' en parlerai encore. Parler de Charles Nodier, c' est penser à Marie Nodier, et c' est évoquer notre jeunesse. Doux temps ! Que de sourires ! Nous autres, nous étions déjà vieux que vous étiez encore l' aube. Vous l' êtes toujours. Vous l' êtes par vous et vous l' êtes par vos enfants. Comme vous êtes gentille de m' avoir envoyé ces photographies ! Vos filles sont exquises. J' embrasse ma bonne amie Georgette, j' embrasse ma chère filleule Thècle, j' embrasse la toute petite. En voilà une lumière dans votre maison ! Quoi ! Vous êtes grand-mère ! Est-ce possible ? Vous trovez le moyen d' être vénérable sans cesser d' être adorable. Quand je pense qu' elle est grand-mère, cette ravissante Marie dont j' ai vu la jarretière en montant le montanvert, l' année du sacre de Charles X, cela attendrit mes quatrevingt-dix ans. Je vous baise la main comme à une belle madame que vous êtes, et je vous la serre comme à un vieil ami. Victor H. p385 à Auguste Vacquerie. H-h, 24 avril. Cher Auguste, j' ai grondé les belges. S' ils sont en retard, c' est archi-leur faute. Si on le voulait, on pourrait paraître le 1 er mai. Depuis huit jours, ils ont le dernier bon à tirer de la troisième partie. Aujourd' hui j' ai envoyé la fin de la quatrième partie qui aura quatorze livres. Je commence demain la revision de la copie de la cinquième. Ces revisions de copie sont le labeur final. Les quatre derniers volumes auront de 450 à 500 pages chaque. Paris, j' espère, ne se plaindra plus qu' ils sont trop minces. Il va sans dire que vous pouvez extraire d' Amy Robsart ce que vous voudrez. Seulement il faut que je retrouve le manuscrit. Dès que je serai hors de mon tourbillon, je le chercherai. Je vous ai envoyé il y a quinze jours dans une lettre à timbre bleu (d' un schelling) des portraits de moi avec des légendes derrière et ma signature pour Mm Texier, Delord, Louis et Alfred Huart, Guéroult, Nefftzer. Est-ce que vous n' avez pas reçu cet envoi ? Si cela a été intercepté, soyez assez bon pour le faire savoir à tous mes amis susnommés. à vous et toujours à vous. V. Voudrez-vous remettre ce mot à P Meurice ? Et ce mot à M Ch Baudelaire. Voudrez-vous dire à M Pagnerre d' envoyer un exemplaire à M De Girardin (fût-ce sur les miens) avec cette page en tête. C' est un oubli qu' il faut se hâter de réparer. Et encore merci. à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 24 avril. Monsieur, écrire une grande page, cela vous est naturel, les choses élevées et fortes sortent de votre esprit comme des étincelles jaillissent du foyer, p386 et les misérables ont été pour vous l' occasion d' une étude profonde et haute. Je vous remercie. J' ai déjà plus d' une fois constaté avec bonheur les affinités de votre poésie avec la mienne ; tous nous gravitons autour de ce grand soleil, l' idéal . J' espère que vous continuerez ce beau travail sur ce livre et sur toutes les questions que j' ai tâché de résoudre ou tout au moins de poser. C' est l' honneur des poëtes de servir aux hommes de la lumière et de la vie dans la coupe sacrée de l' art. Vous le faites et je l' essaie. Nous nous dévouons, vous et moi, au progrès par la vérité. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Jules Claretie, aux bureaux du Diogène. 12, passage Saulnier. Hauteville-house, 2 mai. Monsieur, je vous ai écrit le 20 avril. On m' assure que ma lettre ne vous est point parvenue. C' est tout simple. Une lettre interceptée ne m' étonne pas, ni vous non plus. Pourtant je vous récris. J' aime mieux vous remercier deux fois qu' une ; j' aime mieux vous féliciter dix fois qu' une. Vous avez un beau et charmant talent. L' aube d' un esprit est pour moi une chose exquise, et j' aime à sourire à cette lumière-là. Votre article sur les misérables est une de ces pages fines, sympathiques et profondes qui ne s' oublient pas. Recevez deux fois mon serrement de main. Victor Hugo. Je fais cette lettre toute petite pour qu' elle vous parvienne. p387 à George Sand. Hauteville-house, 6 mai. Votre lettre m' a attristé. Jugez si ma surprise a été pénible. Je m' étais figuré que ce livre nous rapprocherait encore, et voici qu' il nous éloigne, qu' il nous désunit presque. J' en voudrais à ce livre si je ne le savais pas si honnête. L' un de nous deux évidemment se trompe. Est-ce vous ? Est-ce moi ? Votre franchise provoquant la mienne, laissez-moi vous dire que je crois que c' est vous. J' avais fait ce rêve que vous, la grande George Sand, vous comprendriez mon coeur comme je comprends le vôtre. Dans tous les cas, vivant solitaire et face à face avec mon intention et tête à tête avec ma conscience, je suis sûr, sinon de ce que je fais, du moins de ce que je veux ; je suis sûr de mon coeur qui est tout à la justice, tout à l' idéal, tout à la raison, tout à ce qui est grand, généreux, beau et vrai, tout à vous, madame. Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-h, 8 mai. Il serait fâcheux qu' en lisant le manuscrit avant tout le monde, vous eussiez trop présente à l' esprit l' éventualité . Cela vous troublerait l' effet. Le dénouement sort de la barricade ; ce tableau d' histoire agrandit l' horizon et fait partie essentielle du drame ; il est comme le coeur du sujet, il fera le succès du livre en grande partie. Il faut donc prendre son parti de la situation que nous fait l' abominable régime actuel. C' est le despotisme. Il fera à sa fantaisie. Nous n' y pouvons rien que le faire repentir ensuite. Ce que vous devez dire et répandre dès à présent, c' est que si Bonaparte persécute les misérables , la littérature en dedans de la France m' étant fermée, je reprendrai la littérature du dehors, et je recommencerai la guerre de Napoléon-Le-Petit et des châtiments . Ceci pour intimider la persécution et la faire reculer. p388 Dans tous les cas, il faut que le livre soit le meilleur possible, et la barricade est un de ses grands intérêts. Quant à l' éventualité , nous devons tous la braver. Elle est pire pour moi que pour vous. Pour moi, c' est une suspension de propriété ; pour vous, c' est une prolongation. Je suis aussi opposé que possible à un retard de la publication. Il faut paraître le 14 au plus tard. Rien n' est plus facile que d' avoir tout publié, même avant le 30 juin. Ma lettre d' hier vous l' explique. De ma part, nul retard possible, si ce n' est un cas de maladie imprévue. Paraissez le 14, paraissez le 14 ! En lançant la deuxième et la troisième partie, faites feu des quatre mains . Si l' on donne des citations, qu' on insiste sur Waterloo , qu' on fasse ressortir ce que ce livre a de national, qu' on remue la fibre française, qu' on fasse d' avance honte à Persigny d' arrêter un livre où il est rendu enfin justice à Ney, grand-père de sa femme, qu' on rende la saisie impossible en disant que c' est la bataille de Waterloo regagnée par la France , etc. Entendez-vous pour cela avec Mm Vacquerie et Meurice. -et nos amis de l' indépendance . M Frédérix. Demandez de ma part un article à Bancel. Déjà Kesler en a publié deux dans le courrier de l' Europe . Vous recevrez avec cette lettre le livre premier de la cinquième partie, la guerre entre quatre murs . Cinquante-sept feuillets. Lisez la chose en soi , et non avec le tremblement de l' éventualité . Voici un paquet très important pour M Vacquerie. Il contient des envois et des lettres aux journaux. Il faudrait que cela fût remis en mains propres. C' est pressé. Courage, et mille affectueuses cordialités. V. à Cuvillier-Fleury. Hauteville-house, 9 mai. Monsieur et ancien ami, permettez-moi de ne pas vous appeler autrement, quelle que soit la différence de nos points de vue. Je viens de lire votre article si remarquable du 29 avril. Remarquable, j' explique sur-le-champ ma pensée, par le p389 talent et l' élévation loyale de la critique littéraire ; je vous en remercie, et permettez que je mêle une observation à mon remercîment. Cet article serait excellent de tout point sous un régime de liberté ; c' est de la discussion politique, sociale et philosophique, discussion controversable sans aucun doute, mais parfaitement légitime, par exemple, sous le libéral règne de Louis-Philippe. Peut-être cette discussion à laquelle aucune réplique libre n' est possible, a-t-elle sous le régime actuel des inconvénients que vous seriez le premier à regretter et à déplorer, la clôture du débat pouvant être brutalement faite par la censure et la police, et les écrivains tels que vous n' ayant nul besoin de ces auxiliaires-là. Je connais la délicate noblesse de votre esprit, et je ne regrette aucun des serrements de mains que nous avons échangés, et ici c' est à mon confrère que je parle en toute cordialité et avec ma plus profonde sympathie. Vous avez une de ces plumes qui guérissent aisément les blessures qu' elles font. Peut-être dans la suite de votre appréciation, jugerez-vous juste de couvrir un peu, ne fût-ce qu' au point de vue littéraire, ce livre qui est de bonne foi ; et vous vous honorerez en prouvant au pouvoir peu moral et peu scrupuleux de ce régime, que les écrivains ne lui livrent pas les écrivains. Je finis, monsieur, comme j' ai commencé, par ma main franchement tendue, et en vous renouvelant pour tant de passages excellents de votre article, mes sincères remercîments. Recevez, je vous prie, l' expression de mon ancienne et inaltérable cordialité. Victor Hugo. Les absents n' ont droit qu' à l' oubli, pourtant permettez-moi de mettre aux pieds de votre noble et charmante femme mes empressements et mes respects. p390 à Paul Meurice. 9 mai. Cher triomphateur, chère tête couronnée, je vous jette mes bras au cou ; vous trouvez le moyen de m' apercevoir au centre de votre éblouissement et du haut de votre succès, et vous m' écrivez d' adorables lettres. Merci pour tout le bien que me fait votre douce chaleur d' âme. J' ai écrit hier à Auguste ; je lui envoie une liste de noms nouveaux (avec des premières pages) auxquels il faudra donner les misérables (Mm Laurent-Lappé du courrier du dimanche , Jules Claretie, A Neveu, Tappin, Rodet, Feyrnet, L De Cormenin, tous auteurs d' articles). Il va sans dire qu' il faut continuer l' envoi à tous les noms de la liste ancienne que vous avez. Je n' ai reçu aucun signe de vie de Crémieux ni de Méry. Il faut continuer l' envoi pourtant. Rien n' est plus facile que de paraître, tout, avant la fin de juin. Il importe de ne pas retarder la deuxième et la troisième partie au delà du 14 mai. Vous commencez à entrevoir que les retards viennent de Lacroix et non de moi ; ma présence ou mon absence n' y font rien ; je crains qu' il n' ait, comme vous le devinez, quelque raison de publication simultanée partout qui entraîne des ajournements. Je m' y oppose de toutes mes forces. Je lui ai écrit pour cela. J' ai écrit très affectueusement à Cuvillier-Fleury, et j' ai fait appel à sa délicatesse pour qu' il couvre au moins littérairement le livre qu' il a découvert politiquement. Cela importe, car si après l' avoir déclaré un danger en politique on le déclare une rapsodie en littérature, on fait le pont aux voies de fait du pouvoir, et on lui ôte son dernier scrupule. Une certaine inviolabilité littéraire serait importante maintenant, il y a péril. Voyez comme la rapidité est facile. J' ai envoyé aujourd' hui la dernière feuille corrigée (31) du tome vii, sur lequel ils ont vingt-six bon à tirer . J' ai envoyé hier le premier tiers du manuscrit du tome ix. Le 20 au plus tard, ils auront toute la cinquième partie. à partir d' aujourd' hui, on a trois volumes, pas plus, à imprimer. Six semaines suffisent, et au delà. Je corrigerai, si l' on veut, dix feuilles par jour. On peut publier la quatrième partie le 5 juin, et la cinquième le 25 au plus tard, mais je crains que Mm Lacroix n' aient pas assez de caractère. Ils sont obligés d' attendre qu' une feuille soit tirée pour la décomposer. Mille tendresses. V. p391 à Jules Janin. Hauteville-house, 18 mai. Je vous remercie, je vous retrouve. Je serre cette main vaillante et cordiale qui ne m' avait jamais fait défaut depuis l' exil. On se méprend étrangement sur ce livre. C' est un livre d' amour et de pitié ; c' est un cri de réconciliation ; je tends la main, d' en bas, pour ceux qui souffrent, mes frères, à ceux qui pensent, mes frères aussi. D' où vient que quelques-uns de ceux sur qui je croyais pouvoir compter pour coopérer à cet utile travail d' entente m' accueillent avec une sorte de haine ? Les nécessités du temps se feront jour, le siècle passera outre, mais cela m' attriste de voir froideur là où j' espérais concours. Vous, vous êtes toujours le même, l' intrépide et doux poëte, le penseur charmant et fort, l' ami sûr et vrai, et votre plume traverse les esprits avec un pétillement de lumière. Je vous embrasse. Victor Hugo. à George Sand. Hauteville-house, 18 mai. Il est doux d' être blessé par les déesse quand c' est par elles qu' on est guéri. Merci de vos deux lettres exquises et bonnes. Qui ne sait pas être charmant n' est pas grand, et vous le prouvez, car vous êtes charmante. Votre grandeur, quand bon lui semble, se tourne en grâce à volonté, et c' est ainsi qu' elle se démontre. Je sais bien qu' en disant cela de vous j' enchnte mes bons amis mes ennemis qui affirment qu' on ne saurait le dire de moi ; ils sont précisément en train de décréter que la grâce me fait défaut ; c' est leur mot d' ordre actuel ; jadis j' étais un faiseur d' antithèses, aujourd' hui je suis un brutal ; ils ont changé de joujoux ; qu' ils s' amusent. Mais, moi, je dis la vérité, et la vérité, c' est que vous, madame, qui avez la force, vous avez aussi le charme. N' ayez pas peur de me voir trop chrétien. Je crois au Christ comme à p392 Socrate, et en Dieu plus qu' à moi-même. Lisez, si vous continuez cette lecture, la chose intitulée parenthèse . J' explique bien vite ce mot : en Dieu plus qu' en moi-même ; c' est-à-dire que je suis plus sûr de l' existence de Dieu que de la mienne propre. Et vous, vous allez donc être heureuse, par-dessus le marché ! Vous mariez votre fils qui a en lui un rayon de vous. Ayez le succès à Paris, et le bonheur à Nohant. Vivez dans une gloire, c' est bien. Je baise vos mains, madame, et je vous remercie de vos adorables lettres. Je m' aperçois que je vous aime. Heureusement que je suis vieux. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-h, 23 mai. Cher Auguste, est-ce que vous voudrez bien transmettre ces trois lettres. Je vous remercie, je reçois aujourd' hui par vous l' indépendance de la Charente . Les journaux anglais annoncent que le succès grandit . Cependant les journaux français me semblent bien silencieux. le siècle n' a donc rien publié ? le lancement belge, comme dit Lacroix, a été complètement manqué ; l' indépendance n' a pas eu même un extrait, et n' a pas soufflé mot. Quoi, même Paul Foucher ? Je deviens donc obscène ? Sérieusement, il y a eu complète négligence de l' annonce de la mise en vente à Bruxelles. Dites-en un mot de ma part à M Lacroix, s' il est encore à Paris. J' écris dans ce sens à Bruxelles. Pour ce qui est de Paris, il me semble que les journaux amis se taisent pendant que les journaux ennemis attaquent. D' où cela vient-il ? Y a-t-il ordre de quelque part ? Vous savez qu' on peut aller aussi vite qu' on voudra. Bruxelles a tout le manuscrit. Donnez-moi quelques détails sur ce qui se passe à Paris. Y a-t-il un dessous de cartes ? M Lacroix a dû vous parler d' une grosse question. Quelques passages dans ce qui va venir semblent dangereux (j' ai peur que M Lacroix n' ait fait quelque communication imprudente). On me demande des suppressions (seulement pour l' édition en France). Vous verrez, vous consulterez Mm Claye et Pagnerre, intéressés, je ferai ce que, vous et Meurice, vous p393 conseillerez. Autre question : ne serait-il pas bon de publier aussi les quatre derniers volumes en bloc ? Moins de tiraillement et l' effet de la barricade un peu amorti par l' effet du dénouement qui est intime et en larmes. Pesez. Décidez. norma esto. est-il vrai, comme M Ferrier l' insinue, que quelques amis blâment l' esprit du livre Waterloo ? Ils seraient donc bien déraisonnables. Je dis son fait à Napoléon, durement même, mais je regagne la bataille. Faut-il s' obstiner à la perdre, comme Charras et Quinet ? Quelle faute pour un parti de se dénationaliser ! Cette faute-là, je ne la ferai jamais. Et puis, est-ce que les amis de l' abc ne sont pas l' apothéose et le triomphe de la république ? Les amis dont parle M Ferrier seraient bien ingrats ; mais je pense qu' il se trompe. Dites-moi quelques mots à ce sujet. Je vous embrasse et suis vôtre. V. à Alfred Darcel. Hauteville-house, 29 mai. Monsieur, vos articles me charment, parce qu' ils viennent d' un penseur, et me touchent, parce qu' ils viennent d' un ami, c' est un souvenir qe vous envoyez à un absent. Aussi est-ce avec le coeur que je vous remercie. Laissez-moi vous dire que ces pages sur Cosette et sur Marius sont éloquentes et ingénieuses (je suppose que vous avez fait un premier article sur Fantine , je ne l' ai pas reçu). Vous n' êtes pas seulement un critique, vous êtes un philosophe ; le fait social ne vous préoccupe pas moins que le fait littéraire, et je sens entre vous et moi une profonde communauté d' idées. Nous avons, dans les questions d' art, un peu fait les mêmes études, tous les deux, et dans les choses politiques, nous cherchons et nous voulons le même but, la société actuelle a une tendance à oublier, on souffre sous elle et par elle, elle l' ignore presque, il est nécessaire de la faire souvenir p394 et songer. C' est pour cela que j' ai écrit ce livre. Le dernier jour d' un condamné , les paroles d' Eusèbe Salverte en font foi, n' a point été étranger à l' introduction des circonstances atténuantes dans la loi pénale ; peut-être quelque progrès nouveau sera-t-il provoqué par les misérables . S' il m' était permis d' ambitionner une récompense, celle-là me comblerait. En attendant, monsieur, j' en ai une, et fort grande, et fort douce : c' est la satisfaction de lire vos articles si élevés et si charmants, où la grâce d' un noble esprit se mêle à la générosité du coeur. On sent que votre pensée est en perpétuelle communion avec l' idéal, et que vous combinez dans votre intelligence les deux forces morales, l' aspiration civique vers le juste et l' aspiration philosophique vers le vrai. Je vous remercie et je vous serre la main. Victor Hugo. Un mot encore sur un détail : dans ma solitude, je n' ai plus de livres, et ma mémoire est toute ma bibliothèque. Mais, ou je suis bien trompé, ou, en feuilletant le travail d' Auguste Leprévost sur Saint-Georges De Bocherville, vous y trouverez Tryphon, et les crapauds de sa tombe. Cette tombe, si mon souvenir est exact, était située près du lavabo surmonté d' une tête de moine à oreilles d' âne, ces oreilles-là me reviennent de droit si j' ai cité de travers. Jugez, vous, car vous êtes le juge. Nul ne sait ces choses comme vous. à Auguste Vacquerie. H-h, 31 mai. Cher Auguste, je reçois l' article d' Hipp Lucas. Je vous remercie de me l' avoir envoyé. Je remercierai Hipp L sans chaleur, pour être à son diapason. à vous je dis toute ma pensée : l' article d' Hipp L serait excellent dans le constitutionnel ou la patrie , ou l' union . Dans le siècle... , l' inconvénient de ce genre d' articles, qu' on sait venir d' un ami dont la famille vient chez moi , c' est d' encourager beaucoup les ennemis et de refroidir les amis p395 énormément. L' article de Hipp L a fait ici l' impression la plus étrange, Victor en est indigné, moi non, bien loin de là, et je calme tout le monde. En somme, l' article est très bien. Mais vous seriez bien aimable de faire en sorte que Taxile Delord l' effaçât par d' autres le plus tôt possible. -si pourtant la bonne volonté de Tax Delord survit à celle d' Hipp Lucas. Comme vous êtes pour moi de meilleur conseil que moi-même, je vous envoie ma lettre à H Lucas. Lisez-la. Si vous la trouvez ce qu' il faut, remettez-la. Si vous la trouvez trop froide, renvoyez-la-moi. Je suivrai en tout votre sentiment. Mais je crois que cette lettre est dans le vrai, suffisante, comme l' article. Jugez-en, et conseillez-moi. -entre nous, jusqu' ici ce n' est pas en lisant les grands journaux républicains, Peyrat et Ulbach exceptés, qu' on pourrait croire que les misérables sont un succès. à la rage des journaux catholiques, bonapartistes et réactionnaires, on le devine. Ces journaux-là me portent en triomphe dans l' écume. Les journaux soutenant le vieux monde disent : c' est hideux, infâme, odieux, exécrable, abominable, grotesque, repoussant, difforme, monstrueux, épouvantable, etc. Les journaux démocrates et amis répondent : mais non, ce n' est pas mal. quant à la jeune presse littéraire, elle est tout entière admirable, et je sais la part que je dois vous faire dans cette unanimité, ainsi qu' à Paul Meurice. Donc merci ex imo . Dimanche 1 er juin. Victor ne décolère pas. Il est exaspéré de l' article de Lucas. Voici son cri ce matin en entrant dans la salle à manger, je le sténographie en l' atténuant : -ainsi, du haut de ton rocher, après onze ans d' exil, tu donnes ce livre et ce succès à la république, et voilà le parti que les journaux républicains en tirent ! le siècle te fait donner la réplique au nom de la démocratie par un bibliothécaire qui veut de l' avancement ! Ah ! Cambronne n' a pas dit merde aux anglais. Eh bien, je dis merde à Lucas ! Vous voyez que Victor, dans l' occasion, en joue comme Charles. Vous pouvez le dire à Charles. -au reste, j' ai prié qu' on ne parlât plus de cet article, surtout à l' arrivée de ma femme qu' il blesserait probablement, et à qui il ferait regretter l' hospitalité donnée et rendue. J' envoie aujourd' hui à Bruxelles huit bon à tirer . tuus. p396 à Albert Lacroix. samedi 31 mai. Mon cher Monsieur Lacroix, je commence par ceci : jamais on n' a imprimé et on n' imprimera la première édition d' un de mes livres sans que je revoie les épreuves. Donc, rayons cet expédient. Je suis accablé de cette fatigue de six mois, et hors d' état d' aller à Bruxelles en ce moment. J' ai besoin à cette heure, non d' un voyage avec deux trajets de mer, mais d' un repos. Mais il y a un troisième moyen dont vous ne parlez pas. Il est évident pour tout le monde que vous n' avez pas assez de lettre . On n' entreprend pas une telle opération avec si peu de caractère. Claye, qui en a plus que vous, a dû recourir à des confrères. Pourquoi ne feriez-vous pas comme lui ? Arrangez-vous pour m' envoyer dix feuilles par jour. Vous les aurez par retour du courrier. Je ne comprends rien à votre lettre. Depuis trois jours je vous ai expédié vingt ou vingt-quatre bon à tirer . Avec cela on peut marcher. Lisez la lettre ci-incluse de M P Meurice. Pourquoi laissez-vous chômer l' imprimerie Claye ? Il y a, dites-vous, des lacunes dans vos bon à tirer . Mais ces lacunes ne sont pas, je suppose, ainsi : 1, bon à tirer. -2, lacune. 3, bon à tirer. -4, lacune. En d' autres termes, vous avez nécessairement des bonnes feuilles qui se suivent. Pourquoi ne pas les envoyer ? Vous avez en ce moment le tome vii tiré, et le tome viii bon à tirer en entier. Pourquoi ne pas l' envoyer en bloc ? Je crois que la véritable enclouure, c' est votre désir de paraître partout à la fois, désir excellent et fort naturel, mais qu' il faut concilier avec la mise en vente le 20 juin. en bloc , c' est aussi mon avis, votre idée est excellente et j' y donne des deux mains ; mais ayez plus de lettre et envoyez-moi dix feuilles par jour. Dimanche 1 er juin. Je continue cette lettre. Je ne prévois maintenant que fort peu d' intercalations dans le texte, et même pas du tout. Si M Verboeckhoven qui est un excellentissime correcteur, veut se donner beaucoup de peine, et il le voudra, il peut m' envoyer, la copie étant fort correcte, des premières épreuves sur lesquelles je pourrais donner des bon à tirer. Il faut pour cela une correction absolue, pas de corrections à la plume, pas de corrections p397 collées, des épreuves sérieuses et définitives. De cette façon, je donnerais immédiatement beaucoup de bon à tirer et ce serait là un quatrième expédient très facile et qui résoudrait victorieusement la question de célérité. Vous êtes deux charmantes intelligences et deux activités on ne peut plus zélées. Il faut nous atteler tous, tirer ensemble, et finir en quinze ou vingt jours. Nous le pouvons. Surtout ne laissez pas chômer Paris. Lisez ce qu' écrit P Meurice. Dimanche 1 er juin. Impossible d' affranchir aujourd' hui dimanche. Le dimanche anglais vous explique la lacune d' un jour dans les envois. Tout est mort ce jour-là, la poste comme le reste. -voici huit bon à tirer (je ne compte pas le neuvième de quatre pages.) depuis trois jours, je vous ai envoyé vingt-cinq ou trente bon à tirer. Vous pouvez marcher et même galoper. Au galop donc, vaillants hommes que vous êtes. Je vous remercie des extraits de journaux. Je coupe dans des journaux anglais et je vous envoie des petits entrefilets curieux et que vous pourriez utilement faire reproduire dans les journaux belges. N' oubliez pas de m' envoyer, sitôt tirées, les bonnes feuilles des feuilles 4, 9 et 10. Mille bons et affetueux compliments. V. Si vous êtes sûr de vous, tirez. Sinon renvoyez-moi épreuve de la feuille 10. Dans tous les cas ne manquez pas de m' envoyer la bonne feuille, ainsi que les feuilles 4 et 9, par le plus prochain courrier. à Auguste Vacquerie. 3 juin. Cher Auguste, je ne vous remerciais pas pour les envois de journaux de province, par une raison toute simple, c' est que je ne voyais pas les bandes, p398 les journaux étant habituellement décachetés et en lecture quand je descends pour déjeuner. Je les croyais souvent envoyés directement, et il m' est arrivé de remercier en conséquence. Aujourd' hui je rends à Auguste ce qui revient à Auguste. Merci pour ce détail comme pour le tout, pour l' immense tout dont vous vous êtes, Meurice et vous, vous et Meurice, si admirablement chargés en mon lieu et place. -vous avez cent fois raison pour les avocats. J' ai une tendance à toujours voir dans l' avocat le magistrat en herbe et possible. De là cette pointe qui vous choque justement. Voilà le malheur de ne point vous avoir ici. Votre conseil quotidien, toujours présent, m' eût signalé ces petites choses, et elles eussent été ou effacées, ou atténuées. Mon Waterloo était écrit avant que le travail de Quinet (que je n' ai pas encore lu) fût publié. Je ne veux que du bien à Quinet, quoique sa préface de Spartacus soit, à mots couverts, dirigée contre le drame et contre nous. L' article de Lefort est excellent. Il cite le temps parmi les advrsaires. Est-ce que le temps a été hostile ? Y a-t-il un autre temps que celui de Nefftzer ? M Hector Malot, de l' opinion nationale , a fait, dès le 10 ou 12 avril, un premier article. On m' a dit qu' il en a fait d' autres. Est-ce vrai ? Le savez-vous ? 4 h. Je reçois à l' instant une lettre de Bruxelles, et j' y coupe un passage sur la prochaine publication des 4 volumes derniers et sur la marche à suivre. Cela me paraît juste. Votre avis ? Cher Auguste, je ne sais pas si je vous ai assez dit combien je suis ému de tout ce que vous faites depuis cinq mois, sans relâche, sans trêve, sans fatigue extérieure, pour ce livre. Quand je pense à votre fatigue désintéressée comparée à mes labeurs d' auteur, je m' accable et je vous admire. Votre amitié est grande comme votre esprit. Esprit, souffle, spiritus, quel mot ! Vous le résumez et vous le concentrez tout en vous. Pas une de ses grandeurs et de ses magnificences ne vous manque. Vous êtes une des grandes forces vives de ce temps, force à la fois morale et intellectuelle. Vous créez ! -à vous ! Encore un mot. Vous êtes-vous douté que six lignes de parenthèse à l' adresse des puissants négateurs étaient pour vous ? vous ne croyez pas Dieu, mais étant grand esprit, vous le prouvez . Dieu aussi s' appelle esprit. C' est même là son nom essentiel . Je griffonne tout ceci à la hâte ; ma femme et Chenay sont arrivés hier par le plus beau ciel du monde. Nous parlons, sans désemparer, de vous, de Charles, de Meurice, de Paris, de tout notre coeur que vous avez. p399 à Jules Claretie. Hauteville-house, 5 juin. Monsieur, je viens de lire le dernier numéro du Diogène . Quand un homme fait, ou essaie de faire, comme moi, une oeuvre utile et honnête en présence et à l' encontre de l' immense mauvaise foi, maîtresse du monde, les haines sont acharnées autour de lui, et, point de mire de toutes les fureurs, il sait gré aux intrépides qui viennent dans cette mêlée combattre à ses côtés ; mais lorsque ces coeurs intrépides sont en même temps de beaux et radieux esprits, il est plus que reconnaissant, il est attendri. C' est donc mon émotion que je vous envoie. Vous m' apportez, dans cette lutte pour le progrès, l' aide de votre pensée inspirée et de votre noble et généreux style où tout ce qui est grand, pur et vrai se reflète. Je vous remercie, monsieur, de cette nouvelle page si éloquente sur les misérables , je vous en remercie, non pour moi, non pour ce livre, mais pour les souffrants, dont vous êtes l' ami, mais pour l' idéal, dont vous êtes le chevalier. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Pedro De Brito Aranha. Guernesey Hauteville-house, 12 juin. Vous avez bien fait, monsieur, de me citer dans votre écrit excellent, comme un persévérant et indomptable adversaire des ténèbres cléricales. Les ténèbres par l' église, l' abrutissement du peuple par le prêtre, la nuit jetée sur les âmes au nom du dogme, que Dieu soit employé à faire reculer l' homme au lieu de le faire avancer, c' est là, dans notre siècle, le crime et la honte du parti dit parti catholique . Combattons-le, et, jusqu' à ce qu' il se taise, parlons plus haut que lui. Le salut de l' âme humaine est à ce prix. Courage, monsieur, je vous serre la main. Victor Hugo. p400 à Lamartine. Hauteville-house, 24 juin. Mon illustre ami, si le radical, c' est l' idéal, oui, je suis radical. Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j' appelle le mieux ; le mieux, quoique dénoncé par le proverbe, n' est pas ennemi du bien, car cela reviendrait à dire : le mieux est l' ami du mal. Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui admet l' enfer, oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c' est vers la société d' en haut, vers l' humanité d' en haut et vers la religion d' en haut que je tends : société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. Oui, je combats le prêtre qui vend le mensonge et le juge qui rend l' injustice. Universaliser la propriété (ce qui est le contraire de l' abolir) en supprimant le parasitisme, c' est-à-dire arriver à ce but : tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. Le but est éloigné. Est-ce une raison pour n' y pas marcher ? J' abrège et je me résume. Oui, autant qu' il est permis à l' homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l' esclavage, je chasse la misère, j' enseigne l' ignorance, je traite la maladie, j' éclaire la nuit, je hais la haine. Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j' ai fait les misérables . Dans ma pensée, les misérables ne sont autre chose qu' un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime. Maintenant jugez-moi. Les contestations littéraires entre lettrés sont p401 ridicules, mais le débat politique et social entre poëtes, c' est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond. Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux ; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j' avoue que, voyant tant de souffrances, j' opterai pour le plus court chemin. Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d' enthousiasme devant votre aube éblouissante se levant sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l' aime ; elle est là avec beaucoup d' autres qui glorifient votre splendeur et votre génie. Aujourd' hui, vous pensez que votre tour est venu de parler de moi, j' en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé, ni cet avenir, j' en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez. Il ne peut sortir de vos mains que de la lumière. Votre vieil ami, Victor Hugo. à M Daëlli. Hauteville-house, 25 juin. Monsieur, j' ai répondu deux fois à deux de vos lettres que j' ai reçues. Les autres ne me sont pas parvenues. Ne lisant l' italien que très difficilement, je p402 crois comprendre ainsi votre dernière lettre : le directeur du théâtre et l' auteur du drame qui exploitent les misérables en une pièce théâtrale destinée à l' Italie, acceptent de me payer dix pour cent de la recette brute par chaque représentation, moyennant quoi j' autorise la représentation du drame i miserabili en Italie. Si je ne me trompe pas, et si la convention est ainsi faite, j' y souscris, et je vous donne le pouvoir d' y souscrire en mon nom. Voudriez-vous bien me faire savoir si le pouvoir que je vous donne en ces termes et par lettre est suffisant ? Y a-t-il en Italie un agent de perception des droits d' auteurs français organisée par la commission dramatique de Paris ? Si cette agence existe, veuillez me le faire savoir, elle percevrait mes droits d' auteur sur i miserabili dans les théâtres italiens. Si elle n' existe pas, consentiriez-vous à vous charger de cette perception, bien entendu, moyennant une commission prélevée par vous sur chaque versement et que vous fixeriez ? Auriez-vous la bonté de répondre à ces diverses questions ? Si votre traducteur pouvait me transcrire le traité en français, cela m' obligerait. J' envoie aujourd' hui même à Mm Lacroix et cie la pièce notariée qu' ils me demandent pour poursuivre les contrefacteurs en Italie. Je sens, monsieur, combien tout ce que vous faites si gracieusement est utile à la cause de la propriété littéraire, et je vous en remercie, non seulement pour moi, mais pour toute la littérature française. Recevez, monsieur, l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. J' ai reçu la première livraison de votre traduction i miserabili qui me paraît fort belle. à Hector Malot. Hauteville-house, 27 juin. Monsieur, mes lettres courent après vous. Aug Vacquerie m' écrit que vous n' avez pas reçu la première et que vous êtes à Londres. J' espère que celle-ci vous p403 parviendra. J' ai lu vos deux excellents et éloquents articles sur Fantine , et je veux vous en remercier deux fois. La reconnaissance admet les duplicata. Vous voilà à Londres. Revenir par Guernesey, ce serait facile pour vous, et charmant pour nous. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Chenay. 30 juin. Vous avez raison de m' aimer un peu, cher M Chenay, car je vous aime bien, vous et Julie. Je me dépêche de vous dire, en sortant de mon rude et long travail, que je vous autorise à graver trois dessins de plus, trois paysages que vous choisirez vous-même ; je ne veux d' aucune caricature ; il importe que l' album reste absolument sérieux. La hardiesse est déjà bien assez grande de publier de mes paysages. Je n' ai nul droit de me mêler à l' art des autres, mais enfin cela vous est agréable et j' ai consenti, tout en protestant. Maintenant, je vous félicite, car vous me traduisez admirablement... je continue de me porter à merveille. Si je ne vais pas aux Ardennes, je ne tarderai point à reprendre mon vol à tire-d' aile vers mon rocher. Portez-vous bien de votre côté, mon excellent beau-frère, et ayez autant de courage que vous avez de valeur. J' embrasse ma chère Julie sur ses deux bonnes joues. Votre ami, Victor H. à M Octave Lacroix. Hauteville-house, 30 juin. Monsieur, je m' empresse de vous répondre, car en vous je reconnais un vaillant soldat de la vérité et du droit, et je salue un noble esprit. p404 Après avoir comme vous combattu le deux décembre, j' ai été banni de France. J' ai écrit à Bruxelles Napoléon-Le-Petit ; j' ai dû quitter la Belgique. Je suis allé à Jersey, et j' y ai lutté trois ans contre l' ennemi commun ; le gouvernement anglais ayant subi la même pression que le gouvernement belge, j' ai dû quitter Jersey. Je suis aujourd' hui à Guernesey depuis sept ans. J' y ai acheté une maison, ce qui me donne le droit de cité et me fait inviolable ; un quatrième exil ne pourrait m' atteindre ici. Du reste, je dois dire que Jersey, il y a deux ans, et, il y a un, la Belgique, se sont spontanément rouvertes pour moi. J' habite au bord de la mer une maison bâtie il y a soixante ans par un corsaire anglais et appelée Hauteville-house. Moi, représentant du peuple et soldat proscrit de la république française, je paye tous les ans le droit de poulage à la reine d' Angleterre, dame des îles de la Manche, comme duchesse de Normandie et ma suzeraine féodale. Voilà un des bizarres effets de l' exil. Je vis ici solitaire, avec ma femme, ma fille et mes deux fils, Charles et François. Quelques proscrits sont venus me rejoindre, et nous faisons une famille. Tous les mardis, je donne à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l' île, et ma famille et moi nous les servons ; je tâche par là de faire comprendre l' égalité et la fraternité à ce pays féodal. De temps en temps un ami passe la mer et vient me serrer la main. Ce sont là nos fêtes. J' ai des chiens, des oiseaux, des fleurs. J' espère pouvoir avoir, l' année prochaine, une petite voiture avec un cheval. Ma fortune, fort ébranlée et presque détruite par le coup d' état, a été un peu réparée par le livre les misérables . Je me lève de bon matin, je me couche de bonne heure, je travaille toute la journée, je me promène au bord de la mer, j' ai pour écrire une espèce de fauteuil naturel dans un rocher, en un bel endroit appelé Firmain-Bay ; je ne lis pas les sept cent quarante articles publiés contre moi (et comptés par mes éditeurs) dans les journaux catholiques de Belgique, d' Italie, d' Autriche et d' Espagne. J' aime beaucoup l' excellent et laborieux petit peuple qui m' entoure et je crois que j' en suis un peu aimé. Je ne fume pas, je mange du roastbeef comme un anglais et je bois de la bière comme un allemand ; ce qui n' empêche pas la espana , journal-prêtre de Madrid, d' affirmer que Victor Hugo n' existe pas, et que le véritable auteur des misérables s' appelle Satan. Voilà à peu près, monsieur, tous les détails que vous me demandez. Trouvez bon que je les complète par un cordial serrement de main. p405 à Auguste Vacquerie. H-h, 30 juin. Encore une admirable lettre ! Je la lis avec bonheur, et comme vous, cher Auguste, j' ai le serrement de coeur de la fin. Ce que vous me dites de mes chapitres, je vous le dis de vos lettres. Ainsi toutes les répliques profondes, charmantes, émues, superbes, que votre pensée donnait à la mienne, c' est fini. J' attendais le courrier avec impatience. Chacune de vos lettres était pour moi comme une récompense. Je sentais mon oeuvre palpiter dans votre grand esprit et dans votre grand coeur. Les paroles d' un homme comme vous ont l' accent même de la postérité. L' avenir, dont vous êtes plein, parle par vous. Vous ressemblez à la gloire disant son avis. Merci des profondeurs de mon coeur. Vous avez été, Meurice et vous, incomparables. J' ai droit à des ennemis monstrueux puisque j' ai de tels amis. Enfin voilà le livre paru, vous êtes délivrés. Moi, je suis attendri. Je suis inexprimablement vôtre. V. à Nefftzer. Hauteville-house, 1 er juillet. le temps du 29 juin m' arrive. Je viens de lire les quarante lignes écrites par vous sur la fin des misérables , prenez-vous-en à vous, ami des bons et des mauvais jours, je suis ému et charmé, et je viens vous demander de faire vous-même le compte rendu de ce livre, dont excepté vous, il n' a pas encore été parlé dans le temps . Vous voyez que je suis ambitieux. C' est à la tête que je m' adresse. C' est à l' esprit-chef. Oui, vous Nefftzer, avec votre noble conscience, avec votre coeur charmant, avec votre esprit où la grandeur allemande se complète par la lumière française, avec votre beau style net et en même temps profond, avec votre amour de l' art et du peuple, avec votre science du réel et votre intuition de l' idéal, vous ferez sur les misérables une chose admirable, vous p406 écrirez une grande page, vous relèverez la critique des grands journaux français qui, à l' occasion de ce livre, est, vous le savez, sévèrement jugée à l' étranger. Je vous demande de continuer ces nobles paroles que vous avez commencées. Et laissez-moi vous remercier d' avance, et me féliciter, et vous dire que je suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. à Jules Janin. Hauteville-house, 3 juillet. En lisant cette troisième page exquise que vous venez d' écrire sur les misérables , je suis triste de penser que le livre vous échappe, que je cesse d' appartenir à vous, mon frère, et que désormais je vais avoir affaire à mon précepteur. Mais dites donc un peu à ce charmant Eraste que c' est un grand malheur que de perdre Jules Janin, et que je veux qu' il me plaigne. Toute notre jeunesse m' apparaît quand je vous lis, les grands arbres, les roches, cette douce et puissante musique de Mlle Louise. Votre franc rire de poëte et vos profondes saillies de penseur à la table de ce noble vieillard, notre ami, édouard, Armand, les enfants, quel passé ! Et tout cela s' éclipse quand j' en lis un autre. et vous ne voulez pas que je sois triste ! si, je le suis, car je vous aime. V H. à Théodore De Banville. Hauteville-house, 8 juillet. Au crayon. Comprenez-vous mon embarras, poëte ? Mes ennemis me défendent de remercier mes amis. Je suis au centre d' un acharnement et d' un combat, toutes les vieilles cliques absolutistes et bigotes s' en donnent à coeur joie, cela me plaît du reste et j' aime cette guerre où la vérité ne peut manquer de vaincre, mais j' aime aussi que la vérité ait des auxiliaires ; or, si dans cette lutte, j' ai le malheur de donner le moindre signe de sympathie aux p407 vaillants qui combattent du même côté que moi, on crie haro ! On scrute mes lettres, on compte les lignes, on pèse les mots. Et voilà où j' en suis. Maintenant si après avoir lu ce que vous venez d' écrire dans le boulevard , je me risque à vous dire : vous avez fait là une page magnifique, vous êtes un superbe et charmant esprit, la cordialité que vous me témoignez a pour source votre dévouement à la cause des malheureux que je défends, -si je vous dis cela, et bien d' autres choses encore que je pense, c' est fini, je suis dénoncé comme pris en flagrant délit d' amitié et de reconnaissance. Eh bien, tant pis, je vous aime. Victor Hugo. Voulez-vous bien vous charger de dire à M Ch Bataille combien je suis ému et charmé de tout ce qu' il m' envoie d' excellent. -je n' ai pas encore son livre. Je l' attends impatiemment. Mes amis m' en disent merveille. à M Marius Trussy. Hauteville-house, 14 juillet. J' ai margarido , monsieur, et je viens de lire ce beau et charmant poëme. margarido c' est la Provence. Votre Provence, cette presque Italie, est dans margarido comme le latium est dans les bucoliques . La Provence est une forêt vierge de poésie. Tout y rayonne, tout y fleurit, tout y chante. La langue est douce, le peuple est bon, le paysage est chaud ; le soleil, la femme, l' amour sont là chez eux. J' ai vu la Provence, il y a vingt-cinq ans, et j' en ai encore le resplendissement dans les yeux et dans l' âme. Vous êtes, vous et M Mistral, les poëtes de cet éden. Quoique votre drame ait des aspects douloureux et sombres, la sereine clarté méridionale le pénètre et l' apaise. On y sent le reflet de la Méditerranée, moins farouche que celui de l' océan. La Provence chante même quand elle pleure. Vous avez mis toute cette lumière dans votre oeuvre. On est charmé, ce qui n' empêche pas d' être attendri. Je vous remercie, poëte, et je vous applaudis. p408 à Paul Meurice. H-h, 18 juillet. Que dites-vous de cette idée ? Les médecins m' ordonnent un voyage d' au moins quinze jours. Vous avez, m' avez-vous dit, quinze jours à me donner. Voulez-vous faire coïncider mes quinze jours avec les vôtres ? Voici comment : je serais le 1 er août (profond incognito) à Mont-Saint-Jean, hôtel des colonnes. Vous viendriez le 2 m' y rejoindre. Le 3 nous partirions pour l' excursion que vous voudriez. Je vous proposerais les Ardennes et les bords de la Moselle. Le 15 août vous seriez (à mon grand regret) libre. Nous aurions vu ensemble d' admirables choses, et vécu. Nous aurions causé du drame des misérables . Si Charles voulait être du voyage, je le lui paierais. Joie complète. Cette idée m' arrive presque le jour de ma fête. Elle me rit. Si elle vous plaît, tope. Répondez-moi courrier par courrier. Je partirais tout de suite, et je traverserais la Belgique aussi anonyme que je le pourrais. Au retour, si vous tenez à voir l' exposition de Londres, ce serait à mon profit, je passe par là pour m' en revenir. Voyez Charles, décidez, et répondez. Si cela ne vous sourit pas, je vous attendrai ici. Seriez-vous assez bon pour envoyer ce mot à M Bataille et ce portrait à M Taule qui est en prison pour avoir dit des vers de moi. J' attends votre réponse. Quel bonheur si c' est oui ! à Paul Meurice. 24 juillet. C' est jeudi, je vous réponds bien vite, vous aurez ma lettre samedi. Hourrah ! Voici mon itinéraire. Nous partirons lundi 28 (avec M Lacroix), nous passerons à Londres la journée de mardi. Mercredi 29 nous serons à Bruxelles (par Ostende), jeudi 30 à Liége (puisque Liége vous plaît). Tâchez donc d' y arriver, vous et Charles, le 31 juillet, ce sera deux jours de gagnés. Penserez-vous à m' apporter 500 francs en or sur les 1953 que vous avez à moi. Je ne saurais vous dire ma joie. Je vous tiens, je vous tiens tous les deux. p409 Il vous est très facile d' être à Liége le 31 juillet, ne me faites pas languir deux jours. Je suis ravi, il me semble que je vais prendre d' assaut l' aurore. Que de belles choses nous verrons et que de douces choses nous dirons ! Remerciez Mme Paul Meurice pour sa lettre si bonne et si charmante et si utile, et précipitez-moi à ses pieds. N' oubliez pas les 500 francs, le nerf ! -à vous ! Pour modérer la pluie de lettres pendant mon absence, voudrez-vous faire publier dans le siècle ou la presse quelque chose comme ceci : " sur l' avis des médecins qui lui ont conseillé le changement d' air après le grand travail des misérables , M Victor Hugo a quitté Guernesey pour un voyage de quelques semaines. " (je n' en voyagerai pas moins fort incognito.) à Auguste Vacquerie. Vianden, 7 août. Comme je pense à vous, cher Auguste, dans ce voyage fait avec Paul Meurice, et dont vous n' êtes pas ! Charles, Meurice et moi, trois coeurs qui vous aiment et à qui vous manquez. Nous disons à chaque instant : si Vacquerie était là ! Mais on dit que vous n' aimez pas les voyages. Eh bien, vous aimeriez les voyageurs ! Je suis sûr du reste que toutes ces merveilles vous enchanteraient, la grotte de Han, la Vanne-Péquet, la Roche, Houffalize, Clervaux, Vianden, où nous sommes en ce moment. Ce sont des rêves. Nature splendide ; édifices morts et terribles où il y a tout le passé. Je griffonne ce bonjour en courant. Soyez heureux où vous êtes et pensez un peu à nous, en faisant les belles choses que vous nous devez. à vous profondément. à Madame Victor Hugo. Juliers, 17 août. Chère amie, Charles et Meurice ont repris hier le chemin de Paris. Cela a fait l' ombre tout de suite sur le voyage. J' aspire maintenant à Guernesey. p410 Cependant on m' a imposé au nom de ma santé au moins un mois d' absence, et puis j' ai promis une station à Bruxelles. Il serait possible en outre que Hetzel vînt me rejoindre, il a écrit à Charles des lettres suppliantes pour que je ne reparte pas sans l' avoir vu, et Charles s' est joint à lui. Ce pourra être encore un petit retard. Mais que je voudrais donc vous embrasser tous ! J' espère que tout est comme je le désire à Hauteville-house et que je retrouverai les choses en bonne harmonie comme je les ai laissées. J' espère que tu es heureuse, et mon Adèle aussi. Je ne veux que votre bonheur à tous et à toutes. Je recommande à ma chère Julie de bien tenir en réserve mes lettres et de me mettre de côté mes journaux. Je prie mon excellent beau-frère d' avoir grand soin des clichés que Bichard a dû renvoyer à Hauteville-house. M Chenay qui est roi du cuivre et de l' acier sera bon prince pour mon plomb. Il sait combien on doit manier soigneusement le métal. Si Victor est à Londres, envoie-lui ce mot. Chère amie, sois gaie et contente. Je t' embrasse tendrement. à François-Victor. Juliers, 17 août. Mon Victor, es-tu encore à Guernesey ? Je serai dans cinq jours à Dinant où je trouverai de vos lettres, je l' espère. Si tu es à Londres, ta mère t' enverra ce mot, écris-moi ton adresse à Londres et jusqu' à quelle époque tu y seras, chez M Lacroix, 3 impasse du parc, rue royale, à Bruxelles . Charles m' a quitté hier. Je suis triste, et j' ai besoin de toi, besoin de vous tous. Notre voyage a été beau et charmant, nous avons vu un bon bout des Ardennes, et Trèves, et le cours de la Moselle, et un tronçon du Rhin de Coblentz à Cologne. Je me cache le plus que je peux, mais je suis parfois reconnu. Alors des ovations, et je me sauve. Tout le monde me parle de ton Shakespeare et te glorifie, Charles tout le premier. Il t' aime tant ! En ce moment, je suis à Juliers. Tout ce vieux Rhin allemand est un pays prêtre. à l' instant où je t' écris une procession passe sous ma fenêtre. C' est l' assomption. On chante, on bat du tambour, un tas de ravissantes petites vierges grosses comme le poing, de six à dix ans, salue l' ostensoir ; elles sont blanches et bleues et tiennent des branches de lys, et les toutes petites se frappent gravement la poitrine pour nos péchés. Voilà le tableau. à la croisée p411 d' en face, une très belle fille de vingt ans, décolletée en l' honneur de la vierge, me regarde fixement, quoique je sois une barbe grise. Les français font toujours prime et sont en hausse partout. Mon Victor chéri, tu as bien travaillé, tu es un penseur et un lutteur, maintenant repose-toi un peu, amuse-toi et aime-moi. Nous avons joliment parlé de vous tous dans ce voyage. Mes plus vives amitiés à mon vaillant et cher compagnon d' exil Kesler. Remets ce mot à M Marquand. Je te serre dans mes bras. V. à François-Victor. abbaye de Villers, 57 bre. Cher fils, tu trouveras ci-jointes trois lettres dont une à toi. Je ne sais si nos deux excellents amis pourront venir, je serais bien heureux de leur présence, mais je n' ose y compter. Quant à toi, il me semble que tu ne peux résister à l' appel pressant et charmant qui t' est fait. Tu verras ici Charles, tu y verras M Pagnerre, tu y auras le coeur et l' esprit contents. Si tu te décidais à ce petit voyage qui coïncide avec tes projets sur Londres, je te paierais tes frais de voyage de Guernesey à Bruxelles, et de retour de Bruxelles à Londres ; ton retour du reste aurait lieu probablement en même temps que le mien, car immédiatement après le banquet, le lendemain même, si je puis, je compte prendre la route de Guernesey. Si tu désirais rester à Londres, je t' y laisserais. Mais, comme tu vois, tous les frais extra entraînés par ta visite sur Bruxelles seraient couverts par moi. Viens, mon enfant chéri. Ce sera ma joie. J' ai à peine le temps de t' écrire. Il faut que cette lettre parte en hâte. Le temps nous presse. J' espère que tout continue d' aller bien à Hauteville-house. M Lacroix vient de me dire que, d' après tout ce qui lui revenait, le livre de ta mère était un travail ravissant . Ce sont ses propres termes. Mon retour à Guernesey est, comme vous voyez, mes chers bien-aimés, un peu retardé par le banquet. J' espérais qu' il aurait lieu le 8. Vacquerie a demandé l' ajournement au 15 ou 16. Pour avoir Vacquerie il faut tout faire, et j' ai accepté l' ajournement. Le banquet aura lieu le 16. Au moment de fermer cette lettre, je conseille à M Lacroix, qui accepte, d' y ajouter deux invitations, l' une pour M Talbot, l' autre pour Harney. Tu p412 te chargeras, n' est-ce pas, d' envoyer ces quatre lettres. Réponds-moi bien vite chez M Lacroix, 3, impasse du parc, à Bruxelles . Je me dépêche de serrer tout Hauteville-house dans mes bras, je ferme ce billet, et je t' attends, mon Victor bien-aimé. V. à Madame Victor Hugo. Londres, mardi 237 bre. Chère amie, je comptais être demain à Guernesey par Weymouth, mais voilà Victor qui me retient à son tour, et je ne puis lui refuser ce que j' ai accordé à Charles ; pourtant la semaine ne s' achèvera pas sans que je sois à Guernesey. J' ai faim et soif de vous revoir tous. La fête de Bruxelles a été admirable ; tous les journaux belges et anglais en sont pleins, et même les journaux français (les vaillants du moins). le siècle a presque reproduit mon speech. Avez-vous reçu le daily telegraph et la queen ? J' ai bien regretté que nos excellents amis de Guernesey et de Jersey n' aient pu assister à la chose ; mais je l' ai bien compris. Du reste, il y a eu des choses étonnantes ; outre nos amis de Paris et de France, quelques-uns venus de Lyon, de Bordeaux et de Marseille, le principal écrivain suédois, M Alm, est venu de Stockholm, le rédacteur en chef des novadades , M Cuerta, est venu de Madrid, Louis Blanc et M Lowe sont venus de Londres, le rédacteur du diritto , M Costayo Ferrari, est venu de Milan. C' est-à-dire que plusieurs ont fait huit cents lieues (aller et retour) pour passer une heure avec moi. Le président de la chambre des représentants belges et le bourgmestre de Bruxelles ont vaillamment tout écouté et tout applaudi. Du reste, cordialité, gaîté, et bravoure chez nos français, ensemble inouï, joie profonde. Une foi absolue dans un avenir très prochain. Les journaux anglais donnent le menu du repas. Il paraît que le banquet seul a coûté 6000 francs. Je t' envoie tous ces détails qui vous feront plaisir, en attendant que je vous les bavarde moi-même. J' ai bien regretté Auguste et Meurice. Auguste a été charmant, il m' a envoyé pour le 16 deux feuilles cueillies sur le tombeau de nos enfants. à presque tout de suite. E Allix m' a dit que tu avais été un peu souffrante. Mais que ce n' était rien. J' y compte bien. J' embrasse tous et toutes. Chère amie, je te serre dans mes bras. V. p413 à Paul De Saint-Victor. 2 octobre. Je viens de lire votre premier article sur les misérables . Je vous remercie. Vous écrivez depuis quatorze ans page à page et jour à jour un des grands livres du temps : l' histoire de l' art contemporain confronté avec l' idéal. Cette confrontation sereine est le triomphe de votre lumineux esprit. Pensée, poésie, philosophie, peinture et statuaire, vous éclairez tout à la réverbération magnifique de cette vision du beau que vous avez dans l' âme. La beauté de votre âme, c' est qu' elle est un coeur. On sent, dans vos enseignements d' artiste et de philosophe, le profond attendrissement de la justice et de la vérité. Devant Eschyle, vous êtes grec ; devant Dante, vous êtes italien ; et avant tout vous êtes homme. De là le profond penseur et le grand écrivain que j' aime en vous. Vous le savez, pas une ligne de vous ne m' échappe, je vous lis avec l' assiduité douce d' un frère de votre esprit, à chaque coup vous atteignez le but, et voilà bien des années déjà que je vous suis des yeux et que je vous admire, vidant, sans l' épuiser, sur toutes les cibles du beau et du vrai, votre carquois plein de rayons. Je suis fier aujourd' hui de cette oeuvre que vous attachez à mon oeuvre. Vous incrustez dans ma muraille des bas-reliefs de marbre. Après la lecture de ce premier article si admirable, où chaque mot a la profondeur de l' idée et la transparence de la vérité, j' aurais dû maîtriser mon émotion, et garder le silence jusqu' à ce que, la série terminée, je pusse vous dire mon impression entière. Je le ferai désormais. Mais je ne l' ai pu cette fois. Vous me le pardonnez, n' est-ce pas ? Cher grand penseur, je vous serre la main. Victor Hugo. à l' éditeur Castel. Hauteville-house, 5 octobre. Mon cher Monsieur Castel, le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques espèces d' essais de dessins faits par moi, à des heures de rêverie presque inconsciente, avec ce qui restait p414 d' encre dans ma plume, sur des marges ou des couvertures de manuscrits. Ces choses, vous désirez les publier, et l' excellent graveur, M Paul Chenay, s' offre à en faire les fac-simile. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le beau talent de M Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume quelconques jetés plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose à faire, ne cessent d' être des dessins du moment qu' ils auront la prétention d' en être. Vous insistez pourtant, et je consens. Ce consentement à ce qui est peut-être un ridicule veut être expliqué. Voici donc mes raisons : j' ai établi depuis quelque temps dans ma maison, à Guernesey, une petite institution de fraternité pratique que je voudrais accroître et surtout propager. Cela est si peu de chose que je puis en parler. C' est un repas hebdomadaire d' enfants indigents. Toutes les semaines, les mères pauvres me font l' honneur d' amener leurs enfants dîner chez moi. J' en ai eu huit d' abord, puis quinze ; j' en ai maintenant vingt-deux. Ces enfants dînent ensemble ; ils sont tous confondus, catholiques, protestants, anglais, français, irlandais, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite à la joie et au rire, et je leur dis : soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un remercîment à Dieu, simple et en dehors de toutes les formules religieuses pouvant engager leur conscience. Ma femme, ma fille, ma belle-soeur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes nécessités pour l' enfance. Après quoi ils jouent et vont à l' école. Des prêtres catholiques, des ministres protestants, mêlés à des libres penseurs et à des démocrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble cène, et il ne paraît pas qu' aucun soit mécontent. J' abrège ; mais il me semble que j' en ai dit assez pour faire comprendre que cette idée, l' introduction des familles pauvres dans les familles moins pauvres, introduction à niveau et de plain-pied, fécondée par des hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n' être pas mauvaise ; je la crois pratique et propre à de bons fruits, et c' est pourquoi j' en parle, afin que ceux qui pourront et voudront l' imitent. Ceci n' est pas de l' aumône, c' est de la fraternité. Cette pénétration des familles indigentes dans les nôtres nous profite comme à eux ; elle ébauche la solidarité ; elle met en action et en mouvement, et fait marcher pour ainsi dire devant nous la sainte formule démocratique : liberté, égalité, fraternité. C' est la communion avec nos frères moins heureux. Nous apprenons à les servir, et ils apprennent à nous aimer. C' est en songeant à cette petite oeuvre, monsieur, que je crois pouvoir p415 faire un sacrifice d' amour-propre et autoriser la publication souhaitée par vous. Le produit de cette publication contribuera à former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l' hiver ; je ne serais pas fâché de donner des vêtements à ceux qui sont en haillons et d' offrir des souliers à ceux qui vont pieds nus. Votre publication m' y aidera. Ceci m' absout d' y consentir. J' avoue que je n' eusse jamais imaginé que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, pussent attirer l' attention d' un éditeur tel que vous, et d' un artiste tel que M Paul Chenay ; que votre volonté s' accomplisse ; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n' étaient point faits, la critique a sur eux désormais un droit dont je tremble pour eux ; je les lui abandonne ; je suis sûr toujours que mes chers petits pauvres les trouveront fort bons. Publiez donc ces dessins, Monsieur Castel, et recevez tous mes voeux pour votre succès. Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-h 11 oct. Mon cher Monsieur Lacroix, vous trouverez sous ce pli une lettre pour Bruxelles, (M Van Beummel), trois pour Paris et une pour Lyon. Vous comprenez l' importance de ces dernières, toutes adressées à des journaux. Faites en sorte qu' elles parviennent sûrement . Je les recommande à votre bonne grâce si intelligente et si cordiale. Autre détail important. Voici, pour les réimpressions des misérables , les variantes annoncées. Je les indique sur l' édition de Paris, n' ayant pas sous la main en ce moment l' édition de Bruxelles. Il importe que Thénardier ne sache pas le nom de Pontmercy ; ce qui entraîne le changement suivant : (3 e partie, Marius , tome 6, p 211, l 27) au lieu de : un général appelé le comte de Pontmercy... il faut : un général appelé le comte de je ne sais quoi. Il m' a dit son nom, mais sa chienne de voix était si faible que je ne l' ai pas entendu. Je n' ai entendu que merci . J' aurais mieux aimé son nom que son remerciement. Cela m' aurait aidé à le retrouver. Ce tableau, etc. p416 Plus bas, même page, ligne 21 : au lieu de : le général Pontmercy..., il faut : ce général... (5 e partie, Jean Valjean , tome vi, même édition, p 263, après la ligne i), intercaler cet alinéa : quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que sur le champ de Waterloo, il n' en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu' on doit à ce qui n' est qu' un remercîment. Du reste, etc. Priez M Verboeckhoven de m' envoyer épreuve de ces passages importants. -Madame Lacroix va bien, j' espère ; offrez-lui mes hommages. ex imo. V. à Ch L Chassin. Hauteville-house, 11 octobre. Monsieur, comme votre beau et noble article complète et commente notre serrement de main ! Vous parlez de ce rendez-vous du 16 septembre avec une émotion qui me va au coeur. Je ne lis votre article qu' ici et aujourd' hui ; mais il n' est pas trop tard pour vous dire ma reconnaissance et ma sympathie. Vous êtes, ainsi que moi, un persécuté et ainsi que moi un protestant. Ils sont rares les hommes qui, comme vous, joignent à toutes les puissances de l' intelligence toutes les vaillances de l' âme. Merci, monsieur, et bravo. Votre ami, Victor Hugo. à Paul Meurice. 18 octobre. Vous êtes toujours admirablement charmant et bon. Merci pour tout. Vous trouverez sous ce pli une traite de 666 francs pour remettre un peu mes chiffres à flot. Vous aurez en outre, je crois, fin décembre, les 500 fr de l' institut, si je suis encore de l' institut. p417 Vous avez cent fois raison pour quatrevingt-treize . Il faut attendre, il faut de l' air entre ces grands blocs. Sur ce, parlons un peu du drame les misérables . Je suis de votre avis pour Bruxelles, et vous êtes de mon avis pour Londres. Or Londres, c' est tout l' étranger. Entrerez-vous donc dans cette voie de faire deux drames, l' un, en deux soirées, pour Bruxelles, l' autre en une soirée, pour l' étranger proprement dit (tous les lieux où l' on traduira) ? C' est, il me semble, double peine. Ensuite, ce goût d' économie de Bruxelles pour monter la pièce qui fait qu' on s' accommode d' un demi-drame, est-ce bien bon signe ? J' aimerais mieux Delvil faisant des dépenses. Oui, deux drames, joués le jour et le lendemain, et se complétant, ce serait excellent, mais croyez-vous beaucoup au succès d' un commencement attendant indéfiniment sa fin ? Je vous soumets tout cela, et j' ai une telle habitude de croire en vous que je suis lâchement prêt à être de votre avis, quel qu' il soit. Vous ne pouvez vous tromper pour vous, vous qui ne vous êtes jamais trompé pour moi. Voudriez-vous m' inscrire pour 100 francs et les donner pour moi, dans la souscription au tombeau de bocage. Si Charles veut, qu' il vienne, avec pleins pouvoirs de vous, passer trois semaines ici, nous causerons, il écrira, et le 15 novembre il partira avec le drame fait pour une seule soirée (attendez-vous aux sacrifices les plus énormes). Et ensuite le tout vous sera re soumis. Pendant ce temps-là, vous ferez jouer François les bas bleus , et vous aurez un magnifique et charmant succès. plaudite cives. -je n' ai plus de papier, et j' ai encore tout plein d' amitié, de tendresse et d' enthousiasme. Rêvez le reste. à Albert Lacroix. H-h, 20 octobre. Je vous remercie, mon cher M Lacroix, de tous les satisfaisants détails que vous me donnez sur le succès matériel des misérables au point de vue de la librairie. Je n' en avais pas besoin pour savoir que l' affaire était excellente, mais ils ne m' en sont pas moins précieux. Je suis heureux de lire dans votre lettre ces quatre lignes : " nous sommes arrivés à ce résultat que je déclare magnifique, extraordinaire, imprévu même en affaires, d' être rentrés en un an dans nos déboursés sur une somme aussi importante (plus de six cent mille francs) " . Et vous pouvez ajouter ceci que vous avez maintenant pour p418 bénéfice onze années et six mois d' exploitation gratuite d' un livre en dix volumes sur tous les marchés et à nombres illimités. C' est ce qui fait que vos conclusions m' étonnent un peu. Après un succès, et un succès extraordinaire , vous êtes aussi timide qu' après un échec. Vous débutez par une assertion sur la décroissance normale de la vente des livres, qui est contraire aux faits. (voyez la brochure excellente de Hetzel dont je vous ai parlé, et les chiffres authentiques qui la terminent) et qui est contraire au fameux et incontestable axiome de librairie : plus un livre s' est vendu, plus il se vendra . Tous les exemples sont là pour le prouver, depuis les livres médiocres comme Télémaque , jusqu' aux livres supérieurs comme Don Quichotte . Vous raisonnez un peu, permettez-moi de vous le dire, comme si vous aviez acheté un roman d' Ann Radcliffe ou de Ducray-Duminil, sans portée, sans lendemain, et sans avenir. De la part d' un homme écrivain lui-même, d' un homme supérieur comme vous par l' intelligence, cela m' étonne. Vous rappelez-vous, à l' époque où vous doutiez du succès des misérables , une lettre de moi qui commençait ainsi : ô homme de peu de foi ! eh bien, je serais tenté de vous le répéter aujourd' hui. Quoi, vos frais sont faits, vous l' écrivez vous-même, vous avez devant vous ce bénéfice énorme, onze ans d' exploitation libérée et gratuite, et pour quatre ou cinq mille exemplaires in-8 qui vous restent en totalité, le reliquat de tous les marchés (Bruxelles, Paris, Leipsick) vous vous arrêtez court, vous vous croisez les bras, vous renoncez à continuer le succès, vous attendez l' écoulement infaillible, mais lent, de cette queue à si haut prix ! Vous avez devant vous le proverbe : battre le fer quand il est chaud , et vous laissez refroidir ! En publiant aujourd' hui l' édition bon marché, et petit format, vous recommencez, avec plus d' intensité encore, le mouvement et l' effet des premiers jours ; vous faites pénétrer le livre dans les couches profondes et inépuisables du peuple ! Vous passez de l' acheteur d' élite, qui pourtant vous a acheté des nombres énormes, à l' acheteur de la foule qui vous achètera des nombres plus grands encore. Cet effet, ce bénéfice, ce succès, vous y renoncez ! Je dis plus, vous oubliez cette vérité incontestable et prouvée par tous les faits, que pour les livres d' avenir, le format bon marché fait vendre le format cher, il sert de prospectus et sollicite les bibliothèques. les misérables bon marché , loin de faire tort aux quelques milliers chers qui vous restent, en hâteraient probablement l' écoulement. Et en tous les cas, quelle indemnité ! ô homme de peu de foi ! J' aurais les mêmes choses à vous dire pour ce qui est des châtiments et de Napoléon-Le-Petit dont vous me reparlez. Vous faites erreur sur presque tous p419 les détails. Il est impossible que Samuel n' ait pas fait le dépôt légal de l' édition in-18 expurgée , la seule mise publiquement en vente, la petite se cachant derrière à cause de la loi Faider. Vous vous trompez également sur les chiffres. L' usure des clichés atteste l' immense tirage frauduleux des châtiments , les onze contrefaçons que vous énumérez prouvent la vente croissante. Je suis si convaincu de votre erreur que je vous propose ceci qui est sans danger, même pour votre timidité : réimprimer chez vous Napoléon-Le-Petit et les châtiments , ne pas tirer, clicher ces deux réimpressions, envoyer les clichés à Guernesey, et faire à Guernesey les tirages au fur et à mesure des besoins et des demandes. Pour Bruxelles, Londres (concurrence redoutable aux voleurs-contrefacteurs, le prix de revient étant moindre à Guernesey qu' à Londres) et tous les marchés du monde. Nous ferions l' affaire ensemble : j' aurais deux tiers, votre maison aurait un tiers ; on commencerait par prélever les frais, on partagerait dans la proportion ci-dessus le bénéfice net. Moyennant ce tiers, votre maison administrerait et ferait les avances. Les clichés vous appartiendraient pour un tiers. Vous feriez ce traité (en réservant la France et les autres formats) pour tout le temps que vous avez les misérables . Je suis sûr que j' y gagnerais plus que ce que je vous demandais. Répondez le plus tôt possible. Vous voyez que vous pouvez accepter sans risque. Vous êtes toujours sûr que la vente couvrirait les frais de cliché, peu de chose pour vous qui êtes imprimeur. Voici la copie de ma lettre à M Daëlli. Conservez-la, et quand la lettre aura paru en Italie, je crois que vous pourrez très utilement la publier dans les journaux belges. Nous nous chargerons des journaux anglais. Un dernier mot sur ce que je vous propose quant aux châtiments et à Napoléon-Le-Petit ; c' est la même affaire déjà faite entre nous ; seulement vous remplaceriez par des clichés neufs les clichés usés. (sauf à vous payer sur la vente.) les tirages se faisant ici, chose nécessaire pour l' entrée facile en Angleterre, l' épreuve serait décisive. à l' expiration du traité, les clichés m' appartiendraient. Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de votre chère accouchée. Offrez-lui mes hommages. Mille affectueux compliments. V H. à Paul Chenay. H-h, 31 octobre. Merci, mon cher Monsieur Chenay, de vos gracieuses et bonnes paroles. Je vous griffonne ce petit mot en hâte. Dites à M Castel qu' il diminuera p420 beaucoup ses chances en ne paraissant qu' en décembre. Les commandes d' étrennes se font, il doit le savoir et on le sait en librairie, dès le commencement de novembre. C' est donc à présent qu' il faudrait paraître ou au plus tard le 15 novembre. Envoyez-moi, par retour du courrier, dans une lettre sans marge, épreuve de mon portrait, du titre et des gravures retouchées par vous sur mes indications. Tout cela doit être plus que prêt ; priez M Castel d' y joindre l' épreuve de ma lettre faisant préface et l' épreuve du titre imprimé et de la couverture. Vous m' enverrez le tout affranchi . Cela met bon à paraître dans huit jours ; il sera donc aisé de publier l' album le 15 novembre. Répondez-moi, je vous prie, mon excellent et cher beau-frère, courrier par courrier. J' apprends avec grand plaisir que vous êtes content de vos affaires. Le succès est dû au talent. Recevez mon plus cordial serrement de main. V. à Hector Malot. Hauteville-house, 4 nov. (? ) monsieur, vous venez d' être douloureusement frappé et la triste nouvelle m' arrive aujourd' hui seulement. Vous savez comme je vous aime ; laissez-moi vous dire que votre deuil est le mien. Vous êtes une nature tendre, mais ferme. Il y a du devoir dans l' acceptation du deuil et la vie est faite de ces sombres épreuves-là. Vous continuerez donc vaillamment votre oeuvre de penseur. Courage, noble esprit. Je m' incline avec vous dans cette ombre où vous souffrez et je vous serre la main. Victor Hugo. à Claye. 5 novembre. M Chenay m' avait parlé de quatre ou cinq dessins qu' il aurait fait graver pour mettre au texte projeté. J' en reçois aujourd' hui vingt-quatre. Or, puisqu' il n' y a plus de texte, il n' y a plus lieu même à publier ces quatre ou cinq petits culs-de-lampe que M Chenay m' avait montrés. Ces vingt-quatre gravures p421 sur bois n' ont donc plus aucune raison d' être. En outre, elles sont pour la plupart manquées par le graveur, M Gérard. Sur ces vingt-quatre, six seulement sont possibles, les autres défigureraient et déshonoreraient l' album. Les six possibles sont les numéros 1, 4, 6, 20, 23 et 24. Mais, en l' absence de texte, comment publier les six gravures sur bois qui doivent être encadrées dans les pages imprimées ? Un avant-propos , fait par un des deux critiques de salons et de peinture les plus autorisés, M Th Gautier ou M De Saint-Victor, résoudrait peut-être la difficulté. Mais il faudrait que l' auteur de l' avant-propos consentît à amener et à encadrer les six gravures sur bois dans son texte annonçant l' album. Si l' un de ces deux noms ne consent pas à signer l' avant-propos , il faut renoncer à l' avant-propos et par conséquent aux six gravures. En somme, ces six gravures n' ajoutent rien à l' album. dans aucun cas, les dix-huit autres absolument manquées ne doivent paraître. s' il y a avant-propos , me renvoyer les six épreuves des six gravures choisies et indiquées par moi, pour être bien sûr qu' il n' y aura pas de méprise. En somme, beaucoup de temps perdu, inconvénient d' avoir fait tant de choses sans me consulter et sans me demander mon autorisation. à Paul Chenay. jeudi 6 novembre. Cher Monsieur Chenay, je vous réponds sur votre lettre même, pour qu' en la relisant vous compreniez vous-même que je n' ai pu la comprendre. 1 j' attendais les épreuves des gravures retouchées. Vous me répondez que les aciers sont dans les mains des graveurs de lettres. Or, je vous avais dit que les lettres devaient être faites sur le modèle le matin, qui est gravé par vous . Dans tous les cas, il est impossible que vous n' ayez pas, vous, au moins une épreuve. C' est cette épreuve-là que vous pouviez et deviez m' envoyer. Je la demandais et je la demande . 2 je demandais épreuve de la gravure-titre faite sur un dessin de moi ; pour deuxième ou dixième fois je demande cette épreuve . 3 j' attends l' épreuve du portrait. 4 je n' ai reçu aucune lettre de M Castel. 5 j' ai reçu une lettre de M Claye m' envoyant vingt-quatre gravures sur bois, faites à mon insu, dont dix-huit impossibles. Vous avez en ce moment ma note à ce sujet. J' attends votre réponse pour répondre à M Claye. p422 6 est-ce que, outre ma lettre-préface, vous préparez un texte ? Il était convenu qu' il n' y en aurait pas. Que serait-ce donc que ce texte ? Comment se fait-il que je n' aie été ni consulté ni prévenu ? Cela me froisse et m' étonne, je vous l' avoue. 7 je me suis expliqué sur ce texte dans la note que vous avez entre les mains. S' il n' y a pas de texte il ne doit pas y avoir de gravures sur bois. Au reste même les six passables gâteraient l' album. 8 je ne comprends rien à votre mode de publication. Veuillez me l' expliquer. Si l' on fait un prospectus il faut me l' envoyer avant de le publier. Qui fera ce prospectus ? J' aurais dû être consulté. Résumé. -je blâme absolument le tirage commencé sans mon bon à tirer. je veux voir épreuve de tout avant que rien soit tiré. En somme je suis responsable et engagé dans cette publication. Il a été perdu beaucoup de temps cet été ; ce n' est pas une raison pour tout compromettre aujourd' hui par excès de précipitation. Communiquez ma lettre à Mm Claye et Castel. Bien cordialement à vous. V H. Je vous prie, mon cher beau-frère, faites cette fois ce que je demande. Votre résistance à satisfaire à ma première lettre fait perdre huit jours. note. 11 novembre. 1 je reçois les épreuves que je ne demandais pas ; je ne reçois pas les épreuves que je demande. 2 des gravures sur bois sans texte, n' ont aucune raison d' être. 3 parlons des gravures sur bois, puisque gravures sur bois il y a. Une des deux mémoires se trompe. Quant à moi, je suis sûr de n' avoir vu que six ou sept de ces gravures. Je permettrais ces sept gravures s' il y avait un texte, mais il a été convenu qu' il n' y aurait pas de texte. Je suis également sûr d' avoir gardé un profond silence quand ces quelques estampes m' ont été montrées : comme c' était en présence de témoins, je n' ai pas pu exprimer mon profond étonnement. Cependant, en moi-même, considérant le petit nombre de ces gravures, j' ai passé condamnation. 4 mais de six ou sept à vingt-cinq , il y a loin. 5 et d' ailleurs, en supposant, ce qui est absolument inexact, que je les p423 eusse vues toutes, m' apporter un fait accompli, m' arriver en dehors de tout consentement et de toute permission de ma part avec vingt-cinq gravures sur bois toutes faites, et cela sans m' avoir en rien prévenu ni consulté ; oublier que, pour que la communication de ce projet fût utile, il fallait qu' elle fût faite avant la gravure et non après , me forcer la main de cette façon, que signifierait un tel procédé ? 6 en somme, j' ai autorisé douze dessins ; on en a gravé trente-huit . - vingt-six sans autorisation. 7 les gravures de M Gérard ne sont pas meilleures sur les nouvelles épreuves que sur l' épreuve de M Claye. Douze ou quinze ne supportent pas le regard. Pourtant dans mon désir de faire ce qui me semble souhaité, j' en permettrais encore trois, s' il y avait un texte, les numéros 9, 13 et 19 (épreuve Claye). Cela ferait en tout dix avec le titre, Chelles . Cela ferait dix, je ne pourrais aller au delà. Les quinze autres, qui sont informes, doivent être absolument rejetées ; je répète qu' elles déshonoreraient l' album. Les clichés et bois devront être détruits. 8 mais ces dix gravures sur bois que je tolérerais, on ne peut les placer sans texte . Or je ne vois plus aucune raison à ce texte. Ce serait encore un retard ; et déjà en paraissant le 15 décembre (quand il était si facile en s' occupant de l' album cet été, de paraître le 1 er novembre), la vente des étrennes est évidemment manquée. 9 je ne comprends pas comment la lettre du 7 novembre reçue aujourd' hui, ne s' explique pas sur le texte demandé à M Vacquerie, ni sur la question du texte en elle-même, ni sur ceux auxquels on l' a demandé, ni sur l' étrange idée de lancer des prospectus sans me les communiquer, ni sur les épreuves de retouches, du titre-dessin, et du portrait, que j' attends toujours et que j' ai demandés depuis quinze jours. 10 les vingt-quatre gravures sur bois que je n' ai point autorisées devront, sous la responsabilité de M Chenay, être détruites. J' autorise Chelles . à Paul Chenay. Hauteville-house, 13 novembre. Cher Monsieur Chenay, je reçois votre envoi du 11. Cet envoi fait il y a douze jours, eût épargné bien des retards. Tout est bien. Les retouches sont réussies. Le titre d' après p424 mon dessin, portant mon nom, est excellent (ses deux teintes sont bonnes ; si j' avais à choisir, je préférerais la jaune). Quant au portrait, un mot : le m (masque ? ) est supérieurement gravé et vous fait honneur ; le corps est bossu, bossu par derrière et par devant. Nous avons la photographie modèle sous les yeux ; vous avez fait un corps là où il y avait de l' ombre et vous lui avez donné deux bosses. Revoyez et comparez vous-même. Il y aurait deux partis à prendre : ou rectifier le corps d' après l' indication que je vous crayonne en hâte en indiquant la chaise qui supporte la main ; ou vous borner, ce qui vaudrait mieux peut-être, à un médaillon dont je vous envoie la dimension. Choisissez, et envoyez-moi épreuve avant de tirer. Vous ne me parlez pas du prospectus ; ne lancez rien que je ne l' aie vu. Je suis charmé que Th Gautier fasse les quelques pages de texte ; a-t-il consenti à y encadrer les bois ? si non, il faut y renoncer. si oui, il faudrait lui remettre bien vite les neuf bois qui pourront paraître, numéros 1, 4, 6, 9, 13, 19, 20, 23 et 24 de l' épreuve Claye ; à l' extrême rigueur on pourrait encore y joindre le numéro 22. Cela ferait dix bois pour le texte et un, Chelles, pour le titre. En tout, onze . Les quatorze autres sont impossibles et les clichés doivent être détruits , ne l' oubliez pas, mon cher beau-frère. Renvoyez l' épreuve des onze bois que je conserve et que j' autorise, afin d' être bien sûr qu' il n' y a point de méprise aux bois prêts ; et en réservant le portrait pour m' en renvoyer épreuve, vous pouvez tirer vos aciers fac-simile. Envoyez-moi vite le portrait. écrivez-moi si Th Gautier accepte d' encadrer les dix gravures sur bois dans son texte et si elles lui plaisent. J' écrirai demain à Mm Castel et Claye. Nous voilà enfin revenus au vrai et je suis heureux de vous serrer la main. V H. à Monsieur Castel. Hauteville-house, 16 novembre. Monsieur, vous êtes au courant des difficultés survenues ; elles sont levées aujourd' hui ; j' avais autorisé douze dessins ; j' ai été surpris que trente-huit eussent été gravés p425 sans que j' eusse été informé, et sans mon autorisation. Il va sans dire que dans ma pensée, la responsabilité de ces vingt-six dessins en excès ne retombait aucunement sur vous. En outre, le graveur sur bois n' avait pas toujours été heureux. Pour faciliter la publication surtout au moment extrême où nous nous trouvons, j' ai fait une concession très grande ; j' ai concédé la permission de publier tous les dessins dont la gravure sur bois était réussie, savoir les numéros 1, 4, 6, 9, 13, 19, 20, 23 et 24 de l' épreuve envoyée par M Claye, en tout, avec le frontispice Chelles , onze gravures sur bois ; les quatorze autres ne peuvent être publiées ; et comme je n' en ai point autorisé la gravure, vous comprendrez que je doive tenir à ce que les clichés en soient anéantis ; et dans votre honorable et pleine loyauté, vous vous empresserez de les détruire. Les aciers font le plus grand honneur au beau talent de M Paul Chenay ; on peut les tirer tous, excepté le portrait auquel j' ai indiqué des retouches essentielles et qui ne pourra être tiré sans que je l' aie revu et revêtu de mon bon à paraître . Je suis charmé que M Th Gautier fasse un texte. C' est un grand poëte et un grand peintre. Consentira-t-il à amener dans son texte les dix gravures sur bois que j' autorise ? En dehors d' un texte imprimé auquel elles seraient mêlées, ces gravures sur bois n' auraient pas de raison d' être. Pour les étrennes (surtout pour les commandes à l' extérieur), c' est avant le 1 er novembre qu' il eût fallu paraître. Cela était pourtant bien facile. Je regrette que vous paraissiez si tard, le 15 décembre ! Les commandes du dehors, je le crains, seront faites. Ne lancez, je vous prie, aucun prospectus dont je n' aie vu d' abord l' épreuve. Cela est très important et M Chenay a dû vous le dire. L' album, je crois, réussira, et j' ai bon espoir. J' eusse été sûr d' un très grand succès de vente immédiat, si vous eussiez paru le 1 er novembre. Croyez à mes plus affectueux sentiments. Victor Hugo. J' ai tiré sur vous, selon vos indications, pour le 10 décembre, la traite de trois mille francs qui vous sera présentée par la old bank, à laquelle je l' ai donnée en paiement. Serez-vous assez bon pour transmettre cette lettre le plus tôt possible à M Claye ? p426 à J Claye. Hauteville-house, 169 bre. Mon cher M Claye, j' ai bien tardé à répondre à votre bonne et charmante lettre. M Castel vous en aura dit la cause. C' est pourquoi j' entre immédiatement en matière. 1 ma lettre. pas de petites capitales pour les noms propres (M Paul Chenay, M Castel) là où ils sont mêlés au texte. Les imprimer dans le même caractère que le texte. Page 3, ligne 18, il y a plein pied ; il faut plain-pied (étymologie plano pede ). 2 les gravures sur bois. Mm Castel et Chenay vous diront que le tirage de dix seulement est autorisé par moi ; savoir les numéros 1, 4, 6, 9, 13, 19, 20, 22, 23, 24, de votre épreuve. Plus le frontispice Chelles . En tout onze . Les quatorze autres ne doivent pas paraître. Envoyez-moi, pour qu' il n' y ait plus de mistake , épreuve nouvelle des dix gravures sur bois que j' autorise. M Th Gautier fait un texte que je serais heureux de lire ; serez-vous assez bon pour m' en envoyer épreuve. N' imprimez, je vous prie, aucun prospectus de cet album sans m' en envoyer épreuve. M Castel, du reste, a dû vous faire cette recommandation. Je finis en hâte, car la poste me presse, et je vous envoie bien vite mon cordial serrement de main. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 17 novembre. Merci, cher Auguste, de votre splendide page sur la comète à propos des misérables . C' est une admirable et charmante strophe. S' il y a du vrai dans ce que vous dites, je vous préviens que vous êtes destiné à donner de la besogne aux astres. Vous avez, à ce qu' il paraît, la plus jolie Marguerite qu' il y ait, elle vous inspire une poésie exquise et vraie qui remplit vos lettres. Remerciez-la des rallonges qu' elle met à mon nom. p427 Vous êtes heureux là-bas sous vos beaux arbres. Moi je vais errer un peu, avant de rentrer à Guernesey. J' y serai dans un mois, et je m' y remettrai au travail. Je ne sais si vous pourrez lire mon gribouillage, je vous écris avec une épingle. Les mots plantent là les idées et passent à travers le papier. Pensez un peu à nous. Je vous aime de tout mon coeur. V. à Hetzel. 18 novembre. Le travail d' une part, d' autre part les choses générales et les affaires de tout le monde, cela m' occupe à tel point que je n' ai pas une minute pour mes propres affaires. Je me dépêche pourtant de répondre bien vite à votre lettre toute charmante. Oui, oui, oui, venez me voir, venez en hiver, venez en été, venez en toute saison ; il y aura toujours du soleil à Guernesey pour vous recevoir, et s' il n' y en a pas, vous en ferez. Venez, venez, je jette ce cri à l' ami, non à l' éditeur, car cet hiver je ne serai évidemment en mesure de rien conclure, n' ayant rien de fait, du moins de ce que je veux publier après les misérables . Vous serez l' archi-bienvenu ; c' est là tout ce que je peux vous dire. Je n' ai pas reçu votre précédente lettre sur l' affaire Hachette-Vapereau. Je le regrette fort. écrivez-moi, je vous prie, ce qu' elle contenait. Vous avez vu sans doute ces Mm Hachette. Quelle mine ont-ils fait en lisant ma lettre ? Se sont-ils rendu compte de ce que leur procédé a d' inqualifiable ? Ces Mm en faisant faire la petite diatribe Vapereau, ont oublié beaucoup de choses, entre autres leurs offres répétées pour les misérables , lesquelles leur imposaient au moins le silence. Parlez-moi un peu d' eux, que je sache où j' en suis de ce côté-là. Et puis, renvoyez-moi la lettre Vapereau. Je vous en avais prié et je vous le rappelle. Ces lettres-là sont nécessaires à garder. 23 novembre. Je répondrai un peu plus tard, quand je serai moins absorbé, au côté affaires de votre lettre. Ce que je puis dès à présent vous dire, c' est que tout y est excellent et charmant. Ce qui vient de m' occuper, beaucoup, c' est cette lettre sur la peine de mort qui m' a été demandée en Suisse, et que vous avez p428 vue peut-être dans l' indépendance belge . Elle n' a pu paraître entière que dans le courrier de l' Europe de Londres. à vous. con todo mi alma. V. Vous seriez bien aimable de m' envoyer, sur les exemplaires qui me reviennent, une dizaine des enfants illustrés. Cela m' aidera pour mes petites étrennes locales. Vous pourriez me faire cet envoi par Merrhuys, à l' adresse de Barbet, gigh street, à Guernesey. à Michelet. Hauteville-house, 2 décembre. J' achève ce matin même la lecture de la sorcière , cher et grand philosophe. Je vous remercie d' avoir fait ce beau livre. Vous avez mis la vérité sous toutes ses formes, dont la plus magnifique peut-être est la pitié. Vous ne vous contentez pas de convaincre, vous émouvez. Ce livre est un de vos grands triomphes. Ce que j' en aime, c' est tout ; c' est ce style vivant qui souffre avec le martyr ; c' est cette pensée qui est comme une dilatation de l' âme dans l' infini ; c' est ce grand coeur, c' est cette science mêlée d' attendrissement ; c' est cette peinture ou, mieux, cette intuition de la nature, d' où sort, splendide, on ne sait quel démon-dieu qui fait sourire et pleurer. Le solitaire vous rend grâces de lui avoir envoyé ce doux, profond et poignant livre. C' est un songeur attristé, bien accablé souvent par le spectacle et l' obsession de la souffrance universelle ; mais, quand sa main sent la pression de la vôtre, il lui semble qu' un rayon passe devant ses yeux. à Louis Ulbach. Hauteville-House, 2 xbre. Cher poëte, il se trouve que je suis en même temps que vous dans un numéro du temps (24 novembre) ; on m' envoie de Paris le numéro à cause de moi, et j' en remercie à cause de vous. Quelle noble et charmante page vous venez d' écrire sur vous-même ! Nulle fausse modestie, mais la dignité p429 vraie. La fin de votre article sur le doyen de Saint-Patrick émeut à force de grâce. On ne peut rien écrire de plus sincère et de plus élevé. Laissez-moi aussi, après avoir serré la main du critique, féliciter le poëte. Ma foi, je vous le dis, un succès de vous est un bonheur pour moi. Je ne connais pas votre drame, mais votre analyse m' attire, et je suis presque tenté de vous demander une stalle. Heureusement que je regarde la date de ma lettre. Ceci me contient. Sans quoi j' enjamberais la mer, et je commencerais ma rentrée en France par l' odéon. Oui, réussissez, vous le devez, car un triomphe de vous nous console. tuus. Victor H. Ce charmant poëte, votre collaborateur, M L De Wailly, est un de mes anciens amis. Parlez-lui un peu de moi. à Théophile Gautier. Hauteville-House, 3 xbre. Cher Théophile, merci. Vous venez de me donner une joie de jeunesse. Il m' a semblé être au bon jeune temps. Je viens de lire ces pages de vous sur moi. Ma sombre chambre d' exil m' a tout à coup semblé pleine d' une clarté d' aurore. Je n' ai qu' un mot pour caractériser votre commentaire de mes dessins ; c' est de la grâce magnifique. Vous refaites splendidement toutes ces ébauches et de votre plume elles sortent tableaux. Le peintre, c' est vous ; le poëte, c' est vous ; l' âme, c' est vous. l' âme, ce mot que je viens d' écrire m' encourage à vous demander une toute petite correction. Je voudrais que dans ces pages splendides et charmantes, vous retran chassiez (tyrannie de l' imparfait du subjonctif) quatre mots. Vous les trouverez indiqués dans le morceau que je vous envoie. Voici ma raison : l' éloge si mérité du graveur ne saurait être trop multiplié ; son nom est à sa place partout, excepté à la fin. à la fin, ne pensez-vous pas que je dois rester seul ? Ce n' est plus l' éloge, c' est la responsabilité qui commence et p430 je ne dois pas m' abriter derrière Paul Chenay. Si vous pensez comme moi, vous effacerez ces quatre mots : reproduits par Paul Chenay . Vous pouvez, bien entendu, communiquer ma lettre et ma raison. Cher grand poëte, je vous serre la main. Victor Hugo. à Gustave Flaubert. Hauteville-House, 6 décembre. Monsieur, je vous remercie de m' avoir fait lire Salammbô . C' est un beau, puissant et savant livre. Si l' institut de France, au lieu d' être une coterie, était la grande institution nationale qu' a voulu faire la convention, cette année même vous entreriez, portes ouvertes à deux battants, dans l' académie française et dans l' académie des inscriptions. Vous êtes érudit de cette grande érudition du poëte et du philosophe. Vous avez ressuscité un monde évanoui, et à cette résurrection surprenante vous avez mêlé un drame poignant. Toutes les fois que je rencontre dans un écrivain le double sentiment du réel qui montre la vie, et de l' idéal qui fait voir l' âme, je suis ému, je suis ravi, et j' applaudis. Recevez donc, monsieur, mon applaudissement. Recevez-le comme je vous l' offre, avec cordialité. Votre ami Victor Hugo. à Swinburne. Hauteville-House, 26 déc. Monsieur, j' ai connu seulement à mon retour en cette île, vos deux excellents articles sur les misérables . Je suis heureux que ce livre ait appelé l' attention d' un esprit tel que le vôtre, et que vous soyez, vous aussi, sollicité par les questions sociales, préoccupation suprême de notre siècle. Je vous félicite de votre p431 talent, monsieur, et je vous offre avec tous mes remercîments, l' assurance de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. réponse précise en regard des questions : 1 M Chenay a-t-il reçu, oui ou non, de M Castel, pour faire graver sur bois ces dessins non autorisés la somme de quinze cents francs ? 2 a-t-il reçu cette somme comptant et d' avance ? 3 ayant dans les mains cette somme (qui eût payé un graveur de talent) M Chenay a-t-il fait faire à crédit et au rabais les gravures (par un graveur qui les a manquées) moyennant l' offre de 350 fr ? 4 en d' autres termes, est-ce vrai que ce travail, payé quinze cents francs par M Castel, ait été payé par M Chenay trois cent cinquante francs, M Chenay gardant de la sorte pour lui (au préjudice de M Castel qui a trop payé et de M Hugo dont les dessins sur bois ont été manqués) la somme de onze cent cinquante francs . 5 est-il vrai que même les 350 francs n' aient pas été payés à M Gérard par M Chenay, qu' il y ait protêt, et menace de procès ? Réponse claire. Quant à l' atermoiement fin février et fin avril, M Victor Hugo ne l' accepte pas. Une affaire ajournée n' est point une affaire finie. Or, celle-ci, où le nom de M Victor Hugo se trouve mêlé, doit être finie tout de suite. M Victor Hugo est en droit d' exiger et exige par le retour du courrier et immédiatement la quittance de M Gérard. 27 xbre. à Paul Meurice. Hauteville-House, 31 décembre. Ce que vous recevrez en même temps que ce mot n' est pas encore le frontispice promis pour vos misérables . Ils sont bien vôtres, car si j' ai fait le livre, p432 vous et Auguste, l' avez mis au monde. Ce frontispice ne peut pas être le premier croquis venu, et le temps m' a manqué. Ce que je vous envoie est simplement pour prendre patience. Serez-vous assez bon pour distribuer les autres choses aux adresses indiquées. Mathieu De La Drôme a eu raison cette fois, le temps est horrible, toutes les postes arrivent et partent en retard. Voici qu' on sonne le départ du packet et je me dépêche de fermer cette lettre. à bientôt une plus longue. Si je vous disais combien je vous aime, la lettre ne finirait pas. Vous m' écrivez que vous avez un peu souffert cette année, je n' entends pas cela. C' est bon pour nous autres vieux, de souffrir. Vous, soyez heureux et glorieux. Je vous embrasse. Victor H. 1863 T 2 à Auguste Vacquerie. H-H, 1 er janvier. Voici, cher Auguste, un croquis de la Moselle. Nous avons tant parlé dans ce voyage de vous, si désiré et si regretté, qu' en somme il faut bien que vous en soyez un peu. Ceci vous représente le burg d' un chevalier voleur appelé Zorn. J' ai fait ce dessin dans le bac en passant la Moselle. Je le détache pour vous de mon carnet. C' est mon bonjour bon an. Vous avez été bien admirable pour moi cette année. les misérables vous doivent le jour autant qu' à moi. Je n' ai fait que faire le livre, vous, vous l' avez publié. Sans vous, et sans Meurice, en vérité, ce léviathan n' eût pu être lancé à la mer. Maintenant, à votre tour, la grande oeuvre ! J' attends et j' applaudis dans mon trou. Offrez mes voeux et mes hommages à toutes vos femmes, grandes et petites. Et je vous embrasse. V. Meurice est-il à Paris ? Ou à Bruxelles ? Voudriez-vous lui transmettre ceci ? p433 à Albert Lacroix. 10 janvier. Vous me demandez une réponse définitive ; mais cette réponse ne peut être qu' un ajournement pour vous comme pour tous les autres éditeurs qui veulent bien me faire des offres. Et voici pourquoi : -je suis au seuil d' un très grand ouvrage à faire. J' hésite devant l' immensité, qui en même temps m' attire. C' est 93 . Si je fais ce livre, et mon parti ne sera pris qu' au printemps, je serai absorbé. Impossibilité de publier quoi que ce soit jusqu' à ce que j' aie fini. Il m' est donc impossible de me lier. J' ai bonne volonté absolue, et pour vous c' est une affection véritable, mais vous voyez que je ne peux qu' ajourner. Si je ne fais pas ce volume, eheu ! Labuntur anni, au printemps nous reparlerons. à Mme Victor Foucher. 13 janvier. Je demande à Julie la permission d' ajouter quelques lignes à sa lettre. Chère Mélanie, je n' ai pas beaucoup le temps d' écrire, mais mon vieux coeur garde ses vieilles tendresses, et vous êtes toujours pour moi la soeur chère dont je souhaite le bonheur. Vous vivez aujourd' hui, comme moi, dans l' attente d' une vie meilleure. Le plus beau nom de la mort, c' est espérance. Je vous embrasse bien cordialement, chère soeur. Victor H. p434 à M De Biéville. Hauteville-House, 21 janvier. Monsieur, en vous adressant l' expression de ma vive gratitude, permettez-moi de mêler une observation au remerciement que je vous dois à l' occasion de votre article du 10 janvier si excellent et si cordial pour mon fils. Vous aussi vous affirmez, avec l' autorité d' un esprit libéral, que la réintégration de Jean Valjean au bagne est " une impossibilité " . Il n' y a pourtant là, hélas, que la vérité pure et simple ; la loi telle qu' elle est appliquée par la magistrature telle qu' elle est. Vous reconnaîtrez, je n' en doute pas, en y réfléchissant, qu' il est temps de dénoncer ces excès légaux, que la conscience universelle a raison de tenir en suspicion la justice humaine, et qu' en présence de Lesurques non réhabilité et de Rosalie Doise torturée, ce qu' on appelle aujourd' hui la magistrature française mérite, non l' appui, mais la sévérité des sérieuses et généreuses intelligences comme la vôtre. Si j' étais en France sous un gouvernement libre, je prouverais par des faits extraits des sommiers judiciaires, que dans l' histoire juridique de Jean Valjean, j' ai été non au delà, mais en deçà de la réalité. Jusqu' à ce que je puisse faire cette preuve, je demande aux hommes impartiaux, tels que vous, leur neutralité. Attendez, et, la démonstration faite, les preuves données, vous serez surpris, je vous l' annonce d' avance, et vous partagerez ma douleur et mon indignation devant l' hypocrisie pénale. Ceci, monsieur, n' est ni une rectification, ni une réclamation ; c' est l' appel d' une conscience honnête à une autre conscience honnête ; c' est une simple lettre privée qui ne demande aucune publicité, et qui d' ailleurs, sous ce régime, ne pourrait être publiée. Je tiens seulement, et de vous à moi, comme dans une causerie intime et amicale, à fixer sur un point important votre attention sérieuse, et je ne saurais, monsieur, vous donner une marque meilleure de ma cordiale estime pour votre personne et votre talent. Victor Hugo. p435 à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 22 janvier. Monsieur, voulez-vous permettre, cette fois encore, que ce soit ma carte qui vous remercie et qui me remplace près de vous ? Les expressions me manquent pour vous dire à quel point je suis ému de votre magnifique page sur les misérables , si excellente pour mon fils, si admirable pour moi. Je suis à vous profondément. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H, 25 janvier. Vous êtes de si excellent conseil, cher Auguste, que vous devez connaître toutes mes affaires. Lisez ces deux lettres, après quoi je vous serai obligé de les fermer et de les envoyer. L' une est à M De Lorbac, ami de Mm Proth et Louvet, qui me demande la permission de mettre Marie Tudor en opéra français. Vous serez le premier à penser que je n' y puis consentir (et à ce propos, merci de tous les excellents et utiles détails que vous me donnez sur la reprise de mes pièces). -la seconde lettre est à M Castel. Elle vous mettra un peu au fait de cette triste affaire Chenay, et pourtant vous n' en voyez que le très petit côté. Ce ne sera qu' à la dernière extrémité que je me résoudrai à lever tout ce vilain voile. L' étrange, c' est que M Chenay ayant pris le parti de ne plus répondre aux lettres que nous lui écrivons, ma femme et moi, me force à m' adresser à M Castel, et qui sait si je ne serai pas amené à faire à M Castel même des questions sur des sujets bien autrement graves ? Je suis triste de tout cela. Mais je suis bien à vous du fond du coeur. V. Si vous voyez Charles, engagez-le de ma part à être fort réservé dans ses relations avec M Chenay. Sa mère lui contera tout, et à vous aussi. p436 à Auguste Vacquerie. 31 janvier. Cher Auguste, voici l' inconvénient possible. Cette lettre peut réveiller le chat qui dort. Elle admet la possibilité d' une chicane de police aux misérables . Or, l' édition actuelle, tirée à 120000, est déjà fort mal vue. On vient d' en interdire l' affiche . De là à d' autres mesures hostiles il n' y a qu' un pas. Cette lettre indiquerait que, jusqu' à un certain point, l' auteur s' y attendrait. J' en crois la publication intempestive, dangereuse peut-être. Au reste, soyez assez bon pour voir de ma part M Hetzel. S' il est de mon avis, vous exposerez nos craintes à M Cuvillier-Fleury qui, dans sa loyauté, sera le premier à comprendre la non-publication. J' ai reçu l' article de L Ulbach, envoyé par vous. Merci, et merci encore. à vous. V. à Auguste Vacquerie. H-H, 17 mars. Je reviens à votre livre. C' est un drame en effet, et la division par scènes a profondément sa raison d' être. Le théâtre est petit, Jersey ; l' action immense, le progrès. Quels personnages, l' Angleterre, la France, l' exil, le p437 passé, l' avenir ! Et nulle abstraction ; tout cela s' incarne et vit, le passé dans les rois et les émigrés, l' avenir dans les proscrits. Pas une fissure dans la sombre muraille humaine, l' inconnu apparaît. Votre drame va des bêtes aux esprits à travers l' homme. Il y a la lumière intérieure, la conscience ; et la lumière extérieure, Dieu. Appelons Dieu, si vous l' aimez mieux, l' infini ou l' idéal ; mais il y est. Je vous parlerai souvent de ce livre. Je suis fier d' y être. Il y a de la foi dans votre style ; on y sent le devoir et le droit. Moyen âge et révolution, sous quel souffle vous avivez toutes ces flammes, les unes mauvaises, les autres bonnes ! Le lecteur sera convaincu, et vaincu. De plus, c' est excessivement amusant. La comédie est aussi gaie que la tragédie est poignante. Le succès sera grandissime. Ma première lettre n' était qu' un cri. J' ai encore bien des choses à vous dire. ex imo. V. à Albert Lacroix. Hauteville-House, 29 mars. Je reçois, mon cher Monsieur Lacroix, votre envoi et votre lettre du 24. Permettez-moi de vous rappeler que les épreuves que je réclame avec le plus d' insistance (déjà cinq fois, sans reproche) ce sont les épreuves des variantes très importantes que je vous ai envoyées en octobre 1862, voilà six mois, sur le nom de Pontmercy mal entendu à Waterloo par Thénardier, les changements portent sur un passage du mauvais pauvre (tome vi) et de la bouteille d' encre qui ne réussit qu' à blanchir (tome x). Je vous envoyais ces variantes en hâte, en vous demandant épreuve immédiate et en vous prévenant que je n' en avais pas gardé copie ; faites enfin droit, je vous prie, à ma réclamation sixième fois , envoyez-moi épreuves de ces variantes nécessaires pour l' édition in-18, le plus tôt possible. Ce sont ces épreuves-là surtout que je demande. -j' ai fait toutes vos commissions, et vous pouvez compter sur tous nos amis ici. Madame Victor Hugo est à Paris depuis huit jours. Je lui enverrai votre lettre. Il est inouï que M Tarride nie le sixième de M Hetzel . Auriez-vous la bonté de prier M Jettrand d' en écrire de ma part à M Hetzel, qui a probablement, traité ou lettre, de quoi confondre l' honnête Tarride. p438 Vous trouverez sous ce pli une lettre absolument inintelligible pour moi. Voudriez-vous prendre la peine de faire savoir au signataire de cette lettre que je n' ai su que par lui la nouvelle de cette réimpression des châtiments commencée à Bruxelles. Aucune demande d' autorisation, aucune proposition d' affaire ne m' a été faite, et je ne comprends rien à ce petit mystère. Je suis absorbé par le travail, et je vous écris en hâte pour que cette lettre parte par le packet attendu. Offrez mes hommages à Madame Lacroix et croyez à mes plus affectueux sentiments. V H. à émile De Girardin. Hauteville-House, 2 avril. Les bruits de vous autres vivants m' arrivent tard dans ma solitude, mais finissent par m' arriver. J' apprends que, dans un banquet de la presse , vous avez, courageusement, évoqué les absents, et qu' en un toast de la plus noble éloquence, vous avez associé mon souvenir au souvenir de la liberté. La liberté ne rentrera pas sous ce régime ; il la craint, et il a raison : la liberté a bonne mémoire et aucune cohabitation n' est possible entre elle et ce gouvernement né d' un crime brusque, le coup d' état, et maintenu par un crime continu, le despotisme. Je n' ai donc pas vos espérances, et d' un autre côté il est probable que mes espérances vous sembleraient illusions ; mais nous communions, vous et moi, dans le dévouement au progrès et à cette liberté irréductible, la vaincue d' aujourd' hui, la victorieuse de demain. Cher grand penseur, je vous remercie et je vous serre la main. Victor Hugo. Voulez-vous me permettre de contresigner ici tout ce qu' Auguste Vacquerie vous a dit ou vous dira d' un courageux et brillant écrivain de la jeune génération, M Mario Proth. Il est digne de figurer comme collaborateur dans ces colonnes qu' illustre et illumine votre puissant esprit. p439 aux membres du cercle démocratique de Pise. Hauteville-House, 3 avril. Mes frères italiens, votre éloquente et noble lettre me va au coeur. J' accepte avec empressement la place que vous m' offrez parmi vous. L' Italie une et libre, c' est mon voeu comme le vôtre. Délivrer l' Italie, c' est grandir la civilisation. Aujourd' hui, vendredi 3 avril, à l' heure où je vous écris, il y a dix-huit cent soixante-trois ans que Jésus-Christ est mort sur la croix. Il n' est pas mort à Rome. Il est mort à Jérusalem. Il paraît que les papes l' ont oublié, puisqu' ils se sont assis au sommet du capitole sans voir que leur place est au pied du calvaire. Le christianisme est moins auguste couronné au vatican qu' agenouillé au golgotha. Une triple couronne de jouissances et d' orgueils terrestres représente étrangement la couronne d' épines. Puisque les papes s' obstinent, puisqu' ils dédaignent Jérusalem, puisqu' ils usurpent Rome, l' Italie aussi s' obstinera. L' Italie reprendra Rome, par droit et par devoir. Elle reprendra Rome, comme elle reprendra Venise. Le pape est, comme le césar, un souverain étranger. Je vous remercie, messieurs, je suis votre compatriote, et je serre vos mains. Victor Hugo. à Jules Janin. Hauteville-House, 16 avril. Je reçois, cher confrère, votre éloquente et charmante lettre, et je vous réponds bien vite. Oui, l' absent est à vous, tout à vous, mais, hélas, il est l' absent. Que je voudrais être, pour parler comme saint-Simon, bombardé votant de Guernesey aux quatre-nations, le 23, crever le dôme de l' institut et tomber au milieu de ces prunelles rondes, avec le vote-éclair : Jules Janin . Je crois que, de peur de moi, et d' éblouissement de vous, vous seriez nommé. Mais, hélas, le style, la poésie, la critique, le goût, l' esprit, le charme, la p440 force, la renommée, l' autorité, la puissance, trente-cinq ans d' éloquence et de succès, que de choses vous avez contre vous ! C' est égal, les académies elles-mêmes ont des moments lucides, et j' espère votre élection. Sur ce, mon vaillant et glorieux confrère, je vous embrasse. Victor Hugo. P s-d' influence, hélas, je ne m' en crois plus. à l' académie, un mort est immortel, mais un absent est mort. Pourtant, j' avais un voisin que j' entraînais parfois jusqu' à voter pour Dumas, Balzac et Musset, c' est Pongerville. Envoyez-lui ce mot (à moins qu' il ne soit devenu bonapartiste). tuus. V. à Lamartine. Hauteville-House, 19 avril. Mon cher Lamartine, je reçois et je lis aujourd' hui seulement 19 avril votre travail sur les misérables . J' aurais beaucoup de choses à vous répondre. Mais il faut être Michel-Ange pour avoir le droit de répondre à Raphaël. Je me borne à ceci qui a toujours tout résumé et tout terminé entre vous et moi, un serrement de main. Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-H, 2 mai. Cher Monsieur Lacroix, la difficulté pour moi, ce serait de mener de front un très grand livre à écrire et le tracas des publications, épreuves à corriger, p441 lettres innombrables auxquelles il faut répondre, etc., etc. J' ai besoin pour travailler de solitude et de concentration sur une seule idée. L' obstacle à ce que vous désirez est là. Du reste, je suis complètement de votre avis sur l' utilité d' entremêler les publications, vers après prose, drame après roman, et réciproquement. Je ne quitterais certainement pas Guernesey sans chercher l' occasion, que vous souhaitez, de causer avec vous. On fait plus de besogne en deux heures de causerie qu' en deux mois de correspondance. Quant à votre in-18, je persiste dans le conseil que je vous avais donné. Le bon marché n' est pas 35 fr mais au plus 20 fr. à 15 fr vous auriez eu une vente énorme. Vos 35 fr s' adressent au même public que les 60 ; le public riche et même très riche. Ce public-là est servi. Vous en viendrez à mon avis. Il fallait une vraie édition bon marché. Je crois comme vous à un grand succès pour l' ouvrage de Madame Victor Hugo. Il est très important qu' on sache bien que je n' y suis pour rien. Dire que ce livre est de moi lui nuirait. Le curieux c' est que je ne l' ai même pas lu en manuscrit. Mille bons compliments. V H. Serez-vous assez bon pour transmettre cette lettre à son adresse. -j' attends toujours la lettre que vous m' annoncez de M Jettrand. Du moment où Tarride ne nie plus la part de Hetzel et où Hetzel déclare qu' il me donne commission de la toucher, je ne comprends plus l' obstacle. Veuillez offrir mes hommages à Madame Lacroix. à Paul Meurice. H-H, 14 mai. Vous savez bien, n' est-ce pas ? Que mon silence est une songerie à mes amis. Souvent, c' est à force de penser toujours à ceux qui sont nôtres qu' on ne leur écrit pas. On se figure que la pensée va toute seule, et que tout ce qu' on a pour eux dans le coeur les cherche et les trouve sans le secours du timbre-poste. Que je voudrais donc vous serrer la main ! Quand vous reverrai-je ? Avez-vous souvenir de nos doux projets de l' an passé ? Est-ce p442 indiscret de vous les rappeler ? Est-ce importun de vous faire resonger à ces joies ? J' ai travaillé tout l' hiver, passim, la tête plongée dans cette incubation de ma grande rêverie que vous savez. Dieu me donnera-t-il vie et force pour mener à fin cette immensité que mes ennemis appelleront énormité ? Je suis un peu vieux pour mettre en mouvement les montagnes, et quelle montagne ! La montagne même ! 93 ! Enfin ! diex el volt . Cher grand coeur que vous êtes, aimez-moi un peu. Où en sommes-nous de nos comptes ? Serez-vous assez bon pour remettre à ma femme, de ma part, 150 fr. Ma femme vous priera peut-être aussi de payer des valeurs. Que faites-vous en ce moment ? Quelle oeuvre exquise et profonde préméditez-vous ? écrivez-moi. Je vous aime bien. V. à Lamartine. Hauteville-House, 23 mai. Cher Lamartine, un grand malheur vous frappe ; j' ai besoin de mettre mon coeur près du vôtre. Je vénérais celle que vous aimiez. Votre haut esprit voit au delà de l' horizon ; vous apercevez distinctement la vie future. Ce n' est pas à vous qu' il est besoin de dire : espérez. Vous êtes de ceux qui savent. Elle est toujours votre compagne ; invisible, mais présente. Vous avez perdu la femme, mais non l' âme. Cher ami, vivons dans les morts. à Madame Victor Hugo. 16 juin, mardi 5 h. Chère amie, j' ai ton livre. J' ai passé ma journée à le lire, j' ai lu presque tout, je suis ravi, c' est exquis et bon, c' est simple et délicat et vrai p443 et charmant, je te saute au cou, je t' embrasse et j' embrasse Charles et Vacquerie, je crois que cela enchantera. Il y aura, je suppose, quelques petites réclamations pour de petites inexactitudes de peu d' importance que j' eusse rectifiées d' un trait de plume si j' eusse lu les épreuves, mais cela n' est rien, l' ensemble est excellent, et le détail fin, juste et vivant. Je te gribouille ceci en hâte, au galop, pour que tu aies mon impression toute chaude. Victor qui a lu des pages çà et là est dans le ravissement, il ne pouvait ce matin s' arracher du livre, et nous nous sommes fort disputés à qui l' aurait, ma majesté l' a emporté, mais c' est un coup d' état et un acte de tyrannie. Bravo encore et je te rembrasse. V. Prie Auguste, l' homme exact et infaillible, d' avoir la bonté de se charger de faire passer cette lettre à M Carjat. à Auguste Vacquerie. dimanche, 7 h du soir. 21 juin. Cher Auguste, je vous écris sur la table où vous manquez, à côté d' un verre que je viens de vider à votre santé. J' ai porté, au milieu des acclamations du peuple, un toast au malcieux aventurier et au général des altérés . Puis je me suis attendri, et j' ai déclaré que j' étais profondément ému de la coopération d' Auguste Vacquerie au succès du charmant livre d' une charmante femme . L' émotion a gagné le peuple composé de Charles, Victor, Guérin, Madame Julie et Mademoiselle Lux, on a un peu larmoyé, on vous regrette, on vous désire, on vous aime, et je vous écris. à bientôt. Victor H. Ma femme me prend pour secrétaire, elle a les yeux un peu fatigués de son voyage, et vous écrira demain. p444 à Mm J Hetzel et A Lacroix. Hauteville-House, 19 juillet. Messieurs, je continue d' applaudir au beau travail de Monsieur Brion. Ses derniers dessins, la petite Cosette, le père Fauchelevent, Jean Valjean dans la fosse, la mort du colonel, les deux enfants sous le fardier, prouvent une étude profonde et réussie du livre. C' est un effet très grand, très saisissant et très sombre que le Napoléon retournant vers Waterloo. Pour moi, Monsieur Brion réussit de plus en plus dans cette traduction où il combine une foule de qualités diverses. C' est un beau talent ; le succès qu' il obtient est parfaitement mérité et je suis charmé d' en être l' occasion. Je vous remercie, messieurs, et puisque vous m' en faites l' offre gracieuse je vous demanderai 7 exemplaires du petit format et 3 du grand. Vous voyez que j' use en vraie liberté et en toute cordialité de la latitude que vous voulez bien me laisser. Recevez, messieurs, avec toutes mes félicitations pour M Brion et pour vous, l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. au directeur du phare de la Loire. Hauteville-House, 4 août. Mon honorable et cher concitoyen, le phare de la Loire va reparaître. à vrai dire, il n' avait point disparu. Sa trace restait dans tous les coeurs convaincus et dans tous les nobles esprits. La liberté, momentanément éclipsée, laisse toujours derrière elle de ces traînées lumineuses. On n' a qu' à regarder au-dessus de sa tête, on voit où la p445 liberté a passé et l' on devine où elle reviendra. Sa rentrée est infaillible. L' occultation n' est pas la mort. Votre courageux journal le démontre. Il est plus que jamais vivant. J' affirme même que son silence n' était qu' apparent. Nous l' entendions dans cette ombre. La forte pensée démocratique qui inspire le phare de la Loire , si éloquemment exprimée par toutes les généreuses voix de ses rédacteurs, n' a pas été un seul instant absente du milieu de nous. Depuis deux mois, ce muet nous a souvent parlé. Continuez, reprenez fièrement votre tâche de tous les jours, plaidez toutes les causes justes, faites le procès au préjugé, à la superstition, au mensonge, à l' ignorance ; soyez la voix incorruptible et sincère, dites leur fait aux monarchies en Europe et aux républiques en Amérique, combattez la guerre, tuez la peine de mort, mandez à la barre de l' humanité l' échafaud, ce vieux coupable ; il fait nuit dans notre civilisation, demandez qu' on apporte de la lumière ; réclamez, avec la monotonie tenace de la conviction, l' enseignement gratuit et obligatoire ; criez aux esclaves : délivrance ! Et aux peuples : instruction ! Science est identique à liberté. S' instruire, c' est se libérer. Et puisqu' en ces temps de défaillance nous avons ce bonheur que, dans la minute où nous sommes, la lutte sainte soit flagrante quelque part, puisque la Pologne est là, attestant la vie du droit par cette longue agonie qui ne peut mourir, montrez à tous les peuples ce peuple héros, montrez-le à la Grèce, à la Roumanie, à l' illustre Hongrie qui n' est pas difficile à réveiller, montrez-le à l' Italie qui, sans Rome, la ville couronnée, et sans Venise, la ville lumineuse, ressemble à un être qui voudrait essayer de vivre et qui n' aurait ni sa tête ni son âme ; montrez-le à d' autres encore. La Pologne, je l' ai dit déjà, et je le répète, c' est l' exemple. La Pologne prouve, par toutes les preuves de l' héroïsme, que la vérité ne se prescrit pas, que les violences et les voies de fait la servent, que l' épreuve la fortifie, qu' intercepter la lumière ce n' est pas supprimer la liberté, qu' interrompre par la force la manifestation vitale des hommes, c' est accroître leur énergie intérieure, que l' oppression est, sans le savoir, une bonne nourrice pour la haine sacrée des peuples, patients, mais sévères, et que la mystérieuse vie latente des nations se retrempe silencieusement dans ce que le droit a d' absolu, dans ce que la justice a de divin, et dans ce que l' indignation a d' inexprimable. Je presse dans mes mains toutes vos mains vaillantes. Victor Hugo. p446 à Paul De Saint-Victor. vous êtes, cher monsieur, un grand critique parce que vous êtes un grand poëte. Vos articles sont des oeuvres. Vos feuilletons ont le souffle lyrique en même temps que la science et la pénétration. Je vous demande la permission de contresigner la lettre de Madame Victor Hugo. Elle vous admire et je vous aime. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 8 août. Je vais partir dans quelques jours, avec cette douce pensée de vous rencontrer. Si je ne vous vois pas, c' est que vous serez heureux autrement, et mieux, et je vous aime tant que toutes les formes de votre bonheur me plaisent, même celles qui me priveraient de vous serrer la main et de vous embrasser, sur notre Rhin ou notre Moselle de l' an passé. Votre noble et grand esprit m' a fait de ce voyage trop rapide et trop court un paradis. à bientôt donc, peut-être. Je vous serai obligé de payer pour moi à Mme D' Aunet un bon de 250 francs qu' elle vous présentera. Charles est venu me voir le mois passé. Comme nous avons parlé de vous ! Comme nous allons en reparler encore, jusqu' à ce que je vous revoie ! Je sais que vous travaillez. Je vous crie bravo. Vous avez depuis dix ans créé un p447 théâtre fort et charmant, fait pour le peuple avec le style de l' élite. Poëte, artiste, philosophe, vous trouvez le moyen, avec cette triple profondeur, d' être le plus doux des penseurs. -à vous, à vous. à émile De Girardin. Londres, 16 août. Je suis à Londres, à l' auberge, on m' apporte un journal, c' est la presse , j' y trouve votre nom que je cherche toujours et mon nom que vous écrivez volontiers. Vous avez raison, si l' on pouvait discuter librement en public, nous serions vite d' accord ; vous êtes l' homme du radical et je suis l' homme de l' idéal. Or, la racine c' est l' idée. Mais vous avez beau être Girardin et Voltaire a beau être Voltaire, Voltaire et Girardin sont forcés à des concessions, et doivent toujours, pour qu' il leur soit permis de parler, semer çà et là le mot roi , comme Spinosa le mot christianisme , dans leurs argumentations les plus logiques et les plus invincibles. Or, dans le radicalisme philosophique, ce mot christianisme n' est qu' une goutte ; dans le radicalisme politique, ce mot roi n' est qu' une goutte ; mais une goutte d' arsenic mêlée au meilleur breuvage du monde, le rend de digestion difficile. Le jour où vous serez libre, votre grande logique éclatera dans sa plénitude et rendra visible toute la justesse de votre profond esprit. Ce jour-là, évidemment, nous serons d' accord, je crois, sur presque tous les points. En attendant, vous êtes forcé d' accepter dans une certaine mesure les hommes de l' empire et l' empire, de même qu' Orphée accepte Cerbère, pour passer outre, et vous lui jetez ce gâteau de miel, votre noble, beau et charmant style. Ils vous laisseront passer, mais vous reviendrez seul, et ils ne vous laisseront pas ramener cette Eurydice, la liberté. Un serpent l' a piquée au talon, et un démon la garde dans le sépulcre. C' est égal, je suis heureux de causer un peu tête à tête avec vous. Vous êtes pour moi un des grands serviteurs du progrès, de la vérité, de la logique et de la liberté ; nos dissidences ne sont pour nous que des raisons de nous approfondir réciproquement, et je suis du fond du coeur votre ami. Victor Hugo. p448 J' ai quitté Guernesey hier pour quelques semaines, je vais aller un peu voir si l' on peut en effet voyager, comme on le prétend, sans passeport, mon excursion d' essai sera en Allemagne. à François-Victor. Florenville, 21 août. Mon Victor, quatre mots in haste . Tu m' écriras à Mayence comme ceci : M Alfred Busquet, poste restante . à Mayence. Prusse rhénane. j' y serai dans dix jours. Je ne donne pas mon nom pour adresse. Tu comprends pourquoi. J' ai dû quitter Dinant précipitamment, le bourgmestre allait venir me haranguer. Si la poste savait que je vais arriver à Mayence, j' y serais une curiosité avant même d' être descendu de voiture. Notre petit voyage va à merveille. Charles et Busquet sont gais et charmants. Ta mère nous a quittés à Bruxelles pour Paris, admirablement gaie et charmante, elle aussi. J' espère que tout va bien à Guernesey. écris-moi ce qu' il pourrait y avoir de nouveau. Mon Victor chéri, notre joie serait complète si tu étais là. Tu nous manques et nous parlons sans cesse de toi. Travaille, mon cher et courageux enfant, et achève ta belle et grande oeuvre. à bientôt. V. à George Sand. Trèves, 26 août. Pardonnez, madame, à cet affreux papier d' auberge. Je voyage en ce moment, et je vous écris sur le coin de la première table venue. Je suis à Trèves, parmi toutes sortes de belles choses, et comment ne pas penser à vous ? J' ai lu la page noble, charmante et cordiale écrite par vous sur le livre de Madame Victor Hugo. Il me semble que désormais ce livre est de vous deux ; vous le contresignez, vous le doublez de votre gloire. C' est là une illusion du coeur. Permettez-la-moi. Vous ne savez pas à quel point je vous admire. Je saisis toutes les occasions de vous le dire, et je vous remercie de me donner celle-ci. Il y a eu, il y a p449 peut-être encore, quelque chose, je ne sais quoi, qui s' est interposé entre vous et moi. Mais cela s' est dissipé, ou se dissipera. L' important pour moi, c' est que je vous aime et que je vous comprends. Vous avez une gloire unique et haute. Vous êtes la grande femme de votre siècle. Je vous admire sous les deux espèces, la grâce et la puissance et je me mets à vos pieds. Victor Hugo. à Paul Meurice. Capellen (Rhin), 30 août. Vous m' avez permis de vous dire le moment où j' approcherais de Heidelberg. Je vous tire donc la manche, mais bien doucement. Voyager avec vous est une joie complète ; d' un côté la nature éblouissante, de l' autre, votre esprit. Venez donc nous retrouver, si vous pouvez. Nous serons à Heidelberg du 3 au 5 septembre, plutôt, je pense, le 3 que le 5. Si vous y êtes, et si vous avez quelques jours à vous, nous ferons un peu route ensemble dans cette voiture que vous connaissez, et où vous remplacerez M A Busquet qui nous quitte à Heidelberg. Doux et cher ami, à bientôt donc, peut-être, je n' ose espérer tout à fait, mais faites pour le mieux. Je vous embrasse. On me dit qu' il n' y a que quinze heures de chemin de fer de Paris à Heidelberg. à François-Victor. Villers-La-Ville, 3 octobre. Mon Victor, je t' achète ton armoire. Tu m' en demandes 90 francs, je ne puis t' en donner que cent, et encore j' y mets la condition qu' elle restera dans ta chambre et qu' elle servira, comme par le passé, à ton usage exclusif. De cette façon, il n' y aura rien de changé, que cent francs de plus dans ta poche. -je te remettrai lesdits cinq napoléons en arrivant à Londres. Charles m' a quitté hier soir et est reparti pour Paris, où il va retrouver ta mère. Il est arrivé en ce moment. En même temps je reçois une dépêche électrique de Hetzel m' informant que M Houssiaux (un de mes éditeurs in-8), sera à Guernesey mercredi 7 octobre pour me faire offre d' achat de p450 40000 volumes (deux mille nouveaux exemplaires de son édition en vingt volumes laquelle s' est déjà vendue à 12000 exemplaires). Il faut donc que de mon côté je sois à Guernesey mercredi. Mon voyage va avoir la rigidité d' un projectile. Ce bête de dimanche anglais me fait perdre un jour, un jour que j' aurais pu te donner, mon Victor ! Voici l' extrémité où me réduisent, d' une part l' arrivée de Houssiaux à Guernesey mercredi, et d' autre part, ce manque de steamer-post le dimanche. Je reste ici inutilement aujourd' hui. Je partirai demain dimanche pour Ostende, lundi matin pour Douvres, et le soir entre six et neuf heures (vu les chances de mer) je serai à Londres. Je descendrai chez Kayser, au Royal hôtel. Je t' écris ce mot bien vite. Dès que tu l' auras reçu va au royal hôtel, retiens-y deux chambres à un lit, non contiguës, pour lundi 5. En outre, prie mesdames de Putron de me faire l' honneur de souper avec moi ce même soir, et commande un souper pour six personnes, composé surtout de choses froides, vu l' incertitude de l' heure et les retards possibles de la mer. Les plats chauds courraient risque de se refroidir ou de se déssécher. Fais pour le mieux. Je serai bien heureux d' offrir ce petit moment d' hospitalité d' auberge au charmant et excellent groupe d' amis qui t' entoure. Le lendemain mardi, tu m' emballeras pour Weymouth, et mercredi à une heure, si Dieu y consent, je serai à Hauteville-House, où je soupirerai après ton prompt retour. -je t' embrasse, mon enfant bien-aimé. V. Notre gracieuse compagne de voyage t' envoie ses plus maternelles tendresses. Hier j' ai traité dans mon auberge, outre Charles et Lecanu, Mm Frédérix, Lacroix et Verboechoven. Le dîner a été charmant, pourtant avec la tristesse de l' adieu. -nous avons bu à ta santé. -je te conterai le tas d' ovations, bien cordiales du reste, dont je m' esquive. Sérénade à Vianden, fête et concert à Rochefort, etc. Donc, mon fils bien-aimé, à lundi soir, au royal hôtel, vous tous . à François-Victor. 10 octobre. H-H. Tu sais quelle montagne de lettres m' attendait à mon retour. Je me décide à y faire brèche aujourd' hui, et j' y trouve une lettre de Louis Blanc p451 que, naturellement j' ouvre avant toutes. La voici, lis-la, et va bien vite voir Louis Blanc. Raconte-lui la chose. 1 en juin, première invitation indirecte adressée à M Marquand. Toi oublié. Réponse stupéfaite de M Marquand, qui prend sur lui de rappeler que tu existes, et d' ajouter, quant à moi, qu' il lui semble qu' une lettre personnelle et directe de M De Manchester, président du comité, à M Victor Hugo, ne serait pas de trop. 2 sur ce, un mois après, envoi à moi d' une circulaire imprimée. Rien à toi. Cependant les journaux publient les réponses de Mm Guizot et de Montalembert avec les invitations qui leur ont été faites, probablement d' une autre manière. -je me considère comme n' ayant rien reçu, je ne suis point offensé, ni offensable, mais je n' ai pas été invité, je ne le suis pas. Je ne hais pas cette situation, et je reste en dehors du comité. Cela me va, pour Shakespeare comme pour moi. Louis Blanc sait combien je l' honore et je l' aime, il comprendra et m' approuvera, et refusera d' intervenir entre le comité provisoire et moi. Il y a un président à ce comité. Le silence de ce président me convient, et je l' accepte. Voici un mot pour mon noble et cher ami Louis Blanc. Il va sans dire que tu peux lui lire cette lettre-ci. Tu ajouteras verbalement tous les détails que tu sais. Nous sommes très bien dehors, toi et moi. Sème en mon nom toutes sortes de paroles charmantes autour de toi. Tu dois avoir reçu hier un billet de moi, et trois numéros du star . Fais répéter. Je t' embrasse, mon enfant chéri. à bientôt. V. à Louis Blanc. Hauteville-House, 11 octobre. Cher Louis Blanc, pendant les mois de juin, de juillet et d' août, les journaux ont publié un certain nombre d' acceptations de personnes distinguées, invitées à faire partie du comité de Shakespeare. Mon fils, le traducteur de Shakespeare, n' a pas été invité. Il l' est aujourd' hui. Je trouve que c' est trop tard. Dans cet espace de trois mois, je n' ai pas été invité non plus, mais peu p452 importe. Il s' agit de mon fils, et c' est dans mon fils que je me sens atteint. Quant à moi, je ne suis pas offensé, ni offensable. Je ne serai point du comité de Shakespeare, mais puisque dans le comité il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement représentée. au ministre de la république de Colombie. Hauteville-House, 12 octobre. J' espère que quelque journal vous aura appris mon absence de Guernesey depuis la fin de juillet et que le retard de ma réponse vous est ainsi déjà expliqué. Je n' ouvre qu' aujourd' hui votre honorable lettre du 17 août, étant de retour depuis hier seulement. Je ne saurais vous dire combien votre communication me touche. J' ai dévoué ma vie au progrès, et le point de départ du progrès sur la terre, c' est l' inviolabilité de la vie humaine. De ce principe découlent la fin de la guerre et l' abolition de l' échafaud. La fin de la guerre et l' abolition de l' échafaud, c' est la suppression du glaive. Le glaive supprimé, le despotisme s' évanouit. Il n' a plus ni raison d' être, ni moyen d' être. Vous me remettez, au nom de votre libre république, un exemplaire de votre constitution. Votre constitution abolit la peine de mort, et vous p453 voulez bien m' attribuer une part dans ce magnifique progrès. Je remercie avec une émotion profonde la république des états-unis de Colombie. En abolissant la peine de mort, elle donne un admirable exemple. Elle fait un double pas, l' un vers le bonheur, l' autre vers la gloire. La grande voie est ouverte. Que l' Amérique marche, l' Europe suivra. Transmettez, monsieur l' envoyé extraordinaire, l' expression de ma reconnaissance à vos nobles et libres concitoyens, et recevez l' assurance de ma haute considération. Victor Hugo. à émile Deschamps. 16 octobre, Hauteville-House. Merci, cher émile, de vos quatre pages charmantes et douces. Votre ami, M A Hélie, vous dira comment j' ai dû, à mon retour ici, les déterrer dans une montagne de lettres. Me voici heureux, je vous lis ; il me semble que je vous vois ; je sens de la chaleur, c' est votre coeur qui est près de moi. Je suis plus difficile pour vous que vous. Je veux que Madame Victor Hugo reparle de vous et en reparle tout à fait comme il me convient. La suite du livre vous montrera que ma gronderie intime a réussi. Cher émile, mon rocher remercie votre Versailles. Je ne suis plus seul quand votre amitié me dit : je suis là. Vous êtes pour moi la vie, la joie, la poésie, la jeunesse. Où sont nos belles années ? Dans nos âmes. Tout a disparu, rien n' est perdu. Votre noble et charmant esprit a bien fait de se souvenir de moi ; tout à l' heure, quand j' ai ouvert votre lettre, il m' a semblé que la lumière entrait. J' embrasse Antoni ; je vous embrasse. Tout à vous. Victor. Vous savez que ma fille devient anglaise. Tel est l' exil. p454 à M Max Buchon. 7 novembre. Je vous remercie, monsieur. Je vous dois la révélation de mon pays natal. Dans ces quelques pages charmantes, vous m' avez fait connaître la Franche-Comté. Je l' aime, cette vieille terre à la fois française et espagnole. Je n' ai guère fait qu' y naître, et elle m' est aujourd' hui fermée comme le reste de ma patrie. Je vous remercie de me l' avoir envoyée dans ce doux petit livre. Je la vois dans vos vers frais, vivants et vrais. Je vois le village, la prairie, la ferme, le bétail, le paysan, et aussi, ce qui est le vrai but du poëte, le dedans des coeurs. Dans ma solitude un peu âpre, sur mon rocher, dans mon tourbillon, face à face avec le sombre ciel d' hiver, côte à côte avec cet océan qui est le plus redoutable des mécontents, vous m' avez fait vivre quelques heures d' une vie aimable. Je vous rends grâces, poëte. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. 89 bre. Je ferme le livre, et je vous écris tout de suite, ému. Quel x que le dénouement ! Il y a là une ombre inattendue et superbe. C' est neuf, c' est grand, c' est beau. L' impression est profonde. Cher Auguste, je vous ai accompagné d' un bout à l' autre d' un long bravo intérieur. J' avais noté, chemin faisant, les scènes fines et pathétiques, les mots charmants et touchants, mais il faudrait tout transcrire. J' y renonce. Andrée est exquise. Olivier est nouveau, farouche, imprévu, et vrai. Quel type que Jean Baudry ! La bonté forte, la puissance tendre, le robuste dans le doux. Soyez content. Toute l' oeuvre est magistrale. Je vous écris ceci dans un bruit de tempête qui va à votre drame, et qui ressemble à mon émotion. i nunc ! V H. p455 Victor est à Jersey. Il aura Jean Baudry à son retour. Un petit service : envoyez-moi la tartine Dupanloup contre Myriel et les misérables . La soutane étant violette, il sera peut-être utile de la corriger. Je verrai si cela mérite un mot, en passant. Je veux vous reparler encore un petit peu de Jean Baudry . Que n' êtes-vous là ! Que de choses à vous dire ! Pas une figure qui ne vive, pas un détail qui ne charme ou n' émeuve, pas un mot qui ne soit un cri. Cri de l' âme, cri du coeur, cri de l' esprit. Vous avez vaincu comme il faut vaincre, en ne concédant rien. Vous êtes triomphant, et vous restez fier. Bravo encore, et encore merci. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 15 novembre. Vous n' avez pas un succès, cher poëte, sans que mon applaudissement passe la mer ; je vous crie bravo. Je viens de lire les ravissants vers de Diane au bois . C' est frais, charmant, doux, exquis -et grand. Que devenez-vous là-bas ? Au milieu de vos triomphes, pensez-vous toujours un peu à moi ? Moi, l' absent et le vieux, je vous aime. Plus je vieillis, plus j' aime mes amis et mes poëtes. (...) c' est le soir pour moi et l' oiseau de mon coeur chante. C' est pourquoi je pense à vous doucement. Continuez à être heureux et charmant. Je serre votre main. Victor H. à Albert Lacroix. H-H, 189 bre. Mon cher Monsieur Lacroix, les jours sont courts, j' ai ce livre à finir, et je ne puis écrire à la lumière. De là la rareté et la brièveté de mes lettres. C' est pour cela que j' aurais voulu vous voir, outre le cordial plaisir de passer quelques jours avec p456 vous. Je trouve excellent que vous soyez d' accord avec M Pagnerre. Vous pouvez considérer les bases du traité Pagnerre comme admises. Il y aura des points de détail à régler. Il faudra, je crois, deux éditions, une parisienne et une belge , pareille à votre édition in-8 des misérables , la feuille des misérables , édition belge de 1862, devant servir d' étalon et de type. Je me dépêche d' achever, car il faudra se hâter de paraître, au plus tard fin février . -à cause du jubilé de Shakespeare. Quant à la traduction anglaise, j' exclus absolument le nommé Wraxhall, l' inepte traducteur des misérables . Le livre de ma femme a été fort bien traduit en anglais, prendre le même traducteur. Tous les autres points de votre lettre voudraient être discutés, entre autres les chansons des rues et des bois . En divisant vos 50000 francs en 30000 pour Shakespeare (avant la lettre collective de M Pagnerre et de vous), en 20000 pour les chansons des rues et des bois , vous avez abaissé votre proposition de 5000 francs et fort modifié la situation. En outre, si vous étiez ici, je vous ferais voir par les traités et les chiffres qu' il n' est pas un de mes volumes de vers qui ne m' ait rapporté, en douze ans , beaucoup plus de 25000 francs. Le jour me manque, je clos bien vite cette lettre, et je vous serre la main. Causer vaudrait mieux que toute cette correspondance, ça avance lentement. Mille affectueux compliments. au général Garibaldi. Hauteville-House, Guernesey, 18 novembre. Cher Garibaldi, j' ai été absent, ce qui fait que j' ai eu tard votre lettre, et que vous aurez tard ma réponse. Vous trouverez sous ce pli ma souscription. Certes, vous pouvez compter sur le peu que je suis et le peu que je puis. Je saisirai, puisque vous le jugez utile, la première occasion d' élever la voix. p457 Il vous faut le million de bras, le million de coeurs, le million d' âmes. Il vous faut la grande levée des peuples. Elle viendra. Votre ami, Victor Hugo. à Charles. H-H, vendredi 20 novembre. J' ai reçu hier, mon Charles, cette charmante petite chose chez Victor Hugo. Je vais écrire à M Lecanu, dis-le-lui, à M Maxime Lalanne, et à Mm Cadart et Luquet qui m' ont écrit une lettre vraiment très noble et honorable au dernier point pour eux. Les douze eaux-fortes de M Lalanne ont ici le plus grand succès. Le libraire Barbet, de High-Street, les a vues, et a dit à Victor qu' il allait faire venir l' ouvrage de Paris. Quant au texte, il est excellent et charmant. Je t' y ai reconnu souvent. Tu y es dans maint endroit. Il y a çà et là des mots qui sont plus qu' écrits, ils semblent dits. Mme Drouet me disait : on croit entendre parler M Charles. Je suis accablé de travail pour finir vite ce Shakespeare . Les jours sont très courts et je ne puis écrire à la lumière. De là d' innombrables lettres en retard. Explique cela en particulier à M Busquet quand tu le verras. Il m' a écrit une bien bonne et bien gracieuse lettre. Je vais lui répondre. Je vois avec plaisir votre petit nuage dissipé. ( samedi 21. ta lettre m' arrive. J' avais commencé ceci que je t' envoie tout de même. Quant à ta lettre, je vais causer avec Victor et tu trouveras ma réponse sous cette même enveloppe.) à Maxime Lalanne. Hauteville-House, 26 novembre. Monsieur, la manière dont j' ai quitté Paris il y a douze ans ressemblait un peu à un naufrage ; j' en ai sauvé quelques épaves que j' ai arrangées de mon mieux p458 autour de moi dans ma maison de Guernesey. C' est de ce modeste arrangement que vous avez fait un chef-d' oeuvre. Vos douze admirables eaux-fortes sont tout un petit poëme où ma maison m' apparaît comme transfigurée. Rien pourtant n' est plus exact, et la ressemblance est extrême, mais telle est la puissance de l' art et tel est le talent de l' artiste que mon cottage me semble à moi-même presque un palais. En regardant vos magnifiques estampes à la fois si vigoureuses et si délicates, je me retrouve chez moi en même temps que je me sens chez vous. Il me semble que vous donnez l' hospitalité à ma maison. Vous l' introduisez dans l' art. Permettez-moi, monsieur, d' oublier qu' il s' agit de moi, et d' applaudir avec le public. Recevez, je vous prie, l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. au général Garibaldi, à Caprera. Hauteville-House, 20 décembre. Cher Garibaldi, nous avons foi tous les deux, et notre foi est la même. La renaissance des nations est infaillible. Quant à moi, j' ai la conviction profonde que, l' heure venue, peu de sang sera versé. L' Europe des peuples fara da se . Les révolutions, même les plus heureuses et les plus nécessaires, ont leur responsabilité, et vous êtes comme moi, de ceux qui redoutent pour elles le poids p459 énorme d' une goutte de sang de trop. Pas de sang du tout, ce serait l' idéal, et pourquoi pas l' idéal ? Quand l' idéal est atteint dans les hommes, et, à vous seul, vous suffisez pour le prouver, pourquoi ne l' atteindrait-on pas dans les choses ? Le niveau des haines baisse à mesure que le niveau des âmes monte. Tâchons donc tous d' élever les âmes. La délivrance par la pensée, la révolution par la civilisation, tel est notre but, le vôtre comme le mien. Et quand il faudra livrer le dernier combat, on peut être tranquille, ce sera beau, généreux et grand ; ce sera doux autant que le combat peut l' être. Le problème est, en quelque sorte, tout résolu par votre présence. Vous êtes le héros de la paix traversant la guerre. Vous êtes l' épée juste. Cher ami, je serre votre main illustre. V H. à Auguste Vacquerie. dim, 25 xbre. Nous avons eu ici l' autre jour notre petit christmas d' enfants pauvres. Ils étaient quarante-un. Je vous ai bien regretté. Cette joie des misérables vous eût fait plaisir. Je travaille beaucoup. C' est à quoi l' exil est bon. Les jours sont courts, je me lève à l' aube. J' ai un cristal-room d' où je vois la mer. Ce tumulte se mêle à mon travail. C' est grand et beau. Tout cela pourtant ne vaut pas une stalle aux français un jour de Jean Baudry . tuus. 1864 T 2 à Auguste Vacquerie. H-H 26 janvier. Votre lettre m' arrive. Elle m' enchante. Je suis content que mon gribouillage de pont maure vous plaise. Je suis heureux que vous aimiez ce livre. Ce livre, j' y ai mis de mon âme. Je venge tous les poëtes dans Shakespeare, et p460 plus d' une fois en racontant les huées qui l' ont assailli, j' ai pensé aux sifflets de tragaldabas et des funérailles , si magistralement châtiés par vous. Je ne vous écris que quatre lignes, mais vous savez comme je suis vôtre. V. à Paul Meurice. H-H 26 janvier. Je reçois votre lettre : quel admirable ami vous êtes ! Vous voilà mon avocat et mon curateur, et vous me gagnez des procès perdus, vous rétablissez mon droit d' auteur au théâtre italien ! Je ne veux pas vous remercier. Voilà douze ans que vous êtes pour moi ainsi, père, frère et fils. Cher Meurice, le fond de mon coeur est à vous. On imprime un livre de moi. Savez-vous que je suis absurde ? Je suis triste que vous n' ayez pas la corvée de lire les épreuves. Auguste et vous, vous et Auguste, voilà mes deux points d' appui pour les misérables . Vous allez donc me manquer cette fois ! Vous ne serez donc pas dans la confidence intime et avant tous de ce livre ! Suis-je assez bête ! C' est une surcharge de moins pour vous, je devrais m' en réjouir, et je m' en attriste. Prenez-moi comme je suis. Je vous aime. Je songe à votre frontispice des misérables . Dès que le Shakespeare aura paru, je m' en occuperai. Je veux que vous soyez content. soy tuyo con toda mi alma. V. Que je serais content si vous vouliez bien lire tout de même un peu mes épreuves ! à Hippolyte Lucas. Hauteville-House, 29 janvier. Je viens de relire, mon cher confrère, votre gracieux volume. Vos heures d' amour sont amies des heures d' exil. p461 Vous rendez-vous compte que vous êtes un charmant poëte, pas racinien du tout ? Il y a en vous un critique du dix-septième siècle, mais heureusement il y a aussi un poëte du dix-neuvième. Si l' on en croyait le critique, on n' achèterait pas le poëte, et les heures d' amour n' en seraient pas à leur quatrième édition. Mais vous avez le bonheur d' être plus fort comme homme de l' avenir que comme champion du passé, et vos vers, cher poëte, triomphent de vos doctrines. Vous serez puni par le succès. C' est bien fait ! Ah ! Vous voulez relever de Boileau et de Le Batteux en critique ? Eh bien, votre poésie se révolte contre vous et vous bat. Elle ne relève, elle, que de l' éternelle nature. Elle a la grâce et le charme. Elle est délicate et forte. Elle pense et elle aime. Dites-en pis que pendre à présent. Elle s' en fiche pas mal ! Merci de vos bonnes photographies. Vous êtes étonnant, vous : vous gardez vos cheveux noirs ! à Madame Victor Hugo. H-H 7 février. Ta douce plainte me va au coeur. Chère amie, les jours sont courts, je travaille, et mes yeux sont fatigués. En outre en ce moment j' ai des insomnies opiniâtres, ce qui fait que j' ai du travail sans repos. Je me lève le matin presque comme je me suis couché le soir, sans avoir fermé l' oeil. Puis me voilà debout, et travaillant. Cela t' explique pourquoi je ne t' ai pas écrit. Mais, vous le savez bien, mes lettres sont pour tous. Je vous aime tous trois comme un. Je voudrais bien dire tous quatre, et qu' adèle fût là. Hélas ! -mon Victor bien-aimé, le portrait achève ce que ta lettre, si ravissante, avait commencé. Au reste, il y a longtemps que ton frère et toi êtes adorés par ce coeur-là. -soigne bien ton estomac. Mange de la viande rouge et noire, rôtie. Ne travaille jamais l' estomac plein. Marche beaucoup, et dors bien. Tels sont les ordres que je suis chargé de te transmettre. -mon Charles, tiens-moi au courant de l' affaire entamée, ou plutôt ébauchée. Comment va ma petite Lux ? -chère amie, je t' envoie sous ce pli une traite de 600 fr à vue sur Paris. Les raisons que tu me donnes pour quitter ce boarding-house me semblent très bonnes. Dis à Marianne que je suis content que tu sois contente d' elle. Ici tout est bien. Je reçois des montagnes de livres et des avalanches de lettres. Il y a là-dedans p462 bien des choses que nous eussions lues au dessert, tu sais, mon Victor. Mais ces charmants jours sont passés. Je travaille, je travaille. Bruxelles est au bout de mon livre. Il me tarde de vous revoir tous, mes bien-aimés. V. à Théodore De Banville. Hauteville-House. -14 février. à mes deux lettres de cet hiver, vous répondez par cette ode splendide. Vous êtes le génie du conte arabe, vous donnez une perle pour deux cailloux. Et c' est dans mon océan, c' est dans cette mer qui est à moi comme je suis à elle, c' est dans cette furieuse écume dont je suis entouré, que vous avez pêché cette perle. Quel coeur et quelle âme dans ces strophes, ô mon poëte ! Mon fils s' est interrompu de traduire Shakespeare pour les lire et relire tant qu' il les sait, et hier soir il nous les a dites les larmes aux yeux. Mon émotion est profonde. Je ne vous remercie pas, je vous aime. quando te aspiciam ! Victor Hugo. Félicitez de ma part les écrivains de ce recueil excellent et charmant la revue nouvelle . à Auguste Vacquerie. H-H 18 février. Shakespeare , de même que profils et grimaces , n' est point un livre purement littéraire ; l' art pour l' art ne m' est pas plus possible, après surtout les grandes épreuves subies, qu' à vous, cher Auguste ; et en avançant dans la lecture de mon livre, vous avez dû remarquer que le sujet déborde le titre, si grand que soit le titre. Cette ubiquité de ce livre présent à toutes les questions veut être expliquée, et j' ai écrit ce bout de préface qui, je crois, vous plaira. En outre, j' indique, ce qui est nécessaire, le lien qui rattache p463 mon livre à la traduction de Victor. Cette préface viendra, page isolée, après la dédicace à l' Angleterre. C' est par erreur que la chose sur Marine-Terrace a été détachée du livre 1 er et imprimée à part comme préface. Soyez assez bon pour veiller à ce que l' imprimeur la fasse rentrer dans le livre 1 er qu' elle doit commencer. La préface, c' est ce que je vous envoie. Nous sommes ici dans les grêles, les gros temps et les rafales, mais le beau temps reviendra avec le rayon lumineux que nous enverra la réapparition de profils et grimaces . à vous-partout. à vous-toujours. V. à Paul Meurice. H-H 21 février. Vous joignez la délicatesse d' une femme à toutes les puissances du penseur. Quelle douce lettre vous m' avez écrite. Ah ! Cher Meurice, je suis ineffablement votre ami. Je serais aussi fier que touché si votre idée du banquet Shakespeare se réalisait, mais je crois que, d' ici ou de là, vous trouverez des obstacles. Quand vous verrai-je ? Vous êtes de la famille de mon âme, et vous voir est un besoin pour moi. J' espère en cette année, toute sombre et toute glacée qu' elle semble être. J' ai mille choses à vous dire de tous côtés. Tout ce qui m' aime vous aime. Je mets d' avance mon livre sub umbrâ alarum tuarum . V. à Albert Lacroix. H-H 28 février-. Vous me demandez, mon cher Monsieur Lacroix, à propos d' un travail de M De Lamartine sur Shakespeare que vous m' annoncez avoir, (ayant celui-là, pourquoi êtes-vous venu chercher le mien ? L' honneur très grand p464 d' être l' éditeur de M De Lamartine devait vous suffire), vous me demandez si je vois un inconvénient à faire coïncider la publication de l' ouvrage de M De Lamartine avec la publication du mien. J' y vois plus qu' un inconvénient, j' y vois une offense. Offense pour mon illustre ami Lamartine, offense pour moi. Cela fait une course au clocher. Nous devenons, Lamartine et moi, deux jeunes élèves concourant pour le prix sur un sujet donné. Vous n' avez pas songé à cet énorme ridicule. De plus il y a là mauvaise odeur de spéculation, diminuante pour une maison comme la vôtre déjà si haut placée, et que vos rares intelligences combinées honorent. Vous descendriez brusquement de l' esprit des grandes affaires à l' esprit des petites. Vous me dites : le succès que j' espère pour votre livre entraînerait la vente de l' étude de M De Lamartine. je doute qu' il puisse m' être donné de remorquer un grand poëte comme M De Lamartine, et je doute qu' il soit agréable à M De Lamartine d' être remorqué. Ceci, qui me froisse, ne le froisserait pas moins profondément, certes, s' il savait votre pensée. Cette pensée, elle est fâcheuse, abandonnez-la, mettez au moins six mois d' intervalle entre les deux publications pour l' honneur des deux écrivains et pour le respect dû à Lamartine, laissez l' étude de M De Lamartine sur Shakespeare paraître à sa date dans la série que vous m' envoyez, et où elle est la septième . Ce tour de faveur que vous lui donneriez serait, je viens de vous le faire toucher du doigt, un tour d' offense. M De Lamartine, s' il savait pourquoi vous le publiez en même temps que moi, ne vous le pardonnerait pas. six mois d' intervalle au moins. je m' oppose formellement à toute simultanéité et vous avez bien fait de me consulter. Mettez maintenant tous vos soins à l' exécution de notre traité, à la prompte publication du livre, à paraître, non vers le 20 mars (erreur de votre lettre) mais le 20 mars au plus tard. Hier encore je n' ai pas reçu d' épreuves. Relisez les détails de poste envoyés par moi, il faut maintenant attendre jusqu' à mardi. Trois jours de perdus. Je vous ai dit, et je vous répète qu' une partie très importante de l' ouvrage : Shakespeare et l' Angleterre, donnant des conseils pour le jubilé, veut absolument être publiée au moins un mois avant ce jubilé, qui est le 23 avril. Un retard me forcerait de retrancher cette partie, très importante, j' y insiste, et qui deviendrait sans objet. Hâtez-vous, hâtez-vous, hâtez-vous. Ne faites pas sortir de son rang dans la série (le 7 e) l' étude de M De Lamartine, publiez-la en septembre, ou quand vous voudrez, la simultanéité étant évitée par six mois au moins, et publiez-moi en mars. ( le 20. songez à cette date de rigueur désormais.) des épreuves ! Des épreuves ! Mille affectueux compliments. V H. p465 Je vous dis ici pour M De Lamartine ce que je voudrais que M De Lamartine dît pour moi en pareil cas. à Auguste Vacquerie. H-H 28 février. Vous avez magnifiquement augmenté votre livre. Depuis avant-hier j' oublie le mien et je vis dans le vôtre. Vous avez bien fait de réclamer dès les premières pages votre individualité, du reste tellement éclatante qu' elle ne peut être ignorée que des yeux fermés. Nos dissidences n' ôtent rien à notre harmonie. Nous vivons de la même sève, l' art, avec des feuillages différents. Je dis de mon côté cela dans mon livre. Je le dis à propos de Shakespeare, vous le dites à propos de moi, Shakespeare le dirait à propos d' Eschyle. Je vous remercie de cette grande lecture. Votre style a des muscles d' athlète, vous convainquez, et vous vainquez. Pendant que profils et grimaces multiplie les éditions, Jean Baudry multiplie les représentations, et le public ému et charmé vous arrive en foule sous les deux espèces, lecteur et spectateur. Je me mêle à la foule et à l' élite pour vous aimer. V H. à George Sand. Hauteville-House, 28 mars. J' apprends, madame, que vous êtes rentrée à Nohant. C' est là que mon applaudissement aime à vous aller trouver. Il est tout simple que la solitude écrive à la solitude. Dans votre magnifique triomphe de Paris, ma voix n' eût été rien, elle est toujours bien peu de chose en cet éblouissement de renommée où vous êtes ; mais il me semble que là-bas, au milieu de vos champs et de vos arbres, vous l' entendrez mieux. J' ai de rares joies ; votre succès en est une, et des meilleures. Vous donnez à notre temps une occasion d' être juste. Je vous remercie d' être p466 grande et je vous remercie d' être admirée. Dans une époque sombre comme la nôtre, votre gloire est une consolation. Donnez-nous souvent de ces belles fêtes, et permettez-moi, madame, de me mettre à vos pieds. Victor Hugo. à Louis Blanc. Hauteville-House, 31 mars. Mon cher Louis Blanc, je reçois une circulaire au bas de laquelle je trouve la signature de M Dixon. Je vous l' envoie sous ce pli. J' aurais déjà envoyé ma souscription au comité, s' il n' y avait, en ce qui me concerne, une difficulté que je vous soumets. Dans le livre que je vais publier, et où je parle incidemment et, cela va sans dire, dans les meilleurs termes, du comité, je me prononce contre l' idée d' une souscription. Une souscription, c' est l' ordinaire de ces sortes de manifestations. Or, pour Shakespeare, il faut plus que l' ordinaire. Je ne crois pas qu' on puisse faire moins pour lui que le vote d' un grand monument public par acte du parlement ; le parlement étant le représentant, incomplet sans doute, mais actuel, de la nation. C' est là, selon moi, que devrait tendre l' initiative du comité. Ayant écrit cela, qui va paraître, puis-je prendre part à la souscription ? Puis-je écrire d' une façon et agir de l' autre ? Dans une matière qui intéresserait la conscience, nulle hésitation ; vous comme moi, répondrions immédiatement : non . Le cas actuel admet moins de sévérité. Pourtant, n' y aurait-il pas inconséquence ? Vous êtes sur le terrain, vous voyez les choses de près ; en même temps que toutes les forces de l' intelligence, vous en avez toutes les délicatesses, permettez-moi de vous faire juge de la question. Si vous pensez que mon livre ne fait pas obstacle à ma souscription, vous pouvez dès à présent me faire inscrire sur la liste pour cinq livres sterling, et mon fils François-Victor également pour cinq livres. Je tiendrais ces dix livres à la disposition du comité. Si vous voyez inconvénient à ce que je semble me déjuger, et si c' est votre avis que je m' abstienne, je m' abstiendrai. p467 Mon amitié vous demande la permission de s' en rapporter à la vôtre. Serez-vous assez bon pour communiquer ma lettre au comité et à M Dixon ? Toujours à vous du fond du coeur. V H. à Auguste Vacquerie. dim 3 avril. Si vous aviez été ici l' autre soir, cher Auguste, vous auriez été content de votre petit public de Guernesey. Je n' ai jamais pu comprendre pourquoi Kesler s' était dérobé à Jean Baudry , mais il répare cela par son enthousiasme pour profils et grimaces . Je lui dis : mais c' est le même poëte, le même philosophe, le même créateur, pourquoi excluez-vous ce livre en adorant celui-ci ? Il me répond éperduement profils et grimaces , et comme il admire, je le laisse aler. Il est ébloui, et il fait bien. Avant-hier, il a apporté son exemplaire, et nous a lu lui-même l' île romantique que, de cette façon, nous savons par coeur, l' ayant déjà tous lue chacun de notre côté. Il va vous faire deux articles incandescents , comptez-y, c' est son mot, dans le courrier de l' Europe et dans la revue belge . Tout ceci veut dire que notre goum est toujours bien à vous, même Kesler, absolument rallié cette fois et disant : je suis fanatique de ce livre-là . Et alors je reprends : mais pourquoi pas aussi etc., et alors nous recommençons, et la discussion devient une cage d' écureuil. Quoi qu' il en soit, on est vôtre ici. Gageons que cela ne vous étonne pas. Je ne désespère pas de voir Kesler lui-même faire son devoir en revenant à Jean Baudry . Nous l' avons déjà ramené aux funérailles qu' il admire aujourd' hui très sincèrement. Que voulez-vous ? Quand nous vous avons lu et applaudi, il faut bien que nous parlions de vous. C' est ce que nous faisons. Victor, chamaillant Kesler, est particulièrement amusant. tragaldabas, les funérailles, Jean Baudry, les miettes de l' histoire, profils et grimaces, c' est votre puissant esprit prenant toutes les formes et créant successivement au théâtre et dans le livre. Quant à moi, mon bravo ne choisit pas. Au reste, vous voyez que dans mon livre je me déclare tout net pour l' admiration en bloc. Je lis Homère en ce moment, et je trouve tout beau. -une ligne sur mon livre. Vous avez reçu toutes mes lettres et tous p468 mes envois. Je crois possible de renvoyer à l' imprimerie tous les bon à tirer au plus tard le 9 et par conséquent sans gêner l' apparition le 15. Mais ce que vous ferez sera bien fait et ce que vous déciderez sera bien décidé. Je me remets à votre amitié. Ma prochaine lettre vous portera les 1 res pages et les indications pour les journaux, que vous complèteriez et redresseriez au besoin, voyant et sachant le terrain mieux que moi. à Philippe Burty. Hauteville-House, 18 avril. Ma réponse, monsieur, devrait être un simple merci majuscule. Vous me comblez et avec une grâce parfaite. Vous, créancier, vous semblez débiteur. Vous m' envoyez un beau croquis de Delacroix, deux fois précieux parce qu' il est de lui et parce qu' il vient de vous. Delacroix eût été le plus grand peintre du temps et eût dépassé Géricault, s' il eût eu comme homme la sincérité qu' il avait comme artiste. Mais il n' avait qu' une demi-foi. Son pinceau disait oui, ses opinions disaient non. Peut-être se croyait-il habile et s' est par là diminué comme Goethe qu' il admirait trop. Pour que la grandeur soit complète, il faut que l' homme égale l' artiste. Petit homme ne fait pas grand poëte. Goethe le prouve, et ce jugement, l' avenir le confirmera. 19 avril. -je reprends et j' achève cette lettre interrompue. Cher monsieur, j' entre avec empressement dans la voie que vous m' indiquez, heureux si je puis être utile au très remarquable eaufortiste de Blois. Son travail est beau et m' a spécialement et fortement intéressé. Je dis pourquoi dans la lettre que je lui écris en réponse à la sienne et que la gazette des beaux-arts pourra publier. Priez M Queyroy de m' excuser si je lui envoie cette lettre écrite d' une autre main que la mienne. C' est pour qu' elle soit plus lisible à l' imprimerie. Vous trouverez cette lettre sous ce pli. Certes j' accepterais avec p469 empressement votre offre de m' envoyer une planche et je m' essaierais allégrement à l' eau-forte. Je serais passionné pour cela. La réputation quelconque de mes pauvres dessins, si dessins il y a, a été bien endommagée par le défaut, non de talent, mais de conscience du dernier graveur ; (où est Marvy, hélas ! ), et si je tenais à me réhabiliter de ce côté, je ferais une eau-forte qui serait tout bonnement moi-même ; mais à quoi bon ? Vous et quelques connaisseurs, vous voulez bien ne pas jeter mes barbouillages au panier, cela me suffit. Et puis l' eau-forte m' amuserait, m' attacherait, m' acoquinerait. J' y passerais des jours et peut-être des nuits, et mon temps ne m' appartient pas. Je ne suis pas sur cette terre pour mon plaisir. Je suis une espèce de bête de somme attelée au devoir. Et voilà qu' à cette heure, le temps s' abrège pour moi, et je ne sais si je pourrai achever ce que j' ai à faire. Donc, en commençant comme en finissant, merci. Je vous ai envoyé ces jours-ci un gros volume. Je pense que vous l' avez reçu. Qu' il soit le bienvenu près de vous, je serai charmé s' il plaît un peu à votre noble et délicat esprit. Je vous serre bien cordialement la main. Victor Hugo. à Garibaldi. 24 avril. H-H. Cher Garibaldi, je ne vous ai pas écrit de venir, parce que vous seriez venu ; et quel que pût être mon bonheur de vous serrer la main, à vous le héros vrai, quelle que pût être ma joie de vous recevoir dans ma maison, je vous savais mieux occupé, vous étiez dans les bras d' une nation, et un homme n' a pas le droit de vous enlever à un peuple. Guernesey salue Caprera, et peut-être un jour lui fera visite. En attendant, aimons-nous. Le peuple anglais donne en ce moment un noble spectacle. Soyez l' hôte de l' Angleterre après avoir été le libérateur de l' Italie, c' est beau et c' est grand. Qui est applaudi sera suivi. Votre triomphe en Angleterre est une victoire pour la liberté. La vieille Europe de la sainte alliance p470 en a tremblé. C' est qu' en effet il n' y a pas loin de ces acclamations-là à la délivrance. Votre ami, V H. à émile Deschamps. H-H 28 avril. Cher émile, je reçois vos vers exquis. Je pense que, de votre côté, vous avez reçu mon livre avec votre nom et le mien en tête. Que c' est bon la vieille amitié ! Je vous le rabâche, mais c' est que j' en déborde. Je vous aime comme au temps où nos cheveux étaient noirs. C' était le printemps et la jeunesse, aujourd' hui c' est toujours la poésie et l' amitié. Quel superbe et charmant toast vous portez à Shakespeare ! Je viens de lire à haute voix vos vers en me promenant sur la plage, à l' océan, mon autre vieil ami. Il doit avoir du goût, étant si grand, et il a dû les trouver beaux. Je vous envoie son bravo qu' il m' a rugi entre deux rafales, et mon applaudissement. senescens sed bonus. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H 2 mai. Cher Auguste, lisez cette lettre adressée à Janin, et envoyez-la si vous pensez qu' il la prendra comme je l' écris, c' est-à-dire de tout coeur. Je sens l' embarras où le jettent ces pauvres passions envieuses de l' académie, et je voudrais le mettre à l' aise de mon côté du moins. Je lui demande donc de ne plus parler de moi. Si vous êtes d' avis qu' il pénétrera bien ce qu' il y a d' affectueux et de cordial dans ma pensée, transmettez-lui ma lettre, sinon p471 brûlez-la. Ici comme en toute chose, je trouverai bon ce que votre exquis jugement aura décidé. Je vous dis comme Cicéron à Atticus : rectius me mea vides . Guérin m' écrit qu' on commence à songer à la réimpression. Voudrez-vous vous souvenir que la dédicace doit être en deux alinéas, le premier alinéa finissant au mot poëte . Je recommande aussi que le prospectus de la traduction de Victor soit cousu et broché avec le livre, et non feuille volante comme on l' a fait. C' est vous qui avez eu l' idée du prospectus cousu, ne permettez pas qu' on l' élude. La première chose qu' on fait, c' est de jeter ce prospectus volant, et par conséquent gênant, or, je veux servir Victor par tous les moyens, et l' adhérence, imaginée par vous, du prospectus au livre, est un des meilleurs. Je vous enverrai pour la réimpression quelques petits redressements de texte ou de fautes d' impression. Il y en a extrêmement peu. On sent que vous êtes là, veillant. à vous. con todo mi fuerza. V. à Paul Meurice. H-H 2 mai. Vous êtes un enchanteur. Depuis quatre jours je vis dans l' intimité de votre esprit dans ce beau et charmant volume. Shakespeare à travers vous ne perd rien et gagne quelque chose. Votre vers achève sa pensée et l' emplit d' éclairs. Shakespeare dans votre style, c' est comme le rayon de lumière dans le diamant. J' ajoute que Shakespeare dans vous conserve toute sa largeur. Le diamant est grand. Vous avez raison, votre idée de fauteuil vide que j' avais crue irréalisable a merveilleusement réussi. L' effet du banquet interdit a été considérable en Angleterre. Le 23 avril même, on a appris la nouvelle à Stratford-Sur-Avon, la ville était pavoisée, en un clin d' oeil tous les drapeaux tricolores, représentant l' empire, ont disparu des fenêtres. Raynolds rapproche cette interdiction de l' expulsion de Garibaldi. à bientôt. à toujours. On vous aime bien autour de moi. Que de choses j' ai dans le coeur pour vous ! p472 à Verboeckhoven. H-H, 5 mai. Cher monsieur, voici une nouvelle lettre de Garibaldi, utile à publier dans les journaux belges. Je l' ai envoyée hier à l' indépendance . Voulez-vous vous charger de faire parvenir ces exemplaires à l' étoile , au précurseur et au journal de Bruges . Voudriez-vous donner l' ordre de faire envoyer le livre William Shakespeare (exemplaire français) à M Reynolds , à Londres, 313, strand ? Il est très chaud, et son journal se tire à 300000. Le morning advertiser qui a aussi une très vaste publicité (plus grande que le times ) a publié un article excellent sur le livre. Je pense que vous l' aviez lu. Voudriez-vous faire passer ce petit mot à Mme Marie Joly, et cet autre pli à M E Van Bemmel. Son annonce est on ne peut mieux. M Kesler vous prie de lui dire qu' il lui fait et qu' il va lui envoyer deux articles, un sur le livre de Vacquerie, l' autre sur mon livre. M Van Bemmel peut compter sur ces deux articles auxquels M Kesler travaille à force. J' envoie à M Van Bemmel mon portrait en remercîment de sa sympathie cordiale. Nous allons être, je crois, fort attaqués, et de beaucoup de côtés à la fois. Cela m' inquiète peu. En littérature on ne tue que ce qui doit mourir. Mes ennemis ont le jour, j' ai le lendemain. Offrez mes hommages à Madame Verboeckhoven, et recevez mes plus affectueux compliments. V H. à M Tennant, à Glamorgan, pays de Galles. Hauteville-House, 15 mai. Cher Monsieur Tennant, avant de faire le livre sur lequel vous appelez mon attention, vous aviez fait ceci : vous aviez autour de vous des travailleurs pauvres. Vous leur avez prêté p473 trente acres de votre meilleure terre. Ces trente acres furent divisés par vous en lots. Chaque lot était assez grand pour deux cottages et deux bons jardins. Et vous dîtes aux pauvres qui vous entouraient : -voici de la terre ; qui en veut ? On suivra l' alignement, on ne bâtira pas plus de deux cottages par lot, on payera pour chaque lot une guinée par an, et je vous fais un bail de mille ans. -en quelques semaines tous les lots furent pris, des centaines de propriétaires étaient créés, la chose s' accrut avec le temps, et cela fait aujourd' hui une petite ville dans le pays de Galles, comté de Glamorgan, la ville de Skewen. Chaque propriétaire, à Skewen, est électeur, c' est-à-dire citoyen. Vous avez fait plus qu' une ville, vous avez fait une cité. Ce n' est pas tout. Vous avez creusé à vos frais un canal de trente pieds de profondeur, de quatorze kilomètres (neuf milles) de longueur, qui porte des navires du plus fort tonnage, et qui mène à la mer. Le port sur la mer se nomme port Tennant. Une ville créée, un canal creusé, un port construit, c' est bien. Voilà, certes, une bonne préface. Maintenant je lis votre livre, ou plutôt je me le fais lire, car je ne sais pas l' anglais. J' y retrouve votre pensée haute et fraternelle. Je suis plus radical que vous, vous le savez ; vous ménagez les parasitismes, moi je les supprime. Mais, cette restriction faite, j' accepte votre livre. Beaucoup des moyens termes indiqués par vous sont très ingénieux, très étudiés, très efficaces, et ont pour base les principes. Vous esquissez, dans des pages honnêtes et fortes, une répartition plus juste des charges sociales, une attribution plus normale des territoires, une civilisation plus loyale que la nôtre, une Europe meilleure. Un jour vous aurez pour idéal une humanité meilleure. Ce jour-là, vous comprendrez tout ; ce jour-là vous combattrez les parasitismes au lieu de les réglementer ; ce jour-là vous adopterez, avec toute l' énergie de votre droiture, et comme point de départ absolu et nécessaire du progrès, l' enseignement gratuit et obligatoire. Alors vous serez en pleine logique, chemin de la pleine vérité. Alors votre esprit sera complet, et vos livres seront irréfutables. En attendant, je me contente de tout ce qu' il y a dans votre livre d' excellent, de juste, de vrai et de cordial pour le peuple. Le peuple souffre, aimons-le. Je ne dis pas cela à vous, fondateur de villes ; je le dis à tous. Aimons-nous. Un jour, dans une phrase, je ne sais plus laquelle, j' avais écrit : aimer ; l' ouvrier compositeur mit : aider . J' acceptai cette faute d' impression. Aimons-nous et aidons-nous. Que le riche aime et aide le pauvre, que le pauvre aime et aide le riche. Tous ont besoin de tous. p474 à George Sand. Hauteville-House, 17 mai. Il est évident qu' étant si grande, vous devez être charmante. La grâce est une forme de la puissance. Vous le prouvez dans toutes vos oeuvres, vous le prouvez dans les pages exquises et superbes que je viens de lire. Un ami me les envoie. Il est plus mon ami à dater d' aujourd' hui. Je vous lis, je lis cette magnifique et noble lettre, elle est écrite sur moi, et il me semble qu' elle est écrite à moi. Je suis profondément ému. Quelle idée de génie d' avoir mêlé la nature à ce livre, de raconter votre vie au village en même temps que l' art et la science, et de faire entendre çà et là, à travers les grandes choses que vous dites, des bruits de feuilles et des chants d' oiseaux ! Dante dicte une page, Virgile l' autre. C' est l' enchantement dans la force. Ah ! Circé ! Ah ! George Sand ! Je suis bien content d' avoir fait ce livre-là, puisqu' il vous a fait plaisir. Vous m' aimez donc un peu ? Vrai ? Eh bien, c' était une de mes ambitions. Je suis très ambitieux. Je voudrais vous voir. C' est encore là mon rêve. Quel beau portrait vous m' avez envoyé ! Que de beauté, de dignité et de douceur grave ! N' ayez pas peur, je suis un vieux bonhomme, et voici mon portrait qui le prouve. Je voudrais être quelque part, dans un petit coin du monde, soit à Nohant, soit à Guernesey, soit à Caprera, avec Garibaldi et vous ; nous nous entendrions. Il me semble que nous sommes trois bonnes créatures de ce temps-ci. C' est bien dommage que Nohant me soit défendu. On me dit que je suis un proscrit volontaire. Parbleu ! C' est pour cela que je suis enchaîné. Si je n' avais à craindre que Cayenne, j' irais en France quand bon me semblerait. Votre lettre cause, en même temps elle enseigne, en même temps elle chante, en même temps elle songe. La vaste nature se reflète tout entière dans une ligne de vous comme le ciel dans une goutte de rosée. Vous avez des échappées sur l' infini, sur la vie, sur l' homme, sur la bête, sur l' âme. C' est grand. Quand il y a un philosophe dans une femme, rien n' est plus admirable ; les côtés profonds sont touchés en même temps que les côtés délicats. Je suis de ceux qui veulent que le coeur pense. Vous êtes ce coeur-là. La conversation d' abord, c' est la conversation que j' aime ; nous l' aurions ensemble, je le crois ; nos points de rencontre sont nombreux. Voilà que je me vante ; souriez et pardonnez-moi. p475 Vous ne vieillirez jamais, vous. Vous êtes ineffablement gracieuse. Pendant que Paris vous applaudit et vous adore, vous vous faites au fond des bois un petit oubli pour vous toute seule, et vous vous pratiquez un recoin d' ombre dans la gloire. Il y a des nids pour les âmes comme pour les oiseaux. En ce moment, votre âme est au nid. Soyez heureuse autant que vous êtes grande. Je ferme ma lettre pour relire la vôtre. On me dit que mon livre a des envieux, je le crois bien, j' en suis un ; il a voyagé avec vous, je suis jaloux de lui. Je me mets à vos pieds et je baise vos mains. à Auguste Vacquerie. H-H, 22 mai. Dim. Ce brave M Lacroix n' a guère fait que des maladresses, avant, pendant et après la publication. L' oubli inouï que vous signalez est d' autant plus grave qu' il semble volontaire. Heureusement, cher Auguste, vous êtes là, et vous présent, rien ne peut péricliter. Je vous sens comme un bouclier. Je viens, selon votre conseil, d' écrire directement à M L Plée. J' envoie sous ce pli ma carte à M Ed Texier, voudrez-vous la lui transmettre. On me dit M A Cerfbeer très refroidi parce que je l' ai remercié simplement (de son très excellent article) par l' envoi de mon portrait. J' écris le moins de lettres que je peux. Vous savez pourquoi. On publie un bonjour signé Victor Hugo . Que se passe-t-il au journal les écoles ? On me dit qu' il m' attaque (après m' avoir envoyé sa collection entière). On me dit que le branle hostile est donné par M Pierre Denis, bras droit du seigneur capital L P. Qu' y a-t-il de vrai ? Le savez-vous ? Paul Meurice me donnera-t-il quelques détails sur la remise de ma lettre à Janin ? -je suis de votre avis sur la dépêche espagnole. Ce que vous avez fait est mieux. N' importe. Je crois que je commence à être de trop. Je vais garder le silence pendant quatre ou cinq ans. Je suis fâché de mon buste à cause de cela. M Pierre Petit viendra-t-il ? Il me semble que non. Eh bien, soit, je vais me taire et laisser la parole à ces messieurs. Je sais des républicains peuple, écoles, le progrès qui en seront très contents. -j' ai écrit à George Sand. C' est une admirable femme. Et vous, vous êtes un admirable homme. V. p476 J' ai ici, venu à Guernesey pour me voir, M Ruscol, rédacteur en chef propriétaire du courrier de l' Europe . Il a regretté que l' article de Lefort sur vous n' eût pas quatre colonnes. Mais quelle peine j' ai eue à faire écrire cette petite colonne à Lefort, bon garçon, mais décidément bien empi-chatté. à Jules Janin. Hauteville-House. Mai. Oui, mon glorieux et cher compagnon de travail en ce grand xixe siècle, oui, mon éloquent confrère, j' aime la louange à la condition qu' elle soit élégante, noble et haute, à la condition qu' elle ait toutes les grâces et toutes les fiertés du style, à la condition qu' elle vienne d' une conscience sereine et d' un coeur vaillant, à la condition qu' elle soit magistrale et douce, à la condition qu' elle soit signée Jules Janin. De mon côté, je tâche de n' en pas être indigne ; quand vous passez dans mon ombre, mes branches saluent ; je suis la forêt et vous êtes le consul. tuus. Victor Hugo. à Alfred Sirven. Hauteville-House, 9 août. Votre homme noir est terrible, et vous le racontez puissamment. Je vous félicite, monsieur, de ce livre. Votre nom vous engage envers Voltaire, et votre talent doit aide et concours à la grande oeuvre commencée par cet esprit. La société actuelle a besoin des graves leçons de la libre-pensée. J' espère pour vous un beau succès. Croyez à mes cordiales sympathies. Victor Hugo. p477 à François-Victor. Heidelberg, dimanche 67 bre. Mon Victor bien-aimé, la caravane t' accepte avec enthousiasme. Busquet nous a quittés, Hetzel nous rejoint pour un jour, mais quand tu nous rejoindras, il n' y aura plus que nous trois (et peut-être Lecanu). Si nous ne sommes pas le 12 à Trèves, ce sera un retard imprévu, mais très petit, d' un jour tout au plus. Tu nous attendras dans ce cas-là en visitant la ville qui est admirablement intéressante... tâche de venir, mon Victor chéri. Nous ferons à quatre et dans une voiture à nous un bon petit voyage d' une dizaine de jours en Belgique, qui, je crois, te plaira. Quant à l' Angleterre, il faut y renoncer pour cette année, moi du moins. Mon travail me réclame et d' ailleurs l' affaire que tu sais exige que quelqu' un soit à Hauteville-House, en cas d' incident. Je t' offre ce petit voyage belge, comme une récompense de ton admirable et vaillant travail. Pars tout de suite, viens avec nous, sois heureux et rends-nous heureux. Ainsi rendez-vous le 127 bre, à Trèves. à Madame Victor Hugo. dim 117 bre. Lichtenthal. Chère amie, je pense à toi. Je suis avec tes fils. Tu es dans toutes nos paroles. Ni à Mayence, ni dans les mains de Charles, je n' ai trouvé de lettre de toi. J' en espérais une, je prends ma revanche de ton silence en parlant de toi sans cesse. J' espère qu' avant peu nous allons nous revoir dans ce doux Guernesey, si triste d' être délaissé. Que décides-tu pour A ? Quand cette plaie (plus encore la sienne, hélas ! Que la nôtre) sera guérie, nous pourrons peut-être avoir quelques derniers jours heureux. Je trouve Charles très bien. Il a une idée à laquelle je bats des mains. Trouver une femme qui lui aille, se marier, et venir se fixer à Guernesey. Il nous dit avoir horreur p478 du Paris bâté où il a le regret d' être rentré. Victor et lui sont aux anges d' être ensemble, c' est la plus charmante fraternité qui soit, et je me sens doucement consolé en les regardant, si bons frères et si bons amis, unis par le sang et par la pensée, c' est bien doux. Que n' es-tu là ? Que n' est-elle là, elle aussi ! C' est incomplet et douloureux. Je t' envoie ton mois du 157 bre au 15 octobre. Vers la mi-octobre nous serons de retour à Guernesey, et tu pourras nous rejoindre tout de suite. Chère bien-aimée, ne sois pas triste. Tu as tant de coeurs qui t' aiment. Tu es grande par le coeur et par l' esprit. Je pense à toi avec une inexprimable douceur. Je t' envoie les tendresses, les baisers et les respects de tous. V. écris-moi poste restante à Cologne à l' adresse François Hugo . Paul Meurice te remettra les 400 francs. Voici un mot que tu lui porteras ou lui enverras. à Paul Meurice. Lichtenthal, 117 bre. J' imagine que ma petite réserve n' est pas assez épuisée pour que je ne puisse vous prier de remettre pour moi à ma femme 400 francs . Cher doux ami, je suis à Lichtenthal, à l' ours (excusez son papier), caché dans une belle nature qui me fait penser à vos belles oeuvres. Vous travaillez en ce moment, et moi je flâne, vous vous préparez à triompher, et je me prépare à applaudir. Je pense que vous êtes heureux, et je m' attriste moins que vous soyez absent. Ce voyage d' il y a deux ans dans les Ardennes est un charmant souvenir. Vous en étiez. pars magna. quand vous reverrai-je ? Je me réponds : à son prochain drame. C' est que vous lire c' est vous voir. Ce que vous écrivez vous reflète. On vous aime livre. Telle de vos pensées est un serrement de main. à bientôt donc. Faites de ma part une déclaration de tendresse aux choses, aux êtres et aux âmes que vous aimez. lo que quieras, le quiero. V H. p479 à Madame Chenay. Londres, dimanche 23 octobre. Ma bonne petite soeur, tes lettres sont gentilles comme toi. Je suis une vieille brute de paresseux, ce qui fait que je ne t' ai pas correctement répondu. Je fais mieux aujourd' hui, j' arrive. Pourtant, un gros vent sud-ouest souffle, et nous ne pouvons aborder Guernesey que le 26 (mercredi). Tu peux préparer pour ce jour-là les divers arcs de triomphe dont tu disposes, les harangues, les clefs de Hauteville sur un plat d' or massif, les agenouillements de la chatte et de son petit, et les vers latins que je te prie de faire en mon honneur. J' espère que le vent se calmera. La traversée d' Ostende, excellente pendant quatre heures, a été affreuse à la fin. Je t' embrasse sur tes deux bonnes joues. à Théodore De Banville. Castle Carry, 25 octobre. à mes petites lettres intimes vous faites de magnifiques réponses publiques. Je viens de lire dans la presse votre splendide prologue aux chansons des rues et des bois . C' est le rossignol annonçant l' alouette. Puisque d' avance vous voulez bien aimer un peu ce livre, cela me décidera peut-être à le publier. Un désir de vous, poëte, est un ordre à la muse. Pourtant, pour lâcher ce nid en plein air et en plein vent, le ciel est bien sombre. J' hésite. J' ai vu dans les journaux que j' avais été absent de Guernesey deux mois , c' est trois mois qu' il faut dire et je ne suis pas encore rentré. Je viens d' errer un peu, çà et là, le plus près possible de la frontière de France. J' ai vu les musées et les montagnes. J' ai souvent pensé à vous, poëte, en présence de la grande nature et de l' art éternel. La nature et l' art sont à vous ; vous avez la double lyre. soy todo tuyo. Victor H. p480 à Leconte De Lisle. Castle-Carry, 25 octobre. Cher poëte, cher confrère, j' ai passé presque tout l' été hors de Guernesey, je reçois aujourd' hui seulement, en Angleterre, où je suis encore, la page magnifique écrite il y a deux mois par vous sur moi. Je m' incline devant votre appréciation, j' en discuterais quelques points, mais vous êtes un maître. Qui est maître est juge. L' épidémie " régnante " aujourd' hui est une maladie dite l' autorité ; je n' aime, moi, que la liberté ; de là ma solitude. Dans cette solitude, quand l' âme d' un poëte vient à moi, je suis heureux, et quand le poëte, c' est vous, je suis fier. Vos poëmes sont au nombre des plus beaux de notre temps ; vous sentez et vous pensez ; vous avez l' instinct qui vient du coeur, et le souffle qui vient de Dieu. Votre critique est aussi haute que votre poésie, l' une traduit l' autre. Quelle admirable peinture du débordement des Antilles, à la fois cataracte, avalanche et ouragan ! Et comme cette peinture est une pensée ! Toute votre prose est ainsi ; image et idée ; vous êtes profond parce que vous êtes lumineux. Je voudrais bien causer avec vous. Je ne vous remercie pas, je vous aime. Victor Hugo. à M Delorme. Hauteville-House, 15 novembre. Monsieur Delorme, un écrivain distingué, M Octave Giraud, entreprend en ce moment un livre important contre l' esclavage. C' est à la fois une histoire et un plaidoyer : histoire de la race noire, plaidoyer contre la race blanche qui l' opprime. M Octave Giraud compte parmi les principaux publicistes de la presse française et européenne. Son livre sera intitulé : histoire de l' homme noir . Ce sera un grand et inappréciable service rendu à l' humanité, à la liberté, je dis plus, à la délivrance . Pensez-vous, comme moi, que ce livre serait soutenu par les ardentes sympathies du jeune et généreux peuple haïtien ? Une forte p481 liste de souscription en Haïti aiderait grandement à la publication du travail décisif et considérable de M Octave Giraud. Si vous croyez cette souscription possible, permettez-moi de vous la recommander, ainsi qu' à notre excellent et éloquent ami M Heurtelou. Cette honorable initiative appartient aux hommes qui, comme vous et lui, sont placés par leur intelligence et leur courage, à la tête de leur race. Je vous serre bien affectueusement la main. Victor Hugo. à Michelet. Hauteville-House, 27 novembre. J' ai lu ce puissant livre d' un si large sens et d' un si beau style. Vous prouvez une fois de plus que sans le grand artiste il n' y a pas de grand philosophe. J' ai lu, et je vous remercie. Vous êtes autant en profondeur qu' en hauteur. Vous êtes le géologue de l' histoire. Votre oeuvre est, depuis l' Inde jusqu' à la révolution, depuis Brahma jusqu' à Robespierre, une tranchée ouverte, où l' on peut étudier la formation humaine. J' ai essayé quelque chose de pareil dans la légende des siècles . Nous nous rencontrons souvent, j' en suis fier. ô mon cher philosophe, j' aime vos grands efforts et vos grands succès. Votre ami Victor Hugo. à Charles. j' ai le coeur si triste et si noir que j' hésite à t' écrire, et cependant tu dois avoir besoin de mes lettres comme j' ai besoin des tiennes. Oh ! Si tu savais comme tout te réclame et te redemande ici ! Hélas ! Quand reviendras-tu reprendre ta place dans cette famille qui est la tienne, qui te regrette et qui te tend les bras ! Ne parle pas de ton isolement. Est-ce que tu ne sens pas p482 là-bas la chaleur de ces deux coeurs tournés vers toi, du mien surtout qui te (...) et qui t' enveloppe de toutes les tendresses à la fois et de toutes les anxiétés. Nous parlons sans cesse entre nous de tout ce que tu souffres, nous le souffrons avec toi, je le souffre moi, plus que personne et autant que toi-même, et nous demandons à Dieu, si cela est possible, une fin prompte et heureuse pour cette bien longue et bien douloureuse épreuve. Reviens ! Reviens ! Je n' ai plus que ce cri dans l' âme et il me semble qu' à tant de distance tu dois l' entendre et le distinguer. Reviens ! à Charles. Hauteville-House. Ta lettre ne répond pas à ce mot que je te criais du fond de mes entrailles : reviens ! Tu nous manques à tous ici, et à moi plus qu' à personne, tu le sais bien. Mais ce mot, reviens ! Je te le disais dans tous les sens à la fois, je ne te disais pas seulement reviens par le chemin de fer, je te disais reviens par le coeur ; ne fais pas cesser seulement la séparation matérielle qui est entre nous depuis si longtemps déjà, fais cesser la séparation des âmes. Tu m' as fait bien souffrir, pauvre cher enfant, mais je te pardonne, car je t' aime, et quand on aime, sais-tu ce qui est impossible ? C' est de ne pas pardonner. Oui, tout mon coeur se tourne vers toi, et appelle le tien. Reviens ! Reviens ! Hélas ! Pendant que la souffrance t' éprouve là-bas, elle nous éprouve ici ; tu sais mes dernières angoisses ; cela ne m' empêche pas d' être déchiré par les tiennes. Tu vois, j' avais bien raison, tout ce que j' avais prédit se réalise. Ah ! Mon dieu, toi si loin, toi si triste ! Que d' accablements à la fois ! Reviens ! Reviens ! Je ne sais plus dire et penser que cela. à Auguste Vacquerie. H-H, 30 xbre. Voulez-vous, cher Auguste, accepter ma carte sous ce pli et transmettre l' autre à M De Saint-Victor. Il a parlé une fois de mes dessins, même à p483 travers la caricature Chenay, d' une façon qui lui donne barre sur moi. J' ai bonne conscience et bonne mémoire ; ce sont mes deux vieilles amies. Je vous souhaite ce que vous méritez. ad astra. V. à Albert Lacroix. mon cher éd (éditeur). Je vais publier un poëme intitulé Dieu . Bien que dans ma pensée aucun de mes ouvrages dépasse celui-là, je ne crois pas au succès. Je ne puis donc accepter les 40000 francs qu' aux termes de notre traité vous me devez pour ce volume. Si vous voulez, nous prendrons l' arrangement que voici : (Claye. Arrangement Michel Lévy.) de cette façon vous ne courez aucun risque, et le résultat, quel qu' il soit, sera équitable. Je vais vous proposer de faire une chose qu' on n' a encore faite ni en librairie, ni en littérature, et qui je crois est bonne. Deux demi-volumes faisant la valeur d' un volume. Dieu première partie. Gallus première comédie. De cette façon vous aurez l' avantage de faire l' effet de deux volumes, en n' en payant qu' un. 1865 T 2 à Auguste Vacquerie. H-H, 17 janvier. Un mot in haste . Ceci, cher Auguste, servirait le gouvernement dans la p484 petite affaire de mon répertoire interdit, et non moi. Ce serait l' avortement de la question. Elle ennuie un peu le gouvernement, et puisqu' elle est pendante, qu' elle reste pendante. C' est mon avis, c' est notre avis, ce sera, je pense, aussi le vôtre. Lisez cette lettre à Beauvallet, et soyez assez bon pour la lui transmettre. Je ne doute pas que vous l' approuviez. Il serait utile, je crois, qu' elle parût dans les journaux qui ont publié la nouvelle, le temps, la presse, etc. Je confie le tout à votre sûre et douce amitié. V. Mon pauvre cher Victor et sa bonne mère partent demain pour Bruxelles. Me revoilà triste, hélas ! Car la famille est un gros morceau du coeur. Si vous avez le temps de voir Beauvallet, et d' achever l' explication de ma lettre par quelques paroles, ce serait, je crois, excellent. à François-Victor. H-H dimanche 22 janvier. Mon pauvre Victor, mon enfant bien-aimé, calme et apaise ton pauvre coeur. J' espère que Bruxelles te fait déjà du bien. J' attends mardi une lettre de toi me donnant de bonnes nouvelles. Tous les journaux, même le times , ont mis mon allocution. Je t' ai envoyé mon manuscrit par Lacroix. Tu recevras en même temps que lui les numéros du star et du mail and telegraph . La sympathie et l' émotion sont universelles ici. p485 Mes trois bien-aimés qui êtes là-bas, je vous serre sur mon coeur. à bientôt. V. Remets ce mot à M Lacroix. J' écris in haste . Et je t' embrasse encore, mon doux et cher fils. à Auguste Vacquerie. H-H 24 janvier. Vous savez que je passe ma ve à vous donner raison. Ce que vous dites est ce que je pensais. Le mieux est que le gouvernement ait empêché la chose. S' il se ravisait et permettait (peu probable), publiez ma lettre. Mais tout est bien ainsi. Les journaux belges m' arrivent pleins des détails que vous me donnez, et citent les vers de Corneille, qui sont beaux en effet. Beauvallet a bien choisi. Si vous le rencontrez, félicitez-le de ma part. Je vous envoie mon allocution sur cette tombe. Elle est arrivée d' autant plus à propos que les oraisons liturgiques protestantes qui venaient d' être récitées avaient offert la mort sous un aspect épouvantable. la face de fureur de Dieu. La vengeance éternelle. La colère divine qui est dans la mort, etc. Cette pauvre mort, comme on la traite ! Mon speech a été utile. Il a fait pleurer ceux qui avaient peur. J' ai réhabilité la mort. Elle est assez près de moi pour que je songe à me mettre bien avec elle. Vous travaillez, je le sais, vos oeuvres sont pour moi une grande et douce attente. Je vous envoie mon shake-hand . Merci. ex imo. V. à Paul Meurice. H H 31 janvier. Je vous écrivais il y a un mois. Mon petit envoi du jour de l' an vous est-il parvenu ? Depuis j' ai eu une vive douleur de contrecoup. Mon pauvre Victor, vous le savez peut-être, a été durement frappé. Il disait avec un accent qui p486 me déchirait : je n' avais pas mérité cela . Hélas, c' est vrai, après douze ans de tant de travail, de tant de fermeté et de tant de sérénité, -à mes côtés ! -avoir le coeur si profondément percé ! Il est à Bruxelles en ce moment avec sa mère et Charles. Il lui faudra quelque temps avant qu' il puisse supporter la vue de Guernesey. Moi, je suis ici, triste. -je pense à vous, je vous aime, je vous écris. Cela me soulage, et votre pensée met du jour dans toute cette ombre qui m' entoure. à toujours, ô dilectissime ! V H. à Madame Victor Hugo. H-H samedi 18 février. Chère amie, je sors de la banque. Il y a un mistake. M Collings a paru fort étonné. L' argent a dû être arrivé à Halifax fin janvier. Il va écrire immédiatement à Londres, A pourra toucher les 700 fr à la banque d' Halifax fin mars sans faute. Remercie Auguste de ma part pour toutes les excellentes choses qu' il écrit. -quant à la lettre dont me parle ta dernière ligne, il m' est difficile de comprendre qu' il ait pu être bon que je ne fusse pas consulté. Mon Victor, j' attends avec impatience ton explication de la lettre anglaise d' Halifax. J' ai déchiffré çà et là des mots qui m' inquiètent. -tu trouveras sous ce pli une lettre pour le précurseur d' Anvers . Lis-la, puis cachette-la, mets-y un timbre poste, et envoie-la à Anvers. -Virginie a un mal de genou qui la tiendra pour quinze jours au lit, sans danger du reste, si elle est très prudente, ce que Corbin et moi recommandons. Comment va Lux ? Mon Charles, je t' embrasse, mon Victor, je t' embrasse, chère femme, je t' embrasse. à vous tout mon coeur, mes bien-aimés. à François-Victor. H-H 15 mars. Mon Victor, cette lettre m' arrive. Je te l' envoie en hâte. Fais-moi savoir p487 le plus tôt possible ce qu' elle contient. Tu sais ma profonde sollicitude. Je n' aurai pas de repos tant que cette pauvre enfant ne sera pas heureuse, et j' ai peur, hélas, de toutes les nouvelles d' Amérique. Cette bonne Mme De Putron qui t' aime tant est triste de n' avoir pas encore un mot de toi. Je vous embrasse, mes aimés de là-bas, tendrement et tristement. V. Tout est bien ici. à Auguste Vacquerie. H-H 19 mars. Vous me parliez l' autre jour, cher Auguste, en magnifiques termes, de mon vieux duel avec la peine de mort. Or, voici ce qui arrive. On élève en Italie une statue à Beccaria. Une commission s' est formée pour cela, la commission, par son président, membre du parlement d' Italie, m' a fait savoir qu' elle m' avait inscrit sur la liste de ses membres et m' a prié d' accepter cette nomination. J' ai consenti. J' ai écrit une lettre que je n' ai pas voulu envoyer aux journaux, trouvant qu' on publie trop de lettres de moi. Mais les italiens n' ont pas été de cet avis, ma lettre a paru dans les journaux d' Italie, et est arrivée en France en italien , les journaux français ( le temps du 15 mars, entre autres) l' ont traduite et publiée. C' est bien, mais cela fait un faux texte ; sur dix lignes il y a dix fautes. Voici, ci-inclus, le texte vrai. Maintenant, une question, dont je vous laisse absolument juge, ô esprit maître, ô souverain bon sens. Cela vaut-il la peine d' être rectifié ? On me le dit ici, mais quant à moi, j' en doute. Si vous trouvez la rectification utile, voici deux copies, une pour le temps , l' autre pour la presse . Si vous la trouvez-comme moi-à peu près inutile, jetez les deux copies au feu. -je suis à vous, et encore à vous, et toujours à vous. V. p488 à Madame Victor Hugo. H-H 29 mars. Chère amie, un mot en hâte. Je travaille dès le point du jour et le temps me manque pour écrire de longues lettres. Aujourd' hui j' ai terminé la deuxième partie de mon livre. Il sera en trois parties. La troisième sera la plus courte. Je ne perds pas un instant. Du reste, je ne veux partir qu' ayant tout fini. La bonté du voyage, c' est de ne plus travailler. -voici les nouvelles : le mal de jambe a quitté Virginie et pris Marie. -sénat justifie son nom coena en faisant tous les soirs la cène avec nous chez notre voisine qui le gâte comme s' il était Lux en personne. -on m' écrit de Paris des choses qui doivent tenir en garde contre les demandes d' argent de M Chenay. Je crains qu' il n' ait cherché (réussi peut-être) à emprunter ici de l' argent à E Le Ber (après avoir essayé l' an passé sur Marquand). -M Marquand est venu ce matin m' annoncer son mariage avec Mme De Garis. Il me prie d' être son témoin. Il se marie le 12 avril. (mon Victor, écris donc, je t' en prie, à cette excellente Madame De Putron). -ce matin, Julie m' a parlé du désir qu' elle aurait d' aller à Paris . Je lui ai dit : si c' est pour rester près de ton mari, à merveille, et j' en serai charmé. Si c' est pour revenir, je te prie de ne pas faire coïncider ton absence avec la mienne. Si tu pars la première, j' attendrai ton retour. Moi parti, mes manuscrits (trois malles maintenant) restent dans la maison, plus tous mes travaux préparés pour le livre 93 , etc., etc. Il importe que quelqu' un de plus qu' une domestique soit là. Marie est de bonne garde. Mais elle ne pourrait m' écrire et m' avertir, si de certains accidents possibles se produisaient. Julie a trouvé tout cela fort juste, et il a été convenu que l' un de nous deux resterait ici quand l' autre serait absent. Chère amie, tu n' aurais probablement pas écrit la lettre en question, si tu avais su des choses que tu ignores et que je te dirai. Mon Victor, voici mon épreuve corrigée. Le titre est provisoire. Il m' en faut une 2 e. Fais toi-même les corrections anglaises et les substitutions de noms que tu m' indiques. Veille bien à ce que ce ne soit point publié séparément . -mon Charles, notre voisine est dans l' enchantement de toi et de ta lettre. -je vous embrasse et je vous embrasse et je vous embrasse, voilà pour trois, mes bien-aimés. J' écrirai à M Rogeard. Envoie-moi ta dédicace coupée, sur laquelle je p489 dois un peu me proportionner. M Rogeard est d' un groupe où il y a beaucoup de pointus. Le quatrain latin de Charles est un chef-d' oeuvre. à François-Victor. H-H mercredi 5 avril. Veille, mon Victor, à ce que l' épreuve corrigée me soit renvoyée le plus vite possible. Voici, sous ce pli, une traite de 1600 fr à vue à l' ordre de ta mère sur Mallet frères. Ces 1600 fr se décomposent ainsi : 11000 fr pour Bruxelles. 2 ad. Ses mois de mars et d' avril, son supplément pour achats de saison : 300 300 total : 1600 fr. Ce supplément de saison de 300 fr est une concession de ma déférence à ta chère et admirable mère, mais j' ai bien peur que cet argent, dans l' état d' esprit où est la pauvre enfant, ne soit détourné de son objet, et employé à des poursuites et à des voyages déplorables qui consommeraient sa perte. -enfin j' ai promis à ta mère et j' exécute ma promesse. - quand tu verras Bancel, remercie-le pour moi. J' aurai grande joie à lui serrer la main à Bruxelles. -ci-incluse la lettre pour M Rogeard. Mets-la sous enveloppe et envoie-la-lui. -il a fait aujourd' hui un peu de soleil. J' en ai profité pour promener en cab deux dames, dont Julie. -les chiffres que tu m' envoies me semblent graves. Mais M Lacroix pourrait-il prouver ? S' il le peut, qu' il le fasse. Cela serait utile à lui comme à moi. -le toutou continue d' être très bien portant, très gai, et très gâté par tout le monde sans exception . Il passe toutes ses soirées chez notre voisine. Il me prie de dire à Charles qu' il ne trouve pas une grande différence entre porter le titre de Boissy ou le nom de sénat. Au point de vue politique, il se dévoue et il préfère sénat . Le mariage de M Marquand et de Mme De Garis est toujours fixé au 12. Je vous serre dans mes bras, mes trois bien-aimés. V. Renseignements pris à la bank, l' argent a été touché à Halifax, par Ad. p490 à Jules Janin. H-H jeudi 6 avril 4 h. Les académies vivent de gloire, j' admire souvent leur sobriété, mais cette fois l' académie française sera gourmande, et vous nommera. J' en suis sûr, et tellement sûr qu' en entendant sonner quatre heures, je déclare la chose faite, et je vous écris pour vous remercier de la bonté que vous avez d' être notre confrère. Je tiens à ce que vous soyez de l' académie puisque j' en suis, à ce qu' il paraît. Une fois n' est pas coutume, l' académie peut bien nommer Jules Janin. Elle s' en vengera demain en retournant aux bonshommes médiocres qui lui plaisent. Bravo donc. -je crie bravo à l' académie par-dessus les moulins de Montmartre et à vous par-dessus les falaises de l' océan. Victor Hugo. à François-Victor. à Madame Victor Hugo. H-H 17 avril. Charge-toi, mon Victor, de transmettre ce mot à M Frédérix. As-tu remercié pour moi Bancel ? J' ai écrit il y a six semaines à Mme Busquet (Alfred) sous le couvert de M Pagnerre. Lettre de félicitations. Pas de réponse. Demande à M Pagnerre s' il a fait parvenir ma lettre. M Marquand est marié, et aux anges depuis cinq jours. -chère amie, Julie a dû t' écrire ce qu' on nous dit à la banque. Ad avait écrit elle-même, on lui avait répondu, et elle avait l' argent. à propos d' Ad un mot très important. Tu m' as demandé pour elle 1150 fr par mois, ce qui fait par an 1800 fr. -2300 fr pour saison deux fois par an, ce qui fait par an 600 fr ; total... 2400. Or Ad écrit que tu lui as dit 300 fr par mois. Hâte-toi de rectifier cette erreur. Car malheureusement, cet argent qu' elle rêverait, tu sais l' usage qu' elle pourrait en faire. Je tiendrai ce que je t' ai promis, rien de plus. -c' est déjà dangereux. Elle met l' argent en réserve pour se perdre, la pauvre p491 enfant. -billet de faire part de Mme Ménessier, annonçant le mariage de son fils Emmanuel. Charge-toi de lui écrire pour nous deux. Je suis accablé de travail et de lettres. -voici qui me vient de Paris (d' un ami de M Chenay). M Chenay se serait vanté d' une carotte de 500 fr qu' il te tirerait. tu les emprunterais pour les lui donner. j' ai répondu : M Chenay est capable de le dire, ma femme n' est pas capable de le faire. -chère bien-aimée, écris-moi si les notes des marchands d' ici que je t' ai envoyées sont dues, et s' il faut que je les paye. -Kesler est allé passer ses vacances de Pâques à Jersey. Sénat est de plus en plus gentil. Julie, Virginie ou moi, nous le promenons tous les jours. Il ne suit encore qu' en fantaisiste. Je presse Julie pour la copie. La semaine de Pâques l' a un peu retardée. à propos, mon Charles, on fait gras ici le vendredi. Je ne suis ni pour ni contre. Julie et Marie, ces deux dévotes, arrangent cela comme elles veulent. Je vous serre tous les trois dans mes bras. Je ne perds pas une minute. Ce matin, à 5 h et demie, j' étais au travail. à Auguste Vacquerie. H H 27 avril. Merci, cher Auguste, de vos belles et bonnes lignes dans la presse . Merci pour vos envois où je sens votre amitié. Les débats et le temps me sont arrivés. Les autres point. Est-il vrai qu' il y ait dans l' avenir national un long en-tête de Peyrat ? Kesler, qui arrive de Jersey, dit l' avoir vu sur le bateau. Les suppressions de chaque journal sont curieuses. Le temps ôte la lettre de Voltaire ; les débats ôtent le développement anti-royaliste sur l' Angleterre. Je suis comme vous. J' aime mieux faire un livre nouveau que publier un ouvrage fait ; c' est moins de peine et plus de résultat. La publication ne peut manquer tôt ou tard. De là le retard des chansons des rues et des bois . Avez-vous ouï parler d' une chose de cet être pour qui j' ai créé le mot philousophe , le sieur Pierre Leroux. Cela s' appelle la grève de Samarez et aurait le désir d' être insolent contre vous et contre moi. Le Pierre Leroux dédie ce livre aux Péreire, souteneurs de Bonaparte. J' ai toujours pensé qu' il y avait du mouchard dans ce vieil escroc. p492 -vous savez, ce pauvre Henry que vous aviez surnommé le laboureur , un peu sauvage, mais bon ouvrier. Ce matin il est venu chez moi fort gai, il a travaillé, puis a été travailler dans un jardin voisin au grand soleil. Je travaillais aussi sur mon toit. Tout à coup Henry est tombé comme foudroyé. Nous avons envoyé chercher tous les médecins possibles. On l' a sinapisé. Rien ne l' a réveillé. On l' a transporté chez lui au catel, à deux lieues d' ici. J' y suis allé. Je me suis approché de son lit. Sa femme m' a dit : il n' a pas ouvert les yeux. On lui parle. Il ne répond pas. Il ne connaît plus personne. -je lui ai pris la main, et j' ai crié à haute voix : Henry. Il a ouvert les yeux et a dit : ah ! Monsieur ! puis il a souri. On espère maintenant le sauver. Cher Auguste, je vous aime du fond du coeur. V H. Monsieur J Aicard (élève au lycée, Nîmes.) Hauteville-House, 4 mai. Vous avez bien fait de m' envoyer vos vers. Ils sont émus et touchants. On y sent la palpitation d' un jeune et noble esprit. Courage, mon doux poëte. Adorez passionnément la vérité, la justice et la liberté, et aimez-moi un peu. Victor Hugo. au prince Dolgoroukow. Hauteville-House, 5 mai. Prince, votre lettre du 2 mai m' arrive aujourd' hui 5. Je serai charmé de vous voir et de serrer la main qui a écrit ces nobles, éloquentes et vaillantes pages. p493 Madame Victor Hugo est absente, et ma masure est livrée aux ouvriers. Hauteville-House n' est pas présentable en ce moment, et c' est un grand regret pour moi de vous laisser descendre à l' hôtel. Ce que je vous demande ainsi qu' à votre honorable compagnon de voyage, et ce que vous ne me refuserez certainement pas, c' est de me faire l' honneur de dîner chez moi tous les jours, pendant votre trop court séjour à Guernesey. Je vis en garçon, en paletot, en chapeau mou ; vous dînerez avec vos habits de voyage, sans aucune gêne et sans aucune cérémonie. Je me fais une fête de vous connaître. Votre ami, Victor Hugo. à François-Victor. H-H lundi 8 mai. Un tas de choses à te dire, mon Victor bien-aimé. D' abord grosse affaire. Voici ma réponse au gonfalonier de Florence (jubilé de Dante), elle sera lue publiquement pendant les fêtes de Florence, le 15 mai. Ne serais-tu pas d' avis qu' il serait bon qu' elle parût ce jour-là même dans l' indépendance ? Si c' est ton avis, charge-toi de la remettre toi-même à M Bérardi, auquel je serre bien cordialement la main ; tu ferais précéder la lettre d' un petit en-tête collectif que voici. Le prince Dolgoroukow qui est, comme tu sais, empereur légitime des moscovites et le stuart de Russie, a fait un livre énergique contre Louis Bonaparte. Il m' y piédestalise. Je lui ai écrit un mot de remercîment. Il réplique en venant me faire une visite à Guernesey. Il arrive demain. Que n' êtes-vous là, vous trois bien-aimés ! Je hais de faire le maître de maison dans ce logis, désert sans vous. J' ai invité à dîner pour demain avec cet empereur toute la famille des Putron, plus Kesler, L et B Talbot, et Danovan Pyrke, mon traducteur. Je vous serre dans mes bras tous les trois. p494 à M Antony De Menou. Hauteville-House, 10 mai. De vos trois lettres, monsieur, une seule m' est parvenue, la dernière. Je m' empresse de vous répondre. Je ne connais rien de vous, que votre malheur, qui est grand, et votre courage, qui est plus grand encore. Je vous estime de savoir si bien souffrir. J' espère que vous vous trompez sur votre situation. Il est impossible qu' elle soit désespérée. Une telle ardeur au travail indique une vitalité profonde. Vous verrez certainement cet avenir auquel vous vous intéressez si généreusement. Tous ces travaux dont vous me parlez viennent d' une idée excellente et élevée. Il est beau à qui souffre tant de vouloir être utile aux autres. Vous méritez le succès ; vous l' aurez. Et vous vivrez. Courage. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. H-H 11 mai. Voici, cher Auguste, ma réponse à la lettre que m' a écrite le gonfalonier de Florence. Je ne songerais pas à la publier dans les journaux de France si je ne craignais qu' elle n' y paraisse traduite de l' italien comme ma lettre sur Beccaria. Si vous croyez cela possible, voulez-vous être assez bon pour remettre une de ces deux copies à la presse et l' autre au siècle . J' y joins un petit en-tête bien fait par Kesler ; peut-être faudrait-il ne pas le répéter littéralement dans les deux journaux. Jugez-en. Mme Poujade me demande de travailler à la parisienne . Lisez ma réponse. Si vous la trouvez bien, voudrez-vous la mettre sous enveloppe et l' envoyer. Tout va bien ici. Henry est rétabli. Je passe un peu pour avoir fait un miracle. Ce miracle, il paraît que St Magloire l' avait déjà fait, absolument p495 dans les mêmes conditions. Je suis donc le plagiaire de St Magloire. Le bon, c' est que Henry a repris son travail. Le pauvre diable a été mort deux heures. On me fait beaucoup de visites en ce moment, le docteur Dann, le révérend Kelly, le prince Pierre Dolgoroukow, le rédacteur du bath examiner , etc. Un bon serrement de main solitaire d' un ami tel que vous, voilà ce qu' il me faudrait. Est-il vrai que Peyrat ait été aigre-doux pour moi dans son en-tête sur ma préface-Shakespeare ? J' ai dit que je ne le croyais pas, et je ne le crois pas. à vous. ex imo animo. j' ai vu dans les journaux l' annonce d' une ode de moi à Dante ; ce n' est ni le moment, ni le lieu d' une manifestation purement littéraire. Je regrette que le jubilé de Dante soit venu à cette heure comme une exigence impérieuse ; j' aurais voulu prendre la parole sur une chose non moins grande, mais plus pressante et plus immédiate, sur l' affaire d' Amérique. Je n' ai pu refuser ce que le comité italien me demandait. à Mme Victor Hugo. à ses fils. H-H, 15 mai. in haste , comme nous disons, nous autres anglais. Ce matin j' ai reçu cette dépêche électrique du comité italien. Talbot, là par hasard, l' a copiée pour le star . Je t' envoie l' original pour l' indépendance . Il me semble que le comité italien m' écrivant du milieu de la fête et me donnant des nouvelles de la statue de Dante, c' est beau. Au reste, vous êtes tous trois mon grand conseil privé , et vous déciderez. Tout ce que vous faites est bien fait. Mon Victor, je paierai ces 8 sh pour ton fiacre et je ne veux pas de remboursement. -ces dames ont commencé aujourd' hui le collationnement de la copie de Julie sur mon manuscrit. Tu sais quel zèle elles y mettent. Ceci n' est pas une lettre. C' est un monosyllabe, un oui envoyé à tout ce que vous dites et à tout ce que vous faites. à bientôt. Je vous embrasse mes trois bien-aimés. à bientôt, à bientôt. V. p496 Ce mot pour M Lacroix. Les journaux italiens annoncent avec grand éclat la réception de ma lettre. à Albert Lacroix. H-H 15 mai. Mon cher Monsieur Lacroix, j' hésite à publier cette année quoi que ce soit. J' aurai deux ouvrages terminés, le roman et les chansons des rues et des bois . Mais je voudrais me mettre tout de suite à 93 , et ces deux publications me prendraient en correspondance et en correction d' épreuves cinq ou six mois, ce qui m' effraie. J' ai peu d' années devant moi, et plusieurs grands livres à faire ou à finir. C' est ce qui me rend si avare de mon temps. Enfin, je songerai à tout ce que vous voulez bien me demander. Vous savez combien je suis votre ami, et vos conversations avec mon fils François-Victor ont dû éclairer bien des choses dans votre esprit. J' aurai probablement bientôt occasion de vous serrer la main à Bruxelles, ainsi qu' à vos honorables associés, mes amis. Bien vôtre, Victor H. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 21 mai. J' achève, cher poëte, votre nouveau recueil. Avant de le relire, je vous écris. C' est un de vos plus charmants livres. Que de raison, que de vérité, que de science et d' art dans cette gaîté ! Et comme c' est exquis, la sagesse masquée de grâce ! Vous savez que depuis longtemps j' ai dit que vous êtes un grand poëte de l' anthologie. Rien ne manque à cette lyre forte et délicate que vous avez dans l' esprit. Vous avez le grand vol et le doux murmure, la gentillesse, l' élégance gamine du moineau franc, le sautillement de branche en branche, et tout à coup de puissants coups d' aile et la fuite à travers les nuées. Tout cela, c' est le poëte. p497 à M Alexandre Laya. Hauteville-House, 3 juin. C' est, monsieur, le 31 mai, il y a quatre jours seulement, que votre livre excellent m' est parvenu. Je l' ai lu avec émotion, et aussi avec reconnaissance, car vous me citez dans un de vos plus remarquables chapitres (abolition de la surveillance légale). Vous avez, monsieur, la science du juriste et l' initiative du philosophe ; ceci est la double force de votre livre. Vous mettez hardiment et noblement à nu ces misères organiques que vous nommez avec une éloquente énergie : les plaies légales . Vous réclamez contre ce que j' ai appelé un jour à la tribune : l' irréparable et l' indissoluble ; deux murailles terribles, que l' homme n' a pas le droit de construire et qu' il édifie pourtant, l' une dans la loi pénale, l' autre dans la loi sociale. Vous apportez à votre tour votre protestation contre l' iniquité rédigée en code. C' est bien, en attendant mieux... vous verrez ce beau succès et vous en aurez votre part. Je vous serre la main, Victor Hugo. à Philippe Burty. Hauteville-House, 4 juin. Cher monsieur, vous n' avez pas reçu en vain une charmante et profonde intelligence, vous devez tout comprendre, même qu' on soit en retard avec un homme comme vous, même qu' on réponde le 4 juin à une lettre du 4 janvier. Tout m' est parvenu ; vous êtes un tentateur ; vous m' envoyez tout ce qui peut m' attirer dans l' eau-forte ; j' y penche, vous, vous voulez m' y faire tomber. Je résiste le plus que je peux. Ce travail me charmerait, mais ai-je du temps pour mon plaisir, moi qui ai à peine le temps pour mon devoir ? Je suis levé à cinq heures du matin, je travaille sans cesse, et vous voyez qu' en dépit de ma bonne volonté, une réponse de moi se fait attendre six mois. Je suis bien content que mon dessin carte de visite vous ait fait plaisir. C' est p498 ma maison du vieux Blois dont j' ai pris le croquis. Elle est aujourd' hui démolie. Je suis épris de la gazette des beaux-arts . C' est vraiment un inappréciable recueil, et quant à la splendide eau-forte de ce pauvre grand artiste, je connais peu de choses plus belles et je n' en connais pas de plus navrante. J' intitule cela " Paris fou " . Je pars dans quinze jours pour une excursion de trois mois. Je serai de retour à l' automne. Venez donc me voir sur ma roche, regarder mon océan et manger mon raisin. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Brofferio. Hauteville-House, 9 juin. Mon éloquent et cher ami, j' ai reçu hier, seulement, 8 juin, vos trois admirables articles du 3, du 5 et du 11 janvier, dans le journal le alpi , sur mon livre William Shakespeare . Je m' empresse de vous remercier ; mais cette lettre vous parviendra-t-elle ? Je l' adresse un peu au hasard. Il me semble qu' un nom comme le vôtre est aussi facile à trouver en Italie qu' un phare sur la mer. J' ai reconnu dans vos trois articles sur mon livre toute votre haute éloquence, et ce ferme caractère, et cette verve puissante et charmante, et toutes les formes éclatantes de votre esprit qui vous font aussi éminent comme écrivain que comme orateur. Votre place est parmi les grandes renommées d' Europe. L' Italie vous possède, mais le monde vous a. Je suis profondément touché de ce souvenir que, du milieu de votre succès et de votre triomphe, vous envoyez à mon exil. Votre amitié est un des sourires que me laisse entrevoir dans mes ténèbres la destinée. Je vous envoie toute mon émotion attendrie. J' aime en vous le combattant de l' Italie, l' athlète de la liberté, l' orateur de la lumière. Je me rappelle qu' il y a quatorze ans, je vous donnais rendez-vous au parlement d' Europe. Pourquoi pas ? Les temps approchent. Je vous serre la main. Victor Hugo. p499 à Alexandre Dumas. Hauteville-House, 16 juin. Cher Dumas, je viens de lire votre lettre dans la presse . Je l' ai lue sans surprise. De vous, rien ne m' étonne en fait de vaillance, et, en fait de lâcheté, rien ne m' étonne de ces gens-là. Vous êtes la lumière ; l' empire est la nuit ; il vous hait, c' est tout simple, il veut vous éteindre, c' est moins simple. Il y perdra son souffle et sa peine. L' ombre qu' il versera sur vous ajoutera à votre rayonnement. Incident glorieux pour vous en somme, et honorable pour moi, et dont je félicite notre vieille amitié. Je serre vos mains dans les miennes. à Charles. à François-Victor. dimanche 25 juin. H-H. Le collationnement est terminé. J' ai gardé jusqu' à présent le secret du titre, je vous le confie à vous, mes bien-aimés. Ne le dites encore à personne. Le livre sera intitulé : l' abîme. il sera divisé en trois parties : 1 re partie : sieur Clubin (divisée en six livres). 2 e partie : Gilliatt le malin (cinq livres). 3 e partie : Déruchette (trois livres). Les livres subdivisés en chapitres portent des titres. Ainsi les six livres de la première partie sont intitulés : livre i. l' homme mal famé ; livre ii. l' archipel de la Manche ; livre iii. la chaise gild-holm-ur ; livre iv. Déruchette et Durande ; p500 livre v. le revolver ; livre vi. le capitaine sobre et le timonier ivre ; et ainsi pour les autres livres. Mais ne dites pas encore tous ces détails. L' ouvrage fera, je pense, trois volumes, format des misérables , édition de Bruxelles (première). Le collationnement étant fini, le départ est fixé (sauf incident ou gros temps, peu probable) au mercredi 28 juin ; l' arrivée à Bruxelles sera par conséquent le vendredi 30 ou le samedi 1 er juillet. Mon Victor, notre compagne de voyage, qui t' adore tout bonnement, te remercie des peines que tu as prises. Cet hôtel de la rue royale lui semble bien cher. Pourrais-tu obtenir qu' elle eût une chambre sans salon au premier et qu' elle mangeât chez elle, le tout pour une moyenne de 10 fr par jour ? Autrement elle pourrait être forcée de retourner à l' hôtel de la poste où jamais, (seule et ne faisant pas d' extra) elle n' a dépensé plus de 6 fr par jour. Elle me recommande de te transmettre tous ces détails. J' obéis. Je n' ai pas encore vérifié page à page le contenu de mon livre l' abîme . Je ferai ce calcul à Bruxelles. J' étais si en train de travailler que je n' ai pu, en faisant l' abîme , m' empêcher d' écrire en six jours une petite comédie en un acte, la grand' mère, que je vous lirai. J' ai grand besoin de voyage, de déplacement, de changement d' air, de nos bonnes petites journées en voiture. J' aurais besoin, pour un livre, de voir l' écosse et l' île de Man. Qu' en dirais-tu, Victor ? Qu' en dirais-tu, Charles ? Cela va coïncider avec le voyage annuel de votre bonne mère à Paris. J' ai encore beaucoup à faire dans ces deux jours-ci. J' ai déjà de grandes préparations de travail pour le 93 ; je classe et je mets tout cela en ordre, pour retrouver mes matériaux et mes notes prêts à mon retour. Il me tarde d' être avec vous deux dans notre petit chez nous roulant à deux chevaux ; mais quand serons-nous réunis à Hauteville avec votre mère bien-aimée ? Donc à vendredi ou à samedi. Je vous serre dans mes bras. à Auguste Vacquerie. dim 1 er juillet. Me voici à Bruxelles, cher Auguste, j' ai autour de moi ma femme et mes fils, j' ai sous les yeux une lettre d' Adèle, j' ai dans ma poche un talisman, p501 un mouchoir de Léopoldine, j' ai dans le coeur le souvenir de Charles Vacquerie, et votre pensée ; vous voyez que je puis croire mon groupe au complet. Cependant la présence, c' est beaucoup et vous me manquez. Quelle joie j' aurais à vous serrer la main. J' y supplée en vous écrivant, comme ce gorille qui croque un caillou quand il n' a pas de noix. Rien ne vaut votre parole, votre vaillante conversation, votre moi vivant s' affirmant par le regard et par l' esprit. Quand vous verrai-je ? tuus. V. à Monsieur Ch-L Chassin. 11 juillet. Mon cher concitoyen, votre lettre à Guernesey ne m' est point arrivée, mais l' expression de votre honorable désir me parvient à Bruxelles, où je suis encore pour une semaine ou deux. Je serai charmé de voir mon nom parmi les noms chers et respectés dont vous m' envoyez la liste. Votre belle pensée d' une médaille à Lincoln ne pouvait mieux se compléter que par l' envoi à la veuve, au nom de la démocratie française. Recevez mon plus cordial serrement de main. Victor Hugo. à Frédéric Morin. Bruxelles, 3 août. Cher philosophe, votre gracieux envoi m' a charmé. J' ai lu vos articles excellents ; j' ai lu vos origines de la démocratie . C' est un beau livre. Je me suis souvent arrêté sur ces pages profondes, leur faisant des questions auxquelles p502 elles répondaient, conversation d' âme à âme entre vous et moi, à travers un livre. C' est que ce livre a la transparence de la lumière et le rayonnement de la vérité. J' ai causé avec votre ouvrage comme je causerais avec vous, et je vais l' emporter en voyage et m' en faire accompagner, car il est maintenant mon ami. Vous donnez à la justice ses hautes et réelles formules, vous voyez l' histoire avec le regard du penseur, vous indiquez au progrès sa vraie route dans l' avenir, en lui expliquant son véritable itinéraire dans le passé ; vous êtes la science servie par le style, le philosophe doublé de l' écrivain. Je vous remercie de m' avoir fait lire cette oeuvre enthousiaste et sagace, éloquente et logique ; je vous remercie de m' y avoir cité ; je vous remercie de l' avoir écrite. Quand vous reverrai-je ? Vous m' avez laissé un souvenir cordial et charmant. Je sens encore la chaleur de votre serrement de main. Votre ami, Victor Hugo. à Andrew Johnson. septembre ou octobre. L' Europe connaît votre noble carrière comme ouvrier, comme sénateur, comme gouverneur d' état. Elle attend beaucoup de vous comme président des états-Unis. Je salue avec respect dans vos mains le drapeau de la république. V H. Deux morts ont tué l' esclavage. La mort de Lincoln achève ce qu' avait commencé la mort de John Brown. Ces deux meurtriers, Wysse en 1859, Booth en 1865, l' un en dressant le gibet, l' autre en frappant du poignard, ont été deux libérateurs involontaires. Ils ont montré leur principe, l' esclavage, debout et en quelque sorte au pilori, entre deux assassinats. p503 à George Sand. Bruxelles, 4 octobre. J' ai été absent et errant tout l' été. Je traverse Bruxelles pour marier mon fils Charles, puis retournerai à mon caillou en pleine mer. Paul Meurice me parle de vous, je sens le besoin de vous écrire. Voulez-vous me permettre de vous dire que je suis à vous du fond du coeur. Il y a des heures dans la vie où une sympathie, plus attendrie et plus profonde que jamais, se mêle à l' admiration qu' inspire un grand esprit. C' est ce sentiment-là que je vous envoie ; c' est ce respect-là que je mets à vos pieds. à émile Deschamps. Hauteville-House, 5 nov. J' arrive, cher émile, et je trouve votre lettre du 28 juin. J' espère que quelque journal, tombé sous vos yeux par hasard, vous aura dit mon absence et par conséquent expliqué mon silence. Charles vient de se marier, et j' ai été, loin de mon trou de rocher, bénir un jeune bonheur. Je n' envoie pas de billets de faire part , n' étant plus qu' un proscrit oublié, mais à vous je dis avec un serrement de main : aimez-moi dans mes enfants qui vous aiment. Je viens de vider mon sac de vers dans un volume. Je vous l' envoie. Admettez-le, frère en poésie, au foyer de votre coeur, sous les ailes de votre esprit. Victor H. à Brofferio. 6 novembre. Mon éloquent et très cher ami, vous aurez appris, je l' espère, mon absence en lisant un journal quelconque et vous aurez compris les raisons de mon silence. p504 Aujourd' hui, je trouve votre noble et généreuse lettre du 24 juin. J' y vois, exprimées dans votre belle langue, toutes mes aspirations, toute mon indignation, toutes mes espérances, et votre coeur, en s' ouvrant ainsi, me trouve à l' unisson. Tout ce que vous dites de la France, je l' augure, moi, pour l' Italie. Nous avons, vous et moi, le même symbole : le progrès, la même foi : Dieu, la même patrie : la liberté. Cher concitoyen des états-Unis d' Europe, je vous embrasse et vous aime. Victor Hugo. à Auguste Villemot. Hauteville-House, 12 nov. La critique des poëtes, c' est la grande critique. Vous le prouvez tous les jours, mon noble et cher confrère, et vous venez d' en donner une démonstration éclatante en parlant des chansons des rues et des bois . C' est la philosophie même de l' art que vous avez développée dans cette page si forte et si pleine. Vous avez dit avec la simplicité du connaisseur profond, une foule de choses neuves. Qui parlera du lac, et de la candeur, et de la blancheur, et de la sérénité, et des belles ailes qui nagent et qui volent, qui en parlera, si ce n' est le cygne ! Je vous remercie, mon vaillant ami, d' avoir donné au poëte le welcome du poëte. Il y a toujours de l' orage autour de moi ; ce n' est rien ; car une page comme celle que vous venez de m' écrire dans le temps à travers la nuit et la distance, a fait tout de suite au-dessus de ma tête le ciel bleu. Quelle sagesse vraie et fine, en même temps que haute, dans ce que vous dites de la gaîté des bonnes consciences ! Je me rappelle avoir bien ri avec vous. Aimez-moi toujours un peu. Je vous envoie mon tendre et fraternel serrement de main. Victor Hugo. p505 à Madame Victor Hugo. H-H, 22 nov. Victor te remettra, chère amie, une traite de 1200 fr à ton ordre et à vue sur Mallet frères. Le mois de décembre de Charles payé, le loyer et la location de meubles payés (du 15 nov au 15 xbre) et tous les reliquats remboursés, cela fait 556 francs mis en compte à la maison. La nouvelle servante à l' essai fonctionne ici depuis deux jours. Elle paraît zélée. Julie la dresse. Je recommande qu' elle soit un peu élégante et pas bigote. Tu vois que je vais au devant de tes souhaits. Je voudrais que tous, vous reprissiez en gré ce pauvre Hauteville-House, si désert sans vous. Mon coeur se remplit d' ombre quand je rentre dans vos chambres vides. Pourtant avant tout, je veux que vous soyez heureux. Je veux qu' aucun coeur ne souffre, excepté le mien. Aimez-moi tous, mes bien-aimés, car je suis à vous et en vous. Vous êtes ma vie, lointaine et pourtant adhérente à mon âme. Chère femme bien-aimée, tes lettres sont bien douces. La tendresse y est à l' état de parfum. Je respire une lettre de toi comme la fleur de notre radieux printemps. Oh oui, il faut nous réunir tous. Je vous serre dans mes bras. Je te remercie de tes préoccupations pour l' économie et des soins que tu donnes à la maison. à François-Victor. H-H, 22 novembre. Voici, mon Victor une traite de 1200 fr sur Paris. Ces 1200 fr se décomposent ainsi. Je t' envoie aussi sous ce pli les deux premières pages pour Mm Chrétien de l' Yonne et J Lesire. Dis à M Verboeckhoven de leur faire remettre les exemplaires à Paris. L' intention du journal de Charleroi est bonne, mais les chiffres pour les rayons et les ombres et n d de Paris sont loin d' être exacts. p506 Je t' enverrai une lettre d' un professeur de lycée qui me parle de toi et de ta traduction-monument avec enthousiasme. Tu vois que j' ai un bon morceau de mon orgueil en toi, et dans mon Charles. Savez-vous que vous êtes tous deux de fiers arguments en faveur de l' hérédité ? Mais chut ! N' invoquons pas l' exception contre la règle. Je t' aime profondément, mon Victor. Tu es bon et charmant. V. J' ai écrit à notre excellent ami Gustave Frédérix. Je pense qu' il vous a communiqué ma lettre. Mon Victor, dis à M Verboeckhoven que samedi 25 peut-être, ou au plus tard au courrier suivant qui vous arrivera mercredi 29, il recevra le premier volume des travailleurs de la mer avec toutes les indications nécessaires pour imprimer vite et bien. Je pense que je pourrai livrer les deux autres volumes dans le courant de décembre. Il sera donc facile de paraître fin janvier . Je corrigerai autant d' épreuves à chaque courrier qu' on m' en enverra. à George Sand. Hauteville-House, 28 novembre. Vous venez de m' écrire, dans l' avenir national , une admirable lettre. Cette page me paye mon livre. Vous êtes un des plus grands esprits de la France et du monde, et, ce qu' il y a de plus beau dans le monde, un esprit fait de coeur. C' est le coeur, le coeur profond, qui parle, dans tout ce que vous dites, urbi et orbi . Ayant en vous toutes les tendresses, vous avez le droit de promulguer toutes les vérités. C' est une sublime et douce chose de voir reparaître, dans nos siècles de doute et de lutte, sous la magnifique figure de George Sand, la femme prêtresse. Votre pensée est, à ses heures, héroïque, parce qu' elle est bonne. De là votre puissance. Ce que vous dites de la vie, de la mort, du tombeau, de l' immense gamme des âmes sur la lyre de l' infini, des ascensions sans fin, des transfigurations sans nuit, tout cela, que vous faites voir et que vous faites penser, est vrai et pur, magnanime à dire, nécessaire à entendre. Quelques esprits, en ce siècle, font tapage par la négation ; c' est aux grandes âmes qu' est réservée l' affirmation. Vous avez le droit au oui. Usez-en. Usez-en pour vous et pour tous. Dieu a, au milieu des hommes, une preuve, le génie. Vous êtes, donc il est. Je considère une page affirmante p507 comme un service rendu au genre humain, et quand cette page est écrite par vous, elle a une lumière double, la gloire s' ajoutant à la vérité. Vous êtes triste, ô consolatrice. Ceci augmente votre grandeur. Laissez-moi vous dire que je suis profondément ému. à Madame Victor Hugo. à ses fils. ma femme et mes enfants. H-H, 5 xbre. J' enverrai par le prochain courrier le bon pour l' exemplaire de mes oeuvres complètes destiné à M Bérardi. Il y a en effet plus que droit. Mes bien-aimés, je vous demande de ne pas insister, en ce moment du moins, près de Mm Verboeckhoven et Lacroix pour avoir communication, soit du manuscrit, soit des épreuves des travailleurs de la mer . J' ai pour cela les raisons les plus sérieuses. J' ai plus d' ennemis que jamais, rien ne doit transpirer de ce livre, et il faut que toute la responsabilité reste sur les éditeurs. Je leur ai recommandé un secret absolu. Insistez de votre côté sur l' importance de ce secret, et donnez l' exemple en ne réclamant aucune communication. De cette façon, je pourrai exiger le huis-clos des épreuves, nécessaire plus que jamais , j' y insiste, et vous le comprenez. Aidez-moi. C' est une marque d' affection que je vous demande. Dès que je croirai possible, et sans inconvénient, de vous communiquer les bonnes feuilles, vous les aurez. En attendant, aidez-moi et aimez-moi. La haine est plus aux aguets que jamais ; il faut la déjouer. Tendre embrassement à tous. à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 10 décembre. La solitude serait pesante sans la communion avec les grands esprits. Je les cherche dans le passé, et ils me répondent ; je les cherche dans le présent, et ils me répondent aussi. Mes livres sont les lettres que je leur écris. Vous venez de m' accuser réception des chansons des rues et des bois . Vous avez lu ce livre et vous en parlez magnifiquement. Vous avez le don de formuler l' art en une ligne et d' écrire un poëme en une page. Votre critique p508 peint, et dans votre éloquence il y a une philosophie. Du reste, c' est la règle ; c' est la règle sans exception : qui est splendide est profond. Cette loi est dans la nature comme dans l' art. Elle éclate dans le soleil, et se répercute dans Homère. Sur cette roche où je vis dans la brume et dans la tempête, je suis parvenu à me désintéresser de toute chose, excepté des grandes manifestations de la conscience et de l' intelligence. Je n' ai jamais eu de haine, et je n' ai plus de colère. Je ne regarde plus que les beaux côtés de l' homme ; je ne me courrouce plus que contre le mal absolu, plaignant ceux qui le font ou qui le pensent. J' ai profondément foi au progrès, les éclipses sont des intermittences, et comment douterais-je du retour de la liberté puisqu' à tous mes réveils j' assiste au retour de la lumière ! Vous êtes, dans ce temps trop tourné vers la matière, un distributeur d' idéal, vous rendez aux esprits cet immense service de leur faire comprendre l' âme universelle, démontrée par les chefs-d' oeuvre dans l' art comme par les prodiges dans la création. Vous êtes une des lumières du beau et du vrai. Toutes les fois que mon nom tombe de votre plume, il me semble que j' entends un bruit de gloire. Je vous remercie. Votre ami, Victor Hugo. J' ai à peine le droit de vous dire ce que je pense de votre admirable article ; laissez-moi pourtant ajouter un mot. Jamais analyse plus puissante et plus pénétrante n' a été au coeur d' une oeuvre. Ensemble et détail, tout est saisi. Rien n' échappe à votre vision magistrale. La critique souveraine, c' est cela. à Verboeckhoven. H-H 12 décembre. in haste. je reçois votre mot, cher Monsieur Verboeckhoven, et d' abord, dites ma profonde sympathie à M Lacroix. Ces pertes-là, qui font saigner le coeur, voilà, hélas ! Les vraies plaies, les seules. Je ne sache pas de douleurs plus poignantes. J' écrirais à Mme Lacroix si je ne sentais qu' il ne faut pas, dans une si horrible angoisse, toucher au coeur d' une mère, même pour le consoler. Lisez, je vous prie, ces quelques lignes à M Lacroix et transmettez-lui mon serrement de main, muet, ex imo corde . p509 Maintenant, j' arrive à votre lettre. Vous avez choisi la publication première sans le chapitre préliminaire . Je n' approuve ni ne désapprouve. Les deux partis me paraissent bons à prendre. Seulement vous vous trompez, ce chapitre préliminaire (l' archipel de la Manche) tient au coeur même du livre. Il n' en sera d' ailleurs que mieux accueilli comme préface de la seconde édition. Vous vous trompez encore en croyant, sans le chapitre préliminaire , à des volumes de 340 pages. Vous n' aurez, je le crois, que des volumes de 320 pages au plus. Avec le chapitre préliminaire vous auriez eu trois volumes de 360 pages au moins chaque. Je vous engage à dilater le plus possible, puisque vous vous privez de ce chapitre, dans la première ou les premières éditions. Il y aura deux pages de préface, il faut donc paginer à partir de 6 et non de 4. Rectifiez, je vous prie. N' oubliez pas que la disjonction du chapitre préliminaire et son ajournement entraînent trois conditions absolues : 1 la remise sous cachet dudit chapitre jusqu' à ce qu' on le mette sous presse ( huis clos nécessaire) ; 2 la fixation préalable de l' édition à laquelle on le joindra (sera-ce la 2 e ? La 3 e ? Question) ; 3 le tirage spécial et la mise à la disposition du public dudit chapitre, qui devra être livré gratuitement à tout acheteur des premières éditions sur la présentation de son exemplaire (qu' on estampillera en livrant la préface). Ceci fut fait pour la grande préface du dernier jour d' un condamné . La loyauté l' exige. Autrement on punirait les premiers acheteurs de leur empressement, en leur décomplétant leur exemplaire par une addition si importante, qui leur manquerait. Ne faites pas mettre encore en page le livre v le revolver , j' ai un chapitre ajouté très important à vous envoyer. -j' allais vous envoyer deux paragraphes nouveaux ajoutés au chapitre préliminaire . Je suspends l' envoi jusqu' à la mise sous presse. Je profiterai de l' ajournement pour compléter encore ce chapitre. Je reçois vos trois feuilles à deux heures de l' après-midi. Il est cinq heures du soir. Je vous les renvoie corrigées. Tout marchera vite de mon côté. Je vous recommande toujours, épreuves et manuscrit, le secret le plus absolu. Mon prochain envoi vous portera du manuscrit. -il y a eu trois admirables articles : George Sand, Jules Janin, Paul De Saint-Victor, et d' autres encore. M Ch Aubertin a fait un très bon article. Mille bien affectueux compliments. p510 à Philippe Burty. H-H, 14 décembre. Vous me demandez mon portrait, cher monsieur, et c' est moi qui vais vous le demander. Quoi ? Mon portrait ? Oui, mon portrait. Faites-moi un plaisir, rendez-moi un service. Vous êtes à Paris, vous êtes influent et puissant, moi je suis absent et solitaire, voulez-vous voir pour moi mon excellent ami M Carjat, à qui j' ai envoyé les chansons des rues et des bois , et lui exposer ma détresse ? Il m' avait promis de m' envoyer mes portraits-cartes. Je n' en ai pas. En a-t-il encore ? S' il en a, peut-il m' en donner ? S' il vous en donne pour moi, prenez la meilleure épreuve et apportez-la moi ici vous-même, parce que j' écrirai au bas votre nom et le mien. J' ai du front, n' est-ce pas, de vous proposer ainsi, à brûle-pourpoint, mon rocher, mon océan, ma solitude et mon image. Je me figure que mon hiver peut vous tenter, vous qui êtes dans la lumière. Tels sont nos rêves. Oh ! La ravissante petite fille. Et comme ce charmant portrait accompagne bien votre charmante lettre ! Il la complète. à propos de belles choses, avez-vous lu l' admirable article de M De Saint-Victor ? la gazette d' ici l' a reproduit avec enthousiasme. Pensez un peu à moi. à bientôt. Je vous serre la main ex imo . Victor Hugo. à François-Victor. H-H, 19 xbre. Voici, mon Victor, ton remboursement. J' ai eu le mois dernier une petite ophtalmie, à la vérité très aigüe. La voilà maintenant dans tous les journaux, et ce bobo devient un évènement européen. Victor Hugo aveugle, un oeil sévère fermé à jamais, cela plaisait aux hontes du temps présent. p511 M Le Ber pourtant vient de me dire que le times annonce ma cécité avec quelque regret. Je suis surmené de travail. Je vous embrasse tous, mes aimés. V. à Mme Victor Hugo. H-H, 27 xbre. Je suis dans un violent coup de feu. Quatre mots au galop. Chère amie tu trouveras sous ce pli un effet à ton ordre sur Mallet de 1100 fr. Charge toi de prier Auguste de s' entendre avec P Meurice pour me rendre le grand et très grand service qu' ils m' ont déjà rendu pour les misérables . Je place sous leur fraternelle providence les travailleurs de la mer . Au reste, j' écrirai prochainement de mon côté à tous les deux. Je suis accablé de travail et de crépuscule. Les jours fuient sous mon effort. Je répondrai bientôt en détail à la bonne lettre de mon bien-aimé Charles. C' était justement Lecanu que je voulais lui conseiller de prendre pour guide et point d' appui. Il paraît que c' est impossible dans le cas donné. Je le regrette. J' ai prévenu M Verboeckhoven que je donnais la haute main pour l' impression et la publication à Paris des travailleurs de la mer à Mm Vacquerie et Meurice, mes alter ego . Profondes tendresses à vous quatre, mes aimés. V H. J' ignore quel sera le succès des travailleurs de la mer ; j' ai à compter avec tous ces acharnements coalisés. Mais je me sens cuirassé. Le premier volume est tout en exposition comme pour notre-dame de Paris . Cette exposition occupe les quatre premiers livres. Les dix livres qui suivent à partir du livre le revolver sont un drame comme je n' en ai point fait de plus grand, si j' ai fait quelque chose dans ma vie. Je suis content de cette oeuvre. à Mm Lacroix et Verboeckhoven. H H jeudi 28 décembre. C' est à vous, mes honorables et chers éditeurs, que j' ai laissé l' option, et je ne la reprends pas. p512 Choisissez, je vous prie, entre ces deux partis à prendre : 1 ajourner le chapitre préliminaire . Et en ce cas me renvoyer, courrier par courrier, la copie que vous en avez. Je vous en ai dit les raisons. Vous-mêmes ne devez pas souhaiter la responsabilité de ce manuscrit entre vos mains, à l' état inédit. 2 publier immédiatement (dès la première édition, puisque nous ne pouvons être d' accord sur la distribution gratuite ultérieure aux premiers acheteurs) le chapitre préliminaire, l' archipel de la Manche . Le serrer le plus possible. Séparer les paragraphes par deux lignes de blanc seulement où seront le chiffre et le titre, l' imprimer en assez petit texte pour qu' il ne fasse qu' une feuille et demie, le paginer en chiffres romains. De cette façon, tout inconvénient est évité. Il ne pèse plus sur le livre, et, au contraire, il l' aide et le fortifie. Le petit caractère, ôtant l' importance, ôte le prétexte même à la mauvaise foi. C' est une note, un renseignement, rien de plus. L' avantage, en outre, c' est que nous prouvons, par ce petit texte, que nous n' avons eu aucun désir de grossir les volumes. Je crois ce parti-là excellent. Le roman, en gros caractère, a toute l' importance et appelle immédiatement le lecteur. Vous recevrez cette lettre après-demain soir samedi . Répondez immédiatement. Si c' est le renvoi de la copie que vous avez, c' est bien, cela me va, ajournons. Si vous optez pour la publication immédiate, cela me va aussi, et, par retour du courrier, vous aurez les deux paragraphes ajoutés. -sous ce pli quatre feuilles. Marchez aussi vite que vous voudrez. à Madame Victor Hugo. à ses fils. 28 décembre. Merci, chère bien-aimée, de tout ce que tu m' écris d' utile sur Hetzel. Ma prochaine lettre en parlera. Surtout, chers fils, comprenez-moi bien. Aidez-moi. Faites en sorte que cette affaire chap prél soit terminée immédiatement et sauvez-moi de la prolongation de cette correspondance mortelle à mon travail ; faites en sorte qu' on ne me fasse plus écrire de lettres à ce sujet. Rien de plus simple. Vous avez pleins pouvoirs. N' hésitez pas à lire toute ma lettre à ces messieurs. Demandez en mon nom l' exécution des conditions sans lesquelles je n' eusse p513 point donné l' option. La publication du chapitre préliminaire avant la 1 re édition a des inconvénients, moins pourtant que cette publication ajournée indéfiniment et laissée à la discrétion de la maison Lacroix, le plus sage est qu' on publie aux conditions dites avec la deuxième édition, ou qu' on me renvoie le manuscrit. Je ne puis laisser ce manuscrit inédit et ajourné en des mains tierces. Demandez absolument qu' on vous le remette immédiatement (et qu' on détruise la composition, si elle est commencée). J' insiste jusqu' au rabâchage pour n' avoir point à revenir sur ceci. Ne lisez pas le manuscrit, et renvoyez-le-moi par la poste, paquet chargé registered . Je vous répète que vous pouvez être tranquilles et que vous serez contents de ce livre. J' ai fait aussi bien, mais pas mieux. Que le succès manque ou soit entravé, c' est possible. Mes éditeurs commencent. Je n' ai plus que la place d' un million de tendresses pour vous. à Auguste Vacquerie. H-H, 30 xbre. Je pense comme vous de l' article de M E Des Essarts. Je lui écrirai, mais que j' eusse été ravi de lire votre lettre. Je suis bien bêtement attaqué, mais être défendu par vous ! Comme cela redouble le prix de l' attaque. Comme j' aime mes ennemis puisque vous êtes mon ami ! Suis-je énormément indiscret en vous priant d' être, avec Meurice, ce que vous fûtes pour les misérables , cette fois en faveur des travailleurs de la mer . ideo precor. voici que Claye va imprimer. -les quatre premiers livres sont l' exposition. à partir du livre v (le revolver ) commence le drame, qui, sans temps d' arrêt et tout d' une haleine va jusqu' à la fin. Je crois qu' on ne regrettera pas les quatre premiers livres de préparation. Je pense que vous serez content quant au succès. Les temps qui viennent feront ce qu' ils pourront de mes livres et de moi ce qu' ils voudront. Mais pour vous, je veux le succès ! Et votre prochaine oeuvre l' aura, j' en réponds. Encore un mot. Voici un pont des goths que je vous envoie. Je vous ai déjà envoyé un pont des mores. Ce sont mes souvenirs d' enfance et d' Espagne. En voulez-vous ? 1866 T 2 p514 à Auguste Vacquerie. H-H, 2 janvier. Je vous accable, cher Auguste, de mes missives. Je voudrais pourtant que vous lussiez ma lettre à M Em Des Essarts. Si vous la trouvez bonne et à propos (car vraie, elle l' est) envoyez-la-lui. Sinon, renvoyez-la-moi. Je n' ai pas encore reçu la revue des théâtres que vous m' annoncez. Le manuscrit entier des trav de la mer est à Bruxelles depuis le 30 xbre. Les premières feuilles doivent en ce moment arriver chez Claye. Il y a en tout quatorze livres, dont quatre d' exposition, et dix d' action. J' ai la conscience de n' avoir rien fait qui dépasse ce livre. En même temps que ce mot, vous recevrez pour M Lecanu ma carte de bonne année, et un petit billet de moi. Tout est bien ici, et serait mieux si vous y étiez. Je suis pour l' instant archi-populaire à Guernesey. Je leur dis dans mon livre quelques demi-vérités qui pourraient bien gâter un peu cette popularité. Pourtant j' y ai mis une forte sauce de politesse. Notre année vient de commencer dans la Manche par une tempête. J' espère que la vôtre sera tout soleil. Bien à vous, cher grand esprit. 3 janvier. L' article de M L Stone m' arrive. Il est excellent. Voulez-vous être assez bon pour lui transmettre ce billet. à Louise Colet. San Lencio, près Caserte, Italie méridionale. 3 janvier. Vous avez raison, tout ne me parvient pas, et, pour moi exilé, comme pour vous solitaire, il y a des abîmes entre les demandes et les réponses ; vous m' écrivez le 3 décembre, je vous réponds le 3 janvier. Vous avez du soleil là-bas, vous en êtes digne : moi il faut croire qu' il me boude, car il fait p515 à peine jour ici ; midi est un crépuscule. Ajoutez que j' ai les yeux souffrants, et vous excuserez la brièveté de ma lettre. N' attendez rien de Lacroix pour votre publication vaillante ; il a grand' peur en ce moment ; il s' est fait prendre l' an passé pour Marat, et cette année il se fait empoigner pour Proudhon. De là une forte panique chez lui et dans toute la librairie. Il faut réserver votre oeuvre militante pour un temps plus brave. M Louis Bonaparte a organisé sa littérature comme son armée. La critique bien pensante fait l' exercice de la louange et de l' injure à volonté. On acclame les vers de M De Massa et l' on hue les chansons des rues et des bois . Une parodie est intitulée les chansons des grues et des boas . Ces chansons-là, en effet, se sont fait entendre autour de mon livre. Vous, vous avez eu la populace d' Ischia. Il y a parallélisme et analogie. Les prêtres vous menacent et ils me dénoncent. as-tu déjeuné, Jacob ? est un blasphème. Il y a cent ans, on nous eût mis, vous et moi, dos à dos sur le même fagot. L' ex-vieux bon goût a fait un progrès ; de voltairien il s' est fait orthodoxe. à présent, manquer à la bible, c' est manquer de goût. Voilà où en est le petit tapage littéraire bonapartiste et catholique. Restez là-bas, faites de grands et nobles vers, tournez vos beaux yeux de prêtresse vers l' idéal, aimez-moi toujours un peu, et là où fut la république romaine, pensez à la république française. Permettez, madame, que je vous baise les mains. Victor Hugo. Il va sans dire que je vous garderai de votre livre et de son titre le plus absolu secret. à Monsieur Boué De Villiers. Hauteville-House, 6 janvier. Vous avez su, peut-être, monsieur, que j' ai eu bien mal aux yeux ; quelques journaux ont été jusqu' à me faire aveugle, honneur homérique auquel je ne p516 prétends pas ! -j' ai lu dans les journaux anglais des détails authentiques sur ma cécité complète : ce qui m' a rassuré, c' est que je les ai lus ! Cette ophtalmie, un moment fort aiguë, fort douloureuse, et assez importune, vous a expliqué mon long silence. Aujourd' hui, me voilà rentré en pleine possession du droit de lire et d' écrire, et j' en profite pour me tourner vers vous. Vous avez parlé des chansons des rues et des bois avec une élévation d' idées et de style qui m' a charmé et touché. Je tiens à vous le dire. Les esprits tels que vous ignorent les passions basses ; ils ont la hauteur de vues qui donne l' impartialité ; ils ont la sérénité du talent qui donne la justice. De là leur influence sur le public. Je vous remercie ex intimo animo . On m' assure qu' un honorable critique déclare m' avoir tué ; -par métaphore j' espère ! Recevez le cordial serrement de main d' un aveugle qui y voit clair et d' un homme tué qui se porte bien. Victor Hugo. à Charles et à François-Victor. H-H, samedi 6 janvier. Le curieux, c' est que je suis absolument de votre avis ; c' est la maison Lacroix qui n' en est pas. M Lacroix, préoccupé ailleurs et absorbé par sa magnifique affaire Proudhon, me fait l' effet d' ignorer les faits. Les voici (succinctement. Pour les compléter, faites-vous communiquer mes lettres à M Verboeckhoven, je vous y autorise). Le 25 nov j' envoie à mes éditeurs la première moitié du manuscrit, accompagnée du chapitre préliminaire . Sur ce chapitre je fais toutes les observations que vous faites, laissant les éditeurs maîtres : ou de le publier immédiatement. Ou de le réserver pour la deuxième ou troisième édition, toute prête d' avance et devant paraître dans la huitaine de la publication, à la condition de loyauté de délivrer gratuitement aux acheteurs de la première édition ce chapitre tiré à part. (moyennant un avis dans les journaux ainsi conçu : " la deuxième édition des travailleurs de la mer paraît aujourd' hui. Elle p517 est augmentée et précédée d' un chapitre préliminaire nouveau, intitulé l' archipel de la Manche . Ce chapitre tiré exprès à part, sera délivré gratuitement aux acheteurs de la première édition sur la présentation de leur exemplaire, à la seule condition de laisser apposer une estampille sur la première page du premier volume. Cette distribution gratuite se fera exclusivement à Paris, à Bruxelles et à Leipsick, aux trois maisons centrales de librairie de la maison Lacroix. " ) enfin, dans le cas où mes éditeurs n' adopteraient aucun de ces deux partis, je leur dis de me renvoyer immédiatement le manuscrit. réponse des éditeurs : vous nous laissez le choix. Nous optons pour l' ajournement. Nous publierons ce chapitre plus tard. Il ravivera le succès. En attendant nous le mettons sous clef. ma réplique : pardon. Ce ne sont point là les conditions de l' option que je vous ai laissée. réponse des éditeurs : elles nous semblent inexécutables. ma réplique : alors renvoyez-moi mon manuscrit. On ne me renvoie pas le manuscrit. Puis-je rester dans cette situation ? Laisser en des mains tierces un manuscrit dont on peut abuser, risquer la tuile d' une publication intempestive, dans trois ou six mois au gré de mes éditeurs (mon excellent éditeur et ami M Lacroix est un peu l' homme aux tuiles , 1864-tuile Lamartine. (rappelle-toi, Victor.) : 1865 et 66-tuile Proudhon). Alors j' insiste. Ou publiez tout de suite, ou renvoyez-moi le manuscrit. J' en veux rester maître. Mes éditeurs préfèrent publier tout de suite. C' est donc leur volonté, et non la mienne, qu' ils font. C' est leur choix et non le mien. Quant à moi, j' atténue l' inconvénient autant que possible, je le fais même disparaître, je crois, en recommandant d' imprimer ce chapitre préliminaire en p518 très petit texte de façon à appeler tout de suite le lecteur au roman, et à faire de ce chapitre une simple note pour renseignement . Je persiste à croire que, publié avec la deuxième édition, il ferait un excellent effet. C' est la distribution gratuite aux premiers acheteurs qui déplaît à mes éditeurs. Elle est pour moi de loyauté. Ils la disent impraticable. Avec la note ci-dessous dans les journaux toute difficulté s' évanouit. Insistez sur ce point. Du reste, il est encore tout à fait temps. Que Charles et Victor voient de ma part ces messieurs, leur lisent cette lettre, et leur redemandent mon manuscrit (copie) du chapitre préliminaire , qu' ils fassent supprimer le commencement d' impression, s' il y a lieu, distribuer le caractère, etc. Puis mes fils me renverront immédiatement cette copie poste pour poste. Je les engage à n' en rien lire. Elle est hideusement griffonnée. Plus tard, je resterai juge et maître, et seul juge et seul maître, de la convenance et de l' opportunité de cette publication. J' ai laissé une option à mes éditeurs à des conditions. Ils acceptent l' option sans les conditions. Or cela est indivisible. Les conditions sont absolues . Je remets la conclusion de cette affaire à mes fils bien-aimés, et je compte sur eux. Ils peuvent se faire montrer toutes mes lettres. Je veux : ou la publication immédiate. Ou le renvoi de mon manuscrit. Le sage et le raisonnable et l' utile, ce serait la publication avec la deuxième édition , et le don loyal et gratuit aux premiers acheteurs. C' est ce qu' on a fait pour la grande préface du dernier jour d' un condamné . Le fait relatif à notre-dame de Paris , invoqué par M Verboeckhoven n' a aucun rapport avec celui-ci. Le temps me manque pour l' expliquer. Mes éditeurs n' y regardent pas à me faire écrire des lettres de dix pages. Mais moi je sens que j' y perds mon temps et que j' y fatigue mes yeux. Cependant, puisque j' y suis, je vais continuer. Je crois mes éditeurs absolument démoralisés par les injures dites aux chansons des rues et des bois . Ils sont aussi silencieux et aussi pâles devant les travailleurs de la mer que feu Gosselin l' était, avant la publication, devant notre-dame de Paris . (ma femme s' en souvient.) en attendant, tout à l' excellente et admirable affaire Proudhon, ils négligent la mienne. Rien ne se fait de ce qui a été fait pour les misérables, ni prospectus, ni annonces, ni publicité. La publication dans toutes les capitales, qui avait réussi aux misérables , p519 n' est pas même ébauchée pour les travailleurs de la mer . Soit. -j' écris pour rappeler que le maximum de vente du volume des travailleurs de la mer ne doit pas dépasser le maximum des misérables . six francs. on ne me répond pas. Je prie mes fils de toucher un peu toutes ces questions. On ne court pas deux lièvres. On ne peut guère servir en même temps Proudhon et Victor Hugo. Donc, mes enfants bien-aimés, reprenez et renvoyez-moi immédiatement le chapitre préliminaire, l' archipel de la Manche . Il servirait la deuxième édition, mais nuirait à la première. Puisqu' on ne veut pas exécuter la condition loyale de la distribution gratuite aux premiers acheteurs, qu' on me le rende. Nous verrons plus tard. Le temps me manque pour développer, mais comprenez-moi, et aidez-moi, mes bien-aimés. Mes éditeurs seuls connaissent le livre. C' est prudent de ma part. J' aime mieux que ce qui en transpire ne vienne que d' eux. Vous, soyez tranquilles, vous en serez contents. à Philippe Burty. Hauteville-House, 20 janvier. J' ai écrit, cher monsieur, afin qu' on m' envoie de la librairie Lacroix le précieux exemplaire déposé pour moi par vous. Vous m' avez remercié de mon dessin genevois par vingt lignes charmantes et cordiales. la presse m' a apporté le gracieux reçu. Personne n' a plus autorité que vous dans les choses d' art, et en lisant ce que vous dites de mes croquis de passant et d' amateur, je me tiens à quatre pour ne pas être pris de vanité. Heureusement, la raison me revient vite et je me dis : " vieille bête de poëte, ne vas-tu pas te figurer que tu es peintre ! Contente-toi de voir et de montrer des torchons radieux ou tiens-toi tranquille " . Ce monologue me calme, me p520 ramène à mes proportions. C' est égal, vous êtes un esprit charmant, délicat et fort ; vous habitez la patrie, vous pouvez quand bon vous semble aller voir notre-dame et le départ de l' ange de Rembrandt, vous avez la plus exquise petite fille qui soit au monde et je me déclare effrontément votre envieux. Victor Hugo. à Albert Lacroix. H-H, 21 janvier. Le temps me manque, mon cher Monsieur Lacroix, pour écrire de longues lettres. Suppléez, je vous prie, à mon laconisme forcé. Je vais tout de suite au fait : 1 hypothèse d' un abus de confiance de votre part. je n' ai rien dit de pareil. Je n' ai parlé que d' une indiscrétion possible. Un manuscrit inédit est une responsabilité que je ne dois laisser à personne. Mon mécontentement venait de votre persistance à le garder malgré mes réclamations. C' est ce qui me décidait à risquer plutôt la publication immédiate. L' ajournement me va, et me satisfait. Le manuscrit est rentré en mes mains. Tout est donc bien. Nous déciderons plus tard les questions de publication, d' opportunité, etc. - 1 franc -ou mieux : 75 centimes de mise en vente pourrait en effet résoudre la difficulté de loyauté qui me préoccupe. 2 magnifique affaire Proudhon . Risquer une condamnation qui peut avoir des suites graves (une deuxième), je trouve cela fâcheux. Et pour qui ? Pour un écrivain très adopté des bonapartistes, qui sont fort sceptiques eux aussi (le sénateur athée feu vieillard , et tant d' autres, vivants), pour un écrivain qui avoue lui-même avoir, après le coup d' état, reçu de l' argent des Bonaparte, et avoir demandé une place au sénat ! j' accepte, a-t-il écrit. être condamné pour ce candidat sénateur, c' est perdre sa cause deux fois, devant les juges que je méprise, et devant la démocratie que je défends et que je sers. C' est là le sens, bien clair, de mon ironie : magnifique opération . Ces deux causes de mécontentement vous expliquent tout. Nul rapport ne m' a été fait. Je dédaigne la coalition d' ennemis dont vous me parlez ; elle a la minute, p521 j' ai le temps. La minute vous importe à vous éditeur, je le comprends. Aussi, pour les travailleurs de la mer , je vous engage à bien écouter nos deux inébranlables et admirables amis Vacquerie et Meurice. Le chapitre préliminaire m' est rendu, l' incident Proudhon est un fait accompli, ne parlons plus de cela désormais, donnez aux travailleurs de la mer le temps que vous laissera votre procès, s' il n' a pas de suites trop absorbantes , effacez de votre esprit cette fantasmagorie de rapports qu' on me fait, n' oubliez pas que je suis dans ce siècle un combattant de l' art, du progrès et de l' idéal, et qu' il me faut des éditeurs " ayant la foi " , et tout cela dit, croyez à ma cordialité complète, et faisons évanouir tout ce petit passé d' hier dans une affectueuse poignée de main. V H. Rendez-vous compte que vous ne voyez qu' une moitié de la situation. En même temps qu' il y a une coalition d' auteurs contre moi, il y a une coalition de libraires contre vous. Ceci du reste vous fait honneur. Tel de ces libraires a l' habileté d' avoir la main dans huit ou dix journaux, de ce qu' on nomme particulièrement la petite presse, et dans quatre ou cinq revues, et il me le fait savoir . à Auguste Vacquerie. H-H, dim 21 janvier. Le temps me manque, le jour me manque, les yeux me manquent. Que de choses pourtant j' aurais à vous écrire ! Si vous voyez M Lacroix, dites-lui de vous montrer une lettre que je lui écris aujourd' hui même. Elle vous mettra au fait de bien des choses. Il y a contre moi une coalition d' écrivains, et contre lui une coalition de libraires. Je lui recommande de vous consulter en tout. Quand passe votre drame annoncé ? Le succès paraît m' être désormais violemment refusé. Aussi est-ce dans votre triomphe que je mets ma réussite. Qu' on vous applaudisse et je dirai : tout est bien. V. p522 Serez-vous assez bon pour transmettre ce pli à Guérin et cet autre à M Albert Glatigny qui m' écrit de Lille sans me donner son adresse. Vous la savez peut-être. Si vous croyez que ce petit fait vaille la peine d' être communiqué à la presse, je vous l' envoie. à Swinburne. Hauteville-House, 23 janvier. Monsieur, mon fils, le traducteur de Shakespeare, est en ce moment près de moi. Il m' a fait une nouvelle lecture de votre pathétique drame de Chastelard . J' ai pu, grâce à lui, en saisir mieux toutes les beautés. Il était charmé de vous traduire après avoir traduit Shakespeare, et il sentait en vous une continuation de cette sublime poésie. Votre oeuvre est au plus haut point émouvante et humaine. Elle parle à la fois au coeur et à l' âme, au coeur par la passion, à l' âme par l' idéal. Un p523 grand succès vous est dû. Vous vous rattachez glorieusement aux grandes traditions de l' art universel, et votre talent honore la littérature contemporaine. Vous me dédiez votre belle oeuvre en termes qui me touchent profondément. Recevez mon remercîment ému et cordial. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, 23 janvier. Si l' on savait comme j' aime mes amis et comme je hais peu mes ennemis, mes bons ennemis seraient bien attrapés. Il suffit de la seule vue de votre écriture pour me faire oublier les diatribes, et de la seule lecture d' une de vos lettres pour me faire remercier les haines. Oui, je les remercie, car je sens que vous m' aimez d' être haï. Je ne suis pas haï pour rien en effet, et ceux qui admirent Proudhon, le candidat sénateur évincé et réduit à recevoir de l' argent, sans broderies, des mains du coup d' état, ceux-là peuvent m' insulter, et font bien. Je ne suis qu' un caillou sur un rocher. Je ne déteste pas le martyr à l' égal du bourreau . Je n' ai ni une probité de ce calibre, ni une pensée de cette force. J' ai quelque peu raillé M Lacroix du va-tout qu' il a joué sur Proudhon. Après Marat, Proudhon. C' est habile. Avez-vous lu l' excellente lettre écrite par Erdan à propos de M Pichat et de l' évènement ? J' écris à Erdan pour l' en féliciter. Mais je ne sais où le trouver. Voudrez-vous lui faire tenir ma lettre ? Voudrez-vous aussi faire jeter l' autre billet à la poste. Je lis aujourd' hui dans le soleil et dans la presse de très bons détails préparatoires sur les travailleurs de la mer . Ce livre n' est pas un livre de combat ; il est écrit, non pour la minute, mais pour la postérité (passez-moi cet orgueil). C' est là sa faiblesse et sa force. Quelques lecteurs comme vous satisfaits, je n' en demande pas davantage à mon siècle. Serez-vous assez bon pour vous informer, en payant les 618 francs à la compagnie de la rue Ménars, si ce n' est pas cette année qu' il y a un dividende. Je suis un riche à ce qu' on dit. Très gueux, à ce que je sais. C' est égal, je vous aime. p524 à Albert Lacroix. Hauteville-House, 29 janvier. Vous savez combien je suis sobre de conseils qu' on ne me demande pas. Cet automne pourtant, je vous ai conseillé M De Banville, et je ne vous eusse pas conseillé M Proudhon ; j' aime mieux un vrai artiste qu' un faux penseur. Les sophismes ultra-anarchiques aboutissant à la demande d' une place au sénat sont peu de mon goût. J' en devrais rester là. Permettez-moi pourtant, dans le cordial intérêt que je prends à la dignité de votre librairie, d' appeler votre attention sur un véritable écrivain qui vient de traiter un des grands sujets de notre temps, la révolution littéraire . Ce sujet, sur lequel on a tant écrit, est pourtant vierge encore au point de vue de l' histoire. On a discuté ; il est temps de raconter. La poussière du combat est tombée ; il est temps de constater la victoire. 1830 est le corollaire de 1789. Ce fait considérable n' avait pas encore d' historien ; en voici un, M Emmanuel Des Essarts. M Emmanuel Des Essarts, dont vous avez lu de belles pages de haute critique et de haute philosophie dans les journaux et les revues, est un rare esprit, un talent fin et fort, une éloquence au service de la vérité. Je vous garantis un livre excellent, et je crois fermement au succès. Ce livre est une partie de l' histoire de notre siècle. Il honorera la librairie qui le publiera. Je désire que ce soit la vôtre, je le désire pour vous qui êtes une intelligence élevée et sympathique, je le désire pour l' auteur qui est digne de vous avoir pour éditeur. Recevez mon cordial serrement de main. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. à ses fils. H-H, 31 janvier. Comprenez-moi, mes bien-aimés. Qui me comprendra, si ce n' est vous ? Si vous étiez une maisonnée isolée à la campagne, seuls, entre vous, parbleu, p525 cela irait de soi, je vous communiquerais le livre feuille à feuille, rien de plus juste et de plus simple ; mais vous êtes à la ville, vous avez autour de vous tous les fils qui seraient rompus à la campagne, toutes sortes d' attaches aimables et cordiales, comment, ayant cette primeur, ce livre, en refuser communication ? Voilà un ami cher, excellent, bientôt même utile, lui dira-t-on : non ? Si on dit oui , que répondra-t-on à un autre ? Et à un autre ? Et où s' arrêtera-t-on ? Vous voyez la pente. Si on refuse, on a le tort et on fait la faute de fâcher des amis ; si l' on communique et si l' on accorde, on évente le livre. Or un livre inédit , c' est normal, un livre publié , c' est normal ; un livre éventé , c' est détestable. Il faut ou l' obscurité d' un tiroir, ou le grand jour de la rue. Pas d' intermédiaire. Vous seriez les premiers, mes aimés, à regretter le résultat, si quelque inconvénient se produisait. L' état inédit doit être en ce moment d' autant plus maintenu que la publication semble retardée. La magnifique affaire Proudhon a ce contrecoup jusqu' à moi. Je plains du reste ce pauvre M Lacroix. Les juges ont été immondes et infâmes. Mais que ce commentaire de Proudhon sur Jésus-Christ est donc vulgaire et plat ! -dans la semaine qui précédera la publication, communication du livre vous sera donnée. Je vous demande comme une bonne grâce et comme une tendresse, de comprendre mes raisons. Ce livre, comme tous mes livres, comme tout ce que je possède, est à vous, et non à moi. Je ne suis que votre intendant. Comprenez que je fais pour le mieux. J' ai l' honneur d' être un homme haï. Il faut que je m' attende à tout. Aidez-moi à me garder. Du reste, je vous rabâche que vous serez contents, quand vous lirez. J' ai fait aussi bien, mais pas mieux. Chère amie, comme tu insistes gentiment pour m' avoir à Bruxelles. J' y aspire comme toi, comme vous. être réunis, c' est mon songe. Songe qu' il dépend un peu de vous de réaliser. Je ne puis aller à Bruxelles qu' au moment annuel de l' interruption de mon travail. Pourquoi ? Parce que tous mes instruments de travail sont ici, notes, livres, études faites, pages écrites çà et là, etc. Etc. Une montagne de choses sur laquelle s' accroupit mon inspiration. Transporter cela est impossible. Je suis donc cloué là où est mon nid de travail. Car le penseur aussi a un atelier. Tu vois l' obstacle. Ma prochaine lettre vous portera de l' argent. Tendresses à tous. p526 au gonfalonier de Florence. Hauteville-House, 1 er février. Monsieur le gonfalonier de Florence, par suite d' un retard que j' ai peine à m' expliquer, votre honorable lettre du 1 er juillet et votre précieux envoi me parviennent aujourd' hui seulement. Recevoir du gonfalonier de Florence, au nom de l' Italie, la médaille jubilaire de Dante, c' est un immense honneur, et j' en suis profondément touché. Mon nom est pour vous synonyme de la France, et vous me le dites en termes magnifiques. Oui, il y a en moi, comme dans tous les français, un peu de l' âme de la France, et cette âme de la France veut la lumière, le progrès, la paix, la liberté, et cette âme de la France veut la grandeur de tous les peuples, et cette âme de la France a pour soeur l' âme de l' Italie. Veuillez, monsieur le gonfalonier, transmettre à vos nobles concitoyens ma profonde reconnaissance et recevoir l' assurance de ma haute considération. Victor Hugo. à Nadar. Hauteville-House, 3 février. Dès que mes yeux, un peu fatigués, me l' ont permis, j' ai lu votre droit au vol . C' est le charmant livre d' un ferme esprit. Tous nous luttons, nous comme vous, vous comme nous. Vous donnez dans le combat le plus beau des exemples, la persévérance gaie. Quelle arme que le dédain ! Et comme vous en usez bien ! Je vous remercie au nom de tous les lutteurs. Je crois avoir dit quelque part : j' aime les gens d' épée, en étant moi-même un. épée signifie pensée. Allez donc, homme vaillant. Allez, vous triompherez par le fait, vous triomphez déjà par l' esprit. Les pauvres moqueurs, les rieurs eunuques, les envieux ricanant leur impuissance, tout cela disparaîtra, p527 et disparaît dès aujourd' hui, devant l' avenir évident. L' homme conquerra le pays des souffles comme il a conquis le pays des flots ; l' air s' ouvrira comme l' océan s' est ouvert. à vous. ex imo. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. H-H, 6 février. Chère amie, ta lettre excellente dit tout. Oui, il ne faut des morts voir que le bon. Je pense avec cordialité et attendrissement à ton frère. J' écris à sa veuve. Lis ma lettre, ferme-la d' un cachet noir, et envoie-la à Mélanie. Charge-toi aussi de faire parvenir ce petit mot à Alphonsine qui a écrit sur moi une page émue et charmante. Voici une traite à ton ordre de 700 francs qui se décomposent ainsi : je n' ai que le temps de fermer cette lettre. Je pense les larmes aux yeux à ton pauvre frère. Je vous embrasse tous quatre bien étroitement. Serrons-nous les uns contre les autres. à Madame Victor Foucher. Hauteville-House, 6 février. Votre affliction, ma chère Mélanie, est la nôtre. J' ai eu le coeur profondément atteint par ce coup inattendu. Votre mari était le vieux compagnon de mon enfance et de ma jeunesse. Nos deux destinées se sont longtemps côtoyées, nos deux coeurs se sont longtemps compris. Aujourd' hui, qu' il est une âme, il voit le fond de ma pensée. J' offre ma conscience sereine aux morts comme je l' offre à Dieu. Ils voient le vrai, eux qui habitent la lumière. à cette heure, votre mari et moi nous nous entendons. L' exil sépare, mais la mort rapproche. Je pleure avec vous, ma chère soeur, et j' espère avec vous. La tombe est une porte comme une autre, au delà de laquelle on se revoit. Je vous embrasse avec une sympathie cordiale et profonde. Votre frère Victor Hugo. p528 à Auguste Vacquerie. H-H, dim 11 février. J' ai mon succès, cher Auguste, puisque j' ai votre applaudissement. Je crois maintenant que je vais l' avoir de plus en plus. L' unité du livre va vous apparaître et vous aimerez, je crois, ce double coup d' oeil jeté sur la femme et sur la mer, ou, pour mieux dire, cette double sonde plongée dans ces deux abîmes. Le commencement franchi, tout le drame va se dérouler devant vous. -ce brave M Lacroix, à ce propos, ne pourrait-il pas faire faire d' autres réclames ? Je lis dans une : cette fois , plus de détails parasites , etc., etc. -est-ce que mon éditeur ne pourrait pas faire dire, s' il le croit utile, du bien des travailleurs de la mer , sans faire dire du mal de notre-dame de Paris et des misérables ? M Lacroix est intelligent, mais pas toujours adroit, il a, tantôt des pavés, tantôt des tuiles, protege nos, je me réfugie dans l' admirable sollicitude de votre amitié. Si vous voyez notre excellent émile Allix, dites-lui, je vous prie, que je vais prochainement lui écrire, que je suis de son avis qu' il faut ponctuer après les guillemets. Voici, en outre, trois fautes dans l' édition belge : 1 t ier, p 329, l 9. Au lieu de : il ne me sera pas dit il faut : il ne sera pas dit. 2 p 336, l 4. Au lieu de : le point noir il faut : ce point noir. 3 t ii, p 9, l 17. Au lieu de : les aiguilles il faut : ces aiguilles. Est-ce à temps pour corriger ces fautes dans l' édition de Paris ? J' écris à Paul Meurice les raisons pour lesquelles je crois utile de maintenir l' ajournement du chapitre préliminaire . Je le prie de vous communiquer ma lettre. Merci pour tout. Merci à votre coeur fraternel, merci à votre grand esprit. V. Comme nos pensées se rencontrent ! à propos de ce pauvre et bon Victor Foucher, j' ai écrit : l' exil sépare, la mort rapproche . p529 à Madame Victor Hugo. H H, 21 février. Lisez cette lettre en commun. Voici, chère amie, ma réponse à tes doux reproches. M Verboeckhoven vous remettra l' exemplaire des bonnes feuilles. Lisez, mes bien-aimés, vous êtes le public de mon esprit, de mon âme, et de mon coeur. Quant aux communications plus ou moins risquées, peut-être nuisibles, peut-être utiles, je m' en remets à votre sagesse collective. Vous avez près de vous d' excellents et vrais amis ; vous en avez d' autres . Distinguez, comprenez, décidez. Je ne crois pas, chère amie, que le refroidissement conjectural dont tu me parles, et qui n' est que prudence, ait pu aller jusqu' à imposer à Paul, en même temps qu' un silence-que le reste du journal ne gardait point-absolu de quatre mois sur les chansons des r et des b , la glorification en termes exprès de l' immense triomphe dont je t' ai parlé. J' en suis fâché pour Paul, et pour Paul tout seul. Je doute qu' un frère de Casimir Delavigne eût glorifié l' immense triomphe de Hernani en gardant le silence sur les messéniennes . Et puis je m' en fiche. Dis-moi si tu crois que je dois lui envoyer les travailleurs de la mer . Je ferai ce que tu me conseilleras ; ton esprit est pour moi une lumière, et ton coeur un foyer. Je m' en éclaire et je m' en réchauffe. Cela m' est bon, car je sens parfois jusque dans ma solitude venir à travers la mer le froid de la haine. Je vous embrasse, mes aimés. à Paul Meurice. H-H, 25 février. Notre excellent proscrit et ami Kesler a fait dans la revue de Belgique un article on ne peut meilleur. Il en voudrait communiquer cette page à M Henri Rochefort. Je crois qu' elle ne peut qu' être agréable à M H Rochefort dont j' ai toujours eu à me louer. -si vous le pensez après lecture, voulez-vous être assez bon pour transmettre à M Rochefort la chaude sympathie de M Kesler. Si vous croyez devoir couper le haut de la page, faites pour le mieux. Il m' arrive pour les travailleurs de la mer des propositions des mille et une nuits . Vous le savez probablement. Je vous envoie tout ce que j' ai de tendresse pour votre noble et grand esprit. V. p530 à Millaud. H H, 27 février. Mon honorable et cher ancien ami, je suis bien sensible à votre lettre excellente. C' est une joie pour moi de renouer avec vous nos bonnes relations d' autrefois. Vos offres sont les plus splendides qui aient jamais été faites à un écrivain ; je vous donne acte de votre magnificence, mais la raison d' art pour moi passe avant tout, et votre million à partager ne peut lui-même vaincre mon scrupule d' artiste. J' ai la conviction que les travailleurs de la mer ne sauraient se découper en feuilletons. Ce mode de publication, excellent du reste et que je suis loin de répudier, conviendra peut-être au roman quatrevingt-treize qui est le livre auquel je travaille maintenant. Votre lettre et la dépêche télégraphique ne me sont arrivées qu' hier. Notre cher ami commun, M Paul Meurice, vous expliquera cet isolement de Guernesey. Je suis ici dans une solitude sérieuse. Mes raisons pour résister à vos offres si superbes et si noblement faites, vous les comprendrez et vous m' en saurez gré. Elles sont toutes puisées dans ma conscience littéraire. C' est elle, quelque regret que j' en puisse avoir, qui me force à baisser pudiquement les yeux devant un demi-million. C' est sous la forme livre que les travailleurs de la mer doivent paraître. Quand ils seront publiés, vous serez certainement de mon avis. Je vous remercie avec effusion de votre ouverture si cordiale. Laissez-moi mettre un peu d' avenir dans le serrement de main que je vous envoie. V H. à Louis Ulbach. Hauteville-House, 27 février, midi. Mon éloquent et excellent cher confrère, je reçois vos deux lettres en même temps, et je viens répondre tout de suite. Il n' y a pas pour moi d' hésitation, quoique les raisons données par p531 vous soient toutes belles, nobles et bonnes, et quoique jamais offres aussi magnifiques n' aient été faites à un écrivain, je dois les décliner. Pour moi, la raison d' art prime tout, et je considère comme impossible de découper ce livre en feuilletons. C' est donc un regret que je dois exprimer, j' y ajoute un remerciement. Du reste, je vois avec peine plusieurs journaux et une partie du public m' attribuer, pour le mode de publication d' un livre par feuilletons, un éloignement que je suis loin d' avoir. Je n' ai là-dessus aucun parti-pris ni aucun préjugé ; des noms illustres ont consacré ce procédé excellent de publication. C' est une admirable forme de publicité populaire en même temps que littéraire. les travailleurs de la mer (et vous serez de mon avis) s' y encadreraient difficilement, mais ce mode de publication s' adaptera peut-être à merveille au roman quatrevingt-treize , auquel je travaille en ce moment. Je ferme bien vite cette lettre pour qu' elle parte, la première politesse est de ne pas faire attendre la réponse. Vous êtes donc venus trois à Saint-Malo ! Quel regret pour moi que la mer ait empêché votre passage ! Comme Hauteville-House se fût ouvert à deux battants ! Votre ami, Victor Hugo. à Albert Lacroix. H H, mardi 27 février. Comme vous l' avez pressenti, mon cher M Lacroix, la question d' argent n' est rien pour moi devant la question d' art. les travailleurs de la mer ne peuvent être morcelés en feuilletons. Je décline à regret ces offres qui devenaient de plus en plus magnifiques. Ma famille vous communiquera la lettre de M Millaud et ma réponse. Vous vous êtes mépris, je n' ai pas parlé de dépôt, mais de prise de propriété. p532 Vous n' avez pas pris propriété pour le William Shakespeare , pas plus que pour les chansons des rues et des bois . Pourquoi ? à bientôt une lettre. V H. à Auguste Vacquerie. H H, 6 mars. Me suis-je donc mal expliqué ? J' avais conclu, cher Auguste, au maintien de la dédicace telle qu' elle est imprimée dans l' édition belge. Vous voyez à quel point nous sommes d' accord. à Guernesey , comme titre, est amphibologique. C' est pourquoi je n' ai rien mis. La dédicace parle et s' explique clairement toute seule. -donc tout ce que vous faites est bien. -si au lieu d' écrire quelques lignes hâtives, on causait, nous serions d' accord aussi sur la forme finale de la lutte de Gilliatt. C' est peut-être là une des originalités de ce livre. La prière est une arme obscure et immense de l' âme. (pour moi. Dans ma pensée. Voyez sur la prière une page du chapitre la cloche du port , qui est, je crois, absolument inattendue et neuve.) toutes les armes épuisées, Gilliatt a recours à la dernière, avec inconscience, cela est vrai, mais la démonstration gagne à cette inconscience même. Il a combattu avec la force, qui est son épée, l' infini matière ; il tourne la prière, qui est son bouclier, vers l' infini âme ; et il triomphe. Qu' est-ce ? Le triomphe de l' homme. Vous voyez à quel point nous nous entendrions. J' ai mes idées sur la prière, et si je causais au lieu d' écrire, j' ajouterais : j' ai mes expériences. -pas d' extraits aux journaux, et un extrait spécialement à la revue des deux mondes , je me rallie tout à fait à ce mode. Du reste vous êtes les deux suprêmes juges. Je vous écris au galop. totus tuus. à Henri Rochefort. Hauteville-House, 16 mars. Mon jeune et charmant confrère, vous annoncez mon livre en trois pages éclatantes et généreuses. Je ne veux pas attendre pour vous remercier, les nouvelles marques d' une sympathie p533 que vous me témoignez si noblement chaque jour. Je suis à ce qu' il paraît-en plus d' un lien littéraire et politique-impopulaire ; ce qui ne m' étonne pas, car on m' assure que sa majesté Napoléon Iii a la bonne fortune d' avoir supprimé la liberté, le droit, la tribune, la presse, la parole, le progrès, et même un peu le peuple, et d' être populaire. Si cela est, je me trouve bien comme je suis. L' envie ou l' applaudissement à Louis Bonaparte et la huée pour Victor Hugo. Passez-moi ce manque de modestie. Je n' en sens que plus profondément la cordialité des nobles esprits et des nobles âmes. C' est une joie pour moi d' être en communion et en sympathie avec votre talent fier, exquis et libre. C' est une joie de le sentir et c' est une joie de le dire. Nous nous sommes vus à Bruxelles il y a cinq ans, et cette rencontre est une des douces journées de mon exil. Trouvez bon que je vous envoie ce que j' ai de meilleur dans le coeur. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. à ses fils. H H, 14 mars. Je prie mon Victor d' envoyer sûrement la lettre à M G Millot. Elle en contient une pour Rogeard. Vous pouvez tout lire. -je vous envoie un frontispice pour M Baudelaire. Il a fait la sourde oreille aux ch des r et des b mais je vous laisse juges. Envoyez-le-lui, si vous le trouvez bon . Paul va bien. Après avoir chuté les ch des r et des b au profit du lion Ponsard, il chute maintenant (11 mars) et d' avance les travailleurs de la mer au profit de la contagion -Augier. Qu' en dites-vous ? -M Millaud est charmant. Il m' envoie le soleil et le petit journal (grand format). Vogue donc la galère des travailleurs de la mer . -rappelez à M Lacroix que je tiens à l' envoi des exemplaires belges, vraie édition princeps. Je vous embrasse, mes bien-aimés. à Paul Meurice. H H, dimanche, 18 mars. Je vous réponds bien vite, sans solution pourtant. Je cherche et je creuse. Nous finirons par trouver. J' ai la même pensée et le même désir que vous. p534 Avec la grand' mère ou Margarita , un autre ordre d' objections surgit, que vous entrevoyez. L' archipel de la Manche résoudrait la difficulté, mais comment combiner primeur avec prime ? that is the question. que ne puis-je aller passer une heure à Paris ! -enfin, je pense et je pense, et il faudra bien que l' obstacle cède. Les trois colonnes de Henri Rochefort sont du style le plus charmant et du meilleur coeur en même temps que du meilleur esprit. Il est votre ami. Voudrez-vous lui remettre ce mot. Savez-vous si M Villemot a eu sa première page et son exemplaire ? J' avais envoyé pour Michelet de même que pour Claye. Je soupçonne la librairie internationale de quelque négligence. Recommandez nos envois à notre excellent et cher Guérin. Dites, je vous prie, à Michelet que je lui envoie un duplicata . Non, je ne l' avais, certes, pas oublié. Vous me dites sur mon livre quatre mots superbes. Merci, ami. V. à Auguste Vacquerie. dim 18 mars, H H. Vous avez écrit de votre main magistrale ces deux en-tête de la presse et de l' avenir national . Quel style, et quel ami vous êtes ! Merci ex profundo . Ce que vous faites est fait. Par conséquent j' approuve l' exécution de M Pichat. Vous savez ma vieille habitude de patience avec mes ennemis entre cuir et chair, j' ai été ainsi avec Planche, Nisard, Vigny, Musset, Sainte-Beuve, etc. Mais vous, vous intervenez, et ma foi, je vous approuve. Quel drôle de beau-frère j' ai dans Paul ! Il vous attaque, il m' attaque, et il proteste de son dévouement à vous comme à moi. Ceci sera un détail bizarre dans ma vie. Voici plusieurs frontispices. Je n' avais oublié ni Michelet, ni Claye. Je soupçonne la librairie internationale de beaucoup de désordre dans le service. Merci pour les grandes choses, si douces, que vous me dites. tuus. V. p535 à François-Victor. H H, 21 mars. Mon Victor, les journaux se trompent, je n' ai pas écrit à Mme Proudhon. J' ai sous les yeux une lettre publiée où M Proudhon se déclare l' obligé de l' empereur (sans doute les 6000 francs qui ont passé par les mains de M Malher). Il y a encore beaucoup d' autres raisons pour que je ne fasse point cortège à cette mémoire. -êtes-vous décidément tous d' avis que j' écrive à M Rogeard ? Il me semble qu' il eût pu m' envoyer sa brochure. Je n' en connais que la première page. Si vous persistez dans cet avis, écris-le-moi, et j' écrirai. Je ferai comme si M Rogeard m' avait envoyé labienus . Ce que j' en ai lu du reste est très bien. -à une grande distance de ta chère et admirable mère, tu as ici, dans deux maisons à droite et à gauche de Hauteville-House, deux autres mères qui me chargent de t' envoyer leurs tendres embrassements. Tu es aimé, mon Victor. Tu le mérites, tu mérites aussi d' être heureux. Travaille, c' est le point d' appui. Je ne reçois toujours pas l' épreuve de ma préface Pagnerre. Moi aussi de mon côté, je travaille. Et j' avance. Profondes tendresses à vous trois. V. à Madame Victor Hugo. H H mardi mars. Tu m' écris sur ce livre une page exquise. Tu es en effet un grand esprit, et un grand coeur. Chère bien-aimée, je suis content de te plaire sous la forme auteur. J' espère que la suite ne gâtera pas le commencement. Vacquerie et Meurice m' écrivent des lettres enthousiastes. Voici une lettre de M Millaud avec ma réponse dernière. Mon Victor bien-aimé, qui m' as écrit il y a huit jours une si charmante lettre, je te prie de communiquer la lettre Millaud et ma réponse à p536 M Lacroix, et de lui remettre ce mot de moi. Ensuite, vous me renverrez par votre prochaine lettre la lettre Millaud. Je n' y vois plus clair. J' embrasse ma femme à tâtons, et toi mon Victor, et vous mes deux chères têtes dans un bonnet, Alice et Charles. V. à Albert Wolff. Hauteville-House, 22 mars. Monsieur, si quelque jour une bonne fortune vous amène à Guernesey, vous verrez bien que j' eusse été heureux de vous serrer la main à Bade ; je n' ai de ma vie pensé aux gendarmes badois, car je ne les crois point au service des petites mauvaises humeurs. Monsieur le duc de Bade ne m' est connu que par son extrême politesse. Si je me suis un peu évadé de Bade, c' est qu' il y avait trop de monde, une longue absence de Paris m' a rendu étrange et sauvage ; je me sens importun à la foule et je m' en vais. Quant à l' élite, surtout représentée par des hommes tels que vous, je l' aime et je la cherche. J' aime aussi, c' est vrai, mes amis, et je les défends, et je me fâcherais si quelqu' un, devant moi, disait du mal de vous. La page que vous avez bien voulu écrire sur moi est bonne et charmante, et je vous remercie. Pardonnez-le-moi. Victor Hugo. à Pierre Véron. fin mars ou avril. Mon vaillant et cher confrère, par ce temps de lettres interceptées, je ne sais jamais si mes lettres arrivent. Je vous ai écrit, ainsi qu' à M Ch Bataille, et il me semble que mes p537 lettres ont dû vous parvenir, puisque je crois avoir reçu des réponses. Ces réponses, ce sont de cordiales et amicales paroles que m' apporte le charivari . Aujourd' hui, je lis une noble page de vous sur les travailleurs de la mer . Vous parlez de ce livre magnifiquement. J' ai voulu glorifier le travail, la volonté, le dévouement, tout ce qui fait l' homme grand ; j' ai voulu montrer que le plus implacable des abîmes, c' est le coeur, et que ce qui échappe à la mer n' échappe pas à la femme ; j' ai voulu indiquer que, lorsqu' il s' agit d' être aimé, tout faire est vaincu par ne rien faire , et Gilliatt par ébenezer ; j' ai voulu prouver que vouloir et comprendre suffisent, même à l' atome, pour triompher du plus formidable des despotes : l' infini. Toutes ces choses, vous les faites pressentir magistralement dans ces quelques lignes si pleines d' idées. Vous savez comme j' aime votre fier et franc talent, où l' esprit assaisonne en doses exquises la conscience et la dignité. Vous êtes avec le progrès ; vous comprenez la révolution littéraire aussi complètement que la révolution politique. C' est ce qui fait de vous un chef d' intelligences. Je vous serre les deux mains. Madame Victor Hugo, 4, place des barricades. H H, 3 avril. Je t' écris au dos d' une lettre de M Bérardi bien cordiale que je t' envoie. Chère bien-aimée, tu dois te tromper dans ce que tu m' écris. Il est impossible que j' aie contristé Meurice. Si cela était, j' en serais plus que désolé. Jamais ami plus tendre et plus vrai n' a été plus vraiment et plus tendrement aimé de moi. écris-le-lui tout net, je te prie. Je ne lis de journaux que ceux qui viennent ici. M Wolff ne m' est connu que comme ancien rédacteur du charivari , ayant été très bien pour les misérables . De là ma lettre. Du reste, dans cette lettre, je soutiens énergiquement mes amis. -quant aux frontispices, je n' ai écrit qu' après une foule de réclamations, m' arrivant de toutes parts. Si je ne les ai pas envoyés directement à Auguste, et si je les ai fait passer par Bruxelles, c' est qu' Auguste m' avait prévenu qu' une lettre de moi à lui avait été ouverte (zèle du nouveau Piétri) et vidée, et j' ai craint que ce gros paquet ne fût intercepté et plus ou moins pillé par les gens de police. C' est pour le même motif que, tout en envoyant à Auguste un duplicata de ma lettre à M Duvernois, je l' ai envoyée en même temps directement à la liberté . Elle y a paru, en effet, criblée de fautes, au point p538 d' être inintelligible, ou à peu près. Jamais Vacquerie et Meurice ne m' ont montré plus d' amitié et jamais je ne leur en ai rendu davantage. Je leur suis profondément reconnaissant. Je t' embrasse, chère amie, et mes autres aimés. Sache si j' ai fait de la peine à Meurice. écris-lui. C' est bien sans m' en douter, et je ne me consolerais pas d' avoir affligé un tel ami. V. à Paul Meurice. H H, 4 avril. Il paraît que j' ai fait une bêtise. J' ai écrit affectueusement à un homme qui, me dit-on, serait votre ennemi. Voilà ce que c' est que d' ignorer. J' ai écrit sous l' influence d' un vieux souvenir d' un article très chaud sur les misérables . Du reste ma lettre affirme mes amitiés. Mais c' est égal, je m' en veux de n' avoir pas su que cette lettre allait à quelqu' un dont vous avez à vous plaindre. Je ne lis de journaux que ceux qu' on m' envoie, et j' ignore une foule de faits, c' est là mon excuse. Mais je suis triste. Vous êtes plus qu' un ami pour moi ; vous êtes un alter ego , vous êtes un moi-même. Je me sens une fraternité profonde avec votre fier et noble esprit, je vous aime de toutes les formes de l' amitié à la fois. Votre coeur de diamant est un des points d' appui de mon exil. Je me sens triompher quand on vous applaudit, et il me semble que mes succès (quand j' en ai, rara avis ) sont vôtres. D' ailleurs, ces succès, que seraient-ils sans vous, sans votre sollicitude, sans votre omniprésence, sans votre doux et ferme et infatigable concours ? Je ne pense à vous qu' attendri. Si je vous ai fait de la peine, je ne me consolerai pas. écrivez-moi si cela est. J' ai bien plus de sensibilité en ce qui vous touche qu' en ce qui me concerne. On peut me frapper, je souris ; si l' on vous effleure, je souffre. Ce nuage est venu se mêler à ma joie du nouveau triomphe de mon cher Fanfan la tulipe . C' est ma femme qui m' a écrit. Je me dépêche de vous envoyer tout mon coeur. Je vous aime tant ! V. Un mot de nos incidents. -comment se fait-il que M Lacroix n' ait averti personne ? Maintenant que faire ? Blâmer tout haut, ce serait nuire. Il a pris là une grave responsabilité. - p539 du reste, si par suite, la vente en volumes faiblit, ce fléchissement ne sera que momentané. Je pense en outre que tout le monde comprendra bien que cette publication en feuilletons n' est point une inconséquence de ma part ; d' abord que je n' y suis pour rien, c' est le fait de l' éditeur ; ensuite que la question pour moi, c' est que le livre soit préalablement publié en entier. Or il l' est. Je vous écris tout ceci un peu au hasard, à travers le chagrin que j' ai s' il est vrai que je vous aie, bien involontairement, attristé. N' oubliez pas que vous êtes, avec quelques êtres chers, le fond même de mon coeur. Je vous prie de me pardonner ma bêtise, et je vous serre dans mes bras. à Paul De Saint-Victor. Hauteville-House, 4 avril. On écrirait un livre rien que pour vous faire écrire une page. ô frère de mon esprit, je vous salue et je vous remercie. Quand l' édifice est bâti, c' est vous qui mettez sur le faîte le drapeau de lumière. Vous créez sur une création ; vous êtes le magnifique explicateur ; vous écrivez le poëme du poëme, le mot du sphinx, le cri des profondeurs. Cette grande critique que vous faites est en même temps une grande philosophie ; elle marque dans notre temps comme une traînée de flamme au milieu de l' ombre. Vous êtes un des sauveurs de l' idéal. Cette gloire s' attachera à votre nom. Ce qui échappe à la mer n' échappe pas à la femme ; tel est le sujet de ce livre, et comme vous l' avez compris ! Et comme vous le faites comprendre ! Pour être aimé, Gilliatt fait tout, Ebenezer rien ; et c' est Ebenezer qui est aimé. Ebenezer a la beauté de l' âme et du corps, et avec ce double rayon il n' a qu' à paraître pour triompher. Gilliatt lui aussi a ces deux beautés, mais le masque du travail terrible est dessus. C' est de sa grandeur même que vient sa défaite. Je me laisse aller à causer avec vous. Je viens de vous lire, et il me semble que c' est un dialogue entamé. Quand vous verrai-je ? Quand me sera-t-il donné de serrer cette main qui a écrit tant de pages superbes et profondes, et qui fait la critique chef-d' oeuvre ! Dites-vous que vous êtes un des points d' appui du poëte solitaire. Une page de vous est un cordial. Il y a entre vous et moi un mystérieux va-et-vient d' âme à âme. Vous me dites : courage ! Et je vous dis : merci ! p540 Il me semble voir mes deux pôles marqués par vous dans vos deux articles sur les chansons des rues et des bois et sur les travailleurs de la mer . Rien n' échappe à votre puissant esprit ; vous illuminez le diamètre entier d' une oeuvre, et votre lampe-étoile, après avoir éclairé le sommet, reparaît au fond de l' abîme. Les deux dons suprêmes, incubation et rayonnement, vous les avez. Je suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. à M Mirambeau. Hauteville-House, 7 avril. Je suis, monsieur, ému jusqu' aux larmes de ce que vous m' écrivez ! Je bénis l' âme de ce doux être dans la lumière où elle est maintenant. Mettez mon profond et douloureux attendrissement aux pieds de la pauvre mère. Recevez mon sympathique serrement de main. Victor Hugo. à François-Victor. H H, 22 mars. Mon Victor, dis ceci à M Lacroix (lis-lui ma lettre). En envoyant l' exemplaire à M Hetzel, avec ma formule cordiale habituelle , je lui ai écrit pour le p541 blâmer. J' ai blâmé vivement, et tout net, son recours aux tribunaux. Je lui ai déclaré que les démêlés privés entre honnêtes gens devaient toujours se résoudre devant des arbitres (en me récusant moi-même, bien entendu, car je n' ai pas le temps). Ce blâme est d' autant plus fort qu' il n' est accompagné d' aucune discourtoisie et qu' il vient avec l' envoi du livre. Dis donc de ma part à M Lacroix qu' il se hâte d' envoyer le livre, avec le frontispice signé de moi , à M Hetzel. Autre chose : M Claye n' a pas reçu son frontispice, ni M Michelet, ni, (me dit-on), M Victor Mangin (de là le silence bizarre et significatif du phare de la Loire ) ni, me dit-on encore, M Frédéric Morin, etc., etc. De là des ennemis. La librairie internationale paraît avoir fait ce travail avec négligence. Quelques personnes se seraient vantées d' avoir chipé des autographes de moi dans ce désordre. Qui ? Des passants. M Albert Wolff raconte dans l' événement avoir manié tous ces frontispices écrits de ma main. Cela est plus que fâcheux. Dis à M Lacroix que je veux positivement avoir la liste des envois faits (le registre doit en garder note), et la liste bien exacte , afin de réparer les oublis. Prie-le en outre de répondre à ma question faite pour la troisième fois et restée sans réponse : pourquoi n' a-t-on pas pris propriété en aucun pays, ni pour le William Shakespeare , ni pour les chansons des rues et des bois , ni pour les travailleurs de la mer ? Que signifie cette latitude laissée à la contrefaçon dans le présent et dans l' avenir ? Lis tout ceci à M Lacroix, et demande réponse, mon doux et bien-aimé plénipotentiaire. Remets le mot ci-inclus à M Van Wanbeke. Je prie ta bonne et chère mère d' envoyer ce pli à Mme Bouclier dont j' ignore l' adresse. Elle a acheté le livre et me demande un frontispice. Je le lui envoie. Ce que tu m' écris de ce livre m' enchante. Tu vois que j' avais raison de comparer le silence consterné de Mm Verboeckhoven et Lacroix devant les travailleurs de la mer , au silence de feu Gosselin devant n-d de Paris . Les clabauderies contre les ch des r et des b avaient complètement démoralisé mes bons éditeurs. Oublions ce détail. -Paul continue d' être très curieux à observer. -ma famille, c' est vous, mes bien-aimés. Vous aimez ce livre. C' est mon succès. Tu as donc pleuré, mon Victor ! J' en suis content, mais je veux que tu ne pleures que comme cela. Mes plus tendres baisers à vos quatre fronts. Sénat est superbe. Comment va Madame Lux ? p542 à Louis Boulanger. Hauteville-House, 9 avril. Je ne suis pas absent, cher Louis, puisque j' ai toujours ma place dans votre coeur. Votre lettre me charme et m' émeut ; j' y sens notre jeunesse. Cette jeunesse, vous l' avez toujours. à petit enfant, jeune père, et votre enfant a six ans. Cette aurore se mêle gracieusement à vous-même, et vous en avez la lumière. Soyez heureux. Vous aimez mon livre, vous me le dites avec cette grande éloquence de l' artiste éminent, et cette douce cordialité du vieil ami. J' ai sans cesse sous les yeux, dans ma masure d' exil, plusieurs oeuvres fortes et éclatantes signées Louis Boulanger . Je les regarde, et je songe. -où sont les roses d' antan ? -vous êtes toujours mon peintre aimé, mon compagnon regretté, un de ces doux frères du commencement, plus précieux et plus chers encore à la fin. Je me mets aux pieds de votre femme, cher Louis, et dans vos bras. V. à Alfred Asseline. H H, 14 avril. Tu as tout bonnement écrit six pages exquises. La dernière est grande et belle. Tu fais dignement la forte explication du Moïse : " tu es le génie et tu exprimes Dieu. " cela est superbe. Et tout ce que tu dis de la langue et du style ! C' est neuf, vrai et savant. C' est de la haute critique, de la critique d' artiste et de poëte. Le poëte est le premier des critiques, de même qu' il est le premier des philosophes ; il sait le fond de l' art et la loi de l' idéal. Quelle belle analyse tu fais des travailleurs de la mer , au triple point de vue sujet, composition et style. En quelques mots, tout est dit. Je fais bien mieux que te remercier, je te félicite. Deux choses sous ce pli : 1 un bon pour retirer chez Lacroix ton exemplaire. 2 une première page signée de moi que tu feras coudre en tête du premier volume. Et à bientôt et à toujours. siempre tuyo. V H. p543 à Madame Victor Hugo. 4, place des barricades. H H, 17 avril. Chère bien-aimée, ta bonne petite lettre à Julie vient de nous arriver. Nous l' avons lue avec attendrissement. Ton hémorrhagie est une bonne chose, et te fera grand bien ; c' est l' avis de Corbin à Guernesey comme de Laussedat à Bruxelles. Je suis sujet, moi aussi, aux hémorrhagies nasales, c' est-à-dire que je saigne du nez comme un boeuf. Cela me dégage la tête. Comme tu es gentille, et avec quelle grâce émue et douce tu parles de ce livre, et de son succès ! Mon succès à moi, c' est de vous voir tous. J' y pense, voici l' été, et j' espère que ce sera bientôt. Je travaille éperdûment. J' ai tant de choses à faire, et si peu d' années pour tant d' oeuvres. Il serait maussade pour moi de m' en aller de la terre en emportant le secret de tant de créations ébauchées et à demi lumineuses déjà dans mon cerveau. De là mon travail acharné. Je t' envoie sous ce pli une traite de 750 fr à ton ordre sur Mallet frères. Cela paie la note de 724 fr 15 envoyée par Victor (loyer 500 francs, pendule, etc.) le reliquat 25, 85, ajouté aux 531 fr 10 que tu as en compte porte la somme que tu as en compte à 556 fr 95. Ne te casse pas la tête à tous ces chiffres. Décharge-toi des comptes sur notre admirable et bon Victor, toujours prêt à se sacrifier aux petites choses comme aux grandes. Et puis viens, que je te serre dans mes bras, ma bonne, noble et bien-aimée femme. V. Julie va très bien. Je la promène en voiture quand il fait beau. Voici l' article de Kesler : Guernesey étoilé . écris-moi là-dessus quatre lignes que je lui lirai, et qui le raviront. à François-Victor. H H mardi 17 avril. Quelles charmantes lettres que tes lettres, mon bien-aimé Victor ! Tu prévois tout, tu devines tout, tu dis tout. Tu as pour moi une sollicitude à p544 la fois filiale et fraternelle. De mon côté, sais-tu quelle est, dans mon exemplaire des travailleurs de la mer , la page que je regarde avec le plus de bonheur et avec le plus de complaisance, ce n' est pas une page du livre, c' est une page de la couverture, le verso du tome ii. Je vois là se dresser ton monument, cette grande construction internationale qu' est la traduction de Shakespeare. Je songe, ému, aux jours où tu travaillais si vaillamment près de moi. L' hémorrhagie de ta mère me paraît une bonne chose. C' est aussi l' avis du dr Corbin à qui j' en ai parlé. Il dit que cela dégage utilement le cerveau. J' ai moi aussi de fréquents saignements de nez, qui me font du bien. Je crois qu' il faut que ta bien-aimée mère mange un peu de viande rouge, et boive un peu de vin pur. Du reste Laussedat est un guide excellent. J' ai reçu, par Meurice, une lettre archi-instante de M Marc Fournier, me demandant un drame, et acceptant d' avance mes conditions, quelles qu' elles soient . La pièce absolument adaptée au théâtre-et toute prête à jouer, -serait, à cette heure, impossible, vu la censure. J' ajourne donc forcément. Mais, le drame pouvant être représenté tôt ou tard, je crois meilleur d' en réserver la surprise au public, et je ne veux pas le publier. Je le garde donc sous six clefs. Comme tu es le financier de la maison, ma prochaine lettre, mon Victor, te chargera d' une commission importante pour M Coddron, agent de change. - j' envoie sous ce pli à ta mère une traite sur Mallet frères de 750 fr, payant ta note de 724, 15 et laissant un reliquat de 25, 85 à ajouter à la somme du compte. J' ai écrit, par M Verboeckhoven, à M Gustave Frédérix pour le remercier de son excellentissime 2 e article. Paul a enfin accouché du mot admirable livre . Il a dépassé remarquable , qui avait été son maximum. à bientôt, mon Victor. Je t' envoie toutes les tendresses de toutes et les cordialités de tous. -à bientôt, mes quatre bien-aimés. V. Mme Drouet me charge de t' embrasser bien tendrement. -je viens de recevoir une lettre enthousiaste de Paul de St-Victor. p545 à Marc Fournier, directeur du théâtre de la porte-saint-Martin. Hauteville-House, 18 avril. Monsieur et cher confrère, votre honorable empressement me touche. J' y sens l' écrivain de talent, en même temps que le directeur-artiste. Je m' empresse de mon côté de vous répondre. Pour que le drame écrit par moi cet hiver pût être joué, il faudrait des conditions de liberté refusées en France à tous, et à moi plus qu' à personne. Je suis donc contraint d' ajourner. Du reste, ce drame est composé pour la représentation et complètement adapté à l' optique scénique. Mais, tout à fait jouable au point de vue de l' art, il l' est moins au point de vue de la censure. J' attends, et mon drame paraîtra le jour où la liberté reviendra. Si, à cette époque-là, vous voulez bien encore vous souvenir de moi, nous pourrons reprendre cette conversation interrompue. Le théâtre de la porte-saint-Martin, que vous appelez si gracieusement " mon théâtre " , m' est cher, et il n' est pas de scène où je rentrerais avec plus de plaisir. Recevez, mon honorable et cher confrère, avec l' expression de mon regret actuel , l' assurance de ma vive cordialité. Victor Hugo. à Don Wenceslas Ayguals De Izco. monsieur, j' ai lu vos nobles vers, j' ai lu les nobles paroles qui les précèdent et que vous voulez bien m' adresser. Je vous remercie, je vous applaudis, je vous estime. Courage ! Vous êtes un digne espagnol, ce qui est beaucoup ; et vous êtes un digne citoyen, ce qui est plus encore. Si quelque chose passe avant la patrie, c' est la liberté. Le double amour de la liberté et de la patrie est dans votre éloquent poëme, cette double inspiration, c' est toute votre âme. Vous flétrissez généreusement les actes odieux de la force ; vous proclamez énergiquement les droits augustes de la vie humaine. p546 élevez la voix, ne vous découragez pas, la force vraie est en vous, c' est la pensée. Les hommes de la tyrannie ne sont rien devant les hommes de l' idéal. L' idéal, tel est le but du progrès, tel est le faîte de la civilisation. J' aime profondément l' Espagne, je suis presque un de ses fils, et c' est une joie pour moi de la voir, cette grande et illustre Espagne, conduite par des nobles esprits tels que vous, marcher de plus en plus vers la lumière. élimination et formation ; c' est la loi du monde. Sous les tyrannies qui s' éliminent, l' Europe se forme. Soyons européens. C' est le commencement de la fraternité universelle. Poëte, philosophe, homme ! Je suis avec vous. Votre droit vous donne une fonction, votre talent vous donne une mission. Marchez, vous vaincrez. Victor Hugo. Hauteville-House, le 20 avril. à Jean Aicard. Hauteville-House, 20 avril. Quel hasard étrange, monsieur. Je reçois aujourd' hui 20 avril votre lettre du 7 février, avec vos vers doux, profonds, attendris. J' y retrouve la haute conscience et le style charmant et vrai de votre article sur les travailleurs de la mer . Je vous savais critique, et critique supérieur ; je vous salue maintenant poëte. Poëte dans la grande acception du mot, ayant des ailes pour porter haut son hymne, ayant une âme pour porter haut son coeur. Je vous serre la main, ému. Victor Hugo. Monsieur Alphonse Lemerre, 47, passage Choiseul. pour remettre à Monsieur Paul Verlaine. H H, 22 avril. Une des joies de ma solitude, c' est, monsieur, de voir se lever en France, dans ce grand dix-neuvième siècle, une jeune aube de vraie poésie. Toutes p547 les promesses de progrès sont tenues, et l' art est plus rayonnant que jamais. Je vous remercie de me faire lire votre livre. Certes, vous avez le souffle. Vous avez le vers large et l' esprit inspiré. Salut à votre succès. -je vous serre la main. Victor Hugo. à Monsieur Cuvillier-Fleury. Hauteville-House, 30 avril. Monsieur et cher confrère, je me sens, de toutes les manières, si profondément absent de l' académie, qu' il m' est impossible de ne pas être touché chaque fois qu' un de mes confrères veut bien avoir l' air de croire que j' en suis. L' exil a créé l' académicien in partibus ; je suis cet académicien-là. Mais l' exil n' a pu m' ôter mes vieux souvenirs et mes vieilles cordialités. Vous savez, mon honorable et cher confrère, quelle place vous y avez. Il y a entre vous et moi, et je le regrette, plus d' un dissentiment ; mais nous sommes d' accord en ceci que nous avons, vous et moi, notre conscience pour guide, et la liberté pour but. Conscience, liberté ; toute la dignité de la vie est là. Nous pouvons donc, à l' académie et partout, échanger cordialement un serrement de main. Victor Hugo. Voulez-vous être assez bon pour mettre mes empressements respectueux aux pieds de Madame Cuvillier-Fleury. p548 à Lacaussade. Hauteville-House, 20 mai. Monsieur, je connaissais en vous et j' appréciais hautement le poëte ; vous me révélez le critique. L' un est digne de l' autre. On sent en vous la pratique du grand art. Je viens de lire votre belle et profonde étude sur mon oeuvre lyrique. Je suis charmé, touché et par moment ému jusqu' au ravissement de tant de hautes qualités de philosophe et d' artiste déployées par vous dans ces quelques pages. Vous avez les deux qualités sans lesquelles il n' est pas d' esprit complet, c' est-à-dire le sentiment contemporain et le goût éternel ; vous comprenez le dix-neuvième siècle et vous comprenez l' idéal. De là votre puissance de critique et votre pénétration d' artiste. On parle beaucoup de goût aujourd' hui et ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en ont le moins ; ils s' absorbent dans un goût local et passager, le goût français au dix-septième siècle, et ils méconnaissent ce que je viens d' appeler le goût éternel. Ainsi, au nom de Boileau, ils châtient Horace, et au nom de Racine, ils nient Eschyle. Ramener la littérature de ce goût faux au goût vrai, qui va d' Aristophane à Shakespeare et de Dante à Molière, c' est la fonction d' un esprit tel que le vôtre. Qui dit fonction dit mission, et qui dit mission dit devoir. Continuez votre grand travail dans le sens de l' idéal. Je vous remercie pour moi et je vous applaudis pour tous. à Monsieur Boué De Villiers. H H dim 22 mai. Je ne suis pas plus ruiné aujourd' hui que je n' étais aveugle il y a trois mois. Grâce aux quatre ou cinq drôles qui mènent le monde, la guerre prend sur toutes les fortunes, et la baisse est si énorme que, moi simple particulier, au cas où j' eusse voulu réaliser il y a quinze jours, j' eusse perdu au moins 120000 fr, et cela sur les meilleurs fonds de l' Europe, la banque p549 nationale belge et les consolidés anglais. Mais pourquoi réaliser ? Vous savez ma manière. J' attends. Cela remonte en ce moment. Cela retombera encore bien plus bas, si la guerre éclate, et alors, je pourrai bien être un peu ruiné, comme tout le monde. L' Europe est un navire et le naufrage se fait en commun. Donc calme profond dans mon âme. Mais je plains ces pauvres bêtes de peuples. Comme ils se laissent faire, et qu' il leur serait facile d' être heureux ! Pouvoir n' est rien sans vouloir ; vouloir n' est rien sans savoir. éclairons-les. Cher proscrit, vous avez mis dans votre lettre votre grande intelligence et votre généreux coeur. Merci. V H. à Madame Victor Hugo. H H 25 mai mercredi 4 h. Ta lettre, chère amie, m' arrive trop tard, vu la tempête, pour que je t' envoie aujourd' hui l' argent d' Adèle. La banque ferme à trois heures. Je comptais te l' envoyer avec l' argent du mois prochain, en recevant ton compte. Mais puisque tu le désires tout de suite, je te l' enverrai par le courrier de lundi matin. Julie va tout à fait bien, et je lui accorderai du reste toutes les vacances qu' elle désirera près de son mari ou de Clémentine (non à Bruxelles, ne pouvant augmenter mes charges) mais je serai forcé de rester ici le temps de son absence. La banque ne reçoit que des dépôts d' argent, espèces, pouvant entrer dans son coffre-fort, et tu ne te rends pas compte de ce que c' est que mes manuscrits. Sans compter ce qui est dans les armoires, ils remplissent trois malles, dont une énorme, qui ne tiendraient pas dans le coffre-fort de la banque de Guernesey. Voulût-on (ce qui est impossible) les y admettre, on ne pourrait les y mettre. Il faut donc quelqu' un de garde. Ce sera moi, si ce n' est Julie. Elle a écrit à son mari pour qu' il la reçoive à Paris. Je lui ai dit d' y rester tout le temps qui leur plaira, et que je l' attendrais ici. Mais certainement, il faut nous réunir ! Est-ce donc que vous avez abandonné notre plan, l' été à Guernesey, l' hiver à Bruxelles, tous ensemble ? Victor est une préoccupation douloureuse dans ce doux arrangement. Je ne veux pas qu' il souffre. Sans lui, je vous dirais : venez ici passer l' été, laissons s' éloigner p550 la guerre et le choléra ; puis en novembre, nous partirons tous pour Bruxelles, et je m' engage à y rester jusqu' en février, ou même mars. Mais mon bien-aimé Victor est l' obstacle, je le sens. C' est pourquoi je vais aller vous rejoindre, dès que la question Julie sera décidée, si elle part, à son retour, si elle reste, le plus tôt possible. J' achève quelque chose en ce moment, mais ce sera vite fini. Chère bien-aimée, je t' embrasse, et j' embrasse autour de toi mon Charles, mon Victor, et cette douce et chère Alice. Félicite notre excellent et cher ami G Frédérix de ce mot profond : ne pas confondre ceux qui méprisent l' humanité avec ceux qui la connaissent . Transmets-lui mon bravo. à Madame Victor Hugo. samedi 26 H H mai. Contre temps. La banque est fermée. Fête de la queen . Je ne pourrai t' envoyer l' argent d' Adèle que lundi, et au lieu de mardi soir, tu le recevras mercredi soir. Retard de vingt-quatre heures. Est-ce assez bête ce ricochet de la monarchie contre les démagogues ? Que dis-tu de cet infiniment petit guignon ? Chère bien-aimée, je t' embrasse tendrement, et vous autres aussi, qui êtes trois morceaux de mon âme. Je sais que Charles et Alice s' adorent. Je bénis cette adoration. Qu' on soit heureux, voilà mon exigence. dimanche (confidentiel). M Rascol, que Victor connaît, est en ce moment à Guernesey. Il a une librairie à Londres. Il me raconte avoir vendu depuis 1863 les châtiments en quantité considérable. Ces châtiments lui sont fournis par M Lacroix, et m' appartiennent. Ils proviennent de la restitution Tarride et je les ai mis en dépôt chez Lacroix. M Rascol les vend 5 francs, et autant qu' il en veut , dit-il. Depuis trois ans, M Lacroix ne m' a rendu de cela aucun compte. Je voudrais qu' il me fît ce règlement à mon arrivée à Bruxelles. Je regrette qu' il n' en ait pas pris l' initiative. Enfin, s' il me rend bon compte, tout sera bien. Voici un mot pour lui que vous pouvez lire, et que je vous prie de lui remettre. Je pense que le prochain courrier m' apportera des réponses aux questions, envoyées pour la quatrième fois . Tu me reproches, chère amie, quelque sévérité pour M Lacroix, je n' en p551 ai aucune, mais j' ai bien quelques griefs. Toi-même me les signalais cet hiver. Je ne demande pas mieux que de les oublier, s' il les répare. Tendre embrassement pour finir comme pour commencer. Julie continue d' aller très bien. Elle vient de recevoir une lettre de son mari qui élude sa présence. à Michelet. H H, 27 mai. ... votre Louis Xv est un de vos plus beaux livres. Ce roi gisait, pourri. Vous êtes venu, résurrecteur. Vous avez dit à ce cadavre : debout ! Et vous avez remis dedans son âme horrible. Maintenant il marche, et il fait peur. Et, avec le règne, vous avez peint le siècle, l' un petit, l' autre grand. Le miasme du passé et le souffle de l' avenir sont dans votre livre ; de là sa menace et sa promesse ; de là l' enseignement. Je vous remercie ; je ne suis rien que le témoin du dix-neuvième siècle. Je me rends cette justice que je comprends toutes les oeuvres de cette grande époque où vous avez une place si haute. Cette sympathie que je me sens pour mon temps et pour ses hommes est toute ma fierté, et à peu près toute ma joie. Cher historien, cher philosophe, je presse votre main et je salue votre lumière. au général Garibaldi. Hauteville-House, 17 juin. Mon illustre ami, le sang va couler, le glorieux sang italien. Vous aurez besoin, dans vos ambulances, de volontaires, de chirurgiens et de guérisseurs. En voici un, M St-Yves, fils d' un médecin distingué de Paris, et médecin lui-même. M St-Yves est très savant, quoique poëte, et très poëte, quoique savant ; ces qualités ne s' excluent point. En outre, il est brave, et il est soldat ; mais soldat d' une espèce précieuse en ce qu' il pourra guérir les blessures qu' il fera. Je vous le recommande, mon cher Garibaldi, et je serre, dans toute l' émotion joyeuse de votre victoire certaine, vos puissantes et vaillantes mains. Victor Hugo. p552 à Jean Aicard. Hauteville-House, 18 juin. Jeanne D' Arc (je lui maintiens cette belle orthographe de guerrière) vous a noblement inspiré. Vous nous faites traverser avec elle les livides lueurs de l' orage des armes . Pour ces traits puissants, aucun historien ne vaut le poëte. Vos strophes émues chantent et pleurent. Je vous remercie comme citoyen, je vous applaudis comme poëte. Victor Hugo. Je pars. Je serai à Bruxelles fin juin. à Georges Métivier. Hauteville-House, 18 juin. Je viens de lire, cher Monsieur Métivier, les épreuves que vous avez bien voulu m' envoyer. Votre honorable lettre me touche vivement. Il n' y a pour moi que deux poëtes, le poëte universel et le poëte local. L' un incarne l' idée " humanité " , l' autre représente l' idée " patrie " . Ces idées sont jointes. Homère a été l' un, Burns a été l' autre. Quelquefois, la patrie c' est le clocher, le village, le champ ; c' est la charrue ou la barque, toutes deux nourrices de l' homme. L' idée " patrie " , ramenée ainsi à son rudiment, se restreint sans l' amoindrir ; pour être moins auguste, elle n' est pas moins touchante, et ce qu' elle perd en majesté, elle le regagne en douceur. C' est ce clocher natal, c' est ce mélancolique et profond champ des aïeux, c' est ce foyer sacré de la famille que je retrouve dans vos vers si savants dans leur naïveté, si gracieux dans leur rudesse. Vous parlez avec un charme pénétrant de la bonne vieille langue normande. Je félicite votre pays de vous avoir. Ce que Burns a été pour l' écosse, vous l' êtes pour Guernesey. p553 Votre pays est fier de vous et il a raison. Il donne à de plus grandes patries un noble exemple ; il vous couronne vivant. Il n' attend pas que vous soyez mort pour vous honorer. Vous êtes son esprit, vous êtes sa lumière ; il le sait et il vous salue. Une souscription locale, et que je n' hésite pas à appeler nationale, fait les frais de la publication de vos oeuvres. C' est bien. C' est juste. Guernesey fait là une digne et bonne chose, et je l' en glorifie. Vous désirez gracieusement que je constate par un témoignage public, cette manifestation de vos compatriotes, et dans cette sorte de fête, donnée par votre patrie à votre esprit, vous voulez bien réclamer ma présence. Hélas ! Je ne suis qu' un passant, et celui qui est absent de son pays ne peut être présent nulle part ; il est ombre. Toutefois, vous insistez. C' est à vos yeux " une faveur " et vous voulez bien me prier de vous " l' accorder " . Je vous l' accorde et je vous remercie. Victor Hugo. à Théodore De Banville. Bruxelles, 27 juin. Mon poëte, vous avez un grand succès. Comme on sait que j' aime les bonnes nouvelles, c' est la première chose qu' on me dit au débotté. J' arrive, je quitte momentanément Guernesey pour Bruxelles, de Celte je deviens Welche, c' est un progrès ; les welches sont plus libres penseurs que les celtes, et ici je suis plus près de la France. Me voilà donc en Belgique pour trois mois. Après quoi, je reprendrai mon vol vers mon écueil en pleine mer. Vous verrai-je ? Ce serait une grande joie. -en attendant, je vous applaudis. Votre Pierre Gringoire a, je le sais, tout ce qui fait l' oeuvre accomplie. Vous avez, c' est-à-dire, nous avons, une comédie de plus. Le grand persécuté de notre époque, l' idéal, est le bienvenu chez vous. Vous êtes le poëte doublé de l' artiste. Bravo donc à votre style, à votre verve, à votre grâce, à votre philosophie masquée de fantaisie et de gaîté ! Je suis heureux de votre triomphe ; je n' en suis pas jaloux. Que voulez-vous ? Je suis une ganache, je ne suis plus de mon temps, j' ai toujours cette vieille faiblesse d' aimer mes amis. Notre bon et charmant Méry est donc mort ! -je ne consens pas à désespérer de Baudelaire. Qui sait ? flamma tenax. p554 à Théodore De Banville. Bruxelles, 17 juillet. Je viens de lire Gringoire . Vous nous avez fait une oeuvre exquise, profondément triste et profondément gaie, comme toute vraie comédie. C' est le sanglot du poëte à travers le rire du philosophe. C' est la destinée humaine soulignée par l' art idéal. Votre Louis Xi fait frémir et sourire, et quelle charmante figure de femme entre le roi, ce spectre, et le poëte, cette ombre ! Vos deux ballades sont belles et poignantes. Je vous remercie, mon poëte, de tous les services que vous rendez à l' idéal. Continuez-moi ce bonheur de vous voir réussir. Merci pour mon nom à côté du vôtre. muchissimas gracias, y no olvides que tuyo soy. Victor Hugo. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 19 juillet. C' est moi aujourd' hui, cher Auguste, qui vous donne des nouvelles de tout notre goum. Ma femme a un peu de trouble aux yeux, petite recrudescence sans gravité, mais qui veut du ménagement. émile Allix va venir passer avec nous quelques jours, et déjà la pensée du médecin diminue le mal. La voici mieux. Pourtant je la remplace, et j' envoie toutes nos tendresses à Villequier, à la maison où vous êtes, et au tombeau où ils sont. Quand vous irez, parlez-leur un peu de moi. -j' aime tout ce que vous aimez ; j' aime tout ce qui vous a pour âme, depuis votre famille jusqu' à votre drame. N' oubliez pas de nous apporter Louis Berteau ; je compte bien que la première représentation s' en fera à Bruxelles, avec vous pour acteur et nous pour public. Le succès de Paris viendra après le succès d' ici. à bientôt cette fête, n' est-ce pas ? V. p555 à Alfred Asseline. Bruxelles, 27 juillet. Je suis en voyage, mon cher Alfred, et toi aussi. Je ne sais où t' adresser ma lettre. T' arrivera-t-elle ? La tienne pourtant m' est parvenue. Mais pas un des journaux de Jersey dont tu me parles. Ton apostrophe à Calcraft est d' une haute et ironique éloquence. On ne peut rien faire de mieux. Tu me fais appel, mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre affaire Bradley. Et puis, hélas ! Que dire ? Bradley n' est qu' un détail ; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La civilisation est sur le chevalet. En Angleterre on rétablit la fusillade, en Russie la torture, en Allemagne le banditisme. à Paris, abaissement de la conscience politique, de la conscience littéraire, de la conscience philosophique. La guillotine française travaille de façon à piquer d' honneur le gibet anglais. Partout le progrès est remis en question. Partout la liberté est reniée, partout l' idéal est insulté. Partout la réaction prospère sous ses divers pseudonymes : bon ordre, bon goût, bon sens, bonnes lois, mots qui sont des mensonges. Jersey, la petite île, était en avant des grands peuples. Elle était libre, honnête, intelligente, humaine. Il paraît que Jersey, voyant que le monde recule, tient à reculer, elle aussi. Paris a décapité Philippe, Jersey va pendre Bradley. émulation en sens inverse du progrès. Jersey affirmait le progrès ; Jersey va affirmer la réaction. Le 10 août, fête dans l' île : on étranglera un homme. Jersey tient à avoir, comme un roi de Prusse ou comme un czar de Russie, son accès de férocité. ô pauvre petit coin de terre ! Quel démenti à Dieu qui a tant fait pour ce charmant pays ! Quelle ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature ! Un gibet à Jersey ! Hélas, qui est heureux devrait être clément. J' aime Jersey, je suis navré. Publie ma lettre si tu veux, et si tu le peux ; car c' est difficile. Tout p556 aujourd' hui s' efforce d' étouffer la lumière. Ne nous lassons pas cependant ; et, si le présent est sourd, jetons dans l' avenir qui nous entendra les protestations de la vérité et de l' humanité contre l' horrible nuit. Ton vieil ami Victor Hugo. à émile De Girardin. Bruxelles, 4 août. Cher grand penseur vous souvenez-vous toujours un peu de moi ? J' aurais besoin que vous ne m' eussiez pas tout à fait oublié, car j' ai un ami à vous recommander. M Luthereau est un ancien imprimeur, artiste, écrivain, et journaliste. C' est un esprit élevé en même temps qu' un esprit spécial. à ce double titre, il vous intéressera. Votre liberté a, je le sais, un succès inouï et mérité. Vous ne pouvez toucher à rien, sans y jeter la vie. Vous êtes né créateur. La haute originalité de votre intelligence donne à tous l' impulsion et la nouveauté. De là cette puissance sortie de vos mains, la presse il y a trente ans, la liberté aujourd' hui. Je viens vous faire une question. Toutes les places sont-elles prises à la liberté ? Si elles ne sont pas toutes occupées, M Luthereau pourrait, je crois, vous être utile. Vous avez adopté des divisions excellentes, monde scientifique, monde littéraire, monde anecdotique, etc. que diriez-vous si je vous indiquais une lacune : monde industriel ? Ce n' est certes pas un oubli, car votre esprit embrasse et combine tout. Est-ce l' absence d' un homme spécial ? En ce cas, j' appellerai votre attention sur M Luthereau. Il a dirigé une imprimerie, il a rédigé le journal la célébrité, il sait à fond toutes ces questions qui, au point de vue des intérêts généraux, se rattachent à l' industrie. C' est la probité servie par l' intelligence ; c' est le talent, plus le zèle. La presse politique s' occupe peut-être trop peu des intérêts matériels ; il y a beaucoup à faire dans cette région dans le sens de la démocratie et du progrès. Toute une catégorie très nombreuse de producteurs se rallierait au monde de lecteurs qui vous entoure déjà. Vous seriez l' écho de l' industrie comme vous êtes l' écho de la liberté. Je n' insiste pas. Je connais votre puissance d' intuition et d' initiative. Ce p557 que vous ferez sera bien fait. Je me borne, dans le cas où l' idée vous paraîtrait valoir la peine d' être essayée, à appeler votre attention sur M Luthereau, digne et capable à tous les égards d' en mener à bien l' exécution. tenero duce. et puis, je suis heureux d' avoir une occasion de plus de vous dire que je suis profondément et cordialement votre ami. Victor Hugo. à Théodore De Banville. Bruxelles, 8 août. ô mon cher poëte, que de choses belles et que de choses charmantes ! Pas une page qui n' étincelle. Pas un mot qui ne chante et qui ne pense. Car chanter, c' est penser. L' hymne, c' est le verbe. Je l' ai, votre livre, cette eau vive si douce au coeur des misérables ; j' y bois, car j' ai souffert, et je suis altéré. J' ai soif. Gloire à vous, poëtes, irrigui fontes ! vous êtes, vous, une des plus pures et des plus exquises sources, et vos gouttes d' eau sont des perles, et vos perles sont des larmes, et vos larmes sont ma joie. Tel est le poëte. C' est avec sa douleur qu' il console. On touche sa plaie et l' on est guéri. La magnifique poésie du dix-neuvième siècle, fille de la révolution et de la liberté éternelle, met sur votre tête nue une de ses plus belles couronnes. Je vous embrasse, ô doux poëte des poëtes, ô exilé idéal, ami des Dantes et des Homères. Vous avez tous les torts du cygne ; vous chantez comme lui, mais vous ne mourez pas. à Alfred Asseline. Bruxelles, 9 août. Mon cher Alfred, j' ai le coeur serré en pensant à cette horrible exécution de demain, dans notre Jersey. La lettre que je t' ai écrite a paru dans une foule de journaux, belges, anglais, allemands, etc., mais, hélas, n' empêchera p558 rien. Tu t' es expliqué pourquoi ce que je te disais de ta belle lettre à Calcraft n' est pas dans mon texte publié. Tu avais écrit à Victor que pour des raisons diverses, tu renonçais à publier ton apostrophe au bourreau. De là la suppression faite. Depuis, j' ai lu ta lettre dans la gazette de Guernesey , et j' ai regretté le retranchement. à bientôt. Dans six semaines, je serai à Hauteville-House. Il y aura un crêpe sur Jersey. Tous ici, nous vous aimons tous là-bas. tuus. V H. Si M Paul De Saint-Victor est encore à Trouville, je salue ce noble esprit et ce grand talent. Dis-le-lui. à George Sand. Bruxelles, 14 août. Le bruit de votre illustre nom m' arrive toujours, quoique, devenu solitaire chronique (ce qui finit par être une surdité), je ne sache plus rien de ce qui se passe. L' idée du don Juan de village est haute et profonde, comme tout ce qui vient de votre grand esprit. L' immuabilité de l' éternel fond humain, le coeur partout identique à lui-même, la corruption de la ville accentuée par la sauvagerie du village, le vice poussant dans l' herbe aussi bien qu' entre les pavés, don Juan paysan, cela est vrai de la grande vérité qui est en même temps la grande originalité. Et ce vice dompté par l' amour, ce tigre sur le dos duquel saute l' enfant ailé, le plus doux et le plus puissant des belluaires, c' est encore là de la grandeur charmante, de la grandeur digne de vous, madame. Regardez à vos pieds. Vous y verrez mon admiration. Victor Hugo. p559 à Jules Claretie, un des rédacteurs de l' événement, 5, rue du coq-héron . Bruxelles, 31 août. Monsieur, je vous remercie de m' avoir fait lire vos belles pages sur la guerre et votre livre pathétique et émouvant. Un souffle de progrès vivifie votre généreux esprit. Un drame poignant n' est qu' un drame ; si de hautes idées humaines et sociales y sont mêlées, c' est une oeuvre. Voilà ce que vous avez fait, cher et noble écrivain. Vous êtes digne de combattre la réaction favorisée par l' empire, et reparaissant aujourd' hui, en littérature comme en politique, sous tous ses pseudonymes, bon ordre, bon goût, etc., mots qui sont des mensonges . Ceci que je souligne, récemment écrit par moi, a fait grincer de colère tous les journaux absolutistes belges, anglais, etc. C' est un succès qui m' encourage, et qui vous encouragera aussi. Continuez. Vous êtes une âme vaillante en même temps qu' un charmant esprit. Je suis heureux de vous avoir l' autre jour serré la main dans ma maison, et je vous envoie mon remerciement dans un applaudissement. Victor Hugo. à Madame Chenay. Chaudfontaine, 3 septembre. Tes lettres, chère Julie, nous sont bien arrivées. Ma femme en ce moment ne peut ni lire ni écrire ; mais nous l' entourons, et nous suppléons à ses yeux. Je l' ai amenée ici, parce que le paysage est un rideau vert. L' été, fournaise partout, est ici une simple étuve. On n' y rôtit pas, on y fond. C' est plus doux. Ma femme se trouve bien de cette buée chaude et de cette ombre fraîche. Elle a toute une forêt pour abat-jour. Nous serons à Bruxelles vers le 10 septembre, et, si l' équinoxe ne s' y p560 oppose pas trop, je compte être fin septembre et même plus tôt à Guernesey. Il est grand temps que je me remette au travail. Tout le monde est bien ici ; moi, mes spasmes nocturnes m' ont un peu repris, mais je n' en parle pas à ma famille qui s' inquiéterait, et il n' y a pas de quoi. Une simple friction à propos dissipe le symptôme. Je t' envoie les tendresses de tous ceux dont tes lettres nous parlent, plus le joli petit sourire du citoyen Georges. Victor est à Spa. Je t' embrasse sur les deux joues, chère Julie. Ton frère. à Jules Claretie. Bruxelles, 177 bre. Mon jeune et gracieux confrère, aucune conscience et aucune vérité dans mes biographes jusqu' ici, Rabbe excepté, dans le dictionnaire Boisgelin (très ancien, 1828). M Vapereau, faux républicain estampillé, m' est hostile, ce qui n' est rien, et fort inexact, ce qui est quelque chose. Du reste, j' eusse été bien ravi de causer avec vous. Je compte sur votre venue à mon rocher de Guernesey. Hauteville-House pavoisera pour votre arrivée. J' y serai en octobre. Vous êtes un noble esprit et un beau talent, compétent en style, en art, en conscience, en idéal, je suis heureux d' être entre vos mains. à vous. ex imo. Victor Hugo. Serrement de main à M Bertall, que j' ai été charmé de connaître. à Paul Meurice. Bruxelles, 24 septembre. Les pourparlers ont eu lieu dans les meilleurs termes, avec complète adhésion aux divisions excellentes indiquées par vous. Il a paru qu' il serait p561 bon même d' en faire dans le livre trois faux-titres . Je me rallie à tout ce que vous trouvez vrai, et il me semble, tant c' est juste, que c' est ma propre pensée exprimée par vous. Il est évident qu' une de mes prédestinations était d' être votre ami, car c' est une espèce de loi pour moi de toujours approuver quand vous parlez, de même que de toujours applaudir quand vous écrivez. Je ne pourrais faire autrement. C' est ma nature qui est ainsi. Envoyez-moi, dès que vous pourrez, la table, ou le tableau, du livre. Cela me sera utile pour ce que j' ai à écrire. J' ai promis cela pour le 15 décembre. Je vais repartir bientôt pour Guernesey. Quand vous reverrai-je ? Il est triste d' être absent de ce Paris que vous allez remplir cet hiver d' un bruit de gloire et de succès. Je vous envoie les effusions de tous et de toutes. à vous profondément. V. à Paul Meurice. 18 octobre. Me voici de retour. J' ai reçu votre douce lettre. Mon porte-monnaie est tellement à sec que j' attends avec quelque impatience la rentrée de ce bon M Nicolet . Espérons que, grâce à lui, mon droit ira de plus en plus fort . Je ris, quoique ou parce que n' ayant pas le sou. -voudrez-vous être assez bon pour transmettre ma réponse (ci-jointe) à notre excellent et gracieux ami M Ph Burty. Je dis non et j' ai la conscience que vous m' approuvez. Il y a péril déjà à être une sorte de tête de colonne dans ce livre-légion créé par vous. L' attitude la plus simple est la meilleure. M Burty me comprendra, et n' insistera pas. Je n' en suis pas moins fort chatouillé dans ma vanité qu' il ait cru un croquis de moi présentable en si grande compagnie. à quand votre drame, votre succès et ma joie ? V. J' attends toujours la table du livre Paris . Je n' aimerais point l' addition au titre que je vois dans les journaux : par ses illustrations . On ne se dit point ces choses-là à soi-même. C' est votre avis, n' est-ce pas ? p562 à Monsieur Lozes-Préval. H-H, 18 octobre. J' ai été absent, et votre lettre me parvient seulement aujourd' hui. Vos vers sont un noble effort en faveur d' une noble cause qui est la cause même de l' humanité. Je vous remercie de vouloir bien me dédier cette scène pathétique, et j' en autorise, monsieur, dans les termes que vous m' indiquez, la représentation, à cette seule condition que le théâtre donnera aux pauvres ma part d' auteur, fixée comme vous et le directeur du théâtre le jugerez convenable. Croyez à mes sympathies et à mes voeux sincères pour que votre succès égale votre talent. à Madame Victor Hugo. H-H, jeudi 25 octobre. Je commence par t' embrasser sur les deux yeux-ça les guérira-pour la bonne nouvelle. Tu vas nous arriver. Bravo ! Accours vite. Hauteville va se pavoiser. -le ravitaillement de 4 ou 5 mille francs annoncé par Meurice pour octobre n' est pas venu. Je compte qu' il viendra en novembre sans quoi je serais fort embarrassé, et il faudrait aviser. En attendant, je gratte le fond de mon tiroir et je t' envoie en une traite à ton ordre sur Mallet frères : 900 sur lesquels le reliquat dû : 109 redû à Adèle pour octobre : 100 total 209 francs. Ces 209 francs défalqués des 900 francs il reste des 900 francs 691 francs sur lesquels tu prélèveras l' argent nécessaire pour ton voyage (le plus court possible), et tu remettras le surplus en compte pour la dépense de la maison p563 de la place des barricades à celui de nos chers enfants que tu choisis pour faire ton intérim. Recommande-lui l' économie. De notre côté, nous en ferons ici, car nous avons un déficit à combler. Je doute que mon livre puisse être fini à temps pour paraître en 1867. Je travaille à force. Arrive, chère bien-aimée. Je vous serre tous quatre dans mes bras. à Auguste Vacquerie. Hauteville-House, 49 bre. Vous êtes un maître, et tous les pas que vous faites sont de grands pas. Je n' ai appris qu' hier votre succès, et vous même ne saurez ma joie qu' après-demain mardi, ce mois de novembre nous joue le mauvais tour d' espacer la poste. Comme je vous l' avais prédit, vous avez vaincu, et vaincu avec d' autant plus de gloire que l' ennemi a voulu lutter. Votre oeuvre magistrale en a eu aisément raison ; vous avez battu la coterie imbécile avec le grand style, la grande émotion et la grande philosophie. Tout est dans votre drame, le pathétique puissant et l' enseignement profond. Triomphez donc. Vous êtes un de ces lumineux esprits que les hautes cimes réclament et à qui les coups de foudre font fête. Là est l' impuissance de la haine, le bruit qu' elle fait s' ajoute à la gloire ; votre théâtre, cher Auguste, agrandi d' année en année par votre fier travail, sera un des rayonnements de notre siècle. Il brûlera quand seront éteints et oubliés tous ces petits grands succès du quart d' heure. Vous êtes un chef d' âmes. Continuez, mon ami, cette hautaine et puissante marche en avant. Semez les idées et recueillez la gloire. Je suis à vous, je vous applaudis, et je vous aime. Victor H. Ma femme va nous arriver. Quelle excellente idée vous auriez de l' accompagner jusqu' ici, et d' apporter dans mon hiver et dans ma nuit votre lumière de triomphateur. Tâchez ! p564 à Paul Meurice. H-H, 14 novembre. Voulez-vous me donner votre avis souverain ? On m' assure que je devrais adhérer à la société dont voici les statuts, et que je perds annuellement un assez fort droit d' auteur (ociété orphéoniques, concerts, etc.) qui me serait payé, si j' étais de cette société. J' ai donné cette branche de mon droit d' auteur à mes pauvres petits commensaux du jeudi, et ils en profiteraient. Qu' en pensez-vous ? Voyez-vous inconvénient à ce que je me fasse admettre dans cette association ? Il me semble qu' il n' y a que des avantages. Soyez assez bon pour lire les statuts. à propos de musique, Guernesey sans le sou tire lâchement la langue après l' argent que lui doit le théâtre italien. Quand donc plaira-t-il à maître Nicolet de faire financer maître Bagier ? adjuva nos. autre desideratum . Je n' ai nulle nouvelle du livre Paris . M Lacroix devait m' envoyer la table, ou le tableau, du livre. Nous voici au 14 novembre, rien. Savez-vous où en est la chose, vous qui avez créé l' idée ? M Lacroix était très pressé de mon speech d' introduction ; il le voulait avant le 1 er décembre. Il me laisse sans renseignement. Le retard sera sa faute. Voulez-vous être assez bon pour le lui faire dire ? Ici encore adjuva nos . Je vous envoie mon plus tendre shake hand. V. à émile De Girardin. Hauteville-House, 199 bre. Vous n' êtes pas seulement puissant par la pensée, vous êtes puissant par l' initiative. Vous essayez , mérite immense. Vous avez le goût de la marche en avant. C' est pourquoi je m' adresse toujours à vous dans les cas hardis. En voici un : M Aug Boïto est un écrivain italien du premier ordre, et en même temps, (comme Mazzini, comme Petrucelli Della Gattina) un écrivain français excellent . Voulez-vous lui ouvrir la liberté ? Ce qu' il écrira sera supérieur ; je vous le garantis. Répondre du talent, c' est presque répondre du succès. Tous les généreux instincts de la liberté et du progrès sont dans M A Boïto. Il vous remettra cette lettre. Je salue votre ferme et profond esprit, et je vous serre la main. p565 à François-Victor. H-H, 299 bre. tout ce que tu m' écris me décide. Il faut absolument que les bonnes feuilles me soient communiquées. Remets, je te prie, tout de suite cette lettre à M Lacroix. La préface est presque faite, mais j' y renoncerais plutôt que d' endosser le livre sans le connaître. J' ai mûrement réfléchi. Il y va de ma dignité. Dis à M Lacroix que cela est la condition sine quâ non . Le traité prévoit le cas. Voici un mot que tu transmettras à notre cher Frédérix. Ta mère soigne ses yeux et n' arrive pas encore. Je ferai en sorte qu' elle soit ici dans du coton. J' ai lu à Julie (et à Marie) les passages de ta lettre. Remercie ma chère, gracieuse et très aimée fille Alice. Je lui recommande mon indigence. Les 4 ou 5000 francs annoncés par Meurice pour octobre ont manqué, les 2000 francs probables de la préface Lacroix sont remis en question. Pourtant je vous enverrai de l' argent samedi. Ta lettre m' est arrivée aujourd' hui après trois heures, la banque fermée. Garde-toi d' écrire la place royale pour ce bon roi de Prusse. Tu ne me dis pas où tu en es de l' académie peinte par elle-même . Il y avait ces jours-ci sur toi dans le soleil vingt lignes bien bonnes et qui m' ont été au coeur, mon enfant bien-aimé. Trois bons baisers paternels pour finir. V. Fais comprendre ma lettre à M Lacroix. Il faut qu' il sente bien que la chose est nécessaire, et n' implique du reste aucune défiance, mais seulement le respect de moi-même et le soin de ma situation très délicate à tous les points de vue. J' ai, tu le sais, pour notre ami Louis Ulbach en particulier une très sincère et très vive cordialité. à Albert Lacroix. H-H, 29 novembre. Mon cher Monsieur Lacroix, le cas prévu par notre traité se présente. Sur l' annonce faite par les journaux, mes amis politiques m' écrivent de toutes parts pour me demander si j' ai bien réfléchi en acceptant de coopérer à un p566 livre dont je n' ai pas lu une ligne et dont pourtant la responsabilité dans une certaine mesure me reviendra. à cela, qui est fort juste, il n' y a qu' une réponse à faire : je connais le livre . Il faut donc que je connaisse le livre Paris . J' ai dans l' homme de coeur et de talent qui dirige la rédaction confiance absolue, mais mon excellent et cher confrère Louis Ulbach, à qui je vous prie de communiquer cette lettre, sera le premier à me comprendre et à m' approuver. Ma situation est compliquée et délicate. Tel mot, qui semble acceptable à Paris, ne l' est pas à Guernesey. De plus, je ne puis mentir. Il faut donc, si vous continuez à souhaiter ma collaboration, que les bonnes feuilles me soient intégralement communiquées. Cela ne fera point de retard appréciable, car la dernière bonne feuille lue, j' enverrai la préface. Vous avez vous-même renoncé à l' envoi au 1 er décembre, car vous ne m' avez pas même envoyé la table que vous deviez m' adresser si promptement. Depuis mon départ de Bruxelles (7 octobre) je n' ai rien reçu de vous. Il y a, dans la lecture préalable du livre, une question de dignité pour moi. Les questions de dignité, une fois qu' on se les pose, sont impérieuses pour la conscience, et ne se discutent pas. Je répète du reste que cela n' entraînera aucun retard ; mon travail est presque achevé. J' y renoncerais pourtant plutôt que de renoncer à la communication que je vous demande, et qui d' ailleurs me sera au plus haut degré utile, nécessaire même pour terminer. Croyez à toute ma cordialité. Victor Hugo. au rédacteur en chef de l' Orient. Hauteville-House, 1 er décembre. Monsieur, je reçois votre noble lettre. Elle m' émeut profondément. Hélas ! Il est trop tard cette fois, et mon coeur en saigne ; la Crète, c' est la Grèce. Comptez sur moi comme écrivain et comme citoyen. Lisez la p567 lettre que je vous envoie. Ne pouvait-on m' avertir à temps ? J' appartiens à la Grèce autant qu' à la France. Je donnerais pour la Grèce mes strophes comme Tyrtée et mon sang comme Byron. Je voudrais être tenu au courant du mouvement grec. à la plus prochaine occasion j' élèverai la voix, n' en doutez pas. Votre pays sacré a mon profond amour. Je pense à Athènes comme on pense au soleil. Votre frère, Victor Hugo. Je vous envoie un journal reproduisant ma lettre à l' Orient . à Madame Victor Hugo. H-H, 4 xbre. Chère bien-aimée, toi avant tout. Fais passer tout d' abord ce qui te soigne le mieux, et ce qui te plaît le plus. Ici, comme à Bruxelles, tu n' as autour de toi que des bras ouverts. Puisque le médecin te garde, c' est très bon signe ; cela prouve qu' il attend un effet prochain, et une amélioration rapide. J' y compte bien aussi, car tu sais que je ne doute pas plus de la bonté de tes yeux que de leur beauté. Cela dit, arrive-nous quand tu pourras, quand tu voudras. Le plus tôt sera le mieux pour mon vieux coeur qui t' aime bien. Je suis dans un coup de feu. Tout à faire à la fois. J' ai reçu d' Athènes (par M Spartali, consul général de Grèce à Londres) une prière irrésistible d' intervenir pour les insurgés de Candie. C' est presque officiel, comme tu vois. Je t' envoie ma réponse à cette voix d' Athènes. J' ai reconnu dans ta lettre l' écriture de mon cher et charmant ami, le docteur émile. Je le remercie avec effusion. Et je t' embrasse, et je t' embrasse. Tout va bien ici. Seulement je n' ai plus le sou. Transmets ces exemplaires de ma première aux candiotes à Auguste et prie-le de les communiquer aux journaux amis, qui insèreront ce qu' ils pourront. le fils fait le tour de notre goum et y a le plus grand succès. C' est une idée pathétique, un drame poignant, et un style magistral. Voici ce que j' écris et ce que je crie, de ma stalle d' océan. à Madame Victor Hugo. H-H, 14 décembre. Chère bien-aimée, c' est ta fête, et c' est aussi la mienne, puisque tes yeux vont tout à fait mieux. Vos beaux yeux, madame, tiennent leur promesse, p568 et je les remercie. Maintenant pour bouquet je t' offre une bonne action que tu eusses faite. Je te la donne. La voici : notre pauvre Kesler est à la côte. Croirais-tu qu' il en est venu à devoir cinq mille francs ? Il faut qu' il renonce à son genre de vie trop onéreux. Je le recueille chez moi. Il logera à Hauteville-House, sera nourri, chauffé, servi, défrayé. Il n' aura plus de dépense, et continuera de donner des leçons. Or il gagne 3000 francs par an. Avec la vente de ses meubles, et une année de ses leçons, il sera libéré. Il est vieux, et dans l' âge de ne plus trop travailler. C' est pourquoi il restera chez moi tant qu' il voudra, toujours si cela lui plaît, et je partagerai avec lui, sur le radeau d' exil, ma croûte de pain, tant que j' aurai une croûte de pain. Il est sauvé, tranquille, heureux, et je t' envoie son bonheur pour ta fête. Dis à Auguste que ma prochaine lettre sera pour lui, j' ai à répondre aux diverses choses qu' il m' a écrites ; tout ce qu' il fait est bien. Bien-aimée, continue de te guérir, et prends en bloc toutes les tendresses qu' a pour toi mon vieux coeur. V. à Albert Lacroix. H-H, 15 xbre. J' attends toujours, mon cher Monsieur Lacroix, les nouveaux détails que m' annonçait votre lettre. Dans la communication d' épreuves qui me sera faite, je recommande expressément de ne pas m' envoyer l' article de Louis Blanc, mon éminent et excellent ami. Voici pourquoi : l' article de Louis Blanc est sur l' ancien Paris . Or, dans ma préface, j' indique, et c' est là mon sujet, le rôle de Paris dans le passé, dans le présent et dans l' avenir. Dans les pages sur le passé, je pourrais me rencontrer avec Louis Blanc, et il importe, s' il y a rencontre, qu' elle soit fortuite ; aussi je vous prie, ainsi que mon vaillant et cher ami Louis Ulbach, de ne point me communiquer le travail de Louis Blanc. Il va sans dire que je suis parfaitement tranquille sur la nuance démocratique de ce travail, nécessairement très beau, mais je n' ai pas la même tranquillité pour beaucoup d' autres noms. p569 à Albert Lacroix. H-H, 16 décembre. Mon cher Monsieur Lacroix, au moment de terminer mon travail pour votre Paris , je compte les pages, et je m' aperçois que c' est presque une oeuvre, et plus, beaucoup plus étendue que je ne croyais. Cela fera environ trois feuilles. Cela dépasse peut-être la somme que vous voulez y mettre. Or c' est un tout complet, qui aura un certain à-propos à cause des gros projets militaires du moment, et je n' en pourrais rien retrancher. (c' est une affirmation de la paix). Il m' importe donc de savoir si ces trois feuilles ne dépassent point votre programme, avant de continuer. N' en pouvant rien ôter, je serais forcé de renoncer au travail. écrivez-moi le plus tôt possible. ne m' envoyez aucune épreuve du livre, cela va sans dire, tant que la question n' est pas résolue. J' ai reçu hier une lettre on ne peut plus excellente de notre vaillant et cher ami Louis Ulbach. J' y répondrai quand vous m' aurez répondu et selon ce que vous m' aurez répondu. Mille affectueux compliments. Victor H. à Gustave Doré. Hauteville-House, 18 décembre. Jeune et puissant maître, je vous remercie. Ce matin, à travers une tempête digne d' elle, votre magnifique traduction des travailleurs de la mer m' est arrivée. Vous avez tout mis dans ce tableau, le naufrage, le navire, l' écueil, l' hydre et l' homme. Votre pieuvre est épouvantable et votre Gilliatt est grand. C' est là une belle page ajoutée à votre in-folio d' oeuvres charmantes et terribles. Ce specimen splendide de mon livre exige le reste. Dieu, vous, et l' éditeur p570 le voulant, il est certain que cela sera. Je serai pour vous l' occasion d' un monument de plus. Je vous envoie mes applaudissements et en remerciement mes effusions les plus cordiales. Victor Hugo. à Paul Meurice. H-H, dimanche 19 décembre. J' ai une tristesse, vous la devinez. Que vais-je devenir tout seul ? Vous avez une idée. Je l' épouse, il est naturel que je vous suive. Je signe un traité, j' écris une préface, et quand c' est fait, voilà que vous n' êtes pas du livre ! Ni Auguste ! Ni aucun de mes fils ! C' est à n' y rien comprendre. Est-ce que c' est donc irrémédiable ? Je ne sais que faire. Comme on est bête quand on est absent. Quelle paralysie que la distance ! écrivez-moi et rassurez-moi, et, s' il est possible, s' il n' y a pas d' obstacle de premier ordre, ce que j' ignore, rentrez avec moi. quid sine te ! et transmettez ce voeu à Auguste, et aimez-moi. Oui, je vous serai obligé et reconnaissant de me faire admettre dans la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique. Voudrez-vous adresser la demande en mon nom au président de la commission et au siège de la société, 19, faubourg Montmartre. à propos de commission, que fait la commission dramatique ? La pieuvre Bagier nous suce bien paisiblement, ce me semble. Encore une prière ; vous connaissez ce charmant écrivain M Henri Rochefort, il est de vos amis ; savez-vous s' il est de retour à Paris ? Et voulez-vous lui transmettre ce mot ? Je cherche à l' attirer à Guernesey. Oh ! Comme je vous y voudrais ! Car moi aussi je suis une pieuvre, et rien n' est tenace comme une vieille amitié. ubique et semper tuus. V. p571 à François-Victor. H-H, 19 décembre. Tu me tentes bien, mon Victor, avec ta place royale , car une page de toi sur moi m' est bien douce, et cette page, tu l' écrirais avec une grâce et une délicatesse absolues, mais le silence vaut mieux encore. Réfléchis et tu seras comme moi d' avis qu' il faut dérouter toujours nos ennemis, lesquels croiront ce sujet choisi par toi et par moi pour notre glorification. Or le silence sur nous, gardé par nous, c' est à la fois de bon goût et de bonne guerre. Donc, si tu m' en crois et je suis sûr déjà que nous sommes d' accord, prononce à propos de la place royale tous les noms que tu voudras, hors le nom de Hugo. Kesler sombrait. On allait l' arrêter pour dettes (à la poursuite de Béghin). Je le recueille chez moi. Il sera logé, nourri, etc., n' aura plus de dépenses et paiera ses dettes avec le produit de ses leçons. Cela augmente mes charges, mais c' est un proscrit de sauvé. Assemblez-vous en conseil, mon Charles et mon Victor, et donnez-moi votre avis sur ceci : impossible de finir le roman avant l' exposition. (cette préface pour Paris est assez longue et m' a pris un mois. C' est bête, mais c' est comme cela). J' aurais le temps d' écrire Torquemada et de publier un volume de drame. Mais je n' aurais plus derrière mon roman mes (...) pour exterminer toutes les oppositions et mettre à néant toutes les haines. -que me conseillez-vous ? Votre mère m' écrit qu' elle m' arrive. à Auguste Vacquerie. H-H, 23 xbre. Vous ai-je dit et redit le succès de lecture du fils , dans notre goum ? Je vous sais une admiratrice passionnée qui pourrait presque jouer la pièce. p572 Vous avez le puissant style qui se grave dans les cerveaux où il y a de la cervelle. Vos scènes creusent l' âme par le pathétique et l' esprit par l' expression. Quelle puissance que le mot juste ! Allez, vous pouvez être bien tranquille. La qualité du succès que vous avez s' appelle dans l' avenir, gloire. Il faut bien que le scribouillage ait le présent puisqu' il n' a pas l' avenir. J' ai écrit en effet à M Piédagnel. Il peut réclamer ma lettre aux bureaux de la vigne . Son article était excellent et charmant. Mon droit à mes oeuvres complètes est momentanément épuisé. Je lui envoie les misérables . Voulez-vous prendre la peine de lui transmettre ce bon. Quant à la dame musicienne, elle peut m' écrire une lettre dans laquelle elle me dira que, d' après mon consentement, elle mettra en musique et pourra publier une série de quarante pièces à son choix, prises dans mes oeuvres çà et là, à raison de vingt francs pour chaque pièce versés dans les mains de M Paul Meurice pour mes petits enfants pauvres, et à la condition de ne jamais faire de choix ni de versement pour moins de trois pièces à la fois. Vous êtes-vous remis à quelque grande oeuvre ? à quoi travaillez-vous en ce moment ? -les yeux de ma femme vont toujours de mieux en mieux. Elle va nous arriver. Nous la mettrons dans du coton. -vous savez que ce pauvre Kesler sombrait, je lui ai tendu la perche, et le voilà sur mon radeau. Il fait désormais partie de Hauteville-House. Il rayonne, et c' est une joie pour moi de le voir sauvé et heureux. tuus. V. à Auguste Vacquerie. H-H, 29 xbre. Samedi. Gros temps. Le courrier est en retard. En même temps que cette lettre, cher Auguste, vous recevrez, par envoi chargé , sur votre signature, un rouleau ficelé de papier gris à votre adresse (mentionnant : envoi de Mme J Chenay) contenant sept dessins. Un est pour vous, cela va sans dire, (...). Cette devise, qui serait celle de la république et qui serait celle de la gloire, me paraît bien située en votre voisinage. Voudrez-vous lui donner place dans votre chambre ? Serez-vous ensuite assez bon pour transmettre le plus promptement et le plus sûrement possible les six autres dessins 1 à Paul Meurice, 2 à Paul De Saint-Victor, 3 au docteur p573 Mandl (32, rue Tronchet), 4 à M Ph Burty (4, rue du petit-banquier), 5 à M Lecanu, 6 à notre excellent et cher émile Allix. Chaque dessin porte sa destination écrite de ma main. Dites, je vous prie, à ma femme que je lui remettrai moi-même son dessin d' étrennes à Guernesey. Je ne lui écris pas, espérant qu' elle nous arrivera le 1 er de l' an. Dimanche 30, 5 h du soir. Le courrier arrive, j' ai votre lettre, et je n' ai que le temps de fermer celle-ci. 1 l' envoi Frond ne m' est pas encore parvenu. Dès que je l' aurai, je ferai ce qu' il désire. Merci d' avance, ex imo, pour ma biographie écrite par vous sur votre airain. 2 je n' ai pas reçu davantage le livre pensées et réflexions de M H Bouchet. M Bouchet m' est profondément sympathique, dites-le-lui. Dès que j' aurai son livre, je lui écrirai. (ce qui suit est très confidentiel : il ne faut pas que Guérin vienne à Guernesey en ce moment . La plaie faite par lui à Marquand est, pour des raisons diverses, plus à vif que jamais. Il surgirait entre les deux beaux-frères des complications déplorables, surtout dans ce petit pays commère. Ne dites rien de cela à Guérin, mais trouvez moyen que Lequeux ait besoin de lui et ne puisse lui donner de congé. Dites la chose à ma femme, elle la connaît du reste. recommandez-lui le secret .) je souhaite à l' année 1867 un fils . Tâchez de le lui faire. siempre tuyo. V. à Charles. -à François-Victor. H-H, dim 30 xbre. Mes enfants bien-aimés, je commence par vous embrasser tous les trois-tous les quatre - tendrement. Maintenant, causons. -Charles, Hetzel m' a retenu les mille francs que tu lui devais. Il s' est dit autorisé par une lettre de toi à se payer sur moi, et il l' a fait. Tu devais me rembourser à 50 francs par mois, mais je viens de lire ta lettre, mon Charles, et je te fais don de ces mille francs. Je continuerai de te payer ta pension sans retenue. Victor, je ne veux rien t' acheter, et je veux tout te donner. Tu dois neuf p574 cents francs. Je les paierai. Je te donne ces neuf cents francs, et toi aussi, tu continueras de recevoir ta pension tout entière. Quant à tes livres, je les accepte, non pour moi, mais pour la bibliothèque de Hauteville-House, qui est à vous, afin qu' un jour ces livres, si tu en as besoin, te rappellent ici. -tels sont mes verdicts. Mes embarras et ma surcharge à cette fin d' année ont été tels que me voilà, moi aussi, avec des dettes de tous les côtés. J' y ferai face ; mais malheureusement le roman ne sera pas prêt. à cause des fermetures de banque et des intermittences de poste je ne pourrai vous envoyer d' argent que mercredi 2 janvier. Vous recevrez en conséquence le 4 ou le 5 une traite sur Paris de 1800 fr. Je continue de recommander à Alice le délabrement de mes finances. Charles, le vers de Marion De Lorme est toute une histoire. Je l' avais fait ainsi : hélas ! Que diraient ceux qui me voyaient si gaie. Mme Dorval a trouvé plus dans sa voix de dire : ah ! Qu' est-ce qu' ils diraient ceux qui m' ont vu si gaie. Grosse faute. Tu as raison. Et l' on a imprimé sur son rôle où elle avait fait l' incorrection, la correction, de sa main. Cela m' a échappé. Je rectifierai, si j' en ai le temps. Sinon, vous rectifierez, vous, dans l' édition princeps que vous ferez après ma mort. Continue-moi, mon Charles, ces excellentes revisions de mon vieux texte altéré par les imprimeurs et les copistes. 5 heures du soir. Je n' ai plus que le temps de fermer cette lettre. La grosse mer apporte et remporte en hâte le packet. Je reçois à l' instant la nouvelle que les yeux de votre mère vont on ne peut mieux. Elle n' attend pour partir que la permission du médecin. -je finis cette lettre comme je l' ai commencée, par un tendre embrassement. Source: http://www.poesies.net