POESIE COMPLETE EDITION DEFINITIVE Par André Chénier (1762-1794) TABLE DES MATIERES Bucoliques Et Idylles. La Jeune Poésie L’Aveugle Le Mendiant Bacchus Diane Proserpine Pasiphaë L’enlèvement d’Europe Médée Néère La Jeune Tarentine La Jeune Locrienne Amymone Chrysé Arcas et Bacchylis Mnazile et Chloé L’Oaristys Ô jeune adolescent... Blanche et douce colombe... Imitation d’Ovide Élégies Allons, douce Élégie... O jours de mon printemps... O Muses, accourez... Heureux qui... Des belles voluptés... Loin des bords trop fleuris... Oh! puisse le ciseau... Quand d’un souffle jaloux... O nuit, j’avais juré... Je suis né pour l’amour... Tel j’étais autrefois... Ah! le pourrai-je au moins? Allez, mes vers, allez... Il n’est donc plus d’espoir... J’ai suivi les conseils... Souffre un moment encor... Vous restez, mes amis... Sur La Mort D'un Enfant... Partons, la voile est prête... Salut, Dieux de l’Euxin... Où sont ces grands tombeaux... Ainsi, vainqueur de Troie... Ah! ne le croyez pas... Tout homme a ses douleurs... Souvent le malheureux... Jeune fille, ton coeur... O délices d’amour... O nécessité dure... Aux Frères De Pange Ma Muse pastorale... Épilogue Épigrammes L’Invention LES AMOURS I. LYCORIS II. CAMILLE III. D'.Z.N. IV. MARIE COSWAY V. FANNY Une Fable Épîtres Au marquis de Brazais À Le Brun À Le Brun et à Brazais À Abel de Fondat Aux frères Trudaine À François de Pange Ami, chez nos Français... Hymnes À La France Hymne Aux Suisses De Chateauvieux Odes Le Jeu de Paume À La Barre À Charlotte Corday Ô mon esprit... Byzance, mon berceau... Mon frère... Un vulgaire assassin... À Versailles La Jeune Captive Iambes Sa langue est un fer chaud... Voûtes du Panthéon... On dit que le dédain... Ils croyaient se cacher... Ils vivent cependant... Vingt barques... Quand au mouton bêlant... On vit; on vit infâme... Comme un dernier rayon... Vers inédits I II III IV V VI VII VIII IX FRAGMENTS Fragments d’idylles Le retour d’Ulysse Hercule Xanthus Hylas Dryas Le Malade La Liberté Pannychis Mes chants savent tout peindre... Les Jardins Allons, muse rustique... Nymphe tendre et vermeille... Fragments d’élégies FRAGMENTS d'Hermès FRAGMENT I PROLOGUE. FRAGMENT II CHANT I. FRAGMENT III CHANT II. FRAGMENT IV FRAGMENT V FRAGMENT VI. CHANT III. FRAGMENT VII FRAGMENT VIII. ÉPILOGUE FRAGMENTS De L’Amérique FRAGMENT I Magellan, fils du Tage FRAGMENT II Pour moi, je les crois fils FRAGMENT III Salut, ô belle nuit FRAGMENT IV Le poète divin FRAGMENT: L’Art d’aimer FRAGMENT: Susanne FRAGMENT: La France libre FRAGMENT: La République des Lettres Bucoliques et Idylles La Jeune Poésie Vierge au visage blanc, la jeune Poésie En silence attendue au banquet d'ambroisie Vint sur un siège d'or s'asseoir avec les Dieux, Des fureurs des Titans enfin victorieux. La bandelette auguste, au front de cette reine, Pressait les flots errants de ses cheveux d'ébène; La ceinture de pourpre ornait son jeune sein. L'amiante et la soie, en un tissu divin, Répandaient autour d'elle une robe flottante, Pure comme l'albâtre et d'or étincelante. Creux en profonde coupe, un vaste diamant, Lui porta du nectar le breuvage écumant. Ses belles mains volaient sur la lyre d'ivoire. Elle leva ses yeux où les transports, la gloire, Et l'âme et l'harmonie éclataient à la fois. Et, de sa belle bouche, exhalant une voix Plus douce que le miel ou les baisers des Grâces, Elle dit des vaincus les coupables audaces, Et les cieux raffermis et sûrs de notre encens, Et sous l'ardent Etna les traîtres gémissants. L’Aveugle « Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute; O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. » C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S’asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; Ils l’écoutaient de loin, et s’approchant de lui: « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l’empire céleste? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe; et les sons de sa voix Émeuvent l’air et l’onde, et le ciel et les bois. » Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger, Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse! Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné, Les humains près de qui les flots t’ont amené Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures. Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. -Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents plus qu’on n’eût dû l’attendre; Mais, toujours soupçonneux, l’indigent étranger Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager. Ne me comparez point à la troupe immortelle: Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, Voyez, est-ce le front d’un habitant des cieux? Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux! Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable, C’est à celui-là seul que je suis comparable; Et pourtant je n’ai point, comme fit Thamyris, Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; Ni, livré comme oedipe à la noire Euménide, Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim. -Prends, et puisse bientôt changer ta destinée! Disent-ils. » Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l’envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l’amande et les figues mielleuses; Et du pain à son chien entre ses pieds gisant, Tout hors d’haleine encore, humide et languissant, Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage. « Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer; Je vous salue, enfants venus de Jupiter; Heureux sont les parents qui tels vous firent naître! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître; Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. Vos visages sont doux, car douce est votre voix. Qu’aimable est la vertu que la grâce environne! Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone, Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots; Car jadis, abordant à la sainte Délos, Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre, Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années: A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle. -O sage magnanime! Comment, et d’où viens-tu? car l’onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. -Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux. J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie, Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie, Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours. Mais pauvre et n’ayant rien pour payer mon passage, Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. -Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. -Enfants! du rossignol la voix pure et légère N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire; Et les riches, grossiers, avares, insolents, N’ont pas une âme ouverte à sentir les talents. Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante, Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante, J’allais, et j’écoutais le bêlement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain. Puis j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles Je voulais des grands dieux implorer la bonté, Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité, Lorsque d’énormes chiens à la voix formidable Sont venus m’assaillir; et j’étais misérable, Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris, N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris. -Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire, Car jadis, aux accents d’une éloquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. -Les barbares! J’étais assis près de la poupe. « Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe, Chante, si ton esprit n’est point comme tes yeux, Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux. » J’ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre; Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine, Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli, Que ton nom dans la nuit demeure enseveli! -Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine. Un siège aux clous d’argent te place à nos festins; Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire, Te feront de tes maux oublier la mémoire. Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux, Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles, T’a lui-même dicté de si douces merveilles. -Oui, je le veux; marchons. Mais où m’entraînez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous? -Syros est l’île heureuse où nous vivons, mon père. -Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! Car sur ses bords heureux je suis déjà venu: Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu. Ils croissaient comme vous; mes yeux s’ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l’aurore; J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, A la course, aux combats, j’ai paru des premiers. J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs, Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, Salut! Venez à moi, de l’Olympe habitantes, Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. » Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend près de son jeune guide, L’un sur l’autre pressés, tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer, Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer, Car en de longs détours de chansons vagabondes Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles; D’abord le roi divin, et l’Olympe, et les cieux, Et le monde ébranlé d’un signe de ses yeux, Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre, Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussière, et les chars meurtriers, Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d’une voix humaine excitant les héros; De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles; Mais bientôt de soldats les remparts entourés, Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes. Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les rochers sur les gouffres amers; De là, dans le sein frais d’une roche azurée, En foule il appelait les filles de Nérée, Qui, bientôt à ses cris s’élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d’asphodèle, Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents, Enfants dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée. Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! Quels doux frémissements vous agitèrent tous, Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine Autant que d’Arachné les pièges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, Et quand il revêtait d’une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine; Et quand il répétait en accents de douleur De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs, Qui d’un fils méconnu marâtre involontaire, Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le moly, fleur qui rend l’homme sage; Du paisible lotos il mêlait le breuvage: Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parents aimés. Enfin l’Ossa, l’Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue, Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l’ardent Pirithoüs: « Attends; il faut ici que mon affront s’expie, Traître! » Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L’insolent quadrupède en vain s’écrie; il tombe, Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l’effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout à coup, sous l’airain d’un vase antique, immense, L’imprudent Bianor, par Hercule surpris, Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches colorés, L’héréditaire éclat des nuages dorés. Mais d’un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l’armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit; l’agile Crantor, Le bras levé, l’atteint; Eurynome l’arrête; D’un érable noueux il va fendre sa tête, Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant, L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S’élance, va saisir sa chevelure horrible, L’entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme, Et le bois porte au loin des hurlements de femme, L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, Et les vases brisés, et l’injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait le tissu des saintes mélodies. Les trois enfants émus, à son auguste aspect, Admiraient, d’un regard de joie et de respect, De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. Et, partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, Chantaient: « Viens dans nos murs, viens habiter notre île; Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aimé des dieux; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE. » Le Mendiant C’était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée, .......................... Errait à l’ombre, aux bords du faible et pur Crathis, Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine. .......... Soudain, à l’autre bord, Du fond d’un bois épais, un noir fantôme sort, Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée: Il remuait à peine une lèvre glacée, Des hommes et des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours; Il se traîne, il n’attend qu’une mort douloureuse; Il succombe. L’enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond des bois, Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu’au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu’il n’est point à craindre, et qu’une ardente faim L’aiguillonne et le tue, et qu’il expire enfin. « Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, C’est le dieu de ces eaux qui t’a donné naissance, Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, Ou si c’est quelque front porteur d’une couronne Qui te nomme sa fille et te destine au trône, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d’une déesse, Crains de laisser périr l’étranger en détresse: L’étranger qui supplie est envoyé des dieux. » Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, ........ et d’une voix encore Tremblante: « Ami, le ciel écoute qui l’implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l’horizon, Passe le pont mobile, entre dans la maison; J’aurai soin qu’on te laisse entrer sans méfiance. Pour la douzième fois célébrant ma naissance, Mon père doit donner une fête aujourd’hui. Il m’aime, il n’a que moi: viens t’adresser à lui, C’est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, Il est humain: il pleure aux pleurs qu’il voit répandre. » Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant, S’enfuit; car l’étranger sur elle, en l’écoutant, Fixait de ses yeux creux l’attention avide. Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L’esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: « Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi Que j’obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi; Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, Gémit sur l’autre bord, mourant, affamé, blême... Ne me décèle point. De mon père aujourd’hui J’ai promis qu’il pourrait solliciter l’appui. Fais qu’il entre: et surtout, ô mère de ma mère! Garde que nul mortel a’insulte à sa misère. -Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, Dit l’esclave en baisant son front et ses cheveux; Oui, qu’à ton protégé ta fête soit ouverte, Ta mère, mon élève (inestimable perte!), Aimait à soulager les faibles abattus; Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves. » Mais cependant la nuit assemble les convives: En habits somptueux, d’essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d’ivoire et d’or formés Pend le lin d’Ionie en brillantes courtines; Le toit s’égaye et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d’apprêts savoureux Se charge. L’encens vole en longs flots vaporeux: Sur leurs bases d’argent, des formes animées Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l’onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d’hommes ou d’animaux, Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; Plus d’une lyre est prête; et partout s’amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s’étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, Est admise. La rose a couronné sa tête. Mais, pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu roi du festin. Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre Entre, cherchant des yeux l’autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, Il embrasse l’autel, s’assied parmi la cendre; Et tous, l’oeil étonné, se taisent pour l’entendre. « Lycus, fils d’Évémon, que les dieux et le temps N’osent jamais troubler tes destins éclatants! Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille, Semblent d’un roi puissant, l’idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convié T’honore comme un dieu de l’Olympe envoyé. Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui la main hospitalière. Inconnu, j’ai franchi le seuil de ton palais: Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente Qui m’a seule indiqué ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois: mon banquet opulent N’a jamais repoussé l’étranger suppliant. Et pourtant aujourd’hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l’âme autant que le visage, Par qui l’homme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux! -Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici l’on hait plus que l’enfer Le public ennemi, le riche au coeur de fer, Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grâce à l’enfant qui t’a conduit ici. Ma fille, c’est bien fait; poursuis toujours ainsi. Respecter l’indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le coeur des humains fortunés. » D’accueil et de faveur un murmure s’élève. Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: « Salut, père étranger; et que puissent tes voeux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. Souvent marchent ensemble indigence et vertu, Souvent d’un vil manteau le sage revêtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, à l’ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, Tu peux ici, dans l’ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D’aller revoir le sol qui lui donna le jour. Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l’heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut! Vois, l’on t’apporte et la table et le pain: Sieds-toi. Tu vas d’abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère, Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. » Il retourne à sa place après que l’indigent S’est assis. Sur ses mains, d’une aiguière d’argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre, où l’éponge est passée, S’approche, et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d’airain, Et l’amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. « Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour. » ................................................ Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l’échanson verse à toute la troupe: « Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer L’étranger devenu l’hôte de mon foyer. » Le vin de main en main va coulant à la ronde; Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L’envoie à l’étranger: « Salut, mon hôte, bois. De ta ville bientôt tu reverras les toits, Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase. » Des mains de l’échanson l’étranger prend le vase, Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage: « Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits De l’importun besoin j’ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n’ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M’ouvre la bouche. Ainsi, puisque j’ai commencé, Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l’excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, Déchiré de buissons ou d’insectes avides, D’un long jeûne flétri, d’un long chemin lassé Et de plus d’un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; Mais je suis né robuste et n’ai point passé l’âge. La force et le travail, que je n’ai point perdus, Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis même, tournant la meule nourricière, Broyer le pur froment en farine légère. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, Et devant mes pas l’herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange en la belle saison; Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d’un oeil insultant et colère: O vorace étranger, qu’on nourrit à rien faire! -Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N’oserait élever sa langue contre toi. Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, Sans craindre qu’un affront ne trouble ton asile. -L’indigent se méfie.-Il n’est plus de danger. -L’homme est né pour souffrir.-Il est né pour changer. -Il change d’infortune! -Ami, reprends courage: Toujours un vent glacé ne souffle point l’orage. Le ciel d’un jour à l’autre est humide ou serein, Et tel pleure aujourd’hui qui sourira demain. -Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!... L’indigent espère en vain du sort; En espérant toujours il arrive à la mort. Dévoré de besoins, de projets, d’insomnie, Il vieillit dans l’opprobre et dans l’ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l’entendent pas. Toutefois ta richesse accueille mes misères; Et puisque ton coeur s’ouvre à la voix des prières. Puisqu’il sait, ménageant le faible humilié, D’indulgence et d’égards tempérer la pitié, S’il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d’amour et d’envie. -Je te le dis encore: espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t’encourager Des changements du sort j’ai fait l’expérience. Toujours un même éclat n’a point à l’indigence Fait du riche Lycus envier le destin. J’ai moi-même été pauvre et j’ai tendu la main. Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses. « Jeune ami, j’ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m’en souviens: Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux, l’homme bienfaisant est votre cher ouvrage; Vous n’avez point ici d’autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu’une fleur éternelle, Fille d’une âme pure, en ses traits étincelle; Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d’amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, Qu’il laisse avec ses biens ses vertus pour appui A des fils, s’il se peut, encor meilleurs que lui. -Hôte des malheureux, le sort inexorable Ne prend point les avis de l’homme secourable. Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. Cléotas est perdu; son injuste patrie L’a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu’avait tissus l’Euphrate, Au lieu de ces festins brillants d’or et d’agate Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux, Savouraient jusqu’au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, Seul, d’exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu’un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux D’un souhait de bonheur le flatte et l’encourage; Les torrents et la mer, l’aquilon et l’orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N’ayant d’autres amis que les bois solitaires, D’autres consolateurs que ses larmes amères, Il se traîne; et souvent sur la pierre il s’endort A la porte d’un temple, en invoquant la mort. -Que m’as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l’abondance, Enivré des vapeurs d’une folle opulence, Celui qui lui doit tout chante, et s’oublie, et rit, Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l’aime. Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; Où l’as-tu vu? -Mon hôte, à regret je t’afflige. C’était lui, je l’ai vu........................ ......................... Les douleurs de son âme Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme A Delphes, confiés au ministre du dieu, Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. Par des sentiers secrets fuyant l’aspect des villes, On les avait suivis jusques aux Thermopyles. Il en gardait encore un douloureux effroi. Je le connais; je fus son ami comme toi. D’un même sort jaloux une même injustice Nous a tous deux plongés au même précipice. Il me donna jadis (ce bien seul m’est resté) Sa marque d’alliance et d’hospitalité. Vois si tu la connais. » De surprise immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d’argile; Ce sceau, don mutuel d’immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage L’étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. « Est-ce toi, Cléotas? toi qu’ainsi je revoi? Tout ici t’appartient. O mon père! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, Viens; je n’ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J’ai honte à ma fortune en regardant la tienne. » Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d’argent, Il l’attache lui-même à l’auguste indigent. Les convives levés l’entourent; l’allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s’empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: « Car c’est toi, lui dit-il, c’est toi qui, la première, Ma fille, m’as ouvert la porte hospitalière. » Bacchus Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Ménades couraient en longs cheveux épars Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. Et la voix des rochers répétait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, Au hasard attroupés autour du vieux Silène, Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. Diane I O vierge de la chasse, ô quel que soit ton nom, Salut, reine des nuits, blanche soeur d'Apollon. Salut, Trivie, Hécate, ou Cynthie, ou Lucine, Lune, Phoebé, Diane, Artémis, ou Dictynne, Qui gouvernes les bois, les îles, les étangs, Et les ports, et les monts, et leurs noirs habitants. Viens, soit que, retenant ton écharpe mobile, Tu presses d'un taureau le flanc large et docile, Soit qu'en longue tunique, une torche à la main, D'un cerf aux cornes d'or tu diriges le frein. II Je verrai, descendu dans les bruyants vallons, Diane et son cortège errer aux pieds des monts. La dépouille des lynx est leur riche parure. Leur sein jeune et brillant fuit hors de leur ceinture. Les plis de leurs habits ne gênent point leurs pas Et laissent découverts leurs genoux délicats. Là s'arrêtent en foule auprès d'une fontaine Anticlée et Procris, Aréthuse et Cyrène, Vierges comme Diane et qui vont dans les bois Sur les loups dévorants épuiser leurs carquois. Je les verrai, Déesse, avec leurs doigts faciles, Dételer de ton char tes cerfs aux flancs agiles, Détacher le frein d'or trempé de leurs sueurs, Caresser leur poitrine et les nourrir de fleurs. Mais si le doux ruisseau roulant des ondes claires Vous invite à quitter vos tuniques légères, Déesse, je fuirai; car ton chaste courroux Est terrible et mortel. Je fuirai loin de vous, De peur qu'à te venger ta meute toute prête Ne voie un bois rameux s'élever sur ma tête. III Tel lorsque, n'ayant plus de traits dans son carquois, Diane se repose et dort au sein d'un bois, Haletant sur ses pas, son jeune chien fidèle, L'oeil sur elle attaché, vient s'asseoir auprès d'elle. Muet, l'oreille droite, il attend son réveil; Et si la chaste reine, au milieu du sommeil, Laisse vers lui tomber une main nonchalante, Il y va promener sa langue caressante. Proserpine I Salut, reine des morts, femme du Dieu d'enfer, Souterraine Junon, fille de Jupiter. Et, lorsque le tombeau m'ouvrira ton empire, De silence et d'oubli n'accuse point ma lyre, Comme au sage Thébain, divin chantre des Dieux. Mon ombre, pour venir, en songe harmonieux, Dicter des vers tardifs consacrés à ta gloire, N'aura point à sortir de la porte d'ivoire. II Sois donc propice aux tiens, vierge, épouse sacrée, O Junon des enfers qu'une mère éplorée, Sur un axe rapide attelé de serpents, Les flambeaux à la main, rechercha si longtemps. Déesse, tu n'es pas étrangère à cette île. N'es-tu pas, comme nous, enfant de la Sicile? Que de fois, retournant de leurs bruyants travaux, Les Cyclopes d'Etna chargés de leurs marteaux Te trouvaient, les pieds nus, assise dans la plaine, Ramassant des cailloux au sein d'une fontaine! Ils aimaient tour à tour, et tu ne fuyais pas, A porter ton enfance en leurs robustes bras. Si jamais dans les cieux l'enfant d'une immortelle Est aux voeux maternels indocile et rebelle, On appelle un Cyclope, et Mercure à l'instant Vient, imite leur voix; il fait peur à l'enfant Qui, ses mains sur les yeux, plus doux et moins colère, Se rejette en criant vers le sein de sa mère. Souvent, sur les genoux de ses frères nerveux, Tranquille, tu jouais avec leurs noirs cheveux. Ils riaient de te voir, de ta main enfantine, Arracher la toison de leur vaste poitrine. Pasiphaë Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!... Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, Tranquille, il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons, fermez, entourez la retraite, Si peut-être vers lui des vestiges épars Ne viendront point guider mes pas et mes regards. Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse à son superbe amant Adressait devant elle un doux mugissement. La perfide mourra. Jupiter la demande. Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur: « Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur. » Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale, Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. L'enlèvement d'Europe Telle éclate Vénus au milieu des trois soeurs. Mais son sort n’était pas de n’aimer que les fleurs Et de garder toujours sa pudique ceinture. Le roi des Dieux l’a vue. Une active blessure Le dévore, dompté sous l’arc insidieux Du Dieu qui peut dompter même le roi des Dieux. Mais, voulant la séduire, et de sa fière épouse Éviter, cependant, la colère jalouse, Il sut cacher le Dieu sous le front d’un taureau Non ressemblant à ceux qui, sous un lourd fardeau, Rampent, traînant d’un char les axes difficiles, Ou préparant la terre à des moissons fertiles: Sur tout son corps s’étend un blond et pur éclat; Une étoile d’argent sur son front délicat Luit; d’amour, dans ses yeux, brille la flamme ardente; Un double ivoire enfin sur sa tête élégante Se recourbe; la nuit tel est le beau croissant Que Phoebé dans les cieux allume en renaissant. Il va sur la prairie, et de frayeur atteinte Nulle vierge ne fuit. Elles courent, sans crainte, Vers l’animal paisible, et qui, plus que les fleurs, De l’ambroisie au loin exhale les odeurs. Il s’avance à pas lents trouver la jeune reine. Sur ses pieds délicats sa langue se promène. Europe, de sa bouche, en le voyant si beau, Vient essuyer l’écume, et baise le taureau. Il mugit doucement: la flûte de Lydie Chante une moins suave et tendre mélodie. Il s’incline à ses pieds; tient sur elle les yeux, Lui montre la beauté de son flanc spacieux; Soudain: « Venez, venez, ô mes chères compagnes, Dit-elle, de nos jeux égayons ces campagnes; Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir; Son large dos pourra toutes nous recevoir, Toutes nous emporter, comme un vaste navire. C’est un esprit humain qui sans doute l’inspire. Nul autre ne s’est vu qui pût lui ressembler. Il lui manque une voix. Il voudrait nous parler. » Elle dit et s’assied. La troupe à l’instant même Vient; mais se relevant sous le fardeau qu’il aime Le Dieu fuit vers la mer. L’imprudente soudain Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main; Elles courent; mais lui, qui de loin les devance, Comme un léger dauphin dans les ondes s’élance. En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs, Les filles de Nérée autour des voyageurs Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère, Fraye, agile pilote, une voie à son frère; D’hyménée, auprès d’eux, les humides Tritons Sur leurs conques d’azur répètent les chansons. Sur le front du taureau la belle palpitante S’appuie, et l’autre main tient sa robe flottante Qu’à bonds impétueux souillerait l’eau des mers. Autour d’elle son voile épandu dans les airs, Comme le lin qui pousse une nef passagère, S’enfle, et sur son amant la soutient plus légère. Mais, dès que nul rivage à son timide effroi, Nul mont ne s’offrit plus, qu’elle n’eût devant soi Rien qu’une mer immense et le ciel sur sa tête, Promenant autour d’elle une vue inquiète: « Dieu taureau, quel es-tu? Parle, taureau trompeur, Où me vas-tu porter? N’en as-tu point de peur De ces flots? Car ces flots aux poupes vagabondes Cèdent; mais les troupeaux craignent les mers profondes. Où sera la pâture, et l’eau douce pour toi? Es-tu Dieu? Mais des Dieux que ne suis-tu la loi? La terre aux dauphins, l’onde aux taureaux est fermée. Mais toi seul sur la terre et sur l’onde animée Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers Et bientôt des oiseaux peut-être dans les airs Iras-tu joindre aussi la volante famille Ô palais de mon père! ô malheureuse fille, Qui pour tenter sur l’onde un voyage nouveau, Seule, errante, ai suivi ce perfide taureau! Et toi, maître des flots, favorise ma route! Mon invisible appui se montrera sans doute; Sans doute ce n'est pas sans un pouvoir divin, Que s'aplanit sous moi cet humide chemin. » Elle dit. A ces mots, pour la tirer de peine, Du quadrupède amant sort une voix humaine. « Ô vierge, ne crains point les fureurs de la mer; Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter. Je me choisis en maître une forme, un visage. Mon amour, ta beauté m’ont sous ce corps sauvage Fait mesurer des flots cet empire inconstant. La Crète, île fameuse, est le bord qui t’attend. Il m’a nourri moi-même. Et là, ta destinée Te promet de grands rois, fils de notre hyménée. » Il dit:le bord paraît. Les Heures, en ce lieu, Ont préparé son lit... Il se relève Dieu, Détache la ceinture à la belle étrangère, Et la Vierge en ses bras devient épouse et mère. Médée Hâte-toi, Lucifer, que ta marche trop lente Nous ramène du jour la clarté bienfaisante. Trahi d'une perfide indigne de mes soins, Dieux, quoique de son crime inutiles témoins, C'est cependant à vous qu'à mon heure dernière Je viens contre l'ingrate adresser ma prière. Amour, tu me fus cher entre les immortels; De roses mille fois décorant tes autels, Et couronnant ton front de pieuses guirlandes, A tes pieds j'épandis mes plus belles offrandes. Que Mopsus, s'il le peut, t'en vienne dire autant. Ta faveur m'était due: une ingrate pourtant Goûte avec ce perfide une infidèle joie; A des bras étrangers ses charmes sont en proie. Nise unie à Mopsus! pour quels voeux désormais, Amants, pourriez-vous craindre un funeste succès? Bientôt au noir corbeau s'unira l'hirondelle; Bientôt à ses amours la colombe infidèle, Loin du nid conjugal, portera sans effroi Au farouche épervier et son coeur et sa foi. O de ton digne époux, de Mopsus, digne épouse: C'est ainsi qu'autrefois quand ma flûte jalouse, Pleurant, te reprochait ton ingrate rigueur, Fière, et d'un rire amer tu déchirais mon coeur. Tu raillais ma pâleur et ma langue glacée, Mes cheveux négligé, et ma barbe hérissée; Et moi, faible incrédule, impuissant de mes feux, Tu m'étais chère encore et possédais mes voeux... Ah: je connais l'Amour; son enfance cruelle D'une affreuse lionne a sucé la mamelle; Et depuis, n'inspirant que trouble et que malheurs, Sa rage ne se plaît qu'à nager dans les pleurs. Dans le sang de ses fils, par l'Amour égarée, Une mère trempa sa main dénaturée; Une mère trempa sa détestable main. Mère, tu fus impie et l'Amour inhumain. Qui d'elle ou de l'Amour eut plus de barbarie? L'Amour fut inhumain; mère, tu fus impie. Néère Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois, Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie, Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort: « O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours Néère tout son bien, Néère ses amours; Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère; Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, Aux regards des humains n'osa lever les yeux. Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main, Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; Au coucher du soleil, si ton âme attendrie Tombe en une muette et molle rêverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. Mon âme vagabonde, à travers le feuillage, Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser, en fuyant, ton oreille attentive. » La Jeune Tarentine Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée, Et l’or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles L’enveloppe; étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L’élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas! autour de son cercueil: « Hélas! chez ton amant tu n’es point ramenée; Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée; L’or autour de tes bras n’a point serré de noeuds; Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux. » La Jeune Locrienne « Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour? » Nous aimions sa naïve et riante folie, Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé, Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé Du muet de Samos qu'admire Métaponte, Dit: « Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? Des moeurs saintes jadis furent votre trésor; Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères. Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères De ce berger sacré que Minerve autrefois Daignait former en songe à vous donner des lois? » Disant ces mots, il sort... Elle était interdite; Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite; Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus, Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus. Un jeune Thurien, aussi beau qu'elle est belle (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier Le grave Pythagore et son grave écolier. Amymone Salut, belle Amymone; et salut, onde amère A qui je dois la belle à mes regards si chère. Assise dans sa barque, elle franchit les mers. Son écharpe à longs plis serpente dans les airs. Ainsi l'on vit Thétis flottant vers le Pénée, Conduite à son époux par le blond Hyménée, Fendre la plaine humide, et, se tenant au frein, Presser le dos glissant d'un agile dauphin. Si tu fusses tombée en ces gouffres liquides, La troupe aux cheveux noirs des fraîches Néréides A ton aspect sans doute aurait eu de l'effroi, Mais pour te secourir n'eût point volé vers toi. Près d'elle descendue, à leurs yeux exposée, Opis et Cymodoce et la blanche Nésée Eussent rougi d'envie, et sur tes doux attraits Cherché, non sans dépit, quelques défauts secrets; Et loin de toi chacune, avec un soin extrême, Sous un roc de corail menant le dieu qu'elle aime, L'eût tourmenté de cris amers, injurieux, S'il avait en partant jeté sur toi les yeux. Chrysé Pourquoi, belle Chrysé, t'abandonnant aux voiles, T'éloigner de nos bords sur la foi des étoiles? Dieux! je t'ai vue en songe; et, de terreur glacé, J'ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé, Ton corps flottant sur l'onde, et tes bras avec peine Cherchant à repousser la vague ionienne. Les filles de Nérée ont volé près de toi. Leur sein fut moins troublé de douleur et d'effroi, Quand, du bélier doré qui traversait leurs ondes, La jeune Hellé tomba dans leurs grottes profondes. Oh! que j'ai craint de voir à cette mer, un jour, Tiphys donner ton nom et plaindre mon amour! Que j'adressai de voeux aux dieux de l'onde amère! Que de voeux à Neptune, à Castor, à son frère! Glaucus ne te vit point; car sans doute avec lui Déesse au sein des mers tu vivrais aujourd'hui. Déjà tu n'élevais que des mains défaillantes; Tu me nommais déjà de tes lèvres mourantes, Quand, pour te secourir, j'ai vu fendre les flots Au dauphin qui sauva le chanteur de Lesbos. Arcas et Bacchylis Arcas Tu poursuis Damalis. Mais cette blonde tête Pour le joug de Vénus n'est point encore prête. C'est une enfant encore; elle fuit tes liens, Et ses yeux innocents n'entendent pas les tiens. Ta génisse naissante au sein du pâturage Ne cherche aux bords des eaux que le saule et l'ombrage; Sans répondre à la voix des époux mugissants, Elle se mêle aux jeux de ses frères naissants. Le fruit encore vert, la vigne encore acide Tentent de ton palais l'inquiétude avide. Va, l'automne bientôt succédant à des fleurs Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs. Tu la verras bientôt, lascive et caressante, Tourner vers les baisers sa tête languissante. Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or; Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor; La fleur n'a point percé sa tunique sauvage; Le jeune oiseau n'a point encore de plumage. Qui prévient le moment l'empêche d'arriver. Bacchylis Qui le laisse échapper ne peut le retrouver. Les fleurs ne sont pas tout! le verger vient d'éclore, Et l'automne a tenu les promesses de Flore. Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté D'un fruit à peine mûr l'aimable crudité. L'oiseau d'un doux plumage enveloppe son aile. Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle. La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison. Effrayée et confuse, et versant quelques larmes, Sa mère en souriant a calmé ses alarmes. L'hyménée a souri quand il a vu son sein Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main. Sur le coing parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore. La grenade entr'ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l'éclat de ses rubis nouveaux. La châtaigne, longtemps cachée et dangereuse, Veut se montrer et fend son écorce épineuse. Mnazile et Chloé CHLOÉ. Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure zéphyr au murmure des eaux, Parlez; le beau Mnazile est-il sous vos ombrages? Il visite souvent vos paisibles rivages. Souvent j'écoute, et l'air qui gémit dans vos bois A mon oreille au loin vient apporter sa voix. MNAZILE. Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qui pressez mollement cette enceinte odorante, Amenez-y Chloé, l'amour de mes regards. Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. Souvent ma bouche vient sous vos sombres allées Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées. CHLOÉ. Oh! s'il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui! Peut-être je devais d'un souris favorable L'inviter, l'engager à me trouver aimable. MNAZILE. Si pour m'encourager quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon coeur! J'aurais dû l'inviter, d'une voix douce et tendre, A se laisser aimer, à m'aimer, à m'entendre. CHLOÉ. Ah! je l'ai vu; c'est lui. Dieux! je vais lui parler! O ma bouche, ô mes yeux, gardez de vous troubler. MNAZILE. Le feuillage a frémi. Quelque robe légère C'est elle! O mes regards, ayez soin de vous taire. CHLOÉ. Quoi, Mnazile est ici? Seule, errante, mes pas Cherchaient ici le frais et ne t'y croyaient pas. MNAZILE. Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne J'avais fui le soleil et n'attendais personne. L'Oaristys IMITÉE DE LA XXVIIe IDYLLE DE THÉOCRITE DAPHNIS. Hélène daigna suivre un berger ravisseur Berger comme Pâris, j'embrasse mon Hélène. NAÏS. C'est trop t'enorgueillir d'une faveur si vaine. DAPHNIS. Ah! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur. NAÏS. Tiens; ma bouche essuyée en a perdu la trace. DAPHNIS. Eh bien! d'autres baisers en vont prendre la place, NAÏS. Adresse ailleurs ces voeux dont l'ardeur me poursuit: Va, respecte une vierge. DAPHNIS. Imprudente bergère, Ta jeunesse te flatte; ah! n'en sois point si fière: Comme un songe insensible elle s'évanouit. NAÏS. Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l'oranger fait succéder son fruit. DAPHNIS. Viens sous ces oliviers; j'ai beaucoup à te dire. NAÏS. Non; déjà tes discours ont voulu me tenter. DAPHNIS. Suis-moi. sous ces ormeaux; viens de grâce écouter Les sons harmonieux que ma flûte respire: J'ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter; Déjà tout le vallon aime à les répéter. NAÏS. Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire. DAPHNIS. Eh quoi! seule à Vénus penses-tu résister? NAÏS. Je suis chère à Diane; elle me favorise. DAPHNIS. Vénus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise. NAÏS. Diane saura bien me les faire éviter. Berger, retiens ta main...; berger, crains ma colère. DAPHNIS. Quoi! tu veux fuir. l'amour! l'amour à qui jamais Le coeur d'une beauté ne pourra se soustraire? NAÏS. Oui, je veux le braver... Ah!... si je te suis chère... Berger..., retiens ta main..., laisse mon voile en paix. DAPHNIS. Toi-môme, hélas! bientôt livreras ces attraits A quelque autre berger bien moins digne de plaire. NAÏS. Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire. DAPHNIS. Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus. NAÏS. Hélas! l'hymen aussi n'est qu'une loi de peine; Il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. DAPHNIS. On ne te l'a dépeint que de fausses couleurs: Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène. NAÏS. Une femme est esclave. DAPHNIS. Ah! plutôt elle est reine. NAÏS. Tremble près d'un époux et n'ose lui parler. DAPHNIS. Eh! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? NAÏS. A des travaux affreux Lucine nous condamne. DAPHNIS. Il est bien doux alors d'être chère à Diane. NAÏS. Quelle beauté survit à ces rudes combats? DAPHNIS. Une mère y recueille une beauté nouvelle: Des enfants adorés feront tous tes appas; Tu brilleras en eux d'une splendeur plus belle. NAÏS. Mais, tes voeux écoutés, quel en serait le prix? DAPHNIS. Tout: mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie; Un jardin grand et riche, une maison jolie, Un bercail spacieux pour tes chères brebis; Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire; Je jure de quitter tout pour te satisfaire: Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris. NAÏS. Mon père... DAPHNIS. Oh! s'il n'est plus que lui qui te retienne, Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. NAÏS. Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne: Quel est ton nom? DAPHNIS. Daphnis; mon père est Palémon. NAÏS. Il est vrai: ta famille est égale à la mienne. DAPHNIS. Rien n'éloigne donc plus cette douce union. NAÏS. Montre-les moi ces bois qui seront mon partage. DAPHNIS. Viens;. c'est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés. NAÏS. Restez chères brebis; restez sous cet ombrage. DAPHNIS. Taureaux, paissez en paix; à celle qui m'engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés. NAÏS. Satyre, que fais-tu? Quoi! ta main ose encore... DAPHNIS. Eh! laisse-moi toucher ces fruits délicieux... Et ce jeune duvet... NAÏS. Berger..., au nom des dieux... Ah!... je tremble... DAPHNIS. Et pourquoi? que crains-tu? Je t'adore. Viens. NAÏS. Non; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue; Mon père le verrait. DAPHNIS. Sur la terre étendue Saura te garantir cette épaisse toison. NAÏS. Dieux! quel est ton dessein? Tu m'ôtes ma ceinture. DAPHNIS. C'est un don pour Vénus! vois, son astre nous luit. NAÏS. Attends...; si quelqu'un vient... Ah dieux! j'entends du bruit. DAPHNIS. C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure. NAÏS. Tu déchires mon voile!... Où me cacher! Hélas! Me voilà nue! où fuir! DAPHNIS. A ton amant unie, De plus riches habits couvriront tes appas. NAÏS. Tu promets maintenant... Tu préviens mon envie; Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras. DAPHNIS Oh non! jamais... Pourquoi, grands dieux! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie. NAÏS. Ah... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane. DAPHNIS. Que crains-tu? L'amour sera pour nous. NAÏS. Ah! méchant, qu'as-tu fait? DAPHNIS. J'ai signé ma promesse. NAÏS. J'entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse. DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. Ô jeune adolescent.... I Ô jeune adolescent, tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi: C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence. Viens; il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. Ô jeune adolescent, viens savoir que mon coeur N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside; Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour; Viens le savoir de moi; viens, je veux te l'apprendre. Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, Afin que mes leçons, moins timides que toi, Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. II Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes. III Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru; tu fuyais sans doute loin de moi: C'était d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. IV Viens. Là sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux, viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet, Et je te chanterai la chanson qui te plaît. Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un léger sommeil se fermer à demi. Tu me diras: « Adieu, je dors, adieu, ma belle. Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, Car le [...] aussi dort le front vers les cieux. » Et j'irai te baiser et le front et les yeux. V La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. L'une, de son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton. « Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux! te pressaient entre leurs bras glissants, Et l'olive a coulé sur tes membres luisants. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire! Sans doute elle est déesse. Eh quoi! ton jeune sein Tremble et s'élève? Enfant, tiens, porte ici ta main. Le mien plus arrondi s'élève davantage. Ce n'est pas (le sais-tu? déjà dans le bocage Quelque voile de nymphe est-il tombé pour toi?), Ce n'est pas cela seul qui diffère chez moi. Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle? Enfant, qui que tu sois, oh! tes yeux sont charmants, Bel enfant, baise-moi. Mon coeur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée. » Blanche et douce colombe Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener long-temps sur le bord du ruisseau; Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer, et fouler sous mes pas Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie; Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière; Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis à la voix innocente, Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te béler mes amours et t'appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite, M'auraient vu. Par leurs cris, ils t'auraient mise en fuite, Et pour te dévorer eussent fondu sur toi, Plutôt que te laisser un moment avec moi. Imitation d'Ovide Bacchus se déguisait sous un moins beau visage, Quand de Tyrrhéniens une troupe sauvage Vint le ravir plongé dans un profond sommeil. Leur vaisseau le reçoit; on part, à son réveil, Il s'étonne. On lui jure, au moment qu'il les prie, De voguer vers Naxos qu'il nomme sa patrie. Il dissimule, et puis, l'oeil errant sur les flots: « O ciel! ah! malheureux! ce n'est point là Naxos! Dieux! grands Dieux! » et ses mains dans ses feintes alarmes Déchirent ses cheveux, et ses yeux sont en larmes. « Jeune homme, lui dit l'un, que nos font tes malheurs? Tu viendras nous servir; et laisse là tes pleurs. » Il dit. Le vaisseau tremble. Et des formes terribles De tigres, de lions, de panthères horribles Fondent sur eux. En foule et n'ayant plus de voix, Les traîtres du vaisseau s'élancent à la fois, O prodige! et couverts d'une écaille étrangère Se vont, légers dauphins, cacher sous l'onde amère. Élégie Allons, douce Élégie... Allons, douce Élégie, à qui dans mes beaux jours J'ai tant fait soupirer d'inquiètes amours, Ta voix n'est pas toujours à gémir destinée. Près d'un lit maternel vient bénir l'hyménée. Descendons sur ces bords dont Pomone et Cérès Ont au Dieu de la vigne interdit les guérets, Où la Seine, superbe au milieu de ses îles, De ses blonds Neustriens baignant les monts fertiles, Sous leur vaste cité qu'enrichissent ses eaux, De l'Océan lointain appelle les vaisseaux. O jours de mon printemps... Ô jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose. Beaux jours, quoique, souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées; Hélas! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour; Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière; Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix. Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux! Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même, De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, Devant son propre coeur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure: mais bientôt la tristesse s'envole; Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli. Les délices des arts ont nourri mon enfance. Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceau Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, Des vers fils de l'amour et de la solitude; Tantôt de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès Ma toile avec Sappho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'égaye aux danses du satyre; Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques aïeux Qui dans l'air, appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis riants consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, Je n'ai point partagé leur honte trop commune; Sur le front des époux de l'aveugle Fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux: J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles, Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes De Pange, fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveautés compagnes de voyage; Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer! O Muses, accourez... Ô Muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; Soit que, parmi les choeurs de ces nymphes du Rhône, La lune, sur les prés où son flambeau vous luit, Dansantes, vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire, Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers, qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soient point avares. Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi! Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poëte, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète! Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh! oui, je veux un jour, en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. Là je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres, des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur, Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux, de nos coeurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire Julie, amante faible et tombée avec gloire; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; Clémentine adorée, âme céleste et pure, Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison. Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères, De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses voeux: Il ira le coeur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux. Heureux qui, se livrant... Heureux qui, se livrant aux sages disciplines, Nourri du lait sacré des antiques doctrines, Ainsi que de talents a jadis hérité D'un bien modique et sûr qui fait la liberté! Il a, dans sa paisible et sainte solitude, Du loisir, du sommeil, et les bois et l'étude, Le banquet des amis, et quelquefois, les soirs, Le baiser jeune et frais d'une blanche aux yeux noirs. Il ne faut point qu'il dompte un ascendant suprême, Opprime son génie et s'éteigne soi-même, Pour user sans honneur et sa plume et son temps A des travaux obscurs tristement importants. Il n'a point, pour pousser sa barque vagabonde, A se précipiter dans les flots du grande monde; Il n'a point à souffrir vingt discours odieux De raisonneurs méchants encor plus qu'ennuyeux, Tels qu'en de longs détours de disputes frivoles Hurlent de vingt partis les prétentions folles: Prêtres et gens de cour, ambitieux tyrans, Nobles et magistrats, superbes ignorants, Tous vieux usurpateurs et voraces corsaires, Et dignes héritiers de l'esprit de nos pères. Il n'entend point tonner le chef-d'oeuvre ampoulé D'un sourcilleux rimeur au fauteuil installé. Il ne doit point toujours déguiser ce qu'il pense, Imposer à son âme un éternel silence, Trahir la vérité pour avoir le repos, Et feindre d'être un sot pour vivre avec les sots. Des belles voluptés... Des belles voluptés la voix enchanteresse N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse. Je n'aurais point en vers de délices trempés, Et de l'art des plaisirs mollement occupés, Plein des douces fureurs d'un délire profane, Livré nue aux regards ma muse courtisane. J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats, Usé pour la patrie et ma voix et mon bras; Et si du grand César l'invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie, J'aurais su, finissant comme j'avais vécu. Sur les bords africains, défait et non vaincu. Fils de la liberté, parmi ses funérailles, D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles! Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes, Que ma mort fut d'un lâche, et que le bras divin M'a gardé des tourmens qui n'auront point de fin. Loin des bords trop fleuris... Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos, Effrayé d'un bonheur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthuse, Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris, Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient: « Tiens, berger, me dit-elle, Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle; Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. » Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide. Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux; Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons; quel dieu, sur le Ménale, Forma de neuf roseaux une flûte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait à son tour d'amoureuses chansons: La douceur d'un baiser et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre. Mon âme ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon coeur n'ont respiré qu'amour. Oh! puisse le ciseau... Oh! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours Sur le sein d'une belle en arrêter le cours! Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices, Achevant de Vénus les plus doux sacrifices, Mon âme, sans efforts, sans douleurs, sans combats, Se dégage et s'envole, et ne le sente pas! Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante Offrira de ma fin l'image séduisante, Le voyageur ému dise avec un soupir: « Ainsi puissé-je vivre et puissé-je mourir! » Quand d’un souffle jaloux... Quand d’un souffle jaloux la Parque meurtrière Viendra de mon flambeau dissiper la lumière, Si tu viens près de moi, sur mon lit de douleur Ta présence pourra répandre des douceurs. Pour apaiser l’effroi que cet instant réveille, Que le son de ta voix flatte encore mon oreille, Qu’autour de toi mes bras soient encore attachés, Que tes yeux sur les miens soient encore penchés, Que ta bouche se joigne à ma bouche expirante, Que je tienne ta main dans ma main défaillante! LA LAMPE O nuit! j'avais juré d'aimer cette infidèle, Sa bouche me jurait une amour éternelle; Et c'est toi qu'attestait notre commun serment. L'ingrate s'est livrée aux bras d'un autre amant, Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure, Et c'est encore toi qu'atteste la parjure! Et toi lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses; Mais, hélas! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s'éteignit enfin. Avec toi les sermens de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée. Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle, et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle, Combien elle est perfide et combien elle est belle! - Poëte malheureux, de quoi m'accuses-tu? Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu. - Mes yeux, dans ses forfaits même ont su la poursuivre, Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre: Hier, elle semblait en efforts languissants Avoir peine à traîner ses pas et ses accens. Le jour venait de fuir, je commençais à luire; Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire Que de son corps souffrant les débiles langueurs D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs. Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie. A peine tu sortais, que cette porte amie S'ouvre: un front jeune et blond se présente, et je vois Un amant aperçu pour la première fois. Elle alors d'une voix tremblante et favorable, Lui disait: « Non, partez; non, je suis trop coupable...» Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras. Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas. Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides. Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur; Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée De sa nudité seule embellie et parée, Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormiret s'éveiller; Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance, Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence. En vain, au dieu d'amour que je crus ton appui, Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui. Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle, Je l'aurais appelée ingrate, criminelle. Du moins pour réveiller dans leur profane sein Le remords, la terreur, je m'agitai soudain, Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante. Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux, Et d'une voix mourante, elle dit: « Ah! grands dieux! » Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures, » Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! » Elle s'élance; et lui, la serrant dans ses bras, La retenait, disant: « Non, non, ne l'éteins pas. » Je cessai de brûler. Suis mon exemple, cesse. On aime un autre amant. Aime une autre maîtresse. Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi. Je suis né pour l'amour... Je suis né pour l'amour, j'ai connu ses travaux, Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux A porter ce revers mon âme est impuissante. Eh quoi! beauté divine, incomparable amante, Je vous perds! Quoi, par vous nos liens sont rompus, Vous le voulez; adieu, vous ne me verrez plus: Du besoin de tromper ma fuite vous délivre. Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre, Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort; Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort. Oui, sans mourir, hélas! on ne perd point vos charmes, Ah! que n'êtes-vous là pour voir couler mes larmes! Pour connaître mon coeur, vos fers, vos cruautés, Tout l'amour qui m'embrase et que vous méritez. Pourtant que faut-il faire? on dit (dois-je le croire) Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire; Que jusqu'ici vos bras inconstants et légers Ont reçu mille amans comme moi passagers; Que l'ennui de vous perdre où mon âme succombe, N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe. Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser; De vous comme eux encor je pourrai me passer. Mais quoi! je vous jurai d'éternelles tendresses! Et quand vous m'ayez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu'un piége? Il n'a point réussi, J'ai fait comme vous-même, ah! l'an vous trompe aussi; Vous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule. Vous avez donc pensé, perfide trop crédule, Qu'un amant, par vous-même instruit au Changement N'oserait, comme vous, abusés d'un serment? En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crime. A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s'est servi le premier; Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier. Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile, Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile Lui-même à l'essayer justement condamné, A fait mugir l'airain qu'il avait façonné. Maintenant, poursuivez: il suffit qu'on vous voie, Vos filets aisément feront une autre proie; Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité. Vous me devez un peu cette beauté nouvelle„ Vos attraits sont à moi: c'est moi qui vous fis belle, Soit orgueil, indulgence; ou captieux détour, Soit que mon coeur gagné par vos semblants d'amour, D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre, (Car mon coeur est si bon et ma muse est si tendre!) Je vins à vos genoux, en soupirs caressants, D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens; De vos regards éteints la tristesse chagrine Fut bientôt dans mes vers une langueur divine. Ce corps fluet, débile, et presque inanimé,. En un corps tout nouveau dans mes vers transformé, S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie; Des Nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie. Que de fois sur vos traits, par ma muse polis, Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis! Taudis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie, Et le soir, embellis de tout l'art du matin, N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin. Ces folles visions des flammes dévorées Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées. Sur la foi de mes vers mes amis transportés Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés, Vous voyaient; et soudain, dans leur surprise extrême, Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même; Et de mes yeux séduits plaignant la trahison M'indiquaient l'ellébore ami de la raison. Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage! Dieux! quels flots de vapeurs inondent son visage! Ses yeux si doux sont morts; elle croit qu'elle vit; Esculape doit seul approcher de son lit; Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte: ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu'ai-je dit? Oh non! Vénus avare Ne m'a point fait un don qui.. fut toujours si rare. Si je l'ai cru long-temps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment; Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre en cent détours obscurs Guider ma main errante à pas muets et sûrs. Je l'ai, cru; pardonnez, mais ce sera, je pense, Oui, c'est qu'à mon sommeil plein de votre présence, Un songe officieux, enfant de mes désirs, M'apporta votre image et de vagues plaisirs. Cette faute à vos yeux doit s'excuser peut-être; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre. Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide, Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide, Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein, Pour troubler leur repos veille dans voué sein; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse; Vous pleurerez, et moi j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre, ou rire de vos pleurs. Tel j’étais autrefois... Tel j'étais autrefois et tel je suis encor. Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table, Si Laure m'a fermé le seuil inexorable, Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés Et l'argent et l'amour, aveugles déités! Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement: Adieu les grands discours, et le volume antique, Et le sage Lycée, et l'auguste Portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour et molles élégies, Et jusques au matin amoureuses orgies. Ah! le pourrai-je au moins... Ah! le pourrai-je au moins? suis-je assez intrépide? Et toute belle enfin serait-elle perfide? Moi, tendre, même faible, et dans l'âge d'aimer, Faut-il n'oser plus voir tout ce qui peut charmer? Quand chacun à l'envi jouit, aime, soupire, Faut-il donc de Vénus abjurer seul l'empire? Ne plus dire: « Je t'aime », et dormir jusqu'au jour, Sans avoir pour adieux quelque baiser d'amour? Et lorsque les désirs, les songes, ou l'aurore, Troubleront mon sommeil, me réveiller encore, Sans que ma main déserte et seule à s'avancer Trouve dans tout mon lit une main à presser? Allez, mes vers, allez... Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux; Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence. Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche. Il n’est donc plus d'espoir... Il n'est donc plus d'espoir, et ma plainte perdue A son esprit distrait n'est pas même rendue! Couchons-nous sur sa porte. Ici, jusques au jour Elle entendra les pleurs d'un malheureux amour. Mais, non... Fuyons... Une autre avec plaisir tentée Prendra soin d'accueillir ma flamme rebutée, Et de mes longs tourments pour consoler mon coeur... Mais plutôt renonçons à ce sexe trompeur. Qui? moi? j'aurais voulu sur ce seuil inflexible Tenter à mes douleurs un coeur inaccessible; J'aurais flatté, gémi, pleuré, prié, pressé!... A me dire coupable elle m'aurait forcé?... Que l'amour au plus sage inspire de folie! Allons; me voilà libre, et pour toute ma vie. Oui, j'y suis résolu; je n'aimerai jamais; J'en jure... Ma perfide avec tous ses attraits Ferait pour m'apaiser un effort inutile... J'admire seulement qu'à ce sexe imbécile Nous daignions sur nos voeux laisser aucun pouvoir; Pour repousser ses traits on n'a qu'à le vouloir. Ingrate que j'aimais, je te hais, je t'abhorre... Mais quel bruit à sa porte?... Ah! dois-je attendre encore? J'entends crier les gonds... On ouvre, c'est pour moi!... Oh! ma Camille m'aime et me garde sa foi... Je l'adore toujours... Ah! dieux! ce n'est pas elle! Le vent seul a poussé cette porte cruelle. L'ingrate de mes maux n'a eu point de pitié... Je lui dois bien ma rage et mon inimitié. Vent jaloux, pour jouer ma crédule espérance, Avec sa perfidie es-tu d'intelligence? J’ai suivi les conseils... J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon coeur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon ame consternée, Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? Viens, ô ma lyre! ô toi mes dernières amours; (Innocentes du moins) viens, O ma lyre; accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi! je suis seul? O Dieux! où sont donc mes amis! Ah: ce coeur qui toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, ô mes amis! Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée, Ecoute; et croit souvent reconnaître vos pas; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas! Ah! vous accuserez votre absence infidelle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi; Il n'y voit qu'un désert; tout fuit, tout se retire. Son oeil ne vit jamais de bouche lui sourire; Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer, De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer. O de se confier noble et douce habitude! Non, mon coeur n'est point né pour vivre en solitude: Il me faut qui m'estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis; Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée, Réponde à mon silence, et sente ma pensée. Ah! si pour moi jamais tout coeur était fermé, Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé, Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie. Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie Le malheureux qui, seul, exclus de tout lien, Ne connaît pas un coeur on reposer le sien; Une ame on dans ses maux comme en un saint asile, Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille; Pour qui nul n'a de voeux, qui jamais dans ses pleurs Ne peut se dire: « Allons, je sais que mes douleurs Tourmentent mes amis, et quoiqu'en mon absence, Ils accusent mon sort et prennent ma défense. » Souffre un moment encor... Souffre un moment encor; tout n'est que changement; L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année, L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil. Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, Brillante déité! tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers, Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants. Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; Là, dans un air plus pur respirer, en silence Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, les arts et les amours. Vous restez, mes amis... Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les nivaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d'errer, de voir et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs (Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs) A mes pas inquiets tout me livre et m'engage. C'est au milieu des soins compagnons du voyage, Que m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne troubleront jamais. Je suivrai des amis; mais mon ame d'avance; Vous, mes autres amis, pleure de votre absence, Et voudrait, partagée en des penchans si doux, Et partir avec eux et rester près de vous. Ce couple fraternel, ces ames que j'embrasse D'un lien qui du temps craignant peu les menaces, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A porté mes ennuis et ne s'est point lassée. Quand Phoebus, que l'hiver chasse de vos remparts, Va de loin vous jeter quelques faibles regards, Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillans destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains. Marseille où l'Orient amène la fortune; Et Venise élevée à l'hymen de Neptune; Le Tibre fleuve-roi, Rome fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes qui n'est plus, et Byzance ma mère; Smyrne qu'habite encor le souvenir d'Homère. Croyez, car en tous lieux mon coeur m'aura suivi, Que partout où je suis vous avez un ami. Mais le sort est secret! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître? Souvent ce souffle pur dont l'homme est animé, Esclave d'un climat, d'un ciel accoutumé, Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le temps l'habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles, Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles, Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs Et mes derniers discours et mes derniers soupirs. Vivez heureux! gardez ma mémoire aussi chère, Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine, Avant que dans vos bras la voile nous ramène. Si long-temps autrefois nous n'étions point perdus! Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites, Et des nuits à leur tour usurpaient les limites, Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitons les bois et les côteaux vineux, Les peuples, les cités, les brillantes naïades. Et l'humide départ des sinistres pléïades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs, On souvent rassemblés, livrés à nos loisirs, Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah! nous ressemblions, arrêtés ou flottants, Aux fleuves comme nous voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons rians leurs flots se ralentissent. Quand l'hiver accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves: Mais le printemps revient amollir leurs entraves, Leur frein s'use et se brise au souffle du zéphyr Et l'onde en liberté recommence à courir. Sur La Mort D'un Enfant L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant échappé de nos bras; Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux. Partons, la voile est prête... Partons, la voile est prête, et Byzance m'appelle. Je suis vaincu; je suis au joug d'une cruelle. Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arracher. Ses traits que malgré moi je vais toujours chercher, Son image partout à mes yeux répandue; Et les lieux qu'elle habite et ceux ou je l'ai vue, Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment, Au feu qui me consume un funeste aliment, Ma chère liberté, mon unique héritage, Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage, Si doux à perdre, hélas! et sitôt regretté, M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté? Salut, Dieux de l'Euxin... Salut, Dieux de l'Euxin, Hellé, Sestos, Abyde, Et Nymphe du Bosphore, et Nymphe Propontide, Qui voyez aujourd'hui du barbare Osmanlin Le croissant oppresseur toucher à son déclin; Hèbre, Pangée, Hæmus, et Rhodope et Riphée; Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance. Où sont ces grands tombeaux... Où sont ces grands tombeaux qui devaient à jamais D’une épouse fidèle attester les regrets? L’herbe couvre Corinthe, Argos, Sparte, Mycènes; La faux coupe le chaume aux champs où fut Athène. Ilion, de ces Dieux qui bâtirent tes tours Contre le fils d’Achille implore le secours. Et toi qui, subjuguant l’un et l’autre Neptune, De Rome si longtemps balança la fortune, De tes murs aujourd’hui, de tes fameux remparts On cherche vainement les cadavres épars. Et vous, fiers monuments des arts et du génie, Que la main d’une femme éleva sur l’Asie, Prodigieuse enceinte où l’Euphrate étonné Vit de ses flots vaincus le cours emprisonné, Murs de bitume enduits, dont les vastes racines Semblaient de l’univers attendre les ruines, Temples, marbres, métaux, qu’êtes-vous devenus? Votre nom plus heureux, grâce aux chantres célèbres, De la nuit envieuse a percé les ténèbres. Ainsi, vainqueur de Troie... Ainsi, vainqueur de Troie et des vents et des flots, D'un navire emprunté pressant les matelots, Le fils du vieux Laèrte arrive en sa patrie, Baise, en pleurant, le sol de son île chérie; Il reconnaît le port couronné de rochers, Où le vieillard des mers accueille les nochers, Et que l'olive épaisse entoure de son ombre; il retrouve la source et l'antre humide et sombre. Où l'abeille murmure; où, pour charnier les yeux, Teints de pourpre et d'azur, des tissus précieux Se forment sous les mains des naÏades sacrées; Et dans ses premiers voeux ces nymphes adorées (Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir) De vivre, de régner lui permettent l'espoir. O des fleuves français brillante souveraine, Salut! ma longue course à tes bords me ramène, Moi que ta nymphe pure en son lit de roseaux Fit errer tant de fois au doux bruit de ses eaux; Moi qui la vis couler plus lente et plus facile, Quand ma bouche animait. la flûte de Sicile; Moi, quand l'amour trahi me fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer mes douleurs. Tout mon cortége antique, àux chansons langoureuses, Revole comme moi vers tes rives heureuses. Promptes dans tous mes pas à me suivre en tous lieux, Le rire sur la bouche et les pleurs dans les yeux, Partout autour de moi mes jeunes élégies Promenaient les éclats de leurs folles orgies; Et les cheveux épars, se tenant-par la main De leur danse élégante égayaient mon chemin. Il est bien doux d'avoir dans sa vie innocente Une muse naïve et de haines exempte, Dont l'honnête candeur ne garde aucun secret; Où l'on puisse au hasard, sans crainte, sans apprêt. Sûr de ne point rougir en voyant la lumière, Répandre, dévoiler son ame toute entière. C'est ainsi, promené sur tout cet univers, Que mon coeur vagabond laisse tomber des vers. De ses pensers errans vive et rapide image, Chaque chanson nouvelle a son nouveau langage, Et des rêves nouveaux, un nouveau sentiment: Tous sont divers, et tous furent vrais un moment. Mais que les premiers pas ont d'alarmes craintives! Nymphe de Seine, on dit que Paris sur tes rives Fait asseoir vingt conseils de critiques nombreux, Du Pinde partagé despotes soupçonneux Affaiblis de leurs yeux la vigilance amère. Dis-leur que sans s'armer d'un front dur et sévère, Ils peuvent négliger les pas et les douceurs D'une muse timide, et qui parmi ses soeurs, Rivale de personne et sans demander grâce, Vient, le regard baissé, solliciter sa place; Dont la main est sans tache, et n'a connu jamais Le fiel dont la satire envenime ses traits. Ah! ne le croyez pas... Ah! ne le croyez pas que par moments j’oublie Et mon coeur, et l'amour, extase, poésie, Vous surtout, belle et douce à mes rêves secrets, Vous dont les purs regards font les miens indiscrets. Sans doute c'est plaisir d'oublier à son aise La tenace douleur qui déchire ou qui pèse, Les ennuis au fiel noir, l'argent que l'on nous doit, L'avenir et la mort qui nous montre du doigt, Tout ce qui se résout en larmes chez les femmes... Les petits maux souvent veulent de fortes âmes. Mais aussi dans la paix voluptueux penseur, Je suis de ma mémoire absolu possesseur; Je lui prête une voix, puissante magicienne Comme aux brises du soir, une harpe éolienne, Et chacun de mes sens résonne à cette voix; Mon coeur ment à mes yeux, absente je vous vois; Alors je me souviens des amis que je pleure, Des temps qui ne sont plus, d'un espoir qui me leurre, De la riche nature apparue à mes yeux, De mes songes d'hier toujours vains, mais joyeux, De mes projets en l'air; que sais-je? Galathée De marbre, qui s'anime aux feux de Prométhée... Ce qui me rit un jour, plus tard je m'en souvien, Trop oublieux du mal et souvenant du bien. Tout homme a ses douleurs Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul des autres mortels ne mesure les peines, Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: « Excepté moi, tout le monde est heureux. » Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs. Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice. Il se tourne et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis, Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux, Pâturages et prés, doux enfants des rosées, Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts. Jeune fille, ton coeur... Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, Et la rose pâlit sur ta bouche mourante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour, Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre, même faible (on doit l'être un moment), Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce. Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu cours, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, Le suit encor longtemps quand il a disparu. Nul, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font voler au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein. O délices d'amour! Ô délices d'amour, et toi, molle paresse, Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts: Rome d'amours en foule assiége mon asile. Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, Sage vieillesse! Heureux qui dès ses premiers ans A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, Couler d'un pas égal les ondes languissantes; Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui jamais une absente perdue N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, Ne le voit plus sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes, Femmes, de ma mémoire habitantes divines, Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. Ô mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer; Laissez-moi, dans la paix et l'ombre solitaire, Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir. Mais non! j'implore en vain un repos favorable; Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable; Et tu ne permets pas à ton esclave amant De pouvoir loin de toi se distraire un moment. Ô nécessité dure... Ô nécessité dure! ô pesant esclavage! Ô sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs! Souvent, las d’être esclave et de boire la lie De ce calice amer que l’on nomme la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, Je regarde la tombe, asile souhaité; Je souris à la mort volontaire et prochaine; Je me prie, en pleurant, d’oser rompre ma chaîne; Déjà le doux poignard qui percerait mon sein Se présente à mes yeux et frémit sous ma main; Et puis mon coeur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse: Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, L’homme sait se cacher d’un voile spécieux. À quelque noir destin qu’elle soit asservie, D’une étreinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. Il a souffert, il souffre: aveugle d’espérance, Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous. Aux Frères De Pange Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie, et ma dépouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières, Se voir au loin périr dans des mémoires chères? L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprême et console la mort. Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques Quelque bord fréquenté des Pénates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement animé, Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile: Afin que votre ami soit présent à vos yeux, Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux, La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; Quels maux ont abrégé ses rapides instants; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. Ma bouche du mensonge ignora le langage, Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recélé dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable Ne déchire mon âme inquiète et coupable. Vos regrets la verront pure et digne de pleurs; Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore, Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, Au milieu des éclats d'une vive allégresse, Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, Sans doute vous direz: « Que n'est-il avec nous! » Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, Si parfois un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, Coulent toujours trempés d'ambrosie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les Dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux. Ma Muse pastorale Ma Muse pastorale aux regards des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts. Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles; Et, ramenant Palès des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois, Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accents incliner leur feuillage; Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Bion, de Vénus répétant les douleurs, Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs; Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine; Et les bords montueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité, Qui du sage Gessner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux, Et partout sur leurs bords a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leurs cours, Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours! De ces roseaux liés par des noeuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiètes. Épilogue L'art des transports de l'âme est un faible interprète; L'art ne fait que des vers, le coeur seul est poëte. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers; Soit que d'ardents projets son âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer; Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, Si la folâtre joie et la jeunesse ardente Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage, Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, L'oublie en écoutant une amour étrangère; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage: Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. Épigrammes I Non, non, le dieu d’amour n’est point l’effroi des Muses; Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n’aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s’enfuit ne veut pas l’inspirer. Qu’un amant les invoque, et sa voix les attire; C’est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux ou les héros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain; Si je chante l’Amour, ma chanson d’elle-même S’écoule de ma bouche et vole à ce que j’aime. II Nouveau cultivateur, armé d’un aiguillon L’Amour guide le soc et trace le sillon; Il presse sous le joug les taureaux qu’il enchaîne. Son bras porte le grain qu’il sème dans la plaine. Levant le front, il crie au monarque des dieux: « Toi, mûris mes moissons, de peur que loin des cieux Au joug d’Europe encor ma vengeance puissante. Ne te fasse courber ta tête mugissante. » III Rien n’est doux que l’amour. Aucun bien n’est si cher. Près de lui le miel même à la bouche est amer. Celle qui n’aime point Vénus sur toutes choses, Elle ne connaît pas quelles fleurs sont les roses. IV J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle: Elle me souriait et m’appelait près d’elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, Et sa main quelquefois aimable et caressante Feignait de châtier mon enfance imprudente. C’est devant ses amans, auprès d’elle confus, Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage! Et les bergers disaient, me voyant triomphant: « Ô que de biens perdus! Ô trop heureux enfant! » V Ah! ce n’est point à moi qu’on s’occupe de plaire. Ma soeur plutôt que moi dut le jour à ma mère. Si quelques beaux bergers apportent une fleur, Je vois qu’en me l’offrant ils regardent ma soeur. S’ils vantent les attraits dont brille mon visage, Ils disent à ma soeur: C’est ta vivante image. Ah! pourquoi n’ai-je encor vu que douze moissons! Nul amant ne me flatte en ses douces chansons; Nul ne dit qu’il mourra si je suis infidèle. Mais j’attends. L’âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu’on ne voit point d’attraits plus désirés Qu’un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite un double rang d’ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire. VI « Virginité chérie, ô compagne innocente, Où vas-tu? Je te perds; ah! tu fuis loin de moi! - Oui, je pars loin de toi; pour jamais je m’absente. Adieu. C’est pour jamais. Je ne suis plus à toi. » VII Ne me regarde point, cache, cache tes yeux; Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, Je veux avec mes mains te fermer la paupière, Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux. VIII Laisse, ô blanche Lydé, toi par qui je soupire, Sur ce pâle berger tomber un doux sourire Et, de ton grand oeil noir daignant chercher ses pas, Dis-lui: « Pâle berger, viens; je ne te hais pas. » - Pâle berger aux yeux mourants, à la voix tendre, Cesse, à mes doux baisers enfin de prétendre Non, berger, je ne puis. Je n’en ai point pour toi. Ils sont tous à Moeris, ils ne sont plus à moi. IX Que te ferai-je? dis, babillarde hirondelle? Veux-tu qu’avec le fer je te coupe ton aile? Térée impatient, veux-tu qu’avec mes doigts Je t’ôte cette langue, et l’importune voix Qui vient, dès le matin, du sommeil ennemie, A mes songes heureux enlever mon amie? X Là reposait l’Amour, et sur sa joue en fleur D’une pomme brillante éclatait la couleur. Je vis, dès que j’entrai sous cet épais bocage, Son arc et son carquois suspendus au feuillage. Sur des monceaux de rose, au calice embaumé Il dormait. Un souris sur sa bouche formé L’entr’ouvrait mollement; et de jeunes abeilles Venaient cueillir le miel de ses lèvres vermeilles. XI Ô crédules amants, écoutez donc au moins De vos baisers secrets ces mobiles témoins, Ces flots d’azur errants sous vos belles Dryades, Byblis, oenone, Alphée, et tant d’autres Naïades, Qui murmurent encor de doux gémissements. Tous furent autrefois de crédules amants, Qui se fondant en pleurs, et changés en fontaine Par la pitié des Dieux, serpentent dans vos plaines. XII Les esclaves d’Amour ont tant versé de pleurs! S’il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu’il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille Les Muses contre lui nous offrent un asile; Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L’Amour n’ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi. Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi. XIII Néaere, ne vas point te confier aux flots De peur d’être déesse; et que les matelots N’invoquent, au milieu de la tourmente amère, La blanche Galatée et la blanche Néaere. XIV Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n’osent prendre l’essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles Le moissonneur s’égaye, et l’automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie A ton nid sans pitié cette innocente proie? Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d’un chanteur comme lui! XV Accours, jeune Chromis, je t’aime, et je suis belle; Blanche comme Dianeet légère comme elle, Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle, Et me suivant des yeux, disent: « Comme elle est belle! » XVI Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, La brebis se traînant sous sa laine féconde, Au dos de la colline accompagnent les pas, A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas! Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, Une grâce légère, autant que désirée. Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau, Et sa vingtième année a trouvé le tombeau. Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, Et paître au pied d’un roc où d’un son enchanteur La flûte parlera sous les doigts du pasteur. Qu’au retour du printemps, dépouillant la prairie, Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; Puis d’une brebis mère et docile à sa main En un vase d’argile il pressera le sein; Et sera chaque jour d’un lait pur arrosée La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée. Morts et vivants, il est encor pour nous unir Un commerce d’amour et de doux souvenir. XVII On dit que l’on a vu, de roses couronné, Le jeune et beau Printemps sur nos bords ramené. C’est aux autres amants dont l’amante est fidèle De chanter les douceurs de la saison nouvelle. Thestilis m’abandonne; elle a trahi sa foi. Il n’est plus de printemps ni de roses pour moi. XVIII L’hiver sous ses frimas tient la terre enchaînée; Le printemps les dissipe, et lui-même il s’enfuit; L’été vient; il s’écoule, et Pomone le suit; Et bientôt aux frimas ils ramènent l’année. XIX Déjà l’hiver expire et Phoebus dans son cours Partage également et les nuits et les jours. Nos champs verront bientôt revenir l’hirondelle. Que j’aime à contempler......................... Ces arbres, nus encor, de nouveaux feux dorés, Et des toits alentour les faîtes colorés, Et là, cet humble toit, que des chaumes composent! Deux pigeons, au soleil, ensemble s’y reposent; Leurs yeux et leurs baisers s’unissent mollement, Leur plumage s’agite et frémit doucement. Hélas! je sens couler dans mon âme inquiète Une mélancolie et profonde et muette. Quelque chose me manque et je ne sais quels voeux... Ah! faut-il être seul, et témoin de leur jeux? XX Le lys est le plus beau des enfants du zéphire, Il lève un front superbe et demande l’empire. Des suaves esprits dans sa coupe formés, L’air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés. Sous l’herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, La violette fuit. Son parfum la révèle, Avertit qu’elle est là; que, voulant se cacher, Là, pour le sein qu’on aime, il faut l’aller chercher. XXI Allons chanter, assis dans les saintes forêts, Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès, Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage, Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, Doux monuments des voeux par Cérès exaucés. A son ombre souvent les nymphes bocagères Viennent former les pas de leurs danses légères; Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, Leurs mains s’entrelaçant serpentent à l’entour: Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine. XXII Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe, Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux Le cortège énervé de la mère des dieux. Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre Les nymphes de l’Asie, et leur dit de l’entendre; Que tout l’art d’Hyagnis n’était que dans ce bui; Qu’il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui. On s’assied. Le voilà qui se travaille et sue, Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu’à la fin Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin. L’auditoire étonné se lève, non sans rire, Les éloges railleurs fondent sur le satyre, Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, Évite comme il peut les dents et les abois. XXIII Je sais, quand le midi leur fait désirer l’ombre, Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre D’où, parmi le cresson et l’humide gravier, La Naïade se fraye un oblique sentier. Là j’épie à loisir la Nymphe blanche et nue, Sur un banc de gazon mollement étendue, Qui dort, et sur sa main, au murmure des eaux, Laisse tomber son front couronné de roseaux. XXIV De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l’ombre, De loin, d’un cri perfide, elle va l’appelant. Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant, Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, Tombe, et sa plainte amère excite leur risée. XXV L’impur et fier époux que la chèvre désire Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. Le satyre, averti de cette inimitié, Affermit sur le sol la corne de son pied; Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, Se choquent; l’air frémit, le bois s’agite et tremble. XXVI O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, Messager de la nuit, messager de l’aurore, Cruel astre au matin, le soir astre si doux! Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, Tu fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes, La vierge qu’à l’hymen la nuit doit présenter Redoute que Vesper se hâte d’arriver. Puis, au bras d’un époux, elle accuse Phosphore De rallumer trop tôt les flambeaux de l’aurore, Brillante étoile, adieu, le jour s’avance, cours, Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours. XXVII Apollon et Bacchus, un crin noir et sauvage N’a hérissé jamais votre jeune visage. Apollon et Bacchus vous seuls entre les Dieux, D’un éternel printemps vous êtes radieux. Sous le tranchant du fer vos chevelures blondes N’ont jamais vu tomber leurs tresses vagabondes. XXVIII Tirésias voudrait que jamais l’Hippocrène N’eût reçu dans ses flots la Déesse d’Athène Et, négligé des rois, ignorer le destin, Et le vol des oiseaux, de l’avenir certain. Il paya cher de voir cette vierge invincible Dépouiller et le casque et la gorgone horrible. Ce sein, ces flanc sacrés inconnus même aux Dieux Sont les derniers objets que purent voir ses yeux. Quoique chère à Pallas, les plaintes de sa mère Essayèrent en vain de rouvrir sa paupière. XXIX Étranger, ce taureau, qu’au sein des mers profondes D’un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler l’écharpe obéissante Sur ses flancs est assise, et d’une main tremblante Tient sa corne d’ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides, Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. L’art a rendu l’airain fluide et frémissant, On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c’est un dieu; c’est Jupiter lui-même. Dans ses traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. Sidon l’a vu descendre au bord de ses guérets, Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, Brillant objet des voeux de toutes les génisses. La vierge tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; Et, se fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. Il s’est lancé dans l’onde; et le divin nageur, Le taureau, roi des dieux, l’humide ravisseur, A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; Il s’approche de Crète, et va voir les cent villes. XXX J’apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d’Érichthon, mortel prodigieux Qui sur l’herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles. Élevé sur un axe, Érichthon le premier Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides, Fit voler à grand bruit les quadriges rapides. Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents, Le premier, des coursiers osa presser les flancs. Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière, Ils surent aux liens livrer leur tête altière, Blanchir un frein d’écume, et, légers, bondissants, Agiter, mesurer leurs pas retentissants. XXXI J’étais père, et je meurs victime du naufrage, Adieu ma femme, adieu mes chers enfants. Ô toi, Nautonier, de retour, si tu tiens le rivage, Reste avec tes enfants, sois plus sage que moi. XXXII Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide, Lorsque d’un pas tremblant l’indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus. Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. Laisse la probité que trahit la fortune. Comme l’oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés. XXXIII Fille du vieux pasteur, qui d’une main agile Le soir emplis de lait trente vases d’argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l’écart. Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu’avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié. XXXIV Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage, Et ses pieds innocents ne se poseront pas Où la cendre des morts gémirait sous ses pas. Elle pâlit d’entendre et le cri des batailles, Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, Et le sang qui jaillit sous les pointes d’airain Souillerait la blancheur de sa robe de lin. L’Invention O fils du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! Et vous, à qui jadis, pour créer l’harmonie, L’Attique et l’onde Égée, et la belle Ionie, Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines! Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; Et du temple des arts que la gloire environne Vos mains ont élevé la première colonne. A nous tous aujourd’hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dicté d’importantes leçons. Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, Y doivent élever des colonnes nouvelles. L’esclave imitateur naît et s’évanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit. Ce n’est qu’aux inventeurs que la vie est promise. Nous voyons les enfants de la fière Tamise, De toute servitude ennemis indomptés; Mieux qu’eux, par votre exemple, à vous vaincre excités, Osons; de votre gloire éclatante et durable Essayons d’épuiser la source inépuisable. Mais inventer n’est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n’est pas, élevant des poissons dans les airs, A l’aile des vautours ouvrir le sein des mers; Ce n’est pas sur le front d’une nymphe brillante Hérisser d’un lion la crinière sanglante: Délires insensés! fantômes monstrueux! Et d’un cerveau malsain rêves tumultueux! Ces transports déréglés, vagabonde manie, Sont l’accès de la fièvre et non pas du génie; D’Ormus et d’Ariman ce sont les noirs combats, Où, partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, Luttent sans être unis; mais l’esprit de lumière Fait naître en ce chaos la concorde et le jour: D’éléments divisés il reconnaît l’amour, Les rappelle; et partout, en d’heureux intervalles, Sépare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts, l’inventeur est celui Qui peint ce que chacun put sentir comme lui; Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes; Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu’elle n’a point fait, mais ce qu’elle a pu faire; C’est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars, Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même. La nature dicta vingt genres opposés D’un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. Nul genre, s’échappant de ses bornes prescrites, N’aurait osé d’un autre envahir les limites, Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, N’aurait point de Marot associé le ton. De ces fleuves nombreux dont l’antique Permesse Arrosa si longtemps les cités de la Grèce, De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille vastes rameaux. Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux-arts les longues funérailles, De Sophocle et d’Eschyle ardents admirateurs, De leur auguste exemple élèves inventeurs, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théâtres d’Athène. Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs Des grands infortunés les illustres douleurs; D’autres esprits divins, fouillant d’autres ruines,5 Sous l’amas des débris, des ronces, des épines, Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains, Retrouver, parcourir leurs antiques chemins, Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D’un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards, De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d’une vaste épopée; Lui dire d’être libre, et qu’elle n’aille pas De Virgile et d’Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée; Mais, qu’auprès de leurs chars, dans un char enlevée, Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! Quoi! faut-il, ne s’armant que de timides voiles, N’avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n’oser un instant, Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée Et du premier sillon fendre une onde ignorée? Les coutumes d’alors, les sciences, les moeurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser, écrivant d’après d’autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n’ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thalès, Ont de loin à Virgile indiqué les secrets D’une nature encore à leurs yeux trop voilée. Torricelli, Newton, Kepler et Galilée, Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. Tous les arts sont unis: les sciences humaines N’ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers. Quel long travail pour eux a conquis l’univers! Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys; Les nuages épais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre; Et l’hiver ennemi, pour envahir la terre, Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,5 Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés; Et l’oeil perçant du verre, en la vaste étendue, Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue, Aux changements prédits, immuables, fixés, Que d’une plume d’or Bailly nous a tracés; Aux lois de Cassini les comètes fidèles; L’aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers; Quel amas de tableaux, de sublimes images, Naît de ces grands objets réservés à nos âges! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers à la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d’or, de gloire et d’harmonie. Pensez-vous, si Virgile ou l’Aveugle divin Renaissaient aujourd’hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses, De notre Pinde auguste éclatantes largesses? Nous en verrions briller leurs sublimes écrits; Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris Accueillent aujourd’hui d’un front dur et sévère, Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire. Alors, dans l’avenir, votre inflexible humeur Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur D’oser sortir jamais de ce cercle d’images Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants, Sous des dehors plus vrais peindre l’esprit aux sens? Mais quelle voix jamais d’une plus pure flamme Et chatouilla l’oreille et pénétra dans l’âme? Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. Eh bien! l’âme est partout; la pensée a des ailes. Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, Là du grand Cicéron la vertueuse haine Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; Là tonne Démosthène; ici de Périclès La voix; l’ardente voix, de tous les coeurs maîtresse, Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce. Allons voir la grandeur et l’éclat de leurs jeux. Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! Deux flottes parcourant cette enceinte profonde, Combattant sous les yeux du conquérant du monde! O terre de Pélops! avec le monde entier Allons voir d’Épidaure un agile coursier, Couronné dans les champs de Némée et d’Élide; Allons voir au théâtre, aux accents d’Euripide, D’une sainte folie un peuple furieux Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux; Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Direz-vous qu’un objet né sur leur Hélicon A seul de nous charmer pu recevoir le don? Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? Que nos travaux savants, nos calculs studieux, Qui subjuguent l’esprit et répugnent aux yeux, Que l’on croit malgré soi, sont pénibles, austères, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux, Des ronces d’un langage obscur et ténébreux, Pour l’âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre? Le langage des vers y pourrait-il atteindre? Voilà ce que traités, préfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d’une oeuvre immortelle La nature est en nous la source et le modèle, Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre éternel, ces mouvements divers, L’immense vérité, la nature elle-même, Soit moins grande en effet que ce brillant système Qu’ils nommaient la nature, et dont d’heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts? Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées, Dans un langage obscur saintement recélées: Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus! C’est là, c’est là sans doute un aiguillon de plus. L’auguste poésie, éclatante interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. Cette reine des coeurs, à la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, Sûre de voir partout, introduite par elle, Applaudir à grands cris une beauté nouvelle, Et les objets nouveaux que sa voix a tentés Partout, de bouche en bouche, après elle chantés. Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, Et rit quand dans son vide un auteur oppressé Se plaint qu’on a tout dit et que tout est pensé. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, De doux ravissements partout accompagnée, Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu’on ne soupçonnait pas. Sur l’aride buisson que son regard se pose, Le buisson à ses yeux rit et jette une rose. Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, Ont perdu tout l’éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! Sous ses doigts délicats réparer et cueillir Celles qu’une autre main n’avait su que flétrir. Elle seule connaît ces extases choisies, D’un, esprit tout de feu mobiles fantaisies, Ces rêves d’un moment, belles illusions, D’un monde imaginaire aimables visions, Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, Des terrestres esprits l’oeil épais et vulgaire. Seule, de mots heureux, faciles, transparents, Elle sait revêtir ces fantômes errants: Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, De l’ambre, enfant du ciel, distille l’or fluide, Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu’il porte au fond des mers; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fière Vistule, en de nobles coteaux, Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là, les arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante où vit l’insecte volatile: Dans cet or diaphane il est lui-même encor; On dirait qu’il respire et va prendre l’essor. Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, Travaille, ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu’est-il encor besoin? Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu’on peut faire en le faisant toi-même. Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; Si tu sens chaque jour, animé de leur âme, Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs c’est à toi de montrer Tous ces trésors nouveaux qu’ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant. Aux antres de Paros, le bloc étincelant N’est aux vulgaires yeux qu’une pierre insensible. Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l’âme, et tous ses traits. Tout l’Olympe respire en ses détours secrets. Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux, Pour soulager Atlas des célestes fardeaux, Aux volontés du fer leur enveloppe énorme Cède, s’amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels: C’est Apollon lui-même, honneur des immortels; C’est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C’est du vieillard troyen la mort envenimée; C’est des Hébreux errants le chef, le défenseur: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel! n’entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde? Oh! qu’ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d’Homère atteignent les hauteurs, Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s’éloignant d’eux avec un soin jaloux, Ce qu’eux-mêmes ils feraient s’ils vivaient parmi nous! Que la nature seule, en ses vastes miracles, Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil, N’aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; De la cour d’Apollon que l’erreur soit bannie, Et qu’enfin Calliope, élève d’Uranie, Montant sa lyre d’or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton! Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure? Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? O langue des Français! est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? Ou si d’un faible esprit l’indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? Il n’est sot traducteur, de sa richesse enflé, Sot auteur d’un poème ou d’un discours sifflé, Ou d’un recueil ambré de chansons à la glace, Qui ne vous avertisse, en sa fière préface, Que, si son style épais vous fatigue d’abord, Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort, Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, Il n’en est point coupable: il n’est pas sans génie; Il a tous les talents qui font les grands succès; Mais enfin, malgré lui, ce langage français, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide, Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux Qui l’accusent ainsi d’abuser leurs travaux? Est-ce à Rousseau, Buffon, qu’il résiste infidèle? Est-ce pour Montesquieu, qu’impuissant et rebelle, Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces âmes profondes, S’y teindre, s’y tremper de leurs couleurs fécondes? Un rimeur voit partout un nuage, et jamais D’un coup d’oeil ferme et grand n’a saisi les objets; La langue se refuse à ses demi-pensées, De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées; Il se dépite alors, et, restant en chemin, Il se plaint qu’elle échappe et glisse de sa main. Celui qu’un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; Un langage imprévu, dans son âme produit, Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit; Les images, les mots que le génie inspire, Où l’univers entier vit, se meut et respire, Source vaste et sublime et qu’on ne peut tarir, En foule en son cerveau se hâtent de courir. D’eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble; Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble. Sous l’insecte vengeur envoyé par Junon, Telle Io tourmentée, en l’ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, Le front échevelé, les yeux étincelants, S’agite, se débat, cherche en d’épais bocages S’il pourra de sa tête apaiser les orages Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein Bientôt en vers nombreux s’exhale et se déchaîne; Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L’expression de flamme aux magiques tableaux Qu’a trempés la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix; Dans la mémoire au loin tout s’imprime à jamais. C’est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s’élance tout armée, Secouant et le glaive et le casque guerrier, Et l’horrible Gorgone à l’aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante: Cire molle, à tout peindre habile et complaisante, Qui prend d’heureux contours sous les plus faibles mains Quand le Nord, s’épuisant de barbares essaims, Vint par une conquête en malheurs plus féconde Venger sur les Romains l’esclavage du monde, De leurs affreux accents la farouche âpreté Du Latin en tous lieux souilla la pureté. On vit de ce mélange étranger et sauvage Naître des langues soeurs, que le temps et l’usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D’une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du Castillan la pompe et la fierté, Teint encor des couleurs du langage indompté Qu’au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d’obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux. Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux; Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, Avertit dès l’abord quiconque y veut monter Qu’il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S’élever jusqu’au faîte ou ramper dans la fange. LES AMOURS I. LYCORIS I Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Amis, que ce bonheur soit notre unique étude; Nous en perdrons sitôt la charmante habitude! Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? Vainement exposée à nos regards confus, Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. Il faudra bien qu'armés de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, La science nous offre un utile secours Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours. C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature étudier les lois: Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné Le soleil bienfaisant nous ramène l'année; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger; Quel autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant jouissons; l'âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie. Le moment d'être sage est voisin du tombeau. Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants. II Ah! qu'ils portent ailleurs ces reproches austères, D'une triste raison ces farouches conseils, Et ces sourcils hideux, et ces plaintes amères, De leur âge chagrin lugubres appareils. Lycoris, les amours ont un plus doux langage: Jouissons; être heureux, c'est sans doute être sage. Vois les soleils mourir au vaste sein des eaux; Thétis donne la vie à des soleils nouveaux, Qui mourront dans son sein, et renaîtront encore; Pour nous, un autre sort est écrit chez les Dieux; Nous n'avons qu'un seul jour; et ce jour précieux S'éteint dans une nuit qui n'aura point d'aurore. Vivons, ma Lycoris, elle vient à grands pas, Et dès demain peut-être elle nous environne; Profitons du moment que le destin nous donne, Ce moment qui s'envole, et qui ne revient pas. Vivons, tout nous le dit; vivons, l'heure nous presse; Les roses, dont l'Amour pare notre jeunesse, Seront autant de biens dérobés au trépas. III Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille. O sons! ô douces voix chères à mon oreille! O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour! Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir, Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage et fuis et les oublie; Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein. J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: Leur chant mélodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: Par vous de l'Anio j'admire le rivage, Par vous de Tivoli le poétique ombrage, Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde, Livre à vos favoris la nature et le monde; Par vous mon âme, au gré de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations, Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène, Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, Je vais changer en miel les délices du thym. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. Le papillon plus grand offre moins de couleurs; Et l'Orénoque impur, la Floride fertile Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile, Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, Mille fraîches beautés que partout j'environne; Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux, Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide Livre à d'autres baisers une infidèle main, Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur Mon nom et tes serments et ma juste fureur... Mais périsse l'amant que satisfait la crainte! Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses serments une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi! IV Souvent le malheureux songe à quitter la vie; L'espérance crédule à vivre le convie. Le soldat sous la tente espère, avec la paix, Le repos, les chansons, les danses, les banquets. Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance Voit ses guérets chargés d'une heureuse abondance. Moi, l'espérance amie est bien loin de mon coeur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur; Des jours amers, des nuits plus amères encore. Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore; Et je trouve partout mon âme et mes douleurs, Le nom de Lycoris, et la honte et les pleurs. Ingrate Lycoris! à feindre accoutumée, Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée? Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un coeur qui n'adorait que vous? Amis, pardonnez-lui; que jamais vos injures N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures: Je ne veux point pour moi que son coeur soit blessé, Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé. Ces amis m'étaient chers; ils aimaient ma présence. Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense, Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c'est moi. Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie, A de jeunes désirs comme eux toujours en proie, Jeune amant des festin, des vers, de la beauté? Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété, Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge, Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage. Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort. Amis, oui, j'ai vécu; ma course est terminée. Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année; Les amants malheureux vieillissent en un jour. Ah! n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides; Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides. Quoi, Gallus! quoi! le sort, si près de ton berceau, Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau? Hélas! mais quand j'aurai subi ma destinée, Du Léthé bienfaisant la rive fortunée Me prépare un asile et des ombrages verts: Là, les danses, les jeux, les suaves concerts, Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse, S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce. Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits: Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais; Là, tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle, Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle. Que dis-je? on aime alors sans trouble; et les amants, Ignorant le parjure, ignorent les serments. Venez me consoler, aimables héroïnes. Ô Léthé! fais-moi voir leurs retraites divines; Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux. Ensevelis au fond de tes dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages. Un jour peut-être aussi, sous tes riants bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour, Reviendra tout en pleurs demander mon amour; Me dire que le Styx me la rend plus sincère, Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire; Que cent fois, rappelant notre antique lien, Elle a vu que son coeur avait besoin du mien. Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante: Pourtant... Ô Lycoris! ô trop funeste amante! Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi, Avec toi voulait vivre et mourir avec toi. V Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle: Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle? Mais sa voix intrépide, et ses yeux et son front, Ne se vantaient-ils pas de m'avoir fait affront? C'est clone pour essuyer quelque nouvel outrage, Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage, La prier, la maudire, invoquer le cercueil, Que je retourne encor vers son funeste seuil; Errant dans cette nuit turbulente, orageuse, Moins que ce triste coeur noire et tumultueuse? Ce n'était pas ainsi que sans crainte et sans bruit, Jadis à la faveur d'une plus belle nuit, Invisible, attendu par des baisers de flamme..;. O toi, jeune imprudent que séduit une femme, Si ton coeur veut en croire un coeur trop agité, Ne courbe point ta tête au joug de la beauté. Ris plutôt de ses feux et méprise ses charte's. Vois d'un oeil sec et froid ses soupirs et ses!arrhes. Règne en tyran cruel; aime à la voir souffrir; Laisse-la toute seule et transir et mourir. Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles, Son souris venimeux, ses caresses mortelles. Ah! si tu connaissais de quel art inouï La perfide enivra ce coeur qu'elle a trahi! De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!) Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne. Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas? Combien de fois, de joie expirante en mes bras, Faible, exhalant à peine une voix amoureuse: « Ah, dieux! s'écriait-elle, ah! que je suis heureuse! » Combien de fois encor d'une brûlante main, Pressant avec fureur ma tête sur son sein, Ses cris me reprochaient des caresses paisibles; Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles; Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer, Et mon sexe cruel ne savait point aimer. Et moi, fier et confus de son inquiétude, Je faisais le procès à mon ingratitude; Je plaignais son amour, et j'accusais le mien. Je haÏssais mon coeur si peu digne du sien. Je frissonne. Ah! je sens que je m'approche d'elle. Oui; je la vois, grands dieux! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié môme feinte, Rassasié mon coeur et de fiel et d'absinthe. Ah! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler, De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère, Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser, Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui; laissons le dépit et l'injure farouche: Allons, je veux entrer le rire sur la bouche, Le front calme et serein.. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon coeur: de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances. VI Vois ta brillante image à vivre destinée, D'une immortelle fleur dans mes vers couronnée. L'étranger, dans mes vers contemplant tes attraits, S'informera de toi, de ton nom, de tes traits; Et quelle fut enfin celle qui, dans la France, Etait la Lycoris du Gallus de Byzance. De la reine d'amour les jeunes favoris Demanderont aux Dieux une autre Lycoris. L'amante inquiétée ou la fidèle épouse Te verra dans mes vers et deviendra jalouse. Un enfant d'Apollon, par l'amour excité, Fait aux rides du temps survivre la beauté. II. CAMILLE I Ah! portons dans les bois ma triste inquiétude, O Camille! l'amour aime la solitude. Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi. Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi. Que dis-je! Ah! seul et loin d'une ingrate chérie, Mon coeur sait se tromper. L'espoir, la rêverie, La belle illusion la rendent à mes feux; Mais sensible, mais tendre, et comme je 1a veux De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice, Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice, De son sexe cruel n'ayant que les appas. je la feins quelquefois attachée à mes pas; Je l'égare et l'entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes... Mais présent, à ses pieds m'attendent les rigueurs, Et, pour des songes. vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image. Près d'elle, tout comme elle est touchant, gracieux; Tout est aimable et doux et moins doux que ses yeux. Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille. Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer, Qu'elle outrage, qui l'aime et veut toujours l'aimer. II Va, sonore habitant de la sombre vallée, Vole, invisible Echo, voix douce, pure, ailée, Qui, tant que de Paris m'éloignent les beaux jours, Aimes à répéter mes vers et mes amours: Les cieux sont enflammés; vole, dis à Camille Que je l'attends; qu'ici, moi, dans ce bel asile, Je l'attends; qu'un berceau de platanes épais La mène en cette grotte; ici; parmi l'herbe odorante D'où l'oeil même du jour ne saurait approcher, Et qu'égaye en courant l'eau, fille du rocher. III O lignes que sa main, que son coeur a tracées! O nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées! Oui: cette longue routé, et ces nouveaux séjours, Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai? suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux? Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sennar épaissit ses immenses feuillages, Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, Peut du Permesse encor visiter les retraites; Et loin de son amante, égayant sa langueur, Calmer par des chansons les troubles de son coeur! Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts, Et les choeurs d'Apollon méconnaissent ma voix. Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde; N'éveillent plus mes sens ni mon -ame. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors; Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries, Et l'ennui taciturne habite ces prairies. Tu fis tous leurs attraits; ils fuyaient avec toi Sur le rapide char qui t'éloignait de moi. Errant et fugitif je demande Camille A ces antres, souvent notre commun asile; Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés, Sous tes lambris, jamais par moi seul habités, Où ta harpe se tait, où la voûte sonore Fut pleine de ta voix et la répète encore; Où tous ces souvenirs cruels et précieux D'un humide nuage obscurcissent mes yeux. Mais pleurer est amer pour une belle absente; Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante, Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs; Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime, Vous défendre une larme et pleurer elle-même. Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir? as-tu sur bien des coeurs promené ton pouvoir? Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire, Et chacun de tes pas compter une victoire? Oh quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant, Quelque belle tout bas te reproche en riant D'un silence distrait ton ame enveloppée, Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée! Mais dieux, puisses-tu voir, sous un ennui rongeur, De ta chère beauté flétrir toute la fleur, Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes; D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes, Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois, Aux éloges rusés d'une flatteuse voix, Comme font trop souvent de jeunes infidèles, Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles. Invisible, inconnu, dieux! pourquoi n'ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de-zèle, Porter, comme le coeur, le vêtement fidèle. Quoi! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins, Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins! Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse De tes pieds délicats offense la faiblesse, Mes bras ne sont point là pour presser lentement Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant! Ah! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime. Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir - Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte, à mourir! Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande. Cc que je veux? di-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour; hélas! je me tourmente.). Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente; Dors en pensant à moi; rêve-moi près de toi; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi. IV Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! Je devais une fois du moins, pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence, Ce matin, de mon coeur trop facile bonté! Je veux la ramener sans blesser sa fierté; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux: Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, Et larmes, à couler toujours obéissantes! Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, Confus et repentant, demander mon pardon. O Camille, Camille!......................... V Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête! Et la belle Saxonne est aussi de la fête! Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs, Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs! J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre, Allons! Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre! Quel orage suivra ce banquet tant vanté, S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté! Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire. Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire, Ou si, près d'une belle assis en un repas, Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas, Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure, Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure. « Chacun, pour cette belle avait vu mes égards; « Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. » Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre A sa mère immortelle en a moins fait répandre! Que dis-je? sa vengeance ose en venir aux coups. Elle me frappe. Et moi, je feins dans mon courroux De la frapper aussi, mais d'une main légère; Et je baise sa main impuissante et colère:. Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits. La fureur ne peut même aigrir sa douce voix. Ah! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente. Sa colère me plaît et décèle une amante. Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour; Et la crainte inquiète est fille de l'amour. L'assurance tranquille est d'un coeur insensible. Loin, à mes ennemis une amante paisible; Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi De voir de si beaux yeux irrités contre moi, Je me plais à nourrir de communes alarmes. Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes.; Accuser tin outrage ou calmer tin soupçon; Et toujours pardonner ou demander pardon. Mais quels éclats, amis? C'est la voix de Julie: Entrons. O quelle nuit! joie, ivresse, folie! Que de seins envahis et mollement pressés Malgré de vains efforts que d'appas caressés! Que de charmes divins forcés dans leur retraite! Il faut que de la Seine, au cri, de notre fête, Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé; Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé, Écoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse, Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse. VI Ah! des pleurs! des regrets! lisez, amis. C'est elle. On m'outrage, on me chasse, et puis on me rappelle. Non: il fallait d'abord m'accueillir sans détours. Non, non: je n'irai point. La nuit tombe; j'accours. On s'excuse, on gémit; enfin on me renvoie, Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie: Et parmi nos festins un billet repentant Bientôt me suit et vient me dire qu'on m'attend. « Ecoute, jeune ami de ma première enfance, » Je te connais. Malgré ton aimable silence, » Je connais la beauté qui t'a contraint d'aimer, » Qui t'agite tout bas, que tu n'oses nommer. » Certe, un beau jour n'est pas plus beau que son visage. » Mais, si tu ne veux point gémir dans l'esclavage, » Sache que trop d'amour excite leur dédain. » Laisse-la quelquefois te désirer en vain. » Il est bon, quelque orgueil dont s'enivrent ces belles, » De leur montrer pourtant qu'on peut se passer d'elles. » Viens, et loin d'être faible', allons, si tu m'en crois, » Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois; » Car dans cette saison de chaleurs étouffée, » Tu sais, le jour n'est bon qu'à donner à Morphée. » Allons. Et pour Camille elle n'a qu'à dormir. » Passons devant ses murs. Je, veux, pour la punir, Je veux qu'à son réveil demain on lui rapporte Qu'on m'a vu. Je passais sans regarder sa porte. Qu'elle s'écrie alors, les larmes dans les yeux, Que tout homme est parjure et qu'il n'est point de dieux! Tiens. C'est ici. Voilà ses jardins solitaires Tant de fois attentifs à nos tendres mystères Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux, Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux. Ah! le verre et le lin, délicate barrière, Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière Qui, jusqu'à l'aube, au teint moins que le sien vermeil, Veille près de sa couche, et garde son sommeil. C'est là qu'elle m'attend. O si tu l'avais vue, Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue, Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits. Ah! je me venge aussi plus qu'elle ne mérite. Un vain caprice, un rien.... Ami, fuyons bien vite; Fuyons vite, courons. Mes projets seront sûrs Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs. VII Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul tranquille, Un songe me l'amène; et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit, Elle allait me cherchant sur sa couche fidelle Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle., Les songes ne sont point capricieux et vains; Ils ne vont point tromper les esprits des humains. De l'Olympe souvent un, songe est la réponse, -. Dans tous ceux des amans, la vérité s'annonce. Quel air suave et fiais le beau ciel! le beau jour! Les Dieux me le gardaient; il est fait pour l'amour. Quel charme de trouver la. beauté paresseuse De venir visiter sa couche matineuse, De venir la surprendre, au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux; Douce dans son éclat, et fraîche, et reposée, Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée. Oh! quand j'arriverai, si, livrée aux repos, Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots, Oh! je me glisserai vers la plume indolente, Doucement, pas à pas, et ma main caressante, Et mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit mais un charmant réveil;. Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore, Et mes baisers long-temps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir, Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir. Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée. Que de bruit! que de chars! quelle foule agitée! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or; Et moi, tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile, Elle m'a dit: « Pourquoi t'éloigner de Camille? Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire. Bon! j'ai su (les amans sont guidés par- les dieux) Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux. Ah! que vois-je? Pourquoi ma porte accoutumée; Cette porte secrète est-elle donc fermée? Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi.: L'on ne vient pas. Ciel; elle n'est point seule! On murmure tout bas, Ah! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble. Ou se hâte; l'on court; on vient enfin; je tremble. Qu'est-ce donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais? Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée? D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée? J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux. Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite, Perfide? un autre amant... Ciel! elle a pris la fuite. Ah dieux! je suis trahi. Mais je prétends l'avoir... Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez; mais fol espoir! La digne confidente auprès de sa maîtresse Lui travaille à loisir quelque subtile adresse, Quelque discours profond et de raisons pourvu, Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu. Dieux! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide), S'essayant, effrontée à la fois et timide, Voulant hâter l'effort de ses pas languissants, Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants Abattue, et Sa voix altérée, incertaine, Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine, Ses cheveux en désordre et rajustés en vain, Et son haleine encore agitée, et son sein... Des caresses de feu sur son sein imprimées, Et de baisers récents ses lèvres enflammées. J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit. Sans même oser répondre, interdite, elle fuit, Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge. Et moi, comme abus des promesses d'un songe, Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité, Plein d'amour et de joie et de tranquillité! VIII Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir., Allez, m'uses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien, Allez, musés, partez, si vous n'y pouvez rien. Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse; Sur les lèvres toujours on a quelque promesse: Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis. Nous irons au hameau. Loin, bien loin dé la ville, Ignorés et contents, un silence tranquille. Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. Là, son âme viendra m'aimer en liberté. Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse, Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret N'osera la connaître et savoir son secret. Seul, je vivrai pour elle, et mon âme empressée Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée. C'est moi qui ferai tout; moi, qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds. Par moi, de ses atours à loisir dépouillée, " Chaque jour par mes mains la plume amoncelée La recevra charmante; et mon heureux amour Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour. Sa table par mes mains sera prête et choisie, L'eau pure, de ma main lui sera l'ambroisie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant. Tels étaient mes projets, qu'insensés et volages Le vent a dissipés parmi de vains nuages! Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit: « Garde d'être inconstante, » Le monde entier déteste une parjure amante. » Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, » Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. » O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer: En foule tes serments venaient me rassurer. Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles: Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même; et moi, lent â me défier, J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; Et je baisais ce lin qui les avait touchées. Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis. Mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. Se voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie Eût consumé ces vers témoins de ma folie. La même lyre encor pourrait bien me venger, Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène! Allons. HaÏssons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus! N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus? IX Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore, Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs. Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre? Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table: Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.' Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent? Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent! Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, Sous le liège tenace encore emprisonnés? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais. Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie Feignent malaisément et le rire et la joie! Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantôme attrayant est partout devant moi; Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille. Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés, Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés. J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence. Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès De cette ingrate aimée, en nos festins secrets, Je portais à la hâte à ma bouche ravie La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie, Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. Ma main courait saisir, de transports chatouillée, Sa tête noblement folâtre, échevelée. Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux, J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux; J'avais soin de reprendre, utile stratagème! Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même; Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants, Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps. Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, Si de tout conquérir la soif qui la dévore Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager, Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger, Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre, Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre De s'être à son amour longtemps accoutumé, Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle? Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle: Que m'importe qu'un autre adore ses attraits, Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; Que tous deux en riant ils me nomment peut-être; De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître; Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein? Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! Riez, amis; nommez ma fureur insensée. Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort. III. D'.Z.N. I Hier, en te quittant, enivré de tes charmes, Belle D'.z..., vers moi, tenant en main des armes, Une troupe d'enfants courut de toutes parts. Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards. Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme, Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme, Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix: « Aimeras-tu D'.z...? » criaient-ils à la fois, « L'aimeras-tu toujours? »,Troupe auguste et suprême, Ah! vous le savez trop, dieux enfants, si je l'aime. Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits? Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts? Sa beauté pouvait tout; mon âme sans défense N'a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui, je brûle; ô D'.z...! laisse-moi du repos. Je brûle; ô de mon coeur éloigne ces flambeaux: Ah! plutôt que souffrir ces douleurs insensées, Combien j'aimerais mieux sur des Alpes glacées Être une pierre aride, ou dans le sein des mers Un roc battu des vents, battu des flots amers! 0 terre! ô mer! je brûle. Un poison moins rapide Sut venger le Centaure et consumer Alcide. Tel que le faon blessé fuit, court; mais dans son flanc Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang; Ainsi là, dans mon coeur, errant à l'aventure, Je porte cette belle, auteur de ma blessure. Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts, Je ne le trouve plus dans vos antres secrets. Ah! si je vais encor rêver sous vos ombrages, Ce n'est plus que, d'amour. Du sein de vos feuillages, D'.z..., fantôme aimé, m'environne, me suit De bocage en bocage, et m'attire et me fuit. Si dans mes tristes murs je me cherche un asile, Hélas! contre l'amour en est-il un tranquille? Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts, Contre elle, contre lui je me fais des remparts; A l'aspect de l'amour une terreur subite Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite. Taciturne, mon front appuyé sur ma main, D'elle seule occupé, mes jours-coulent en vain. Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume; Si je prends au hasard quelque docte volume, Encor ce nom chéri, ce nom délicieux Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux. Je lui parle toujours, toujours je l'envisage; D'.z...; toujours D'.z..., toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m'assiége, me poursuit, M'inquiète le jour, me tourmente la nuit. Adieu donc, vains succès, studieuses chimères, Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères; Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux, Ils sont tous à D'.z..., je n'en ai plus pour vous. Que ne puis-je à mon tour, ah! que ne puis-je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire. II 0 nuit, nuit douloureuse! ô toi, tardive aurore, Viens-tu? vas-tu venir? es-tu bien loin encore? Ah! tantôt sur un flanc, puis sur l'autre au hasard, Je me tourne et m'agite., et ne peux nulle part Trouver que l'insomnie amère, impatiente, Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle D'.z...; et c'est toi, mon amour Qui retient ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, dieux! Cette nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle, Mon âme comme un songe autour de ton sommeil Voltige. En me lisant, demain à ton réveil Tu verras, comme toi, si mon coeur est paisible. J'ai soulevé, pour toi, sur ma couche pénible, Ma tête appesantie. Assis, et plein de toi, Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi, Me voit, en sous plaintifs et mêlés de caresses, Verser sur le papier mon coeur et mes tendresses. Tu dors, belle D'.z...; tes doux yeux sont fermés. Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles. Mais, si je me trompais! dieux! ô dieux! si tu veilles! Et lorsque loin de toi j'endure le tourment D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant, Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite, Une douce insomnie embellissait la fuite! Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. O dieu de paix! Sommeil, viens; fallût-il les fermer pour jamais. Un autre dans ses bras! ô douloureux outrage! Un autre! O honte! ô mort! ô désespoir! ô rage! Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les dieux A juger la beauté formèrent-ils mes yeux? Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures De ces regards féconds en douces impostures? Une amante moins belle aime mieux, et du moins Humble et timide à plaire, elle est pleine de soins; Elle est tendre; elle a peur de pleurer votre absence. Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance; Et son égale humeur, sa facile gaîté, L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté. Mais celle qui partout fait conquête nouvelle, Celle qu'on ne voit point sans dire: « Qu'elle est belle! » Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour. Souveraine au milieu d'une tremblante cour, Dans son léger caprice, inégale et soudaine, Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine. Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants? On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. Et puis pour qui l'adore, inquiétudes, pleurs, Soupçons et jalousie et nocturnes terreurs, Quand il tremble, de loin, qu'un séducteur habile Vienne et la sollicite et la trouve docile. Mais que pouvais-je, hélas! Et dois-je me blâmer? O D'.z..., je t'ai vue, il fallait bien t'aimer. Il fallait bien, D'.z..., que ma Muse enflammée Chantât pour caresser ma belle bien aimée. Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur: Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton coeur! Au retour d'un festin, seule, ô Dieux! sur ta couche, Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche! Enfermé dans la soie, oh! si ta belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein! Je le saurai; l'amour volera m'en instruire. Dans l'âme d'un poète un Dieu même respire; Et ton coeur ne pourra me faire un si grand bien Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô D'.z..., alors toutes mes peines S'adoucissent. Alors dans mes paisibles veines Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel, Et mon âme se croit habitante du ciel. IV. MARIE COSWAY I De l'art de Pyrgotèle élève ingénieux, Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie, Sait confier les traits de la jeune Marie, Grave sur l'Améthyste ou l'Onyx étoilé Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé. Souvent, lorsqu'aux transports mon ame s'abandonne, L'harmonieux démon descend et m'environne, Chante;et ses ailes d'or agitant mes cheveux, Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux. Il m'a dit ta naissance, jeune Florentine! C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine Vîntes h recueillir; et vos rians berceaux L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux; Et Phoebus, du Cancer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir dans cette grotte humide,. Sous des piliers de. »acre entours de jasmin, Reposer sur un lit de pervenche et de thym. Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur, Qui coule avec sa voix et pénètre le coeur. Reine aux yeux éclatans, la belle poésie Lui sourit, et trempa sa bouche d'ambroisie, Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui font vivre la toile en magiques tableaux; Et mit dans ses regards ce feu, cette ame pure Qui sait voir la beauté fille de la nature. Une lyre. aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter. Et les douces vertus et les grâces décentes, Les bras entrelacés autour d'elle dansantes, Veillaient sur son sommeil; et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher; Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance, Mêlèrent la candeur, la gaîté, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu, Et le talent modeste à lui seul inconnu; Et la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime, La simplicité chaste aux regards caressants, Prés de qui les pervers deviendraient innocents. Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillans sur son visage. Graves, si tu le peux, son ame et ses discours, Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours; Les jours de ses amis; troupe heureuse et fidèle, Qui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle. De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces vertuset les grâces décentes N'inspirent aux coeurs purs que des flammes constantes. II ..................................................................... ..................................................................... Trop heureux Niemcewicz, dont la muse fidèle Ouvre à ta renommée une porte nouvelle; A sa langue étrangère enseignant tes vertus, Te présente à l'encens de peuples inconnus, Et fait luire tes traits, et ton âme, et ta grâce Jusqu'aux bords nébuleux que la Baltique embrasse. Les sept astres du Nord, parmi les chênes verts, Le verront aux pasteurs de fourrures couverts, Tel qu'Orphée au milieu de sa troupe farouche, Apprendre ce doux nom qui vivra sur sa bouche, Ton nom, ton nom si doux, l'honneur de sa chanson. Pour entendre ta voix et redire ton nom, De l'âpre Niémen les Naïades sacrées Brisant les durs remparts de glaces azurées Lèveront à l'envi leurs baux visages blancs, Ceints d'humides roseaux et de glaçons brillants. Ton nom réveillera, chanté par les feuillages, L'écho de Podolie en ses grottes sauvages. Les belles, dont la martre, au noir duvet luisant, Presse le jeune sein, quand sous leur char glissant Le froid hiver durcit la Vistule écumante, Diront: « Cette étrangère est donc bien séduisante! » Prêts à braver le Russe en un combat mortel, Les Polaques guerriers invoqueront le ciel, Pour qu'une autre Cosway, comme toi noble et pure, De son écharpe blanche entoure leur armure. V. FANNY I Précurseurs de l'automne, O fruits nés d'une terre Ou l'art industrieux, sous ses maisons de verre, Des soleils du midi sait feindre les chaleurs, Allez trouver Fanny; cette mère craintive. A sa fille aux doux yeux, fleur débile et tardive, Rendez la force et les couleurs. Non qu'un péril funeste assiége son enfance; Mais du coeur maternel la tendre défiance N'attend pas le danger qu'elle sait trop prévoir. Et Fanny, qu'une fois les destins ont frappée, Soupçonneuse et long-temps de sa perte occupée, Redoute de loin leur pouvoir. L'été va dissiper de si promptes alarmes. Nous devons en naissant tous un tribut de larmes; Les siennes ont déjà trop satisfait aux dieux. Sa beauté, ses vertus, ses grâces naturelles, N'ont point des dieux sans doute, ainsi que des mortelles, Armé le courroux envieux. Belle bientôt comme elle, au retour d'Érigone, L'enfant va ranimer, nourrisson de Pomone, Ce front que de Borée un souffle avait terni. O de la conserver, Cieux, faites votre étude; Que jamais la douleur, même l'inquiétude, N'approchent du sein de Fanny. Que n'est-ce encor ce temps let d'amour et de gloire, Qui de Pollux, d'Alceste, a gardé la mémoire, Quand un pieux échange apaisait les enfers! Quand les trois Soeurs pouvaient n'être point inflexibles, Et qu'au prix de ses jours, de leurs ciseaux terribles, On rachetait des jours plus chers! Oui, je voudrais alors qu'en effet toute prête, La Parque, aimable enfant, vint menacer ta tête, Pour me mettre en ta place et te sauver le jour; Voir ma trame rompue â la tienne enchaînée; Et Fanny s'avouer par moi seul fortuné Et s'applaudir de mon amour. Ma tombe quelque jour troublerait sa pensée. Quelque jour, à sa fille entre ses bras pressée, L'oeil humide peut-être, en passant prés de moi: « Celui-ci, dirait-elle, à qui je fus bien chère, Fut content de mourir, en songeant `que ta mère N'aurait point à pleurer sur toi. » II J'ai vu sur d'autres yeux, qu'amour faisait sourire, Ses doux regards s'attendrir et pleurer, Et du miel le plus doux que sa bouche respire Un autre s'enivrer. Et quand, sur mon visage, un trouble involontaire Exprimait le dépit de mon coeur agité, Un coup-d'oeil caressant, furtivement jeté, Tempérait dans mon sein cette souffrance amère. Ah! dans le fond de ses forêts, Le ramier, déchiré de traits, Gémit au moins sans se contraindre; Et le fugitif Actéon, Percé par les traits d'Orion, Peut l'accuser et peut se plaindre. III Non, de tous les amants les regards, les soupirs Ne sont point des piéges perfides. Non, à tromper des coeurs délicats et timides, Tous ne mettent point leurs plaisirs. Toujours la feinte mensongère Ne farde point de pleurs, vains enfants des désirs, Une insidieuse prière. Non, avec votre image, artifice et détour Fanny, n'habitent point une âme: Des yeux pleins de vos traits, sont à vous. Nulle femme Ne leur paraît digne d'amour. Ah! la pâle fleur de Clytie Ne voit au ciel qu'un astre; et l'absence du jour Flétrit sa tête appesantie. Des lèvres d'une belle un seul mot échappé, Blesse d'une trace profonde Le coeur d'un malheureux qui ne voit qu'elle au monde. Son coeur pleure en secret frappé, Quand sa bouche feint de sourire. Il fuit;et jusqu'au jour de son trouble occupé, Absente, il ose au moins lui dire: « Fanny, belle adorée aux yeux doux et sereins, Heureux qui n'ayant d'autre envie Que de vous voir, vous plaire et vous donner sa vie, Oublié de tous les humains, Près d'aller rejoindre ses pères, Vous dira, vous pressant de ses mourantes mains: Crois-tu qu'il soit des coeurs sincères? » IV Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, â te voir parler et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité. La grâce, la candeur, la naïve innocence Ont, depuis ton enfance, De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté. Sur tes traits, ou ton âme imprime sa noblesse, Elles ont su mêler aux roses de jeunesse Ces roses de pudeur, charmes plus séduisants; 'Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage, De ce miel dont le sage Cherche lui-même en vain à défendre ses sens. O! que n'ai-je moi seul tout l'éclat et la gloire Que donnent les talents, la beauté, la victoire, Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux! Que loin de moi, ton coeur fût plein de ma présence Comme, dans ton absence, Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux. Je pense: Elle était là. Tous disaient: « Qu'elle est belle!» Tels furent ses regards, sa démarche fut telle, Et tels ses vêtements, sa voix et ces discours. Sur ce gazon assise, et dominant la plaine, Des méandres de Seine, Rêveuse, elle suivait les obliqués détours. Ainsi dans les: forêts j'erre avec ton image: Ainsi le jeune faon, dans son désert sauvage, D'un plomb volant percé, précipite ses pas. Il emporte en fuyant sa mortelle blessure; Couché près d'une eau pure, palpitant, hors d'haleine, il attend le trépas. V Quelquefois un souffle rapide Obscurcit un moment sous sa vapeur humide L'or, qui reprend soudain sa brillante couleur. Ainsi du Sirius, ô jeune bien-aimée! Un moment l'haleine enflammée De ta beauté vermeille a fatigué la fleur. De quel tendre et léger nuage Un peu de pâleur douce, épars sur ton visage, Enveloppa tes traits calmes et languissants! Quel regard, quel sourire, à peine sur ta couche Entrouvraient tes yeux et ta bouche! Et que de miel coulait de tes faibles accents! O! qu'une belle est plus à craindre, Alors qu'elle gémit, alors qu'on peut la plaindre, Qu'on s'alarme pour elle. Ah! s'il était des coeurs, Fanny, que ton éclat eût trouvés insensibles, Ils ne resteraient point paisibles Près de ton front voilé de ces douces langueurs. Oui, quoique meilleure et plus belle, Toi-même cependant tu n'es qu'une mortelle; Je le vois. Mais du ciel, toi, l'orgueilet l'amour, Tes beaux ans sont sacrés. Ton ame et ton visage Sont des dieux la divine image; Et le ciel s'applaudit de t'avoir mise au jour. Le ciel t'a vue en tes prairies Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries; Et tes dons et tes soins chercher les malheureux. Tes délicates mains à leurs lèvres amères Présenter des sucs salutaires, Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux. Souffrances que je leur envie! Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie, Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressants! Et leur toit rayonner de ta douce présence, Et la bonté, la complaisance, Attendrir tes discours, plus chers que tes présents! Près de leur lit, dans leur chaumière, Ils crurent voir descendre un ange de lumière, Qui des ombres de mort dégageait leur flambeau; Leurs coeurs étaient émus comme, aux yeux de la Grèce, La victime qu'une déesse Vint ravir à l'Aulide, à Chalchas, au tombeau. Ah! si des douleurs étrangères D'une larme si noble humectent tes paupières, Et te font des destins accuser la rigueur, Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-être; Et les douleurs que tu fais naître Ont-elles moins le droit d'intéresser ton coeur? Troie, antique honneur de l'Asie, Vil le prince expirant des guerriers de Mysie D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits.. D'Achille désarmé la main amie et sûre Toucha sa mortelle blessure, Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits. A tous les instants rappelée', Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux, Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire; Et quand tu daignes me sourire, Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux. VI Mai de moins de roses, l'automne De moins de pampres se couronne, Moins d'épis flottent en moissons, Que sur mes lèvres, sur ma lyre, Fanny, tes regards, ton sourire, Ne font éclore de chansons. Les secrets pensers de mon âme Sortent en paroles de flamme, A ton nom doucement émus: Ainsi la nacre industrieuse Jette sa perle précieuse, Honneur des sultanes d'Ormuz. Ainsi sur son mûrier fertile Le ver de Cathay mêle et file Sa trame étincelante d'or. Viens, mes Muses pour ta parure De leur soie immortelle et pure Versent un plus riche trésor. Les perles de la poésie Forment sous leurs doigts d'ambroisie D'un collier le brillant contour. Viens, Fanny: que ma main suspende Sur ton sein cette noble offrande... ......................................................... Une Fable Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, Invita son ami dans son rustique asile. Il était économe et soigneux de son bien Mais l'hospitalité, leur antique lien, Fit les frais de ce jour, comme d'un jour de fête, Tout fut prêt, lard, raisin, et fromage et noisette. Il cherchait par le luxe et la variété A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, Qui parcourant de l'oeil sa table officieuse, Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus délicats. « Ami; dit celui-ci, veux-tu dans la misère, « Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, « Ou préférer le monde à tes tristes forêts? « Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près: « Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance. « L'heure s'écoule, ami; tout fuit; la mort s'avance: « Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; « Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois. » Le villageois écoute, accepte la partie: On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs, Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux, quand notre couple avide Arrive en un palais opulent et splendide, Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'écrie; et riant de sa frayeur naïve, L'autre sur le duvet fait placer son convive, S'empresse de servir, ordonner, disposer, Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; Sa vie en ses déserts était âpre, importune. La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. Ici, l'on y peut vivre. Et de rire. Et soudain Des volets à grand bruit interrompent la fête. On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire « Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire, « Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté « Le sommeil, un peu d'orge, et la tranquillité. » Épîtres Au marquis de Brazais I Qui? moi? moi de Phoebus te dicter les leçons? Moi, dans l'ombre ignoré, moi, que ses nourrissons Pour émule aujourd'hui désavoueraient peut-être. Dans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître; Il n'en est point, ami. Les poëtes vantés, Sans cesse avec transport lus, relus, médités; Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée Sans cesse étudiée, admirée, adorée, Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants. A peine avais-je vu luire seize printemps, Aimant déjà la paix d'un studieux asile, Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille, Ma voix humble à l'écart essayait des concerts Ma jeune lyre osait balbutier des vers. Déjà même Sapho des champs de Mitylène Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. Déjà dans les hameaux, silencieux rêveur, Une source inquiète, un ombrage, une fleur, Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame, De doux ravissements venaient saisir mon âme. Des voyageurs lointains auditeur empressé, Sur nos tableaux savants où le monde est tracé, Je courais avec eux du couchant à l'aurore. Fertile en songes vains que je chéris encore J'allais partout, partout bientôt accoutumé; Aimant tous les humains, de tout le monde aimé. Les pilotes bretons me portaient à Surate, Les marchands de Damas me guidaient vers l'Euphrate. Que dis-je? dès ce temps mon coeur, mon jeune coeur Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur; Il se troublait dès-lors au souris d'une belle. Qu'à sa pente première il est resté fidèle! C'est là, c'est en aimant, que pour louer ton choix Les muses d'elles-même adouciront ta voix. Du sein de notre amie, ô combien notre lyre Abonde à publier sa beauté, son empire, Ses grâces, son amour de tant d'amour payé! Mais quoi! pour être heureux faut-il être envié? Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N'attireraient jamais les ondes du Permesse, Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours Celui qui se livrant à ses chères amours, Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret, fut heureux en silence? II Qu'il est doux, au retour de la froide saison, Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maison, De la voir devant vous accourir au passage; Ses cheveux en désordre épars sur son visage: Son oreille de loin a reconnu vos pas, Elle vole et s'écrie et tombe dans vos bras Et sur vous appuyée et respirant à peine, A son foyer secret loin des yeux vous entraîne. Là, mille questions qui vous coupent la voix, Doux reproches, baisers, se pressent à la fois. La table entre vous deux à la hâte est servie. L'oeil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits. Sa bouche ne dit rien, mais ses yeux, mais son ame Vous parlent. Et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous. C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle. À Le Brun I Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d'Élysée De la ville des lis ont couronné l'entrée Aux lieux où sur l'airain Louis ressuscité, Contemple de Henri le séjour respecté, Et des jardins royaux l'enceinte spacieuse. Abandonne la rive où la Seine amoureuse, Lente, et comme à regret quittant ces bords chéris, Du vieux palais des rois baigne les murs flétris, Et des fils de Condé les superbes portiques. Suie ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où, tant qu'un beau soleil éclaire de beaux jours, Mille chars; élégants promènent les amours. Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S'étend, et porte au loin, jusqu'au pied des collines, Un long et riche amas de temples, de palais, D'ombrages où l'été ne pénètre jamais: C'est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle. S'il est ainsi, respecte un moment précieux: Sinon, tu peux entrer; tu verras dans ses yeux, Dès qu'il aura connu que c'est moi qui t'envoie, Sourire l'indulgence et peut-être la joie. Souhaite-lui d'abord la paix, la liberté, Les plaisirs, l'abondance, et surtout la santé. Puis apprends, si toujours ami de la nature, Il s'en tient comme nous aux bosquets d'Épicure; S'il a de ses amis gardé le souvenir. Quelle muse à présent occupe son loisir. Si Tibulle et Vénus le couronnent de rose, Ou si dans les déserts que le Permesse arrose, Du vulgaire troupeau prompt à se séparer, Aux sources de Pindare ardent à s'enivrer, Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine Les sons audacieux de la lyre Thébaine. Que toujours à m'écrire il est lent à mon gré; Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé, Les ruisseaux et les bois et Vénus et l'étude Adoucissent un peu ma triste solitude. Oui! les cieux avec joie ont embelli ces champs. Mais, Le Brun, dans l'effroi que respirent les camps, Où les foudres guerriers étonnent mon oreille, Où loin avant Phoebus Bellone me réveille, Puis-je adorer encore et Vertumne et Pales? Il faut un coeur paisible à ces dieux de la paix. II Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire Moi, j'ai besoin d'aimer; qu'ai-je besoin de gloire? S'il faut, pour obtenir ses regards complaisons, A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans; S'il faut toujours errant, sans lien., sans maîtresse, Étouffer dans mon coeur la voix de la jeunesse, Et- sur un lit oisif, consumé de langueur, D'une nuit solitaire accuser la longueur? Aux sommets où Phoebus a choisi sa retraite, Enfant, je n'allai point me réveiller poète Mon coeur, loin du Permesse, a connu dans un jour Les feux de Calliope et les feux de l'amour. L'amour seul dans mon orme a créé le génie; L'amour est seul arbitre. et seul dieu de ma vie; En faveur de l'amour quelquefois Apollon Jusqu'à moi volera de son double vallon. Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche; Cette voix qui dispose à ne refuser rien,. Cette voix, des amans le plus tendre lien. Puisse un coup d'oeil flatteur, provoquant mon hommage, A ma langue incertaine inspirer du courage! Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté! puisse un vers caressant séduire la beauté! Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne, Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine, Si je puis par mes sons touchants et gracieux Aller grossir un jour ce peuple harmonieux De cygnes dont Vénus embellit ses rivages, Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages; Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air Mes yeux verront planer l'oiseau de Jupiter. Sans doute heureux celui qu'une palme certaine Attend victorieux dans l'une et l'autre arène; Qui tour à tour convive et de Guide et des cieux, Des bras d'une Maîtresse enlevé chez les dieux, Ivre de voluptés, s'enivre encor de gloire; Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire, Ceint des lauriers due Pinde et des fleurs de Paphos, Soupire l'Élégie et chante les héros. Mais qui sut à ce point, sous un astre propice, Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice? Qui put voir en naissant, par un accord nouveau, Tous les dieux à la fois sourire à son berceau? Un seul a pu franchir cette double carrière: C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire, Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon, Digne de la nature et digne de Buffon. Fortunée Agrigente, et toi reine orgueilleuse, Rome, à tous les combats toujours victorieuse, Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus. Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus? Lucrèce aurait pu seule, aux flambeaux d'Epicure, Dans ses temples secrets surprendre la nature? La nature aujourd'hui de ses propres crayons Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons. C'est toi qu'elle a choisi; toi, par qui l'Hippocrène Mêle encore son onde à l'onde de la Seine; Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux Lui porteront encor des hommages jaloux;. Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile, Quand ta bouche animait la flûte de Sicile; Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs. Malherbe tressaillit au-delà du Ténare, A te voir agiter les rênes de Pindare'; Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers, Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers. Les tyrans ont pâli, quand ta main courroucée Écrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée. D'autres tyrans encor, les méchants et les sots, Ont fui devant Horace armé de tes bons mots. Et maintenant, assis dans le centre du monde, Le front environné d'une clarté profonde, Tu perces les remparts que t'opposent les cieux, Et l'univers entier tourne devant tes _yeux. Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre, Tout ce qui peuple l'air et Thétis et la terre, A ta voix accouru s'offrant de toutes parts, Rend compte de soi-même, et s'ouvre à tes regards. De l'erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de da nature étouffer les vestiges; Ta main les suit partout, et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument. Mais toi-même, Le Brun, que l'amour d'Uranie Guide à tous les sentiers d'où la mort est bannie; Qui, roi sur l'Hélicon, de tous ses conquérants Réunis dans ta main les sceptres différents; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton coeur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'oeil du jour? Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante, Ils suivent dans les airs ta route étincelante, Animent de leurs cris ton vol audacieux, Et d'un oeil étonné te perdent dans les cieux? Ou lorsque de l'amour, interprète fidèle, Ta naïve Érato fait sourire une belle; Que son âme se peint dans ses regards touchants, Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants; Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide S'informe de Fanny, d'Églé, d'AdélaÏde; Et vantant les honneurs qui suivent tes chansons, Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms? III Mânes de Callimaque, ombre de Philétas, Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les choeurs de la Grèce, Dites en. quel vallon vos écrits médités Soumirent à vos voeux les plus rares beautés.. Qu'aisément à ce prix un jeune coeur s'embrase! Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase. L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux Que de ses favoris l'éclat laborieux. Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie, J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie; Et d'un essor nouveau, jusqu'à lui m'élevant, Volé de bouche en bouche heureux et triomphant. Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante M'ont séduit. L'Élégie à la voix gémissante, Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars; Belle, levant au ciel ses humides regards. Sur un axe brillant c'est moi qui la promène Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine; Le peuple des amours y marche auprès de nous; La lyre est dans leurs mains. Cortège aimable et doux, Qu'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie! Et ma fière Camille est la soeur de Délie. L'Élégie, ô Le Brun! renaît dans nos chansons, Et les muses pour elle ont amolli nos sons. Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre, Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre, Elle avait ton amour, comme elle avait le mien; Elle allait de ta lyre implorer le soutien. Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante Elle implorait aussi ma lyre complaisante. Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus, Elle avait deux amans "un à l'autre inconnus. J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle; Et pourtant je me plais à lui rester fidèle; A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné, De rose ou de cyprès par elle couronné. Par la lyre attendris, les rochers du Riphée Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée. Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains; Arion à la lyre a dû de longs destins: Je lui dois des plaisirs. J'ai vu plus d'une belle, A mes accents émue, accuser l'infidèle Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi; Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi. Mais dieux, que de plaisir! quand muette, immobile, Mes chants font soupirer ma naÏve Camille; Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant, Éveille sur sa bouche un sourire indulgent; Quand ma voix altérée enflammant son visage, Son baiser vole et vient l'arrêter au passage. O! je ne quitte pins ces bosquets enchanteurs Où rêva mon Tibulle aux soupirs séducteurs; - Où le feuillage encor dit Corinne charmante; Où Cinthie est écrite en l'écorce odorante; Où les sentiers français ne me conduisaient pas; Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas. Ainsi, que mes écrits enfants de ma jeunesse, Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse; Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix, que mon aine y vivent à jamais; Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie, Attendant le mortel qui fait toute sa joie, S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir. Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent; Qu'ils s'adressent nies vers, qu'ensemble ils les récitent: Lassés de leurs plaisirs, qu'au feu de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux; Qu'au matin sur sa couche à me lire empressée, Lise du cloître austère éloigne sa pensée; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses draps et tout près de son sein. Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue, S'écrie aux doux tableaux de ma muse ingénue: « Ce poëte amoureux, qui me connaît si bien, Quand il a peint son coeur, avait lu dans le mien. » À Le Brun et à Brazais Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne; Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'univers je vivrais exilé; Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié? Ah! si quelque mortel est né pour la connaître. C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, Qui près de la beauté rougit et s'intimide, Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête, Et d'écueils en écueils portera ses douleurs Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, Viendra le recueillir, le pousser au rivage; Endormir dans ses flancs le poison ennemi; Réchauffer dans son sein le sein de son ami, Et de son fol amour étouffer la semence, Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien! Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, Être heureux de sa joie et vivre de sa vie! Si le ciel a daigné d'un regard amoureux Accueillir ma prière et sourire à mes voeux, Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides; Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné, Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mon front des palmes du génie; Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, Se partagent ma vie et pleurent mon trépas; Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire A consacré les noms au temple de Mémoire, Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur Les aimables vertus qui firent leur bonheur; Et que de l'amitié ces antiques modèles Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. Si le feu qui respire en leurs divins écrits D'une vive étincelle échauffa nos esprits; Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie, Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: Gardons d'en négliger la plus belle moitié; Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, Prêta de l'amitié les utiles secours. L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie; Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consolé le malheur? Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande! Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités Agréer de tes vers les lâches faussetés; Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; Nous resterons unis en dépit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle. Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas. Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris? Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, Où la félicité les reçut dans son temple, Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau, De leur double laurier su ravir le plus beau. Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon, Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon. Castor charme les dieux, et son frère l'inspire. Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre. C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, Que Virgile envia le destin de Nisus. Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine. N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine, Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs Que jadis Simonide anima de ses pleurs? Et toi, dont le génie, amant de la retraite, Et des leçons d'Ascra studieux interprète, Accompagnant l'année en ses douze palais, Étale sa richesse et ses vastes bienfaits; Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, Quand ils vont couronner cette vierge adorée Dont par la main du temps l'empire est respecté, Et de qui la vieillesse augmente la beauté! L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; De ses tableaux fardés les frivoles appas N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. Eh! comment me tracer une image fidèle Des traits dont votre main ignore le modèle? Mais celui qui, dans soi descendant en secret, Le contemple vivant, ce modèle parfait, C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore; Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore; Lui qui trace, en un vers des Muses agréé, Un sentiment profond que son coeur a créé. Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée. Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer? Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie; Même souffle anima le poète charmant, L'ami religieux et le parfait amant; Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière. Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis. Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime, Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime, Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux; Badinage insipide où leur ennui se joue, Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue. Voyez si d'une belle un jeune amant épris A tressailli jamais en lisant leurs écrits; Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes, De la sainte amitié respirèrent les flammes. O peuples de héros, exemples des mortels! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; Quand l'âme de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion; C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, Où les vertus étaient les lois de la patrie. O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron, Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile N'eût été pour le sage un désirable asile, Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat! Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse, Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrie, et des lois, et des moeurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux. Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives. Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des Vertus la troupe radieuse, De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, Chasse de leur empire et la haine et l'envie: Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages: Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images; Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talents. Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; La main de Phidias créa des immortels, Et Smyrne à son Homère éleva des autels. Nous, amis, cependant, de qui la noble audace Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis; Soyons cités comme eux entre les vrais amis. Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code précieux. Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées, Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'être chez leurs neveux imités à leur tour. À Abel de Fondat I Abel, doux confident de mes jeunes mystères, Vois; Mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours; Viens. Tout aime au printemps et moi j'aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire, Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre. Ma muse aux durs glaçons ne livre point ses pas; Délicate, elle tremble à l'aspect des frimats, Et, près d'un pur foyer, cachée en sa retraite, Entend les vents mugir et sa voix est muette. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux, Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux, Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains, sans crainte abandonnée Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux eu rameaux, tour à tour reposée, D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égaie; et des beaux jours prophète harmonieux, Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux. Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages, Je vais chantant Zéphir, les nymphes, les bocages; Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs, Et mes belles amours plus belles que les fleurs. II Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon coeur Abel, que me veux-tu? je suis heureux, tranquille. Tu veux m'ôter mon bien, mon amour, ma Camille, Mes rêves nonchalants, l'oisiveté, la paix, A l'ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et fiais. Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire? pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus, Je ne sais quels projets que je ne connais plus? Que d'Achille outragé, l'inexorable absence, Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense; Qu'a Colomb pour le nord révélant son amour, L'aimant nous ait conduits où va finir le jour; Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers, Respirant la mêlée et les cruels lauriers, Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante J'animais aux combats ma lyre turbulente; Des arrêts du destin, prophète audacieux, J'abandonnais la terre et volais chez les dieux. Au flambeau de l'amour j'ai vu fondre mes ailes. Les forêts d'Idalie ont des routes si belles! Là, Vénus me dictant de faciles chansons M'a nommé son entre ses nourrissons: Si quelquefois encore, à tes conseils docile, Ou jouet d'un esprit vagabond et mobile, Je veux, de nos héros admirant les exploits, A des sons généreux solliciter ma voix; Aux sens voluptueux ma voix accoutumée, Fuit; se refuse et lutte, incertaine, alarmée; Et ma main, dans mes vers de travail tourmentés, Poursuit avec effort de pénibles beautés. Mais si bientôt lassé de ces poursuites folles, Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles, Si je chante Camille, alors écoute, voi: Les vers pour la chanter naissent autour de moi. Tout pour elle a des vers! Ils renaissent en foule; Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s'écoule; Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs; Je les trouve cachés dans les replis des fleurs. Son sein a le duvet de ce fruit que je touche; Cette rose au matin sourit comme sa bouche; Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer, Ne vaut pas à mon coeur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers! Ils me viennent sans peine Doux comme son parler, doux comme son haleine. Quoi qu'elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux Demande un gros volume à mes vers amoureux. D'un souris caressant si son regard m'attire, Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire. Si la gaze la couvre, et le lin pur et fin Mollement, sans apprêt; et la gaze et le lin D'une molle chanson attend une couronne. D'un luxe étudié si l'éclat l'environne, Dans mes vers éclatants sa superbe beauté Vient ravir à Junon toute sa majesté. Tantôt, c'est sa blancheur, sa chevelure noire; De ses bras, de ses mains le transparent ivoire. Mais si jamais sans voile, et les cheveux épars, Elle a rassasié ma flamme et mes regards, Elle me fait chanter amoureuse Ménade, Des combats de Paphos une longue Iliade; Et si de mes projets le vol s'est abaissé, A la lyre d'Homère ils n'ont point renoncé. Mais en la dépouillant de ses cordes guerrières, Ma main n'a su garder que les cordes moins fières Qui chantèrent Hélène et les joyeux larcins, Et l'heureuse Corcyre amante des festins. Mes chansons à Camille ont été séduisantes. Heureux qui peut trouver des Muses complaisantes, Dont la voix sollicite et mène à ses désirs Une jeune beauté qu'appelaient ses soupirs. Hier, entre ses bras, sur sa lèvre fidèle, J'ai surpris quelques vers que j'avais faits pour elle. Et sa bouche, au moment que je l'allais quitter, M'a dit: « Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. » Si cette voix eût dit même chose à Virgile, Abel, dans ses hameaux il eût chanté Camille; N'eût point cherché la palme au sommet d'Hélicon, Et le glaive d'Enée eût épargné Didon. Aux frères Trudaine Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue. Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; Être libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse? Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir, Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus dès que je les vois belles, Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! Relevé d'une chute, une chute m'attend; De Charybde à Scylla toujours vague et flottant, Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que périr de naufrage en naufrage. Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, Où les jeunes beautés, par une longue étude, Font un art des serments et de l'ingratitude, Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs, Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière! Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages! Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, Où l'Aar roule un or pur en son onde semé. Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde, Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante. Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts, Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes. Si septembre, cédant au long mois qui le suit, Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit, Dans ses flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse et soigneuse et zélée, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant sous ses mains épaissi, En disque savoureux à la longue durci; Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère. Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné, Ce repos à mes jours ne fut point destiné. J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons, Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée! Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! Salut, de la nature admirables caprices, Où les bois, les cités, pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, Voûte obscure où s'étend et chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité! À François de Pange I De Pange, le mortel dont l'âme est innocente, Dont la vie est paisible et de crimes exempte, N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois; Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois; Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme. Incapable de nuire, il ne voit dans son âme Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer, Confiant, il se livre aux délices d'aimer. O de Pange! ami sage, est bien fou qui s'ennuie. Si les destins deux fois nous permettaient la vie, L'une pour les travaux et les soins vigilants, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse. Mais si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois, Eh! pourquoi malheureux sous de bizarres lois, Tourmenter. cette vie et la perdre sans cesse? Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse; Oubliant que le sort immuable en son cours, Nous fit des jours mortels, et combien peu de jours! Sans les dons de Vénus quelle serait la vie? Des l'instant où Vénus me doit être ravie, Que je meure. Sans elle ici-bas rien n'est doux. Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont au faîte des cieux le soleil remonté, Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été, Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide, Nous sèche, nous flétrit; et son souffle homicide Secoue et fait voler, dispersés dans. les vents, Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants. La Parque sur nos pas fait courir devant elle Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle; Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil, Laisse voir au matin un regard du soleil. Quand cette heure s'enfuit, de nos regrets suivie, La mort est désirable, et vaut mieux que la, vie. 0 jeunesse rapide! ô songe d'un moment! Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement, Presse d'un malheureux la tête chancelante, Courbe sur un bâton sa démarche tremblante; Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit, Et de soucis cuisants l'enveloppe et l'aigrit: C'est son bien dissipé, c'est son fils, c'est sa femme, Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'âme; Ou mille autres ennuis. Car, hélas! nul mortel Ne vit exempt de maux sous la voûte du ciel. 0! quel présent funeste eut l'époux de l'aurore, De vieillir chaque jour, et de vieillir encore, Sans espoir d'échapper à l'immortalité! Jeune, son front plaisait. Mais quoi! toute beauté Se flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse. Sur le front du vieillard habite la tristesse; Il se tourmente, il pleure, il veut que vous pleuriez: Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés. L'ombre épaisse et touffue et les prés et Zéphire Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire. La troupe des enfants, en l'écoutant venir, Le fuit, comme ennemi de leur jeune plaisir; Et s'il aime, en tous lieux sa faiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée. II De Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage, Parle; de ce matin, dis-moi 1 est l'ouvrage? Du vertueux bonheur montres-tu les chemins A ce frère naissant, dont j'ai vu que tes mains Aiment à cultiver la charmante espérance? Ou bien vas-tu cherchant dans l'ombre et le silence Seul, quel encens le Gange aux flots religieux Vit les premiers humains brûler aux pieds des dieux? Ou comment clans sa route, avec force tracée, Descartes n'a point su contenir sa pensée? Consumant ma jeunesse en un loisir plus vain, Seul, animé du feu que nous nommons divin, Qui pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore, Je rêve assis au bord de cette onde sonore, Qu'au penchant d'Hélicon, pour arroser ses bois, Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois. A nos festins d'hier, un souvenir fidèle Reporte mes souhaits, me flatte, me rappelle Tes pensers, tes discours, et quelquefois lés miens; L'amicale douceur de tes chers entretiens, Ton honnête candeur, ta modeste science, De ton coeur presque enfant la mûre expérience. Poursuis: dans ce bel âge où faibles nourrissons Nous répétons à peine un maître et ses leçons, Il est beau dans les soins d'un solitaire asile, (Même dans tes amours, doux, aimable, tranquille) De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté, Sage pour soi, content, chercher la vérité. Va, poursuis ta carrière; et sois toujours le même, Sois heureux, et Surtout aime un ami qui t'aime. Ris de son coeur débile aux désirs condamné, De l'étude aux amours sans cesse promené, Qui toujours approuvant ce dont il fuit l'usage, Aimera la sagesse, et ne sera point sage. III Quand la feuille en festons a couronné les bois L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature, Si de ses dons heureux négligeant la culture, Sur son triste rameau, muet clans ses amours, Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, Tu t'es fait. du silence une coupable loi! Tu naquis rossignol. Pourquoi loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités? Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, Qui le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?, Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle, Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, Le trouva nouveau-né........................ Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. Elle saisit le bout de ses ailes dorées, L'ôta de son berceau d'une timide main, Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée, L'aine de mille fleurs dans les zéphyrs semée; Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser. Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et deux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; Et bien- qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs, Sans se fixer jamais; non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touffe épaisse elle va se cacher; Et sans bruit épier sur la grotte pendante Ce. que dira le Faune à la Nymphe imprudente Qui dans cet antre sourd et des faunes ami Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices., Elle ose regarder au fond des précipices Où sur le roc mugit le torrent effréné, Du droit sommet d'un mont tout-à-coup déchaîné. Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égare en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine. Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir. Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent; Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. Chaque soir une table, aux suaves apprêts, Asseoira près de nous nos belles adorées. Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées, Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; Et les verres emplis sous les bosquets lointains Viendront animer l'air; et du sein d'une treille De leur voix argentine égayer notre oreille. Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs, Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs, Si de leurs soins pressons la douce impatience N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense, Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis. Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; Et quand tu lui viendras présenter une rose, Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don, Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom. Ami, chez nos Français... Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j’ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s’il peut rire d’autrui, Veut qu’un nom imprévu, dont l’aspect le déride, Égayé au bout du vers une rime perfide; Il s’endort si quelqu’un ne pleure quand il rit. Mais qu’Horace et sa troupe irascible d’esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: J’estime peu cet art, ces leçons qu’ils nous donnent D’immoler bien un sot qui jure en son chagrin, Au rire âcre et perçant d’un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D’avoir, même avant lui, vu sa gloire s’éteindre Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d’une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile; Soit, comme ici, d’un oeil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume D’un sel ingénieux la piquante amertume, J’en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. Aux reproches sanglants d’un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière: Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, Et juges endormis aux cris de l’innocent; Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais, loin qu’ils aient senti la fureur de nos vers, Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d’un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d’avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s’armerait contre eux Serait utile au moins s’il était dangereux; Non d’aller, aiguisant une vaine satire, Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s’est pas imprimé, Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé. Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, À mes goûts innocents, ami, je m’abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S’égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, Creuse à l’autre les flancs, puis l’abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l’épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d’un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir. Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. ‘Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd’hui? Me dit un curieux qui s’est toujours fait gloire D’honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire, Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. -Qui, moi? Non, je n’ai rien. D’ailleurs je ne lis guère. -Certe, un tel nous lut hier une épître!… et son frère Termina par une ode où j’ai trouvé des traits!… -Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, Je n’ai jamais sur moi rien qu’on puisse vous lire. -Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, Que devient-il? -Il marche, il arrive à grands pas. -Oh! je m’en fie à vous. -Hélas! trop, je vous jure. -Combien de chants de faits? -Pas un, je vous assure. -Comment? -Vous avez vu sous la main d’un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d’airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre; Puis, par un long canal en rameaux divisé, Y fait couler les flots de l’airain embrasé; Si bien qu’au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes, et chacune attend et ne demande Qu’à sonner quelque mort, et du haut d’une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour. Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule; Puis, sur tous à la fois je fais couler l’airain: Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain.’ Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j’envahis les richesses. Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, M’embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu’il nomme; et, les trouvant, Il s’admire et se plaît de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu’il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l’instant La couture invisible et qui va serpentant Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. Je lui montrerai l’art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j’ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, Tout ce que les Romains, ces rois de l’univers, M’offraient d’or et de soie, est passé dans mes vers. Je m’abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j’anime l’argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j’adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement: J’en détourne le sens, et l’art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu’ils s’étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d’autres lois, Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts; De rimes couronnée, et légère et dansante, En nombres mesurés elle s’agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l’insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m’envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager, Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci (tu peux voir si j’observe ma loi), Montaigne, il t’en souvient, l’avait dit avant moi. Hymnes A LA FRANCE HYMNE À LA JUSTICE France! ô belle contrée, ô terre généreuse Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse, Tu ne sens point du Nord les glaçantes horreurs. Le midi de ses feux t’épargne les fureurs. Tes arbres innocents n’ont point d’ombres mortelles, Ni les poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule. Ni tes bois Des tigres frémissants ne redoutent la voix. Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes, En longs cercles hideux, leurs écailles sonnantes. Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent tes sommets. Et de Beaune et d’Ay les rives fortunées, Et la riche Aquitaine, les hautes Pyrénées, Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux. La Provence, odorante et du zéphyr aimée, Respire sur les mers une haleine embaumée, Au bord des flots couvrant, délicieux trésor, L’orange et le citron de leur tunique d’or. Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses, Et ces réseaux légers, diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis. Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, Tes prés enflent de lait la féconde génisse, Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon, Épaissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l’Océan boit l’urne de la Seine, S’élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux, L’indomptable Garonne aux vagues insensées, Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, La Seine au flot royal, la Loire dans son sein Incertaine, et la Saône -- et mille autres enfin Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages, Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages, Rampent au pied des murs d’opulentes cités, Sous des arches de pierre à grand bruit emportés. Dirai-je ces travaux, source de l’abondance, Ces ports où des deux mers l’active bienfaisance. Amène les tributs du rivage lointain, Que visite Phoebus le soir où le matin? Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, De bassins en bassine ces ondes amassées, Pour joindre au pied des monts l’une et l’autre Thétis? Et ces vastes, chemins en tous lieux, départis, Où l’étranger, à l’aise achevant son voyage, Pense aux noms des Trudaine et bénit leur ouvrage? Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive et le mousquet n’accablent point ses bras. Il s’élance aux assauts, et son fer intrépide Chassa l’impie Anglais, usurpateur avide. Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette, Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas, Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse, Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des cieux! Vois le superbe Anglais, l’Anglais dont le courage Ne s’est soumis qu’aux lois d’un sénat libre et sage, Qui t’épie et, dans l’Inde éclipsant ta splendeur, Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur. Il triomphe, il t’insulte. Oh! combien tes collines Tressailliraient de voir réparer tes ruines, Et pour la liberté donneraient sans regrets, Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts! J’ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, Le mendicité blême et la douleur amère. Je t’ai vu dans tes biens, indigent laboureur, D’un fisc avare et dur maudissant la rigueur, Versant aux pieds des grands tes larmes inutiles, Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles, Découragé de vivre, et plein d’un juste effroi De mettre au jour des fils malheureux comme toi. Tu vois sous les soldats les villes gémissantes; Corvées, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes, Le sel, fils de la terre, ou même l’eau des mers, Source d’oppression et de fléaux divers; Vingt brigands, revêtus du nom sacré de prince, S’unir à déchirer une triste province, Et courir à l’envi, de son sang altérés, Se partager entre eux ses membres déchirés! O sainte égalité! dissipe nos ténèbres, Renverse les verrous, les bastilles funèbres. Le riche indifférent, dans un char promené, De ces gouffres secrets partout environné, Rit avec les bourreaux, s’il n’est bourreau lui-même: Près de ces noirs réduits de la misère extrême, D’une maîtresse impure achète les transports, Chante sur les tombeaux et boit parmi les morts. Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance, Ministres. dont le coeur a connu la pitié, Ministres dont le nom ne s’est point oublié Ah! si de telles mains,, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rênes! L’équité clairvoyante aurait régné sur nous, Le faible aurait osé respirer près de vous. L’oppresseur, évitant d’armer d’injustes plaintes, Sinon quelque pudeur aurait eu quelques craintes. Le délateur impie, opprimé par la faim, Serait mort dans l’opprobre; et tant d’hommes enfin, A l’insu de nos lois, à l’insu du vulgaire, Foudroyés sous les coups d’un pouvoir arbitraire, De cris non entendus, de funèbres, sanglots, Ne feraient point gémir les voûtes des cachots. Non je ne veux plus vivre en ce séjour servile. J’irai, j’irai bien loin me chercher un asile, Un asile à ma vie en son paisible cours, Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, Où d’un grand au coeur dur l’opulence homicide Du sang d’un peuple entier ne sera plus avide, Et ne me dira point, avec un rire affreux, Qu’ils se plaignent sans cesse et qu’ils sont trop heureux. Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice Recueillera les dons d’une terre propice; Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger, Ne verra plus des maux qu’il ne peut soulager, Où mes yeux, éloignés des publiques misères, Ne verront plus partout les larmes de mes frères, Et la pâle indigence à la mourante voix, Et les crimes puissants qui font trembler les lois. Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée, De nos tristes climats pour longtemps ignorée, Daigne du haut des cieux goûter le noble encens D’une lyre au coeur chaste, aux transports innocents, Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires, Flatter, à prix d’argent, des faveurs arbitraires, Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De voeux pour les humains tous ses chants retentissent: La vérité l’enflamme, et ses cordes frémissent Quand l’air qui l’environne auprès d’elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté. Hymne aux Suisses de Chateauvieux HYMNE SUR L’ENTRÉE TRIOMPHALE DES SUISSES RÉVOLTÉS ET AMNISTIÉS DU RÉGIMENT DE CHATEAUVIEUX FÊTÉ A PARIS SUR UNE MOTION DE COLLOT D’HERBOIS Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles; Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles De tant de Français massacrés. Jamais rien de si grand n’embellit ton entrée; Ni quand l’ombre de Mirabeau S’achemina jadis vers la voûte sacrée Où la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie Prosternés devant ses écrits. Un seul jour peut atteindre à tant de renommée, Et ce beau jour luira bientôt C’est quand tu conduiras Jourdan à notre armée, Et Lafayette à l’échafaud. Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous ces princes, Qui, partout diffamant nos lois, Excitent contre nous et contre nos provinces Et les esclaves et les rois! Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie. Que leur front doit être abattu! Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie Pour les amis de la vertu, Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore Et qui savez baisser les yeux, De voir des échevins que la Râpée honore Asseoir sur un char radieux Ces héros que jadis sur les bancs des galères Assit un arrêt outrageant, Et qui n’out égorgé que très peu de nos frères Et volé que très peu d’argent! Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées? Si sur la tombe des Persans Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées, Il faut de plus nobles accents. Quarante meurtriers, chéris de Robespierre, Vont s’élever sur nos autels. Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre, Hâtez-vous, rendez immortels Le grand Collot d’Herbois, ses clients helvétiques, Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne et le secours des piques. Peuplez le ciel d’astres nouveaux, O vous, enfants d’Eudoxe et d’Hipparque et d’Euclide, C’est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d’une reine timide Sont tressés en célestes feux; Par vous l’heureux vaisseau des premiers Argonautes Flotte encor dans l’azur des airs. Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes, Comme eux dominateurs des mers. Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles, Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles, Les Suisses de Collot d’Herbois. Odes Le Jeu de Paume À Louis David, peintre I Reprends ta robe d’or, ceins ton riche bandeau, Jeune et divine poésie: Quoique ces temps d’orage éclipsent, ton flambeau, Aux lèvres de David, roi du savant pinceau, Porte la coupe d’ambroisie. La patrie, à son art indiquant nos beaux jours, A confirmé mes antiques discours: Quand je lui répétais que la liberté mâle Des arts est le génie heureux; Que nul talent n’est fils de la faveur royale; Qu’un pays libre est leur terre natale. Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie, et délices du monde, Forts, à leur croissance livrés, Atteignent leur grandeur féconde. La palette offre l’âme aux regards enivrés. Les antres de Paros de dieux peuplent la terre. L’airain coule et respire. En portiques sacrés S’élancent le marbre et la pierre. II Toi-même, belle vierge à la touchante voix, Nymphe ailée, aimable sirène, Ta langue s’amollit dans les palais des rois, Ta hauteur se rabaisse et d’enfantines lois Oppriment ta marche incertaine; Ton feu n’est que lueur, ta beauté n’est que fard. La liberté du génie et de l’art T’ouvre tous les trésors. Ta grâce auguste et fière De nature et d’éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclairé, Dompte les coeurs. La liberté, Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes, Arme ton fraternel secours. C’est de tes lèvres séduisantes Qu’invisible elle vole;et par d’heureux détours Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles, Et les mobiles ponts qui défendent lés tours, Et les nocturnes sentinelles. III Son règne au loin semé par tes doux entretiens Germe dans l’ombre au coeur des sages. Ils attendent son heure, unis par tes liens, Tous, en un monde à part, frères, concitoyens, Dans tous les lieux, dans tous les âges. Tu guidais mon David à la suivre empressé: Quand, avec toi, dans le sein du passé, Fuyant parmi les morts sa patrie asservie, Sous sa main, rivale des dieux, La toile s’enflammait d’une éloquente vie; Et la ciguë, instrument de l’envie, Portant Socrate dans les cieux; Et le premier consul, plus citoyen que père, Rentré seul par son jugement, Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son coeur le glorieux tourment; L’obole mendié seul appui d’un grand homme; Et l’Albain terrassé dans le mâle serment Des trois frères sauveurs de Rome. IV Un plus noble serment d’un si digne pinceau Appelle aujourd’hui l’industrie. Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau Naît aussi pour notre patrie. Elle expirait: son sang était tari; ses flancs Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A soi-même inconnue, â son-heure suprême, Ses guides trembles, incertains Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême, De son salut la charger elle-même. Long-temps, en trois races d’humains, Chez nous l’homme a maudit ou vanté sa naissance Les ministres de l’encensoir, Et les grands, et le peuple immense. Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s’empresse d’élire; On nomme. Trois palais s’ouvrent pour recevoir Les représentants de l’empire. V D’abord pontifes, grands, de cent titres ornés, Fiers d’un règne antique et farouche, De siècles ignorants à leurs pieds prosternés, De richesses, d’aÏeux vertueux ou prônés. Douce égalité, sur leur bouche, A ton seul nom pétille un rire âcre et jaloux. Ils n’ont point vu sans effroi, sans courroux, Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères, Forts de tous nos droits éclaircis, De la dignité d’homme, et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières. Le sénat du peuple est assis. Il invite en son sein, où respire la France, Les deux fiers sénats; mais leurs coeurs N’ont que des refus. Il commence: Il doit tout voir; créer l’État, les lois, les moeurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs Dévoiler la source féconde. VI On tremble. On croit, n’osant encor lever le bras, Les disperser par l’épouvante. Ils s’assemblaient; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats, Luit la baïonnette insolente. Dieu! vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés, Tous, par la ville, ils errent indignés: Comme Latone enceinte, et déjà presque mère, Victime d’un jaloux pouvoir, Sans asile flottait, courait la terre entière, Pour mettre au jour les dieux de la lumière. Au loin fut un ample manoir Oit le réseau noueux, en élastique égide, Arme d’un bras souple et nerveux, Repoussant la balle rapide, Exerçait la jeunesse en de robustes jeux. Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs! temple à jamais fameux! Berceau des lois! sainte masure! VII N’allons pas d’or, de jaspe, avilir à grands frais Cette vénérable demeure; Sa rouille est son éclat. Qu’immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais. Qu’au lit de mort tout Français pleure, S’il n’a point vu ces murs où renaît son pays. Que Sion, Delphe, et la Mecque, et SaÏs Aient de moins de croyants attiré l’oeil fidèle. Que ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers-état à la honte rebelle, Fondateur de la liberté: Comme en hâte arrivait la troupe courageuse, A travers d’humides torrents Que versait la nue orageuse; Cinq prêtres avec eux; tous amis, tous parents, S’embrassant au hasard dans cette longue enceinte; Tous juraient de périr ou vaincre les tyrans; De ranimer la France éteinte; VIII De ne point se quitter que nous n’eussions des lois Qui nous feraient libres et justes. Tout un peuple, inondant jusqu’aux faites des toits, De larmes, de silence, ou de confuses voix, Applaudissait ces voeux augustes. O jour! jour triomphant! jour saint! jour immortel! Jour le plus beau qu’ait fait luire le ciel Depuis qu’au fier Clovis Bellone fut propice! O soleil, ton char étonné S’arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice! O jour de splendeur couronné, Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire, Vers toi d’un oeil religieux Remonter au loin dans l’histoire. Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux, Du dernier avenir ira percer les ombres. Moins belle la comète aux longs crins radieux Enflamme les nuits les plus sombres. IX Que faisaient cependant les sénats séparés? Le front ceint d’un vaste plumage, Ou de mitres, de croix, d’hermines décorés, Que tentaient-ils d’efforts pour demeurer sacrés? Pour arrêter le noble ouvrage? Pour n’être point Français? pour commander aux lois? Pour ramener ces temps de leurs exploits, Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême, Aux cris du peuple indifférents, Partageaient le trésor, l’État, le diadème? Mais l’équité dans leurs sanhédrins même Trouve des amis. Quelques grands, Et des dignes pasteurs une troupe fidèle, Par ta céleste main poussés, Conscience, chaste immortelle, Viennent aux vrais Français, d’attendre enfin lassés, Se joindre; à leur orgueil abandonnant des prêtres D’opulence perdus, des nobles insensés Ensevelis dans leurs ancêtres. X Bientôt ce reste même est contraint de plier. O raison, divine puissance! Ton souffle impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier Rouler en paix son onde immense, Et dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamais et leurs noms et leurs eaux. O France! sois heureuse entre toutes les mères. Ne pleure plus des fils ingrats, Qui jadis s’indignaient d’être appelés nos frères; Tous revenus des lointaines chimères, La famille est toute eu tes bras. Mais que vois-je? ils feignaient? Aux bords de notre Seine Pourquoi ces belliqueux apprêts? Pourquoi vers notre cité reine Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français Traînés à conspirer au trépas de la France? De quoi rit ce troupeau d’eunuques du palais? Riez, lâche et perfide engeance. XI D’un roi facile et bon corrupteurs détrônés, Riez; mais le torrent s’amasse. Riez; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si long-temps déchaînés Vous n’attendiez plus tant d’audace? Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain. Tout est vaincu. La tyrannie en vain, Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre Ses cent yeux, ses vingt mille bras, Ses flancs gros de salpêtre, où mugit le tonnerre: Sous son pied faible elle sent fuir sa terre, Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminans; des tours et des murailles Qui ceignaient son front détesté. Déraciné dans ses entrailles, L’enfer de la Bastille à tous les vents jeté, Vole, débris infâme, et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle liberté, Altière, étincelante, armée, XII Sort. Comme un triple, foudre éclate au haut des cieux; Trois couleurs dans sa main agile Flottent en long drapeau. Son cri victorieux Tonne. A Sa voix, qui sait, comme la voix des dieux, En homme transformer l’argile, La terre tressaillit. Elle quitta son deuil. Le genre humain d’espérance et d’orgueil Sourit. Les noirs donjons s’écroulèrent d’eux-mêmes. Jusque sur les trônes lointains Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes, Pour retenir leurs tremblants diadèmes, Portèrent leurs royales mains. A son souffle de feu, soudain de nos campagnes S’écoulent les soldats épars, Comme les neiges des montagnes; Et le fer ennemi tourné vers nos remparts, Comme aux rayons lancés du centre ardent d’un verre, Tout-à-coup à nos yeux fondu de toutes parts, Fuit et s’échappe sous la terre. XIII Il renaît citoyen; en moisson de soldats Se résout la glèbe aguerrie. Cérès même et sa faux s’arment pour les combats. Sur tous ses fils, jurant d’affronter le trépas, Appuyée au loin, la patrie Brave les rois jaloux, le transfuge imposteur, Des paladins le fer gladiateur, Des Zoïles verbeux l’hypocrite délire. Salut, peuple français! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire. Par toi sous le niveau divin La fière égalité range tout devant elle. Ton choix, de splendeur revêtu, Fait les grands. La race mortelle Par toi lève son front si long-temps abattu. Devant les nations souverains légitimes, Ces fronts, dits souverains, s abaissent. La vertu Des honneurs aplanit les cimes. XIV O peuple deux fois né! peuple vieux et nouveau! Tronc rajeuni par les années! phénix sorti vivant des cendres du tombeau! Et vous aussi, salut, vous porteurs du flambeau Qui nous montra nos destinées! Paris vous tend les bras, enfants de notre choix! Pères d’un peuple! architectes des lois! Vous qui savez fonder, d’une main ferme et sûre, Pour l’homme un code solennel, Sur tous ses premiers droits, sa charte, antique et pure; Ses droits sacrés, nés avec la nature, Contemporains de l’Éternel. Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête. Tout obstacle est mort sous vos coups. Vous voilà montés sur le faîte. Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre. II vous reste à borner et les autres et vous; Il vous reste à savoir descendre. XV Vos coeurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois Vous pouvez tout. Vous êtes hommes. Hommes, d’un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous, magistrats, peuples, rois, Citoyens, tous tant que nous sommes, Tout mortel dans son coeur cache, même à ses yeux, L’ambition, serpent insidieux, Arbre impur, qui déguise une brillante écorce. - L’empire, l’absolu pouvoir Ont, pour la vertu même, une mielleuse amorce. Trop de désirs naissent de trop de force. Qui peut tout, pourra trop vouloir. Il pourra négliger, sûr du commun suffrage Et l’équitable humanité, Et la décence au doux langage. L’obstacle nous fait grands. Par l’obstacle excité, L’homme, heureux à poursuivre une pénible gloire, Va se perdre à l’écueil de la prospérité, Vaincu par sa propre victoire. XVI Mais au peuple surtout sauvez l’abus amer De sa subite indépendance. Contenez dans son lit cette orageuse mer. Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer, Dirigez sa bouillante enfance. Vers les lois, le devoir, et l’ordre, et l’équité, Guidez, hélas! sa jeune liberté. Gardez que nul remords n’en attriste la fête. Repoussant d’antiques affronts, Qu’il brise pour jamais, dans sa noble conquête, Le joug honteux qui pesait sur sa tête, Sans le poser sur d’autres fronts. Ah! ne le laissez pas, dans la sanglante rage D’un ressentiment inhumain, Souiller sa cause et votre ouvrage. Ah! ne le laissez pas sans conseil et sans frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimés, La torche incendiaire et le fer assassin, Venger la raison par des crimes. XVII Peuple! ne croyons pas que tout nous soit permis. Craignez vos courtisans avides, O peuple souverain! A votre oreille admis Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis. Ils soufflent des feux homicides. Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits, Nos passions par eux deviennent lois. La pensée est livrée â leurs lâches tortures. Partout cherchant des trahisons, A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures, Ils vont forgeant d’exécrables pâtures. Leurs feuilles noires de poisons, Sont autant de gibets affamés de carnage. Ils attisent de rang en rang La proscription et l’outrage. Chaque jour, dans l’arène, ils déchirent le flanc D’hommes que nous livrons à la fureur des bêtes. Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang Les coupes qu’ils nous tiennent prêtes. XVIII Peuple, la liberté, d’un bras religieux, Garde l’immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés, des cieux. Son courage n’est point féroce et furieux; Et l’oppresseur n’est jamais libre. Périsse l’homme vil! périssent les flatteurs, Des rois, du peuple infâmes corrupteurs! L’amour du souverain, de la loi salutaire, Toujours teint leurs lèvres de miel. Peur, avarice ou haine, est, leur dieu sanguinaire. Sur la vertu toujours leur langue amère Distille l’opprobre et le fiel. Hydre en vain écrasé, toujours prompt. à renaître, Séjans, Tigellins empressés Vers quiconque est devenu maître; Si, voués au lacet, de faibles accusés. Expirent sous les mains de leurs coupables frères Si le meurtre est vainqueur; si les bras insensés Forcent des toits héréditaires; XIX C’est bien. Fais-toi justice, o peuple souverain, Dit cette cour lâche t, hardie. Ils avaient dit C’EST BIEN; quand, la lyre à la main, L’incestueux chanteur, ivre de sang romain, Applaudissait à l’incendie. Ainsi de deux partis les aveugles conseils Chassent la paix. Contraires, mais pareils, Dans un égal abîme, une égale démence, De tous deux entraîne les pas. L’un, Vandale stupide, en son humble arrogance, Veut être esclave et despote, et s’offense Que ramper soit honteux et bas. L’autre arme son poignard du sceau de la loi sainte, Il veut du faible sans soutien Savourer les pleurs ou la crainte. L’un du nom de sujet, l’autre de citoyen, Masque son âme inique et de vice flétrie; L’un sur l’autre acharnés, ils comptent tous pour rien Liberté, vérité, patrie. XX De prières, d’encens prodigue nuit et jour, Le fanatisme se relève. Martyrs, bourreaux’, tyrans, rebelles tour à tour; Ministres effrayants de concorde et d’amour, Venus pour apporter le glaive; Ardents contre la terre à soulever les cieux, Rivaux des lois, d’humbles séditieux, De trouble et d’anathème artisans implacables... Mais où vais-je? L’oeil tout-puissant. Pénètre seul les coeurs à l’homme impénétrables. Laissons cent fois échapper les Coupables, Plutôt qu’outrager l’innocent. Si plus d’un, pour tromper, étale un faux scrupule; Plus d’un, par les méchants conduit, N’est que vertueux et crédule. De l’exemple éloquent laissons germer le fruit. La vertu vit encore. Il est, il est des âmes Où la patrie aimée et sans faste et sans bruit, Allume de constantes flammes. XXI Par ces sages esprits, forts contre les excès, Rocs affermis du sein de l’onde, Raison, fille du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix. Et vous, usurpateurs du inonde, Rois, colosses d’orgueil, en délices noyés, Ouvrez les yeux: hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon divin de vengeances prochaines S’avance vers Vous. Croyez-moi Prévenez l’ouragan et vos chutes certaines. Aux nations déguisez mieux vos chaînes Allégez-leur le poids d’un roi. Effacez de leur sein les livides blessures, Traces de vos pieds oppresseurs. Le ciel parle dans leurs murmures. Si l’aspect d’un bon roi petit adoucir vos moeurs; Oit si le glaive ami, sauveur de l’esclavage, Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos coeurs D’un effroi salutaire et sage. XXII Apprenez la justice; apprenez que vos droits Ne sont point votre vain caprice. Si votre sceptre impie ose frapper les lois; Parricides, tremblez; tremblez, indignes rois. La liberté législatrice, La sainte liberté, fille du sol français, Pour venger l’homme et punir les forfaits, Va parcourir la terre en arbitre suprême. Tremblez, ses yeux lancent l’éclair. Il faudra comparaître et répondre vous-même; Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadême, Sans gardes hérissés de fer. La nécessité traîne, inflexible et puissante, A ce tribunal souverain, Votre majesté chancelante; Là seront recueillis les pleurs du genre humain Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre, Elle entendra le peuple, et les sceptres d’airain. Disparaîtront, réduits en poudre. À La Barre La Déesse aux cent voix bruyantes A du séjour sacré des âmes innocentes Percé les ténébreux chemins. Là, du jeune La Barre un bois triste et nocturne Voit à pas lents errer loin de tous les humains L’ombre superbe et taciturne. La Nymphe ailée auprès de lui Descend: « Viens, lui dit-elle, il est temps que ta haine Pardonne à la race humaine. Ta patrie est juste aujourd’hui. » Ode à Marie-Anne-Charlotte Corday Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes, Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels; Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, Des fanges du Parnasse, un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels; La Vérité se tait! Dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux! Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie, Quand sous un joug honteux la pensée asservie, Tremblante, au fond du coeur se cache à tous les yeux? Non, non, je ne veux point t’honorer en silence, Toi qui crus par ta mort ressusciter la France, Et dévouas tes jours à punir des forfaits. Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime, Pour faire honte aux Dieux, pour réparer leur crime, Quand d’un homme à ce monstre ils donnèrent les traits. Le noir serpent sorti de sa caverne impure, A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre Le venimeux tissu de ses jours abhorrés! Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides, Tu vins redemander et les membres livides, Et le sang des humains qu’il avait dévorés! Son oeil mourant t’a vue, en ta superbe joie, Féliciter ton bras, et contempler ta proie. Ton regard lui disait: « Va, tyran furieux, Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices; Baigne-toi dans le tien et reconnais tes Dieux. » La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage, Épuiserait Paros, pour placer ton image Auprès d’Harmodios, auprès de son ami; Et des choeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse, Chanteraient Némésis, la tardive Déesse, Qui frappe le méchant sur son trône endormi. Mais la France à la hache abandonne ta tête, C’est au monstre égorgé qu’on prépare une fête, Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire pâlir aux menaces de mort! C’est lui qui dut pâlir; et tes juges sinistres, Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres, Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime, Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui. Longtemps, sous les dehors d’une allégresse aimable, Dans ses détours profonds ton âme impénétrable Avait tenu cachés les destins du pervers. Ainsi, dans le secret amassant la tempête, Rit un beau ciel d’azur, qui cependant s’apprête À foudroyer les monts, et soulever les mers. Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée, Ton front resta paisible, et ton regard serein. Calme sur l’échafaud, tu méprisas la rage D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage, Et qui se croit alors et libre et souverain. La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire, Seule tu fus un homme, et vengeas les humains. Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme, Mais le fer pèserait à nos débiles mains. Non; tu ne pensais pas qu’aux mânes de la France Un seul traître immolé suffit à sa vengeance, Ou tirât du chaos ses débris dispersés. Tu voulais, enflammant les courages timides, Réveiller les poignards sur tous ces parricides, De rapine, de sang, d’infamie engraissés. Un scélérat de moins rampe dans cette fange. La vertu t’applaudit. De sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l’auguste voix. Ô vertu, le poignard, seul espoir de la terre, Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime, et te vend à ses lois! Ô mon esprit... STROPHE I Ô mon esprit, au sein des cieux, Loin de tes noirs chagrins une ardente allégresse Te transporte au banquet des dieux; Lorsque ta haine vengeresse, Rallumée à l’aspect et du meurtre et du sang, Ouvre de ton carquois l’inépuisable flanc. De là vole aux méchants ta flèche redoutée, D’un fiel vertueux humectée; Qu’au défaut de la foudre, esclave du plus fort, Sur tous ces pontifes du crime, Par qui la France, aveugle et stupide victime, Palpite et se débat contre une longue mort, Lance ta fureur magnanime. ANTI-STROPHE I Tu crois, d’un éternel flambeau, Éclairant les forfaits d’une horde ennemie, Défendre à la nuit du tombeau D’ensevelir leur infamie. Déjà tu penses voir, des bouts de l’Univers, Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers, Frémir l’horreur publique; et d’honneur et de gloire Fleurir ma tombe et ta mémoire: Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux, Quand l’amoureux fleuve d’Élide Eut de traîtres punis vu triompher Alcide; Ou quand l’arc Pithien d’un reptile fougueux Eut purgé les champs de Phocide. ÉPODE I Vain espoir! inutile soin! Ramper est des humains l’ambition commune; C’est leur plaisir, c’est leur besoin. Voir, fatigue leurs yeux; juger, les importune; Ils laissent juger la fortune, Qui fait juste celui qu’elle fait tout-puissant. Ce n’est point la vertu, c’est la seule victoire Qui donne et l’honneur et la gloire. Teint du sang des vaincus tout glaive est innocent. STROPHE II Que tant d’opprimés expirants Aillent aux cieux réveiller le supplice; Que sur ces monstres dévorants Son bras d’airain s’appesantisse; Qu’ils tombent; à l’instant vois-tu leurs noms flétris, Par leur peuple vénal leurs cadavres meurtris, Et pour jamais transmise à la publique ivresse Ta louange avec leur bassesse. Mais si Mars est pour eux, leurs vertus, leurs bienfaits Sont bénis de la terre entière. Tout s’obscurcit auprès de la splendeur guerrière; Elle éblouit les yeux, et sur les noirs forfaits Etend un voile de lumière. ANTI-STROPHE II Dès lors l’étranger étonné Se tait avec respect devant leur sceptre immense; Leur peuple à leurs pieds enchaîné, Vantant jusques à leur clémence, Nous voue à la risée, à l’opprobre, aux tourments; Nous, de la vertu libre indomptables amans. Humains, lâche troupeau!... Mais qu’importent au sage Votre blâme, votre suffrage, Votre encens, vos poignards, et de flux en reflux Vos passions précipitées? Il nous faut tous mourir. A sa vie ajoutées, Au prix du déshonneur, quelques heures de plus Lui sembleraient trop achetées. ÉPODE II Lui, grands dieux! courtisan menteur, De sa raison céleste abandonner le faîte, Pour descendre â votre hauteur! En lui-même affermi, comme l’antique athlète, Sur le sol où son pied s’arrête; Il reste inébranlable à tout effort mortel; Et laisse avec dédain ce vulgaire imbécile, Toujours turbulent et servile, Flotter de maître en maître et d’autel en autel. Byzance, mon berceau... Byzance, mon berceau, jamais tes janissaires Du musulman paisible ont-ils forcé le seuil? Vont-ils jusqu’en son lit, nocturnes émissaires, Porter l’épouvante et le deuil? Son harem ne connaît, invisible retraite, Le choix, ni les projets, ni le nom des visirs. Là, sûr du lendemain, il repose sa tête, Sans craindre, au sein de ses plaisirs, Que cent nouvelles lois qu’une nuit a fait naître, De juges assassins un tribunal pervers, Lancent sur son réveil, avec le nom de traître, La mort, la ruine, ou les fers. Tes moeurs et ton Coran sur ton sultan farouche Veillent, le glaive nu, s’il croyait tout pouvoir; S’il osait tout braver; et dérober sa bouche Au frein de l’antique devoir. Voilà donc une digue où la toute-puissance Voit briser le torrent de ses vastes progrès! Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance; Tu planes sur ses minarets! « Mon frère... Mon frère, que jamais la tristesse importune Ne trouble ses prospérités! Va remplir à la fois la scène et la tribune: Que les grandeurs et la fortune Te comblent de leurs biens, au talent mérités. Que les Muses, les arts toujours d’un nouveau lustre, Embellissent tous tes travaux; Et que cédant à peine à ton vingtième lustre, De ton tombeau la pierre illustre S’élève radieuse entre tous les tombeaux. Mais................................................ Infortune, honnêtes douleurs, Souffrance, des vertus superbes et chaste fille, Salut. Mes frères, ma famille, Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs, Ceux que livre à la hache un féroce caprice; Ceux qui brûlent un noble encens Aux pieds de la vertu que l’on traîne au supplice, Et bravent le sceptre du vice, Ses caresses, ses dons, ses regards menaçants; Ceux qui devant le crime, idole ensanglantée, N’ont jamais fléchi les genoux, Et soudain, à sa vue impie et détestée, Sentent leur poitrine agitée, Et s’enflammer leur front d’un généreux courroux. Un vulgaire assassin... Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres; Il nie, il jure sur l’autel; Mais nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres, A nos turpitudes célèbres, Nous voulons attacher un éclat immortel. De l’oubli taciturne et de son onde noire Nous savons détourner le cours. Nous appelons sur nous l’éternelle mémoire; Nos forfaits, notre unique histoire, Parent de nos cités les brillants carrefours. O gardes de Louis, sous les voûtes royales Par nos ménades déchirés, Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales, Orné nos portes triomphales Et ces bronzes hideux, nos monumens sacrés. Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche, Cruel, même dans son repos, Vient sourire aux succès de sa rage farouche, Et, la soif encore à la bouche, Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence Dignes de notre liberté, Dignes des vils tyrans qui dévorent la France, Dignes de l’atroce démence Du stupide David qu’autrefois j’ai chanté. De Barca, du Niger les désertes arènes Nourrissent cérastes ardents, Tigres à l’oeil de flamme, implacables hyènes. Le bitume flotte en leur veines; Une rage homicide aiguillonne leurs dents. A de tels compagnons votre juste message Devait ouvrir votre cité, Se jeter sur le faible est aussi leur courage. Ils vivent aussi de carnage; Voir du sang est aussi leur seule volupté. Mais n’osez plus flétrir de votre ignare estime Des mortels semblables aux dieux. Dans leurs mâles écrits quel foudre magnanime Tonne sur vous et sur le crime! Ah! si le crime et vous pouviez baisser les yeux! À Versailles. O Versaille, ô bois, ô portiques, Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux et les rois Élysée embelli, A ton aspect, dans ma pensée, Comme sur l’herbe aride une fraîche rosée, Coule un peu de calme et d’oubli. Paris me semble un autre empire, Dès que chez toi je vois sourire Mes pénates secrets couronnés de rameaux, D’où souvent les monts et les plaines Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines, Sous de triples cintres d’ormeaux. Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui; des grandeurs tu n’es plus le séjour: Mais le sommeil, la solitude, Dieux jadis inconnus, et les arts, et l’étude, Composent aujourd’hui ta cour. Ah! malheureux! à ma jeunesse Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs. Mon âme, d’ennui consumée, S’endort dans les langueurs. Louange et renommée N’inquiètent plus mes désirs. L’abandon, l’obscurité, l’ombre, Une paix taciturne et sombre, Voilà tous mes souhaits: cache mes tristes jours, Et nourris, s’il faut que je vive, De mon pâle flambeau la clarté fugitive Aux douces chimères d’amours. L’âme n’est point encor flétrie, La vie encor n’est point tarie, Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix Qui cherche les pas d’une belle, Qui peut ou s’égayer ou gémir auprès d’elle, De ses jours peut porter le poids. J’aime; je vis. Heureux rivage! Tu conserves sa noble image, Son nom, qu’à tes forêts j’ose apprendre le soir, Quand, l’âme doucement émue, J’y reviens méditer l’instant où je l’ai vue, Et l’instant où je dois la voir. Pour elle seule encore abonde Cette source, jadis féconde, Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux. Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres, Langage d’amour et des dieux. Ah! témoin des succès du crime, Si l’homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son coeur à la félicité, Versailles, tes routes fleuries, Ton silence, fertile en belles rêveries, N’auraient que joie et volupté. Mais souvent tes vallons tranquilles, Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout à coup à mes yeux s’enveloppent de deuil. J’y vois errer l’ombre livide D’un peuple d’innocents qu’un tribunal perfide Précipite dans le cercueil. La Jeune Captive « L’épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été Boit les doux présents de l’aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui, Je ne veux point mourir encore. Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j’espère; au noir souffle du nord Je plie et relève ma tête. S’il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts? Quelle mer n’a point de tempête? L’illusion féconde habite dans mon sein. D’une prison sur moi les murs pèsent en vain, J’ai les ailes de l’espérance; Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s’élance. Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m’endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie. Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J’ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine. Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison, Je veux achever mon année. Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin, Je n’ai vu luire encor que les feux du matin: Je veux achever ma journée. O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l’effroi, Le pâle désespoir dévore. Pour moi Palès encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux point mourir encore! » Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix, Ces voeux d’une jeune captive; Et secouant le faix de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliai les accents De sa bouche aimable et naïve. Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle: La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d’elle. Sa langue est un fer chaud « Sa langue est un fer chaud. Dans ses veines brûlées Serpentent des fleuves de fiel. » J’ai, douze ans, en secret, dans les doctes vallées, Cueilli le poétique miel. Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière; Dans tous mes vers on pourra voir Si ma Muse naquit haineuse et meurtrière. Frustré d’un amoureux espoir, Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe Immole un beau-père menteur; Moi, ce n’est point au col d’un perfide Lycambe Que j’apprête un lacet vengeur. Ma foudre n’a jamais tonné pour mes injures. La patrie allume ma voix; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, Et mes fureurs servent les lois. Contre les noirs Pithons et les Hydres fangeuses, Le feu, le fer, arment mes mains; Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses, C’est donner la vie aux humains. Voûtes du Panthéon... Voûtes du Panthéon, quel mort illustre et rare S'ouvre vos dômes glorieux? Pourquoi vois-je David qui larmoie, et prépare Sa palette qui fait des Dieux? O ciel! faut-il le croire! ô destins! ô fortune! O cercueil arrosé de pleurs! Oh! que ne puis-je ouïr Barère à la tribune, Gros de pathos et de douleurs! Quelle nouvelle en France et quel canon d'alarmes Dans tous les coeurs a retenti! Les fils des Jacobins leur adressent des larmes. Brissot, qui jamais n'a menti, Dit avoir vu dans l'air d'exhalaisons impures Un noir nuage tournoyer, Du sang, et de la fange, et toutes les ordures Dont se forme un épais bourbier; Et soutient que c'était la sale et vilaine âme Par qui Marat avait vécu. De ses jours florissants, par la main d'une femme, Ce lien aimable est rompu! Le Calvados en rit. Mais la potence pleure. Déjà par un fer meurtrier Pelletier fut placé dans l'auguste demeure. Marat vaut mieux que Pelletier. Nul n'aima tant le sang, n'eut soif de tant de crimes. Qu'on parle d'un vil scélérat, Bien que Lacroix, Bourdon, soient des mortels sublimes, Nous ne pensons tous qu'à Marat. Il était né de droit vassal de la potence. Il était son plus cher trésor. Console-toi, gibet. Tu sauveras la France. Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires: Le Gendre, élève de Caton, Le grand Collot d'Herbois, fier patron des galères, Plus d'un Robespierre, et Danton, Thuriot, et Chabot; enfin toute la bande; Et club, commune, tribunal; Mais qui peut les compter? Je te les recommande. Tu feras l'appel nominal. Pour chanter à ces saints de dignes litanies, L'un demande Anacharsis Clotz; L'autre veut Cabanis, ou d'autres grands génies; Et qui Grouvelle, et qui Laclos. Mais non; nous entendrons ces oraisons funèbres De la bouche du bon Garat; Puis tu les enverras tous au fond des ténèbres Lécher le cul du bon Marat. Que la tombe sur vous, sur vos reliques chères, Soit légère, ô mortels sacrés; Pour qu'avec moins d'effort, par les dogues vos frères, Vos cadavres soient déchirés. Par le citoyen Archiloque Mastigophore. On dit que le dédain froid et silencieux On dit que le dédain froid et silencieux Devint une ardente colère, Lorsque le Moniteur vous eut mis sous les yeux Le sot fatras du sot Barère; Qu'au phoebus convulsif de l'ignare pédant, De honte et de terreur troublées, Votre front se souvint de ce Thrace impudent, Qui vous eut toutes violées. On dit plus: mais je sais combien chez nos plaisants Grâce, pucelage, et faconde, Exposent une belle à des bruits médisants: Ils veulent que sur cette immonde Vous ayez, mais tout bas, aux effroyables sons D'apostrophes trop masculines, Joint pied-plat, gredin, cuistre, et d'autres maudissons, Peu faits pour vos lèvres divines; Dignes de lui, d'accord; mais indignes de vous. Ces gens n'ont point votre langage; N'apprenez point le leur. Un ignoble courroix Justifie un ignoble outrage. Ils croyaient se cacher... Ils croyaient se cacher dans leur bassesse obscure... ..................................................... Sur ses pieds inégaux l'épode vengeresse Saura les atteindre pourtant. Diamant ceint d'azur, Paros, oeil de la Grèce, De l'onde Égée astre éclatant, Dans tes flancs où Nature est sans cesse à l'ouvrage, Pour le ciseaux laborieux Vit et blanchit le marbre illustre de l'image Et des grands hommes et des Dieux. Mais por graver aussi la honte ineffaçable, Paros de l'ïambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable. Fils d'Archiloque, fier André, Ne détends point ton arc, fléau de l'imposture. Que des passants pleins de tes vers, Les siècles, l'avenir, que toute la nature Crie à l'aspect de ces pervers: Hou, les vils scélérats! les monstres, les infâmes! De vol, de massacres nourris, Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux des femmes Qui n'égorgent point leurs maris; Du fils tendre et pieux; et du malheureux père Pleurant son fils assassiné; Du frère qui n'a point laissé mourir dans la misère Périr son frère abandonné. Vous n'avez qu'une vie..... ô vampires..... Et vous n'expierez qu'une fois Tant de morts et de pleurs, de cendres, de décombres, Qui contre vous lèvent la voix! Ils vivent cependant... Ils vivent cependant et de tant de victimes Les cris ne montent point vers toi. C'est un pauvre poète, ô grand Dieu des armées, Que seul, captif, près de la mort, Attachant à ses vers des ailes enflammées De ton tonnerre qui s'endort, De la vertu proscrite embrassant la défense, Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence, Hécatombe à leurs tribunaux. Eh bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure Sentira quels traits sont les miens. Ils ne sont point cachés dans leur bassess impure; Je le vois, j'accours, je les tiens. Vingt barques... ...................................................... Vingt barques, faux tissus de planches fugitives, S'entrouvrant au milieu des eaux, Ont elles, par milliers, dans les gouffres de Loire Vomi des Français enchaînés, Au proconsul Carrier, implacable après boire, Pour son passetemps amenés? Et ces porte-plumets, ces commis de carnage, Ces noirs accusateurs Fouquiers, Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage De voleurs et de meurtriers, Les ai-je poursuivis jusqu'en leurs bacchanales, Lorsque, les yeux encore ardents, Attablés, le bordeaux de chaleurs brutales Allumant leurs fronts impudents, Ivres et bégayant la crapule et les crimes, Ils rappellent avec des ris, Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimes, Et parmi les chansons, les cris, Trouvent deçà, delà, sous leur main, sous leur bouche, De femmes un vénal essaim, Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche, Pour la couche de l'assassin. Car ce sexe ébloui de tout semblant de gloire, Né l'héritage du plus fort, Quelque soit le vainqueur, suit toujours la victoire; D'une lèvre arbitre de mort Étale le baiser, le brigue avec audace; Et pour nulle oppressive main Leur jupe n'est pesante et l'épingle tenace N'a de pointe autour de leur sein. Le remords est, dit-on, l'enfer où tout s'expie. Quel remords agite le flanc, Tourmente le sommeil du tribunal impie. Qui mange, boit, rote du sang? Car qui peut noblement de leur bande perverse Rendre les attentats fameux? Ces monstres sont impurs; la lance qui les perce Sort impure, infecte comme eux. Quand au mouton bêlant... Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort, Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie Ne s’informe plus de son sort. Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre. Dans cet abîme enseveli J’ai le même destin. Je m’y devais attendre. Accoutumons-nous à l’oubli. Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, Mille autres moutons, comme moi, Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple-roi. Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie Un mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie; De l’or peut-être à mes bourreaux... Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis; vivez contents. En dépit de..... soyez lents à me suivre. (????) Peut-être en de plus heureux temps J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l’infortune, Détourné mes regards distraits; A mon tour, aujourd’hui; mon malheur importune: Vivez, amis, vivez en paix. On vit; on vit infâme ...................................................... On vit; on vit infâme. Eh bien? il fallut l'être; L'infame, après tout, mange et dort. Ici, même, en ces parcs où la mort nous fait paître, Où la hache nous tire au sort Beaux poulets sont écrits; maris, amants, sont dupes; Caquetage, intrigue de sots. On y chante; on y joue; on y lève des jupes; On y fait chansons et bons mots; L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres, Un ballon tout gonflé de vent, Comme sont les discours des sept cents plats bélîtres, Dont Barère est le plus savant. L'autre court; l'autre saute; et braillent, boivent, rient Politiqueurs et raisonneurs; Et sur les gonds de fer soudain les portes crient: Des juges-tigres, nos seigneurs, Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie Que la hache appelle aujourd'hui? Chacun frissonne, écoute; et chacun avec joie Voit que ce n'est pas encor lui. Ce sera toi demain, insensible imbécile. ...................................................... Comme un dernier rayon... Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d’un beau jour, Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que l’heure en cercle promenée Ait posé sur l’émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée, Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière! Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d’infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, Où seul, dans la foule à grands pas J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime, Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime; Et chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage Mes tristes compagnons reclus, Qui me connaissaient tous avant l’affreux message, Mais qui ne me connaissent plus. Eh bien! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste, De mâle constance et d’honneur Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste, Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles, Quels pleurs d’une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, Quels beaux échanges d’amitié, Font digne de regrets l’habitacle des hommes? La peur blême et louche est leur Dieu, La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes! Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!... Ainsi donc, mon coeur abattu Cède au poids de ses maux! -Non, non, puissé-je vivre! Ma vie importe à la vertu. Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage, Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage, Brillant d’un généreux orgueil. S’il est écrit aux cieux que jamais une épée N’étincellera dans mes mains, Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains. Justice, vérité, si ma main, si ma bouche, Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche, Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou plus atroce injure, L’encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos coeurs d’une large blessure, Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. Mourir sans vider mon carquois! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois! Ces vers cadavéreux de la France asservie, Égorgée! ô mon cher trésor, O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie! Par vous seuls je respire encor Comme la poix brûlante agitée en ses veines Ressuscite un flambeau mourant. Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines, D’espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, L’invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide Les succès, le sceptre d’airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, L’opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine Dirigé mon poignard. Mais quoi! Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire Sur tant de justes massacrés! Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire! Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance! Pour descendre jusqu’aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers! Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! Allons, étouffe tes clameurs; Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice. Toi, Vertu, pleure si je meurs. Vers inédits Il va paraître d’ici à peu de jours (1) une édition des poésies d’André Chénier, plus complète que les précédentes. M. de Latouche, dans un article qui sert de supplément à sa notice sur le poète, avait déjà fait connaître plusieurs de ces fragmens et de ces ébauches qui n’avaient pas été comprises dans la première édition. Pour ne donner ici que des morceaux tout-à-fait inédits, nous nous bornerons aux suivans. La pièce à mademoiselle de Coigny rappellera à tout le monde par sa grace innocente et discrète ce que l’auteur de STELLO nous a naguère appris sur ces délicates amours. Les autres morceaux ne sont que des pensées isolées, des imitations de passages antiques, des pierres précieuses à demi taillées, et qui eussent sans doute trouvé place dans quelque ensemble. C’est ainsi que, par une heureuse inadvertance, on a laissé dans les fragmens nouveaux le développement de cette pensée: Qui ne sait être pauvre est né pour l’esclavage, etc., que le poète a depuis enchâssé sans presque aucun changement dans l’élégie seizième. De même, probablement, la plupart de ces petits fragmens et tableaux étaient destinés à figurer ailleurs. On aime à surprendre ainsi le mystère et les degrés de la création dans les oeuvres du génie. C’est pour cela que nous avons cité le canevas de l’élégie des DEUX COLOMBES: les artistes y verront, en quelque sorte, l’oeuf sacré avant l’éclosion. Il y a à profiter aux canevas les plus informes des maîtres: c’est le commencement tout intime de leur pensée. - On remarquera les vers énergiques de la fin, qui semblent inspirés sous les ruines du Portique, et qui révèlent le côté mâle et la gêne de cette grande ame d’André avant le JEU DE PAUME et les IAMBES. (1) Chez Charpentier, rue Montesquou, 4, et Renduel, rue des Grands-Augustins. Cette édition formera deux beaux volumes in 8°, et contient près de six cents vers inédits. I A mademoiselle de Coigny Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache a la lumière? Je t’ai vue aujourd’hui (que le ciel était beau!) Te promener long-temps sur le bord du ruisseau; Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n’osant l’agiter, D’un rameau sur un autre à peine osant sauter, J’avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car si j’avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer, et fouler sous mes pas Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie; Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. Tous les deux à l’instant, timide prisonnière, T’auraient, dans ta prison, ravie à la lumière; Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis à la voix innocente, Si j’avais, pour toucher ta laine obéissante Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te béler mes amours et t’appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite, M’auraient vu. Par leurs cris, ils t’auraient mise en fuite, Et pour te dévorer eussent fondu sur toi, Plutôt que te laisser un moment avec moi. II Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n’est plus de soutien de tes jours chancelans, Que ton fils orphelin n’est plus à son vieux père Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière. Un sombre ennui t’opprime et dévore ton sein. Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main, Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-même, Le front baissé, l’oeil sec, et le visage blême, Tout le jour en silence à ton foyer assis, Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils. Et toi, toi, que fais-tu seule et désespérée, De ton faon dans les fers lionne séparée? J’entends ton abandon lugubre et gémissant Sous tes mains en fureur ton sein retentissant, Ton deuil pâle, éploré, promené pur la ville, Tes cris, tes longs sanglots remplissent toute l’île. Les citoyens de loin reconnaisent tes pleurs. - La voici, disent-ils, la femme de douleurs! L’étranger te voyant mourante, échevelée, Demande: - Qu’as-tu donc, ô femme désolée? - Ce qu’elle a? Tous les dieux contre elle sont unis: La femme désolée, elle a perdu son fils! III Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d’un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul, des autres mortels, ne mesure les peines Qu’ils savent tous cacher comme il cache les siennes Et chacun, l’oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: - Excepté moi, tout le monde est heureux. - Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent; et bientôt versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu’ils n’ont fait que changer de malheurs. IV ……Je veux qu’an imite les anciens. ……Tiré d’OPPIEN.¬ …Comme aux bords d’Eurotas Lorsqu’une épouse est près du terme de Lucine, On suspend devant elle, en un riche tableau, Ce que l’art de Zeuxis anima de plus beau; Apollon et Bacchus, Hyacinthe, Nérée, Avec les deux Gémeaux leur soeur tant désirée. L’épouse les contemple; elle nourrit ses yeux De ces objets, honneur de la terre et des cieux; Et de son flanc, rempli de ces formes nouvelles, Sort un fruit noble et beau comme ces beaux modèles. V Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles, Se baisent. Pour s’aimer les dieux les firent belles. Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. Leur voix est pure et tendre, et leur ame innocente, Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. L’une a dit à sa soeur: - Ma soeur…… L’autour et l’oiseleur, ennemis de nos jours, De ce réduit, peut-être, ignorent les détours. Viens…… L’autre a dit à sa soeur: - Ma soeur, une fontaine ........................ Le voyageur, passant en ses fraîches campagnes, Dit: Oh! les beaux oiseaux! oh! les belles compagnes! Il s’arrêta long-temps à contempler leurs jeux. Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. VI ……At mihi contingat Veneris, etc, ……- OViDE, liv. II. - Oh! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours, Sur le seuil d’une belle en arrêter le cours! Qu’au milieu des langueurs, au milieu des délices, Achevant de Vénus les plus doux sacrifices, Mon ame, sans efforts, sans douleurs, sans combats, Se dégage, et s’envole et ne le sente pas! Qu’attiré sur ma tombe où la pierre luisante Offrira de ma fin l’image séduisante, Le voyageur ému, dise avec un soupir: Ainsi puissé-je vivre, et puissé-je mourir! VII La nymphe l’aperçoit et l’arrête et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante elle l’attire; Elle s’assied. Il vient timide avec candeur, Ému d’un peu d’orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l’aventure. L’une, de son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L’autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton. Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi, Dis, quel âge, mon fils, s’est écoulé pour toi.? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd’hui, m’a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux! te pressaient entre leurs bras glissans, Et l’olive a coulé sur tes membres luisans. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t’a formé si beau, qui t’a nourri pour plaire! Sans doute elle est déesse. Eh quoi! ton jeune sein Tremble et s’élève? Enfant, tiens, porte ici ta main. Le mien plus arrondi s’élève davantage. Ce n’est pas (le sais-tu? déjà dans le bocage Quelque voile de nymphe est-il tombé pour toi?) Ce n’est pas cela seul qui diffère chez moi. Tu souris? Tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! N’es-tu pas Hyacinthe, au blond Phébus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d’une immortelle, Entr’ouvrit de Myrrha l’écorce maternelle? Mais, ô qui que tu sois, que tes yeux sont charmans! Bel enfant, baise-moi. Mon coeur de mille amans Rejeta mille fois la poursuite enflammée; Mais toi seul, aime-moi, j’ai besoin d’être aimée. …… La pierre de ma tombe à la race future Dira qu’un seul hymen délia ma ceinture. VIII TRADUCTION D’UNE ÉPIGRAMME D’ÉVÉNUS DE PAROS, Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblans, dans les airs n’osent prendre l’essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. Tu chantes; elle chante. A vos chansons fidèles Le moissonneur s’égaie; et l’automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie A ton nid, sans pitié, cette innocente proie? Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d’un chanteur comme lui? IX ……Si j’avais vécu dans ce temps de l’antique Rome.... Des belles voluptés la voix enchanteresse N’aurait point entraîné mon oisive jeunesse. Je n’aurais point en vers de délices trempés, Et de l’art des plaisirs mollement occupés, Plein des douces fureurs d’un délire profane, Livré nue aux regards ma muse courtisane. J’aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats, Usé pour la patrie et ma voix et mon bras; Et si du grand César l’invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie, J’aurais su, finissant comme j’avais vécu. Sur les bords africains, défait et non vaincu. Fils de la liberté, parmi ses funérailles, D’un poignard vertueux déchirer mes entrailles! Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd’hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes, Que ma mort fut d’un lâche, et que le bras divin M’a gardé des tourmens qui n’auront point de fin. * * * * FRAGMENTS Fragments d’idylles Le retour d’Ulysse ........................................................... Il se dépouille alors, prêt à parler en maître, De ses lambeaux trompeurs qui l'ont fait méconnaître, S'élance sur le seuil, l'arc en main; à ses pieds, Verse au carquois fatal tous les traits confiés; Et là: « Nous achevons un jeu lent et pénible, Princes: tentons un but plus neuf, plus accessible, Et si les Dieux encor me gardent leur faveur. » Et la flèche aussitôt, docile à l'arc vengeur, Va sur Antinoüs se fixer d'elle-même. Le fier Antinoüs dans cet instant suprême Tenait en main sa coupe, ouvrage précieux Où pétillait dans l'or un vin délicieux. La crainte, le trépas sont loin de sa pensée, Et qu'un seul homme, aux yeux d'une troupe empressée, Plus que vingt bras armés quand son bras serait fort, Pût oser l'attaquer et lui porter la mort. Sur ses lèvres déjà la coupe reposée Du nectar écumant lui versait la rosée, Quand le fer, qu'à grand bruit fait voler l'arc nerveux, Vient lui percer la gorge et sort dans ses cheveux. Sa tête se renverse et l'entraîne et succombe. La coupe de sa main fuit. Il expire. Il tombe. Sa bouche, tous ses traits en longs et noirs torrents Jaillissent. Sous ses pieds agités et mourants, Tables, vases, banquet, tout tombe, tout s'écroule, Tout est souillé de sang. De leurs sièges en foule Ils s'élancent soudain. Confus, tumultueux, Ils errent. Leurs regards sur les murs somptueux Cherchent, fouillent partout; et rien à leur vengeance Ne présente une épée ou le fer d'une lance. Ils entourent Ulysse, et d'un oeil de courroux: « Malheureux étranger si peu sûr de tes coups, Tremble, tu paieras cher ton erreur homicide; Ta main ne sera plus imprudente et perfide; Du premier de nos Grecs elle tranche les jours; Mais, malheureux, ton corps va nourrir les vautours. » Insensés! d'une erreur ils le croyaient coupable. Ils ne présumaient pas que ce coup formidable Pour eux d'un même sort était l'avant-coureur. Ulysse, sur eux tous roulant avec fureur Un regard enflammé d'une sanglante joie: « Vous ne m'attendiez plus des campagnes de Troie, Lâches, qui, loin de moi dévorant ma maison, De tous mes serviteurs payant la trahison, Osiez porter vos voeux au lit de mon épouse, Sans redouter des Dieux la vengeance jalouse Ou qu'aucun bras mortel osât me secourir. Tremblez, lâches, tremblez. Vous allez tous mourir. » La Mort d'Hercule Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l’infidèle époux d’une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups; Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre En un bûcher immense amoncelle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et l’oeil au ciel, la main sur la massue antique, Attend sa récompense et l’heure d’être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte au palais divin l’âme du grand Alcide! Xanthus Le beau Xanthus succombe, et rend avec effort Son âme en flots de sang sur la terre épandue. Du mont Ida jadis au Xanthe descendu, Sa mère mit au jour ce tendre nourrisson; Le Xanthe le vit naître, et lui donna son nom. Il expire loin d'elle, et sa reconnaissance Ne paiera pas les soins que coûta son enfance; Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière, Et son corps palpitant roule sur la poussière. Hylas ...... Vous savez, ou bien vous venez d'apprendre Quels doux larcins, d'Hercule insidieux rivaux, Du jeune et bel Hylas firent un Dieu des eaux. Le navire éloquent, fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord, S'arrête, et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des héros le rivage est tranquille; Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphyre, Un murmure plus doux l'avertit et l'attire: Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arène il l'admire couler, Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté, Le rassure, et le loue, et flatte sa beauté. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la première étamine, Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. « Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, Ondoyante, volait et s'élançait vers moi. » Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: « Hylas! Hylas! » il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix, Et du fond des roseaux, pour adoucir sa peine, Lui répond d'une voix non entendue et vaine. Dryas « Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé; Adieu donc. » Sur les bancs le rameur est placé; La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte; Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote. Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas; Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe, Il remplit et couronne une écumante coupe, Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots. Tout retentit de cris, adieux des matelots. Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue, Et des yeux et des mains longtemps il les salue. Insensé! vainement une fois averti! On détache le câble; il part; il est parti! Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête L'automne impétueux amassant la tempête L'attendait au passage, et là, loin de tout bord, Lui préparait bientôt le naufrage et la mort. « Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides, Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port, Entre la terre et moi je rencontre la mort. Mon navire est brisé. Sous les ondes avares Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares! Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux! Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous. » Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente La planche, sous ses pieds fugitive et flottante, Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux... Et la vague en roulant sur les sables pierreux, Blême, expirant, couvert d'une écume salée, Le vomit. Sa famille errante, échevelée, Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein, Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main, Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête, Offre une brebis noire à la noire tempête. Le Malade « Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils! Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante Qui dévore la fleur de sa vie innocente. Apollon! si jamais, échappé du tombeau, Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau, Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue; Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc La hache à ton autel fera couler le sang. Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable? Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? - Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée. Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernière fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs! - Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes, Une Thessalienne a composé des charmes. Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire, Qui chantait, et souvent te forçait à sourire Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours! - O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin! De légères beautés troupe agile et dansante... Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe... Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons... O visage divin! ô fêtes! ô chansons! Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, Que je la voie encor, cette vierge dansante! Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots S'élever de ce toit au bord de cet enclos! Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse, Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, Dire sur mon tombeau: « Les Parques sont cruelles »? - Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur! Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fière beauté Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Cette belle Daphné?... - Dieux! ma mère, tais-toi, Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible; Comme les immortels, elle est belle et terrible! Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informée... Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée! Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours. Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie; Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. - J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance Me dit... » Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: « Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras. » Elle vient s'asseoir près de la couche, Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. « Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon père ait un fils, et ta mère une fille! » La Liberté LE CHEVRIER. Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux? LE BERGER. Blond pasteur de chevreaux, oui tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER. Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi, Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER. Tu te plais mieux sans doute au bois, â la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie; Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, Je me plais sur le roc à voir passer le jour. LE CHEVRIER. Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? LE BERGER. Que m'importe? est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave. LE CHEVRIER. Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis fertile en agréables sons Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. LE BERGER. Non; garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres, Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter. Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée; Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, Et de vos rossignols les soupirs caressants, Rien ne plaît â mon coeur, rien ne flatte mes sens; Je suis esclave. LE CHEVRIER. Hélas! que je te trouve à plaindre Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi; De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. Protége-moi toujours, O liberté chérie! O mère des vertus, mère de la patrie! LE BERGER. Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois, tes discours sont pour moi des affronts: Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. LE. CHEVRIER. Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. LE BERGER. Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait. LE CHEVRIER. La terre, notre mère, et sa douce richesse Ne peut-elle du moins égayer ta tristesse? Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, Prodigue de trésors brillants fils, du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. Au bord de ces prés verts regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes déités quelle noble famille! La récolte et la paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, Qui viennent, sur les pas de la belle espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance. LE BERGER. Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave et je ne les vois pas., Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre; elle n'est point ma mère, Elle est pour moi marâtre; et la nature entière Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur, Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. LE CHEVRIER. Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible? N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe à leurs jeux; j'aime leur voix bêlante; Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante Vers leur mère en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. LE BERGER. Ils sont à toi: mais moi j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune. Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, Un maître soupçonneux nous attend au retour. Rien ne le satisfait; ils ont trop peu de laine; Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocents et timides. Et puis menaces, cris, injure, emportements, Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments. LE CHEVRIER. Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? Autour de leurs autels, parés de nos festons, Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du. chaume, quelques fleurs, et par ces sacrifices Te rendre Jupiter et les nymphes propices? LE BERGER. Non: les danses, les jeux, les plaisirs des bergers, Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers, Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; Je ne les aime pas, ils m'ont donné des fers. LE CHEVRIER. Eh bien! que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour à la mienne, en ce bois fortuné, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau né. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre! Sa voix prit un. accent! Je crois toujours l'entendre. LE BERGER. Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus N'en pas redemander plus que je n'en reçus. O juste Némésis! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel comme on l'est avec moi. LE CHEVRIER. Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en. appelle, Dieux! De mes serviteurs la cohorte fidèle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes désirs facile et complaisant, Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître, Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître. LE BERGER. Et moi je le maudis cet instant douloureux Qui me donna le jour pour être malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien a moi, pour ne plaire à personne; Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. LE CHEVRIER. Berger infortuné, ta plaintive détresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu. Puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mémoire effacer tes malheurs, Et soigné par tes mains distraire tes douleurs! LE BERGER. Oui, donne et sois maudit; car si j'étais plus sage Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage; De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai volé le salaire Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; Et d'un si bon prétexte ardent à se servir, C'est à moi que lui-même il viendra les ravir. Pannychis « Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes. Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau. Hier je me suis mis auprès de mon chevreau; Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine Faire arriver sa tête au niveau de la mienne. D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr Pour un beau scarabée étincelant d'azur; Il couche sur la laine, et je te le destine. Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine Une vaste coquille aux brillantes couleurs; Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs. Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse, Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse. Le chien de la maison est si doux! chaque soir, Mollement sur son dos je veux te faire asseoir; Et, marchant devant toi jusques à notre asile, Je guiderai les pas de ce coursier docile. » Mes chants savent tout peindre... Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre. Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. Le baiser dans mes vers étincelle et respire. La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire Y roule en murmurant son flot léger et pur. Souvent avec les cieux il se pare d'azur. Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, été plus doux encore, Sur une belle joue ont l'art de faire éclore. Les Jardins Secrets observateurs, leur studieuse main En des vases d'argile et de verre et d'airain Enferme la nature et les riches campagnes. Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes. Barbares possesseurs, Procustes furieux, Sous le niveau jaloux leur fer injurieux Mutile sans pitié les plaintives dryades. Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades, De bassins en bassins, de degrés en degrés, Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, Là, quelle muse libre et naïve et fidèle Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle, Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur, Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, Délices de la nuit, délices de l'aurore! Allons, muse rustique Allons, muse rustique, enfant de la nature, Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure, Va de mon cher de Pange égayer les loisirs. Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs; Ton cortège dansant de légères dryades, De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades. Entrez dans son asile aux muses consacré, Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré, Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente. Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs. Souvent son corps débile est en proie aux douleurs. Muse, implore pour lui la Santé secourable, Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable, Qui partout fait briller le sourire, les jeux, Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux, Le dictame à la main, près de lui descendue, Elle vienne avec toi présenter à sa vue Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. Dis-lui: « Belle Santé, déesse des déesses, Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses, Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours, Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours. Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie, Les hymnes à la bouche, entourer tes autels, Santé, reine des dieux, nourrice des mortels. » Nymphe tendre et vermeille... Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie! Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie? Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas, Se courbent mollement sous tes pieds délicats? Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle! L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour: Il revient en dansant; il ramène l'amour. L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille, Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux, S'empressent de germer des vers mélodieux. Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides. Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil. Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes, Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes. Fragments d'élégies I Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n'est plus de soutien de tes jours chancelants, Que ton fils orphelin n'est plus à son vieux père, Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière, Un sombre ennui t'opprime et dévore ton sein. Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main, Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-même, Le front baissé, l'oeil sec et le visage blême, Tout le jour en silence à ton foyer assis, Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils. Et toi, toi, que fais-tu, seule et désespérée, De ton faon dans les fers lionne séparée? J'entends ton abandon lugubre et gémissant; Sous tes mains en fureur ton sein retentissant, Toit deuil pâle, éploré, promené par la ville, Tes cris, tes longs sanglots remplissent toute l'île. Les citoyens de loin reconnaissent tes pleurs. « La voici, disent-ils, la femme de douleurs! » L'étranger, te voyant mourante, échevelée, Demande: « Qu'as-tu donc, ô femme désolée! » - Ce qu'elle a? Tous les dieux contre elle sont unis La femme désolée, elle a perdu son fils! II Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, M'appelait son rival et déjà son vainqueur. Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre A souffler une haleine harmonieuse et pure; Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour à tour les trous du buis sonore. III A compter nos brebis je remplace ma mère; Dans nos riches enclos j'accompagne mon père; J'y travaille avec lui. C'est moi de qui la main, Au retour de l'été, fait résonner l'airain Pour arrêter bientôt d'une ruche troublée Avec ses jeunes rois la jeunesse envolée. Une ruche nouvelle à ces peuples nouveaux Est ouverte; et l'essaim, conduit dans les rameaux Qu'un olivier voisin présente à son passage, Pend en grappe bruyante à son amer feuillage. IV Bel astre de Vénus, de son front délicat Puisque Diane encor voile le doux éclat, Jusques à ce tilleul, au pied de la colline, Prête à mes pas secrets ta lumière divine. Je ne vais point tenter de nocturnes larcins, Ni tendre aux voyageurs des pièges assassins. J'aime: je vais trouver des ardeurs mutuelles, Une nymphe adorée, et belle entre les belles, Comme, parmi les feux que Diane conduit, Brillent tes feux si purs, ornement de la nuit. V Voilà ce que chantait aux Naïades prochaines Ma Muse jeune et fraîche, amante des fontaines, Assise au fond d'un antre aux nymphes consacré, D'acanthe et d'aubépine et de lierre entouré. L'Amour, qui l'écoutait caché dans le feuillage, Sortit, la salua Sirène du bocage. Ses blonds cheveux flottants par lui furent pressés D'hyacinthe et de myrte en couronne tressés: « Car ta voix, lui dit-il, est douce à mon oreille, Autant que le cytise à la mielleuse abeille. » VI Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre. Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. Le baiser dans mes vers étincelle et respire. La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire Y roule en murmurant son flot léger et pur. Souvent avec les cieux il se pare d'azur. Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, Soit celles que seize ans, été plus doux encore, Sur une belle joue ont l'art de faire éclore. VII Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De Douvre ou de Tanger fend la route mobile, Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant. Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante Tourne comme le vent qui souffle la tourmente, Et son coeur nage et flotte en son sein agité Comme de bonds en bonds le navire emporté. Il croit sentir sous lui fuir la planche légère. Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots Inonde les tapis destinés au repos. Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage: Stupide, il a perdu sa force et son courage. Il ne retrouve plus ses membres engourdis. Il ne peut secourir son ami ni son fils, Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante. VIII Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché. D'un mutuel amour combien doux est l'empire! Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour! Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères, Out fui le repentir et les larmes amères. O poètes amants! conseillers dangereux, Qui vantez la douceur des tourments amoureux, Votre miel déguisait de funestes breuvages; Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages, Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux, Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes. IX Le courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais, cette belle coupable, Rougir et s'accuser, et se justifier, Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, Et, les cheveux épars, immobile, muette, Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. X Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre et loin de tous les miens, Par les vagues jeté sur cette île farouche, Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les moments, je souhaite la mort; Et pas un seul ami dont la voix m'encourage, Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein; Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. XI Le doux sommeil habite où sourit la fortune, Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs, Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs. XII Au sang de ses enfants, de, vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée. Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main. Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain. Mère! amour! qui des deux eut plus de barbarie? L'amour fut inhumain; mère tu fus impie. Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison; Que Minerve abjurant leur fatale entreprise, Pélion n'eût jamais, aux bords du bel Amphryse, Vu le chêne, le pin,, ses plus antiques fils, Former, lancer aux flots, sous la main de Typhis, Ce navire animé, fier conquérant du Phase, Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase L'or du bélier divin, présent de Néphélé, Téméraire nageur qui fit périr Hellé! XIII Près des bords où Venise est reine de mer, Le Gondolier nocturne, au retour de Vesper, D'un aviron léger bat la vague aplanie, Chante Renaud, Tancrède, et la belle Erminie. Il aime les chansons, il chante. Sans désir, Sans gloire, sans projets, sans craindre l'avenir, Il chante, et cheminant sur le liquide abîme, Sait égayer ainsi sa route maritime. ............. comme lui je me plais à chanter. Les rustiques chansons que j'aime à répéter Adoucissent pour moi les routes de la vie, Route amère et souvent de naufrages suivie. Viens donc, tu vas ouïr, ami ce qu'Alexis Ecoute, et puis répond à son tour à Daphnis. Alexis et Daphnis, de campagnes voisines, Se trouvèrent ensemble au penchant des collines; Tous deux jeunes, tous deux ornés de blonds cheveux, Tous deux nés aux chansons, à la flûte tous deux. XIV Des vallons de Bourgogne, ô toi, fille limpide, Qui pares de raisins ton front pur et liquide, Belle Seine, à pas lents de ton berceau sacré Descends, tandis qu'assise en cet antre azuré, D'un vers syracusain la Muse de Mantoue Fait résonner ton onde où le cygne se joue. XV S'ils n'ont point le bonheur, en est-il sur la terre! Quel mortel, inhabile à la félicité, Regrettera jamais sa triste liberté, Si jamais des amants il a connu les chaînes? Leurs plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines. S'ils n'ont point ces trésors que l'on nomme des biens, Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens; Des regards, des soupirs la voix tendreet divine, Et des mots caressants la mollesse enfantine. Auprès d'eux tout est beau, tout pour eux s'attendrit. Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit. Aréthuse serpente et plus pure et plus belle; Une douleur plus tendre anime Philomèle. Flore embaume les airs; ils n'ont que de beaux cieux. Aux plus arides bords Tempé rit à leurs yeux. A leurs yeux tout est pur comme leur ame est pure; Leur asile est plus beau que toute la nature. La grotte, favorable à leurs embrassements, D'âge en âge est un temple honoré des amants. O rives du Pénée, antres, vallons, prairies, Lieux qu'amour a peuplés d'antiques rêveries; Vous bosquets d'Anio, vous ombrages fleuris, Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Lyris; Toi surtout, ô Vaucluse, ô retraite charmante! O! que j'aille y languir aux bras de mon amante; De baisers, de rameaux, de guirlandes lié, Oubliant tout le monde,et du monde oublié. Ah! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'ont connu qu'une oisive et morne indifférence, En bonheur, en plaisir pensent m'avoir vaincu: Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu. XVI Pour elle en ce moment, au sortir de son lit, Dans ces coupes dont Sèvre, émule de la Chine, Façonne et fait briller la pâte blanche et fine, Les glands dont l'Yémen recueille la moisson Mêlent aux flots de lait leur amère boisson, Ou du noir cacao la liqueur onctueuse Teint sa bouche et ses lis d'une empreinte écumeuse. XVII Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers; Soit que d'ardents projets son âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer. XVIII Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices, S'assied sous un mélèze au bord des précipices, Et là, revoit la lettre où, dans un doux ennui, Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui. Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore; Il les lit, les relit et les relit encore, Baise la feuille aimée et la porte à son coeur. Tout à coup de ses doigts l'aquilon ravisseur Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux! il se lève, il crie, Il voit, par le vallon, par l'air, par la prairie, Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours, Son âme et tout lui-même et toutes ses amours. Il tremble de douleur, de crainte, de colère. Dans ses yeux égarés roule une larme amère. Il se jette en aveugle, à le suivre empressé, Court, saute, vole, et l'oeil sur lui toujours fixé, Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes, Et l'atteint, hors d'haleine, à travers les abîmes. XIX Sous le roc sombre et frais d'une grotte ignorée D'où coule une onde pure aux Nymphes consacrée, Je suivis l'autre jour un doux et triste son Et d'un Faune plaintif j'ouïs cette chanson: « Amour, aveugle enfant, quelle est ton injustice! Hélas! j'aime Naïs; je l'aime sans espoir. Comme elle me tourmente, Hylas fait son supplice. Echo plaît au berger, il vole pour la voir. Echo loin de ses pas suit les pas de Narcisse, Qui la fuit, pour baiser un liquide miroir. » XX Mes mânes à Clytie: « Adieu, Clytie, adieu. Est-ce toil dont les pas ont visité ce lieu? Parle, est-ce toil, Clytie, ou dois-je attendre encore? Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, Rêver au peu de jouirs où j’ai vécu pour toi, Voir cette ombre qui t’aime et parler avec moi, D’Élysée à mon coeur la paix devient amère, Et la terre à mes os ne sera plus légère. Chaque fois qu’en ces lieux un air frais du matin Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, Pleure, pleure, c’est moi; pleure, fille adorée; C’est mon âme qui fuit sa demeure sacrée, Et sur ta bouche encore aime à se reposer. Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. » XXI Pour lui ce Praxitèle a, de sa main savante, Des antres de Paros fait sortir une amante; Car, malheureux rival d'Anchise et de Pâris, Il aime ce beau marbre, image de Cypris. Il a su, se cachant au fond du sanctuaire, Passer toute une nuit près de l'idole chère, Dont les contours divins ont laissé voir au jour La trace des fureurs d'un fol et vain amour. Il est toujours au temple avec son immortelle, Et là, seul, il la flatte, il lui dit qu'elle est belle, L'appelle par des noms mielleux, tendres, brûlants, Et parcourt à plaisir et son sein et ses flancs. D'autres fois, il arrive inquiet, irascible, La gronde, la nommant dure, froide, insensible, Lui dit qu'elle est de pierre et qu'elle est sans appas, Puis lui pardonne, pleure, et la tient dans ses bras; « Baise-moi », lui dit-il. Et sa bouche insensée Baise et presse longtemps cette bouche glacée, D'un doux reproche encor la caresse; et sa main La punit mollement d'un injuste dédain. XXII Quand, à la porte ingrate exhalant ses douleurs, Tibulle lui prodigue et l’injure et les pleurs, La grâce, les talents ni l’amour le plus tendre D’un douloureux affront ne peuvent le défendre. Encore si vos yeux daignaient, pour nous trahir, Chercher dans vos amants celui qu’on peut choisir, Qu’une belle ose aimer sans honte et sans scrupule Et qu’on ose soi-même avouer pour émule! Mais, Dieux! combien de fois notre orgueil ulcéré A rougi du rival qui nous fut préféré! Oui. Thersite souvent peut faire une inconstante. Souvent l’appât du crime est tout ce qui vous tente. Et nous savons à qui de coupables moitiés Immolèrent Astolfe et Joconde oubliés. XXIII On ne vit que pour soi, l’amitié n’est qu’un nom. Je veux que mon ami soit hors de tout soupçon: .... je vais, rempli de mon enchanteresse, Lui conter mes plaisirs, sa beauté mon ivresse. De ces récits d’amour l’éloquente chaleur En me disant heureux a fait tout mon malheur. .... sur ma foi dévorant ma conquête, Il vole en m’accusant assurer ma défaite, Me bannir de mon règne, et d’un récit d’amour Devenir, s’il se peut, le héros à son tour; Et fier de me devoir une si belle proie, Ma colère fera la moitié de sa joie. Pâris fut ravisseur; mais les noeuds d’amitié Au jeune Atride au moins ne l’avaient point lié; Patrocle à Briséis aurait été rebelle; Et Pylade ignorait qu’Hermione fût belle. Tout change; il est passé, ce temps des vrais amis. Et le parjure utile est honnête et permis. Il se rit de mes pleurs et de sa perfidie Moi seul, en mes moissons je soufflai l’incendie, Moi seul, en vous vantant mon trésor clandestin, J’ai du voleur nocturne aiguillonné la main XXIV Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute. Va, belle de Scio, meurs! il te tend les bras; Va trouver ton amant: il ne reviendra pas! FRAGMENT I. -PROLOGUE. Dans nos vastes cités, par le sort partagés, Sous deux injustes lois les hommes sont rangés: Les uns, princes et grands, d’une avide opulence Étalent sans pudeur la barbare insolence; Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans. Admirer ces palais aux colonnes hautaines Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines, Qu’eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts, Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. Moi, je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure, Cherchant loin de nos murs les temples, les palais Où la Divinité me révèle ses traits, Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre. Les pleurs des malheureux n’ont point teint ces lambris. D’un feu religieux le saint poète épris Cherche leur pur éther et plane sur leur cime. Mer bruyante, la voix du poète sublime Lutte contre les vents; et tes flots agités Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés. A l’aspect du volcan, aux astres élancée, Luit, vole avec l’Etna, la bouillante pensée. Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! Seul, il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne; Son esprit en torrent et s’élance et bouillonne. Là, je vais dans mon sein méditant à loisir Des chants à faire entendre aux siècles à venir; Là, dans la nuit des coeurs qu’osa sonder Homère, Cet aveugle divin et me guide et m’éclaire. Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon, Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, La ceinture d’azur sur le globe étendue. Je vois l’être et la vie et leur source inconnue, Dans les fleuves d’éther tous les mondes roulants. Je poursuis la comète aux crins étincelants, Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. Comme eux, astre, soudain je m’entoure de feux; Dans l’éternel concert je me place avec eux: En moi leurs doubles lois agissent et respirent: Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirent; Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. Les éléments divers, leur haine, leur amour, Les causes, l’infini s’ouvre à mon oeil avide. Bientôt redescendu sur notre fange humide, J’y rapporte des vers de nature enflammés, Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. Écoutez donc ces chants d’Hermès dépositaires, Où l’homme antique, errant dans ses routes premières, Fait revivre à vos yeux l’empreinte de ses pas. Mais dans peu, m’élançant aux armes, aux combats, Je dirai l’Amérique à l’Europe montrée; J’irai dans cette riche et sauvage contrée Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon. Plus loin dans l’avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits féconde, Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. FRAGMENT II. -CHANT I. C'est là qu'admis au fond d'un antique mystère, L'oeil pense avec effroi voir la nature mère Dans les convulsions d'un douloureux tourment S'agiter sous l'effort d'u long enfantement. FRAGMENT III. -CHANT II. Ridés, le front blanchi, dans notre tête antique S'éteindra cette flamme ardente et poétique Qui, féconde et rapide en un jeune cerveau, Y peint de l'univers un mobile tableau; Et par qui tout à coup le poète indomptable Sort, quitte ses amis, et les jeux, et la table; S'enferme, et sous le Dieu qui le vient oppresser, Seul, chez lui, s'interroge, et s'écoute penser. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Ainsi, dans les sentiers d’une forêt naissante, A grands cris élancée, une meute pressante, Aux vestiges connus dans les zephyrs errants, D’un agile chevreuil suit les pas odorants. L'animal, pour tromper leur course suspendue, Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue. Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts Leur narine inquiète interroge les airs, Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle, Ils volent à grands cris sur sa route fidèle. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons La cavale agitée erre dans les vallons, Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire, Devient épouse et mère au souffle du zéphyre. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. La vie humaine errante, et vile, et méprisée, Sous la religion gémissait écrasée. .............................................. De son horrible aspect menaçait les humains. Un Grec fut le premier dont l'audace affermie Leva des yeux mortels sur l'idole ennemie. Rien ne put l'étonner. Et ces Dieux tout-puissants, Cet Olympe, ces feux, et ces bruits menaçants Irritaient son courage à rompre la barrière Où, sous d'épais remparts obscure et prisonnière, La nature en silence étouffait sa clarté. Ivre d'un feu vainqueur, son génie indompté, Loin des murs enflammés qui enferment le monde, Perça tous les sentiers de cette nuit profonde, Et de l'immensité parcourut les déserts. Il nous dit quelles lois gouvernent l'univers, Ce qui vit, ce qui meurt, et ce qui ne peut être. La religion tombe et nous sommes sans maître; Sous nos pieds à son tour elle expire; et les cieux Ne feront plus courber nos fronts victorieux. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Et quand sa faim vorace au pied d'un chêne antique Avait su du vil gland tombé de ses rameaux Disputer la pâture aux plus vils animaux, Un besoin plus terrible, une faim plus brûlante Livrait à ses efforts une esclave tremblante Qui bientôt de ses bras chassée avec horreur Allait d'un nouveau maître assouvir la fureur. Mais sitôt que Cérès par des lois salutaires Des humains réunis fit un peuple de frères, .............................................. Une foi mutuelle unit les hyménées. FRAGMENT IV L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude: Assis au centre obscur de cette forêt sombre Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part Nous y pouvons au loin plonger un long regard. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Partout sur des autels j'entends mugir Apis, Bêler le Dieu d'Ammon, aboyer Anubis. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude Un peuple tout entier peut se faire une étude, L'établir pour son culte, et de dieux bienfaisants Blasphémer de concert les augustes présents. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. L'Océan éternel où bouillonne la vie .............................................. Sur les temps écoulés invisible et flottant A tracé dans cette onde un sillon d'un instant! .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. L'immense trident frappe; et le sol mugissant Tremble, s'entr'ouvre et jette un coursier frémissant. ......................... L'homme après l'invention de la navigation et du commerce La terre est son domaine et, possesseur ardent, Il court, juge, voit tout comme le fils prudent Qui va de ses aïeux visiter l'héritage Et parcourt tous les biens laissés pour son partage. FRAGMENT V ......................................... Avant que des États la base fût constante, Avant que de pouvoir à pas mieux assurés Des sciences, des arts monter quelques degrés, Du temps et du besoin l’inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l’art d’écrire. D’autres arts l’ont poli; mais aux arts, le premier, Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier, Sur la feuille d’Égypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d’un albâtre docile, Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l’invisible et rapide pensée, L’abstraite intelligence et palpable et tracée; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d’approcher, d’unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garants sûrs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L’un de l’autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matières, L’un sur l’autre imprimer leurs images grossières, Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l’Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes, De la religion ténébreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, Archives de l’État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d’emblèmes captieux, Pour le peuple ignorant monstre religieux, Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble: Un corps de femme au front d’un aigle enfant des airs Joint l’écaille et les flancs d’un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tous nos discours n’ont su voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l’homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, Du coeur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l’héréditaire usage A transmis jusqu’à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l’entend des lèvres répété Se souvient d’en tracer cette image fidèle; Et sitôt qu’une idée inconnue et nouvelle Grossit d’un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s’enrôler avec eux. C’est alors, sur des pas si faciles à suivre, Que l’esprit des humains est assuré de vivre. C’est alors que le fer à la pierre, aux métaux, Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées; Et l’oeil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l’arbitre et le père, Le conduit par la main, l’encourage, l’éclaire. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche ce qu’ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil. Ainsi quand de l'Euxin la Déesse étonnée Vit du premier vaisseau son onde sillonnée, Aux héros de la Grèce, à Colchos appelés, Orphée expédiait les mystères sacrés Dont sa mère immortelle avait daigné l'instruire. Près de la poupe assis, appuyé sur sa lyre, Il chantait quelles lois à ce vaste univers Impriment à la fois des mouvements divers; Quelle puissance entraîne ou fixe les étoiles, D'où le souffle des vents vient animer les voiles, Dans l'ombre de la nuit, quels célestes flambeaux Sur l'aveugle Amphitrite éclairent les vaisseaux. Ardents à recueillir ces merveilles utiles, Autour du demi-dieu les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient suspendus, Et l'écoutaient encor quand il ne chantait plus. FRAGMENT VI. -CHANT III. .............................................. Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, Ces héros conquérants, meurtrières idoles; Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs, De massacres fumants, teints de sang et de pleurs. Venez tomber aux pieds de plus nobles images: Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages, Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants, Ont éclairé la terre et mérité l’encens; Qui, dépouillés d’eux-mêmes et vivant pour leurs frères, Les ont soumis au frein des règles salutaires, Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens; En leur donnant des lois leur ont donné des biens, Des forces, des parents, la liberté, la vie; Enfin qui d’un pays ont fait une patrie. Et que de fois pourtant leurs frères envieux Ont d’affronts insensés, de mépris odieux, Accueilli les bienfaits de ces illustres guides, Comme dans leurs maisons ces animaux stupides Dont la dent méfiante ose outrager la main Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! Mais n’importe; un grand homme au milieu des supplices Goûte de la vertu les augustes délices. Il le sait: les humains sont injustes, ingrats. Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas; Qu’un jour entre eux et lui s’élève avec murmure D’insectes ennemis une nuée obscure; N’importe, il les instruit, il les aime pour eux. Même ingrats, il est doux d’avoir fait des heureux. Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence, Doit être son ouvrage et non sa récompense, Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau, An loin dans l’avenir sa grande âme contemple Les sages opprimés que soutient son exemple; Des méchants dans soi-même il brave la noirceur: C’est là qu’il sait les fuir; son asile est son coeur. De ce faîte serein, son Olympe sublime, Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant, Travaille son sommeil actif et vigilant, Arrache au long repos sa nuit laborieuse, Allume avant le jour sa lampe studieuse, Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, Indompté dans la guerre, opulent dans la paix, Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, Les siècles prosternés au pied de sa mémoire. Par ses sueurs bientôt l’édifice s’accroît. En vain l’esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne, En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison céleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n’adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C’est alors qu’il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé receler l’Éternel; C’est alors qu’il rapporte, en un jour solennel, De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; Ou c’est alors qu’au fond de ses augustes bois Une nymphe l’appelle et lui trace des lois, Et qu’un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul, et la tempête et l’air, Et le cri des forêts, et la foudre et l’éclair; Tout. Il prend à témoin le monde et la nature. Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux! Descends, oeil éternel, tout clarté, tout lumière, Viens luire dans son âme, éclairer sa paupière, Pénétrer avec lui dans le coeur des humains, De ce grand labyrinthe ouvre-lui les chemins; Qu'il aille interroger ses plus sombres retraites, Voir de tous leurs pensers les racines secrètes. Fais de leurs passions à ses doctes efforts Tenter, étudier, compter tous les ressorts. Qu'un charme en ses discours flatte, entraîne, ravisse. Fais régner sur les coeurs sa voix législatrice, Pour qu'il les puisse instruire à vivre plus heureux; Les unir de liens qui semblent nés pour eux; Etayer leur faiblesse et diriger leur force; De l'honnête et du beau leur présenter l'amorce. Car si pour magistrats les lois ont des bourreaux, Si leur siège sanglant est sur des échafauds, La crainte sur les coeurs n'a qu'un pouvoir fragile. Et qu'espérer de grand chez un peuple servile, Lâche, à se mépriser en naissant façonné, Avili par ses lois dès l'instant qu'il est né? Par ses lois! Le poison, que son trépas va suivre, Infecte l'aliment qui dut le faire vivre. Toujours un grand supplice en amène un plus grand. Plus la loi fait d'efforts, plus son pouvoir mourant S'éteint. L'empire fuit dès que Thémis farouche N'a que flammes, gibets, tortures à la bouche. Elle lutte, on résiste. Et ce fatal combat Use l'âme du peuple et les noeuds de l'Etat. Sous une loi de sang un peuple est sanguinaire. Quand d'un crime léger la mort est le salaire, Tout grand forfait est sûr. Débile à se venger La loi ne prévient plus même un crime léger. La balance est en nous. Le pouvoir d'un caprice N'a point ondé les droits, la raison, la justice. Ils sont nés avec l'homme et ses premiers liens. Tel crime nuit aux moeurs, aux droit des citoyens, Trouble la paix publique, outrage la nature: A ce modèle inné que la loi les mesure: Que le coupable ingrat soit exclu de jouir De mêmes biens communs qu'il osait envahir. Qu'à tous les yeux, aux siens, par une loi certaine, La nature du crime en indique la peine. Clairvoyantes alors les lois dans le danger N'apportent point au mal un remède étranger. La peine, du forfait compagne involontaire, N'est qu'un juste équilibre, un talion sévère Que n'épouvante point le scélérat puissant, Que n'ensanglante point la mort de l'innocent. La loi dans les esprits se glisse, s'insinue, Les fait penser comme elle et fascine la vue. Ce qu'elle dit supplice est supplice tout prêt. Ce qu'elle nomme un prix est un prix en effet. Je veux qu'aux citoyens la justice vengée, L'honneur d'avoir bien fait, la patrie obligée, Les regards du sénat, des enfants, des aïeux, Soient un triomphe cher qui les élève aux cieux. Je veux que leur bourreau soit la honte ennemie; Leurs peines le mépris, le blâme, l'infamie; Que l'arbre, le rocher, le ciel, les éléments, Appelés à témoin de la foi des serments, Soient les juges secrets, qui dans l'âme parjure Portent d'un long tourment l'implacable morsure. Mais cet Etat surtout porte empreint sur le front Du père de ses lois l'esprit vaste et profond, Où par intérêt même on devient magnanime; Où la misère marche à la suite du crime; Où par la faim, la soif, le vice est combattu, Où l'on ne vit heureux qu'à force de vertu. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Et si le bien existe, il doit seul exister. FRAGMENT VII Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, Ne gardent point eux-même une immobile place. Chacun avec son monde emporté dans l'espace, Ils cheminent eux-même: un invincible poids Les courbe sous le joug d'infatigables lois, Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible, Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Puis s'il eût ajouté: Tu vois tous ces secrets Que toi-même étais né pour ne savoir jamais. Un jour tout ce qu'ici ma voix vient de te dire, D'eux-mêmes, sans qu'un Dieu soit venu les instruire, Tes pareils le sauront. Tes pareils les humains Trouveront jusque-là d'infaillibles chemins. Ces astres que tu vois épars dans l'étendue, Ces immenses soleils si petits à ta vue, Ils sauront leur grandeur, leurs immuables lois, Mesurer leur distance, et leur cours, et leur poids, Ils traceront leur forme, ils en feront l'histoire; Jamais, je vous le jure, il ne l'eût voulu croire. FRAGMENT VIII. -ÉPILOGUE. O mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance; O fruit des longs travaux de ma persévérance, Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents; Confident de ma joie et remède à mes peines; Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, Compagnon bien-aimé de mes pas incertains, O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? Une mère long-temps se cache ses alarmes; Elle-même à son fils veut attacher ses armes Mais, quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère? Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux, Tu pouvais sans péril, disciple curieux, Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive Donner un libre essor à ta langue naïve. Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant, Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant. De la vérité sainte il déteste l'approche; Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, Tout mensonge qu'il est, ne le fassent pâlir. Mais la vérité seule est une, est éternelle; Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle Change avec lui: pour lui les humains sont constants, Et roulent, de mensonge en mensonge flottants. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. .............................................. Perdu, n'existant plus qu'en un docte cerveau, Le français ne sera dans ce monde nouveau Qu'une écriture antique et non plus un langage; O si tu vis encore, alors peut-être un sage, Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé, Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé, Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes Il verra si, du moins, tes feuilles innocentes Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris Qui vont sur toi, sans doute, éclater, dans Paris. FRAGMENT I: Magellan, fils du Tage Magellan, fils du Tage, et Drake et Bougainville Et l'Anglais dont Neptune aux plus lointains climats Reconnaissait la voile et respectait les pas. Le Cancer sous les feux de son brûlant tropique L'attire entre l'Asie et la vaste Amérique, En des ports où jadis il entra le premier. Là l'insulaire ardent, jadis hospitalier, L'environne: il périt. Sa grande âme indignée, Sur les flots, son domaine, à jamais promenée, D'ouragans ténébreux bat le sinistre bord Où son nom, ses vertus, n'ont point fléchi la mort. J'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Peyrouse. Il partit. L'amitié, les sciences, l'amour Et la gloire française imploraient son retour. Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux! un rocher inconnu sous les eaux A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux, Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance, Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin? Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage, Attends-tu ton ami voguant de plage en plage; Ton ami qui partout, jusqu'aux bornes des mers Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers Fout plier notre globe entre deux monts de glace, Aux flots de l'Océan court demander ta trace? Malheureux! tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant: « Reviendra-t-il jamais? » Ta femme à son espoir, à ses voeux enchaînée, Doutant de son veuvage ou de son hyménée, N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire, et, tout entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image, Un pénible sommeil que trouble ton naufrage. FRAGMENT II: Pour moi, je les crois fils Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s'exprime ainsi: Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisants Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens, Loin d'être dieux eux-même ils sont tels que nous sommes, Vieux, malades, mortels. Mais, s'ils étaient des hommes, Quel germe dans leur coeur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité? Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature N'a point voulu nourrir cette race parjure. Le cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux. Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes. Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson, La mangue leur refuse une douce boisson. D'herbages venimeux leurs terres sont couvertes. Noires d'affreux poissons, leurs rivières désertes N'offrent à leurs filets nulle proie; et leurs traits Ne trouvent point d'oiseau dans leurs sombres forêts. FRAGMENT III: Salut, ô belle nuit « Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre, ....................................................................... Qui n’entends que la voix de mes vers, et les cris De la rive aréneuse où se brise Téthys. Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. Lance-toi dans l’espace; et, pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L’enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie; Accours, reine du monde, éternelle Uranie. Soit que tes pas divins sur l’astre du Lion Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu’au loin, fugitive, emportée, Tu suives les détours de la voie argentée, Soleils amoncelés dans le céleste azur, Où le peuple a cru voir les traces d’un lait pur, Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante, Que je m’élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi. Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L’éther où le ciel nage M’aspire. Je parcours l’océan sans rivage. Plus de nuit. Je n’ai plus d’un globe opaque et dur Entre le jour et moi l’impénétrable mur. Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l’Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s’embrase. Ici l’Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L’homme siège au conseil qui créa l’univers; Où l’âme, remontant à sa grande origine, Sent qu’elle est une part de l’essence divine... » FRAGMENT IV: Le poète divin Le poète divin, tout esprit, tout pensée, Ne sent point dans un corps son âme embarrassée; Il va percer le ciel aux murailles d’azur; De la terre, des mers, le labyrinthe obscur. Ses vers ont revêtu, prompts et légers Protées, Les formes tour à tour à ses yeux présentées. Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts Tonnent précipités en des gouffres profonds. Là, des flancs sulfureux d’une ardente montagne, Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes; Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers, Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers, Puis, d’une aile glacée assemblant les nuages, Ils volent, troublent l’onde et soufflent les naufrages, Et répètent au loin et les longs sifflements, Et la tempête sombre aux noirs mugissements, Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre. Puis, d’un oeil doux et pur souriant à la terre, Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l’air. FRAGMENTS: L’Art d’aimer I Offrons tout ce qu'on doit d'encens, d'honneurs suprêmes Aux dieux, à la beauté plus divine qu'eux-mêmes. Puisse aux vallons d'Hémus, ou les rocs et les bois Admirèrent d'Orphée et suivirent la voix, L'Hèbre ne m'avoir pas en vain donné naissance! Les Muses avec moi vont connaître Byzance. Et si le ciel se prête à mes efforts heureux, De la Grèce oubliée enfant plus généreux, Sur ses rives jadis si noblement fécondes, Du Permesse égaré je ramène les ondes. Pour la première fois de sa honte étonné, Le farouche turban, jaloux et consterné, D'un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes, Entendra nos accens et l'amour et vos charmes. C'est là, non loin des flots dont l'amère rigueur Osa ravir Sestos au nocturne nageur; Qu'en des jardins chéris des eaux et du zéphire, Pour vous, rayonnant d'or, de jaspe, de porphire, Un temple par mes mains doit s'élever un jour. Sous vos lois j'y rassemble une superbe cour Où de toits les climats brillent toutes les belles: Elles règnent sur tout, et vous régnez sur elles. Là des filles d'Indus l'essaim noble et pompeux, Les vierges de Tamise, au coeur tendre, aux yeux bleus, De Tibre et, d'Éridan les flatteuses sirènes, Et du blond Eurotas les touchantes.Hélènes, Et celles de Colchos, jeune et riche trésor, Plus beau que la toison étincelante d'or, Et celles qui du Rhin l'ornementet la gloire Vont dans ces froids torrens baigner leurs pieds d'ivoire, Toutes enfin; ce bord sera tout l'univers. II Flore met plus d'un jour à finir une rose. Plus d'un jour fait l'ombrage où Palès se. repose; Et plus d'un soleil dore, au penchant des coteaux, Les grappes de Bacchus ces rivales des eaux.. Qu'ainsi ton doux projet en silence mûrisse, Que sous tes pas certains la route s'aplanisse. Qu'un oeil sûr te dirige, et de loin avec art Dispose ces ressorts que l'on nomme hasard. Mais souvent un jeune boraine, aspirant à la gloire De venir, voir et vaincre et prôner sa victoire, Vole et hâte l'assaut qu'il eût dû préparer. ............................................. L'imprudent a voulu cueillir avant l'automne L'espoir à peine éclos d'une riche Pomone; Il a coupé ses bleds quand les jeunes moissons Ne passaient point encor les timides gazons. III Crains que l'ennui fatal dans son coeur introduit Puisse compter les pas de l'heure qui s'enfuit. Il est pour la tromper un aimable artifice; Amuse-là des jeux qu'invente le caprice, Lasse sa patience à mille tours malins, Ris et de sa faiblesse et de ses cris mutins. Tu braves tant de fois sa menace éprouvée, Elle vole; tu fuis; la main déjà levée Elle te tient, te presse; elle va te punir. Mais vos bouches déjà ne cherchent qu'à s'unir, Le ciel d'un feu plus beau luit après un orages L'amour fait à Paphos naître plus d'un nuage, Mais c'est le souffle pur qui rend l'éclat à l'or, Et la peine en amour est un plaisir encor, Le hasard à ton gré n'est pas toujours docile? Une belle est un bien si léger, si mobile! Souvent tes doux projets, médités à loisir, D'avance destinaient la journée au plaisir; Non, elle ne veut pas. D'autres soins occupée, Tu vois avec douleur ton attente échappée, Surtout point de contrainte. Espère un plus beau jour, Imprudent qui fatigue et tourmente l'amour. Essaye avec les pleurs, les tendres doléances, De faire à ses desseins de douces violences. Sinon, tu vas l'aigrir; tu te perds. La beauté, Je te l'ai fait entendre, aime sa volonté. Son coeur impatient, que la contrainte blesse, Se dépite: il est dur de n'être pas maîtresse. Prends-y garde: une fois le ramier envolé, Dans sa cage confuse est en vain rappelé. Cède, assieds-toi près d'elle; et soumis avec grâce, D'un ton un peu plus froid, sans aigreur ni menace, Dis-lui que de tes voeux son plaisir est la loi. Va, tu n'y perdras rien, repose-toi sur moi. Complaisance. a toujours la victoire propice. Souvent de tes désirs l'utile sacrifice, Comme un jeune rameau planté dans la saison, Te rendra de doux fruits une longue moisson. IV Tout mortel se soulage à parler de ses maux. Le suc que d'Amérique enfantent les roseaux Tempère au moins un peu les breuvages d'absinthe. Ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte, Soit que le jeune amant raconte son ennui A quelque ami jadis agité comme lui; Soit que seul dans les bois, ses éloquentes peines Ne s'adressent qu'aux vents, aux rochers, aux fontaines. V Quand Junon sur l'Ida plut au maître du monde, Nous l'avait tenue ait cristal de son onde; Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots de jasmin. Cultivez vos attraits; la plus belle nature Veut les soins délicats d'une aimable culture. Mais si l'usage est doux, l'abus est odieux. Des parfums entassés l'amas fastidieux, De la triste laideur trop impuissantes armes, A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes. Que dans vos vêtemens le goût seul consulté N'étale qu'élégance et que simplicité. L'or ni les diamans n'embellissent les belles; Le goût est leur richesse; et tout puissant comme elles Il sait créer de rien leurs plus beaux ornemens; Et tout est sous ses doigts l'or et les diamans. J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze. L'heureuse volupté se plaît, dans son extase, A fouler mollement ces habits radieux Que déploie au Cathay le ver industrieux. Le coton mol et souple, en une trame habile, Sur les bords indiens, pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui, perfide et propice à l'amant incertain, Lui semble un voile d'air, un nuage liquide, Où Vénus se dérobe et fuit son oeil avide. VI L'Amour croit par l'exemple, et vit d'illusions. Belles, étudiez ces tendres fictions Que les poëtes saints, en leurs douces ivresses, Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses. De tout aimable objet Jupiter enflammé; Et le dieu des combats par Vénus désarmé, Quand la tête en son sein, mollement étendue, Aux lèvres de Vénus son ame est suspendue; Et dans ses yeux divins oubliant les hasards, Nourrit d'un long amour ses avides regards; Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre; Quelles trois déités un berger vit descendre Qui, pour, briguer la pomme abandonnant les cieux, De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux; Et le sang d'Adonis, et la blanche Hyacinthe Dont la feuille, respire une amoureuse plainte; Et la triste Syrinx aux mobiles roseaux, Et Daphné de lauriers peuplant le bord des eaux; Herminie aux forêts révélant ses blessures, Les grottes, de Médor confidentes parjures, Et les ruses d'Armide, et l'amoureux repos Oû, sur des lits de fleurs, languissent les héros; Et le myrte vivant aux bocages d'Alcine. Les Grâces dont les soins ont élevé Racine Aiment â répéter ses écrits enchanteurs, Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs. Belles, ces chants divins sent nés pour voire bouche. La lyre de Le, Brun qui vous plaît et vous touche, Tantôt de l'élégie exhale les soupirs Tantôt au lit d'amour éveille les plaisirs. Suivez de sa Psyché la gloire et les alarmes; Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes Qu'amour vînt pour l'entendre; et dans ces chants heureux Il la trouva plus belle et redoubla ses feux. Mon berceau n'a point vu luire un même génie: Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie. Comme eux, aux traits d'amour j'abandonnai mon coeur Et mon vers a peut-être aussi quelque douceur. VII Si d'un mot échappé l'outrageuse rudesse A pu blesser l'amour et sa délicatesse, Immobile il gémit, songe à tout expier. Sans honte, sans réserve, il faut s'humilier Églé, tombe à genoux, bien loin de te défendre; Tu le verras soudain plus amoureux, plus tendre, Courir et t'arrêter, et lui-même à genoux Accuser en pleurant son injuste courroux. Mais souvent malgré toi, sans fiel ni sans injure, Ta bouche d'un trait vif aiguise sa piqûre; Le trait vole, tu veux le rappeler en vain Ton amant consterné dévore son chagrin. Ou bien d'un dur refus l'inflexible constance De ses feux tout un jour a trompé l'espérance; Il boude : un peu d'aigreur, un mot même douteux Peut tourner la querelle en débat sérieux. Oh! trop heureuse alors si, pour fuir cet orage, Les Grâces t'ont donné leur divin badinage, Cet air humble et soumis de n'oser s'approcher, D'avoir peur de ses yeux et de t'aller cacher, Et de mille autres jeux l'inévitable adresse, De mille mots plaisants l'aimable gentillesse, Enfin tous ces détours dont le charme ingénu Force un rire amoureux vainement retenu. Il t'embrasse, il te tient, plus que jamais il t'aime; C'est ton tour maintenant de le bouder lui-même. Loin de s'en effrayer, il rit, et mes secrets L'ont instruit des moyens de ramener la paix. VIII Flore a pour les amans ses corbeilles fertiles; Et les fleurs, dans leurs jeux, ne sont pas inutiles. Les fleurs vengent souvent un amant courroucé, Qui feint sur un seul mot de paraître offensé. Il poursuit son espiègle; il la tient, il la presse; Et, fixant de ses flancs l'indocile souplesse, D'un faisceau de bouquets en cachette apporté Châtie, en badinant, sa coupable beauté; La fait taire et la gronde, et d'un maître sévère Imite, avec amour, la plainte et la colère; Et négligeant ses cris, sa lutte, ses transports, Arme le fouet léger de rapides efforts,: Frappe et frappe sans cesse, et s'irrite et menace Et force enfin sa bouche: â lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d'Adonis, Vit des taches de rose empreintes sur ses lis.. Tel l'amour, enchanté d'un si doux badinage -. Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage, Caressait sa Psyché dans leurs jeux enfantins, Et de lacets dorée chargeait ses belles mains. Fontenay! lieu qu'amour fit naître avec la rose, J'irai (sur cet espolr mon ame se repose), J'irai te voir, et Flore et le ciel qui te luit. Là je contemple enfin (ma déesse m'y suit) Sur un lit que je cueille en tes rians asiles, Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles, Et dans la rose en feu l'albâtre confondu, Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu. IX Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée Ne s’en puisse arracher sans être déchirée. Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit Garde ce qu’autrefois les sages ont écrit: « Une femme est toujours inconstante et futile, Et qui pense fixer leur caprice mobile, Il pense, avec sa main, retenir l’aquilon, Ou graver sur les flots un durable sillon. » X Que sert des tours d’airain tout l’appareil horrible? Que servit à Juno cet Argus si terrible, Ce front, de jalousie armé de toutes parts, Où veillaient à la fois cent farouches regards? Mais quoi que l’on oppose et d’adresse et de force, Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon ravir l’or de ses bois, Et du Triple Cerbère assoupir les abois; On t’aime, garde-toi d’abandonner la place. Il faut oser. L’amour favorise l’audace. Si l’envie à te nuire aiguise tous ses soins, Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes; Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes; Semer toi-même un bruit d’attaque, de danger; Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. Et tandis que par toi leur prudence égarée Rit, s’applaudit de voir ton attente frustrée, Aveugles, auprès d’eux ils laissent échapper Tes pas, qu’ils défiaient de les pouvoir tromper. Tel, car ainsi que toi c’est l’amour qui le guide, Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d’Élide, Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr, Parmi les flots salés garde un flot doux et pur, Invisible, d’Enna va chercher le rivage, Et l’amer Téthys ignore son passage. XI Aux bords où l’on voit naître et l’Euphrate et le jour, Plus d’obstacle et de crainte environne l’amour. Aussi................................................. ...................................................... ... Sans se pouvoir parler même des yeux, On se parle, on se voit. Leur coeur ingénieux Donne à tout une voix entendue et muette. Tout de leurs doux pensers est le doux interprète. Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs, Leurs dons savent tout dire; ils s’écrivent des fleurs. Par la tulipe ardente une flamme est jurée; L’amarante immortelle atteste sa durée; L’oeillet gronde une belle; un lis vient l’apaiser. L’iris est un soupir; la rose est un baiser. C’est ainsi chaque jour qu’une sultane heureuse Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse. Elle pare son sein de soupirs et de voeux; Et des billets d’amour embaument ses cheveux. FRAGMENTS: Susanne Je dirai l'innocence en butte à l'imposture, Et le pouvoir inique, et la vieillesse impure, L'enfance auguste et sage, et Dieu, dans ses bienfaits, Qui daigne la choisir pour venger les forfaits. Ô fille du Très-Haut, organe du génie, Voix sublime et touchante, immortelle harmonie, Toi qui fais retentir les saints échos du ciel D'hymnes que vont chanter, près du trône éternel, Les jeunes séraphins aux ailes enflammées; Toi qui vins sur la terre aux vallons Idumées Répéter la tendresse et les transports si doux De la belle d'Égypte et du royal époux; Et qui, plus fière, aux bords où la Tamise gronde, As, depuis, fait entendre et l'enfance du monde, Et le chaos antique, et les anges pervers, Et les vagues de feu roulant dans les enfers, Et des premiers humains les chastes hyménées, Et les douceurs d'Éden sitôt abandonnées, Viens; coule sur ma bouche et descends dans mon coeur. Mets sur ma langue un peu de ce miel séducteur Qu'en des vers tout trempés d'une amoureuse ivresse Versait du sage roi la langue enchanteresse; Un peu de ces discours grands, profonds comme toi, Paroles de délice ou paroles d'effroi Aux lèvres de Milton incessamment écloses, Grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses! FRAGMENT: La France libre ........................... Terre, terre chérie Que la liberté sainte appelle sa patrie; Père du grand sénat, ô sénat de Romans, Qui de la liberté jetas les fondements; Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence, Vienne, toutes enfin, monts sacrés d'où la France Vit naître le soleil avec la liberté! Un jour le voyageur par le Rhône emporté, Arrêtant l'aviron dans la main de son guide, En silence et debout sur sa barque rapide, Fixant vers l'orient un oeil religieux, Contemplera longtemps ces sommets glorieux; Car son vieux père, ému de transports magnanimes, Lui dira: « Vois, mon fils, vois ces augustes cimes. » FRAGMENT: La République des Lettres Il n’est que d’être roi pour être heureux au monde. Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde! Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi, M’as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s’abaisse; De ses premiers regards l’orient le caresse. Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts Livres, dessins, crayons, confusément épars. Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. Là, dans un calme pur, je médite en silence Ce qu’un jour je veux être; et, seul à m’applaudir, Je sème la moisson que je veux recueillir. Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines: Soit qu’en un livre antique à loisir engagé, Dans ses doctes feuillets j’aie au loin voyagé; Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, J’aie au loin parcouru les terres étrangères. D’un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m’enrichit et tout m’appelle; et, chaque ciel M’offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse. Source: http://www.poesies.net