Correspondance Par Victor Hugo. T. 1. 1814-1848 1814 p291 à madame la comtesse Hugo, à Thionville. 23 mai 1814. Ma chère maman, depuis ton départ tout le monde s' ennuie ici. Nous allons très souvent chez M Foucher, ainsi que tu nous l' as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu' on donne à son fils ; nous l' avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M Foucher vous la fera passer. Il a eu la bonté de nous mener au muséum. Reviens bien vite. Sans toi nous ne savons que dire et que faire, nous sommes tout embarrassés. Nous ne cessons de penser à toi. Maman ! Maman ! Ton fils respectueux. Victor. 1816 p292 au général Hugo. 31 mars 1816. Mon cher papa, c' est avec la plus grande surprise que nous avons été informés de ton départ. Nous voulions t' écrire, mais Mme Martin a refusé jusqu' ici de nous dire où tu étais. Ce n' est qu' hier qu' elle a consenti à nous l' apprendre, sans cependant vouloir nous laisser ton adresse ; en sorte que nous sommes forcés de la charger de cette lettre, où, comme elle-même nous y a invités, nous renfermons la note de tout ce qui nous est absolument nécessaire en ce moment. Elle nous dit en outre que tu désirais savoir si nous faisons des progrès dans le dessin. M Cadot est content de nous et nous a dit que cela irait bien. Nous prenons tous les samedis des leçons de perspective. Du reste, nous faisons tous nos efforts pour contenter nos maîtres. Adieu, mon cher papa, nous attendons ta réponse avec impatience, tant pour avoir de tes nouvelles que pour être soulagés dans nos besoins. Nous t' embrassons de tout coeur. Porte-toi bien, et aime toujours tes fils soumis et respectueux, E Hugo. Victor. au général Hugo. 12 mai 1816. Mon cher papa, M Decotte nous a communiqué le passage de ta lettre qui nous concernait, et nous en avons été aussi surpris qu' affligés. Si jusqu' ici p293 nous nous sommes tus sur les désagréments que nous éprouvons de la part de Mme Martin, c' était uniquement pour ne pas te tourmenter, espérant d' ailleurs en voir bientôt la fin. Elle a sans doute voulu nous prévenir ; nous ignorons les plaintes qu' elle a pu te faire, mais elle eût dû songer que nous sommes d' un âge à savoir nous défendre quand nous le pouvons, et que tu dois la connaître aussi bien que nous . Nous avons pour elle tous les égards que nous lui devons comme tante ; elle n' en a aucun pour nous ; elle semble même prendre à tâche de pousser à bout notre patience par les procédés les plus inconvenants. Tu nous as dit qu' elle était chargée de pourvoir à tous nos besoins, tu lui as sans doute laissé des instructions, mais nous ne pouvons croire que tu lui aies prescrit de traiter tes fils comme elle voudrait les traiter. Nous ne pouvons rien lui demander, pas même des souliers, qu' elle ne se récrie aussitôt après nous, sans ménager ses termes, sans penser au respect qu' elle se doit à elle-même. Si nous voulons lui prouver que nous avons raison, il nous faut essuyer un torrent de basses injures, quittes, quand nous nous y dérobons, à nous entendre appeler sots et impertinents, etc., etc. Nous ne te tracerons pas le tableau de la scène dégoûtante qu' elle nous a faite dernièrement ; il est seulement heureux pour nous d' en avoir eu des témoins, après les mensonges qu' elle a voulu inutilement faire croire à M Decotte, nous sommes en droit de suspecter sa sincérité à ton égard. Au reste, mon cher papa, nous n' avons rien à nous reprocher ; tout ce que nous avançons ici est fondé sur des faits connus, et dont il ne tient qu' à toi de prendre connaissance. Quant à ce que tu nous marques pour M Cadot, nous osons te représenter qu' une année de dessin ne suffit pas pour entrer à l' école polytechnique. Nous te prions donc, si ton intention est que nous nous présentions aux examens, de nous permettre de prendre encore quelques mois de leçons, ne fût-ce que jusqu' aux vacances. Si tu accèdes à notre demande, daigne en informer M Decotte le plus tôt que tu pourras, afin que nous n' éprouvions pas de trop longue interruption. au général Hugo. 22 juin 1816. Ta lettre du 12 mai nous prouve qu' on calomnie notre conduite, et que, quoi que nous fassions, on saura toujours nous donner tort près de toi ; p294 n' importe, il ne sera pas dit que par notre silence nous ayons avoué ce dont on nous accuse. Il est faux que nous n' ayons pas eu pour Mme Martin tous les égards que nous lui devons ; il est faux que nous lui ayons ri au nez quand elle nous a dit que tu te faisais mille privations pour nous, quand elle nous exposait ta position. Quant à ce que nous t' avons marqué dans notre dernière lettre, nous croyons t' avoir dit que c' étaient des faits dont il ne tenait qu' à toi de prendre connaissance. En voici quelques-uns que nous pouvons encore y ajouter. Mme Martin nous a dit qu' elle nous donnait 3 francs par mois de sa bourse, et dans le même temps tu nous écrivais : je vous donne tant par mois pour vos menus plaisirs . Mme Martin, sous prétexte que tu lui as défendu de venir à la pension de deux mois (tout en lui envoyant des lettres à porter pour M Decotte et pour nous), sous prétexte que tu as enfin remis à sa disposition le paiement des 3 livres qu' elle tirait si librement de sa bourse, Mme Martin dis-je, est restée un mois sans daigner s' informer de nos besoins, et depuis deux mois nous a retranché nos deux sous par jour ; encore a-t-elle eu la sage prévoyance de ne nous en prévenir qu' au premier juin. Comme nous lui avons poliment représenté que, comptant sur cet argent, nous avions été dans la nécessité d' emprunter, tant pour payer nos chaises à l' église que pour faire repasser nos canifs, relier nos livres, acheter des instruments de mathématiques, elle nous a répondu qu' elle ne nous écouterait pas, et nous a ordonné impérieusement de sortir de la salle. Elle ne le fera pas une seconde fois, mon cher papa. Nous aimons mieux renoncer à nos semaines que d' avoir désormais aucun rapport avec elle. Si cependant ton intention est que nous payions nos dettes, et que nous ne soyons pas tout à fait sans argent, nous te prions d' en charger Abel, plutôt que tout autre. au général Hugo. 12 novembre 1816. Nous avons réfléchi sur tes propositions ; permets-nous de te parler avec franchise, comme nous l' avons fait, et ne nous réponds qu' après avoir pesé nos raisons. p295 nous voyant en état de juger du prix des choses, tu nous offres vingt-cinq louis par an pour notre entretien. Nous les acceptons pourvu qu' ils nous soient remis en main propre. Car alors, avec l' expérience que nous pouvons avoir acquise, et surtout avec l' aide et les conseils de maman, qui, quoi qu' on en dise, s' entend en économie, nous sommes sûrs de pouvoir, au moyen de cette modique somme, nous entretenir plus décemment que nous ne l' avons été jusqu' ici, en te coûtant certainement davantage. Mais si l' argent est remis en d' autres mains, nous n' avons plus cette certitude ; nous ne pouvons plus nous servir des moyens qui nous la procurent ; nous ne pouvons plus faire comme toi ; proportionner nos dépenses à notre avoir et être d' autant plus à notre aise que nous aurons plus d' ordre et d' économie . En ce cas, cher papa, tu nous permettrais de refuser. Si tu consens à ce que nous te demandons, nous nous engageons, en cas que tu le croies nécessaire, à t' envoyer tous les trois mois le compte de ce que nous avons dépensé, sinon il faudra bien que nous nous résignions à rester comme ci-devant, soit que tu nous entretiennes, soit que tu charges quelqu' un de nous entretenir : ce qui n' est pas ton intention, comme ta lettre nous l' annonce. Nous sommes étonnés, je te l' avoue, que tu ne comprennes point une phrase que tu nous as toi-même répétée cent fois pour une. Ta mémoire ne t' a pas mieux servi en un autre point : jamais maman ne nous a dit qu' elle t' eût apporté 40000 francs de rente ; au contraire, elle nous assurait que, lors de votre mariage, vous étiez tous deux sans fortune. Abel n' a aucun souvenir de ce que tu nous marques. Quant à la fin de ta lettre, nous ne pouvons te cacher qu' il nous est extrêmement pénible de voir traiter notre mère de malheureuse, et cela dans une lettre ouverte qui ne nous a été remise qu' après avoir été lue... nous avons vu ta correspondance avec maman ; qu' aurais-tu fait dans ces temps où tu la connaissais, où tu te plaisais à trouver le bonheur près d' elle, qu' aurais-tu fait à la personne assez osée pour tenir un pareil langage ? Elle est toujours, elle a toujours été la même, et nous penserons toujours d' elle comme tu en pensais alors. Telles sont les réflexions que ta lettre a fait naître en nous. Daigne réfléchir sur la nôtre, et sois assuré de l' amour qu' auront toujours pour toi tes fils soumis et respectueux E Hugo. -V Hugo. p296 au général Hugo. 3 décembre 1816. Depuis six semaines que nous allons au collège de Louis-Le-Grand, nous avons repassé toute l' arithmétique, et toutes les fois que nous avons été appelés au tableau, nous avons eu les numéros les plus élevés, tels que 15, 16, 17 et 18 ; nous avons eu, dans les compositions, les 3e et 4e places, quoique, pour la géométrie, nous nous trouvions les plus faibles de la classe ; enfin, m. le professeur lui-même nous a souvent adressé des paroles flatteuses sur notre travail et notre application. En philosophie, tous les devoirs que nous avons présentés depuis un mois que le cours est ouvert ont été notés bien et très bien , et nous ont pareillement attiré des choses flatteuses de la part de m. le professeur. Tu sais sans doute que les cours du collège nous tiennent depuis 8 heures du matin jusqu' à 5 heures du soir. Le cours d' arithmétique, professé par M Guillard, dure depuis 8 heures et demie du matin jusqu' à 10 heures et demie ; après ce cours, m. le professeur donne, de son propre gré, à ses élèves privilégiés des leçons d' algèbre auxquelles il a la bonté de nous inviter ; en sorte que nous ne pouvons revenir à la pension qu' à 12 heures et demie. Depuis 1 heure jusqu' à 2 heures, nous avons trois fois la semaine la leçon de dessin que nous donne M Cadot ; à 2 heures nous partons pour nous rendre en philosophie d' où nous ne sommes revenus qu' à 5 heures du soir. Depuis 6 heures jusqu' à 10, nous nous occupons, soit aux leçons de mathématiques que nous donne M Decotte, soit à nos rédactions et aux devoirs de collège. Tu nous as souvent toi-même, cher papa, fait l' éloge de notre frère Abel, et tes propres discours prouvent que tu le regardes, avec nous, comme le meilleur des fils et le plus tendre des frères. D' après la manière dont est employé notre temps, il est impossible qu' il puisse nous voir les jours ouvrables, et tu sais que les jours de congé sont tellement partagés entre la messe, le travail et la promenade qu' il ne peut venir nous embrasser aux jours où il est libre. Nous te demandons donc, cher papa, de sortir avec lui les jours de congé. 1817 p297 à Madame Martin. 21 mai 1817. Madame, vous nous permettrez de vous rappeler que nous sommes sans argent depuis le 1er. Comme nos besoins sont toujours les mêmes, nous avons été contraints d' emprunter. Nous vous prions en conséquence de nous faire passer les 6 francs qui nous reviennent, savoir : 3 francs pour le 1er mai et 3 francs pour le 15, de nous envoyer un perruquier et de parler à Mme Dejarrier pour nos chaussures et les chapeaux. Daignez, madame, agréer l' assurance des sentiments d' estime et d' affection que vous méritez de notre part. Vos très humbles et très obéissants serviteurs, V Hugo, E Hugo. p298 à Monsieur Raynouard, secrétaire perpétuel de l' académie française. Paris, le 31 août 1817. Monsieur, retenu par une légère indisposition, je ne puis avoir l' honneur d' aller moi-même vous témoigner ma reconnaissance de la faveur que l' académie française a daigné me faire en accordant une mention honorable à la pièce n.15 dont je suis l' auteur. Ayant appris que vous aviez élevé des doutes sur mon âge, je prends la liberté de vous remettre cy-inclus mon acte de naissance. Il vous prouvera que ce vers moi, qui... de trois lustres à peine ai vu finir le cours n' est point une fiction poétique. S' il était encore temps de faire insérer mon nom dans votre rapport imprimé par ordre de l' académie, ce serait augmenter infiniment la reconnaissance que je vous dois, et dont je vous prie d' agréer la preuve dans cette langue que vos encouragements me rendent si chère et qui doit, à tant de titres, vous l' être bien davantage encore. J' espère de votre bonté, monsieur, que vous voudrez bien, après en avoir pris connaissance, me renvoyer mon acte de naissance rue des petits-Augustins, n.18. Je vous prie d' agréer l' assurance du profond respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Victor-Marie Hugo. 1818 p300 au général Hugo. 20 juillet 1818. La situation où nous nous trouvons semble ne nous laisser le choix qu' entre deux états, la médecine et le droit. Nous aurions songé au premier pour l' un de nous deux, mais la difficulté de se faire connaître dans une carrière épineuse, et surtout la longueur des études (il ne faut pas moins de 7 ans pour être reçu dans cette faculté) nous en ont promptement détournés, par la pensée que nous resterions encore trop longtemps à ta charge. Le même inconvénient n' existe pas dans le droit. Trois années d' études suffisent, en sorte que si tu avais pu obtempérer à nos désirs quand nous t' en avons parlé pour la première fois il y a deux ans, nous ne serions peut-être plus un fardeau pour toi. Nous avons considéré en outre que la connaissance du droit était indispensable pour être admis aux emplois de l' administration militaire et à la plupart des charges de l' administration civile ; si d' ailleurs nous nous trouvions tous les deux dans le cas d' embrasser la carrière du barreau, ce n' est pas dans une ville comme Paris que deux avocats pourraient se nuire. Quant aux arrangements relatifs au pensionnat, tu sais bien, mon cher papa, qu' il n' est plus possible que nous restions chez M Decotte, maintenant que nos études sont finies. Nous te proposons de nous donner 800 francs à chacun pour nos dépenses. Nous voudrions te demander moins, mais tu sentiras que cela nous est impossible, si tu considères que tu nous donnes déjà 300 francs pour notre entretien, et qu' avec 500 francs de plus nous ne pourrons, sans la plus stricte économie, subvenir aux frais de notre nourriture, à l' achat de nos livres, au paiement de nos inscriptions et diplômes, etc. p301 au général Hugo. 20 août 1818. ... tu sens qu' en sortant du pensionnat nous nous trouverons dénués de tout, même de lits, si l' on ne nous remet pas absolument tous les effets que nous avons chez M Decotte ; nous te supplions donc de lui écrire pour que vers le 10 septembre, tout notre mobilier, qui nous est actuellement si nécessaire, se trouve à notre disposition. Nous allons commencer notre droit : sois sûr, mon cher papa, que dans tous les temps nous nous ferons une étude de mériter ta satisfaction par nos travaux et notre conduite. Cette année même ce n' est pas sans quelque honneur que nous avons terminé nos cours ; nous ne doutons pas du plaisir que tu éprouveras en apprenant que nous avons obtenu des accessits dans nos classes et au grand concours des quatre collèges. 1819 à Monsieur Pinaud, secrétaire perpétuel de l' académie des jeux floraux, Toulouse. Paris, 29 mars 1819. Monsieur, la flatteuse nouvelle que vous m' annoncez, et votre lettre plus flatteuse encore, m' ont causé une joie bien vive, joie qui aurait pourtant été plus grande encore si mon frère se fût trouvé mieux partagé dans les décisions de l' académie. Quelque sévères qu' elles dussent lui paraître, je lui dois de reconnaître qu' il n' en a pas murmuré un seul instant et qu' il a été le premier à en proclamer la justice ; il me charge, monsieur, de vous remercier en son nom des éloges et des encouragements que vous voulez bien lui p302 accorder. Son ode sur le duc D' Enghien, qu' il s' attache, en ce moment, à rendre plus digne de l' académie, vous prouvera, sans doute, son empressement à se rendre à votre honorable invitation. Pour moi, monsieur, je suis aussi confus de l' indulgence de l' académie que pénétré de reconnaissance pour les marques éclatantes dont elle m' a honoré. Veuillez assurer messieurs vos collègues que je considère leurs suffrages plutôt comme un encouragement que comme une récompense, et que mes efforts n' auront désormais pour but que de me rendre digne des palmes glorieuses qu' il leur a plu de me décerner et que je me sens bien loin de mériter encore. Si le temps me le permet, c' est en souscrivant scrupuleusement à leurs critiques que j' essaierai de leur prouver mon désir de rendre mes deux pièces couronnées les moins imparfaites possible. Je vous remercie, monsieur, d' avoir eu la complaisance de m' informer du sort des derniers bardes et de la canadienne . En obtenant les honneurs de la lecture, ces deux pièces obtiennent encore plus que je n' en attendais. Vous m' engagez, monsieur, à me décider promptement entre les fleurs ou leur valeur pécuniaire. Je préfère les fleurs : elles me rappelleront dans tous les temps l' indulgence de l' académie qui, sans doute, en me couronnant, a eu plus d' égard à ma grande jeunesse qu' à mon faible talent. Agréez l' expression de ma très vive gratitude et du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. à Monsieur Pinaud. Paris, 9 avril 1819. Monsieur, j' ai l' honneur de vous envoyer celles des corrections indiquées auxquelles le temps m' a permis de me soumettre. Les changements que je n' ai pu faire sont en petit nombre et j' ose espérer que l' académie voudra bien croire que, si je ne l' ai pas satisfaite en quelques points, ce n' est ni faute p303 d' efforts ni faute de docilité. Son indulgence à mon égard a été trop grande, les signes en ont été trop flatteurs pour que je n' aie pas déployé toutes mes faibles ressources, afin de me rendre digne de l' une et des autres. Je suis loin de croire avoir réussi partout également. Cependant j' avouerai, et vous n' en serez peut-être pas étonné, monsieur, que ces deux odes m' ont coûté plus de peine à retoucher qu' à composer ; voilà surtout pourquoi je doute du succès de mon travail. Quand j' hésitais entre deux versions j' ai cru devoir les soumettre toutes deux au choix de l' académie. Au reste, je juge inutile de vous dire, monsieur, que je ne tiens nullement à ce que les variantes que je vous envoie soient employées. Si l' académie trouvait le premier texte préférable, elle me rendrait un véritable service en le conservant. Veuillez agréer l' assurance du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. ode sur le rétablissement de la statue de Henri Iv. 3e strophe. -aux 3e, 5e et 6e vers, substituez : Trajan domine encor les champs que de Tibère couvrent les temples abattus. 9e strophe. -au lieu des cinquième et sixième vers, lisez : désormais dans ses yeux, en volant à la gloire, nous viendrons puiser la victoire. Etc. Le mot carnage aura disparu, mais je tremble que cette nouvelle figure soit bien hasardée. 11e strophe. -je m' étais aperçu, en la composant, du défaut de suite que l' académie y a remarqué dans les idées, mais ne pouvant y remédier, j' étais parvenu à me persuader que les lyriques avaient le privilège de laisser p304 ainsi imparfaite l' idée qui les avait d' abord frappés pour développer celle qui se présentait ensuite à leur esprit. La juste critique de l' académie m' a fait réfléchir qu' une pareille licence leur donnerait bientôt le droit d' être inintelligibles. J' ai fait de nouveaux efforts pour effacer cette tache, mais ils ont été inutiles, et c' est avec peine que je me vois forcé de laisser subsister un défaut aussi remarquable. 12e strophe. -mes efforts réitérés pour faire disparaître quelques-uns des articles qui hérissent les derniers vers de la 12e strophe ont été aussi infructueux. Je désire que l' académie veuille m' en tenir compte. ode sur les vierges de Verdun. n' ayant pas le temps de resserrer le préambule de cette ode, je m' étais préparé à alléguer pour la défense des formes interrogatives l' ode d' Horace : quô quô, scelesti, ruitis ? Et celle à Lydie : Lydia, dic, per omnes te deos oro, Sybarin cur properes amando perdere ? ... je crois pourtant plus franc et plus convenable d' avouer le peu de succès de mes tentatives. 8e strophe. -aux trois premiers vers, on peut substituer l' une des deux versions suivantes : quand nos phalanges mutilées jetant sur nos cyprès l' ombre de leurs lauriers, reculaient vers Paris, par le nombre accablées... etc. p305 10e strophe. -on peut, pour la remplacer, choisir entre les deux strophes suivantes : ce dernier trait suffit : leur bonté les condamne. Mais non ! L' arbitre de leur sort, tainville, à leur aspect brûlant d' un feu profane, tressaille d' un honteux transport... etc. Enfin dans la treizième strophe, on pourra, si l' on veut, substituer à Charlotte au front d' airain : Charlotte au coeur d' airain . à Monsieur Pinaud. Paris, 16 juin 1819. Monsieur, j' ai pris la liberté de voir M De Moncabrié, qui n' a point encore reçu les exemplaires du recueil que vous avez la bonté de nous destiner. Peut-être aurais-je dû attendre que je pusse vous en accuser la réception avant de p306 répondre à votre aimable lettre du 15 mai dernier ; mais veuillez excuser l' impatience où je suis de vous exprimer toute notre reconnaissance pour l' indulgence avec laquelle l' académie a accueilli nos ouvrages, et la bienveillance dont vous nous avez particulièrement honorés. Permettez-moi, monsieur, de vous remercier, au nom de mon frère et au mien, de l' intérêt que vous nous témoignez, intérêt qui éclate d' une manière peut-être plus sensible encore dans les observations critiques que vous nous adressez que dans les louanges dont nous sommes confus, parce que nous sentons trop combien peu elles sont méritées. Veuillez croire que ce n' est qu' en profitant de vos censures que nous tâcherons de nous rendre dignes de vos éloges ; et si, quelque jour, nous étions assez heureux l' un ou l' autre pour justifier en partie vos espérances, ce serait à l' académie des jeux floraux, ce serait à vous, monsieur, et à vos honorables encouragements que nous le devrions. La direction que nous donnons à nos faibles talents est, sans doute, ce qu' ils ont de plus louable ; mais les obstacles dont on hérisse pour les jeunes auteurs la route que nous voulons suivre, nous auraient peut-être rebutés, si nous n' avions été soutenus par le glorieux suffrage de la plus ancienne académie du royaume. Si nous avons encore le bonheur de figurer dans vos solennités académiques, nous nous souviendrons, monsieur, de votre flatteuse invitation, et le plaisir de vous connaître et de vous exprimer de vive voix combien nous sentons vos bontés ne serait pas, monsieur, le moindre des motifs qui nous détermineraient à cet agréable voyage. Maman a été sensiblement touchée de votre attention ; elle me charge de vous transmettre ses remerciements. Dès longtemps, monsieur, elle vous connaissait de réputation, et le dernier paragraphe de votre lettre n' a pas ajouté un médiocre plaisir à celui que lui ont causé nos succès. Veuillez agréer l' expression de notre gratitude et du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. 1820 p307 à Monsieur Pinaud. 18 avril 1820. Monsieur, les instances seules de quelques amis avaient pu me décider à envoyer à l' académie des jeux floraux l' ode de Moïse dont je sentais moi-même, le premier, les nombreuses imperfections. L' académie, en accordant à cet ouvrage une amaranthe réservée, a bien outrepassé mes espérances, et je sens que je dois considérer ce prix moins comme une récompense que comme un encouragement. Je me plais à reconnaître la justesse des critiques qui me sont faites, et je pense de plus qu' en blâmant dans mon ode l' absence de tout mouvement lyrique, l' académie aurait pu en trouver une des causes dans le choix du rhythme qui, par sa terminaison féminine, est incapable de rendre avec quelque éclat les images imposantes et les grandes pensées qu' aurait dû faire éclore un pareil sujet. Ce rhythme, qu' André De Chénier a employé avec tant de bonheur dans sa jeune captive , est, à la vérité, naturellement mélodieux, mais il n' est ni assez grave ni assez sonore pour la haute poésie. Voilà encore un de mes torts : en joignant cette nouvelle critique aux critiques si judicieuses de l' académie, j' ignore si je n' agis pas avec maladresse, mais je sais que j' agis avec franchise, et je suis persuadé que cela ne me nuira point auprès de vous. Quant aux observations de détail, je regrette que le temps ne me permette pas de rendre mon ode plus digne de la flatteuse distinction dont vous l' avez honorée. Je pense toutefois que l' on peut, dans la première strophe, changer chastes plaisirs en jeux innocents et, dans la huitième, ses malheurs ont ému mon amour en ses malheurs éveillent mon amour , si vous jugez toutefois que ces corrections puissent être admises. Je regrette, je le répète, que le temps me manque ; j' aurais essayé, en revoyant sévèrement mon ode, de mériter mieux vos honorables suffrages. Dans l' impossibilité, il me reste, monsieur, à vous prier de p308 présenter à messieurs vos collègues mes excuses et l' expression de ma bien vive reconnaissance. Si l' idylle des deux âges avait pu être couronnée, ç' aurait été pour moi une grande joie et un grand honneur ; toutefois je ne puis que m' incliner devant le respectable motif qui l' a empêchée d' obtenir cette faveur. J' en viens, monsieur, à un point sur lequel je veux m' expliquer sans détour, en désirant vivement votre approbation. J' ai acquis aujourd' hui, me dites-vous, d' après vos règlements, le droit de demander des lettres de maître ès jeux floraux. Je m' interdis ici d' examiner comment j' ai reçu ce droit et si je ne le dois pas bien plutôt à l' indulgence soutenue de l' académie à mon égard, qu' à mon propre mérite. Il s' agit seulement de vous exprimer ma façon de penser, et je crois que mon devoir (et jamais devoir n' aura été rempli avec plus de plaisir) est de réclamer, avec tout l' empressement et toute la gratitude que je ressens, un titre auquel les bontés de l' académie m' ont donné droit de prétendre. Je pourrais, à la vérité, conserver le droit de concourir en suspendant ma demande ; mais, d' un côté, si je suis habitué à l' extrême bienveillance de l' académie, je n' ai point assez de présomption et de confiance en moi-même pour rester dans la lice avec grande espérance de succès ; de l' autre, les concours lyriques m' étant désormais fermés, j' ignore si les essais infructueux que j' ai tentés jusqu' ici dans les autres genres ne m' avertissent pas suffisamment de sortir des rangs. J' ajouterai à ces considérations mes désirs, cachés jusqu' ici mais conçus depuis longtemps, de faire partie de cet illustre corps des jeux floraux. Aujourd' hui que l' occasion se présente de vous appartenir comme maître, je sens plus que jamais combien un pareil titre est au-dessus de mon âge et de mon faible talent, mais je sens en même temps que si vous jugiez à propos de me le conférer, l' honneur de le porter m' engagerait en quelque sorte à faire tous mes efforts pour le porter dignement. J' oserai donc vous prier, si vous le trouvez bon, monsieur, d' être auprès de l' académie l' interprète de mes désirs respectueux et de lui demander en mon nom un titre qui me sera bien cher si je l' obtiens, puisqu' il me rappellera à tout moment ce que je dois à vous personnellement et à messieurs vos collègues. J' ignore s' il est nécessaire que j' adresse à l' académie une demande plus directe, p309 mais je pense que dans le cas où vous ne pourriez pas vous en charger, vous voudriez bien avoir la bonté de m' en donner avis. Je suis particulièrement flatté, monsieur, que mes odes sur la Vendée et sur l' exécrable crime du 13 février vous aient causé quelque plaisir. En vous envoyant mes essais, je ne fais que remplir un devoir bien agréable pour moi et je serais heureux que vous voulussiez me continuer vos avis. J' ai l' honneur de vous adresser en ce moment deux exemplaires d' une satire déjà vieille, mais qui, à l' époque où elle parut (octobre 1819), fut considérée à Paris, sinon comme une preuve de talent, du moins comme une marque de courage. J' y fais joindre le premier volume du conservateur littéraire . Vous verrez dans cet ouvrage, à la rédaction duquel je concours, le témoignage de satisfaction que S M a daigné me donner à l' occasion de mon ode sur la mort de monseigneur le duc De Berry. Je crois que le conservateur littéraire peut être utile, et je désire qu' après l' avoir lu, vous en portiez le même jugement. Je vous remercie de l' observation bienveillante qui termine votre aimable lettre ; j' ai tout lieu de croire que notre conservateur , dont le succès paraît assuré dans la capitale, va se répandre maintenant dans les départements et, dans ce cas, je prendrais des soins particuliers pour qu' il parvienne dans votre province qui est peut-être aujourd' hui la seule où l' on ait conservé intacts l' amour des lettres et le dévouement à la monarchie légitime. Je finis, monsieur, cette trop longue lettre en vous félicitant à mon tour de l' adresse de votre cour royale relativement à l' horrible assassinat de monseigneur le duc De Berry ; elle a produit ici le meilleur effet, elle a été distinguée entre toutes les adresses des autres villes du royaume et tout le monde sait que les sentiments monarchiques dont est pénétrée votre fidèle cour royale sont aussi ceux qui animent l' excellente ville de Toulouse et la noble académie des jeux floraux. J' ai l' honneur d' être avec la plus respectueuse reconnaissance, monsieur, votre très humble serviteur. V-M Hugo. p. s. -mon frère Eugène, que sa mauvaise santé a empêché de concourir cette année, et qui se propose bien de prendre sa revanche en 1821, me charge de le rappeler à votre souvenir et de vous présenter ses respects. Ayant déjà obtenu une amaranthe en 1819, je me détermine à prendre p310 cette année, au lieu de la fleur, la somme que l' académie me laisse la faculté de choisir en place du prix. S' il y avait quelques démarches ou quelques formalités à remplir à ce sujet, j' ose espérer que vous voudriez bien avoir la complaisance de m' en instruire. à Monsieur Adolphe Trébuchet, Nantes. Paris, 20 avril 1820. Je suis l' exemple d' Abel, mon cher cousin, et je commence par supprimer toute cérémonie ; car j' espère qu' à la parenté, qui excuse toute familiarité, se joindra bientôt entre nous l' amitié, qui l' autorise. En vérité, lorsque je considère que ta lettre, si aimable et si affectueuse, est datée du 14 mars, tandis que cette réponse est écrite le 20 avril, je t' avoue que je suis honteux de ce retard, et la raison que t' en donne mon frère Abel me rassure moins, toute fondée qu' elle est, que ma confiance en ton amitié et dans l' indulgence de ta famille. Crois, mon cher Adolphe, que nous n' aurions pu résister aussi longtemps au désir de répondre à ta touchante preuve d' attachement, si nous n' avions voulu t' envoyer en même temps, ainsi qu' à notre oncle, l' ouvrage à qui nous la devions. J' y joins, pour ma part, quelques exemplaires d' autres opuscules dont je te prie de faire hommage en mon nom à mon oncle, à ma tante, et à tes aimables soeurs qui ont peut-être déjà oublié leurs cousins de Paris. Si nous avions pu en douter, ta lettre nous aurait montré, cher Adolphe, que tu es royaliste comme nous. Nous t' en félicitons, et nous regrettons de n' être pas nés bretons comme toi, car nous sommes tous, ici, vendéens par le coeur. On prétend que je suis à peu près de ton âge, je m' en félicite encore : c' est une conformité de plus avec toi. Adieu, mon cher cousin, je désire que le conservateur littéraire soit lu avec quelque indulgence par nos bons parents de Nantes, et j' espère que tu ne tarderas pas à nous donner des nouvelles de toute la famille et notamment de notre tante, dont la santé nous inquiète beaucoup. Maman, qui a été p311 aussi fort malade et très languissante depuis un an, paraît maintenant se rétablir un peu. Rappelle-moi au souvenir de mes cousines, que je n' ai jamais vues, mais pour lesquelles j' ai toujours éprouvé un attachement fraternel. Quant à toi, mon cher Adolphe, je te remercie mille et mille fois de ton aimable lettre ; je fais les voeux les plus ardents pour que tu réussisses dans la carrière où tu vas entrer et je termine en t' embrassant cordialement. Ton dévoué cousin, V-M Hugo. à Monsieur Pinaud. 21 mai 1820. Monsieur, je saisis avec empressement mon premier moment de loisir pour répondre à votre bienveillante lettre et vous prier d' être auprès de l' académie, qui a bien voulu m' admettre parmi les maîtres ès-jeux floraux , l' organe de ma vive et respectueuse reconnaissance. Je vous demande pardon de me répéter si souvent, mais les témoignages, eux-mêmes tant de fois répétés, de l' indulgence de l' académie à mon égard, m' en donnent le droit et, je dirai plus, m' en imposent l' obligation. Vous devez penser, monsieur, que je remplirai de mon côté avec joie tous les devoirs où m' engage ma nouvelle qualité. Avant peu, lorsque je me serai bien pénétré de leur étendue dans l' utile ouvrage de M Poitevin que vous avez eu la bonté de m' envoyer (marque d' attention à laquelle j' ai été très sensible), j' aurai l' honneur de vous écrire à ce sujet, et je ferai tous mes efforts pour que l' académie soit contente de moi, sinon sous le rapport du talent, du moins sous le rapport du zèle. Nous avons été bien flattés, monsieur, du jugement que vous portez sur le conservateur littéraire . Puisque cette lecture vous a procuré quelque plaisir, je vous prie, au nom de mes collaborateurs et au mien, de vouloir bien p312 accepter notre recueil. J' aurai soin qu' il vous parvienne exactement. Vous avez pu voir dans la 3e livraison du tome ii que je m' étais empressé, suivant votre désir, d' y faire insérer un extrait du programme ; je regrette que l' espace ait manqué pour rendre un compte plus détaillé du recueil de l' académie. Je pense que l' on y reviendra. J' ai parlé à plusieurs journalistes, avec lesquels je suis en relations, pour qu' ils insérassent également les dispositions du programme ; ils m' ont promis de le faire dès que l' excessive abondance des matières politiques le leur permettrait. Pour ce qui regarde le conservateur littéraire , je vous supplie, monsieur, d' user de moi sans façon tant que je pourrai vous y être bon à quelque chose. Vous m' honorerez beaucoup en me traitant souvent en confrère . Lorsque vous souhaiterez y faire publier quelques annonces ou le compte rendu des séances de l' académie, je puis vous assurer que vos désirs seront remplis et ce sera, de notre part, avec un bien véritable plaisir. Mon frère Eugène, dont la santé est toujours inégale, me charge de vous présenter ses respects et de vous remercier de votre aimable et flatteuse invitation. Il a été bien contrarié de la maladie qui l' a empêché, cette année, de se présenter à vos concours, et il espère avoir recouvré assez de forces l' an prochain pour descendre dans la noble lice que vous lui avez ouverte. C' est aujourd' hui un devoir pour lui qu' il sera heureux de remplir, surtout s' il peut le remplir dignement. Je ne saurais assez vous remercier de mon côté, monsieur, de l' obligeante attention que vous avez eue de m' envoyer la valeur du prix en lettre de change payable à Paris. Toutes les preuves de bonté que vous m' avez données jusqu' ici me touchent à un point que je ne puis vous exprimer. J' ai l' honneur de vous envoyer ci-inclus la déclaration que vous me demandez et de vous prier de me croire toujours, avec les plus vifs sentiments de respect et de gratitude, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. p. s. -j' ignore si les deux premières livraisons du tome ii vous ont été remises exactement. Si cela n' était pas, je vous prierais de me le marquer dans la première lettre que vous me ferez l' honneur de m' écrire, et je vous les ferais parvenir. p313 à Adolphe Trébuchet. 29 mai 1820. Lorsque je t' écrivis le 25 mai, je ne croyais pas, mon ami, que j' aurais à recommencer quatre jours après, et que cette occupation si agréable pour moi se changerait, en si peu de temps, en un devoir si pénible. C' est un étrange effet du malheur que nous ayons déjà à remplir les fonctions les plus sacrées d' une amitié dont nous avons à peine formé les premiers noeuds, et que nous soyons appelés à consoler de la perte d' une parente que nous n' avons pas connue, une famille que nous n' avons jamais vue. C' est une chose étrange, je le répète avec un profond sentiment de tristesse, nous passons tous éloignés les uns des autres dans cette misérable vie ; nous nous chérissons sans nous être jamais rencontrés dans le monde, et souvent (le fatal évènement qui nous prive d' une tante ne le prouve que trop) nous perdons ceux que nous aimions avant qu' ils nous aient jamais souri. Devons-nous, mon cher Adolphe, remercier le ciel de n' avoir pas connu cette tante qu' il devait nous enlever si tôt, ou regretter qu' il ne nous ait pas été permis de la saluer avant son départ de la terre et de lui prouver, par notre respectueuse affection, qu' elle laisserait après elle d' autres enfants encore que ceux qui l' appelaient leur mère ? Tu vois, mon ami, que ta lettre a fait naître en moi des réflexions bien amères. Pardonne-moi mes divagations et surtout oublie que j' ai été assez peu généreux pour t' entretenir de mon affliction avant de songer à soulager la tienne. Je t' avouerai que mes idées sont tellement troublées, que je ne saurais comment m' y prendre pour te consoler. Heureusement, tu as, ainsi que ton excellent père, placé ta confiance dans une sphère plus élevée. Je ne suis, mon bon Adolphe, qu' un pauvre malheureux comme toi ; sans force contre le chagrin, je n' ai pas l' orgueil de prétendre inspirer aux autres un stoïcisme qui est aussi loin de mon coeur que de mes lèvres. Je sens avec énergie toute l' étendue de la perte que tu viens de faire, et je ne sais que partager ta désolation. On dit qu' une douleur partagée devient moins cuisante ; p314 en ce cas, cher ami, jamais douleur n' a été plus sincèrement partagée que la tienne. Que ne suis-je près de toi ! Oui, malgré tous les liens qui me retiennent à Paris, Dieu sait combien je désirerais maintenant être soudainement transporté au milieu de ta famille. Je tâcherais d' y remplir ce vide que rien ne vous fera oublier, et cet ami, que vous n' avez jamais vu, remplacerait parmi vous, du moins en affection, cette mère que vous ne verrez plus. Je t' en supplie, Adolphe, ne te désespère pas, sois homme ! Songe que tu as ici de vrais amis : cette certitude-là est quelque chose contre les peines de la vie. Songe encore à ton respectable père, à tes soeurs. -je te charge, mon ami, de consoler tout ce monde en mon nom. J' ai eu tort de te dire que vous ne verrez plus votre mère : sois bien assuré que tu la reverras ; il est impossible que l' on se sépare ainsi pour toujours. Tu es pieux, et la piété te donnera du courage. Pardonne à l' incohérence de ma lettre et aime-moi comme je t' aime. Je t' embrasse cordialement. Ton dévoué cousin, V-M Hugo. p. s. -écris-moi, je t' en prie, le plus tôt que tu pourras. Présente mes respects à mon oncle, dis-lui combien je prends part à son malheur. Rappelle-moi au souvenir de ma cousine Joséphine et de tes soeurs, si toutefois, en un pareil moment, il peut y avoir place pour moi dans leur souvenir. Donne-moi le plus tôt possible des nouvelles de toute ta famille. Adieu. à Adolphe Trébuchet. Paris, 11 juillet 1820. Il est décidé, mon cher Adolphe, que j' aurai toujours des excuses à te faire, et toi, des pardons à m' accorder. Je ne crois cependant pas que tu puisses m' accuser d' oubli ; tu dois croire assez en mon amitié pour être convaincu que lorsque mes réponses suivent tes lettres à de si longs intervalles, c' est que je manque de temps et non de bonne volonté. J' en suis, certes, plus affligé que tu ne peux l' être. Quant à toi, mon cher cousin, qui as sans doute plus de loisirs que moi, consacres-en, je te prie, le plus possible à notre correspondance. Il y a beaucoup d' égoïsme dans cette demande. Il faut t' en prendre au p315 plaisir que nous font éprouver tes lettres. Je te remercie, pour ma part, des détails pleins d' intérêt que tu as bien voulu me donner sur ces nobles paysans vendéens, et de ceux que nous a apportés ta lettre du 3 juillet sur les trappistes de Meilleraye. La description de cette abbaye honore ton coeur et ton esprit. Continue, mon cher Adolphe, à nous mettre de moitié dans tes courses en attendant que nous puissions y prendre part en réalité. C' est une attention dont nous ne saurions trop te savoir gré. La lettre que notre oncle nous a adressée nous a tous bien profondément touchés, nous comptons répondre avant peu à ce témoignage d' affection. Nous sommes loin de mériter les éloges dont notre excellent oncle veut bien nous honorer. Parle-lui, mon cher ami, de notre respectueux attachement ; nous serions heureux qu' il pût apporter quelque adoucissement à sa douleur. Nous avons ici notre cousin Daniel (tu vois que j' emprunte tes expressions). C' est, comme tu l' as dit, un homme fort aimable et fort gai. Il nous fait le plaisir de venir nous voir de temps en temps et nous causons de nos trois parents de Nantes ; ce sont là nos sujets de conversation les plus agréables. Nous désirons bien vivement que les affaires qui l' amènent à Paris se terminent à sa satisfaction. Cependant, nous ne pouvons souhaiter qu' elles se terminent bientôt ; il nous semble, tant qu' il reste à Paris, que nous sommes plus près de notre famille. Hier (nouveau sujet de remerciements) on est venu nous apporter un panier de sardines ; nous avons, sur-le-champ, fait honneur à votre aimable envoi ; elles étaient excellentes et parfaitement fraîches. Nous les aimons tous en bretons : notre seul regret était de ne pouvoir les partager avec vous. Le panier renfermait, en outre, deux numéros de la feuille de Nantes où nous avons encore trouvé de nouvelles preuves d' affection, toujours bien douces de votre part. Je ne saurais te dire, mon cher Adolphe, combien je suis sensible à ces attentions délicates auxquelles notre oncle paraît vouloir nous accoutumer. Exprime-lui bien, je te prie, toute ma reconnaissance ; j' espère, ou du moins je souhaite ardemment pouvoir la lui témoigner dans peu, de vive voix. On parle beaucoup de la dissolution de la chambre. Le ministre Siméon, qui désire encore tripoter avec ses ventrus, s' oppose fortement à une mesure qui amènerait une majorité royaliste. On assure que Decazes a reçu le cordon bleu et qu' il ne le déploiera qu' à l' époque du couronnement de George Iv. On a offert, il y a trois semaines, le ministère à M De Villèle, p316 qui l' a refusé. La déplorable affaire du duc De Richelieu et du général Donnadieu paraît être assoupie. La scène s' étant passée sans témoins, on ne sait trop encore qu' en penser. Adieu, mon bon cousin, j' abandonne le reste de ma lettre à Abel qui veut t' écrire quelques mots ; Eugène te répondra demain. Nous sommes dans les embarras d' un déménagement, ce qui force maman à retarder la réponse qu' elle comptait faire à ton père et à me charger de tous ses remerciements. Adieu encore une fois, porte-toi bien, et présente mes respects à ton papa, et mes hommages à ta soeur. Je t' embrasse cordialement. Ton bon cousin, V-M Hugo. p. s. -j' ai lu avec le plus grand intérêt les oraisons funèbres que tu as eu l' attention de nous envoyer. Celle de l' abbé de La Trappe renferme surtout de fort belles parties. Il est inutile, je pense, de te dire que nous t' en remercions. Quoiqu' on ait parlé du départ de sa majesté le duc Decazes, je te révélerai à ce sujet un fait curieux et peu connu. Les journaux ont annoncé qu' il était parti le 10 à quatre heures de l' après-midi ; la vérité est qu' il est parti avant le jour . Cela tient à ce que Mme la duchesse Decazes avait exigé que son mari se mît en route avant Mme Prinstot (soeur du duc), qu' elle veut priver des honneurs de l' entrée triomphale à Londres. Mme Prinstot est dans les larmes : c' est elle qui n' a quitté Paris qu' à quatre heures ! La discorde s' est introduite, à ce qu' il paraît, dans l' honorable famille. Et voilà la guerre allumée. Je tiens ces détails d' un noble pair , qui les savait de bonne source ; tu peux les considérer comme authentiques . V-M Hugo. à Adolphe Trébuchet. 21 septembre 1820. Tous mes amis se plaignent de moi, mon cher Adolphe, je suis, disent-ils, un paresseux, un négligent, un ingrat... tu sais, toi, que mes loisirs ne répondent pas à mes désirs, et que, si j' avais le temps de t' écrire chaque fois que j' en ai l' envie, tu recevrais à Nantes un journal quotidien de mes p317 faits et gestes. Cependant, voici venir le moment où nous n' aurons plus besoin d' un froid papier et d' un long intervalle de temps pour nous communiquer nos pensées et nous assurer de l' affection mutuelle qui nous lie. Hâte, je t' en prie, mon cher ami, ce moment désiré bien ardemment par tes cousins de Paris. Songe que l' ouverture des cours exige que tu sois ici le 1er novembre au plus tard ; calcule sur ton amitié pour venir plus tôt. Je crains, toutefois, que cette dernière demande ne soit indiscrète ; ton père, ta soeur, tes frères, qui vont te perdre pour un temps si long, ne te laisseront partir, je le sens bien, qu' à la dernière extrémité. Tous les matins ils diront à Adolphe : encore un jour ! Et ce serait peut-être trop exiger de toi que demander que tu sacrifies ces premières affections à notre amitié. Cependant, mon ami, nous désirons tous tant te voir, t' embrasser ! Enfin, arrange tout pour le mieux. Prie ton bon père et notre aimable cousine de me pardonner ces sollicitations intéressées, et d' y voir, non de l' égoïsme, mais une bien impatiente et bien vive amitié. Adieu, Adolphe, réponds-moi vite et viens vite. Nous t' embrassons tous cordialement. Ton cousin et ami, V-M Hugo. Mes respects et mes remerciements à ton papa ; il verra dans le conservateur littéraire un petit article sur la société académique de Nantes . Mes hommages à ta soeur, mes amitiés à ton père et dépêche-toi de faire tes paquets. Nous attendons encore la perte ou le salut de la monarchie : l' enfant de Madame De Berry. à Monsieur Pinaud. 24 octobre 1820. Monsieur, permettez-moi de me rappeler à votre souvenir en vous adressant quelques exemplaires d' une ode que je viens de publier sur la naissance de monseigneur le duc De Bordeaux, et qu' au moment où j' ai l' honneur de vous écrire, vous avez déjà pu lire dans le conservateur littéraire . Je désire bien vivement, monsieur, que cette ode ne vous semble pas indigne du suffrage dont vous m' avez quelquefois honoré. Je dois tout à l' académie des jeux floraux, et ce sera toujours un bonheur pour moi de le reconnaître hautement, comme ce me sera toujours un devoir de chercher à justifier les faveurs que son indulgence m' a prodiguées. p318 Nous possédons ici depuis quelque temps M Alexandre Soumet qui m' a beaucoup parlé de l' intérêt que l' académie veut bien prendre à mes essais et de la bienveillance flatteuse que vous, monsieur, en particulier, voulez bien montrer à mon égard. Je me suis aidé des conseils de M Soumet pour corriger cette nouvelle ode et je dois beaucoup à son obligeante amitié. Il m' a lu une partie de sa tragédie d' Oreste , dont le cinquième acte est vraiment admirable. Je désire fort que les affaires qui l' ont amené à Paris se terminent à sa satisfaction ; je désire encore plus que sa tragédie soit bientôt jouée, car, si je fais des voeux pour sa fortune, j' en fais encore plus pour sa gloire : un poëte ne peut m' en savoir mauvais gré. Pour moi, monsieur, la première ode que je ferai sera destinée à l' académie ; si, accédant à ma prière, vous consentez à la lire dans une de vos séances, elle sera en quelque sorte protégée par l' illustration du corps des jeux floraux. Je ne vous promets pas que cette étrangère sera digne de l' hospitalité que vous voudrez bien lui accorder, mais je vous promets de faire tous mes efforts pour y parvenir. J' espère, monsieur, que vous voudrez bien me continuer cette bienveillance dont vous m' avez déjà donné tant de preuves, et dont je suis si profondément touché. Je vous prie d' excuser le désordre de cette lettre, écrite à la hâte, et de croire toujours aux sentiments de haute estime et de considération respectueuse avec lesquels j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble serviteur. V-M Hugo. p. s. -ignorant si le secrétaire du conservateur littéraire a rempli exactement l' ordre que je lui avais donné de vous envoyer quelques exemplaires de mon ode à M De Chateaubriand , j' en joins quelques-uns au paquet que j' ai l' honneur de vous adresser. 1821 à Monsieur Pinaud. 28 mars 1821. Monsieur, vos lettres sont si précieuses pour moi qu' un de mes grands regrets est de ne pouvoir vous écrire plus souvent afin de recevoir plus fréquemment p319 de vos aimables réponses. Mais je n' ai, malheureusement pour moi, pas autant de loisirs que de bonne volonté ; ce qui, en me privant d' un plaisir que j' apprécie tant, a bien aussi son avantage, celui de vous sauver d' une importunité. Vous avez peut-être été étonné, monsieur, que mon frère Eugène n' ait pas répondu à l' appel que vous lui aviez fait avec tant de bienveillance. Cependant, croyez que sa mauvaise santé seule a pu l' empêcher de descendre dans la lice où vous vouliez bien presque lui promettre une victoire. Il lui a été bien pénible de renoncer à la fois au plaisir de célébrer l' illustre Malesherbes et à l' honneur de concourir pour vos belles couronnes. Pour moi, monsieur, à qui ces couronnes ont été accordées avec une indulgence qui me confond autant qu' elle m' honore, je tâche de devenir moins indigne de la distinction que l' académie a bien voulu me décerner en m' admettant si jeune au nombre de ses maîtres. Cette faveur signalée et si peu méritée m' encourage beaucoup et m' oblige à beaucoup. Je le sens avec crainte, en vous envoyant une ode nouvelle sur l' épouvantable trahison de Quiberon. Elle a été faite pour l' académie ; aussi me suis-je toujours refusé à la laisser imprimer et ai-je même toujours empêché qu' on en insérât des strophes détachées dans les journaux. J' ai voulu qu' elle entrât entièrement inédite dans votre recueil , si toutefois (et je serais heureux qu' il en fût ainsi) vous jugez que ce morceau puisse être lu à votre brillante séance du 3 mai, sans trop la déparer. Permettez-moi, monsieur, à propos de la séance du 3 mai, de vous parler un peu du concours. Je prends la liberté de recommander à votre attention spéciale et éclairée une ode sur les troubles actuels de l' Europe , une élégie intitulée symétha , une autre élégie, le convoi de l' émigré, qui toutes me paraissent offrir du talent. Je serais heureux que ces ouvrages obtinssent des distinctions quelconques ; j' en serais plus heureux encore que leurs auteurs, à cause de l' affection que je leur porte. Il m' a semblé aussi voir beaucoup d' esprit dans un discours sur les genres classique et romantique qui porte pour épigraphe : rien de nouveau sous le soleil, et de jolis vers dans un poëme sur l' enfance d' Henri Iv . Pardonnez-moi, monsieur, ma confiance en vous recommandant mes amis ; je sais par expérience que lorsqu' on s' adresse à votre justice, vous êtes toujours prêt à répondre avec votre indulgence. Un observateur a dit que lorsque les affections sont grandes, les lettres sont longues . J' espère donc que vous p320 excuserez la longueur de celle-ci, car vous devez connaître le profond et inaltérable attachement avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble serviteur. Victor-M Hugo. Mon adresse est changée. Je demeure maintenant rue de Mézières, n.10 (faubourg saint-Germain). M Soumet me charge de le rappeler à votre souvenir ; mais un poëte tel qu' Alexandre Soumet n' a besoin d' être rappelé au souvenir de personne. monsieur le comte Alfred De Vigny, au 5e régiment de la garde royale, Rouen. 21 avril 1821. Votre lettre est du 18, Alfred, et je vous réponds le 21 ! Trois jours seulement nous séparent et ces trois jours sont comme trois ans ; qu' importent les distances, la séparation est tout. Trente lieues qui nous empêchent de nous voir nous séparent autant que mille. Il faut être auprès de ses amis pour jouir d' eux. Dès qu' on est éloigné, calcule-t-on le plus ou le moins ? Aussi, mon cher ami, la proximité du lieu de votre exil ne me console-t-elle de votre absence qu' en ce que vous serez plus tôt revenu. Du reste, il suffit que nous ne soyons plus ensemble pour que je sois triste, et je vous assure que je plaindrais ceux qui vivraient après vous si le soleil qui se lèvera sur votre tombeau n' est pas plus brillant que l' ami qui reste après votre départ n' est joyeux. Votre lettre m' a trouvé ici, accablé, fatigué, tourmenté, et ce qui est plus que tout cela, ennuyé ; vous concevez combien je l' ai sentie vivement et quel bonheur elle a été pour moi ; je l' ai relue mot par mot comme un mendiant compte pièce à pièce la bourse d' or qu' il a trouvée. J' ai vu avec un vif plaisir que vous pensiez encore à moi, puisque vous m' écriviez, et que vous faisiez aussi mieux que de penser à moi, puisque vous faisiez des vers. Cependant cela m' a encore plongé dans le supplice de Tantale ; quoi ! Il n' y a que trente lieues qui nous séparent, et ces vers, je ne les entendrai pas ! Pourquoi donc avons-nous des pieds et non des racines, si nous sommes fixés comme de misérables plantes à un point que nous ne pouvons quitter ? p321 Pourquoi donc nos désirs, nos volontés, nos affections sont-ils si loin de nous, si nous sommes condamnés à ne jamais les suivre ! Mon bon ami, résolvez la question et je vous en ferai encore, car le vase des dégoûts est inépuisable. Il paraît que vous avez pris, ce mois-ci, toute l' inspiration pour vous seul, car je n' en ai pu avoir un seul moment. Je n' ai rien fait. Le gouvernement m' a demandé sur le baptême du duc De Bordeaux des vers, que je ne ferai pas si cet état d' impuissance continue. Vous êtes heureux, vous, Alfred, vous ne frappez jamais en vain sur le rocher, et quand vous avez produit quelques centaines de vers admirables, vous les appelez des lignes, pour consoler ceux de vos amis qui ne peuvent même pas enfanter des lignes qu' ils appelleraient des vers. J' avais pourtant commencé un roman qui m' amusait, sauf l' ennui de l' écrire ; puis cette invitation pour le baptême est survenue, puis des tracasseries à propos de la jonction du conservateur littéraire et des annales . -j' ai tout laissé là. Jules est encore dans l' incertitude, Soumet fait des vers superbes, Pichat cherche son manuscrit, émile nous promet toujours le fou du roi , Gaspard rit à Versailles, Rocher pleure à Grenoble près de son père dangereusement malade, Saint-Valry fait ses pâques à Montfort ; tous vous aiment, tous vous embrassent, mais pas plus tendrement que moi. Il est bien pénible, Alfred, de ne communiquer que par lettre. Me voilà, faute de papier, impérieusement forcé de finir. Est-ce donc bien la peine de remuer sa plume pour s' envoyer des idées sans réponses, pour surprendre par des réflexions tristes les pensées peut-être riantes de son ami, comme deux instruments qui se répondent de loin sur des airs différents parce que l' éloignement empêche ceux qui en jouent de s' accorder. Adieu, je vous embrasse, honteux de vous dire si peu de chose et fatigué d' avoir écrit tant de mots. Les séances d' Abel aux bonnes lettres ont beaucoup de succès. Je n' ai rien lu ni fait lire depuis Quiberon . J' ai reçu de M De Chateaubriand une p322 lettre charmante où il me dit que cette ode l' a fait pleurer ; je vous répète cet éloge, mon ami, parce qu' il vous concerne aussi, vous qui avez entre les mains le procès-verbal de l' enfantement de cette oeuvre. Qu' est-ce, auprès de votre adorable symétha ! Je regrette de ne pouvoir vous rendre votre charmante preuve d' amitié en signant Alfred ; mais du moins suis-je sûr, puisque vous signez Victor , que l' illustration ne manquera pas à ce nom-là. Tout cordialement à vous. Votre ami, Victor. Abel vous répondra incessamment, il est enchanté de votre lettre. Si je vais à La Roche-Guyon, je n' y pourrai aller que vers le mois d' août. au général Hugo. 28 juin 1821. Mon cher papa, nous avons une nouvelle affreuse à t' annoncer. Aujourd' hui que tout est fini et que nous sommes plus calmes, je trouverai des expressions pour te l' apprendre. Tu sais bien que maman était malade depuis longtemps. Eh bien ! Hier, à trois heures de l' après-midi, après trois années de souffrances, un mois de maladie et huit jours d' agonie, elle est morte. Elle a été enterrée aujourd' hui à six heures du soir. Notre perte est immense, irréparable. Cependant, mon cher papa, tu nous restes et notre amour et notre respect pour toi ne peuvent que s' accroître de ce qu' il ne nous reste plus qu' un seul être auquel nous puissions reporter la tendresse que nous avions pour notre vertueuse mère. Dans cette profonde douleur, c' est une consolation pour nous de pouvoir te dire qu' aucun fiel, aucune amertume contre toi n' ont empoisonné les dernières années, les derniers moments de notre mère. Aujourd' hui que tout disparaît devant cet horrible malheur, tu dois connaître son âme telle qu' elle était : elle n' a jamais parlé de toi avec colère et les sentiments profonds de respect et d' attachement p323 que nous t' avons toujours portés, c' est elle qui les a gravés dans notre coeur. Voilà, mon cher papa, ce que cette noble mère a toujours été, même dans les plus cruels malheurs. Voilà ce qu' elle eût été encore au moment de la mort, si Dieu n' avait voulu lui en épargner les angoisses, en lui enlevant toute connaissance. Elle a expiré dans nos bras, plus heureuse que nous. Nous ne doutons pas, mon cher papa, que tu ne la pleures et la regrettes avec nous, pour nous et pour toi. Il ne nous appartient pas, il ne nous a jamais appartenu de mêler notre jugement dans les déplorables différends qui t' ont séparé d' elle, mais maintenant qu' il ne reste plus d' elle que sa mémoire pure et sans tache, tout le reste n' est-il pas effacé ? Dans ces moments d' accablement, je ne voudrais te parler que de notre désespoir, mais il est de tristes détails auxquels il faut en venir. Notre pauvre mère ne laisse rien, que quelques vêtements, qui nous sont bien précieux. Les frais de sa maladie et de son enterrement ont bien outrepassé nos faibles moyens, le peu d' objets de prix qui nous restaient, comme argenterie, montre, etc., ont disparu, et à quel meilleur usage pouvaient-ils être employés ? Nous avons son médecin et quelques autres dettes à payer, si tu ne peux t' en charger, nous tâcherons par la suite de les acquitter du produit de notre travail. Le mobilier qui n' est rien appartient à Abel, chez qui maman demeurait avec nous, ne pouvant payer elle-même de loyer. Tout notre but, mon cher papa, est de cesser d' être à ta charge le plus tôt possible. Nous allons, si telles sont tes intentions, nous hâter d' achever notre droit, que la maladie de maman nous avait fait suspendre pendant quelque temps. Nous gagnerons quelque peu de chose par nous-mêmes, afin de t' alléger le fardeau. Au reste, viens, si tu le peux, ou veuille nous mander tes intentions. Adieu, mon cher papa, je t' embrasse au nom de mes frères abîmés comme moi dans la douleur. Ton fils soumis et respectueux, Victor. Eugène n' est pas dans le cas de t' écrire, je joins mes prières à celles de Victor pour t' engager à venir, ou à charger quelqu' un de faire connaître tes intentions pour mes frères. En attendant ils restent chez moi dans le logement que nous avons occupé avec maman et tu peux me charger de leur continuer des soins qui, s' ils ne remplacent pas la perte de ma mère, serviront du moins à alléger leur douleur. A Hugo. p324 à monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. juillet 1821. Monsieur et bien cher confrère, les journaux vous ont peut-être appris mon affreux malheur. J' ai perdu ma mère. Depuis longtemps j' aurais à me reprocher de n' avoir pas répondu à toutes vos honorables marques d' amitié, sans la maladie, sans la mort qui nous l' ont enlevée. Vous n' avez pas connu, monsieur le comte, cette noble mère, dont je ne vous parle pas parce que je n' en saurais parler dignement, mais je ne doute pas que vous ne partagiez ma douleur, et vous me plaindrez beaucoup si vous me plaignez comme je vous aime. Votre cordialement dévoué serviteur et confrère, Victor-M Hugo. à Monsieur Pinaud. 14 juillet 1821. Monsieur et cher confrère, ce qui m' a empêché de répondre jusqu' ici à votre honorable lettre, ce sont de longues inquiétudes, suivies du plus affreux malheur, d' un malheur dont les journaux vous ont peut-être instruit, malheur qui n' a de consolations que dans le ciel et d' espérance que dans la mort. Après une longue maladie, ma mère est morte dans mes bras. Si vous m' aimez un peu, monsieur, plaignez-moi et veuillez croire, en excusant la brièveté de cette douloureuse lettre, à la reconnaissance et à l' attachement éternel de votre très humble et très obéissant serviteur et confrère. Victor-M Hugo. J' espère dans quelque temps avoir assez de force pour vous en écrire plus long. Je vous remercierai alors du jeton que vous avez bien voulu me faire remettre par M Hocquart. M Soumet et mon frère se rappellent à votre bon souvenir. p325 à Monsieur Foucher. Dreux, 20 juillet 1821. Monsieur, j' ai eu le plaisir de vous voir aujourd' hui ici même, à Dreux, et je me suis demandé si je rêvais. Je ne crois pas que vous m' ayez vu, j' ai pris du moins mille soins pour que cela ne fût pas ; cependant comme il serait possible que vous me rencontrassiez de manière ou d' autre ces jours-ci, et que ma présence ici fût diversement interprétée, je crois convenable et loyal de vous en avertir et de vous envoyer ci-incluse une lettre qui vous montrera combien elle est naturelle. Le motif de la vôtre ne l' est sans doute pas moins ; il ne nous reste qu' à nous étonner du plus bizarre de tous les hasards. M De Tollry, que je suis venu voir à la campagne qu' il habitait depuis quelques semaines entre Dreux et Nonancourt, étant parti avant-hier pour Gap, je suis venu loger à Dreux dans une auberge, n' ayant pas cru devoir accepter l' offre hospitalière de plusieurs habitants de cette ville, qui connaissaient mon nom, mais que je n' avais pas l' honneur de connaître. J' étais donc ici, cherchant des monuments druidiques et n' en trouvant pas, grimpant sur les ruines où je me suis même légèrement foulé le bras et vivant en somme assez tristement, quand j' ai été surpris par votre présence, qui aurait été pour moi un vrai bonheur, si je n' avais senti tout de suite dans quelle situation délicate elle me mettait. Je vous écris donc sans détour pour vous donner une preuve de candeur et vous informer en même temps de ce que je fais pour vous délivrer du déplaisir que vous cause sans doute ma présence involontaire. J' attendais ici un de mes amis qui devait me mener à sa terre de La Roche-Guyon, je lui écris qu' il ne vienne pas et qu' une affaire indispensable m' oblige de retourner à Paris. Je serais même parti dès ce soir, vous auriez toujours ignoré ma présence ici, si je n' avais accepté d' obligeantes invitations qui me retardent quelques jours encore. J' écris encore à Paris pour y annoncer mon très prochain retour, qui ne pourra d' ailleurs pas nuire à mes affaires. p326 Ce qu' il y a de singulier, c' est que je n' ai quitté Paris qu' avec beaucoup de répugnance. Le désir que vous m' aviez montré de me voir absent quelque temps a beaucoup contribué à me décider. Votre conseil a singulièrement tourné. Permettez-moi, monsieur, de vous en remercier un peu, car je ne puis m' affliger de cette rencontre que parce qu' elle vous déplaît sans doute. Ne vous gênez nullement à cause de moi, j' en serais désespéré. Je sortirai le moins possible, et dans le cas où j' aurais l' honneur de vous rencontrer, je tâcherai de vous éviter, comme je l' ai fait aujourd' hui avec succès. Si cependant j' étais contraint, par la proximité ou quelque autre circonstance, de vous aborder, j' ose croire que Paris serait oublié à Dreux. Vous apprécierez cette démarche et tout ce que je fais. Je désire que vous soyez convaincu de ma loyauté, je le suis, moi, de votre bienveillance. Tout bien considéré, je crains de ne pouvoir partir avant jeudi prochain, cependant je ne suis sûr de rien, que de ma ferme volonté. J' ignore par quel moyen je vous ferai parvenir cette lettre, le bon Dieu y pourvoira. Adieu, monsieur, ayez confiance en moi. Mon désir est de vivre digne de l' admirable mère que j' ai perdue ; toutes mes intentions sont pures. Je ne serais pas franc si je ne vous disais que la vue inespérée de mlle votre fille m' a fait un vif plaisir. Je l' aime de toutes les forces de mon âme, et dans mon abandon complet, dans ma profonde douleur, il n' y a que son idée qui puisse encore m' offrir de la joie. Pour vous, monsieur, vous connaissez les vifs sentiments et l' entier dévouement avec lequel j' ai l' honneur d' être votre très humble serviteur, Victor-M Hugo. à monsieur le comte Alfred De Vigny, officier au 5e régiment de la garde royale, à Rouen. 20 juillet 1821. Vous ne vous doutez guère, mon bon Alfred, d' où cette lettre est écrite ; je suis à Dreux ! C' est-à-dire assez près de vous, sans pouvoir toutefois être avec vous. Or, voici comment il se fait que ma machine fatiguée et épuisée p327 soit maintenant dans ce vieux pays des druides. Un de mes amis, qui va partir pour la Corse et habite momentanément une villa entre Dreux et Nonancourt, m' a demandé quelques jours de mon temps, que je n' ai point refusés, vu l' imminence de son départ. Me voilà donc ici depuis hier, visitant Dreux, et me disposant à prendre la route de Nonancourt. J' ai fait tout le voyage à pied, par un soleil ardent et des chemins sans ombre d' ombre. Je suis harassé, mais tout glorieux d' avoir fait vingt lieues sur mes jambes ; je regarde toutes les voitures en pitié ; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n' auriez vu plus insolent bipède. Quand je pense qu' il faut à Soumet un cabriolet pour aller du Luxembourg à la chaussée-D' Antin, je serais tenté de me croire d' une nature supérieure à la sienne, comme animal. Cette expérience m' a prouvé qu' on peut marcher avec ses pieds. Je dois beaucoup à ce voyage, Alfred : il m' a un peu distrait. J' étais las de cette triste maison. Je suis seul ici, mais n' étais-je pas seul aussi là-bas ? Il y a seulement quelque chose de plus matériel dans mon isolement. J' ai passé à Versailles une journée avec notre bon Gaspard. Vous lui avez écrit ; peut-être m' avez-vous écrit aussi, et votre lettre est-elle arrivée à Paris pendant mon absence, m' apportant une joie pour mon retour ? Je me complais dans cette idée. J' espère que vous n' aurez pas oublié les beaux vers que vous m' avez promis. Cher Alfred, vous êtes heureux et poëte ; moi je végète. Il n' y a ici d' autres ruines que celles du château de Dreux ; je les ai visitées hier soir et, ce matin, je les visiterai encore, ainsi que le cimetière. Ces ruines m' ont plu. Figurez-vous, sur une colline haute et escarpée, de vieilles tours de cailloux noyés dans la chaux, décrénelées, inégales, et liées ensemble par de gros pans de mur où le temps a fait encore plus de brèches que les assauts. Au milieu de toutes ces pierres, des blés et des luzernes ; et au-dessus de tout, un télégraphe, à côté duquel on construit la chapelle funèbre des D' Orléans. Cette chapelle blanche et inachevée contraste avec la forteresse noire et détruite ; c' est un tombeau qui s' élève sur un palais qui croule. Du pied de la tour télégraphique, on voit dans le vallon de l' ouest des croix de bois, des pierres ruinées et, debout, des touffes d' arbres ; c' est le cimetière. Dans le vallon de l' est, c' est la ville. Aussi les deux vallées sont différemment p328 peuplées. Il n' y a aucun monument druidique ; Dreux a donné son nom aux druides, et ils ne lui ont point laissé de vestiges. J' en suis fâché pour eux, pour la ville, et pour moi. Les bords d' une petite rivière où je me suis baigné hier en arrivant sont très frais ; je m' y promenais tout à l' heure sous les trembles et les bouleaux, et je pensais à tous nos amis qui sont ensemble dans la grande ville et nous oublient peut-être entre eux. Mais vous, Alfred, qui êtes seul comme moi, vous pensiez à moi, n' est-il pas vrai ? Pendant que je songeais à vous dans ma tristesse et mon abandon. Adieu, cette lettre est pour vous donner signe de vie et vous montrer que vous avez un ami qui s' exerce à rejouer avec le malheur, qui pense comme un homme et qui marche comme un cheval. Je vous embrasse cordialement, portez-vous bien et écrivez-moi. Votre ami dévoué, Victor. Monsieur Foucher, chevalier de la légion d' honneur, hôtel des conseils de guerre. monsieur, je vous envoie le seul ouvrage de Walter Scott que nous ayons en ce moment. Votre billet m' a fait un vif plaisir. Vous pouvez garder ces livres jusqu' à mon retour (qui sera dans 8 ou 10 jours) car ils nous appartiennent. J' aurai l' honneur de vous en envoyer d' autres d' ici à mardi, jour de mon départ. L' avenir, comme vous le dites fort bien, est très sombre ; en cas de révolution, je ne sais ce que je deviendrais. Je me reproche même de ne pas vous avoir montré la lettre que j' ai reçue il y a six mois, une menace de guillotine en vers, qui prouve sinon de l' esprit, du moins de l' animosité. Je ne sais comment je l' ai méritée. Je vous l' envoie, parce que je ne vous ai entretenu jusqu' ici que de mon avenir en beau, il faut vous montrer également le revers de la médaille. Dans un cas de révolution et de bouleversement, vous devez penser que je n' entraînerais personne dans mon malheur ; je serais consolé si ma conduite p329 me méritait l' estime de celle que j' aime par-dessus tout, la vôtre, et celle des amis et ennemis. Je serai toujours le même et mon attachement filial pour vous ne changera pas davantage. Votre dévoué, Victor. Ce 28 matin juillet 1821. à Monsieur Foucher. Montfort-L' Amaury, 3 août 1821. Monsieur, c' est de dix lieues que je vous écris, affligé de ne pouvoir que vous écrire, dans un moment où j' aurais tant de choses à vous dire. Je sens qu' on dit plus en un quart d' heure de conversation qu' en douze pages de lettres. Vous avez pu savoir combien la rotation du ministère avait reculé quelques-unes de mes espérances. Croyons que cette crise ne sera que momentanée et que les royalistes reprendront bientôt l' influence qu' ils doivent naturellement avoir dans les affaires de la royauté. Dans la lésion de tant de grands intérêts, le naufrage de mon intérêt particulier n' eût été rien pour moi s' il n' eût nui qu' à moi ; mais mon intérêt touche maintenant de bien près à un intérêt bien autrement cher, bien autrement précieux, et voilà pourquoi je veux en prendre soin. Rien n' est désespéré, et un petit échec n' abat pas un grand courage. Je ne me dissimule ni les incertitudes, ni même les menaces de l' avenir ; mais j' ai appris d' une mère forte qu' on peut maîtriser les évènements. Bien des hommes marchent d' un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d' un pas ferme sur un sol tremblant. Je travaille ici à des ouvrages purement littéraires, qui me donnent la liberté morale en attendant qu' ils me donnent l' indépendance sociale. Les lettres considérées comme jouissances privées, sont un bonheur dans le bonheur, et une consolation dans le malheur. Pardonnez-moi de vous en parler p330 un peu, je leur dois tant. En ce moment même, elles m' arrachent au tourbillon du petit monde d' une petite ville pour me faire un isolement où je puis me livrer tout entier à de tristes et douces affections. à défaut de bonheur, je dois aux muses d' heureuses illusions, il me semble dans ma retraite que je suis près de deux êtres qui rempliront toute ma vie, quoique l' un vive loin de moi et que l' autre ne vive plus. Mon existence matérielle est trop vide et trop abandonnée pour que je ne cherche pas à me créer une existence idéale, peuplée de ceux qui me sont chers. Grâce aux lettres, je le puis. Pardon : je me montre à vous tel que je suis avec mes amis les plus près de mon âme, avec des amis qui partagent mes goûts et sourient à mes rêves, mais quand j' écris à un père occupé du bonheur de sa fille, n' est-ce pas comme si j' écrivais à un poëte enfantant une idée généreuse ? Non, quel que soit l' avenir, quels que soient les évènements, ne perdons point l' espérance : l' espérance est une vertu. Faisons tout pour être heureux noblement, et si nous échouons, nous n' aurons de reproches à faire qu' au bon Dieu. Ne vous effrayez pas de l' exaltation de mes idées. Songez que je viens d' éprouver un immense malheur, que je vois mon sort mis en question, et que je ne manque pas de sérénité. Peut-être eût-il mieux valu pour mlle votre fille qu' elle se fût attachée à un homme adroit et souple, prompt à tendre la main à la fortune et à demander grâce aux évènements, à l' un de ces hommes commodes qui ferment les yeux devant le danger pour ne pas être contraints de le combattre et se croient heureux en somme parce qu' ils sont obscurs. Cependant un tel homme l' eût-il aimée comme elle mérite de l' être ? Y a-t-il tendresse véritable sans énergie ? Je lui présente ces questions en tremblant, parce que je sais que je ne lui offre d' autre gage de bonheur qu' un indicible désir de la rendre heureuse. Si l' enthousiasme de mon affection l' épouvante, c' est qu' il ne lui sera pas difficile de m' oublier. Je ne force personne à m' aimer ; mais quand on m' aime, je reçois un peu d' amour avec une inexprimable reconnaissance. Ces réflexions n' ont rien d' affligeant pour elle ; je me verrais effacé de son souvenir, qu' elle ne serait ni moins pure, ni moins généreuse à mes yeux. Je croirais seulement qu' elle a trouvé un plus digne, et je m' avoue à moi-même que ce n' est pas difficile. -néanmoins je crois fermement à sa constance, parce que je veux croire au bonheur. Je serai de retour dans huit ou dix jours. Mon père doit venir à Paris vers la mi-août. Vient-il en ami ou en ennemi ? Qu' il vienne toujours, nous p331 l' attendons les bras ouverts, car il sera pour nous un père, tant qu' il voudra l' être. J' ai eu quelques jours avant mon départ une vision de mauvais augure. Une femme dont le nom ne souillera pas ma plume, la demi-soeur de mon malheureux père, la femme des scellés de 1814, s' est rencontrée sur mon passage. Ce mauvais génie de la vie de ma noble mère et de notre enfance a osé me parler, et ce qui m' étonne, c' est que j' ai entendu sa voix, sans que tout mon sang ait jailli de mes veines. Est-il bien vrai que je sois encore mineur ? -pardon encore, monsieur, de tous mes amis, vous êtes le seul avec lequel je puisse m' épancher ainsi. Cette lettre se ressent beaucoup du désordre de mes idées. Comme je vous informe de tout ce qui m' arrive de bien et de mal, je dois vous parler d' un honneur qui m' a été donné ces jours derniers, honneur qui n' est peut-être pas indifférent pour mon avenir. Les journaux ont pu vous apprendre que j' ai été choisi pour remettre à M De Chateaubriand ses lettres de maître ès-jeux floraux. Il y avait pourtant à Paris cinq autres académiciens plus dignes que moi, dont un est son collègue à la chambre des pairs. N' importe, j' ai dû représenter, tout indigne que j' en suis, l' une des premières académies de l' Europe devant le premier écrivain du siècle. Mon insuffisance n' en ressortait que mieux. Ce qui me cause une joie véritable, c' est que d' après la hiérarchie académique, c' est Chateaubriand qui sera chargé de mon oraison funèbre. Je vous parle de tout cela comme un enfant égayé par un jouet. J' ai été heureux de cet incident, parce qu' il établit un nouveau rapport entre Chateaubriand et moi. Adieu, monsieur, comptez sur mon exactitude à vous instruire de tout. Les changements politiques ont remis le doute de ce côté dans mon avenir ; mais ce qui est certain, c' est que je travaille, et comme disait La Fontaine : c' est le fonds qui manque le moins . En attendant que je vous le prouve, monsieur, veuillez croire à mon profond et inaltérable attachement. Victor. Mes hommages respectueux à ces dames. J' attends impatiemment votre réponse. Parlez-moi, je vous prie, d' une santé qui m' est bien chère et dont je suis inquiet. J' espère que vous excuserez ce griffonnage. Je suis très pressé, le courrier va partir. p332 à Monsieur Pinaud. Paris, 14 août 1821. Monsieur et cher confrère, je ne me pardonnerais pas de n' avoir pas répondu plus tôt à votre lettre, à vos consolations si précieuses pour moi, si je n' avais été assez gravement indisposé et contraint d' aller passer quelques jours à la campagne, immédiatement après avoir rempli auprès de M De Chateaubriand la commission dont vous m' aviez chargé au nom de l' académie. C' est moi, monsieur, qui vous remercie du fond de l' âme d' avoir bien voulu me la confier. Ce nouveau rapport a, en quelque sorte, resserré encore ma liaison avec l' illustre pair, et c' est une reconnaissance de plus que je vous dois. Je vous en dois une, certes, non moins grande pour tout ce que votre lettre contient de sentiments tendres et délicats. Elle m' a vivement et profondément touché. Dans mon irréparable malheur, une amitié telle que la vôtre me console, et je m' enorgueillis de cet intime rapport de nos âmes qui fait que nous nous aimons sans nous être vus, que nous nous devinons sans nous être parlé. Si jamais vous éprouvez (ce qu' à Dieu ne plaise) quelque grande douleur personnelle, je vous souhaite un ami qui vous ressemble, car je ne puis me comparer à vous que par l' affection que je vous porte. M De Chateaubriand a reçu son diplôme avec toute la grâce possible et m' a dit qu' il écrirait à l' académie pour la remercier. Tous les amis des lettres félicitent l' académie de cette glorieuse acquisition. S' il faut l' avouer, elle m' a semblé, comme à vous, un peu tardive. Adieu, monsieur et bien cher ami. Je crois assez en votre indulgence pour vous envoyer cette illisible lettre. J' ai voulu vous écrire dès que j' ai pu tenir la plume. Je suis encore faible et n' ai de force qu' à vous aimer. J' ai l' honneur d' être, avec la plus profonde estime et le plus entier dévouement, votre très humble et très obéissant serviteur et confrère. Victor-M Hugo. p333 à Monsieur Foucher. La Roche-Guyon, 20 août 1821. Je viens enfin, monsieur, d' arracher mon départ pour demain matin. Je ne puis plus longtemps rester éloigné de Paris. Comment ! Cette indisposition se prolongera encore jusqu' à la fin de la semaine prochaine ! Je comptais, en ouvrant votre lettre, sur l' annonce d' un rétablissement complet, et quoique votre sérénité éloigne toute idée de danger, l' idée des souffrances et de l' ennui qu' elle éprouve sans doute suffit pour m' affliger vivement. Que je la plains, mais que je suis plus à plaindre qu' elle ! Il est encore si doux, quand nous souffrons, de penser qu' un autre être s' exagère nos douleurs et se fait des tourments de nos peines, je voudrais être au lit, je serais heureux d' être épuisé, mourant, si je croyais que mon agonie excitât en elle le quart de la tendre compassion que son indisposition fait naître en moi. Ici, quels plaisirs puis-je goûter ? Dix-huit lieues me séparent d' elle, et elle est malade. Je ne dirais point tout cela à un intermédiaire, s' il n' était son père. Et, d' ailleurs, elle ne doit pas ignorer qu' ici, comme partout, son souvenir est la seule compagnie qui puisse me consoler de son absence, que sa pensée me suit dans le parc, dans les ruines, dans les tourelles, dans ma grande, gothique et magnifique chambre, qu' elle est présente à toutes mes promenades, à toutes mes rêveries, et qu' au milieu des inquiétudes multipliées qui m' assiègent, sa santé est devenue ma seule inquiétude. Au reste, ces immenses salons dorés, ces vastes terrasses et par-dessus tout, ces grands laquais obséquieux me fatiguent. Je n' ai ici d' autre attrait que la colline boisée, les vieilles tours, et avant tout la société charmante de cet aimable duc De Rohan, l' un de mes amis les plus chers et les plus dignes d' être noblement aimés. Je le quitte bien vite. Mais il est heureux. Quel besoin a-t-il de moi, qui ne le suis pas ? Tous mes amis, tous ceux qui veulent bien s' embarrasser de je ne sais quelles altérations de ma santé, me conseillent le séjour de la campagne. Ils ignorent que je ne vis pas, loin de Paris. p334 J' ai peu travaillé ici, j' avais tant de choses à voir et si peu de temps à rester ! Mais j' ai recueilli une foule d' impressions, de ces impressions fécondes qui ouvrent de nouvelles carrières aux idées. Il y a ici une chapelle taillée dans le roc -je ne saurais vous dire ce qu' on éprouve sous cette voûte, jamais les cérémonies de l' église ne m' ont paru plus belles ; jamais l' émotion religieuse ne m' a pénétré plus profondément. Mme la duchesse De Berry, qui est à Rosny, doit venir visiter le château dans quelques jours. M De Rohan voudrait me retenir au moins jusque là, mais je me défie de sa bienveillance. Je ne veux pas que ma position particulière m' expose à devenir le client d' un homme dont ma situation sociale me permet d' être l' ami. J' aime le duc De Rohan pour lui, pour sa belle âme, pour ses nobles manières, mais non pour les services matériels qu' il peut me rendre. Je partirai donc demain 26 à 6 heures du matin, quand vous recevrez cette lettre, j' approcherai de la ville des soucis. J' irai sans doute me promener demain soir au Luxembourg, je serais bien heureux, si je vous y rencontrais, d' avoir des nouvelles toutes fraîches de notre bien-aimée malade. Nous causerions aussi du noble vicomte De Chateaubriand. Adieu, monsieur, j' ai encore 3 ou 4 réponses à faire avant le dîner et aucune ne sera aussi longue que celle-ci, je vous quitte bien à regret et en vous remerciant de votre aimable lettre. Votre dévoué pour la vie, Victor. Mes hommages respectueux à ces dames. Je suis bien venu à La Roche-Guyon avec un compagnon de voyage, ami commun entre le duc et moi ; mais ce n' est point m. l' abbé Davaux, que je n' ai point vu dans ce château, d' ailleurs très solitaire, comme M De Rohan me l' avait promis. à Madame Foucher. il existe rue de Mézières, n.10, une manière de pestiféré auquel ces dames font subir, sans s' en apercevoir, des quarantaines, dont il ne s' aperçoit, lui, que trop. Cet importun croit se rappeler qu' il a été définitivement convenu p335 qu' il aurait l' honneur de conduire dimanche 21 octobre ces dames au jardin ducal de Monceaux. C' est pourquoi le susdit pestiféré étant parvenu à trouver une mauvaise plume dans l' inextricable chaos de son logis déménagé, s' est mis à écrire sur ses genoux cet illisible billet, afin de supplier ces dames de vouloir bien lui faire dire à quelle heure il doit être dimanche à leurs ordres. Il pense que ces dames n' ont pas oublié leur promesse ; si pourtant cela contrariait quelque nouvel engagement, soit bal, dîner, ou spectacle, il retirerait humblement sa requête, car il préfère les plaisirs de ces dames aux siens et n' ose se flatter que sa seule compagnie puisse les dédommager de quelque sacrifice. Il se permettra toutefois de faire observer à ces dames que c' est pour la troisième ou quatrième fois que la promenade projetée serait remise, et qu' avant peu, si elles jugeaient à propos de la retarder encore, les frimas et les tempêtes se chargeraient de leur trouver des excuses plausibles pour s' en dispenser tout à fait. Dans le cas où ces dames auraient oublié le nom du pestiféré en question, elles le reconnaîtront peut-être à l' indéchiffrable griffonnage dans lequel il leur présente ses respects, et sans doute au titre, qui lui est bien cher, du plus dévoué de leurs serviteurs. V-M H. Le pestiféré espère que tout le monde se porte bien. Il envoie quelques livres pour Monsieur Foucher et des morceaux de terre qui lui ont l' air d' appartenir au fourneau. Si ces dames ont sous la main les livres que Monsieur Foucher a lus, elles peuvent en charger la porteuse de ce billet. Ce vendredi. Monsieur Trébuchet, chef du secrétariat et des archives de la préfecture, Nantes. 30 octobre 1821. Mon bon oncle, il y a bien longtemps que je me propose de vous écrire pour revendiquer notre Adolphe. Maintenant que cet insipide déménagement est à peu près terminé, je peux vous annoncer que notre quatrième frère logera, avec p336 Eugène et moi, au second étage de la maison dont nous habitons le rez-de-chaussée et le premier. Notre nouvel appartement se compose de deux belles chambres à cheminée, et la location annuelle n' est que de 200 francs. Abel habite un troisième dans la rue voisine, en sorte que c' est encore presque comme s' il demeurait avec nous. Son logement est plus grand que le nôtre ; aussi servira-t-il à recevoir nos amis cet hiver. Adolphe les retrouvera tous, ici, aussi pleins d' affection pour lui que nous ; ils nous ont souvent parlé de lui, ont conservé de son esprit et de son amabilité le souvenir le plus agréable, et attendent son retour avec une impatience dont je ne vous parle pas, mon cher oncle, car vous ne pouvez la partager, et, cependant, sous ce rapport-là, je suis comme eux. Le jour où notre excellent Adolphe arrivera sera pour moi un jour bien heureux, et j' en ai si peu qu' en vérité, j' ai le droit de les compter. Celui où je pourrai également vous voir, mon bien cher oncle, sera aussi, certes, l' un des plus beaux et déjà est l' un des plus désirés de ma vie. Espérons qu' il arrivera bientôt, et que la main divine, qui nous a privés de notre mère bien-aimée, ne nous tiendra pas longtemps séparés de notre bon et cher oncle. Permettez-moi, mon cher oncle, de réclamer, au milieu de vos occupations, une lettre pour nous qui nous annonce la prochaine arrivée de cet Adolphe dont nous sommes jaloux de ne pas être la première famille. Ma bonne mère l' aimait autant que nous ; nous ne demandons pas à son père la même faveur, car nous sommes loin d' en être aussi dignes. Nous avons lu avec un extrême intérêt tout ce que vous avez bien voulu nous envoyer, et ce surtout où nous avons reconnu votre plume exercée. Je compte vous écrire incessamment à ce sujet une longue lettre que les affaires de mon déménagement et mille autres incidents m' ont empêché de rédiger. Je vous dirai seulement que j' ai communiqué votre article sur les antiquités de la Bretagne à des savants, qui n' ont pas été moins frappés des recherches scientifiques que du talent littéraire de l' auteur. Adieu, mon bon oncle, je vous quitte bien à regret : mais les affaires viennent toujours à la traverse des plaisirs. Je vous embrasse et vous prie de me croire pour la vie votre neveu dévoué, Victor. Mes frères me chargent de vous exprimer leur respectueux attachement. Mille amitiés à votre chère famille. Adolphe, fais vite tes paquets ! p337 monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. 7 novembre 1821. Monsieur le comte et bien cher confrère, je serais trop honteux pour oser encore vous écrire, si ma conscience n' était apaisée par tous les embarras qui m' ont jusqu' ici empêché de répondre à votre tendre et aimable lettre. Il faut me plaindre pour toutes les douleurs que j' ai éprouvées et tous les ennuis qui m' ont assailli. Pourquoi faut-il qu' après les grandes souffrances de l' âme viennent encore une foule de petits chagrins insipides, de mesquines contrariétés qui ne permettent même pas de se reposer dans le désespoir ? J' ai eu bien des dégoûts de ce genre, mon cher et excellent ami (permettez-moi de réclamer ce titre que vous m' avez donné et qui m' est bien précieux) ; j' ai passé par tous les degrés de cette grande échelle du malheur, et cependant jamais, dans les peines les plus vives comme dans les soucis les plus monotones, je n' ai songé sans une véritable douceur aux consolations de votre amitié, que je mérite si peu et à laquelle je tiens pourtant comme si je la méritais. Les peines domestiques, les affaires de famille tourmentent et aigrissent depuis six mois une plaie qui saignera longtemps. Vous, mon bien-aimé confrère, qui n' avez pas connu ma noble et admirable mère, vous ignorez tout ce que j' ai perdu, mais vous ne pouvez rien imaginer qui ne soit au-dessous de la vérité. Je pense que vous ne m' en avez pas voulu un seul instant de ce long silence. Vous êtes si bon, votre indulgence est si délicate et si généreuse que je ne me serais pas justifié, si cette justification n' eût été un épanchement. Je profite d' une occasion que m' offre notre cher A Soumet pour vous faire passer avec cette lettre les trois volumes du conservateur littéraire ; c' est un de mes exemplaires dont je vous prie d' excuser l' extérieur inculte. Je suis bien confus de la négligence qui vous a fait attendre si longtemps ces malheureux volumes. J' aurais fait cesser ce retard plus tôt, si j' étais bon à quelque chose ; mais je ne suis bon à rien, si ce n' est à vous aimer. Vous avez sans doute fait de bien jolis vers que je ne connais pas ; si vous p338 étiez assez bon pour m' en envoyer, j' en serais reconnaissant comme d' une faveur et touché comme d' une preuve d' amitié. Adieu, mon cher confrère, permettez-moi de me croire et de signer le plus dévoué de vos amis, Victor. Mes respectueux hommages, s' il vous plaît, à madame la comtesse. Monsieur Alexandre Guiraud, homme de lettres, à Limours Aude. Paris, 26 novembre 1821. Vous avez dû penser, mon cher Guiraud, que j' étais bien paresseux ou bien occupé. Je suis affligé de ces deux misères à la fois, et j' espère qu' auprès de vous la dernière excusera la première. Je voudrais, certes, que tous mes jours fussent remplis d' occupations aussi agréables que celle de vous écrire ; mais le démon chargé d' éprouver la patience des hommes en a disposé autrement. Hormis quelques moments heureux, celles de mes heures qui ne sont pas marquées par des peines sont assaillies par toutes les insipidités de la vie matérielle. Vous, au moins, vous pouvez vous réfugier chez vos vieux romains, et oublier les petits chagrins présents dans de grandes infortunes passées. Vous ne perdez pas au change, et dans la compagnie de ce grand passé, vous pouvez attendre en paix votre bel avenir ; mais moi, mon ami, moi qui ai si peu à espérer et tant à regretter, je n' ai point de port où fuir. Les années s' écoulent toujours, il est vrai, c' est ce qui me console ; mais en attendant, si je descends ce grand précipice de la vie, c' est dans un tonneau hérissé de clous. J' ai cependant eu tort, et je vous en demande pardon, de ne pas vous avoir répondu plus tôt, car ma lettre aurait pu vous être utile, à cause des renseignements que vous désiriez sur le séminaire. J' espère cependant qu' il n' y a pas de temps perdu, autrement, vous me le pardonneriez, vous, mais je ne me le pardonnerais pas. Je viens au fait. Il faut, m' a-t-on dit, que votre jeune lévite obtienne d' abord de son évêque la permission d' entrer p339 dans un séminaire autre que celui de son diocèse ; si ensuite il s' engage à s' attacher au diocèse de Paris et que ce soit un sujet distingué, il pourra obtenir un quart de bourse, une demi-bourse ou même une bourse entière au séminaire de Saint-Sulpice. Je tiens ces détails de m. le duc De Rohan qui est venu dernièrement passer quelques jours à Paris. C' est un de mes amis intimes et le seul séminariste que je connaisse d' ailleurs. Je ne suis jamais plus heureux que lorsque je puis servir un de mes amis par le moyen d' un autre. N' en déplaise à Montaigne, je crois l' amitié aussi friande que la mélancolie. Je désire vivement, mon cher Guiraud, que ces renseignements vous suffisent et vous satisfassent. Votre Virginie m' occupe beaucoup, et votre vilain décemvir ne la convoitait pas, certes, plus que moi. J' espère cependant que le vif intérêt que je lui porte ne la fera pas tuer par son père. Mes norvégiens dorment, attendu l' hiver, la session législative et mes affaires domestiques. Je serais bien curieux de lire cet ouvrage de prose dont vous me parlez, je ne doute pas qu' il ne soit empreint de tout votre talent. J' ai rempli toutes vos commissions auprès de nos amis qui m' ont chargé en retour de mille souvenirs pour vous. Nul doute que votre exil ne soit inspiré comme l' exil d' Apollon. Adieu, nous vous attendons bien impatiemment ainsi que vos macchabées que tout le monde admire, même les sots. C' est un beau et vrai triomphe. Adieu, revenez ou répondez-moi vite, et écrivez long. Votre ami, V-M H. à Monsieur Trébuchet. Paris, 26 décembre 1821. Mon cher et excellent oncle, l' an dernier, à cette même époque, c' était nous qui mêlions aux souhaits et aux espérances de bonheur des paroles de consolation, maintenant c' est nous qui vous en demandons. La providence a voulu que les deux années p340 qui viennent de s' écouler fussent fatales à nos deux familles tour à tour et que les jours solennellement consacrés aux joies et aux félicitations ne fussent pour nous que des jours de regret et de commémoration des morts. C' est en effet, mon cher oncle, au retour de ces belles et douces fêtes de famille que ceux-là pour qui le lien de famille est rompu sentent plus vivement que jamais l' isolement de leur coeur et le vide de leur existence. C' est lorsque mille visages rayonnants vous souhaitent et vous prédisent un heureux avenir que l' on se reporte plus douloureusement que jamais vers la félicité passée, à jamais perdue et que d' autres affections remplaceront si difficilement. Hélas ! Mon bon oncle, pardonnez à ce langage bien triste en un jour si riant ; comment fermer l' année qui s' achève sans songer à tout ce qu' elle a entraîné loin de nous de notre bonheur et de nos joies, sans jeter encore un regard sur tous les souvenirs doux et déchirants qu' elle emporte avec elle ? ... je crois qu' il n' est plus de bonheur pour nous, si ce n' est dans l' oubli de ce qui était notre bonheur, et cet oubli est-il possible ? Pardonnez encore, cher oncle ; à cette époque joyeuse toutes les idées lugubres que j' endormais dans la monotonie de la vie habituelle, se sont réveillées d' elles-mêmes et c' est presque malgré moi que je cède au charme pénible de vous en entretenir. Au lieu des voeux de prospérité et des promesses de bon avenir, je ne vous apporte qu' un coeur plein de tristesse et de découragement. Cependant votre sort, à vous, présente mille consolations que je n' aurais pas dû oublier, et en vous parlant comme au frère de notre mère chérie, j' aurais dû me souvenir aussi que je parlais au père d' une jeune famille, remplie d' espérance et de vertu. Continuez, mon excellent oncle, à la voir prospérer sous vos soins et s' enrichir de vos leçons. Vous êtes digne du bonheur de la paternité, vous qui avez été si digne du bonheur conjugal. Vous avez rempli de félicité la vie de celle qui vous a été si tôt enlevée, vos enfants qui vous restent rempliront de consolation celle que vous êtes destiné à terminer doucement sur la terre au milieu d' eux pour la continuer dans le ciel dans les bras d' êtres aussi chers, de votre épouse et de votre soeur. Agréez ces voeux, ils ne peuvent manquer d' être exaucés. Qu' une nouvelle espérance survive à cette année éphémère ; mais elle ne vous abandonnera que pour se changer en bonheur éternel. Veuillez, mon cher oncle, reporter nos souhaits ardents à toute votre chère famille que nous représentons si faiblement près de notre Adolphe, et croire à l' attachement profond et dévoué de votre neveu respectueux. Victor-M Hugo. p341 Nous vous devons mille remercîments pour vos envois obligeants, pour toutes vos délicates et paternelles attentions. Croyez que nous y sommes profondément sensibles. Nous vous remercions comme nous vous aimons. 1822 monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. monsieur le comte et cher confrère, il y a deux mois environ que je vous écrivis et vous envoyai la collection entière du conservateur littéraire par une occasion que notre ami Alexandre Soumet m' avait offerte. Je me justifiais dans cette lettre du long silence auquel mes affaires et mes chagrins m' avaient, bien malgré moi, condamné. J' ignore si vous l' avez reçue et je m' empresse de saisir enfin un moment de calme et de loisir pour m' informer, non de cet envoi qui ne vaut pas la peine de nous occuper plus longtemps, mais de votre santé et de votre amitié, deux choses bien précieuses pour moi, et dont je ne sais, en vérité, laquelle m' est la plus chère. Si vous me le demandiez, je ne pourrais que répondre comme cet enfant : je les aime le mieux toutes les deux . Alexandre qui est toujours malade, ou paresseux, a cependant terminé son Saül , que je préfère à sa Clytemnestre , que je préfère à tout ce qui a paru sur notre scène depuis un demi-siècle. J' attends avec bien de l' impatience la représentation de l' une ou l' autre de ces belles tragédies, qui est fixée au mois de mars au plus tard. Je désirerais vivement que Saül fût joué le premier ; cet ouvrage entièrement original, sévère comme une pièce grecque et intéressant comme un drame germanique, révélerait du premier coup toute la hauteur de Soumet. Le jour du triomphe d' Alexandre sera pour moi un bien beau jour. J' enverrai peut-être cette année à l' académie, pour l' une de ses séances publiques, une ode sur le dévouement dans la peste ; au moins ne renfermera-t-elle aucun sentiment politique. Et vous, mon cher confrère, que faites-vous au pays des troubadours ? Soumet m' a montré des vers charmants que vous lui avez envoyés dernièrement. En ouvrant l' almanach des dames , j' ai été agréablement surpris d' y rencontrer votre élégie si touchante et si gracieuse, la consolation d' une mère ; p342 ce qui, avec quelques vers de Soumet, m' a fait pardonner à l' éditeur le mauvais choix des autres morceaux de son recueil. Votre ami dévoué et indigne confrère et serviteur, Victor-M Hugo. p. s. -me permettrez-vous de vous adresser quelques poëtes qui désirent concourir aux jeux floraux et n' ont pas de correspondant ? Un bien jeune homme, M F Durand, auteur du jeune poëte mourant , et envers lequel je crois que l' académie a au moins beaucoup de sévérité à réparer, m' a fait parvenir une ode pleine de talent, le détachement de la terre, qui, après quelques corrections, sera, selon moi, très digne d' une couronne. Au reste vous en jugerez, car j' ai pris la liberté de lui donner votre adresse à Toulouse, en attendant que vous me l' envoyiez d' une manière plus précise. Grondez-moi, si j' ai été indiscret, mais aimez-moi beaucoup, je vous aime encore plus. Paris, le 17 janvier 1822. Veuillez présenter, s. v. p., mes hommages à madame la comtesse. Alexandre Soumet, qui est souffrant en ce moment, me charge de mille amitiés et souvenirs pour vous. Veuillez, si vous le voyez, me rappeler au bon souvenir de M Pinaud ; je compte lui écrire incessamment. à Madame Delon. janvier 1822. Madame, j' ignore si votre malheureux Delon est arrêté. J' ignore quelle peine serait portée contre celui qui le recélerait. Je n' examine pas si mes opinions sont diamétralement opposées aux siennes. Dans le moment du danger, je sais seulement que je suis son ami et que nous nous sommes cordialement embrassés il y a un mois. S' il n' est pas arrêté, je lui offre un asile chez moi ; j' habite avec un jeune cousin qui ne connaît pas Delon. Mon profond attachement aux bourbons est connu ; mais cette circonstance même est un motif de p343 sécurité pour vous, car elle éloignera de moi tout soupçon de cacher un homme prévenu de conspiration, crime dont j' aime d' ailleurs à croire Delon innocent. Quoi qu' il en soit, veuillez, madame, lui faire parvenir cet avis, si vous en avez quelque moyen. Coupable ou non, je l' attends. Il peut se fier à la loyauté d' un royaliste et au dévouement d' un ami d' enfance. En vous faisant cette proposition, je ne fais qu' accomplir un legs de l' affection que ma pauvre mère vous a toujours conservée. Il m' est doux dans cette triste circonstance de vous donner cette preuve du respectueux attachement avec lequel j' ai l' honneur d' être, etc. à Monsieur le général Hugo, à sa terre de saint-Lazare près Blois. 11 avril 1822. Mon cher papa, depuis hier nous sommes dans la désolation. Il y a bien longtemps qu' Eugène était tout à fait changé pour nous. Son caractère sombre, ses habitudes singulières, ses idées bizarres avaient mêlé de cruelles inquiétudes aux dernières douleurs de notre mère bien-aimée. Si nous n' avions mené une vie aussi paisible et aussi simple, on eût pu croire que quelque chose de violent se passait en lui. Depuis la perte de notre pauvre mère il avait cessé de témoigner à ses frères et à ses amis aucune affection. Avant-hier enfin il a disparu, nous laissant un billet froid et laconique où il nous annonce que des évènements imprévus l' obligent à partir à l' instant même , et où il nous fait pressentir qu' un jour il reviendra . Nous nous perdons en conjectures et en recherches ; depuis longtemps nous remarquions qu' il sortait à des heures extraordinaires, nous empruntait notre argent, souvent en revenant plusieurs fois en demander dans la même journée, qu' il écrivait des lettres cachées pour ses frères qui n' avaient point de secret pour lui. Pourquoi faut-il que ce dernier acte de folie nous force à te révéler ce que nous aurions voulu te laisser toujours ignorer, afin de t' épargner au moins celle-là d' entre les souffrances de notre mère ? Mais après avoir attendu son retour vingt-quatre heures, il est de notre devoir de t' informer de cette disparition déplorable. Nous t' en supplions, mon cher papa, songe que ce pauvre Eugène est encore plus à plaindre que nous ; quelques mots de son billet nous font craindre qu' il ne t' écrive une lettre qui serait marquée au coin de la plus inexplicable ingratitude si elle n' était dictée par la démence. p344 Rappelle-toi, mon cher papa, toute ta tendresse de père, toute ton indulgence d' ami ; Eugène a un excellent coeur, mais la position incompréhensible où il paraît placé le force à chercher des prétextes bons ou mauvais pour colorer sa conduite. Peut-être ton fils, qui semble avoir été entraîné par des liaisons funestes, sortira-t-il pur et honorable de l' abîme où nous le croyons tombé. Mais alors pourquoi ne nous avoir laissé en partant aucune trace d' affection ? Suspendons notre jugement, mon cher papa ; Eugène a un bon coeur, il reconnaîtra sa faute ; en attendant, plaignons-le et plains-nous comme nous te plaignons. En attendant ta réponse, nous t' embrassons tendrement. Peut-être va-t-il revenir et nos bras comme les tiens lui seront ouverts. Tes fils désolés et respectueux, Victor, A Hugo. monsieur l' abbé F De Lamennais, à La Chesnaie, près Dinan (Côtes-Du-Nord). Paris, 17 mai. Je voulais, mon respectable ami, vous envoyer avec ma réponse le recueil d' odes que je publie en ce moment ; mais l' imprimerie tarde un peu, et je sens le besoin de vous dire combien votre dernière lettre m' a apporté de joie et de consolation. Je me décide donc de vous écrire sans attendre mon volume, qui viendra toujours d' ailleurs assez tôt. J' éprouve un grand charme à voir votre âme si forte et si profonde dans vos ouvrages devenir si douce et si intime dans vos lettres ; et quand je pense que c' est pour moi que vous êtes ainsi, en vérité je suis tout fier. Je voudrais que quelqu' un pût vous dire là-bas quel vide je vois depuis votre absence parmi tous ceux que j' aime, et avec quel sentiment de reconnaissance et de joie impatiente je reçois de vos nouvelles. Il me semble, quand je lis une de vos lettres, que c' est la consolation qu' il fallait précisément à la souffrance que j' éprouve dans le moment même. Les paroles de l' amitié sont si puissantes p345 qu' elles soulagent toutes les douleurs dans tous les instants. Simples et tendres, elles sont comme le remède unique et universel des maladies de l' âme. Et avec qui doit-on mieux sentir cette vérité qu' avec un ami tel que vous ? Vous m' avez confirmé dans cette conviction qui m' est venue depuis longtemps, c' est qu' un homme supérieur aime avec son génie, comme il écrit avec son âme. Je vous remercie bien vivement de la correction que vous m' avez indiquée. Vous verrez dans mon volume si je suis docile. Je regrette seulement que vous n' ayez pas été plus sévère et que vous n' ayez pas écouté plus souvent en lisant ces deux odes votre goût excellent. Vous m' auriez certainement aidé à faire disparaître bien des taches et ce serait une reconnaissance de plus que je vous devrais. Au reste, vous verrez dans ce recueil, aux nombreuses corrections que j' ai faites, que j' ai eu l' intention de rendre ces ouvrages le moins imparfaits possible ; et cette intention me suffira, j' en suis sûr, auprès de vous. L' intérêt que vous prenez à mes affaires à la maison du roi m' a également vivement touché. J' ai en ce moment l' assurance que les promesses dont on me berce depuis si longtemps seront réalisées avant six semaines. J' attends avec impatience ce moment qui fixera mon avenir et me permettra de songer à vivre et à être heureux. Il faut souvent tant de circonstances matérielles pour réaliser le rêve le plus pur et le plus idéal. Adieu, cher et illustre ami, écrivez-moi, vos lettres me font tant de bien ! Et mêlez quelquefois mon souvenir à vos pensées et mon nom à vos prières. Victor. Parlez-moi, de grâce, du point où en est le troisième volume de votre admirable ouvrage. monsieur le général Hugo à sa terre de saint-Lazare, près de Blois. Paris, 4 juillet. Mon cher papa, je mettais à suivre la demande de la société autant d' activité que le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a quelques p346 jours, M De Lourdoueix m' annonça qu' il fallait m' adresser aux bureaux de M Franchet, c' est-à-dire à la police générale ; il me demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner ; puis il ajouta que, du reste, puisqu' elle était recommandée par moi, la société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l' assurance et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où nous sommes, l' approbation de l' autorité dépendrait de la composition de la société. Je me rendis d' après son indication aux bureaux de la direction de la police, où l' on me promit de faire des recherches. Hier j' y suis retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande (qui est je crois celui de l' ordre ) m' a déclaré l' avoir cherchée en vain et n' en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu' elle s' est égarée de l' un à l' autre ministère. Il m' a conseillé d' en faire expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de mm les membres et des statuts ; car c' est d' après ces pièces que doit décider le ministre, lequel, m' a-t-il dit, accorde très difficilement ces sortes de demandes dans l' instant de crise où nous sommes. Je m' empresse de te rendre fidèlement compte de tous ces détails, cher papa, afin que tu te consultes sur ce que tu veux faire. Tu me trouveras toujours prêt à te seconder de tout mon faible pouvoir. D' après ton désir, je suis retourné chez m. le général D' Hurbal que je n' ai point trouvé chez lui. J' ai demandé son adresse à Meudon, et j' irai, quoiqu' on m' ait dit qu' il était assez difficile de le rencontrer parce qu' il fait de fréquentes excursions. Puisque l' eau de Barèges te fait du bien, je te prie d' en continuer l' usage. Il faut espérer que les palpitations dont tu te plains disparaîtront tout à fait avec du repos et du bonheur. Pour moi, mon bon et cher papa, je vois le moment du mien approcher avec la fin de mes affaires aux ministères ; mon impatience est grande, et tu le comprendras. Quand j' aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m' acquitter ? Je croyais t' avoir dit qu' Eugène n' avait d' autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu' il s' en soit créé par son travail ; c' est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu' en se refroidissant, il ne sente toute la reconnaissance qu' il te doit. Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité t' oblige de nous faire supporter. Nous ne doutons pas que, puisque tu le fais, c' est que tu ne peux autrement. p347 Adieu, cher papa, j' attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m' annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause. Ils pourront m' être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s' épuise avec une rapidité que j' étais loin d' espérer. Crois-tu qu' il s' en vendrait à Blois ? Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour. Je t' embrasse. Ton fils soumis, Victor. J' ai envoyé au colonel un exemplaire avant d' avoir reçu ta lettre. monsieur le général Hugo, à sa terre de saint-Lazare, près Blois. Paris, 18 juillet 1822. Mon cher papa, je suis dans la joie, et je m' empresse de t' écrire pour que tu sois heureux de mon bonheur, toi qui y as contribué, toi à qui il est réservé de l' achever. J' ai enfin obtenu mon traitement académique. Le roi m' accorde, ainsi qu' à mon honorable confrère, M Alex Soumet, une pension de 1200 francs sur sa cassette. Je te transmets cette heureuse nouvelle sous le secret , parce qu' une autre pension va m' être incessamment donnée au ministère de l' intérieur (j' en ai l' assurance positive de M De Lourdoueix) et qu' il serait à craindre que la publicité de l' une ne gênât l' émission de l' autre. Reçois donc ici, mon bien cher papa, tous les remerciements de ton fils pour ce que tu as fait pour lui dans cette occasion et pour ce que tu vas faire encore ; car c' est maintenant que j' attends tout de ton coeur et de ta bonté. Oui, cher papa, le moment que dans ta tendresse pour moi, tu as appelé comme moi de tous tes voeux et hâté de tous tes efforts, est venu. Je sais bien que ta sollicitude paternelle va me représenter ici que 1200 francs ne suffisent pas pour tenir une maison ; mais il faut ajouter à ces 1200 francs une somme au moins égale, produit de mon travail annuel ; ensuite, mon cher papa, mon intention n' est pas de tenir maison. J' ai la certitude que, sitôt que tu auras fait connaître tes désirs à M et Mme Foucher, ces bons p348 parents seront heureux de garder leur fille et leur gendre auprès d' eux ; leur logement s' y prête à merveille, et tu sentiras maintenant, cher papa, que vivant comme une seule famille et un seul ménage, 2400 francs seront plus que suffisants pour l' entretien de tes enfants. Joins à cela, ce qui doit achever de lever toute difficulté, que cet arrangement pourra durer jusqu' à ce que mes revenus, accrus par l' extension de mon travail et la pension qui m' est promise si positivement au ministère de l' intérieur, me permettent d' avoir ma maison et mon ménage. Tu vois, mon cher papa, combien toute inquiétude est désormais impossible, et je suis certain que tu seras aussi heureux que moi-même de la félicité que va m' apporter ta prochaine lettre. Tu écriras sans doute aussi en même temps à l' excellent Monsieur Foucher dont les favorables dispositions me sont connues et qui n' attend plus qu' un mot de toi. C' est une famille, mon cher papa, à laquelle tu t' applaudiras en tout temps d' avoir associé la tienne. Adieu, mon cher et bon papa, j' espère que ta santé s' améliore toujours, m' en donner l' assurance dans ta prochaine lettre, ce sera ajouter un bonheur à la félicité que va te devoir ton fils tendre, respectueux et reconnaissant, Victor. Nous t' embrassons tous ici bien tendrement. Les nouvelles recherches que je viens de faire relativement à la société de Blois ont été infructueuses. Mande-moi tes intentions à cet égard. à monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. 20 juillet 1822. Vous devez bien m' en vouloir, cher ami, de n' avoir reçu que mon recueil, quand je vous promettais les vers ravissants de Michol, mais vous savez un peu comme est notre Alex Soumet ; il fait d' admirable poésie et ne se doute pas que ses amis puissent en être avides. Maintenant il est à Passy et moi à Gentilly, il court sans cesse à cause des répétitions de sa Clytemnestre , la muse seule sait où le trouver. Moi, je me lasse d' attendre pour vous écrire ces vers tant de fois promis, et je vous écris. Prenez donc cette lettre en patience, en attendant la prochaine qui vous apportera sans doute avec elle son absolution poétique. Votre ode charmante a vu le jour p349 dans les annales et j' ai été aussi confus de votre amitié que fier de votre talent. Nos journalistes n' ont pas encore honoré d' un article mon pauvre recueil ; ils attendent, m' a-t-on dit, des visites, des sollicitations de louanges. Je ne puis croire qu' ils fassent cet affront à moi et à eux-mêmes. En attendant, le volume se vend bien, au delà de mes espérances, et j' espère songer avant peu à une nouvelle édition. Adieu, mon excellent Jules, mon bien cher ami. Pardon de vous envoyer ainsi coup sur coup des vers et de la prose. Je voudrais bien être à même de ne rien vous envoyer, je vous embrasserais bien tendrement. Victor. au général Hugo. Paris, 26 juillet. Mon cher papa, ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance. Je n' attendais pas moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M De Lourdoueix ; il doit sous très peu de jours me fixer un terme précis ; alors je montrerai ta lettre à M et Mme Foucher. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout ! Quelle gratitude n' es-tu pas en droit d' attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon coeur par la perte de ma bien-aimée mère ! Je doute, pour ce qui concerne la pension que je viens d' obtenir de la maison du roi, qu' on me rappelle le trimestre de juillet ; alors elle ne p350 courrait qu' à dater du 1er octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre ; c' est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l' espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille ! J' attends toujours impatiemment ton poëme, et je ferai des exemplaires du journal de Thionville l' usage que tu m' indiques ; un espagnol nommé d' Abayma , qui m' est venu voir hier, m' a parlé de mon père de manière à m' en rendre fier, si je ne l' avais pas déjà été. Je n' ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n' ayant pas l' honneur de la connaître. J' ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom ; c' est donc sans aucune répugnance que je te prierai d' être mon interprète auprès d' elle ; je ne crois pouvoir mieux choisir. N' est-il pas vrai, mon excellent et cher papa ? Adieu, pardonne ce griffonnage, c' est ma reconnaissance, c' est ma joie qui me rendent illisible. Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux. Victor. Je tâcherai de remettre en personne ta lettre au général D' Hurbal. Je renouvelle mes démarches pour la société de Blois. Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête tranquille et un coeur content. Tu seras peut-être satisfait ; c' est au moins mon plus vif désir. au général Hugo. mon cher papa, au moment où je commence cette lettre, on m' apporte l' argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd' hui même à leur destination. Les exemplaires de l' intéressant journal de Thionville que tu destinais à l' académie des sciences et au rédacteur du dictionnaire des généraux français , sont déjà parvenus à la leur. J' ai reçu en même temps que ta dernière lettre un paquet de m. le p351 secrétaire de la société de Blois. J' aurai l' honneur de lui répondre directement dès que les nouvelles démarches que je viens d' entreprendre m' auront donné un résultat quelconque. Il est tout simple, cher papa, que j' apporte beaucoup de zèle à cette affaire : tu y prends intérêt. Je me hâte d' en venir à ton ingénieux poëme ; il me tardait de te dire tout le plaisir que j' ai éprouvé à le lire. Je l' ai déjà relu trois fois et j' en sais des passages par coeur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents, tels que et vendre à tout venant le pardon que je donne, et des peintures pleines de verve et d' esprit, comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l' ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi. Tu vois donc, bien cher papa, que je ne suis pas prévenu par l' amour profond et la tendre reconnaissance que je t' ai vouée pour la vie. Ton fils soumis et respectueux, Victor. Paris, 8 août. Je crois en vérité m. le général D' Hurbal introuvable . J' ai été à Meudon inutilement . J' espère être plus heureux un de ces jours. J' attends toujours un mot de M De Lourdoueix qui ne peut se faire attendre maintenant que la session est presque finie. Encore un mot, cher papa, malgré l' heure de la poste qui me presse, je ne puis m' empêcher de te dire combien il m' a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme ; -parle-moi de ta santé, de grâce, dans ta prochaine. -ce projet d' aller passer les vendanges près de toi était charmant, j' y ai reconnu toute ta bonté ; mais il faudra remettre ce bonheur à l' année prochaine ; rien alors ne l' entravera. au général Hugo. mon cher papa, il y a déjà longtemps que j' aurais répondu à ta bonne et chère lettre, si je n' avais désiré te marquer en même temps le résultat définitif de mes démarches pour la société de Blois. Il n' est pas tel que tu le désirais, et p352 c' est une peine qui se mêle au plaisir de t' écrire. Tu sais que le dossier de la société fut renvoyé (selon l' usage, à ce qu' il paraît), dans les bureaux de la direction générale de la police. Après plusieurs démarches dans ces bureaux, j' obtins enfin il y a quelque temps cette réponse de M Franchet, que le gouvernement ne jugeait pas à propos d' accorder en ce moment aucune autorisation de ce genre ; que d' ailleurs la société de Blois n' étant composée en ce moment que de quatorze membres pouvait se passer de cette autorisation, laquelle ne lui deviendrait nécessaire qu' autant qu' elle en porterait le nombre au delà de vingt ; cette réponse me fut donnée comme irrévocable. Sentant néanmoins ce qu' elle avait de peu satisfaisant pour la société j' ai voulu avant de te l' envoyer remonter jusqu' au ministère de l' intérieur, qui n' a fait que confirmer d' une manière définitive la réponse du directeur de la police. Je me hâte donc, bien à regret, de t' en faire part. Je pense du reste, mon cher papa, que la société ne doit pas se décourager. L' obstacle opposé par le gouvernement passera avec les évènements qui le font naître, et d' ailleurs si jamais M De Chateaubriand arrivait au ministère, je ne désespérerais pas de le faire lever, pour peu que tu le désirasses encore. J' aurais alors, par le moyen de cet illustre ami, un peu plus de crédit. Veuille, je te prie, mon cher papa, transmettre tous ces détails à m. le secrétaire de la société, auquel j' aurais eu l' honneur d' écrire, si, selon mon vif désir, j' avais eu de bonnes nouvelles à lui annoncer. Pour ne rien te cacher, je te dirai très confidentiellement que mm les députés, qui s' étaient chargés d' appuyer la demande, ne l' ont fait que très faiblement. Pour moi, j' ai fait bien des pas et des démarches inutiles ; mais je n' en aurais, certes, aucun regret, si j' avais réussi. Maintenant, cher papa, c' est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l' intérieur vont enfin se terminer, et que mon bonheur va commencer. Mais il me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême. Je m' adresse à toi, mon bon et cher papa ; ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m' y prendre pour obtenir ces deux papiers ; ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j' attendais encore, je tremblerais qu' ils n' apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton coeur, je sais que tu vas te mettre à ma place ; pardonne-moi de te causer ce petit embarras. Tu nous avais envoyé, il y a quatre ans, nos actes de naissance ; mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû les déposer au bureau de l' école selon la loi, et la loi s' oppose à ce qu' on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l' église, comme tu sais. Adieu, cher et excellent papa ; l' offre que tu me fais dans ta charmante p353 lettre de m' envoyer des vues de Saint-Lazare, dessinées par toi, me comble de joie et d' une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l' appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t' en prie, cette promesse à laquelle j' attache un si haut prix. Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations, et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l' amour de ton Victor. Paris, 31 août 1822. Mon bon oncle Louis m' a écrit pour un objet qui le concerne et dont M Foucher s' occupe activement. Je lui transmettrai la réponse dès que je l' aurai. Nous t' embrassons tous ici bien tendrement ; je pense que tu lis à Blois les journaux qui parlent de mon recueil ; si tu le désires, je t' enverrai ceux qui me tombent entre les mains. Je lis et relis ton joli poëme de la révolte aux enfers . Parle-moi, je te prie, de ce que tu fais en ce moment ; tu sais combien cela m' intéresse et comme fils et comme littérateur. Pardonne à mon griffonnage ; je t' écris avec une main malade ; je me suis blessé légèrement avec un canif ; ce ne sera rien. Adieu, cher papa, je t' embrasse encore. à monsieur l' abbé De Lamennais, à La Chesnaie. 1er septembre 1822. Il faut que je vous écrive, mon illustre ami ; je vais être heureux : il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous n' en étiez le premier informé. Je vais me marier. Je voudrais plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l' ange qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité. Je n' ai point osé vous parler jusqu' ici, cher ami, de ce qui remplit mon existence. Tout mon avenir était encore en question, et je devais respecter un secret qui n' était pas le mien seulement. Je craignais d' ailleurs de blesser votre austérité sublime par l' aveu d' une passion indomptable, quoique pure et innocente. Mais aujourd' hui que tout se réunit pour me faire un bonheur selon ma volonté, je ne doute pas que tout ce qu' il y a de tendre dans votre âme ne s' intéresse à un amour aussi ancien que moi, p354 à un amour né dans les premiers jours de l' enfance et développé par les premières afflictions de la jeunesse. Je vous ai dit plusieurs fois, mon noble ami, que s' il y avait quelque dignité et quelque chasteté dans ma vie, ce n' était pas à moi que je le devais. Je sens profondément que je ne suis rien par moi-même. Je tâche de n' être pas indigne de la mère que j' ai perdue et de l' épouse que je vais obtenir. Voilà tout. Quelque chose me dit au fond du coeur, mon ami, que vous me comprendrez. Il me semble que je vous comprends si bien ! ... Victor-M Hugo. au général Hugo. Paris, 13 septembre 1822. Mon cher papa, M De Lourdoueix m' ayant donné sa parole d' honneur que ma pension de l' intérieur me serait assignée durant l' administration intérimaire de M De Peyronnet, j' ai remis ta lettre à M Foucher, et tu as dû recevoir sa réponse. Nous n' attendons plus que ton consentement légalisé. Cher papa, n' attribue le silence d' Abel qu' à la multiplicité de ses occupations ; je lui ai communiqué ta lettre, et il va s' empresser de dissiper lui-même un doute affligeant pour ton coeur. Si je n' ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de l' avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge. M De Lamennais, mon illustre ami, m' a assuré qu' en attestant que j' ai été baptisé en pays étranger (en Italie), cette affirmation, accompagnée de la tienne, suffirait. Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que tu m' envoies cette simple attestation. Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n' ai pas encore reçu notre mois. Ton exactitude à prévenir les besoins de tes fils me rend certain que la négligence ne vient que des messageries. Mais je t' en avertis, cher papa, sûr que tu t' empresseras de faire cesser notre gêne. Adieu, mon excellent père ; je t' aime, je t' embrasse et je fais les voeux les plus ardents pour te voir et te voir bien portant. Ton fils tendre et respectueux, Victor. p355 au général Hugo. Paris, 18 septembre 1822. Mon cher papa, je te réponds courrier par courrier pour te remercier de l' attestation que tu m' envoies, et te prier de mettre autant de célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre pour un motif impérieux (entre tous les motifs de coeur qui, tu le sais, ne le sont pas moins), c' est que je quitte forcément l' appartement que j' occupe le 8 octobre. J' ai donc prié M et Mme Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain 22 ; elle se terminera le dimanche 6 octobre ; mais ces bans doivent être également publiés à ton domicile, et il faut que, le 6 octobre, on ait reçu à notre paroisse de Saint-Sulpice la notification de la complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire qu' autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse. Le rachat des bans coûte cinq francs ici, on m' assure qu' il doit être moins cher encore à Blois. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la nécessité qui me fait t' adresser cette instante prière. Il s' agit de m' épargner l' embarras et la dépense de deux déménagements coup sur coup dans un moment qui entraîne déjà naturellement tant de dépenses et d' embarras ; il s' agit de plus encore, c' est de hâter mon bonheur de quelques jours, et je connais assez ton coeur pour ne plus insister. Je suis tout à fait en règle ; j' ai fait lever sur l' extrait de naissance déposé à l' école de droit une copie notariée qui vaut l' original ; quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai remplir toutes les formalités civiles ; le papier que tu m' envoies aujourd' hui suffira également pour les formalités religieuses. Les nom et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont Adèle Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au ministère de la guerre, chevalier de la légion d' honneur, et d' Anne Victoire Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la publication des bans. Nous avons tous bien vivement regretté ici, mon cher et excellent papa, que cet accident arrivé à ton (...) nous privât du bonheur de te voir prendre part et ajouter par ta présence à tant de félicité. Il est inutile de p356 te dire combien ton absence me sera pénible ; mais je me dédommagerai quelque jour, j' espère, d' avoir été si longtemps sevré de la joie de t' embrasser. Il est malheureux encore, cher papa, que cet accident te prive de contribuer aux sacrifices que vont faire M et Mme Foucher. Je ne doute pas qu' il n' y a que l' absolue nécessité qui puisse t' imposer cette économie, et je suis sûr que ton coeur en sera le plus affligé. Tâche cependant de nous envoyer le plus tôt possible le mois arriéré. Tu sens combien je vais avoir besoin d' argent dans le moment actuel. Je te supplie encore, bon et cher papa, de faire tout ton possible pour continuer à mes frères Abel et Eugène leur pension. N' oublie pas qu' Eugène était un peu fou quand il t' a écrit, et donne-lui, si tu le peux, cette nouvelle preuve de tendresse généreuse et paternelle. Pour moi, je ne t' importunerai pas de mes besoins ; à dater du 1er octobre, ma pension me sera comptée ; l' autre ne tardera pas, sans doute, et quoique ce moment-ci m' entraîne nécessairement à beaucoup de frais, en redoublant de travail et de veilles je parviendrai peut-être à les couvrir. Le travail ne me sera plus dur désormais : je vais être si heureux ! Permets-moi, en finissant, mon cher et bien cher papa, de te rappeler combien sont importantes toutes les prières que je t' adresse relativement à l' envoi de ton consentement légal, à la publication et au rachat des bans dans ta paroisse. Adieu, pardonne à ce griffonnage et reçois l' expression de ma tendre et profonde reconnaissance. Ton fils soumis et respectueux, Victor. J' ai été obligé de rectifier une erreur d' inadvertance dans la pièce que tu m' envoies ; je suis né le 26 février 1802 et non 1801. M et Mme Foucher sont bien sensibles à tout ce que tu leur dis d' aimable. Tu verras un jour quel présent ils te font quand je t' amènerai ta fille. Je t' enverrai incessamment tous ceux que j' ai pu me procurer des journaux qui ont parlé de mon recueil. Il continue à se bien vendre, et dans peu les frais seront couverts. C' est une chose étonnante dans cette saison. p357 à Adolphe Trébuchet, à Nantes. 23 septembre 1822. C' est la grossesse de Mme Foucher, mon bon Adolphe, qui a tant retardé cette réponse ; je reculais de jour en jour, afin de pouvoir te marquer son heureuse délivrance. Après avoir souffert six longues semaines, elle est enfin accouchée hier très laborieusement d' une petite fille qui a de grands yeux noirs. Cette bonne Mme Foucher a déployé un courage aussi grand que ses souffrances, et ce n' est pas peu dire. Elle va aujourd' hui très bien ainsi que l' enfant. Je ne doute pas, mon cher ami, que ces détails sur une famille que tu aimes et qui te le rend bien t' intéressent ; c' est pourquoi je m' empresse de te les mander. J' espère avoir très incessamment une autre nouvelle à t' annoncer, et je ne doute pas que mon père et mes frères de Nantes soient heureux de mon bonheur. Il me semble qu' il s' accroîtra quand je sentirai qu' ils le partagent. J' ai reçu, il y a deux ou trois jours, mon ami, le numéro du journal de Nantes où ton excellent père parle des romances espagnoles . Abel, qui écrira à ton papa pour le remercier, me charge de lui témoigner, en attendant, avec quelle reconnaissance il a lu cet article plein de bienveillance et de grâce. Je ne saurais te dire, pour moi, combien je suis sensible à tout ce que mon oncle chéri fait pour moi. L' article qu' il me promet sur mes odes sera certainement le plus précieux pour mon coeur, et je sais d' avance que j' y retrouverai, avec toute son indulgence et toute sa tendresse, tout l' esprit, toute l' élégance qui distinguent son style. Cache à ton papa cette phrase de ma lettre, car on pourrait m' accuser d' influencer mon juge, quand je ne fais que dire des vérités. Parlons de toi, cher Adolphe ; le tableau, que tu m' envoies, de tes plaisirs, m' a ravi, j' ai été un moment de toutes tes joies. Un jour viendra où je n' aurai pas besoin que tu me les racontes dans tes lettres, pour les partager. M De Lamennais, que ses affaires ont amené pour quelques jours à Paris, m' a fait promettre que j' irais l' an prochain en Bretagne : je l' avais déjà promis à d' autres. Il m' a beaucoup parlé des monuments de Lokmariaker, des pierres de Carnac, etc., et les voir avec cet illustre ami ajouterait sans doute au grand attrait du voyage ; mais je voudrais bien aussi les voir avec toi. p358 Pour moi, cher ami, mes affaires avancent, et j' espère bien que la première quinzaine d' octobre ne se passera pas sans m' apporter toute la félicité de ma vie. Réjouis-toi avec moi, Adolphe, tu me retrouveras bien heureux. Dis à mon cher oncle combien tout ce qu' il m' écrit de tendre et de touchant m' a pénétré ; dis à toute la famille combien je l' aime, combien il me tarde de la voir. Tu sais tout cela, toi, autrement que par lettres. Adieu, mes frères t' embrassent comme moi ; ils attendent impatiemment ta lettre. Amuse-toi toujours beaucoup et pense parfois un peu à ton frère de Paris. Victor. p. s. -j' ai fait mettre dans les lettres champenoises du 21 août une nouvelle annonce d' Anne De Bretagne . Quand la 2e édition de cette excellente notice me sera parvenue, je la ferai annoncer dans les journaux. Mille tendresses chez toi. M et Mme Foucher et nos amis te disent une foule de choses affectueuses, porte-toi bien et amuse-toi bien. Adieu, adieu. au général Hugo. Paris, 19 octobre 1822. Mon cher papa, c' est le plus reconnaissant des fils et le plus heureux des hommes qui t' écrit. Depuis le 12 de ce mois je jouis du bonheur le plus doux et le plus complet, et je n' y vois pas de terme dans l' avenir ; c' est à toi, bon et cher papa, que je dois rapporter l' expression de ces pures et légitimes joies, c' est toi qui m' as fait ma félicité ; reçois donc pour la troisième fois l' assurance de toute ma tendre et profonde gratitude. Si je ne t' ai pas écrit dans les premiers jours de mon bienheureux mariage, c' est que j' avais le coeur trop plein pour trouver des paroles ; maintenant même tu m' excuseras, mon bon père, car je ne sais pas trop ce que j' écris. Je suis absorbé dans un sentiment profond d' amour, et pourvu que toute cette lettre en soit pleine, je ne doute pas que ton bon coeur ne soit content. Mon angélique Adèle se joint à moi ; si elle osait, elle t' écrirait, mais maintenant que nous ne formons plus qu' un, mon coeur est devenu le sien pour toi. Permets-moi, en terminant cette trop courte lettre, mon cher et excellent p359 papa, de te recommander les intérêts de mes frères ; je ne doute pas que tu n' aies déjà décidé en leur faveur, mais c' est uniquement pour hâter l' exécution de cette décision que je t' en reparle. Adieu donc, cher papa, je me sépare de toi avec regret ; c' est pourtant une douceur pour moi que de t' assurer encore de l' amour respectueux et de l' inaltérable reconnaissance de tes heureux enfants. Victor. Mes deux frères t' embrassent tendrement. Mon beau-père et ma belle-mère ont été très sensibles à ta lettre ; je crois que M Foucher te répondra bientôt ; il s' occupe des intérêts de mon oncle Louis au ministère de la guerre. à Monsieur Pinaud. Paris, 24 octobre 1822. Monsieur et bien cher confrère, votre aimable lettre est venue me surprendre doucement dans un moment de bonheur. J' ai toujours attaché aux preuves de votre bienveillante amitié un bien grand prix, et dans l' instant où j' en ai reçu ce dernier témoignage, il m' a fait d' autant plus de plaisir que c' était comme si quelque chose de vous, monsieur et cher ami, assistait à ma félicité. Je ne veux pas que vous appreniez par d' autres que moi que je suis marié, que je viens d' unir ma vie à la plus douce, à la plus angélique et à la plus adorée des femmes. Vous avez contribué à ce que vous voulez bien appeler mes succès, vous avez pris part à mon malheur, je ne doute pas que vous ne ressentiez également toute ma joie. Je suis heureux que la lecture de ce recueil vous ait présenté quelque intérêt, et plus heureux encore de la conformité de sentiments que vous me manifestez avec tant de grâce. J' espère, quand la deuxième édition de ces odes paraîtra, ce qui ne tardera pas, sans doute, qu' elles seront moins indignes de votre attention, monsieur, et de celle de tous les hommes éclairés dont j' ambitionne le suffrage. Je sais que M De Rességuier est à Paris depuis quatre ou cinq jours ; il est venu me voir et j' ai été assez maladroit et assez malheureux pour être p360 absent de chez moi dans ce moment-là. Je compte néanmoins le voir bientôt, et je remplirai avec bonheur votre commission près de lui. En attendant les détails que cet aimable confrère vous donnera sans doute beaucoup mieux que moi sur Clytemnestre , je vous dirai que ce bel ouvrage va être représenté à la fin du mois, que Saül le suivra immédiatement sur le second théâtre, et que notre excellent confrère Soumet va devoir à ces deux magnifiques ouvrages une gloire immense et unique. Rien, dans cette prédiction, ne m' est inspiré par l' amitié. Adieu donc ; recevez de nouveau tous mes remerciements pour le plaisir bien doux que m' apportent vos lettres, et croyez, monsieur, que le plus cher de mes titres sera toujours celui de votre confrère, de votre serviteur et de votre ami, Victor H. M Soumet, auquel j' ai montré votre bonne lettre, vous remercie et vous aime comme moi, mais non plus que moi. au général Hugo. Paris, 19 novembre 1822. Mon cher papa, tout ce que ta bonne lettre nous dit de tendre et de personnel a été accueilli par deux coeurs qui n' en font qu' un pour t' aimer. Je ne saurais te dire combien mon Adèle a été sensible à l' expression de ton affection, de cette affection qu' elle mérite si bien par celle qu' elle daigne porter à ton fils. Elle va t' exprimer elle-même tout ce qu' elle ressent pour toi. Veuille bien, je t' en prie, dire à notre belle-mère combien nous sommes reconnaissants de tout ce qu' elle a bien voulu faire pour hâter notre fortuné mariage. J' ai montré ta lettre à mes frères. Abel va t' écrire ; ils me chargent de t' embrasser tendrement pour eux. Maintenant permets-moi de t' embrasser pour moi et de céder le reste de cette lettre à ta fille. Ton fils soumis et respectueux, Victor. p361 à Monsieur Pinaud. Paris, le 11 décembre 1822. Monsieur et bien cher confrère, pardon, mille fois pardon si je n' ai point encore répondu à cette aimable lettre qui est venue m' apporter quelque chose de votre amitié au milieu de ma félicité nouvelle, et m' a fait sentir qu' un des plus doux bonheurs du bonheur, si l' on peut s' exprimer ainsi, c' est de le voir partagé par nos amis. Aujourd' hui, monsieur, ma bonne étoile veut qu' au plaisir de vous remercier d' une charmante lettre, il se joigne pour moi le plaisir de réclamer de vous un service. Vous avez peut-être oublié que vous avez un confrère conscrit ; ne riez pas de cette alliance de mots, je vais la justifier. Né au commencement de l' année 1802, je me trouve faire réellement partie de la levée annuelle des quarante mille hommes. J' ai, à la vérité, de victorieux moyens d' exemption à présenter, et vous les devinez sans doute, mon cher et excellent confrère, mais d' insipides formalités dont je vous demande bien pardon pour ceux qui les ont établies, me forcent à remonter jusqu' à vous pour me servir en quelque sorte d' avocat. La loi du recrutement accorde l' exemption du service militaire à tous ceux qui auront remporté l' un des grands prix de l' institut, voire même le prix d' honneur de l' université . L' oubli fait par le législateur des prix de la seconde académie du royaume est ici réparé par l' esprit de la loi, et, d' après les informations que j' ai prises, j' ai acquis la certitude que cet article avait été interprété favorablement jusqu' ici, sur la réclamation des secrétaires perpétuels, pour des palmes décernées par des académies bien moins importantes que celle des jeux floraux. J' ose donc attendre de cette extrême obligeance dont vous m' avez donné tant de témoignages, que vous voudrez bien faire valoir le droit d' exemption que me donnent les trois couronnes dont l' indulgence de l' académie m' a honoré, couronnes précieuses auxquelles je dois la gloire, si étrangère à mon âge et à ma faiblesse, de siéger dans son sein ; c' est la cause de l' académie que vous plaiderez plus encore que la mienne, mon respectable confrère, ce sont ses prérogatives que vous défendrez, car la loi ne peut accorder plus de privilèges à un simple lauréat de l' institut ou même de l' université qu' à un membre du plus ancien et de l' un des plus illustres corps littéraires de toute p362 l' Europe. Voilà le service que j' aurai à ajouter à toutes les reconnaissances que je vous dois déjà. Il faudrait que la réclamation que vous voudrez bien faire, en votre qualité de secrétaire perpétuel de l' académie, fût adressée à m. le ministre de l' intérieur (bureau des académies) ; elle serait renvoyée au ministère de la guerre (bureau du recrutement) et j' ai l' assurance qu' elle y serait couronnée d' un plein succès. En vous demandant pardon d' avance de tous les soins que je vais vous donner, je vous prierai de me donner de vos nouvelles. Eh bien, Toulouse a-t-elle été bien fière de son Soumet ? Rességuier, qui est aussi aimable dans sa personne que dans ses lettres, vous en parlera plus au long selon votre désir. Je vais, moi, faire envoyer à l' académie un exemplaire de ce recueil que vous avez jugé avec tant d' indulgence ; je vous prie de m' excuser, près de nos confrères, de l' incurable négligence de mon libraire. Je prépare une seconde édition où il y aura des changements et des corrections. Il n' y a en moi qu' une chose qui ne puisse être changée, c' est mon tendre attachement pour ceux que j' aime et en particulier pour vous, mon cher et excellent confrère. Le plus dévoué de vos amis et de vos serviteurs, Victor-M Hugo. Ma femme a été on ne peut plus sensible à vos aimables compliments et me charge de vous en remercier. au général Hugo. ce 20 décembre 1822. Mon cher papa, c' est auprès du lit d' Eugène malade et dangereusement malade que je t' écris. Le déplorable état de sa raison, dont je t' avais si souvent entretenu, empirait depuis plusieurs mois d' une manière qui nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter sérieusement remède, puisqu' ayant conservé le libre exercice de sa volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les soins. Son amour pour la solitude poussé à un excès effrayant a hâté une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l' espérer, mais qui n' en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour longtemps dans une position bien délicate. Abel et M Foucher t' écriront p363 plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment, je me hâte de te prier de vouloir bien nous envoyer de l' argent, tu comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal évènement m' a surpris. Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines, et pour qui les malheurs de ses enfants sont les premiers malheurs. Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes connaissances, le docteur Fleury. Adieu, bon et cher papa, j' ai le coeur navré de la triste nouvelle que je t' apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit ; il se trouve mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant depuis avant-hier, est en ce moment très égaré ; on l' a saigné hier, on lui a donné l' émétique ce matin et je suis près de lui en garde-malade. Adieu, adieu ; la poste va partir et je n' ai que le temps de t' embrasser en te promettant de plus longues lettres d' Abel et de M Foucher. Ton fils tendre et respectueux, Victor. 1823 à Monsieur Trébuchet. Paris, 8 janvier 1823. Mon cher oncle, si l' affreuse catastrophe qui vient de nous frapper dans notre frère chéri ne m' avait pas déjà excusé d' avance trop cruellement dans votre coeur, je vous demanderais pardon d' avoir tant tardé à vous exprimer tout ce que je sens, tout ce que je désire d' heureux pour vous et pour tous les vôtres. Maintenant que nous sommes deux coeurs à vous aimer, il me semble que je vous aime deux fois plus, ce qui est pourtant bien difficile. Votre et notre Adolphe vient de nous lire la bonne lettre où vous lui parlez tant de nous. Mon Adèle en a été touchée autant que moi, car elle est pénétrée des mêmes sentiments que moi pour le digne frère de notre admirable mère. Notre pauvre frère Eugène est toujours dans un état bien alarmant, sinon pour sa santé, du moins pour sa raison. La guérison sera extrêmement p364 longue. Je ne puis songer à ce déplorable malheur sans rendre grâce au ciel de ce que, puisqu' il nous était réservé, il n' est point arrivé du vivant de ma mère. Du moins cette inconsolable affliction lui a été épargnée et elle m' a été donnée, à moi, dans un moment où il fallait que quelque grande catastrophe vînt servir de contrepoids à mon bonheur : car autrement j' aurais été plus heureux qu' il n' appartient à l' homme. J' ai vu avec un attendrissement profond les offres de service que vous voulez bien nous faire en cette triste conjoncture. Croyez à notre bien sincère reconnaissance. Les frais de cette maladie sont énormes à la vérité ; mais mon père s' en charge, et ce que nous aurons à faire pour notre frère n' est plus au-dessus de nos faibles moyens. Faites des mauvais vers de M D' Auverney tout ce que vous voudrez, mon excellent oncle, rendez à M Victor Hugo tous les petits péchés de ce M D' Auverney : tout ce que vous ferez sera bien fait. Je lirai votre lycée avec autant de plaisir que de curiosité, car je suis bien sûr qu' il vaudra mieux que tous nos recueils littéraires de Paris. Je viens de publier ma deuxième édition, mon libraire s' est chargé de vous la faire parvenir. Serez-vous assez bon pour m' informer de son exactitude ? Adolphe me dit que vous êtes embarrassé de régler avec Pélicier ou avec pour le petit compte de M Mellinet. Comme j' ai arrêté mon règlement avec Pélicier, je prie M Mellinet de vouloir bien compter avec moi. Ma décharge lui suffira. Mille pardons, mon cher oncle, de tous ces détails fastidieux. Je vous enverrai bientôt quatre volumes de prose. En attendant, recevez ainsi que votre aimable famille, tous les souhaits bien ardents que fait pour votre bonheur éternel votre neveu dévoué et respectueux, Victor. Ma femme, M et Mme Foucher, Abel et notre pauvre malade me chargent de toutes leurs félicitations pour vous à l' occasion de la nouvelle année. p365 à Monsieur Pinaud. Paris, 8 janvier 1823. Monsieur et bien cher confrère, ce qu' il y a de plus agréable pour moi dans l' important service que vous venez de me rendre avec tant d' obligeance, c' est qu' il me soit rendu par vous. Depuis longtemps j' ai contracté la douce habitude de vous devoir des reconnaissances, et tout ce qui me reste à désirer, ce serait d' avoir le bonheur de pouvoir aussi vous être quelquefois utile de mon côté. J' ai été bien sensible à l' aimable attention que vous avez eue de m' envoyer votre demande en ma faveur, et bien confus de tout ce que votre amitié vous a inspiré de bienveillant et de glorieux pour le plus indigne de vos confrères. Je viens de publier la seconde édition, corrigée et augmentée, de mes odes ; j' ai chargé mon éditeur de vous en envoyer deux exemplaires, l' un que vous voudrez bien, sans doute, avoir la bonté d' accepter de moi, l' autre dont je vous prie de faire hommage en mon nom à l' académie. Je suis fondé à croire que le concours des jeux floraux sera brillant cette année. Je connais plusieurs des ouvrages qui doivent vous être envoyés, et je vous assure que vos belles couronnes pourront récompenser de beaux volumes. Mm Soumet et De Rességuer me chargent, mon bien cher confrère, de vous dire en leur nom tout ce que je sens pour vous, c' est-à-dire tout ce que l' estime et l' attachement peuvent inspirer de plus vif, de plus tendre et de plus sincère. Victor-M Hugo. Ma femme vous remercie comme moi de tout ce que votre lettre contient d' aimable pour elle. p366 à Monsieur Eugène Hugo, chez m. le général Hugo, son père, grande rue du Foix, n.73, à Blois. ce mardi, 5 mars 1823. Ta lettre, mon bon et cher Eugène, nous a causé une bien vive joie. Nous espérons que l' amélioration de ta santé continuera au gré de tous nos désirs, et que tu auras bientôt retrouvé avec le calme de l' esprit cette force et cette vivacité d' imagination que nous admirions dans tes ouvrages. Dis, répète à tous ceux qui t' entourent combien nous les aimons pour les soins qu' ils te donnent ; dis à papa que le regret d' être éloigné de lui et de toi est rendu moins vif par la douceur de vous savoir ensemble ; dis-lui que son nom est bien souvent prononcé ici comme un mot de bonheur, que les mois qui nous séparent de votre retour vont nous sembler bien longs. Dis-lui pour nous tout ce que ton coeur te dit pour lui, et ce sera bien. Ton frère et ami, Victor. écris-nous le plus souvent possible. à papa. mon cher papa, ton absence nous prive d' une des joies les plus vives que nous ayons éprouvées dans la félicité de notre union, celle de te voir. Il nous semble que maintenant le mois qui nous donnera un enfant sera bien heureux, surtout parce qu' il nous rendra notre père. Eugène reviendra aussi, et reviendra sûrement content et guéri. Notre oncle Francis vient de passer quelques jours ici avec sa femme, et c' est ce qui nous a empêchés de t' écrire plus tôt. Nous avons fait connaissance avec notre tante, qui paraît heureuse, et semble spirituelle et aimable. p367 Francis est aussi fort heureux ; il a été plein d' affection et de tendresse pour nous, et a bien regretté que tu ne fusses plus à Paris. Ma femme continue à se porter aussi bien que sa situation le permet. J' ai appris avec peine et joie tout à la fois, que tu avais été souffrant et que tu étais guéri. Nous te prions de féliciter également ta femme sur le rétablissement de sa santé, dont nous parle notre excellent Eugène. M Lebarbier m' a écrit : je lui répondrai ; je n' ai rien encore de définitif à lui mander. On m' avait parlé il y a quelque temps d' une pension de 3000 francs, qui m' aurait été accordée sur le ministère de l' intérieur. Je n' en entends plus parler ; si cette bonne nouvelle se confirme, je m' empresserai de te le mander, certain que notre bon père y prendra bien part. Adieu, cher et excellent papa, tout le monde ici t' aime et t' embrasse, comme ton fils tendre et respectueux, Victor. Ce mercredi, 5 mars. Nos hommages à notre belle-mère. au général Hugo. ce samedi, 15 mars 1823. Mon cher papa, je suis dans un grand embarras ; je m' adresse à toi, sûr que tu me fourniras le moyen d' en sortir. J' ai entre les mains un billet à ordre de 500 francs sur mon libraire qui devait être acquitté le 11 février dernier. à cette époque, extrêmement gêné par la stagnation du commerce au milieu des bruits de guerre, mon libraire me supplia d' accepter un acompte de 200 francs, et de ne point user de la faculté que me donne la loi de faire protester mon billet, démarche qui eût pu ruiner son crédit. Avec l' assentiment de M Foucher, auquel devaient être remis les 500 francs, je consentis à cet arrangement, dans l' assurance que le paiement des 300 francs restants aurait lieu dans le mois. Depuis cette époque, l' embarras du crédit augmentant sans cesse n' a pas p368 permis à mon libraire de retirer son billet. J' ai attendu aussi longtemps que j' ai pu ; mais aujourd' hui M Foucher étant absolument sans argent j' ai essayé en vain de faire escompter le malheureux billet. Ce qui aurait été facile il y a trois mois est impossible aujourd' hui, la crainte ayant absolument resserré les capitaux. Je ne vois donc plus de recours qu' en toi, mon cher papa, je te prie de m' envoyer le plus tôt possible les 300 francs que mon libraire ne pourra peut-être pas me rembourser d' ici un ou deux mois, mais pour lesquels on n' aura pas moins une garantie suffisante dans le billet de 500 francs qui dort entre mes mains. Si tu n' avais pas cette somme, ne pourrais-tu me la faire avancer par M Katzenberger. Je ne t' en dis pas davantage, cher papa, j' attends une prompte réponse comme une planche de salut dans l' embarras où nous nous trouvons. Je déposerais le billet entre les mains de M Katzenberger qui ainsi pourrait être tranquille. Je ne voudrais pas en venir à des poursuites judiciaires contre le pauvre libraire dont je ne suspecte pas la probité. Adieu, cher et excellent papa, embrasse notre Eugène qui a écrit une lettre extrêmement remarquable à Félix Biscarrat et présente nos respects à notre belle-mère, en lui disant combien nous sommes touchés des soins qu' elle prend de notre frère. Mon Adèle t' embrasse et moi aussi. Ton fils soumis et respectueux, Victor. Ce samedi, 15 mars. au général Hugo. 24 mai 1823. Mon cher papa, j' ai remis hier à Eugène ta lettre qui l' a touché autant qu' affligé ; sa douleur de ne pouvoir te revoir à Blois n' a été un peu calmée que par l' espérance que je lui ai donnée de te revoir à Paris dans deux mois ; ce temps lui a paru bien long. Je dois te dire aussi, cher papa, que je ne l' ai p369 plus trouvé aussi bien. On a pour les malades chez M Esquirol des soins infinis, mais ce qui est le plus funeste à Eugène, c' est la solitude et l' oisiveté, auxquelles il est entièrement livré dans cette maison. Quelques mots qui lui sont échappés m' ont montré que dans l' incandescence de sa tête il prenait cette prison en horreur ; il m' a dit à voix basse qu' on y assassinait des femmes dans les souterrains et qu' il avait entendu leurs cris . Tu vois, cher papa, que ce séjour lui est plus pernicieux qu' utile. D' un autre côté, la pension (dont M Esquirol doit t' informer) est énorme ; elle est de 400 francs par mois. D' ailleurs le docteur Fleury pense que la promenade et l' exercice sont absolument nécessaires au malade. Je te transmets tous ces détails, mon cher papa, sans te donner d' avis. Tu sais mieux que moi ce qu' il faut faire ; je crois néanmoins devoir te dire qu' il existe, m' a-t-on assuré, des maisons du même genre où les malades ne sont pas moins bien que là, et paient moins cher. Il paraît qu' on n' a point assez caché à Eugène qu' il fût parmi des fous ; aussi est-il très affecté de cette idée, que j' ai néanmoins combattue hier avec succès. Je t' écris à la hâte, bon et cher papa, au milieu de tous les ennuis que me donne la banqueroute de mon libraire ; garde-toi un peu, pour la vente de tes mémoires , de l' extrême confiance de notre bon Abel ; c' est lui qui m' a, bien involontairement il est vrai, poussé dans cette galère . Adieu, cher et excellent papa, nous t' embrassons tous ici bien tendrement. Ton fils dévoué et respectueux, Victor. Nos hommages à ta femme, dont nous attendons des nouvelles. à Monsieur Pinaud. Gentilly, 9 juin 1823. Monsieur et bien cher confrère, notre excellent Jules De Rességuier m' a montré votre lettre, et tout ce qu' elle contient de tendre et d' aimable pour moi m' a vivement touché. Je n' ai pas été moins sensible au sentiment qui vous a inspiré de prononcer p370 mon nom dans votre mémorable séance ; vous avez voulu que quelque chose de l' éclat ajouté par une auguste spectatrice à l' antique fête des fleurs rejaillît jusque sur moi. Je vous en remercie. Vous avez encore plus touché mon coeur que flatté mon orgueil. Mandez-moi, de grâce, si vous avez reçu la seconde édition de mes odes , ainsi qu' un autre mauvais ouvrage en quatre volumes, intitulé han d' Islande . J' avais chargé, il y a bien longtemps, mon ancien libraire persan de vous adresser ces ouvrages que j' envoyais également à l' académie. Cet homme a fait banqueroute depuis, et ayant découvert plusieurs omissions dans les commissions dont je l' avais chargé, je voudrais m' assurer qu' il ne vous a pas compris au nombre de ses oublis intéressés. Adieu, monsieur et excellent confrère ; ma femme, qui avance heureusement dans sa grossesse, partage les sentiments profonds d' amitié sincère que vous porte votre très humble serviteur et indigne confrère Victor-M Hugo. au général Hugo. Gentilly, 27 juin 1823. Mon cher papa, Eugène, après un séjour de quelques semaines au val-de-grâce, vient d' être transféré à Saint-Maurice, maison dépendant de l' hospice de Charenton, dirigée par m. le docteur Royer-Collard. La translation et le traitement ont lieu aux frais du gouvernement ; il te sera néanmoins facile d' améliorer sa position moyennant une pension plus ou moins modique ; on nous assure que cet usage est généralement suivi pour les malades d' un certain rang. Au reste, le docteur Fleury a dû écrire à l' un de ses amis qui sera chargé d' Eugène dans cette maison, et M Girard, directeur de l' école vétérinaire d' Alfort, a promis à M Foucher, qui le connaît très particulièrement, de recommander également les soins les plus empressés pour notre pauvre et cher malade, et d' en faire son affaire . M Foucher, Abel ou moi, comptons t' écrire incessamment de nouveaux détails sur ces objets, ainsi que sur la santé toujours douloureusement affectée de notre infortuné frère. Les souffrances de mon Adèle, qui augmentent à mesure que son terme p371 approche, ne m' ont point encore permis d' aller le voir dans son nouveau domicile ; je ne puis donc t' en donner des nouvelles aussi fraîches que je le désirerais. Au reste, l' état de sa raison, comme j' ai eu l' occasion de l' observer dans mes fréquentes visites chez le docteur Esquirol et au val-de-grâce, ne subit que des variations insensibles ; toujours dominé d' une idée funeste, celle d' un danger imminent, tous ses discours, comme tous ses mouvements, comme tous ses regards, trahissent cette invincible préoccupation, et je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la captivité et l' oisiveté, ne fassent qu' alimenter une mélancolie dont le seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction. Ce qu' il y a de cruel, c' est que l' exécution de ce remède est à peu près impossible, parce qu' elle est dangereuse. Je t' envoie ci-inclus une lettre de M Esquirol qui n' éclaircit rien, et n' ajoute rien à mes idées personnelles, à mes observations particulières sur notre Eugène ; je crois t' avoir déjà écrit la plupart de ce qu' écrit le docteur, auquel j' avais exposé tous les faits qu' il présente ; il est vrai que le malade a fait chez lui un bien court séjour, mais je pense que cette maison lui était plus nuisible qu' utile. M Katzenberger a envoyé chez M Foucher les 400 francs que demande le docteur Esquirol pour un mois de pension, et M Foucher a prévenu le docteur qu' ils sont à sa disposition. Je suis heureux , cher papa, de reposer tes idées sur des sujets moins tristes en t' entretenant aujourd' hui de l' heureux évènement, qui doit en amener un autre également heureux pour nous, ton retour. Ma bien-aimée Adèle accouche dans cinq semaines environ. Viens le plus tôt qu' il te sera commode. Il me sera bien doux que mon enfant reçoive de toi son nom, et c' est pour moi un sujet de joie immense de penser qu' il m' était réservé, à moi le plus jeune de tes fils, de te donner le premier le titre de grand-père. J' aime cet enfant d' avance, parce qu' il sera un lien de plus entre mon père et moi. Je te remercie de la proposition que tu me fais relativement à M De Chateaubriand, mais la position intérieure du ministère rend particulièrement délicates les communications actuelles entre Mm De Chateaubriand et De Corbière ; tu comprendras ce que je ne peux dire ici qu' à demi-mot. Au reste les espérances dont on me berce depuis si longtemps ont acquis depuis deux jours un caractère assez positif . Si elles se réalisaient enfin, je m' empresserais de t' en faire part. Quant aux biens d' Espagne, je ne doute pas qu' une réclamation de toi en fût parfaitement accueillie, et je la présenterai moi-même au ministre des affaires étrangères ; seulement j' appréhende p372 que la décision de cette affaire ne dépende moins de mon illustre ami que de M De Martignac qui est l' homme de M De Villèle. Adieu, bon et cher papa, notre Adèle désire que je lui cède le reste de ce papier ; j' avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais il faut obéir à une prière si naturelle, et me borner à t' embrasser avec autant de tendresse que de respect. Ton fils, Victor. au général Hugo. ce 1er juillet 1823. Mon cher papa, c' est mon bon petit cousin Adolphe Trébuchet qui te remettra cette lettre, où tu trouveras le reçu de M Esquirol. Nous n' avons pas encore pu voir notre pauvre Eugène à Saint-Maurice ; il faut une permission, et il est assez difficile de l' obtenir. Abel a, du reste, obtenu, en attendant, de ses nouvelles qui sont loin malheureusement d' être satisfaisantes ; il est toujours plongé dans la même mélancolie ; il a pendant quelque temps refusé toute nourriture ; mais enfin la nature a parlé, il a consenti à manger. Le traitement qu' il subit n' exige pas encore, à ce qu' il paraît, un supplément de pension ; quand cela sera nécessaire, on nous en avertira. Ces détails me navrent, cher papa, et il me faut toute la joie de ton prochain retour pour ne pas me livrer en ce moment au désespoir. M Foucher et Abel vont bientôt t' écrire. Moi-même je me hâterai de te transmettre tout ce que l' état de notre cher malade offrira de nouveau. Adieu, cher papa ; il est inutile de te recommander cet Adolphe que nous aimons tous comme un frère ; je crois qu' il désire vivement voir Chambord, et ce sera pour lui, comme pour toi, une joie de passer quelques jours à Blois si l' urgence de son voyage le lui permet. Je t' embrasse tendrement pour moi et mon Adèle ; présente nos hommages empressés à notre belle-mère qui, nous l' espérons, est rétablie. Ton fils soumis et respectueux, V-M H. p373 au général Hugo. 24 juillet 1823. Mon cher papa, si je ne t' ai point encore annoncé moi-même l' évènement qui te donne un être de plus à aimer, c' est que j' ai voulu épargner à ton coeur de père les inquiétudes, les anxiétés, les angoisses qui m' ont tourmenté depuis huit jours. La couche de ma femme a été très laborieuse ; les suites jusqu' à ce jour ont été douloureuses ; l' enfant est venu au monde presque mourant ; il est resté fort délicat ; le lait de la mère, affaibli par la grande quantité d' eau dont elle était incommodée, et échauffé par les souffrances de la grossesse et de l' enfantement, n' a pu convenir à une créature aussi faible. Nous avons été contraints, après des essais qui ont presque mis ton petit-fils en danger, de songer à le faire nourrir par une étrangère. Tu ne peux te figurer combien j' ai eu de peine à y déterminer mon Adèle, qui se faisait une si grande joie des fatigues de l' allaitement. Ce qui a pu seulement l' y décider, ce n' est pas le péril que sa propre santé eût couru réellement, mais celui qui eût menacé l' enfant ; elle a donc sacrifié courageusement à l' intérêt de son fils son droit de mère, et nous avons mis l' enfant en nourrice. Nous avons été assez heureux pour trouver dans ce cas urgent une fort belle nourrice habitant notre quartier, et, quoique ces femmes soient fort chères à Paris, l' instante nécessité et la facilité d' avoir à chaque moment des nouvelles de ton Léopold m' ont fait accepter cette charge avec joie. Maintenant enfin, après tant d' inquiétudes et d' indécisions, je puis te donner de bonnes nouvelles. Mon Adèle bien-aimée se rétablit à vue d' oeil : nous avons l' espoir que le lait sera bientôt passé ; l' enfant, fortifié par une nourriture saine et abondante, va très bien et promet de devenir un jour grand-père comme toi. Tu vois, bon et cher papa, que je t' ai dérobé ta part dans des anxiétés que tu aurais certainement ressenties aussi cruellement que moi. Voilà la cause d' un silence que tu approuveras peut-être après l' avoir blâmé. Ta joie à présent peut être sans mélange comme la nôtre, qui s' accroît encore bien vivement par l' idée de te serrer bientôt dans nos bras. Adieu, notre excellent père. Viens vite, remercie-moi, je t' ai donné il y a neuf mois une fille qui t' aimera comme moi ; nous te donnons maintenant p374 un fils qui t' aimera comme nous. Et qu' y a-t-il de consolant dans la vie, si ce n' est le lien d' amour qui joint les parents aux enfants ? Ton fils soumis et respectueux, Victor. Embrasse bien pour nous notre belle-mère, que nous attendons avec toi. Depuis quinze jours que je suis garde-malade, je n' ai pu m' occuper de notre cher Eugène, comme je l' aurais voulu ; mais tu vas venir ; puis-je ne pas voir son avenir sous des couleurs moins sombres ? au général Hugo. 27 juillet 1823. Mon cher papa, je me félicitais de n' avoir plus que d' excellentes nouvelles à te mander, lorsqu' un évènement imprévu m' oblige à recourir à tes conseils et à ton assistance ; la nourrice à laquelle il a fallu confier notre enfant ne peut nous convenir. Cette femme nous trompe : elle paraît être d' un caractère méchant et faux ; elle a abusé de la nécessité où nous étions de placer cet enfant ; nous l' avons d' abord crue bonne et douce ; maintenant nous n' avons que trop de raisons pour lui retirer notre pauvre petit Léopold le plus vite possible. Nous désirerions donc, mon Adèle et moi, après avoir pris la résolution de le retirer à cette femme, que tu nous rendes le service de lui trouver, à Blois ou dans les environs, une nourrice dont le lait n' ait pas plus de quatre ou cinq mois, et dont la vie et le caractère présentent des garanties suffisantes ; d' ailleurs nous serions tous deux tranquilles, sachant notre Léopold sous tes yeux et sous ceux de ta femme. C' est ce qui nous a décidés à le placer à Blois plutôt que partout ailleurs. Il est inutile, cher et excellent père, de te recommander une prompte réponse ; la santé de ton petit-fils pourrait être altérée du moindre retard. Je ne te demande pas pardon de tous les soins que nous te donnons ; je sais qu' ils sont doux à ton coeur bon et paternel. Adieu, cher papa, Eugène va mieux physiquement ; tout le monde ici t' embrasse aussi tendrement que ton fils t' aime. Hâte ton arrivée, réponds-moi vite, et crois à mon amour aussi respectueux qu' inaltérable. Victor. p375 Je te fais envoyer la muse française , recueil littéraire à la rédaction duquel je participe. Je te remettrai à Paris la 2e édition de han d' Islande . Il est urgent que la nourrice que tu aurais la bonté de nous procurer, s' il est possible, ait promptement l' enfant, que je ne vois pas sans inquiétude entre les mains de cette femme. Tâche de l' amener avec toi, et en tous cas réponds-moi courrier par courrier, car mon Adèle est très inquiète et n' a plus d' espérance qu' en toi qu' elle sait si bon, et qu' elle aime tant. au général Hugo. 3 août 1823. Mon cher papa, pour pouvoir t' exprimer ici la joie et la reconnaissance dont nous pénètre ta lettre, il faudrait qu' il fût possible en même temps de dire tout ce qu' il y a de sentiments tendres et de touchante bonté dans ton coeur paternel. Ainsi tu veux entrer plus encore que moi dans mes devoirs de père, et en effet le premier sourire comme le premier regard de ce pauvre petit Léopold te sera dû. Je voudrais épancher ici tout ce que ta fille et moi ressentons d' amour pour toi, mon excellent père ; mais il faudrait répéter tout ce qui remplit nos entretiens depuis deux jours, et je me borne à ce qui n' excède pas les limites de ce papier. à la réception de ta lettre, mon coeur était trop plein, et je voulais te répondre sur-le-champ, mais ton avis sage l' a emporté sur mon impatience, et j' ai attendu que ce que tu avais si bien préparé fût exécuté pour pouvoir, en t' exprimant notre vive reconnaissance, te donner en même temps des nouvelles de ton Léopold, de la nourrice et de mon Adèle. Ta nourrice est arrivée hier matin bien portante et gaie ; elle nous a remis ta lettre, et tes instructions ont été suivies de tout point. Tout le monde a été enchanté d' elle et de son nourrisson. Nous avons dans la même matinée retiré ton pauvre enfant de chez sa marâtre, et il a parfaitement commencé toutes ses fonctions ; je ne sais si c' est illusion paternelle, mais nous le trouvons déjà mieux ce matin. Adieu, bon et bien cher papa, exprime, de grâce, à ta femme toute notre vive et sincère gratitude ; il nous tarde de la lui exprimer nous-mêmes, et nous t' embrassons tendrement en attendant cet heureux jour. Ton fils reconnaissant et respectueux, Victor. p376 Tu trouveras inclus le mot que je te prie de communiquer au père nourricier. Adieu, adieu. La santé d' Eugène continue de se soutenir physiquement, mais il est toujours d' une malpropreté désolante. Le val-de-grâce n' a envoyé avec lui à Charenton qu' une partie de son linge ; nous nous occupons de rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie vivement, c' est l' extrême difficulté de voir notre pauvre frère à Saint-Maurice. au général Hugo. ministère de la guerre. 6 août 1823. Mon cher papa, ta lettre m' a causé un véritable chagrin ; et il me tarde que tu aies celle-ci pour m' en sentir un peu soulagé. Comment donc as-tu pu supposer un seul instant que tout mon coeur ne fût pas plein de reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène et notre Léopold ? Il faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour ne pas sentir le prix de ce qu' elle a fait pour eux, cher papa, et, par conséquent, pour moi. Si c' est à toi principalement que se sont adressés mes remerciements, c' est que notre père est pour nous la source de tout amour et de toute tendresse ; c' est que j' ai pensé qu' il te serait doux de reporter à ta femme l' hommage tendre et profond de ma gratitude filiale, et que, dans ta bouche, cet hommage même aurait bien plus de prix que dans la mienne. Je t' en supplie, mon cher, mon bon père, ne m' afflige plus ainsi ; je suis bien sûr que ce n' est pas ta femme qui aura pu me supposer ingrat et croire que je n' étais pas sincèrement touché de tous ses soins pour ton Léopold ; et comment, grand dieu, ne serais-je pas vivement attendri de cette bienveillante sollicitude qui a peut-être sauvé mon enfant ? Cher papa, je te le répète, hâte-toi de réparer la peine que tu m' as si injustement causée au milieu de tant de joie, et qui m' a paru bien plus cruelle encore dans un moment où mon âme s' ouvrait avec tant de confiance à toutes les tendresses et à toutes les félicités. Adieu, je ne veux pas insister davantage sur une explication que ton coeur et le mien trouvent déjà trop longue et dont le chagrin ne sera entièrement p377 effacé pour moi que dans le bonheur de te revoir bientôt ici, ainsi que ta femme. Tout continue à aller ici de mieux en mieux, mère, enfant, nourrice. Cette dernière continue à se porter parfaitement et gaiement. La lettre de son mari lui a fait grand plaisir, elle me charge de le lui mander, ainsi que toutes les amitiés du monde. Je compte, maintenant que j' ai quelque répit, aller voir notre pauvre Eugène et lui porter le reste de ses effets demain jeudi. Il continue aussi, du reste, à aller un peu mieux. Ainsi, cher et excellent père, que nous te revoyions bientôt, et rien ne manquera à nos joies. Réponds-moi promptement, de grâce, et viens, si tu le peux, plus promptement encore. Tout le monde ici t' embrasse tendrement ainsi que la grand' maman de Léopold qui voudra bien sans doute être ma panégyriste et mon avocat auprès de toi, puisque tu ne veux pas être mon interprète près d' elle. Ton fils dévoué et respectueux, Victor. Mon Adèle me charge de mille tendresses pour toi et pour ta femme. Abel se joint à nous ; il se porte toujours bien et t' attend impatiemment. à Adolphe Trébuchet, Nantes. 22 août 1823. Depuis longtemps, mon cher Adolphe, je me proposais de t' écrire, mais après les soins de la paternité sont venus les embarras du baptême. L' état maladif de ma femme ne lui ayant pas permis le bonheur de nourrir son enfant, nous avons été obligés de le mettre en nourrice ; nous l' avions d' abord placé près de nous, mais la nourrice parisienne à qui nous l' avions confié, parce qu' elle remplissait toutes les conditions physiques nécessaires, ne remplissait malheureusement pas toutes les conditions morales. Il a donc fallu lui retirer l' enfant ; et mon père, auquel nous nous sommes adressés, nous a envoyé de Blois une superbe nourrice qu' il remmènera avec lui à son retour de Paris et qui allaitera l' enfant chez lui, où elle sera logée, payée et nourrie avec toute la famille. Mon père, en cette circonstance, p378 s' est montré pour nous vraiment père. Il n' était pas encore à Paris, mon cher Adolphe, quand nous avons reçu ta lettre pour lui ; nous la lui avons remise dès son arrivée, et il m' a chargé de te dire combien il y a été sensible et avec quel plaisir il te verra passer plusieurs jours chez lui à ton prochain retour. Comme l' un des fondateurs de la muse française , deux abonnements étaient à ma disposition ; j' ai donné l' un à mon père, l' autre au tien, qui est aussi le mien. Marque-moi s' il a reçu les deux premières livraisons du recueil que j' ai donné ordre de lui envoyer. J' ai eu le malheur d' égarer, lors de notre déménagement de Gentilly, la lettre où tu m' indiquais par quelle voie je pourrais vous faire parvenir la deuxième édition de han . Serais-tu assez bon pour me donner de nouveau cette adresse ? Je joindrai à l' envoi un certain nombre de prospectus de la muse que je te prierai de faire distribuer à Nantes. Ce recueil rédigé par l' élite de la jeune littérature, Guiraud, Lamartine, Soumet, etc., obtient un succès étonnant. Les frais sont déjà plus que couverts, et l' éditeur compte avoir 1500 souscripteurs avant six mois. Te serait-il possible de me faire envoyer le numéro du lycée armoricain , où je voudrais lire de tes articles ; je n' ai rien reçu que la livraison d' août. Adieu, mon bon Adolphe ; mon père, ma femme, Abel et toute la famille Foucher t' embrassent et t' aiment comme moi. Victor. La santé physique d' Eugène est toujours bonne, mais sa santé morale... cependant le docteur Royer-Collard, médecin en chef de Charenton, n' a pas perdu tout espoir de ramener ce cher malade à la raison. à monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. Paris, 6 septembre 1823. Faut-il croire à ce bonheur ? Vous allez venir à Paris et je n' en sais rien par vous ! ... écrivez-moi du moins, Jules, pour me confirmer cette bonne nouvelle, je l' ai déjà donnée à Soumet comme certaine. J' ai de la crédulité pour ce qui me fait plaisir. Cependant je ne crois pas à toute votre aimable lettre ; j' ai vu avec joie qu' elle était pleine de louanges, parce que toute cette louange est de l' amitié. Il y a dans cette lettre un épanchement qui m' a bien touché. Vous m' y parlez d' un ange que notre Alexandre m' avait déjà fait connaître, d' un ange qui vous aime et que j' aime de vous aimer. Soumet va être joué presque à la fois aux deux théâtres, c' est-à-dire qu' il va obtenir deux triomphes, il a fait à son chef-d' oeuvre, Saül, de très beaux p379 changements. Vous verrez ! Je vous promets que vous serez aussi heureux de la beauté de l' ouvrage que de la gloire de l' auteur. Saül et Clytemnestre sont à mes yeux les deux plus belles tragédies de l' époque et ne le cèdent en rien aux chefs-d' oeuvre de notre scène, en rien. Adieu, cher et excellent ami ; Soumet a été charmé de votre mot. Au reste, il va vous écrire et vous dira tout cela beaucoup mieux que moi. Moi, je ne sais que vous dire combien je vous aime et comme je vous embrasse. Présentez mes respects à Mme De Rességuier. -si cette lettre pouvait ne plus vous trouver là-bas ! ... Victor. au général Hugo. 13 septembre 1823. Mon cher papa, ta bonne et précieuse lettre pouvait seule nous consoler du départ de notre père et de notre fils. Les tendres soins que ta femme a prodigués durant la route à son pauvre petit-fils nous ont attendris et touchés profondément. Chaque jour nous prouve de plus en plus qu' elle a pour nous ton coeur, et c' est un témoignage qu' il m' est bien doux de lui rendre. Mon Adèle depuis ton départ n' est pas sortie ; il lui est venu au pied un petit bobo fort incommode qui l' empêche de marcher et la fait même par intervalles assez vivement souffrir. Elle supporte ce nouvel ennui avec l' égalité d' humeur que tu lui connais, mais moi j' en suis bien attristé pour elle. Je reçois à l' instant une lettre du colonel qui me charge des plus tendres amitiés pour toi et je t' en envoie sous ce couvert une autre du major. Malgré tout mon désir de prolonger cette lettre, il faut la terminer ici ; ma femme qui a beaucoup de choses à dire à la tienne me demande le reste de mon papier. J' espère que Léopold continue à se bien porter. Présente mes affectueux hommages à sa grand' mère ; embrasse pour moi son oncle Paul et dis-moi si depuis son voyage ses yeux se sont agrandis à force de s' ouvrir. Abel et moi t' embrassons tendrement. Ton fils dévoué et respectueux, Victor. Je tâcherai de te donner des nouvelles de notre Eugène dans ma prochaine lettre. p380 Le cachet de cuivre dont tu verras l' empreinte sur cette lettre, est terminé. Il est fort beau. Celui d' acier, qui demande plus de temps, me sera bientôt remis par le graveur. Il ne veut pas faire l' écusson colorié à moins de 12 francs. J' attends tes instructions à cet égard. Marque-moi de même par quelle voie il faudra t' envoyer le cachet d' acier. Adieu encore, bon et cher papa. au général Hugo. 4 octobre 1823. Mon cher et bon papa, il y a trop longtemps que je ne me suis entretenu avec toi pour ne pas sentir le besoin de te témoigner aussi moi-même combien je suis profondément touché de toutes les bontés dont notre Léopold est comblé par toi et par son excellente grand' maman. La première lettre que je puis écrire avec ma main convalescente doit être pour toi, cher papa. J' ignore comment je pourrai te rendre tous les sentiments de reconnaissance et de tendresse que je voudrais t' exprimer, mais cette impuissance même fait mon bonheur. Puisse un jour ton petit-fils, digne de toi, te payer ainsi que la seconde mère qu' il a trouvée en ta femme, par tout ce que l' amour filial a de plus tendre et de plus dévoué. Voilà des sentiments qu' il me sera aisé de lui inspirer. Nous espérons que ce pauvre petit chevreau continue à se bien trouver de son nouveau régime. Paul nous a dit tous les soins et toutes les caresses que tu lui prodigues ainsi que sa grand' mère et toute ta maison ; ce récit a ému Adèle jusqu' aux larmes, c' est te dire l' impression qu' il a produite sur moi. L' écusson colorié a coûté 14 francs au lieu de 12 à cause d' un passe-partout qui le rend tout à fait digne d' être encadré. Je ne t' ai point encore envoyé le livre que tu me demandes, parce que j' ai pensé que si la dame qui doit venir à Paris veut bien s' en charger, ainsi que du cachet et de l' écusson peint, cela t' épargnera des frais de port. Mande-moi tes instructions définitives à cet égard. Voici une lettre de Francis qui est pour toi. Ma maudite habitude de ne pas lire les adresses de mes lettres fait que je l' ai décachetée étourdiment. Maintenant j' y prendrai garde puisque le major choisit mon canal pour t' écrire. Ma femme qui est souffrante et qu' on purge désire beaucoup lire tes mémoires avant tout le monde. Désir de femme est un feu qui dévore. p381 J' ai fait prier Ladvocat de m' envoyer les feuilles à mesure qu' elles s' impriment ; écris-lui, si tu en as le temps, pour qu' il presse les envois. Adieu, bien cher et excellent père ; nous ne voyons Abel que bien rarement, mais je t' embrasse toujours en son nom et au mien. Ton fils tendre et respectueux, Victor. Mes empressés hommages à la grand' maman. au général Hugo. 6 octobre 1823. Mon cher papa, l' impatience d' avoir des nouvelles de son Léopold a porté ma femme à décacheter hier la lettre que tu écrivais à son père. Tu peux juger de sa désolation et de ses inquiétudes. Pour moi, bon et excellent père, je m' abandonne avec une tendre confiance aux sollicitudes maternelles de ta femme. Dis-lui, répète-lui cent fois que nul être au monde ne sent plus profondément que moi tout ce qu' elle fait pour ce pauvre enfant, qui sera plus encore à elle qu' à moi. Nous espérons, puisque ta lettre permet encore d' espérer ; nous espérons, puisque ta femme a eu la secourable pensée de s' adresser au ciel ; nous espérons enfin, puisque vous êtes là, vous, ses bons parents, ses protecteurs, ses sauveurs. Envoie-nous promptement de ses nouvelles, cher papa ; nous espérons, mais nous sommes résignés ; c' est une force qui vient aussi du ciel. Adèle attend ta réponse avec courage ; je ne t' embrasse pas pour elle, elle veut le faire elle-même. Porte l' expression de ma tendre et profonde reconnaissance aux pieds de la grand' maman de ce pauvre petit ange. Je t' embrasse encore une fois avec tendresse et respect. Victor. au général Hugo. 13 octobre 1823. Cher papa, je n' accroîtrai pas ta douleur en te dépeignant la nôtre ; tu as senti tout ce que je sens ; ta femme éprouve tout ce qu' éprouve Adèle. Non, je ne p382 veux pas t' attrister de toute notre affliction ; si tu étais ici, excellent père, nous pleurerions ensemble et nous nous consolerions en partageant nos larmes. Tout le monde est ici plongé dans la stupeur, comme si Léopold, comme si cet enfant né d' hier, cet être maladif et délicat n' était pas mortel. Hélas, il faut remercier Dieu qui a daigné lui épargner les douleurs de la vie. Il est des moments où elles sont bien cruelles. Notre Léopold est un ange aujourd' hui, cher papa, nous le prierons pour nous, pour toi, pour sa seconde mère, pour tous ceux qui l' ont aimé pendant sa courte apparition sur la terre. Il ne faut pas croire que Dieu n' ait pas eu son dessein en nous envoyant ce petit ange, sitôt rappelé à lui. Il a voulu que Léopold fût un lien de plus entre vous, tendres parents, et nous, enfants dévoués. Mon Adèle au milieu de ses sanglots me répétait hier que l' une de ses douleurs les plus vives était de penser à celles que toi et ton excellente femme avez éprouvées. Ce n' est pas à ta lettre que je réponds ; j' ai appris la fatale nouvelle de Mme Foucher. Dans le premier moment, elle avait caché les deux lettres, de peur qu' Adèle ne les lût ; elle n' a pu les retrouver depuis. Du reste, elle m' a dit tout votre chagrin, toutes vos tendres et pieuses intentions pour que la trace de ce cher petit ne s' efface pas plus sur la terre qu' elle ne s' effacera dans nos coeurs. Adieu, bon et cher papa, console-toi de mon malheur. C' était hier (12 octobre) l' anniversaire de notre mariage. Le bon Dieu nous a donné une consolation en nous ramenant ce doux souvenir de joie au milieu d' une si vive douleur. Adieu encore, ma femme et moi avons le coeur plein de tendresse pour vous deux. Ton fils résigné et respectueux, Victor. au général Hugo. samedi, novembre 1823. Mon cher papa, je t' écris à la hâte quelques mots ; M De Féraudy attend ma lettre et le paquet ; ma femme se dépêche de terminer le dessin qu' elle envoie à ses bons parents de Blois ; j' espère que tu en seras content, et je me tais, parce que je craindrais, en louant le talent de mon Adèle, de paraître vouloir p383 rehausser son présent. Nous aurions bien voulu t' envoyer ceci encadré ; mais M De Féraudy nous ayant fait quelques observations sur les difficultés du transport, tu sens qu' une délicatesse impérieuse nous a interdit de t' offrir ce beau dessin dans toute sa splendeur. Au reste, M De Féraudy s' est chargé de la commission avec une grâce toute parfaite, et je te prie de lui réitérer à Blois tous nos vifs remerciements. Il y a bien longtemps, ce me semble, cher papa, que nous n' avons de vos nouvelles. Comment se porte ta femme ? Console-la en notre nom de notre malheur. Je chercherai ce que tu me demandes. Mon Adèle est toujours bien souffrante. Ce coup n' a pas contribué à la remettre ; cependant elle a éprouvé une grande douceur à faire quelque chose pour toi, mon excellent père, et pour la grand' mère de son Léopold. Elle ne prend pas en ce moment la plume pour vous parce qu' elle tient encore le crayon. Je ne puis m' empêcher de te dire tout bas que son dessin a fait ici l' admiration de tous ceux qui l' ont vu. Ce bon Adolphe est peut-être à Blois en ce moment ; embrasse-le pour nous, en attendant que je l' embrasse pour toi. Adieu, bon et cher papa ; nous t' embrassons bien tendrement. Il faut fermer ma lettre. M De Féraudy m' attend. Une ligne de plus serait une indiscrétion. Nos respects à ta femme. V. à monsieur le général Hugo, à Blois. 16 décembre 1823. Mon cher papa, je me fais violence de jour en jour depuis longtemps, parce que je n' aurais pas voulu t' écrire sans te mander quelque nouvelle concernant le ministère des affaires étrangères et nos biens d' Espagne ; mais l' embarras des fêtes m' a jusqu' ici empêché de voir M De Ch comme je l' aurais voulu, et je ne puis résister plus longtemps au besoin de t' exprimer, ainsi p384 qu' à ta femme, notre tendre reconnaissance de toutes tes bontés. Le charmant tableau que nous avons reçu hier si à propos m' a touché plus encore qu' Adèle, s' il est possible, parce que les témoignages de tendresse que vous donnez à ma femme me sont encore plus précieux que ceux qui me concernent. Il est impossible de te dire quelle admiration ce beau travail excite dans la maison. J' ai lu tes mémoires , j' aurais voulu les relire, mais Abel ne nous en a encore donné qu' un exemplaire et tout le monde me l' arrache. Ils sont d' un intérêt bien profond pour tes fils, et je ne doute pas qu' il ne soit partagé par tous les lecteurs. Ils paraissent produire ici une vive sensation. la foudre et la muse en ont parlé, entre autres journaux, et je compte, quand le tome iii aura paru, en parler, moi, dans l' oriflamme . Ce serait un beau moment que celui de l' ivresse générale, pour te faire obtenir le grade de lieutenant général et une haute mission diplomatique. Je te rendrai un compte fidèle de ma conversation avec M De Ch. Je viens de vendre 2000 fr. pour deux ans à Ladvocat un nouveau vol d' odes où tu trouveras la tienne. Le marché est bon, mais il ne m' a rien donné comptant. -quant à la pension que tu veux bien nous faire, cher et excellent papa, nous désirons que tu suives, pour nous la payer, tes aises avant tout. Je vais répondre aux aimables lettres de M De Féraudy, dis-lui, je te prie, que je vais me hâter de remplir ses intentions. -Adolphe et moi avons déjà écrit à notre Eugène. -adieu, bien cher papa, embrasse pour nous ta femme et crois à tout mon tendre respect. Victor. 1824 au général Hugo. mon cher papa, remercie, de grâce, M De Féraudy de sa trop aimable lettre qui nous a apporté un mot de toi. Dès que j' aurai quelques détails des opérations de l' académie, je m' empresserai de lui en faire part, et je désire bien vivement qu' ils soient conformes à ses justes espérances. p385 Il me paraît d' après ton apostille d' ailleurs si pleine de tendresse et de bonté, que tu n' as pas encore reçu mes nouvelles rapsodies. Pourtant le libraire Ladvocat s' était chargé de te faire passer un exemplaire sur vélin, sur lequel j' avais écrit un mot ; mande-moi si tu l' as reçu. Je t' écris encore aujourd' hui provisoirement entre deux courses indispensables et, je t' assure, fort ennuyeuses. Il n' y a rien pour absorber toute une vie comme la publication d' un méchant livre. M De Clerm-Tonn, avec qui j' ai déjeuné avant-hier, m' a chargé de t' écrire que m. le duc D' Angoulême lui a parlé de toi et de tes mémoires qu' il a lus avec le plus haut intérêt , et qu' il regrettait que tu n' eusses pas été employé dans la dernière guerre d' Espagne. Je n' oublie pas, cher papa, les dernières commissions dont tu m' as chargé ; ma prochaine lettre t' en annoncera l' accomplissement. Ma femme avance dans sa grossesse sans se porter aussi bien que je le voudrais ; nous ne sommes cependant pas inquiets ; mais tout en m' affligeant, je ne puis m' empêcher d' approuver la défense que lui ont faite les médecins d' aller en voiture. Cela nous prive d' un bien grand bonheur que nous nous promettions pour le printemps ; mais qui, nous l' espérons, n' est que retardé de six mois. Adieu, cher papa ; nous t' embrassons tendrement mon Adèle et moi, ainsi que ton excellente femme. Ton fils dévoué et respectueux, Victor. Le 27 mars 1824. Tout le monde ici se porte bien. à Mademoiselle Julie Duvidal De Montferrier. 24 juin 1824. Vos rares et aimables lettres nous causent à tous, mademoiselle, un vif plaisir, et je désire que vous soyez convaincue que personne n' apprécie plus que moi la belle âme et l' excellent coeur qui en dictent les moindres expressions. Je vous retrouve dans vos lettres telle que vous êtes : pleine de générosité, d' imagination et de raison, supérieure aux choses comme aux p386 hommes et rehaussant des qualités déjà si cultivées par ce charme de naturel et de simplicité qu' est la véritable modestie. Permettez-moi d' épancher ici un peu librement ma haute estime pour vous ; mon Adèle vous exprimera mieux que moi notre tendre attachement. au général Hugo. ce 27 juin 1824. Mon cher papa, malgré tous les efforts de M Foucher et toute la bonne volonté du général De Coëtlosquet, nous n' avons pu réussir cette fois. Ta demande était arrivée trop tard ; et le duc D' Angoulême avait depuis quelque temps retenu les inspections générales pour des officiers généraux de l' armée d' Espagne. J' ignore, cher papa, si cet évènement est un malheur réel ; ce n' est pas un échec pour tes vieux et glorieux services, puisqu' il est hors de doute que ta demande l' aurait emporté, s' il y eût eu concurrence ; mais les places étaient déjà promises au prince. Il me semble d' ailleurs que cela augmente tes chances pour la promotion de lieutenants-généraux à la saint-Louis, et qu' avec l' appui de M De Clermont-Tonnerre (je ne puis plus dire malheureusement : et de M De Chateaubriand), il sera très possible à cette époque de te faire arriver à ce sommet des dignités militaires où tu devrais être depuis si longtemps parvenu. Je crois que M Foucher envisage la chose comme moi ; au reste, il va t' écrire. Quant à moi, je griffonne à la hâte cette lettre ; mes yeux sont toujours bien faibles et notre emménagement n' est pas encore terminé. Mon Adèle qui se porte toujours bien va t' écrire et te répéter ainsi qu' à ta femme, l' expression de notre filial et respectueux dévoûment. Victor. Si mon illustre ami revient aux affaires, nos chances triplent. Nos rapports se sont beaucoup resserrés depuis sa disgrâce ; ils s' étaient fort relâchés pendant sa faveur. Donne-nous donc vite de tes nouvelles. p387 à Monsieur Z, rédacteur au journal des débats. 27 juillet 1824. Monsieur, je vois avec un chagrin véritable que vous m' avez mal compris, pour le fond et pour la forme. Il m' est impossible de me figurer comment vous avez pu voir un ordre d' insertion dans la prière, ce me semble, très polie que contient à cet égard ma réponse à votre article ; et surtout comment vous avez pu trouver une apologie de mes nouvelles odes dans ce qui n' est qu' une réfutation, peut-être assez mesurée, de votre ingénieux paradoxe sur les classiques et les romantiques . Vous voulez bien promettre à ces nouvelles odes l' honneur de les examiner une seconde et dernière fois. Je suis flatté d' être l' objet de tant d' attention de votre part ; mais j' avoue que j' attendais plutôt une réplique à ma réponse qu' un nouvel article sur ces odes. Je vous abandonne d' avance ces compositions, si vulnérables sous tous les rapports ; mais je crois que lorsque vous aurez très facilement prouvé que mes vers sont mauvais, il vous restera encore à démontrer que votre théorie littéraire sur le classique et le romantique n' est pas erronée ; et c' est là, permettez-moi de vous le dire, monsieur, le véritable point de la question. Permettez-moi de vous dire encore que je n' adopte point le mot de romantique avant qu' il ait été universellement défini. Mme De Staël lui a donné un fort beau sens et je déclare ne pas lui reconnaître d' autre acception. Quoi qu' il en soit, je me féliciterai toujours, monsieur, d' avoir fourni au public, fût-ce à mes dépens, l' occasion de lire un nouvel article de vous. J' ose réclamer encore de votre obligeance l' insertion de cette lettre au journal des débats . L' expression d' ordre qui vous est échappée a fait naître p388 mille interprétations dont vous ne voudrez pas me laisser subir le désagrément, et je veux vous laisser le plaisir de réparer vous-même le tort que vous me causez involontairement en déclarant que mes ordres dans cette occasion se sont bornés à l' envoi pur et simple de ma lettre, absolument telle qu' on a pu la lire dans le journal des débats -au taux d' insertion près. V H. monsieur le général comte Hugo, Blois. ce 29 juillet 1824. Mon cher papa, tes lettres, toujours si empreintes de tendresse et de bonté, sont un de nos bonheurs. Cependant nous attendons avec impatience le moment où elles seront remplacées par ta présence, plus chère et plus précieuse encore. Remercie bien ton excellente femme de son attention délicate pour ma fête. Je ne saurais te dire combien j' en ai été touché, ainsi que mon Adèle. Remercie-la encore de l' envoi de beurre qu' elle nous promet ; cela nous sera fort utile cet hiver. Seulement nous désirons qu' elle soigne sa santé et se donne le moins de peine possible. Louis est ici depuis huit jours, et nous l' avons revu avec grand plaisir. Nous espérons que sa présence ici hâtera la tienne. Le colonel est obligé de repartir pour Tulle dans la première quinzaine de septembre. Le contre-coup de la chute de mon noble ami a tué la muse française . C' est une histoire singulière que je ne puis te conter par lettres. As-tu lu celle que j' ai adressée à ce vieux renard d' Hoffmann ? Je ne sais trop ce qu' il y pourra répondre. Adieu, cher et excellent père, mon Adèle, qui se porte à merveille, t' embrasse ainsi que ta femme bien tendrement et je m' unis à elle en cela comme en tout. Ton fils respectueux et dévoué, Victor. L' état de notre pauvre et cher Eugène est toujours le même. Cette stagnation est désespérante. Abel se porte bien. p389 à m. le rédacteur de la gazette de France. 10 août 1824. Monsieur, j' avais envoyé le 31 juillet à m. le rédacteur du journal des débats la lettre ci-jointe. Afin de ne pas prolonger une discussion que je n' avais pourtant point provoquée, je me bornais à relever les principales erreurs matérielles commises à mon égard par M Z dans ses deux publications du 26 et du 31 juillet. Je ne croyais point que ces inexactitudes, soit dans les allégations, soit dans les citations, fussent volontaires de la part de M Z, et j' étais bien loin de le ranger parmi ceux qui pensent que le meilleur moyen de prouver aux gens qu' ils ont le nez trop court, est de le leur couper. J' attendais donc avec confiance l' insertion de cette lettre au journal des débats . Aujourd' hui, après dix jours d' attente, m. le rédacteur des débats me fait savoir qu' il ne peut imprimer ma lettre, M Z désirant qu' elle ne paraisse pas . Je ne blâme nullement m. le rédacteur d' avoir plutôt égard à l' opposition de son collaborateur qu' à mon invitation. C' est M Z, qui s' oppose formellement à la publication d' une lettre où l' on relève les erreurs de M Z, et j' en veux laisser tout l' honneur à M Z. Je crains seulement que cette circonstance n' ajoute pas beaucoup à sa réputation, si méritée, d' homme d' esprit. J' étais loin de supposer à ma lettre toute l' importance qu' y attache M Z. Tout en regrettant d' être contraint d' occuper encore de moi le public, je ne puis m' empêcher de provoquer son jugement sur les motifs qui ont pu porter un critique distingué à un acte, en apparence, peu digne de lui. Je ne me croyais pas si formidable ; M Z me donne de la présomption, et m' expose à répéter le charmant vers de La Fontaine : je suis donc un foudre de guerre ! Cette guerre était, ce me semble, bien innocente et bien inoffensive de part et d' autre. Mon adversaire la termine un peu brusquement : je ne m' en plains pas, puisque, comme M Z le prouve si bien dans son article du 31 juillet, la politesse et la courtoisie sont romantiques . M Z est, à juste p390 titre, partisan de la tolérance , en matières religieuses et politiques : je serais curieux de savoir ce qu' il pense de la tolérance en matière littéraire ? En publiant ces observations sur la lettre proscrite , vous obligerez, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur Victor Hugo. à m. le rédacteur du journal des débats. Paris, 31 juillet 1824. Monsieur, M Z est beaucoup trop modeste : cela est fort embarrassant pour un pauvre auteur, qui a peut-être de bonnes raisons à alléguer, et que l' on condamne au silence, parce qu' il ne les expose pas assez brutalement . J' avais eu l' honneur d' adresser une petite lettre à M Z à l' occasion du petit avant-propos dont il avait assaisonné ma réponse, accueillie lundi dernier par le journal des débats . Cette lettre contenait, je l' avoue humblement, de nouveaux témoignages de ma profonde et inaltérable estime pour l' esprit, le talent et l' érudition de votre ingénieux collaborateur. Il est vrai qu' à ces justes éloges j' avais mêlé quelques timides observations, qui n' auront sans doute pas paru à M Z un correctif suffisant. Je lui faisais remarquer que je devais plutôt attendre de lui une réplique à ma réponse qu' un nouvel article sur mes odes : je lui abandonnais d' avance ces compositions si vulnérables sous tous les rapports , ajoutant que lorsqu' il aurait très facilement prouvé que mes vers sont mauvais, il lui resterait encore à démontrer que sa théorie sur les classiques et les romantiques n' est pas erronée, ce qui pourtant est le véritable point de la question . Je terminais en le priant de vouloir bien expliquer au public de quelle nature était l' ordre d' insertion qu' il affirmait avoir reçu de moi, ordre qui s' était borné à l' envoi pur et simple de ma lettre, absolument telle qu' on l' avait pu lire dans le " journal des débats " du 26 juillet . M Z, je le répète, n' a point vu dans ces observations un contrepoids suffisant aux louanges qui les accompagnaient. Un sentiment de pudeur littéraire, vraiment exagéré, l' a porté non seulement à refuser, à ma seconde lettre, la publicité que j' osais lui p391 demander, mais encore à garder un silence absolu sur ce sujet, et notamment sur cette expression d' ordre, qui n' est pas le mot propre , et qui, en conséquence des paroles mêmes de M Z, me semble une notable excursion de M Z dans ce domaine, tout à la fois aride et vaporeux, étroit et illimité, du romantique . Quoi qu' il en soit, j' ai lu aujourd' hui avec un plaisir que M Z est habitué à faire éprouver à tous ses lecteurs le nouvel article qu' il veut bien me consacrer. J' avoue que je suis surpris de l' erreur historique qu' il paraît m' imposer. Il me semble que les siècles littéraires ne se mesurent pas avec la même rigoureuse exactitude que les siècles historiques . Dans l' histoire et pour la chronologie, le dix-septième siècle a commencé le 1er janvier 1600 et a fini le 1er janvier 1700. Dans les lettres, le dix-septième siècle a commencé avec Corneille, Racine, Bossuet, Pascal, Molière, La Fontaine, Boileau, etc., et n' a fini qu' avec ces écrivains illustres, dont plusieurs pourtant ont prolongé leur vie jusque dans le dix-huitième siècle. On peut, ce me semble, dire, en dépit de la chronologie, que Lucain, Sénèque et Pline Le Jeune, appartiennent tous trois au deuxième siècle ou à la deuxième époque littéraire de Rome. On pourrait dire encore que J-B Rousseau, par la couleur de quelques-unes de ses odes, appartient plutôt au dix-septième siècle qu' au dix-huitième siècle, où il a historiquement vécu. On pourrait même avancer que M Z, par la tournure vive et piquante de son esprit, appartient bien plus au siècle de Voltaire qu' au siècle de Bonaparte. Ce n' est cependant pas moi qui me plaindrai de le compter au nombre de nos contemporains. Malgré la distinction un peu subtile de M Z, je persiste à croire qu' on peut être revêtu d' un nuage sans porter une robe de vapeur . D' ailleurs, puisque M Z veut absolument des formes et des contours, le mot robe lui présente l' image que la vapeur lui refuse, à ce qu' il paraît. Mon spirituel adversaire, qui ne veut pas qu' on puisse se vêtir d' une abstraction , ne s' est point expliqué sur le vers de Rousseau : un vice complaisant de grâce revêtu. Je passe rapidement sur ces détails philosophiques, dont je ne sais pas, comme M Z, parer l' aridité, et je me borne à lui exprimer tous mes regrets de ce qu' il n' a pas jugé à propos de m' expliquer par quels procédés les romantiques " tirent des corps du monde des idées " . C' était là cependant le fond de son article ; cette pierre d' achoppement était la clef de sa voûte ou, s' il le préfère, le fondement de son édifice. Voilà où les lecteurs l' attendent encore. Quant à moi, qui ai déjà reçu plus d' une preuve de l' extrême bienveillance de M Z, je le remercie bien sincèrement des nouvelles critiques p392 dont il me met à même de profiter. J' abandonne la discussion au point où elle commence à me devenir personnelle, et, du moment où il n' y a plus que moi d' accusé, je me range le premier pour la condamnation. Aussi les deux observations par lesquelles je vais terminer ne porteront-elles que sur des faits. M Z présente, comme " un échantillon " de romantisme " beaucoup plus étrange que les robes de vapeur et le vêtement de mystère " la strophe suivante : sors-tu de quelque tour qu' habite le vertige, nain bizarre et cruel, qui sur les monts voltige, prête aux feux des marais leur errante rougeur, rit dans l' air, des grands pins courbe en criant les cimes, et chaque soir, rôdant sur les bords des abîmes, jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur. M Z veut que " cet être puissant qui courbe les cimes des grands pins " soit une chauve-souris , parce que la pièce est adressée à la chauve-souris ; il en conclut que le poëte, parlant au vocatif, devrait dire : " nain cruel, qui voltiges, qui prêtes, qui ris, qui jettes, etc. " . Voilà certainement un étrange échantillon , non seulement de romantisme , mais encore de la profonde ignorance du " poëte " . Mais pourquoi vouloir précisément me faire dire ce que je n' ai pas dit ? Le vertige est ici le nominatif de la phrase, et c' est lui qui voltige , qui rit , qui jette , etc. ; et non la chauve-souris. -c' est là, dira M Z, une personnification du vertige bien romantique ! -soit ; mais est-elle beaucoup plus singulière que les personnifications classiques du zéphyr et de l' écho ? En attendant qu' on décide la chose, je prie M Z de croire qu' il n' y a point d' incompatibilité absolue entre les écrivains qu' il nomme romantiques et l' orthographe. Après m' avoir plus d' une fois fait sentir qu' il s' est plu jusqu' ici à couvrir d' un voile les taches les plus considérables de mes odes, après avoir dit qu' il a cité le moins défectueux de ce qui lui a paru condamnable , M Z, poussé à bout, termine par la citation d' une strophe qu' il ne paraît même transcrire qu' à regret, c' est celle sur le cauchemar : un monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, tantôt dans une eau morte il traîne son corps bleu , tantôt son rire éclate en rouges étincelles ; deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, il vole sur un lac de feu. " dira-t-on maintenant, ajoute M Z, que j' aie choisi, comme l' a pensé M Victor Hugo, les défauts les plus saillants de ses odes ? N' avais-je pas p393 fait tout le contraire ? Est-il beaucoup de journalistes qui se fussent refusé le plaisir de rire du corps bleu du cauchemar ? " or, monsieur, dans un article qui a paru sur mes premières odes, article du reste bien trop indulgent, et dont j' ai conservé la mémoire dans le sens que les latins attachaient au mot memor , dans cet article, dis-je, la strophe ci-dessus était entièrement rapportée, avec ces réflexions du critique : " se douterait-on qu' il est question ici du cauchemar ! Ajoutons que ce rire en étincelles est une image fort étrange, et que le corps bleu ne peut jamais se trouver dans une ode. " hé bien ! Le journaliste , qui ne se refusait pas le plaisir de rire du corps bleu , et qui faisait ainsi tout le contraire de ce que M Z déclare avoir fait, n' était autre que M Z. (voyez le journal des débats du 17 novembre 1822.) c' est même d' après l' avis bienveillant de ce critique distingué que je corrigeai ce ridicule corps bleu dans la seconde édition de mes odes. Je m' adresse à vous, monsieur, pour obtenir l' insertion de cette lettre, craignant que la modestie de M Z ne lui permît pas d' en réclamer lui-même la publication. Je désire qu' il demeure convaincu et de ma vive gratitude et du plaisir avec lequel j' ai fourni au public l' occasion de lire un nouvel article de lui. J' ai l' honneur, etc. Victor Hugo. à Monsieur Villars, membre de l' académie française. le dimanche 14 novembre. Depuis deux ans, presque toujours absent de Paris, je n' ai pas eu l' occasion de cultiver autant que je l' aurais voulu l' agréable et utile commerce de M Villars. Je suis enchanté aujourd' hui qu' une circonstance fortuite me ramène vers lui et me mette à même de renouer une connaissance qui m' est si précieuse. M De Lamartine, mon ami, est un des candidats à la place vacante dans l' académie française ; et, avant de se présenter chez M Villars, il a désiré que je le prévinsse. Je lui ai dit que la bienveillance dont M Villars m' avait donné tant de preuves ne suffirait pas seule pour fixer son choix ; mais je ne doute pas que le mérite éminent et l' admirable p394 talent de M De Lamartine ne soient des recommandations toutes-puissantes auprès de M Villars. Mm De Chateaubriand et l' évêque d' Hermopolis s' intéressent vivement à la nomination de M De Lamartine. M Villars se plaira sans doute à joindre son suffrage au leur et à aplanir à ce beau talent l' entrée de l' académie où M Villars occupe une place si distinguée. Je serai personnellement heureux et flatté d' avoir attiré son attention sur M De Lamartine ; et la nomination de ce poëte ajoutera une nouvelle obligation à toutes celles que j' ai déjà à mon ancien et respectable ami M Villars. J' aurai l' honneur de revenir. Victor Hugo. monsieur le comte François De Neufchâteau, de l' académie française. 15 novembre 1824. Monsieur le comte, vous avez peut-être oublié mon nom ; mais moi jamais je n' oublierai la bienveillance avec laquelle vous avez bien voulu accueillir mes premiers essais. C' est de cette bienveillance que j' ose aujourd' hui vous demander une preuve qui, pour ne m' être pas personnelle, ne me sera pas moins chère. Un fauteuil est vacant à l' académie française ; je n' ai certes pas la prétention de dicter un choix à un goût aussi sûr que le vôtre : je me permettrai seulement d' appeler votre attention sur un célèbre candidat, qui est mon ami et dont je vous ai vu il y a quelques années admirer les premières poésies ; c' est vous nommer Alphonse De Lamartine. M De Lamartine s' empressera d' aller lui-même briguer votre suffrage et je ne doute pas qu' il ne l' obtienne par son seul mérite de votre impartialité si bienveillante et si éclairée ; mais je serais heureux d' avoir été pour quelque chose dans votre favorable détermination. Ce serait, monsieur le comte, ajouter une nouvelle et bien vive reconnaissance à toutes celles que vous doit déjà votre très profondément dévoué Victor Hugo. p395 à monsieur le baron D' Eckstein. ce dimanche, 28 novembre 1824. Je suis toujours, monsieur le baron, à la piste des articles dont vous daignez parfois enrichir le drapeau blanc , et je conçois parfaitement qu' ils suffisent pour maintenir ce journal dans un rang élevé dont il ne devrait jamais descendre. Il est vrai qu' il faudrait pour cela que tous les rédacteurs eussent votre haut mérite, et que c' est demander l' impossible. Rien de plus rare que les trois qualités qui vous distinguent si éminemment : le talent, le savoir et la conviction. Les deux articles que vous m' envoyez montrent avec quelle aisance ingénieuse votre esprit embrasse tous les sujets et se plie à tous les styles. Vos vues sur la poésie populaire sont hautes et profondes. Votre coup d' oeil sur nos charlatans de sophisme et de littérature est rapide et perçant. Vous séparez en juge intègre les erreurs des jongleries, vous démêlez le bon grain de l' ivraie ; et c' est une des choses que j' aime en vous. Il y a dans vos pensées la profondeur des allemands et dans votre plaisanterie la grâce des français. Je m' empresse de communiquer vos excellents articles à Lamartine qui en sera enchanté ; et j' attends avec une vive impatience la communication que vous voulez bien me promettre de votre prochain ouvrage. Seriez-vous assez bon pour vous rappeler la demande que j' ai eu l' honneur de vous faire pour Mme la marquise De Montferrier et sa fille qui est à Rome et dont vous avez admiré chez moi deux ouvrages ? Voudriez-vous me faire savoir si m. le ministre des affaires étrangères autorise ces dames à se servir pour leur correspondance du pli de m. l' ambassadeur de Rome, qu' elles ont au reste l' honneur de connaître. J' attendrai sur ce point votre réponse pour la communiquer à Mme De Montferrier. Adieu, monsieur le baron ; ma femme est infiniment sensible à votre souvenir ; elle partage la haute opinion que votre talent m' inspire, et j' espère que vous voudrez bien compter toujours au rang de vos meilleurs amis Victor Hugo. p396 monsieur le comte Alfred De Vigny, capitaine au 55e régiment d' infanterie, en garnison à Pau. 29 décembre 1824. Avant que cette année finisse, bon Alfred, je veux lui dérober un moment pour vous, et de force ou de gré je vous écrirai enfin aujourd' hui. J' ignore si ma lettre sera pour vous ce que les vôtres sont pour moi, mais j' y puise du courage, de l' enthousiasme et du talent. Elles me rendent plus grand et meilleur, quand je les reçois et quand je les relis. Votre courant est comme électrique, et mon mérite est de pouvoir quelquefois me mettre de niveau et entrer en équilibre avec vous, surtout pour ce qui tient à la manière de sourire et d' aimer. Que votre dernière lettre était belle ! J' y ai tout vu, votre grande nature et votre beau génie ; ces hautes Pyrénées ont dû vous inspirer de bien admirables vers, et il me tarde d' entendre ce que vous devez faire chaque jour. Nous, mon ami, nous n' aurons rien à vous offrir en échange, à votre retour. Là-bas, tout vous inspire ; ici, tout nous glace. Que voulez-vous que l' on fasse au milieu de tant de tracasseries politiques et littéraires, de ces insolentes médiocrités, de ces génies poltrons, de l' élection de Droz, de l' échec de Lamartine et de Guiraud ? Que voulez-vous que l' on fasse à Paris, entre le ministère et l' académie ? Pour moi, je n' éprouve plus, quand je me jette en dehors de ma cellule, qu' indignation et pitié. Aussi je ne m' y expose guère, je reste chez moi, où je suis heureux, où je berce ma fille, où j' ai cet ange qui est ma femme. Toute ma joie est là, rien ne me vient du dehors que quelques marques d' amitié qui me sont bien chères, et parmi lesquelles je compte avant tout les vôtres. Vous savez combien je vous aime, Alfred. Saluons ensemble cette nouvelle année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre coeur. Envoyez-moi quelques-uns des vers que la muse vous dicte, et tâchez de revenir vite les écrire ici, dussiez-vous courir, comme moi, le risque de ne plus être inspiré. Mais c' est pour vous un danger illusoire ; votre talent résiste à tout, p397 même au chagrin, même à l' ennui. Quant à moi, toutes mes idées s' envolent et je suis tout de suite vaincu quand je vois les passions et les intérêts entrer dans la lice. Les petites blessures me tuent. Je suis, passez-moi l' orgueil de cette comparaison, je suis comme Achille, vulnérable par le talon. Victor. 1825 au général Hugo. 19 février 1825. J' ajoute un mot, cher papa, à la lettre de notre Adèle ; je voudrais pouvoir ajouter quelque chose à l' expression de sa tendresse pour toi et ta femme ; mais je ne saurais exprimer mieux qu' elle ce qu' elle sent aussi bien que moi. Je voulais, comme elle te le dit, t' envoyer le portrait de ta Léopoldine dans ma plus prochaine lettre ; mais mon désir de te le donner ressemblant me l' ayant déjà fait deux ou trois fois recommencer, je ne veux pas tarder plus longtemps à solliciter de tes nouvelles pour nous, pour Abel et pour la famille Foucher. Rabbe, qui est venu hier dîner avec nous, m' a parlé de toi avec le plus tendre et le plus respectueux attachement ; c' est un bon et noble ami. Louis nous a envoyé ces jours-ci un superbe panier de gibier que nous avons mangé en famille, avec le vif regret de ne pas vous le voir partager. Adieu, bien cher et bien excellent père ; je m' occupe en ce moment de ramasser de la besogne pour notre séjour à Blois, qui nous promet tant de bonheur. Notre Didine est charmante. Elle ressemble à sa mère, elle ressemble à son grand-père. Embrasse pour elle sa bonne marraine. Ton fils tendre et respectueux, V H. Où en est ta demande près du ministre ? Veux-tu que je m' en informe ? As-tu vu que des exceptions ont été faites ? p398 au général Hugo. ce 27 février 1825. Mon cher papa, tu as vu que nos lettres se sont croisées ; je désire que notre lettre t' ait fait autant de plaisir que la tienne nous en a fait ; elle ne pouvait nous apporter de plus agréable nouvelle que celle de votre prochaine arrivée, et j' espère presque, en t' écrivant celle-ci, qu' elle ne te trouvera pas à Blois. Tu ne saurais croire quelle fête nous nous faisons de vous présenter notre Léopoldine, toujours petite, mais toujours bien portante et si gentille ! ... elle vous aimera tous deux comme nous l' aimons : nous ne saurions dire davantage. Nous nous applaudissons presque d' avoir été une partie du mois sans nouvelles de toi, puisque tu as été malade ; nous aurions eu des inquiétudes ; maintenant nous n' avons que le plaisir de te savoir rétabli. Adieu, bon et cher papa, je ne t' en écris pas plus long, puisque nous pourrons bientôt communiquer de vive voix. Quelles que soient les affaires qui t' amènent, tu sais que tu peux compter en tout et pour tout sur notre dévoûment comme sur notre tendre et respectueux attachement. Embrasse pour nous la bonne marraine de ta Léopoldine. Victor. à Monsieur J-B Soulié, hôtel de Hollande, rue neuve-des-bons-enfants, à Paris. Blois, 27 avril 1825, matin. Savez-vous, mon bon Soulié, que les grâces royales pleuvent sur moi, au moment où je viens à Blois me faire hermite ? Le roi me nomme chevalier de la légion d' honneur, et me fait l' insigne honneur de m' inviter p399 à son sacre. Vous allez vous réjouir, vous qui m' aimez, et je vous assure que le plaisir que cette nouvelle vous fera augmente beaucoup ma propre satisfaction. Il y a entre nous une telle fraternité de sentiments et d' opinions, qu' il me semble que ma croix est la vôtre, comme la vôtre serait la mienne. Ce qui accroît beaucoup le prix de cette croix à mes yeux, c' est que je l' obtiens avec Lamartine, par ordonnance spéciale qui ne nomme que nous deux, attendu, a dit le roi, qu' il s' agit de réparer une omission. Ces deux décorations ne comptent pas dans le nombre donné au sacre. Ce qui ajoute aussi un grand charme à mon voyage de Reims, c' est l' espérance de le faire avec notre Charles Nodier, auquel j' ai écrit hier, pour qu' il s' arrange de manière à m' avoir pour compagnon. Je dois ajouter à tout ceci que M De La Rochefoucauld a été charmant, dans cette circonstance, pour Lamartine et moi. Il est impossible de s' effacer plus complètement pour laisser au roi toute la reconnaissance, de mettre plus de grâce et de délicatesse dans ses rapports avec nous. C' est à lui que nous devons nos croix, et c' est lui qui nous remercie. Je dois cette justice haute et entière à un homme qui ne l' obtient pas toujours. Je vais donc vous revoir, cher ami, et il me faut cette espérance pour apporter quelque adoucissement au chagrin de quitter mon Adèle pour la première fois. Dites tout cela à ceux de nos bons amis auxquels je n' aurai pas le temps d' écrire. Votre canif est beau et excellent ; votre dessin est d' une bizarrerie charmante. Mille fois merci, et merci surtout de votre franche et tendre amitié. Personne ne vous aime plus que moi. Victor. à monsieur le comte Alfred De Vigny, rue Richepanse, Paris. Blois, 28 avril 1825. Il ne faut pas, cher Alfred, que vous appreniez d' un autre que moi les faveurs inattendues qui sont venues me chercher dans la retraite de mon père. Le roi me donne la croix et m' invite à son sacre. Réjouissez-vous, p400 vous qui m' aimez, de cette nouvelle ; car je repasserai à Paris en allant à Reims, et je vous embrasserai. Je compte faire le voyage avec notre Nodier auquel je viens d' écrire. Vous nous manquerez ! Tous les honneurs, du reste, portent leur épine avec eux. Ce voyage me force de quitter pour quinze éternels jours cette Adèle que j' aime comme vous aimez votre Lydia, et il me semble que cette première séparation va me couper en deux. Vous me plaindrez, mon ami, car vous aimez comme moi. Je suis ici, en attendant mon nouveau départ, dans la plus délicieuse ville qu' on puisse voir. Les rues et les maisons sont noires et laides, mais tout cela est jeté pour le plaisir des yeux sur les deux rives de cette belle Loire ; d' un côté un amphithéâtre de jardins et de ruines, de l' autre une plaine inondée de verdure. à chaque pas un souvenir. La maison de mon père est en pierres de taille blanches, avec des contrevents verts comme ceux que rêvait J-J Rousseau ; elle est entre deux jardins charmants, au pied d' un coteau, entre l' arbre de Gaston et les clochers de saint-Nicolas. L' un de ces clochers n' a point été achevé et tombe en ruine. Le temps le démolit avant que l' homme l' ait bâti. Voilà tout ce que je vais quitter pour quinze jours, et mon vieux et excellent père et ma bien-aimée femme par-dessus tout. Mais je vous reverrai un instant, et il y a tant de consolations dans la vue d' un ami ! Adieu, cher Alfred, mille hommages à votre chère Lydia. Avez-vous terminé votre formidable enfer ? C' est une page de Dante, c' est un tableau de Michel-Ange, le triple génie. Embrassez bien pour moi émile Deschamps, Soumet, Jules Lefèvre, Guiraud et D' Hendicourt et tous nos amis, auxquels j' écrirai dès que j' aurai quelque loisir. Victor. Je suis encore ici pour trois semaines. Vous m' écrirez vite, n' est-ce pas ? Mille respects de ma part à madame votre mère. p401 à monsieur le baron D' Eckstein. Blois, 29 avril 1825. Je reçois à l' instant même, monsieur le baron, une lettre de M Alphonse Rabbe, et son résumé de l' histoire de Russie . Cet ouvrage important, sur lequel je viens de jeter un rapide coup d' oeil, me paraît, si j' en juge d' après ce que j' en connais, digne de toute votre attention comme l' auteur est digne de toute votre estime. M Rabbe, dont la conviction politique diffère de la nôtre, est un homme d' un beau talent et d' un beau caractère. Ce sont deux nobles rapports avec vous. Les hommes d' un haut mérite, comme vous et lui, doivent se comprendre et s' estimer, à quelque drapeau qu' ils appartiennent. Sans cesser de prendre part à la lutte de leurs armées, les généraux ne se battent pas corps à corps : ils se saluent de leurs rangs opposés. Vous et M Rabbe vous êtes généraux. M Rabbe, dont j' aime la personne et le talent, et qui n' a pas besoin de cette recommandation auprès de vous, vous rend déjà toute justice. Vous êtes du petit nombre des hommes honorables qui doivent être séparés de la tourbe des partis. M Rabbe vous en sépare. Vous lui rendrez, je n' en doute pas, la même justice. Vous aurez sans doute reçu son résumé et sa lettre quand celle-ci vous parviendra, et je serai heureux d' apprendre que votre jugement favorable aura devancé ce que je ne dois pas (je le répète) appeler ma recommandation. Aussi est-ce moins dans ce but que je vous écris que dans l' intention de me rappeler à votre amical souvenir. Les journaux vous auront appris la faveur dont sa majesté m' honore. Je vous remercie d' avance du plaisir que vous aurez éprouvé de cette nouvelle. Vous voyez que je me crois sûr de votre amitié comme vous l' êtes de la mienne. Personne n' a pour vous une plus haute estime que votre bien dévoué Victor Hugo. Mon adresse est chez m. le général comte Hugo, à Blois . Je serais enchanté que votre loisir vous permît de consacrer à l' ouvrage de M Rabbe un de ces excellents articles où vous savez si bien allier la critique impartiale à l' accent de l' estime. Vous savez que je pense comme p402 vous sur le compte des résumés, mais vous savez aussi que j' excepte M Rabbe de cette tourbe d' écrivains ignorants et superficiels. Il est, lui, tout à fait à part, et je suis convaincu que vous le jugerez comme moi. En combattant quelquefois ses doctrines, vous admirerez toujours son talent. à Adolphe De Saint-Valry. Blois, 7 mai 1825. Oui, mon ami, de cette ville historique et pittoresque, je tournerai bien souvent mes regards vers Paris et Montfort, et le château de Blois ne me fera point oublier saint-Laurent. J' ai passé là, en août 1821, des moments bien doux, et votre excellente mère m' y a fait presque oublier pendant huit jours l' admirable mère que je venais de perdre. Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Je suis charmé que le bon Jules Lefèvre vous doive la vente de son clocher de saint-Marc . C' est un homme d' un vrai talent, et il ne manque à ce talent qu' un succès. Rien de tout cela ne vous manque à vous, mon cher ami, et vous avez tort de désespérer de vous-même ; il faut que votre poème se vende, et il se vendra. Entre le talent et le public, le traité est bientôt fait. On me dit ici que l' on dit là-bas que j' ai fait abjuration de mes hérésies littéraires , comme notre grand poëte Soumet. Démentez le fait bien haut partout où vous serez, vous me rendrez service. J' ai visité hier Chambord. Vous ne pouvez vous figurer comme c' est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies même sont représentées dans l' admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J' ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle ; j' ai emporté un peu de pierre et de mousse de ce sommet, et un morceau du châssis de la croisée sur laquelle François Ier a inscrit les deux vers : souvent femme varie, bien fol est qui s' y fie ! Ces deux reliques me sont précieuses. Adieu, mon ami, vous savez que le roi m' invite à son sacre. Je serai à Paris vers le 20, et je vous embrasserai. L' amitié d' un homme comme vous est douce et inappréciable. Victor. p403 à Paul Foucher. La Miltière, ce mardi 10 mai 1825. Je commence ceci, mon cher Paul, avec l' intention de t' écrire une des plus longues lettres que j' aie encore écrites depuis que je suis parti. Si, par hasard, elle ne répondait ni à ton attente, ni à la mienne, n' en accuse pas mon intention, mais bien je ne sais quelle cause imprévue qui sera venue me couper ma satisfaction et mon loisir. D' ailleurs nous nous verrons bientôt à Paris, et je te raconterai tout ce que je n' aurai pu t' écrire. Je suis pour le moment dans une salle de verdure attenante à La Miltière ; le lierre qui en garnit les parois jette sur mon papier des ombres découpées dont je t' envoie le dessin, puisque tu désires que ma lettre contienne quelque chose de pittoresque. Ne va pas rire de ces lignes bizarres jetées comme au hasard sur l' autre côté de la feuille. Aie un peu d' imagination. Suppose tout ce dessin tracé par le soleil et l' ombre et tu verras quelque chose de charmant. Voilà comme procèdent ces fous qu' on appelle des poëtes. J' ai laissé ton aimable lettre à Blois, ce qui m' empêche d' y répondre en détail. D' ailleurs, tu m' y faisais plus de questions que ne t' en feront certainement les six pédants noirs de la faculté lors de ta candidature au baccalauréat ès lettres de l' université de Paris. Tu m' y parlais de la butte des capucins et de Diane, et moi, pour te contrarier, j' ai bien envie de ne te parler que de Chambord et de chabara. Imagine-toi, mon cher Paul, que depuis que j' ai vu Chambord, je vais demandant à chacun : avez-vous vu Chambord ? comme La Fontaine qui disait à tout passant : avez-vous lu Baruch ? à propos de La Fontaine, parlons du colonel Féraudy. Il t' aime toujours beaucoup, quoique tu te sois avisé de trouver un de ses vers faux, ce qui lui est sensible. Il fait toujours des fables : il en a même fait une en mon honneur où il me traite d' animal , et qui finit par un calembour. C' est une galanterie ! Adieu, mon cher Paul, embrasse bien tendrement ton bon père et ta bonne mère pour mon Adèle et pour moi. Papa et sa femme et Didine leur disent, ainsi qu' à toi, mille choses affectueuses. Tout le monde se porte p404 bien. Remercie ton papa de tous les détails de sa dernière lettre. Je serai le 20 à Paris. Mille amitiés à ton oncle et à ta tante, M et Mme Deschamps, M et Mme François. J' écrirai à ton père dès que notre ménage sera revenu à Blois qui est à 8 lieues d' ici. V. à Monsieur Foucher. La Miltière, 12 mai 1825. Mon cher papa, le messager envoyé par mon père à Blois est de retour. Il nous rapporte l' aimable lettre de maman à son Adèle, que nous avons lue en famille, et une lettre fort cordiale de Victor Foucher, qui nous fait aussi beaucoup de plaisir. Nous nous attendions également à recevoir la croix de la légion d' honneur et les papiers, etc., que vous nous avez annoncés pour le commencement de cette semaine. Notre espérance est frustrée de ce côté, et mon père désirerait que vous eussiez la bonté de passer encore une fois à la légion, pour presser cet envoi. Car ma place est retenue pour le 19 au matin, et si nous ne recevions pas tout cela au moins le 18, je courrais grand risque de ne pouvoir porter la décoration au sacre, ce qui serait inconvenant. Je sens, mon excellent père, combien je vous donne de peines, et je suis pénétré d' une vive reconnaissance de toutes vos bontés. La lettre de maman Foucher est bonne comme elle : elle est remplie de détails qui nous intéressent. Nous sommes enchantés des progrès de Juju autant que de ceux de Didine ; quand nous serons de retour à Paris, ces deux enfants seront l' objet de nos curiosités réciproques, et nous en aurons de longs récits à nous faire. Voudriez-vous bien ajouter encore à tous vos soins paternels celui de p405 payer nos contributions dont le papier a été remis à maman. Nous vous rembourserons cette petite somme, bien entendu. Maman nous apprend que la chambre à Reims est louée 350 francs et qu' on cherche une quatrième personne. Est-ce pour la voiture ou pour le logement ? Vous me disiez dans votre dernière que Beauchêne s' occupait de la fabrication de mon habit. Comment a-t-il eu ma mesure ? Il faudra sans doute les culottes, bas, souliers à boucles, épée d' acier, chapeau à ganse d' acier et plumes. En quel métal doivent être les boucles de la culotte et des souliers ? Faudra-t-il les jabots et les manchettes ? Nous sommes désolés de la mauvaise santé de Mlle Jeanne. Parlez de nous à la bonne Mme Deschamps. M Deschamps m' a écrit une charmante lettre. Veuillez l' en remercier en attendant que je le fasse moi-même. Il faut que notre tante Asseline se soigne un peu, et j' espère la retrouver tout à fait retablie. Faites-lui bien nos amitiés ainsi qu' à son mari. Paul a dû recevoir aujourd' hui une lettre de moi, la première que j' aie écrite à La Miltière. Celle-ci est la seconde. Je vais écrire la troisième à Ch Nodier. Adieu, mon cher et bon père ; papa et son excellente femme, mon Adèle et sa petite Didine aux joues fermes, vous embrassent ainsi que maman Foucher, et je me joins à eux de coeur. Vous ne sauriez croire comme on parle de vous en Sologne à l' heure qu' il est. Votre fils tendrement dévoué, Victor. Comment se porte François ? Mon portier a-t-il reçu quelques lettres depuis notre départ ? J' en reçois une bien paternelle de M De La Rivière. Mille remerciements à Mm Vénot, Pichot, et tutti quanti . Madame Victor Hugo, chez le général comte Hugo, à Blois. me voici à Orléans, mon Adèle, et avant de dîner, avant de me reposer, avant même de m' asseoir (car je suis debout), je veux t' écrire. Tu recevras cette lettre inattendue demain, et c' est une grande joie pour moi au milieu de toute ma tristesse que de penser au plaisir que ce papier te p406 fera. Et puis, j' ai vraiment le coeur si plein de douleur, qu' un peu d' épanchement me fera du bien, mon Adèle. Tu ne saurais croire combien, depuis que je t' ai quittée, bien-aimée, le temps me semble long et la distance énorme. Je ne pense qu' avec un grand abattement aux quatorze lieues qui me séparent déjà de toi, aux huit heures que je viens de passer sans te voir. Que sera-ce donc demain ? Que sera-ce après-demain, et après ? Et après ? Vraiment, mon Adèle, ma bien-aimée Adèle, prie Dieu qu' il me donne du courage, j' en ai besoin, et ces quinze jours me font l' effet de l' éternité. Mais je m' aperçois qu' au lieu de te fortifier, c' est moi qui suis faible, et que je t' attriste au lieu de te consoler. Pardonne-moi, Adèle, c' est une chose bien affreuse que de se trouver seul, isolé, environné de visages froids, curieux ou indifférents, sans autre ami que sa bourse, comme je suis en ce moment, lorsqu' on a pris la douce habitude de trouver partout ton sourire tendre et ton regard consolateur. Je serai demain à Paris, et je t' écrirai sur-le-champ. Aie bien du courage, mon adorée, nourris bien ta petite Didine, qui n' est pas plus ange que toi, donne-lui une ou deux dents pour mon retour, embrasse-la mille fois, embrasse mon excellent père et son excellente femme, je ferai la même commission pour toi dans le même moment à Paris. Nous avons très bien fait la route jusqu' ici. Les chemins sont superbes, le temps beau quoique froid. Je n' aurai pas chaud cette nuit, mais je penserai à toi, et je brûlerai. écris-moi dès demain, à Paris ; je t' enverrai de Paris mon adresse à Reims. Que tous ces honneurs sont tristes. Bien des gens m' envient ce voyage, et ils ne savent pas combien je suis malheureux de ce bonheur qui me fait des jaloux. Adieu, chère ange, adieu, mon Adèle, porte-toi bien. Je t' embrasse bien tendrement de bien loin. Ne pleure pas ; ne gâte pas tes jolies joues. Je veux te retrouver fraîche et grasse en arrivant. Dis à mon père que l' on m' a demandé en route si j' allais rejoindre mon corps , etc. Tout cela à cause du ruban. Adieu encore, et encore mille baisers et mille caresses. Ton Victor. Ouvre mes lettres s' il en vient, et donne-m' en l' analyse en quelques mots. Adieu, adieu encore. Orléan, 19 mai, 4 heures après-midi. p407 à Madame Victor Hugo, chez monsieur le général comte Hugo, Blois. Paris, vendredi 20 mai, 7 h. et demie du matin. Tu n' as pas encore lu ma première lettre, mon Adèle bien-aimée, au moment où je commence cette seconde. Me voici à Paris, j' ai déjeuné avec tes bons parents que j' ai retrouvés toujours les mêmes, me soignant ici, comme les miens te soignent là-bas. J' ai encore le bruit de la diligence dans les oreilles, je suis moulu et étourdi par cette rude voiture, mais il ne m' est pas malaisé de rassembler mes pensées pour t' écrire : elles se réduisent à une seule, toi ! Et toujours toi, et toujours toi ! C' est toi qui m' as tenu compagnie dans mon insomnie de cette nuit ; c' est toi qui m' as entretenu au milieu de ces monotones et insipides conversations de voyage ; c' est toi qui m' as donné le courage de me séparer de toi, et me conserveras ma force durant cette éternelle absence. Ne lis tout ce que je t' écris qu' à nos bons parents ; d' autres pourraient trouver notre chagrin ridicule, et il est inutile de les faire rire de ce qui nous fait souffrir. Notre voyage a été bon, quoique toutes les dispositions pour mes places eussent été mal prises, et que je me sois toujours trouvé rangé où je ne devais pas être, par suite de la bêtise de cette hôtesse de Blois. Je ne me ressens plus du froid et presque plus de la fatigue, mais la tristesse et l' ennui me restent, et vont s' accroissant. Si je suis inspiré au sacre, ce ne sera pas par ma muse gaie. Je trouve ici force lettres, paquets, papiers, livres, etc. Je t' envoie ci-inclus la lettre de Soumet, elle te fera plaisir ainsi qu' à mon excellent père. Conserve-la bien. J' ai trouvé aussi une félicitation bien aimable de Villemain, datée du 27 avril ; il m' invite à dîner pour le 1er mai dernier , et me recommande de ne pas lui faire faute. Tu vois s' il a dû m' attendre longtemps. Je vais lui écrire pour lui expliquer mon absence et mon silence, et j' irai le voir. Il faut que je te quitte, mon ange adoré, les mille et une affaires m' appellent. Je vais commencer mes courses. J' ai remis la note à ta bonne mère qui t' embrasse avec ta Didine bien tendrement, mais non autant que p408 moi. Ton bon père se joint à nous, il est toujours gai, cordial et spirituel, comme le mien ; mais chacun à sa manière. Embrasse pour moi mon noble et charmant père, et celle qui ne fait qu' une chair et qu' un coeur avec lui. Je te recommande bien à leurs tendres soins. Il faut que tu sois mieux avec eux qu' avec moi. Ils sont si bons que cela ne leur sera pas difficile. Je t' écris dans notre chambre nuptiale, dont le séjour me fait encore plus sentir mon veuvage. Tout m' est redevenu étranger ici depuis que tu me manques. En entrant dans Paris, je l' ai admiré comme un provincial. Il me semblait que ce n' était pas mon pays. C' est toi qui es ma patrie. écris-moi tous les jours. Ton Victor. écris-moi ici une lettre, et toutes les autres poste restante à Reims . Je dîne dimanche chez Mlle Duvidal, qui arrange le petit portrait et travaille à celui de Juju. Juju est embellie. Prie papa d' écrire à Victor Foucher pour le remercier de l' envoi de son livre. Quatre lignes affectueuses suffiront. à Madame Victor Hugo, chez monsieur le général comte Hugo, Blois. Paris, 21 mai. Voici mon seul moment heureux dans tout le jour, mon Adèle. Je vais m' entretenir avec toi et oublier un instant peines, fatigues, chagrins et embarras. Tu es là, présente à ma pensée, sans que rien vienne me distraire de toi. Tu verras ce papier, tu le toucheras, il me devancera près de toi de douze ou treize jours, c' est comme un messager auquel tu vas faire mille questions. Il est bien heureux ! Je suis donc ici depuis hier matin, et je vais te rendre compte de l' emploi de mon temps. En arrivant j' ai trouvé ton père et ta mère au lit ; Paul m' a sauté au cou, et les mille interrogations ont commencé. Nous avons déjeuné, ton papa m' a fait de la sauce de homard ; le café et la crème étaient excellents. Après déjeuner, je t' ai écrit la lettre que tu recevras aujourd' hui. Comme je revenais de la mettre moi-même à la poste, Mlle Julie montait me voir. Je me suis habillé, et je suis descendu à son atelier, où l' interrogatoire a recommencé. Comment se porte Adèle ? Et Didine ? Et le général ? Et sa p409 femme ? Cette excellente amie nous chérit tous comme une famille. Elle m' a montré le portrait de Didine qui est presque achevé et délicieux, celui de Juju qui est commencé sur une grande toile à tableau ; je pense qu' elle en fera un petit pour le pendant. Ta maman me l' assure. Juju est bien ressemblante et fort jolie. Sa ronde figure s' est allongée, et elle a pris un air de petite femme. En sortant de chez Mlle Duvidal (où nous dînons dimanche) j' ai été de mon pied voir Beauchêne. Destains et Jules Maréchal m' ont félicité. Beauchêne m' a montré mon habit qui va bien ; il est fort laid et très à la mode. Il me reste à faire faire la culotte, à louer ou acheter l' épée. Il y avait beaucoup de monde et je ne suis pas entré chez M De La Rochefoucauld. Abel était chez Beauchêne. J' ai embrassé ce bon gros frère pour tout le monde. Il est toujours dans les cabriolets courant après les six millions, qu' il espère attraper. Puis je suis allé chez Soumet, qui est toujours tendre et bon, comme tu sais ; il m' a offert sa culotte. Il m' a reconduit par les tuileries jusqu' à l' entrée de la rue du bac. J' ai été toucher ma pension à l' intérieur où mon ruban a été félicité. -après quoi je suis allé chez Adolphe et chez Mme Dumesnil, qui n' y étaient ni l' un ni l' autre. J' ai commandé une paire de bottes, une de souliers, une d' escarpins, j' aurai tout cela dimanche soir. En revenant, je suis entré chez notre portier qui m' a remis entre autres noms celui de l' abbé De Lamennais. Il ne faut pas oublier de te dire que j' ai vu aussi Rabbe, qui me charge de mille respects et amitiés pour nos bons parents de Blois et toi. Abel et Beauchêne ont dîné avec nous. Après le dîner je n' ai pas voulu aller au spectacle avec ta famille. Cela eût été trop triste sans toi. J' ai été voir Charles Nodier. Ce pauvre ami vient de perdre sa belle-mère. Toute la maison est noire. Cependant j' ai tâché d' égayer ces dames, moi qui ne suis guère gai. Notre bon Nodier m' avait attendu toute la journée, sachant que j' arrivais, d' abord à déjeuner, puis à dîner. Il est comme moi dans les embarras d' argent. Il ne paraît pas qu' on nous en donne avant le voyage. Nous partons mardi matin, avec Alaux, le peintre. La voiture (aller et retour) coûtera 400 francs. Si nous avons la chambre de Taylor, nous l' aurons gratis. Autrement nous trouverons ce que nous pourrons, et nous payerons ce qu' on voudra. Il paraît que nous serons très bien pour voir la cérémonie. Nos places sont peut-être, dit-on, les meilleures de toutes. Nous ne serons que deux jours en route, et même nous arriverons de bonne heure mercredi. Je dois aller revoir Nodier lundi matin et lui porter mes effets. p410 Je suis rentré hier soir à onze heures, après avoir été chercher ta mère au spectacle. J' ai dormi cette nuit à force de fatigue, et je t' ai vue dans tous mes rêves. Cette nuit a été bien triste, c' est la première que je passe loin de toi, dans un lit quelconque. Ce matin, je viens de voir notre excellent abbé De Lamennais qui est toujours dans ses maudites affaires. Il m' a demandé bien affectueusement de tes nouvelles, m' a beaucoup parlé de ma Didine, et a été charmant comme à son ordinaire. Je verrai aujourd' hui M De La Rochefoucauld. Je commanderai ma culotte. Tout cela va me forcer de te quitter déjà. Ta pauvre tante est bien malade. Mlle Zoé se porte, dit-on, fort bien. Mlle Justine est aux sacrements. M et Mme Deschamps, M et Mme François te font mille amitiés et mille hommages, ainsi qu' à nos chers parents. Si le vicomte ne me donne pas d' argent, ton père m' en prêtera et se payera sur le remboursement. Adieu, chère Adèle, adieu, bien-aimée. Qu' il m' en coûte de fermer déjà cette lettre ! Quand donc en recevrai-je une de toi ? Tes bons parents sont aux petits soins pour moi. Ils t' embrassent, et ta Didine, et nos parents. Dis à mon bon père qu' il ne se fatigue pas trop aux travaux de tête, et qu' il se promène. Mille hommages à Mme Brousse. Embrasse ton père et ta mère de Blois. Tu sais comme je t' aime ! Adieu pour aujourd' hui. à Madame Victor Hugo. Paris, 22 mai, midi et demi. Je rentre triste et abattu comme à mon ordinaire, et je trouve ta lettre du 19 mai. Quel bonheur ! Mais comment n' en ai-je encore que du 19, mon Adèle bien-aimée ? Elle a dû être mise à la poste le 20 et aurait dû arriver hier, je devrais aujourd' hui en avoir une du 20. Sais-tu qu' il y a quatre jours et trois nuits que nous sommes séparés ! Que le temps est long ! Et qu' il me tarde de savoir ce que tu fais depuis l' éternité que je ne t' ai vue ! Comme tout est désert autour de moi maintenant que tu n' es plus là ! Quelle force nous avons eue, chère amie, et quelle force il nous faut encore. Tu dois recevoir en ce moment même ma troisième lettre, et je n' en ai encore qu' une de toi ! Vois combien je suis malheureux ! J' espère encore en recevoir une demain, puis je n' aurai plus de bonheur jusqu' au 26, jour de notre arrivée à Reims. Tu sais que nous partons après-demain mardi matin. p411 J' espère trouver à Reims un gros paquet de tes lettres tendres et douces qui me font tant de bien et dont ton coeur d' ange a le secret. Garde cette pauvre Augustine, mon Adèle, tu as raison, c' est une bonne action, à laquelle ta bonne mère de Blois sera charmée de s' associer. Garde cette pauvre orpheline, nous l' emmènerons puisqu' elle est dévouée et reconnaissante. Cela est trop rare pour ne pas se récompenser. Ensuite tout cela s' arrangera du mieux qu' on pourra. Garde-la, mais dis-lui tout ce qui peut lui faire sentir ce qu' elle te doit et lui donner du zèle et du soin. Ne te tourmente pas, mais ne te contiens pas. Si tu as envie de pleurer, pleure. Les larmes qui restent font du mal, celles qui coulent font du bien. Je voudrais bien, moi, pouvoir et savoir pleurer. Mais j' ai toujours le coeur gonflé parce que j' ai toujours les yeux secs. Tes bons parents continuent à m' entourer d' attentions. Remercie bien les miens pour moi. Dis à mon excellent père combien je le reconnais à cette bouteille qui ne doit se vider qu' à ma santé. Dis à sa femme que tout le monde ici l' aime et a raison. Nous parlons toujours de Blois ; Mlle Duvidal me disait hier, à propos de mon père, que rien n' était plus noble et plus vénérable au monde qu' un vieux soldat qui avait conquis son haut rang par de hautes actions et de grands talents. C' est aussi mon opinion, mais j' ai été heureux de l' entendre sortir de cette âme élevée et généreuse. J' ai été heureux de voir parler de mon illustre père comme j' en parle moi-même, comme j' en parlerai toujours, comme la postérité en parlera. Je reprends mon journal. J' ai vu hier M De La Rochefoucauld qui a été fort aimable et m' a donné rendez-vous à Reims. M De Cailleux sera notre quatrième compagnon de voyage. Il m' a dit faire ce voyage pour être avec moi. J' ai voulu voir le ministre de la guerre ; il était à la chambre. Son secrétaire me donnera les renseignements que je voulais demander au ministre. Du ministère, mon cabriolet m' a conduit chez mon tailleur auquel j' ai commandé ma culotte. En passant devant le palais-royal j' ai vu Ladvocat, qui court déjà après l' ode future. Je ne sais encore ce que j' en ferai, si je la fais. Ma troisième édition s' avance. Les gravures nous retardent. J' ai été chez Villemain. Sa mère m' a offert pour toi une fenêtre sur le passage du roi. Hélas, chère amie, comme cette offre m' a attristé ! -j' ai terminé mes courses du jour par mon imprimeur, toujours occupé du titre et de la couverture. Je crains de ne pouvoir rapporter cette troisième édition à Blois. Ladvocat voudrait publier l' ode en même temps à part, avec notes, préface et bagage. Il la ferait insérer partiellement dans tous les journaux, qui sont, m' a-t-il dit, fort bien pour moi maintenant. Voilà des projets. Pourvu p412 qu' ils ne me retardent pas, c' est tout ce que je demande au bon Dieu, et je l' espère. Ton père, à mon retour, m' a remis un billet de mille francs qu' il a emprunté à la caisse d' un de ses amis. Ainsi me voilà lesté. Biscarrat a dîné avec nous, et le soir nous avons fait avec Mm Paulin, François, Carlier, etc., l' écarté du samedi. Que tout cela est triste ! Ce matin, j' ai visité notre appartement où tout est en fort bon état. J' ai vu Mme Devéria. Ses fils étaient sortis, et j' ai déposé chez eux les crachats, etc., de papa. Tout cela est bien recommandé. M Louis Decleu m' a apporté l' épée de son père dont la poignée est fort belle. Mais je serais obligé pour m' en servir de changer le fourreau et le ceinturon. Cela vaut-il mieux que d' en louer ou acheter une ? Il est embarrassant de concilier la représentation et l' économie. Car je dois être économe, ce ne sont pas mes deniers. Je serai pourtant encore obligé de changer les boutons de l' habit que Beauchêne vient de m' envoyer. Je ne me sens plus d' aucune fatigue, mais je suis toujours triste. C' est une maladie qui durera encore douze jours. Il faut prendre son parti, mais qu' il est difficile de vivre sans toi, même peu de jours, mon Adèle adorée ! Adieu, tout est ici dans le même état. Tout le monde t' embrasse. Baise mille fois ma Didine. Ta lettre est bien douce ; écris-moi toujours. J' ai mis un baiser sur ton baiser et sur ta larme. Adieu, ange. Je crains que ma lettre de demain ne soit bien courte. C' est demain qu' il faut emballer et charger. J' ai rendez-vous chez Lamennais à dix heures et chez Nodier à onze. Devéria viendra à neuf heures. Je me lèverai de bonne heure pour t' écrire, si François me laisse ma matinée. Adieu, mon Adèle ; adieu, ma Didine. Il est inutile de te dire d' embrasser nos chers parents, c' est de fondation. à Madame Victor Hugo. 23 mai, 1 heure après-midi. Je t' écris, mon Adèle, sur la table et avec la plume de Nodier. Je viens de déjeuner avec cet excellent ami, et Rabbe, et Soulié, qui t' envoie un oeillet, et Taylor, qui te prépare un dessin. Nous avons arrangé définitivement p413 notre affaire. Nous partons demain à six heures du matin. Ne t' inquiète de rien ; tout sera prêt, costume, jabot, linge, épée, etc. Hier j' ai dîné chez Mlle Julie, dont c' était la fête. Nous avons bu à ta santé. Mon Adèle ! Que je t' aime ! J' ai encore mille choses à disposer. Il faut faire mes malles. Adieu. Embrasse ma Didine sur ses joues brunies, embrasse-la mille fois. Embrasse tes bons parents de Blois. J' ai mille fois baisé ta lettre. Qu' elle m' est précieuse ! Qu' elle est belle ! Qu' elle est éloquente de douleur et de tendresse ! J' en aurai encore une aujourd' hui, j' espère, et je vais rentrer pour la trouver. Adieu, adieu ! Toujours triste ! Ton Victor. J' espère pouvoir t' écrire demain en route. Adieu, mon ange adoré. à Madame Victor Hugo. Paris, 24 mai. Il est cinq heures du matin, mon ange bien-aimée. Dans une heure j' aurai quitté Paris, et je ne puis le quitter sans t' écrire encore. Je détache une feuille de mon livret de route qui va revenir à Blois plus tôt qu' elle ne s' y attendait. Voilà un bonheur sur lequel je ne dois pas compter. (cela ne veut pas dire que je ne serai pas de retour à l' époque que nous espérons. Ne te tourmente pas surtout.) tu dors en ce moment, Adèle ; es-tu du moins en rêve près de moi ? Je ne sais ce que mes lettres te causent de plaisir, mais pourquoi m' as-tu sevré des tiennes ? J' aurais pu en avoir une hier, pourquoi ne l' ai-je point eue ? Il faut donc remettre ce bonheur à Reims, et je ne saurais plus avoir quelque joie maintenant qu' en m' éloignant encore de toi. Reims ! Je ne sais ce que j' y ferai. Est-ce que je pourrai penser à autre chose qu' à mon Adèle absente et qui pense à moi ? Donne-moi beaucoup de détails sur Blois. Je te donne aussi tous ceux que j' ai le loisir d' écrire. Le reste sera pour nos longues conversations. Mlle Duvidal a dîné hier avec nous et nous avons bu à mon Adèle et à sa Didine. Mlle Zoé, qui est charmante et que j' aime parce qu' elle t' aime, m' a bâti un col et m' a chargé de te dire qu' elle te remplaçait (en cela seulement, bien entendu). Le soir, j' ai porté mes effets chez Nodier, et j' y vais p414 retourner maintenant ; c' est le lieu de départ. Quand je reviendrai, je t' apporterai la fameuse traduction anglaise de han d' Islande , avec d' admirables gravures à l' eau-forte de Cruikshank. L' effet n' en est pas agréable, mais elles sont terribles. Adieu, Adèle, je vais donc voyager encore. à quoi bon voyager ? N' ai-je pas rencontré déjà le bonheur ? En quelle terre, en quel ciel trouverais-je un ange comme toi ? Adieu, mille caresses à toi et à ma Didine, à qui je recommande bien de ne pas crier la nuit. Ton Victor. Tu dois recevoir une lettre tous les jours. Je tâcherai qu' il en soit toujours ainsi. Pourtant, compte que je puis être deux jours en route. Nous n' arrivons qu' après-demain matin. Nous coucherons. Tout le monde ici t' embrasse et te charge d' embrasser ton père et ta mère des bords de la Loire. à Madame Victor Hugo. Villers-Cotterets, 25 mai, 7 heures du matin. Je t' écrivais avant-hier, mon Adèle, sur le papier et la table de Nodier, je t' écris aujourd' hui sur le pupitre et avec le papier de notre aimable compagnon de voyage Cailleux. Nous sommes à Villers-Cotterets, où nous arrivons après deux heures et demie de marche. Nous avons passé la nuit sur quatre lits improvisés dans le village de Létignon, où ce mauvais coucher et une mauvaise soupe nous ont coûté dix-neuf francs. Nodier est souffrant, et Alaux a depuis hier un mal de coeur implacable ; ils sont toujours bons et gais ; M De Cailleux et moi sommes les seuls bien portants. Tout est hors de prix sur cette route. Tout est encombré. Les auberges sont inondées de voyageurs et les routes de voitures. Ceux qui arrivent les derniers ont moins que des os. C' est comme une nuée de sauterelles qui brûle tout. Ne te tourmente pourtant pas, chère amie ; notre ruban, notre quadruple voix d' homme, et notre bonne mine, avec l' aide de Dieu et de notre bourse, ne nous laisseront manquer de rien. p415 J' approche de Reims avec une joie inexprimable. J' y trouverai des lettres de mon Adèle bien-aimée. Quelle joie ! Adieu, mon ange adoré, je n' ai qu' une demi-heure pour t' écrire et déjeuner. Je voudrais bien ne pas déjeuner et passer tout ce temps à t' écrire, mais nos amis me pressent et m' attendent. Qu' il est triste, mon Adèle bien-aimée, de me séparer de toi, moi qui n' ai plus d' autre bonheur que celui de t' écrire. Je ne sais plus ce que trace ma plume. J' ai le coeur plein. Adieu. Tous nos amis boivent à ta santé, et Charles Nodier, notre excellent Charles, me charge de ses plus tendres hommages pour toi et de mille respects pour mon bon père. Embrasse-le bien, ainsi que sa femme, dont les soins maternels remplacent les miens. Je te donne mille baisers. Adieu, bien-aimée ! Embrasse sur ses deux joues le petit pipi à papa . Ton Victor. à Madame Victor Hugo. Reims, 27 mai, 7 heures du matin. Par où commencerai-je, bien-aimée ? Par la joie que m' ont faite tes lettres, ou par mon arrivée à Reims ? Tu es bien curieuse d' avoir des détails sur mon voyage, et moi bien impatient de te dire à quel point tes lettres me rendent heureux au milieu de ma tristesse. Chaque fois que j' ouvre une lettre de toi, mon Adèle adorée, c' est en tremblant d' espérance et de crainte à la fois. Hier, nous sommes descendus, à une heure après-midi, à notre logement de Reims, et sans même attendre qu' on rangeât mes malles, j' ai couru à la poste. Ta troisième lettre y était. J' ai vu avec un vif chagrin que tu n' avais pas reçu le 23 ma lettre du 21 ; j' avais pourtant donné un franc à un commissionnaire pour la porter à la grande poste qui se levait de meilleure heure à cause de la pentecôte. Je te donne cette explication, chère amie, afin que tu ne croies pas qu' il m' est possible de rester un jour sans t' écrire. Ce malheur m' est arrivé hier et ç' a été ma torture de tout le jour. Je voulais t' écrire à Thomery en déjeunant, mais le temps nous a été donné à peine de manger un morceau, et puis je voulais attendre tes lettres que je comptais trouver à Reims. J' ai voulu t' écrire à toutes les heures depuis notre arrivée, p416 mais les mille affaires et les mille devoirs qui se disputent nos moments dans cette ville ne m' ont pas laissé le temps de respirer. Je comptais t' écrire avant de me coucher, mais nous sommes quatre dans la même chambre, nous nous couchons tous à la même heure, et nul ne prend la liberté de garder sa bougie allumée. Figure-toi d' ailleurs le désordre de ces quatre lits, de ces quatre bagages d' hommes dispersés dans une pièce grande comme les deux tiers de ta chambre de Blois. Il n' y a pas de temps perdu ; la poste était partie quand nous sommes arrivés, et cette lettre ne t' arrivera pas plus tard que si elle eût été écrite hier. Seulement, si ce retard m' afflige, c' est pour moi ; j' aurais bien désiré joindre au bonheur de lire une lettre de toi, celui de t' en écrire une. -que je suis content de ma Didine, mon Adèle ! Elle a donc une dent, et une dent enfantée sans douleur ! Dis-lui bien en l' embrassant mille fois que son petit papa est satisfait de sa conduite en cette occasion, et qu' il portera à sa maman de bons biscuits de Reims qui rendront son lait plus sucré. Dis à Augustine de continuer à te bien servir et que je serai content d' elle. Je vais poursuivre le détail de notre voyage. Nous avons dîné hier à Soissons, qui est une des plus jolies villes de France ; elle a une vallée délicieuse et deux églises admirables. L' une, la cathédrale, a été restaurée, c' est-à-dire dégradée indignement. L' autre, l' église de saint-Jean, a été ruinée par la révolution. Il lui reste deux aiguilles magnifiques, et le débris d' un cloître dont la destruction est à jamais déplorable. On est fâché d' être français quand on voit ces profanations commises par des français sur des monuments français. En quittant Soissons, nous avons fait changer le chargement de la voiture. Ma malle, qui est vieille, avait été mise sur le côté, les pitons avaient cédé, elle s' était ouverte, la boîte de ma croix s' était ouverte aussi, et les divers bijoux qu' elle renfermait dansaient devant l' ouverture. Nous avons cru tout perdu. J' en ai été quitte pour un peu de poussière dans la malle et pour mes deux médailles qui ont été frustées , c' est-à-dire qui se sont rayées réciproquement. Cela n' enlève rien de son prix à la médaille d' or, et M De Cailleux se fait fort de réparer ce malheur en faisant refrapper la médaille. Nous avons couché à Braine, jolie ville bien bâtie, qui a une autre église en ruines aussi belle que l' abbaye de Jumièges, dont tu as vu les dessins dans le voyage pittoresque de Nodier. Partis de Braine hier à trois heures et demie du matin, nous sommes arrivés à Reims à une heure. Là, autre accident. La caisse de Nodier s' était défoncée ; tous ses effets ont été inondés de poussière et il a perdu trois cols. Et nous avons dit : qu' on est à plaindre de voyager sans sa femme ! En arrivant, je suis allé à la poste et à la diligence, j' ai retiré tes lettres, mon p417 épée et ma culotte. J' ai lu tes lettres avec délices sous une grande averse, dont je me suis à peine aperçu. Je suis arrivé sans lever les yeux devant le portail de la cathédrale, et j' y étais depuis dix minutes sans le voir. Je te lisais, ma bien-aimée ! Nodier et M Emmin, député de Besançon et son ami, m' ont rejoint. Nous avons dîné ensemble au grand hôtel du sacre . M Emmin, qui est un charmant compatriote, a payé, ce qui nous oblige à lui rendre à dîner. Tout est hors de prix. Après le dîner, il a fallu aller au spectacle. Quelle corvée ! J' y ai vu notre excellent ami Beauchesne, dont j' aime à te parler. Nous sommes rentrés à onze heures, couchés à minuit, éveillés à six heures, et je t' écris, d' abord sur le pupitre de Cailleux, puis (en ce moment) sur le secrétaire de M De La Rochefoucauld, que je suis venu voir et qui est absent. Le voilà qui va rentrer, il faut finir cette lettre. Adieu, mon Adèle, embrasse tes bons parents. Dis à papa que Nodier veut absolument qu' il soit pair de France, et dit que cette dignité ne peut manquer à un homme aussi honorable. Si Nodier était roi ! Adieu, encore, chère ange ; je t' embrasse comme tu sais, comme je baise tes adorables lettres. Nous partons le 31. écris-moi à Paris dès le 28. Adieu encore, et encore un baiser. J' écrirai bientôt à papa. à Madame Victor Hugo. Reims, 27 mai, 3 h. trois quarts après-midi. Quel chagrin, mon Adèle ! Pas de lettres aujourd' hui ! Tu me grondes un peu dans ta dernière lettre. Je n' étais pas coupable. Je veux te supposer innocente aussi de ce retard ; mais quelle qu' en soit la cause, je suis bien affligé. Figure-toi avec quelle impatience j' attends une lettre de toi dans mon isolement, et quel vide reste dans mon coeur quand j' ai couru inutilement à la poste. Toute ma joie de la journée a disparu ; il ne me reste qu' une consolation, c' est de relire, c' est de baiser cent mille fois tes douces lettres. Je n' ai pas la force de te dire que j' ai vu la cathédrale, et ce que j' y ai admiré ou critiqué. Adieu pour aujourd' hui, bien-aimée ! Ma lettre serait p418 trop triste et tu l' es déjà tant ! Demain je continuerai, je serai plus près d' une lettre de toi, et par conséquent moins malheureux. 28 mai, 9 heures du matin. J' ai bien mal dormi cette nuit ; aussi me suis-je assoupi ce matin, ce qui fait que je me suis levé assez tard. Ces messieurs ont voulu m' emmener à l' abbaye de saint-Rémy, mais j' ai à t' écrire, et, malgré leurs pressantes invitations, je veux épancher ma pensée dans ton coeur. Recevrai-je aujourd' hui de tes nouvelles, mon Adèle chérie ? Il le faut, il me faut deux lettres. Sinon, je te croirai malade, car je ne veux pas te croire négligente ; tu dois être comme moi : ta santé peut s' altérer, non ton amour. N' est-il pas vrai, mon ange, que tu m' aimes, et que j' aurai aujourd' hui deux lettres de plus à mettre sur mon coeur ? Il me faut cet espoir pour continuer celle-ci. J' ai donc été hier visiter la cathédrale. Elle est admirable comme monument d' architecture gothique. Les portails, la rosace, les tours ont un effet particulier. Nous avons passé, Charles et moi, un quart d' heure en contemplation devant le cintre d' une porte ; il faudrait un an d' attention pour tout voir et tout admirer. L' intérieur, tel qu' on l' a fait, est beaucoup moins beau qu' il n' était dans sa nudité séculaire. On a peint ce vieux granit en bleu, on a chargé ces sculptures sévères d' or et de clinquant. Cependant on n' a point commis la faute faite à saint-Denis, les ornements sont gothiques comme la cathédrale, et tout, excepté le trône qui est d' ordre corinthien (chose absurde), est d' assez bon goût. L' ensemble est satisfaisant pour l' oeil, et il faut avoir médité sur la disposition de l' édifice pour juger qu' on n' en a pas tiré tout le parti possible. Telle qu' elle est, cette décoration annonce encore le progrès des idées romantiques. Il y a six mois, on eût fait un temple grec de la vieille église des francs. Nous passons nos journées en courses et nos soirées au spectacle, ce dont nous ne pouvons nous dispenser étant logés chez le directeur du théâtre. La vie, déjà fort chère à notre arrivée, est renchérie depuis, et renchérira encore. Hier, à nous quatre, nous avons mangé 81 francs en déjeuner et dîner. Une omelette coûte 15 francs, un plat de pois 13, etc., etc. Cinq petits pains, 42 sous. J' ai vu Agier et Chazet. Je n' ai point encore rencontré le vicomte p419 De La Rochefoucauld ni le ministre de la guerre. Le roi arrive aujourd' hui à midi. Notre camarade Alaux a fait un fort beau tableau qui figurera dans la salle du banquet. Nos amis sont toujours charmants. J' ai donné ma médaille d' académicien des jeux floraux à Nodier qui désire beaucoup l' être ; et Cailleux, qui est nommé officier de la légion, m' a donné sa petite croix de chevalier qui est charmante. Je te ferai faire connaissance avec eux tous à Paris, ainsi qu' avec notre député Emmin qui t' aime déjà et que tu aimeras beaucoup. Il a porté hier ta santé. Remercie bien, mon Adèle, ta bonne mère Hugo de la petite robe qu' elle a donnée à Didine. Cela m' a touché au coeur. Comment va la dent du petit pipi ? Embrasse bien nos bons parents. Adieu, mon Adèle adorée ; voici le moment où mes lettres deviendront plus rares et plus courtes ; le sacre a lieu demain. Ne t' inquiète de rien, et aime-moi. Le moment approche où je te reverrai. Il me semble que c' est là un de ces bonheurs dont on peut mourir. Adieu, ange. à Madame Victor Hugo. 28 mai, 3 heures après-midi. Ce que je vais t' écrire est pour toi seule, mon Adèle. Je viens de lire tes deux lettres ; elles m' ont désolé. Je ne tiens plus à Reims, je suis sur des charbons ardents. Comment ! On te laisse seule, seule dans ton isolement ! On est froid et inattentif pour mon Adèle bien-aimée dans la maison de mon père ! Je ne suis pas indigné, chère ange, je suis profondément, oui, bien profondément affligé. Moi qui connais l' admirable douceur de ton caractère et la bonté sans bornes de mon père, je suis atterré de ce qui se passe là-bas. Ce ne sont pas des soins, des attentions que tu as droit de réclamer, c' est la tendresse et la sollicitude paternelle, c' est quelque chose de plus peut-être que mes propres soins. Mon pauvre et excellent père ! Que ne lit-il ce qu' il y a dans mon coeur en ce moment, il y verrait quelle p420 douleur inexprimable se mêle à mon dévouement infini pour lui, à mon profond amour pour toi ! Je vais lui écrire, à mon premier loisir, mais sois tranquille ! Ma lettre sera assez adroite pour ne rien blesser dans son coeur et lui faire tout sentir. Va, je suis bien désolé, mais tu as une consolation, n' est-ce pas, dans mon amour, et il est tel que tu le mérites, il est respectueux et tendre comme celui qu' on accorde aux anges, il est infini et éternel. Adieu pour aujourd' hui, bien-aimée. Je n' ai pas la force de te dire que le roi vient d' entrer à Reims, que M De La Rochefoucauld m' attend ce soir, qu' il faudra être debout cette nuit à trois heures, que je suis fatigué d' avoir couru tout le jour. Rien de tout cela ne m' occupe. Je suis triste, plus triste que jamais. Mais tranquillise-toi. Nous arrangerons tout cela. Ton Victor, ton mari, ton protecteur va revenir, et que te manquera-t-il alors ? Nous rentrerons chez nous, si cela continue un quart d' heure, et nous oublierons tout, excepté les bontés de mon père. Ton Victor. 29 mai, 6 heures du soir. Prends donc comme moi l' habitude de numéroter et de bien dater tes lettres ; je suis quelquefois obligé d' en deviner l' époque ; et tu dois savoir, mon Adèle chérie, combien il y a de douceur à se dire : elle écrivait à telle heure, pendant que je faisais telle chose ! ensuite je n' ai encore reçu que quatre lettres, et il me semble que j' aurais dû en recevoir davantage ; si tes lettres étaient numérotées, je le saurais. Ne prends pas ceci pour un reproche, ange adoré ; si c' est un reproche, il est bien tendre, et il te plaira. ô mon Adèle, que je t' aime ! Depuis que j' ai reçu tes deux lettres, ma tête ne m' appartient plus. Je me croyais tellement sûr des soins qu' on aurait pour toi ! Il me semblait que mon absence te rendait sacrée. Remercie bien Mme Brousse d' une amitié qui m' est chère puisqu' elle te soulage, et des soins qu' une autre devrait te rendre. Ne t' affecte pas du reste. Que t' importe la bonne ou la mauvaise humeur d' une personne étrangère dont tu ne dépends pas, dont tu ne dépendras jamais ! Aime bien mon bon père qui t' aime tant ! Surtout, mon Adèle, épanche bien tout ton coeur dans le mien, dis-moi tout. Ma Didine m' est dix fois plus chère depuis qu' elle te console ; donne-lui mille baisers sur sa charmante bouche qui n' est pas plus fraîche que la tienne. p421 Je viens de voir Sosthène, qui est toujours on ne peut plus aimable. Il m' a donné une entrée toute spéciale. Il m' a dit que le roi avait demandé si j' étais ici. Je suis effrayé de ce qu' ils attendent de moi. J' ai la tête si malade et le coeur si triste. Comment chanter une joie ? Nos amis, et surtout Nodier, me chargent de mille hommages pour toi. Adieu, bien-aimée, je t' embrasse sur tes yeux, pour qu' ils ne pleurent plus. à Madame Victor Hugo. 29 mai, Reims. Nous avons vu le sacre, mon Adèle : c' est une cérémonie enivrante. Alaux te fait un présent dont tu le remercieras comme tu m' aimes : il t' envoie mon portrait, que Nodier dit plein de pensée. Remercie bien ce nouvel et excellent ami ; il est inutile de te recommander ledit portrait. Adieu, bien-aimée, le temps me manque. J' attends deux lettres de toi demain, je n' en ai pas eu aujourd' hui, et toute ma journée a été triste. J' espère que tu l' es moins. Le jour du retour approche de plus en plus. Je t' embrasse bien tendrement et ma Didine. Ton Victor. à Madame Victor Hugo. Reims, 30 mai. Mon bon père t' expliquera, chère ange, quelles nécessités impérieuses me forcent à t' emmener à Paris dès mon retour à Blois, qui sera, j' espère, le 3 au matin. Je suis désolé de t' enlever si tôt au bonheur dont tu jouissais à Blois près de ta bonne mère dont les soins te seront toujours un doux souvenir. Remercie-la bien, remercie bien mon excellent et noble père, et tiens-toi prête. Le temps me manque. Sans adieu, bien-aimée. Je pars demain 31 de Reims. Ton Victor. p422 à Madame Victor Hugo. Reims, 31 mai. Nous partons tout à l' heure, mon Adèle, dans deux jours je serai à Paris ; dans trois, à Blois. Quelle joie de te revoir ! Il y a beaucoup de choses tristes qui se mêlent à cette joie : il faudra quitter Blois sur-le-champ, et je me promettais là six semaines de repos. Mais une foule de nécessités impérieuses nous obligent à ce sacrifice. Prépare donc tout pour notre départ. Je viens de voir Roger qui est ici comme député. Il m' a donné toutes les facilités possibles pour être à Blois sur-le-champ, pourvu que les places ne soient pas prises. Mais il lui est impossible de nous en donner pour le retour ; il faudrait que par hasard la malle se trouvât vide, et on ne peut la retenir dès Bordeaux, attendu que plusieurs villes sur la route ont droit à des places, en cas que la voiture soit vacante. Je viens aussi d' embarquer M De Chateaubriand. J' étais seul à son départ ! Hier a eu lieu la cérémonie des ordres royaux, qui est fort belle. Le costume des chevaliers est magnifique. Au reste, je te dirai tout cela, bien-aimée. J' aurais encore bien des choses à te dire que je ne puis t' écrire, mais dans trois jours ! Que ces trois jours passeront lentement ! Je te préviens une seconde fois que la voiture dite la pompe est détestable. Vois s' il y a beaucoup de monde dans les grandes messageries et, dans ce cas seulement, arrête à la pompe les trois premières places. Adieu, mon ange adoré. Si par hasard je n' étais pas à Blois le 3 au matin, comme je l' espère, ne t' inquiète pas. C' est que la malle aura été pleine. Au reste, j' aurai peut-être le temps de t' écrire encore un mot. Mille tendres baisers. Ton Victor. Exprime bien toute notre reconnaissance à nos parents, en attendant que je la leur exprime moi-même. Dis à mon bon père que j' ai beaucoup parlé hier de lui avec un député du Doubs, M Emmin, ami de ma marraine, la baronne Delélée. Et ma Didine ? p423 à Madame Foucher, rue du cherche-midi, 39. Reims, 31 mai 1825. Ma chère maman, nous partons ce matin de Reims où nous avons assisté à toutes les magnifiques cérémonies du sacre. Je serai après-demain matin, 2 juin, vers midi, chez vous, et je repartirai le même jour à six heures pour Blois, si la malle a des places. Mille affaires, et surtout l' ode qu' il faut que je fasse, me ramèneront sur-le-champ sans doute à Paris, avec mon Adèle et ma Didine. Ma présence y est absolument nécessaire. Au reste, nous ne nous plaignons pas d' une circonstance qui nous rendra plus tôt à notre bonne famille de Paris. Adieu, ma chère maman, embrassez bien notre excellent père, et croyez à mon tendre et respectueux dévouement. Votre fils, Victor. à Madame Victor Hugo, chez M Foucher, rue du cherche-midi, 39, Paris. épernay, 1er juin 1825. Je t' écris, chère ange, sur la table de cuisine de l' auberge et le pied sur le marche-pied. Nous avons couché à six lieues de Reims, et comme notre cocher s' est amusé à faire le métier de fiacre à Reims au lieu de reposer ses chevaux, nous arriverons plus tard que je n' espérais. Ne nous attends donc que jeudi soir ou vendredi matin. Comment ! Tu es partie seule ! Je suis dans une mortelle inquiétude. J' ai besoin de beaucoup espérer. à bientôt, bien-aimée, mille baisers à ma jolie petite Didine. Embrasse tes bons parents. Quel bonheur ! à bientôt ! p424 au général Hugo. Gentilly, 19 juin 1825. Mon cher papa, c' est de la campagne où je suis allé passer quelques jours chez un ami qui demeure à deux lieues de Paris, que je te réponds. Je regrette bien que tu y sois toi-même en ce moment ; les chaleurs excessives, la solitude et le dénuement de La Miltière me font trembler pour ta chère santé ; il me semble que tu aurais dû retarder ce voyage, quelque important qu' il pût être, et ne pas t' aventurer seul dans cette saison au milieu des déserts de la Sologne. Tu sais comme moi combien les pays humides et sablonneux exhalent de miasmes morbifiques dans les grandes chaleurs, et mon Adèle te reproche tendrement de nous donner l' inquiétude de te savoir là-bas. Les journaux de Paris ont annoncé ta promotion de la manière la plus flatteuse. Que t' importe un oubli qu' ils font si fréquemment ? Que t' importe la jalousie ? Il suffit de ton nom et de ta réputation pour mériter l' envie : résigne-toi, mon noble père, à cet inconvénient de toute position élevée. J' ai rempli ta commission auprès d' Adolphe. Tu ne m' étonnes pas en m' apprenant que ta femme n' a pas reçu son exemplaire ; j' avais remis à Ladvocat le paquet à son adresse, avec beaucoup d' autres pour qu' il les mît à la poste. Tu connais la négligence de ce libraire : partant pour la campagne, j' ai dû me reposer sur lui de ce soin, et j' ai déjà reçu plusieurs plaintes comme la tienne. Le messager qui va porter cette lettre à la poste à Paris, va être chargé en même temps d' un petit mot sévère pour Ladvocat, et de l' ordre de réparer sur-le-champ cet oubli. Si j' en avais ici un seul exemplaire, je l' enverrais directement à ta femme, mais j' espère que Ladvocat sera soigneux cette fois. Je suis heureux que mon ode t' ait fait quelque plaisir : son succès ici passe mon espérance. Elle a été réimprimée par sept ou huit journaux ; je vais la présenter au roi. Adieu, mon excellent père ; je n' ai que le temps de fermer cette lettre p425 et de t' embrasser bien tendrement. Ma femme et Didine embrassent la tienne. Didine nous a un peu inquiétés ces jours-ci, les dents la tourmentent. -je reçois à l' instant une lettre d' émile Deschamps où je lis : " m. le général Hugo nous a fait bien plaisir en devenant lieutenant-général ; y aurait-il quelque moyen de lui faire parvenir nos félicitations et l' hommage de mon respect ? " tout le monde applaudit. au général Hugo. Paris, 18 juillet 1825. Mon cher papa, c' est avec un véritable regret que je me vois contraint de t' envoyer la lettre et la note ci-incluses. Ces deux pièces ont besoin d' une petite explication que voici. Ces jours passés, mon vieil et respectable maître, M De La Rivière, se présenta chez moi ; j' étais sorti. Il dit avoir quelque chose de pressant à me communiquer ; je m' empressai de me rendre chez lui comme je le fais toujours chaque fois que je suppose qu' il peut avoir besoin de moi. Cet excellent homme m' exposa alors que sa position, que son âge et celui de sa femme rendaient plus gênée chaque jour, l' obligeait de me rappeler une dette sur laquelle il s' était tu jusqu' à présent, pensant que ta fortune ou la nôtre ne nous permettaient pas encore d' y faire honneur ; mais la nécessité l' emportant sur son excessive délicatesse, il s' est vu enfin forcé à cette démarche. Cette dette est de 486 fr. 80 et se trouve expliquée dans la note ci-jointe. Je me suis parfaitement rappelé qu' à la mort de ma mère nous avions en effet trouvé ce mémoire dans ses papiers, mais je pensais qu' Abel s' était chargé du soin de te l' envoyer, et depuis j' avais totalement oublié cette dette que je croyais éteinte avec le petit nombre d' autres modiques dettes que ma mère a laissées, et dont la majeure partie fut, dans le temps, acquittée avec le produit de son argenterie et de ses robes ; je savais aussi que tu avais fait honneur aux autres créanciers, et je croyais M De La Rivière de ce nombre. -comme le besoin était pressant, je pris l' avis de ma femme, et, de son consentement, je m' empressai d' envoyer à M De La Rivière une somme de deux cents francs que j' avais disponible et que je réservais pour m' acheter une montre ; cette somme, mon cher papa, p426 servira à décharger d' autant le total de la dette ; c' est une fort légère privation que je m' impose en renonçant à cette montre, et je puis la faire sans me gêner. D' ailleurs je sais, excellent père, que tu es loin d' être riche, et, puisque je suis pour une part dans la dépense faite par M De La Rivière, ces 200 francs seront ma cotisation personnelle ; ne songe donc plus qu' au reliquat de 286 fr. 80. Il est absolument inutile que je te dise, cher papa, combien une créance de ce genre est sacrée. Le peu que nous savons, le peu que nous valons, nous le devons en grande partie à cet homme vénérable, et je ne doute pas que tu ne t' empresses de le satisfaire, d' autant plus qu' il en a besoin ; il ne subsiste que du produit d' une petite école primaire dont le modique revenu diminue de jour en jour : l' affaiblissement progressif de ses organes et de ses facultés lui faisant perdre par degrés tous ses élèves. Il a attendu dix ans avec une délicatesse admirable, et c' est le seul reproche qu' on lui puisse faire, car je suis sûr que tu aurais fait cesser l' objet de sa réclamation si tu l' avais connue plus tôt. -c' est ce que je lui ai dit en l' engageant à m' envoyer en hâte son compte pour te le faire parvenir ; tu le trouveras ci-inclus avec la lettre qu' il m' a écrite. Je vais m' occuper de chercher l' ancien mémoire détaillé, et, si je le trouve dans le peu qui nous reste des papiers de ma mère, je te l' enverrai sans perdre de temps ; en attendant, tu peux considérer sa note comme authentique. Adieu, mon bien cher père, mon Adèle te prie d' embrasser pour elle ses deux mères et de leur dire que Juju et Didine se portent à merveille. Tout va bien ici, et tout est impatient de revoir maman Foucher. Mille hommages à Mmes Br, Pinlevé, etc., amitiés à tes amis. M De La Rivière, chef d' institution primaire, demeure rue saint-Jacques, vis-à-vis l' église saint-Jacques-du-haut-pas. Je t' embrasse bien tendrement. Ton fils respectueux et dévoué, Victor. Je m' occupe de toutes tes commissions. Le roi m' a fait annoncer qu' il avait ordonné qu' on ajoutât, à toutes les faveurs dont il m' honore, un envoi de porcelaines. C' est me combler. p427 à monsieur le baron De Malaret, secrétaire perpétuel de l' académie des jeux floraux. Paris, 21 juillet 1825. Monsieur le baron, je ne reçois qu' aujourd' hui votre aimable lettre du 20 juin ; j' attends encore le recueil. Je le lirai avec une vive satisfaction, certain d' y trouver une agréable compensation de la médiocrité des concours des années précédentes. Quand je parle de la faiblesse des concours précédents, c' est presque une ingratitude de ma part, puisque sans cette indulgence de l' académie, je n' aurais pas avec vous, monsieur le baron, l' honneur d' une confraternité qui est certainement un de mes plus précieux titres. Mais vous excuserez cette franchise qui d' ailleurs ne pourrait blesser que les lauréats. L' académie ne peut pas créer des poëtes : elle ne peut que les couronner. Cependant, monsieur, l' académie des jeux floraux exerce depuis trois cents ans sur les lettres une salutaire influence ; et il est douteux que cet éloge soit mérité au même degré par sa vaniteuse soeur cadette, l' académie française. La connaissance personnelle que j' ai de tout votre mérite me donne la conviction que nous verrons s' étendre et s' accroître cette influence sous votre gestion. Vous êtes maintenant, en quelque sorte, le guide d' un corps poétique qui peut acquérir une grande importance en se plaçant à la tête du mouvement littéraire qui renouvelle de nos jours le domaine de la pensée. L' académie des jeux floraux, fondée par des troubadours et instituée par une femme, est toute nationale, toute poétique par son origine : elle doit être toute nationale, toute poétique dans son action. Voilà le but, monsieur le baron, auquel vous me trouverez toujours empressé de coopérer. Je suis fort peu de chose, mais votre aide et votre suffrage me donneront quelque valeur. Veuillez croire que personne n' est flatté plus que moi des nouvelles relations qui vont s' établir entre nous, et agréer l' assurance des sentiments respectueux avec lesquels j' ai l' honneur d' être votre très humble serviteur et très indigne confrère, Victor Hugo. p428 à Monsieur Foucher. Paris, 23 juillet 1825. Mon cher père, j' aurais déjà depuis longtemps répondu à la première de vos deux aimables lettres si notre bonne maman Foucher ne m' en eût détourné par l' assurance que vous ne seriez plus à Nantes quand ma réponse arriverait. J' étais à la fois chagrin de ne pas savoir où vous écrire, et de penser que vous quittiez si tôt cette ville natale où vous avez retrouvé, comme vous nous le dites si bien, dans votre nouvelle connaissance, l' oncle Trébuchet, quelque chose d' un vieil ami. C' est un homme spirituel, modeste et bon ; vous devez sympathiser. Ch Nodier me disait l' autre jour en portant votre santé que vous étiez l' un des hommes les plus remarquables d' esprit et de caractère qu' il eût jamais vus ; tout le monde ajouta : et l' un des plus aimables. Sur quoi mon Adèle reprit : et l' un des plus aimés. Ce chorus d' amitié et de famille aurait bien dû rencontrer quelque sylphe complaisant qui vous l' eût apporté à Nantes. Le nouveau commissaire royal Taylor est bien sensible aux félicitations que vous réservez au vicomte. Il est reconnaissant de vos bons offices comme il doit l' être et m' a parlé hier soir de vous une bonne demi-heure. Je vous prie, cher papa, de croire que je ne me bornais pas au rôle d' écho. M De La Rochefoucauld est parti avec Beauchesne pour les Pyrénées. Nous allons, nous, partir le 1er août pour les Alpes. Pendant ce temps-là vous verrez la mer, puis nous nous retrouverons tous vers la mi-septembre à Paris, et nous nous raconterons tous les trois, lui, la hauteur du pic du midi, vous, la sublimité de l' océan, et nous la grandeur du Mont Blanc. Il m' a du reste avant de partir annoncé officiellement la porcelaine. Mais je n' ai pas eu de nouvelles depuis, non plus que de l' imprimerie royale. Je prévois que rien de tout cela ne se fera avant mon retour. Nous avons vendu notre futur album de Chamonix à Urbain Canel p429 et Maurice, Nodier fournit le texte et reçoit 2250 fr. ; Lamartine quatre méditations, 2000 fr. ; Taylor huit dessins, 2000 fr. ; moi quatre odes, 2250 fr. Ladvocat est venu hier chez moi pour une 3e édition que le graveur fait attendre ; quand je lui ai annoncé que l' album de quatre voyageurs était vendu, il a été atterré. Le petit journal de votre voyage nous fait grand plaisir. Vos observations sont pittoresques et piquantes. Vous seriez un excellent collaborateur d' album romantique. Je n' ai plus de place que pour vous dire que maman, Adèle, Juju, Didine, Abel, M et Mme Asseline, M et Mme Deschamps, M et Mme Nodier, et Paul que j' aurais dû nommer plus tôt et François et Biscarrat, vous aiment et parlent de vous et se portent bien ; embrassez pour nous notre oncle, nos tantes et toute la famille de Nantes. Mon Adèle vous embrasse bien tendrement et moi aussi. Votre fils profondément dévoué, Victor. monsieur le lieutenant-général comte Hugo, Blois. Paris, 31 juillet 1825. Cher papa, nous apprenons, pour la première fois avec regret, que tu vas bientôt venir à Paris ; c' est que nous en partons, et tu conviendras qu' il est dur d' en partir quand tu vas y arriver. Notre excursion en Suisse s' exécute ; mardi, à 2 heures du matin, nous roulerons vers Fontainebleau. J' ai été horriblement souffrant toute la semaine d' un torticolis ; mais je suis mieux, et le voyage achèvera de me remettre. Les libraires paient notre voyage et au delà. Ils me donnent 2250 francs pour quatre méchantes odes : c' est bien payé. Je ne crois pas que Lamartine puisse être de la partie : il vient d' être nommé secrétaire d' ambassade à Florence. Nodier est des nôtres. Je te remercie pour M De La Rivière ; je lui ai écrit tes bonnes intentions ; j' aurais seulement désiré que tu pusses lui donner quelque chose avant le 1er janvier. Nous avons vu M Driollet. Il dit que l' affaire Lambert va bien. Abel en dit autant. p430 Ta femme avait bien raison. Cette Augustine était pire qu' un mauvais sujet. C' était un petit monstre . Nous l' avons renvoyée. Elle est placée chez un herboriste. Je voudrais que tu en fisses prévenir sa mère. Didine se porte à merveille. J' ai commandé des cartes séparées pour ta femme et pour toi. Il n' est plus de mode, à ce que m' a dit le graveur, d' en donner de collectives. Adieu, mon excellent père ; embrasse ta femme pour nous. Nous t' embrassons bien tendrement. Ton fils respectueux et dévoué, Victor. Adolphe te remettra les cartes. au général Hugo. Paris, 10 octobre 1825. Mon cher papa, nous voilà définitivement de retour à Paris. Nous n' avons fait que courir à droite et à gauche tout le mois de septembre, et nous avons terminé ces jours-ci nos promenades par une excursion à Montfort-L' Amaury, charmante petite ville à dix lieues de Paris, où il y a des ruines, des bois, un de mes amis, et un des tiens, le colonel Derivoire, qui a servi sous toi. J' ai beaucoup parlé de toi avec ce brave qui t' aime et te vénère, et désire vivement te voir. Il compte faire le voyage de Paris la première fois que tu y viendras. Nous désespérons presque, cher papa, d' avoir le bonheur de t' y voir cette année, puisque la saison s' avance sans t' amener. Cependant M Lambert t' avait presque promis à tous tes amis de Paris. Il m' est malheureusement impossible de rien faire pour le professeur dont tu m' envoies une lettre. J' ai beaucoup moins de crédit qu' on ne m' en suppose, et j' ai dû dernièrement employer le peu d' influence que je peux avoir sur monseigneur l' évêque d' Hermopolis, pour obtenir une bourse à l' un de nos cousins Trébuchet. Le succès n' est même pas encore décidé. Tu sens que toutes mes forces doivent être dirigées vers ce but, si important pour notre malheureux oncle Trébuchet, et que je ne pourrais occuper le p431 ministre d' une autre affaire sans nuire à la sienne. Qui trop embrasse mal étreint. Nous avons trouvé ici à mon retour les 200 cartes commandées pour toi : elles me paraissent fort belles. C' est un petit cadeau qu' Adèle veut faire à ta femme, indique-moi un moyen de te le faire parvenir. Adieu, cher papa, toute la famille Foucher, Abel, Adolphe, tous nos cousins embrassent ta femme et toi de tout coeur et ne font en cela que se joindre à nous. Ton fils tendre et respectueux, Victor. à monsieur le baron Taylor. mardi, 18 octobre 1825. Avez-vous, mon cher collaborateur, promis ou destiné votre loge pour jeudi, et pourriez-vous, sans vous gêner le moins du monde, en disposer en faveur de ma femme ? Elle a grande envie de voir Talma et Mlle Mars dans l' école des vieillards , et les journaux l' annoncent pour jeudi prochain. Quand donc viendrez-vous pour nous demander sans cérémonie votre part du dîner de ménage ? Vous savez le plaisir que vous nous ferez. Personne ne vous est plus cordialement dévoué que moi. Victor Hugo. 1826 monsieur le lieutenant-général comte Hugo, à Blois. mars 1826. Mon cher papa, je profite d' un moment que me laissent mes libraires pour répondre à la dernière lettre que tu m' as fait remettre par Mme Asseline. Tes bons conseils pour mes yeux me touchent vivement, et je les mettrai certainement p432 à exécution quand j' aurai quelque ouvrage de longue haleine à écrire ; en attendant, ma vue est rétablie, à un peu d' affaiblissement près. Toutes tes commissions pour l' aventurière sont faites. Je te ferai parvenir quand tu voudras le reste des 25 exempl. que M Delaforest m' a très fidèlement remis. Je suis charmé que tu aies terminé Iham Schlaper , bien que, d' ici à quelque temps du moins, il ne faille pas compter le vendre. Tu ne saurais te figurer dans quel état de crise se trouve la librairie depuis le mois de 9bre dernier. Le commerce des livres est presque absolument paralysé ; des faillites multipliées ont eu des contre-coups qui ont ébranlé nos plus fortes maisons. Toutes les affaires sont ou en débâcle ou en stagnation. Toutes ces causes me font craindre que l' aventurière n' ait pas eu pour Delaforest le résultat avantageux qu' il devait en attendre à si juste titre. J' avais fait pour l' aventurière quelques petits articles qui n' ont point paru. Y a-t-il en cela de la faute du libraire ? C' est ce que je ne saurais dire. J' en ai fait un autre encore pour un petit journal que l' on m' envoie. On m' en a promis l' insertion. Dès qu' il aura paru, je te l' enverrai. Les sottises du petit bonhomme Gault ne m' étonnent pas. Mais que t' importe ? Ton nom ne peut jamais être cité qu' avec honneur. Que ce drôle d' adjoint prenne garde à lui ! Ton observation pour bug-jargal est fort juste. Je changerai le passage, non dans la 2e édition, elle va paraître, mais dans la 3e, qui aurait déjà paru sans la crise où se trouve la librairie. Tu sais que nous venons de vendre 550000 francs les oeuvres de M De Chateaubriand. Adieu, bon et cher papa, Didine toujours avec 6 dents, ma femme et toute la famille Foucher t' embrassent tendrement comme Abel et moi. Tout le monde ici se porte bien et vous aime tous deux. Ton fils respectueusement dévoué, V H. p433 à Lamartine. Paris, 25 mai 1826. Je vous ai écrit il y a déjà quelque temps, mon cher Lamartine, en vous envoyant un nouveau roman que je viens de publier et qui s' appelle bug-jargal . Mais vous n' étiez sans doute plus à Florence quand ma longue lettre y sera parvenue. Je vous y rappelais en outre la promesse que vous nous faisiez à Saint-Point, cet heureux jour que nous y passâmes près de vous, de donner votre nom et vos vers à notre album de quatre voyageurs , en dédommagement de votre absence forcée. Aujourd' hui tout est prêt pour la publication de ce livre, la prose de Nodier et mes vers ; il ne lui manque plus que sa plus belle parure, et c' est de vous que nous l' espérons. Notre libraire commun, Urbain Canel, a l' occasion d' aller à Dijon et se charge de vous remettre cette lettre. Répondez-moi, je vous prie, un mot qui me dise comment vous vous portez, comment vont votre femme et votre charmante fille, si vous viendrez bientôt à Paris, et si vous nous porterez quelques belles méditations sur les montagnes. Quant à ce dernier point, ne vous gênez pas surtout. Quelque précieuse que soit pour nous votre coopération, notre amitié ne veut être ni importune, ni exigeante. Je vous envoyais encore dans mon paquet pour Florence l' ode que je vous ai adressée en réponse à votre charmante épître, et qui ouvre le nouveau recueil que je vais publier. C' est une sorte de dédicace de tout le recueil. Venez, de grâce, la chercher à Paris. Elle paraîtra dans un mois. Adieu, mon illustre ami, répondez-moi vite, et souvenez-vous toujours que rien n' égale mon admiration pour votre talent, si ce n' est ma tendre amitié pour votre personne. Victor. Ma femme se recommande au souvenir amical de Madame De Lamartine. Mille respects de ma part. p434 à Monsieur Henri De Latouche. 3 août 1826. Je reçois une lettre qui m' étonne fort de votre part, mon cher Monsieur De Latouche. Je n' y réponds même que parce que vous étiez autrefois mon cher Latouche , et que j' espère que cette réponse pourra amener une réparation que je ne puis m' empêcher de désirer. Je ne connais plus personne au drapeau blanc . Je ne connais de Z que celui qui m' injurie assez agréablement au journal des débats . Pour moi, je m' embarrasse aussi peu des apologies que des insultes, et la plupart du temps, je ne lis ni éloges ni diatribes. Voilà les explications que je veux bien donner à notre ancienne amitié. Je suis fâché pour vous que vous les ayez jugées nécessaires. Victor-M Hugo. au général Hugo. Paris, le 3 novembre 1826. Mon cher papa, tu vois que la nouvelle ne se fait pas attendre. Mon Adèle est accouchée cette nuit à cinq heures moins vingt minutes du matin d' un garçon fort bien portant. Cette pauvre amie a cruellement souffert. Je t' écris en ce moment près de son lit ; elle se trouve assez bien ; cependant elle croit avoir quelque fièvre, et je lui recommande de ne pas parler. p435 Nos bons parents recevront sans doute avec bien de la joie ce nouveau venu qui vient remplacer le petit ange que nous avons si douloureusement perdu il y a trois ans. Votre bonheur ajoute au nôtre. Je ne t' en écris pas davantage aujourd' hui, cher papa ; embrasse pour nous ta femme ; fais part de la naissance de ton petit-fils à tous nos amis de Blois : Mm Brousse, De Féraudy, De Béthune, Driollet, etc..., Mme Brousse, etc. ; ma femme prie la tienne de dire à la jeune dame les choses les plus affectueuses en son nom. Abel et Mélanie, femme de Victor Foucher, seront les parrains du nouveau-né, dont nous ignorons encore le nom. Il a déjà fort bien tété. Ton fils tendre et respectueux, Victor. Est-ce que vous n' arriverez pas bientôt à Paris ? Nous vous attendrions pour le baptême ; ce serait double fête. à Monsieur V P l' un des rédacteurs du feuilleton des affiches d' Angers, au bureau de ces affiches, chez M Pavie, imprimeur du roi, à Angers. 13 décembre 1826. C' est à vous sans doute, monsieur, que je dois l' envoi d' un numéro du feuilleton d' Angers (2 décembre) où il est parlé du recueil d' odes et de ballades que je viens de publier. Du moins, c' est à vous, monsieur, que je dois ce bienveillant article, et je me fais un devoir et une joie de vous en remercier. Ce n' est point parce que vous me louez que je vous remercie. Je ferais peu de cas, permettez-moi de vous le dire, d' un éloge qui ne serait qu' un éloge. Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c' est du talent qui s' y trouve ; ce qui me plaît, ce qui me charme, ce qui m' enchante, c' est d' avoir trouvé dans si peu de lignes la révélation complète d' une âme noble, d' une intelligence forte et d' un esprit élevé. p436 Vous êtes, je le sens, monsieur, du nombre de ces amis que mes pauvres livres me font de par le monde et que je ne connais pas, mais que j' ai tant de plaisir à rencontrer quand une occasion fortuite se présente de leur serrer la main. En attendant que cette bonne fortune m' arrive à votre égard, recevez cette lettre comme un gage de ma vive et cordiale estime. Je regrette de ne pouvoir vous écrire que sous les initiales V P ; elles signent un article que les premiers noms de notre littérature pourraient souscrire ; mais, quel qu' il soit, le nom qu' elles cachent ne restera pas longtemps ignoré. Votre ami, Victor Hugo. 1827 à Monsieur Victor Pavie. Paris, le 3 janvier 1827. Votre lettre, monsieur, m' a tenu tout ce que m' avait promis votre article ; j' y ai trouvé le coeur d' un ami et l' âme d' un poëte ; les deux choses que j' aime le plus au monde. Oui, monsieur, c' est une grande joie que de se voir compris, et de se voir compris par des hommes d' un esprit élevé. De tous les témoignages qui peuvent encourager et rassurer celui qu' une hasardeuse pensée entraîne vers un monde nouveau, la libre approbation de quelques hautes intelligences est le plus puissant. Tout jeune que vous êtes, vous appartenez à une classe, la seule privilégiée que fasse la nature ; vous avez ce mens divinior qui place l' homme au-dessus des hommes. Et quoique je connaisse encore bien peu de lignes de votre plume, je n' aurais pas de peine à prophétiser votre avenir. Vous êtes trop bon de vous occuper de mes opuscules ; mais donnez-moi, je vous prie, occasion de m' occuper de quelque ouvrage de vous. Travaillez, de grâce. Que faites-vous ? Vers quel but dirigez-vous la force intellectuelle que la providence vous a donnée ? Je présume que vous ne la laissez pas inactive. Confiez-moi tout cela, et pardonnez-moi de vous parler ainsi. Il doit y avoir entre nous confiance et liberté ; nous sommes tous deux à peu près du même âge et de la même nature. Et, pour vous le dire en passant, pourquoi ne feriez-vous point, par p437 exemple, le livre dont vous me tracez une si frappante esquisse ? Moi, qu' une pensée, bonne ou mauvaise, entraîne plutôt vers les applications que vers les théories, je n' aurai sans doute jamais le temps de le faire, ce grand ouvrage, et d' ailleurs vous le feriez bien mieux que moi. Au reste, monsieur, suivez librement la voie de votre organisation. Obéissez à votre démon. Vous avez tout ce qu' il faut pour tout faire, l' intelligence qui embrasse la création et l' imagination qui la féconde. Le chêne est en vous ; laissez-le croître. Victor Hugo. Au moment de fermer ceci, je reçois mon feuilleton d' Angers, où je lis la lettre que j' ai adressée à l' académie provinciale. Recevez, je vous prie, tous mes remercîments et transmettez-les à monsieur votre père. Vous serez bien aimable de me faire lire le feuilleton d' Angers toutes les fois que vous y mettrez quelque chose de vous. Mon adresse n' est pas 30 mais 90 rue de Vaugirard. à monsieur le baron Taylor. ce samedi 13 janvier 1827. Mon cher Taylor, il vient de se faire une tragédie dans ma famille, et je n' ai pas besoin, je pense, de vous dire qu' elle n' est pas de moi. Je n' eus jamais prétentions si hautes ! C' est mon jeune beau-frère, qui, (soit dit en passant), pousse l' attachement pour vous jusqu' à la passion, c' est Paul qui est le coupable. Or, je ne vous ferai pas ici l' éloge de cette tragédie, parce qu' il serait p438 tout à fait suspect dans ma bouche ; mais je ne croirai point m' aventurer en affirmant qu' elle n' a rien à céder à bon nombre de celles qui de temps immémorial sont reçues, montées, représentées et applaudies aux français. Seriez-vous donc maintenant assez bon pour nous indiquer quelle serait la marche la plus courte à suivre pour faire arriver notre tragédie au comité des français. Le jeune poëte désirerait fort être dispensé, s' il est possible, de la formalité de l' examen préalable ; mais il faut d' abord que cette dispense ne viole en rien l' usage établi. Si vos nombreuses et importantes occupations vous permettaient par aventure de prendre connaissance de la pièce avant qu' elle ne fût présentée, il est inutile de vous dire que vos conseils seraient reçus par Paul avec reconnaissance et avec bonheur. Le sujet de l' ouvrage est Côme De Médicis . Je dois ajouter, pour rendre à chacun ce qui lui est dû, qu' il n' y a pas dans la pièce une idée, un vers, un mot qui vienne de moi. Adieu, mon cher et noble ami, mille pardons d' une importunité qui vous aurait donné l' ennui de ma visite, si la route était plus praticable de mon pôle arctique de la rue de Vaugirard à votre pôle antarctique de la rue de Bondy. Tout à vous, partout et toujours. Vor Hugo. à Monsieur Louis Pavie. Paris, 15 janvier 1827. C' est moi, monsieur, moi qui vous dois mille remercîments. Vous voulez bien inscrire mon nom sur la liste des lecteurs d' un feuilleton de province qui vaut mieux que beaucoup de feuilletons de Paris. Vous faites plus encore : vous m' envoyez de vos ouvrages, pleins de maturité, de raison et d' esprit, et des vers de monsieur votre fils, tout étincelants de jeunesse et de poésie. Ce sont là encore vos productions, monsieur, et je ne croirai point déplaire à votre légitime amour-propre de père et d' auteur en vous affirmant que, quelque remarquables que sont vos ouvrages, votre fils est encore le meilleur de tous. C' est du reste ce qu' on a dit d' Homère à propos de Virgile. Dites bien, monsieur, à votre jeune aiglon, à votre Victor, qu' il est un autre Victor qui lui envierait bien, si l' envie se mêlait à l' affection, son beau chant sur David, le juif, la mer et le lac, composition ingénieuse et inspirée, et surtout sa ravissante élégie de l' enfant . Dites-lui, p439 à lui, qu' il ne cache pas sa tête sous son aile ; son aile est faite pour planer dans le ciel et sa tête pour contempler le soleil. Si ses dix-huit ans accordaient quelque droit de conseil à mes vingt-cinq (car j' y touche), je n' aurais à lui présenter que des recommandations purement matérielles. Je lui dirais d' être encore plus sévère sur la richesse de la rime, cette seule grâce de notre vers et surtout de s' efforcer presque toujours de renfermer sa pensée dans le moule de la strophe régulière. Il peut changer de rhythme aussi souvent qu' il le voudra dans la même ode, mais qu' il y ait toujours une régularité intime dans la disposition de son mètre. C' est, selon moi, le moyen de donner plus de force à la pensée, une plus large harmonie au style et plus de valeur à l' ensemble de la composition. Au reste, je ne lui donne ceci ni comme des lois, ni comme des règles, mais comme des résultats d' études, bonnes ou mauvaises, sur le génie de notre poésie lyrique. Chez lui, la pensée n' a rien à faire qu' à se développer librement. Je donne quelques conseils à l' artiste, mais je les soumets au poëte. Adieu, monsieur, recevez de nouveau l' expression de la reconnaissance et de la haute estime avec laquelle j' ai l' honneur d' être votre très humble et très obéissant serviteur, Victor Hugo. à Victor Pavie. Paris, 7 février 1827. Ne croyez pas, monsieur, je vous prie, que vos aimables lettres puissent jamais m' importuner. Bien au contraire, elles me rafraîchissent l' esprit. J' aime ces épanchements d' une âme jeune, ces confidences d' un coeur élevé et naïf. Les sept ans qui nous séparent me font presque vieux pour vous, et si votre amitié veut bien parfois accorder quelque déférence à la mienne, je l' accepterai par le droit d' aînesse et non par le droit du talent. Je ne vous ai point dit assez, je ne vous ai point dit au gré de mon coeur et de mon esprit, à quel point vos vers m' ont frappé. Ils ont ce caractère qui est celui des grandes choses de notre poésie renouvelée, ce caractère de grâce et de vigueur, ce mélange de jeunesse et de maturité qui est le cachet de tous nos talents supérieurs. Vous êtes un de ces jeunes hommes du xixe siècle qui étonnent par leur gravité et leur candeur les vieillards faux et frivoles du xviiie. Vous me demandez une direction ? C' est me demander ce p440 qui dépasse ma force. Laissez faire votre pensée ; laissez votre nature achever votre éducation : elle est déjà si admirablement commencée ! Vous ferez, monsieur, tout ce que vous voudrez. Je ne sache rien de grand et de fort que ne promettent vos premières poésies. Cet état même de transition où vous êtes et que vous peignez si bien annonce la crise d' une jeune imagination qui se développe puissamment. Vous avez été assez bon pour citer mon nom dans un article du dernier feuilleton où s' empreint votre originale pensée. Je vous remercie ; vous voulez qu' aucun sentiment ne manque à mon affection pour vous ; elle a commencé par la reconnaissance. Adieu, monsieur. Je n' ai que ce conseil à vous donner : faites de beaux vers et d' excellente prose, et cette prière à vous faire : aimez-moi. V H. Mes souvenirs, de grâce, à monsieur votre père, et ne m' affranchissez point vos lettres ; c' est un soin que mes amis ne prennent jamais. à Sainte-Beuve. je communiquais l' autre matin à Monsieur De Sainte-Beuve quelques vers de mon Cromwell . S' il avait velléité d' en entendre davantage, il n' a qu' à venir lundi soir avant huit heures , chez mon beau-père, rue du cherche-midi, hôtel des conseils de guerre. Tout le monde sera charmé de le voir et moi surtout. Il est du nombre des auditeurs que je choisirai toujours, parce que j' aime à les écouter. Son bien dévoué Vor Hugo. Une ligne de réponse, s' il vous plaît. Ce jeudi 8 février 1827. p441 à Sainte-Beuve. ce samedi mi-février 1827. Venez vite, monsieur, que je vous remercie des beaux vers dont vous me faites le confident. Je veux vous dire aussi que je vous avais deviné-moins peut-être à vos articles si remarquables d' ailleurs qu' à votre conversation et à votre regard-pour un poëte. Souffrez donc que je sois un peu fier de ma pénétration et que je me félicite d' avoir pressenti un talent d' un ordre aussi élevé. Venez, de grâce, j' ai mille choses à vous dire, ou faites-moi savoir où je pourrais vous trouver. Votre ami, V H. à Victor Pavie. Paris, 17 mars 1827. Votre dernière feuille est charmante. Vous y avez attaché de certains vers et un certain nom qui mourront comme elle ; mais j' ai été, moi, bien touché de cette preuve d' amitié que me donne votre beau talent. Vous m' avez écrit une lettre charmante qui m' aurait consolé du globe et de l' étoile , si j' avais eu besoin d' en être consolé. Ce sont des gens qui m' attaquent, et qui ont leurs raisons sans doute. Je suppose que cela leur fait plaisir ; pourquoi donc m' en affligerais-je ? Je m' en réjouis, au contraire, puisque cela me vaut des lettres comme la vôtre. J' ai chargé mon libraire de vous envoyer cette ode à la colonne qui ne vaut pas ce seul vers c' était une feuille d' automne. Adieu, monsieur. Vous me promettez de m' écrire souvent. N' y manquez pas, de grâce. Votre amitié, votre poésie me rajeunissent ; vos lettres sont déjà plus qu' un plaisir pour moi. V H. p442 à Monsieur Sainte-Beuve (très pressé). ce mercredi soir 1827. Voici, cher ami, une lettre que je reçois de l' album . Si vous êtes toujours dans la même intention relativement au globe , vous pouvez envoyer directement à M Folleville, dont l' adresse est sur la lettre. Ils sont et seront ravis. Mille fois merci. il vuestro hermano, Victor. à Victor Pavie. 20 mai 1827. Vous êtes bien heureusement né, monsieur. Vous avez un talent fait pour honorer votre famille et une famille faite pour comprendre votre talent. J' ai vu votre excellent père, et je ne saurais vous dire à quel point je l' ai aimé dès le premier jour. Il a quelque chose de si bon, de si cordial, de si bienveillant, que je ne pourrais souhaiter un autre protecteur aux premières années d' un talent précieux comme le vôtre. Bénissez Dieu tous les deux, il ne pouvait donner un meilleur fils à un meilleur père. Votre père nous a quittés vite, trop vite, dites-le-lui bien. Mais aux regrets que nous a causés son départ il a voulu mêler une espérance, celle de vous voir bientôt. Votre aimable lettre la change en certitude, et la plus chère marque d' amitié que vous puissiez me donner, c' est de la réaliser bientôt. Vous ferez de belles choses partout, mais à Paris l' esprit a plus d' aliment : les musées, les galeries, les bibliothèques lui ouvrent de nouvelles sphères d' idées ; enfin, tout ce qui s' acquiert est ici, et vous avez déjà tout ce que la nature donne. Votre ami, M Mazure, a été assez bon pour me venir voir deux fois, et m' a communiqué de fort beaux vers, auxquels il ne manque qu' un éditeur. Le moment est malheureusement peu propice pour qu' un éditeur s' éprenne d' un manuscrit dont l' auteur est inconnu ; mais j' espère être plus utile cet automne à M Mazure ; je ne me plains que de le voir trop rarement ; il dois penser qu' un poëte qui est de vos amis ne peut jamais me déranger. J' ai été également enchanté de connaître M David D' Angers. C' est un homme de beaucoup de talent et de p443 beaucoup d' idées. Il m' a fait voir son atelier, où abondent les belles choses. Je viens de recevoir l' inauguration du buste de Béclard . Je l' ai lue avec beaucoup d' intérêt. Le discours de m. votre père est surtout remarquable. Vous n' avez plus besoin maintenant que je vous dise de m' écrire. Vous savez que je vous aime. Dites à votre bon père que le plus sûr moyen de doubler le plaisir que me fera votre arrivée à Paris, c' est de venir avec vous. Votre ami, V H. à Monsieur Louis Pavie. 26 mai 1827. Après les beaux vers que votre Victor vient de m' adresser, je me ferais conscience de lui envoyer directement mes remercîments et mon admiration en vile prose ; ce serait lui donner du plomb en échange de son bronze et de son or. Permettez donc que ce soit dans votre coeur de père que je dépose mes sentiments de frère et d' ami. Dites à votre Victor qu' il souffre que je le remercie en vous ; vous lui transmettrez ces témoignages trop faibles de mon profond attendrissement, et ils auront plus de douceur en passant par votre bouche. Oui, monsieur, ce sont de bien beaux vers, pleins de feu, d' éclat et de grandiose. Nous devons être fiers tous deux de ces vers, vous comme le père, moi comme le frère du poëte. Je suis bien orgueilleux que cette ode jeune et véhémente me soit adressée, mais j' aurais plus d' orgueil encore si mon nom, au lieu d' être en tête, était en bas. Je n' aurais peut-être pas dû, monsieur, louer tant ces vers où je suis trop loué. Mais c' est une erreur de l' amitié qui a donné mon nom pour titre à cette ode. Ce n' est pas à Victor Hugo qu' elle s' adresse, c' est à un poëte de génie digne d' inspirer un chant si élevé, et moi je ne suis digne que de l' admirer. Adieu, monsieur ; adieu, heureux père. Embrassez bien votre fils pour moi, en attendant que je puisse l' embrasser pour vous. à vous bien cordialement, Victor Hugo. à Victor Pavie. Paris, 24 septembre 1827. Il est vrai, monsieur, que l' état de plus en plus désespéré de ma belle-mère nous livre à de bien cruelles préoccupations, mais il n' a pu me p444 rendre insensible aux deux aimables lettres que j' ai reçues d' Angers depuis votre départ. Il est impossible, en quelque situation de la vie que je me trouve, que je reçoive sans émotion et sans reconnaissance un souvenir de votre bon père et de vous. Loin de là, l' affliction dispose à l' amitié. Vous avez publié dans le feuilleton d' Angers deux articles excellents. Vous comprenez les arts en poëte, vous faites de la critique en artiste. Il y a dans votre talent tout à la fois quelque chose de précoce et de mûr. Delacroix est particulièrement enchanté et fier du beau fragment qui le concerne. Il m' a chargé de vous remercier. Continuez cette série d' articles : faites rougir nos journaux de Paris de la supériorité d' un journal de province. Paul est on ne peut plus touché de ce que vous lui dites d' amical et de fraternel ; il vous écrira un de ces jours. Son drame sera joué dans six semaines ; vous manquerez à ce pauvre Paul pour l' applaudir ou pour le consoler. Dans quinze jours, vous recevrez Cromwell . Il ne me reste plus qu' à écrire la préface et quelques notes . Je ferai tout cela aussi court que possible ; moins de lignes, moins d' ennui. Adieu, mais revenez-nous bientôt. Dites à votre excellent père que nous vous voulons absolument pour l' époque du salon. Il faut aussi que je cause avec vous des monuments gothiques d' Angers. Je vois avec joie que la contagion d' architecture vous a gagné. C' est si beau ! Adieu encore. vale et me ama. votre frère aîné, Victor. 1828 à Victor Pavie. 5 janvier 1828. Vous avez beau m' y louer, mon jeune et bien cher ami, et m' y trop louer, je n' en crierai pas moins jusque sur les toits que votre article est admirable, et qu' il est triste (je ne dis pas pour moi, que suis-je ? Mais pour les lettres) qu' un si profond et si élevé morceau de critique s' imprime dans le coin d' une province, tandis que Mm R et compagnie déposent leur nullité en quatre colonnes dans un journal qui se multiplie à quinze mille exemplaires et parle à cinq cent mille hommes dans les deux mondes. Que voulez-vous ! Toutes les personnes qui ont déjà lu votre premier article sur Cromwell p445 sont dans le ravissement : David, Sainte-Beuve, Paul en radotent. Je vais le faire lire à émile Deschamps et à Ch Nodier. Sainte-Beuve a fait aussi, lui, deux bien remarquables articles sur ce pauvre livre ; on les a refusés au globe , dont les prosaïstes me gardent rancune. Vous voyez qu' il y a de l' intolérance jusque chez les philosophes, et de la censure même chez les démocrates. Que voulez-vous encore ? J' ai mille voeux de bonheur à vous envoyer ; car il n' y a rien à vous souhaiter du côté du talent. Soyez donc toujours l' orgueil de votre respectable père, et quant à moi je me fais un souhait de bonne année, c' est que vous veniez me voir en personne. Parlez-en, de grâce, à M Pavie. ora pro nobis. votre ami, V Hugo. à Victor Pavie. 23 janvier 1828. Nos lettres se croisaient, mon poëte. à l' heure où je lisais votre gentil message , vous lisiez, vous, mon griffonnage inextricable, mais n' importe ! Votre amitié, n' est-il pas vrai, me devine quand vos yeux ne peuvent me déchiffrer, et, quand je vous écris, si la plume est mauvaise, le coeur est bon. Savez-vous que je m' en veux de vous avoir écrit toute une page sans vous avoir dit encore que votre deuxième article est plus beau, s' il est possible, que le premier ; que vous êtes déjà mûr pour n' avoir que vingt ans ! Quelle verve ! Quel éclat de style et d' idées ! Sainte-Beuve s' extasiait hier sur votre article ; il le sait par coeur, à la lettre, et le récite à tout le monde. Il ne s' est pas fait en France de si remarquable article que le vôtre sur ce Cromwell ; il n' y a que les hauts articles des reviews anglaises qui soient dignes d' être lus après les vôtres. Pardon pour mon gâchis. Vous savez que notre David va tout à fait bien, qu' il sort, qu' il se promène au soleil et qu' il va reprendre ses travaux. Je le vais voir tous les jours, pour le voir et pour causer de Victor d' Angers. Mille souvenirs de ma femme et de moi à votre excellent père. Je viens de marier mon frère aîné ; quand vous serez marié, j' aurai une belle-soeur de plus. Victor. p446 à Victor Pavie. Paris, 29 février 1828. Je ne vous ai pas encore remercié, mon jeune poëte, de votre bonne lettre, de la lettre de votre excellent père. Je sais que vous êtes tous deux pleins d' indulgence pour moi comme pour mes oeuvres, et mon deuil profond, mon deuil inconsolable ne m' excuse que trop près d' amis tels que vous. J' ai perdu l' homme qui m' aimait le plus au monde, un être noble et bon, qui mettait en moi un peu d' orgueil et beaucoup d' amour, un père dont l' oeil ne me quittait jamais. C' est un appui qui me manque de bien bonne heure ! Oh ! Mon bien cher Victor, priez Dieu qu' il vous laisse longtemps votre père ! Vous savez la petite infortune advenue à Paul. C' est un bien petit malheur près d' un bien grand. J' ai dû le couvrir de mon mieux dans cette occurrence. D' ailleurs, c' est moi qui lui avais porté malheur. La plébécule cabalante qui a sifflé Amy Robsart croyait siffler Cromwell par contre-coup. C' est une malheureuse petite intrigue classique qui ne vaut pas, du reste, la peine qu' on en parle. Adieu, mon poëte. Comment en êtes-vous encore à me demander une place dans mon amitié ? N' êtes-vous pas déjà de mes vieux amis ? La perte de mon père me laisse un vide immense et profond ; mais vous êtes de ceux qui le rempliraient s' il pouvait être rempli. Votre frère , Victor. à Victor Pavie. Paris, 17 juillet 1828. Vous êtes en droit de m' en vouloir, mon poëte, car depuis les longues semaines que vous nous avez quittés, comment ai-je répondu à votre correspondance, à votre charmante lettre, et à cette autre correspondance imprimée qui m' a apporté tour à tour votre bel article de la ronde du sabbat , les remarquables strophes sur smarra , et enfin l' excellent morceau sur le faust des deux grands poëtes, Goethe et Delacroix. p447 Ne me croyez pas pourtant, cher ami, aussi coupable que je le parais. J' ai des épreuves à corriger, des visites à recevoir, de gros livres à lire, des affaires à suivre ; j' ai écrit, ce mois-ci, trois lettres à des notaires et avoués. Jugez quelle fatigue il y a dans tout cela ! Et puis, la meilleure raison, c' est que je suis paresseux. Vous êtes indulgent, vous, et vous voudrez bien m' aimer comme cela, et penser qu' entre les lettres de Lamartine, de l' abbé De Lamennais, de Chateaubriand, les vôtres sont encore de celles auxquelles je réponds le plus vite. Vous occupez-vous, comme vous me l' avez promis, de la petite maison gothique près d' Angers ? De grâce, envoyez-moi, dans votre prochaine lettre, des détails sur cette affaire, si pourtant vous voulez toujours de moi qui veux toujours de vous. Sainte-Beuve vient de publier son livre, qui est excellent. Boulanger va vous envoyer sa saint-Barthélemy , qui est magnifique. Vous voyez que Paris pense à Angers. Adieu, adieu. Paul se plaint de la rareté de vos lettres. Il a raison : elles sont rares de toutes manières. Adieu. Mille choses de nous tous à vous tous. V H. à Monsieur Sainte-Beuve, Tubney Lodge, near Oxford. -England. Paris, le 17 septembre 1828. Vos deux lettres, cher ami, ont été une vive joie pour moi. J' avais pris, je l' avoue, cette douce habitude de vous voir souvent, d' échanger mes idées avec vos idées, de rêver quelquefois à l' harmonie de vos vers ; votre absence me laissait un grand vide. Elle me dépeuplait presque la rue notre-dame-des-champs. Vos deux lettres sont venues, bien bonnes et bien belles qu' elles sont, nous rendre quelque chose de votre vive et haute conversation, de la poésie de votre coeur et de votre esprit. Je ne saurais vous dire avec quelle curieuse avidité je vous ai suivi dans p448 votre voyage, chaque détail de vos lettres m' a été précieux, j' y voyais saillir tous les bas-reliefs et reluire les vitraux gothiques des belles églises que vous avez visitées, heureux homme que vous êtes ! Tandis que vous courez ainsi de sensations en sensations, nous passons ici des jours qui se ressemblent tous. Vous savez notre train de vie ; seulement, voilà quelque temps que nous sommes sevrés de couchers de soleil. Il se couche maintenant pendant notre dîner, cela m' attriste. C' est le premier larcin que me fait l' approche de l' hiver. Je voudrais bien vous envoyer des nouvelles d' ici, mais vous savez dans quelle solitude je vis. Je sais qu' Ancelot vient de faire jouer son Olga , dont le globe dit du bien. Il y a eu aussi dans le globe un article stupide de M C R sur votre beau livre. En revanche, le provincial a dit à votre sujet d' assez bonnes choses que je vous garde pour votre retour. Nous avons bien parlé de vous avec tous nos amis. Les oreilles ont dû vous tinter. Il ne s' est pas dit un vers dans ma cellule qui n' ait fait regretter les vôtres. J' espère que vous nous en rapporterez d' Angleterre pour nous consoler de ce long jeûne. J' ai annoncé hier à madame votre mère votre prochain retour. Elle m' a chargé de vous dire qu' elle se portait bien et désirait vivement vous embrasser. Pas plus vivement que nous tous, à coup sûr, toute votre mère qu' elle est. Sans adieu, bien cher ami. Revenez-nous vite. Je vous recommande Canterbury. C' est une cathédrale à vous remuer et à vous ravir d' enthousiasme. Ce que vous me dites des restaurations de Westminster m' afflige. Les anglais ont la manie de mêler le fashionable au gothique. à bientôt. Nous vous embrassons tous bien tendrement. Victor. M Le Prevost, qui sera bien ravi de vous voir, demeure rue Fontenelle, à Rouen. -nous attendons ici Lamartine. Paul, Boulanger, les Devéria, David, qui ne va pas à Londres, vous embrassent et vous remercient. p449 à Sainte-Beuve. 28 septembre 1828. Ce dimanche (minuit). J' ai trouvé en rentrant, cher ami, votre précieux cahier. Je viens de le lire, et je vous écris ceci, non pas pour vous dire ce que cette lecture m' a fait éprouver, les paroles y suffiront à peine, mais pour jeter un peu sur le papier l' émotion dont vous m' avez pénétré avec vos vers graves et beaux, votre mâle, simple et mélancolique prose, et votre Joseph Delorme qui est vous. Cette histoire courte et austère, cette analyse d' une jeune vie, cette savante dissection qui met une âme à nu, tout cela est admirable et m' a presque fait pleurer. De quel beau livre vous allez doter l' art ! Je tâcherai de vous aller voir demain. Votre frère, Victor. Monsieur L Boulanger, chez Monsieur Gilet, à Vauderland, près Paris. Paris. Je ne saurais vous dire, cher ami, quel plaisir m' a fait votre aimable et bonne lettre. J' avais besoin de quelque chose de vous. Il y a dans les épanchements de votre conversation d' artiste, de poëte et d' ami un charme duquel je sens maintenant que je ne saurais me passer. Votre lettre m' a rendu tout cela, à la vérité, moins le geste, moins le regard, moins l' accent. Mais vous nous reviendrez bientôt, n' est-ce pas ? Et vous nous reviendrez bien portant et avec autant de vigueur dans le corps que dans le génie. Nous parlons ici de vous à chaque heure, à chaque instant, et vos oreilles doivent être pleines des paroles que nous disons de vous. Vos beaux fruits ont été reçus avec bien de la reconnaissance et bien du regret que vous ne fussiez pas là pour en prendre votre part. Savez-vous que le pays dont vous me parlez est fort beau et que votre lettre est fort belle aussi ? Vous êtes grand coloriste avec la plume comme avec le pinceau. Quant à moi, cher Boulanger, je ne fais rien. Ma femme est sur le point p450 d' accoucher et je ne pense plus qu' à cela. Vous me gronderez à votre retour et vous aurez d' autant plus droit de le faire que vous rapporterez (j' en suis sûr) un amas de belles choses. Je vous envoie le pacha , que je n' ai pas eu le courage de copier, mais dont je puis fort bien me passer jusqu' à votre retour. Je ne sais pas trop si vous pourrez le lire, griffonné comme il est. Mais vous savez si bien me deviner ! à bientôt, cher ami, n' est-ce pas ? Tous nos bons amis vous remercient et vous embrassent. Moi, je vous espère et je vous réclame tous les jours, mais je veux que vous vous portiez bien. Le meilleur de vos amis, Victor. Ce 11 octobre 1828. à David D' Angers. ce 17 octobre 1828. J' ai, cher ami, une lettre de M De Belleyme qui nous donne entrée à Bicêtre pour le 22, jour du ferrement de la chaîne. Si vous avez un moment, venez me voir sous peu, que nous convenions de la marche que nous suivrons. Votre ami, Victor Hugo. Je rouvre ma lettre pour vous remercier mille fois, autant de fois que c' est admirable. Monsieur David, 9, rue de Fleurus, r. s. v. p. ce jeudi matin octobre 1828. J' ai vu hier votre Bentham , mon cher David, et puisque je n' ai pas le temps de vous aller voir, il faut, si paresseux que je sois à faire une lettre, que je vous en écrive. Ce buste est un monument. Jamais le marbre n' a eu p451 plus d' éloquence, plus d' intelligence, plus de vie. Tout y est admirable ; je l' avais déjà vu bien avancé dans vos mains, mais il a maintenant ce je ne sais quoi d' achevé qui complète une grande oeuvre. Que ces rides de marbre sont belles ! C' est de la chair comme Puget, c' est de l' idéal comme Jean Goujon. Ce buste, mon ami, est une des plus magnifiques choses que vous ayez faites. La vieillesse rendue avec jeunesse : le génie traduit par le génie. Nous avons bien regretté votre absence l' autre soir, mais c' est ma faute. J' avais compté sur vous comme sur Ch Nodier, qui a pu en effet venir à l' improviste, et qui sera bien heureux de vous voir chez lui. Pour me consoler, j' ai rompu ma lance en faveur de votre beau Racine, et votre ami M Bonange m' a bravement secondé. Je ne cesse de le dire toujours et partout : vous êtes le premier, vous êtes l' unique ! à propos d' homme de génie, voulez-vous voir l' abbé De Lamennais ? Il est à Paris pour quatre ou cinq jours : il m' écrit qu' il viendra me voir aujourd' hui de midi à deux heures. Tâchez de vous échapper un moment à cette heure-là. Vous tomberez de Rossini en Lamennais. C' est une bonne fortune pour un créateur de têtes comme vous. Sans adieu, n' est-ce pas ? Victor. à David D' Angers. ce 1er novembre 1828. Je suis bien contrarié, cher ami ; une affaire pressante a forcé Lamartine de partir inopinément avant-hier. Il est vrai qu' il reviendra au mois de janvier passer trois mois à Paris et qu' il compte bien que vous serez toujours dans les mêmes dispositions à son égard ; mais c' est une chose dure pour moi que d' attendre deux mois un de vos chefs-d' oeuvre. Sans adieu. J' espère bien toujours vous servir de satellite ce soir, si je ne suis pas trop enroué. à quelle heure vous attendrai-je, à propos ? à vous du fond du coeur, Victor Hugo. p452 à Bossange. voilà six jours que je n' ai de nouvelles de Monsieur Bossange. Cependant il importerait que nous convinssions du jour de la publication de cette 4e édition. Quant à l' autre affaire, je lui rappelle que nous perdons un temps précieux. J' attends sa réponse prompte sur ces deux objets et le prie de me croire son bien cordialement dévoué serviteur. Vte Hugo. Ce lundi 10 9bre 1828. madame vve Martin, 20, rue des vieux-augustins, près la rue saint-André-des-arts. ce lundi 11 9bre 1828. Vous avez tort, ma chère tante, de revenir sur un passé qui est oublié. Après tous les malheurs de notre famille, le pire de tous serait le manque d' union. Croyez donc que nous vous aimons tous. Ne réveillez plus des souvenirs pénibles d' une époque où mon père a tout compromis, sa propre fortune et celle de ses enfants. L' en avons-nous moins aimé ? Aujourd' hui nous avons tous une pauvreté commune à supporter. C' est un triste résultat des fautes que nous n' avons pas commises. Que voulez-vous ? Résignons-nous. J' ai envoyé votre lettre et le papier qu' elle contient à Abel. Votre neveu dévoué, Victor. p453 à David D' Angers. Paris, ce samedi matin... 1828. Voyez, cher ami, si ce n' est pas une fatalité ! Ma femme, qui se porte bien toute l' année, s' avise d' être incommodée aujourd' hui, et incommodée de la seule incommodité peut-être qui puisse altérer un profil . Elle a horriblement mal aux dents et, en outre, les lèvres enflées et cuisantes. Vous n' auriez donc aujourd' hui qu' un modèle souffrant et défiguré. Or, je me souciais fort peu de vous prévenir de ce contre-temps, tenant beaucoup à la joie de vous voir aujourd' hui, et prévoyant que cette lettre nous en priverait peut-être, mais ma femme me rappelle combien votre temps est précieux, et mon égoïsme cède. Venez pourtant, n' est-ce pas, si vous pouvez, et n' oubliez pas que personne ne vous admire plus que moi, parce que personne ne vous aime davantage. Victor Hugo. p. s. -ma femme compte bien qu' il ne sera plus question de son bobo lundi. 1829 à Victor Pavie. 3 avril 1829. Vous allez donc enfin nous revenir, mon jeune et cher poëte ! C' est une agréable et douce nouvelle au milieu de mes chagrins de famille. J' aime bien votre lettre, mais j' aimerais encore mieux vous. J' ai vu ce méchant portrait dont vous me parlez ; il me semble qu' on m' a flatté et qu' on m' a gâté ; c' est un joli garçon, tradition populaire. Au demeurant, vous en avez eu pour votre argent. Je demande toujours le vôtre à David, et je le gronde de ne l' avoir pas encore publié pour vos amis. Savez-vous qu' il y a dans le dernier feuilleton une ballade qui est un petit chef-d' oeuvre ? Faites-en mes compliments à M V P. C' est magique, c' est pittoresque, c' est neuf et d' un excellent ton de style. On dirait une de ces vieilles et admirables compositions d' Albert Dürer ou de Rembrandt. à propos de grands peintres, ne croyez pas, je vous prie, sur la foi de p454 quelques feuilletonnistes stupides, au premier rang desquels je mets sans balancer le globe , ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique, et si gigantesque qu' elle échappe aux petites vues. Du reste, ce bel ouvrage, comme beaucoup d' autres ouvrages grands et forts, n' a point eu de succès près des bourgeois de Paris : sifflets des sots sont fanfares de gloire . Je ne regrette qu' une chose, c' est qu' il n' ait pas mis le feu à ce bûcher : cette belle scène serait bien plus belle encore si elle avait pour base une corbeille de flammes. Quant à la sainte Thérèse de M Gérard, c' est mieux que son canning , sans doute, mais souvenez-vous que M De Chateaubriand se connaît peu en peinture : ses éloges sont tout simplement un remerciement. Vous me dites de vous parler de moi. Hélas ! Pour le moment, ce serait vous parler d' avoués, de commissaires-priseurs, de scellés, d' inventaires, etc. Qu' il est triste de penser que les chagrins deviennent si vite des affaires ! Je corrige les épreuves d' une 4e édition des odes et ballades . Adieu, mais venez vite avec votre bon père. vale et me ama. V H. à Monsieur Véron, directeur de la revue de Paris . 18 mai 1829. Je m' empresse, monsieur, de répondre aux bienveillantes sollicitations que vous m' adressiez hier. Je n' ai jamais vendu de manuscrit, si mince qu' il fût, moins de 500 francs. Mais j' en ai quelquefois donné, et je puis le faire encore. Si vous tenez toujours à ce fragment que vous me faisiez l' honneur de p455 me demander, vous l' aurez pour 500 francs (ou pour rien). Choisissez. Quel que soit votre choix, j' y souscris avec plaisir. Votre bien cordialement dévoué, Victor Hugo. à son excellence le ministre de l' intérieur, en son hôtel, rue de Grenelle. 2 août 1829. Monseigneur, M Brifaut m' a fait part, comme vous lui en avez donné commission, de ce que votre excellence lui a dit hier matin touchant ma pièce. Il y a dans les dispositions où il vous a trouvé pour moi quelque chose de si inattendu que je demande à votre excellence la permission de ne point les considérer comme définitives. J' ose croire que d' autres conseils prévaudront dans votre esprit si éclairé et d' ordinaire si bienveillant pour les lettres, et que vous ne prendrez pas une décision si contraire à mes intérêts, et souffrez, monseigneur, que j' ajoute, aux vôtres. Je suis avec respect, monseigneur, de votre excellence, le très humble et très obéissant serviteur. Victor Hugo. à monsieur le baron Taylor. 13 août 1829. J' ai vu ce matin M De La Bourdonnaye. La pièce sera décidément arrêtée, interdite, prohibée. Venez, mon ami. Je vous conterai tout cela. Victor. Ce jeudi. p456 à Monsieur De La Bourdonnaye, ministre de l' intérieur. Paris, le 14 août 1829. Monseigneur, je suis profondément touché des bontés du roi. Mon dévouement au roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, noble dès l' an 1531, est une vieille servante de l' état. Mon père et mes deux oncles l' ont servi quarante ans de leur épée. J' ai moi-même peut-être été aussi assez heureux pour rendre quelques obscurs services au roi et à la royauté. J' ai fait vendre cinq éditions d' un livre où le nom de Bourbon se trouve à chaque page. Monseigneur, ce dévouement est tout désintéressé. Il y a six ans le feu roi daigna m' accorder, par ordonnance royale, et en même temps qu' à mon noble ami, M De Lamartine, une pension de 2000 francs sur les fonds littéraires du ministère de l' intérieur. Je reçus cette pension avec d' autant plus de reconnaissance que je ne l' avais pas sollicitée. Monseigneur, cette pension, si modique qu' elle soit, me suffit. Il est vrai que toute la fortune de mon père, à peu près, est détenue sous le séquestre par le roi d' Espagne, contrairement au traité de 1814. Il est vrai que j' ai une femme et trois enfants. Il est vrai que je soutiens des veuves et des parents de mon nom. Mais j' ai été assez heureux pour trouver dans ma plume une existence honorable et indépendante. C' est pourquoi cette pension de 2000 francs, qui m' est précieuse surtout comme gage des bontés du roi, me suffit. Il est vrai pourtant encore que, vivant de ma plume, j' avais dû compter sur le produit légitime de mon drame de Marion De Lorme . Mais puisque la représentation de cette pièce, oeuvre cependant toute de conscience, d' art et de probité, paraît dangereuse, je m' incline, espérant qu' une auguste volonté pourrait changer à cet égard. J' avais demandé que ma pièce fût jouée ; je ne demande rien autre chose. Veuillez donc, monseigneur, dire au roi que je le supplie de permettre que je reste dans la position où ses nouvelles bontés sont venues me chercher. Quoi qu' il advienne, il est inutile que je vous en renouvelle l' assurance, rien d' hostile ne peut venir de moi. Le roi ne doit attendre de Victor p457 Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement. Je désire, monseigneur, que votre excellence veuille bien mettre cette lettre sous les yeux du roi, avec l' hommage de ma vive gratitude et de mon profond respect. J' ai l' honneur d' être, monseigneur, de votre excellence, le très humble et très obéissant serviteur, Victor Hugo. à Monsieur Sainte-Beuve, poste restante, Reims. 2 novembre 1829, Paris. Votre bonne et bien bonne lettre du 25 est venue, cher ami, nous faire un grand plaisir et une grande peine. Ni vous, ni Boulanger, n' avez donc reçu les lettres que ma femme vous avait adressés poste restante à Strasbourg ? Il y a une fatalité en tout ceci. à peine étiez-vous partis tous deux que cette maudite inflammation que vous me connaissez dans les intestins se met en marche, remonte dans la tête et se jette sur mes yeux. Me voilà alors aveugle ; enfermé des jours entiers dans mon cabinet, store baissé, volet fermé, porte close, ne pouvant travailler, ni lire, ni écrire, et ne vous ayant ni l' un ni l' autre, lumen ademptum . Là-dessus votre première lettre (de Dijon) nous arrive, puis celle de Boulanger, cinq minutes après. Vous jugez de la joie ! Ma femme me les lit toutes deux, me les relit. Vous ne disiez ni l' un ni l' autre où l' on pouvait vous écrire. Nous attendons les secondes. Elles nous arrivent (de Besançon), j' étais encore aveugle. Vous nous indiquiez Strasbourg pour vous répondre. Ma femme s' en charge, presque joyeuse de mes mauvais yeux qui lui donnaient le droit de vous écrire. Les deux lettres de quatre pages, deux lettres faites à nous deux ma femme, à demi dictées par moi, à demi arrangées par elle, les deux lettres pleines de notre coeur et de notre tristesse, et vous rappelant à grands cris, partent. à Strasbourg, poste restante ; cela était bien lisiblement écrit sur l' adresse, et vous ne les recevez pas ! Et cependant ni Latouche ni Janin ne sont courriers de la poste ! Qu' avez-vous dû penser, cher ami ? Après des lettres comme les vôtres, quel effet a dû vous faire ce silence ! Vous m' aurez excusé sur ma paresse, sur mes affaires, que sais-je ? -est-ce que, pour p458 vous écrire, il peut y avoir paresse ou affaires ? Cela a dû vous mécontenter fort, et, je me trompe peut-être, mais il me semble que votre troisième lettre (de Worms) bonne, excellente et parfaite qu' elle est, est cependant plus froide que les deux autres. Je ne saurais vous dire, cher ami, à quel point cette idée me tourmente et combien il me tarde que la feuille de papier que voici soit à Reims, et vous aussi. -ainsi rien de notre pensée, rien de notre tristesse ne vous a accompagné, durant votre voyage ! Vous n' avez pas su à quel point tout ici a été rempli de votre absence, combien nous avons parlé de vous, pensé à vous, qu' il n' y a plus de bonne soirée rue notre-dame-des-champs, depuis que vous n' y êtes plus, plus de canapé, plus de coin de feu, plus de causeries, que vous nous avez manqué pour tout. Vous n' avez rien su de tout cela, vous, mes deux amis les plus chers ? Et si vous en avez deviné quelque chose, cette absurde lacune de Strasbourg est venue dérouter votre amitié et la faire douter de la mienne ! Cela n' est-il pas désolant ? Dépêchez-vous donc bien vite d' arriver à Reims et de lire ce que j' écris ici ! Au reste, vous m' avez encore porté bonheur. Votre troisième lettre m' a rendu mes yeux. C' est la première chose que j' ai lue depuis votre départ, et, avec la lettre pour Boulanger, ceci est la première chose que j' écris. Cette lettre vaudrait d' être moins insignifiante. Les vôtres font notre joie, et nous les relisons sans cesse. C' est un journal charmant de votre voyage, mêlé de bonnes et tendres pensées pour nous. Hélas ! Mon pauvre ami, hors vos lettres, il ne m' est guère venu de joie du dehors depuis trois semaines. Tout s' assombrit autour de nous. Nous voilà revenus comme à nos premiers jours de lutte et de combat. Ces misérables Janin et Latouche, postés dans tous les journaux, épanchent de là leur envie et leur rage et leur haine. Ils ont fait une défection fatale dans nos rangs au moment décisif. La vieille école, qui ne soufflait plus, a repris l' offensive. Un orage terrible s' amoncelle sur moi, et la haine de tout ce bas journalisme est telle, qu' on ne me tient plus compte de rien. Othello a réussi cependant, non avec fureur, mais autant qu' il le pouvait, et grâce à nous. Ma conduite en cette occasion a tout à fait ramené Alfred De Vigny et nos shakespeariens ; cela du moins est un bien ; mais, à la caverne des journaux et dans l' antre des coulisses, une double cabale s' organise contre moi et ne fait que s' aiguiser sur Othello pour Hernani . Voilà où nous en sommes. Cela est bien triste comme vous voyez. On nous fait payer bien cher l' avenir. Mais arrivez vite, et pour quelques jours du moins je n' y penserai plus. p459 Montrez cette lettre à notre Boulanger qui vous montrera la sienne, car tout ce qui est en moi, tout ce qui vient de moi, est également à vous deux. Victor. Ma femme vous dit mille choses et veut que vous reveniez tout de suite. Mille amitiés à notre excellent et cher Robelin. Tous nos amis vous embrassent et ne font que parler de vous ; moins que moi pourtant. à Charles Nodier. 2 novembre 1829. Et vous aussi, Charles ! Je voudrais pour beaucoup n' avoir pas lu la quotidienne d' hier. Car c' est une des plus violentes secousses de la vie que celle qui déracine du coeur une vieille et profonde amitié. J' avais perdu depuis longtemps l' habitude de rencontrer votre appui pour mes ouvrages. Je ne m' en plaignais pas. Pourquoi donc auriez-vous continué de vous compromettre dans une amitié publique avec un homme qui n' apporte à ses amis qu' une contagion de haines, de calomnies et de persécutions ? J' ai vu que vous vous retiriez de cette mêlée, et, vous aimant pour vous-même, j' ai trouvé cela bien. Peu à peu, du silence et de l' indifférence pour moi je vous ai vu passer à l' éloge, à l' enthousiasme, à l' acclamation pour mes ennemis, même pour les plus ardents, les plus amers, les plus odieux. Rien que de simple encore en cela ; car, après tout, ce n' est qu' une chose personnelle à moi, et mes ennemis peuvent fort bien avoir de l' esprit, du talent et du génie. Cela est tout simple, dis-je, et loin de moi l' idée de m' en plaindre un seul instant. Je ne vous en aimais pas moins, et (vous auriez tort de ne pas me croire, Charles) du fond du coeur. Je n' avais pas prévu, de là ma tranquillité parfaite, que c' était une transition naturelle, irrésistible peut-être pour vous-même, à une guerre contre moi. Vous en voilà donc aussi. L' attaque d' hier est sourde, obscure, ambiguë, j' en conviens, mais elle ne m' en a pas moins frappé au coeur, elle n' en a pas moins éveillé brusquement, comme une secousse électrique, plus de vingt personnes qui sont venues s' en affliger avec moi. Et quel moment avez-vous pris pour cela ? Celui où mes ennemis se p460 rallient de toutes parts plus nombreux et plus acharnés que jamais, où les voilà ourdissant sans relâche et de toutes mains un réseau de haines et de calomnies autour de moi, le moment où je suis placé seul entre deux animosités également furieuses, le pouvoir qui me persécute, et cette cabale déterminée qui a pris poste dans presque tous les journaux. Ah ! Charles ! Dans un instant pareil j' avais droit du moins de compter sur votre silence. Ou bien, est-ce que je vous ai fait quelque chose ? Pourquoi ne me l' avez-vous pas dit ? Ce n' est pas que je réclame contre votre critique. Elle est juste, serrée et vraie. Il y a singulièrement loin des orientales à lord Byron ; mais, Charles, n' y avait-il pas assez d' ennemis pour le dire en ce moment ? Vous vous étonnerez sans doute, vous me trouverez bien susceptible. Que voulez-vous ? Une amitié comme la mienne pour vous est franche, cordiale, profonde, et ne se brise pas sans cri et sans douleur. Puis, je suis fait comme cela. Je ne m' occupe pas des coups de stylet de mes ennemis ; je sens le coup d' épingle d' un ami. Après tout, je ne vous en veux pas, déchirez cette lettre, et n' y pensez plus. Ce que vous avez voulu rompre est rompu, j' en souffrirai toujours, mais qu' importe ! Si quelqu' un m' en reparle, je vous défendrai comme je vous ai défendu hier. Mais, croyez-moi, c' est une chose bien triste pour moi, et pour vous aussi, car de votre vie, Charles, jamais vous n' avez perdu d' ami plus profondément et plus tendrement et plus absolument dévoué. Victor. à monsieur le baron Taylor. 3 novembre 1829. Sur ma réclamation, M De La Bourdonnaye m' écrit, mon cher Taylor, que Hernani a été rendu au théâtre le 31 octobre . Est-ce que cela est vrai et possible ? Et comment n' en saurais-je rien ? Vous seriez bien bon de m' écrire un mot qui me dît oui ou non , ou mieux encore, de me venir voir cinq minutes un de ces matins. Votre ami, V H. p461 à son excellence le ministre de l' intérieur, en son hôtel. monseigneur, au nombre des suppressions qui ont été faites à mon drame de Hernani , il en est quatre contre lesquelles il m' est impossible de ne pas réclamer. Ces suppressions me semblent d' autant plus difficiles à expliquer qu' aucune raison politique ne peut les motiver. Si cependant elles n' avaient que peu d' importance, je ne ferais pas difficulté d' y souscrire, ne fût-ce que par amour de la paix. Mais, quoiqu' elles ne paraissent porter que sur des mots, elles attaquent l' ouvrage au coeur, en ôtent leur sens à deux des principales scènes. C' est ce qu' il me serait aisé de démontrer soit à votre excellence elle-même, soit à la personne qu' elle voudrait bien désigner pour s' en entretenir avec moi ; car je ne puis croire que de pareilles radiations soient définitives et sans appel. J' ai l' honneur d' être avec respect, -monseigneur, - de votre excellence, le très humble et très obéissant serviteur. Vor Hugo, 11, rue n-dame-des-champs. Paris, 6 novembre 1829. à Adolphe De Saint-Valry. Paris, 18 décembre 1829. Que vous êtes bon, mon ami, de vous souvenir toujours un peu de moi, qui ai l' air de vous oublier tous ! C' est que vous savez bien que je n' en ai que l' air. Vous avez quelque chose qui vous dit au fond du coeur qu' il est p462 impossible que le mien change. Et puis vous êtes indulgent, et c' est en cela que vous êtes un véritable ami. Vous me savez obéré, écrasé, surchargé, étouffé. La comédie-française, Hernani, les répétitions, les rivalités de coulisses, d' acteurs, d' actrices, les menées de journaux et de police, et puis, d' autre part, mes affaires privées, toujours fort embrouillées, l' héritage de mon père non liquidé, nos biens d' Espagne accrochés par Ferdinand Vii, nos indemnités de Saint-Domingue retenues par Boyer, nos sables de Sologne à vendre depuis vingt-trois mois, les maisons de Blois que notre belle-mère nous dispute, par conséquent rien ou peu de chose à recueillir dans les débris d' une grande fortune, sinon des procès et des chagrins. Voilà ma vie ; le moyen d' être tout à ses amis quand on n' est pas même à soi ! Du moins, si je leur écris peu, je les aime toujours, et vous êtes des plus chers, des plus anciens, des plus désirés. Allez ! Vous êtes au port, tenez-vous-y ! Moi, je nage, je lutte, je remonte le courant. Vous vous y laissez aller. C' est vous qui êtes le sage et l' heureux. Victor. 1830 p462 à son excellence le ministre de l' intérieur. 5 janvier 1830. Je soussigné, ai l' honneur d' exposer à son excellence le ministre de l' intérieur les faits qui suivent. Lorsqu' au mois de juillet dernier, la comédie-française voulut monter le premier drame que j' aie destiné au théâtre, Marion De Lorme , je demandai à M De Martignac, alors ministre, d' être exempté de la juridiction censoriale, et de n' avoir à subir d' autre examen que la censure même du ministre, faveur qu' il avait déjà accordée à plusieurs auteurs dramatiques. Voici de quelle façon je lui expliquai, et verbalement et par écrit, le tort qu' il pourrait me faire en livrant ma pièce aux censeurs. " les censeurs dramatiques sont tous pris dans les rangs littéraires qui nous sont opposés ; ce qui honore le parti de la liberté de l' art auquel je me fais gloire d' appartenir. (non que je veuille faire rejaillir sur toute l' ancienne école la faute de quelques-uns de ses membres, mais c' est un fait que je constate en passant.) or, ces censeurs, auteurs dramatiques pour la plupart, tous défenseurs intéressés de l' ancien régime littéraire en même temps que p463 de l' ancien régime politique, sont mes adversaires et au besoin mes ennemis naturels. Qu' est-ce qu' une pièce de théâtre non représentée ? C' est tout ce qu' il y a de plus fragile et de plus incertain au monde. Une scène, un vers, un mot, divulgués et travestis d' avance, peuvent, tous les théâtres le savent, tuer une oeuvre dramatique avant même qu' elle ait vécu. D' où il résulte que la censure, qui est une vexation odieuse pour toutes les écoles, est pour nous, hommes de la liberté de l' art, quelque chose de pire encore, un piège, une embûche, un guet-apens. Il m' importerait donc que cinq ennemis avoués ne fussent pas avant la représentation dans le secret de ma pièce, et ne pussent en révéler d' avance les détails aux cabales intéressées à bien diriger leurs coups. Dans ma position, la pire de toutes les cabales, c' est la censure. " voilà ce que je disais au ministre d' alors. Ce qu' il avait accordé à d' autres, il jugea à propos de me le refuser. Ma demande fut rejetée. Seulement, le ministre consentit à ne livrer Marion De Lorme qu' à un seul censeur, et me laissa le choix de ce censeur unique, que je n' eus pas cependant la faculté de choisir hors du bureau de censure. Je désignai un homme de lettres qui me parut offrir le plus de garanties, et avec qui j' avais eu des relations amicales avant qu' il fût censeur . Cet examinateur , comme il s' appelait, me fit de mes défiances contre la censure un reproche presque tendre. -il concevait, disait-il, tous les inconvénients, tout le danger de vers divulgués, colportés, mutilés, parodiés avant la représentation d' un ouvrage dramatique, mais mes préventions contre la censure m' entraînaient trop loin. Les examinateurs dramatiques, continua-t-il, ne sont plus hommes de lettres. Chargés d' un rôle tout officiel, occupés seulement d' extirper les allusions politiques, ils ne savent pas, ils ne doivent pas même savoir quelle est la couleur littéraire de l' ouvrage qu' ils censurent. Hors de l' affaire ministérielle, ils n' ont rien à voir. Le censeur qui méchamment divulguerait les détails de l' ouvrage qu' il a censuré ne serait, et je cite ses propres expressions, ni moins indigne, ni moins odieux que le prêtre qui révélerait les secrets du confessionnal. Voilà ce que me disait mon censeur d' alors. Certes, ce langage eût rassuré de moins entêtés que moi sur le compte des hommes et des choses de police. Cependant, M De La Bourdonnaye survint au ministère, et Marion De Lorme fut proscrite. Fidèle à mes travaux de conscience et d' art, je tâchai de réparer de mon mieux le tort que me faisait le ministre. Je fis Hernani . La comédie-française mit sur-le-champ ce drame à l' étude. Il fallut le soumettre à l' examen du pouvoir. Je n' ai aucune faveur à demander au ministère actuel, j' envoyai donc mon drame à la censure, la prenant telle qu' elle est, sans réclamations ni précautions, mais non sans défiance. Je me p464 rappelais cependant les protestations du censeur de Marion De Lorme , et je me disais, sans trop y croire, qu' il existe peut-être des gens qui savent faire honnêtement un métier peu honnête. Or, depuis que Hernani a été communiqué à la censure, voici ce qu' il advient. Des vers de ce drame, les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout entiers, quelques-uns cités exactement mais artistement mêlés à des vers de fabrique, des fragments de scène enfin, plus ou moins habilement défigurés et tout barbouillés de parodie, ont été livrés à la circulation. Des portions de l' ouvrage, ainsi accommodées, ont reçu d' avance cette demi-publicité tant redoutée à bon droit des auteurs et des théâtres. Les artisans de ces louches manoeuvres ont du reste pris à peine le souci de se cacher. Ils ont fait la chose en plein jour, et pour leurs discrètes confidences ils ont choisi tout simplement des journaux. Cela ne leur a pas suffi. Cette pièce qu' ils ont prostituée à leurs journaux, les voilà qui la prostituent à leurs salons. Il me revient de toute part (et il s' est formé à cet égard une espèce de notoriété publique que j' atteste), que des copies frauduleuses d' Hernani ont été faites, que des lectures totales ou partielles de ce drame ont eu lieu en maint endroit, et notamment chez un employé supérieur du ministère de M De Corbière. Or, tout ceci est grave. Il est inutile de faire ressortir l' influence que de pareilles menées peuvent avoir, dans le calcul de leurs auteurs, sur un ouvrage dramatique dont le sort se décide en deux heures, et souvent sans appel. Maintenant d' où peuvent venir ces menées ? Sur quel manuscrit d' Hernani ont pu être faites ces parodies, ces contrefaçons avec variantes, ces copies frauduleuses, ces furtives lectures ? Je prie le ministre de faire attention à ceci. Il n' existe hors de chez moi que deux manuscrits d' Hernani . L' un est déposé au théâtre. C' est celui sur lequel on répète tous les jours. Dès que la répétition est terminée, ce manuscrit est renfermé sous triple clef. Personne au monde ne peut en avoir communication. Le secrétaire de la comédie-française, auquel, dès la réception de la pièce, les plus sérieuses recommandations ont été faites, le tient secret sous la responsabilité la plus sévère. L' autre manuscrit est à la censure. Or, des contrefaçons circulent. D' où peuvent-elles venir ? Je le demande de nouveau. Du théâtre, dont elles ébranlent les espérances, dont elles ruinent les intérêts, du théâtre où la circonspection la plus complète est observée, du théâtre où la chose est impossible, -ou de la censure ? p465 La censure a un manuscrit. Un manuscrit à sa discrétion, un manuscrit pour son bon plaisir. Elle en peut faire ce qu' elle veut. La censure est mon ennemie littéraire, la censure est mon ennemie politique. La censure est de droit improbe, malhonnête et déloyale. J' accuse la censure. Je prie son excellence le ministre de l' intérieur de recevoir l' assurance du profond respect avec lequel je suis son très humble et très obéissant serviteur. Victor Hugo. à L Vitet. vous êtes bien bon pour ces pauvres vers. Faites-en tout ce que vous voudrez. J' attache le plus haut prix à l' approbation de vos amis du globe , et donnez-leur ces strophes puisqu' ils les veulent. C' est de grand coeur que je les remets à leur disposition et c' est avec un vrai plaisir que je les sais aussi indulgents que vous. Mais je serai content surtout si vous m' en aimez un peu plus. Car après tout, c' est bien peu de chose, c' est un sou à la quête. Votre ami, Victor. Ce 26 janvier 1830. à Monsieur L Vitet. c' est encore moi, et c' est un petit service que je réclame de votre bonne amitié. Il serait ridicule que je parusse avoir moi-même communiqué ces vers au globe . On peut donner un sou, mais il ne faut pas s' en vanter. Je p466 présume que M Dubois aura de lui-même fait cette réflexion, mais en tout cas seriez-vous assez bon pour veiller à ce qu' il soit expliqué que c' est par une voie indirecte que ces strophes sont parvenues au globe . Autrement il ne manquerait pas de gens pour dire que je n' ai fait cette espèce de bonne oeuvre poétique (si pareille chose mérite un tel nom) que pour avoir occasion de la publier , et vous savez s' il en est quelque chose. Là est le péril, vous seriez bien bon de m' en préserver. Pardon et merci. Je n' oublie pas que je dois vous aller prendre pour une répétition. Mais je veux attendre encore un peu. J' ai de la coquetterie pour mes acteurs. à vous de coeur. V H. Ce 28 janvier. à Monsieur L Richard, 14, place du louvre. 5 février 1830. Vous me disiez il y a quelque temps, monsieur, chez notre ami commun Achille Devéria, qu' il était à votre connaissance que des lectures, soit partielles, soit totales d' Hernani , avaient eu lieu en plusieurs endroits et que vous teniez ces détails de quelqu' un qui avait assisté à l' une de ces lectures. Vous seriez bien bon et je serais bien reconnaissant si vous me transmettiez des détails plus précis, comme par exemple le nom de la personne chez qui la lecture se serait faite et celui du témoin oculaire qui vous en aurait parlé. S' il vous était possible de m' envoyer ce détail dans le délai le plus court, vous ajouteriez à la reconnaissance que je vous dois déjà pour d' autres preuves de bonne et cordiale amitié. Votre bien dévoué, Victor Hugo. p467 à Monsieur Paul Lacroix. 27 février 1830, minuit. Mille fois merci, cher et bien excellent ami. Je vous reconnais bien à tout ce que vous faites pour moi. Je vous aurais voulu ce soir au théâtre. Vous auriez ri. La cabale classique a voulu mordre, et a mordu, mais grâce à nos amis elle s' y est brisé les dents. Le 3ème acte a été rudoyé, ce qui sera longtemps encore, mais le 4ème a fait taire, et le 5ème a été admirablement, mieux encore que la première fois. Mlle Mars a été miraculeuse. On l' a redemandée, et saluée, et écrasée d' applaudissements. Elle était enivrée. Voilà, je crois, qui ira. Les deux premières recettes ont déjà 9000 francs, ce qui est sans exemple au théâtre . Ne nous endormons pas pourtant. L' ennemi veille. Il faut que la troisième représentation les décourage, s' il est possible. Aussi, au nom de notre chère liberté littéraire, convoquez pour lundi tout notre arrière-ban d' amis fidèles et forts. Je compte sur vous pour m' aider à arracher cette dernière dent au vieux pégase classique. à mon aide, et avançons ! Je suis assailli de libraires. Envoyez-moi, je vous prie, M Fournier. Ou bien écoutez ceci. Tout le monde me conseille de ne pas traiter moi-même, vu ma faiblesse et ma facilité en affaires d' argent. On m' engage à choisir un ami pour débattre avec les libraires. Cela vous ennuierait-il bien fort, cher ami, de me rendre ce service ? En auriez-vous le temps ? êtes-vous d' avis surtout que la chose se fasse sans moi ? Votre conseil, votre bon conseil là-dessus. Dites à votre excellent frère que je compte sur lui pour lundi, quoique p468 Hernani doive terriblement l' ennuyer. Il s' agit de la grande question, et non de moi. à vous du fond du coeur. Victor Hugo. Mettez mes hommages respectueux aux pieds de Mme Lacroix. à monsieur le baron Taylor. la représentation de ce soir a été vivement défendue et applaudie, mon cher Taylor, et cela grâce au parti que j' ai dû prendre de ne pas diminuer le nombre de mes billets. Il faudrait du reste que je vous visse à ce sujet. Les acteurs sont tous unanimement d' avis que ce serait une grave imprudence de me restreindre du côté des billets que je donne. Notez que ce sont toujours nos mêmes amis qui viennent, et que cela par conséquent ne peut nuire aux recettes qui se maintiennent toujours au delà de 4000 francs malgré vent et marée, ce qui est admirable. Tâchez donc de trouver un moment pour venir causer de tout cela avec moi. J' irais bien vous chercher, mais j' ai mille soins qui me clouent chez moi jusqu' à six heures tous les jours. Du reste, en attendant que je vous voie, je prendrai toujours les mêmes mesures, n' est-ce pas ? Que pour les représentations passées. Votre ami, V H. 10 mars, minuit. Si vous avez quelque indication de billets mal distribués, mettez-moi sur la trace, vous me rendrez service, ainsi qu' au théâtre. Je compte sur votre loge pour lundi. N' oubliez pas que cela n' importe pas moins au théâtre qu' à moi. p469 à Armand Carrel. ce 15 mars 1830. J' avais travaillé cette nuit jusqu' à cinq heures du matin et je dormais profondément quand Monsieur Armand Carrel est venu. Je regrette bien qu' on ne m' ait pas réveillé, et je le regrette non pour Monsieur Carrel, mais pour moi. Je suis trop morose et trop timide à la fois pour que personne ait jamais grand souci de me connaître et pour que j' aie de mon côté grande envie de connaître les autres. Cependant ces occasions de rencontres avec d' autres hommes, que j' évite volontiers par goût de solitude et par tristesse de caractère, je les ai toujours désirées avec Monsieur Carrel. Je ne vois pas pourquoi je n' en conviendrais pas ici, quelque avantage que cet aveu lui donne sur moi. Tout ce que je sais de lui, soit par ses ouvrages, soit par ses amis, la nature âpre et forte de son talent et de son caractère, cette vie pleine d' honneur et de courage, de si bonne heure disputée aux tribunaux politiques, tout, jusqu' à cette seule fois où j' ai causé avec lui chez Rabbe et où j' ai eu, m' a-t-on dit, le malheur de le blesser, animés que nous étions tous deux alors d' exaltation politique bien contraire, tout cela m' a inspiré depuis longtemps pour Monsieur Carrel une de ces fortes sympathies qui d' ordinaire se résolvent tôt ou tard en amitié. Et après tout, si opposés que nous puissions aujourd' hui nous sembler l' un à l' autre, peut-être y a-t-il entre nous plus d' analogie que Monsieur Carrel ne le croit lui-même. J' ai lutté pendant qu' il luttait ; tandis qu' il remontait le courant politique, je remontais, moi, le courant littéraire. Nous avons été en quelque sorte proscrits en même temps. Seulement son affaire a été plus sérieuse que la mienne, et partant bien autrement belle. Je n' ai été mis hors la loi que par l' académie. Voilà du reste huit ans que je supporte la chaleur du jour, huit ans que je poursuis ma tâche, sans m' en laisser distraire par le soin de ma défense personnelle contre mille attaques qui n' ont cessé de pleuvoir sur moi chaque jour. à une époque où tout se fait par les salons et par les journaux, j' ai commencé et continué ma route sans un salon, sans un journal. Toute mon p470 affaire a été de solitude, de conscience et d' art. Et je prie Monsieur Carrel de faire attention à ceci : destiné à une grande fortune sous l' empire, l' empire et la fortune m' ont manqué. Je me suis trouvé à vingt ans marié, père de famille, n' ayant pour tout bien que mon travail et vivant au jour le jour, comme un ouvrier, tandis que Ferdinand Vii mangeait mon revenu englobé dans les siens par le séquestre. Or, depuis cette époque, et la chose est peut-être assez rare pour que je m' en glorifie, obligé de vivre et de faire vivre les miens avec ma plume, je l' ai maintenue pure de toute spéculation, libre de tout contrat mercantile. J' ai fait bien ou mal de la littérature, et jamais de la librairie. Pauvre, j' ai cultivé l' art comme un riche, pour l' art, avec plus de souci de l' avenir que du présent. Obligé par le malheur des temps de faire à la fois une oeuvre et une besogne, je puis dire que jamais la besogne n' a taché l' oeuvre. Voilà ce que j' eusse dit, avec détail et parce qu' un homme comme lui en vaut la peine, à Monsieur Armand Carrel, si j' avais eu l' honneur de le voir. Il est du reste la première personne pour qui j' aie entr' ouvert de la sorte la porte de ma vie intérieure, et je le prie, quoi qu' il pense de cette lettre, de la tenir secrète entre nous deux. Quant à Hernani , nous en voilà maintenant bien loin, nous voilà, ce me semble, bien plus haut. Je m' occupe beaucoup plus dans cette affaire de Monsieur Armand Carrel que du national . Je sais que les journaux peuvent nuire ou servir matériellement ; mais voilà ma vie assurée pour dix-huit mois, et par conséquent le côté matériel de l' affaire m' inquiète peu. Je ne suis pas fâché du reste, en y réfléchissant, de n' avoir point vu Monsieur Armand Carrel puisqu' il a encore un article à faire. Je n' aurais pas voulu qu' il me supposât l' intention de l' influencer, et j' espère qu' il n' en a pas eu la pensée. Plus tard, s' il le veut bien, j' irai le chercher, et, quel que soit son article, lui serrer la main. Quel que soit son article, dis-je, car je lui en saurai toujours un gré extrême. Sévère, il me plaira par sa franchise ; bienveillant, rien ne saurait m' être plus précieux, car l' estime d' un homme supérieur redonne force et courage contre les hommes médiocres. Victor Hugo. p471 Mm Abel Desjardins, Lacau, Duberthier, Doudeau, Méchain, étudiants en droit. 16 mars 1830. De grand coeur, messieurs ; toutes les âmes jeunes sont généreuses, c' est à elles de décider entre mes ennemis et moi. Je me mets avec confiance entre vos mains. Victor Hugo. 2ème galerie. cinq entrées. entrée par la petite porte à côté de Mme Chevet, entre quatre et cinq heures. monsieur le proviseur du collège Bourbon, à Paris. timbre postal : mars 1830. Monsieur le proviseur, j' ai été vivement touché de la bonté que mm les élèves du collège Bourbon ont eue de demander à la comédie-française une représentation du drame d' Hernani . Rien ne pouvait plus me flatter que cette marque de sympathie de la jeunesse pour laquelle je travaille et à laquelle j' appartiens. J' en éprouve une véritable reconnaissance, et je vous prie, monsieur le proviseur, de vouloir bien en être l' interprète près de messieurs les élèves du collège Bourbon. Je vous serai personnellement obligé si vous avez la bonté de leur transmettre mes sincères et vifs remerciements. J' ai l' honneur d' être avec une parfaite considération, monsieur le proviseur, votre très humble et très obéissant serviteur, Victor Hugo. p472 Monsieur Sainte-Beuve, chez M Ulric Güttinguer, rue Fontenelle, Rouen. Paris, dimanche, 16 mai 1830. Vous connaissez toute ma paresse, mon ami, mais il me paraît que vous ne connaissez pas toute mon amitié, puisque vous supposez que j' accepterai votre dispense d' écrire. Je ne sais qu' une raison qui pourrait me déterminer à ne pas vous écrire, c' est la pensée que la privation de mes lettres contribuerait à abréger votre absence, et vous ramènerait quelques jours plus tôt. Mais Güttinguer est avec vous, et si douce compagnie comble tous les vides de votre coeur, heureusement pour vous, malheureusement pour moi. Si vous saviez, vous, combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps ! Combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, même en famille comme nous vivons, même au milieu de nos enfants, à emménager ainsi sans vous dans cette déserte ville de François Ier ! Comme, à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation, et toujours votre amitié ! C' est fini. L' habitude est prise dans le coeur. Vous n' aurez plus désormais, j' espère, la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi. Voilà une épreuve qui sera bonne, en cela, du moins, que vous n' en tenterez plus d' autre, et la Normandie nous sauvera de la Grèce. Du reste, nous sommes matériellement bien ici, parfaitement même. Des arbres, de l' air, un gazon sous notre fenêtre, de grands enfants dans la maison pour jouer avec nos petits, M De Mortemart très aimable qui nous accable d' attentions et de journaux, beaucoup de solitude, plus de hernanistes , tout serait bien, n' étaient ces deux chambres vides qui font vide pour nous tout le reste de la maison. Je fais même des vers. Et, à ce propos, votre seconde lettre m' a désappointé. Boulanger était parti pour Rouen ces jours passés. Je croyais qu' il vous y avait vu, et, là-dessus, me voilà, sous les grands arbres des champs-élysées, faisant vers sur vers à Sainte-Beuve et à Boulanger, mon peintre et p473 mon poëte, tous deux absents, tous deux à Rouen. Et puis vient une lettre de vous, qui ne me dit rien de Boulanger, et renverse de fond en comble mes deux élégies ! Jugez. Adieu, mon ami, nous vous embrassons tous et je vous embrasse pour tous. Mais revenez bien vite. Tout ceci aussi pour notre Güttinguer. Vous avez eu un charmant article de Nisard. Je lui ai écrit pour vous. à Monsieur Sainte-Beuve, 19, rue notre-dame-des-champs. ce vendredi soir 4 juin 1830. Nous y étions, cher ami ! Jugez du chagrin ! -nous avons des portiers stupides. Ne les écoutez jamais, et montez toujours. -à dimanche, n' est-ce pas ? Bien sûr ! Vous devriez venir dîner avec nous. V. Monsieur David, 20, rue de Vaugirard. voilà, cher ami, ce que je vous dois depuis si longtemps. Il y a deux exemplaires pour que la copie vous aide à déchiffrer l' original. J' espère avant la fin de l' année vous les envoyer imprimés. Ce sera une joie pour moi de faire lire à tous que je vous admire et que je vous aime. Victor. Juin 21. à Lamartine. 12 juillet 1830. Vous verrez par la date de ces vers, mon ami, qu' il y a longtemps qu' ils sont faits. Toutes sortes de motifs dont je ne saurais me rendre compte à moi-même, d' abord la paresse de les copier, puis, quand ils ont été copiés, p474 je ne sais quel dégoût, je ne sais quel ennui de moi-même m' ont fait ajourner de semaine en semaine l' envoi que je voulais vous en faire. Les voici enfin. Ne les lisez pas. Voyez-y seulement une marque de ma fidèle, profonde et cordiale amitié. Voilà les élections à peu près finies. Vous devez en être sorti. J' ai peur que vous ne soyez plus à Mâcon. Vous êtes peut-être déjà parti pour votre promenade annuelle aux eaux d' Aix. à tout hasard, j' adresse cette lettre à Mâcon. Je vous parlerai en détail de vos harmonies quand vous serez de retour à Paris. Je pense que vous comptez assez sur moi pour être sûr qu' elles n' auraient pas de défenseur plus ardent, si elles avaient besoin de défenseur. Mais le temps de la lutte est heureusement passé pour vous. Vos harmonies sont applaudies de tous, et c' est justice. Seulement, j' ai souri plus d' une fois de voir aujourd' hui parmi vos porte-bannières les anciens blasphémateurs de childe-harold et des secondes méditations . Quant à moi, je vous dirai à vous ce que je dis à tous : vos harmonies , c' est toujours vous. Génie, génie et génie ! Il faudra cependant que je vous dise aussi mes scrupules, que je vous fasse mes chicanes, puisqu' il paraît que c' est aujourd' hui de bon goût en amitié d' avoir ses restrictions, et qu' on appelle cela dire la vérité . Notre siècle et notre pays surtout sont ainsi faits. L' envie et la jalousie étant au fond de tous les esprits à peu près, on en veut même entre amis. Sans un petit assaisonnement de soulignures et de critiques, l' amitié la plus vraie paraît au bon public fadeur et duperie. Michel-Ange renaîtrait qu' on exigerait de lui qu' il critiquât Raphaël ; et nous ririons de cette sublime adoration de Beethoven pour Mozart. Je me conformerai donc à cette belle loi générale. Mais je vous préviens qu' elle me fait pitié. Devéria a fait un portrait de vous que j' ai trouvé beau et que je lui ai conseillé de publier. C' est une grave et noble figure qui débarbouillera l' idée étrange que le public devait se faire de vous d' après tous les petits portraits coquets, mignards et décolletés qui couvraient vos éditions. Adieu. Aimez-moi, vous aimerez un ami. Victor Hugo. Ma femme, qui est sur le point d' accoucher, fait mille amitiés à Madame De Lamartine, aux pieds de laquelle vous me mettrez, s' il vous plaît. p475 à Charles Nodier. ce 28 juillet 1830, au matin. Le bon Dieu vient de m' envoyer un grand bonheur, cher Nodier ; ma femme est heureusement accouchée cette nuit d' une grosse fille joufflue et bien portante. Prenez donc votre part de cette joie comme je veux prendre la mienne de toutes les vôtres. Informez Mme Nodier de notre bonheur, et dites à Mlle Marie qu' il lui est né une petite soeur. Adieu, mon ami, que j' espère bientôt voir. Je suis bien content de ma petite fille. Voilà enfin un de mes ouvrages qui promet de vivre. Victor. à Monsieur Sainte-Beuve, chez M Ulric Güttinguer, à Rouen. 4 août 1830. Je vous écris ces deux mots à la hâte, cher ami. Nous sommes tranquilles maintenant. La population de Paris s' est admirablement conduite pendant le combat et après la victoire. Espérons que tout ira bien. Je vais faire mon service de la garde nationale. Je vous aime plus que je ne puis dire. Victor. Embrassez pour moi Güttinguer. à Charles Nodier. 4 août 1830. Merci, et merci mille fois, cher ami. Nous sommes tranquilles ; tout va bien jusqu' ici et tout ira bien, je l' espère. La population de Paris se conduit admirablement, mais il faut se hâter d' organiser quelque chose. Embrassez pour moi tous les vôtres. Votre ami à toujours, Victor H. p476 à Monsieur Adolphe De Saint-Valry. Paris, 7 août 1830. Merci, cher ami, de votre bonne et amicale lettre. Voilà comme il faut toujours nous écrire et toujours nous aimer. Entre vieux amis comme nous, on n' en est pas aux coquetteries, mais aux bonnes, solides et cordiales affections. Nous n' avons eu du reste qu' à nous louer de votre excellente mère. Elle m' a offert l' hospitalité chez elle, mais je n' ai pas dû accepter, et je n' ai pas accepté. Nous étions toute une maisonnée : trois enfants, deux domestiques, une femme prête à accoucher. Trop est trop, et raisonnablement nous ne pouvions descendre qu' à l' auberge. Et puis votre petite ville de Montfort-L' Amaury est si étrange que je ne sais pas en conscience (ceci entre nous et pour en rire), si je n' aurais pas un peu compromis votre bonne mère avec ma double réputation de libéral politique et de libéral littéraire. Savez-vous que ces braves gens en sont encore à la lune de miel royaliste de 1815, et que quand ils ont dit que m. un tel est libéral, ils ont dit leur plus grave injure et sont au bout de leur indignation ? Jugez ce qu' ils devaient penser de moi, -de moi qui venais interrompre brutalement leurs embrassades et leurs congratulations des ordonnances Polignac en leur disant : Paris a jeté bas les faiseurs de coup d' état. Plus de Polignac, plus même de Bourbon ! Et ministère et dynastie, l' un coupable, l' autre aveugle, n' ont que ce qu' ils méritent ! -c' était tomber au milieu d' eux comme une bombe de Paris, comme un drapeau tricolore, comme un bonnet rouge. Je ne sais vraiment pas si je n' ai point dû avoir quelques craintes ; on m' avertissait dans l' oreille de ne pas parler , d' être prudent. C' était risible. Vous comprenez maintenant que si j' étais descendu chez votre mère, elle était perdue à tout jamais dans l' esprit de la petite bonne société monarchique de Montfort. Du moins, je n' ai compromis que l' auberge. Elle en perdra peut-être son enseigne de la fleur de lys . Nous voici maintenant de retour ici, mon cher ami, contents, mais inquiets ; du reste pensant à vous et vous aimant toujours, ayant foi à l' avenir et foi en vous. Victor. p477 à Monsieur Alphonse De Lamartine, à son château de Saint-Point, près Mâcon. Paris, 7 septembre 1830. Entre votre lettre et cette réponse, mon cher ami, il y a une révolution. Le 28 juillet, au moment où j' allais vous écrire, la canonnade m' a fait tomber la plume des mains. Depuis, dans ce tourbillon qui nous enveloppe et nous donne le vertige, il m' a été impossible de rallier trois pensées de poésie et d' amitié. La fièvre prend toutes les têtes et il n' y a pas moyen de se murer contre les impressions du dehors ; la contagion est dans l' atmosphère, elle vous gagne malgré vous : plus d' art, plus de théâtre, plus de poésie en un pareil moment. Les chambres, le pays, la nation, rien que cela. On fait de la politique comme on respire. Cependant, ce tremblement de terre passé, j' ai la conviction que nous retrouverons notre édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses auxquelles il aura résisté. C' est aussi une question de liberté que la nôtre, c' est aussi une révolution : elle marchera intacte à côté de sa soeur la politique. Les révolutions comme les loups ne se mangent pas. Votre lettre m' a ravi. C' est de bien bonne, douce et cordiale prose, mais j' attends les vers maintenant. N' oubliez pas que vous me les avez promis. Adieu. Où êtes-vous ? Que faites-vous ? Quand revenez-vous ? Moi j' avais mes inquiétudes domestiques au milieu de cette révolution sociale. Ma femme était en mal d' enfant pendant que les balles brisaient les ardoises de notre toit. Elle est accouchée, et j' ai quatre enfants à l' heure qu' il est. Tout cela va bien. Tout cela vous aimera et vous admirera un jour comme je vous aime et vous admire. Victor Hugo. Mettez-moi aux pieds de Madame De Lamartine. p478 à Victor Pavie. 17 septembre 1830. Merci de votre bonne lettre, mon cher Pavie. Je suis heureux de savoir que vous vous portez bien, que vous avez retrouvé bien portants votre bon père, votre bon frère, et que vous pensez toujours un peu à moi dans l' étourdissement des vacances. Ce que vous me dites de ces vers me va au coeur. Je les avais faits pour que vous les sentissiez ainsi. Dites à notre ami Théodore qu' il a sa part de votre vive et belle imagination. Ce que j' ai lu de lui dans le feuilleton m' a enchanté. Ma femme est bellement accouchée, un peu après la mitraille et la canonnade, d' une petite fille à petite bouche, dont Sainte-Beuve est le parrain, que nous nommons Adèle et que nous baptisons dimanche. Nous boirons à votre santé. Moi, cependant, je suis plongé jusqu' au cou dans notre-dame . J' empile page sur page, et la matière s' étend et se prolonge tellement devant moi à mesure que j' avance que je ne sais si je n' en écrirai pas la hauteur des tours. Quant à Marion De Lorme , j' attends que le théâtre se réorganise, et je compte bien que vous serez à Paris. Vous savez que vos applaudissements sont la douceur de mes succès, si succès il y a. à vous, toujours à vous et aux vôtres. Victor. à Victor Cousin, 14, rue d' enfer-saint-Michel. 23 septembre 1830. Il s' est passé bien des choses, mon cher et honorable ami, depuis que je ne vous ai vu, et parmi celles que j' ai le plus applaudies, votre promotion au conseil de l' instruction publique n' est pas le moins excellent résultat de notre excellente révolution. Vous êtes du nombre des hommes qui représentent p479 le mieux la pensée du temps, il est bon et juste que vous ayez accès au pouvoir qui dérive de cette pensée et qui ne doit pas oublier son origine s' il veut vivre. J' ai voulu tous les jours aller vous dire combien je nous félicitais de votre nomination, mais le loisir me manque à un tel point que j' ai compté pour m' excuser sur votre bonne et indulgente amitié. D' ailleurs vous devez être assiégé d' une nuée de solliciteurs, et un ami a mauvaise grâce dans cette cohue. Je viens pourtant m' y mêler aujourd' hui, et c' est en qualité de solliciteur que je vous écris, non pas pour moi, comme vous pensez bien, je n' ai rien à demander au pouvoir que ma part de liberté, c' est-à-dire ma place au soleil de notre commune régénération ; mais pour un homme qui mérite au plus haut point votre bienveillance. Je ne vous dirai pas qu' il existe entre lui et moi des liens de parenté, ce qui importe peu ; mais je vous dirai que c' est un ancien et utile professeur, qu' il est tout chargé de médailles votées et frappées pour lui par les villes où il a enseigné, et qu' il me paraît éminemment propre à la place qu' il sollicite aujourd' hui (celle de secrétaire de l' académie de Nancy ou Besançon). C' est du reste un homme tout a fait distingué par son éducation et sa fortune ; et il me semble que ce serait pour l' université un collaborateur digne, indépendant et désintéressé. Permettez-moi donc de vous recommander vivement et spécialement M Georges. Maintenant il ne me reste plus qu' à vous serrer la main, et bien cordialement. Victor Hugo. Je vous rappelle toujours que vous m' aviez promis avant la révolution de venir un jour dîner avec moi. J' espère que cette promesse n' est pas une des choses qui ont péri dans la chute des bourbons, et je vous somme de la remplir. Venez le jour que vous voudrez, à six heures. Nous prévoyons toujours la survenue d' un ami dans notre solitude des champs-élysées. p480 à Monsieur Froidefond Des Forges, commandant le 4ème bataillon de la 1ère légion de la garde nationale de Paris. Paris, 7 octobre 1830. Monsieur le commandant et cher camarade, la lettre que vous me faites l' honneur de m' écrire me surprend fort. Le principe de tout grade dans la garde nationale, c' est l' élection. Le pouvoir du général en chef lui-même est subordonné à l' élection, et aurait dû, selon moi, être soumis à la ratification des légions. J' ai été nommé, par la libre élection de mes concitoyens de la première légion, sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline. Vous-même avez proclamé ma nomination en présence de tous les électeurs qui venaient d' y concourir. Je suis donc sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline par le fait souverain de l' élection. Le grade et l' emploi sont indivisibles. Ils viennent de la même source, ils ont la même valeur. Or, votre lettre m' apprend aujourd' hui que je suis maintenu secrétaire du conseil en cessant d' être officier. Et que cela résulte d' une décision du général en chef. Il y a ici évidemment erreur, surprise de la religion du général en chef, usurpation de pouvoir qui ne peut venir du plus illustre et du plus ancien champion de la liberté. Une décision, fût-elle du général en chef, fût-elle du roi, ne peut casser une élection. Une élection est chose sacrée, irréfragable, souveraine. L' élection, principe actuel de tous les pouvoirs, ne dépend d' aucun. Que ce soient les galons de sergent ou les épaulettes de colonel, tous les grades de la garde nationale sont égaux en valeur intrinsèque. Tous partent du même principe. Tous doivent être également précieux aux citoyens qui les reçoivent. Il ne leur est pas permis de laisser porter la moindre atteinte à la commission que leurs concitoyens leur ont conférée. C' est un dépôt qu' ils tiennent de l' élection et qu' ils ne peuvent remettre qu' à l' élection, mais intact et vierge de toute lésion. Voilà de grands principes à propos d' une petite affaire. Mais aujourd' hui tout se tient. Couronne du roi, épaulette du sous-lieutenant ont une consécration p481 pareille, celle de l' élection. Elles émanent également de la souveraineté populaire. Il y a aujourd' hui violation du principe en ma personne. Le choix de mes concitoyens m' a conféré un grade et un emploi. Il n' est pas de pouvoir au monde qui puisse scinder la commission, et retenir le grade en laissant l' emploi. Une loi est à intervenir. Nous en discuterons tous les bases. En attendant, tenons-nous-en à la rigueur du principe. Je déclare que je suis inviolablement pourvu du grade dont vous-même m' avez proclamé revêtu et que prétend révoquer la décision dont vous me faites l' honneur de me prévenir. Cette décision est, de fait comme de droit, nulle et non avenue. Je proteste contre cette décision. Et je vous prie de vouloir bien en provoquer la prompte révocation du général en chef. La publicité d' un pareil fait pourrait être fâcheuse. Je suis persuadé que notre illustre général me saura gré de cette protestation. Elle prouve ma confiance sans bornes dans sa fidélité aux principes. En appelant son attention aujourd' hui sur une décision qui lui a été surprise, en y résistant au besoin de toutes mes forces, j' agis comme il agirait à ma place. Je me montre, autant qu' il est en moi, son élève. Maintenir le droit de tous est le devoir de chacun. Je vous prie de vouloir bien faire mettre cette lettre sous les yeux du général en chef. J' ai l' honneur d' être, avec un cordial attachement, monsieur le commandant et cher camarade, votre obéissant serviteur. Victor Hugo, sous-lieutenant secrétaire adjoint du conseil de discipline, 1ère légion, 4ème bataillon. à Victor Cousin, membre du conseil de l' instruction publique. je viens, mon cher et honorable ami, vous rappeler la promesse que vous m' avez bien voulu faire. Si je n' étais assez malade, c' est en personne que j' irais vous en entretenir. Voici ce dont il s' agit. Vous avez été assez bon pour me faire espérer une chaire de philosophie en province pour M Noël, p482 avocat. C' est un jeune homme très lettré et de la plus réelle distinction. C' était un de vos auditeurs les plus assidus. L' occasion se présente aujourd' hui d' acquitter la bonne parole que vous m' avez donnée. La chaire de philosophie est vacante au collège de Saint-Omer. M Agnaut, principal du collège, est précisément le beau-frère de M Noël. Il l' a présenté comme candidat. J' appuie donc sa demande près de vous de la manière la plus instante, et, n' est-ce pas, avec tout espoir de succès. J' attends de votre amitié un mot de réponse. M Noël est en ce moment en vacance chez ses parents à Calais. Est-il nécessaire, pour le succès de sa demande, qu' il vienne à Paris ? Si l' on pouvait sans inconvénient lui épargner ce déplacement, soyez assez bon pour me le dire. Mais surtout, puisque sa nomination dépend de vous, répondez-moi un bon oui . Je vous assure que jamais vous n' aurez donné emploi à un esprit plus grave, plus intelligent, plus laborieux, plus sincère. C' est un service de plus que vous rendrez aux lettres et à l' enseignement et je vous saurai gré de cette nomination du fond du coeur. Votre ami, Victor Hugo. 9, rue Jean-Goujon, champs-élysées. Paris, 3 novembre 1830. à Sainte-Beuve. 4 novembre 1830. Je viens de lire votre article sur vous-même et j' en ai pleuré. De grâce, mon ami, je vous en conjure, ne vous abandonnez pas ainsi. Songez aux amis que vous avez, à un surtout, à celui qui vous écrit ici. Vous savez ce que vous êtes pour lui, quelle confiance il a en vous pour le passé comme pour l' avenir. Vous savez que votre bonheur empoisonne à jamais le sien, parce qu' il a besoin de vous savoir heureux. Ne vous découragez donc pas. Ne faites pas fi de ce qui vous fait grand, de votre génie, de votre vie, de votre vertu. Songez que vous nous appartenez, et qu' il y a ici deux coeurs dont vous êtes toujours le plus constant et le plus cher entretien. Votre meilleur ami, V. Venez nous voir. p483 à Louis Noël. 6 novembre 1830. Vous avez raison de compter sur mon amitié ; elle vous appartient en effet ; elle est à vous, vraie, cordiale, profonde. Du jour où je vous ai vu, ma sympathie vous a appartenu ; du jour où je vous ai connu, mon amitié vous a été acquise. Vous êtes, il est vrai, d' une noble, digne et excellente nature ; vous êtes fait pour être aimé sur une base d' estime. Je vous remercie de la lettre que vous m' avez écrite, et qui nous a été au coeur. Ma femme en a été touchée aux larmes. Cousin m' écrit que votre nomination est signée... j' ai voulu être le premier à vous l' apprendre. C' est une joie pour moi de penser que mon nom va se mêler à quelque chose d' heureux pour vous. C' est un chagrin aussi quand je pense que j' aurai contribué à vous éloigner de Paris. Mais patience ! Je contribuerai, je l' espère, à vous y faire revenir. En attendant, soyez régent de philosophie et surtout philosophe. Votre ami, Victor hugo. à Madame Benjamin Constant. 6 novembre 1830. Madame, votre malheur privé est une calamité publique. La perte qui vous frappe nous frappe tous. Permettez-moi de vous dire qu' il y aura demain au convoi de cet homme illustre au milieu du peuple qui le pleurera un coeur bien profondément affligé. Ce sera le mien, madame. Je n' ai vu que trop peu de fois M Benjamin Constant. Cependant, je crois pouvoir dire que je l' ai bien connu. C' était une de ces grandes âmes qui tiennent trop de place p484 dans un siècle pour que tous les regards, même les plus perdus dans la foule, n' en admirent pas souvent la hauteur, n' en étudient pas constamment les proportions. Pardonnez-moi, madame, de vous troubler dans votre affliction. Parmi toutes les voix importantes qui s' élèveront pour le glorifier et pour vous consoler, c' est bien peu de chose pour vous et pour lui qu' une voix de plus, qu' une voix obscure, qu' une voix de la foule. Mais j' avais besoin que quelque chose de ma douleur arrivât jusqu' à la vôtre. Et puis je ne suis pas de ceux qui prétendent à vous consoler, madame. Ce malheur nous est tellement propre à tous que j' aurais besoin moi-même de consolation. Une chose cependant doit, non pas diminuer votre douleur, mais la calmer, s' il est possible, en l' agrandissant, c' est la pensée qu' en France, en Europe, dans le monde entier, tous les yeux ouverts à la lumière pleureront Benjamin Constant avec vous. Il laisse deux veuves, vous et la France. J' ai l' honneur d' être, madame, avec un profond respect, votre très humble serviteur. Victor Hugo. à madame la duchesse D' Abrantès. vous me comblez, madame. Les petites images sont charmantes, la statuette est charmante, la lettre est plus charmante encore. Vous écrivez comme vous parlez, une lettre de vous, c' est vous. C' est spirituel, c' est suprême, c' est bon. J' avais donné ce chiffon de papier à mon père. Il m' est revenu dans sa succession. Permettez-moi de le mettre à vos pieds. C' est le manuscrit de l' ode à la colonne . à qui l' offrirais-je si ce n' est à vous ? Vous êtes une de nos duchesses militaires , et femme du premier ordre en outre, ce qui ne gâte rien. Soyez donc assez bonne pour garder ce griffonnage en souvenir de moi. J' y joins votre album, sur lequel je transcris une des strophes de l' ode. Maintenant il faut que vous soyez assez aimable pour venir dîner avec nous ainsi que messieurs vos fils, jeudi 19 décembre. Je vous ferai dîner avec l' excellente famille de Bernard De Rasmont qui vous aime et qui vous admire. Répondez-moi un bon oui pour tous les trois. -à six heures. p485 Adieu. à bientôt, madame la duchesse. Si jamais je vous envoie sous enveloppe l' amitié profonde que j' ai pour vous, je n' écrirai pas dessus : fragile . J' irai vous voir dès que je serai sorti d' un travail infernal qui m' obsède en ce moment, et je mettrai tous mes hommages les plus dévoués à vos pieds. Victor Hugo. 8 décembre. Je parlerai à m. le duc D' Abrantès de son livre où il y a d' excellentes qualités de toute sorte et un véritable avenir. à Sainte-Beuve. le 8 décembre 1830. Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ? J' ai pu vous dire inconstant pour des affaires d' art ou autres misères, mais point pour des affaires de coeur. N' ensevelissons point notre amitié : gardons-la chaste et sainte, comme elle a toujours été. Soyons indulgents l' un pour l' autre, mon ami. J' ai ma plaie, vous avez la vôtre ; l' ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout ; espérons qu' un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. écrivez-moi toujours. Songez qu' après tout , vous n' avez pas de meilleur ami que moi. V. à Sainte-Beuve. 24 décembre 1830. Vous faites bien de m' écrire, mon ami, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous me rappelez sont pleins p486 de douceur. Croyez-vous qu' ils ne reviennent jamais ? Moi, je l' espère. Allez, j' aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n' y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l' amitié en est une. Mais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos coeurs qui continuent à se voir. Rien n' est rompu. Victor. Monsieur David. toujours admirable, mon cher David ! Je ne sais laquelle de vos six nouvelles médailles est la plus belle. Je vais de l' une à l' autre, et ne saurais choisir. Votre Béranger est superbe. Votre Byron est toute une nouvelle manière qui lutte de beauté avec la première. Il me tarde de vous voir et de vous dire toute ma pensée autrement qu' avec du papier. Je finis comme j' ai commencé. C' est admirable. V H. Ce 25 décembre. 1831 à Sainte-Beuve. 2 janvier 1831. Vous avez été bien bon pour mes petits enfants, mon ami. Nous avons besoin de vous en remercier ma femme et moi. Venez donc dîner avec nous après-demain mardi. 1830 est passé ! Votre ami, Victor. Avez-vous reçu la lettre de Didine ? à Mademoiselle Mars, rue saint-Lazare. 6 janvier 1831. Je reçois, madame, une lettre de Paul où il me fait part d' une conversation qu' il a eu l' honneur d' avoir hier avec vous relativement à Marion p487 De Lorme . Je m' empresse de vous envoyer les explications que vous lui avez semblé désirer. Je n' ai qu' un souhait, madame, c' est de vous voir dans Marion De Lorme . Vous avez donné une si admirable couleur au rôle de dona Sol qu' il m' est impossible de ne pas songer souvent au parti que vous tireriez de Marion. Vous avez ensuite été si excellente pour moi qu' il m' est doux de penser que je pourrais vous témoigner quelque chose de ma reconnaissance en mettant à vos pieds ce rôle que vous avez la bonté de désirer. Je vous le réserve donc, et vous pouvez savoir que j' ai refusé tout ce qui m' a été proposé d' autre part. J' ai donc toujours l' espérance de vous voir jouer Marion. Cependant, vous le savez, madame, les obstacles qui m' ont arrêté, ceux du moins qui sont relatifs à la composition actuelle de l' administration du théâtre et à sa situation, subsistent. On me fait espérer qu' ils disparaîtront bientôt, c' est-à-dire que la société sera dissoute et le théâtre mis en entreprise. Alors, madame, j' accourrai à vous, si vous voulez toujours de moi. Je compte vous aller voir bientôt. Ma première sortie sera pour vous. J' achève en ce moment un travail très pressé. Permettez-moi, en attendant, de vous baiser la main et de mettre mes hommages et mon admiration à vos pieds. Victor Hugo. à Victor Pavie. 25 février 1831. Vous avez raison, mon ami, mille fois raison. Je n' ai jamais songé à diriger un théâtre, mais à en avoir un. Je ne veux pas être directeur d' une troupe, mais propriétaire d' une exploitation, maître d' un atelier où l' art se cisèlerait en grand, ayant tout sous moi et loin de moi, directeur et acteurs. Je veux pouvoir pétrir et repétrir l' argile à mon gré, fondre et refondre la cire, et pour cela il faut que la cire et l' argile soient à moi. Du reste, p488 quelqu' un administrera, dirigera pour mon compte à moi. Je ne ferai que des pièces et, la machine une fois en train, je les irai peut-être faire au lac de Côme ou sur les bords du Rhin, ou chez vous. Je serai même moins mêlé de cette façon aux choses du théâtre qu' en restant auteur du dehors . Ce qui salit le poète, ce sont les tracasseries de la coulisse. Vous concevez qu' il n' y a pas de tracasseries pour le maître. D' ailleurs, aurai-je un théâtre, et tout ceci n' est-il pas une chimère ? Mais tranquillisez-vous, venez me voir, je vous achèverai cette lettre en causerie. Je ne saurais vous dire combien la vôtre m' a touché. Pour rien au monde je ne froisserais une si noble et si tendre amitié quand même elle aurait tort, mais ici elle a raison. Je suis, j' étais, d' avance, d' accord avec vous. Le fond de moi ne change pas ; vous savez que je suis un homme synthétique , et par conséquent plein de préjugés. Gardez cette lettre bien secrète et bien entre nous deux pour mille raisons, et venez me voir. J' ai un service à vous demander. ex imo corde. V H. Monsieur David. il faut absolument, mon brave ami, qu' on rende justice à M Duseigneur. Vous qui êtes si grand par le talent et par le coeur, vous sentez au fond de l' âme, j' en suis bien sûr, tout ce qu' il y a d' odieux et d' amer à enlever ainsi l' air et le soleil à un jeune homme plein d' avenir. Que le jury d' admission et d' exclusion du salon prochain prenne garde à lui, car je me sens pour ma part une infinie démangeaison de lui dire son fait un de ces matins à dix ou douze mille exemplaires. Vous êtes digne, vous David, de les remettre dans la bonne voie et de leur enseigner les égards dus à la jeunesse, à la conscience et au talent. Tendez la main à M Duseigneur, mon grand sculpteur, faites exposer son groupe, vous aurez agi comme vous devez toujours agir, en homme de coeur et en homme de talent. Mettez-moi aux pieds de Madame David. Je vous embrasse. Victor H. 26 février 1831. p489 à Sainte-Beuve. ce 9 mars 1831. Il y a des siècles, cher ami, que je ne vous ai vu et je passe ma vie à parler de vous et à y penser. Je vous enverrai notre-dame de Paris un de ces matins. N' en pensez pas trop de mal, je vous prie. Permettez-moi, en attendant, de vous adresser M Buloz, directeur de la revue des deux mondes , recueil qui se régénère, et qui serait bien puissamment rajeuni si vous vouliez y coopérer. M Buloz qui, je crois, vous plaira beaucoup, désire vivement vous entretenir de cette affaire. Faites pour lui, je vous prie, tout ce que vous pourrez. Votre éternel ami, V H. à Mademoiselle Mars, 64, rue saint-Lazare. mardi, 10 mars 1831. Madame, je veux tous les jours vous aller voir et tous les jours mon temps s' en va en mille affaires. J' ai pourtant besoin de vous parler, besoin de vous donner bien des explications que vous entendrez avec votre charmante bonté ordinaire, besoin de vous exprimer bien des regrets auxquels vous croirez sans peine. Vous avez été assez bonne pour venir deux fois chez moi. J' ai été bien fâché de ne pas m' y être trouvé. Vous auriez vu qu' il n' y a eu aucun tort de ma part dans le parti que j' ai dû prendre de retirer définitivement Marion De Lorme du théâtre-français. Vous savez que le ministère a osé essayer de rétablir la censure ; les auteurs ont dû s' engager à ne donner aucune pièce aux théâtres censurés, le théâtre-français était dans cette catégorie ; j' ai adhéré, comme je le devais, à l' acte d' union des auteurs. La porte-saint-Martin est venue me faire offre de jouer ma pièce avec toutes les résistances que je voudrais contre la censure. J' en ai prévenu Taylor, comme je l' avais promis, en lui donnant communication des conditions que M Crosnier offrait de souscrire ; je lui ai déclaré que je donnerais la préférence au théâtre-français aux mêmes conditions. Je l' ai chargé de vous prévenir et de prévenir aussi le comité, et je lui ai donné ma parole que j' attendrais vingt-quatre heures avant de rien signer. Je n' ai plus eu de nouvelles de lui. J' ai pourtant attendu trois jours au lieu de vingt-quatre p490 heures, et enfin, ne voyant rien venir, j' ai signé. Une chose encore, tout à fait impérieuse, m' a déterminé. J' ai eu avis que mon sujet m' avait été dérobé, et que déjà deux Marion De Lorme , en prose, avaient été offertes à deux théâtres. (on m' assure à l' instant même que l' une de ces pièces a été lue au théâtre-français ces jours-ci.) il n' y avait donc pas un moment à perdre. Le théâtre-français placé en interdit par l' affaire de la censure, votre procès avec les sociétaires, la presque certitude avouée par Taylor lui-même et confirmée depuis par les démarches du théâtre-français pour avoir Mme Dorval que vous ne vouliez plus jouer, la nécessité dans tous les cas d' attendre un temps indéfini pendant lequel mon sujet me serait pris et ma pièce déflorée par d' autres théâtres, tout cela m' a décidé pour la porte-saint-martin. J' apprends aujourd' hui que vous auriez pu me jouer. C' est un regret bien profond. J' apprends aussi que vous êtes assez bonne pour regretter un peu ce rôle où je vous voyais si belle. C' est presque une consolation. C' est une espérance que vous ne rejetterez pas le prochain rôle que je serai bien heureux de mettre à vos pieds. En attendant, madame, pardonnez-moi, si vous croyez qu' il y a quelque chose à me pardonner. écrivez-moi un mot pour me dire que vous ne me gronderez pas trop fort et que vous me permettrez de travailler encore pour vous ; plaignez-moi surtout, et conservez-moi, en échange d' une admiration sans borne et d' un dévouement profond, quelque amitié. Victor Hugo. à Sainte-Beuve. ce 12 mars 1831. Nous sommes à l' odéon, cher ami ; vous y avez vos entrées, vous seriez mille fois aimable de venir nous y rejoindre. à vous du fond de l' âme, Victor. à Sainte-Beuve. ce dimanche 13 mars 1831. Je ne vous ai pas vu hier soir, mon ami, et vraiment, ç' a été un chagrin. J' ai tant de choses à vous dire, tant de peines que vous me faites à vous conter, tant de prières à vous faire, mon ami, du plus profond de mon p491 coeur, pour vous, Sainte-Beuve, qui m' êtes plus cher que moi, j' ai tant besoin que vous me disiez encore que vous m' aimez pour le croire, qu' il faudra que j' aille un de ces matins vous chercher et vous prendre pour causer longuement, profondément, tendrement, de toutes ces choses avec vous. N' avez-vous pas quelquefois l' idée que vous vous trompez, mon ami ? Oh ! Je vous en supplie, ayez-la, c' est la seule prise qui me reste peut-être encore sur vous. Nous en causerons, n' est-ce pas ? Maintenant, les misères. Voulez-vous vous charger de notre-dame de Paris ? Croyez-vous encore n' avoir pas trop de mal à en dire, car si l' on en dit du mal, je ne veux pas que ce soit vous ? En ce cas, faites insérer, demain ou après, un de ces fragments dans le globe , avec annonce que le livre paraît mercredi. J' ai chargé Gosselin de vous envoyer un des premiers exemplaires. Vous le lirez, n' est-ce pas ? Vous me direz après franchement si vous croyez pouvoir en rendre compte, et j' irai un de ces matins écrire sur votre exemplaire que je suis toujours et que j' ai toujours été et que je serai toujours votre meilleur ami, V H. à Sainte-Beuve. ce vendredi 18 mars 1831. Mon ami, je n' ai pas voulu vous écrire sur la première impression de votre lettre. Elle a été trop triste et trop amère. J' aurais été injuste à mon tour. J' ai voulu attendre plusieurs jours. Aujourd' hui, je suis du moins calme, et je puis relire votre lettre sans trop raviver la profonde blessure qu' elle m' a faite. Je ne croyais pas, je dois vous le dire, que ce qui s' est passé entre nous, ce qui est connu de nous deux seuls au monde, pût jamais être oublié, surtout par vous, par le Sainte-Beuve que j' ai connu. Oh ! Oui, je vous le dis avec plus de tristesse encore pour vous que pour moi, vous êtes bien changé ! Vous devez vous souvenir, si vos nouveaux amis n' ont pas effacé en vous p492 jusqu' à l' ombre de l' image des anciens, vous devez vous souvenir de ce qui s' est passé entre nous dans l' occasion la plus douloureuse de ma vie, dans un moment où j' ai eu à choisir entre elle et vous ; rappelez-vous ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert, ce que je vous ai proposé, vous le savez, avec la ferme résolution de tenir ma promesse et de faire comme vous voudriez ; rappelez-vous cela, et songez que vous venez de m' écrire que dans cette affaire j' avais manqué envers vous d' abandon , de confiance , de franchise ! Voilà ce que vous avez pu écrire trois mois à peine après. Je vous le pardonne dès à présent. Il viendra peut-être un jour où vous ne vous le pardonnerez pas. Toujours votre ami malgré vous. V H. à Sainte-Beuve. ce 4 avril 1831. C' est moi, mon ami, qui veux vous aller voir, vous remercier, vous serrer la main. Votre lettre m' a causé une vive et réelle joie. Croyez, mon ami, du moins je l' éprouve, qu' on ne se défait pas si vite d' une vieille amitié comme la nôtre. Ce serait un profond malheur que de pouvoir vivre après la mort d' un si grand morceau de nous-mêmes. Victor Hugo. Vous viendrez dîner un de ces jours avec nous, n' est-ce pas ? à monsieur le docteur A-P Requin. 15 juin 1831. Je veux tous les jours vous aller voir, mon excellent ami, vous aller remercier, car il me semble qu' une lettre est toujours bien plus froide et dit bien moins de choses qu' un serrement de main. Mais vous savez que je p493 ne m' appartiens pas en ce moment. Je suis tyrannisé par une mauvaise catin qui en tyrannisait bien d' autres il y a deux cents ans et qui me force à courir tous les jours des champs-élysées à la porte saint-Martin. C' est une persécution pour moi en attendant que c' en soit une pour vous et pour le public. Soyez donc indulgent, je vous prie, et donnez-moi la première de celles de vos soirées dont vous pourrez disposer. Votre ami, Victor H. à Sainte-Beuve. ce vendredi matin, 1er juillet 1831. Voilà tout ce que je me rappelle, mon cher ami. C' était en 1817. Faites de cela ce que vous voudrez. Ce sont de bien pauvres vers à encadrer dans votre riche prose, et vous avez bien de la charité d' enchâsser ainsi cet infortuné François De Neufchâteau. Nous sommes ici admirablement, si bien que nous ne savons guère quand nous en partirons : ma femme est ravie, gaie, émerveillée, heureuse, bien portante. C' est une charmante hospitalité. Adieu. On sonne la cloche pour le déjeuner. N' oubliez pas de m' écrire de Liége. Toujours bien à vous, Victor. p494 à Sainte-Beuve. ce 6 juillet 1831. Ce que j' ai à vous écrire, cher ami, me cause une peine profonde, mais il faut pourtant que je vous l' écrive. Votre départ pour Liége m' en aurait dispensé, et c' est pour cela que je vous ai semblé quelquefois désirer une chose qui en tout autre temps eût été pour moi un véritable malheur, votre éloignement. Puisque vous ne partez pas, et j' avoue que vos raisons peuvent être bonnes, il faut, mon ami, que je décharge mon coeur dans le vôtre, fût-ce pour la dernière fois. Je ne puis supporter plus longtemps un état qui se prolongerait indéfiniment avec votre séjour à Paris. Je ne sais si vous en avez fait comme moi l' amère réflexion, mais cet essai de trois mois d' une demi-intimité, mal reprise et mal recousue, ne nous a pas réussi. Ce n' est pas là, mon ami, notre ancienne et irréparable amitié. Quand vous n' êtes pas là, je sens au fond du coeur que je vous aime comme autrefois ; quand vous y êtes, c' est une torture. Nous ne sommes plus libres l' un avec l' autre, voyez-vous ! Nous ne sommes plus ces deux frères que nous étions. Je ne vous ai plus, vous ne m' avez plus, il y a quelque chose entre nous. Cela est affreux à sentir, quand on est ensemble, dans la même chambre, sur le même canapé, quand on peut se toucher la main. à deux cents lieues l' un de l' autre, on se figure que ce sont les deux cents lieues qui vous séparent. C' est pour cela que je vous disais : partez ! Est-ce que vous ne comprenez pas bien tout ceci, Sainte-Beuve ? Où est notre confiance, notre mutuel épanchement, notre liberté d' allée et de venue, notre causerie intarissable sans arrière-pensée ? Rien de tout cela. Tout m' est un supplice à présent. L' obligation même, qui m' est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d' être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement que nous ne sommes plus les amis d' autrefois. Mon pauvre ami, il y a quelque chose d' absent dans votre présence qui me la rend plus insupportable que votre absence même. Au moins, le vide sera complet. Cessons donc de nous voir, croyez-moi, encore pour quelque temps, afin de ne pas cesser de nous aimer. Votre plaie est-elle cicatrisée ? Je n' en sais rien. Ce que je sais, c' est que la mienne ne l' est pas. Chaque fois que p495 je vous vois, elle saigne. Vous devez trouver quelquefois que je ne suis plus le même. C' est que je souffre avec vous maintenant. Cela m' irrite, contre moi d' abord et surtout, puis contre vous, mon pauvre et toujours cher ami, et enfin contre une autre dont c' est peut-être aussi le voeu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du coeur, il s' échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors ; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu' avant de nous être revus. Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible, et pour la vie. L' éloignement de nos quartiers, l' été, les courses à la campagne, qu' on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir. Nous nous aimerons toujours. Nous nous écrirons, n' est-ce pas ? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main avec plus de tendresse et d' effusion qu' ici. Que dites-vous de tout cela ? écrivez-moi un mot. J' arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m' a bien fait souffrir, mon ami. Brûlez-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous. Adieu. Votre ami, votre frère, Victor. J' ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. à Sainte-Beuve. 7 juillet 1831. Je reçois votre lettre, cher ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n' avez blessé ni dû blesser personne... tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais, sans la moindre exagération, p496 je me hais d' être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour vous servir, vous l' aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis ceci qu' à vous seul , je ne suis plus heureux. J' ai acquis la certitude qu' il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m' aimer, et que cela avait peut-être tenu à peu de chose avec vous. J' ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c' est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis vraiment malheureux. Je ne sais plus où j' en suis avec les deux êtres que j' aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi. Voilà trois mois que je souffrais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprenez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma plaie. Jamais rien de tout cela ne sortira au dehors, vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n' est-ce pas que vous le voulez bien ? Le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour pourtant sous lequel vous ne me connaissiez pas encore ! Que je dois vous sembler fou et vous affliger ! écrivez-moi que vous m' aimez toujours. Cela me fera du bien... et je vivrai dans l' attente du jour bienheureux où nous nous reverrons ! V. à Sainte-Beuve. 10 juillet 1831. Votre lettre m' a fait du bien. Oh ! Oui, vous êtes toujours et plus que jamais mon ami ! Il n' y a qu' un bon et tendre ami comme vous qui sache sonder d' une main si délicate une douleur si profonde et si vive ! Nous nous reverrons en effet çà et là. Nous dînerons quelquefois ensemble. Ce sera une joie pour moi. -en attendant, mon pauvre ami, priez Dieu pour que le calme du coeur me revienne. Je ne suis pas habitué à souffrir ! V. écrivez-moi. Ne m' abandonnez pas. p497 madame la baronne Victor Hugo, 9, rue Jean-Goujon, champs-élysées. Bièvre, dimanche 17 juillet 1831, 2 heures après-midi. C' est le moment où tu m' as promis que tu m' écrirais, chère ange, et je veux l' employer à t' écrire aussi. Il nous a été impossible de partir hier comme édouard se le figurait ; nous n' aurions pas été attendus là-bas. D' un autre côté le temps était et est encore si mauvais (il a plu toute la nuit et il pleut en ce moment) que nous ne savons pas si nous ferons la partie. En ce cas-là, je reviendrais ce soir ou demain matin, et j' arriverais peut-être en même temps que cette lettre. Ces dames m' ont toutes parlé de toi avec une extrême amitié, et si elles ne t' ont pas demandée, je crois tout simplement que c' est qu' elles n' osent pas. Elles pensent probablement que cela te dérangerait beaucoup. D' ailleurs le temps est si vilain, et mon retour peut être si prochain que cela n' en vaudrait plus la peine. Cependant, chère amie, je suis bien décidé à ne plus venir une autre fois sans toi. Tu me manques trop. Depuis hier je ne pense qu' à m' en revenir, qu' à te revoir ; je suis triste. Cette maison que tu rendais si gaie et si peuplée pour moi il y a peu de jours me semble à présent vide et déserte. Je voudrais que tu pusses te figurer à quel point je t' aime ; oui, je le voudrais, mon ange adoré. C' est plus fort peut-être encore qu' il y a dix ans. Je ne suis rien sans toi, mon Adèle. Je ne puis pas vivre. Oh ! Comme je sens cela surtout aux moments d' absence. Ce lit où tu pourrais être (quoique tu ne veuilles plus, méchante ! ), cette chambre où je pourrais voir tes robes, tes bas, tes chiffons traîner sur les fauteuils à côté des miens, cette table même où j' écris et où tu viendrais me déranger par un baiser, tout cela m' est douloureux et poignant. Je n' ai pas dormi de la nuit ; je pensais à toi comme à dix-huit ans ; je rêvais de toi comme si je n' avais pas couché avec toi. Chère ange ! écris-moi, et bien longuement. Cela me consolera, si cette maudite partie se fait. J' espère pourtant qu' elle ne se fera pas, et alors attends-moi d' un moment à l' autre. En tout cas, j' abrégerai tout, et j' arriverai vite. Quand je pense que cette course est une corvée pour moi et que ce serait un si grand plaisir si tu en étais ! p498 Du reste, je suis ici comme tu sais, au milieu de cette charmante hospitalité que tu connais. M Bertin est toujours le même, excellent, gai, amusant, le meilleur des hôtes. Il me ferait bien rire avec sa gaîté si je pouvais rire quand je ne t' ai pas. Je leur ai dit hier soir mes vers sur Bièvre. Cela les a enchantés. M Hérold est venu ce matin me relancer ici pour ces vers qu' on me demande pour le panthéon. Je ne sais pas ce que je ferai, ni si je les ferai. Je ne pense qu' à toi, mon Adèle. Je suis ravi. Il pleut toujours cela fera manquer la visite à port-royal, et je pourrai repartir tout de suite. Embrasse toujours pour moi nos chers petits enfants, et cette bonne Martine à qui je te recommande. Adieu, ange ! Soigne-toi, porte-toi bien, aime-moi, pardonne-moi. Quand je reviendrai, je te ferai ôter tes bas pour baiser tes petits pieds bien-aimés. Ton Victor. à J Hérold. Bièvre, 18 juillet 1831. Voici, monsieur, deux ou trois méchantes strophes. Je ne crois pas que vous en puissiez faire grand' chose. Ce sera un beau triomphe pour votre talent si vous parvenez à faire vivre et respirer cet embryon informe. J' ai cru qu' il fallait que cela fût simple, funèbre et grandiose ; je crois que cela est trop simple, peu funèbre et pas du tout grandiose. En tout cas, brûlez ces vers s' ils vous paraissent trop méchants, et n' y voyez qu' une preuve du désir que j' avais de faire une chose qui pût vous être agréable. Pour moi, je me féliciterai toujours d' une occasion qui m' a procuré l' honneur de faire votre connaissance. Agréez, je vous prie, monsieur, l' expression cordiale de ma considération distinguée. Victor Hugo. Je serai à Paris mercredi soir. Si c' est trop long, je crois que vous pourriez supprimer la dernière strophe. p499 à Sainte-Beuve. ce 21 juillet 1831. J' ai les yeux si malades, cher ami, que j' y vois à peine pour vous écrire. Je reçois votre lettre en rentrant de la campagne où j' étais allé passer quelques jours dans l' espoir d' y trouver des distractions, qui m' ont fui là comme ailleurs. Je n' ai plus qu' une pensée triste, amère, inquiète, mais, je vous jure, pleine au fond de tendresse pour vous. Voici les vers que vous me demandez. Faites-en tout ce que vous voudrez, comme vous le voudrez. Vous êtes mille fois trop bon de vous occuper encore de moi. J' en suis toujours bien fier, et plus profondément touché que jamais. Mais surtout aimez-moi et plaignez-moi. Votre frère, Victor. à J Hérold. Paris, vendredi matin, 22 juillet 1831. Je serais déjà allé, monsieur, vous chercher et vous remercier de votre bonne visite, si je n' étais absorbé par les répétitions d' une pièce qui me prend tout mon temps. Je ne sais si vous aurez envie de faire quelque chose des vers que j' ai eu l' honneur de vous envoyer, et je vous engage fort à n' en rien faire. Si pourtant vous vous décidiez à donner l' âme et la vie à une lettre-morte, voici deux vers que j' ai changés, et de la correction desquels je vous prierais de tenir compte, s' il en est encore temps : p500 1 il faudrait lire les deux premiers vers de la première strophe ainsi : ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ont droit qu' à leurs cercueils la foule vienne et prie. 2 dans le choeur, au lieu de : gloire à la patrie éternelle ! Il faudrait : gloire à notre France éternelle ! Pardon, monsieur, de vous avoir envoyé si peu de chose. J' ai fait preuve de bonne volonté ; c' est vous qui ferez preuve de talent. à Sainte-Beuve. vendredi soir 5 août 1831. Votre lettre m' émeut aux larmes, mon ami. Oui, je compte sur vous. Voici un laissez-passer. Avez-vous quelques amis, de ces amis comme vous savez qu' il m' en faut, avec les ennemis que j' ai ; je vous donnerai les moyens de les placer. Croyez-vous que Lerminier, que Magnin, que Brizeux assisteraient à Marion avec plaisir et voulez-vous vous charger de leur dire que je tiens des places à leur disposition ? Pardon ! Vous voyez comme je dispose de vous ; c' est encore comme autrefois. Votre fidèle ami, Victor. La représentation aura lieu jeudi et la répétition mercredi. Vous verrez relâche sur l' affiche. p501 à Madame Ménessier-Nodier. ce dimanche, 5 septembre 1831. Vous me comblez, madame, et Charles aussi. Un article de Charles sur Marion , ce sera plus que de la gloire pour moi, ce sera du bonheur. Ma pauvre comédie a été singulièrement flattée et vernissée par la critique. J' ai grand besoin qu' une main comme celle de mon ami, de votre père, la débarbouille un peu. Il serait bien aimable aussi de se charger de prévenir le temps qu' il fait l' article sur Marion livre , si livre il y a. Je suis bien honteux d' ajouter cette peine à toutes celles qu' il se donne déjà pour moi ; mais sa voix au temps , comme partout ailleurs, doit avoir plus de crédit et d' autorité que toute autre, et surtout que la mienne. Il y a tant et de si énormes fautes d' impression dans le premier tirage de Marion que je ne veux pas vous la donner ainsi. Il paraît que le libraire en prépare un second ; j' espère en mettre un exemplaire à vos pieds, s' il y a moins d' énormités typographiques, et surtout si le papier est moins hideux. Jusqu' ici, Marion est habillée en vrai papier à savon. Le livre a l' air de sortir de chez l' épicier. Il est vrai que c' est pour y retourner. Ne partez pas encore pour Metz, madame, je vous en supplie. Que j' aie au moins le bonheur de pouvoir aller passer une heure à vos pieds. Mettez-moi à ceux de Mme Nodier et dans les bras de Charles. Votre bien respectueux et dévoué ami, Victor. Ma femme vous embrasse tendrement. Recommandez-moi au bon souvenir de votre mari. Je hais Metz ! p502 au roi Joseph. Paris, 6 septembre 1831. Sire, votre lettre m' a profondément touché. Je manque d' expression pour remercier votre majesté. Je n' ai pas oublié, sire, que mon père a été votre ami. C' est aussi le mot dont il se servait. J' ai été pénétré de reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de votre majesté. J' ai vu M Poinset. Il m' a paru en effet un homme de réelle distinction. Au reste, sire, vous êtes et vous avez toujours été bon juge. J' ai causé à coeur ouvert avec M Poinset. Il vous dira mes espérances, mes voeux, toute ma pensée. Je crois qu' il y a dans l' avenir des évènements certains, calculables, nécessaires, que la destinée amènerait à elle seule ; mais il est bon quelquefois que la main des hommes aide un peu la force des choses. La providence a d' ordinaire le pas lent. On peut le hâter. C' est parce que je suis dévoué à la France, dévoué à la liberté, que j' ai foi en l' avenir de votre royal neveu. Il peut servir grandement la patrie. S' il donnait, comme je n' en doute pas, toutes les garanties nécessaires aux idées d' émancipation, de progrès et de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus cordialement et plus ardemment que moi, et, avec moi, sire, j' oserais m' en faire garant en son nom, toute la jeunesse de France, qui vénère le nom de l' empereur et sur laquelle, dans ma position obscure, mais indépendante, j' ai peut-être quelque influence. C' est sur la jeunesse qu' il faudrait s' appuyer maintenant, sire. Les anciens hommes de l' empire ont été ingrats et sont usés. La jeunesse fait tout aujourd' hui en France. Elle porte en elle l' avenir du pays, et elle le sait. Je recevrai avec reconnaissance les documents précieux que votre majesté a l' intention de me faire remettre par M Presle. Je crois que votre majesté peut immensément pour le fils de l' empereur. p503 Je sais que votre majesté a toujours aimé les lettres, et qu' elle les a cultivées avec un éclat tel qu' il a rehaussé jusqu' à une couronne. Aussi votre suffrage, si éclairé et si bienveillant, m' est-il glorieux de toutes les manières. Permettez-moi donc, sire, d' offrir à votre majesté, comme un hommage personnel, un exemplaire de mon dernier ouvrage. M Poinset partant demain, le temps me manque pour le présenter à votre majesté sous une forme plus digne d' elle. J' espère que vous le lirez avec indulgence. Vous y verrez, comme dans tous mes autres ouvrages, le nom de l' empereur. Je le mets partout, parce que je le vois partout. Si votre majesté m' a fait l' honneur de lire ce que j' ai publié jusqu' ici, elle a pu remarquer qu' à chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de plus en plus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée de l' alliage royaliste de mes premières années. Comptez sur moi, sire ; le peu que je puis, je le ferai pour l' héritier du plus grand nom qui soit au monde. Je crois qu' il peut sauver la France. Je le dirai, je l' écrirai, et, s' il plaît à Dieu, je l' imprimerai. Ce que vous avez fait pour mon père, pour ma famille, ne sortira jamais de mon coeur ni de ma mémoire. En portant le plus haut que je puis le nom de Napoléon, en le défendant, comme un soldat fidèle, contre toute attaque, contre toute injure, je satisfais tout ensemble ma conscience et ma reconnaissance. J' ai à la fois le double bonheur de remplir mon devoir et d' acquitter une dette. Je suis avec respect, de votre majesté, le très humble serviteur. Victor Hugo. à Monsieur Cordellier-Delanoue. ce dimanche, 25 septembre 1831. C' est moi, mon cher et excellent ami, qui renonce tout de suite et à l' instant même à Louis Xvi , du moins jusqu' à ce que Strafford soit joué. Tenez-vous ceci pour dit. Et allez, mon ami, le plaisir que j' éprouve à vous faire ce sacrifice est plus grand que le sacrifice, si sacrifice il y a. p504 Si je trouve quelque autre combinaison, comme de faire nommer Bonaparte dès les premières scènes et de renoncer à l' effet du nom inédit jeté à la fin, je vous la soumettrai comme un ami à un ami, ut decet . Et dans tous les cas on ne jouera Louis Xvi , je vous le répète, que quand vous le voudrez, et jamais si vous le voulez. Je me rappelle fort bien à présent que vous m' aviez dit votre idée et je trouve que la mienne y ressemblait, en effet, beaucoup. à vous donc toute priorité. C' est la première fois, je vous le dis sincèrement, que je me surprends en plagiat flagrant. Cela m' afflige. Est-ce que l' archevêque de Grenade baisserait déjà ? D' ailleurs, votre vers est sublime et renferme une idée qui est la plus belle, et que je n' ai pas : ... Charles Premier, je me nomme Cromwell. Chez moi, rien de cette grandeur. Bonaparte ne dit pas le vers à Louis Xvi, et Bonaparte n' est pas le régicide de Louis Xvi. Merci cent fois de votre bonne et généreuse lettre. Je ne veux pas que Strafford perde un cheveu, ni un vers, et je compte bien l' applaudir bientôt de toutes mes mains et de tous mes poumons. à vous fraternellement. Victor. à Monsieur Cordellier-Delanoue. 30 septembre 1831. Je vous remercie, mon cher Delanoue, de votre noble et cordiale lettre, comme d' une des plus chères preuves d' amitié que vous puissiez me donner ; mais je persiste. Louis Xvi après Strafford . Ce que j' ai écrit, ce que je vous ai dit, ce n' était pas du bout des lèvres, mais du fond du coeur. Ma résolution était fermement prise, et au moment où j' ai reçu votre dernière lettre j' avais déjà abandonné Louis Xvi pour une autre victime . à Strafford donc, mon ami ! Je l' aime comme je vous aime. Ce qui vient de votre coeur ira toujours au mien. Victor. p505 à David D' Angers. samedi soir septembre 1831. Mon bon ami, il est minuit. J' arrive du théâtre. Voyez quelle fatalité ! Mlle George a précisément demain, à l' heure dite, une indispensable répétition de Catherine Ii . Elle vous supplie de l' excuser, et surtout de ne pas renoncer à inscrire son profil sur vos impérissables tablettes de bronze. J' espère que cette lettre, que je vous ferai tenir demain matin, vous arrivera à temps. à vous du fond du coeur, Victor Hugo. 1832 à Monsieur Esquirol, médecin en chef de la maison royale de Charenton. monsieur, il y a quelques mois, on me transmit une lettre adressée à un de mes... et dans laquelle l' administration de St-Maurice réclamait de la famille de M Eugène Hugo, mon frère, une somme de cinquante ou soixante francs par an pour subvenir à ceux de ses besoins auxquels l' état ne pourrait pas subvenir. La liquidation de la succession de mon père n' étant pas encore terminée, et ne sachant si, toutes dettes payées, il reviendrait une part quelconque à ses héritiers, je crus devoir offrir sur-le-champ, d' avance, moi-même, la somme que l' administration réclamait, et je chargeai la personne à laquelle la demande était adressée de répondre que M Victor Hugo paierait, sur la demande de l' administration et sur ses reçus, la somme de soixante francs par an en deux paiements semestriels de trente francs, le jour où l' administration les réclamerait près de lui. J' apprends aujourd' hui p506 que mes intentions n' ont pas été remplies, et que mon cher et pauvre frère attend toujours. Je m' empresse, monsieur, de m' adresser directement à vous et de vous faire savoir que j' ai toujours été prêt, quoique sans aucune fortune et chargé d' une famille de neuf personnes, à faire pour mon frère Eugène ce que l' administration de Saint-Maurice réclamait. Je serais charmé d' en causer avec vous, si vous en avez le loisir, le jour, l' heure et à l' endroit que vous me désignerez. Je voudrais aussi savoir si vous verriez toujours à ce que je visite mon frère les mêmes inconvénients qu' y voyait il y a sept ans M Royer-Collard. Je compte, monsieur, sur un mot de réponse de vous, et je vous prie d' excuser la peine que je vous donne et d' agréer l' assurance de mes sentiments distingués. Paris, 23 janvier 1832. Victor Hugo. 9, rue Jean-Goujon, champs-élysées. monsieur le général Louis Hugo. je t' écris, mon cher oncle, avec des yeux bien malades ; mais le plaisir que j' ai à t' écrire m' empêche de m' apercevoir de mon mal. J' ai reçu ta petite lettre et le mandat pour Martine qui te remercie bien. Tu as peut-être appris par les journaux qu' un de mes enfants, mon pauvre gros Charlot, avait été malade du choléra. Dieu merci ! Nous l' avons sauvé. Mais ta femme qui est mère, se figurera aisément les angoisses de la mienne. Nous espérons comme toi que l' épidémie n' atteindra pas Tulle, car nous serions bien inquiets de vous tous. Paris en est presque délivré. Voici une nouvelle édition de mes romans que je t' envoie. Tu recevras les autres volumes à mesure qu' ils paraîtront. Eugène est toujours dans le même état. Ce pauvre frère souffre peu ou point, c' est le seul bonheur qu' un pareil malheur nous laisse. M Esquirol p507 me défend toujours de le voir, mais j' ai fréquemment de ses nouvelles, et j' ai pris les mesures pécuniaires nécessaires pour qu' il ne manque de rien. Adieu, mon excellent oncle. Nous vous embrassons tous de tout coeur. Victor. 5 mai 1832. Paris. à Sainte-Beuve. 17 mai 1832. Je pense, mon cher ami, que vous avez vu Renduel et qu' il vous a dit ce dont je l' avais chargé. Jusqu' à présent je n' ai proposé votre article aux débats qu' avec une extrême réserve en maintenant tous les privilèges dus à votre talent, et en demandant que l' article fût accepté sur votre nom sans être lu au préalable. Cependant M Bertin l' aîné, qui a, vous le savez, la plus haute et la plus profonde estime de ce que vous faites et de ce que vous êtes, m' ayant témoigné hier le désir de lire l' article, uniquement pour voir s' il ne renfermait rien de contraire à la couleur politique du journal, je ne pense pas qu' il faille le lui refuser. Je le lui remettrai donc, si vous ne me le défendez pas. M Bertin est on ne peut plus disposé à insérer, et je suis convaincu que l' article passera. Sinon, je compte toujours sur votre bonne intention pour le national . J' ajouterai ici, en confidence, que le désir de vous avoir aux débats comme rédacteur littéraire me paraît très grand et perce dans tout ce qu' on me dit. tenez ceci bien secret. qu' en pensez-vous de votre côté ? Maintenant, vous serait-il possible d' ajouter à votre admirable article une page, n' importe où, à la fin par exemple, pour parler de l' édition en elle-même, des nouvelles préfaces, notamment de celle du dernier jour d' un condamné qui a quelque étendue, sinon quelque importance, et pour dire que lorsque la réimpression nouvelle de notre-dame de Paris paraîtra, le journal en reparlera, ainsi que des trois chapitres nouveaux qui sont très longs, et où figure Louis Xi. Ceci est dans l' intérêt matériel de la chose et p508 du libraire. Pardon ! Si vous y consentez, écrivez-moi s' il est nécessaire que je vous renvoie l' article ou si au contraire vous pouvez faire cette addition sans cela et me l' envoyer assez promptement pour que la remise du tout à M Bertin ne soit pas trop retardée. Pardon encore et mille fois merci. V. à Sainte-Beuve. ce 7 juin, dix heures du soir 1832. Je rentre, mon cher ami ; l' heure du rendez-vous au national est passée. Mais je m' unis à vous de grand coeur. Je signerai tout ce que vous signerez, à la barbe de l' état de siège. Votre ami dévoué, Victor. à Sainte-Beuve. 12 juin 1832. Je ne suis pas moins indigné que vous, mon cher ami, de ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître l' article 14 et qui se réservent la mise en état de siège dans le double fond de leur gobelet ! J' espère qu' ils n' oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d' ordre public essayaient d' une exécution politique, et que quatre hommes de coeur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième. Oui, c' est un triste, mais un beau sujet de poésie que toutes ces folies p509 trempées de sang ! Nous aurons un jour une république, et quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mûr qu' en août. Sachons attendre. La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. Mais il ne faut pas souffrir que des goujats barbouillent de rouge notre drapeau. Il ne faut pas, par exemple, qu' un Frédéric Soulié, dévoué il y a un an à la quasi-censure dramatique de M D' Argout, clabaude à présent en plein café qu' il va fondre des balles. Il ne faut pas qu' un Fontan annonce en plein cabaret pour la fin du mois quatre belles guillotines permanentes dans les quatre places principales de Paris. Ces gens-là font reculer l' idée politique qui avancerait sans eux. Ils effrayent l' honnête boutiquier qui devient féroce du contre-coup. Ils font de la république un épouvantail. 93 est un triste asticot. Parlons un peu moins de Robespierre et un peu plus de Washington. Adieu. Nous nous rencontrerons bientôt, j' espère. Je travaille beaucoup en ce moment. Je vous approuve de tout ce que vous avez fait, en regrettant que la protestation n' ait pas paru. En tout cas, mon ami, maintenez ma signature près de la vôtre. Votre frère, Victor. au baron Taylor. ce jeudi, 7 septembre 1832. Je pars, mon cher Taylor, après-demain samedi, à une heure après midi ; je reviendrai à Paris exprès pour la lecture ; mais comme je serai obligé de retourner dîner à Bièvre à six heures, et qu' il y a trois heures de chemin, il faudra absolument que la lecture soit finie à trois heures au plus tard , et par conséquent qu' elle ait commencé au plus tard à dix heures et demie du matin . Je vous serai donc reconnaissant de faire la convocation de ce jour-là pour dix heures. Je serai forcé, moi, de me lever à six heures du matin ; c' est une dure extrémité, mais je m' y résigne. Vous trouverez ci-contre une ébauche de la distribution. J' aurais bien besoin de vos bons conseils pour p510 cela, et vous seriez bien aimable de venir me voir un moment pour cet objet demain ou après-demain avant midi. Vous savez combien est entière ma confiance en vous. Mlle Mars accepte-t-elle ? Monrose désire-t-il ? Que me conseillez-vous à défaut de Mlle Mars, Mlle Anaïs ou Mlle Brocard ? Je voudrais bien vous parler aussi de Desmousseaux que j' aime et que j' estime et à qui je ferai un beau rôle avant peu. Vous voyez que j' ai un million de choses à vous dire, sans compter les amitiés. Victor. Il serait fort à souhaiter que M Ciceri et le dessinateur des costumes fussent au théâtre le jour de la lecture pour que je puisse leur parler. Vous voyez que j' ai besoin de vos conseils pour ces rôles secondaires, qu' on peut d' ailleurs distribuer un peu plus tard sans inconvénient. p511 à Sainte-Beuve. ce vendredi, 21 septembre 1832. Les Roches. Je vous écris bien vite quelques lignes, mon ami. Quelqu' un part en ce moment pour Paris et se charge de cette lettre pour vous. Quand on met une lettre à la poste à Bièvre, elle met trois ou quatre jours pour arriver à Paris. Je crois, vraiment, qu' elle passe par Marseille. Nous sommes ici dans la plus grande paix qui se puisse imaginer. Nous avons des arbres et de la verdure mêlée à ce beau ciel de septembre sur notre tête. C' est tout au plus si je fais quelques vers. Je vous assure que le mieux ici est de se laisser vivre. C' est une vallée pleine de paresse. Votre lettre pourtant m' a fait regretter Paris. Si j' avais été à Paris, nous aurions dîné ensemble dans quelque cabaret, et vous m' auriez lu votre article sur Lamartine. Vous savez combien j' aime Lamartine, et combien je vous aime. Vous êtes pour moi deux poëtes égaux, deux admirables poëtes du coeur, de l' âme et de la vie. Jugez combien je suis impatient de voir l' un analysé par l' autre. J' attends avidement la revue du 1er octobre. C' est une chose singulière que vous m' ayez amené à désirer un journal au milieu de toutes ces belles prairies. M Bertin a invité l' abbé De Lamennais et Montalembert à dîner aux Roches. Ils viendront dimanche. Ils trouveront ici d' assez médiocres catholiques, mais de vrais et sincères amis de tout génie et de toute vertu. Adieu, mon cher ami. Je n' ai pas encore besoin de votre bonne présence au roi s' amuse . Comptez que j' userai de vous comme vous useriez de moi. Le premier bonheur de la terre, c' est de rendre des services à un ami ; le second, c' est d' en recevoir. Adieu. Je vous serre tendrement les mains. Victor. Nous nous portons tous à merveille. Ma femme fait deux lieues à pied tous les jours et engraisse visiblement. p512 à Mademoiselle Louise Bertin. lundi, 22 octobre 1832. Mademoiselle, est-ce que vous me permettrez d' ajouter un troisième griffonnage aux deux griffonnages hideux que je vous envoie ? Didine et Charlot ont gribouillé à l' envi, comme vous voyez ; et je vous demande grâce pour eux comme pour moi. Nous avons reçu ce matin votre bonne et charmante lettre. Didine m' a prié de la lire à haute voix, ce que j' ai fait à la satisfaction générale de ma populace de marmots. Ma femme a été attendrie jusqu' aux larmes de tout ce que vous écrivez de tendre et de gracieux à ces pauvres enfants. Je vous assure que toutes nos journées se passent à regretter Les Roches, quand je ne suis pas dans la caverne de Saltabadil et de Maguelonne. Nous nous rappelons à chaque heure du jour quelque douce chose à laquelle elle était employée près de vous. Ligier me disait hier à la répétition que je reconstruisais le théâtre français ; j' aimerais bien mieux bâtir avec vous un théâtre de cartes. Le temps est beau, et je pense avec joie que l' admirable jardin des Roches n' est pas fermé par les pluies d' automne aux promenades de M Bertin. Dites-lui bien, ainsi qu' à Mme Bertin, à quel point je vous suis dévoué à tous. Vous ne me parlez pas d' édouard qui travaille, j' espère, comme un diable, et qui est bien heureux de n' avoir pas besoin de faire jouer ses paysages. Serrez-lui la main pour moi, je vous prie. Ma femme me charge expressément de vous prier de ne pas trop travailler et de penser beaucoup à nous. Il est inutile que je vous reparle de mon profond et respectueux attachement. Je ferai chercher votre couteau, mais Didine se prétend sûre de ne pas l' avoir emporté. Je pense que vous le retrouverez dans quelque double fond de la boîte à couleurs. Victor Hugo. p513 à Mademoiselle Louise Bertin. Paris, 30 octobre 1832. Malgré votre défense, mademoiselle, je vous écris encore : il faut que vous me permettiez de vous envelopper de quelques mots le style et l' orthographe de mes marmots. Je ne sais pas où diable Antoni irait chercher le naïf dans l' art, si ces lettres-là ne le ravissaient pas. Quant à moi, elles m' enchantent, je vous le déclare ; je leur laisse la bride sur le cou, et les deux petits lutins vous écrivent tout ce qui leur passe par la tête. Je vous demande pardon pour eux. Je vous demande aussi pardon pour moi qui ai pris la liberté de vous envoyer de mon style imprimé ces jours passés. C' est votre libretto sur papier de Chine et en trois volumes, que je me suis hasardé à mettre à vos pieds. Il y a par-ci par-là quelques pages nouvelles pour lesquelles je vous demande votre indulgence, si vous les lisez, par aventure. Il faut que vous me plaigniez, d' abord et beaucoup, d' avoir quitté les Roches, ensuite un peu d' être depuis huit jours dans l' exécrable tohu-bohu d' un déménagement, fait à l' aide de ces machines prétendues commodes qui ont aidé tant de pauvres diables à déménager en masse et pour leur dernier logis à l' époque du choléra. Voilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C' est abominable. Mettez au travers de tout cela mes répétitions où je suis forcé d' aller, et le portrait qu' on peut voir chez Ingres, que j' ai la plus grande envie de voir, et que je n' ai pas encore été voir ! Voilà bien des voir dans la même phrase, mais que voulez-vous, c' est le style d' un garçon tapissier que je vous envoie aujourd' hui. Jugez si je regrette Les Roches, et les douces journées et les douces soirées et les châteaux de cartes, et jamais dans ces beaux lieux et Phoebus, l' heure t' appelle . On me joue du 12 au 15 novembre. Adieu, mademoiselle. Il y a une famille qui est heureuse et qui est bonne, et que je porte dans mon coeur, p514 c' est la vôtre. Je donnerais le reste du monde pour Les Roches, et le reste des hommes pour votre famille. Adieu encore, c' est-à-dire à bientôt. Quand reviendrez-vous ? Votre respectueux et dévoué collaborateur, Victor. à Monsieur Sainte-Beuve, 1 ter, rue du montparnasse. 13 novembre 1832. Toute la salle est louée, mon ami, et louée je ne sais trop comment à je ne sais trop qui. Cela s' est fait si rapidement que je n' y ai vu que du feu. On a cependant réservé quelques loges pour ceux de mes amis qui voudraient en louer, et je suis heureux de pouvoir en faire céder une à Mme Allart. Elle pourra, la veille de la représentation (qui aura lieu le 22), faire retirer les coupons de la loge n.5 des secondes, côté gauche. La loge est à six places. Je vous garde une stalle, et je vous donnerai les deux billets que vous désirez. Que vous êtes bon de penser à moi et de m' aimer toujours un peu ! Le gentilhomme devient, en effet, fabuleux ; mais que voulez-vous ? Il faut le plaindre encore plus que le blâmer. Il sera bien ravi si le roi s' amuse fait fiasco. C' est ainsi qu' il me paye les applaudissements frénétiques d' Othello . Vous, vous êtes toujours le grand poëte et le bon ami. J' aurai grande joie à vous rencontrer un de ces dimanches soirs chez Nodier, peut-être dimanche prochain, n' est-ce pas ? Votre vieil ami, V. p515 à Mademoiselle Louise Bertin. ce dimanche soir 25 novembre. Tout à l' heure, mademoiselle, ma Didine faisait cette remarque tristement, qu' il y a huit jours nous étions tous auprès de vous. Cela dit, elle s' est mise à vous écrire, et moi aussi, sans lui en dire rien, si bien que nos deux lettres, écrites côte à côte, vont vous arriver ensemble pleines de la même pensée. Vous savez bien, n' est-ce pas, que vous êtes toujours présente et toujours aimée ? Il y a quatre petits enfants qui parlent souvent de vous, et le père qui y pense plus souvent encore. Voici les derniers beaux jours partis. La boue et l' hiver reviennent. Paris n' est pas gai. Vous, vous avez le ciel gris et les feuilles mortes. Cela vaut mieux que la rue saint-Honoré avec ses embarras de charrettes. Nous espérons que Madame Bertin va de mieux en mieux. Nous avons dîné aujourd' hui en ne causant que de cela. Grondez-moi, je n' ai pas encore vu Duponchel. En revanche, j' ai vu Védel ; cela rime. Cela vous est bien égal, mais j' ai un procès avec les français ; cela rime encore. Que voulez-vous que j' y fasse ? Ce que j' aurais de mieux à faire, ce serait d' aller aux Roches causer avec votre excellent père, avec vous, avec édouard, et me promener au pied de vos belles collines, sans plus songer aux huissiers, au tribunal de commerce et à la bourse, ce temple grec, blanc et bête, maculé d' agents de change. Mais ma destinée m' entraîne. Je suis furieux contre la comédie-française, et j' ai besoin d' un procès pour me soulager. Ce qui est extraordinaire, c' est qu' il paraît certain que je le gagnerai, avec de gros dommages et intérêts que le gouvernement payera, à ce que disent messieurs les sociétaires. Pardon de tous ces bavardages. Ce sot procès est la seule nouvelle que je puisse vous conter. On ne parle que de cela chez moi, depuis huit jours, et je vous envoie un peu de mon ennui. Permettez-moi d' y joindre le nouvel hommage d' un vieil attachement bien profond, bien respectueux et bien dévoué. Victor H. Ma femme vous embrasse tendrement. p516 à monsieur le rédacteur du constitutionnel. Paris, 26 novembre 1832. Monsieur, je suis averti qu' une partie de la généreuse jeunesse des écoles et des ateliers a le projet de se rendre ce soir ou demain au théâtre-français pour y réclamer le roi s' amuse et pour protester hautement contre l' acte d' arbitraire inouï dont cet ouvrage est frappé. Je crois, monsieur, qu' il est d' autres moyens d' arriver au châtiment de cette mesure illégale, je les emploierai. Permettez-moi donc d' emprunter, pour cette occasion, l' organe de votre journal pour supplier les amis de la liberté, de l' art et de la pensée de s' abstenir d' une démonstration violente qui aboutirait peut-être à l' émeute que le gouvernement cherche à se procurer depuis si longtemps. Agréez, monsieur, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 27 novembre 1832. Mademoiselle, quelles que soient les malheureuses divisions politiques et littéraires qui se sont élevées et où j' ai la consolation de ne pas avoir eu un tort de mon côté, j' espère que vous n' avez pas douté de moi un seul instant. Vous me savez dévoué du fond du coeur, à vous, mademoiselle, à votre excellent père (que j' aime comme s' il était le mien, et qui est, j' en suis sûr, plus affligé que moi de l' évènement inouï qui me frappe), à tout ce qui vous est cher. Cet évènement-là même aura eu cela d' heureux à mes yeux de bien vous faire voir qu' il n' y a jamais eu que des raisons d' attachement personnel et désintéressé dans les relations que j' ai été si heureux et si fier de nouer avec vous, avec vous dont j' admire la belle âme et le profond talent. Dites bien, je vous supplie, à vos bons parents qu' ils ne s' inquiètent de rien avec moi, qu' ils ne se croient pas obligés de gêner les polémiques littéraires ou politiques qu' ils pourraient juger nécessaires contre moi dans la nouvelle position où mes ennemis de toute nature et de tous rangs m' ont placé, que je serai toujours, quoi qu' il arrive, empressé et obéissant p517 à vos moindres volontés, et que je ne renoncerai jamais à l' oeuvre que nous faisons en commun, à moins que ce ne soit vous qui, dans votre propre intérêt, croyiez devoir répudier une collaboration qui expose à tant d' orages. Vous me connaissez, vous, Mademoiselle Louise, et je suis sûr que vous vous êtes déjà dit tout cela à vous-même ; je suis sûr que vous comptez fermement sur moi. Répondez donc de moi, je vous prie. J' irai vous voir. Je vous demanderai vos ordres comme par le passé. Je mettrai tout mon loisir à vos pieds. Je vous demanderai aussi de me plaindre un peu, moi homme tranquille et sérieux, d' être ainsi violemment arraché à toutes mes habitudes et d' avoir à soutenir maintenant ce combat politique en même temps que le combat littéraire. Où sont nos beaux jours des Roches ? Je mets tous mes respects et tout mon dévouement à vos pieds. Victor Hugo. à Sainte-Beuve. ce samedi soir, 1er décembre 1832. J' ai vu Carrel, mon cher ami, et je l' ai trouvé cordial et excellent. Il m' a dit que vous n' aviez qu' à lui apporter demain un extrait de la préface (Renduel a dû vous l' envoyer ce soir) avec une espèce de petit article où vous diriez ce que vous voudriez, que le tout serait publié lundi matin dans la partie politique du journal. Il m' a déclaré qu' il croyait que c' était le devoir du national de m' appuyer énergiquement et sans restriction dans ce procès que je vais intenter au ministère, et il a ajouté de son propre mouvement que je pouvais vous prier de sa part de faire, d' ici à cinq ou six jours, un article politique étendu sur toute la question et sur la nécessité où est l' opposition de me soutenir chaudement dans cette occasion, si elle ne veut pas s' abdiquer elle-même. J' ai grand besoin de tous ces appuis, mon cher ami, dans la lutte où me voilà contraint de m' engager et de persister, moi à qui vous connaissez des habitudes si recueillies et si domestiques. Somme toute, j' ai été enchanté de Carrel. Il est disposé à tout faire pour donner à mon affaire le plus d' importance possible. Quant à la question littéraire, il est fort bien aussi. Il dit même qu' il ne verra aucun inconvénient à ce que p518 vous ou Magnin fassiez un article sur la pièce imprimée, dans une semaine ou deux, quand l' article de Rolle sera assez complètement oublié pour que le journal n' ait pas l' air de se contredire. Adieu, mon pauvre ami. Voilà bien des services que je vous demande à la fois, et je dois vous excéder. Mais vous êtes encore l' ami sur lequel je compte le plus, et je demande tous les jours au ciel une occasion de vous rendre tous les bons offices de coeur que je vous dois. Je me remets tout entier dans vos mains. Votre ami à toujours, Victor. à monsieur le baron Taylor. 3 décembre 1832. Lundi. Tout ce qui est arrivé, mon cher Taylor, n' a pas dépendu de vous, ni de la comédie, je le sais. Je vais cependant être obligé d' intenter un procès au théâtre-français en dommages-intérêts, parce que c' est malheureusement le seul moyen de faire le procès politique au ministère. Cependant je reste votre ami. Odilon Barrot plaidera pour moi, l' affaire aura beaucoup de retentissement et d' éclat, mais je ne voudrais pas qu' il fût rien dit qui pût vous nuire et vous compromettre, vous personnellement. Je sens le besoin de m' entendre avec vous sur cela, je me mets dans votre position et je crois de mon devoir d' ami et d' honnête homme d' agir avec vous comme je voudrais que vous agissiez avec moi si vous étiez à ma place et moi à la vôtre. Guerre loyale et acharnée au pouvoir, mais tous les ménagements possibles et conciliables avec les besoins de la cause pour vous, Taylor, que j' aime et que j' estime. Venez donc me voir et déjeuner avec moi demain matin si vous pouvez. Je vous attendrai jusqu' à onze heures . Vous recevrez avec ce billet votre exemplaire du roi s' amuse et de notre-dame de Paris . Je vous serre la main. Victor Hugo. p519 à Monsieur Eugène Renduel. décembre 1832. J' ai vu hier au soir Carrel ; tout est convenu. Il a été excellent. Je vous conterai la chose en détail. Sainte-Beuve peut faire l' article comme il le voudra et le porter aujourd' hui avec le fragment de préface. Carrel mettra tout. Carrel veut, en outre, un grand article politique pour un de ces jours sur l' affaire. Vous savez que c' est Odilon Barrot qui plaidera pour moi. Venez me voir. Voici quelques lignes pour le journal des débats qu' un de nos amis m' a faites hier au soir. Elles sont en trop grosses lettres, ce qui serait ridicule. Vous ferez bien de les recopier et de les porter tout de suite. Tout à vous. Victor H. Voyez Sainte-Beuve et les journaux. à Sainte-Beuve. décembre 1832. Je ne sais pas l' adresse de Béranger, mon cher Sainte-Beuve. Est-ce que vous seriez assez bon, vous qui le voyez souvent, pour vous charger de ce paquet pour lui ? à bientôt. Je vous aime plus que jamais. Victor. Je pense que Renduel vous a remis votre exemplaire. Que devient notre bon Leroux ? Je ne le vois plus. à Sainte-Beuve. ce 31 décembre 1832. Mon cher Saint De Beuve, je te remercie bien du beau livre de Paul et de Virginie que tu m' a envoyé. Toto et Charle son très content du soldat et du jardin déplante. Dédé est très contante du beaux boa que tu lui à donné et elle le prends p520 poure son petit chat si on lui donnait toujours elle s' amuserai bien. Mais malheureusement on ne veut pas lui lesser toujours. Papa m' a dit que je te dise bien des choses de sa part maman aussi. Adieu mon cher Saint De Beuve. Léopoldine Hugo. Ce 31 décembre 1832. Voici du style de Didine, mon ami, il faut qu' ici j' en mette aussi un peu du mien, et que je vous remercie et que je vous embrasse du fond du coeur. Victor. à Monsieur Mérimée, secrétaire de m. le comte D' Argout. décembre 1832. Monsieur, il résulte de ce que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire que vous êtes resté complètement étranger aux influences qui ont déterminé le gouvernement à arrêter illégalement ma pièce. En pareille matière, l' affirmation d' un homme d' honneur suffit à un homme d' honneur. Je m' empresse donc de déclarer que tout ce qui pourrait vous concerner personnellement dans le fait que j' ai plutôt indiqué que raconté, sans nommer qui que ce soit, relativement à la suspension de ma pièce, tombe de lui-même devant votre réclamation. Ma loyauté m' impose en effet le devoir de ne laisser aucun nuage sur la vôtre. Mon affaire est une affaire générale, dont rien ne doit me détourner, et non une affaire personnelle, et il m' importe de n' avoir jusqu' à la fin aucun tort de mon côté. J' espère que ma conduite en cette occasion vous prouvera que rien n' altère en moi l' estime réciproque dont vous me parlez. Vous pouvez publier cette lettre, si vous le jugez convenable. Je suis, monsieur, votre très humble serviteur, V H. 1833 p521 Monsieur Mayer, 53, rue des bouchers. Strasbourg. je vous remercie, monsieur, de la confiance que vous voulez bien placer en moi. Sans mes yeux malades, je vous aurais répondu plus tôt et plus longuement. Je ne faudrai jamais à la prière d' un jeune homme. Au point de la vie où je suis arrivé, je suis encore assez jeune pour aimer la jeunesse et déjà assez vieux pour la conseiller. J' ai lu vos beaux vers. Je doute fort que l' académie en reçoive de plus beaux. Mais c' est précisément pour cela que je n' espère guère qu' elle vous couronne. En général, ce qui va à l' académie, c' est la médiocrité. Essayez pourtant. Dans ma pensée, vous méritez déjà plus qu' un prix de poésie. Vous me demandez une critique détaillée de votre ode. Vous savez, monsieur, que, tout en considérant la forme et l' exécution comme choses de haut prix, j' attache en général peu d' importance aux critiques de détail. Il y a quelques mauvaises rimes que vous feriez peut-être bien d' effacer. grand et volcan, plus et vertus, conjurés et cyprès , etc. Une observation générale pour l' avenir. Vous avez un penchant à l' antithèse qui vous servira peut-être cette fois à l' académie, mais dont vous ferez bien de vous défier pour d' autres ouvrages. Adieu, monsieur. Travaillez. Vous avez ce qu' il faut pour réussir ; travaillez. Ne vous découragez et ne vous lassez pas. Savez-vous le secret de tout succès dans ce monde quand on est fort, le voici : perseverando . Agréez l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. 16 janvier 1833. à Sainte-Beuve. 18 janvier 1833. Quand personne n' entre, vous, mon ami, vous avez toujours droit d' entrer. Je vous ferai donc assister à une répétition, dès qu' il y en aura une un peu passable, et je serai bien heureux de vous y avoir. Je vais faire retenir les deux stalles que vous désirez à l' amphithéâtre (stalles rouges), ce sont les meilleures places de la salle. Elles seront inscrites sous votre nom. Je vous serre la main. V H. p522 à Mademoiselle Louise Bertin. 15 février 1833. Mademoiselle, voilà enfin le scénario en double copie, une pour vous, l' autre pour M Véron. J' ai pensé que vous pourriez avoir besoin de ce plan détaillé sous les yeux. Je suis toujours dans l' incertitude pour la dernière scène. Je vous assure que ce n' est qu' une misère et pourtant il est fort difficile de trouver quelque chose qui ne soit pas ou tout à fait détaché du poème, ou plat et commun. D' après ce que vous m' avez dit l' autre soir, je suis de votre avis sur l' apothéose, et je donne le ciel au diable. Je voulais vous porter en personne ce paquet hier au soir. Mais ma femme m' a mené de droit divin à Bertrand et Raton , qui nous a prodigieusement, merveilleusement et incomparablement ennuyés. Je joins au scénario le manuscrit, et les quelques chiffons de papier qu' il contenait. à bientôt, mademoiselle. Nous ne voyons plus édouard ; mais nous vous aimons de tout notre coeur. V. à Sainte-Beuve. ce dimanche 24 février 1833. Je vous envoie, mon ami, un passage de Planche auquel je ne comprends rien. Il faut qu' il soit fou de se figurer que j' établirai jamais, je ne dis pas la moindre solidarité, mais le moindre rapprochement entre vous, Sainte-Beuve, et lui. Vous savez bien, vous, que vous n' avez pas d' ami meilleur que moi. V. p523 à Sainte-Beuve. 25 février 1833. Entre vous et moi, Sainte-Beuve, il y a une amitié scellée d' une façon trop profonde et trop durable pour que les petites affaires de l' amour-propre nous divisent jamais un seul instant. Nous sommes des amis sérieux. C' est notre devoir de ne jamais ajouter foi une minute aux commérages qu' on pourrait colporter de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêtement, tantôt perfidement. Vous ne doutez pas, n' est-ce pas, mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche que comme il en doit sortir, avec l' effusion de l' amitié, de l' admiration et de la tendresse la plus fraternelle. Il me serait même impossible de souffrir autour de moi des hommes qui ne pensassent pas de vous comme j' en pense et qui n' en parlassent pas comme j' en parle. Vous êtes une de mes religions, n' oubliez jamais ceci, et toutes les fois qu' on essaiera de venir vous dire que j' ai parlé de vous autrement que comme d' un frère, dites simplement cela n' est pas . -je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, car je suis sûr que c' est tout simplement votre pensée que je transcris ici ; mais puisqu' on a eu la niaiserie de prononcer votre nom à propos de la pauvre conduite de M Buloz à mon égard, j' avais besoin de vous dire, moi, que jamais vous n' avez été plus cher et plus présent à ma pensée qu' en ce moment où je vous vois à peine. V. au roi Joseph. Paris, 27 février 1833. Sire, je profite pour vous répondre de la première occasion sûre qui se présente. M Presles, qui part pour Londres, veut bien se charger de remettre cette lettre à votre majesté. Permettez-moi, sire, de vous traiter toujours royalement. Les rois qu' a faits Napoléon, selon moi, rien ne peut p524 les défaire. Il n' y a pas une main humaine qui puisse effacer le signe auguste que ce grand homme vous a mis sur le front. J' ai été profondément touché de la sympathie que votre majesté m' a témoignée à l' occasion de mon procès pour le roi s' amuse . Vous aimez la liberté, sire ; aussi la liberté vous aime. Permettez-moi de joindre à cette lettre un exemplaire du discours que j' ai prononcé au tribunal de commerce. Je tiens beaucoup à ce que vous le lisiez autrement que dans le compte rendu, toujours inexact, des journaux. Je serais bien heureux, sire, d' aller à Londres, et d' y serrer cette royale main qui a tant de fois serré la main de mon père. M Presles dira à votre majesté les obstacles qui m' empêchent en ce moment de réaliser un voeu aussi cher ; il faut, pour qu' ils m' arrêtent, qu' ils soient insurmontables. M Presles vous dira une partie de ce que je vous dirais, sire, si j' étais assez heureux pour vous voir. J' aurais bien des choses de tout genre à vous dire. Il est impossible que l' avenir manque à votre famille, si grande que soit la perte de l' an passé. Vous portez le plus grand des noms historiques. à la vérité, nous marchons plutôt vers la république que vers la monarchie ; mais à un sage comme vous, la forme extérieure du gouvernement importe peu. Vous avez prouvé, sire, que vous saviez être dignement le citoyen d' une république. Adieu, sire ; le jour où il me sera donné de presser votre main dans les miennes sera un des plus beaux de ma vie. En attendant, vos lettres me rendent fier et heureux. V H. à Sainte-Beuve. 10 mars 1833. Il faut, mon ami, que je vous écrive un mot pour Abel. L' animosité de M Buloz contre moi retombe sur lui. M Buloz avait fait avec lui une convention dans laquelle j' avais servi d' intermédiaire, et qui avait déterminé Abel à refuser les offres qu' on lui faisait d' autre part. Aujourd' hui M Buloz juge à propos d' éluder ou de rompre cette convention... je n' ai rien à lui dire. Mais vous seriez bien bon, vous, mon cher Sainte-Beuve, de lui parler... voyez si tout souvenir des services passés n' est pas éteint dans l' esprit de M Buloz. De cette affaire dépend tout l' avenir entre lui et moi. Je juge les hommes une bonne fois et tout est dit. p525 J' irai vous chercher, mon ami. J' irai causer avec vous de cela et de tant d' autres choses pour lesquelles j' ai besoin de vos conseils et de votre amitié. Votre amitié est encore un des meilleurs endroits de ma vie. Je n' y songe jamais qu' avec attendrissement. Je relisais l' autre jour les consolations . Où est-il ce beau passé ? Ce qui ne passe pas, c' est un souvenir comme le vôtre dans un coeur comme le mien. Adieu, croyez bien que je n' ai jamais été plus digne d' être aimé de vous. à Monsieur Jouslin De La Salle. 21 mars 1833. Monsieur, permettez-moi de vous adresser et de vous recommander le jeune auteur d' une tragédie intitulée James Douglas , M Esquiros. Le théâtre-français me paraît spécialement institué pour encourager les jeunes auteurs dans la voie de la poésie et de l' art. M Esquiros est de ceux qui méritent qu' on lui aplanisse le chemin. Je serai heureux d' apprendre qu' il a trouvé bon accueil auprès de vous, monsieur. Agréez, je vous prie, l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Victor Pavie. Paris, 31 mars 1833. Il y a des siècles que je veux vous écrire, mon ami. J' ai vraiment avec vous, que j' aime le mieux, l' apparence d' un homme oublieux, négligent, distrait, absorbé par sa propre chose, et je vous assure pourtant que rien n' est moins vrai. J' ai toujours pour les vrais amis que je me sais, -et vous êtes des meilleurs et des plus chers, -j' ai toujours un souvenir profond, continuel, doux et triste, dont je me remplis le coeur dans mes heures de p526 loisir et de rêverie. Penser à un ami absent, c' est une des joies les plus graves et les plus calmantes de la vie. J' écris peu, parce que je suis paresseux et presque aveugle ; et puis, voyez-vous, Pavie, en amitié, comme en art, comme en tout, il arrive souvent que d' écrire gâte la pensée. Vous, dont la vie n' est pas emportée et arrachée de toutes ses ancres par un continuel tourbillon, vous qui êtes à Angers et non à Paris, vous qui n' avez pas une existence publique qui rudoie à tout moment votre existence privée, vous devriez m' écrire souvent, mon ami, et me faire en de longues lettres l' histoire attentive de votre pensée et de votre âme. Ce serait bien à vous ; je me reposerais les yeux sur votre paix et sur votre bonheur. Dites-moi, il y avait l' autre jour dans votre feuilleton d' Angers un article bien remarquable, quoique beaucoup trop bon pour moi, signé C R. Connaissez-vous l' auteur de cet article ? Remerciez-le pour moi. Si je savais où lui écrire, j' aurais plaisir à le faire moi-même. écrivez-moi longuement, mon cher Pavie. Parlez-moi de vous, de votre excellent père, de votre frère, si vous en avez des nouvelles. Dites-moi où vous en êtes de la vie. Quand donc viendrez-vous à Paris ? Je vous aime et je vous embrasse. Victor H. à M Harel, directeur du théâtre de la porte-saint-Martin. 1er mai, 7 heures du matin. Monsieur, hier à minuit, en rentrant chez moi, je pensais trouver une réponse de vous à ma dernière lettre. J' ai demandé à ma femme s' il était venu une lettre pour moi ; au trouble avec lequel elle m' a répondu que non, j' ai présumé qu' il était en effet arrivé une lettre de vous, qu' elle l' avait ouverte et qu' on me le cachait. J' en ai conclu que cette lettre contenait probablement p527 une réponse décisive dans l' affaire qui nous occupe, et dont ma femme se doute malheureusement. Je crains que vous ne m' ayez indiqué dans cette lettre une heure de rencontre pour aujourd' hui. Comme il m' importe de ne pas manquer à un rendez-vous de cette nature, je crois devoir m' empresser de vous prévenir que je serai chez vous ce matin, à neuf heures précises, pour nous entendre sur le lieu, l' heure et les armes. Agréez, monsieur, l' assurance de mes sentiments distingués. V H. à Sainte-Beuve. 12 juin 1833. L' amitié que j' ai pour vous, vous le savez, mon cher Sainte-Beuve, est en dehors de toutes les questions littéraires ou politiques du monde. Sans doute, ce serait un grand bonheur pour moi de savoir, sur tous ces problèmes de l' art dont la solution occupe ma vie, votre pensée en harmonie avec la mienne, comme autrefois. Mais qu' y faire ? Nous flottons tous plus ou moins. Ce qui ne flotte et ne varie pas en moi, c' est mon admiration pour ce que vous faites et ma tendresse pour ce que vous êtes. Vous voulez que nous dînions ensemble. Ce sera une vive joie pour moi et je vous dirai mille choses. Je vous écrirai le premier jour que j' aurai de libre. Je vous serre la main. à bientôt. V. à Mademoiselle Louise Bertin. 6 juillet 1833. Vos lettres, si bonnes et si charmantes, mademoiselle, nous ont été au fond du coeur. Croyez que je suis à vous bien profondément. Je suis toujours heureux de déposer à vos pieds l' hommage d' une amitié, blessée quelquefois, p528 toujours entière. Les ennemis qui essaient de me nuire ou de m' attrister sont au fond bien réellement impuissants. Il y a une chose qui m' est bien précieuse, c' est votre bonté pour moi, il y a une chose qui m' est bien sacrée, c' est mon dévouement pour vous. Vous êtes bien sûre, n' est-ce-pas, que rien ne peut rien contre ces deux choses-là ? Vous êtes comme une mère pour mes enfants, comme une soeur pour moi. Tout est là. Je vous baise les mains. Victor H. Rappelez-nous au souvenir de vos excellents et chers parents. à Mademoiselle Louise Bertin. voici une lettre de Poupée qui a bien plutôt l' air de la lettre d' un chat que de celle d' une poupée. Vous l' excuserez quand vous saurez qu' elle l' a écrite de son lit, où elle est depuis quelques jours pour une fièvre de croissance. C' est cette petite maladie qui nous a empêchés, Poupée et moi, de vous donner plus tôt des nouvelles de la place royale. Je mets sous le même pli les quelques vers que vous m' avez demandés. J' espère qu' ils ne vous ont pas fait faute. Je suis d' ailleurs toujours jusqu' au cou dans le travail, éperonné des deux côtés par Renduel et Harel, qui sont bien les deux plus ennuyeux hommes de négoce qu' il y ait. J' ai déclaré à Harel qu' il n' aurait pas ma pièce avant le 1er septembre, et malgré ses lamentations, incantations et gémissements, j' en suis resté là. Que saint Georges et saint Martin lui soient en aide ! C' est aujourd' hui dimanche, et belle et joyeuse journée aux Roches. Vous ne sauriez croire combien votre vie de campagne, de poésie et de musique paraît charmante et désirable à nous autres pauvres ouvriers du quartier saint-Antoine, condamnés à tourner la roue qui verse l' argent dans la poche d' un libraire ou d' un impresario, et non dans la nôtre. Vos arbres sont bien beaux, je vous jure, votre vallée est bien admirable, votre piano est bien poétique et bien harmonieux. Vous en êtes encore à la partie charmante de l' oeuvre que nous accomplissons ensemble. Mais quand vous en serez au théâtre et à la coulisse, vous me direz ce que vous pensez p529 de ma vie actuelle comparée à votre vie actuelle. Quand vous en serez à Véron, vous me direz ce que vous pensez de Harel. Adieu, mademoiselle, j' espère que cette lettre vous parviendra. Est-ce qu' édouard reste aux Roches à poste fixe ? Nous ne l' avons pas vu, et nous l' espérions à dîner tous les jours de cette semaine, dites-le-lui bien, je vous prie. Vous savez combien je suis tout dévoué de coeur aux excellents habitants des Roches. Je mets mes respects et mon amitié à vos pieds. V. 14 juillet. à Victor Pavie. Paris, 25 juillet 1833. Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que je comprends pourtant si bien, vous dont l' âme est si élevée et si bienveillante ! Cela est douloureux pour moi ! J' ai publié, il y a six semaines, un article dans l' Europe littéraire . Lisez le paragraphe qui se termine par deus centrum et locus rerum . Vous aurez ma pensée. Commentez-la en vous-même dans mon sens . Je crois que cela modifiera vos idées actuelles sur moi. Le théâtre est une sorte d' église, l' humanité est une sorte de religion. Méditez ceci, Pavie. C' est beaucoup d' impiété ou beaucoup de piété, je crois accomplir une mission... je n' ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n' ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu' à mon temps d' innocence que vous regrettez. Autrefois, j' étais innocent ; maintenant, je suis indulgent. C' est un grand progrès, Dieu le sait. J' ai auprès de moi une bonne et chère amie, cet ange qui le sait aussi, que vous vénérez comme moi, et qui me pardonne et qui m' aime. Aimer et pardonner, ce n' est pas de l' homme, c' est de Dieu, ou de la femme. Certes, vous avez bien raison de dire que vous êtes mon ami. à qui écrirais-je ainsi ? Allez ! Je vois bien clair dans mon avenir, car je vais avec foi, l' oeil fixé au but. Je tomberai peut-être en chemin, mais je tomberai en avant. Quand p530 j' aurai fini ma vie et mon oeuvre, fautes et défauts, volonté et fatalité, bien et mal, on me jugera. Aimez-moi toujours ; je vous serre dans mes bras. V H. à David D' Angers. Paris, 3 août 1833. J' arrive de la campagne, mon cher David, et je trouve tous les trésors de bronze que vous m' avez envoyés. C' est bien vous. Toujours grand artiste et toujours bon ami ! J' ai fait dans l' Europe littéraire il y a une vingtaine de jours, un petit article sur votre affaire avec Thiers. J' avais recommandé qu' on vous le fît tenir. L' a-t-on fait ? Je vous serre la main. Victor Hugo. à Sainte-Beuve. 20 août 1833. J' irai vous voir un de ces jours, mon cher Sainte-Beuve, j' ai besoin de vous parler, j' ai besoin de vous dire ce que je viens de dire à quelqu' un qui me rapportait, sans malveillance d' ailleurs, de prétendues paroles froides de vous sur moi. J' ai dit que cela n' était pas, que vous saviez bien que vous n' aviez pas d' ami plus éprouvé que moi, ni moi que vous, que notre amitié était de celles qui résistent à l' absence et aux bavardages, et que j' étais à vous comme toujours du fond du coeur. J' ai dit cela, et puis je me mets à p531 vous l' écrire, afin qu' il ne s' introduise rien à notre insu entre nous, et qu' il ne se forme pas la moindre pellicule entre votre coeur et le mien. à bientôt. Je vous serre la main. J' ai toujours bien mal aux yeux, et je travaille sans relâche. Victor. à Sainte-Beuve. 22 août 1833. Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l' impression de votre lettre. Je devrais peut-être attendre un jour ou deux, mais je ne pourrais. Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte-Beuve, vous m' avez toujours cru vivant par l' esprit, et je ne vis que par le coeur. Aimer, et avoir besoin d' amour et d' amitié , mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou saignant, de ma vie, vous n' avez jamais assez reconnu cela en moi. De là plus d' une erreur capitale dans le jugement bienveillant d' ailleurs que vous portez sur moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci. Cela est bien vrai pourtant. Vous m' écrivez une longue lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails littéraires et de petits faits grossis par l' éloignement qui s' évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J' en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m' y arrête pas. Je vous l' ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n' y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins. J' avoue que l' absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m' aimez moins qu' il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c' est tout simple. C' est moi qui étais le blessé. L' oubli lent et graduel de part et d' autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon p532 coeur et contre moi dans le vôtre. Puisque la vie est ainsi faite, résignons-nous. Tout était encore tellement adhérent à vous de mon côté que votre lettre, en m' annonçant que je n' ai plus en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré. La plaie saignera longtemps. Adieu. Je suis toujours à vous du fond du coeur. Ma consolation dans cette vie sera de n' avoir jamais quitté le premier un coeur qui m' aimait. Boulanger ne m' avait rien dit. Je vous l' aurais nommé. à Sainte-Beuve. 24 août 1833. Mon ami, merci de votre lettre. Merci même de la première puisqu' elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m' aviez fait et quel bien vous me faites. Mon dieu ! Que ne peut-on voir le fond de mon coeur, qui est à vous plus que jamais. L' absence ne tue aucune effusion chez moi, l' amitié pas plus que l' amour. Je croyais que vous le saviez. Il y a douze ans, dix-huit mois de séparation n' avaient rendu chez moi l' amour que plus religieux et plus profond. Mon coeur n' a pas changé. Je suis encore l' homme obstiné en tout, qui aime même sans voir. Je souffre, mais j' aime. -croyez-vous que je n' aie pas bien souffert à votre endroit depuis deux ans ? Vous vous êtes souvent mépris chez moi à un certain calme extérieur. Ce que vous désiriez, je le désirais bien aussi, allez ! Nous dînerons ensemble une fois la semaine. Nous ne laisserons aucune poussière s' amasser sur nos souvenirs et sur nos autels cachés. Merci mille fois de ce que vous me dites pour Charles. Nous en causerons. Je sens tout ce qu' il y a de vrai et de profond et de touchant dans votre offre, et ce serait un beau titre pour cet enfant. Mais vous concevez les obstacles. En tout cas, que la chose se fasse ou non, elle me va au coeur. Merci mille fois. Vous me faites du bien, vous me rendez un ami, et quel ami ! J' ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de vous. Cela est entré dans ma vie. J' ai une pièce à finir et à livrer sous dédit d' ici au 1er septembre. Vous savez comme le travail me tient, quand il me tient ; il faut donc que je p533 finisse. Après quoi j' irai vous trouver ou je vous écrirai pour vous demander un jour de causerie et d' effusion. Je suis allé vous voir, il y a quelque temps. L' avez-vous su ? Oh ! Sainte-Beuve, deux amis comme nous ne doivent jamais se séparer . Ils font une chose impie. Je suis bien profondément à vous, allez. à Sainte-Beuve. 28 août 1833. Je veux seulement vous dire, mon ami, que je travaille, que je pense à vous, que je suis à vous du fond du coeur. à bientôt. Aimez-moi. V. à Sainte-Beuve. 1er octobre 1833, aux Roches. Je vous écris de la campagne, mon ami, mais je serai à Paris lundi prochain, 7. Plusieurs de nos amis me demandent ma pièce. Je la leur lirai à sept heures du soir, place royale. Voulez-vous en être ? Vous serez bien reçu du fond du coeur. Ce sera une soirée qui nous rappellera des jours plus heureux. Je vous serre la main. Nous choisirons, ce jour-là, le jour que vous me demandez pour dîner ensemble. Votre vieil ami, Victor. à Sainte-Beuve. 21 octobre 1833. Merci, mon ami, de vos deux bonnes petites lettres. Je ferai en sorte que tout ce que vous désirez soit fait. On n' aura qu' à envoyer au théâtre la veille de la représentation. Nous dînerons ensemble le jour que vous voudrez. Je vous aime du fond du coeur. Victor. p534 à Charles Nodier. 26 octobre 1833. Si je n' étais pas enfoui dans le troisième dessous d' un théâtre, quelle joie j' aurais, mon bon Charles, à vous aller serrer la main, et à jeter mon manteau sous vos pieds en criant hosannah , comme les autres. C' est une gloire qui entre à l' académie, chose rare ! Aussi voilà que nous applaudissons l' académie, chose non moins rare ! Je suis vraiment heureux de vous voir là. Je vous aime bien, croyez-le. Victor. à Alexandre Dumas. 2 novembre 1833. Il y a encore plus de faits contre moi, mon cher Dumas, que vous n' en devinez ou que vous n' en supposez. L' auteur de l' article est un de mes amis ; c' est moi qui ai contribué à le faire entrer aux débats . L' article m' a été communiqué par M Bertin aîné, aux Roches, il y a environ six semaines. Voilà les faits à ma charge. Les faits à ma décharge, je ne vous les écrirai pas ; je veux que vous fassiez pour moi ce que je faisais pour vous il n' y a pas deux jours, c' est-à-dire que vous les supposiez, ou que vous les deviniez. N' oubliez pas, cependant, que vous seriez le plus injuste et le plus ingrat des hommes si vous croyiez un seul instant que je n' ai pas été pour vous, en cette circonstance, un bon et sincère ami. Je ne vous en écris pas davantage parce que, dans cette occasion, ce n' est pas moi qui vous dois une justification, mais vous qui me devez un remerciement. p535 Mais je vous dirai tout quand vous viendrez ; dix minutes de causerie éclairciront mieux les choses que dix lettres. Ne croyez pas de moi ce que je ne croirais pas de vous. Victor Hugo. P. s. -je vous réserve deux stalles pour la première représentation de Marie Tudor . En voulez-vous davantage ? à Mademoiselle Louise Bertin. ce 22 novembre 1833. Mademoiselle, comme je vous l' avais dit, mon premier moment de liberté d' esprit a été pour vous. Voici vos prescriptions remplies. Vous verrez que j' ai été d' une exactitude janséniste. Ne jugez pas ces bouts rimés trop sévèrement. J' ai écrit ces vers entre Harel et Renduel, deux tristes ailes pour un Pégase quelconque. Renduel s' est chargé de vous faire parvenir l' exemplaire de Marie . L' avez-vous reçu ? Il va sans dire que Armand a le sien, n' est-ce pas ? Vous seriez bien bonne de me faire savoir si Mm Janin et Béquet ont chacun le leur. Je les ai bien recommandés à Renduel. Je vous écris sur mon genou, sur un affreux chiffon de papier, de ma chambre où je n' ai ni table, ni encre, ni plumes, heureux que je suis d' y oublier la nuit que je passe le jour à écrire. Je vous adresse cette lettre à Paris, pensant que vous n' êtes peut-être plus aux Roches. Ma pauvre Didine est un peu moins laide depuis quelques jours. Je vous l' amènerai un de ces après-midi, ainsi que ma femme qui vous aime bien. Si Didine savait que je vous écris sans elle, elle ferait un beau train. Dédé continue d' être très occupée des vaches et des paons des Roches. Les vaches surtout ont laissé une trace lumineuse dans son esprit. Je vous assure qu' elle parle très bien et qu' elle écrit mieux que moi. à bientôt, mademoiselle, j' espère que toutes les santés qui vous sont chères, et à moi aussi, vont bien, et je mets à vos pieds bien humblement mes méchants vers et ma bonne amitié. Victor H. p536 à Paul Lacroix. je profite du premier éclair de loisir pour vous répondre, mon ami. Merci de votre bonne lettre. Mes yeux sont toujours bien malades, mais mon coeur est à vous. Comment va votre bon frère ? Renduel vous a-t-il remis votre exemplaire de Marie Tudor ? Merci encore de tout ce que vous me dites sur Dumas, il a eu bien tort, je le plains. C' est un grand malheur de croire d' un ami ce qu' il a cru de moi. Il viendra me trouver tout honteux et me demander pardon quelque jour, je l' espère pour lui, et je lui pardonne en l' attendant. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Je vous envie tous deux de tout mon coeur. Donnez-nous bientôt un de ces excellents livres qui consolent des mauvais. Victor. 22 novembre. à Sainte-Beuve. 27 novembre 1833. Le jour que vous voudrez, mon ami, dimanche excepté. Indiquez-moi le jour seulement deux ou trois jours d' avance, et l' heure précise, et le lieu où je vous trouverai. Je serai heureux de vous voir et de causer avec vous. Je m' abriterai près de votre amitié pendant quelques instants. Victor Hugo. Renduel vous a-t-il remis votre Marie Tudor ? p537 à Mademoiselle Louise Bertin. voici, mademoiselle, la chanson de Quasimodo. Je l' ai faite la plus gaie que j' ai pu ; mais il me semble impossible qu' elle soit tout à fait folâtre. Vous en jugerez. Votre sens musical doit être, après tout, souverain, et mes rimes sont les très humbles servantes de vos notes. Vous verrez que j' ai d' ailleurs rigoureusement rempli vos prescriptions. C' est toujours un grand bonheur pour moi de fournir un thème à votre pensée, une charpente à votre architecture, un canevas à votre broderie. Voilà de la grosse toile, couvrez-la d' arabesques d' or, c' est votre affaire. Moi, je suis plus que jamais votre affectueux et dévoué ami. Victor H. 5 décembre 1833. 1834 à Sainte-Beuve. 4 février 1834. Mon ami, il faut être bien sûr des droits que donne une amitié comme la nôtre pour vous écrire ce que j' ai sur le coeur en ce moment. Mais j' aime encore mieux cela que le silence qui peut se mal interpréter. -j' ai lu votre article, qui est un des meilleurs que vous ayez jamais écrits, et il m' en est resté, comme de notre conversation de l' autre jour chez Güttinguer, une impression pénible dont il faut que je vous parle. J' y ai trouvé, mon pauvre ami (et nous sommes deux à qui il a fait cet effet), d' immenses éloges, des formules magnifiques, mais au fond, et cela m' attriste profondément, pas de bienveillance. J' aimerais mieux moins d' éloges et plus de sympathie. D' où cela vient-il ? Est-ce que nous en sommes là ? Interrogez-vous consciencieusement, et dites-moi si j' ai raison. Si j' ai tort, dites-le-moi aussi, et aussi durement que vous voudrez. Je serais si heureux que vous me prouvassiez que j' ai tort. p538 Avant de clore cette lettre, j' ai voulu relire pour la quatrième fois votre article, et mon impression m' est restée. Victor Hugo est comblé, Victor Hugo vous remercie, mais Victor, votre ancien Victor, est affligé. Je vous serre bien la main. V. à Sainte-Beuve. 7 février 1834. Je voudrais vous avoir là pour vous prendre la main. Votre lettre est bonne. Je vous remercie, mon ami. J' ai à peine le temps de vous écrire quatre lignes, mais je ne veux pourtant pas laisser ce jour finir sans vous dire que vous allez me faire passer une bonne nuit. V. à Sainte-Beuve. mardi soir, 1er avril 1834. Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd' hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. Adieu. V. à Sainte-Beuve. 2 avril 1834. Entre hommes comme nous, mon cher Sainte-Beuve, quand l' amitié cesse, l' estime doit rester. J' ai besoin de vous entretenir d' une démarche que j' ai faite aujourd' hui près du sieur Buloz et dont Boulanger était le principal objet ; ce qui m' a déterminé à vous demander un quart d' heure de conversation à ce sujet, c' est une lettre inouïe que je reçois ce soir du sieur Buloz, p539 et à laquelle votre nom est mêlé d' une manière qui me fait croire que ce mauvais drôle a tout travesti vis-à-vis de vous. Je m' inquiète fort peu des manoeuvres de cet homme, mais non quand elles vous ont pour objet. écrivez-moi où et quand je pourrai vous voir dix minutes. V. à Sainte-Beuve. 4 avril 1834. Ma lettre n' était pas plutôt partie que je me suis fait toutes ces réflexions que vous me faites. Vous avez raison, ce ne sont pas les paroles d' un Buloz qui peuvent faire impression sur quelque esprit que ce soit, à plus forte raison sur le vôtre. Je vous ai écrit dans le premier mouvement d' indignation de voir avec quelle insolence cet homme osait abuser de votre nom. Malheureusement, et je vous le dis pour vous comme pour moi, ce misérable marchand qui salit les degrés de votre temple n' est digne que de coups de canne. N' en parlons donc plus. Je le châtierai, certes, et rudement, s' il continue de faire avec moi le mendiant de Gil Blas . Mais n' en parlons plus. Croyez que je suis bien attristé qu' un pareil nom soit venu troubler ma dernière lettre et altérer la gravité de nos adieux. Croyez aussi que tous les souhaits que vous faites pour moi, je les fais pour vous, sûr, comme vous, d' être exaucé. V. à Monsieur Ludovic Vitet, secrétaire général du ministère du commerce, à l' hôtel du ministère. Paris, ce 28 mai 1834. Mon cher Vitet, il y a ce moment à Douai, dans la prison de St-Waast, un pauvre prisonnier politique, nommé Antony Thouret, détenu depuis un an déjà. p540 C' est un brave et loyal garçon jeté dans les opinions extrêmes par trop d' âme et de coeur. Il est en prison pour je ne sais combien de temps encore, et comme il est affligé d' un embonpoint énorme et qu' il a besoin d' exercice, lequel lui manque, il se meurt et ne sortira évidemment pas vivant de St-Waast. Or, il n' a commis qu' un délit de presse, et il n' est pas condamné à mort. Je le connais depuis longtemps, je vous le garantis homme d' honneur et de probité, et républicain (inoffensif d' ailleurs) qui ne veut pas demander sa grâce, mais que sa grâce toucherait jusqu' au fond du coeur. Je fais cette démarche près de vous sans son aveu. Je prends sur moi de demander sa grâce, prenez sur vous de la lui faire accorder. Cela sera digne et beau. Antony Thouret a une mère, une femme et un enfant. J' écrirais bien à M Duchâtel, mais je pense qu' il a sans doute oublié mon nom ; vous, je vous regarde toujours comme un ami. Parlez-lui. Il est ministre. Il doit bien pouvoir empêcher qu' un pauvre homme ne meure de consomption et de désespoir dans une prison pour avoir écrit quelques folies. Vous êtes puissant aussi, vous, et vous êtes bon. Je vous recommande Thouret. Il y a quatre ans, vous m' avez demandé quelques vers pour des pauvres. Je vous les ai faits. Faites-moi la grâce de Thouret. Je l' espère de votre coeur et je vous serre la main. Victor Hugo. à Monsieur Jules Lechevalier, directeur de la revue du progrès social. 1er juin 1834. Monsieur, j' ai lu avec une extrême attention la revue du progrès social et l' exposé de principes que vous avez bien voulu me communiquer. Depuis longtemps tous les hommes éclairés et intelligents qui ont étudié le passé dans un but d' avenir ont, sur les destinées futures de la société, une idée commune qui, éclose et développée à l' heure qu' il est séparément dans chaque cerveau, aboutira quelque jour, prochainement je l' espère, à une grande oeuvre générale. Cette oeuvre sera la formation paisible, lente et logique d' un ordre social où les principes nouveaux, dégagés par la révolution française, trouveront enfin leur mode de combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation. Votre revue et votre exposé tendent à ce but p541 magnifique par des voies droites et sûres et où les pentes me paraissent bien ménagées. Je suis d' accord avec vous sur presque tous les points et je m' en félicite. Concourons donc ensemble tous, chacun dans notre région et selon notre loi particulière, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques. Tout est là. Tâchons de rallier à l' idée applicable du progrès tous les hommes d' élite, et d' extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation, de tous les partis inférieurs qui ne savent ce qu' ils veulent. J' applaudis du fond de mon coeur aux efforts de la revue sociale que vous dirigez avec une pensée si noble et une conscience si élevée. Je ne doute pas de votre succès, monsieur. La vérité a quelquefois de longues gestations, jamais d' avortements. Agréez, monsieur, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. à Monsieur Thiers, ministre de l' intérieur. Paris, 15 juin 1834. Monsieur le ministre, il y a en ce moment à Paris une femme qui meurt de faim. Elle s' appelle Mlle élisa Mercoeur. Elle a publié plusieurs volumes de poésie ; ce n' est pas ici le lieu d' en louer le mérite, et d' ailleurs je ne me sens aucune autorité sur ces matières, mais son nom est sans doute connu de vous. Il y a cinq ans, sous le ministère de M De Martignac, une pension littéraire lui fut donnée, pension de 1200 francs, qui a été réduite à 900 francs depuis 1830. Elle a sa mère avec elle, et rien autre chose, pour vivre à Paris, que cette pension de 900 francs. Toutes deux meurent de faim, à la lettre . Vous pouvez faire prendre des informations. Monsieur le ministre, en 1823, le roi Louis Xviii m' assigna spontanément une pension ou allocation annuelle de 2000 francs sur les fonds du ministère de l' intérieur. En 1832, j' ai renoncé volontairement à cette pension. à cette époque, votre prédécesseur, M D' Argout, me fit dire qu' il n' acceptait pas ma renonciation, qu' il continuerait de considérer cette pension comme mienne, et qu' il n' en disposerait en faveur de personne. p542 Ma renonciation étant absolue et définitive, je n' eus pas à m' occuper de ce que le ministre ferait de la pension. Aujourd' hui, tout en ne me reconnaissant aucun droit, quel qu' il soit, sur cette pension, je viens vous prier, dans le cas où le ministre aurait en effet persisté dans sa résolution et n' aurait disposé de ces fonds en faveur de personne, je viens vous prier, dis-je, d' en disposer, vous, monsieur le ministre, en faveur de Mlle Mercoeur. Si vous y consentez, je me féliciterai doublement d' y avoir renoncé. Cette pension sera beaucoup mieux placée sur la tête de Mlle Mercoeur que sur la mienne. Ces 2000 francs, ajoutés à ce que reçoit déjà Mlle Mercoeur, la feront vivre à peu près avec sa mère. Donnez-la-lui, monsieur le ministre ; ce sera une bonne oeuvre. Nous serons heureux tous les deux, vous de l' avoir faite, moi de l' avoir conseillée. Agréez, monsieur le ministre, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. à Liszt. bonjour et merci. Votre lettre est charmante. Je vous aime toujours de tout mon coeur. J' y vois à peine clair pour vous écrire, excusez-moi. Je crois par moment que je deviendrai aveugle ; mais la seule chose qui m' affligerait, quand je pense à vous, ce serait de devenir sourd. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Léopoldine. bonjour, ma Poupée, bonjour, mon cher petit ange. Je t' ai promis de t' écrire. Tu vois que je suis de parole. J' ai vu la mer, j' ai vu de belles églises, j' ai vu de jolies campagnes. La mer est grande, les églises sont belles, les campagnes sont jolies ; mais les campagnes sont moins jolies que toi, les églises sont moins belles que ta maman, la mer est moins grande que mon amour pour vous tous. Ma Poupée, j' ai donné bien des fois, en pensant à vous, mes petits, des sous à de pauvres enfants qui allaient pieds nus au bord des routes. Je vous aime bien. p543 Encore quelques heures, et je t' embrasserai sur tes deux bonnes petites joues, et mon gros Charlot, et ma petite Dédé qui me sourira, j' espère, et mon pauvre Toto l' exilé. à bientôt, ma Didine. Garde toujours cette lettre. Quand tu seras grande, je serai vieux, tu me la montreras, et nous nous aimerons bien ; quand tu seras vieille, je n' y serai plus, tu la montreras à tes enfants et ils t' aimeront comme je t' aime. -à bientôt. Ton petit papa, V. étampes, 19 août 1834. à monseigneur le duc D' Orléans. prince, votre altesse royale accueillera-t-elle la prière d' un inconnu pour un inconnu ? Je n' ose l' espérer ; cependant je croirai avoir rempli mon devoir de conscience en essayant. Voici une lettre qui m' arrive. Elle est mêlée à une foule d' autres qui me demandent aide et secours, à moi pauvre et inutile poëte. Celle-ci m' a ému et intéressé entre toutes. Je n' en connais pas le signataire. Mais si les faits sont vrais (et le ton de sincérité de la lettre me porte à le croire), ils méritent attention. C' est un père qui supplie pour son fils ; c' est un vieux professeur qui supplie pour ses livres. Je renvoie cette lettre à votre altesse royale. Qu' elle me pardonne cette liberté. Nous sommes dans un moment où chacun met au jour son ambition, j' y mets la mienne aussi. Elle se borne à tâcher de faire un peu de bien, chétivement et obscurément, et à aider ceux qui en font de leur côté avec puissance et éclat. Le bien plaît à votre noble coeur ; il est toujours possible à votre haute fortune. Vous êtes de ceux qui le veulent et de ceux qui le peuvent. Il est tout simple qu' on s' adresse à vous. à monseigneur le duc D' Orléans. prince, j' ai rempli les intentions bienfaisantes de votre altesse royale. Qu' elle me permette de déposer à ses pieds le reçu du pauvre vieillard qu' elle a daigné secourir. La reconnaissance qu' il me charge d' exprimer à votre altesse royale est sans borne. La mienne n' est pas moins profonde. Le gracieux p544 empressement avec lequel votre altesse royale a accueilli mon obscure recommandation m' a pénétré jusqu' au fond du coeur. J' en garderai le souvenir. Après avoir porté le bienfait au suppliant, je rapporte aujourd' hui la reconnaissance au bienfaiteur. Ce rôle est plein de douceur pour moi. Simple témoin dans cette affaire, j' ai pu voir avec quelle grâce votre altesse royale pratique la plus humble comme la plus haute de toutes les vertus, la charité. Aujourd' hui, prince, votre altesse royale recueille le fruit de sa bonne action, le dévouement d' un infortuné. Vous êtes heureux, il est reconnaissant. Et moi je participe à la fois des deux sentiments. Je ne suis pas moins heureux que vous, ni moins reconnaissant que lui. 1835 à Lamartine. merci, mon illustre frère. Votre lettre m' est arrivée au moment où je lisais des vers divins qui sont de vous. J' étais avec le poëte au moment où l' ami est venu me serrer la main. Vous avez raison pour le 4ème acte. Cela tient à ce que la pièce n' est pas jouée comme je l' ai écrite. Lisez-la. Vous serez content du 4ème acte précisément par le point que vous désirez. Mais les stupides impatiences des gens qui veulent toujours qu' on se hâte au théâtre, nous obligent souvent à n' y montrer que des raccourcis, surtout dans les derniers actes. Heureusement la pièce imprimée nous venge de la pièce représentée. J' irai chercher votre 4ème volume. Mettez-moi aux pieds de votre femme. Je suis à elle du fond de l' âme et à vous du fond du coeur. Victor Hugo. 1er mai 1835. à Mademoiselle Louise Bertin. ce mardi matin, 22 mai 1835. Mademoiselle, quoique Poupée se soit chargée de vous donner des nouvelles de toute la maison, permettez-moi d' ajouter un mot à sa lettre. Ma femme se propose p545 d' aller dîner avec vous aux Roches jeudi soir à six heures (demain) ; je viendrai la prendre le lendemain (vendredi), et je la ramènerai le soir à Paris. Didine l' accompagnera, et je compte mener avec moi Boulanger, si votre excellent père veut toujours bien de lui et de moi. Je vous apporterai ce que vous m' avez demandé pour notre scène nocturne. Nous nous promettons un bien grand plaisir de cette promenade aux Roches, de cette journée passée dans la bonne et hospitalière maison où nous avons passé tant d' heureuses semaines. J' espère que vous ne refuserez pas de nous chanter quelque chose de notre-dame . Moi surtout, dont toutes les journées s' envolent dans un travail sans relâche, j' aurai bien besoin, pour me reposer les yeux et l' esprit, d' un peu de votre verdure et de beaucoup de votre musique. à propos de musique, Didine et Liszt me donnent des leçons de piano. Je commence à exécuter avec un seul doigt d' une manière satisfaisante jamais dans ces beaux lieux . Je ne comprends pas comment Poupée ne vous raconte pas ce grand évènement dans sa lettre. Pardon, mademoiselle, de vous parler de ces enfantillages. Si je ne vous savais bien occupée et si je ne craignais que vous ne vous crussiez dans l' obligation de me répondre, je vous écrirais de temps en temps. Vous m' avez dit un jour que vous aimiez à recevoir des lettres quelconques . Je vous écrirais des lettres quelconques ; celle-ci en est bien une. Quand je veux me rappeler des journées douces et bien employées, parmi les plus douces et les mieux employées de ma vie, je vais méditer quelques instants dans mon salon, devant la petite voiture de cartes que nous avons faite à nous deux. C' est jusqu' à présent notre chef-d' oeuvre, en attendant notre-dame . Adieu, mademoiselle Louise ; à vendredi. Dites bien à votre bon père que je suis à lui et à vous du fond du coeur, et veuillez recevoir avec votre bonté ordinaire l' hommage d' amitié respectueuse de votre signor poeta . Victor H. Mes respects, je vous prie, à Madame Bertin et mes bonnes amitiés à édouard. à Léopoldine. je t' écris sur de bien vilain papier, ma Didine, mais je voudrais y mettre tant de jolies choses que ce vilain papier devînt charmant pour toi. p546 J' espère que tu as été bien sage, bien douce, bien tranquille, bien bonne avec ta mère qui est si bonne. En attendant que je te revoie, il faut que tu me remplaces près d' elle, et que tu lui tiennes lieu aussi de tous les autres chers petits enfants qui sont tristes à Paris, pendant que tu es heureuse à Angers. Quand tu les reverras, tu embrasseras pour moi Charlot sur ses deux bonnes joues, Toto sur le front et Dédé sur sa jolie petite bouche. Je t' aime bien, ma Didine. Ton petit papa, V. Amiens, 3 août 1835. à Léopoldine. Du Tréport, 6 août 1835. Merci de ta bonne petite lettre, ma Poupée ; je serai bien heureux le jour où je t' en remercierai sur tes deux joues. Je suis au bord de la mer, c' est bien beau ; mais si tu étais dessus avec ta mère et les autres petits, cela me paraîtrait bien laid. Je suis charmé de l' histoire des vaches qui ont donné à boire à ton grand-papa. Je te dirais bien de les embrasser de ma part, mais tu ne les as plus là sous la main. Adieu, à bientôt, ma Didinette ; écris-moi, et dis à ta maman qu' elle te donne un baiser et la somme de dix sous. Ton petit papa, V. à Monsieur Antoine De Latour, précepteur de M De Montpensier, aux tuileries. aux Roches, 2 octobre 1835. Merci de votre bonne lettre. Je n' ai fait que passer au Tréport, fort obscur et fort perdu dans le gros des passants. J' aurais eu grand plaisir à vous serrer la main, mais je vous aurais voulu seul, et il faut que mes amis me pardonnent un peu mes fantaisies d' homme rêveur et farouche. Je m' étais enfui de Paris à l' approche de l' anniversaire de juillet. Je p547 n' aime pas le vacarme parisien ces jours-là. Et puis je croyais fuir une fête et il s' est trouvé que j' avais fui une catastrophe. En somme, j' ai été charmé de ce petit voyage que j' ai fait. J' aime mieux le spectacle de la mer que le spectacle des chambres, et je trouve la vague de l' océan plus belle que la vague des évènements. Me voici maintenant à Paris, ou tout près d' y être. Venez me voir quand vous aurez loisir. En attendant pensez à moi comme à un ami. V. à Mademoiselle Louise Bertin. vous avez écrit à ma femme, mademoiselle, une bien charmante lettre et dont j' ai pris ma part. Vous êtes cent fois bonne d' avoir pris ces vers avec quelque plaisir. C' est tout ce que j' en voulais. Il y a en vous tant de vraie et de grande poésie que toute celle qui sort de nous doit toujours vous sembler peu de chose. Me voici maintenant achevant ce volume dont une partie aura poussé parmi les fleurs des Roches et le reste dans les fentes des pavés de Paris. De là dans ce volume deux couleurs, l' une poétique qui vient de chez vous, l' autre politique qui vient de dessous les pas de tout le monde. Soyez indulgente et bonne pour le tout. Nous parlons bien souvent de vous ici, dans nos soirées déjà longues, de vous, d' édouard, de vos excellents et vénérés parents. Et sitôt qu' on dit Louise , on est sûr de voir se tourner quatre petites têtes. Ces chères petites têtes vous aiment bien, et si ce n' était pas une partie de leur bonheur, vraiment j' en serais jaloux, moi qui suis jaloux. à bientôt, mademoiselle, parlez un peu de nous sous les dernières feuilles de vos beaux arbres. Nous avons pour vous une amitié qui ne s' effeuille pas. J' y joins un dévouement sincère et profond. Votre respectueux ami, Victor H. 19 octobre. Paris. 1836 p548 à Madame Victor Hugo, Fourqueux, près de Saint-Germain-En-Laye, maison marette. Paris, au moment de partir juin 1836. Merci, merci cent fois de ta douce lettre, mon Adèle vraiment bien-aimée. Elle arrive bien. Elle arrive dans un moment où j' étais bien triste. Je pensais à ce qu' il y avait eu d' un peu froid pour moi dans ton adieu. Ta lettre répare tout. Oh oui, garde-moi ton amour au fond de ton coeur. Je te jure que tu as raison. Je ne veux pas que tu sois jamais et en rien malheureuse. Je t' aime par toutes les racines qu' il y a dans mon coeur. Je t' aime par nos quatre enfants. écoute bien ceci, c' est la vérité devant Dieu, mon Adèle. Tu as été la première et tu seras la dernière affection de ma vie. Pense à moi comme je penserai à toi, avec douceur, avec charme, avec cette idée que nos plus fraîches années ont été étroitement mêlées et que nous serons toujours heureux en nous aimant. Ne te prive de rien non plus, toi, et que ton économie n' aille jamais jusqu' à l' économie d' un plaisir. Tu sais bien que l' argent ne me coûte qu' un peu de travail, et que je travaillerai toujours bien pour vous tous. C' est mon devoir et c' est ma joie. Je voudrais que cette lettre te donnât un peu du bonheur que m' a donné la tienne. Va, tout ce que je te dis ici sort bien profondément de mon coeur. Tu es ma femme bien-aimée, la mère de mes enfants bien-aimés. Embrasse cette nuit ma Didine et ma Dédé pour moi comme je vais embrasser ton Charlot et ton Toto pour toi. Ne sois pas triste et aime-moi. Ton Victor. Dis à ton bon père mille amitiés de moi. -je vous reverrai tous avec bien de la joie. -je t' écrirai de Chartres. à Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches. Mont-Saint-Michel, 27 juin 1836. Je vous écris, mademoiselle, du Mont-Saint-Michel qui est vraiment le plus beau lieu du monde, après Bièvre, bien entendu. Les Roches sont p549 belles et elles sont bonnes ; immense avantage qu' elles ont sur ce sinistre amas de cachots, de tours et de rochers qu' on appelle le Mont-Saint-Michel. Il serait difficile d' écrire d' un lieu plus terrible à un lieu plus charmant que d' où je suis où vous êtes. En ce moment, je suis bloqué par la mer qui entoure le mont. En hiver, avec les ouragans, les tempêtes et les naufrages, ce doit être horrible. Du reste, c' est admirable. Un lieu bien étrange que ce Mont-Saint-Michel ! Autour de nous, partout à perte de vue, l' espace infini, l' horizon bleu de la mer, l' horizon vert de la terre, les nuages, l' air, la liberté, les oiseaux envolés à toutes ailes, les vaisseaux à toutes voiles ; et puis, tout à coup, là, dans une crête de vieux mur, au-dessus de nos têtes, à travers une fenêtre grillée, la pâle figure d' un prisonnier. Jamais je n' ai senti plus vivement qu' ici les cruelles antithèses que l' homme fait quelquefois avec la nature. Vous, mademoiselle, vous n' avez pas de ces tristes pensées. Vous êtes heureuse là-bas, heureuse avec votre excellent père, votre bonne famille, heureuse avec votre beau vallon à votre fenêtre, heureuse avec votre beau succès devant les yeux. Je serai à Paris du 10 au 15 juillet et tout à vous, et tout à notre-dame dont je vois, de ma croisée d' auberge, une mauvaise statue de plâtre juchée dans une charmante niche à trèfles du quinzième siècle. Excepté mon pauvre cher petit Toto, dont les oreilles m' inquiètent, j' ai quitté toute ma famille en bonne santé et en bonne joie à Fourqueux. Mes petits m' ont écrit qu' ils allaient vous écrire. Moi, je mets à vos pieds ma vive et respectueuse amitié. Victor. Dites à notre excellent édouard que je lui serre la main ex imo corde . Tous mes souvenirs les plus affectueux à toute votre famille, je vous prie. pour ma Didine. Barneville, 1er juillet 1836. Vendredi. Je t' écris, ma Didine, sur une bien vilaine table d' auberge et avec de bien vilain papier de garçon d' écurie, mais qu' importe, n' est-ce pas, pourvu que ce soit une bonne lettre qui t' aime bien et qui t' embrasse bien de ma part. J' ai fait aujourd' hui cinq lieues à pied, dans des routes de sable et de pierres, bordées çà et là par la mer, fort laides pour les pieds, fort belles pour les yeux. Je suis arrivé à neuf heures du soir à une bourgade presque p550 sauvage où je n' ai trouvé qu' une tasse de lait et la mer, si je veux la boire. Je me dépêche de vous écrire à tous pour faire un bon dessert à mon mauvais souper. à bientôt, ma Dinette. J' espère que ta mère et ton grand-père, si excellents tous deux, sont toujours contents de toi. J' ai annoncé à Mademoiselle Louise que tu allais lui écrire ainsi que les autres petits. Ne l' oublie pas. Ne m' oublie pas non plus, moi le pauvre père absent. J' ai fait aujourd' hui l' aumône à une petite fille bien malheureuse en pensant à toi, ma Didine bien-aimée. Ton papa, V. Maman, vous donnerez vingt sous à ma Poupée. Monsieur Auguste Vacquerie, pension Favart, 212, rue saint-Antoine. Paris, 2 août 1836. J' arrive, monsieur, et je trouve vos vers, vos charmants vers. Je vous l' ai déjà dit, il y a en vous un poëte, un poëte plein de fraîcheur, de jeunesse et de gravité. Vous êtes penseur et vous êtes écrivain. Marchez devant vous. J' arrive de cette belle Normandie dont vous me parlez. Elle est assez belle pour que j' y retourne deux fois, et j' y retournerais trois fois pour la voir avec vous. Croyez, monsieur, que ce serait un vrai bonheur pour moi s' il m' était jamais loisible de me rendre à votre gracieuse invitation. Toute ma famille est encore à la campagne, ce qui fait que je ne suis ici p551 qu' en passant. J' espère cependant vous voir prochainement. Si le hasard vous amène devant ma porte, montez, monsieur. Vous serez le bienvenu. Je vous félicite pour votre talent et je vous aime pour vous. Victor Hugo. à Léopoldine. bonjour, ma Didine. Bonjour, ma Poupée. Je t' écris de Rennes. Il est cinq heures du matin. C' est jeudi, un jour de congé. Voilà deux nuits que je roule, secoué comme une bouteille qu' on rince. Aujourd' hui, je verrai la mer. Je t' embrasse, et mes trois autres bons petits bijoux. à bientôt. Ton petit papa, V. 7 août 1836. à Ulric Güttinguer. Fourqueux, 15 août 1836. Il ne faut pourtant pas que l' envie de vous aller voir m' empêche de vous répondre, mon cher et bon ami. J' irai vous chercher un de ces jours, mais en attendant je veux vous dire que votre lettre m' a fait grand plaisir et grand bien. C' est une si bonne chose, et si rare, qu' un ancien et constant ami. -et quand cet ami est vous ! Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mais vous n' avez jamais été absent de nos causeries, de nos pensées, de nos affections. Aujourd' hui je vous retrouve dans votre gracieuse lettre tel que vous avez toujours été, tel que vous serez toujours, bon et charmant poëte. J' ai su tous vos chagrins avec votre pauvre enfant malade. J' ai compris, je dirais presque j' ai senti tout ce que vous avez souffert. J' irai vous voir. Je vous traînerai ici, où vous trouverez toute une famille, grandie par un bout et vieillie par l' autre, qui vous aime bien. Ma femme a grand désir de vous revoir et moi aussi. 1837 p552 à Monsieur A Vacquerie, institution Favart, rue St-Antoine. je vous remercie, mon jeune et cher poëte. De beaux vers comme les vôtres sont en effet une douce consolation. Je suis triste et par moments accablé, j' ai perdu un frère qui avant sa maladie avait été le compagnon de mon enfance et de ma jeunesse. Ainsi mon père, ma mère, un enfant, ce frère ! Je regarde avec douleur s' élargir cette solitude que la mort fait autour de moi. Envoyez-moi de beaux vers. Il y a dans votre noble et tendre poésie un charme qui me va au coeur. Je vous remercie encore et je vous serre la main. Votre ami, Victor H. 7 mars 1837 à Louis De Maynard, à la Martinique. du 21 mai 1837. Nous vous attendons toujours. Votre lettre si bonne et si charmante promettait votre prochain retour, nous nous en sommes tous fait une fête, et vous ne venez pas ! Nous aurions pourtant bien besoin de vous ici : nous aurions besoin de vous pour nous, parce que nous vous aimons et que, quant à moi, votre amitié généreuse et loyale était une des réelles joies de ma vie ; nous aurions ensuite besoin de vous pour vous-même, parce qu' ici vous nous feriez, j' en suis sûr, un beau livre ; parce qu' à une grande pensée comme la vôtre il faut un grand spectacle comme le nôtre, et que Paris est le tourbillon naturel des planètes de votre ordre. Nous aurions besoin de vous pour les idées que vous feriez avancer, pour le style que vous édifierez, pour la critique que vous sauriez redresser, pour l' art qui a si peu d' hommes comme vous, pour tout ; et puis je le redis encore, parce qu' une figure noble et sincère comme la vôtre, droite et debout au milieu de tant de regards inclinés et obliques, repose l' oeil et console le coeur. Croyez que nous vous aimons véritablement ici. Voyez-vous, la distance grandit les hommes tels que vous ; on vous compare à ce qui est resté et ce n' est pas vous qui perdez à la comparaison. Au moins, que faites-vous là-bas ? Dédommagez-nous donc par quelque belle oeuvre, votre fruit nécessaire. à défaut du grand spectacle des hommes p553 que vous aviez ici, vous avez le grand spectacle de la nature ; à défaut de la lutte des idées, vous avez la calme harmonie des choses ; si vous avez moins du siècle, vous avez plus du soleil. L' art doit vous ouvrir encore là-bas de belles perspectives. Venez donc à nous. Venez ou donnez-nous un livre de vous ; il nous faut votre personne ou votre pensée. Moi, je continue ici mon oeuvre, eau fort troublée, comme vous savez, par les pierres qu' on y jette ; je travaille, j' étudie ; j' ai trois pièces prêtes à être écrites ; vous en verrez une quelqu' un de ces jours ; et puis, çà et là, je fais des vers. J' ai vu M B qui m' a paru homme distingué et qui d' ailleurs venant avec une lettre de vous, avait tout de suite la meilleure attitude à mes yeux. Nos choses politiques sont toujours médiocres et basses, vous vous souvenez ; cela n' est pas devenu plus grand depuis que vous nous avez quittés. De petits hommes travaillant autour d' une petite idée ; peu de chose s' agitant autour de rien. Somme toute, il y a des heures où je vous envie, vous poëte exilé sous le soleil, exil qu' Ovide eût aimé, dans cette Martinique que vous avez si admirablement peinte. M Granier, qui est toujours notre excellent ami à tous deux, se charge de vous faire passer cette lettre, à laquelle je joins un exemplaire de notre-dame de Paris pour vous et un autre pour M D que vous seriez bien bon de lui transmettre avec tous mes remerciements pour le beau hamac qu' il a envoyé à ma femme. Je lui écrirai prochainement. En attendant, adressez-lui mille affectueux compliments ainsi qu' à Monsieur Auguste, que nous aimons aussi beaucoup. Je vous embrasse en frère. Victor Hugo. Ma femme vous dit mille bonnes et vraies amitiés. à Léopoldine. Valenciennes, 15 août 1837. J' arrive dans cette ville au bruit des carillons. C' est la fête de la vierge. Je te la dédie, mon enfant. Je n' ai pas voulu, ma Didine bien-aimée, laisser passer ce jour sans t' écrire. Je ne passe pas de jours, je ne passe pas d' heures sans penser à toi. Ta mère, toi, tes frères, ta chère petite soeur, vous êtes toujours présents à ma pensée et mêlés à moi dans un même amour. As-tu reçu mon petit griffonnage de l' autre fois ? T' a-t-il fait plaisir, ma Didine ? Garde-le pour l' amour de moi. p554 Garde surtout la candeur et la bonté de l' âme, le respect de Dieu et de ta mère, la simplicité de l' esprit et le désir perpétuel de bien faire ; c' est ainsi que tu pourras, comme ta mère, avoir un jour tout à la fois la vertu de la femme et l' innocence de l' enfant. J' ai traversé pour venir jusqu' ici de bien beaux paysages verts et fleuris qui me parlaient de Dieu ; moi je leur parlais de toi, je leur parlais de vous tous, mes bien-aimés qui êtes là-bas. Embrasse pour moi tous ceux que j' aime autour de toi, en commençant par ta mère. Ton petit père, V. à Léopoldine. étaples, près Boulogne-Sur-Mer, 3 septembre, 9 heures du soir 1837. J' ai passé Dunkerque, j' ai passé Calais, j' ai passé Boulogne-Sur-Mer, ma Didine bien-aimée, et j' ai déjà relu bien des fois tes deux gentilles petites lettres, ainsi que celles de tes frères et de ta bonne mère, si aimée et si digne de l' être. Ton grand-père aussi m' a écrit de bien charmantes lignes. Embrasse-le bien pour cela, et n' oublie pas ma Juju. Je viens de me promener au bord de la mer en pensant à toi, mon pauvre petit ange. J' ai cueilli pour toi cette fleur dans la dune. C' est une pensée sauvage qu' a arrosée plus d' une fois l' écume de l' océan. Garde-la pour l' amour de ton petit père qui t' aime tant. J' ai déjà envoyé à ta mère une fleur des ruines, le coquelicot de Gand ; voici maintenant une fleur de la mer. Et puis, mon ange, j' ai tracé ton nom sur le sable : Didi. La vague de la haute mer l' effacera cette nuit, mais ce que rien n' effacera, c' est l' amour que ton père a pour toi. J' ai bien des fois songé à toi, chère enfant. à chaque belle ville que je voyais, je t' aurais voulue là, et ta mère, et tes frères, et ton grand-père aussi, pour nous expliquer tout. Tout le jour je regardais les églises et les peintures, et puis, le soir, je regardais le ciel, et je songeais encore à toi, ma Didine, en voyant cette belle constellation, ce beau chariot de Dieu, que je t' ai appris à distinguer parmi les étoiles. p555 Vois, mon enfant, comme Dieu est grand, et comme nous sommes petits : où nous mettons des taches d' encre, il pose des soleils. C' est avec ces lettres-là qu' il écrit. Le ciel est son livre. Je bénirai Dieu si tu sais toujours y lire, ma Didine. Et je l' espère. Quant aux belles villes que j' ai vues, je te les dirai. En attendant voici qui t' en donnera l' idée à peu près comme l' autre dessin donne l' idée de la grande-ourse. Suppose que mon dessin brille, et tu croiras voir ce que j' ai vu. Dans quelques jours, mon enfant, du 10 au 15, je serai à Paris. Oh ! Ce sera une grande joie de t' embrasser et vous tous ! En attendant, donne un baiser pour moi à Charlot, à Toto et à Dédé. Vous êtes tous mes bien-aimés. Je t' embrasse bien tendrement, et ta mère à qui j' écrirai demain. Ton petit père. à un ouvrier poëte. Paris, 3 octobre 1837. Soyez fier de votre titre d' ouvrier. Nous sommes tous des ouvriers, y compris Dieu, et chez vous la pensée travaille encore plus que la main. La généreuse classe à laquelle vous appartenez a de grandes destinées, mais il faut qu' elle laisse mûrir le fruit, il faut qu' elle soit patiente et résignée, car la providence ne donne pas à la fois tout à tous, et la providence sait ce qu' elle fait. Que cette classe, si noble et si utile, évite ce qui abrutit et cherche ce qui agrandit ; qu' elle cherche les motifs d' aimer plutôt que les prétextes de haïr ; qu' elle apprenne à respecter la femme et l' enfant ; qu' elle lise et qu' elle étudie aux heures de loisir ; qu' elle développe son intelligence, elle amènera son avènement. Je l' ai dit quelque part, et c' est ma pensée : le jour où le peuple sera intelligent, alors seulement il sera souverain . En d' autres termes, c' est la civilisation qui est le fait souverain. Tantôt elle règne par un seul, comme les papes ont régné ; tantôt par plusieurs, comme les sénats ont régné ; tantôt par tous, comme le peuple régnera. En attendant que la démocratie soit légitime, la monarchie l' est. C' est le même besoin de l' humanité, l' état de société, diversement organisé, et diversement satisfait. Patience donc. Aimons et comprenons ce qui est, pour être dignes d' être un jour à notre tour. Que le peuple travaille, nous travaillons tous. Qu' il nous aime, nous l' aimons. Qu' il ne secoue pas sans cesse la jeune plante à peine ensemencée, s' il veut avoir un jour de l' ombre et des fruits. D' un présent tourmenté et malade, l' avenir ne peut pas naître bon, beau et bien conformé. p556 Je suis sûr, monsieur, que toutes ces idées sont les vôtres. Faites-les pénétrer dans le peuple dont vous êtes, par l' intelligence, un des chefs naturels. Au lieu de vous remercier simplement de vos excellents vers si flatteurs pour moi, je me suis laissé aller à cette causerie sérieuse. Vous la prendrez, je pense, comme je vous l' offre, pour une marque d' estime et de sympathie. Monsieur A Vacquerie, à Villequier. me voici enfin tout à fait de retour à Paris, et ma première lettre est pour vous, mon jeune et cher poëte. J' ai voyagé, puis j' ai fait une petite villégiature à Auteuil, et maintenant la ville me tient comme on disait dans la belle langue d' Horace. Vous me faites lire des vers qui prouvent que la nôtre n' est pas moins belle. Vous pensez à moi dans l' inspiration, vous mettez mon nom à vos vers, vous laissez mon ombre se refléter quelquefois dans votre doux et charmant ruisseau de poésie. Merci. Je ne suis plus guère bon qu' à vous jeter quelques feuilles vertes ou non que votre eau emportera. Ce que rien ne pourra emporter, c' est la bonne et tendre affection que je vous ai vouée comme à un jeune frère. Continuez, vous aussi, mon poëte, de m' aimer, et d' aimer la nature et l' art. Aimer Dieu dans son oeuvre, et puis s' aimer les uns les autres, voilà la vraie et bonne vie. Le regard affectueux des hommes pour les hommes est aussi doux que les rayons du ciel. Je vous serre la main. Victor H. Paris, 3 octobre 1837. à Monsieur De Custine. 12 octobre 1837. J' ai fait cent courses, j' ai été en Flandre, j' ai vu Bruxelles et Anvers, les manufactures belges et les tableaux de Rubens, ce que l' industrie a de plus insipide et ce que l' art a de plus beau. Me voici enfin de retour à Paris où m' attendait votre bonne et cordiale lettre. Je voudrais pouvoir vous dire à quel point j' en ai été touché. Mais il y a des cas où ce qu' on voudrait exprimer est si au-dessus de ce qu' on sent qu' il vaut mieux se taire. N' est-ce pas que vous comprenez cela ? Votre lettre m' a été au coeur. p557 Vous êtes trop bon pour ces vers. Ils n' ont d' autre mérite que de provoquer par moment les épanchements d' une âme comme la vôtre. Vous avez raison, Olympio est un symbole, toute noble nature calomniée et méconnue peut trouver là quelque chose de sa figure, vous avez bien compris Olympio. Au reste, que ne comprenez-vous pas ! Je pense que cette lettre vous trouvera à Saint-Gratien. Voici l' automne et les grands souffles de l' hiver. Vous êtes sans doute de retour de vos eaux chaudes comme moi de mes eaux salées (car j' ai revu l' océan, cela va sans dire). Je voudrais que cette lettre vous saluât à votre arrivée ici comme la vôtre m' a accueilli à ma rentrée à Paris. Je serai heureux si vous avez en me lisant quelque ombre de la joie que j' ai eue à vous lire. Je suis accablé d' affaires, de travaux, de théâtres, de libraires, d' ennuis que je tâcherai de rendre au public. Vous, je vous rendrai de l' amitié. Ma femme va partir pour Les Roches-quelques jours, une semaine tout au plus. -je ne pourrai l' y suivre même pour si peu de temps. Je suis cloué ici par Védel, Harel et Renduel. Voilà trois el sur lesquelles un plus joyeux que moi ferait quelque bout rimé. Je n' ai même pas la ressource de cette vengeance. à bientôt, n' est-ce pas ? J' ai diné aujourd' hui avec Boulanger. Nous avons bien parlé de vous. Nos quatre mains serrent les deux vôtres. -à vous de toda alma . Victor Hugo. à Victor Pavie. 28 novembre 1837. Vous avez bien raison de penser toujours un peu à vos amis de la place royale. Vous êtes aimé ici, aimé, entendez-vous, et du fond du coeur. Vous savez, mon cher Pavie, que les amitiés sont une religion pour moi. Et puis, quel ami est meilleur que vous ? Nous disons cela bien souvent, les soirs d' hiver, ma femme et moi, en songeant à tant de faux visages qui nous ont trahis. C' est une bonne et noble chose qu' un ami comme vous ! Je suis ici dans les ennuis, dans les procès, dans les avocats, dans les tracas de tout genre. Les journaux vous disent un peu tout cela. Ce qu' ils ne vous disent pas, c' est que ma pensée est bien souvent près de vous à travers tout ce tourbillon. p558 David vous a donné mon buste. J' en félicite mon buste : il va assister désormais à vos causeries d' intimité et de famille ; je l' envie. Au milieu de ce tumulte dont mes ennemis remplissent ma vie, je me suis muré un petit sanctuaire où je regarde sans cesse ; c' est là que sont ma femme et mes enfants, le côté doux et heureux de ma destinée. Venez donc nous voir cet hiver. Venez avec Théodore, venez avec votre excellent père. Je ne dis pas : venez avec votre femme, car il me semble que quand c' est à vous que je parle, venez dit tout. 1838 à Monsieur Anténor Joly, directeur du théâtre de la renaissance. 19 janvier 1838. J' ai vu hier soir Dumas, mon cher Anténor. Il était très monté , je vous expliquerai pourquoi et comment. Je l' ai rassuré pleinement, je lui ai dit ce que je vous ai dit tant de fois à vous-même : que nous serions à votre théâtre tous les deux sur le pied d' une entière égalité ; que je supporterais fort bien des préférences pour lui, mais que je n' en voulais pas pour moi ; enfin, que je le considérais, ce qui est vrai, comme indispensable au bon établissement de ce théâtre ouvert à tous et pour tous. Tout cela qui est, comme vous savez, ma vraie et loyale pensée, a dissipé le nuage qui était fort gros et fort noir dans son esprit. Voyez-le, il vous croit froid pour lui. Parlez-lui comme je l' ai fait. J' ai vu aussi Mlle Ida, qui avait également besoin d' être rassurée. Je lui ai dit que je ne doutais point de vos intentions à son égard. Je vous conterai la chose en détail, quand je vous verrai. Je crois avoir bien fait en tout, et que vous m' approuverez. Vous savez que je regarde le concours de Dumas comme absolument nécessaire, et une rupture était imminente. Je vous expliquerai tout la première fois. Il y a aussi bien des petites choses que je vous dirai, car vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres. Je vous serre la main et suis tout vôtre du fond du coeur. V H. p559 à Auguste Vacquerie. au lieu d' une lettre vous en aurez deux. Ma femme vous écrit, et moi aussi. Comment voulez-vous qu' on vous oublie, mon poëte ? Vers et prose, amitié et poésie, de vous tout est charmant. Je vous félicite d' être là-bas et je vous remercierai d' être ici. Vous êtes heureux d' ailleurs, si vilain que soit le printemps, car vous avez la mer qui est belle surtout quand la saison ne l' est pas. Quand le ciel est affreux, l' océan est magnifique. Promenez-vous donc sur la grève. Je vous souhaite une tempête. -une tempête sans naufrage, bien entendu, car il ne faut pas indigner les philanthropes avec nos fantaisies d' artistes. -mais revenez bien vite. -venez pour être accueilli à bras ouverts par vos vieux amis de la place royale. Moi, je n' ai rien de beau à vous raconter. Paris est toujours Paris, c' est-à-dire quelque chose d' assez plat. Pour toute tempête et pour tout océan, j' ai la séance du comité historique d' où je vous écris. J' y fais un petit orage précisément en ce moment, j' y soulève à propos de la grille de la place royale toutes sortes de vagues irritées, et je tâche de faire chavirer le conseil municipal de la ville de Paris, représentée par un navire comme vous savez. Je souffle sur le préfet et je couvre d' écume les architectes. C' est fort amusant de faire ainsi l' éole, mais j' aimerais encore mieux les envoyer au diable, et m' aller promener moi-même, -avec vous, mon poëte, et au bord de la mer. Je vous aime de tout mon coeur. Victor H. Ce mercredi 18 avril 1838. à Lamartine. 14 mai 1838. Vous avez fait un grand poëme, mon ami. la chute d' un ange est une de vos plus majestueuses créations. Quel sera donc l' édifice si ce ne sont là que les bas-reliefs ! Jamais le souffle de la nature n' a plus profondément pénétré et n' a plus largement remué, de la base à la cime et jusque dans les moindres rameaux, une oeuvre d' art. Je vous remercie des belles heures que je viens de passer tête-à-tête avec votre génie. Il me semble que j' ai une oreille faite pour votre voix. Aussi je ne vous admire pas seulement du fond de l' âme, mais du fond du coeur ; p560 car, lorsqu' on chante comme vous savez chanter, produire c' est charmer, et, lorsqu' on écoute comme je sais écouter, admirer c' est aimer. à vous donc, ex imo pectore ! à Monsieur Védel, directeur de la comédie-française. Montmirail, 20 août 1838. Monsieur, aux termes du jugement intervenu entre la comédie-française et moi et confirmé par arrêt, la comédie-française devait représenter angelo un nombre de fois déterminé, du 20 novembre 1837 au 20 avril 1838, à peine de cent cinquante francs de dommages-intérêts par jour de retard. Aujourd' hui 20 août, ce nombre de représentations n' a pas encore été complété, et il résulte de là que la comédie-française serait en ce moment ma débitrice de la somme de dix-huit mille francs . Mais, monsieur, je ne vois aucune raison pour rien changer aux déterminations qui m' ont déjà porté à remettre à la comédie la somme de deux mille quatre cents francs qu' elle me devait pour retards à la représentation de Marion De Lorme . Je suis même enchanté d' avoir encore cette occasion de reconnaître personnellement la bonne grâce et le bon goût dont vous m' avez donné plus d' un témoignage dans mes récentes relations avec vous. J' ajoute que je suis heureux de pouvoir adresser aussi ce remerciement à ceux de messieurs les comédiens-français qui m' ont secondé avec tant de zèle et de talent. Veuillez donc, monsieur le directeur, annoncer à la comédie que je lui fais remise pleine et entière de la somme de dix-huit mille francs qu' elle me devrait en ce moment. Recevez, monsieur, je vous prie, l' assurance de ma considération très distinguée. Victor Hugo. pour ma Didine bien-aimée. 1838. Merci de ta charmante petite lettre, ma Didine. Elle m' a été au fond du coeur. J' ai vu avec joie que tu aimes ton père comme il t' aime et que tu sens les belles choses comme lui. Tu as de mon sang dans les veines. écris-moi le plus que tu pourras, mon cher petit ange. J' aurai peut-être besoin plus d' une fois de ce rayon de soleil. Tu as vu les bords de la Seine ; moi je vais voir les bords du Rhin. C' est encore plus beau. Quelque jour, je t' y conduirai. Pense à moi, chère p561 enfant, et embrasse pour moi mon Charlot, mon Toto et ma Dédé. Vous êtes cinq là-bas qui remplissez mon coeur. Ton petit père, Victor H. J' ai été un peu malade, mais je suis rétabli. Mes amitiés les plus tendres à M Vacquerie. à Léopoldine. je t' écris en hâte quelques mots, ma Didine, la poste va partir. Je serai demain soir 28 à Paris, à 8 heures, et je vous embrasserai tous, j' espère, après-demain. Recommande bien à ta bonne mère de faire tout ce que je lui ai écrit pour Joly et pour que je trouve une bonne à la maison. J' ai vu Reims, et, au lieu d' une grande description, je t' en envoie un petit portrait. Je pense que tu aimeras autant cela. Dis à mon Charlot, à mon Toto et à ma Dédé que je leur ferai à chacun une image à Paris. Je t' embrasse bien tendrement, ma Poupée, ainsi que ta mère bien-aimée et tous les sorciers. Embrasse pour moi ton grand-papa qui est aussi ton bon papa. à bientôt. à après-demain. Ton petit père. V. épernay, 27 août 1838 midi. 1839 à Monsieur Etcheverry, au journal les écoles. 27 février 1839. Quels beaux vers, monsieur, et comment vous en remercier ! En vers ? Je souffre trop en ce moment de mes yeux malades. En prose ? J' en suis honteux. Vous m' écrivez dans la langue de Lamartine ; il est dur de vous répondre dans la langue de M Jourdain. Il le faut bien pourtant. Excusez-moi et plaignez-moi. Je ne demanderais pas mieux que de faire des vers comme vous. Je lis avec un vif intérêt votre gazette des écoles . Il y a dans ce journal, comme dans tout ce qui vient de la jeunesse, quelque chose de noble et d' honnête qui fait qu' on l' ouvre avec plaisir. Les articles littéraires ont beaucoup de poésie. Votre critique sait d' où elle vient et où elle va. Il y a dans tout l' ensemble du journal dignité, gravité et talent. p562 Courage, messieurs, courage ! Vous êtes de la génération qui a l' avenir. En philosophie, en littérature, en religion, vous ferez de grandes choses. En politique, vous achèverez les ébauches ; en littérature, vous continuerez l' oeuvre. Depuis longtemps, dans tout ce que j' écris, j' appelle à grands cris le jour où l' on substituera les questions sociales aux questions politiques, le jour où, entre le parti de la restauration et le parti de la révolution, le parti de la civilisation surgira. Ce jour-là, ce sera votre jour ; ce parti-là, ce sera vous. Quoi qu' on en dise, l' époque où nous vivons est une belle époque. L' art et la pensée n' ont en aucun temps monté plus haut. Il y a partout de grands commencements de tout. Félicitez-vous, car vous aurez plus d' une sainte tâche à remplir. Pour moi, je vois sans anxiété les innombrables questions qui s' agitent de toutes parts ; car je pressens l' esprit des nouvelles générations, et je sais que vous arrivez les mains pleines de solutions. Vous êtes penseur et vous êtes poëte, monsieur. Je me félicite d' avoir eu cette occasion de causer un moment avec vous. Recevez, je vous prie, l' assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus distingués. Victor Hugo. à Léopoldine. ce dimanche 12 mai 1839. Envoie, je te prie, ma Didine chérie, à ton amie Clémentine le billet ci-inclus pour son frère qui m' a adressé de jolis vers et dont j' ignore l' adresse. Dis à ta bonne mère que j' ai vu ce matin Charles et Toto. M Prieur les a réclamés pour la journée. Le thème de concours de Charles est très bien, mais il a malheureusement fait deux solécismes. Cependant rien n' est désespéré. Dis aussi à ta mère que j' ai oublié sur ma cheminée la lettre pour l' épicier. à bientôt, chère enfant. Je vous embrasse tous tendrement. Ton petit père, V. à Léopoldine. mardi, 25 juin, 8 h. du soir 1839. Je te réponds tout de suite, chère enfant, afin que cette lettre t' arrive avant ton départ. Ton petit billet m' a fait bien plaisir. Tu t' amuses, tu es p563 contente, cela suffit à tes parents, ma fille ; nous te sentons heureuse, nous sommes heureux. Il ne faut pas t' étonner si ta bonne mère ne t' a pas écrit. Elle est bien occupée, tu le sais. Elle a toute la maison à tenir, et elle passe tous les jours quatre heures à faire travailler ce pauvre ange de Dédé. Remercie bien en notre nom l' excellente Mme Chaley et toute sa famille pour les bontés dont tu as été comblée. Moi je te remercie d' avoir copié ces vers. J' ai pris quelques heures aux promenades, aux jeux, aux causeries sous les arbres ; mais puisque cela ne t' a pas ennuyée, je suis content. Cela t' a fait penser à ton père qui n' a besoin de rien pour penser à toi. à jeudi, ma Didine bien-aimée. Tu vas nous revenir, et cette idée remplit la maison de joie. à jeudi, mon ange. Ton bon père, V. à Auguste Vacquerie. 23 juillet 1839. Vous m' envoyez des vers charmants, et vos reproches sont des caresses. Je voudrais, moi, vous remercier en vers, et c' est tout au plus si je puis vous remercier en prose. Figurez-vous que je suis dans ces jours décisifs où l' on tourne autour d' une oeuvre qu' on a dans l' esprit afin de trouver le meilleur côté pour l' entamer. Vous avez vu l' an dernier combien j' étais absorbé au moment de commencer Ruy Blas . Il y a une sorte de tristesse sombre et mêlée de crainte qui précède l' abordage d' une grande idée. Vous savez cela, n' est-ce pas ? Je suis dans un de ces instants-là. Seulement, l' idée est-elle grande ? Je le crois. Vous en jugerez un jour. Ma famille sera bien heureuse en vacances, grâce à vous, mon cher poëte. Je voudrais bien en être. Mais j' ai un tas de cathédrales à voir pour nos travaux du comité, et j' aurai à peine six semaines à moi. Vous me regretterez un peu, n' est-il pas vrai ? Adieu, je suis à vous de toute âme. Victor H. Remerciez bien pour moi et les miens votre aimable et excellente famille. p564 à Madame Victor Hugo, à Villequier. Paris, mardi 27 août 1839. J' ai fini mon troisième acte, chère amie. Il est presque aussi long que le premier, ce qui fait que ma pièce a déjà la longueur d' une pièce ordinaire. Je suis tellement souffrant et la solitude de la maison m' est si insupportable que je vais partir. Je ferai mon dernier acte à mon retour. Il n' y perdra pas, car je suis épuisé de fatigue, et, si j' allais plus loin maintenant, je crois que je tomberais malade. Quand je reviendrai je serai refait, et en huit jours j' aurai fini. Ainsi, tout est pour le mieux. J' espère que vous avez fait un bon et charmant voyage et je vous vois d' ici maintenant installés chez mon excellent ami Vacquerie. Repose-toi bien, mon Adèle, amuse-toi, et dis à tous mes petits bien-aimés de bien s' amuser et d' être bien heureux. Je pense à vous tous constamment et je recommande votre joie au bon Dieu. J' espère aussi que Charles et Toto travailleront bien en conscience, comme il convient à des têtes couronnées. Embrasse ma Didine bien-aimée, ma bonne petite Dédé, mon cher petit Toto, mon cher gros Charlot, et embrasse-toi toi-même de ma part, bien tendrement. Je t' aime. Ton Victor. à Léopoldine. Marseille, 3 octobre 1839. J' ai lu tes deux bonnes lettres, ma Didine, et elles m' ont donné bien de la joie. Tout ce que je vois, le beau ciel, les belles montagnes, la belle mer, tout cela n' est rien, vois-tu. Ma cheminée, mon vieux canapé bleu et vous tous sur mes genoux, cela vaut mieux que les Alpes et la Méditerranée. Je p565 le sens bien profondément en ce moment où je suis seul lisant tes chères petites lettres avec les larmes aux yeux. Dans une quinzaine de jours, du 15 au 20, je vous reverrai, je vous embrasserai, nous en aurons pour longtemps à être ensemble et je serai bien heureux. Vois-tu, chère fille, on s' en va, parce qu' on a besoin de distraction, et l' on revient, parce qu' on a besoin de bonheur. Continue d' être bonne et douce et de faire ma joie. Sois attentive et tendre avec ton excellente mère. Elle vous aime tant et elle est si digne d' être aimée. Toutes les nuits je regarde les étoiles comme nous faisions le soir sur le balcon de la place royale, et je pense à toi, ma Didine. Je vois avec plaisir que tu aimes et que tu comprends la nature. La nature, c' est le visage du bon Dieu. Il nous regarde par là, et c' est là que nous pouvons lire sa pensée. Au moment où cette lettre te parviendra, vous serez sur le point de partir pour Paris. Peut-être même serez-vous déjà partis. Moi aussi, dans quelques jours, je vais commencer mon mouvement de retour. Je laisserai derrière moi le beau temps et le beau soleil, mais devant moi je t' aurai, ma Didine bien-aimée, je vous aurai tous. Toute ma vie est dans vous. Je t' embrasse, chère enfant. Ton bon petit père, V. écris-moi tout de suite à Chalon-Sur-Sâone , poste restante. à Auguste Vacquerie. Marseille, 3 octobre 1839. Je ne lis qu' aujourd' hui, cher poëte, votre charmante et douce apostille à la lettre de mon Charlot. Votre message a voyagé à ma suite de Cologne à Marseille et ne fait que d' arriver. J' ai vu en effet de belles choses et dont vous auriez tiré une ravissante poésie. Moi, je n' ai fait que passer, pensant à ceux que j' aime. Vous êtes parmi ceux-là au premier rang, vous le savez bien, n' est-ce pas ? Vous avez eu pendant un grand mois autour de vous tout ce qui remplit mon coeur. Je vous enviais et je les enviais. p566 J' avais commencé une longue lettre pour vous. Elle est là. Chaque jour le voyage m' emporte et m' empêche de la finir. -cela vous montre du moins que je n' ai pas été un instant sans songer à la belle et douce maison de Villequier. J' ai vu Arles, Avignon, Marseille, les gorges d' Ollioules, Toulon, le ciel de Provence et la Méditerranée. Je vois les plus beaux pays du monde et je vous aime. Rendez-le moi. Votre ami, Victor H. Je ne vous remercie pas de votre hospitalité si douce pour les miens. Où trouver des mots pour vous dire combien je suis touché ? J' espère que Madame Lefèvre est tout à fait rétablie. à Léopoldine. Cannes, 8 octobre 1839. Voici quatre dessins pour vous quatre, ma Didine. Je t' envoie à toi la cathédrale de Strasbourg pour faire pendant à celle de Reims ; à mon Charlot, une vue d' une vieille tour magnifique qui est à deux lieues d' ici au milieu de la mer dans l' île Saint-Honorat (j' ai mis l' histoire de la tour à côté du dessin) ; à mon Toto une vue d' un faubourg de Bâle, prise de la place de la cathédrale, et à ma Dédé quelques jolies maisons de Baden avec la porte de la ville. J' espère que vous serez tous contents, et puis je ferai d' autres dessins en arrivant à ceux qui se trouveront les moins bien partagés. Le mieux partagé encore, c' est moi, puisque je sens plus que vous la joie que je vous donne. Les montagnes qu' il y a derrière le clocher de Strasbourg, ce sont les montagnes de la Forêt-Noire. Je suis ici dans un lieu admirable où j' étais venu voir la prison du masque de fer . J' ai vu aussi le golfe Juan où Napoléon a débarqué en 1815. Après-demain je pars pour Paris. J' y serai le 18 ou le 19. Embrasse bien pour moi ta bonne mère bien-aimée. Dis-lui que je compte sur une lettre d' elle à p567 Chalon-Sur-Saône. J' ai là une grosse lettre commencée pour elle. Vos dessins m' ont empêché de la finir. Elle la recevra bientôt. Mon Charlot, te voilà rentré en classe. Travaille bien, sois un bon élève comme tu es un bon garçon, et aime bien ton père qui pense toujours à toi. Je t' écrirai dans la prochaine lettre que j' écrirai à ta mère. à bientôt mon Charlot chéri. à bientôt mon Toto. Depuis treize jours je vis sur la mer. J' ai appris à gouverner une barque à voiles, à faire des noeuds droits, des noeuds de garcette, des noeuds d' hirondelle, etc. Je te montrerai tous mes talents à Paris. Te voilà au collège ; travaille bien aussi toi, mon bijou. Ma Dédé, je t' aime. Tu aimes bien aussi ton papa, n' est-ce pas ? J' ai voulu ramasser ici des coquillages pour toi ; mais je n' ai rien trouvé. Il n' y a que du sable. C' est absurde. Je reviens à toi, ma Didine. Rends ta mère heureuse et aime-moi, mon ange. à bientôt, maman ; à bientôt, mon Adèle. écrivez-moi une bonne lettre, une bien bonne lettre. Je vous aime et je vous aimerai plus encore si vous me faites lire de douces et tendres paroles dont j' ai besoin. Pour le loyer, prévenez M Bellanger que je le paierai à mon retour le 18 ou le 19. Embrasse-moi, mon Adèle, et sois heureuse si tu m' aimes, car je suis à toi du fond du coeur. Je vous embrasse tous, mes bien-aimés. Votre père, V. Les dessins sont tous les uns dans les autres. Il faut les défaire avec précaution. à Léopoldine. Chalon-Sur-Saône, 18 octobre 1839. Du 23 au 25 je serai à Paris et je t' embrasserai, ma Didine bien-aimée, et je vous embrasserai tous. J' espère que je ne serai pas entravé par le défaut p568 de place dans les diligences. C' est ce qui m' empêche de t' écrire le jour précis ; il m' est impossible de le savoir moi-même. J' ai trouvé ici, mon pauvre ange, deux bonnes petites lettres de toi. Tout ce que tu me dis me va au coeur, mon enfant. Je vois que tu m' aimes, que vous m' aimez tous, et c' est la joie de ma vie. écris-moi encore une fois à Fontainebleau, poste restante . Dis à mon Charlot et à mon Toto que je les embrasse bien tendrement et qu' il faut qu' ils travaillent bien maintenant qu' ils se sont bien amusés. J' espère qu' ils ont été contents des petits dessins que je leur ai envoyés. Toi, ma Didine, continue d' être bonne et douce, élève ton coeur et ton intelligence, aime Dieu dans ta mère, aime-moi aussi moi qui ne travaille que pour vous, et tout ce qui est dans le monde te bénira comme je te bénis. à bientôt, chère fille. Ton petit père, V. Aie soin qu' on me réserve les lettres et les journaux et que rien ne se perde. à Adèle. Chalon-Sur-Saône, 18 octobre 1839. Il faut que je te remercie aussi toi, ma Dédé, mon pauvre amour. Tu m' as écrit encore une charmante petite lettre que tu as datée, ce dont j' ai été très touché, car il n' y a que toi dans toute la famille qui songe à dater ses lettres. Te voilà donc de retour à Paris. Chère enfant, tu as quitté avec courage tous les plaisirs de Villequier et tu t' es remise à travailler comme une bonne petite fille que tu es. Aussi ton petit papa t' aime. à bientôt, mon ange, embrasse pour moi ta mère comme tu l' as déjà fait, et Charlot aussi, et Toto aussi. Dans peu de jours je te rendrai tous les baisers que tu auras dépensés. Ton petit papa, V. p569 à l' acteur Provost. 2 novembre 1839. Je ne sais, mon cher Monsieur Provost, si c' est de ma faute, mais le public évidemment ne comprend pas que pour un bouffon la métaphore risquée est de droit et que le propre d' un fou de cour, c' est de dire çà et là des choses étranges et folles par l' expression, vraies et sages par la pensée. " ce caporal des rois " choque ledit public, ce dont je me soucierais fort peu s' il n' en résultait pas du trouble dans un endroit sérieux et important. Je crois donc utile d' y renoncer. On perdrait d' ailleurs peu de chose, je le pense, en passant de l' expression triviale et philosophique à l' expression poétique et figurée, et en disant, au lieu de " la mort, ce caporal des rois " , etc., pâle centurion, la mort met en leur lieu, etc. Jugez-en vous-même. Faites d' ailleurs pour le mieux. Au bout du compte, cela m' est égal. Ce qui ne m' est pas indifférent, c' est le talent que vous déployez dans ce rôle, et je saisis avec plaisir cette occasion de vous en remercier et de vous en féliciter encore une fois. Recevez, je vous prie, tous mes compliments. Victor Hugo. 1840 à l' inconnu Eugène Pelletan . 6 juillet 1840. Je sais bien qui vous êtes, monsieur, et je vais vous le dire : vous êtes un homme d' imagination, qui êtes un homme de bon sens ; un homme d' esprit, qui êtes un homme de coeur ; un homme de pensée, qui êtes un homme de style. Vous êtes un noble caractère et un beau talent. Comme tous les réfléchisseurs éminents, vous avez deux grands côtés : par un de ces p570 côtés, vous êtes philosophe ; par l' autre, vous êtes poëte. Vous voyez bien, monsieur, que je vous connais. Je ne sais pas votre nom, cela est vrai ; mais je vois clair dans votre intelligence, et j' en suis heureux. Quant à votre nom, il est ou il sera célèbre. Lorsqu' une grande pensée se fait feuilleton et se promène dans la foule, on reconnaît bien vite la Vénus déguisée. vera incessu patuit dea. tôt ou tard, monsieur, vous sortirez de ce nuage que vous faites si lumineux. J' en serai personnellement charmé. Au lieu de vous remercier par une froide lettre, je pourrai vous serrer la main, et l' on dit tant de choses dans un serrement de main. madame la vicomtesse Victor Hugo, à la Terrasse, commune de Saint-Prix, par Franconville. Seine-Et-Oise. 31 juillet 1840. Je t' envoie bien vite, chère amie, une bien bonne nouvelle. Charles a le premier prix de thème au concours général. Ce matin, M Jauffret est allé le lui annoncer en pleine classe au collège. Quand il a prononcé le nom de Charles, toute la classe a éclaté, il y a eu trois salves d' applaudissements. Le pauvre enfant est bien heureux. Je l' ai vu deux fois aujourd' hui, ainsi que M Poirson, et M Jauffret. Tu vas être bien heureuse aussi, n' est-ce pas ? Embrasse pour moi nos chères petites filles. Je t' aime bien, mon Adèle. V. Serre pour moi la main de ton bon père. J' ai retourné toute l' armoire sans trouver ton chiffon bleu. à mercredi. à Pradier. monsieur, Madame Lanvin m' a fait hier la communication dont vous l' aviez chargée pour moi. Je m' empresse de vous dire que je répondrai cordialement à votre confiance. Vous avez eu raison de penser que, pendant l' instant p571 d' embarras que vous éprouviez, votre Claire pouvait compter sur moi. Je sens pour vous, monsieur, vous le savez, une vive admiration que j' aurai, j' espère, occasion de vous prouver avec éclat. Et puis, Claire est vraiment une charmante enfant, pleine de qualités nobles et distinguées, que vous serez fier un jour d' avoir pour fille comme elle est glorieuse déjà de vous avoir pour père. Je regrette profondément que l' exiguité de mes ressources ne me permette de vous offrir qu' une aide momentanée. Heureusement votre Claire a en vous le meilleur des appuis, l' appui naturel qui ne lui fera jamais défaut, dans la riche moisson de fortune et de gloire que votre beau talent a déjà commencé et continuera de recueillir longtemps encore. Elle ne réclame et n' attend qu' une modeste existence. Claire l' aura, n' est-ce pas, monsieur ? Et si sa place est petite dans le monde, elle sera grande dans votre coeur. Recevez, je vous prie, l' assurance de mes sentiments les plus dévoués. Victor Hugo. 22 août 1840. à Monsieur émile Deschanel, élève à l' école normale. Saint-Prix-La-Terrasse, 27 août 1840. Je suis à la campagne, monsieur, dans les jeunes pousses, dans les jeunes plantes, dans les jeunes verdures ; vous êtes au cloître, vous, dans les vieux livres, dans les vieux philosophes, dans les vieux penseurs ; nous sommes dans la poésie tous les deux : moi, je lis Virgile à travers la nature ; vous, vous rêvez la nature à travers Virgile. Ne nous plaignons pas, quand le ciel est bleu, et quand les livres sont ouverts. p572 Vos vers sont doux, graves et charmants. Ils viennent de votre âme et n' en sont que le rayonnement mystérieux. Un peu de lumière intérieure qui s' échappe au dehors par les fêlures du coeur, voilà en effet la poésie des vrais poëtes. à Madame Victor Hugo, à Saint-Prix. Paris, 29 août, midi. Je vais partir dans un instant, chère amie, et je t' écris comme je te l' ai promis. Je suis triste. Je t' aime bien, crois-le, mon Adèle, et dans ce moment-ci je voudrais que tu pusses voir avec quelle tendresse je pense à ma bien-aimée colonie de St-Prix. Je m' en vais par Soissons, comme l' an dernier. Je remarque qu' on trouve toujours plus facilement des places pour le nord que pour le midi. Dis à mon Charles et à mon Toto que je serai bien content d' eux s' ils travaillent bien. J' ai vu hier M Prieur qui ira prochainement vous voir tous. Attends-toi aussi à revoir d' un moment à l' autre Mme Ménessier que j' ai vue et invitée de ta part. J' ai fait également visite à Mme De Girardin et je l' ai priée de te faire envoyer la presse à St-Prix. Voici une lettre de Louis. Je t' écrirai de ma prochaine étape. Je vous embrasse tous bien tendrement, ma Didine, ma Dédé, mes chers petits lauréats, tous, et je serre la main de ton bon père. Aime-moi, mon Adèle, et pense un peu à moi. V. à Madame Victor Hugo. Namur, 2 septembre 1840. Chère amie, je suis à Namur et je t' envoie les premières pages du journal de mon voyage. Je te l' enverrai désormais sous cette forme, car de cette façon je pourrai faire dans mes lettres la séparation que tu désires entre ce qui est le voyage et ce qui est nous . Ce sera donc un pur et simple journal auquel je joindrai toujours une lettre pour toi. Je vais partir pour p573 Liége et de là pour Cologne. écris-moi et dis à mes chers petits de m' écrire avec l' adresse mise ainsi : m. le vicomte Hugo, à Mayence, poste restante . Surtout pas de prénom, je t' ai expliqué pourquoi. Je songe à vous tous bien tendrement, à toi, mon Adèle. J' espère que vous allez tous bien à Saint-Prix et que ton bon père se trouve toujours à merveille de ce bon air et de cette belle campagne. Je recommande à mes chers enfants ainsi qu' à toi de m' écrire de bien bonnes et bien longues lettres. J' en ai besoin plus que jamais en voyage. La nature est charmante, mais la famille l' est plus encore. Ne laisse lire ces feuilles de mon journal à personne qu' à la famille. Je serai charmé qu' elles t' amusent et t' intéressent un peu, ainsi que ton père. Si par hasard il y a quelqu' un d' étranger à Saint-Prix, même un ami intime, je te recommande bien de ne pas laisser lire ce journal. Je t' en ai dit autrefois les inconvénients. Adieu, chère amie, je vous embrasse tous cent fois, mes bien-aimés, et je ne pense qu' à vous. V. à Madame Victor Hugo. Aix-La-Chapelle, 5 septembre 1840. Je pense, chère amie, que tu as dû recevoir hier les douze premières pages de mon journal. Je t' en envoie aujourd' hui la suite, en désirant beaucoup que cela vous intéresse tous un peu. Je suis à Aix-La-Chapelle et je pars demain pour Cologne. De là, je compte remonter le Rhin le plus haut possible. Dans deux ou trois jours, je t' enverrai mon trajet de Liége à Aix-La-Chapelle. Dis à ma Didine de me suivre sur la carte. J' espère que j' aurai de vos bonnes nouvelles à tous à Mayence. J' en ai déjà bien besoin. Il me semble qu' il y a un siècle que je vous ai quittés et je me rappelle avec un serrement de coeur la figure en larmes de mon pauvre Toto sur le seuil du père Bontemps. Travaillez bien, mes chers enfants. Mon Charlot, songe à ta présence parmi les forts en cinquième. Et toi aussi, mon Toto, tu vas débuter au collège ; il faut le faire dignement. Jouez bien aussi. écrivez-moi tous de grandes lettres, vous entendez, mes bien-aimés, tous, y compris ma chère petite Dédé. J' espère que son poulet, son pigeon, son chevreau, son chat et son lapin ne l' empêcheront pas d' écrire à son papa. Je lui recommande aussi de bien travailler et d' obéir à sa soeur, qui est grande et sage. Ce qui ne veut pas dire pourtant que Dédé ne soit pas sage. Je compte que sa bonne chère maman est contente d' elle. p574 Dis à ton père, mon Adèle, que je le regrette à chaque instant dans cette belle excursion où tout l' intéresserait, où je voyage sans livres avec mes seuls souvenirs et où tout ce qu' il a dans la tête aiderait si bien le peu qu' il y a dans la mienne. Et puis je vous regrette aussi tous, et je voudrais vous avoir là près de moi, chères têtes que j' embrasse et que j' aime. V. Toutes mes amitiés à Boulanger si tu le vois, à Robelin, à M Prieur, à tous ceux de nos amis qui t' iront voir. à Madame Victor Hugo. Saint-Goar, 15 septembre 1840. Je continue lentement comme tu vois, chère amie, mon voyage du Rhin pris à rebours. Voici la suite de mon journal. Je tâche de tout voir afin d' avoir une idée complète et définitive de cet admirable pays. Je n' ai pu me rappeler la date de la mort de Marie De Médicis et de la naissance de Rubens. Ton père doit les savoir. Je le prie de remplir les blancs que j' ai laissés. Si je l' avais avec moi, ce qui me ravirait, je ne laisserais pas de blancs. J' ai fait pour ma Didinette un dessin d' Andernach, mais il est trop grand pour tenir dans une lettre. Il faudrait le plier. Je le garde dans mon album pour te le donner à Paris, ma Didine chérie. J' ai quitté Andernach et je suis à Saint-Goar, merveilleux endroit dont je t' enverrai un portrait tel quel. Je voyage lentement parce qu' il le faut, et cependant à regret, car il me tarde d' être à Mayence où tes lettres m' attendent, où toutes vos lettres m' attendent, mon Adèle toujours aimée, mes enfants toujours désirés ; j' espère qu' elles ne m' apporteront rien que de doux et de bon. Je songe sans cesse à vous tous avec attendrissement. Vous me suivez partout, au milieu de mes courses, au milieu de mon travail. Si tu vois Louis, dis-lui que je lui écrirai un de ces jours. Toi, chère amie, aie soin qu' aucun étranger ne voie ce que je t' envoie. Adieu, chère amie, adieu, mon Adèle. Pense à moi et aime-moi. à bientôt une autre lettre. écrivez-moi toujours à Mayence. De Mayence j' écrirai à tous, car j' espère que tous m' auront écrit. Je vous embrasse bien tendrement, ainsi que ton bon père. Un baiser à vous tous, à toi, chère amie, à toi, ma Didine, à toi, mon Charles, à vous, mon Toto et ma Dédé. Pensez tous à votre père qui vous aime tant. p575 à Madame Victor Hugo. Bingen, 28 septembre 1840. Bonjour, mon Adèle chérie, je t' embrasse de toute mon âme. Je suis à Bingen. Après-demain, je serai à Mayence et j' aurai tes lettres, j' aurai toutes vos lettres, mes bien-aimés. Il me semble que je vais vous revoir tous. Je suis joyeux. écris-moi, écrivez-moi tous désormais à Trèves (toujours sans prénom). Si le temps me le permet, je compte faire sur la Moselle, rivière admirable et inconnue, le travail que j' achève en ce moment sur le Rhin. -ainsi à Trèves . " le 14 septembre ont passé ici, à Bingen, M Jules Janin, littérateur, et M Victor Hugo, id. " , ainsi inscrits sur le registre de l' hôtel Victoria, de la main même de M J Janin, dont je crois bien avoir reconnu l' écriture. M Victor Hugo, à ce que m' a dit l' hôte, ne ressemblait pas beaucoup à ses portraits et avait des moustaches. Ces deux messieurs étaient d' humeur joyeuse et accompagnés de trois dames charmantes. Ils ont visité tous les environs. Leur arrivée a mis toute la ville en rumeur. Ils étaient d' ailleurs fort bons princes. L' hôte m' a demandé si je les connaissais. J' ai dit que oui, un peu, mais de nom seulement. Maintenant on montre aux étrangers leurs noms inscrits sur le livre de l' auberge. C' est tout un fracas dans la petite ville romaine de Bingen, qui a pourtant vu Charlemagne. Quant à moi, je voyage profondément inaperçu et inconnu, et je m' en félicite. Je compte trouver à Mayence de bonnes lettres de tout le monde, et que vous vous portez tous bien, et que les vacances, qui, hélas ! Tirent à leur fin, ont été bien employées pour beaucoup de joie et pour un peu de travail. Je recommande à toi, chère amie, et à tous, de bien numéroter et dater vos lettres. Autrement je m' y perds. Je te prie aussi de faire en sorte qu' on me garde soigneusement, pour que je les retrouve à mon arrivée, toutes mes lettres de Paris et tous les journaux. Je te préviens que j' ai laissé 10 fr. à la portière en avance sur les ports de lettres que j' ai tous acquittés jusqu' au 26 août inclusivement. Tu dois depuis mon départ recevoir la presse à St-Prix. Conserve-la moi bien, je te prie. Voilà trois semaines que je n' ai vu un journal. Si tu vois Gué et Brunefer, fais-leur bien toutes mes amitiés et dis-leur qu' avant peu je les reverrai, ainsi que vous tous, car je suis à peu près à la moitié de mon voyage. Ma Dédé chérie, j' entends en ce moment jaboter dans la chambre voisine de la mienne une petite fille de ton âge qui me fait songer à toi, chère enfant. Sois bien bonne pour ta mère et ta soeur et ton frère et tu seras p576 bien aimée de ton petit père. Ma Didine, mon Charles, mon Toto, je vous écrirai de Mayence, où je trouverai toutes vos lettres. Je vous embrasse tous mille et mille fois, ainsi que votre bonne mère, mes enfants, ma joie, ma vie. Pensez à moi et priez pour moi soir et matin. Je songe à vous sans cesse de mon côté. Je serre la main de ton excellent père. Je désire que tous mes griffonnages l' intéressent et l' amusent, et je compte qu' il me rectifiera au besoin. Encore un bon baiser pour toi, chère amie. Tu vois bien que j' en ai la place. à Madame Victor Hugo. Mayence, 1er octobre 1840. Je devrais te gronder, chère amie, de ne m' avoir écrit que si peu de lignes ; mais, comme ces lignes étaient douces et tendres, je te pardonne pour cette fois, à condition que tu ne recommenceras plus et que tu m' écriras, à Trèves, au moins une bonne et longue lettre. Tu dois comprendre qu' après une absence qui me semble déjà bien longue, j' ai besoin de savoir un peu ce qui se passe à Paris ou du moins à St-Prix. Ainsi écris-moi sur toutes les choses que tu sais pouvoir m' intéresser, tous les détails que tu auras. Je pense que quelques-uns de nos amis viennent te voir à St-Prix. Redis-moi ce qu' ils te disent. Voici des lettres pour tous les enfants, pour Julie et pour ton bon père. J' ai appris avec bien de la joie que Julie allait tout à fait bien. As-tu reçu Mme Ménessier ? Lui as-tu écrit au moins ? L' as-tu invitée ? N' oublie pas, chère amie, de faire quelque chose d' amical de ce côté-là ; ce sont des amis de dix-sept ans ! Je vais voir Manheim, Heidelberg et Francfort ; puis, si le temps se soutient, je redescendrai le Rhin et je suivrai le cours de la Moselle, comme je te l' ai déjà écrit. Ma prochaine lettre te portera la suite de mon journal. Remercie bien ton père pour moi, dis-lui que je compte sur une lettre de lui à Trèves. Sa lettre à Mayence m' a fait un vif plaisir. Voici des tas de dessins pour les enfants. J' ai tâché de faire à tous part égale. Ils ont tous part égale dans mon coeur. J' ai visité Bingen, Rudesheim, la fameuse tour des rats ; j' explore en ce moment Mayence qui est du plus haut intérêt. Ce voyage aura été de la plus grande utilité pour moi-et, j' espère, pour vous tous. En terminant, chère amie, je te rappelle encore combien je désire avoir à Trèves un bon et long message de toi (au moins un). Dis-moi si ce journal t' intéresse. Tu sais que, toi et nos enfants bien-aimés, voilà l' objet exclusif de mes travaux dans ce monde. Un jour, je vous laisserai à tous l' édifice quelconque p577 que j' aurai bâti. J' espère que mon nom sera un toit pour mes enfants. écris-moi donc, mon Adèle chérie, et bientôt et beaucoup. Je t' aimerai bien. Ton bon vieux mari. Victor. Cette lettre-ci ne compte pas dans la série du journal . pour mon Charlot. Mayence, 1er octobre 1840. Il faut, mon bon gros Charlot bien-aimé, que tu m' écrives une grande, grande lettre (à Trèves), que tu commenceras de bonne heure et que tu finiras tard. Tu sais combien je t' aime, cher enfant. Il me faut une grande lettre de toi. Tu me feras aussi ton petit journal, tu me diras comment tu as passé ton temps à Saint-Prix pendant les vacances et si, comme je l' espère, tu t' es préparé à la lutte de l' année prochaine au milieu des jeux et des journées de loisir. Je veux, mon Charlot chéri, que tu restes un bon garçon laborieux et un vaillant écolier. à propos, je vous avais donné une version à faire dans une de mes lettres. Ni toi, ni Toto, ne me l' avez envoyée. Maintenant voici les vacances presque finies ; vous n' avez plus que quelques jours de jeu, je vous fais grâce de ma version. Si tu as lu mes lettres, mon Charlot, tu sais ce que c' est que le chat et la souris . Je donne le chat à Toto, je t' envoie la souris. Ici, c' est tout le contraire de la nature, la souris est beaucoup plus grosse et beaucoup plus terrible que le chat. Le jour où je l' ai dessinée, le ciel où elle se perdait avait quelque chose de violent et de tumultueux. Tu remarqueras au bas de la montagne voisine le masque du géant avec sa bouche ouverte. Je l' ai dessiné très exactement. Tu as ton géant fort ressemblant. Je fais tout cela avec bonheur, chers enfants, en pensant à vous, afin de vous amuser et de vous rendre heureux. Mes plaisirs d' un instant, comme mes travaux de toute la vie, c' est pour vous. Je ne sais pas trop dans quel état arriveront tous les dessins que je vous envoie. Les encres d' auberge changent de couleur du jour au lendemain avec une fâcheuse facilité. J' ai beaucoup travaillé pendant ces vacances, mon Charlot ; j' espère que tu en as fait un peu autant de ton côté. J' ai sans cesse pensé à toi, mon gros bien-aimé ; j' espère que de ton côté tu as songé à ton petit papa qui t' aime du fond du coeur comme sa vie et plus que sa vie et qui t' embrasse sur tes deux bonnes joues. V. p578 à Toto. Mayence, 1er octobre 1840. Voici, mon cher petit Toto, un dessin que j' ai fait pour toi. Je te l' envoie bien vite après avoir lu ta bonne petite lettre si gentille et si douce. Dans un mois, mon ange chéri, tu reverras ton père, et ce sera un aussi beau jour pour lui que pour toi. Quand cette lettre t' arrivera, les vacances seront près de finir. Vous rentrerez en classe, mon Charlot et toi, et ce sera, j' espère, avec un nouveau courage et de nouvelles forces. Toutes mes espérances et tout mon bonheur reposent sur vous, mes bien-aimés. Votre bonne mère m' écrit qu' elle est contente de vous tous. Rendez-la heureuse comme elle le mérite, elle qui vous aime tant, et qui, comme moi, n' a que vous et votre bonheur pour préoccupation dans ce monde. l' homme vaut ce que l' enfant a valu ; n' oublie jamais cela, mon petit Toto ; sois un laborieux écolier, je te réponds que tu seras un jour ce qu' on appelle un homme, vir . Tous les détails que tu me donnes sur vos jeux et vos études m' ont infiniment intéressé. écris-moi à Trèves quelques lignes après avoir reçu cette lettre, et donne-moi encore beaucoup de détails sur toi, sur tes frère et soeurs, sur toute la maison. Cela me fait assister à vos plaisirs, à vos amusements, à votre vie, et je me figure que je suis au milieu de vous, mes enfants chéris. Je suis charmé que tous les bestiaux de ma petite bergère Dédé se portent bien et que vous ayez terminé votre logis de feuilles et de branches. Dis à Dédé qu' elle m' en écrive un peu plus long que la première fois. Moi, mon Toto, tu vois, si tu lis mes lettres à ta mère, que je travaille et que, même dans mes vacances, je tâche de ne pas perdre mon temps. Je vois de bien beaux pays, j' étudie des choses bien nouvelles et bien curieuses ; mais tout cela ne vaut pas vos caresses et vos embrassements et deux heures passées au milieu de vous à Saint-Prix. Ainsi, mon Toto bien-aimé, rentre en classe avec courage, travaille bien, écris-moi, satisfais ta mère et tes maîtres et pense que je suis à peine un instant sans songer à toi. Rien de ce que je vois ne me distrait de vous, mes enfants. Tout ce que je fais et tout ce que je suis dans ce monde, je le fais et je le suis pour vous. Je t' aime, je t' aime profondément, mon petit Toto. p579 à Béranger. Mayence, 4 octobre 1840. Je suis à Mayence, dans un pays qui a été français, qui le redeviendra un jour, et qui l' est de coeur et d' âme en attendant qu' il le soit sur la carte par la ligne bleue ou rouge des frontières. Tout à l' heure, j' étais à ma fenêtre, sur le Rhin, j' écoutais vaguement le bruit des moulins à eau amarrés aux vieilles piles disparues du pont de Charlemagne, et je rêvais aux grandes choses que Napoléon a faites ici, lorsque d' une croisée voisine, une voix de femme, une voix charmante, m' a apporté par lambeaux des vers charmants : j' aime qu' un russe soit russe et qu' un anglais soit anglais ; si l' on est prussien en Prusse, en France, soyons français... etc. Ces vers de vous, ces nobles vers, entendus de cette façon et dans ce lieu, m' ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés comme le vent me les a apportés. Ils m' ont fait venir les larmes aux yeux, et j' ai senti un besoin irrésistible de vous écrire. J' avais le coeur serré dans ce pays où un français ne devrait pas être un étranger, où un soldat blanc et un soldat bleu, c' est-à-dire l' Autriche et la Prusse, montent la garde devant la citadelle défendue en 94 par nos mayençais et agrandie en 1807 par Napoléon. Vos vers m' ont dilaté l' âme. Ce chant d' une femme, c' est la protestation de tout un peuple. J' ai pensé que vous seriez heureux de savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix et que la ville de Frauenlob chante les chansons de Béranger. Quant à moi, je ne fais que passer à Mayence, mais j' en emporte une émotion profonde. Je vous la dois et je vous en remercie. Cher grand poëte, je suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. p580 à Madame Victor Hugo. Heidelberg, 9 octobre 1840. Voici encore, chère amie, un gros morceau de mon journal. J' ai peur d' être forcé de l' interrompre ; voyageant le jour, ou visitant les édifices, ou étudiant dans les bibliothèques, je ne puis écrire que la nuit, j' y passe quelquefois des nuits entières et mes yeux en souffrent. Cependant, comme il me semble que ce journal intéresse ton père et vous amuse tous un peu, je ferai tous mes efforts pour le continuer. C' est d' ailleurs un travail utile, en ce sens qu' une foule de choses locales sont consignées là pour la première fois qui menacent de se perdre et de s' effacer bientôt. Enfin, je tâcherai de faire encore obéir mes yeux, mais pourtant je n' ose pas trop en répondre. Ton bon père trouvera dans cette lettre les détails inédits sur le couronnement des empereurs à Francfort qui lui paraîtront, je crois, curieux. J' ai calculé que vous aviez dû recevoir mes dernières lettres dimanche dernier. Ce jour-là j' ai bien songé à vous tous, chers bien-aimés. Ceux d' entre vous auxquels leur image n' aura pas plu n' auront qu' à me le dire, je leur en ferai une autre à Paris. J' espère, chère amie, que tout va toujours bien. Les rumeurs de guerre qui viennent jusqu' ici ne vont pas, je pense, jusqu' à St-Prix. Tu auras perdu en ce moment mon Charlot et mon Toto. Ces pauvres enfants sont sans doute rentrés chez M Jauffret. Il faut bien leur dire de ma part, entends-tu, chère amie, que je compte sur leur persistance à bien travailler. Je me mettrai, aussi moi, à travailler à mon retour. Il importe que mon hiver soit productif et fructueux, et j' espère que nous y parviendrons tous les deux, toi par l' économie, moi par le travail. Dans une vingtaine de jours je vous reverrai tous. Ce sera un beau jour pour moi et pour toi aussi, n' est-ce pas, mon Adèle ? Si tu as été à Paris à l' occasion du retour des enfants, je compte, chère amie, que tu auras eu bien soin des lettres et des journaux. Si tu as ouvert les lettres et que tu en aies trouvé dans le nombre qui exigeassent une réponse pressée, je te prie d' écrire aux divers signataires que je suis absent en ce moment. Mon Adèle chérie, ma Didine bien-aimée, songez que je compte trouver plusieurs lettres de vous à Trèves et qu' il me les faut. Et toi aussi, ma chère petite Dédé. Si mon Charlot et mon Toto peuvent m' écrire, nonobstant les classes, ils feront bien plaisir à leur papa. J' espère aussi une lettre de ton bon père dont je serre les deux mains. à bientôt, mes anges. Je vous embrasse tous mille fois. p581 à Madame Victor Hugo. Stockach, 19 octobre 1840. Je t' écris, chère amie, au milieu de la plus magnifique tempête du monde. Je suis dans la Forêt-Noire et je vais voir Schaffhouse pour compléter le Rhin. Je t' envoie ci-inclus le commencement d' une lettre pour Boulanger, dont j' ai oublié l' adresse actuelle. Vous pouvez tous la lire à St-Prix, si bon vous semble ; après quoi, tu mettras ces quelques feuillets sous enveloppe et tu les enverras à Louis. Il pleut sur la Moselle, ce qui m' a fait y renoncer. Je reviendrai à Heidelberg pour voir l' intérieur de la Forêt-Noire et de là je rentrerai directement en France par Forbach. écris-moi maintenant (et aussitôt cette lettre reçue, je t' en prie, chère amie) quelques bonnes petites pages à Forbach, poste restante (France). J' ai écrit au bureau de poste de Trèves pour qu' on fît revenir là toutes tes lettres. Je les y trouverai en passant. Dans très peu de jours tu recevras la fin de la lettre à Boulanger. Cela vous fera une espèce de continuation du journal pour Heidelberg qui est un admirable lieu. Je vis dans votre pensée à tous et dans l' espérance que tout va bien à St-Prix. Je compte que tu te portes bien et que nos enfants bien-aimés ne te donnent que de la joie. Je parcours en ce moment les plus beaux pays du monde. Avant peu, peut-être, la guerre dévastera tout cela. Quand je vois une ruine, je la regarde bien. On en fera peut-être une position militaire et dans un an je ne la retrouverais plus. Mes yeux vont toujours un peu. Cependant je les ménage. Il le faut bien, car ils auront à travailler cet hiver. J' espère que ton bon père est bien portant. Il trouvera dans ma lettre à Boulanger quelques détails curieux sur Heidelberg. Encore quelques jours, mon Adèle, et je t' embrasserai. Le premier novembre ne se passera pas, j' espère, sans que j' aie ce bonheur. écris-moi, je t' en prie, une bonne lettre à Forbach ; et donne-moi des nouvelles fraîches de vous tous. Si tu savais comme j' en ai besoin. Adieu, ma bien-aimée. C' est-à-dire, pas adieu, à bientôt. à bientôt. V. Embrasse pour moi, quand tu les verras, mon Charlot et mon Toto, mes deux petits écoliers chéris. p582 pour ma Didine. Stockach, 19 octobre. Je t' écris quelques mots en même temps qu' à ta mère, ma Didine bien-aimée, et je te prie de m' écrire comme elle une bonne petite lettre à Forbach , poste restante. écris-moi sitôt ce billet reçu. As-tu lu ce que j' ai écrit sur la cathédrale de Mayence ? Je songeais à toi, mon ange, en visitant cette belle église, et aux récits que je t' en ferais le soir à notre coin du feu de la place royale. Je t' envoie sous ce pli le papier sur lequel je prenais des notes pendant cette visite. Ce n' est qu' un gribouillis illisible. Mais garde-le toute ta vie pour l' amour de moi. C' est un souvenir que je te donne. La poste va partir, et j' ai à peine le temps de finir cette page. à bientôt, ma Didine bien-aimée. Embrasse ma Dédé pour moi. Dans une douzaine de jours je vous reverrai tous et je vous embrasserai. Quelle joie, cher ange ! Il me semble que je ne vous ai pas vus depuis un an. à bientôt. Pense à ton petit père, ma bien-aimée petite fille, et écris-moi. à Thiers. 14 décembre 1840. Le vrai poëme, c' est celui que vous avez fait, c' est ce magnifique poëme en action qui à cette heure passionne tout Paris et qui demain vivra et marchera, aux yeux de tout un peuple, de l' arc de l' étoile aux invalides. Le mien n' est qu' un des mille détails du vôtre, un complément peut-être inutile, un chant imperceptible dans un coin voilé, un accompagnement obscur de cet ensemble éblouissant. Permettez-moi cependant de vous l' offrir comme à un homme que j' honore et que j' aime. Votre esprit est un de ceux qui séduisent le mien. On sent qu' avant de traverser les grandes affaires vous avez traversé les grandes idées. p583 Je n' ai pas besoin de vous redire, n' est-ce pas, tout ce qu' il y a dans ma sympathie pour vous de haute estime et de vive admiration. Victor Hugo. Paris, 14 décembre 1840. à Chateaubriand. décembre 1840. Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes, Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose ces vers à votre porte. Depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l' ombre illustre qui les a inspirés. Permettez-moi de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration. Victor Hugo. 1841 à Savinien Lapointe. mars 1841. Si vos vers, monsieur, n' étaient que de beaux vers, j' en serais moins ému peut-être, mais ce sont de nobles vers. Je suis mieux que charmé, je suis touché. Je vous remercie du fond du coeur. Continuez, monsieur, votre double fonction, votre tâche comme ouvrier, votre apostolat comme penseur. Vous parlez au peuple de près, d' autres lui parlent de haut ; votre parole n' est pas la moins efficace. Vous êtes bien partagé, croyez-moi. Courage donc, et patience, monsieur. Courage pour les grandes douleurs de la vie, et patience pour les petites. Et puis, quand vous avez laborieusement p584 accompli votre ouvrage de chaque jour, endormez-vous avec sérénité. Dieu veille. Je crois en Dieu, monsieur, et je crois en l' humanité. Dieu met un but au bout de toutes les routes. Il ne s' agit que de marcher. Suivez toujours les conseils mystérieux et graves de votre conscience. Je l' ai dit quelque part, et je le pense plus que jamais : le poëte a charge d' âmes . Dans la nuit profonde où sont encore tant d' esprits, les hommes comme vous, parmi le peuple, sont les flambeaux qui éclairent le travail des autres. Tâchez d' augmenter sans cesse la quantité et la pureté de votre lumière. Recevez, monsieur, avec tous mes remercîments, l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. à Madame émile De Girardin. 7 mars 1841. Comment vous remercier, madame, de votre ravissant feuilleton ? Où prenez-vous toute cette grâce, toute cette force, tout ce charme, toute cette moquerie ? Cette amitié qui est de la puissance, cette colère qui est de l' éloquence, cette prose qui est de la poésie ? Vous trouvez tout cela dans votre coeur, où il n' y a pas seulement le génie d' un poëte, où il y a l' âme d' une femme. C' est ce qui vous fait exquise. C' est ce qui fait que la beauté de votre visage reflète la noblesse de votre esprit ; c' est ce qui fait qu' on vous aime et qu' on vous admire. Je baise respectueusement vos mains charmantes qui écrivent de si belles choses et vos pieds courageux qui en foulent de si laides. Victor H. Est-ce que vous voulez voir Hernani ce soir ? à M Charles De Lacretelle. 21 mai 1841. Que devenez-vous, cher et vénérable ami ? Comment se porte Mme De Lacretelle ? êtes-vous toujours heureux, comme je l' espère et comme je le p585 désire ardemment, dans tout ce que vous aimez ? Le printemps est-il doux et charmant à Bel-Air, vous épanouissez-vous au milieu des rayons, des parfums et des chants d' oiseaux, et le bon Dieu vous dédommage-t-il des affreux spectacles qui ont contristé votre noble esprit au mois de novembre dernier ? Ces questions que je vous adresse en ce moment avec une sollicitude presque filiale, nous nous les faisons tous les soirs sur notre balcon de la place royale en regardant les étoiles et en songeant à nos amis. Ma famille, quand elle parle de vous, est comme une moitié de la vôtre. Mes petites filles vous aiment comme moi. J' écris avec intention cette phrase amphibologique, parce que les deux sens en sont vrais. Je pense que je serai reçu à l' académie le 3 juin. Je vous chercherai et vous regretterai. Votre fils y sera, ce doux et charmant poëte, voisin de Lamartine de plus d' une manière. Il y sera, et je lui enverrai du regard toutes les bonnes pensées que j' ai dans le coeur pour vous. Travaillez, mon noble confrère, vous le devez à votre pays, et vivez longtemps, vous le devez à vos amis. à Alfred Asseline. 9 juin 1841. Ta lettre est charmante, mon bon petit Alfred, et tes vers sont charmants aussi. Lettre et vers m' ont vivement touché. Tu as raison de voir en moi plus qu' un poëte, un homme ; plus qu' un cousin, un ami. Continue à élever vers les choses de la pensée ton coeur et ton esprit. Vois-tu, la pensée, c' est la grande maison, c' est la grande église, c' est la grande patrie. Je te remercie et je t' embrasse. Victor. à M Charles De Lacretelle. Paris, 10 juin 1841. Je sors, mon vénérable ami, de la première séance particulière de l' académie où j' aie assisté, et je trouve en rentrant votre lettre. Je ne veux pas tarder un instant à y répondre. Elle me charme comme tout ce qui me vient de vous. Vous savez communiquer à votre style l' émotion de votre coeur. Tout ce que vous écrivez est parfumé d' âme. p586 Je suis fier du succès de mon discours à Bel-Air. C' est tout simplement la parole honnête et convaincue d' un homme personnellement désintéressé dans les questions, qui est dévoué avant tout à la civilisation, à la pensée et à son pays. Avoir un écho dans votre coeur, c' est de la gloire pour moi. Continuez, mon bien cher et bien excellent confrère, aimez ceux qui vous aiment et écrivez pour ceux qui vous comprennent. à M Pierre Vinçard. 2 juillet 1841. Monsieur, puisque vous me faites l' honneur de m' envoyer votre article, je le considère comme une lettre, et j' y réponds. Je n' ai pas dit : la populace , j' ai dit : les populaces . Dans ma pensée, ce pluriel est important. Il y a une populace dorée comme il y a une populace déguenillée ; il y a une populace dans les salons, comme il y a une populace dans les rues. à tous les étages de la société, tout ce qui travaille, tout ce qui pense, tout ce qui aide, tout ce qui tend vers le bien, le juste et le vrai, c' est le peuple ; à tous les étages de la société, tout ce qui croupit par stagnation volontaire, tout ce qui ignore par paresse, tout ce qui fait le mal sciemment, c' est la populace. En haut : égoïsme et oisiveté ; en bas : envie et fainéantise : voilà les vices de ce qui est populace. Et, je le répète, on est populace en haut aussi bien qu' en bas. J' ai donc dit qu' il fallait aimer le peuple ; un plus sévère eût ajouté peut-être : et haïr la populace . Je me suis contenté de la dédaigner. Ce que je ne dédaigne pas, monsieur, c' est la plainte d' un homme de coeur et de bonne foi, même quand il est injuste. Je cherche à l' éclairer : c' est pour moi un devoir de conscience. Ce devoir, vous voyez, monsieur, que je tâche de le remplir. Recevez, je vous prie, l' assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. p587 à Alphonse Karr. 20 juillet 1841. Mon cher Alphonse Karr, vous êtes la poésie même qui se plaint d' un poëte, et qui a raison. Moi, de mon côté, je n' ai pas tort. Je suis un peu poëte, mais je suis beaucoup soldat. Comme vous le dites d' une façon si spirituelle, on m' a vidé sur la tête le discours de Salvandy ; cela est vrai, mais, en somme, je suis dans la place, et vous y êtes aussi, et toutes mes idées et toutes les vôtres y sont. L' académie, après tout, a été une grande chose, et peut et doit le redevenir, grâce à tous les hommes de pensée et d' avenir dont je ne suis que le maréchal des logis, grâce aux vrais poëtes, grâce aux vrais écrivains, grâce à vous. Mon cher Alphonse Karr, vous serez de l' académie un jour. Il y a là, même à cette heure, de grands talents et d' excellents esprits qui vous aiment et qui vous tendront la main ; les académies, comme tout le reste, appartiennent à la nouvelle génération. En attendant, je suis la brèche vivante par où ces idées entrent aujourd' hui et par où ces hommes entreront demain. Cela vous importe peu à vous, en ce moment, à vous qui vivez face à face avec l' océan, avec la nature et avec Dieu, je le conçois ; mais repliez-vous un peu sur nous autres ; revenez de ce grand Sainte-Adresse à ce petit Paris ; est-ce que nous ne devons pas être las d' être gouvernés littérairement par M Auger et politiquement par M Fulchiron ? Moi aussi, je vous aime, et du fond de l' âme, car vous êtes un noble coeur et un noble esprit. Grondez pour moi Gatayes, qui m' a rendu une foule de services ; après quoi, il me plante là, l' ingrat ! Vous nous faites lire les plus charmantes, les plus spirituelles choses du monde ; vous faites de la satire en poëte, en penseur et en honnête homme ; vous mettez le coeur et l' imagination au service de la raison ; aussi, nous p588 vous aimons ici beaucoup, mais nous nous plaignons un peu : nous ne vous voyons plus, c' est mal à vous. Venez donc un de ces soirs (jeudi excepté) dîner place royale. à vous ex intimo corde . Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 15 septembre 1841 ce mardi soir. Que vous dire, mademoiselle, et comment vous consoler, moi qui aurais besoin de consolation moi-même ? Vous savez combien j' aimais votre père. Il me semble que c' est le mien que je perds pour la seconde fois. J' étais à la campagne ce matin quand cette douloureuse nouvelle nous est parvenue. Je suis accouru à Paris comme si tout n' était pas fini, hélas ! Je viens de voir Armand, ce bon Armand. Nous avons parlé de votre père, de vous, Mademoiselle Louise, de notre cher édouard, de vous tous, et cela m' a un peu soulagé. J' avais besoin de cet épanchement. Je croyais votre père guéri, cela faisait partie de mon bonheur cette année. Jugez du coup que nous avons reçu. De pareils hommes ne devraient pas mourir. Lui si doux, si noble, si excellent, si supérieur en tout, en bonté comme en esprit, lui meilleur que nous tous, lui plus fort que nous tous, lui plus jeune que nous tous, si respecté, si heureux, si aimé, si nécessaire, hélas ! Pourquoi est-il mort ? Si sa présence nous manque, que sa pensée du moins ne nous manque pas. Je vous écris plein du souvenir de ces belles et douces années des Roches qui rayonnent maintenant pour moi plus que jamais. Vous, mademoiselle, qui êtes un si grand coeur, pourquoi êtes-vous si cruellement affligée ? Hélas ! Quelque jour j' essaierai de vous dire à vous ce que je pensais, ce que je pense de votre cher et vénérable père. Aujourd' hui je ne puis que baiser vos mains et pleurer. Victor. à Monsieur Rampin. soyez assez bon, monsieur, pour dire à vos co-intéressés que je pousse la loyauté jusqu' à m' imposer en ce moment un travail qui m' occupe presque nuit et jour, travail gratuit, stérile pour mes intérêts, pour lequel j' ai fait venir à mes frais des documents d' Allemagne curieux et coûteux. Le p589 complément de ces documents ne m' est arrivé que la semaine passée ; ce qui vous explique un retard préjudiciable avant tout pour moi, puisque je ne puis rien faire avant d' avoir terminé ceci. Ce travail, je le répète, est gratuitement ajouté par moi aux deux volumes que vous avez déjà depuis plus d' un mois entièrement imprimés et terminés. Il ajoutera évidemment à la valeur de ces deux volumes, et ces messieurs comprendront aisément que les cinq ou six feuilles que j' ajoute sont plus qu' un dédommagement pour les quelques semaines d' intérêts de la somme payée. Je dis quelques semaines, car l' ouvrage aurait pu paraître il y a plus d' un mois si vous l' aviez voulu publier sans ce complément. Soyez certain, monsieur, que vos intérêts et ceux de mm vos associés me préoccupent plus que les miens propres, et que je ne vous l' ai jamais prouvé plus qu' en ce moment. Soyez assuré également qu' il est plus urgent encore pour moi que pour vous d' avoir promptement fini. Ce retard, dont votre excellent esprit ne se plaindra plus, j' espère, est de ma part un excès de conscience. Je compte d' ailleurs donner ces jours-ci la fin. J' achève en ce moment le dépouillement des documents qui me sont parvenus et que je suis obligé de faire traduire, sachant très mal l' allemand. Veuillez, monsieur, communiquer cette lettre à vos associés et leur faire agréer et agréer pour vous-même l' assurance de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. 27 octobre 1841. 1842 Monsieur David, statuaire. début de février 1842. Est-ce que vous voudriez, mon bon David, vous charger de mettre l' adresse à la petite lettre ci-incluse. Elle est pour M Adrien Maillard, votre jeune compatriote que j' ai vu chez moi. Je vous épargnerais cette peine si je savais son logis. Vous m' avez encore envoyé de bien belles médailles. C' est la monnaie de bronze avec laquelle vous acquittez votre péage à la postérité. Moi, un p590 de ces matins, je vous adresserai deux gros méchants volumes qui pourront servir à faire des cocottes à votre joli petit enfant. Mettez-moi aux pieds de votre femme. Je vous serre la main. Victor H. à Hector Berlioz. 15 février 1842. Vous savez, mon cher grand poëte, que Dieu dispose. Plaignez-moi donc ; vos admirateurs de la place royale vont passer leur soirée au chevet d' un enfant malade, au lieu d' aller vous applaudir avec vos admirateurs de tout Paris. J' enverrai deux de vos fanatiques remplir nos deux stalles. Votre ami. Victor Hugo. à Bocage, directeur du théâtre de l' odéon. 21 mars 1842. Vous recevrez, monsieur, presque en même temps que cette lettre, une communication d' un de mes amis sur laquelle je vous demande la permission d' appeler votre attention. M Auguste Vacquerie qui vous destine un rôle et qui désire vous en entretenir, est un des jeunes écrivains les plus distingués de la nouvelle génération. C' est plus qu' un écrivain, c' est un poëte. Je lui crois très sérieusement un grand avenir ; je lui sais un grand talent. Vous avez déjà beaucoup de gloire ; ce serait en ajouter une nouvelle à toute celle qui vous entoure déjà, que d' aider de votre beau talent et de votre puissant concours au début d' un jeune homme qui, avant peu, aura rang parmi les maîtres. Je suis heureux de saisir cette occasion de vous redire combien je suis parfaitement à vous. Victor Hugo. p591 à Jules Lacroix. 14 avril 1842. Vous avez cent fois raison, cher poëte : faites un tissu homogène. Dans la langue française, il y a un abîme entre la prose et les vers ; en anglais, c' est à peine s' il y a une différence. C' est un magnifique privilège des grandes langues littéraires, du grec, du latin et du français, d' avoir une prose . Ce privilège, l' anglais ne l' a pas. Il n' y a pas de prose en anglais. Le génie des deux langues est donc profondément distinct dans cette question. Ce que Shakespeare a pu faire en anglais, il ne l' aurait certes pas fait en français. Suivez donc votre excellent instinct de poëte, faites en français ce qu' eût fait Shakespeare, ce qu' ont fait Corneille et Molière. écrivez des pièces homogènes. Voilà mon avis. Et puis, je vous aime de tout mon coeur. à Madame Dorval. on m' annonce, mon admirable Tisbe, que vous êtes engagée à l' odéon. J' en félicite l' odéon. Il faut un miracle pour peupler cette effroyable solitude, mais vous demander un miracle, c' est tout simplement vous demander ce que vous savez faire. J' espère donc ; et votre réapparition sera pour nous tous un grand bonheur. Vous connaissez certainement le talent et le nom de M Auguste Vacquerie. C' est un des premiers et des plus nobles esprits de la nouvelle génération. C' est un poëte, dans la plus haute acception du mot. Il a une fort belle pièce qui est reçue à l' odéon, et dans cette belle pièce un beau rôle qui voudrait être joué par vous. M Vacquerie désirerait en causer avec vous-même et se présentera chez vous un de ces jours. Je crois qu' il y a dans son oeuvre un grand succès, et que vous y feriez particulièrement un effet profond. Voyez et lisez. Je serais charmé, quant à moi, d' être un jour remercié par M Auguste Vacquerie et par vous tout à la fois. Je mets tous mes hommages à vos pieds. Victor Hugo. 30 juillet 1842. p592 à Monsieur Almire Gandonnière. 31 juillet 1842. Je connais votre nom, monsieur, et j' aime votre talent, prose et vers. Tout ce que vous faites part du coeur. Or le coeur est la grande source, fons aquarum . Vous avez raison de louer ce prince : il méritait la louange du poëte. C' était un noble coeur et un charmant esprit. Il avait, entre autres dons rares, les deux grandes qualités que doit avoir un roi de notre siècle : l' intelligence de soi-même et l' intelligence d' autrui. à Léopoldine. Paris, ce 18 août 1842. Merci, ma fille chérie, ma Didine bien-aimée, de ta bonne petite lettre. écris-moi ainsi tous les jours. J' ai été bien heureux de savoir que mon Toto respirait l' air de là-bas à pleine poitrine . Voici un petit dessin que je lui envoie pour l' en remercier. Dis-lui pourtant de se ménager beaucoup, de ne pas se fatiguer, de ne pas tousser, de rentrer de bonne heure. Dis aussi tout cela à ta bonne mère que Toto doit aimer comme un ange. Embrasse-la bien pour moi ainsi que mon Charlot et ma Dédé. Ton petit père, V. Il m' est survenu, comme président de l' institut, un petit travail qui me cloue ici. Dès que je serai libre j' irai tous vous voir et vous embrasser ; j' en ai le désir autant que vous, mes bien-aimés. Embrasse aussi pour moi ma chère Julie. Mille hommages à Mesdames Collin. p593 à Léopoldine. ce mercredi, 31 août 1842. Je reçois avec bien de la joie, ma fillette chérie, toutes les bonnes nouvelles que tu me donnes. Ta mère est rétablie de sa petite indisposition ; mon Toto va de mieux en mieux. Dieu soit loué ! J' ai bien redouté Saint-Prix, je le bénis maintenant. Je ne pense pas pouvoir aller vous embrasser là-bas avant vendredi, et encore il faudra que je m' en retourne le lendemain de bonne heure. Je présume que j' arriverai avec M H Didier qui m' a écrit pour me le demander. Ta mère trouvera sans doute moyen de le coucher. Remercie, je te prie, Mesdames Collin, en attendant que je le fasse moi-même. Je sais qu' elles sont bonnes, mais je suis doublement touché quand leur bonté se répand sur vous. Embrasse pour moi ton excellente mère sur les deux joues, et puis Charlot et Dédé, et Julie. Voici une petite lettre pour mon Toto, dont le bonhomme est charmant. Toi, ma fille chérie, je t' embrasse comme je t' aime, bien tendrement. V. Soigne-toi bien aussi, toi. Prends garde à tes maux de tête. Mange bien, ris bien, amuse-toi bien. Chers enfants, votre santé à tous est mon bonheur. à Léopoldine. voici, mon enfant chérie, un petit mot pour Toto. J' ai bien peur que mon travail ne m' empêche de vous aller voir avant les premiers jours de la semaine qui vient. Cela me fait plus de peine encore qu' à vous. Tu sais, vous savez tous que mon bonheur est d' être au milieu de vous, mes enfants. Il me faut bien du courage pour rester ici quand vous êtes là-bas. Embrasse ta bonne mère pour moi, ma fillette bien-aimée. Dis à mon gros Charlot que, puisqu' il dessine, il ait soin de toujours dessiner d' après nature, lentement et soigneusement et fidèlement. C' est le moyen d' arriver un jour à faire vite et sûrement. Dis à ma Dédé qu' elle pense un peu à moi quand Gipon et Gipus le lui permettront. Surtout amusez-vous bien tous là-bas, portez-vous bien, et soyez heureux. -j' espère que dans cinq ou six jours je trouverai Julie coiffée en chinoise ; en attendant embrasse-la bien pour moi. p594 Excuse-moi près de Mesdames Collin de n' être pas allé les voir la dernière fois, et offre-leur tous mes respects. Et puis, chère enfant, toutes ces commissions faites, prie ta mère de t' embrasser pour moi ; elle seule peut le faire aussi tendrement. Ton petit père, V. Ce mercredi, 7 septembre 1842. à Léopoldine. ce vendredi fin septembre 1842. Merci, ma fille chérie, de ta bonne petite lettre. Hélas ! Je ne puis venir, je suis dans mon deuxième acte jusqu' aux genoux, jusqu' au cou, jusqu' aux yeux, jusque par-dessus la tête. Embrasse ta bonne mère pour moi, et puis voici trois gribouillis. Tirez-les au sort entre vous quatre. Quand je viendrai, je donnerai un baiser à celui ou à celle qui n' aura rien eu. Ton petit papa, V. 1843 à Auguste Vacquerie. 13 mai 1843. Merci, cher poëte. Votre bonne et charmante lettre m' a vivement ému. Croyez que je suis bien à vous. Je reverrai Mlle George. Il faut qu' elle joue ce magnifique rôle. Elle m' a paru le comprendre l' autre jour. Toute votre oeuvre est pleine de choses profondes et vraies qui ont saisi cette femme, et qui, je l' espère, saisiront le public. Mêlons toujours l' humanité à notre poésie. C' est le grand secret. Vous l' avez. Je vous remercie de m' avoir le premier rassuré sur toute ma chère colonie embarquée l' autre jour. J' avais le coeur bien gros. Je cache, mais j' éprouve. Personne ne le sait, que Dieu et moi. Voici les vers que j' ai promis à Madame Lefèvre pour son pauvre petit. Mettez-les à ses pieds. Mais mettez sur la tombe les vers si pathétiques et si déchirants que vous avez faits. Ceux-ci ne sont rien près des vôtres. p595 à bientôt. Je vous écrirai ce que m' aura dit Mlle George. J' aspire à voir Lucrèce Borgia se transfigurer en Proserpine. En attendant je vous serre les mains. Victor. 13 mai. Paris. à Madame Léopoldine Vacquerie-Hugo, au Havre. si tu recevais, chère enfant, toutes les lettres que je t' envoie, le facteur t' éveillerait au milieu de tes douces joies à chaque instant du jour et de la nuit. Depuis un mois, au milieu de ce tourbillon, entouré de haines qui se raniment, accablé de répétitions, de procès, d' ennuis, d' avocats et de comédiens, fatigué, obsédé, les yeux malades, l' esprit harcelé de toutes parts, je puis dire, mon enfant bien-aimée, que je n' ai pas été un quart d' heure sans penser à toi, sans t' envoyer intérieurement une foule de bons petits messages. Je te sais heureuse, j' en jouis de loin et avec une triste douceur, et ton beau ciel bleu me console de ma nuée. J' ai le coeur gros, mais j' ai aussi le coeur plein ; je sais que ton mari est bon, doux et charmant ; je le remercie du fond de l' âme de ton bonheur ; soyez tous les deux sages et absorbés l' un dans l' autre, la joie de la vie est dans l' unité, gardez l' unité, mes enfants ; il n' y a que cela de sérieux, de vrai, de bon et de réel. Moi, je vous aime et je pense à toi, ma fille bien-aimée. Quand tu recevras les burgraves , tu liras, pages 96 et 97, des vers que je ne pouvais plus entendre aux répétitions dans les jours qui ont suivi ton départ. Je m' en allais pleurer dans un coin comme une bête et comme un père que je suis. Je t' aime bien, va, ma pauvre petite Didine. p596 Ta mère me lit tes lettres. Fais-les bien longues. Nous vivons de ta vie là-bas. Moi, c' est à peine si je puis écrire. Je t' embrasse bien tendrement, et j' embrasse ton mari, et je mets mes plus tendres hommages aux pieds de l' excellente Madame Lefèvre. Ton père, V. 16 mars 1843. à Charles Vacquerie. voici, mon bon Charles, une lettre que j' écris à votre digne mère. Veuillez, je vous prie, la lui remettre. Je reçois la vôtre en ce moment, et je vous en remercie. Au milieu des douleurs qui vous accablent, je suis heureux que ma fille vous rende heureux. C' est une douce et charmante enfant ; elle est digne de vous ; vous êtes digne d' elle. Aimez-vous toujours. La vie entière est dans ce mot. à vous du fond du coeur. V H. 23 mars 1843. à Léopoldine. Paris, 21 avril 1843. Ne dis jamais, même en plaisantant, ma fille bien-aimée, que je t' oublie. Si je t' écris peu, c' est peut-être pour trop penser à toi. J' ai souvent avec toi à ton insu de longs et doux entretiens ; je t' envoie d' ici, la nuit, dans le silence, des bénédictions qui te parviennent, j' en suis bien sûr, et qui te font mieux dormir, et qui te font mieux aimer. Je te l' ai déjà dit, tu reçois de ces lettres-là à chaque instant. Quant aux autres lettres, à celles qu' on écrit sur du papier et que la poste porte, elles sont si froides en comparaison, elles sont si incomplètes, si obscurcies par les ombres de toute sorte que répand la vie ! Vraiment, ma p597 fille bien-aimée, je ne t' écris pas parce que je pense trop à toi. Arrange cela comme tu voudras, mais c' est ainsi. Surtout ne dis pas, ne dis jamais que ton père t' oublie. Ta mère me lit toutes tes bonnes petites lettres. Celles-là, les tiennes, sont rayonnantes et douces. Elles nous apportent un reflet de ton bonheur. Chère enfant, sois heureuse, rends ton mari heureux ; travaillez tous les deux sans relâche et avec amour à votre bonheur commun. Dans peu de temps, le mois prochain, ta mère, Dédé et Toto iront vous rejoindre là-bas. Moi, je resterai seul à Paris où bien des travaux, bien des affaires, bien des ennuis me retiennent encore. Songez donc tous un peu à moi, ainsi qu' à ce pauvre et bon Charles, exilé comme moi. Je penserai à vous de mon côté pour vous souhaiter tout le bonheur et toute la joie. Offre mes hommages à Mesdames Vacquerie et Lefèvre. Embrasse tendrement ton mari pour moi, et puis aime toujours ton père qui t' aime tant. à Monsieur Wilhem Ténint. Saint-Mandé, 16 mai 1843. J' ai lu, monsieur, votre excellent travail. C' est mieux qu' une prosodie, c' est un livre. Vous m' y traitez trop bien ; voilà ma grosse critique. Je me hâte de vous la faire. Effacez mon nom le plus que vous pourrez, cela vous portera bonheur. à cela près, vous avez fait, je le répète, un travail excellent. Vous expliquez à tous ce que c' est que le vers moderne, ce fameux vers brisé qu' on a pris pour la négation de l' art et qui en est, au contraire, le complément. Le vers brisé a mille ressources, aussi a-t-il mille secrets. Vous indiquez les ressources au public qui vous en saura gré, et vous trahissez les secrets des poëtes, qui ne s' en fâcheront pas. Le vers brisé est un peu plus difficile à faire que l' autre vers ; vous démontrez qu' il y a une foule de règles dans cette prétendue violation de la règle. Ce sont là les mystères de l' art ; mais vous les connaissiez comme poëte avant de les expliquer comme prosodiste. Vous avez fait de beaux vers, et beaucoup, et souvent, et vous comprenez mieux que personne combien ce savant mécanisme du vers moderne peut contenir de pensée et d' inspiration. Le vers brisé est en particulier un besoin du drame ; du moment où le naturel s' est fait jour dans le langage p598 théâtral, il lui a fallu un vers qui pût se parler. Le vers brisé est admirablement fait pour recevoir la dose de prose que la poésie dramatique doit admettre. De là, l' introduction de l' enjambement et la suppression de l' inversion, partout où elle n' est pas une grâce et une beauté. Ce sont là, monsieur, les vérités que vous avez comprises, celles-là et bien d' autres. Vous les enseignez à la foule, et, grâce à vous, ce qui était vrai pour nous poëtes, va devenir vrai pour tous les lecteurs. Grand service et grand progrès. Votre livre fera un jour partie de la loi littéraire. Je vous félicite, monsieur, de ce beau travail. Jamais les idées n' ont été en meilleur état qu' aujourd' hui. Tous les esprits élevés, honnêtes et droits marchent au même but. La pensée, assurée de l' avenir, conquiert de plus en plus le présent. La grande révolution des idées s' accomplit, aussi irrésistible que la révolution des faits et des moeurs, mais plus pacifique. Les petits esprits seulement criaient de retourner en arrière, c' est la loi, ils la suivent ; laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de marcher en avant, avec tout ce qui est noble et généreux, avec tout ce qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du coeur et de l' esprit. Agréez, monsieur, l' assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus distingués. Victor Hugo. à Léopoldine. 22 mai 1843. Ton bonheur est le mien, ma Didine chérie, et chaque fois que je reçois une de tes bonnes petites lettres tout empreintes de joie et de sérénité, je remercie Dieu. Embrasse pour moi ton bon et cher mari. Je le remercie de faire ton bonheur. Je suis ici, mon enfant, dans une solitude profonde, occupé de vous, car c' est à vous que je pense quand je travaille. Je me promène toute la journée sous les arbres du bois de Vincennes avec le vieux donjon pour perspective, et de temps à autre un canonnier ou un paysan pour compagnie. Je fais des vers à travers tout cela. Je reste à Paris pour Charles le plus longtemps possible, et aussi pour ta vieille et bonne amie, Mlle Louise Bertin, qui va, j' espère, avoir un prix monthyon. J' ai mis la chose en train, et il faut maintenant que je veille sur le côté hostile de l' académie jusqu' au dénouement. Ta mère m' a écrit mille détails doux et charmants sur ton intérieur. J' en avais déjà eu par toi. Elle me les a complétés. Je vois d' ici ta petite p599 chambre, tes meubles bien choisis et bien arrangés, les dessins, les chinoiseries, les portraits, et ma jolie Didine fraîche et heureuse au milieu de toutes ces choses gracieuses et douces. Je t' embrasse et je t' aime, mon enfant. Quelle joie le jour où je te reverrai ! Pense à moi, écris-moi. Tu as toujours, songes-y bien, la même place dans mon coeur et dans ma vie. Je t' embrasse encore. au directeur des archives israélites. Saint-Mandé, 11 juin 1843. Vous m' avez mal compris, monsieur, et je le regrette vivement, car ce serait un vrai chagrin pour moi d' avoir affligé un homme comme vous, plein de mérite, de savoir et de caractère. Le poëte dramatique est historien et n' est pas plus maître de refaire l' histoire que l' humanité. Or, le treizième siècle est une époque crépusculaire ; il y a là d' épaisses ténèbres, peu de lumière, des violences, des crimes, des superstitions sans nombre, beaucoup de barbarie partout. Les juifs étaient barbares, les chrétiens l' étaient aussi ; les chrétiens étaient les oppresseurs, les juifs étaient les opprimés ; les juifs réagissaient. Que voulez-vous, monsieur ? C' est la loi de tout ressort comprimé et de tout peuple opprimé. Les juifs se vengeaient donc dans l' ombre, comme je vous le disais dans ma lettre ; fable ou histoire, la légende du petit enfant Saint-Werner le prouve. Maintenant, on en croyait plus qu' il n' y en avait ; la rumeur populaire grossissait les faits ; la haine inventait et calomniait, ce qu' elle fait toujours ; cela est possible, cela même est certain ; mais qu' y faire ? Il faut bien peindre les époques ressemblantes ; elles ont été superstitieuses, crédules, ignorantes, barbares ; il faut suivre leurs superstitions, leur crédulité, leur ignorance, leur barbarie ; le poëte n' y peut mais, il se contente de dire : c' est le treizième siècle, et l' avis doit suffire. Cela veut-il dire qu' au temps où nous vivons, les juifs égorgent et mangent les petits enfants ? Eh ! Monsieur, au temps où nous vivons, les juifs comme vous sont pleins de science et de lumière, et les chrétiens comme moi sont pleins d' estime et de considération pour les juifs comme vous. Amnistiez donc les burgraves , monsieur, et permettez-moi de vous serrer la main. Victor Hugo. p600 à Arsène Houssaye. 1843. Au milieu de votre bonheur, monsieur, j' ai toutes sortes de petits malheurs. D' abord, j' ai la grippe ; ensuite, à côté de moi, un de mes petits garçons est indisposé. Enfin un de mes excellents amis, M Ourliac, qui est sans doute aussi un des vôtres, se marie le même jour que vous, ce dont je serais charmé si je ne me sentais tout embarrassé par le double devoir d' être à la fois à vous et à lui. Je crains que le médecin ne me tire brutalement d' affaire en me défendant d' être ni à l' un ni à l' autre, c' est-à-dire, en m' empêchant de sortir. Ce dénouement probable me rend tout triste d' avance, et je m' empresse de vous en faire part, tout en vous demandant pardon de vous attrister de mon chagrin au milieu de votre joie. Quoi qu' il arrive, je n' en serai pas moins de coeur auprès de vous. J' aime trop votre talent pour ne pas aimer votre personne, et j' applaudis trop à votre gloire pour ne pas m' intéresser à votre bonheur. D' ordinaire, les poëtes choisissent leurs femmes ressemblantes à leur poésie. C' est donc un ange que vous épousez. Permettez-moi de lui baiser les pieds. à Léopoldine. 13 juin 1843. Je t' écris, mon enfant chérie, avec des yeux bien malades. Je travaille, il le faut, et mes yeux empirent. Ta douce lettre m' a charmé. Mon rêve et ma récompense, après cette laborieuse année, c' est de vous aller retrouver là-bas. Cependant je ne puis dire encore quand. J' ai un voyage à faire d' abord, soit aux Pyrénées, soit à la Moselle ; voyage de santé qui me remettra un peu les yeux ; voyage de travail aussi, tu sais, comme tous mes voyages. Après, mon butin fait, ma gerbe liée, j' irai vous embrasser tous, mes bien-aimés. Le bon Dieu me doit bien cela. J' ai passé hier dimanche la journée avec Charles à la campagne, dans une île sur la Marne, partie arrangée par ce bon docteur Parent, qui nous a amusés et reposés. Charles travaille, dis-le à ta bonne mère ; dis-lui aussi p601 que je reçois d' elle en ce moment une bonne petite lettre à laquelle je répondrai bientôt. J' avais écrit dernièrement à ton excellent mari pour lui recommander un architecte ; mais les travaux du théâtre ont été adjugés et je présume que le porteur de ma lettre aura jugé inutile le voyage du Havre. Embrasse bien ton Charles pour moi. à lui aussi j' écrirai prochainement. La somnambule a lu, en effet, mais avec beaucoup de peine et d' une manière trouble et confuse, lettre à lettre. Les journaux ont fort amplifié la chose. Je vous la conterai en détail. Le fait n' en est pas moins étrange et donne à penser. à bientôt, ma fille chérie. écris-moi souvent. écris aussi à Mlle Louise Bertin qui t' a écrit et n' a pas de réponse de toi. je te recommande cela. elle vous aime tant, et si bien. Je t' embrasse bien tendrement. Je vous embrasse tous. Soyez bien heureux, mes bien-aimés ! Mille amitiés à Auguste Vacquerie et à M Regnauld. à Adèle. 1843. Sais-tu, ma Dédé, que tu m' as écrit une charmante lettre ? Il faut m' écrire ainsi très souvent. Je te répondrai le plus que je pourrai. Ta mère et Didine sont deux paresseuses. Gronde-les, parce qu' elles ne m' ont pas écrit, et puis embrasse-les, parce que je les aime. Vous me manquez bien tous, allez, mes bien-aimés. Je suis ici comme une pauvre âme en peine. Je travaille beaucoup, et je pense à vous encore plus. Ma Didine est heureuse, votre mère est contente, vous êtes joyeux. Ces idées-là me consolent et me remplissent de douceur. Il faut, ma Dédé, bien t' amuser et me donner, quand tu m' écriras, des nouvelles de Cocotte. Il faut un peu travailler aussi, car le bon Dieu aime les petites filles qui travaillent, et les regarde faire. Il faut aussi corriger ton bégaiement. En t' observant bien, tu y parviendras. Une petite fille peut bégayer, mais il ne faut pas qu' une jeune fille bégaie. En un an, tu peux, si tu le veux, réformer cela. Adieu, mon ange chéri, je t' embrasse et je t' embrasse encore. Ton petit père. V. Embrasse pour moi ta bonne mère et ma Didine et dis-leur de m' écrire. p602 à Madame Victor Hugo, au Havre. Paris, mardi 18 juillet 1843. Bien m' en a pris, chère amie, de partir du Havre lundi dernier, car les billets en question étaient déjà en souffrance, et je n' ai pu avoir mon argent qu' avec une peine extrême. J' ai été obligé de retarder mon départ, et j' ai passé huit jours en démarches fort ennuyeuses. Enfin j' ai réussi et je puis partir, ce que je vais faire aujourd' hui même. -je n' en pense pas moins avec une véritable tristesse à ces huit jours que j' aurais pu passer près de toi, mon Adèle vraiment aimée, au milieu de ma chère petite colonie du Havre, et que j' ai été obligé de donner à ces misérables six ou sept cents francs. Les petits déboires de la vie sont souvent en réalité de grands chagrins. Celui-là en est un. J' ai été si heureux dans cette journée que j' ai passée au Havre ! Si parfaitement et si pleinement heureux ! Je vous voyais tous pleins de beauté, de vie, de joie et de santé. Je me sentais aimé dans ce milieu rayonnant. Tu étais, toi, parfaitement belle et tu as été bonne, douce et charmante pour moi. Je t' en remercie du fond du coeur. J' ai vu Charlot presque tous les jours cette semaine. Je vais le voir encore tout à l' heure. Il est en ce moment au concours où il est allé le premier de sa classe, version latine. Je suis bien content de lui en ce moment. Nous avons passé dimanche la journée ensemble chez Mme De Villeneuve qui a été charmante et m' a parlé de toi dans les termes les plus affectueux et les plus sentis . C' était la fête de Maisons. Charles s' est fort amusé. Moi, au milieu de toute cette joie, j' étais triste. Je ne pouvais m' empêcher de comparer ce dimanche-là au précédent, et de me dire que l' autre était bien doux, bien heureux et bien complet. Dans un mois Charlot sera près de toi ; dans deux mois je serai avec vous. Je voudrais que ces deux mois fussent déjà écoulés. J' ai besoin de ce voyage pourtant. Adieu, mon Adèle chérie. Je t' écrirai bientôt où il faudra m' écrire. p603 à Léopoldine et à Charles Vacquerie. Paris, 18 juillet 1843. Je suis encore à Paris, ma fille bien-aimée. Ta bonne mère te contera comment. Mais je pars tantôt, et quand tu recevras cette lettre, pense avec tendresse à ton pauvre père qui roulera loin de toi sur la route du midi. Si tu savais, ma fille, comme je suis enfant quand je songe à toi, mes yeux sont pleins de larmes, je voudrais ne jamais te quitter. Le spectacle de ton bonheur m' a charmé l' autre jour. Ton mari est bon, doux, tendre, aimable, spirituel, aime-le bien. Moi, je l' aime aussi. Cette journée passée au Havre est un rayon dans ma pensée ; je ne l' oublierai de ma vie. Qu' il m' en a coûté de vous résister à tous ! Mais c' était nécessaire. Je suis parti avec un serrement de coeur. Et le matin, en passant près du bassin, j' ai regardé les fenêtres de ma pauvre chère Didine endormie. Je t' ai bénie et j' ai appelé Dieu sur toi du plus profond de mon coeur. Sois heureuse, ma fille, toujours heureuse, et je serai heureux. Dans deux mois je t' embrasserai. En attendant, écris-moi, ta mère te dira où. Je t' embrasse encore et encore. V. J' ai besoin de vous remercier, mon bon Charles, pour le bonheur que vous m' avez donné. Le jour que j' ai passé près de vous m' a ravi. J' ai vu ma fille heureuse par vous, et vous heureux par elle. Songez, mes enfants, que c' est là le paradis. Vivez-y tous les deux jusqu' à la mort. Je pars aujourd' hui pour le midi. Ma femme vous dira les affaires et les petits ennuis qui m' ont retenu huit mortels jours à Paris. Dans deux mois nous serons tous réunis. Soyez heureux en m' attendant. C' est tout ce que je vous demande. Serrez pour moi la main de votre excellent frère et mettez tous mes hommages aux pieds de Madame Lefèvre. Si Dieu lui donnait tout le bonheur qu' elle mérite, elle serait aussi heureuse que vous. Je vous serre les deux mains, mon bon Charles. V. p604 à Léopoldine. Biarritz, 26 juillet 1843. Je vois ici la mer comme au Havre, mais je la vois sans toi, ma fille bien-aimée. Je me promène sur des grèves, j' admire de magnifiques rochers, mais je me promène sans toi, j' admire sans toi. Je ne sens pas ton bras doucement posé sur le mien. La nature est toujours bien belle, mon enfant, mais elle est vide quand ceux qu' on aime sont absents. Je suis venu de La Rochelle ici par mer, et, comme je le marque à ta mère, en arrivant à Biarritz j' ai lu dans des journaux que j' étais à Bordeaux et dans d' autres que j' étais en Suisse. Je passerais ici ma vie si je vous avais tous, c' est un lieu ravissant ; l' océan avec un beau ciel, une plage admirablement déchirée, ce qui donne à la marée tout l' aspect d' une tempête. Mais vous n' y êtes pas, et tout me manque. Je travaille beaucoup. Cela occupe la pensée, sinon le coeur. Embrasse ton cher mari pour moi, et écris-moi, mon enfant chérie. Ta mère te donnera l' adresse. Mes hommages à Madame Lefèvre. Mes amitiés à Auguste Vacquerie. Je t' embrasse encore et toujours. à François-Victor. Paris, 28 juillet 1843. C' est le lundi 10 juillet à six heures vingt-cinq minutes du matin que je t' ai perdu de vue, mon Toto bien-aimé. J' étais sur le paquebot la Normandie qui s' éloignait rapidement vers Honfleur ; toi, tu étais debout sur la jetée du Havre, un pied sur le parapet, le coude sur ton genou, la tête dans ta main, et tu regardais le bateau s' enfuir. Mes yeux, mon enfant chéri, sont restés fixés sur toi jusqu' au moment où tu n' as plus été qu' un petit point noir qui s' est tout à coup évanoui dans la brume profonde de la mer. Je me disais, ce petit point noir, c' est mon enfant, c' est une partie de ma vie, de mon âme et de ma joie ; ce petit point noir, c' est un jeune esprit qui travaille, c' est un coeur qui m' aime. -et puis, quand tout a disparu, je me suis dit : dans deux mois, ce petit point noir reparaîtra p605 à l' horizon, au lieu de diminuer il grandira, au lieu de s' éloigner, il s' approchera, je reverrai la bonne petite tête que j' aime, et j' embrasserai mon enfant. -n' oublie aucun de ces détails, mon Toto. Voilà les souvenirs dont il faut meubler sa pensée et sa vie. Je pars aujourd' hui. Dans quelques jours j' écrirai d' où je serai, et tu pourras m' écrire à ton tour. Travaille bien, amuse-toi bien, porte-toi bien, aime-moi bien, fais tout bien. bien est comme Dieu , un mot magique. -je t' embrasse tendrement. à Charles Vacquerie et à Léopoldine. San-Sébastian, 31 juillet. Vous êtes de mes enfants, mon bon Charles, et c' est à vous que j' écris aujourd' hui. Je suis en Espagne, si la Biscaye peut s' appeler Espagne. Le pays est admirable, mais il y a énormément de puces. Quand on va se baigner, on en rapporte de l' océan. J' espère que vous allez toujours bien au Havre, et que ma petite madame continue d' être une jolie havraise la plus heureuse du monde. J' espère que votre frère Auguste fait au bord de la mer de ces beaux vers que les grandes choses de la nature donnent aux esprits comme le sien. J' espère que Madame Lefèvre passe son été près de vous avec douceur et consolation. Enfin, j' espère que le bon Dieu ne vous refuse là-bas rien de ce que je lui demande ici pour vous, santé, bonheur, prospérité et joie. Je vous embrasse tendrement. V. Je continue avec toi, ma fille chérie, la lettre commencée avec ton mari. Il me semble que je ne change pas d' interlocuteur. Vous êtes un seul coeur dans deux âmes. Tu trouveras sous ce pli deux dessins. L' un est pour toi, l' autre pour Toto. Choisissez chacun celui que vous voudrez. La prochaine fois j' en enverrai un à ma Dédé. Je la prie de me faire crédit jusque-là. J' ai les yeux un peu malades, et puis sous ce beau ciel espagnol il fait depuis quatre jours beaucoup de brouillard, ce dont ces deux dessins se ressentent. p606 J' espère que vous avez beau temps là-bas. Quant à moi, j' étudie la langue basque, et je me promène au bord de la mer. Je ne puis voir à la nuit tombante la lame briser à mes pieds sur le sable sans songer qu' il n' y a qu' une flaque d' eau entre toi et moi. Hélas, cette flaque d' eau est l' océan. Du reste, mon voyage est plein d' intérêt. Le moment est des plus curieux pour voir l' Espagne. J' écris toujours mon journal. Tu liras tout cela quelque jour. écrivez-moi toujours à Pau. Et puis viens que je t' embrasse, ma chère fille bien-aimée. 1er août. J' apprends à l' instant que le courrier de ce pays sauvage ne partira pas pour la France avant demain 2 août. Je rouvre ma lettre et j' en profite pour te dire encore quelques mots. Un peu de papier blanc à remplir, c' est comme quelques minutes de répit avant l' adieu. Cela est précieux. Causons donc quelques instants encore, ma fillette chérie. Il me semble que je vois là ton doux regard posé sur moi et qui me dit : oui, mon petit papa . Et puis, pendant que je parle ainsi, voici mon panier qui se remplit ; à peine s' il m' en reste quelques lignes. Dis à ta bonne mère que je viens d' écrire à notre Charlot. J' espère que la fin d' année lui sera bonne. Chère enfant, je voudrais être à six semaines d' ici et vous avoir tous à la fois dans mes bras et sur mes genoux. L' un des deux dessins représente le port du passage, admirable endroit à deux lieues d' ici. à Charles. Saint-Sébastien, 31 juillet 1843. C' est avec bien du plaisir, mon Charlot, que je tiens la promesse que je t' ai faite d' écrire à M Henri Didier. M Didier est un digne et noble jeune homme qui a du coeur, de l' âme et de l' esprit, les trois rayons de l' intelligence. J' ai toute confiance en lui, et je l' aime parce qu' il t' aime. C' est lui qui te remettra cette lettre. Je suis ici à peu près en Espagne, étudiant une grammaire basque qui p607 m' a coûté quatre réaux, et parlant espagnol avec les curés et les servantes d' auberge comme si je n' avais fait autre chose toute ma vie. Je n' étais pas en Espagne depuis deux heures que tout mon espagnol de 1813 me revenait, et je me suis remis à barboter en plein castillan comme un poisson vivant qu' on rejette à l' eau et qui se remet à nager. M Didier te dira quel beau pays je vois ; et toi, mon Charlot, que fais-tu ? Tu es plein d' ardeur, n' est-ce pas ? Tu continues les concours. N' oublie pas de m' écrire à Pau les résultats que tu sauras. Hier c' était dimanche. J' ai bien songé à toi. Il y avait un gros brouillard sur la ville. Je me promenais tout seul au bord de la mer, et je me disais : il y a quinze jours, j' étais à Maisons avec mon Charlot. Il faisait un beau soleil, et nous avions le coeur plein de joie. Pense à moi de ton côté, mon enfant chéri. Tu es mon bonheur dès à présent, je veux que tu sois un jour mon orgueil. Je t' embrasse bien fort. V. à Léopoldine. Tolosa, 9 août 1843. Au moment d' écrire je me dis : c' est aujourd' hui le tour de Dédé, et j' écris à Dédé, et puis j' écris à Didine, et puis j' écris à Toto. C' est toujours le tour de tous. Vois-tu, ma fille chérie, une lettre qui partirait sans un mot pour toi ne serait pas une vraie image de mon coeur. Je pense à toi sans cesse ; il faut bien que je t' écrive toujours. Je continue mon voyage dans ce pays inconnu et admirable. J' ai dit le premier que l' Espagne était une Chine. Personne ne sait ce que contient cette Espagne. Moi-même je suis honteux d' y entrer si peu et d' en sortir si vite. Il faudrait ici, non des jours, mais des semaines, non des semaines, mais des mois, non des mois, mais des années. Je n' ai visité que quelques montagnes, et je suis dans l' éblouissement. Je te conterai tout cela, ma bien-aimée fille, quand je serai au Havre et quand tu seras à Paris. Cela remplira nos causeries après dîner. Tu sais, ces bonnes causeries qui étaient un des charmes de ma vie. Nous en ferons encore. Car je veux bien que tu sois heureuse sans moi, mais moi je ne puis être heureux sans toi. J' embrasse ton mari, et toi, et lui, et toi encore. V. p608 à François-Victor. Tolosa, 9 août 1843. Vois-tu cette petite fleur, mon Toto bien-aimé ? Il a fallu toute une grande montagne pour la faire. C' est l' image de la poésie en ce monde. La poésie est une chose exquise et délicate, et il faut un grand coeur pour la produire. Depuis quelques jours j' avais cette montagne devant ma fenêtre, une côte aride, sauvage, pleine de rochers semés de bruyères courtes. Je me doutais qu' il y avait quelque chose en haut. Je me décide un matin à y monter, malgré l' escarpement, le soleil, la chaleur. J' ai trouvé en haut cette petite fleur. Il n' y avait que cette fleur. La montagne se terminait par un plateau étroit semé de roches nues. Au plus haut d' une de ces roches, dans un creux abrité du vent, cette petite fleur croissait. Toute la grâce de la montagne était là. Je l' ai cueillie, et je te l' envoie. Je sais, mon enfant adoré, que tu la garderas. Garde aussi à jamais dans ton coeur l' amour de Dieu, de la nature, de ta mère et de ton père. Que ces quatre sentiments n' en fassent qu' un. être intelligent, c' est être bon. être bon, c' est être tout. Je t' embrasse tendrement, cher, bien cher enfant. à Léopoldine. Pierrefitte, 17 août 1843. Si tu avais pu me voir, ma fille chérie, quand j' ai ouvert ta lettre, tu aurais été heureuse, car je sais, je sens combien tu m' aimes. J' aurais voulu que tu pusses voir ma joie. J' étais depuis si longtemps sans nouvelles de vous tous ! Tu as raison, le bon Dieu devrait transporter Le Havre et la place royale à Biarritz. Le ciel et la mer sont là dans toute leur beauté. Nous y serions, nous, dans tout notre bonheur. Je suis maintenant dans les Pyrénées, autres merveilles. Je vais boire un peu de soufre pour mes rhumatismes de l' an dernier. Du reste je passe ma p609 vie à admirer. Que la création est belle ! On ne peut pas se déplacer sans s' extasier à chaque pas. Avant-hier je voyais la mer, hier l' Espagne, aujourd' hui les montagnes. Tout cela est beau, beau différemment, mais également. Admirons, ma fille chérie, mais n' oublions pas qu' admirer ne vaut pas aimer. Aimons surtout. On n' a pas besoin de te dire cela à toi qui as tous les amours à la fois. Dis à ton Charles que j' ai été bien charmé de son petit mot. Je sais qu' il a le coeur noble et l' esprit élevé. Vous vous entendrez toujours. Se comprendre, c' est s' aimer. Je t' embrasse du fond de mon coeur. Dans un mois ! écris-moi toujours à Pau . Mille amitiés à Auguste Vacquerie. à Léopoldine. Luz, 25 août 1843. J' écris à ta mère, ma fille chérie, la tournée que je fais dans ces montagnes. Je t' envoie au dos de cette lettre un petit gribouillis qui te donnera quelque idée des choses que je vois tous les jours, qui me paraissent bien belles, et qui me sembleraient bien plus belles encore, chère enfant, si je les voyais avec toi. Ce qui te surprendra, c' est que l' espèce de ruine qui est au bas de la montagne n' est point une ruine : c' est un rocher. Les Pyrénées sont pleines de ces blocs étranges qui imitent des édifices écroulés. Les Pyrénées elles-mêmes, au reste, ne sont qu' un grand édifice écroulé. Les deux triangles blancs que tu vois dans les entre-deux des montagnes sont de la neige. Dans certaines Pyrénées, et particulièrement sur le Vignemale, la neige prend son niveau comme l' océan. Je prends les eaux, mais j' ai toujours les yeux malades. Il est vrai que je travaille beaucoup. Je pourrais dire sans cesse. Mais c' est ma vie. Travailler, c' est m' occuper de vous tous. Tu as maintenant deux Charles pour te rendre heureuse. Avant peu tu auras aussi ton père. Donc, continue d' engraisser, de rire et de te bien porter. Rayonne, mon enfant. Tu es dans l' âge. Je charge ta mère de mes souvenirs pour Madame Lefèvre et Monsieur Regnauld. Et puis je t' embrasse, ton Charles et toi, du fond du coeur. écris-moi maintenant à La Rochelle poste restante. Fais souvenir ta bonne mère, qui est un peu distraite, que c' est à La Rochelle qu' il faut m' écrire désormais. p610 à Toto. Luz, 25 août 1843. J' étais hier, mon cher petit Toto, au bord d' un lac vert et charmant qui est à quatre mille pieds de hauteur dans la montagne et qui a douze cent cinquante pieds de profondeur. Rien de plus gracieux et de plus joli que ce lac. -l' eau en est glaciale. -si l' on y tombe, on est mort. -c' est ce qui est arrivé il y a deux ans à deux jeunes mariés dont le tombeau est au bord du lac sur un rocher. J' y ai cueilli cette petite fleur. Je te l' envoie pour la joindre à l' autre. Celle-ci s' appelle une cinéraire. Elle est bien nommée, comme tu vois, venant sur un tombeau. Le lac s' appelle le lac de Gaube . à propos d' eau froide, garde-toi bien, cher enfant, de l' eau de la mer, à moins que M Louis ne te permette d' en prendre des bains chauds. As-tu songé à le lui demander ? Il faudrait lui écrire pour cela. Moi, je prends toujours des bains de soufre en compagnie d' une foule de lions qui viennent de Paris et d' ours qui viennent de la montagne. Les lions ont des gants jaunes, les ours ont la chaîne au cou ; les ours ont l' air philosophe, les lions ont l' air bête. On fait danser les ours et les lions les regardent ; si les ours n' avaient pas la chaîne au cou et la muselière au nez, ce sont eux qui feraient danser les lions. Tout cela veut dire, mon enfant chéri, que je veux te faire rire et que je t' aime. Porte-toi bien, soigne-toi bien, aime-moi bien. le petit point noir va bientôt approcher. C' est maintenant à La Rochelle , poste restante, qu' il faut m' écrire. Je te charge, mon Toto, de le rappeler à tout le monde. à Madame Victor Hugo. Cognac, 2 septembre 1843. Je t' écris, chère amie, un mot en toute hâte. Depuis huit jours, je voyage jour et nuit sans m' arrêter, ni me reposer un instant. J' ai quitté les Pyrénées, j' ai visité Tarbes, Auch, Agen, Bergerac, Périgueux, Angoulême, Jarnac, p611 et je vais à Saintes, puis à La Rochelle, où je compte trouver de bonnes lettres de toi et de vous tous, mes bien-aimés. Je n' écris qu' à toi aujourd' hui, car j' ai les yeux brûlés par la route blanche de poussière et de soleil ; et puis, je sais que ce qui est à toi est à tous, tu es la mère. Cette lettre est donc pour tous parce qu' elle est pour toi. J' ai reçu à Luz une bonne petite lettre de ma Didine chérie. Cette lettre était, comme toujours, pleine de tendresse et de bonheur. Et puis, j' en ai eu aussi une de mon pauvre Charlot. Cette fin d' année n' a pas répondu à nos espérances et à son travail ; il faut qu' il s' arme d' un nouveau courage pour l' année prochaine. Les gens de coeur peuvent s' éclipser, mais non s' éteindre ! Il faut donc reparaître, entends-tu, mon Charlot bien-aimé. En attendant, amuse-toi. Et toi aussi, mon Toto chéri, et toi aussi, mon petit ange de Dédé. La saison du travail approche ; mettez à profit la saison de la joie. Dans peu, je serai des vôtres. Encore douze ou quinze jours, et je vous embrasserai tous, et nous serons réunis. Je vous raconterai toutes mes aventures . Vous me direz, comme quand vous étiez tous les quatre ensemble sur mes genoux, toutes vos pensées, toutes vos joies, tous vos désirs. Mon Toto me fera cent questions et je lui ferai deux cents réponses. Porte-toi bien, mon Toto. Chère amie, ma prochaine arrivée va rendre mes lettres un peu plus rares ; ne t' en étonne pas. Vous écrire n' est que l' ombre d' une douce chose ; ce que je veux, c' est vous embrasser et vous avoir. à bientôt donc, mes bien-aimés. à Madame Victor Hugo. 10 septembre 1843. Chère amie, ma femme bien-aimée, pauvre mère éprouvée, que te dire ? Je viens de lire un journal par hasard. ô mon Dieu ! Que vous ai-je fait ! J' ai le coeur brisé... je n' irai pas jusqu' à La Rochelle... il me tarde de pleurer avec toi et avec mes trois pauvres enfants bien-aimés... mon Adèle chérie, que ces affreux coups du moins resserrent et rapprochent nos coeurs qui s' aiment... p612 à Mademoiselle Louise Bertin, aux Roches. samedi, 10 septembre 1843. Chère Mademoiselle Louise, je souffre, j' ai le coeur brisé ; vous le voyez, c' est mon tour. J' ai besoin de vous écrire, à vous qui l' aimiez comme une autre mère. Elle vous aimait bien aussi, vous le savez. Hier, je venais de faire une grande course à pied au soleil dans les marais ; j' étais las, j' avais soif, j' arrive à un village qu' on appelle, je crois, Soubise, et j' entre dans un café. On m' apporte de la bière et un journal, le siècle . J' ai lu. C' est ainsi que j' ai appris que la moitié de ma vie et de mon coeur était morte. J' aimais cette pauvre enfant plus que les mots ne peuvent le dire. Vous vous rappelez comme elle était charmante. C' était la plus douce et la plus gracieuse femme. ô mon Dieu, que vous ai-je fait ! Elle était trop heureuse, elle avait tout, la beauté, l' esprit, la jeunesse, l' amour. Ce bonheur complet me faisait trembler. J' acceptais l' éloignement où j' étais d' elle afin qu' il lui manquât quelque chose. Il faut toujours un nuage. Celui-là n' a pas suffi. Dieu ne veut pas qu' on ait le paradis sur la terre. Il l' a reprise. Oh ! Mon pauvre ange, dire que je ne la verrai plus ! Pardonnez-moi, je vous écris dans le désespoir. Mais cela me soulage. Vous êtes si bonne, vous avez l' âme si haute, vous me comprendrez, n' est-ce pas ? Moi, je vous aime du fond du coeur et, quand je souffre, je vais à vous. J' arriverai à Paris presque en même temps que cette lettre. Ma pauvre femme et mes pauvres enfants ont bien besoin de moi. Je mets tous mes respects à vos pieds. Victor Hugo. Mes amitiés à mon bon Armand. Que Dieu le préserve et qu' il ne souffre jamais ce que je souffre. p613 à Louis Boulanger. samedi, 10 septembre 1843. Cher Louis, j' avais commencé à vous écrire une longue lettre et je vous écris quatre lignes. Vous savez. Je vous écris dans le désespoir. Vous êtes mon ami, il faut bien que je partage cette douleur avec vous. Dieu nous a repris l' âme de notre vie et de notre maison. ô pauvre enfant, pauvre ange, elle était trop heureuse. J' avais donc raison dans mes rêveries qui étaient si souvent attachées sur elle, d' être effrayé de tant de bonheur. Cher Louis, aimez-moi. J' accours à Paris, mais j' ai voulu vous écrire. Hélas ! J' ai le coeur navré. à Paul Foucher. 16 septembre 1843. Mon pauvre Paul, mon bon Paul, tes vers sont déchirants et ravissants à la fois ; ils m' ont remué les entrailles, je t' en remercie, mais je ne puis me séparer de ce portrait. Figure-toi, mon pauvre ami, qu' elle l' avait fait faire pour moi, qu' elle allait tous les jours avant son mariage chez M édouard Dubufe pour cela, qu' elle me l' a donné avec son dernier adieu ; je l' avais couché dans le lit comme mon enfant, comme mon trésor : en arrivant, c' est la première chose que j' ai cherchée ; ne le trouvant pas, j' ai tout remué dans ma chambre ! Comprends cela, pardonne-moi, après tes charmants vers, je ne devrais rien te refuser ; je te refuse pourtant ce portrait ; pardonne-moi ; c' est mon ange, vois-tu, il faut qu' elle soit près de moi. p614 à Victor Pavie. Paris, 17 septembre 1843. Je ne vis plus, mon pauvre ami, je ne pense plus ; je souffre, j' ai l' oeil fixé sur le ciel, j' attends. Que de belles et touchantes choses vous me dites ! Les coeurs comme le vôtre comprennent tout parce qu' ils contiennent tout. Hélas ! Quel ange j' ai perdu ! Soyez heureux ! Soyez béni ! Ma bénédiction doit être agréable à Dieu, car près de lui les pauvres sont riches et les malheureux sont puissants. Je vous serre tendrement la main. V H. à Alphonse Karr, à Sainte-Adresse. Paris, 18 septembre 1843. Vous m' avez fait pleurer dans ce moment horrible ; vous m' avez déchiré et soulagé ; merci, cher et noble Alphonse Karr. Vous avez un grand coeur ; vous avez bien parlé d' elle et de lui. Ma pauvre fille bien-aimée ! Vous figurez-vous cela que je ne la verrai plus ? à édouard Thierry. 23 septembre 1843. Nous voilà frappés tous les deux presque au même moment, vous dans votre père, moi dans ma fille. Que me diriez-vous et que pourrais-je vous dire ? Abaissons-nous sous la main qui brise. Pleurons ensemble. Espérons ensemble. La mort a des révélations ; les grands coups qui ouvrent le coeur ouvrent aussi l' esprit ; la lumière pénètre en nous en même temps que la douleur. Quant à moi, je crois ; j' attends une autre vie. Comment n' y croirais-je pas ? Ma fille était une âme ; cette âme, je l' ai vue, je l' ai touchée pour ainsi dire, elle est restée dix-huit ans près de moi, et j' ai encore le regard plein de son rayonnement ; dans ce monde même elle p615 vivait visiblement de la vie supérieure. C' est donc de l' espérance que je vous apporte. Accueillez-la avec douceur. Vous savez que je suis votre ami. Votre ami accablé et cependant tourné vers Dieu. Je souffre comme vous, espérez comme moi. Je vous serre cordialement la main. V H. madame la vicomtesse Victor Hugo, rue de Savoie, au châlet, Versailles. Montargis, 3 octobre 1843. Je compte toujours, chère amie, être à Paris jeudi, et j' espère vous y trouver. Quoique je ne vous aie quittés que depuis bien peu de jours, j' ai déjà le besoin de vous revoir tous. Si pourtant il t' est agréable ainsi qu' aux enfants de rester à Versailles près de notre bonne Julie jusqu' à samedi, je ne m' y oppose pas ; j' irai vous y voir ; ce qui vous plaît me plaît. Seulement il faut faire en sorte qu' en arrivant à Paris jeudi, je trouve un mot de toi, afin que je puisse, si j' arrive d' assez bonne heure, aller dîner avec vous. Tu sais combien le coup qui vient de nous frapper m' a rendu faible et craintif, et je ne voudrais pas vous revoir un vendredi. Depuis samedi, chère amie, je pense à toi, et je t' envoie des consolations, et à notre fille bien-aimée, et je lui envoie des prières. Elle est heureuse, elle nous voit, et nous la reverrons. Ne doute pas de cela. Mets-toi ces trois pensées dans le coeur, pauvre amie. Tu te sentiras apaisée. Ayez soin de votre bonne mère, mes enfants bien-aimés. Nous n' avons plus que vous au monde. Aimez votre mère pour quatre. Votre douce soeur vous a légué un héritage d' amour. Il faut vous le partager. -je vous embrasse tous bien tendrement, toi, mon Charlot, toi, mon Toto, toi, ma Dédé, et je te défends de bégayer, chère petite bien-aimée. Embrassez pour moi votre excellente mère et votre bonne tante et votre bon oncle Abel. à bientôt, chère amie. V. à jeudi. Toutes mes amitiés à Zoé. -Charles et toi avez emporté mon parapluie samedi. Je te le recommande. Il est facile à reconnaître. Le manche est en bois naturel, noueux et jaune. Aies-en soin, qu' il ne se perde pas. -à jeudi. 1844 p616 à M Harel. janvier 1844. Il me semble, mon cher Monsieur Harel, que mon mot : et ce sera ta mort n' est décidément pas assez sublime et ne répond pas à l' attente du public en un pareil moment. L' effet, -qu' en dites-vous ? -me paraît entier après le serment de Gilbert, et le susdit mot sublime est plutôt un accroc qu' autre chose. Pour ne faire dire qu' un mot, et pour le faire dire par Mademoiselle George, il faudrait vraiment trouver un beau mot. Or je ne trouve rien. Supprimons donc, et laissons tomber le rideau sur le serment de Gilbert qui, hier, a produit, vous vous en souvenez, une sensation complète. Mais d' abord, et avant tout, est-ce votre avis ? Est-ce l' avis de Mademoiselle George ? Si vous le pensiez tous les deux comme moi, seriez-vous assez bon, comme je ne pourrai peut-être pas aller ce soir à l' odéon, pour avertir de ma part M Bouchet et pour faire donner les ordres nécessaires à la chute du rideau immédiatement après le serment prononcé, tout le monde restant tableau . Pardon de vous parler argot à vous qui parlez si bon français. Pardon aussi de vous déranger pour si peu. Très prochainement j' irai vous serrer la main et mettre toutes mes admirations aux pieds de ma grande actrice. Victor Hugo. Ce vendredi matin. Il va sans dire que nous ne supprimons le mot que si cette suppression convient tout à fait à Mademoiselle George. à Monsieur F Marbeau, membre du comité de la statue du maréchal Brune. mars 1844. Excusez-moi, monsieur, d' avoir tant tardé à vous écrire ; j' avais les yeux fort malades au moment où votre lettre m' est parvenue, et je tenais à vous répondre de ma main. Maintenant, ma réponse, la voici. J' avais quatorze ans et j' étais un pauvre p617 petit écolier imprégné de je ne sais quel esprit de parti quand j' ai fait l' absurde et cruel vers dont vous vous plaignez si légitimement. Ce vers, je l' ai jugé comme vous, plus sévèrement encore que vous. il n' a jamais été imprimé dans aucune édition de mes oeuvres. il est resté dans la petite brochure violente et oubliée d' où je regrette qu' une mémoire malheureuse l' ait momentanément tiré. Vous pouvez faire, monsieur, de ma réponse ce qu' il vous plaira. Plus que personne je plains et j' honore l' illustre maréchal Brune. Depuis près de vingt ans toute haine patriotique, tout préjugé de faction a disparu de mon esprit. Quand j' étais enfant, j' appartenais aux partis. Depuis que je suis homme, j' appartiens à la France. Je vous remercie, monsieur, d' avoir provoqué cette explication ; je vous la donne avec empressement et joie. à Monsieur Charles De Lacretelle. Paris, 9 juillet 1844. Votre excellente lettre, mon cher et vénérable ami, m' a fait un bien que je ne saurais vous dire. Dans cette mélancolie profonde où je suis, c' est un grand encouragement à porter la vie que la contemplation d' une âme de vieillard, belle, forte et sereine comme la vôtre. Il est doux et utile en même temps à nous, hommes plus jeunes, que la providence afflige et éprouve, d' arrêter notre pensée sur votre tête couverte de cheveux blancs, sur votre esprit plein de toutes les sagesses. Vous aussi vous avez vécu, vous avez lutté, vous avez souffert. Là où j' ai des plaies, vous avez des cicatrices. Aujourd' hui vous êtes calme, satisfait, résigné et heureux, et vous regardez avec douceur ce ciel majestueux d' où tombent sur nous tous les rayons qui éclairent nos yeux et tous les malheurs qui éclairent notre âme. Car cela n' est que trop vrai, le malheur est une clarté. Que de choses j' ai vues en moi et hors de moi depuis que je souffre ! La plus haute espérance sort du deuil le plus profond, remercions Dieu de nous avoir donné le droit de souffrir, puisque c' était nous donner le droit d' espérer. Pour vous, mon respectable et excellent ami, vous êtes heureux dès à présent, dès ici-bas. Votre belle et noble vieillesse participe de ces joies promises à ceux qui sont élus. Qu' est-ce que l' éternité bienheureuse pourrait p618 vous donner de meilleur que cette noble et charmante femme qui vous aime et qui vous admire, que ces doux et bons et nobles enfants que vous faites heureux et qui vous font heureux ? Dieu est juste. Il vous a commencé votre ciel sur la terre. Vous ne mourrez pas, vous continuerez. à madame la princesse Mestscherski. Paris, le 11 novembre 1844. On ne console pas une mère, madame, on pleure avec elle. Quelles paroles ajouter à tout ce qui se passe dans l' âme d' une mère tendre et sublime comme vous ? C' était un beau talent parmi les hommes ; c' est une âme radieuse dans le ciel. Il avait tout reçu de la providence ; rien ne lui avait été refusé. Il était en toute chose digne d' envie et de tendresse ; c' était une nature d' exception, Dieu avait dérangé, pour nous le donner, l' ordre habituel des choses ; il l' a dérangé aussi pour nous l' enlever. Que sa volonté soit faite ! Mais, hélas ! Les coeurs des mères sont brisés. Accueillez, madame la princesse, ma profonde douleur. à Victor Pavie. novembre 1844. Hélas ! Quel triste écho votre coeur éveille dans le mien ! Vous en êtes, comme moi, à la grande douleur de la vie. Voir sa fleur tomber, voir mourir son avenir, voir son espérance se transformer en désespoir ! Hélas ! C' est ce que je n' eusse souhaité à aucun de mes pires ennemis ! Pourquoi la providence envoie-t-elle cette angoisse à l' un de mes plus chers et de mes meilleurs amis ? ... répétons ce grand mot : ailleurs ! mettez-moi aux pieds de la pauvre mère. V. 1845 p619 à Monsieur Deschamps, ministre des travaux publics, à Bruxelles. Paris, 27 janvier 1845. Rien ne pouvait, monsieur le ministre et ancien ami, me toucher plus vivement que votre souvenir. Vous êtes monté où vous deviez monter, vous servez votre pays, vous faites de nobles et utiles choses, vous vous souvenez de moi, tout est bien. Vous avez raison de compter sur moi pour l' avenir dont vous me parlez avec tant d' éloquence. Il y a en vous un coeur élevé, il y a en moi une âme sympathique. nous sommes de la même patrie, nous travaillons en commun pour les mêmes idées. M B vous aura redit notre conversation. Il vous aura redit combien j' abonde dans le sens de vos généreuses vues. Quelque jour, j' espère, il me sera donné d' en causer à coeur ouvert avec vous-même. Ce jour sera peut-être bon et utile à bien des choses, mais surtout il sera doux pour moi. M Luthereau qui vous remettra cette lettre, est un homme digne de tout votre intérêt, permettez-moi de vous le recommander. M Luthereau est tout à la fois un lettré de beaucoup de mérite et un artiste de beaucoup de talent ; il est peintre et écrivain. Par-dessus tout, c' est un coeur honnête et une rare intelligence que je crois propre à toutes les affaires et digne de tous les succès. Que la chaleur de cette recommandation ne vous surprenne pas. Vous savez comme j' aime les lettrés en général et tout lettré en particulier. Je me sens vivre en eux ; quand ils souffrent, je souffre avec eux ; quand ils espèrent, j' espère avec eux ; quand ils travaillent, je suis avec eux. Il me semble que mon coeur a des fibres qui répondent au coeur de chacun d' eux. M Luthereau est entre tous un de ceux qui m' intéressent le plus vivement. J' espère, cher et ancien ami, que vos grands travaux vous permettront de continuer cette douce correspondance que vous avez reprise si affectueusement, j' espère que vos grandes idées vous y pousseront. Croyez que je suis à vous, à votre pays et à votre pensée du fond de l' âme. p620 à Sainte-Beuve. votre lettre me touche et m' émeut. C' est du fond du coeur que je vous remercie de votre remerciement. V. 28 février 1845 à monsieur le comte Alfred De Vigny, de l' académie française, 6, rue des écuries-d' Artois. 8 mai 1845. Je vous écris sur le papier même du scrutin. Vous êtes nommé à 20 voix, au premier tour. Je vous félicite et je nous félicite. ex imo corde. Victor H. à Théophile Gautier. 16 mai 1845. Mme Bouclier que vous avez vue, je crois, chez moi, cher Théophile, me presse depuis longtemps à votre sujet, car elle désire ardemment connaître l' homme dont elle aime passionnément la poésie et l' esprit. C' est une personne jolie et aimable. Je serai ce soir jeudi chez elle (rue neuve-des-capucines, 13). Vous devriez bien y venir. Mme Bouclier vous souhaite ; je lui ai presque dit de vous espérer. Si vous êtes libre, venez. J' aurai grande joie à vous serrer la main. Vous êtes, pour Mme Bouclier, un charmant poëte ; elle sera pour vous p621 une charmante femme. Je suis déjà de son avis et du vôtre. -venez donc si vous le pouvez. -vous savez comme je suis à vous du fond de l' âme et du fond du coeur. todo vuestro. à . 1845. Vous rappelez-vous, mon ami, la clameur qui s' éleva lorsque-c' était vers les dernières années de la restauration-quelqu' un de votre connaissance s' avisa un beau jour, dans je ne sais plus quel journal et à propos de je ne sais plus quelles considérations sur l' art au moyen âge, de hasarder, en présence de tous les mentons rasés de France et d' Europe, une profession de foi nette, explicite et formelle, " sans ambiguïté et sans réticence, " en faveur de la barbe. -" Dieu, disait-il à peu près, si j' ai bonne mémoire, Dieu a voulu faire et a fait la tête de l' homme belle. Il a haussé le front pour y loger l' intelligence ; il a allumé le regard sous l' arcade sourcillière comme la lampe qui veille dans l' antre mystérieux et profond de la pensée ; il a mis dans la narine ouverte et mobile la fierté, le dédain et la passion ; dans la bouche fine et souriante la grâce ; dans les joues transparentes et calmes la dignité ; dans le menton avancé et fermement modelé la sévérité et la réflexion ; sur tout l' ensemble de la physionomie la sérénité puissante de l' âme qui se connaît et se comprend. Or, cette tête de l' homme, cette tête d' Adam que Dieu a faite belle, la société tend à la faire laide. La société, la civilisation, tout cet ensemble de faits compliqués et nécessaires qui résultent tout à la fois du labeur sain et normal de l' intelligence et des aberrations de la liberté morale, laissent leur trace sur la face humaine. Les calculs de l' intérêt y remplacent les spéculations de la pensée ; quand l' hôte est moins grand, la maison se rapetisse ; voici que le front se rétrécit et s' abaisse. Où l' intérêt a remplacé l' intelligence il n' y a plus de fierté ; la narine se resserre ; l' oeil se ternit ; la prunelle y est encore, le regard n' y est plus ; il y a toujours la vitre, il n' y a plus la lampe. Le nez s' écrase, s' aplatit, devient camard ou proéminent et tend à s' éloigner de la bouche comme chez la brute ; affligeant indice de stupidité. Une foule d' incommodités et de maladies propres à la civilisation et inconnues à l' état de nature, car les animaux n' ont jamais mal aux mâchoires, attaquent la bouche, flétrissent les lèvres, noircissent les dents, vicient l' haleine. p622 L' oeil vient de perdre le regard, la bouche perd le sourire. Enfin le menton se déforme et s' efface, car le menton dans la ligne du profil humain suit la destinée du front dont il est au bas du visage le complément expressif, avançant quand le front se développe, fuyant quand le front se déprime. Triste et humiliante transformation qui s' accomplit fatalement de race en race ! Mais cette transformation Dieu l' avait prévue. Cette laideur de la civilisation qui vient de siècle en siècle se superposer à la beauté de la nature, Dieu d' avance avait voulu la pallier et la masquer, et pour cela il avait donné à l' homme, le jour même où il le créa, ce magnifique cache-sottises, la barbe. Que de choses en effet au grand avantage de la face humaine disparaissent sous la barbe : les joues appauvries, le menton fuyant, les lèvres fanées, les narines mal ouvertes, la distance du nez à la bouche, la bouche qui n' a plus de dents, le sourire qui n' a pas d' esprit. à toutes ces laideurs, dont quelques-unes sont des misères et quelques autres des ridicules, substituez une végétation épaisse et superbe qui encadre et complète le visage en continuant la chevelure, et jugez l' effet ! L' équilibre est rétabli, la beauté revient. Conclusion : il faut qu' une tête d' homme soit bien belle, bien modelée par l' intelligence et bien illuminée par la pensée, pour être belle sans barbe ; il faut qu' une face humaine soit bien laide, bien irrémédiablement déformée et dégradée par les idées étroites de la vie vulgaire, pour être laide avec la barbe. Donc, laissez croître vos barbes, vous tous qui êtes laids, et qui voudriez être beaux ! " quand l' écrivain en question eut achevé ces lignes hardies et mémorables, en brave et vaillant qu' il est, il ne recula pas, il ne broncha pas ; un autre, pressentant comme il le pressentait l' orage qui allait éclater sur lui, eût préféré peut-être le repos à la gloire et eût jeté ces quatre pages au feu. Lui, les voyant écrites, les trouva justes et bonnes à publier, et comme un honnête homme qui fait une chose grave, il les signa. Mais quelle que fût son attente, l' événement la dépassa. La chose était plus grave encore qu' il ne l' avait supposé. On tire un moineau et l' on tue une perdrix. Il avait cru ne faire qu' une profession de foi, il avait fait une proclamation. à l' apparition de cette audacieuse et effrontée déclaration, ô mon ami, vous vous en souvenez, le beau vacarme ! L' effroyable querelle ! L' éblouissant tapage ! Le magnifique hourvari ! La guerre des mentons contre les barbes éclata. Pendant douze grands mois, on ne s' entendit plus dans la presse. Toutes les questions, question de Grèce, question du Balkan, question de Naples, question d' orient, question d' Espagne, disparurent, dans une nuée de brochures et de feuilletons, sous la question de la barbe. Quelques jeunes artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, intrépide et spirituelle avant-garde de toutes les idées, osèrent mettre la théorie en pratique et cessèrent de se raser. p623 Alors redoublèrent prose, vers, satires, vaudevilles, couplets, caricatures, la pluie devint grêle. Quand les barbus passaient sur le boulevard ou dans un carrefour, les femmes se détournaient, les vieillards levaient les yeux au ciel, les polissons des rues suivaient l' homme à barbe avec de longues huées. Il y eut des duels de plume et des duels d' épée. Les combattants s' exaspérèrent par le combat, la moutarde leur monta au nez, et une année durant, comme dit Piron, ils éternuèrent des épigrammes . Le bon Dieu fut vertement tancé pour avoir inventé la barbe. L' homme orné de cette chose fut déclaré bouc. La barbe fut décrétée laide, sotte, sale, immonde, infecte, repoussante, ridicule, antinationale, juive, affreuse, abominable, hideuse, et, ce qui était alors le dernier degré de l' injure, -romantique ! On évoqua toutes les maladies du cuir chevelu, la plique des polonais, la lèpre des hébreux, la mentagre des romains. Il fut dit qu' avec la barbe, la variété des physionomies humaines s' effacerait, que tous les visages se ressembleraient, qu' il n' y aurait plus que quatre têtes d' hommes, une tête brune, une tête blonde, une tête grise et une tête rouge ; que ce serait alors que l' homme serait horrible aux yeux de la femme, et qu' Adam barbu deviendrait si laid qu' ève n' en voudrait pas. Il fut dit que jamais un homme vraiment beau n' aurait recours à cet expédient de se cacher la moitié du visage, et que les seules têtes réellement belles étaient celles qui pouvaient se passer de barbe. Il fut dit que jamais un de ces maîtres du monde au profil romain, au front couronné de lauriers, aux yeux profonds, aux joues impériales, n' aurait songé à dérober sous le poil son menton saillant, sévère, pensif et beau, et que tous les Césars, depuis César jusqu' à Napoléon, étaient rasés. Dès l' abord, l' école glapissante et vénérable qui soutient les " saines doctrines " , le " goût " , le " grand siècle " , le " tendre Racine " , etc., etc., etc., était intervenue dans la lutte. Elle avait déclaré la barbe romantique, elle déclara le menton rasé classique. Après une année de colères et d' acharnement, elle proclama sa victoire en affirmant d' une façon triomphante et souveraine que jamais la France, jamais le peuple " le plus spirituel de la terre " , n' adopterait cette coutume repoussante de la barbe. Quinze ans se sont écoulés. Il est advenu ce qu' il advient toujours de toutes les victoires de l' école classique, aujourd' hui, tout le monde en France porte la barbe. Tout le monde, -excepté peut-être celui qui avait ému cette belle querelle et obtenu ce beau succès. p624 madame la vicomtesse Victor Hugo chez madame veuve Lefèvre. Villequier (près Caudebec). jeudi, 4 septembre 1845. C' est aujourd' hui que je veux t' écrire, je vais faire mettre de bonne heure cette lettre à la poste afin qu' elle t' arrive avant ce soir et que dans cette triste et si douloureuse journée tu sentes mon coeur près de toi. Je viens de prier pour toi, pour moi, pour nos enfants, notre ange qui est là-haut. Tu sais comme j' ai la religion de la prière. Il me semble impossible que la prière se perde. Nous sommes dans le mystère. La différence entre les vivants et les âmes, c' est que les vivants sont aveugles, les âmes voient. La prière va droit à elles. Mon Adèle chérie, je t' ai bénie dans le fond de mon coeur, et j' ai prié pour toi cette douce âme qui nous aime et que nous aimons. Ils sont deux, ils sont heureux, ils vivent ensemble l' oeil fixé sur nous, voilà la seule pensée qui puisse nous rendre supportables ces affreux 4 septembre. Dis-toi aussi, toi qui es aussi mon ange, que les grandes consolations de la vie sont dans les grandes choses qu' on fait, et que dans l' ordre simple et obscur des sentiments de famille et des dévouements domestiques on peut faire de très grandes choses. Tu en as fait. Tu en fais tous les jours. Il est dans ta nature de vivre ainsi, généreusement et doucement. Sois consolée par tout cela et sois bénie pour tout cela. J' espère que tu te portes bien et ma Dédé bien-aimée également. Dis à Auguste Vacquerie et à ces dames tout ce que j' ai dans le coeur pour lui et pour elles. Prenez, mes deux anges, toute la distraction que vous pourrez à travers de tristes pensées. Tout va bien ici. On nous croit tous à la campagne et personne ne vient. Je t' ai acheté pour ta salle à manger cet hiver un très beau paravent chinois. Je ne puis partir pour Brie-Comte-Robert que lundi, ce qui fait que je ne serai de retour que mercredi, si cela te contrariait écris-le moi, j' y renoncerais. Dans tous les cas, à mercredi au plus tard, mon Adèle chère et bien-aimée. Je prie ma Dédé de me rapporter un brin d' herbe ou une fleur cueillie par elle sur le tombeau. Je vous embrasse toutes les deux comme je vous aime et comme je veux que vous m' aimiez. p625 à . 1845. Vous me croyez riche, monsieur ? Voici : je travaille depuis vingt-huit ans, car j' ai commencé à quinze ans. Dans ces vingt-huit années, j' ai gagné avec ma plume environ cinq cent cinquante mille francs. Je n' ai point hérité de mon père. Ma belle-mère et les gens d' affaires ont gardé l' héritage. J' aurais pu faire un procès, mais à qui ? à une personne qui portait le nom de mon père. J' ai mieux aimé subir la spoliation. Depuis vingt-huit ans, je ne me suis pas encore reposé deux mois de suite. J' ai élevé mes quatre enfants. M Villemain m' a offert des bourses pour mes fils dans les collèges et la maison de Saint-Denis pour mes filles. J' ai refusé, ayant le moyen de faire élever mes enfants à mes frais, et ne voulant pas mettre à la charge de l' état ce que je pouvais payer moi-même. Aujourd' hui des cinq cent cinquante mille francs, il m' en reste trois cent mille. Ces trois cent mille francs, je les ai placés, immobilisés, comme on dit, et je n' y touche pas, car j' ai trop travaillé pour vivre vieux, et je ne veux pas que ma femme et mes enfants reçoivent des pensions après ma mort. Avec le revenu, je vis, je travaille toujours, ce qui l' accroît un peu, et je fais vivre onze personnes autour de moi, toutes charges et tous devoirs compris. Ajoutez quatre-vingt-trois francs par mois comme membre de l' institut que j' oubliais. Je ne dois rien à qui que ce soit, je n' ai jamais fait marchandise de rien, je fais un peu l' aumône, le plus que je puis, personne ne manque de rien dans ce qui m' entoure, cela va ; quant à moi, je porte des paletots de vingt-cinq francs, j' use un peu trop mes chapeaux, je travaille sans feu l' hiver, et je vais à la chambre des pairs à pied, quelquefois avec des bottes qui prennent l' eau. Du reste je remercie Dieu, j' ai toujours eu les deux biens sans lesquels je ne pourrais pas vivre, la conscience tranquille, l' indépendance complète. V H. 1846 p626 à Paul Meurice. je ne vous connais pas, monsieur, mais je vous admire. Trouvez bon que je vous le dise. Trouvez bon que je vous félicite de tant de talent, de tant de courage, de tant d' esprit, de tant de style. Vous êtes certainement, qui que vous soyez, un des plus fermes et un des plus nobles esprits de ce temps. Vous avez raison de parler comme si vous étiez l' avenir. Vous ne l' êtes pas, mais vous l' avez. Je vous remercie, c' est mon dernier mot, et je vous serre la main. Victor Hugo. 14 février 1846. à Paul Meurice. c' est du coeur que je vous remercie, cher poëte. Je croyais deviner, et je me taisais, comprenant les motifs de votre silence. Maintenant je sais, et je me tairai plus que jamais. Votre beau et noble esprit vous trahit, il est bien difficile de mettre un masque à ce qui rayonne. Comptez sur mon silence absolu comme sur ma profonde amitié. Victor H. 20 février 1846. p627 à Amédée Pommier. fin avril 1846. confidentielle. comment ! Vous qui connaissez si bien la poésie, vous ne connaissez donc pas l' académie. Vous vous avisez de concourir au prix de poésie, et vous restez poëte ! Hélas ! L' académie est un lieu où l' on sait tout, excepté ce qui doit entrer dans les douze syllabes sacrées dont se compose un vers. Vous avez fait une belle oeuvre, pleine de verve, de force, d' esprit et de talent ; vous auriez été couronné par des poëtes, vous avez été écarté par des académiciens. Cela est dans l' ordre. Ne vous plaignez pas, cher poëte. Tout a sa raison en ce monde, même la déraison. Venez donc dîner avec moi un de ces soirs. En vous attendant, je vous serre cordialement les deux mains. V H. Mercredi. à Madame De Girardin. mardi matin 2 juin 1846. Ce que vous m' écrivez, madame, me suffit. Vous êtes admirable en toute chose, en amitié comme en poésie. Je n' ai jamais douté de Lamartine, vous le savez. J' avais été froissé de l' effet public . C' est une si belle chose pour tout le monde, c' est une chose si douce pour moi que cette fraternité entre Lamartine et moi sans nuage depuis vingt-six ans ! Qu' il continue de m' aimer un peu dans un coin de son coeur, moi je ne puis faire autrement que de l' admirer de toutes les forces du mien ! Saluer son nom, louer son génie, glorifier le siècle qu' il remplit et qu' il honore, c' est p628 pour moi un de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent un devoir. Qu' il m' aime, rien de plus, et que tout ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par un serrement de main entre nous. -cela ne veut pas dire que je ne serais pas très rayonnant et très fier si Lamartine mêlait quelqu' un de ces jours mon nom à son admirable parole, grand Dieu, cela me comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire. Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique comme celui qui vient du coeur. Faites là-dessus ce que vous voudrez. Tout ce que vous faites est excellent et charmant, parce que tout ce que vous faites vous ressemble. Mais dites-lui qu' à cette heure où j' écris je me tiens pour absolument content et satisfait. Qu' y a-t-il de meilleur au monde qu' une parole de lui redite par vous ! Je crains, chère et illustre amie, de n' être libre ni ce soir, ni demain, mais j' irai certainement avant la fin de la semaine mettre tout ce que j' ai dans l' âme et dans l' esprit à vos pieds. Victor. à Lamartine. vous êtes un grand et admirable coeur. Demandez à Mme De Girardin qu' elle vous montre la lettre que je lui écrivais ce matin. J' espère bien que j' aurai la joie de parler de vous à la tribune avant que vous me fassiez la gloire de parler de moi. Je vous serre les deux mains. Victor H. 2 juin 1846. à Auguste Vacquerie. cher poëte, je vous envoie confidentiellement copie de la lettre que je reçois de Lamartine. Vous voyez comme j' ai raison de dire que c' est un noble et grand coeur. Si vous parlez de ce qu' il a dit à cette chambre, p629 traitez-le magnifiquement, je vous le demande avec instance, et ne dites rien surtout de ses opinions intimes et de ses causeries personnelles, rien qui puisse lui nuire, tout ce qui peut le servir. Je compte pour tout cela sur votre chère et admirable amitié. tuus. Victor H. 2 juin 1846. Monsieur Charles Hugo, chez Monsieur Georges, à Vert-Le-Grand, près et par Marolles (Seine-Et-Oise). samedi, 26 septembre, Villequier. Me voici à Villequier, chers enfants, près de votre bonne mère et de ma Dédé. Je serais heureux si vous y étiez. Ne sentez-vous pas qu' on a tort de se disperser et que, dans ces heures de séparation qu' on s' est faites volontairement, on se fait toutes sortes de reproches de s' être quittés. Moi je voudrais être près de vous ou vous avoir ici, et je ne sors pas de ces idées. Il me tarde d' être tous réunis dans notre bon vieux carré de la place royale. Comment vas-tu, mon Charlot ? J' espère que tu es toujours de mieux en mieux. Je te recommande d' être gai et bon avec mon Toto qui a pour toi les soins d' une soeur . Aimez-vous toujours ainsi, chers enfants. Toute force et tout bonheur sont dans l' amour qu' on a les uns pour les autres. D' ailleurs, s' aimer, c' est là à peu près tout ce qu' il y a dans la vie. Votre mère et votre soeur vont bien toutes deux, et vous embrassent tendrement. Je les ai trouvées heureuses et ravies, à votre absence près ; c' est presque un non-sens et une ingratitude de demander quelque chose à Dieu dans ce beau lieu, mais le coeur a toujours des vides, hélas, et la plus belle nature ne vaut pas un sourire des êtres qui vous manquent. -on m' avertit que l' heure de la poste presse. Je ferme bien vite cette lettre. Amitiés et remerciements à M Georges de ma part, et mes hommages empressés aux pieds de votre douce et excellente hôtesse. p630 au maréchal Bugeaud. monsieur le maréchal, permettez-moi d' introduire près de vous et de recommander à votre gracieux accueil mon frère aîné, le comte Abel Hugo. Ce n' est pas seulement le fils d' un de vos anciens et illustres compagnons d' armes, c' est aussi le frère d' un homme qui honore votre énergique caractère et vos grands travaux. Mon frère partage, monsieur le maréchal, tous mes sentiments pour vous. Il est heureux de vous approcher et de vous entendre, permettez-moi d' espérer que vous voudrez bien l' accueillir comme vous m' accueilleriez moi-même. Je ne vous parle pas de l' élévation de ses vues et de l' étendue de ses idées, vous l' apprécierez. Mais, ce que je puis dire dès à présent, c' est qu' il est bon que des hommes comme lui visitent, connaissent et épousent l' Algérie. J' ai reçu et lu avec un haut intérêt l' excellent travail que vous avez bien voulu m' envoyer, et où j' ai retrouvé avec bonheur les idées et les paroles de cette conversation de deux heures qui m' a laissé un profond souvenir. Agréez, monsieur le maréchal, la nouvelle assurance de ma haute considération. Victor Hugo. Paris, 9 novembre 1846. 1847 à Victor Foucher. Paris, 11 janvier 1847. Voici, mon cher Victor, un brave et courageux homme digne de tout ton intérêt. Il s' appelle M Pierre Cauwet, et il te remettra cette lettre. Il est ouvrier et homme de lettres, je l' aime à ce double titre. Il a femme, p631 mère, soeur, toute une pauvre famille dont il est l' espoir et le soutien. Aide-le de ton mieux, mon cher frère, dans sa noble et pénible tâche. Je t' en serai obligé du fond du coeur. Je te serre la main. Victor H. à Arsène Houssaye. 6 février 1847. Madame Victor Hugo me dit l' affreuse douleur qui vient de vous frapper. Mon cher poëte, je vous envoie ainsi qu' à la pauvre mère ma plus vive et ma plus profonde sympathie. Je sais trop souffrir pour savoir consoler. Vous avez perdu la grâce du foyer, la fleur, la joie, le doux et charmant avril de la vie. Hélas ! Le même malheur m' a éprouvé. Vous en sortirez comme moi ; la vie reprend son cours parce que Dieu le veut. Nous sommes les forçats de la destinée et de la pensée ; on va, on vient, on travaille, on sourit même ; mais, quoi qu' on fasse, il y a toujours une chose sombre et morne dans le coeur, le souvenir de l' enfant disparu. Que Dieu vous aide, cher poëte ! Je ne puis que vous tendre la main, et baisser la tête sous vos afflictions comme sous les miennes. à Lamartine. 24 mars 1847. incedo per ignes. tout ce que j' ai déjà lu de votre livre est magnifique. Voilà enfin la révolution traitée par un historien de puissance à puissance. Vous saisissez ces hommes gigantesques, vous étreignez ces évènements énormes avec des idées qui sont à leur taille. Ils sont immenses, mais vous êtes grand. Parfois seulement, dans l' intérêt même de cette sainte et juste cause des peuples que nous aimons et que nous servons tous les deux, je voudrais que vous fussiez plus sévère. Vous êtes si fort que vous le pouvez, vous êtes si noble que vous le devez. Mais je suis ébloui du livre et ravi du succès. p632 à Théophile Gautier. 28 juillet 1847. Vous croyez, ô Albertus, qu' il vous suffit d' écrire de ravissantes choses sur la Hollande et de charmantes choses pour moi, et que je n' ai plus rien à désirer. Mais non, je veux mon chat ! C' est cela ! Vous vous en allez, et vous laissez une jolie femme en proie aux souris, et moi en proie à la jolie femme ! Je réclame mon chat ! Et, pour ses quatre griffes, je vous offre mes deux mains. tuus. à Mademoiselle Alice Ozy. Mlle Alice Ozy, la charmante actrice du théâtre des variétés, avait demandé à Victor Hugo de faire pour elle quelques vers. Il lui avait envoyé ce quatrain : Platon disait, à l' heure où le couchant pâlit : -dieux du ciel, montrez-moi Vénus sortant de l' onde ! Moi, je dis, le coeur plein d' une ardeur plus profonde : -madame, montrez-moi Vénus entrant au lit ! billet d' Alice Ozy : grand merci, monsieur ! Les vers sont charmants, un peu légers peut-être si je me comparais à Vénus, mais je n' ai aucune prétention à la succession. réponse de Victor Hugo : un rêveur quelquefois blesse ce qu' il admire ! Mais si j' osai songer à des cieux inconnus, pour la première fois aujourd' hui j' entends dire que le voeu de Platon avait blessé Vénus. p633 Vous le voyez, madame, je voudrais bien vous trouver injuste ; mais je suis forcé de vous trouver charmante. J' ai eu tort et vous avez raison. J' ai eu tort de ne me souvenir que de votre beauté. Vous avez raison de ne vous souvenir que de ma hardiesse. Je m' en punirai de la façon la plus cruelle et je sais bien comment. Veuillez donc, madame, excuser dans votre gracieux esprit ces licences immémoriales des poëtes qui tutoient en vers les rois et les femmes, et permettez-moi de mettre, en prose, mes plus humbles respects à vos pieds. Dimanche, midi 15 août 1847. à Henry Mürger, 28, rue de la victoire. 18 septembre 1847. La lettre est écrite, monsieur, et sera au comité en même temps que votre demande. Je suis honteux pour mon époque et pour mon pays que des hommes de votre talent n' aient pas devant eux une belle et large carrière de travail. Tout le monde profiterait, vous et nous. Dans tous les cas, je suis heureux de vous appuyer. Croyez à mes plus affectueux sentiments. Victor Hugo. p634 à Théophile Gautier. vendredi, 4 octobre 1847. Est-ce que vous croyez, cher Albertus, que tout le monde verra votre charmant chef-d' oeuvre, excepté moi ? Je viens d' en lire des vers exquis. Attendez-vous à m' apercevoir un de ces soirs par le trou de la toile, installé à l' orchestre, et vous applaudissant comme vous m' avez applaudi, car je vous aime comme vous m' aimez, con toda mi alma . à Théophile Gautier. 22 octobre 1847. Ma femme est hors de danger, et vous venez d' avoir deux succès coup sur coup, cher Théophile ; je me sens tout content, et j' ai besoin de vous l' écrire. J' entends dire de toutes parts que votre pièce de l' odéon est ravissante. Quant à Pierrot posthume , je crois que j' en sais tous les vers par coeur. Je ne connais rien de plus charmant que votre prose si ce n' est votre poésie. Je ne sais pas si je suis votre poëte, mais à coup sûr vous êtes le mien. Je me sens vers vous de ces élans qu' il me semble que Virgile avait vers Horace. Et puis je vous serre la main. à Monsieur Buloz, administrateur de la comédie-française. permettez-moi, monsieur, d' appeler sur la supplique ci-jointe votre plus bienveillant intérêt. Dans l' ère de prospérité que vous inaugurez si heureusement, se souvenir du passé est à la fois un honneur et un devoir. Vous comprendrez mieux que personne ce que mérite la veuve d' un des comédiens les plus distingués de l' ancien théâtre-français. Je serais heureux qu' elle vous dût un peu de pain dans ses vieux jours. Recevez, je vous prie, la nouvelle assurance de mes sentiments les plus distingués. Victor Hugo. 13 décembre 1847. 1848 p635 à Charles De Lacretelle. je lis votre livre avec bonheur, mon vénérable ami ; c' est avec joie que je sors de ma pensée pour entrer dans la vôtre. On respire dans tout ce grand ouvrage que vous nous donnez un parfum d' honnêteté, de vertu et de douceur. Cela mêlé à la hauteur des vues et à la dignité sereine des idées. Quelquefois je vous trouve un peu plus que sévère pour le grand empereur, je suis de ceux qui, toutes restrictions faites et acceptées, admirent pleinement et définitivement Napoléon, je le renvoie du jugement de l' histoire absous et couronné. Ce qu' on lui reproche est de l' homme ; le reste est de l' archange et du géant. J' ai trouvé Lamartine (et je le lui ai dit) pas assez sévère pour Robespierre, et je vous trouve (parfois) trop sévère pour Bonaparte ; et puis je vous aime et je vous relis tous les deux. Je vous serre la main. ex imo. Victor Hugo. 3 janvier 1848. Mettez mes plus tendres respects aux pieds de votre chère et admirable femme. à Lamartine. cher et illustre ami, j' étais allé vous saluer sur la place publique pendant que vous veniez chez moi me serrer la main. Ce serrement de main, je vous l' envoie. Vous faites de grandes choses. L' abolition de la peine de mort, cette haute leçon donnée par une république née hier aux vieilles monarchies séculaires, est un fait sublime. Je bats des mains et j' applaudis du fond du coeur. Vous avez le génie du poëte, le génie de l' écrivain, le génie de l' orateur, la sagesse et le courage. Vous êtes un grand homme. Je vous admire et je vous aime. Dimanche soir. p636 à Ulric Güttinguer. Paris, 15 mars 1848. Cher Ulric, nos coeurs se comprennent à travers l' absence, et nos mains se serrent à travers l' espace. Espérons, confions-nous. Le ciel est noir, mais il redeviendra rose. Comment douter du dénouement ? Il sera évidemment bon pour le genre humain tout entier ; espérons ! C' est Dieu qui fait la pièce et c' est la France qui joue le rôle. Je vous envie vos arbres, votre mer et votre esprit. Aimez-moi ! Victor. à Madame Dorval. 22 mai 1848. Je sais, madame, l' affreuse douleur qui vous frappe, je l' ai dit à ma femme qui a pleuré. Tous les jours, je veux aller vous voir, mais je suis dans un tourbillon. Ce serait une douceur pour moi de vous serrer la main. Je comprends à quel point la souffrance est poignante pour une femme de votre coeur et de votre génie ; toute consolation est inutile, hélas ! Pourtant songez à Dieu et regardez dans le ciel. J' ai là un ange que j' y revois, vous y reverrez le vôtre. Je mets ma douloureuse sympathie à vos pieds. Victor Hugo. à Paul Meurice. cher poëte, je ne vous vois plus, on me dit que vous êtes malade, et moi qui vous lisais tout à l' heure, jamais je ne vous ai trouvé mieux portant. Avec quelle admirable verve vous avez fouaillé ce sauvage qui s' appelle p637 je ne sais plus comment ! Comme vous avez vengé l' art, la poésie, la pensée ! ô poëte, vous êtes à la fois courageux et charmant. Je vous serre les deux mains. Mais rétablissez-vous vite et venez voir vos amis de la place des Vosges . Je dis à tout le monde que c' est vous qui m' avez nommé. voluisti, populus fecit. Victor H. Jeudi soir 8 juin 1848. à Lamartine. 27 mai 1848. Mon illustre ami, vous avez été pour mon fils ce que j' eusse été pour le vôtre. Vous l' avez spontanément appelé près de vous, vous lui avez donné place dans votre cabinet, et vous l' avez comblé de toutes les bontés de votre grande âme. Je vous en remercie du fond du coeur. Ce moment de sa jeunesse où il vous a approché sera l' orgueil de sa vie. En quittant le ministère, vous m' avez fait offrir d' attacher mon fils à la légation du Brésil. Aujourd' hui j' apprends que l' exécution de votre désir rencontre un obstacle inattendu et que M Bastide, le ministre des affaires étrangères, éprouve des scrupules démocratiques et patriotiques à mon occasion et discute mon nom. Permettez-moi de donner à cette hésitation la seule fin qui convienne. J' écris aujourd' hui à m. le ministre des affaires étrangères pour le prier de ne point nommer mon fils. Mon fils renvoie en même temps au ministre sa nomination d' aspirant diplomatique. Il en conservera ce qu' elle avait de plus précieux pour lui, le souvenir de l' avoir reçue de vous. Je vous serre la main, cher Lamartine, et je vous renouvelle les effusions de mon admiration profonde et de ma vieille amitié. p638 à M Louis Noël, régent de philosophie au collège de Saint-Omer. que votre coeur ne doute jamais de moi ; notre vieille amitié, vous le savez, m' est chère et sacrée. Ce mot de vous qui m' arrive, me charme, et il me semble en le lisant que je sens votre main serrer la mienne. Je vous écris de l' assemblée même, au milieu du tumulte, des cris, des gestes et des paroles et de ce petit tocsin qu' on appelle la cloche du président ; dans ce chaos qui m' enveloppe, votre pensée m' est douce et sereine. Je vous envoie la mienne pour vous remercier. truly. Victor H. 14 juin 1848. à Madame Victor Hugo. 24 juin 1848. De l' assemblée, 8 heures du matin. Chère amie, j' ai passé la nuit à l' assemblée, à la disposition des évènements. Ce matin, à six heures, j' ai essayé d' aller te retrouver et vous embrasser tous place royale. J' ai pu parvenir par le quai, à travers quelques fusillades, jusqu' à l' hôtel de ville. J' ai parlé au général Duvivier et j' ai poussé jusqu' à l' entrée de la rue saint-Antoine. Là, place Baudoyer, il y avait des barricades gardées par la ligne. On se tiraillait. Les officiers m' ont supplié de ne pas aller plus loin, et un représentant qui est survenu m' a fait remarquer qu' en passant outre je risquais de tomber au pouvoir des insurgés qui me garderaient peut-être comme otage, ce qui embarrasserait l' assemblée. Je me suis retiré, le coeur navré, et bien inquiet sur ma pauvre place royale. Tous les gardes nationaux, et un professeur de Charlemagne qui était dans la barricade, m' ont assuré pourtant que la place royale était toujours tranquille. J' espère que, d' ici à ce soir, le passage sera libre et que vous me reverrez tous ; ma pensée est avec vous. Quelle affreuse chose ! Et qu' il est triste de songer que tout ce sang qui p639 coule des deux côtés est du sang brave et généreux ! Dis à notre Charles qu' il ne s' expose pas trop. Qu' il fasse son devoir comme je fais le mien, mais qu' il évite les imprudences. Nous sommes en permanence, l' assemblée va rentrer en séance dans quelques minutes. à Madame Victor Hugo. 25 juin. Neuf heures moins un quart. Voici les nouvelles. Situation grave. La lutte recommencera aujourd' hui plus vive qu' hier. Les insurgés ont grossi. Des légions de la banlieue et des régiments nouveaux sont arrivés. Toutes les gardes nationales, dans un rayon de soixante lieues, s' ébranlent et viennent défendre Paris. On pense cependant que la journée d' aujourd' hui finira tout. Mais quelle triste fin que tant de braves gens tués des deux côtés ! Bixio a été frappé hier d' une balle à la poitrine et Dornès d' une balle dans l' aine. Tous deux se meurent. Clément Thomas et Bedeau sont blessés. Et puis tant de braves gardes nationaux ! Et ces pauvres ouvriers égarés ! Nous venons de décréter que la république adopte les veuves et les orphelins. Chère amie, sois tranquille. Tout ira bien. Tranquillise ma Dédé. Je vous embrasse tous avec le coeur serré. p640 à Madame Victor Hugo. 26 juin 1848. Chère amie, je suis dans d' affreuses anxiétés. Où êtes-vous ? Que devenez-vous ? Depuis deux jours, je rôde jour et nuit autour du quartier sans pouvoir y pénétrer. J' ai le coeur déchiré. écris-moi un mot, dis-moi que vous êtes tous en sûreté et que vous allez tous bien. Je ne vis pas. Donne-moi des nouvelles détaillées de vous tous. Je suis ici depuis vingt-quatre heures avec un mandat d' ordre, de paix et de conciliation. Dieu nous aide et nous aidera. La France sera sauvée. Surtout, sois tranquille sur moi. Je vais bien, quoique épuisé de fatigue. à Monsieur Charles De Lacretelle. de l' assemblée, 1er juillet 1848. Nous sommes tous sains et saufs, mon vénérable et cher ami ; Dieu n' a pas voulu de moi, car j' offrais ma vie avec joie pour arrêter cette funeste effusion du sang français. Je vous écris à la hâte dans ce tourbillon qu' on appelle l' assemblée. Ma femme embrasse tendrement la vôtre. Nous déménageons aujourd' hui. écrivez-moi désormais, 5, rue d' Isly. Je vous serre tendrement les deux mains. à Alphonse Karr. 3 juillet 1848. Vous avez su par les journaux, mon cher ami, l' invasion de ma maison par les insurgés, je leur dois cette justice et je la leur rends volontiers, qu' ils ont tout respecté chez moi : ils en sont sortis comme ils y étaient entrés. Seulement un dossier de pétitions qui était sur une table dans mon cabinet a disparu, et je n' ai pu le retrouver ; ce dossier contenait entre autres la pétition des habitants du Havre que je m' étais chargé de déposer sur le bureau de l' assemblée nationale. ... cette pétition portait, à ma connaissance, cinq mille signatures. Je vous serre la main et suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. p641 à Ulric Güttinguer. à l' assemblée, 10 juillet 1848. Cher Ulric, nous sommes hors du combat, mais nous sommes toujours dans le tumulte. Je pense à vous qui êtes au milieu des arbres et des fleurs et je vous écris. Vous voyez les orages de la mer, moi j' en vois d' autres et je vous envie. Prenons courage pourtant. Il est impossible que la civilisation s' écroule, mais il faut que l' humanité s' aide. Dieu sera pour la France, mais il faut que la France soit pour Dieu. Ayons la foi, nous aurons la force. La plaie est saignante et profonde, mais qui peut donc dire au médecin suprême : tu ne la guériras pas. Quant à moi, j' espère. J' espérais, dans les journées de juin, sous une pluie de balles ; j' espérais, sachant ma famille au pouvoir des insurgés, je comptais sur Dieu, j' avais une ferme foi, pas une balle ne m' a atteint, pas un des miens ne m' a manqué. Cher poëte, cher penseur, ce n' est pas à vous qu' il faut enseigner la bienveillance, l' amour et la foi. Ce sont vos leçons que je vous renvoie. Oui, les nouveaux doctrinaires du pillage et du vol sont exécrables, mais le peuple est bon. Il y a toujours en lui quelque chose de Dieu. Oh ! Que je voudrais être près de vous, au milieu de la nature, avec ma famille, avec la vôtre ! Hélas ! Je tourne ici la meule fatale des révolutions. Je serai peut-être un des premiers qu' elle broiera, mais je veux qu' elle broie un coeur plein de confiance et d' amour. Je vous serre les deux mains et je vous aime. V. à Mm Colfavru et J-E Bérard à la conciergerie. messieurs, votre remerciement me touche, mais je n' ai fait que mon devoir. Défendre la liberté, c' est défendre l' ordre et la constitution. Permettez-moi de vous remercier encore en même temps de n' avoir point douté de moi et p642 d' avoir pensé que je resterais toujours fidèle aux idées et aux principes. Je ne sais même plus si vous m' avez jamais attaqué. Vous souffrez, cela me suffit. Hier je vous combattais, aujourd' hui je vous défends. Dans le malheur et sous les verrous je ne me connais plus d' ennemis, je ne me connais même plus d' adversaires ; j' ouvre les bras et je tends la main. Je ne sais trop comment vous faire parvenir cette lettre, je la confie au hasard qui est parfois bienveillant. Recevez, messieurs, l' assurance de mes sentiments de cordialité. V H. 10 août 1848. à monsieur l' abbé J-H-R Prompsault, chapelain des quinze-vingts. comptez, monsieur l' abbé, sur tout mon concours. Je m' associerai de grand coeur aux réclamations de mm les évêques de Langres et d' Orléans en faveur des pauvres aveugles des quinze-vingts. Je suis bien touché des détails que vous m' envoyez, et je me mets à la disposition de mm les évêques, mes collègues. Recevez, monsieur l' abbé, la nouvelle assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. 30 août 1848. à M Trouvé-Chauvel. 23 septembre 1848. Monsieur le préfet et cher collègue, il y a dans vos bureaux, dans votre cabinet même, un jeune écrivain de talent et d' avenir, auquel je prends un intérêt profond et presque paternel, c' est M Alfred Asseline. Au moment p643 où un mouvement se fait dans votre cabinet, je serais heureux que M Alfred Asseline fût distingué par vous et obtînt un avancement qu' il mérite par son zèle, sa capacité et ses bons services, et qu' il justifierait par son dévouement. J' ajoute que je me considérerais comme personnellement obligé par ce que vous jugeriez à propos de faire pour M Asseline, car il existe un lien de parenté entre son honorable famille et celle de ma femme. Permettez-moi, monsieur le préfet et cher collègue, d' espérer quelque succès pour mon jeune recommandé, et recevez, je vous prie, la nouvelle et cordiale assurance de ma haute considération. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo, chez Madame Vacquerie. à Villequier, par Yvetot (Seine-Inférieure). de l' assemblée, 30 septembre 1848. Chère amie, je t' écris quelques lignes en hâte de l' assemblée à travers une des plus effroyables tempêtes que j' y aie encore vues. Ta pensée et celle de ma Dédé me sont bien douces au milieu de ces choses sombres. Du reste, nous allons tous bien ici. Je mène ce soir les gamins au vaudeville et nous souperons avec un beefsteack froid en rentrant ensemble à la maison. Je suis très content de ces pauvres enfants. Toto est charmant, Charles travaille, et me donne autant de satisfaction et de joie cette année qu' il me donnait de chagrin l' an dernier. S' il veut, il aura un bel avenir. Il me continuera. C' est là une hérédité qu' on ne détruira pas. Je suis heureux de savoir Mademoiselle Dédé bien gaie et bien portante ; moi je serais plus gai et mieux portant si elle m' avait écrit un mot. Je devrais la gronder, mais j' aime mieux l' embrasser. Je l' embrasse donc. Allez, mam' zelle ! Offre mes respects à ces dames. Mille amitiés à Auguste qui faisait de belle prose ici et qui fait de beaux vers là-bas. Il fait bien d' offrir la poésie à la nature et la critique à cet affreux Paris. J' ai remis ta lettre à Isidore. Le déménagement marche. Mme D' A s' en occupe avec un dévouement admirable. Je songerai aux sonnettes. Il est probable que je parlerai d' ici à deux p644 jours à l' assemblée sur la peine de mort et la liberté de la presse. à propos, je me chamaille horriblement avec le conseil de guerre. Ton pauvre oncle en est tout pâle. Je t' embrasse tendrement. à bientôt chère amie. V. Va prier pour moi près de mon pauvre doux ange. à Monsieur Hyacinthe Vinson. votre lettre du 15 octobre, monsieur, s' est égarée dans mon déménagement et n' est mise sous mes yeux qu' aujourd' hui. Je tiens à ce que vous le sachiez, car, sans avoir l' honneur de vous connaître, j' eusse été charmé de pouvoir vous être utile ou agréable ; du reste je n' ai aucune influence sur les hommes du pouvoir actuel et je n' ai particulièrement point l' honneur de connaître le représentant que vous me désignez. Recevez, monsieur, l' assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo. 8 novembre 1848. à Paul Lacroix. dimanche, 10 décembre. Vous avez raison de compter sur ma bonne vieille amitié. Vous savez comme elle est à vous et depuis longtemps. Mais, par grâce, ne voyez pas en moi un ministre, je veux rester l' ami indépendant des lettres et des lettrés. Je veux l' influence et non le pouvoir, l' influence honnête, probe, éclairée et rien de plus, rien pour moi surtout. Et toute mon ambition, quand à vous tous vous aurez sauvé la civilisation et le pays, ce sera de retourner à ma charrue, c' est-à-dire à ma plume. Vous savez que je serai bien heureux de vous voir et de vous serrer la main. Victor H. p645 à émile De Girardin. j' ai mis huit jours à lire votre écrit du 14. Je ne sache pas de plus grand éloge ; il ne suffit pas de lire, il faut méditer. Chaque mot est une idée, chaque ligne est une page, chaque page est un volume. Je vous contredirais peut-être sur quelques points et j' irai pour cela causer un de ces jours avec vous, mais sur presque tous nous sommes d' accord. Ordre, paix, liberté, grandeur, voilà ce qu' il faut maintenant. L' aurons-nous ? Continuez de semer les idées, continuez de lutter et d' enseigner. Je serai heureux chaque fois que je pourrai vous appuyer. Vous êtes un grand esprit courageux. à bientôt. Je vous serre la main. Victor Hugo. 25 décembre 1848. à Monsieur Duriez, gérant de la société des oeuvres de Victor Hugo. monsieur, la présente année 1848 a été mauvaise pour le commerce et pour la librairie en particulier. Cette année se trouve comprise parmi celles dont vous m' avez acheté l' usufruit. Il me paraît juste de ne point vous la compter, c' est une perte dont les évènements politiques sont la cause et que je crois devoir supporter seul. Permettez-moi donc d' ajouter volontairement et de mon plein gré une année de plus à celles que vous m' avez achetées par notre traité du 2 septembre 1839. Je n' y mets qu' une condition, c' est que vous ne vous écarterez pas, dans les cessions de droits que vous croirez pouvoir consentir, des formes et des limites que vous vous êtes tracées dans tous vos traités précédents avec vos divers cessionnaires, que vous ne consentirez aucune vente de mes ouvrages à vil prix et que vous continuerez d' en administrer l' usufruit comme tout usufruit doit être administré, en bon père de famille. Moyennant quoi, vous pouvez considérer par ces précédentes sic votre droit de tirage comme p646 prorogé jusqu' au 31 juillet 1850 et votre droit de vente exclusive des exemplaires imprimés comme prorogé jusqu' au 31 juillet 1851, époque à laquelle je rentrerai dans la pleine possession de ma propriété, n' étant du reste dérogé à aucune des conditions de notre traité. Je suis heureux, monsieur, de donner à vous et à la compagnie que vous administrez cette preuve de mon bon vouloir et cette marque de tous mes sentiments de cordialité. Veuillez, je vous prie, en agréer la nouvelle expression. Victor Hugo. 24 décembre 1848. Voici, monsieur, la lettre rédigée comme je la crois indispensable aux intérêts de tout le monde et aux termes du traité. Serez-vous assez bon, si vous l' approuvez ainsi que mm vos associés, pour me la renvoyer revêtue de votre signature. Agréez, monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments très distingués. Victor Hugo. Ce 27 décembre 1848. Source: http://www.poesies.net